La vie est un songe

 

©Antonia Bozzi

©Antonia Bozzi

La Vie est un songe de Pedro Calderon de la Barca, mise en scène de Clément Poirée

 

Indiscutablement, même si elle est difficile à monter, même si nous n’en comprenons pas tous les enjeux théologiques et métaphysiques, La Vie est un songe fait partie des pièces fondatrices de la culture européenne. Que les grands mots ne fassent pas peur : c’est une pièce populaire, grave et drôle, et ce pas uniquement du fait de la présence d’un valet bouffon, le «fou du roi» de cette bande de princes tous aussi fous les uns que les autres.

Le roi Basile (pléonasme de : roi) est fou d’astrologie et de prudence : les astres ont prévu pour lui un héritier tyrannique, il fait élever le bébé dans une tour, loin du monde. Rosaura, séduite et abandonnée par Astolfe a la folie de son honneur, et, déguisée en garçon, cherche sa soumission de femme. Clothalde, gardien loyal de la tour, a, lui aussi, la folie de la soumission, mais à son roi ; c’est de famille, il est , sans qu’elle le sache, le père de Rosaura. Astolfe et Etoile, les cousins héritiers indirects du trône, n’ont pour folie que d’être très contents d’eux-mêmes. Et Sigismond, le prisonnier ? Sa folie : il ignore et qu’il désire de toute ses forces, la liberté.

Donc, Basile teste son fils, qui, brusquement sorti de geôle, se voit remettre tous les pouvoirs, dont il abuse évidemment. Retour à la prison, et subterfuge : cette journée royale, il l’a rêvée, lui répète Clothalde. Mais Sigismond sait qu’il n’a pas rêvé : il a vu Rosaura, il a vu Etoile, révéré l’une, en des termes d’un poésie incroyablement raffinée pour un «sauvage», et tenté de violer l’autre…

Il sait que l’amour existe, et donc que tout cela était vrai. Délivré par une émeute populaire, il conquiert son royaume, jusqu’à comprendre, en exerçant le pouvoir, les limites et les contradictions du pouvoir. Et surtout, il finit par une sorte de pari pascalien : si la vie est un songe, parions que nos actes sont pourtant réels, et que nous devons en rendre compte. Supportons la frustration au nom d’un intérêt supérieur et d’un ordre réconciliateur. Régnons sur nous-mêmes : c’est aussi cela, devenir adulte.

La mise en scène de Clément Poirée permet d’entendre tout cela : la dimension politique et l’enjeu psychologique de la pièce. Il souligne surtout son humour : John Arnold joue un savoureux Basile dont les prévisions partent en débandade et Laurent Ménoret, un Clothalde bien mélancolique, empêtré dans ses calculs. Les jeunes premiers en restent à de plaisantes silhouettes (Louise Clodefy et Pierre Duprat). On regrettera que Rosaura (Morgane Nairaud) s’épuise dans le surjeu, même juste, et que le bouffon (Thibaut Corrion) soit en retrait. Reste Sigismond : Makita Samba ne cesse de l’approfondir, lui donnant une intériorité qui manque au reste de la distribution.

Pourquoi vouloir faire rire à tout prix ? Il faut faire confiance au public : il sait trouver le sel des situations et écouter l’ironie de l’auteur à l’égard de ses personnages. D’autre part  le grand plateau de la Tempête n’est sans doute pas un cadeau, pour cette pièce : après tout, il est question d’espaces confinés, de la tour à la cour, et même dans les entrevues secrètes de la guerre, et ce vaste espace fait traîner les choses, dans un scénographie hétéroclite.

Bref, on salue le choix nécessaire de La vie est un songe, on lui souhaite un public nombreux, mais on attend plus et mieux du nouveau directeur du théâtre de la Tempête.

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 22 octobre. T.: 01 43 28 36 36


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Francophonies en Limousin 2017/Violence(s) de Jalila Baccar / Body Revolution de Mokhallad Rasem

 

 violence

Violence(s) de Jalila Baccar, mise en scène de Fadhel Jaïbi (en arabe, surtitré en français)

« Un terrible constat : la révolution tunisienne, par beaucoup d’aspects, au lieu de porter l’espoir, a engendré peurs inédites, angoisses, dépressions, gestes désespérés, violences multiples au quotidien, voire crimes atroces. Pourquoi, par milliers, des jeunes gens se sont-ils jetés dans la mer pour gagner «le monde libre» ? Pourquoi tant de suicidés ( … ) Pourquoi tant de vols,  braquages,  saccages, viols, meurtres, homicides, et en progression exponentielle? » Violences s’annonce sous ces sombres auspices.

En prise directe sur la société tunisienne, la compagnie Familia Prod s’est faite le sismographe, spectacle après spectacle, des soubresauts qui agitent son pays. Amnesia (2011) anticipait la chute d’un dictateur. Et dans Tsunami, en 2013 (voir Le Théâtre du blog ), Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi craignaient la montée en puissance  d’une «théocratie fascisante» ; il n’en fut rien mais, pour eux, l’après « printemps tunisien » n’annonce pas forcément  des lendemains qui chantent. Plutôt un monde chaotique traversé par une violence sous-jacente qui explose dans une série d’actes, passés au crible de la plume habile et labile de l’auteure.

 Nous voici plongés dans un monde en noir et gris: le décor dépouillé de Fadhel Jaïbi. En ouverture, une jeune femme se glisse, hésitante sur le plateau nu. Seule. Un silence interminable s’installe quand elle avance prudemment, recule, puis sort et revient. Un mouchoir sur le nez, Lobna Mlika qui joue son propre personnage, suffoque : elle vient de pénétrer-on le comprend bientôt-dans les geôles de la République tunisienne, pour rendre visite à Fatma, détenue pour le meurtre de son mari.

 Sous le regard muet de Jalila Baccar  (ou plutôt de son double cauchemardé, ébouriffé et livide), Fatma Ben Saidane  (c’est aussi le nom de l’actrice), hagarde et en haillons, dialogue avec sa visiteuse: elle ne se souvient plus de rien.

Séquence après séquence, les détenus, hommes et femmes, errent comme des ombres devant le haut mur gris en fond de scène où, au milieu, un couloir s’enfonce au cœur des ténèbres. Quelques bancs, une table meublent ce lieu tour à tour parloir, cave de torture ou salle d’audience. S’y énoncent des crimes plus atroces les uns que les autres. L’un a tué son amant, l’autre, sa mère, un autre encore a violé une voisine…

 La structure fragmentée de la pièce où les drames s’accumulent et se mêlent, reflète la confusion d’êtres déboussolés qui avouent leur crime, sans en élucider le pourquoi et, souvent, sans avoir les mots pour le dire. Où est leur humanité dans cette avalanche de faits divers ?

Ces lycéens, qui ont défenestré leur enseignante puis se sont acharnés sauvagement sur elle, ont oublié les mots d’Albert Camus : «Un homme, ça s’empêche».  La violence qui s’exerce dans la sphère privée et familiale trouve son apogée dans les attentats terroristes. «Un homme, ça s’empêche de laisser surgir la bêtes immonde en lui» : la phrase revient comme un leitmotiv en contrepoint de ces horreurs.

 Créé au Piccolo Teatro de Milan, en septembre 2015, ce spectacle courageux va à l’encontre de la bonne parole et explore une société en pleine dépression, à l’instar de la nôtre. «Mais, au-delà de l’explication culturelle, sociale, économique, politique, psychiatrique…, n’y a-t-il pas un grand mystère, un trou noir insondable lié au « passage à l’acte » ? », s’interrogent Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi  qui dirige, depuis 2014, le Théâtre National Tunisien et son école.

Une question brûlante qu’ils portent à la scène de façon magistrale, servis par la troupe du Jeune Théâtre national tunisien. Les comédiens, très expressifs, engagent leur corps entier. D’autant qu’ils ont donné leur nom aux personnages qu’ils incarnent et se projettent en quelque sorte en leur double criminel. L’auteure elle-même, jongle avec cette double identité, et compose sur scène une figure étrange et singulière.

La pièce s’est élaborée à partir d’improvisations mais, une fois de plus, l’écriture de Jalila Baccar, tantôt puissante et incantatoire, tantôt laconique, nous emporte, relayée par la mise en scène, au-delà du réalisme, dans un théâtre de la cruauté. Un spectacle étouffant mais où des pointes d’humour (noir) apportent quelques respirations salutaires. Les quelques rires s’étouffent. Mais  on n’en sort pas indemne… car, ne nous voilons pas la face, réfléchir à la violence est devenu, partout, une nécessité.

Mireille Davidovici

Spectacle vu à Bonlieu/Scène nationale d’Annecy le 19 octobre.

 le 29 septembre aux Francophonies en Limousin à Limoges . T: 05 55 32 44 20.

La Révolution des corps  ( Body Revolution)  de Mokhallad Rasem

Le jeune metteur en scène venu d’Irak où il ne peut plus exercer son métier, s’est installé à Anvers, accueilli par le théâtre Toneelhuis, dirigé par Guy Cassiers. Un espace pour créer et diffuser ses spectacles.

Il nous offre ici une courte pièce, utilisant la vidéo avec talent et créant un univers plastique original. Elle a déjà parcouru le monde, mais n’a jamais été présentée en France.
Trois hommes sortent d’un grand rideau blanc tendu en travers du plateau, où sont projetées images de guerre, ruines, chaos, et livres réduits en cendres…
Les personnages surgissent de ces images dans une chorégraphie soigneusement réglée, tombent puis se relèvent en silence devant nous, tandis que leurs doubles, sous forme de photos ou de films  incrustés dans les images, parcourent maisons écroulées et rues désertes, comme des fantômes surréels. La bande-son diffuse le souffle d’un vent mauvais.
Les images parlent, les corps aussi mais sans commentaires et tout en pudeur, nous touchent profondément.

M.D.

le 29 septembre aux Francophonies en Limousin ✆0555324420

De si tendres Liens, de Loleh Bellon, mise en scène Laurence Renn-Penel

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Festival d’Avignon

 

De si tendres Liens, de Loleh Bellon, mise en scène Laurence Renn-Penel

Vient le jour où, sans qu’on l’ait senti, la fille devient la mère de sa mère. Elle la protège, la soigne, la rabroue, la console, s’agace, et ça finit dans de grandes étreintes émues. Dans les bras l’une de l’autre, montent les souvenirs. L’enfant, la fille, s’est sentie seule, abandonnée, la mère, jeune divorcée, s’est sentie elle, entravée par les exigences de la petite fille, elles ne se pardonnent rien et s’aiment l‘une et l’autre par-dessus tout. Et les hommes ? Pas besoin d’eux ici. Le père, le mari parti, et l’amant un peu de côté n’ont pas leur place ici, sinon comme arme, et encore…

 Elles ont un nom, Charlotte, la mère, et Jeanne, la fille. Loleh Bellon a écrit les rôles à la perfection : au croisement exact du singulier et de l’universel. Elle pointe les grandes frustrations et les petites rancunes, et ce que Marcel Proust appelait «les intermittences du cœur ». La mémoire va parfois « cap au pire » (pardon, Monsieur Beckett), et il faut la tendresse du moment présent pour qu’émergent les tendresses de l’enfance. Finalement, c’est évident, la mémoire, c’est notre vie présente.  «Nous comme faits de la matière des rêves» disait le grand William.

Qu’on nous pardonne ces associations avec ces immenses auteurs : dans sa modestie,  la pièce  les provoque. Plus simplement,  nous touche et nous fait sourire ou rire, le rire de la rencontre avec le vrai: elle pointe des étapes de la vie, sans jugement. L’égoïsme puissant de l’enfant ou de la  femme très âgée, la peur de l’abandon et de la mort, ont sans doute la seule et même force du désir: l’adolescente oublie sa mère pour sa première conquête, et devient femme à son tour. Toute la vie, au féminin.

 Pour Laurence Renn-Penel, la pièce ne pouvait se monter sans Christiane Cohendy et Clotilde Mollet: parfaites.  Dans une scénographie pas très facile, elles savent jouer les âges  de la vie, les situations rituelles au passage des générations. Mieux, les âges les traversent. Sans en faire trop, sans effets, elles illuminent ou éteignent leur visage, et  jouent de leur voix avec parfois à peine un peu de sur-jeu, particulièrement savoureux. Voilà : on ne va pas évoquer toute la carrière de ces deux grandes, assez vaste et variée, mais toujours ancrée sur une véritable «probité artistique». Terme un peu lourd sans doute pour un jeu exigeant, intelligent, pétillant, mais grave quand il faut, et généreux, toujours. A ne pas manquer, vous l’aurez compris.

 Christine Friedel

 Petit Louvre, 21h30, jusqu’au 30 juillet T.0432760279

 

Le Dernier testament

 

Le Dernier testament, d’après Le Dernier testament de Ben Zion Avrohom de James Frey, adaptation de Mélanie Laurent et Charlotte Farcet, mise en scène de Mélanie Laurent

Testament_jeanLouisFernandez5Après avoir été joué notamment à  Marseille où l’a vu Michèle Bigot, le spectacle a émigré à Paris; comme elle l’avait bien souligné (voir ci-dessous), les insuffisances restent les mêmes et les choses, visiblement, ne se sont pas arrangées!

  A cause de la faiblesse de cette adaptation due en grande partie à l’insuffisance du scénario et à des personnages inconsistants (il faudrait analyser cette obsession actuelle  qu’il y a à adapter des romans connus à la scène!) et mise en scène plus que fragile.

« Il est ensuite évident qu’il fallait en faire une pièce, dit naïvement Mélanie Laurent dans la fiche-programme;  elle précise qu’elle a fait « un travail de débroussaillage pendant trois ans pour garder l’essentiel! » (sic). On se demande avec effroi, ce qui serait advenu, si elle y avait passé seulement un an! Et elle dit assez cyniquement qu’elle voulait adapter ce roman au cinéma mais que, faute d’avoir les droits, elle s’est rabattue sur le théâtre. Merci pour le théâtre…

Cette première mise en scène, très prétentieuse, qui tourne à vide et n’évite pas le bavardage ni aucun des poncifs du théâtre contemporain, comme entre autres, un plateau nu, des rideaux à lamelles, l’emploi d’images vidéo saturant l’espace, des projecteurs bien visibles à cour et à jardin pour des éclairages latéraux, un sol couvert de tourbe marron, etc. Et Mélanie Laurent emprunte beaucoup à Wouajdi Mouawad pour la dramaturgie, en particulier à Incendies, ce qu’elle reconnaît honnêtement! Mais ici,  on peut se demander qui est l’auteur…  En tout cas, on est loin du compte, et à des années-lumière de l’univers du dramaturge libano-québécois dont on a pu voir sur ce même plateau, nombre de spectacles, eux d’une belle intelligence scénique et d’une poésie flamboyante.

Ici, rien à faire, cette mise en scène sans aucun rythme, distille, et de façon irréversible, un ennui de premier ordre! Comme le révèlent les toussotements dans la salle qui se manifestent en permanence. Et nous serons plus sévères que Michèle Bigot (désolé, il n’y a ici aucune dimension magique!)… Que peut-on sauver de ce naufrage? Pas grand chose, sinon quelques rares belles images sans aucune sensibilité et très fabriquées, comme cette grande nappe blanche qui dégouline de sang, et les trois minutes d’un chœur surgi du public qui apporte un peu de fraîcheur, moment trop court mais tout à fait bienvenu dans ces deux heures éprouvantes, avec cerise sur cet indigeste pudding, une fausse fin!

Pour le reste, autant en emporte le vent glacé qui balaye la place du Trocadéro. Distribution très inégale: le récitant, au début, a bien du mal et annone son texte mais heureusement, il y a Lou de Lââge, toujours aussi brillante. Mais les autres comédiens, peu et mal dirigés, semblent un peu perdus sur ce grand plateau nu. Heureusement aussi, l’actrice et réalisatrice de cinéma a une grande chance: pouvoir compter sur une équipe technique très solide comme celle de Chaillot; de ce côté-là, il y a au moins un travail impeccable!

Reste une véritable énigme. On se demande pourquoi Didier Deschamps a accueilli cette première mise en scène sur le grand plateau de la salle Jean Vilar, objet de tant de convoitises chez les jeunes metteurs en scène qui en rêvent… sans jamais l’obtenir ? Mélanie laurent, soyons clairs, ne l’a pas obtenu grâce à son passé de metteuse en scène:  l’opération ressemble, en tout cas, à un bien mauvais coup porté à l’expression théâtrale dans une maison désormais surtout consacrée à la danse, et où il y a de belles réussites, comme cette reprise du Y Olé! de José Montalvo (voir Le Théâtre du blog) qui a fait salle pleine ce mois-ci. Ce qui ne sera sûrement pas le cas avec cette mise en scène de  Le dernier Testament qui va faire fuir le public!

Vous pouvez donc vous épargner sans regret ce médiocre spectacle, et l’épargner aussi, si vous êtes enseignants, à vos lycéens ou étudiants: ils ont droit à l’excellence et ce semblant de pièce risquerait de les dégoûter à jamais du théâtre contemporain.

Philippe du Vignal

Théâtre National de la danse Chaillot, Place du Trocadéro, Paris 16ème. T: 01 53 65 30 00. du 25 janvier au 3 février.

  Après une carrière au cinéma bien remplie, comme actrice et réalisatrice (rappelons le tout récent Demain), Mélanie Laurent arrive au théâtre avec un travail sur un roman qui évoque la venue de Ben, un nouveau Messie, dans le New-York d’aujourd’hui. Comme celui de Galilée, il doit faire face à toutes les formes de la misère humaine, et le XXIème siècle lui en offre une large palette : violence, racisme, solitude, chômage, drogue, cynisme généralisé, et large territoire propice aux miracles ! Lui aussi est juif, issu d’une famille orthodoxe convertie à l’évangélisme. Lui aussi aura à lutter contre le fanatisme des nouveaux pharisiens. Mais seul, fort de sa seule humanité, face à la misère des corps et des cœurs !

Mélanie Laurent avoue sa fascination pour ce texte qui parle la puissance de l’amour et elle a su s’entourer de comédiens et techniciens remarquables. Mais cette adaptation se révèle d’une grande faiblesse. Tout le monde ne s’appelle pas Julien Gosselin qui a su adapter un roman de Houellebecq mais aussi le fameux 2666 de Roberto Bollano… Que faire d’un narrateur qui ne sait quoi faire de ses bras ?  En fait, manque ici une véritable adaptation du texte au régime énonciatif, et une pluralité de voix… La scène exige en effet  une variété d’événements dans la narration, sauf  chez Claude Régy, aux mises en scène très dépouillées, voisinant avec le silence, et proches de l’incantation poétique.

Mais Mélanie Laurent situe dans un entre-deux maladroit, et la musique, aussi pertinente soit-elle, ne suffit pas à éviter un enchaînement linéaire des scènes. Les choses s’améliorent pourtant, quand surviennent des personnages qui en racontent un épisode. Il y a même de très beaux moments  comme la chute de Ben, de son échafaudage.  Poignante et poétique utilisation de la vidéo qui, comme l’exceptionnelle création-lumière de Philippe Berthommé, qui donne au spectacle une dimension magique…

Un autre épisode, pourtant bien humble dans sa facture, est aussi très réussi : Ben, le nouveau messie, incarcéré et  menotté, se trouve en tête à tête avec son geôlier, et réussit, par la seule force de son empathie à arracher cet homme à sa profonde détresse. Scène essentielle, presque silencieuse et très économe en moyens qui en fait ressortir la pure humanité.

Mais le texte lui-même n’échappe pas à une certaine naïveté : on aurait aimé qu’il soit plus corrosif pour évoquer la misère qui s’abat sur la cité. Mais ici, la peinture sociale sert de prétexte à un discours lénifiant, inspiré de l’évangélisme, alors que l’on serait en droit d’attendre un tableau virulent et acide. Et le discours qui conviendrait le mieux  n’est sans doute pas le prêche ! On a envie de répondre comme Amos Oz dans son dernier roman, Judas : «Aimer tout le monde, finalement, c’est n’aimer personne ! ».

Et on est ainsi très partagé devant la superbe image du dernier tableau, où l’amour se répand sur le monde, comme les langues de feu de l’Esprit-Saint sur la tête des apôtres à la Pentecôte, grâce à la création-lumière et à la grande beauté de la comédienne-danseuse, Nancy Nkusi. Et en même temps, cette vision béate  provoque l’agacement…

 Michèle Bigot

Spectacle vu au Théâtre du Gymnase, à Marseille, le 20 septembre.

 

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Hommage à Didier-Georges Gabily

Hommage à Didier-Georges Gabily :

 

 

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« Un des artisans les plus aigus et les plus exigeants de notre temps », disait de lui le grand critique Bernard Dort, son ami.

« Ecrire – le mouvement d’écrire, c’est-à-dire aussi l’art d’écrire ; c’est-à-dire, encore plus, l’artisanat, le labeur à l’œuvre – était tout, demeure tout pour moi, et par-dessus ce tout l’ange du doute -quand ce n’était pas le démon -souriait (sourit encore) doucement- le démon, lui, ricanait : une grimace ; ricane encore, et la grimace ne cesse de s’accentuer, monstrueuse, jusqu’à disparaître.(…) », écrivait-il dans Corps du délit (Les Cahiers de Prospéro, février 1996), peu avant de disparaître. « Un champ de bataille » ou de durs « labours », un travail acharné, avec le sentiment d’une infinie incomplétude.

La mort l’a fauché en plein cœur, en plein élan, il y a vingt ans. Il avait quarante-et-un an. Il laisse une œuvre touffue, baroque, qui reste à redécouvrir, où le trivial côtoie le poétique, à la fois glorieuse et détruite. Théâtre, roman, ses textes abolissent les frontières. En marge, son journal (A tout va) et ses notes de travail, aujourd’hui publiés, sont tout aussi marqués par une boulimie verbale, un inlassable creusement de la matière langagière, un ressassement.

 « Une parole préclassique, écholalie et bégayement, dans ce qui ne peut plus s’annoncer dans l’évidence de l’hymne », insiste Eugène Durif, présent lors de cet hommage à Didier-Georges Gabily, parmi d’autres témoins ( écrivains, éditeurs, comédiens, directeurs de théâtre) qui réunis par Bruno Tackels, un compagnon de route de longue date, évoquèrent “ l’homme de lettres “,

 La manifestation a rassemblé, pendant trois jours, un public nombreux et mélangé, ceux qui l’ont connu aussi bien que des jeunes avides de le connaître. Des lectures et des mises en espace, des films et des photos, des débats et des ateliers ont fait revivre, le temps d’un week-end, un artiste qui n’a pas eu l’écho mérité de son vivant. « Un poète qui va du côté du plateau et de la production, personne n’a envie d’entendre ça », explique Jean-Paul Wenzel qui a accueilli le metteur en scène et le groupe T’chan‘G en résidence de création au Centre dramatique de Montluçon.

 On doit ces rencontres à certains du groupe T’chan’G, cet atelier de recherche théâtral qui fut son terrain de jeu expérimental de 1986 à 1996. « Je(u) ensemble», comme il disait. Mêlés à d’autres acteurs, ils ont rejoués ses pièces : Violences, Gibier du Temps, Scarron et fait « émerger les voix, rageuses, jacquetantes, inouïes»  du roman L’Au delà . Muriel Vernet a donné une belle performance d’Ange, Art Agonie avec une danseuse; Anne Alvaro et Pascal Bongard ont tenu le public en haleine avec Dernière Charrette, une imprécation calme : la plainte poignante d’une carriole philosophe qu’on met au rebut : « la plainte est le chant commun des esclaves ».

 Moment festif, Je ne raconterai pas forcement pourquoi je suis descendu dans la cave du Père Lachaise orchestre les paroles de “ la bande à Gabily “ à propos de leur travail théâtral collectif.

Il s’en dégage une manière de diriger les acteurs, procurant un sentiment de sécurité et d’insécurité: « Il arrivait à te mettre à l’endroit où il n’y avait qu’à dire. Là, on habitait le plateau » ; « Ça dansotte, ça dansotte, comme une chose qui ne s‘affirme jamais, qui reste dans le tremblement » ; « Didier il nous attend, il nous prolonge, être dans le bonheur du déséquilibre » ; « C’est un goinfre, il est un peu gargantuesque. Généreux et bouffeur et, en même temps, il te porte (…) il t’emmène à l’endroit où tu peux avoir ton essence » .

A travers leurs dires, et leurs anecdotes, on entrevoit un chef charismatique qui a marqué une génération de comédiens comme Nicolas Bouchaud, Serge Tranvouez. Alexandra Scivluna, Jean-François Sivadier… Il développait une technique de mise en scène : « Le “tiers inclus“, c’était obsessionnel, le regard d’un autre fait espace, triangulation » ; « Ce qui m’a impressionnée, c’était les fulgurances, il organisait le plateau, comme un peintre. Tu comprends que ça naissait du plateau.» ; « Didier, c’était des puits ou des cratères, avec des éruptions (…). Une voix d’enfer, une chose de la douleur de vivre.(…). Il cherchait (…). Il visait haut par rapport à ce qu’il voulait atteindre du champ de l’humain. »

 Espérons que ces quelques jours porteront leurs fruits, qu’on reverra bientôt sur nos plateaux du Didier-Georges Gabily, et qu’il connaîtra enfin, à l’instar d’un Jean-Luc Lagarce, la reconnaissance qui lui revient. En attendant, on peut le lire, publié chez Acte Sud et Acte Sud-Papiers : la librairie qui vendait ses livres a été prise d’assaut.

 

Mireille Davidovici

 

 Au Monfort, du 12 au 14 novembre 2016

Gens de Séoul 1909 texte et mise en scène d’Oriza Hirata

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Gens de Séoul 1909 , texte et mise en scène d’Oriza Hirata

 «Je m’intéresse à la figure d’une famille qui pourrit doucement décrite par Tchekhov ou Thomas Mann», dit Oriza Hirata, quand on lui parle de la genèse de son diptyque. Il y met en scène une famille japonaise dans son quotidien, installée en Corée et le deuxième épisode se situe en 1919, au plus fort de la colonisation japonaise. En 1909, un an avant l’annexion du pays, des accords commerciaux ont permis à des hommes d’affaire nippons de s’installer sur un territoire sous-développé,  avec des perspectives de gains importants.  Nous sommes chez les Shinozaki; il y a le père, sa seconde épouse, son fils, ses deux filles, son frère, des domestiques, japonais et coréens, et un étudiant chargé d’écrire la saga familiale.

Au lieu de l’amoureux d’une des filles, apparaît un magicien qui disparaît… comme par magie. Un mobilier bourgeois,grande table et chaises hautes, occupe tout le plateau: autour, circulent parents, enfants, cousins et employées de maison dans un va-et-vient incessant. Dans cette pièce très morcelée, constituée de courtes séquences, les personnages dialoguent à propos de petits riens : affaires familiales, projets des enfants, préoccupations domestiques… Les bonnes s’activent maîtrisant plus ou moins bien la langue des colons.Tout ce monde replié sur lui-même vit dans une bonne entente de convenances, mais transparaissent, au fil des échanges, conflits, intrigues amoureuses, que le spectateur voit progressivement affleurer. De même, s’insinue un racisme rampant mais plutôt gentillet à l’égard des Coréens. «A l’époque, dit l’auteur. presque tous les Japonais étaient persuadés que cette colonisation était une bonne chose, y compris pour la Corée ».  Où  un séjour pendant ses études lui avait ouvert les yeux sur les exactions de son pays.

Créée en 1989, après les évènements de la place Tienanmen, la chute du mur de Berlin, et la mort de l’empereur Hirohito, Gens de Séoul marque, chez ce jeune écrivain-metteur en scène, les débuts d’une dramaturgie originale qui inscrira son œuvre et sa compagnie Seinendan, dans la nouvelle vague du théâtre japonais. Les allusions à la colonisation en Corée sont feutrées mais, Gens de Séoul aurait été mal reçu au Japon qui demeure encore loin de la reconnaître, et qui se pose davantage comme victime que comme responsable de la guerre.

 En France, au contraire, on peut trouver la critique bien légère. Mais le propos de la pièce n’est pas de traiter directement le sujet. La Corée sert plutôt de toile de fond à une question plus générale : comment une occupation coloniale altère-t-elle les relations ? Au risque, comme le reconnaît Oriza Hirata, que «ses pièces soient considérées comme des œuvres qui justifient la colonisation. » Gens de Séoul a pourtant une vraie valeur universelle: il pourrait s’agir  de n’importe quelle situation coloniale, de l’Algérie aux Indes. Et dans ce chassé-croisé permanent de quelque dix-huit personnages, l’auteur entremêle finement les relations entre Japonais et Coréens, hommes et femmes, parents et enfants, maîtres et domestiques. Mais ici on se perd dans des dialogues abondants, parfois mal relayés par le surtitrage, et on a du mal à saisir les enjeux des conversations entre les personnages, souvent de dos, ou cachés par le mobilier encombrant. Et on en perd alors le fil ténu tendu entre eux .

 Gens de Séoul 1919 nous transporte dix ans plus tard, alors que commencent les premiers soulèvements pour l’indépendance de la Corée. Elle traite le contexte politique de manière tout aussi transversale…
Plusieurs réalisations en langue française ont déjà fait connaître ce diptyque, où l’on pouvait saisir plus facilement les subtilités de ce style si particulier qui peut s’avérer efficace, tant il manie savamment l’art de l’allusion.

Mireille Davidovici

 Le spectacle s’est joué au Théâtre de Gennevilliers  du 11 au 14 novembre.
L’Apostrophe, Cergy Pontoise (95) les 17 et 18 novembre.

Les pièces d’Oriza Hirata sont publiées aux Solitaires Intempestifs

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Scènes de violences conjugales de Gérard Watkins

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Scènes de violences conjugales, texte, mise en scène et scénographie de Gérard Watkins

  Une femme et un homme se rencontrent, dans des circonstances plus ou moins étranges ou ordinaires, aux quelles on trouvera après coup un sens prophétique, « forcément, parti comme ça… ». Ils s‘aiment, se déchirent et se séparent. Mais souvent l’un déchire l’autre, et le détruit.
Le plus intéressant, et le plus prophétique quand s’installe l’échange des premières paroles : un rapport de domination. Lui, appelons-le, Pascal Frontin, vient d’un milieu social plus favorisé. Artiste qui plus est (encore qu’il pratique fort peu…) : cela ajoute à son prestige.
Elle, disons, Annie Bardel, a déjà été pas mal bousculée par la vie. Deux enfants, dont elle n’a pas la garde, de deux pères vite absents. L’arrivée de Pascal dans sa vie est un vrai miracle. Mais tout de suite, il commence à la critiquer, à la “reprendre“.
Arrivent les petites humiliations, le harcèlement, la sape de la personnalité de la jeune femme, puis la brutalité et la violence physique, jusqu’à la torture. Tout cela parce qu’elle n’a pas pu rester seule, tout cela parce que lui a voulu tester à mort le seul pouvoir qui lui reste, à défaut d’en avoir sur sa propre vie, sur quelqu’un de plus fragile. Où l’on voit l’amour, l’idée de l’amour, l’espoir de l’amour flambé par le grand rêve de ne faire qu’un : l’un des deux mange l’autre, le pervers narcissique le détruit, pour être sûr de ne faire qu’un et que cet “un“ soit lui-même.

L’autre couple est plus jeune et, en apparence, appelé à un meilleur destin. Rachida, étudiante en médecine, musulmane en désaccord mais non en guerre avec sa famille, sait ce qu’elle veut, tient tête, avec une sacrée répartie. Liam, perdu dans cette banlieue qu’il ne connaît pas, ayant fui sa petite ville et une enfance fracassée, voudrait à la fois se fondre dans cette fille forte et la fondre à son désir. Même une Rachida peut céder un temps, par amour, jusqu’au coup de trop qui tue leur enfant à naître. Pas d’avenir avec un homme qui tue l’avenir. Elle vivra donc blessée et seule, mais autonome.

Gérard Watkins a écrit, mieux qu’une pièce documentaire, une pièce documentée. Il a interrogé, consulté, écouté, travaillé avec des professionnels de la lutte contre les violences conjugales et de la réparation des femmes qui les ont subies. Policiers, juges, psy, “aidants“ restent hors-champ. Il se concentre sur les deux « cas » qui nous donnent à voir chaque étape de l’emprise, de la destruction de l’un par l’autre.
Mais  il fait œuvre en travaillant sur le langage. Les mots du dominateur rabaissent, blessent, amoindrissent, jusqu’à ce qu’ils servent de justification aux coups et de déni face à la justice ou au thérapeute. Le silence de celle qui prend les coups fait tourner le cercle infernal ; elle en sort enfin quand elle réussit à parler. Watkins cisèle son texte jusqu’à une véritable poésie de l’épure. De l’empathie, sans jugement : à chaque personnage de faire son chemin.

La scénographie fonctionnelle, presque abstraite, interdit tout naturalisme,qui serait ici littéralement obscène. Elle porte avec les percussions de Yuko Oshim-il s’agit bien d’une affaire de coups-l’énergie de jeu des quatre comédiens. Elle les propulse jusqu’à la respiration finale.
Julie Denisse et Daniel Gouhier (le premier couple), Hayet Darwich (Rachida) et Maxime Lévêque (Liam), donnent la même qualité de précision et d’intensité que l’écriture, drôles parfois au début puis de moins en moins, et enfin oppressés jusqu’à l’apnée. Cela fait de ces Scènes de violences conjugales, une tragédie d’aujourd’hui, à la fois positive et lucide, humaine et intelligente.
Chapeau.

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête – 01 43 28 36 36 – jusqu’au 11 décembre puis en tournée.

 

 

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La pluie, de Daniel Keene

La pluie, de Daniel Keene, traduction Séverine Magois, conception et jeu Alexandre Haslé

 

la-pluie-2-Copyright-Marinette-Delanné-2Un conte triste, et qui dit la vérité. Il était une fois une jeune fille qui habitait près d’une ligne de chemin de fer. Un jour, elle vit dans la plaine une file immense de voyageurs, très pressés de prendre le train, semblait-il. Et ce fut encore ainsi le lendemain, et encore, et encore, et puis soudain ce fut fini.
Ces voyageurs pressés, avant de partir lui donnaient tous quelque chose, une photo, un objet, qu’elle leur promit de garder jusqu’à leur retour. Elle en avait tant que sa maison fut bientôt pleine, et qu’elle dut dormir dehors. Ils ne revinrent jamais et elle devint vieille. Les photos pâlirent,  les objets tombèrent en poussière. Sauf un : une fiole qu’un enfant lui avait remise, avec de la pluie, la pluie bienfaisante du ciel.

Peut-on raconter froidement cette histoire terrible et pudique ? Alexandre Haslé ne pouvait choisir que la marionnette, le masque, pour leur poésie, pour garder leur part d’enfance, et surtout pour l’émotion qu’ils dégagent. «Leur grâce» disait Kleist.
À l’effigie de la vieille Hanna, de taille presque humaine,  le comédien donne ses mains, son regard attentif, presque soucieux. Il l’accompagne, veille sur elle, l’aime assez pour la laisser se détacher de lui, pour un instant hallucinant de vie autonome.

Il fait aussi apparaître et vivre quelques-uns de ceux qui prenaient ce train : une jeune veuve, un gros gitan, un violoniste. Sur un plateau toujours en vie,  ce disciple et partenaire d’Ilka Schönbein fait et défait la scénographie, les images, change d’échelle, met la maison d’Hanna dans une valise… Alexandre Haslé fait corps avec les objets et les visages qu’il a créés et qu’il anime, presque dans un même geste, unique. Ce qui donne à ces figures une grande humanité, portée par le texte de Keene.

Le spectacle avait été créé il y a une quinzaine d’années. Aujourd’hui, dans une époque hantée par les groupes de réfugiés-autres “déportés», dont on feint de croire qu’ils ont eu le choix-sa fidélité à une forme artisanale, à ce jeu si près du corps lui donnent une nouvelle force, poignante.
On n’a pas besoin, au théâtre, de la violence froide de la technologie : la marionnette est plus vivante, plus réelle que l’image filtrée par un écran…

 

Christine Friedel

 

Lucernaire – 01 45 44 57 34 – jusqu’au 26 novembre – 19h

 

Les Vagues

 Les Vagues, d’après le roman de Virginia Woolf, traduction de Marguerite Yourcenar, conception et réalisation Pascale Nandillon et Frédéric Tétart

 

VAGUES_procession_2 C’est une sorte de récit que se partagent six amis, pour un repas autour de l’absence d’un énigmatique septième convive dénommé Perceval. Des voix intérieures revisitent l’enfance et la vie des uns et des autres, tels les mouvements de la mer qui vont et viennent, selon l’attraction régulière de la lune.

 

Dans la chambre où se tient ce repas, la totalité du réel semble contenue, espaces et temps mêlés, avec des paravents, cadres et portes mobiles qui font penser aux mises en scène de François Tanguy. Six personnages se sont réunis pour deux repas autour de Perceval absent, l’ami fédérateur qu’ils attendent pour un premier repas, à l’occasion de son départ pour les Indes,  puis pour un le second, après l’annonce de sa mort.

 

Rhoda, Jinny, Suzanne, Neville, Louis et Bernard font circuler entre eux un monologue dont la prose poétique est  un trésor en soi, et qui distille les visions du monde : « Certains s’embarqueront pour la France, d’autres pour l’Inde. Quelques-uns, sans doute, voient cette chambre pour la dernière fois. L’un de nous mourra peut-être cette nuit. Un autre fera  un enfant. Toutes sortes d’aventures, de combinaisons politiques, de tableaux, de poèmes, d’architectures, d’usines et de nouveau-nés nous doivent l’existence. La vie vient ; la vie s’en va. Nous créons la vie… »

 La table représente le lieu de convivialité, support proche de ces figures présentes ou ombres disparues, temps partagés et scènes évanouies : « Je ne crois pas à la valeur des existences séparées. Aucun de nous n’est complet en lui seul. » À travers ce beau spectacle de théâtre et l’installation plastique de Pascale Nandillon et Frédéric Tétart, surgit un bel enthousiasme existentiel… Avec le paysage intérieur et onirique d’un imaginaire, surpris par la caméra de Frédéric Tétart qui capte les moindres détails du tableau : natures mortes, bouquet de fleurs colorées, feuillages, coquillages, colliers, carafes d’eau et verres à pied.

 Le rêve des personnages tient à la sensation fugace d’être au monde – impressions désordonnées et sensuelles, visuelles, auditives, tactiles, gustatives, olfactives dans l’échange d’un jeu de couleurs chaudes et incessantes -, fleurs séchées, jeux d’ombre et de lumière, émerveillement  devant la vie mais aussi sentiment de solitude .

 Sur l’écran, des images de foule indienne, des vols d’oiseaux aux ailes immenses, avec des mouvements amples et silencieux dans une musique assourdie. Visions, images, éblouissements, paysages mouvants et changeants, le monde appartient à tous. Le Nil, l’Inde, Londres… Fantômes, ombres, présences indistinctes. C’est l’effort – le principe de ténacité dans l’expérience constante des jours qui passent, soutenu par la profondeur incontournable du désir vivace  qui domine  ici,  une force de vie qui s’éloigne toujours d’une déception résignée.
Appétit de la vie et fascination de la mort sont étroitement solidaires, entre ténèbres et lumières. La mort de Perceval est significative ; elle délivre et  sauve. Elle donne au fugitif la liberté, hors de lui-même et hors du temps, et, accorde aux survivants la plénitude absolue du sentiment de la vie et la force des rêves. .

 Bernard s’accepte enfin en  « vieil homme un peu épais, aux tempes grisonnantes qui appuie le coude sur la table, et tient de la main gauche un verre de vieille fine » : « Et en moi aussi la marée monte. La vague se gonfle, elle se recourbe…  C’est contre la Mort que je chevauche, l’épée au clair et les cheveux flottant au vent comme ceux d’un jeune homme, comme flottaient au vent les cheveux de Perceval galopant aux Indes. J’enfonce mes éperons dans les flancs de mon cheval. Invaincu, incapable de demander grâce, c’est contre toi que je m’élance, ô Mort … »

 Un magnifique éloge du hasard d’être ici et maintenant, au bord de soi et de l’autre. Avec des comédiens épris de poésie, Serge Cartellier, Nouche Jouglet-Marcus, Jean-Benoît L’Héritier, Aliénor de Mezamat, Sophie Pernette, Nicolas Thévenot.

 Véronique Hotte

 Théâtre du Soleil, Cartoucherie  de Vincennes,  jusqu’au 9 octobre. T : 06 15 64 11 73/06 19 05 56 89

 

 

 

Yohji Yamamoto, défilé

Yohji Yamamoto, défilé de la semaine de la mode, rentrée 2016.

FullSizeRenderLa couleur noire, constante chez ce créateur de mode, lui est directement inspirée par sa mère, Fumi Yamamoto. Couturière et veuve de guerre, elle a précédé son fils unique au Bunka Fashion College de Tokyo. Né en 1943, il crée sa propre marque en 1971 et montre sa première collection à Paris en 1981. Il entretient un lien intime avec l’image d’une femme mythique, qu’il cherche à protéger du regard des hommes. «Tout ce que les hommes cherchent dans le sexe opposé, c’est un chaud réceptacle mettant leur virilité en valeur, … ils ne supportent pas d’être dépassés et n’aiment qu’eux-mêmes, … Les femmes finissent par chérir l’attendrissante faiblesse des hommes…», écrit-il dans son autobiographie My Dear Bomb. En développant des vêtements unisexes, il réalise un mélange de genres antinomiques. Au croisé de différentes disciplines artistiques, grâce à une collaboration étroite avec les cinéastes Wim Wenders et Takeshi Kitano ou la chorégraphe Pina Bausch, il crée des modèles d’une grande théâtralité.

Dans sa collection femme pour l’hiver 2016- 2017, présentée au Théâtre National de Chaillot on retrouve les constantes de son travail: amplitude des formes, asymétrie des coupes, mixité des tissus utilisés pour chaque veste déstructurée et les incroyables maquillage des mannequins : visages blancs sans expression surmontés d’une mèche noire gominée. De longues silhouettes androgynes, avec une tache de sang noir coagulé sur la veste, côté cœur, déambulent dans le grand foyer du théâtre. Ces costumes fluides, proches de tenues de scène, que l’on pourrait croiser dans un opéra de Wagner dirigé par Bob Wilson, habillent des êtres en noir et blanc, mi-anges, mi-fantômes, venus d’un autre monde, séduisants et dangereux. Pour sa présentation de septembre 2016, à la bourse du commerce de Paris, des créations de couleurs rouge et blanche sont apparues.

Après les costumes créés pour Madame Butterfly à l’Opéra de Lyon en 1990, nous attendons impatiemment que ce discret désigner décide de se tourner de nouveau vers la scène.

Jean Couturier

Défilé de la semaine de la mode femme été 2017 le 30 septembre.


www.yohjiyamamoto.co.jp

 

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