Partition publique, texte et mise en scène d’Elsa Granat
Partition publique, texte et mise en scène d’Elsa Granat
Elsa Granat est une metteuse en scène reconnue (voir Le Théâtre du Blog) Avec sa collaboratrice artistique Laure Grisinger, la metteuse en scène s’est inspirée à la fois de sa propre expérience mais aussi de témoignages. Il y a sur le plateau, des soignants et futurs soignants en formation à Saint-Denis et deux étudiants en carrières sociales qui jouent à la fois patients, infirmiers, médecins, comme Karen Rencurel, Antony Cochin et David Seigneur, tout à fait remarquables. L’hôpital public et ses défaillances, l’hôpital public et ses services d’urgence à bout de souffle, l’hôpital public avec un corps médical qui, faute de temps, c’est à dire de véritables moyens, fait avec qu’il a, le plus souvent, au moins mal… Refrain connu! Cela fait des dizaines d’années que les rapports s’accumulent, que les ministres de la Santé défilent, que les Présidents de la République font des promesses… Mais que, rien ou pas grand chose ne change.
Sur la scène, un lit médicalisé, des pupitres, quelques chaises pliantes, une table ronde avec à la fois un repas dans une boîte, à côté d’un plateau de médicaments- un beau symbole du mélange régnant ici… Et tout un monde en blouse blanche qui s’occupe de patients gravement atteints. Côté cour, un vieil homme cancéreux en fin de vie, allongé sur lit médicalisé, se met à crier: il ne veut être lavé que par des Européens! Impressionnant de vérité…
La toilette quotidienne des malades, un travail souvent pénible et dont on parle jamais, mais sur lequel Elsa Granat insiste, elle-même, présente au début du spectacle, comme pour montrer avec colère et lucidité, qu’il y a un abime entre ce qu’on apprend dans les écoles… et le terrain. Sans ces armées d’infirmières et aides-soignantes, mal rémunérées, mal considérées, souvent étrangères ou d’origine étrangère et qui ont de longues journées de travail à un rythme épuisant, tout s’écroulerait! Sur un grand écran, les chiffres des heures et statistiques sur les hôpitaux s’alignent, témoins froids mais impitoyables, d’une situation qui frise la catastrophe… Saint-Denis a deux hôpitaux mais c’est une ville pas bien riche et qui souffre d’une insécurité au quotidien et de délinquance…
En filigrane, on peut lire ici qu’en dix ans de macronisme, rien ou si peu n’a changé dans le domaine hospitalier.. Il y a toujours une médecine pour les riches (peu d’attente pour un rendez-vous dans le secteur privé mais très souvent plusieurs semaines, dans un hôpital public!). Et cela sonne juste auprès du public de Saint-Denis où il y a deux hôpitaux pour 149.000 habitants, une ville encore industrielle dans la première moitié du XX ème siècle puis soumise à une politique gaulliste de désindustrialisation. Elle perdra au moins quatorze mille emplois entre 58 et 68. Et le lycée Paul-Éluard, le premier en banlieue, a été inauguré en 1965! Il y en a maintenant et heureusement: neuf collèges, cinq lycées, trente-cinq écoles primaires. Et l’Université Paris VIII…
Ce constat-cri d’alarme sonne juste mais sans aucun misérabilisme. Partition publique n’est pas vraiment un théâtre documentaire mais, au meilleur sens du terme, un spectacle-témoignage où Elsa Granat met le doigt là où cela fait mal, avec une rare énergie et une impeccable direction. La metteuse en scène fait aussi jouer les soignants par ces trois remarquables acteurs professionnels -histoire de brouiller intelligemment les cartes- et par des amateurs qui se débrouillent bien… Cela donne à l’ensemble de la distribution, solidité et fluidité: les Dieux du théâtre savent comme c’est difficile à obtenir! On oubliera quelques longueurs et images retransmises sur grand écran et une petite chorégraphie peu utile.
A la fin, une magnifique image clôt le spectacle: une mère pas très jeune ( Karen Rencurel) qui a perdu son fils, a le visage et le corps rongés de poussière grise. Elle est lavée avec lenteur et douceur par trois aide-soignantes. Le théâtre ne peut tout résoudre, des problèmes d’une société mais Elsa Granat aura, au moins, mis l’accent sur une situation qui nous concerne tous, quel que soit notre âge… Ce n’est pas si fréquent dans le spectacle contemporain et le public, jeune et comme on dit, souvent issu de la diversité, a applaudi chaleureusement.
Philippe du Vignal
Le spectacle a été joué du 12 au 14 juin au Théâtre Gérard Philippe-Centre Dramatique National de Saint-Denis.

