Le premier homme d’Albert Camus, adaptation d’Élisabeth et Jean-Philippe Bouchaud, mise en scène de Benoît Giros
Le premier homme d’Albert Camus, adaptation d’Élisabeth et Jean-Philippe Bouchaud, mise en scène de Benoît Giros
1959: Albert Camus travaille beaucoup mais se sent très fatigué. En novembre à Lourmarin (Drôme), il semble avoir retrouvé une énergie créative et écrit une partie du Premier Homme, projet en cours depuis 53 mais interrompu. Ce roman restera inachevé : le 4 janvier 1960, il est tué dans un accident au lieu-dit, Le Grand Frossard, à Villeblevin (Yonne) dans la voiture de son éditeur Michel Gallimard. Où se trouvait une sacoche avec le manuscrit. Forte et symbolique, cette image, au début du spectacle: les feuilles du roman sous le choc, s’éparpillent !
Dans cette adaptation, Albert Camus (Félicien Juttner), sa mère Catherine (Elisabeth Bouchaud), son instituteur, M. Germain (Emmanuel Dechartre) et un ancien colon d’Algérie, M. Vuillard, (Jean Alibert) qui habite le village où Albert Camus est né, un personnage qui n’existe pas dans le texte original où comme dans une quête, le protagoniste, Jacques Cormery, revient sur son passé pour le comprendre, à la recherche de son père mort à la guerre de 14 et qu’il n’a pas connu: «L’homme enterré sous cette dalle, et qui avait été son père, était plus jeune que lui. » Albert n’a même pas un an, quand Lucien Camus quitte les siens, mobilisé pour la Première guerre mondiale. Mortellement blessé en septembre 14, il décède le 11 novembre et sera enterré dans le carré militaire du cimetière Saint-Michel à Saint-Brieuc.
Écrit à partir de ses souvenirs, Le Premier homme n’est pas vraiment un roman autobiographique mais l’histoire de Jacques Cormery, la quarantaine mais a de nombreux points communs avec la vie d’Albert Camus : enfance en Algérie marquée par la pauvreté, mort du père à vingt-huit ans, lien très fort avec sa mère, analphabète et presque sourde. Les dialogues entre eux, sont remarquablement interprétés et suscitent une profonde émotion. Le spectacle laisse percevoir avec sensibilité à quel point, cette enfance sans argent et l’école vont être les contextes déterminants dans la vie de l’écrivain.
La mise en scène subtile et sans effet spectaculaire, est bouleversante. Parfums, sons et lumières de Bretagne, du Lubéron et d’Algérie imprègnent les diverses situations et offrent une dimension sensuelle au spectacle. Belle scénographie de Luca Antonucci: salon de Catherine avec une commode et une simple tombe; au centre du plateau, un bloc carré, imposant, tel une sculpture. A la fois mur symbolique et écran pour les vidéos de Thomas Bouvet: magnifiques images du quotidien, ou historiques, témoignant de cette Algérie sous la violence des combats, de la beauté des paysages et de l’accident fatal.
La création-lumières de Philippe Sazerat, exceptionnelle, donne une vibration poétique à cette pièce. Jean Alibert, Élisabeth Bouchaud, Emmanuel Dechartre et Félicien Juttner réussissent à créer une tension dramatique exceptionnelle à partir de l’écriture romanesque de l’auteur. La dramaturgie sous forme de tableaux, évoque les épisodes de l’histoire d’Albert Camus/Jacques Cormery avec un éclairage subtil sur le lien profond qu’il avait avec sa mère, l’absence du père, la guerre d’Algérie, la Justice.
Une histoire, à la fois intime et politique où se croisent les personnages et où nous entrons avec émotion. Nous nous sentons au plus proche avec ce Jacques Cormery /Albert Camus et l’obsession de sa vie : la littérature et un engagement moral et politique: «J’ai choisi l’Algérie de la justice où Français et Arabes s’associent librement. » Mais il mourra avant la signature des Accords d’Évian qui, en 62, mettront fin à cent-trente deux ans de colonisation française et à plus sept ans de guerre. La fin du spectacle, indépendante du roman, laisse entendre l’état où se trouvait alors le pays. La fiction rejoint ici la réalité agitée et cruelle de cette époque en France et en Algérie.
Un spectacle fort et émouvant où le talent d’écrivain et l’esprit libre d’Albert Camus sont admirablement évoqués par Élisabeth et Jean-Philippe Bouchaud. Le spectacle est programmé dans le off d’Avignon. À ne pas manquer !
Elisabeth Naud
Spectacle vu le 22 juin au Théâtre de la Reine Blanche, Paris ( XVII ème).
Théâtre Avignon-Reine blanche, 16 rue de la Grande Fusterie, Avignon (Vaucluse), du 4 au 22 juillet, à 20 h. T. : 04 90 85 38 17.


