Falstafe

Festival d’Avignon in:

 Falstafe de Valère Novarina, mise en scène de Lazare Herson-Macarel

 

140705_rdl_0348Futur Henri V, le jeune prince passe son temps en débauche en compagnie de son ami Falstafe, malgré la condamnation et les remontrances paternelles.
Or, des ennemis de la dynastie déclarent la guerre à la couronne, Henry devra combattre son cousin Percy et accomplir son destin, selon l’honneur de sa lignée.
De son côté, Falstafe ne quitte pas son attitude dilettante, et s’obstine à profiter d’une jeunesse approximative, malgré les signes manifestes d’une dégradation physique et morale inéluctable: embonpoint, désengagement, lâcheté.
La vertu et l’honneur ne préoccupent guère le bouffon, mais l’illusion d’une vie légère de vains plaisirs et de faux enchantements – un terrain de jeu – qui élude la mort.
Le fou du prince s’amuse avec la vie insouciante et déjoue la mort instinctivement.
Falstafe (1975) de Valère Novarina est une adaptation de Henri IV de Shakespeare qui s’étend historiquement de la mort de Richard II à l’avènement de Henri V.
Lazare Herson-Macarel affirme, comme Novarina – mais comme Verdi aussi, et comme Orson Welles-, avoir resserré l’adaptation de sa mise en scène ludique autour de Falstafe et du parcours initiatique du prince Henry vers les responsabilités.
Aussi cette version destinée à la jeunesse répond-elle à la question de la filiation et de la transmission qui tient particulièrement à cœur le jeune metteur en scène et sa
compagnie au titre rimbaldien, « une jeunesse aimable, héroïque et fabuleuse ».
Ces passionnés des planches œuvrent au Festival du Nouveau Théâtre Populaire dans le Maine-et-Loire. À noter, l’absence de volonté de la part des cinq acteurs – Philippe Canales pour le Roi, Joseph Fourez pour Falstafe, Sophie Guibard pour Pistole et Worcester, Morgane Nairaud pour l’Hôtesse et Julien Romelard pour le Prince et Percy – de se poser sur la scène, comme  pédagogues sentencieux.
Les acteurs se risquent sur le plateau en toute connaissance de cause, pour en découdre à leur façon, et selon leur fraîcheur inventive, et n’hésitent pas à installer dans l’espace les signes scéniques repérables du désordre du monde.
Caddy de supermarché rempli de victuailles  bon marché, emballages envahissants et sacs en plastique volatiles. À son sommet, une radio obstinée diffuse les airs du temps.
L’hôtesse est une Marylin joyeuse qui joue et danse les cérémonies d’accueil. La planète est une vaste poubelle, un récipient urbain en plastique vert pour tous les détritus est posé sur le sol, le refuge privilégié et la caverne de Falstafe.
Le Roi est sur son piédestal, grimé comme un clown et vêtu d’une blouse de peintre artiste qui réalise, depuis une échelle, sa fresque dans les hauteurs, entre ciel et nuit.
Pistole agit en camarade décontracté, observateur et aide de camp plutôt enjoué. Falstafe quant à lui, en pantalon à carreaux et grossi par des prothèses, est l’amuseur qu’on attendait, gouailleur, excessif et trompeur trompé, et  fait rire le public.
On donnera la palme  à Julien Romelard en  chef militaire ; il se vêt et se dévêt en un tournemain. Dans cette scénographie de cirque et de clowns, la parole de Novarina est efficace, à la fois sobre et percutante, malgré les frasques et les folies de ses personnages.
Une farce, une belle ronde endiablée qui, d’un rien,  fait tout, et change la boue en or.

 Véronique Hotte

Chapelle des Pénitents blancs du 6 au 11 juillet.

 

 

 


Archive de l'auteur

Le Balcon, opéra de Peter Eötvös

Le Balcon, opéra de Peter Eötvös, livret de Françoise Morvan d’après la pièce de Jean Genet, direction musicale de Maxime Pascal, mise en scène de Damien Bigourdan

 

Leçon de choses, leçon de théâtre, Le Balcon condense l’esthétique un peu sauvage et teigneuse du poète dramatique, filée comme la gloire en majesté du simulacre, du masque et de l’illusion. L’allégorie évanescente de cette vision de l’art portée froidement sur un monde trivial est incarnée par la fameuse Madame Irma – ici, le contre-ténor Rodrigo Ferreira. Telle est unere maquerelle accomplie, une icône d’excellence travestie qui règne dans son espace symbolique et théâtral, un bordel ou un claque de vraie pacotille.
Damien Bigourdan a chargé le plateau d’un maximum d’accessoires SM, cagoules et combinaisons noires, vêtures impudiquement fendues, fouets et postures de victimes à terre – hommes ou bêtes. Mais ce monde dérisoire est pris un peu trop au pied de la lettre et réduitle propos burlesque aux seuls jeux fantasques de l’érotisme et à un inventaire comique des satisfactions dans l’ordre des pulsions sexuelles.
Même les instrumentistes sont costumés, chef compris, et on note la présence d’
instruments insolites comme le strohvol, un violon midi avec pavillon, à côté de la  clarinette, de la contrebasse, de la trompette et du cor, des instruments de théâtre en soi. À l’extérieur, règne le monde pragmatique avec son désir insatiable de révolution que scandent des rafales de mitraillette. Loin des insurgés, la maison d’illusions reçoit sesvisiteursqui revêtent les figures costumées du pouvoir – le Juge, le Général, l’Évêque -, le temps d’une passe et d’une pute, et l’occasion faisant le larron, le geste de jouer revient ainsi à jouir,  quand tout autour de soi s’effondre.

Le Balcon, opéra de Peter Eötvös dans actualites wpid-Photo-20140531214904Théâtre ou bordel, ces lieux indiscrets ont en commun la capacité de déployer les trésors inépuisables que recèlent les banques de l’imaginaire, leurs figures rêvées, leurs spectres à peine entrevus, une foule de fantasmes enfin autorisés et vécus. Une planche de salut pour ces errants que sont les êtres jetés sur la scène de la vie. Toutefois, la mort rôde, et Arthur – Virgile Ancely – qui devait jouer un cadavre pour une représentation du soir, a pris le risque de se faire tuer en sortant dans la rue. De plus, l’Envoyé de la cour – Benjamin Locher – informe que la Reine est morte : Madame Irma endossera sa robe royale pour mettre à bas la révolte.
Le compositeur hongrois Peter Eötvös a tiré de la pièce de Genet un opéra de chambre dont le livret est écrit avec clarté par Françoise Morvan.Disciple de Stockhausen, invité de Pierre Boulez à l’I.R.C.A.M. et ancien directeur de l’Ensemble Inter-contemporain, il aime se promener de côté de Kurt Weill et du jazz. L’œuvre est reprise par l’ensemble musical des jeunes et vifs interprètes du Balconune appellation choisie - que dirige la volubilité gestuelle de Maxime Pascal. Sous la verve d’un tel chef, la partition égrène ses rythmes colorés dans une effervescence endiablée. La projection sonore de Florent Derex souligne le talent des chanteurs dans les sons murmurés, les souffles et les râles. Saluons l’élégance majestueuse et la souplesse vocale de Rodrigo Ferreira, le rayonnement de la soprano Shigeco Hata, la fraîcheur d’Élise Chauvin et de Laura Holm,et l’autorité virile des voix de Florent Baffi, Patrick Kabongo, Vincent Vantyghem, Guillaume Andrieux et Jean-Claude Saragosse.  Un Balcon  d’où l’on se penche, avec enthousiasme et goût du vertige.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre de L’Athénée Louis Jouvet, du 20 au 24 mai.

 

Piscine

Piscine de Frédéric Vossier, mise en scène de Florian Sitbon.

Ce n’est pas une histoire d’amour : un jeune homme, qui vit en couple, drague une autre fille et se fait rembarrer. Sa sœur, venue squatter chez lui, un peu ironique sur leur illusion de bonheur trois pièces-jardin, se fait virer et se retrouve chez l’autre fille. Tandis que sa compagne, soumiseà une vision publicitaire du bonheur, se révolte en silence…
Ici, la parole blesse, stimule, agit et réagit. Et, quand elle fait totalement défaut, il reste le couteau pour faire taire l’autre. Ou pour chercher «ce qu’il a dans le ventre »? Les personnages de Piscine trimbalent, à fleur de peau, les symptômes d’une époque sans passé ni avenir. Toute tentative de relation entre les êtres est sentie comme une agression, tout refus comme une insupportable frustration : chacun est à fond dans sa courte passion, racinien sans le savoir.
Le garçon, dans une logique de l’instant, est à la fois jaloux, inquisiteur, et oublieux de sa compagne. Rien de nouveau, mais c’est ici exacerbé par l’impatience ambiante. Seule surnage – c’est le cas de le dire –l’image virile de John Wayne, père lointain, maître nageur qui regarde étrangement les filles. Un bout de mémoire cinématographique.
Dans ses dernières pièces (Mannekijn, Tahoe),  Frédéric Vossier avait déjà travaillé sur l’idole, de préférence déchue : un ex-footballeur, un vieil Elvis. On est dans un système de métaphore à double fond, avec des écrans médiatiques et cinématographiques qui s’interposent et, en même tempset en direct, avec la sensibilité du temps.
Piscine est une commande du Studio de formation théâtrale à Vitry, pour quatre jeunes comédiens en cycle d’insertion professionnelle dirigés par Florian Sitbon. Sobres, justes, à peine un peu appliqués, ils sont déjà très pro. Leur manque ici, ce que donne la bouteille, comme on dit. Mais la
m
ise en scène sans reproche, scénographie simple et efficace, avec une bonne circulationentre deux intérieurs séparés par un parc public. Pour les quatre jeunes comédiens, une belle entrée dans le métier ; ils sont peut-être un peu sages pour ce texte fort et sobre, entre violence et soif d’amour mais, pour le public, c’est un spectacle de qualité.

Christine Friedel

Théâtre de l’Opprimé, 78, rue du Charolais, 75012 Paris ; T.  01 4340 44 44 Jusqu’au 1er juin.

Lucrèce Borgia

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Christophe Raynaud de Lage

Lucrèce Borgia de Victor Hugo, mise en scène de Denis Podalydès.

 

Denis Podalydès apprécie les élans du siècle romantique, dans un goût affirmé pour la langue hugolienne, à la fois impériale et triviale, impétueuse et rude, «entièrement saturée de rêves », attiré par son lyrisme et ses excès rhétoriques. L’acteur et metteur en scène s’amuse des situations extravagantes de Lucrèce Borgia, poème dramatique tour à tour policé et monstrueux, qui déroule dans la grâce et la violence, le tempo d’une tempête grandiose avec ses faux calmes et ses menaces, ses accalmies et ses fureurs, tels des soubresauts et vertiges intimes.
Lucrèce Borgia, femme fatale est aussi une fine lettrée et protectrice des arts mais, avide de pouvoir, elle passe par toutes les corruptions. Fille de pape, débauchée, violée par l’un de ses frères, et amante de l’autre – les deux s’entretueront -, elle est la mère de Gennaro, fils de son frère. Celui-ci ignore (pour son bonheur qui ne durera guère) son identité,lourde d’hérédité et de destinée noire.
Allégorie du paria et du monstre moral qui fraie avec le crime et la souillure, icône superbe de l’abjection, ce personnage maudit est décidément hyperbolique. C’est Guillaume Gallienne, qui joue Lucrèce, avec sobriété et retenue, dans une allégorie de la féminité, figure altière stylisée, à la façon d’un onnagata japonais.Du coup, le fils que la mère repentie s’obstine à retrouver, est une image juvénile de pureté et d’absolu qui a pris le parti de ses jeunes amis vénitiens, tous ennemis et victimes de la famille Borgia.

Le jeune homme contraste avec la criminelle qui voudrait regagner son cœur, à titre de salut et de rédemption. Dans un jeu de miroir vertigineux, cet enfant mâle,  porteur d’espoir et de revanche est interprété par une femme gracile et fougueuse, Suliane Brahim.
Ce choix subtil pour une acrobatie mentale orchestrée fait front à un public qui se place trop souvent, selon Podalydès, du côté des rieurs sceptiques : il   réceptif aux volte-face de Lucrèce dans sa quête de pardon ; peu touché par la conscience du mal chez cet être, certes fourbe et grotesque mais capable aussi de réparation et de sublime.
Dans cette histoire qui balance entre rêve et cauchemar, ce sont les amples périodes verbales de Victor Hugo qu’il faut mener à terme, et dont il faut faire résonner le chant profond, tel que l’entendait Antoine Vitez en 1985.
Le metteur en scène met en branle ce somptueux songe lunaire, avec ses jeunes Vénitiens bruyants, qui combattent pour le bien et la justice, vêtus de noir et portant un masque rituel du carnaval. La troupe est ici homogène et pleine d’élan  avec Éric Génovèse, Stéphane Varupenne, Elliot Jenicot, Benjamin Lavernhe, Sébastien Pouderoux.
Le traître turbulent  c’est Christian Hecq, grotesque à souhait et l’équivoque Princesse Négroni est  incarnée par Georgia Scalliet avec une hardiesse sensuelle dans cette ville de Ferrare dominée par l’époux jaloux de Lucrèce, Don Alphonse d’Este, que joue Éric Ruf avec une séduction et une cruauté froides. Eric Ruf a aussi conçu la scénographie : une Venise au ciel changeant à la Tiepolo et  strié de vols d’oiseaux noirs, dont la lagune mouchetée de piquets laisse émerger ses blessures sur l’horizon, avec une gondole funéraire échouée pour le dernier sommeil de Gennaro.
Le palais de Ferrare brille de ses dangereux moucharabieh, ces grillages en bois, fenêtres secrètes de dentelles découpées qui permettent de voir sans être vu.
Un très beau songe d’été et de ténèbres qui inspire le rachat mystérieux des âmes.
Véronique Hotte
 

Salle Richelieu de la Comédie-Française, du 24 mai au 20 juillet.

 

Le Passage du Cap Horn

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Le Passage du Cap Horn, texte et mise en scène de Wladyslaw Znorko.

Nous avons revu avec nostalgie Le Passage du Cap Horn, le dernier spectacle de Wladyslaw Znorko. décédé l’an passé. La première avait eu lieu à Marseille, dans son lieu La Gare franche en février 2012, (voir l’article de Philippe du Vignal dans Les Lettres françaises et dans Le Théâtre du Blog), puis l’été dernier, à Villeneuve-lès-Avignon.
Cette  seconde version nous avait beaucoup impressionné par une invention verbale peu fréquente chez ce poète de la scène, si avare de mots. On est frappé par la résonance testamentaire de cette troisième version, et ce sentiment est renforcé par la présence d’amis et proches, venus retrouver la mélancolie festive de la compagnie du Cosmos Kolej après la disparition de son créateur. Plus resserré, plus explicite aussi, ce voyage de mademoiselle Bricole sur un radeau imaginaire nous a beaucoup touché; c’est comme un signe d’adieu et d’amitié à chacun de nous, comme Znorko savait si bien le faire.
Il serait
vain de vouloir décrypter les aventures tendres et burlesques de Mademoiselle Bricole avec ses deux fantômes du pôle Nord et du pôle Sud. Mais il serait aussi léger de croire à une œuvre de pur divertissement, destiné aux « mousses de plus de huit ans ».
Cette fable a pu continuer à vivre en l’absence de Znorko parce qu’il n’était ni un metteur en scène, ni un auteur au sens traditionnel du terme. Il bricolait ses spectacles avec rigueur et liberté, en proscrivant l’anecdote et l’illustration, tout en sachant que la vie scénique exige toujours une prise de risques, comme… celle du passage du Cap Horn!
Il avait su glisser, sous les échanges facétieux des deux compères, (Philippe Vincenot et Jacques Pabst), et la candeur naïve de la jeune héroïne, (Florence Masure), un monde de sensations les spectateurs, jeunes et vieux, sont plongés dans le merveilleux et l’effroi : cela a toujours été le but avoué de sa quête d’un futur antérieur.
On rit beaucoup à cette
robinsonnade. Mais sans larmes – notre ami détestait les effusions – mais avec une interrogation intense (et parfois amère) sur un au-delà et un en-deçà des réalités quotidiennes. Ce balancement entre un passé perdu et un avenir énigmatique, fonde, semble-t-il, la démarche des artistes soucieux de réparer, avec leurs pauvres mots, l’usure de la langue et des images.
L’imag
inaire peut parfois, mieux que notre mémoire, éclairer les ténèbres d’un inconscient raviné par les eaux de l’oubli. Comme un chasseur de trésors, Wladyslaw Znorko explorait les bas-fonds d’une vie mutilée pour en retirer non des perles, mais des objets de rebut ou des vestiges rouillés de très anciens naufrages!
Et s’il a prêté à la gentille Bricole, ses désirs refoulés d’aventures impossibles, il lui a aussi montré un moyen de « passer de l’autre côté », en obstruant le passage fatidique avec des navires échoués depuis la nuit des temps.

Gérard Conio

Le Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis a accueilli du 21 au 25 mai Le Passage du cap Horn qui sera joué en 2015 à Vesoul. On peut espérer que, d’ici là, d’autres théâtres souhaiteront recevoir ce spectacle.

 

 

La saison 2014-2015 au Théâtre de la Ville

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La saison 2014-2015 au Théâtre de la Ville.

 

    Dominique Alduy, la Présidente du Théâtre de la Ville s’est félicitée des très  bons résultats de la saison passée, c’est 255.000 spectateurs, 160.000 abonnés , et 95.000 places payantes pour les non abonnés sur les deux sites: place du Châtelet et aux Abbesses, ce qui est évidemment due à une politique artistique très pointue, et une approche du public en particulier, les jeunes avec 55.000 de moins de trente ans et la création de 32 ateliers dans le cadre des aménagements du rythme scolaire…Anne Hidalgo, la nouvelle Maire de Paris comme l’adjoint à la Culture, se faisaient remarquer par leur absence. Dommage! Surtout à un moment où la Culture prend des coups de tous les côtés.

Emmanuel Demarcy-Motta,  avec, comme d’habitude un langage brillant et précis, dont cela va être la sixième saison à la tête de ce grand bateau va encore augmenter la voilure avec, au total, 101 spectacles pour plus de 600 représentations et a salué l’efficacité du travail de son équipe. Le point noir, a-t-il dit, restant le vieillissement évident de l’équipement technique de ce  théâtre réaménagé en 68, auquel il va falloir très vite s’attaquer.
Côté théâtre, pas de grande surprise mais des auteurs classiques avec des créations  que l’on n’a pas encore vues en France, comme Mère Courage du Berliner Ensemble dans la mise en scène de Claus Peymann, et Le Mariage de Maria Braun d’après Rainer Werner Fassbinder, dans la mise en scène de Thomas Ostermeier, ou Antigone par le metteur en scène belge Ivo van Hove avec Juliette Binoche.  Ou vu pour quelques représentations à la Maison de la Culture du Japon, comme le très remarquable spectacle de Kunio Shimizu, mis en scène par Yukio Ninagawa, Corbeaux! Nos fusils sont chargés (voir Le Théâtre du Blog) où, face à une justice véreuse, des grands-mères débarquent au tribunal où comparaissent leurs petits-fils…
Emmanuel Demarcy-Motta lui montera Six personnages en quête d’auteur de Pirandello; et   reprendra l’excellent Faiseur de Balzac qui a connu cette année un beau succès.  Il a aussi fait appel à Olivier Py avec Orlando ou l’impatience, qui sera créé au prochain festival d’Avignon.Innovation comme à l’Odéon l’an passé, Emmanuel Demarcy-Motta a offert ses plateaux à deux jeunes metteuses en scène: Mélanie Leray  avec La Mégère apprivoisée et  le collectif In vitro de Julie Deliquet (voir Le Théâtre du Blog) avec un tryptique La Noce de Brecht, Derniers remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce et Nous somme seuls maintenant, une création collective. Ce qui est une excellente chose , à un époque où on le sait, « parvenir, pour de jeunes compagnies à entrer dans la forteresse » comme le disait finement Antoine Vitez, devient des plus difficiles.
Bref, Emmanuel Demarcy-Motta a plusieurs fois insisté sur la rigueur budgétaire nécessaire  dans son théâtre, et sur la mutualisation des moyens en particulier avec le Festival d’Automne dont il est aussi directeur, surtout en période de vaches maigres, mais aussi sur l’ouverture qu’il a généreusement initiée et confirmée vers les théâtres des pays étrangers, notamment les moins fortunés comme ceux du Sud (Grèce, Portugal…) avec en particulier Les Chantiers d’Europe qui vont débuter en juin prochain comme chaque année depuis quatre ans.  Et sur la collaboration qu’il veut développer encore davantage avec de lieux comme le Cent-Quatre, le Grand Parquet, Le Théâtre de la Cité universitaire, Le Nouveau théâtre de Montreuil… Comme avec l’Education nationale.
Emmanuel Demarcy Motta a aussi salué Anne-Marie Bigorne, la très efficace directrice du service de presse, déjà aux manettes sous le règne de Jean Mercure le fondateur du Théâtre de la Ville , puis de Gérard Violette, qui part bientôt à la retraite. C’est un des piliers de son équipe qui s’en va…

Philippe du Vignal


Comme pour celle du théâtre, la programmation danse au Théâtre de la Ville se fait parfois en partenariat avec d’autres scènes, en particulier avec le Théâtre du Châtelet qui présente avec le Tanztheater de Wuppertal Nelken, la pièce mythique de Pina Bausch, entre le 12 et 17 mai. Ensuite Pour les enfants d’hier, d’aujourd’hui et de demain, programmé du 21 au 30 mai, la troupe de retrouvera son théâtre de cœur, le Théâtre de la Ville. Cette collaboration sur trois semaines va multiplier par deux l’offre proposée aux spectateurs, soit 20.000 places. Il y aura trente pièces de danse de douze pays, et plus de 100.000 places…
La nouvelle saison met à l’honneur un autre grand chorégraphe, William Forsythe qui  a décidé de quitter la fonction de directeur artistique de sa compagnie;  le festival d’Automne va lui rendre hommage en lui dédiant une programmation dans plusieurs lieux, avec plusieurs compagnies : à commencer par la sienne au théâtre National de Chaillot puis, au Théâtre de la Ville, avec le Semperoper Ballet de Dresde et le Ballet de l’Opéra de Lyon.
Les habitués : Maguy Marin, Boris Charmatz, Ambra Senatore, Angelin Prejlocaj, Robyn Orlin, Rachid Ouramdane, Hofesh Shechter, et Ana Teresa De Keersmaeker seront aussi présents et u-
n revenant du passé, Georges Appaix, est invité en octobre. Et le  spectacle très attendu de Akram Khan et Israel Galvan,  sera présenté pendant les fêtes de Noël. A ne pas manquer: la reprise de Plexus dansé par Kaori Ito et mis en scène par Aurélien Bory, ni la nouvelle création de Peeping Tom.
Au total, vingt cinq spectacles de danse,
dont plusieurs découvertes comme Vincent Dupont, Simon Tanguy (2ème prix au concours de Danse élargie 2010), Lucy Guérin, Le Tao Dance Theater  chinois. Donc une saison riche et variée…

 

Jean Couturier

 

La compagnie du T.O.C.

Trois spectacles du T.O.C.

Mirabelle Rousseau a monté depuis quinze ans des spectacles singuliers avec le T.O.C. (Troubles Obsessionnels Compulsifs) entre autres, Turandot et le Congrès des blanchisseurs de Brecht, et Le Précepteur de Lenz… Le T.O.C. réalise aussi  des formes courtes à partir de textes non théâtraux, ce qui lui permet d’expérimenter de nouveaux rapports scène/salle et de conquérir de nouveaux publics. Trois de ses  formes courtes sont jouées à la Générale, vaste bâtiment appartenant à l’E.D.F., où on peut présenter plusieurs spectacles dans la même journée, grâce à à un aménagement des espaces. De nombreuses compagnies peuvent y répéter, mais la Ville de Paris voudrait le transformer en cinéma…

 L’Arve et l’aume  d’Antonin Artaud, mise en scène de Mireille Rousseau.

  C’est un chapitre d’Alice au pays des merveilles,  revu et corrigé par Artaud, quand il était hospitalisé à Rodez en 1943. Le spectacle se joue dans une vieille armoire où l’on découvre Alice, petite fille bien polie de sept ans et quelques mois, face à Humpty Dumpty  qui s’appelle Dodu Mafflu, incarné par un œuf minuscule perché sur une étagère. Docte et péremptoire, il répond sur un ton professoral indigné, aux naïves questions d’Alice qui explore périlleusement toutes les positions dans l’armoire.
Nous sommes de l’autre côté du miroir, et ne perdons pas une miette de ce festival de non-sens dans ce gouffre périlleux prêt à aspirer la courageuse Alice qui tente jusqu’au bout de résister. Un petit délice en quarante  minutes.

 Comment j’ai écrit certains de mes livres de Raymond Roussel, mise en scène de Mireille Rousseau, avec  Nicolas Ducloux au piano.

  Un salon mortuaire dans les années 30…  On nous invite à nous asseoir autour d’un cercueil de verre où repose  le cadavre de Raymond Roussel, » suicidé » à Palerme, le 23 juillet 1933. À côté du cercueil, une dame de compagnie en grande tenue: c’est  Carlotta, femme paravent de l’auteur qui raconte ses déboires littéraires tout au long de sa vie. Il évoque tous ses échecs de publication, (vingt-deux ans pour écouler les exemplaires imprimés Impressions d’Afrique !), L’Étoile au front, et Locus Solus, salué dans la presse comme Blocus Solus !
L’acteur sort de son cercueil, en proie au doute, et verse des verres de vin, pendant que le pianiste se déchaîne.  « Je me suis toujours proposé, dit-il,  d’expliquer comment  j’ai écrit certains de mes livres ». Le pianiste chante  quand il évoque la construction de son écriture. Les associations de mots fusent dans une folie linguistique : « Morgue, le lieu où l’on expose les cadavres, je m’arrêterai sur ce mot pris dans les deux sens ».
Carlotta se lève, prend l’auteur par la main et l’aide à se rallonger dans son cercueil. Nous sortons, dans le plus grand silence, de ce spectacle énigmatique et plein d’humour noir .

Marie Immaculée de Jean-Patrick Manchette, mise en scène de Mirabelle Rousseau.

Le T.O.C. avait déjà donné cet automne au Collectif 12 de Mantes-la-Jolie, une ébauche de l’adaptation de cet étrange roman policier de cet auteur, scénariste et critique littéraire, disparu en 1995.
Nous sommes rassemblés aux bords du lit de Marie Immaculée, fille de la haute noblesse, (Estelle Lesage), allongée dans son lit aux draps de satin noir, qui déguste lentement un verre de liqueur. Survient un jeune homme ( Étienne Parc) qui s’était dissimulé sous la fausse identité d’un personnage âgé pour s’introduire dans le château. Mais il se présente: Élysée Jamet. Il est bien plus jeune qu’elle, et déterminé à lui faire subir les pires assauts sexuels. En effet, il la viole et, contre toute attente, prise de volupté, elle en redemande.
Ils partent alors pour un voyage périlleux dans un monde où la violence ne parvient que faiblement jusqu’à leur lit. Le couple se livre à une longue gymnastique érotique des plus acrobatiques qui emporte l’adhésion des spectateurs.

Edith Rappoport

La Générale  14, avenue Parmentier 75011 Paris

L’Oeil de l’Afrique  Diaspora et cinéma  du 21 au 30 mai. Non ouvert au public
Tournage et montage de l’épisode 1 d’une émission sur le cinéma africain.
  Claire Diao, journaliste, Mérimé Padja, fondateur de la webTV Sud Plateau TV, Auguste Kouemo, réalisateur et lauréat de l’Etalon de Bronze du court-métrage du Fespaco 2009 et Serge Noukoue, fondateur de la Nollywood Film Week de Paris ont l’idée (que beaucoup ont déjà eue mais que personne n’a mis en œuvre) de réaliser un pilote d’émission TV dédiée aux cinémas d’Afrique.

Festival international de Théâtre d’Orel

Festival  international de théâtre d’Orel.

 

 Ce festival, dont le jury était présidé par la critique de théâtre Irina Miagkova, existe depuis six ans. Très bien organisé par Alexandre Mikhaïlov, directeur du théâtre Svobodnoe Prostranstvo (L’Espace libre), il a pour thème Loudi (Les Gens) et comporte surtout des solos. On a ainsi pu voir une vingtaine de spectacles, mais visiter aussi l’une des villes les plus charmantes de la province russe. Qui ne connaît pas la province russe, ne connaît pas la Russie…
Ici, on entre dans un tout autre univers que celui de Moscou et de Saint-Pétersbourg, vitrines souvent trompeuses d’une société qui mérite mieux que les lieux communs de la russophobie à la mode.
Orel, 350.000 habitants, et à trois cent soixante kilomètres au sud-ouest de  la capitale, au confluent de l’Oka et de l’Orlik, a vu naître une dizaine d’écrivains… dont Nicolas Leskov, Ivan Bounine, Mikhaïl Bakhtine, Léonide Andreev et Ivan Tourgueniev qui y ont chacun leur musée. Ce festival annuel est un événement pour la population, et joue un rôle de ferment culturel, en relation avec un héritage littéraire prestigieux.
Grâce à l’humanité de son directeur, c’est un facteur d’échange et de fraternité.
Il existe en russe un mot qui désigne bien ce sentiment d’appartenir à une communauté locale, à une patrie charnelle plus vivante, plus concrète, plus tangible que les grands idéaux abstraits modelés par l’histoire, c’est « sobornost », à connotation religieuse. En Russie, on va en effet un peu au théâtre comme à la messe, pour partager une même foi dans une réalité qui échappe aux vicissitudes de la vie quotidienne et de la politique, aux pesanteurs économiques et sociales.

  Et nous avons ressenti cette proximité entre l’esthétique théâtrale et la liturgie orthodoxe, en assistant, après notre retour à Moscou, à l’office de Pâques. Il faut entrer dans une église de quartier, donc peu fréquentée par les touristes, mais par les petites gens, les babouchkas et les familles, pour comprendre comme l’a écrit le père Florenski, que la synthèse des arts  prônée par les artistes d’avant-garde, se réalise chaque fois que « les gens » se rassemblent pour rendre accessible aux sens, le mystère de l’Incarnation et de la Résurrection.
  Le festival est aussi pour les théâtres d’Orel, un moyen de s’ouvrir à l’International et, outre les créations locales, on a pu voir des spectacles venus de Saint-Petersbourg, de Kharkov (Ukraine), de Berlin, de Grodno (Biélorussie) et du Luxembourg. Avec une programmation répartie entre les deux scènes du théâtre Svobodnoe Prostranstvo, celle du Théâtre Style russe, et la salle de concert de l’Institut de la culture.
  Alexandre Mikhaïlov, directeur et fondateur du festival, a créé, d’après une pièce qu’il a lui-même traduite de l’anglais, Kostoumier  (L’Habilleur) de Ronald Harwood, spectacle assez traditionnel, mais de bonne facture, qui vaut surtout pour le jeu des acteurs, et qui a reçu le prix de la meilleure mise en scène. En France, on assiste souvent à une banalisation de l’acte théâtral qui obéit en Russie, à un rituel immuable lui conférant une certaine solennité, et le public quitte alors le quotidien pour entrer dans la sphère de l’art. A Moscou, il existe des lieux alternatifs qui rompent avec ce lustre mais, en province, on respecte les formes et le confort bourgeois des salles à l’italienne…
Le théâtre russe, aujourd’hui encore, porte les traces de la tradition soviétique. Avec des acteurs formés selon la méthode Stanislavski. Et, bien qu’il y ait aussi, dans les écoles d’art dramatique, des cours de mise en scène, l’accent reste mis sur le travail du comédien plutôt que sur une réalisation originale d’une œuvre. Et,  nombre de créations ont emporté l’adhésion du public de ce
festival, grâce à l’engagement et au métier des acteurs formés à la fameuse  école russe .
A cela, s’ajoutent un perfectionnisme et un professionnalisme qui peuvent  avoir des côtés négatifs, quand le métier prend le pas sur l’invention et favorise la routine. A part les « théâtres d’entreprise » qui fleurissent surtout à Moscou, les Russes restent cependant fidèles au théâtre de répertoire, avec des troupes permanentes . qui ont un esprit de corps et leur offrent la chaleur d’un foyer à ses comédiens..
chichement rétribués. Dans les festivals,  ce sont des jurys de critiques professionnels qui attribuent les prix et chaque spectacle donne lieu à une «obsoujdiénié», discussion entre les créateurs et le jury qui l’apprécie en fonction de critères artistiques bien établis. Exercice parfois contesté,  il reste très demandé par les acteurs eux-mêmes ; loin d’être un jugement sans appel, il est en effet  destiné à apporter un regard critique sur un travail théâtral, par essence toujours perfectible.
Le directeur du festival a, cette année, a créé  en plus un jury de jeunes qui a participé à cette « obsoujdiénié »  et qui donnait aussi des prix. Et nombre de séminaires ont été très suivis, à la fois par les étudiants et par le public. Guennadi Diomine, un critique de Moscou, en a donné deux  sur  La primauté du son dans le texte littéraire.

  Le jury des professionnels a attribué à l’unanimité son grand Prix au spectacle du Théâtre de marionnettes de Grodno,  La Dame de pique, mystification mystique sur les motifs du récit de Pouchkine,  mise en scène par O. Jogjald, dans  une scénographie de M. Stachoulionok. C’est une fantaisie délicieuse, axée sur un  duel entre Tchaïkovski et Pouchkine qui opposent leurs conceptions sur cette Dame de pique. Fondée sur une ingénieuse combinaison  entre  marionnettes et acteurs, cette transposition originale du chef-d’œuvre,  a séduit le jury et le public par sa liberté et sa justesse. Il y a ainsi des moments où s’établit, entre  scène et salle, une complicité qui correspond à notre désir de ce qu’on pourrait appeler, faute de mieux, « la vérité artistique ».
  Les critères de goût et de jugement, variables,  ne sauraient être codifiés, mais il existe un sentiment d’évidence qui crée parfois le consensus dans la réception d’une œuvre. Et, au festival d’Orel, nous avons eu plusieurs fois l’occasion d’éprouver cette unanimité. Tout d’abord, avec  Les Adieux, un solo d’après les lettres de Joukovski qui relate la mort de Pouchkine, dans un scénario de V. Recepter. Le spectale était mis en scène et scénographié par A. Andreev. Et l’un des grands acteurs russes d’aujourd’hui, Serge Barkovski n’a pas interprété  Joukovski, mais était Joukovski; il a reçu le prix du meilleur acteur masculin. Et nous avons tous reçu, de plein fouet, le frisson de douleur et de révolte qui passe dans ces lettres.
 monocle_2Deux autres solos : Le Toast  et  Le Monocle ont recueilli une adhésion quasi générale. Le premier, une création du Théâtre de Staroskolski pour les enfants et la jeunesse, d’après Le Barman Adgour, un récit de Fazil Iskander, a été  mis en scène et remarquablement joué par Serge Lysenko.
On pouvait craindre que ce texte d’un écrivain parmi les plus populaires de l’Union soviétique, pour la gouaille et l’humour de ses parodies du système, n’apparaisse quelque peu daté. Cette confession d’un bandit d’honneur caucasien, condottiere moderne, fait référence en effet à une époque déjà ancienne, celle des règlements de compte entre criminels mais les mœurs ont si peu changé qu’elle a été perçue comme toujours très actuelle…
Quant au Monocle, un portrait de Sylvia Von Harden, écrit et réalisé par Stéphane Ghislain Roussel, il était joué en allemand par Luc Schilz mais seulement deux fois, comme les autres spectacles. Il a obtenu un grand succès auprès du jury de jeunes qui lui a donné son  prix du meilleur rôle masculin. Très apprécié et primé aussi par le jury des professionnels qui lui a donné le prix de la meilleure petite forme, le spectacle rappelait le remarquable
Tout près de l’horizon que Wladyslaw Znorko avait créé avec des comédiens russes qui s’était heurté aux habitudes acquises à la fois par le  public et les gens de théâtre…
Le succès de ce Monocle s’explique par le besoin de rupture avec les fondements psychologiques et réalistes d’une tradition issue du XIXème siècle. La pièce, fort bien écrite par  Stéphane Gislan Roussel, s’inspire du portrait de la journaliste Sylvia Von Harden par Otto Dix, en 1926. L’auteur peint ici un personnage hors normes mais brosse aussi un tableau de l’Allemagne à la veille de la catastrophe… Luc Schiltz a parfaitement incarné, dans un beau travail de composition, la nature androgyne de Sylvia Von Harden, mais surtout son désespoir existentiel qu’elle ressentait dans son rapport au monde, à l’époque de la grande dépression. Notre univers contemporain génère aussi sans doute chez les jeunes une angoisse diffuse fort proche de ce « malaise dans la civilisation », jadis analysé par Freud et perceptible ici dans le jeu et la réalisation scénique
de Luc Schiltz.

  En revanche, la création de Oh ! Les Beaux Jours par la grande actrice Biroute Mar, mise en scène par le Lituanien Antonas Kousniskas, a été décevante! Programmé dans la grande salle,  elle devait clôturer triomphalement le festival mais le rapport scène/salle a déstabilisé l’actrice qui s’est fourvoyée dans des affèteries qui ont dénaturé le texte de Beckett.  Le Bonheur caché de l’auteur ukrainien Ivano Franko, a été présenté par le Lituanien Linas Marious Zaïkaouskas, qui a fait carrière en Russie depuis de longues années. Il a choisi de faire, de ce mélodrame paysan, une tragédie antique, quitte à en  transformer le dénouement mais ses intentions de mise en scène étaient loin d’être évidentes et, seul, le jeu remarquable des acteurs a pu sauver cette création! Malgré cela,  ce spectacle a obtenu le prix de la meilleure grande forme…
Parmi les spectacles qui ont suscité des réactions contradictoires : Les Leçons de l’Abbesse, un poème en vers d’Elena Schwartz,  mis en scène par
Youri Tomachevski, et interprété par Anna Nekrassova. Nous avons été séduits par sa diction et son jeu, malgré une pantomime sophistiquée, et la poésie fantastico-érotique de l’écrivaine nous a plongés dans l’atmosphère du Siècle d’argent dont elle a réussi à prolonger jusqu’à nos jours l’esthétisme décadent. On songeait souvent au Cabaret du Chien errant, où se réunissait la fine fleur de la bohème de Saint-Pétersbourgeoise qui venait assister aux tournées du Théâtre poétique de Paul Fort…
C’est aussi une fonction du théâtre de nous faire voyager dans le temps, avec des correspondances entre les époques et les lieux…

 Gérard Conio

 Festival d’Orel du 1er au 7 avril.

 

Vortex Temporum

Vortex temporum d’Anne Teresa de Keersmaeker, sur une composition de Gérard Grisey.

 

Vortex_Temporum__Herman_Sorgeloos_10_1A-t-on déjà vu un piano danser ? Il fait le tour du  grand plateau du Théâtre de la Ville, en pivotant sur lui-même, mu par le pianiste toujours jouant, aidé directeur musical du groupe Ictus, qui partage la scène avec les sept danseurs de la compagnie Rosas. Ici, la musique est au coeur de la danse, et inversement, dans une tentative de symbiose chère à de Keersmaeker, qu’elle a déjà tentée avec la Partita n°2 de Bach (voir article théâtredublog). Tracée au sol, une immense et complexe rosace figure les mouvements des danseurs et le tourbillon des tempi musicaux. Le regretté Gérard Grisey, père avec Tristan Murail de la musique spectrale, née dans les années quatre vingt, a composé en 1996 un sextuor (flûte, clarinette, violons altos, violoncelle et piano) d’une construction mathématique aussi rigoureuse qu’abstraite. Selon le principe de cette musique, peuvent être mis en rapport le déroulement d’un son observé à l’échelle «microsonique» et une perception musicale à l’échelle plus «macrosonique». Acoustiquement, chaque son peut être décomposé en un son fondamental accompagné de divers sons harmoniques à l’intensité variable. A l’écoute du groupe Ictus, elle procède par ondes saccadées, et multiplie les contrastes, alternant violence et douceur, sons brutaux et susurrements étouffés au bord du silence. La musique dilate et contracte les temporalités et une telle partition était faite pour inspirer la chorégraphe : «Le modèle géométrique qui gouverne l’occupation de l’espace se compose ici de cinq cercles connectés au cercle principal que je fais correspondre au six instruments de la partition…»
Anne Thérésa a développé tout particulièrement un travail circulaire : «Ceci permet à chacune d’être géométriquement et dynamiquement connecté au même champs visuel.» Tels les électrons de multiples atomes, les danseurs procèdent par rotations, seuls ou par deux ou trois, dans une dissymétrie qui s’ordonnance autour de l’axe central de la scène. En même temps que la danse épouse la musique et la concrétise visuellement, la présence des musiciens donne une corporalité supplémentaire à cette partition qui implique de la part des instrumentistes des mouvements spectaculaires.
Après avoir vu le sextuor seul en scène, puis les danseurs se substituer aux musiciens, on peut suivre l’évolution des quatorze interprètes rassemblés. Ils entremêlent leurs actions : tantôt la musique prend le pas sur la danse tantôt c’est l’inverse dans un corps à corps toujours renouvelé, cherchant des correspondances entre sons et mouvements. La musique creuse l’espace ainsi que les spirales dessinées par les danseurs. Le piano fait bande à part dans l’orchestre, en écho, l’un des danseurs s’isole de sa tribu. Les sons s’estompent en souffles et vibrations à peine audibles, les corps ralentissent leur course, suspendent leur élan.
C’est un savant tissage qui tient de la combinatoire entre sons et mouvements : «Les mouvements d’ouverture et de fermeture (des danseurs) dans l’espace correspondent aux mouvements musicaux.»
En s’attaquant à une telle pièce, la chorégraphe poursuit une recherche passionnante et passionnée. De plus, elle sort la musique contemporaine de son ghetto et la dévoile à un large public grâce à la danse. La limite de cette démarche très expérimentale, d’une séduction toute intellectuelle, c’est qu’il peut laisser à la porte un certain nombre de spectateurs.

Mireille Davidovici


28 avril-7mai Théâtre de la Ville  2, place du Châtelet T.01 42 74 22 77 www.theatredelaville-paris.com
16-17 mai La Criée Marseille
27-29 mai Sadlers’s Wells Londres
1 et 4 juin Hollandfestival Amsterdam
www.rosas.be

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The Valley of Astonishment

The Valley of astonishment, une recherche théâtrale de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne.

 

 The Valley of Astonishment (c)Pascal Victor-thumb-400x266-53616Après L’Homme qui, une aventure initiale dans les méandres du cerveau, le théâtre de Peter Brook et de Marie-Hélène Estienne nous conduit  vers une destination inconnue en passant par le relief  d’un paysage énigmatique mais lumineux de monts et de vallées, de sons et de couleurs, bordé parfois d’un long mur blanc  contre lequel viennent s’adosser des êtres et des lettres, des voyelles et des lumières, en une fresque horizontale de débuts de mots, ou d’images de corps vivants qui pourraient composer un ouvrage poétique et scientifique sur la synesthésie.
 En compagnie de médecins, neurologues et patients versés  dans le mystère du cerveau humain – conscience, intelligence et mémoire – les metteurs en scène invitent le spectateur à se pencher sur le phénomène perceptif  quand une sensation objectivement perçue s’accompagne d’une autre,  voire de plusieurs, dans une région du corps différente de celle qui a été excitée, ou dans un autre domaine sensoriel.
La mémoire et l’oubli, les sons et les couleurs s’amusent ainsi sans distinction de ce jeu infini des sensations. Les langues chantantes vont et viennent, de l’anglais au français ou à l’italien; et le fameux  sonnet Voyelles d’Arthur Rimbaud apparait forcément à l’esprit : « A noir, E blanc, U vert, O bleu : voyelles…O, suprême Clairon plein des strideurs étranges, Silences traversés des Mondes et des Anges… » La poésie rimbaldienne, de même que le jeu des correspondances baudelairiennes, accompagne, de manière implicite, cette quête dramaturgique d’un étrange voyage imaginaire, et d’un bel espoir singulier nourri de visions et de voyance encore inouïes.
On entend les premiers vers  de L’Enfer de La Divine Comédie de Dante : « Nel mezzo del cammin di nostra vita mi ritrovai per una selva oscura, ché la diritta via era smaritta… (Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue…)
L’expérience théâtrale de cette vallée de l’étonnement propose, selon les metteurs en scène, un voyage «dans la vie secrète de personnes qui vivent des expériences si intenses qu’elles les cachent aux autres – mélangeant sons et couleurs, goûts et mots, mémoires et images avec une telle intensité qu’elle passent, en un instant, de l’enfer au paradis. La parole quotidienne exprimée sur le plateau se déroule au fil de la sollicitation théâtrale des patients et de leurs thérapeutes penchés sur ces étranges « phénomènes » humains, des êtres humbles et non spectaculaires,  même s’ils se destinent paradoxalement à monter sur les planches d’un cirque de monstres. Tous souffrent  aussi d’un même et pesant sentiment de solitude que contrebalance parfois l’heureux don dont ils sont pourvus. Les comédiens s’échangent les rôles, de médecins,  deviennent « malades » et  le contraire, en revêtant prestement un simple veston, ou  une blouse blanche. La présence des acteurs se suffit à elle-même, comme de coutume chez Brook,  avec une solide conscience de soi, qui est aussi  une reconnaissance de ses propres atouts, tout en mimant une modestie impérieuse dans l’adresse au public.
Marcello Magni, co-fondateur italien du Théâtre de Complicité avec Simon McBurney, fait tranquillement le magicien sur la scène  et  l’américain Jared McNeill impose sa tranquille prestance dans la démonstration des cas étudiés. Il interprète aussi l’un des patients qui associe les sons aux couleurs, un artiste peintre acrobate qui tient son rouleau-pinceau comme une canne de hockey, dessinant sur le sol les figures arrondies d’un ballet gestuel à la magie somptueuse. L’Anglaise d’adoption Kathryn Hunter mène  aussi la danse à côté de ses comparses, stature frêle et fragile qui fait preuve d’un calme imperturbable. Elle évoque sa douleur de ne plus pouvoir évacuer l’engorgement des données dont elle se souvient et dont elle est porteuse de façon irréversible. Ce sont les nombres en trop  grande quantité qu’elle voudrait pouvoir oublier et qui embarrassent le grenier personnel de ses souvenirs intimes choisis.
À cette aventure dans une scénographie dépouillée, répond la musique intense et mystérieuse de Rapahël Chambouvet et de Toshi Tsuchitori, maître de percussions traditionnelles japonaises.
Un moment rare de théâtre, dont la moindre seconde résonne de poésie et de vérité.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre des Bouffes du Nord, du 29 avril au 31 mai. T : 01 46 07 34 50

 

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