Il faut refonder la Culture

Il faut refonder la culture 
 
« Tais-toi, tais-toi. » Mais je n’ai plus besoin de me taire. Cela fait des dizaines d’années que j’assiste sans rien dire, à un scandale généralisé qui commence à coûter cher à la société. J’ai en connu des Hélène: l’une avait son bus, l’autre pas. Mais elles montaient  dans les quartiers et, aux côtés des animateurs et médiateurs, elles montaient des projets et des projets, elles étaient aimées et reconnues par les familles…
Un auteur, Armand Gatti (1924-2017) pestait contre les théâtres d’abonnements et contre leurs programmations. Il disait que ce n’était pas là qu’il fallait mettre l’argent public mais sur les quartiers, les jeunes, les loubards, les voyous et qu’il fallait enrichir leur vocabulaire, ne serait-ce que de cent mots: quand tu n’as pas la langue, tu deviens violent. Dans notre Théâtre de l’Unité, Claude Acquart ne cessait de transmettre les métiers de constructeur à des jeunes éligibles au deal ou à la prison. Et, avec Hervée de Lafond, dans nos Ruches: des ateliers-théâtre, nous avons appris à des centaines de jeunes, des poèmes et l’expression verbale. J’avais dit aux gens du Ministère de la Culture: venez évaluer combien nous en avons sauvé de la délinquance, voire du suicide.
Le capitaine des pompiers à Saint-Quentin-en-Yvelines le disait : donnez des moyens au Théâtre de l’Unité! Nous, nous ramassons les morts dans les cages d’escalier. Mais eux, empêchent les jeunes de se suicider.
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©x A Saint-Quentin en 82

Et souviens-toi du Plus bel âge de la vie dans un dépôt de locomotives à Trappes, avec quatre-vingt jeunes, délinquants ou non, dans une fresque épique. Avec Jean Djemad,  nous nous étions emparés des toxicomanes black/blanc/beur: Jean et Christine en avaient fait le premier groupe de danse hip-hop en France. Et  avec Jean Jourdan,  Daniel Motta  et Alain Degois, dit Papy, nous montions des matches d’impro dans les collèges de Trappes. Un certain Djamel Debouze ne l’a pas oublié…

 Un jour, j’ai vu dans une favéla d Rio de Janeiro ( Brésil) Les Nos del Morro, une compagnie de théâtre insensée qui proposait aux jeunes, un autre chemin que celui la drogue et qui avait pris l’avantage sur le marché de la coke. Je ne cessais de répéter comme un idiot : l’art est une arme de construction massive. Mais pendant ce temps, les municipalités françaises ne cessaient de priver de moyens, les fêtes de quartier et empêchaient toutes les compagnies théâtrales de s’exprimer. Et, quand  celle de Montbéliard a fermé celles des Bains-douches de Claude Acquart, c’était quasiment un crime, puisqu’elle était un lieu de réinsertion fabuleux. Même Jacques Chirac était venu le visiter!
 Et, quand les friches-théâtre sont nées sous l’impulsion de notre ami Philippe Foulquié décédé en mai, c’était le moment de se précipiter sur une nouvelle forme de Culture, en prise sur la ville. Alors;  voilà, au lieu de miser sur un tiers-théâtre; on préfère mettre l’argent sur la répressions du narco-trafic. Il y a eu, en partie sous notre impulsion, la naissance du théâtre de rue, de nouvelles formes, celle de centaines de petits festivals qui s’adressent directement aux populations, et non au public restreint des théâtres subventionnés.
A Calais, Nathacha Bouchart, la maire s’est acharnée contre Francis Peduzzi, l’emblématique directeur de la Scène nationale du Channel qu’il a co‐fondée, il y a trente‐deux ans. Il a fini par jeter l’éponge en 2023. Le Channel était, des soixante-dix sept Scènes nationales, la plus exemplaire. Un modèle absolu, comme notre feu Centre d’art et de Plaisanterie-Scène nationale de Montbéliard.
Des concepteurs géniaux, Patrick Bouchain et François Delarozière, ont réhabilité les anciens abattoirs de Calais. Entre leurs murs, un superbe restaurant: Les grandes Tables, avec un super-chef Alain Moitel, une librairie Actes Sud, des espaces ouverts pour s’asseoir, un chapiteau de cirque, une grande halle, un théâtre, une cour, des lieux de répétition, des espaces ouverts… Le prix des places était, on ne peut plus populaire: 7 €.
Mais le plus exceptionnel: le Channel était arrivé à s’adresser à la population toute entière.
J’ai assisté à de moments extraordinaires où toute la ville était dehors, pour un événement comme Le Royal de Luxe, bien sûr et Le Dragon de François Delarozière mais aussi Zingaro. En plus d’une programmation originale, le Channel a aussi multiplié des événements hors-les murs avec Feux d’hiver et tout Calais était touché.
Va ensuite t’étonner si les jeunes des banlieues viennent à Paris mettre le souk pour la victoire du P. S.G. ! Pour moi, c’est simple, il faut refonder la Culture et autrement.

Jacques Livchine, ancien co-directeur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité à Audincourt (Doubs).

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

  

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


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