The Valley of Astonishment

The Valley of astonishment, une recherche théâtrale de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne.

 

 The Valley of Astonishment (c)Pascal Victor-thumb-400x266-53616Après L’Homme qui, une aventure initiale dans les méandres du cerveau, le théâtre de Peter Brook et de Marie-Hélène Estienne nous conduit  vers une destination inconnue en passant par le relief  d’un paysage énigmatique mais lumineux de monts et de vallées, de sons et de couleurs, bordé parfois d’un long mur blanc  contre lequel viennent s’adosser des êtres et des lettres, des voyelles et des lumières, en une fresque horizontale de débuts de mots, ou d’images de corps vivants qui pourraient composer un ouvrage poétique et scientifique sur la synesthésie.
 En compagnie de médecins, neurologues et patients versés  dans le mystère du cerveau humain – conscience, intelligence et mémoire – les metteurs en scène invitent le spectateur à se pencher sur le phénomène perceptif  quand une sensation objectivement perçue s’accompagne d’une autre,  voire de plusieurs, dans une région du corps différente de celle qui a été excitée, ou dans un autre domaine sensoriel.
La mémoire et l’oubli, les sons et les couleurs s’amusent ainsi sans distinction de ce jeu infini des sensations. Les langues chantantes vont et viennent, de l’anglais au français ou à l’italien; et le fameux  sonnet Voyelles d’Arthur Rimbaud apparait forcément à l’esprit : « A noir, E blanc, U vert, O bleu : voyelles…O, suprême Clairon plein des strideurs étranges, Silences traversés des Mondes et des Anges… » La poésie rimbaldienne, de même que le jeu des correspondances baudelairiennes, accompagne, de manière implicite, cette quête dramaturgique d’un étrange voyage imaginaire, et d’un bel espoir singulier nourri de visions et de voyance encore inouïes.
On entend les premiers vers  de L’Enfer de La Divine Comédie de Dante : « Nel mezzo del cammin di nostra vita mi ritrovai per una selva oscura, ché la diritta via era smaritta… (Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue…)
L’expérience théâtrale de cette vallée de l’étonnement propose, selon les metteurs en scène, un voyage «dans la vie secrète de personnes qui vivent des expériences si intenses qu’elles les cachent aux autres – mélangeant sons et couleurs, goûts et mots, mémoires et images avec une telle intensité qu’elle passent, en un instant, de l’enfer au paradis. La parole quotidienne exprimée sur le plateau se déroule au fil de la sollicitation théâtrale des patients et de leurs thérapeutes penchés sur ces étranges « phénomènes » humains, des êtres humbles et non spectaculaires,  même s’ils se destinent paradoxalement à monter sur les planches d’un cirque de monstres. Tous souffrent  aussi d’un même et pesant sentiment de solitude que contrebalance parfois l’heureux don dont ils sont pourvus. Les comédiens s’échangent les rôles, de médecins,  deviennent « malades » et  le contraire, en revêtant prestement un simple veston, ou  une blouse blanche. La présence des acteurs se suffit à elle-même, comme de coutume chez Brook,  avec une solide conscience de soi, qui est aussi  une reconnaissance de ses propres atouts, tout en mimant une modestie impérieuse dans l’adresse au public.
Marcello Magni, co-fondateur italien du Théâtre de Complicité avec Simon McBurney, fait tranquillement le magicien sur la scène  et  l’américain Jared McNeill impose sa tranquille prestance dans la démonstration des cas étudiés. Il interprète aussi l’un des patients qui associe les sons aux couleurs, un artiste peintre acrobate qui tient son rouleau-pinceau comme une canne de hockey, dessinant sur le sol les figures arrondies d’un ballet gestuel à la magie somptueuse. L’Anglaise d’adoption Kathryn Hunter mène  aussi la danse à côté de ses comparses, stature frêle et fragile qui fait preuve d’un calme imperturbable. Elle évoque sa douleur de ne plus pouvoir évacuer l’engorgement des données dont elle se souvient et dont elle est porteuse de façon irréversible. Ce sont les nombres en trop  grande quantité qu’elle voudrait pouvoir oublier et qui embarrassent le grenier personnel de ses souvenirs intimes choisis.
À cette aventure dans une scénographie dépouillée, répond la musique intense et mystérieuse de Rapahël Chambouvet et de Toshi Tsuchitori, maître de percussions traditionnelles japonaises.
Un moment rare de théâtre, dont la moindre seconde résonne de poésie et de vérité.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre des Bouffes du Nord, du 29 avril au 31 mai. T : 01 46 07 34 50

 


Archive de l'auteur

Convergences autour de la nouvelle création de Daphnis et Chloé

Convergences autour de la nouvelle création de Daphnis et Chloé par Benjamin Millepied

 

photo Heureux public de l’Opéra-Bastille qui a assisté à la rencontre du chorégraphe autour de sa dernière création. Durant une heure, Benjamin Millepied a présenté un travail de répétition autour d’un pas-de-deux avec Léonore Baulac et Marc Moreau, avec un accompagnement musical au piano. Vingt-six danseurs et danseuses seront engagés dans cette nouvelle création, programmée par Brigitte Lefèvre, encore directrice de la danse jusqu’en octobre prochain; comme le chorégraphe le souligne: «Nous sommes dans la cinquième semaine de répétitions et, à deux minutes  de la fin du spectacle».
Aidé par les indications de son maître de ballet, Lionel Delanoë, Benjamin Millepied est  assis avec le public dans l’amphithéâtre de l’Opéra Bastille, ce qui permet au spectateur d’être au cœur du processus de création.
L’imperfection des gestes et les maladresses temporaires, corrigés par le chorégraphe, constituent une touchante expression de la réalité de la danse. Il travaille au plus près du corps des danseurs, construisant tel un sculpteur, par petites corrections successives, ce qui deviendra un mouvement plein de grâce et de légèreté.  «Le contact avec le corps de l’autre, dit-il, est important», et insiste auprès du danseur:  «Tu peux la regarder». Pour le chorégraphe le pas-de-deux est un moment où le danseur «montre la danseuse et l’accompagne jusqu’au bout du geste; on a envie que cela vole de plus en plus haut, et de voir ce vol se déposer doucement au sol».
Il faut donc que le danseur soit au service des mouvements de la danseuse, pour révéler la sensualité de ce pas- de-deux. Benjamin Millepied vient parfois remplacer Marc Moreau pour lui montrer le mouvement désiré. «Tout cela doit beaucoup voyager et avancer sur le sol, dit-il, afin d’occuper tout l’espace scénique ».
Cet après-midi, le public a assisté, accompagné par la musique de Maurice Ravel, à une certaine vérité de la danse; les corps et les consciences des artistes se sont révélés sans tenir compte du public, et c’est cela qui était très beau. Il a précisé que ce type de rencontres se renouvellera souvent,  à partir de novembre prochain.

 Jean Couturier

À toi pour toujours ta Marie-Lou

 À toi pour toujours ta Marie-Lou de Michel Tremblay, mise en scène de Kira Ehlers. .

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Photo du Théâtre de L’ile. Chantal Richer (Marie-Lou) tricote

Cette création  est un petit chef-d’œuvre de mise en scène. Un  quatuor de voix, les deux filles (Carmen et Manon) et les parents (Léopold et Marie-Louise), mènent simultanément des dialogues parallèles, dans deux espaces/temps différents où le décor symbolise le drame qui a déchiré cette famille par le passé, et qui continue à la ruiner.
Marquée par des éclairages ingénieux et un son qui nous transporte bien au-delà de la réalité québécoise, cette mise en scène tient d’un paysage cauchemardesque où tous les personnages arrivent sur le plateau comme des revenants, baignés dans une lumière bleuâtre d’outre-tombe, avant de s’installer dans leurs fauteuils où ils seront relégués pendant tout le spectacle.

  Dans un espace surélevé, les deux filles racontent leurs propres souvenirs, et ce qu’elles ont cru apercevoir et entendre derrière les portes de la chambre à coucher de leurs  parents.  Et eux sont enfoncés dans un espace rempli de bouteilles sales et de terre  en décomposition, où, dix ans auparavant, ils crachaient leur haine, leurs frustration et la misère sexuelle qui ont empoisonné leur vie de couple, peu avant  d’être tués dans un accident de voiture.
Deux perspectives temporelles de cette famille d’horreur qui se croisent donc, et se complètent alors que, par moments, des éclairs de lumière violents et  des coups sonores  secouent la scène et ramènent les jeunes femmes  vers le passé de leur père et mère  qui ne cessent de s’affronter.
Les sœurs, témoins horrifiés de la haine et la violence verbale que les parents se font subir mutuellement, révèlent jusqu’à quel point ces confrontations ont laissé des traces profondes sur leur existence. Les sons lugubres d’un violoncelle, et une musique électronique secouent ces revenants et transportent les sœurs entre un passé traumatique et une actualité hantée par la mort.
La metteuse en scène a bien compris l’importance du paysage sonore et a exploité toutes ces possibilités d’une manière très efficace. Et
le jeu est d’une très grande justesse: grands habitués du théâtre comique, les acteurs s’en tirent bien: Richard Bénard (Léopold)  a réussi à cerner tout le pathétique de cette figure paternelle qui hurle sa frustration et s’effondre dans son impuissance; cela suinte  le malheur  et nous sentons l’odeur même de sa colère. Chantal Richer, (Marie-Louise) victime de cette société qui interdit le plaisir et méprise le corps, incarne  une  femme blessée rongée par sa honte et son amertume devant  son mari qui ne cesse de la violenter.  Mais quand elle saisit l’occasion de se moquer de lui, le côté comique prend parfois le dessus. La comédienne était-elle convaincue qu’il fallait provoquer les rires aux moments les plus cruels de leurs échanges? Une direction d’acteurs un peu relâchée y est certainement pour quelque chose.
Mais 
Chantal Richer est aussi tout à fait bouleversante,  quand elle incarne cette femme humiliée, enfoncée dans son fauteuil, en train de tricoter de façon obsessive,  le visage blême, les yeux remplis de larmes, et le corps fané. Situation intenable où la mort lui est venue comme une forme de délivrance. Curieusement,  il y a des rapports de complicité entre les filles et leurs parents, rapports qui changent selon les moment les plus tendus, où le jeu et les physionomies reflètent malgré tout les similarités quasi-génétiques entre les personnages.
Manon, la fille religieuse, (Frédérique Thérien) est aussi convaincante et émouvante, malgré  son personnage stéréotypé et fondateur de  la grande famille des personnages de Tremblay qui dominent  la scène québécoise depuis les années 1960. La comédienne qui joue Carmen, n’est pas toujours facile à comprendre avec un problème d’articulation et une voix qui manque de puissance mais elle possède un excellent langage corporel : sa manière de bouger, son insouciance apparente, son sourire moqueur, tout concorde  à révéler la présence d’une jeune femme qui a su survivre , et  elle  n’exagère  pas  le clinquant habituel du personnage.
A toi pour toujours ta Marie-Lou est le texte le plus important de l’œuvre  dramatique de Tremblay,  pour la forme scénique et le contenu socio-culturel: il capte l’horreur de cette société qui, avec l’appui évident de l’Eglise, enfonce les habitants dans une ignorance destructrice où les rapports d’amour et de haine mènent une coexistence malaisée.
Une création  émouvante qu’il ne faut manquer…

Alvina Ruprecht

Le Théâtre de l’île à Gatineau, Québec, jusqu’au 19 avril.

Ghost road

Ghost road, texte et mise en scène de Fabrice Murgia, musique de Dominique Pauwels.

 

C’est un nouveau spectacle de Fabrice Murgia, jeune metteur en scène belge de 31 ans, qui a été créé en septembre dernier à Rotterdam, et dont Le Chagrin des ogres (voir Le Théâtre du Blog) avait remporté le prix du public au Festival Impatience. Avec toujours la même envie d’en découdre avec les nouvelles technologies (réseaux sociaux, musique électronique, etc… et en particulier la vidéo.
Avec comme point de départ, un voyage le long de la route 66 qui reliait Chicago à Los Angeles en Californie, et qui n’existe plus qu’à l’état de vestige, à la suite de la construction d’une nouvelle route. Avec tout un cortège de maisons abandonnées depuis longtemps, de stations-service en décomposition, mais aussi d’hommes et de femmes, souvent très âgés et victimes d’un système économique où ils n’avaient aucune place ni aucun légitimité. Ne sachant où aller, n’ont jamais pu se résoudre à partir, et vivent là, tant bien que mal comme des survivants d’une époque à jamais résolue, dans les souvenirs de leur passé plus que dans le présent.
« En créant Ghost Road, dit Fabrice Murgia, nous nous considérons comme des archéologues du futur, à la recherche des causes du déclin d’une civilisation. Nous nous avançons de la sorte dans le domaine de la science-fiction et dans celui du roman ou film catastrophe. Gost road ne se concentrera pas sur la catastrophe en tant que telle, mais sur son effet sur de individus concrets ».
Sur scène, une femme plus très jeune, clope au bec en permanence, dont le visage est retransmis sur écran en très gros plan, seule dans la pénombre, et magnifiquement incarnée par Viviane De Muynck, raconte comment le système capitaliste lié aux origines mêmes des Etats-Unis, est en passe de mettre à mal les fondements de la liberté. Avec des citoyens bien incapables de résister à cet effet de laminage. Le déclin radical de la fameuse route 66 symbolisant évidemment celui du pays tout entier.
Cette parabole dite par Viviane De Muynck, avec le soutien de la musique de Dominique Pauwels qui pense « qu’elle peut exprimer des sensibilités sensorielles quasiment archaïques  et capable «  de produire un espace mental » , et par le chant de Jacqueline Van Quaille, et souvent remplie d’émotion palpable ressentie par le public, est parfois un peu longuette, comme si Fabrice Murgia entendait d’abord se faire plaisir avec ce récit inspiré par ce journal de voyage.
Le plus intéressant dans ce Gost road restant quand même ces moments d’entretiens filmés en gros, voire en très gros plans de ces hommes âgés dont le plus vieux doit avoir quelque 90 ans, au visage buriné par le soleil, profondément lucides quant à leur situation et qui se sont rassemblés en petite communauté, pour survivre… Les plus vaillants, nous a dit Viviane De Muynck, allant faire les courses en 4/4, pour tout le monde, loin, très loin dans un super-marché. 
Fabrice Murgia en filmant l’intime atteint ici l’universel. Et cela nous parle aussi bien sûr…
Certes, comparaison n’est pas raison comme on disait autrefois, mais toutes ces maisons abandonnées, ces hameaux désertés et ces gens qui n’ont plus que des caravanes pour s’abriter… On transpose inévitablement les choses dans notre notre douce France (voir l’article précédent d’Edith Rappoport !) Et pourtant, les Etats-Unis, nous a-t-on sans cesse dit et redit, première puissance économique paraissent ici, comme mués par une sorte d’auto-destruction.
Et Fabrice Murgia quand il filme ces gens, possède un incomparable sens du documentaire ; le spectacle, qui a un peu de mal à s’imposer au début, prend alors vite avec ces images, une dimension mythique, tout en en cessant de mettre le doigt où cela fait très mal. Avec quand même à la fin, dans cet enfer, une petite touche d’espérance… Le public normand a chaleureusement applaudi.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 3 avril à la Comédie de Caen/Théâtre d’Hérouville Saint-Clair. Image de prévisualisation YouTube

D’un retournement l’autre

 D’un Retournement à l’autre, de Frédéric Lordon, mise en scène de Luc Clémentin.

1688071331b0aa3fe25a173b37a090200Frédéric Lordon, directeur de recherches au CNRS, membre des Économistes Atterrés, étudie depuis plusieurs années les logiques funestes du capitalisme actionnarial, des marchés financiers et de leurs crises. On peut régulièrement apprécier sa lucidité sur cette crise financière qui nous broie, dans ses articles publiés dans Le Monde Diplomatique. C’est une plume brillante et, à la lecture, cette pièce spirituelle en alexandrins nous avait transportés. Luc Clémentin avait découvert la finesse de ses analyses des « subprimes » américaines,  en l’écoutant sur France-Inter dans l’émission de de Daniel Mermet, Là-bas si j’y suis.
Sur le, plateau, d
ix économistes en culottes courtes sont debout, très graves, derrière leurs pupitres. Ils s’interrogent sur les marchés financiers en pleine déroute : « Vos actes sont parlants, surtout leur hiérarchie qui dit quel est l’ordre où les gens sont servis. D’abord les créanciers, le peuple s’il en reste. Voilà en résumé la trahison funeste »(…) Ma banque, ma vie, mon œuvre, la race des seigneurs est notre appartenance, la banque va sombrer (…) Le crédit, c’est nous, nous sommes intouchables ! »
Heureusement, l’État est là; idée géniale, Sarkozy (Loïc Risser) est plus vrai que nature ;  d’abord assis sur un petit pliant, flanqué de sa Carla qui lui sussure à l’oreille des chansons réconfortantes, il marche à croupetons, avec ses tics et ses discours trompeurs. L’État rachète tous les crédits pourris qui devaient mettre en faillite ces banquiers véreux, et le gouverneur de la Banque de France, coiffé d’une perruque, une bougie à la main, réconforte les banquiers coiffés d’un chapeau, qui chantent en italien et qui acclament le Président.
Sarkozy prononce ses discours, et Hollande n’est pas en reste : « C’est la régulation qui conduit au marasme, prends l’oseille et tire-toi ! ». On entend régulièrement les annonces du métro: « Des pickpockets sont susceptibles d’agir dans la station ».  Et c’est Luc Clémentin, le metteur en scène, qui  joue Frédéric Lordon, en témoin lucide. On entend le discours de Hollande à Sarcelles : » Cet adversaire, c’est le monde de la finance ! ». On rit beaucoup, mais, au lendemain de cette déroute électorale de la gauche, ce spectacle est salutaire mais  terrifiant. Créé à la Maison des Métallos en  2012,  il a été  aussi présenté à Confluences, au Monfort Théâtre, etc…. Ne ratez pas ce spectacle, s’il passe près de chez vous.

Edith Rappoport

Spectacle vu au Plateau 31 de Gentilly.


ultima_chamada@yahoo.fr

 

Melting-pot

Melting Pot direction artistique de Joanne Leighton et Christophe Frick.

melting pot  C’est la réalisation d’un projet de théâtre danse avec sept jeunes adultes d’Éthiopie, Tunisie, Ouganda, Pakistan, Iran qui vivent dans la région de Belfort, Bâle ou Fribourg. Le Thème: le passage des frontières : qui parle quelle langue, qui a un passeport, qui est prêt à raconter sa vie, quelle est l’importance de votre immigration ? »
Sur une vaste carte blanche d’Europe dessinée sur le plateau, les sept danseurs amateurs, passant les frontières, changent de direction et se déchaînent en improvisations acrobatiques, rythmés par des lumières subtiles. « Maintenant nous allons faire un voyage autour de l’Allemagne, de la France, de la Suisse ! (…) Je suis à la maison, je suis en Éthiopie »…Entre deux solos comiques, ils sont bombardés par des coussins blancs qu’ils posent dans les pays où ils veulent s’installer. On remonte dans les généalogies, on revêt des scaphandres, on trace des frontières avec des rubans blancs, on installe sur le devant de la scène des photos de famille, devant lesquelles on se couche en vagues. Un jeune Pakistanais fait ses prévisions pour cinq ans…

Melting Pot, financé par le Junges Theater de Bâle, le Théâtre de Fribourg et le Centre chorégraphique de Lausanne, a rassemblé ces jeunes amateurs que rien ne prédestinait à cette insolite performance chorégraphique, pour quatre représentations du 12 au 15 mars dans la  belle salle du Centre chorégraphique national de Belfort dirigé par l’énergique Joanne Leighton. Le public des familles très métissé, avec de nombreux enfants,  leur a fait une ovation méritée…

 Edith Rappoport

Centre chorégraphique de Belfort

Les amateurs, d’où qu’ils viennent, sont invités aux ateliers préparatoires pour le spectacle Made in Belfort qui se dérouleront les 7 et 8 juin, Porte de Brisach à Belfort. Pour s’inscrire: de 18 h 30 à 21 h, CCNFCB, les 15 avril, 23 mai, 3 juin, 5 juin, 6 juin, T: 03 84 58 44 88. Un événement à ne pas manquer.

Un barrage contre le Pacifique

Un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras, mise en scène de Juliette de Charnacé

 

pacifiqueCent ans après sa naissance au Viêt Nam, Marguerite Duras reste plus que jamais vivante sur les scènes françaises. Après Didier Bezace qui présente trois de ses pièces au Théâtre de l’Atelier (voir Le Théâtre du Blog) et  il y a deux ans, le bel Eden Cinéma, (voir aussi Le Théâtre du Blog) monté par Jeanne Champagne,  Barrage contre le Pacifique nous plonge dans son enfance sauvage et passionnée, auprès d’une mère devenue veuve  qui se lança dans de folles aventures pour repousser l’océan.
À quinze ans, Suzanne grandit dans un amour  pour son jeune frère Joseph qui lui permet de tenir face aux extravagances de « la mère » qui, dès sa retraite, vend à trois reprises tout ce qu’elle a réussi à économiser en jouant du piano à l’Eden Cinéma pour compléter son salaire d’institutrice. La mère s’obstine a à faire cultiver une immense étendue régulièrement envahie par l’océan Pacifique, et les enfants se réfugient dans leurs rêves.
Pour tenir financièrement, il y a une issue: elle envisage le mariage de Suzanne avec le riche Monsieur Jo, propriétaire d’un splendide voiture, une Morris Léon Bollée, amoureux fou mais pas jusqu’au mariage. Malgré le don de trois diamants que la mère cherchera vainement à vendre à Saïgon, le barrage ne sera jamais édifié. Épuisée, elle finit par mourir sous la garde de sa fille, Joseph , lui,  est parti pour des amours lointaines.
Le décor de Goury, un grand bastingage de bateau ouvert sur l’horizon, entourant un espace de bidonville où se réfugie la famille, et les lumières  subtiles  de Rémy Nicolas offrent un cadre réussi à ce drame familial. Mais les acteurs s’enlisent dans une mise en scène maniérée, Suzanne se tortille dans des danses sans intérêt, la mère avec sa longue natte blonde et ses oripeaux  est quasiment absente et Jo, le petit frère visiblement plus vieux que son aînée; quant à Monsieur Jo, l’amant refusé,  il manque singulièrement de charisme. Munkhtur, le caporal  au service de la famille, manipule les accessoires silencieusement. Nous restons néanmoins attentifs devant cette incroyable épopée lyrique éclairée par la musique de  Ghedalia Tazartès.
Premier grand succès en librairie publié en 1950, Barrage contre le Pacifique avait manqué de peu le prix Goncourt, mais cette chronique noire de son enfance souvent portée à la scène et au cinéma, rayonne de légèreté et d’humour.

 Edith Rappoport

Théâtre de l’Athénée jusqu’au 22 mars, mardi à 19 h, mercredi, jeudi, vendredi, samedi à 20 h, dimanche 16 mars à 16 h.

 

 

 

Un, de Mani Soleymanlou.

Un, texte, mise en scène de Mani Soleymanlou.

 

 Pour ce monologue autobiographique,  aucun décor sinon  des rangées de chaises vides, alignées sur  la scène. Le comédien, assis tout seul, s’adresse au public et l’invite à rompre un tabou  sacré  de la représentation actuelle: «Gardez votre mobile allumé! Et parlez quand vous voulez. » Dès le départ, il se met en scène dans le rire et un chaos des plus joyeux, et pourtant le contenu du spectacle reste toujours  sérieux, même empreint d’auto-dérision.
L’acteur/auteur/personnage explique qu’il veut nous montrer sa trajectoire de vie depuis son départ de Téhéran, quand il était  encore enfant. Toutefois, l’essentiel de son propos tourne à la fin, vers un  délire verbal en trois anglais, français et parsi… Les paroles  se fondent les unes dans les autres pour devenir une bouillie incompréhensible.
 Mais on comprend vite la signification globale de ce bruitage  qui  efface toutes les frontières linguistiques, géographiques et culturelles. Ainsi, sans explications complexes, ce Torontois-« Arabe » -Québécois–Iranien, qui est  passé aussi par Ottawa et Paris pour arriver à Montréal, où il a mis du temps à s’adapter, termine la soirée  en nous  faisant cadeau  de la véritable nature de son identité québécoise, dont il  a été question tout au long du spectacle.
Incapable  de nous expliquer qui est ce « moi » qui ne connaît même plus son pays d’origine,  puisque  les sources de son identité  sont de plus en plus floues, sans avoir disparu complètement, il nous fait comprendre que cette masse  de traces auditives constitue  une métaphore  scénique la plus juste et la plus vraie de l’identité individuelle, puisque la « pureté » n’existe plus. Un est le rassemblement  complexe de la  diversité qui nous définit tous.
L’acteur  passe les premières  minutes à régler l’éclairage, à jouer le metteur en scène, à prendre possession de la salle et du public, avant d’ouvrir cette mise en abyme qui fouille la mémoire et  nous plonge dans le passé, à l’aide d’éclairages magiques, de musique nostalgique et de bruits d’avion. Il révèle  son don de conteur, et  possède un  sens de dérision qui vise tous les régimes, tous les individus, y compris lui-même.
On suit les  péripéties de sa famille, les retours au pays pendant les vacances, l’histoire des origines de la culture perse racontées par un acteur qui se transforme en marionnette de théâtre d’ombres, un beau moment de théâtre visuel. Il nous livre aussi ses impressions  sur l’histoire contemporaine  des régimes islamistes depuis le départ du Shah, assortis des commentaires sur la vie quotidienne des jeunes et la politique des régimes iraniens  actuels. Le récit coule librement, presque avec l’aisance d’une bande dessinée, et on pense par moments  à Persepolis,  le roman autobiographique de Marjane Satrapi.
L’humour est  thérapeutique, incisif, démocratique et  sa vision du monde est d’une grande ouverture. Il refuse d’être emprisonné par des définitions toutes faites et c’est rafraîchissant. Dans le monde de Un , tout évolue, tout s’adapte, tout est constamment en état de flux  et commence par  un jeune  barbu, pétillant d’énergie, qui rejette les stéréotypes et finit par nous offrir, grâce au théâtre,  la meilleure définition de notre identité humaine qu’on puisse imaginer.


Alvina Ruprecht
 Centre national des Arts, Ottawa, du 5 mars au 8 mars. Au Tarmac à Paris,  du 18 au 28 mars.
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Lucrèce Borgia

Lucrèce Borgia de Victor Hugo, mise en scène de Jean-Louis Benoit.

 

«Dans votre monstre mettez une mère ; et le monstre intéressera, et le monstre fera pleurer, et cette créature qui faisait peur fera pitié, et cette âme difforme deviendra presque belle à vos yeux», écrit Victor Hugo en 1833 dans son Avertissement , en préface à Lucrèce Borgia. Et la pièce fit un tabac au Théâtre de la Porte Saint-Martin à Paris. Une victoire sur le pouvoir et la censure après l’interdiction du Roi s ‘amuse.
Dans cette œuvre, la plus puissante de Victor Hugo, selon George Sand il déforme sans complexe la réalité historique, pour mieux servir son propos, et pousse la monstruosité de son héroïne jusqu’à lui attribuer l’assassinat de son frère à la place de César Borgia.
Mais Jean-Louis Benoit ne s’attache pas à la reconstitution de l’Italie mouvementée du XVl ème siècle, même si les somptueux costumes de David Debrinay rappellent ceux de l’époque. C’est surtout la lisibilité et l’efficacité de cette sombre histoire qui lui importe.
La pièce est donnée, telle qu’elle a été écrite (en quatorze jours) : trois actes rapides encadrés par deux fêtes, (carnaval du début, festin mortel de la fin), et ne s’attarde jamais sur le seul personnage de Lucrèce.
On oublie vite la première scène à Venise, peu rythmée du fait de sa fonction d’exposition, pour se laisser entraîner dans les péripéties du spectacle. Le drame se dessine dès que Lucrèce apparaît, sur les traces de son Genarro, qu’on croit d’abord son amant et qu’on devine très vite être son fils.
Nathalie Richard (Lucrèce) évite le pathos que le rôle pourrait offrir. Toute en retenue, elle reste jusqu’au bout un personnage combattant, et s’acharne à sauver ce fils adoré que ses intrigues ont, sans le savoir, condamné à mort. Fabien Orcier est un Don Alphonse d’Este non dépourvu d’humour, et Thierry Bosc campe Gubetta, sautillante et inquiétante âme damnée de Lucrèce dont le double jeu apporte un contre-point comique au drame.
La scénographie de Jean Haas, simple et élégante, propose la clôture et l’ouverture de l’espace ; elle ménage de sombres coulisses et joue sur une alternance subtile de couleurs, où dominent le rouge et le noir.
Sobre et rondement menée, sans effusion de sang, de larmes ni de sentimentalisme, le spectacle, malgré quelques scènes moins réussies, sait ménager le supense et laisse entendre ce mélange de grotesque et de sublime, de comique et de tragique, où Hugo excelle encore ici.

 

Mireille Davidovici

 

 

Théâtre de la Commune d’Auberviliers T : 01 48 33 16 16 du 5 au 9 mars theatredelacommune.com

Et le11 mars, Théâtre de Chelles ; les 26 et 27 mars au Théâtre de la Ville de Luxembourg ; le 29 mars, Théâtre de Esch-sur-Alzette, Luxembourg ; du 3 au 6 avril, à la Comédie de Picardie à Amiens ; les10 et 11 avril, Théâtre de Narbonne ; le le 15 avril, Théâtre du Centre Culturel Marcel Pagnol, Fos-sur-Mer ; les 17 et18 avril, Le Cratère d’ Alès ; le 13 mai, Théâtre de Chartres et du 16 au 25 mai Les Célestins, Lyon).

 

La nuit de Juliette ou 181 ans déjà mon amour!

 181 ans déjà mon amour d’Anne de Broca.

 Anne de Broca célèbre depuis 1989 la première nuit d’amour, le 16 février 1883, entre Victor Hugo et Juliette Drouet; les deux amants échangèrent une correspondance nourrie de quelque 2.000 lettres. Chaque année ou presque, Anne de Broca invente un nouveau spectacle, joué une seule fois, à partir de ces épîtres brûlant d’une passion dévorante. Juliette Drouet, actrice célèbre, avait abandonné sa carrière pour se consacrer à l’adoration épistolaire de son poète, et le Théâtre de la Tempête a régulièrement accueilli ce torride chant d’amour,
  Cette fois-ci, Anne de Broca a voulu mélanger les genres et  faire une incursion dans le milieu du cirque. Elle apparaît en clown, entourée de deux jeunes acrobates, apprentis de l’Académie Fratellini, Clément Malin et Calo Sorana;  avec la complicité de Philippe Dormoy, elle fait résonner les lettres de Juliette Drouet avec des chansons d’Édith Piaf qu’elle interprète avec une belle  maîtrise, accompagnée par  Laurent Derache à l’accordéon.
« Comme Job, je suis devenue la fable des gens ! ». L’amour  est bouleversé par des phrases de haine et Anne de Broca clown porte des gants de boxe,  et monte sur une échelle : « Tu m’as dépouillée de ma gloire (…) J’ai peur d’être à tout jamais une pauvre fille (…) Jamais le rôle de la reine ne vivra par moi et pour moi (…) Il faut à tout prix enterrer le cadavre qui se place froid entre nos baisers ».
  L’alternance avec  des passages lyriques, pleins d’une exaltation nourrie par l’éloignement, fait surgir la haine : »Vous êtes un vieux Toto, je dévoile tout de vos infirmités (…) Je commence à croire que vous serez bientôt nommé à la Cacadémie Française ! (…) Je ne demande que la préférence entre la canne et le cure-dent ! »
 Anne de Broca s’est pleinement investie  dans cette commémoration d’un amour, surtout rêvé dans ces lettres, puisque les deux amants ne se rencontraient que rarement, mais ses choix de mise en scène sont discutables. Son nez rouge clownesque et son short du début, sa coiffe de papier, comme les pantalonnades des deux apprentis acrobates  et  les mots brûlants de Piaf, se marient mal avec les épîtres de Juliette Drouet…
Il faut, malgré tout, saluer le talent d’Anne de Broca pour avoir su renouveler cet exploit  artistique singulier.

Edith Rappoport

Spectacle vu au Théâtre de la Tempête.

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