Macbeth philosophe, texte de William Shakespeare, traduction et adaptation et mise en scène d’Olivier Py

Festival d’Avignon

 

Macbeth philosophe d’après William Shakespeare, traduction et adaptation et mise en scène d’Olivier Py

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Le Festival d’Avignon développe un partenariat avec le Centre pénitentiaire Avignon-Le Pontet et depuis cinq ans un atelier de création dirigé par Olivier Py, avec Enzo Verdet. L’an dernier, avec Antigone, ils ont pu jouer hors les murs de la prison (voir Le Théâtre du Blog).
Sur cinq ans, une soixantaine de détenus en longue peine auront suivi cet atelier. Cette  fois, les participants ont choisi de retourner à Shakespeare et Olivier Py leur a écrit une adaptation sur mesure, en réduisant le texte à l’essentiel : « Dans Macbeth, dit-il, il y a beaucoup de scènes décoratives dont on se passe aisément pour entrer dans le cœur du drame, dans l’intériorité et la mystique du crime. » Il choisi une métrique rythmée, et privilégié le dodécasyllabe qui donne du nerf et de la rapidité à la langue. Sa traduction, d’une poésie rêche, regorge d’images concrètes, fidèles à l’original anglais, et dont s’emparent facilement les huit acteurs : «Mon action n’est pas sociale, elle est une recherche artistique, précise le metteur en scène. Avec ces acteurs, je tente une esthétique du jeu où la parole est vitale, où les sentiments sont exacerbés. Tout est joué à pleine voix. »

Pour le dramaturge : « Au théâtre les mots deviennent des actes » Christian, Mohamed, Mourad, Olivier, Philippe, Redwane, Samir et Youssef, pris dans la dynamique des mots – se lancent le texte d’un côté à l’autre de la salle dans un dispositif bi-frontral, avec un praticable au centre et un praticable de part et d’autre. Aucun temps mort: dès la prophétie des Sorcières, présentées comme des fantômes, les crimes se décident et se commettent : « Ce qui est fait est fait (…) Qu’est-il de plus puissant au monde que le destin. »

Pris dans l’engrenage, Macbeth semble ne plus s’appartenir, jouet d’un destin qui le pousse à tuer pour conquérir le pouvoir. Tout va très vite, mais au milieu de la machine infernale qu’il déclenche, il s’interroge. « Ce qui m’a frappé dans le texte original, dit Olivier Py, c’est à quel point Macbeth est philosophe et poète. » Il a voulu privilégier cet aspect de la pièce, comme son titre l’indique. Mais on a parfois du mal à suivre les péripéties du drame, tant Macbeth, se plait à commenter son sort:  «Le loup a remplacé le cri de nos horloges/La terre est immobile sourde à mon passage/ Et mon destin en marche laisse les pierres muettes. (…) La vie est un trésor que j’ai donné au Diable.»

 Dans la pièce, le temps est sorti de ses gonds, le monde se brouille : « Viens nuit aux yeux crevés/déchire le grand lien qui unit toute chose/les monstres de la nuit vont dévorer leur proie/ le mal conduit le mal rien ne peut l’arrêter. » Lady Macbeth devient ici un double du héros : son âme damnée, puis sa conscience démente dans la fameuse scène où elle lave ses mains sanglantes  : « Mes mains pleines de sang, elles me crèvent les yeux/L’océan ne peut laver ces mains tachées de sang/C’est le sang qui rougirait la mer. »

Les crimes de Macbeth ont bouleversé l’ordre naturel des choses : « Dans la nuit de la nuit il n’y a que le mal (…) C’est la fin de l’histoire et de l’humanité » Les victimes de Macbeth puis les rebelles conduits par Mac Duff paraissent dans cette adaptation, des faire-valoir, des spectres de sa peur. Ici point de forêt en marche non plus, mais des mots pour le dire. Et enfin, le triomphe de Malcolm, légitime héritier au trône, couronné par Mac Duff : «Voici un jour nouveau pour la liberté ! », s’exclame ce dernier. Ces mots résonnent de manière singulière, dits par ces hommes sortis pour quelques jours de leur cellule. «Le théâtre pour nous, c’est une façon d’occuper la détention, de s’évader par les mots », confie l’un d’eux, à l’issue de la représentation.

 On retiendra de ce spectacle la force de l’interprétation, qui donne toute sa mesure à la traduction imagée et à la mise en scène tonique d’Olivier Py. William Shakespeare, dramaturge inépuisable, parle encore à chacun d’entre nous et surtout quand il est porté par ces personnes privées de liberté. Ce Macbeth philosophe nous ouvre aussi les yeux sur la situation carcérale :  » Dans les prisons d’arrêt, la surpopulation a fini par rendre les conditions de détention inhumaines. Il y a quelque 70. 000 détenus en France et c’est le record de notre histoire », souligne le directeur du Festival. Pour certains d’entre eux, le théâtre est un moyen d’évasion.

 Mireille Davidovici

Spectacle joué à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, du 16 au 19 juillet.

 


Archive de l'auteur

« Sans diffusion des spectacles, pas de culture pour tous ! », Pétition du SNES. Festival d’Avignon 2019

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Festival d’Avignon

Sans diffusion des spectacles, pas de culture pour tous ! une pétition du S.N.E.S.

 Avignon: un des plus importants rendez-vous internationaux de théâtre et un vaste paysage artistique qui, dans le in et le off, accueille aussi bien des créations que des spectacles en tournée, et reste incontournable pour les artistes comme pour le public… Investir la scène et prendre la parole, en liberté, est un des visages essentiels de ce moment exceptionnel.

Cette année encore, grand succès et qualité du programme du off, sans cesse grandissants. Il y en a pour tous les goûts et tous les âges. Les compagnies, producteurs et diffuseurs, trouvent ici une belle opportunité de lancement pour les spectacles. Cette manifestation, populaire, poétique et festive (pour combien de temps encore?) propose aussi : tables rondes, séminaires, conférences de presse etc…. In et Off confondus.

L’événement de renommée mondiale offre un espace ouvert pour agir et il doit le rester.  Établir un état des lieux de la profession, entendre ses désirs, inquiétudes, et revendications dont certaines urgentes, contribuent à la vivacité du festival et à sa dimension éthique et politique . Par exemple et entre autre, l’acte notable  de soutenir davantage les Scènes Nationales qui emploient 2.000 permanents par an et 6.000 tout type de contrats inclus, et qui sont fragilisées comme d’autres maisons plus modestes à vocation culturelle. Et cela depuis une dizaine d’années… L’État comme les Collectivités sont en effet soumis à une pression budgétaire. Qui en pâtit en première ligne ? l’artistique !

Parmi les demandes et propositions d’actions politiques et économiques, l’une d’entre elles, vitale, à l’initiative du  S.N.E.S. (Syndicat national des entrepreneurs de spectacles) et de ses adhérents. Bien présent à Avignon, avec quelque 188 spectacles dans cinquante-cinq théâtres, il n’a pas baissé les bras, face à une situation préoccupante !

Le  S.N.E.S., «afin d’améliorer la circulation des spectacles sur tous les territoires » demande au Gouvernement et au Ministre de la Culture, Franck Riester, la mise en place d’une aide à l’emploi, pour les spectacles en diffusion nationale et internationale dans le cadre du F.O.N.P.E.P.S. ( Fonds national pour l’emploi pérenne dans le spectacle).

Revendication pour la Culture dans la France urbaine et rurale agricole, et  une ouverture possible à l’International. Ce n’est pas rien. Et ce serait de mauvaise foi que de ne pas reconnaître la circulation des spectacles comme un Devoir. Il en va de la vie et de la rentabilité d’une création comme et de sa rencontre avec les publics les plus divers. Il en va d’un geste obligé  pour une culture exigeante et non de divertissement mercantile. Mais les artistes et directeurs de lieux, diffuseurs, producteurs sont de plus en plus à court de moyens pour se permettre d’envisager dignement des tournées en France et à l’étranger. Situation plus qu’embarrassante, et souvent, et de plus en plus,  à cause du manque d’argent public. En effet, l’œuvre une fois créée et représentée, sans lendemain possible et avec un déficit financier, se recroqueville dans sa coquille. Résignée, la compagnie signe avant l’heure, la fin de l’existence de son spectacle. Comme revendiquée dans la pétition, l’aide à l’emploi reste indispensable pour l’essor de la création artistique, comme pour le maintien primordial du lien étroit et précieux entre Éducation et Art. En ces périodes de tensions sociales et politiques, il est temps enfin de cesser de baisser les yeux et de préserver ces places de vie.

Le S.N.E.S. a fait en ce festival 2019, un geste civique fort pour rendre possible et dignement, l’existence d’un art on ne peut plus sensible aux bruissements du monde. Sans tournée, point de diffusion ! À travers ce constat, se pose une question majeure, pour le théâtre en général et l’accomplissement politique et éthique d’«une culture populaire et pour tous ». Impératif exigé par Jean Vilar, gravé à jamais dans les mémoires de tous les  passionnés d’art vivant et dans le respect du festival d’Avignon ! Cette année, comme un fait exprès, les saltimbanques dans les rues et les places se faisaient  plus rares…

Elisabeth Naud

https://www.change.org/p/m-franck-riester-ministre-de-la-culture-sans-diffusion-des-spectacles-pas-de-culture-pour-tous

Granma. Les Trombones de La Havane mise en scène de Stefan Kaegi

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Festival d’Avigon

Granma. Les Trombones de La Havane mise en scène de Stefan Kaegi, (en espagnol, surtitré en français et en anglais)

Membre fondateur de Rimini Protokoll, un collectif berlinois né en 2000, le metteur en scène suisse invente, avec des “non acteurs“ qu’il nomme « les experts du quotidien », un théâtre documentaire qui interroge le réel en interaction avec le public. Nous avions été impressionnés par la magnifique et sombre approche de la mort de son Nachlass (voir Le Théâtre du Blog). Ici, le sujet est plus vivant : la révolution cubaine vue par les petits-enfants de ceux qui l’ont faite. Milagro Álvarez-Leliebre, Daniel Cruces-Pérez, Christian Paneque-Moreda, Diana Sainz-Mena vivent à La Havane et nous racontent cette épopée à l’aune des récits de leurs parents et grands-parents, à l’aide de documents, vidéos et photos personnels. En contrepoint, des images d’actualité  sont projetées sur le mur du cloître des Carmes: prise d’otage du coureur automobile Fangio par les rebelles ; crise de la Baie des Cochons ou fuite des Cubains en Floride… « Cette collusion entre fiction et réel est importante pour moi qui viens du journalisme, précise Stefan Kaegi. Mon travail explore des situations particulières dans un dispositif fictionnel plus immédiat.» Pour ce projet, Rimini Protokoll a choisi quatre récits de jeunes gens, parmi soixante personnes auditionnées à La Havane.

Ces témoins actifs interviennent individuellement et leurs paroles croisées constituent une fresque contrastée, pleine de bonne humeur et d’humour. Ensemble, ils forment aussi un quartet musical qui ponctue le spectacle. Diana, trente ans, petite fille d’un célèbre chanteur cubain a enseigné le trombone à ses partenaires en suivant le modèle des micro-brigades : une personne transmet son savoir-faire aux autres. Ce qui, à Cuba, a permis aux gens de construire leurs immeubles collectifs. Le compositeur Ari Benjamin Meyers a conçu pour le spectacle une partition s’inspirant des airs militaires et patriotiques cubains. Dans cette ambiance festive, les protagonistes nous font part de leur vécu à partir les souvenirs de leurs parents et grands-parents, suivant la chronologie des événements : des prémices de la Révolution à aujourd’hui. Et ils concluent par leurs propres points de vue sur le présent et le futur de l’île…

Christian, vingt-quatre ans, présente son grand-père qui s’est illustré dans l’armée lors de l’invasion de la Baie des Cochons et des soulèvements anti-coloniaux en Angola. Convoqué dans une vidéo, l’ex-militaire nous donne son opinion, mitigée, mais reste fidèle à ses idéaux. Nous montrant les médailles de son aïeul, Christian estime la récompense bien mince… Daniel, trente-deux ans, a grandi avec son grand-père, Faustino Pérez, organisateur du transport d’un commando de révolutionnaires du Mexique à Cuba, à bord du navire Granma, puis Ministre de la récupération des biens. Proche du penseur José Martí, il a été déçu par les orientations prises par Fidel Castro et s’est éloigné de la politique. Milagro, vingt-cinq ans, diplômée en histoire, descend d’une famille d’esclaves jamaïcains et vit dans la maison de sa grand-mère qui tombe en ruines. La réplique du sol de leur appartement tapisse le plateau du théâtre. Malgré les difficultés que le pays a traversées, elle défend les acquis de la révolution cubaine, comme l’éducation gratuite qui lui a permis d’entrer à l’université.

Ce spectacle dynamique et intelligent, promis à une belle carrière, dresse un bilan nuancé de ces événements qui ont fortement interrogé la jeunesse mondiale dans les années soixante et soixante-dix et continuent à poser la question d’un possible socialisme, à l’heure où les gauches s’effondrent. «Dans Granma. Les Trombones de La Havane, ce sont autant la révolution cubaine que les espoirs qu’elle a nourris en Europe qui m’intéressent, dit le metteur en scène. » C’est pourquoi il montre des images de mai 1968 à Paris, de l’invasion des chars russes à Prague la même année, et de la chute du mur de Berlin en 1989. « Cette pièce, dit-il, regarde la façon dont les Cubains s’emparent aujourd’hui des idéaux d’une révolution vieille de soixante ans pour construire le monde de demain. Qu’avons-nous à en apprendre? C’est aux spectateurs de répondre! » Mais peut-on encore rêver ? se demande-t-on à l’issue de la représentation.

Mireille Davidovici

Spectacle joué au Cloître de Carmes, du 18 au 23 juillet, Avignon

Le 22 août,Theaterspektakel, Zurich (Suisse).
Le 13 septembre, Festival de La Bâtie, Genève (Suisse), le 21 septembre, Teatro Metastasio, Prato et le 29 septembre, Lugano InScena, Lugano (Italie).
Les 3 et 4 octobre, Maxim Gorki Theater, Berlin (Allemagne) ; les 9 et 10 octobre, Vitoria International Theatre Festival, Vitoria-Gasteiz ( Espagne).
Du 11 au 23 novembre, Münchner Kammerspiel, Munich (Allemagne); les 29 et 30 novembre, Hellerau, Dresde (Allemagne.
Du 4 au 8 décembre, Théâtre de la Commune, Auberviliers (Seine-Saint-Denis)/ Festival d’Automne de Paris ; du 19 au 21 décembre, Onassis Cultural Centre, Athènes (Grèce)  et les 27 et 28 décembre Maxim Gorki Theater, Berlin (Allemagne)

 

Humiliés et Offensés d’après Fiodor Dostoïevski, adaptation et mise en scène d’Anne Barbot

Festival d’Avignon

 

Humiliés et Offensés d’après Fiodor Dostoïevski, traduction d’André Markowicz, adaptation et mise en scène d’Anne Barbot

PARCOURS 1 7416 - copie  C’est une mise en scène revue et corrigée, après celle que Philippe du Vignal avait vue cette saison à Fontena-sous-bois et qui ne l’avait pas vraiment convaincu (voir Le Théâtre du Blog). Cette adaptation théâtrale suit la trame de l’œuvre, en la déclinant en quatre Parcours. Deux seulement sont repris ici. C’est donc une autre réalisation.
 
Publié en 1861, le roman est la première œuvre marquante de l’écrivain russe. En partie autobiographique, il relate l’histoire d’Ivan Petrovitch (Vania), romancier solitaire et plein de promesses : il aime désespérément Natacha, laquelle aime Aliocha, fils du prince Valkovski. Mais le Prince, homme d’affaires sans scrupule veut marier son héritier à Katia qui représente une dot de trois millions.

 Dans le Parcours 1 intitulé Nous aurions pu être heureux pour toujours ensemble, Natacha quitte son fiancé Ivan et abandonne père et mère pour vivre avec Aliocha dont le père est en procès avec le sien. Mais Aliocha la délaisse sans explication et sans ressources.Mais Ivan la console et joue les médiateurs entre les amants. En insert, intervient en miroir le récit d’Elena, une orpheline dont la mère a elle aussi tout quitté et est morte dans la misère après avoir été dépouillée de son argent et abandonnée par son séducteur . Parcours 3 : Nous existeront tant que le monde existera rassemble Ivan et le prince, dans une longue confrontation, puis Aliocha, qui oppose ses idées utopistes à son père. Natacha devient l’objet d’enjeux qui la dépassent…

 Bouleversant la structure narrative, la pièce met en scène quatre personnages humiliés. Chaque Parcours est structuré autour de l’absence d’un personnage dont on a parlé longuement: Aliocha, personnage central pour Natacha n’apparaît qu’en fin de Parcours 3 Nous existerons tant que le monde existera. Son personnage est porteur de grandes idées humanistes annonçant l’aube des Révolutions futures.

Après un prologue un peu laborieux où les acteurs incarnant Natacha et Ivan accueillent le public et bavardent avec lui, le spectacle prend des allures de croisière et l’on s’attache aux personnages et à leur histoire. Cette nouvelle version scénique se focalise sur l’opposition entre les jeunes gens et leurs aspirations, face au monde des adultes bourrés de préjugés et obsédés par des valeurs anciennes, qui aux yeux de leurs enfants n’ont plus cours. La sincérité des uns se heurte à une société malade et racornie…La scénographie soignée et la musique bien dosée mettent en valeur cette lecture actuelle d’Humiliés et Offensés qui nous a convaincus; nous attendons la suite…

 Mireille Davidovici

Théâtre des Lucioles, 10 rue Remparts Saint-Lazare, à 13 h 45 jusqu’au 28 juillet (relâche le mardi). T. 04 90 14 05 51.

Le doux parfum des jours à venir de Lyonel Trouillot, mise en scène de Christine Matos

©matos-marie-laure

©matos-marie-laure

Le doux parfum des jours à venir de Lyonel Trouillot, mise en scène de Christine Matos

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©matos-marie-laure

En donnant naissance à sa fille, cette femme s’est sentie renaître: « Comme si j’avais eu deux enfants, la première née de moi, Toi, la deuxième, née de toi, Moi .» La metteuse en scène a donc conçu un spectacle à deux voix : une comédienne et une chanteuse se partagent le texte du grand auteur haïtien. Un poème dramatique dense et rythmé, organisé en séquences avec des phrases qui reviennent comme des leitmotivs musicaux. Une écriture pleine de parfums: celui de la honte, et les douces effluves des rêves inventés par la mère pour bercer son enfant ; «cette odeur de fruit pur, de rosée franche ».

Avec une extrême douceur, elle évoque sa vie marquée par la violence : celle des hommes et celle de la Nature. Elle a traversé la guerre, erré dans des paysages dévastés par les cyclones et les sécheresses, dans des cités délabrées aux quartiers sordides. Des bourreaux ont marqué sa chair, du sceau de la honte… Mais le texte ne descend pas jusqu’à ces enfers : il file la métaphore du parfum, pour le meilleur et pour le pire. Le doux parfum des jours à venir que délivrent ces interprètes, s’accompagne des compositions épurées de Laure Donnat. La chanteuse joue de plusieurs instruments et sa voix chaude berce ou se révolte, en créole, espagnol, français… La scénographie: rideaux et drapés de tissu rouge et blanc, évoque le cocon maternel mais quelques objets du vaudou rôdent aussi dans l’ombre, d’une inquiétante étrangeté…

Cette pièce tranche par sa douceur avec les nombreux spectacles qui, à Avignon, traitent des mêmes thèmes. Marie-Audrey Simoneau et Laure Donnat forment un duo délicat et puissant dont les éclats de colère restent en sourdine. Il y a une forme de résilience chez cet écrivain engagé qui a tant et si bien chanté son pays meurtri. Ici, aux violences qu’elle a subies, cette mère oppose une parole d’espoir : «Et tu marcheras seule vers la conquête de ton essence. N’oublie pas, mon amour. Le paradoxe du parfum, c’est qu’il libère ce qu’il capture. Capture la vie et libère-la. » Un message qui nous fait du bien.

Mireille Davidovici

Maison de la Poésie, 6 rue Figuière, Avignon (Vaucluse). T. 04 90 82 90 66, du 17 au 28 juillet à 18 h 45.

Le texte est publié chez Actes Sud et inaugure la collection Essences, les réminiscences olfactives embaument le texte entier.

EF_FEMINITY, un spectacle documentaire de Marcel Schwald et Chris Leuenberger

 

EF_FEMINITY, spectacle documentaire de Marcel Schwald et Chris Leuenberger ( en anglais, allemand, suisse-allemand, tamoul et kannada, surtitré en français)

© Lukas Acton

© Lukas Acton

«Je suis un garçon et une fille, un homme et une femme», dit Chris Leuenberger, acteur dans cette pièce avec Marcel Schwald. Dès l’enfance, ils voulaient être filles. Être transsexuel dans les années 1970-80 en Suisse, relevait du défi. Seul l’art pouvait permettre cette liberté de vie.

Les  metteurs en scène ont aussi rassemblé pour l’occasion plusieurs artistes comme Shilok Mukkati, Diya Naidu, Living Smile Vidya. Ils s’interrogent collectivement sur le sens du mot, «effémination», à travers des récits autobiographiques. «En français comme en anglais et en allemand, il existe le mot effémination, qui veut dire féminiser mais avec une connotation péjorative.  Ici,  nous nous sommes servis de ce mot mais en nous l’appropriant positivement. Pourquoi serait-il de moindre valeur d’aspirer à cette ef_femi(ni)té? Pourquoi ne pas vivre et célébrer cette facette et, par la même occasion, se solidariser avec toutes sortes de féminités qui existent ou existeront dans le futur.»

 Ces questions pourraient faire l’objet d’une thèse ou d’un colloque. Sur scène,  plusieurs histoires personnelles traumatisantes pour cause de la discrimination sociale dont les femmes sont victimes, en particulier en Inde mais aussi en Occident. Nous garderons longtemps en mémoire les cris de douleur de la danseuse féministe Diya Naidu, évoquant les viols qu’elle a subis, la dignité contenue de Living Smile Vidya, actrice transsexuelle, clown et auteure, quand elle nous montre les cicatrices sur son corps : « C’est l’histoire de mes cicatrices, l’histoire de ma survie.»

Nous penserons aussi aux questions de Shilok Mukkati journaliste transsexuelle, sur la féminité de chacun d’entre nous : «Pourquoi le comportement connoté féminin est-il en général moins privilégié que le comportement masculin? » Ces artistes rencontrées en Inde par les metteurs en scène luttent, chacune à sa façon, pour la reconnaissance de leur féminité. Nous découvrons des solos tous empreints d’une grande douleur. La danse n’arrive pas ici à adoucir le propos de cette pièce qui nous concerne tous profondément. Un spectacle indispensable à voir…

Jean Couturier

Hivernales-C.D.C.N.d’Avignon, dans le cadre de la sélection suisse. 18 rue Guillaume Puy, Avignon (Vaucluse). T. : 04 90 82 33 12, jusqu’au 20 juillet à 21 h 15.

 

 

Pour Bobby, mise en scène et scénographie Alain Timar avec Charlotte Adrien.

Pour Bobby, de Serge Valetti, mise en scène et scénographie d’Alain Timar

©-Louise Maignan

©-Louise Maignan

A ce spectacle avec Charlotte Adrien, fait écho  un autre A plein gaz… A ces  monologues,  correspond un troisième  de Serge Valetti Mary’s à minuit, à voir aussi  Avignon

Serge Valetti se réclame d’un théâtre populaire – un public  d’anonymes, de tous ceux qu’on pourrait désigner comme « non remarquables » et l’auteur veut écrire comme on parle dans la vie, sans vouloir bien dire, ou beau dire.

Il avoue préférer les chemins de traverse de l’école buissonnière, entre digressions et parenthèses, apartés chroniques qui tirent le fil d’un imaginaire éloquent qui lui est cher et l’on reste ainsi à l’écoute de ceux qu’on n’entend jamais. Des solos de théâtre pour libérer une parole qui a droit de cité, autant qu’une autre, si humble et si modeste soit-elle, sans la moindre prétention à vouloir être reconnue. Laisser les choses venir naturellement et continuer à écrire et à exister simplement.

Ainsi parle  Charlotte Adrien : «Je peux aussi, si vous voulez, trier les enveloppes… ça, je sais le faire : on regarde l’adresse et puis le numéro, et je classe par numéro… Ou alors les vitres, je nettoie les vitres, j’arrose les plantes, ou alors je reste là sans rien dire ! Qu’est-ce que je peux faire encore ? Plein, plein de choses… Pas chanter, ça non, je sais pas chanter… » Générosité et humilité face à aux spectateurs, installés dans la proximité d’une petite tente de cirque- et en même temps, auto-éloge et autodérision implicite : la jeune femme, en quête d’emploi ou simplement de reconnaissance, se dit   pouvoir faire les gestes répétitifs les plus sommaires et les moins remarquables.

Elle propose aussi de donner la preuve de son engouement pour la course à pied ou même la marche, si on prévoit auparavant « assez de stérilux pour les ampoules ». L’actrice, souriante et disponible, s’adresse au public sans détour et évolue sur sa petite scène comme un poisson dans l’eau, jouant avec la table et la chaise de jardin,  qui lui tiennent lieu de références et de piliers stables de foyer.

A l’écoute d’elle- même dans ce bilan, elle sait aussi comprendre les jugements, les points de vue divers… Un témoignage d’humanité, de tranquillité qui s’oppose à la rage et à la fureur ambiante que subit tout citoyen, tenu sans cesse de devoir prouver ses capacités: valeur concurrentielle et marchande, rivalité absurde avec soi…

Véronique Hotte


Théâtre des Halles, rue du Roi René. T.: 04 32 76 24 51, jusqu’au 28 juillet à 14h, relâche le 23 juillet.

Un homme, d’après une nouvelle de Charles Bukowski, mise en scène de Gaël Leveugle

Festival d’Avignon

 

Un homme, d’après une nouvelle de Charles Bukowski, mise en scène de Gaël Leveugle 

© frederic Toussaint

© frederic Toussaint

Sur la place Belle-Croix à Avignon où se trouve La Caserne, une peinture murale, usée par le temps, figure la Chiesa della Croce, à Senigallia dans la province d’Ancône.

Un homme âgé assis y est aussi dessiné et pourrait être le fantôme de Charles Bukowski.

«Dans cette petite histoire, Constance se pointe chez George, dans sa caravane, avec une bouteille de whisky, dit Gaël Leveugle.  Elle vient de quitter Walter. Elle et lui voient monter leur désir de se retrouver, mais dans le monde tel que le déplie Bukowski, ça n’est pas aussi simple que ça. C’est pas parce qu’on veut qu’on peut. » Avec sa compagnie Ultima Necat, l’artiste, inspiré par la danse butô, donne beaucoup d’importance au langage corporel et envisage la parole comme un mouvement faisant partie d’un tout. Dès la première scène, il assemble musique, danse, acrobatie et texte.

On entend la nouvelle de l’auteur américain d’origine polonaise en voix off, et baigné dans un étroit rayon de lumière, le metteur en scène qui joue aussi dans cette pièce, se trouve traversé par des mouvements rapides et dissociés, comme disloqué par la parole. Charlotte Corman et Julien Defaye le rejoignent, incarnant avec conviction Constance et George. Leurs solitudes se rencontrent: deux destins en chute libre comme le symbolise la leur sur un gros matelas de gymnastique. Le texte va être répété plusieurs fois, soit en « play back » comme une pensée intérieure, soit déclamé par les comédiens. La musique est très présente: soit avec des extraits enregistrés d’une symphonie de Beethoven sur laquelle chante alternativement chacun des artistes, soit jouée en direct par Pascal Battus. A jardin, assis sur une table, le compositeur amplifie le son émis par le frottement de différents matériaux. Le metteur en scène signe aussi la scénographie et nous réserve quelques belles surprises en nous plongeant dans une atmosphère de film : un fauteuil club rouge, l’indispensable table basse avec verres et bouteille de whisky,  le tout éclairé par la lumière de petites ampoules en série tombant des cintres…

 Malheureusement les nombreux temps morts n’ont pas la densité des silences de Paris- Texas de Wim Wenders. Les répétitions de phrases de Bukowski, pas toutes indispensables, rallongent cette pièce qui dure déjà une heure quinze: «Mes jambes, tu les aime toujours? Je n’ai jamais pu les regarder de trop près, elles me brûlent les yeux»…  Par ailleurs, cette adaptation d’Un homme ne manque pas de charme.

 Jean Couturier

La Caserne, 116, rue de la Carreterie, Avignon. T.: 04 90 39 57 63, jusqu’au 22 juillet, à 20 h45

 

Aïe ! un poète ! D’ après l’oeuvre de Jean-Pierre Siméon et les poètes d’hier et d’aujourd’hui, Performance de Anne Rebeschini

Aïe ! un poète ! d’après l’œuvre de Jean-Pierre Siméon et les poètes d’hier et d’aujourd’hui, performance d’Anne Rebeschini    

©Pascal Gély

©Pascal Gély

Depuis toujours la poésie s’est manifestée sous diverses formes esthétiques et au sein de tous les arts, une reine ! Aède, rhapsode, troubadour, saltimbanque, poète n’ont cessé de faire danser les mots. Leur regard esthétique transfigure le monde en toutes choses. La différence devient complice du citoyen-spectateur et lecteur. Non adversaire ! La question du sens fait des siennes pour notre plus grand bonheur et le langage, en liberté, s’impose avec charme. Ainsi dans la maison de Calliope, des muses et de tant d’autres magiciens de l’écriture, cette performance  nous invite à découvrir l’existence sous d’autres cieux.

Pour Jean-Pierre Siméon «La poésie est une questionneuse enragée». Mais dans nos sociétés occidentales qui privilégient le divertissement et favorisent l’absence de pensée et de responsabilité, l’art de la poésie trouve difficilement une écoute spontanée et sensible. Le titre pince-sans-rire du spectacle se suffit à lui-même pour ne pas le nier. Cette performance le fait brillamment et nous rappelle à quel point la poésie est objet d’enchantement et d’intelligence visionnaire. Voltaire écrivait : «On demande comment, la poésie étant si peu nécessaire au monde, elle occupe un si haut rang parmi les beaux-arts. « c(…) « La poésie est la musique de l’âme, et surtout des âmes grandes et sensibles ». 

Dans un écrin de velours noir, quelques spots de lumière blanche ou colorée. Seule en scène, la comédienne et danseuse-chorégraphe, au Tanztheater Wuppertal Pina Bausch et à l’Opéra de Paris) nous ouvre, avec grâce et une énergie généreuse, la porte de cet univers inspiré et d’une belle violence. Avec cette vision apollinienne et dionysiaque, inattendue, le réel prend forme alors pour le public… Sa voix, son corps et sa gestuelle magnifique de théâtralité, comme des envols tout en puissance mais légers, s’emparent d’un bouquet de poèmes.

Anne Rebeschini joue de son costume noir avec malice et subtilité, tel un prestidigitateur, et devient ainsi en quelques secondes, tour à tour le personnage poétique de la situation. Invisibles mais vivants, tels des figures testamentaires : Baglin, Baudelaire, Cosem, Desnos, La Fontaine, Lamartine, Luca, Lao Tseu, Maiakovski, Nadaus, Nasreen, Padellec, Prévert, Tarkos, Villon, entrent avec sensibilité et grâce dans la danse :« Je crois profondément, comme Jean-Pierre Siméon, que la poésie sauvera le monde. Une Utopie ? En tous cas, elle m’a sauvée » affirme l’artiste. Cette performance est aussi pour les spectateurs, femmes et hommes, citoyens des mondes modernes, un signe vital pour notre évolution humaine. 

« AÏE ! Un poète » … Exclamation, cri, plein d’humour et d’un peu d’ironie. A la sortie, le public sous une chaleur écrasante, laisse entrevoir un visage apaisé, heureux mais conscient de l’alerte ! Un monde sans poésie est un monde absent de liberté et de création, artistique bien sûr mais aussi scientifique ! Adieu la beauté !  A voir ! 

 Elisabeth Naud 

Théâtre du Rempart, 56, rue du Rempart Saint-Lazare, Avignon. T.: 09 81 00 37 48 / 04 90 85 37 48, jusqu’au 27 juillet, à 14h 30 

Le texte est publié chez Cheyne éditeur.

Révolte – Revolt, she said, revolt again, de Alice Birch, mise en scène et scénographie de Sophie Langevin.

 

Révolte – Revolt, she said, revolt again, d’Alice Birch, traduction de Sarah Vermande, mise en scène de Sophie Langevin.

Crédit photo : Boshua.

Crédit photo : Boshua.

 Ce manifeste féministe de désobéissance civile, fait écho aussi au texte de Valérie Solanas SCUM, Manifesto : même révolte furieuse, sarcastique et drôle, contre l’oppression symbolique et réelle du genre féminin – corps et statut.

 Une incitation à réévaluer nos rapports privés, professionnels et politiques entre hommes et femmes, dans une société exactement contemporaine du XXI ème siècle.

 La jeune dramaturge britannique explore sans relâche les façons dont le langage, l’attitude et les comportements ont défini radicalement et réduit les rôles des sexes à des confinements obligés, prétendument naturels, mais en fait commandés.Les signes extérieurs qu’on croyait implicites mais qui restent manifestes et faussement intuitifs, sont d’autant plus révélateurs du pouvoir arrogant -et forcément illicite- des hommes sur les femmes dans une société organisée. Ici, sont des données qu’on croyait acquises à tort : rôles, sexualité, corps et modes de fonctionnement.

 Manifeste de rébellion et d’opposition assumées, ce texte ne doit pas être  sage selon l’adjectif qualificatif consacré, qui caractérise le comportement féminin global et auquel on pourrait tout autant substituer celui d’opprimée.Dans le monde professionnel, qui pourrait concerner de même la vie de couple, l’employée dit à l’employeur : «Je ne veux plus faire ça. Je ne veux plus cuisiner pendant des heures. Je ne veux plus inviter des gens à dîner parce que je veux dormir plus et je veux promener plus souvent mes chiens dans les bois. »

 L’homme lui répond, étonné, qu’on a installé des distributeurs dans les couloirs, et qu’on est en train de construire une salle de sports au sous-sol. La femme lui répond que ces beaux aménagements ne correspondent pas à ce qu’elle désire réellement.Et le patron, généreux, insiste, tentant de mieux cerner ses requêtes. Attend-elle un enfant ? Veut-elle accéder à une formation ou bien encore aller plus loin dans ses études ? Pense-t-elle à sa carrière avant tout ? Est-elle enceinte ? « Les femmes veulent ça, tu as le droit », ajoute l’homme, adepte des distinguos.

 Autre situation : un couple sort d’un dîner entre amis et l’homme avoue à sa femme qu’il n’a cessé de la désirer tout le long de la soirée. Elle, choquée, ne comprend pas : «  Comment as-tu pu ainsi jouer double jeu, alors que nous étions tous pendus à tes propos sincères sur la situation désastreuse des réfugiés ?Vêtus de blanc -tenue anti-amiante, panoplie de cosmonaute ou uniforme infirmier – les comédiens évoluent sur la scène comme s’ils étaient sur une table de dissection, placés, tels des insectes accrochés sur un plan de laboratoire.

Agnès Guignard, Denis Jousselin, Francesco Mormino et Leila Schaus jouent l’homme et la femme: soit autant de probabilités de couples qui alternent régulièrement, selon les tableaux. Quand l’un est sur le plateau, l’autre observe assis, à vue en coulisses. Les comédiens sont investis d’une mission à la fois morale et artistique – celle de donner à voir les comportements caricaturaux et grotesques des uns et des autres -, sont engagés sur la scène, comme le feraient des militants organisés, sûrs du matériau de leur démonstration et des témoignages accordés.

 Un spectacle dynamique, enlevé et rafraîchissant.

 Véronique Hotte

 La Caserne, 116 rue de la Carreterie à Avignon. T. : 04 90 39 57 63, jusqu’au 22 juillet à 13 h 15.

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