Macadam Animal, d’Olivia Rosenthal et Eryck Abecassis

Macadam Animal, d’Olivia Rosenthal et Eryck Abecassis

 

261DD365-ADF2-4C46-9B40-4CD4DECBA1DDIls sont là, dans le villes, furtifs et effrayants : rats, parasites, corbeaux de mauvaise augure. On les chasse, on dératise, on éradique. Pourtant, ils sont utiles à la  communauté urbaine : les rats tolérés, car l’équilibre de l’espèce est préservé, assureraient une grande part de l’élimination des ordures organiques. Du travail silencieux, mais efficace. Et les termites ? Toujours au pluriel : c’est leur vertigineuse organisation qui fait peur, et leur silence : ils (car Termite est masculin…) sapent nos maisons, rendent fragiles nos refuges, au lieu de travailler à leur tâche naturelle, qui est d’aérer la terre. Mais quelle terre en ville ? 

Olivia Rosenthal a choisi de réhabiliter les «nuisibles», ou du moins d’inviter à jeter un autre regard sur eux, et sur ce que la mondialisation du commerce déverse sur nous d’ «invasifs». Frelon d’Asie, crabes bleus du Mexique : leur exotisme fait peur, on n’est pas loin des fantasmes du «péril jaune» ou du “grand remplacemet“. Bien sûr, le propos d’Olivia Rosenthalest politique, mettant en images cette peur de l’autre qui gangrène le monde, l’animal étant le premier «autre», le plus proche. Elle insiste, dans une très belle et trop longue séquence vidéo, sur les énormes échanges de marchandises dans un port de containers. À peine quelques fourmis humaines : on assiste à un ballet de portiques et d’énormes tracteurs déplaçant les richesses cachées de la mondialisation. Mais les larves des crabes prennent aussi les cargos… On empêche le passage des hommes, mais les espèces sauvages se glissent où elles veulent. L‘argent et le profit aussi, déduisons-nous « en creux » de ces images. 

Macadam Animal  n’est pas à proprement parler un spectacle, mais plutôt une performance à trois avec un écran, une conteuse-conférencière et un musicien. Eryck Abecassis joue -on aurait envie d’écrire: jouit- de toutes les possibilités de son instrument électronique. Il peut le faire rugir, frissonner, chanter, siffler, évoquer et feutrer le cri du corbeau. Le foisonnement même des fils électriques, projetés en ombre sur l’écran, évoque une jungle. Même si l’on regrette qu’Olivia Rosenthal n’ait pas demandé un “regard extérieur“ qui ait fait “monter“ encore la performance, on ne peut qu’y être sensible, charmé et interrogé par son caractère poétique, politique et gentiment pédagogique. On n’oubliera pas les jolies images vidéo de l’introspection du corbeau : dois-je piquer du bec cette fraise, ou en ramasser trois ? Ni les réponses des enfants de Bobigny (Olivia Rosenthal y était en résidence) aux questions sur les animaux qu’ils connaissent : « j’ai vu un écureuil en vrai ! ». Bref, on a rarement l’occasion d’évoquer la mondialisation, les questions écologiques et même les questions philosophiques avec autant de poésie et d’humour.

Christine Friedel

MC 93 à Bobigny (93) jusqu’au 8/12 18h30 – T. 01 41 60 72 72 .

A lire, entre autres : Olivia Rosenthal Que font les Rennes après Noël (folio), prix du livre Inter 2011


Archive de l'auteur

Tristesse animal noir, de Anja Hilling

Tristesse animal noir, de Anja Hilling, mise en scène Grégory Fernandes

 

(C)Julien Dubuc

©Julien Dubuc

Une belle soirée : on ira en forêt, on fera un bon barbecue, et puis on dormira à la belle étoile, régénérés par la Nature. Les trois couples jouissent de la douceur du soir, autour du feu, l’enfant dort dans le combi. On boit un peu, les paroles tournent à l’aigre ou au vide, finalement on s’enroule dans les sacs de couchages. Cela, c’est le premier acte: la fête. Le second, c’est l’incendie, et le troisième ses conséquences. La charpente solide et classique de la pièce lui permet de se déployer de la « comédie dramatique », au récit halluciné et littéralement flamboyant de l’incendie, et du désastre à la reconstruction, petit à petit, de ce qui peut être reconstruit. Anja Hilling n’a pas peur de la psychologie, mais surtout elle trouve dans l’horreur et la délicatesse de son regard une extraordinaire poésie du désastre. L’incendie révèle une autre nature, les animaux morts, blanchis de cendre, prennent un caractère sacré, le bébé carbonisé hante quelques-uns de survivants et des sauveteurs. Un monde rural, inconnu, dur et poétique, et touché lui aussi par la mort des bêtes, s’ouvre à l’homme des villes… Les amours sont bouleversées, recomposées, quelque chose de nouveau entre en force dans la vie des personnages. Et il y aura eu des moments d’une beauté unique.

Anja Hilling pose la question de la responsabilité et de la culpabilité : nos “bobos“ n’avouent pas qu’ils ont allumé un feu. En tant que victimes de l’incendie, peuvent-ils être coupables ? Mais elle le fait en moraliste, non en moralisatrice. Elle sonde avec humanité ces cœurs humains,comme elle effleure les corps brûlés. 

On avait pu voir la pièce au Théâtre National de la Colline et au théâtre de l’Aquarium. Pour sa première mise en scène, Grégory Fernandes, avec le groupe M7, en donne une très belle version. Les comédiens portent le texte à sa place exacte, tantôt incarnant un personnage, tantôt eux-mêmes aux prises avec le récit, tantôt puisant à une troisième source difficile à définir, et s’adressant directement au public quand il le faut.Nous sommes aussi ces “bobos“ à la morale moyenne. La scénographie, juste assez présente sans être pauvre, réunit et distingue les différents lieux de l’action ou du récit, suivant les cassures ou les retrouvailles des personnages. Bref, c’est un travail très intelligent, et très beau dans sa simplicité. Et plus que cela : la pièce, qu’Anja Hilling voit comme un « tragédie moderne », nous émeut profondément. À voir d’urgence.

 

Christine Friedel

 

Théâtre de l’Atalante, jusqu’au 2 octobre. T.01 46 06 11 90

 

Les fourberies de Scapin

 

©Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

 

Les Fourberies de Scapin de Molière, mise en scène de Denis Podalydès

Un Quai Ouest koltésien universel, avec ses échafaudages pour travaux à n’en plus finir, ses palissades élevées qui cachent un peu la précieusevista maritime napolitaine – fresque de navires aux filets et voiles blanches dans un ciel à la fois lumineux et tourmenté -, la scénographie d’Eric Ruf, tendance bas-fonds de jadis ou zone de Calais réactualisée, dialogue au plus près avec l’esprit canaille du Molière des Fourberies de Scapin livrées et libérées sur le plateau, mais  avec celui de Denis Podalydès dont la mise en scène espiègle traduit le vœu de laisser claquer au vent le spectateur bousculé, enthousiaste et ravi.

1671:  deux années à vivre à Molière, installé au Théâtre du Palais-Royal en travaux, avec sa troupe qui partage les lieux avec l’acteur napolitain, Tiberio Fiorilli dit Scaramouche au passé de brigand, rénovateur du jeu italien, apprécié du roi. Molière, fasciné par la liberté de ce comédien, s’en inspire pour croquer le portrait de son valet.

Léandre et Octave, freluquets de famille, ont engagé leur foi en l’absence parentale et du coup, contre l’avis impérieux des pères. Octave, marié à Hyacinte, et Léandre, épris de Zerbinette, diseuse de bonne aventure, n’ont qu’une idée en tête, faire intervenir le valet Scapin, joli fourbe reconnu, repris de justice, complice des jeunes gens, afin de soutirer l’argent des pères avant que le destin n’arrange l’affaire.

Pour Denis Podalydès, (Scapin),  en habile manœuvrier, un statut dont il se réclame haut et fort, met à nu l’ingratitude de la jeunesse envers les aînés et le ridicule de ces pères prêts à tout pour imposer un ordre déjà arrangé par le désir des fils. Le heurt des générations est net, mais les barbons sont d’anciens freluquets et les plus jeunes deviendront tôt ou tard les vieux pères indignes et honteux d’aujourd’hui. Le comique des Fourberies puise ses sources dans les œuvres de Térence, Plaute, Tabarin, Rotrou et Cyrano de Bergerac. La situation est démesurément grave pour les jeunes gens qui voient dans leur valet roué la dernière chance possible  pour résoudre leurs problèmes.

Benjamin Lavernhe, négociateur impénitent, se fait prier pour aider les jeunes maîtres sans tête.  Scapin bavard et d’allure élancée, satisfait de sa personne, un grand poète des petits arrangements… Les autres, jeunes gens et valets, figures moliéresques privilégiées et choyées, n’en sont pas moins les spectateurs du théâtre de Scapin,admiratifs, ébahis, impressionnés, fiers d’être aussi bien représentés.

Bakary Sangaré est un Sylvestre heureux et épanoui, et les juvéniles Julien Frison (Octave), Gaël Kamilindi (Léandre) , Pauline Clément (Hyacinte) et Adeline d’Hermy (Zerbinette) sont allègres. Les barbons sont minables, comme il se doit – Gilles David pour Argante et Didier Sandre pour Géronte-, étonnés et éberlués mais cramponnés avec force à leurs biens et à leur argent en avares qui ne se renient pas.

La scène savoureuse de vengeance de Scapin pour l’affront subi par Géronte est farcesque à souhait. La grande mécanique conviée sur le plateau avec treuil, roue et chaîne métallique grinçante et bruyante  qui soulève un sac, véritable punching ball de salle de sport, à l’intérieur duquel se trouve le maudit père roué de coups de bâton. Le valet invite dans ses excès de folie un jeune spectateur à jouer du bâton à sa place.

Didier Sandre dont on connaît la belle fibre tragique, est  très convaincant dans le personnage du barbon. Avec un jeu inventif de figure obtuse et têtue, il sait donner d’égal à égal la réplique à Scapin ; il ne s’avoue jamais vaincu et résiste.Dans cette rivalité soutenue sans relâche s’intensifie le plaisir du public… De belles Fourberies excessives et vertigineuses à couper le souffle.

Véronique Hotte

Théâtre de la Comédie Française, salle Richelieu, du 20 septembre au 11 février 2018. Tél : 01 44 58 15 15

 

 

 

La vie est un songe

 

©Antonia Bozzi

©Antonia Bozzi

La Vie est un songe de Pedro Calderon de la Barca, mise en scène de Clément Poirée

 

Indiscutablement, même si elle est difficile à monter, même si nous n’en comprenons pas tous les enjeux théologiques et métaphysiques, La Vie est un songe fait partie des pièces fondatrices de la culture européenne. Que les grands mots ne fassent pas peur : c’est une pièce populaire, grave et drôle, et ce pas uniquement du fait de la présence d’un valet bouffon, le «fou du roi» de cette bande de princes tous aussi fous les uns que les autres.

Le roi Basile (pléonasme de : roi) est fou d’astrologie et de prudence : les astres ont prévu pour lui un héritier tyrannique, il fait élever le bébé dans une tour, loin du monde. Rosaura, séduite et abandonnée par Astolfe a la folie de son honneur, et, déguisée en garçon, cherche sa soumission de femme. Clothalde, gardien loyal de la tour, a, lui aussi, la folie de la soumission, mais à son roi ; c’est de famille, il est , sans qu’elle le sache, le père de Rosaura. Astolfe et Etoile, les cousins héritiers indirects du trône, n’ont pour folie que d’être très contents d’eux-mêmes. Et Sigismond, le prisonnier ? Sa folie : il ignore et qu’il désire de toute ses forces, la liberté.

Donc, Basile teste son fils, qui, brusquement sorti de geôle, se voit remettre tous les pouvoirs, dont il abuse évidemment. Retour à la prison, et subterfuge : cette journée royale, il l’a rêvée, lui répète Clothalde. Mais Sigismond sait qu’il n’a pas rêvé : il a vu Rosaura, il a vu Etoile, révéré l’une, en des termes d’un poésie incroyablement raffinée pour un «sauvage», et tenté de violer l’autre…

Il sait que l’amour existe, et donc que tout cela était vrai. Délivré par une émeute populaire, il conquiert son royaume, jusqu’à comprendre, en exerçant le pouvoir, les limites et les contradictions du pouvoir. Et surtout, il finit par une sorte de pari pascalien : si la vie est un songe, parions que nos actes sont pourtant réels, et que nous devons en rendre compte. Supportons la frustration au nom d’un intérêt supérieur et d’un ordre réconciliateur. Régnons sur nous-mêmes : c’est aussi cela, devenir adulte.

La mise en scène de Clément Poirée permet d’entendre tout cela : la dimension politique et l’enjeu psychologique de la pièce. Il souligne surtout son humour : John Arnold joue un savoureux Basile dont les prévisions partent en débandade et Laurent Ménoret, un Clothalde bien mélancolique, empêtré dans ses calculs. Les jeunes premiers en restent à de plaisantes silhouettes (Louise Clodefy et Pierre Duprat). On regrettera que Rosaura (Morgane Nairaud) s’épuise dans le surjeu, même juste, et que le bouffon (Thibaut Corrion) soit en retrait. Reste Sigismond : Makita Samba ne cesse de l’approfondir, lui donnant une intériorité qui manque au reste de la distribution.

Pourquoi vouloir faire rire à tout prix ? Il faut faire confiance au public : il sait trouver le sel des situations et écouter l’ironie de l’auteur à l’égard de ses personnages. D’autre part  le grand plateau de la Tempête n’est sans doute pas un cadeau, pour cette pièce : après tout, il est question d’espaces confinés, de la tour à la cour, et même dans les entrevues secrètes de la guerre, et ce vaste espace fait traîner les choses, dans un scénographie hétéroclite.

Bref, on salue le choix nécessaire de La vie est un songe, on lui souhaite un public nombreux, mais on attend plus et mieux du nouveau directeur du théâtre de la Tempête.

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 22 octobre. T.: 01 43 28 36 36

Francophonies en Limousin 2017/Violence(s) de Jalila Baccar / Body Revolution de Mokhallad Rasem

 

 violence

Violence(s) de Jalila Baccar, mise en scène de Fadhel Jaïbi (en arabe, surtitré en français)

« Un terrible constat : la révolution tunisienne, par beaucoup d’aspects, au lieu de porter l’espoir, a engendré peurs inédites, angoisses, dépressions, gestes désespérés, violences multiples au quotidien, voire crimes atroces. Pourquoi, par milliers, des jeunes gens se sont-ils jetés dans la mer pour gagner «le monde libre» ? Pourquoi tant de suicidés ( … ) Pourquoi tant de vols,  braquages,  saccages, viols, meurtres, homicides, et en progression exponentielle? » Violences s’annonce sous ces sombres auspices.

En prise directe sur la société tunisienne, la compagnie Familia Prod s’est faite le sismographe, spectacle après spectacle, des soubresauts qui agitent son pays. Amnesia (2011) anticipait la chute d’un dictateur. Et dans Tsunami, en 2013 (voir Le Théâtre du blog ), Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi craignaient la montée en puissance  d’une «théocratie fascisante» ; il n’en fut rien mais, pour eux, l’après « printemps tunisien » n’annonce pas forcément  des lendemains qui chantent. Plutôt un monde chaotique traversé par une violence sous-jacente qui explose dans une série d’actes, passés au crible de la plume habile et labile de l’auteure.

 Nous voici plongés dans un monde en noir et gris: le décor dépouillé de Fadhel Jaïbi. En ouverture, une jeune femme se glisse, hésitante sur le plateau nu. Seule. Un silence interminable s’installe quand elle avance prudemment, recule, puis sort et revient. Un mouchoir sur le nez, Lobna Mlika qui joue son propre personnage, suffoque : elle vient de pénétrer-on le comprend bientôt-dans les geôles de la République tunisienne, pour rendre visite à Fatma, détenue pour le meurtre de son mari.

 Sous le regard muet de Jalila Baccar  (ou plutôt de son double cauchemardé, ébouriffé et livide), Fatma Ben Saidane  (c’est aussi le nom de l’actrice), hagarde et en haillons, dialogue avec sa visiteuse: elle ne se souvient plus de rien.

Séquence après séquence, les détenus, hommes et femmes, errent comme des ombres devant le haut mur gris en fond de scène où, au milieu, un couloir s’enfonce au cœur des ténèbres. Quelques bancs, une table meublent ce lieu tour à tour parloir, cave de torture ou salle d’audience. S’y énoncent des crimes plus atroces les uns que les autres. L’un a tué son amant, l’autre, sa mère, un autre encore a violé une voisine…

 La structure fragmentée de la pièce où les drames s’accumulent et se mêlent, reflète la confusion d’êtres déboussolés qui avouent leur crime, sans en élucider le pourquoi et, souvent, sans avoir les mots pour le dire. Où est leur humanité dans cette avalanche de faits divers ?

Ces lycéens, qui ont défenestré leur enseignante puis se sont acharnés sauvagement sur elle, ont oublié les mots d’Albert Camus : «Un homme, ça s’empêche».  La violence qui s’exerce dans la sphère privée et familiale trouve son apogée dans les attentats terroristes. «Un homme, ça s’empêche de laisser surgir la bêtes immonde en lui» : la phrase revient comme un leitmotiv en contrepoint de ces horreurs.

 Créé au Piccolo Teatro de Milan, en septembre 2015, ce spectacle courageux va à l’encontre de la bonne parole et explore une société en pleine dépression, à l’instar de la nôtre. «Mais, au-delà de l’explication culturelle, sociale, économique, politique, psychiatrique…, n’y a-t-il pas un grand mystère, un trou noir insondable lié au « passage à l’acte » ? », s’interrogent Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi  qui dirige, depuis 2014, le Théâtre National Tunisien et son école.

Une question brûlante qu’ils portent à la scène de façon magistrale, servis par la troupe du Jeune Théâtre national tunisien. Les comédiens, très expressifs, engagent leur corps entier. D’autant qu’ils ont donné leur nom aux personnages qu’ils incarnent et se projettent en quelque sorte en leur double criminel. L’auteure elle-même, jongle avec cette double identité, et compose sur scène une figure étrange et singulière.

La pièce s’est élaborée à partir d’improvisations mais, une fois de plus, l’écriture de Jalila Baccar, tantôt puissante et incantatoire, tantôt laconique, nous emporte, relayée par la mise en scène, au-delà du réalisme, dans un théâtre de la cruauté. Un spectacle étouffant mais où des pointes d’humour (noir) apportent quelques respirations salutaires. Les quelques rires s’étouffent. Mais  on n’en sort pas indemne… car, ne nous voilons pas la face, réfléchir à la violence est devenu, partout, une nécessité.

Mireille Davidovici

Spectacle vu à Bonlieu/Scène nationale d’Annecy le 19 octobre.

 le 29 septembre aux Francophonies en Limousin à Limoges . T: 05 55 32 44 20.

La Révolution des corps  ( Body Revolution)  de Mokhallad Rasem

Le jeune metteur en scène venu d’Irak où il ne peut plus exercer son métier, s’est installé à Anvers, accueilli par le théâtre Toneelhuis, dirigé par Guy Cassiers. Un espace pour créer et diffuser ses spectacles.

Il nous offre ici une courte pièce, utilisant la vidéo avec talent et créant un univers plastique original. Elle a déjà parcouru le monde, mais n’a jamais été présentée en France.
Trois hommes sortent d’un grand rideau blanc tendu en travers du plateau, où sont projetées images de guerre, ruines, chaos, et livres réduits en cendres…
Les personnages surgissent de ces images dans une chorégraphie soigneusement réglée, tombent puis se relèvent en silence devant nous, tandis que leurs doubles, sous forme de photos ou de films  incrustés dans les images, parcourent maisons écroulées et rues désertes, comme des fantômes surréels. La bande-son diffuse le souffle d’un vent mauvais.
Les images parlent, les corps aussi mais sans commentaires et tout en pudeur, nous touchent profondément.

M.D.

le 29 septembre aux Francophonies en Limousin ✆0555324420

De si tendres Liens, de Loleh Bellon, mise en scène Laurence Renn-Penel

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Festival d’Avignon

 

De si tendres Liens, de Loleh Bellon, mise en scène Laurence Renn-Penel

Vient le jour où, sans qu’on l’ait senti, la fille devient la mère de sa mère. Elle la protège, la soigne, la rabroue, la console, s’agace, et ça finit dans de grandes étreintes émues. Dans les bras l’une de l’autre, montent les souvenirs. L’enfant, la fille, s’est sentie seule, abandonnée, la mère, jeune divorcée, s’est sentie elle, entravée par les exigences de la petite fille, elles ne se pardonnent rien et s’aiment l‘une et l’autre par-dessus tout. Et les hommes ? Pas besoin d’eux ici. Le père, le mari parti, et l’amant un peu de côté n’ont pas leur place ici, sinon comme arme, et encore…

 Elles ont un nom, Charlotte, la mère, et Jeanne, la fille. Loleh Bellon a écrit les rôles à la perfection : au croisement exact du singulier et de l’universel. Elle pointe les grandes frustrations et les petites rancunes, et ce que Marcel Proust appelait «les intermittences du cœur ». La mémoire va parfois « cap au pire » (pardon, Monsieur Beckett), et il faut la tendresse du moment présent pour qu’émergent les tendresses de l’enfance. Finalement, c’est évident, la mémoire, c’est notre vie présente.  «Nous comme faits de la matière des rêves» disait le grand William.

Qu’on nous pardonne ces associations avec ces immenses auteurs : dans sa modestie,  la pièce  les provoque. Plus simplement,  nous touche et nous fait sourire ou rire, le rire de la rencontre avec le vrai: elle pointe des étapes de la vie, sans jugement. L’égoïsme puissant de l’enfant ou de la  femme très âgée, la peur de l’abandon et de la mort, ont sans doute la seule et même force du désir: l’adolescente oublie sa mère pour sa première conquête, et devient femme à son tour. Toute la vie, au féminin.

 Pour Laurence Renn-Penel, la pièce ne pouvait se monter sans Christiane Cohendy et Clotilde Mollet: parfaites.  Dans une scénographie pas très facile, elles savent jouer les âges  de la vie, les situations rituelles au passage des générations. Mieux, les âges les traversent. Sans en faire trop, sans effets, elles illuminent ou éteignent leur visage, et  jouent de leur voix avec parfois à peine un peu de sur-jeu, particulièrement savoureux. Voilà : on ne va pas évoquer toute la carrière de ces deux grandes, assez vaste et variée, mais toujours ancrée sur une véritable «probité artistique». Terme un peu lourd sans doute pour un jeu exigeant, intelligent, pétillant, mais grave quand il faut, et généreux, toujours. A ne pas manquer, vous l’aurez compris.

 Christine Friedel

 Petit Louvre, 21h30, jusqu’au 30 juillet T.0432760279

 

Le Dernier testament

 

Le Dernier testament, d’après Le Dernier testament de Ben Zion Avrohom de James Frey, adaptation de Mélanie Laurent et Charlotte Farcet, mise en scène de Mélanie Laurent

Testament_jeanLouisFernandez5Après avoir été joué notamment à  Marseille où l’a vu Michèle Bigot, le spectacle a émigré à Paris; comme elle l’avait bien souligné (voir ci-dessous), les insuffisances restent les mêmes et les choses, visiblement, ne se sont pas arrangées!

  A cause de la faiblesse de cette adaptation due en grande partie à l’insuffisance du scénario et à des personnages inconsistants (il faudrait analyser cette obsession actuelle  qu’il y a à adapter des romans connus à la scène!) et mise en scène plus que fragile.

« Il est ensuite évident qu’il fallait en faire une pièce, dit naïvement Mélanie Laurent dans la fiche-programme;  elle précise qu’elle a fait « un travail de débroussaillage pendant trois ans pour garder l’essentiel! » (sic). On se demande avec effroi, ce qui serait advenu, si elle y avait passé seulement un an! Et elle dit assez cyniquement qu’elle voulait adapter ce roman au cinéma mais que, faute d’avoir les droits, elle s’est rabattue sur le théâtre. Merci pour le théâtre…

Cette première mise en scène, très prétentieuse, qui tourne à vide et n’évite pas le bavardage ni aucun des poncifs du théâtre contemporain, comme entre autres, un plateau nu, des rideaux à lamelles, l’emploi d’images vidéo saturant l’espace, des projecteurs bien visibles à cour et à jardin pour des éclairages latéraux, un sol couvert de tourbe marron, etc. Et Mélanie Laurent emprunte beaucoup à Wouajdi Mouawad pour la dramaturgie, en particulier à Incendies, ce qu’elle reconnaît honnêtement! Mais ici,  on peut se demander qui est l’auteur…  En tout cas, on est loin du compte, et à des années-lumière de l’univers du dramaturge libano-québécois dont on a pu voir sur ce même plateau, nombre de spectacles, eux d’une belle intelligence scénique et d’une poésie flamboyante.

Ici, rien à faire, cette mise en scène sans aucun rythme, distille, et de façon irréversible, un ennui de premier ordre! Comme le révèlent les toussotements dans la salle qui se manifestent en permanence. Et nous serons plus sévères que Michèle Bigot (désolé, il n’y a ici aucune dimension magique!)… Que peut-on sauver de ce naufrage? Pas grand chose, sinon quelques rares belles images sans aucune sensibilité et très fabriquées, comme cette grande nappe blanche qui dégouline de sang, et les trois minutes d’un chœur surgi du public qui apporte un peu de fraîcheur, moment trop court mais tout à fait bienvenu dans ces deux heures éprouvantes, avec cerise sur cet indigeste pudding, une fausse fin!

Pour le reste, autant en emporte le vent glacé qui balaye la place du Trocadéro. Distribution très inégale: le récitant, au début, a bien du mal et annone son texte mais heureusement, il y a Lou de Lââge, toujours aussi brillante. Mais les autres comédiens, peu et mal dirigés, semblent un peu perdus sur ce grand plateau nu. Heureusement aussi, l’actrice et réalisatrice de cinéma a une grande chance: pouvoir compter sur une équipe technique très solide comme celle de Chaillot; de ce côté-là, il y a au moins un travail impeccable!

Reste une véritable énigme. On se demande pourquoi Didier Deschamps a accueilli cette première mise en scène sur le grand plateau de la salle Jean Vilar, objet de tant de convoitises chez les jeunes metteurs en scène qui en rêvent… sans jamais l’obtenir ? Mélanie laurent, soyons clairs, ne l’a pas obtenu grâce à son passé de metteuse en scène:  l’opération ressemble, en tout cas, à un bien mauvais coup porté à l’expression théâtrale dans une maison désormais surtout consacrée à la danse, et où il y a de belles réussites, comme cette reprise du Y Olé! de José Montalvo (voir Le Théâtre du blog) qui a fait salle pleine ce mois-ci. Ce qui ne sera sûrement pas le cas avec cette mise en scène de  Le dernier Testament qui va faire fuir le public!

Vous pouvez donc vous épargner sans regret ce médiocre spectacle, et l’épargner aussi, si vous êtes enseignants, à vos lycéens ou étudiants: ils ont droit à l’excellence et ce semblant de pièce risquerait de les dégoûter à jamais du théâtre contemporain.

Philippe du Vignal

Théâtre National de la danse Chaillot, Place du Trocadéro, Paris 16ème. T: 01 53 65 30 00. du 25 janvier au 3 février.

  Après une carrière au cinéma bien remplie, comme actrice et réalisatrice (rappelons le tout récent Demain), Mélanie Laurent arrive au théâtre avec un travail sur un roman qui évoque la venue de Ben, un nouveau Messie, dans le New-York d’aujourd’hui. Comme celui de Galilée, il doit faire face à toutes les formes de la misère humaine, et le XXIème siècle lui en offre une large palette : violence, racisme, solitude, chômage, drogue, cynisme généralisé, et large territoire propice aux miracles ! Lui aussi est juif, issu d’une famille orthodoxe convertie à l’évangélisme. Lui aussi aura à lutter contre le fanatisme des nouveaux pharisiens. Mais seul, fort de sa seule humanité, face à la misère des corps et des cœurs !

Mélanie Laurent avoue sa fascination pour ce texte qui parle la puissance de l’amour et elle a su s’entourer de comédiens et techniciens remarquables. Mais cette adaptation se révèle d’une grande faiblesse. Tout le monde ne s’appelle pas Julien Gosselin qui a su adapter un roman de Houellebecq mais aussi le fameux 2666 de Roberto Bollano… Que faire d’un narrateur qui ne sait quoi faire de ses bras ?  En fait, manque ici une véritable adaptation du texte au régime énonciatif, et une pluralité de voix… La scène exige en effet  une variété d’événements dans la narration, sauf  chez Claude Régy, aux mises en scène très dépouillées, voisinant avec le silence, et proches de l’incantation poétique.

Mais Mélanie Laurent situe dans un entre-deux maladroit, et la musique, aussi pertinente soit-elle, ne suffit pas à éviter un enchaînement linéaire des scènes. Les choses s’améliorent pourtant, quand surviennent des personnages qui en racontent un épisode. Il y a même de très beaux moments  comme la chute de Ben, de son échafaudage.  Poignante et poétique utilisation de la vidéo qui, comme l’exceptionnelle création-lumière de Philippe Berthommé, qui donne au spectacle une dimension magique…

Un autre épisode, pourtant bien humble dans sa facture, est aussi très réussi : Ben, le nouveau messie, incarcéré et  menotté, se trouve en tête à tête avec son geôlier, et réussit, par la seule force de son empathie à arracher cet homme à sa profonde détresse. Scène essentielle, presque silencieuse et très économe en moyens qui en fait ressortir la pure humanité.

Mais le texte lui-même n’échappe pas à une certaine naïveté : on aurait aimé qu’il soit plus corrosif pour évoquer la misère qui s’abat sur la cité. Mais ici, la peinture sociale sert de prétexte à un discours lénifiant, inspiré de l’évangélisme, alors que l’on serait en droit d’attendre un tableau virulent et acide. Et le discours qui conviendrait le mieux  n’est sans doute pas le prêche ! On a envie de répondre comme Amos Oz dans son dernier roman, Judas : «Aimer tout le monde, finalement, c’est n’aimer personne ! ».

Et on est ainsi très partagé devant la superbe image du dernier tableau, où l’amour se répand sur le monde, comme les langues de feu de l’Esprit-Saint sur la tête des apôtres à la Pentecôte, grâce à la création-lumière et à la grande beauté de la comédienne-danseuse, Nancy Nkusi. Et en même temps, cette vision béate  provoque l’agacement…

 Michèle Bigot

Spectacle vu au Théâtre du Gymnase, à Marseille, le 20 septembre.

 

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Hommage à Didier-Georges Gabily

Hommage à Didier-Georges Gabily :

 

 

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« Un des artisans les plus aigus et les plus exigeants de notre temps », disait de lui le grand critique Bernard Dort, son ami.

« Ecrire – le mouvement d’écrire, c’est-à-dire aussi l’art d’écrire ; c’est-à-dire, encore plus, l’artisanat, le labeur à l’œuvre – était tout, demeure tout pour moi, et par-dessus ce tout l’ange du doute -quand ce n’était pas le démon -souriait (sourit encore) doucement- le démon, lui, ricanait : une grimace ; ricane encore, et la grimace ne cesse de s’accentuer, monstrueuse, jusqu’à disparaître.(…) », écrivait-il dans Corps du délit (Les Cahiers de Prospéro, février 1996), peu avant de disparaître. « Un champ de bataille » ou de durs « labours », un travail acharné, avec le sentiment d’une infinie incomplétude.

La mort l’a fauché en plein cœur, en plein élan, il y a vingt ans. Il avait quarante-et-un an. Il laisse une œuvre touffue, baroque, qui reste à redécouvrir, où le trivial côtoie le poétique, à la fois glorieuse et détruite. Théâtre, roman, ses textes abolissent les frontières. En marge, son journal (A tout va) et ses notes de travail, aujourd’hui publiés, sont tout aussi marqués par une boulimie verbale, un inlassable creusement de la matière langagière, un ressassement.

 « Une parole préclassique, écholalie et bégayement, dans ce qui ne peut plus s’annoncer dans l’évidence de l’hymne », insiste Eugène Durif, présent lors de cet hommage à Didier-Georges Gabily, parmi d’autres témoins ( écrivains, éditeurs, comédiens, directeurs de théâtre) qui réunis par Bruno Tackels, un compagnon de route de longue date, évoquèrent “ l’homme de lettres “,

 La manifestation a rassemblé, pendant trois jours, un public nombreux et mélangé, ceux qui l’ont connu aussi bien que des jeunes avides de le connaître. Des lectures et des mises en espace, des films et des photos, des débats et des ateliers ont fait revivre, le temps d’un week-end, un artiste qui n’a pas eu l’écho mérité de son vivant. « Un poète qui va du côté du plateau et de la production, personne n’a envie d’entendre ça », explique Jean-Paul Wenzel qui a accueilli le metteur en scène et le groupe T’chan‘G en résidence de création au Centre dramatique de Montluçon.

 On doit ces rencontres à certains du groupe T’chan’G, cet atelier de recherche théâtral qui fut son terrain de jeu expérimental de 1986 à 1996. « Je(u) ensemble», comme il disait. Mêlés à d’autres acteurs, ils ont rejoués ses pièces : Violences, Gibier du Temps, Scarron et fait « émerger les voix, rageuses, jacquetantes, inouïes»  du roman L’Au delà . Muriel Vernet a donné une belle performance d’Ange, Art Agonie avec une danseuse; Anne Alvaro et Pascal Bongard ont tenu le public en haleine avec Dernière Charrette, une imprécation calme : la plainte poignante d’une carriole philosophe qu’on met au rebut : « la plainte est le chant commun des esclaves ».

 Moment festif, Je ne raconterai pas forcement pourquoi je suis descendu dans la cave du Père Lachaise orchestre les paroles de “ la bande à Gabily “ à propos de leur travail théâtral collectif.

Il s’en dégage une manière de diriger les acteurs, procurant un sentiment de sécurité et d’insécurité: « Il arrivait à te mettre à l’endroit où il n’y avait qu’à dire. Là, on habitait le plateau » ; « Ça dansotte, ça dansotte, comme une chose qui ne s‘affirme jamais, qui reste dans le tremblement » ; « Didier il nous attend, il nous prolonge, être dans le bonheur du déséquilibre » ; « C’est un goinfre, il est un peu gargantuesque. Généreux et bouffeur et, en même temps, il te porte (…) il t’emmène à l’endroit où tu peux avoir ton essence » .

A travers leurs dires, et leurs anecdotes, on entrevoit un chef charismatique qui a marqué une génération de comédiens comme Nicolas Bouchaud, Serge Tranvouez. Alexandra Scivluna, Jean-François Sivadier… Il développait une technique de mise en scène : « Le “tiers inclus“, c’était obsessionnel, le regard d’un autre fait espace, triangulation » ; « Ce qui m’a impressionnée, c’était les fulgurances, il organisait le plateau, comme un peintre. Tu comprends que ça naissait du plateau.» ; « Didier, c’était des puits ou des cratères, avec des éruptions (…). Une voix d’enfer, une chose de la douleur de vivre.(…). Il cherchait (…). Il visait haut par rapport à ce qu’il voulait atteindre du champ de l’humain. »

 Espérons que ces quelques jours porteront leurs fruits, qu’on reverra bientôt sur nos plateaux du Didier-Georges Gabily, et qu’il connaîtra enfin, à l’instar d’un Jean-Luc Lagarce, la reconnaissance qui lui revient. En attendant, on peut le lire, publié chez Acte Sud et Acte Sud-Papiers : la librairie qui vendait ses livres a été prise d’assaut.

 

Mireille Davidovici

 

 Au Monfort, du 12 au 14 novembre 2016

Gens de Séoul 1909 texte et mise en scène d’Oriza Hirata

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Gens de Séoul 1909 , texte et mise en scène d’Oriza Hirata

 «Je m’intéresse à la figure d’une famille qui pourrit doucement décrite par Tchekhov ou Thomas Mann», dit Oriza Hirata, quand on lui parle de la genèse de son diptyque. Il y met en scène une famille japonaise dans son quotidien, installée en Corée et le deuxième épisode se situe en 1919, au plus fort de la colonisation japonaise. En 1909, un an avant l’annexion du pays, des accords commerciaux ont permis à des hommes d’affaire nippons de s’installer sur un territoire sous-développé,  avec des perspectives de gains importants.  Nous sommes chez les Shinozaki; il y a le père, sa seconde épouse, son fils, ses deux filles, son frère, des domestiques, japonais et coréens, et un étudiant chargé d’écrire la saga familiale.

Au lieu de l’amoureux d’une des filles, apparaît un magicien qui disparaît… comme par magie. Un mobilier bourgeois,grande table et chaises hautes, occupe tout le plateau: autour, circulent parents, enfants, cousins et employées de maison dans un va-et-vient incessant. Dans cette pièce très morcelée, constituée de courtes séquences, les personnages dialoguent à propos de petits riens : affaires familiales, projets des enfants, préoccupations domestiques… Les bonnes s’activent maîtrisant plus ou moins bien la langue des colons.Tout ce monde replié sur lui-même vit dans une bonne entente de convenances, mais transparaissent, au fil des échanges, conflits, intrigues amoureuses, que le spectateur voit progressivement affleurer. De même, s’insinue un racisme rampant mais plutôt gentillet à l’égard des Coréens. «A l’époque, dit l’auteur. presque tous les Japonais étaient persuadés que cette colonisation était une bonne chose, y compris pour la Corée ».  Où  un séjour pendant ses études lui avait ouvert les yeux sur les exactions de son pays.

Créée en 1989, après les évènements de la place Tienanmen, la chute du mur de Berlin, et la mort de l’empereur Hirohito, Gens de Séoul marque, chez ce jeune écrivain-metteur en scène, les débuts d’une dramaturgie originale qui inscrira son œuvre et sa compagnie Seinendan, dans la nouvelle vague du théâtre japonais. Les allusions à la colonisation en Corée sont feutrées mais, Gens de Séoul aurait été mal reçu au Japon qui demeure encore loin de la reconnaître, et qui se pose davantage comme victime que comme responsable de la guerre.

 En France, au contraire, on peut trouver la critique bien légère. Mais le propos de la pièce n’est pas de traiter directement le sujet. La Corée sert plutôt de toile de fond à une question plus générale : comment une occupation coloniale altère-t-elle les relations ? Au risque, comme le reconnaît Oriza Hirata, que «ses pièces soient considérées comme des œuvres qui justifient la colonisation. » Gens de Séoul a pourtant une vraie valeur universelle: il pourrait s’agir  de n’importe quelle situation coloniale, de l’Algérie aux Indes. Et dans ce chassé-croisé permanent de quelque dix-huit personnages, l’auteur entremêle finement les relations entre Japonais et Coréens, hommes et femmes, parents et enfants, maîtres et domestiques. Mais ici on se perd dans des dialogues abondants, parfois mal relayés par le surtitrage, et on a du mal à saisir les enjeux des conversations entre les personnages, souvent de dos, ou cachés par le mobilier encombrant. Et on en perd alors le fil ténu tendu entre eux .

 Gens de Séoul 1919 nous transporte dix ans plus tard, alors que commencent les premiers soulèvements pour l’indépendance de la Corée. Elle traite le contexte politique de manière tout aussi transversale…
Plusieurs réalisations en langue française ont déjà fait connaître ce diptyque, où l’on pouvait saisir plus facilement les subtilités de ce style si particulier qui peut s’avérer efficace, tant il manie savamment l’art de l’allusion.

Mireille Davidovici

 Le spectacle s’est joué au Théâtre de Gennevilliers  du 11 au 14 novembre.
L’Apostrophe, Cergy Pontoise (95) les 17 et 18 novembre.

Les pièces d’Oriza Hirata sont publiées aux Solitaires Intempestifs

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Scènes de violences conjugales de Gérard Watkins

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Scènes de violences conjugales, texte, mise en scène et scénographie de Gérard Watkins

  Une femme et un homme se rencontrent, dans des circonstances plus ou moins étranges ou ordinaires, aux quelles on trouvera après coup un sens prophétique, « forcément, parti comme ça… ». Ils s‘aiment, se déchirent et se séparent. Mais souvent l’un déchire l’autre, et le détruit.
Le plus intéressant, et le plus prophétique quand s’installe l’échange des premières paroles : un rapport de domination. Lui, appelons-le, Pascal Frontin, vient d’un milieu social plus favorisé. Artiste qui plus est (encore qu’il pratique fort peu…) : cela ajoute à son prestige.
Elle, disons, Annie Bardel, a déjà été pas mal bousculée par la vie. Deux enfants, dont elle n’a pas la garde, de deux pères vite absents. L’arrivée de Pascal dans sa vie est un vrai miracle. Mais tout de suite, il commence à la critiquer, à la “reprendre“.
Arrivent les petites humiliations, le harcèlement, la sape de la personnalité de la jeune femme, puis la brutalité et la violence physique, jusqu’à la torture. Tout cela parce qu’elle n’a pas pu rester seule, tout cela parce que lui a voulu tester à mort le seul pouvoir qui lui reste, à défaut d’en avoir sur sa propre vie, sur quelqu’un de plus fragile. Où l’on voit l’amour, l’idée de l’amour, l’espoir de l’amour flambé par le grand rêve de ne faire qu’un : l’un des deux mange l’autre, le pervers narcissique le détruit, pour être sûr de ne faire qu’un et que cet “un“ soit lui-même.

L’autre couple est plus jeune et, en apparence, appelé à un meilleur destin. Rachida, étudiante en médecine, musulmane en désaccord mais non en guerre avec sa famille, sait ce qu’elle veut, tient tête, avec une sacrée répartie. Liam, perdu dans cette banlieue qu’il ne connaît pas, ayant fui sa petite ville et une enfance fracassée, voudrait à la fois se fondre dans cette fille forte et la fondre à son désir. Même une Rachida peut céder un temps, par amour, jusqu’au coup de trop qui tue leur enfant à naître. Pas d’avenir avec un homme qui tue l’avenir. Elle vivra donc blessée et seule, mais autonome.

Gérard Watkins a écrit, mieux qu’une pièce documentaire, une pièce documentée. Il a interrogé, consulté, écouté, travaillé avec des professionnels de la lutte contre les violences conjugales et de la réparation des femmes qui les ont subies. Policiers, juges, psy, “aidants“ restent hors-champ. Il se concentre sur les deux « cas » qui nous donnent à voir chaque étape de l’emprise, de la destruction de l’un par l’autre.
Mais  il fait œuvre en travaillant sur le langage. Les mots du dominateur rabaissent, blessent, amoindrissent, jusqu’à ce qu’ils servent de justification aux coups et de déni face à la justice ou au thérapeute. Le silence de celle qui prend les coups fait tourner le cercle infernal ; elle en sort enfin quand elle réussit à parler. Watkins cisèle son texte jusqu’à une véritable poésie de l’épure. De l’empathie, sans jugement : à chaque personnage de faire son chemin.

La scénographie fonctionnelle, presque abstraite, interdit tout naturalisme,qui serait ici littéralement obscène. Elle porte avec les percussions de Yuko Oshim-il s’agit bien d’une affaire de coups-l’énergie de jeu des quatre comédiens. Elle les propulse jusqu’à la respiration finale.
Julie Denisse et Daniel Gouhier (le premier couple), Hayet Darwich (Rachida) et Maxime Lévêque (Liam), donnent la même qualité de précision et d’intensité que l’écriture, drôles parfois au début puis de moins en moins, et enfin oppressés jusqu’à l’apnée. Cela fait de ces Scènes de violences conjugales, une tragédie d’aujourd’hui, à la fois positive et lucide, humaine et intelligente.
Chapeau.

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête – 01 43 28 36 36 – jusqu’au 11 décembre puis en tournée.

 

 

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