L’Intranquillité de Fernando Pessoa, mise en scène et adaptation : Jean-Paul Sermadiras

L’Intranquillité, traduction de Thomas Resendes, adaptation du Livre de l’Intranquillité de Fernando Pessoa et mise en scène de Jean-Paul Sermadiras

Longtemps méconnu du grand public, cet écrivain et poète portugais né à Lisbonne en 1888, mais d’éducation anglaise  (il a vécu une partie de son enfance à Durban ,Afrique du Sud),  meurt assez pauvre à quarante-sept ans ans dans sa ville natale en 1935.
Après sa mort, on découvre dans une malle 27.543 textes! Le Livre de l’Intranquillité ,œuvre posthume, n’a été publié qu’en 82. Attribué par l’auteur à son « semi-hétéronyme» Bernardo Soares, ce recueil inachevé de réflexions, pensées, aphorismes et poèmes en prose écrit entre 1913 et 1935 sur des feuilles avec l’indication: O Livro do desassossego, a été traduit en français en 88 puis à nouveau en 92.

© Damien Journée

© Damien Journée


Prouesse remarquable de Jean-Paul Sermadiras quant au choix des textes, quand on pense à ce livre colossal et multiple, à l’écriture fragmentaire. Le metteur en scène a tout de suite vu qu’il « était écrit comme une pièce de théâtre, et bien qu’écrit, il y a donc un siècle, il nous parlait de questions d’actualité.»
Le spectacle évoque aussi le passage du vieux monde vers la modernité.
Les anciennes convictions et croyances: foi, identité, utopie… ne font plus autorité. Comment vivre dans ce nouveau paysage où les certitudes religieuses, politiques, morales, esthétiques, s’écroulent? «Tout sentir de toutes les manières…»
Un extrait du poème Le Passage des heures (1916) paru  dans la revue Orpheu codirigée par Fernand Pessoa lui-même, illustre bien la création poétique et littéraire de l’écrivain aux voix multiples qui s’entremêlent, se répondent. Et de ses contradictions intimes et/ou intellectuelles, il a fait l’essence même de son œuvre.

Pour mettre en vie cet univers pluriel et cette mutation d’un monde à l’autre, des voix se révèlent sous diverses formes esthétiques : classique, baroque, lyrique. «Fernando Pessoa, dit Christian Bourgois, son éditeur, a laissé dialoguer entre elles les différentes personnalités qui existaient virtuellement en lui et leur a donné une réalité fictive par l’écriture. »
Une démarche esthétique et spirituelle, presque mystique et qu’il entreprend de façon géniale avec de nombreux hétéronymes, entre autres: Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Alvaro de Campos et un « demi-hétéronyme » : Bernardo Soares qui a choisi, comme Fernando Pessoa, de rêver sa vie plutôt que de la vivre: « Je m’apaise avec une vague lenteur. Je m’engourdis. Je fluctue dans l’air, moitié veillant, moitié dormant, et voici que surgit une autre sorte de réalité, et moi, au beau milieu, surgie de je ne sais quel ailleurs… »

Un ciel étoilé, et côté cour, juste une malle posée à la verticale d’où sortira un des personnages, bientôt rejoint par son double. Mais, petit à petit, le décor se métamorphosera façon guinguette. Sous les lampions, au son de l’accordéon et l’alcool aidant, l’un en smoking, l’autre, un peu débraillé, ont un charme et un esprit rappelant Vladimir et Estragon, les célèbres personnages d’En attendant Godot de Samuel Beckett. Thierry Gibault et Olivier Ythier (Fernando Pessoa et Bernado Soares) ont un jeu tout en complicité, malice, ironie, dérision mais aussi mélancolie profonde. Les lumières réussies de Jean-Luc Chanonat, renforcent le climat étrange, émouvant et poétique du récit.

Le spectacle nous révèle l’existence, ou plutôt la non-existence, de Bernardo Soares, modeste employé de bureau à Lisbonne.  Sous nos yeux éblouis, se construit un univers sensible: « vertigineusement irréel, et pourtant plus vrai en un sens que le monde réel »: il conçoit sa vie comme un spectacle. «Je suis bien au balcon de la vie, mais pas vraiment de cette vie-ci. Je suis au-dessus d’elle et la contemple, de l’endroit d’où je regarde. »
La rêver et la méditer, ainsi prend forme la possibilité pour l’auteur, d’un dialogue avec soi-même. Ce Livre de l’Intranquilité a été ici adapté avec intelligence et subtilité. Bernardo Soares/Fernando Pessoa nous invite à entrer dans son rapport au monde, si mystérieux et si contradictoire: «Deux voix traversent les doutes, les rêves et les contradictions d’un homme qui observe sa propre vie comme un étranger. »  dit le metteur en scène.

La scénographie simple et, en voix off, le chant de Madeleine de Meideros donnent toute leur dimension à cet ailleurs si vrai, et pourtant issu de l’imaginaire du poète. Nous sommes saisis par ce monde de perceptions et pensées existentielles, aussi contemporaines. L’âme de la vie et ses rêves deviennent réalité.
Le metteur en scène donne corps à cet univers onirique, si singulier, à la fois gigantesque comme le cosmos, et dense, à l’image de notre conscience intérieure. L’émotion s’empare de nous, fascinés par la force poétique, l’humour, l’ironie, le pessimisme de ces pensées existentielles ou politiques.
Nait ainsi un moment de grâce où réflexions, visions, rêves, monde intérieur d’un homme «pris dans le vertige de la conscience humaine» nous interrogent autrement sur notre existence. Peut-être le simple fait de vivre, dit Jean-Paul Sermadiras, consiste à regarder passer la vie et tenter d’en comprendre le mystère.»

 Elisabeth Naud

 Spectacle vu au100 ECS, 100 rue de Charenton, Paris (XII ème) T. : 01 46 28 80 94.

Festival d’Avignon, du 4 au 25 juillet, Théâtre du Petit Chien.

 


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