Petite Balade aux Enfers, spectacle lyrique avec marionnettes d’après Orphée et Eurydice de Gluck. Mise en scène Valérie Lesort, direction musicale Marine Thoreau La Salle

 DR Stefan Brion

© Stefan Brion

 

Petite Balade aux Enfers, spectacle jeune public avec marionnettes d’après Orphée et Eurydice de Gluck, mise en scène de Valérie Lest, direction musicale de Marien Thoreau

On regarde la salle de l’Opéra-Comique, écrin et bijou à la fois. Et le castelet, reproduit en abyme le cadre de scène doré, avec draperies, guirlandes de fleurs, nymphes ailées d’allure plutôt sportive remplacées ici par des «putti» goguenards à l’échelle des marionnettes. Jupiter ou Zeus -foin de l’érudition mythologique- abondamment barbu, bu qui s’avance, bu qui s’avance (voir La Belle Hélène, création de ce même Opéra-Comique, diffusée pendant le confinement) vient nous expliquer de quoi il retourne. Porté par des marionnettes insolentes, le drame peut commencer…

On verra donc Orphée (excellente Marie Lenormand) perdu dans ses lamentations après avoir perdu son Eurydice, Amour, (piquante Marie-Victoire Collin) lui apporter en consolation le fameux pacte : tu pourras aller rechercher ta belle aux enfers, à condition de ne pas la regarder jusqu’à votre retour sur la terre ferme et bien vivante. Orphée charme les animaux, une bande de gentils monstres entre doudous et dessins animés, récupère une Eurydice pleine de doutes (Judith Fa), la reperd et la re-retrouve. 

Un spectacle souvent drôle, parfois jusqu’à ne pas craindre de faire trop lourd mais on pardonne… Les marionnettes de Sami Adjali, Carole Allemand et Valérie Lesort manipulées par Sami Adjali, Christian Hecq et Florimond Pontier,  et animées par les visages et les voix des chanteuses, ont tant de grâce et de vitalité!  Tant pis pour une mythologie oubliée, et tant mieux si le spectacle fait entendre, transposée au piano et avec la Maîtrise de l’Opéra-Comique, un peu de l’œuvre de Gluck. Alors, toute dérision disparue, on se laisse gagner par la beauté de voix célestes venues des loges d’avant-scène et de la corbeille. On regrette de n’avoir plus huit ans : on adorerait découvrir l’opéra avec ce mélange de super-guignol et de musique pure…

Christine Friedel

Opéra Comique, place Boieldieu Paris (II ème). T. : 01 70 23 01 31. Le 17 septembre à 14 h et à 19 h, le 18 à 20 h, le 20 à 10 h et 15 h.

Prochain spectacle:  Le Bourgeois gentilhomme de Molière et Lully.

À voir sur le site de l’Opéra-Comique : LOpéra-Comique depuis chez vous, diffusion par internet en cours de production récente dont l’Inondation, Ercole Amante et un délicieux Fortunio.

 

 


Archive de l'auteur

A l’abordage !, texte de Emmanuelle Bayamack-Tam d’après Le Triomphe de l’amour de Marivaux, mise en scène de Clément Poirée.

Crédit photo : Morgane Delfosse

@ Morgane Delfosse

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A l’abordage! texte de Emmanuelle Bayamack-Tam, d’après Le Triomphe de l’amour de Marivaux, mise en scène de Clément Poirée

 Une histoire de quête et de genre par une jeune fille assumée qui peu à peu, se masculinise… Est-elle homme ou bien femme ? Nul ne peut répondre encore à la question, ni elle-même ni les autres. Elle grandit et trouve refuge avec ses parents dans une communauté libertaire qui rassemble des êtres fragiles, inadaptés à notre monde de technologies et réseaux sociaux, entre prairies, forêts et fleurs.

A l’Abordage! soulève les grandes questions planétaires, écologiques et sociétales d’un monde désormais globalisé, en imaginant une manière d’ode libertaire au désir, à la sexualité et à la jeunesse, et tant pis pour les vieux – satire et sarcasmes.  propose la même langue désinvolte, audacieuse et ironique qui célèbre la vie, entre sourire et dérision, à l’intérieur d’un phalanstère de confinement social. L’auteure revisite Le Triomphe de l’amour (1732) de Marivaux. Léonide, princesse de Sparte,  est sans doute amoureuse d’Agis mais veut l’épouser pour des raisons politiques. Elle feint et joue des sentiments pour le philosophe Hermocrate et sa sœur Léontine dont elle se détourne ensuite, sans ménagement.

 Ici, Léontine se prénomme Sasha:  Agis, Ayden: Hermocrate, Kinbote, et Léontine: Théodora, entourés de Carlie, la suivante de Sasha, d’Arlequin et de Dimas, le factotum des lieux au service du gourou Kinbote. L’histoire est formatée selon les repères de notre temps mais à rebours, puisque sont condamnés les i-Phones et célébrés le retour à la terre, le respect de notre planète. « L’amour existe » clôt Arcadie, note Clément Poirée, une promesse libertaire de la révélation au grand jour de tous les désirs à la fin d’A l’abordage!

 Démonstration faite: un amour sincère ne peut l’emporter si le calcul, la maîtrise et la froide intelligence ne viennent à son secours : se dominer pour dominer. Prévoir, anticiper et ne jamais abandonner son but malgré les difficultés. Face à la génération précédente de jeunes gens, celle de Kinbote et de Théodora, Sasha n’a effectivement qu’un seul recours, le mensonge, la parole affabulatrice, l’usage du faux pour mieux tromper, deux figures misérables de solitude, deux fantômes à peine incarnés retirés dans une abstinence moralisatrice. Sasha, que joue avec foi et conviction Louise Grinberg, n’y va pas par quatre chemins… Usant et abusant de ses charmes -petite moustache séductrice face à Théodora- et souplesse féline,  face au jeune Ayden raisonneur mais ouvert à toutes les propositions de Sasha (David Guez)  jeune premier singulier et attachant.  Accompagnée de sa suivante Carlie (magnifique Elsa Guedj) entre comique, travestissement et chansons.  Arlequin (François Chary) répond à souhait à la facétieuse Carlie et rêve d’embrasser tous les êtres à sa convenance.

Le jardinier moralisateur (Joseph Fourez) simule une folie jugulée. Pour le pseudo-sage Kinbote, Bruno Blairet  a imaginé un personnage de solitaire aux allures de bête traquée dans sa propre maison, allant et venant sans répit le long des galeries qui bordent l’enclos paradisiaque. Entre réflexion, paix et sérénité… il a quelque chose  de Michael Lonsdale… Le rôle de Théodora, plus ingrat, est joué avec justesse par Sandy Boizard, mais son costume  l’enlaidit sa silhouette et empêche l’empathie. Mais l’effraction par l’héroïne Sasha de ce monde fermé est un succès, grâce à une énergie inentamable et à l’assurance qu’elle remportera la victoire, faisant sauter une à une les résistances de chacun, libérant des désirs insoupçonnés et tus.

Erwan Creff a conçu une scénographie pertinente, quadri-frontale face à une sorte de grande boîte de paravents en plexiglass… A l’intérieur, l’espace protégé d’un royaume inventé, paradis ou enfer, et autour le monde qui va, suivant des coursives obscures aux échappées secrètes. Le spectacle met en lumière une direction d’acteurs excellente, chacun s’autorisant à vivre pleinement son personnage à la fois original et variable, infiniment humain dans ses projets et sa vision de la vie, quand bien même sa durée, qui joue des aléas des situations et de l’art de la répétition et du ressassement, pourrait être sérieusement écourtée. Un bel hommage à la jeunesse ardente riches de  projets.Rires et sourires malicieux,, chansons d’amour populaire  joie de vivre

 Véronique Hotte

Théâtre de la Tempête, jusqu’au 18 octobre,  Cartoucherie de Vincennes. Métro: Château de Vincennes ( navette gratuite). T. : 01 43 28 36 36.

Un autre point de vue :

Entreprise paradoxale : monter Le Triomphe de l’amour sans le monter. Demander à une autrice d’écrire le sous-texte de ce matériau, ce n’est plus monter un texte, c’est le démonter. Désolée, mais on a affaire ici à un vieux procédé très utile aux comédiens dans l’approche vivante de leurs personnages qu’on appelle  le sous-texte.

Mais les spectateurs, eux, n’en ont pas besoin et il faut leur faire confiance. Au metteur en scène et aux acteurs  de faire le travail. Ceux qui ont vu  Le Tiomphe de l’amour réalisé par  Jean-Claude Penchenat, Denis Podalydès, Michel Raskine, ou Jean Vilar… qu’on ne connaît plus en général que par les photos d’Agnès Varda- savent que la pièce est vivante et n’a pas besoin de traduction. Le théâtre ne se réduit pas au texte et on a vu de belles Léonide-Phocion triompher en garçon et en fille, et séduire le public comme les personnages, en les déstabilisant avec délice…

Cette réécriture ambigüe rend paradoxalement hommage à l’auteur paraphrasé, en hissant son œuvre au rang de mythe, mais en le rangeant dans le placard aux vieilleries. Mais après tout, Marivaux n’a que ce qu’il mérite… Il est aussi l’auteur d’une Iliade travestie, drôle… mais quand on connait L’Iliade. Dernier détail, comme dirait Colombo. Si l’on tape Le Triomphe de l’amour sur internet, la première occurrence est : « telenovella en 172 épisodes ».

Christine Friedel

 

 

 

 

 

 

 

Bananas (and kings), texte et mis en scène Julie Timmerman

photo Pascal Gély

photo Pascal Gély

 

Bananas (and kings), texte et mis en scène Julie Timmerman

 

Une affaire menée comme une guerre, ou comment la United Fruit Company a dévoré l’Amérique centrale, pays par pays, pour y installer ses plantations de bananes. Populations massacrées ou réduites à un esclavage qui ne dit pas son nom, terres empoisonnées par les pesticides – les joies de la monoculture : quand une banane tombe malade, dix-mille hectares tombent avec elle, donc il faut traiter -. Longue guerre civile fabriquée de toutes pièces au Guatemala, en commençant par l’éviction brutale de son président élu, Jacobo Arbenz : la United Fruit Company  démontre parfaitement de la nocivité d’un capitalisme sans limites, servi par une propagande qui fait du coup d’état dans un pays souverain un acte de « sauvetage » de son peuple. Un cas géopolitique exemplaire, mais pas unique.

Cette histoire, Julie Timmerman l’évoquait en 2016 dans Un Démocrate , un spectacle qui est  toujours joué en tourné et avec succès. Il s’agissait des méthodes théorisées et expérimentées par Edward Bernays pour berner –jeu de mot irrésistible- l’opinion, au profit des grandes sociétés étatsuniennes (on ne dira pas américaines, l’Amérique ne se réduisant pas à la puissance dominante). On n’oubliera pas comment Philipp Morris, avec l’aide de Bernays, a vendu la cigarette aux femmes comme drapeau de leur liberté. Un Démocrate éclaire puissamment le processus, l’instrumentalisation de la démocratie par un concentré du capitalisme.

Avec Bananas (and kings) Julie Timmerman regarde à la loupe l’annexion des terres et l’anéantissement de la démocratie par la United Fruit Company. On peut prendre l’affaire dans les deux sens : commencer par la publicité développée par Bernays à une échelle inimaginable jusque là et qui induit une production de masse ; ou commencer par la production de masse qu’il faut écouler en masse. Mangez des bananes ! C’est commode, nutritif, plein de vertus. Produisons des bananes ! Au lieu de rapporter trois sous aux autochtones, ça nous rapportera des fortunes.  Pour cette conquête, il faut un héros, Minor Keith. A celui-ci, il faut un adversaire, Sam Zemurray, roi de la banane, un autre méchant même sous un aspect plus bonhomme. L’épopée a besoin d’un grand vaincu : le président Jacobo Arbenz, comme Hector à Troie… Il aura perdu, mais gagné les cœurs. Le surnaturel, enfin, sera représenté par l’esprit maya, surgi de la terre au delà de l’anéantissement, dansant, chantant dans le corps d’une indienne qui est peut-être bien un fantôme.

Il s’agit d’une histoire vraie et  Julie Timmerman la théâtralise au maximum, avec les moyens dérisoires et magiques du théâtre : des voiles de plastique noir font une tempête dans une vague énorme de musique hollywoodienne, un alignement de caisses figure le bureau du grand directeur, et les bananes –vraies ou en plastique – volent sur scène et dans la salle, tandis que leur cours monte et descend. L’épopée cavale, mêlant récit, adresses au public, scènes jouées et ce qu’on peut appeler une  « information incarnée », l’explication du mécanisme étant confiée à un personnage. Mais là, cela marche moins bien : l’information, prioritaire, vide le personnage de son « caractère ».

L’autrice metteuse-en-scène interprète a choisi délibérément une troupe réduite, la même que pour Un Démocrate, en s’associant avec Benjamin Laurent pour la musique. Elle-même joue avec Anne Cressent, Mathieu Desfemmes et Jean-Baptiste Verquin un grand nombre de personnages et d’approches théâtrales. Récit, drame, farce, rituels mayas : un tel patchwork complique le jeu. La pièce très bien documentée, engagée, sincère -c’est assez rare- donne envie d’être enthousiaste. On voudrait que le spectacle nous emporte complètement, cœur et intellect. Ça se produit de temps à autres, faute d’une direction d’acteurs plus claire dans chacun des styles de théâtre proposés. Ce qui n’empêche pas de sortir du spectacle assez secoué pour ne plus avoir envie de manger de bananes. Il faudra aussi regarder avec méfiance les noix de cajou pour lesquelles on déboise le Cambodge, l’huile de plame, le avocats et autres productions lointaines.  United Fruit Companny a disparu, puis réapparu sous le nom de Chiquita Brands, société qui se présent comme “verte“.  Mieux vaut bien lire les étiquettes  si on veut être  un consommateur éthique !

Christine Friedel

Théâtre de la reine Blanche, Paris (XVIII ème) jusqu’au 31 octobre.

Un Démocrate, de Julie Timmerman (C&F édition, Caen Juin 2020). Avec le texte de la pièce et un riche dossier : Edward Bernays, petit prince de la propagande, De la conquête des idées de Mathis Buis, Manipulations et ripostes photographiques de Karine Chambefort-Kay, Typopaganda de Nicolas Taffin sur l’importance idéologique de la typographie et De l’art d’influencer l’opinion, images d’une manipulation invisible de Florence Jamet-Pnkiewicz.

Normalito, texte et mise en scène de Pauline Sales. (à partir de neuf ans)

Crédit photo : Ariane Catton

Crédit photo : Ariane Catton

Normalito, texte et mise en scène de Pauline Sales. (à partir de neuf ans)

 

La comédienne, metteuse en scène et autrice d’une quinzaine de pièces à codirigé pendant dix ans, Le Préau, Centre Dramatique National de Normandie à Vire ( Calvados)  avec Vincent  Garanger. Ils poursuivent leur démarche artistique avec la compagnie A L’Envi, prônant une écriture et une mise en scène qui révèlent une humanité toute de complexités et de contradictions. Ce texte répond à une commande de spectacle pour la jeunesse que leur a faite Fabrice Melquiot directeur du Théâtre Am Stram Gram à Genève. A l’heure où les super-pouvoirs dessineraient une norme « giga » à atteindre, comment rendre la normalité désirable, celle d’une vie honnête et en accord avec soi – sans qu’elle passe pour moyenne, terne et sans ambition ?

 Mais ce concept de normal (famille, pays, coutumes, mœurs et époque) varie selon chacun et oscille donc entre le normatif ou le prescriptif. Il n’est pas non plus la moyenne et ne peut définir la normalité. En même temps ou peu à peu, elle a fini par devenir un épouvantail : trop de banalité, trop de « médiocrité  et une modération  signifiant le plus souvent l’insuffisance. Mais aujourd’hui enfin, la société fait respecter la différence. Et, par ailleurs, peut-on être par ailleurs non-singulier ?  En classe, Luca, élève moyen en tout, a l’impression d’être oublié… Et quand la maîtresse demande à sa classe de CM2 d’inventer un super-héros, Lucas dessine Normalito « qui rend tout le monde normal» car tous ont une singularité,  mais lui-même affirme ne prétendre à aucune distinction. 

Il fait le récit de son aventure initiatique, à la fois scolaire, citoyenne et sociale :

« Alors ça ne se voit pas à l’œil nu, mais ils sont zèbres quoi à l’intérieur. Comme si on était tous des chevaux avec nos robes de couleur banale, et puis au milieu de nous il y aurait un zèbre et grâce à ses rayures on saurait immédiatement qu’il est différent… » Diverse est l’humanité enfantine scolarisée, comme celle entre  enfants à hauts potentiels (HP) ou celle aux troubles du dys- (les handicapés), ou encore ceux qui viennent d’autres pays et d’autres cultures. Iris, une fillette plutôt surdouée dans sa lecture du monde qu’elle ne cesse de découvrir avec acuité, aspire à la normalité et devient l’amie de Normalito.

L’un et l’autre découvrent la famille respective de chacun, dans un chassé-croisé leur ouvrant des perspectives heureuses. Chacun de son côté, trouve étrangement que les parents de l’autre correspondraient mieux à leurs aspirations. Iris ne supporte ni les frites, hamburgers et pizzas : le quotidien des repas familiaux. Et Luca, lui, n’en peut plus d’une nourriture bio, triste et peu festive. Sa mère -tendance bobo et design- se plaint et redoute que son fil normal ne soit « con ». Mais le père d’Iris voit en elle une future Présidente de la République.

Au fil de leur émancipation, les enfants rencontrent Lina, la dame des toilettes de la gare, née homme dans un corps inadéquat ou faux, dont elle s’est échappée. Le pouvoir dérangeant de l’anormalité , inquiétante étrangeté, s’avère finalement plus séduisant que repoussant, et les gens différents sont semblables dans leur être au monde.

Scénographie de Damien Caille-Perret ludique  au possible, avec un intérieur un peu vide, si ce n’est des accessoires révélateurs de chacun des enfants, un siège design haut et cassé, marqué de  zébrures évoquant de façon métaphorique Lina, toujours sur la brèche… mentalement. Le fauteuil de Luca se révèle des plus confortables et dépliable pour qu’on s’y étende. A jardin et à cour, trois portes battantes s’ouvrent et se ferment, sur des passages privés, hors champ, des parents de Lucas ou bien de ceux d’Iris.

Cette installation judicieuse correspond, lors de la fugue nocturne des enfants, à l’espace, au sous-sol d’un gare, des toilettes que gère Lina.  C’est la tenancière d’une petite voiture à bras colorée et joliment peinte de marchande ambulante des quatre saisons  avec des rouleaux de papier placés en cœur et des figurines seyantes : hommes, femmes et trans. Les toilettes aideront  Lina et Iris à se comprendre quand elle se sentira malade ; ce sera pour elle comme pour Luca confiant dans ses amies un refuge intime et un lieu de révélations… Antoine Courvoisier dans le rôle du garçon  a un regard personnel sur le monde mais aussi l’esprit ouvert, curieux et réceptif. Grand, maladroit parfois, il reste tenace, revendiquant sa juvénile maturité. Pauline Belle en Iris patiente et calme, trouve une solution à tous les problèmes et ne désarme pas devant les attaques intempestives de son camarade fougueux qu’elle aime silencieusement d’un amour sincère et dont elle lui fera l’aveu libérateur. Les différences peuvent s’additionner pour se mutualiser, l’hypothèse est résolue. Anthony Poupard est aussi à l’aise en Lina, féminine jusqu’au bout de ses gestes de la main, que son propre frère, beau macho et sûr de lui.

Une récréation festive à la saveur de bonbon saveur acidulé sur la différence quelle qu’elle soit et Fabrice a un regard vif et positif quand il s’agit de la compréhension des plus jeunes.

 

Véronique Hotte

 

Spectacle vu le 12 mars au Carreau du Temple, 2 rue Perrée,  Paris (IIIème)

Le Théâtre de la Ville, aux Plateaux Sauvages Paris (XX ème) du 13 au 15 mars…

Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs.

 

 

Molly S. d’après Molly Sweeny de Brian Friel, mise en scène de Julie Brochen

Copyright : Franck Beloncle

Copyright : Franck Beloncle

 

Molly S. d’après Molly Sweeny de Brian Friel, traduction d’Alain Delahaye, mise en scène et adaptation de Julie Brochen

 Que perçoivent les « non-voyants », que nous ne voyons pas ?  Quelles sensations perdent-ils en recouvrant la vue ? Le cas Molly S.  renvoie à cette question.  « Apprendre à voir, ce n’est pas comme apprendre une nouvelle langue. C’est comme apprendre le langage pour la première fois . » Cette phrase de Denis Diderot résume l’approche de Brian Friel. Le dramaturge irlandais tisse un récit à trois voix, pour raconter la triste histoire d’une jeune aveugle, qui, poussée par son mari, se fait opérer. Opération techniquement réussie, mais le cerveau ne suit pas et Molly perd sa propre “vision“ du monde et sa raison de vivre.

 Julie Brochen, qui interprète le rôle titre, s’est entourée de deux chanteurs d’opéra et d’un pianiste pour retranscrire les monologues enchâssés de Brian Friel en une pièce chorale : « Le choix de reprendre et de développer toutes les occurrences musicales du texte original s’est imposé à nous », dit-elle. Elle privilégie ainsi l’ouïe pour nous renvoyer au monde sonore et tactile de l’héroïne dans la pénombre du plateau. Olivier Dumait (ténor) joue le docteur Rice, célèbre ophtamologue qui rumine son échec à Ballybeg, au cœur de l’Eire. Et Ronan Nédélec (bariton) Frank, son mari, aussi persuasif que le médecin est hésitant avant l’opération, exprime sa déconvenue avec autant de véhémence qu’il se berçait d’espoir. 

 Dans une lumière noire, qui renvoie à la «vision aveugle» de Molly, un décor de pub irlandais : verres et bouteilles, autour d’un piano droit… On s’attendrait à des chansons à boire mais Nicola Takov interprète des airs de Benjamin Britten, Thomas Moore ou Ralph Vaugham Williams sur les textes (en anglais) de William Shakespeare, John Fletcher ou Robert Louis Stevenson. Ces beaux lieds baroques ou romantiques donnent une tonalité particulière à chaque moment du récit. Molly se rappelle le jardin de son père et nous décrit les fleurs de son enfance, qu’elle reconnaît au toucher, à l’odeur ; le chuchotis d’un ruisseau imperceptible pour les autres… toutes sensations qu’elle a perdues après l’opération. La main de Frank, dont elle percevait l’ombre, elle ne la sent plus devant son visage… Mais à présent : «Le monde du toucher s’est retiré. »  La belle complainte de John Stevenson  Oft in the stilly Night (Souvent dans la nuit calme), interprétée dans les aigus par Olivier Dumait sur la musique de Thomas Moore, nous émeut et le nostalgique What shall I do to show how much I love her de Henri Purcell, sur un texte de Thomas Betterton, exprime le chagrin de Frank : (Comment faire pour lui montrer combien je l’aime) . 

Brian Friel s’est inspiré d’un article du fameux neurologue britannique Oliver Sacks : Voir ou ne pas voir, publié dans le New Yorker en 1993 où il évoquait le cas de Virgil, un homme de cinquante-cinq ans. Mais, avec le talent qu’on lui sait, le dramaturge, en féminisant le personnage, entre dans les interactions complexes de ses protagonistes et le monde sensible de Molly. L’adaptation de Julie Brochen nous plonge avec délicatesse dans cet univers en demi-teinte, où Molly, prise entre deux mondes, finit pas ne plus appartenir à aucun. Une expérience sonore et visuelle troublante pour le spectateur. 

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 30 novembre, Théâtre Déjazet, 41 boulevard du Temple Paris (III ème). T. 01 48 87 52 57

 

 

Danse élargie / Programme 1

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Danse élargie / Programme 1

Emmanuel Demarcy-Motta, directeur du Théâtre de la Ville et Boris Charmatz, directeur du Musée de la Danse (Centre Chorégraphique National de Rennes), lançaient en 2009, avec le soutien de la fondation d’entreprise Hermès, le premier concours Danse élargie, à rebours de la désaffection pour ce genre de compétition. Mais longtemps après le mythique concours de Bagnolet qui fit les beaux jours de la danse contemporaine dans les années 80-90, il n’y avait plus guère de tremplin pour les jeunes chorégraphes….

L’initiative Danse élargie a en tout cas vite porté ses fruits, dès la première édition en 2010, et a réussi à changer l’idée qu’on se fait d’un concours chorégraphique, en offrant une possibilité d’expression à des formes très diverses et en devenant un programme récurrent exposé aux regards du public l’année suivante. La toute dernière génération, révélée par le concours de juin 2018, ouvre ainsi en beauté la saison Danse, au Théâtre des Abbesses à Paris avec un programme en trois temps.

 Programme 1 : sept propositions finalistes des dernières éditions avec des pièces, courtes forcément, d’artistes français, belges et britanniques. Un panorama très éclectique où le hip-hop a la part belle avec Saïdo Lehlouh (Apaches) et Ousmane Sy (Queen blood). Mais on aurait tort de mettre la même étiquette à ces deux approches, radicalement différentes. Là où le premier met en avant un b-boying fluide et poétique, le second s’appuie sur les rythmes de la house-music d’Afrique du Sud pour architecturer son groupe de filles.

Les cinq autres pièces, fruit d’expériences et de recherches très diverses, explorent le corps dans tous ses états. Dans la très impressionnante Sirènes d’Emmanuel Tussore, on voit en vidéo disparaître, dans les rouleaux de l’Atlantique, les corps d’aspirants à l’exil.  De l’autre côté de l’Océan, Elsa Chêne avec Mur/Mer installe sur une plage une douzaine de corps alanguis, dans toutes les postures de la détente : y-a-t-il une menace latente de voir arriver à leurs pieds, les corps de ces naufragés ?

Tout aussi politique, l’approche de Family honour, inspirée d’une scène familiale chez des migrants en Europe. Plus plastique et mystérieuse, la géométrie dans l’espace des bustes dénudés de quatre femmes vues de dos, sculptées par la lumière dans Plubel de Clémentine Vanlerberghe et Fabritia d’Intino…

Enfin Pietro Marullo, avec Wreck-list of extinct species,  fait voler au ras du plateau un vaste coussin de plastique noir, mi-méduse, mi-nuage menaçant, qui avale les corps humains jusqu’au combat final. Une pièce qui semble un peu fabriquée mais toutes les autres propositions émanent d’artistes (dont certains sont déjà associés à des structures ou festivals prestigieux) dans la fraîcheur de leurs recherches.

 On retrouvera la semaine prochaine dans Programme 2, Maud Blandel et Simon Tanguy, révélés par ce concours et qui se partageront le plateau des Abbesses. Elle, finaliste de l’édition 2016, relie son univers chorégraphique aux traditions de danse rituelle en Italie du Sud, en particulier la tarentelle, qu’elle explore avec quatre interprètes dans Lignes de conduite. Et lui -lauréat en 2010- présentera une nouvelle création Fin et suite, une expérience unique de danse, un instant magique : «dernière mise à nu pour explorer ce qui reste d’humain ».

 Enfin Programme 3 sera centré sur le seul Mithkal Alzghair, d’origine syrienne et formé à Damas ;  lauréat du concours 2016, le chorégraphe connaît, depuis ce succès, un vif intérêt sur les scènes européennes. Sa toute dernière création We are not going back est un coup de projecteur sur le sort des migrants auxquels il entend donner un langage corporel lié à la fuite, à la résistance, au déplacement. Toujours dans l’ambiguïté, la violence et la poésie…

 Avec ce vaste brassage de formes, intentions, univers et talents, se dessine un possible futur paysage de la danse, au croisement de tous les langages. Danse élargie va étendre son réseau au Sadlers’Wells de Londres les 11 et 12 octobre prochains et, lors de la prochaine édition du concours en 2020, seront sans doute révélées d’autres  passionnantes personnalités.

 Marie-Agnès Sevestre

 

Danse élargie (programme I, suite) :

 Apaches, avec cent jeunes amateurs, dimanche 22 septembre à 15 h.

La Canopée-Forum des Halles. 

Programme 2 :

Lignes de conduite/Fin et suite de Maud Blandel et Sylvain Tanguy, les 18 et 19 septembre à 20 h.

 Programme 3 :

We are not going back de Mithkal Alzghairles 24 et 25 septembre à 20 h.

Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, Paris (XVIII ème).

Prochain appel à projet pour le concours Danse Elargie 2.020 ouvert aux artistes de toutes disciplines: danse, théâtre arts visuels, musique, philosophie, poésie… : voir le  site du Théâtre de La Ville; inscription en ligne jusqu’au 15 décembre.

 

 

Macbeth philosophe, texte de William Shakespeare, traduction et adaptation et mise en scène d’Olivier Py

Festival d’Avignon

 

Macbeth philosophe d’après William Shakespeare, traduction et adaptation et mise en scène d’Olivier Py

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Le Festival d’Avignon développe un partenariat avec le Centre pénitentiaire Avignon-Le Pontet et depuis cinq ans un atelier de création dirigé par Olivier Py, avec Enzo Verdet. L’an dernier, avec Antigone, ils ont pu jouer hors les murs de la prison (voir Le Théâtre du Blog).
Sur cinq ans, une soixantaine de détenus en longue peine auront suivi cet atelier. Cette  fois, les participants ont choisi de retourner à Shakespeare et Olivier Py leur a écrit une adaptation sur mesure, en réduisant le texte à l’essentiel : « Dans Macbeth, dit-il, il y a beaucoup de scènes décoratives dont on se passe aisément pour entrer dans le cœur du drame, dans l’intériorité et la mystique du crime. » Il choisi une métrique rythmée, et privilégié le dodécasyllabe qui donne du nerf et de la rapidité à la langue. Sa traduction, d’une poésie rêche, regorge d’images concrètes, fidèles à l’original anglais, et dont s’emparent facilement les huit acteurs : «Mon action n’est pas sociale, elle est une recherche artistique, précise le metteur en scène. Avec ces acteurs, je tente une esthétique du jeu où la parole est vitale, où les sentiments sont exacerbés. Tout est joué à pleine voix. »

Pour le dramaturge : « Au théâtre les mots deviennent des actes » Christian, Mohamed, Mourad, Olivier, Philippe, Redwane, Samir et Youssef, pris dans la dynamique des mots – se lancent le texte d’un côté à l’autre de la salle dans un dispositif bi-frontral, avec un praticable au centre et un praticable de part et d’autre. Aucun temps mort: dès la prophétie des Sorcières, présentées comme des fantômes, les crimes se décident et se commettent : « Ce qui est fait est fait (…) Qu’est-il de plus puissant au monde que le destin. »

Pris dans l’engrenage, Macbeth semble ne plus s’appartenir, jouet d’un destin qui le pousse à tuer pour conquérir le pouvoir. Tout va très vite, mais au milieu de la machine infernale qu’il déclenche, il s’interroge. « Ce qui m’a frappé dans le texte original, dit Olivier Py, c’est à quel point Macbeth est philosophe et poète. » Il a voulu privilégier cet aspect de la pièce, comme son titre l’indique. Mais on a parfois du mal à suivre les péripéties du drame, tant Macbeth, se plait à commenter son sort:  «Le loup a remplacé le cri de nos horloges/La terre est immobile sourde à mon passage/ Et mon destin en marche laisse les pierres muettes. (…) La vie est un trésor que j’ai donné au Diable.»

 Dans la pièce, le temps est sorti de ses gonds, le monde se brouille : « Viens nuit aux yeux crevés/déchire le grand lien qui unit toute chose/les monstres de la nuit vont dévorer leur proie/ le mal conduit le mal rien ne peut l’arrêter. » Lady Macbeth devient ici un double du héros : son âme damnée, puis sa conscience démente dans la fameuse scène où elle lave ses mains sanglantes  : « Mes mains pleines de sang, elles me crèvent les yeux/L’océan ne peut laver ces mains tachées de sang/C’est le sang qui rougirait la mer. »

Les crimes de Macbeth ont bouleversé l’ordre naturel des choses : « Dans la nuit de la nuit il n’y a que le mal (…) C’est la fin de l’histoire et de l’humanité » Les victimes de Macbeth puis les rebelles conduits par Mac Duff paraissent dans cette adaptation, des faire-valoir, des spectres de sa peur. Ici point de forêt en marche non plus, mais des mots pour le dire. Et enfin, le triomphe de Malcolm, légitime héritier au trône, couronné par Mac Duff : «Voici un jour nouveau pour la liberté ! », s’exclame ce dernier. Ces mots résonnent de manière singulière, dits par ces hommes sortis pour quelques jours de leur cellule. «Le théâtre pour nous, c’est une façon d’occuper la détention, de s’évader par les mots », confie l’un d’eux, à l’issue de la représentation.

 On retiendra de ce spectacle la force de l’interprétation, qui donne toute sa mesure à la traduction imagée et à la mise en scène tonique d’Olivier Py. William Shakespeare, dramaturge inépuisable, parle encore à chacun d’entre nous et surtout quand il est porté par ces personnes privées de liberté. Ce Macbeth philosophe nous ouvre aussi les yeux sur la situation carcérale :  » Dans les prisons d’arrêt, la surpopulation a fini par rendre les conditions de détention inhumaines. Il y a quelque 70. 000 détenus en France et c’est le record de notre histoire », souligne le directeur du Festival. Pour certains d’entre eux, le théâtre est un moyen d’évasion.

 Mireille Davidovici

Spectacle joué à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, du 16 au 19 juillet.

 

« Sans diffusion des spectacles, pas de culture pour tous ! », Pétition du SNES. Festival d’Avignon 2019

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Festival d’Avignon

Sans diffusion des spectacles, pas de culture pour tous ! une pétition du S.N.E.S.

 Avignon: un des plus importants rendez-vous internationaux de théâtre et un vaste paysage artistique qui, dans le in et le off, accueille aussi bien des créations que des spectacles en tournée, et reste incontournable pour les artistes comme pour le public… Investir la scène et prendre la parole, en liberté, est un des visages essentiels de ce moment exceptionnel.

Cette année encore, grand succès et qualité du programme du off, sans cesse grandissants. Il y en a pour tous les goûts et tous les âges. Les compagnies, producteurs et diffuseurs, trouvent ici une belle opportunité de lancement pour les spectacles. Cette manifestation, populaire, poétique et festive (pour combien de temps encore?) propose aussi : tables rondes, séminaires, conférences de presse etc…. In et Off confondus.

L’événement de renommée mondiale offre un espace ouvert pour agir et il doit le rester.  Établir un état des lieux de la profession, entendre ses désirs, inquiétudes, et revendications dont certaines urgentes, contribuent à la vivacité du festival et à sa dimension éthique et politique . Par exemple et entre autre, l’acte notable  de soutenir davantage les Scènes Nationales qui emploient 2.000 permanents par an et 6.000 tout type de contrats inclus, et qui sont fragilisées comme d’autres maisons plus modestes à vocation culturelle. Et cela depuis une dizaine d’années… L’État comme les Collectivités sont en effet soumis à une pression budgétaire. Qui en pâtit en première ligne ? l’artistique !

Parmi les demandes et propositions d’actions politiques et économiques, l’une d’entre elles, vitale, à l’initiative du  S.N.E.S. (Syndicat national des entrepreneurs de spectacles) et de ses adhérents. Bien présent à Avignon, avec quelque 188 spectacles dans cinquante-cinq théâtres, il n’a pas baissé les bras, face à une situation préoccupante !

Le  S.N.E.S., «afin d’améliorer la circulation des spectacles sur tous les territoires » demande au Gouvernement et au Ministre de la Culture, Franck Riester, la mise en place d’une aide à l’emploi, pour les spectacles en diffusion nationale et internationale dans le cadre du F.O.N.P.E.P.S. ( Fonds national pour l’emploi pérenne dans le spectacle).

Revendication pour la Culture dans la France urbaine et rurale agricole, et  une ouverture possible à l’International. Ce n’est pas rien. Et ce serait de mauvaise foi que de ne pas reconnaître la circulation des spectacles comme un Devoir. Il en va de la vie et de la rentabilité d’une création comme et de sa rencontre avec les publics les plus divers. Il en va d’un geste obligé  pour une culture exigeante et non de divertissement mercantile. Mais les artistes et directeurs de lieux, diffuseurs, producteurs sont de plus en plus à court de moyens pour se permettre d’envisager dignement des tournées en France et à l’étranger. Situation plus qu’embarrassante, et souvent, et de plus en plus,  à cause du manque d’argent public. En effet, l’œuvre une fois créée et représentée, sans lendemain possible et avec un déficit financier, se recroqueville dans sa coquille. Résignée, la compagnie signe avant l’heure, la fin de l’existence de son spectacle. Comme revendiquée dans la pétition, l’aide à l’emploi reste indispensable pour l’essor de la création artistique, comme pour le maintien primordial du lien étroit et précieux entre Éducation et Art. En ces périodes de tensions sociales et politiques, il est temps enfin de cesser de baisser les yeux et de préserver ces places de vie.

Le S.N.E.S. a fait en ce festival 2019, un geste civique fort pour rendre possible et dignement, l’existence d’un art on ne peut plus sensible aux bruissements du monde. Sans tournée, point de diffusion ! À travers ce constat, se pose une question majeure, pour le théâtre en général et l’accomplissement politique et éthique d’«une culture populaire et pour tous ». Impératif exigé par Jean Vilar, gravé à jamais dans les mémoires de tous les  passionnés d’art vivant et dans le respect du festival d’Avignon ! Cette année, comme un fait exprès, les saltimbanques dans les rues et les places se faisaient  plus rares…

Elisabeth Naud

https://www.change.org/p/m-franck-riester-ministre-de-la-culture-sans-diffusion-des-spectacles-pas-de-culture-pour-tous

Granma. Les Trombones de La Havane mise en scène de Stefan Kaegi

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Festival d’Avigon

Granma. Les Trombones de La Havane mise en scène de Stefan Kaegi, (en espagnol, surtitré en français et en anglais)

Membre fondateur de Rimini Protokoll, un collectif berlinois né en 2000, le metteur en scène suisse invente, avec des “non acteurs“ qu’il nomme « les experts du quotidien », un théâtre documentaire qui interroge le réel en interaction avec le public. Nous avions été impressionnés par la magnifique et sombre approche de la mort de son Nachlass (voir Le Théâtre du Blog). Ici, le sujet est plus vivant : la révolution cubaine vue par les petits-enfants de ceux qui l’ont faite. Milagro Álvarez-Leliebre, Daniel Cruces-Pérez, Christian Paneque-Moreda, Diana Sainz-Mena vivent à La Havane et nous racontent cette épopée à l’aune des récits de leurs parents et grands-parents, à l’aide de documents, vidéos et photos personnels. En contrepoint, des images d’actualité  sont projetées sur le mur du cloître des Carmes: prise d’otage du coureur automobile Fangio par les rebelles ; crise de la Baie des Cochons ou fuite des Cubains en Floride… « Cette collusion entre fiction et réel est importante pour moi qui viens du journalisme, précise Stefan Kaegi. Mon travail explore des situations particulières dans un dispositif fictionnel plus immédiat.» Pour ce projet, Rimini Protokoll a choisi quatre récits de jeunes gens, parmi soixante personnes auditionnées à La Havane.

Ces témoins actifs interviennent individuellement et leurs paroles croisées constituent une fresque contrastée, pleine de bonne humeur et d’humour. Ensemble, ils forment aussi un quartet musical qui ponctue le spectacle. Diana, trente ans, petite fille d’un célèbre chanteur cubain a enseigné le trombone à ses partenaires en suivant le modèle des micro-brigades : une personne transmet son savoir-faire aux autres. Ce qui, à Cuba, a permis aux gens de construire leurs immeubles collectifs. Le compositeur Ari Benjamin Meyers a conçu pour le spectacle une partition s’inspirant des airs militaires et patriotiques cubains. Dans cette ambiance festive, les protagonistes nous font part de leur vécu à partir les souvenirs de leurs parents et grands-parents, suivant la chronologie des événements : des prémices de la Révolution à aujourd’hui. Et ils concluent par leurs propres points de vue sur le présent et le futur de l’île…

Christian, vingt-quatre ans, présente son grand-père qui s’est illustré dans l’armée lors de l’invasion de la Baie des Cochons et des soulèvements anti-coloniaux en Angola. Convoqué dans une vidéo, l’ex-militaire nous donne son opinion, mitigée, mais reste fidèle à ses idéaux. Nous montrant les médailles de son aïeul, Christian estime la récompense bien mince… Daniel, trente-deux ans, a grandi avec son grand-père, Faustino Pérez, organisateur du transport d’un commando de révolutionnaires du Mexique à Cuba, à bord du navire Granma, puis Ministre de la récupération des biens. Proche du penseur José Martí, il a été déçu par les orientations prises par Fidel Castro et s’est éloigné de la politique. Milagro, vingt-cinq ans, diplômée en histoire, descend d’une famille d’esclaves jamaïcains et vit dans la maison de sa grand-mère qui tombe en ruines. La réplique du sol de leur appartement tapisse le plateau du théâtre. Malgré les difficultés que le pays a traversées, elle défend les acquis de la révolution cubaine, comme l’éducation gratuite qui lui a permis d’entrer à l’université.

Ce spectacle dynamique et intelligent, promis à une belle carrière, dresse un bilan nuancé de ces événements qui ont fortement interrogé la jeunesse mondiale dans les années soixante et soixante-dix et continuent à poser la question d’un possible socialisme, à l’heure où les gauches s’effondrent. «Dans Granma. Les Trombones de La Havane, ce sont autant la révolution cubaine que les espoirs qu’elle a nourris en Europe qui m’intéressent, dit le metteur en scène. » C’est pourquoi il montre des images de mai 1968 à Paris, de l’invasion des chars russes à Prague la même année, et de la chute du mur de Berlin en 1989. « Cette pièce, dit-il, regarde la façon dont les Cubains s’emparent aujourd’hui des idéaux d’une révolution vieille de soixante ans pour construire le monde de demain. Qu’avons-nous à en apprendre? C’est aux spectateurs de répondre! » Mais peut-on encore rêver ? se demande-t-on à l’issue de la représentation.

Mireille Davidovici

Spectacle joué au Cloître de Carmes, du 18 au 23 juillet, Avignon

Le 22 août,Theaterspektakel, Zurich (Suisse).
Le 13 septembre, Festival de La Bâtie, Genève (Suisse), le 21 septembre, Teatro Metastasio, Prato et le 29 septembre, Lugano InScena, Lugano (Italie).
Les 3 et 4 octobre, Maxim Gorki Theater, Berlin (Allemagne) ; les 9 et 10 octobre, Vitoria International Theatre Festival, Vitoria-Gasteiz ( Espagne).
Du 11 au 23 novembre, Münchner Kammerspiel, Munich (Allemagne); les 29 et 30 novembre, Hellerau, Dresde (Allemagne.
Du 4 au 8 décembre, Théâtre de la Commune, Auberviliers (Seine-Saint-Denis)/ Festival d’Automne de Paris ; du 19 au 21 décembre, Onassis Cultural Centre, Athènes (Grèce)  et les 27 et 28 décembre Maxim Gorki Theater, Berlin (Allemagne)

 

Humiliés et Offensés d’après Fiodor Dostoïevski, adaptation et mise en scène d’Anne Barbot

Festival d’Avignon

 

Humiliés et Offensés d’après Fiodor Dostoïevski, traduction d’André Markowicz, adaptation et mise en scène d’Anne Barbot

PARCOURS 1 7416 - copie  C’est une mise en scène revue et corrigée, après celle que Philippe du Vignal avait vue cette saison à Fontena-sous-bois et qui ne l’avait pas vraiment convaincu (voir Le Théâtre du Blog). Cette adaptation théâtrale suit la trame de l’œuvre, en la déclinant en quatre Parcours. Deux seulement sont repris ici. C’est donc une autre réalisation.
 
Publié en 1861, le roman est la première œuvre marquante de l’écrivain russe. En partie autobiographique, il relate l’histoire d’Ivan Petrovitch (Vania), romancier solitaire et plein de promesses : il aime désespérément Natacha, laquelle aime Aliocha, fils du prince Valkovski. Mais le Prince, homme d’affaires sans scrupule veut marier son héritier à Katia qui représente une dot de trois millions.

 Dans le Parcours 1 intitulé Nous aurions pu être heureux pour toujours ensemble, Natacha quitte son fiancé Ivan et abandonne père et mère pour vivre avec Aliocha dont le père est en procès avec le sien. Mais Aliocha la délaisse sans explication et sans ressources.Mais Ivan la console et joue les médiateurs entre les amants. En insert, intervient en miroir le récit d’Elena, une orpheline dont la mère a elle aussi tout quitté et est morte dans la misère après avoir été dépouillée de son argent et abandonnée par son séducteur . Parcours 3 : Nous existeront tant que le monde existera rassemble Ivan et le prince, dans une longue confrontation, puis Aliocha, qui oppose ses idées utopistes à son père. Natacha devient l’objet d’enjeux qui la dépassent…

 Bouleversant la structure narrative, la pièce met en scène quatre personnages humiliés. Chaque Parcours est structuré autour de l’absence d’un personnage dont on a parlé longuement: Aliocha, personnage central pour Natacha n’apparaît qu’en fin de Parcours 3 Nous existerons tant que le monde existera. Son personnage est porteur de grandes idées humanistes annonçant l’aube des Révolutions futures.

Après un prologue un peu laborieux où les acteurs incarnant Natacha et Ivan accueillent le public et bavardent avec lui, le spectacle prend des allures de croisière et l’on s’attache aux personnages et à leur histoire. Cette nouvelle version scénique se focalise sur l’opposition entre les jeunes gens et leurs aspirations, face au monde des adultes bourrés de préjugés et obsédés par des valeurs anciennes, qui aux yeux de leurs enfants n’ont plus cours. La sincérité des uns se heurte à une société malade et racornie…La scénographie soignée et la musique bien dosée mettent en valeur cette lecture actuelle d’Humiliés et Offensés qui nous a convaincus; nous attendons la suite…

 Mireille Davidovici

Théâtre des Lucioles, 10 rue Remparts Saint-Lazare, à 13 h 45 jusqu’au 28 juillet (relâche le mardi). T. 04 90 14 05 51.

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