Ruy Blas de Victor Hugo, mise en scène d’Yves Beaunesne

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Ruy Blas de Victor Hugo, mise en scène d’Yves Beaunesne

« Que chacun,  écrivait l’auteur en 1838 dans la préface de sa célèbre pièce, y trouve ce qu’il y cherche et le poète, qui ne s’en flatte pas, aura atteint son but. Le sujet philosophique de Ruy Blas, c’est le peuple aspirant aux régions élevées; le sujet humain, c’est un homme qui aime une femme; le sujet dramatique, c’est un laquais qui aime une reine. »

Hugo serait heureux de ces représentations et aimerait sans doute ce rituel de la montée du public au château, respirer le parfum du soir sur la terrasse (on se met à parler en alexandrins comme lui…), contempler l’amoureuse reconstruction d’un édifice démantelé à la Révolution au nom de l’égalité, pillé de toutes ses belles pièces.  Hugo qui s’attaquait à la “bande noire“ des démolisseurs et qui a sauvé en son temps Notre-Dame de Paris en l’édifiant dans son roman. Il aimerait cette grande scène élisabéthaine qui met chaque spectateur à portée des comédiens et la grande porte de la façade à l’antique, évoquant celle d’un théâtre grec. Et ce public bienveillant et divers.

Le dramaturge dit bien ce qu’il fait: c’est du théâtre pour tous. Donc, dans un royaume espagnol en pleine décadence, Don Salluste de Bazan, homme de pouvoir avide et amer, se voit exilé par la reine pour avoir séduit et abandonné l’une de ses suivantes, autant dire rien, pour ce misogyne qui use des femmes et les méprise. Condamné au mariage ! Réparer ! Un Don Salluste ne s’abaisse pas à cela et se venge. En deux mots : il va jeter la Reine dans les bras de son valet, affublé du nom de Don César. Un vrai Don César existe, cousin du méchant, noble ruiné, aventurier aussi joyeux que maltraité par le sort, un peu Cyrano, un peu d’Artagnan, qui fera quelques brillantes apparitions dans la pièce (Jean-Christophe Quenon).

Mais un valet est un valet, autant dire rien. Et le perfide banni le rappelle régulièrement à Ruy Blas : «Il m’a fait /Fermer une fenêtre… ». Entre temps, sous son nom de haute noblesse, le valet est devenu ministre de la Reine -le Roi est à la chasse : « Madame, il fait grand vent et j’ai tué six loups»… Il s’est attaqué, au nom du peuple souffrant, aux célèbres «ministres intègres » :  « Messieurs, en vingt ans, songez-y, /Le peuple, j’en ai fait le compte, et c’est ainsi ! /Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,/ Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,/Le peuple misérable et qu’on pressure encor,/A sué quatre cent trente millions d’or !/Et ce n’est pas assez ! »

Pour ces «Serviteurs qui pillez la maison!», inutile d’insister, la charge politique fait écho. Pour le potentiel comique de la pièce, révélé par le film La Folie des grandeurs avec Louis de Funès et Yves Montand, Yves Beaunesne le reprend à son compte, en donnant à cette histoire en accéléré un côté bande dessinée. Il a supprimé quelques personnages et concentré l’action grâce à des coupes ciselées. Il appuie le trait juste ce qu’il faut, avec la complicité des acteurs, de Jean-Daniel Vuillermoz qui a réalisé des costumes inspirés et de Cécile  Kretschmar qui a imaginé des masques inquiétants. On vous laisse la surprise quant à la robe royale et à la crinoline diabolique de la duègne…

Mais surtout il a radicalement rajeuni l’histoire d’amour entre le “ver de terre“  et l’ “étoile“. Marie de Neubourg, sorte de Sissi avant la lettre (Noémie Gantier) se débat à la cour contre un ennui furieux. Passe un jeune homme amoureux et honnête (François Deblock)… Le jeune Ruy Blas et la jeune Reine sont égaux dans le désir et l’amour : c’est le sens du mot final du drame.  Avec un  jeu centré sur la libération que représente l’amour pour cette femme enfermée, et la transgression pour ce laquais qui se sait homme. Liberté, Egalité…

Pour l’émotion, car nous ne croyons plus aux drames, demandez à la musique de Camille rocailleux et aux cordes d’Anne-Lise Binard et d’Elsa Guiet… Pour le plaisir, demandez à toute la troupe : Thierry Bosc en Don Salluste chafouin, d’une sobriété dangereuse, Guy Pion en (très) vieil amoureux chevaleresque et jaloux, et les “grands d’Espagne“, rats quittant le navire avec ce qu’ils peuvent de butin (Théo Askolovitch, Zacharie Feron, Maximin Marchand). Et puis ces figures féminines qui entourent la reine, Fabienne Luchetti en duchesse d’Albuquerque, raide comme le protocole et riche de la puissance de toutes ses frustrations, et Marine Sylf en Casilda, à l’opposé, toute en souplesse, gaieté et liberté.

Voilà une version allégée de Ruy Blas, qui ne se joue pas contre l’auteur (cela s’est vu, hélas !) : l’humour n’est pas le sarcasme mais la vérité du jeu, le point de contact avec une réalité où chacun se reconnaît. Une “série“ haletante, avec les trois objectifs de Victor Hugo généreusement remplis : distraire, donner à penser et émouvoir, même si c’est plutôt du côté du rire. Que demande le peuple ?

Christine Friedel

Château de Grignan (Drôme), Fêtes nocturnes, jusqu’au 24 août. T. : 04 75 91 83 65.

Du 8 au 10 octobre, Théâtre d’Angoulême /Scène nationale (Charente). Du 16 au 19 octobre, Odyssud, Blagnac (Gironde).

Les 5 et 6 novembre, Théâtre Firmin Gémier-La Piscine/Scène nationale, Chatenay-Malabry (Hauts-de-Seine). Du 12 au 15 novembre, Théâtre de Liège (Belgique). Du 19 au 23 novembre, Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) et  le 26, Théâtre de l’Olivier, Istres (Bouches-du-Rhône)

Les 5 et 6  décembre, Théâtres de la Ville de Luxembourg (Luxembourg). Et du 16 au 20 décembre, La Manufacture, Centre Dramatique National, Nancy (Meurthe-et-Moselle).

 

Janvier : du 8 au 18 Théâtre de la Croix Rousse, à Lyon (69). Du 22 au 26 Théâtre Montansier, Versailles (78)

 

Février : les 7 et 8 Théâtre Molière, Scène nationale de Sète (34). Le 11, Maison des Arts du Léman, Thonon-les-Bains (74)

Du 26 février jusqu’au 15 Mars, Théâtre Gérard Philipe, Centre dramatique national, Saint-Denis (93)

 

Mars : le 20, Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France (93), les 24 et 25, Théâtre Auditorium de Poitiers (86), Scène nationale

 


Archive de l'auteur

Ordinary People de Jana Svobodová et Wen Hui, textes collectifs en tchèque et en chinois

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 

Festival d’Avignon:

Ordinary People de Jana Svobodová et Wen Hui, textes collectifs en tchèque et en chinois (surtitrés) en français et anglais)

L’une est tchèque, l’autre chinoise, l’une, artiste et metteuse en scène et l’autre, danseuse. Elles ont souhaité confronter leur expérience de vie dans un état totalitaire communiste et leur aspiration à la liberté. Ces démarches se ressemblent : «Raconter des histoires réelles et travailler avec de vrais gens : “des  gens ordinaires“ »

Qui sont ces gens ordinaires? Qu’ont-il à raconter? Un projet commun entre Wen Hui, et Jana Svobodová et Ondrej Hrab, le fondateur de le compagnie présent sur scène, qui dirigent respectivement le Living Dance Studio de Pékin et l’Archa Théâtre de Prague. Ils ont invité des personnes de leur entourage, artistes, musiciens et techniciens de tout  âge à s’exprimer sur les événements qui ont marqué leur vie. On les retrouve tous ici à dire leur vécu intime, inévitablement lié à l’histoire mouvementée de leur pays, Chine et République tchèque.

Cette création collective rassemble trois danseuses et un musicien chinois, trois musiciens, un scénographe et un créateur lumière tchèques et un ancien ouvrier rencontré par Jana Svobodova pendant ses vacances: « Le langage théâtral d’Ordinary People grandit à partir de l’expérience singulière de chacun. Pendant les répétitions, nous aimons mettre nos collaborateurs au défi de s’exprimer comme ils le souhaitent. »

Un prologue musical, derrière des barrières métalliques :  Vladimir Tuma, le plus âgé de la bande, né en 1942, ancien ouvrier et figurant à l’Opéra, chante en tchèque, ironique : « Je suis perdu mais c’est le plus joyeux des mondes. » enjoignant le public à reprendre le refrain en chœur : «Tralala… » Le jeune musicien Wen Luyuan, le rejoint avec des riff de guitare électrique endiablés.

Puis, sous des lumières changeantes, chacun des interprètes y va de ses souvenirs, en une succession de petits monologues. Des histoires pleines de détails personnels croisent des grands événements politiques. Les langues tchèques et chinoise s’entremêlent, donnant une dimension planétaire à ces vécus anecdotiques qui se répondent, sans vraiment se ressembler. La scénographie et les lumières accompagnent ces récits : on déplace des cartons où se cache parfois une danseuse et ils finissent par être empilés en une tour éphémère. Une petite estrade est avancée pour les parties chantées. Deux barrières métalliques s’ouvrent ou se ferment: tantôt grille de prison, tantôt frontière ou barrage policier…

Sont ainsi évoqués le Printemps de Prague puis son invasion par les chars russes, le soulèvement et la répression de la place Tien’Anmen. Une jeune danseuse parle de son homosexualité: une honte dans l’Empire du milieu. Une autre, de la famine qui sévit à sa naissance, les privations expliquant sa petite taille… Mais il n’y a pas de pathos dans tous ces récits et tout finit par un joyeux déchaînement, dans un rock and roll libératoire. Un des (trop) rares moments où les corps prennent le relais.

Ceux qui sont venus voir de la danse seront déçus car une vague gestuelle accompagne les paroles des uns et des autres : les metteuses en scène ne se sont pas focalisées sur le mouvement à tout prix. La théâtralité se cherche, en pointillé avec une manipulation astucieuse du décor qui anime la scène et des effets d’éclairage qui créent de belles images-fantômes, et d’autres interactions lumineuses inventives.

Les textes assez peu travaillés traînent parfois en longueur et se répètent. Mais il est toujours bon de se rappeler la révolte de la place Tien’ Annmen ou l’arrivée du communisme en Tchécoslovaquie, et bien d’autres dates marquantes telles que les ont vécues, “en vrai“, les gens de ce touchant et sympathique spectacle.

Mireille Davidovici

Les 17,18, 20, 21 et 23 juillet, Salle Benoît XII, rue des Teinturiers, Avignon.

Du 5 au 9 novembre, Théâtre de la Ville-Les Abbesses, Paris; les  20 et 21 novembre, Théâtre des Louvrais-Scène nationale, Pontoise (Val- d’Oise)

Rage chorégraphie de TSAI Po-Cheng

Festival d’Avignon

 Rage, chorégraphie de Tsai Po-Cheng

©Ren Huar Liu.

©Ren Huar Liu.

Nous avions déjà apprécié Floating Flowers de ce chorégraphe taïwanais au festival d’Avignon 2016 (voir Le Théâtre du blog). Nous le retrouvons avec une pièce tout aussi esthétique, mais beaucoup plus engagée et radicale. Directeur artistique de B. Dance, une troupe de jeunes danseurs de grande qualité, il présente ses chorégraphies dans le monde entier.

 Rage est inspirée du roman du Japonais Shūichi Yoshida adapté au cinéma par Lee Sang-Il et des attentats que la France a connus en même temps, que Taïwan… Une danseuse gît au sol à l’avant-scène, dans un rayon de lumière. Peu à peu, elle s’éveille, traversé de mouvements étranges  et son regard laisse apparaître clairement une souffrance. Ses partenaires vont la rejoindre, sans pour autant arriver à la rassurer. Chaque interprète évalue sa solitude dans son propre langage. Parfois, ces trois hommes et ces quatre femmes se retrouvent ensemble, formant une chaîne humaine, criant sans bruit leur rage et leur douleur. On pense au travail choral de Crystal Pite.

Au drame exprimé par le groupe, succède celui, personnel, de la danseuse, rejetée puis violentée par son partenaire. Duos de femmes et d’hommes, alternent, tous très beaux. Des mouvements saccadés traduisent leurs émotions intérieures et les gestes sont sensuels et parfois d’une grande violence : étranglement, corps agressé par les mains jointes du partenaire.

Tsai Po-Cheng admire Wayne Mc Gregor et Hofesh Shechter : cela se lit dans cette pièce de quarante minutes. Au fil de ses créations, le Taïwanais trouve peu à peu un langage chorégraphique personnel. Un seul pas à franchir pour cette compagnie avant de rejoindre la Cour des grands. Rage mérite d’être vu par un vaste public: allez découvrir ce spectacle, vous ne serez pas déçus…

Jean Couturier

Hivernales-C.D.C.N.d’Avignon, 18 rue Guillaume Avignon. T. : 04 90 82 33 12, jusqu’au 20 juillet à 12 h 15.

 

Valletti Circus : John a dream’s par Patrick Pineau et Serge Valletti

 

Festival d’Avignon

Valletti Circus : John a dream’s par Patrick Pineau et Serge Valletti

 

©Lol Willemns

©Lol Willemns

« J’écris, dit Serge Valletti, comme j’ai l’impression que l’on parle dans la vie, avec toutes les digressions par lesquelles on passe, toutes les parenthèses que l’on ouvre sans parfois les refermer. Une histoire en amène toujours une autre : je tire le fil de l’imaginaire et laisse les choses venir naturellement. »

Nous aurons tout loisir d’apprécier cette écriture prolifique et généreuse grâce au focus que lui consacre Alain Timar, dans son lieu, dédié au théâtre de textes. Il rassemble trois solos : deux qu’il met en scène et Marys’ à minuit réalisé par Catherine Marnas (voir Le Théâtre du Blog)  Une série de rencontres accompagne cette programmation.

 Nous avons pu assister à une performance unique : la lecture, par Patrick Pineau de John a dream’s, un solo écrit pour lui, il y a près de dix ans et qui n’a pas encore vu le jour, à part quelques lectures ici ou là. L’acteur s’empare avec gourmandise d’un texte charnu : un homme dans la force de l’âge évoque l’amour pour sa « petite chérie »,  son métier, son être profond. Il se tourne vers son passé et s’interroge sur ce qu’il reste de sa jeunesse et de ses rêves… On le suit dans les méandres des digressions sans jamais se perdre. Avec une  puissance mêlée de désinvolture, l’acteur nous fait entendre des mouvements d’une écriture qui semble en perpétuelle gestation. A la fois fragile et lucide, le personnage porte un regard amusé sur le monde et lui-même : son histoire ressemble à la nôtre, et en cela nous touche.

 Au cours de la lecture, Serge Valletti intervient, jetant à la volée des «chansons» ou plutôt des poèmes. Cette prise de parole incantatoire donne une grande force à son chant aux accents rimbaldiens. Il y a de la colère et de la nostalgie dans ce dire qui  vient magnifiquement répondre à John a dream’s. L’auteur définit son théâtre comme un combat : «Mais un combat de quoi ? Un combat pour à tout prix rester sur scène avec ces armes que sont les mots. Un combat pour vivre du théâtre. Un combat pour figer mes pensées intimes devant tout le monde. Un combat pour continuer. Est-ce que tout le monde est comme moi? » On aimerait réentendre ce personnage combattant et voir bientôt John a dream’s monté sur une scène….

 Mireille Davidovici

Théâtre de Halles, rue du roi René, Avignon  T. :04 32 76 24 51, jusqu’au 28 juillet,  (relâche les 6 et 23 juillet):Marys’à minuit, 11 h, Pour Bobby, 14 h. À plein gaz, 16 h 30
Lectures et rencontres autour de l’œuvre de Serge Valletti  à 19H

Les trois solos de Serge Valletti sont publiés aux Éditions de l’Atalante.

 

 

L’Oiseau migrateur de Dorian Rossel (à partir de six ans)

Festival d’Avignon

L’Oiseau migrateur de Dorian Rossel (à partir de six ans)

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 Le Théâtre jeune public n’est pas en reste, au Festival, dans le in comme dans le off et il figure en bonne place dans la programmation proposée par la Suisse, avec cette pièce conjuguant simplicité et  densité poétique. Sur le plateau nu, deux blocs noirs – piliers ou porte ouverte- vont bientôt se couvrir de dessins tracés en continu à la craie par le comédien et la comédienne. Avec un fil tendu, ils auront défini l’espace avant de dérouler l’histoire d’un garçonnet et d’une fillette, le temps des vacances. Une amitié enfantine et éphémère  pour une aventure dans les marécages avoisinants, la rencontre avec une tortue pour l’une et un oiseau pour l’autre….

 A l’aide de graffitis aux lignes épurées, produits en direct et bientôt effacés, chacun raconte sa version, d’abord en silence et en dessins, puis avec des mots. Leurs narrations se répondent comme en miroir et le décor bascule, révélant toutes les faces ornés des blocs, brouillant les pistes de ce scénario à entrées multiples. Finalement, posés dans une équilibre instable, ces éléments déconstruisent l’histoire qui finit elle aussi en suspens.

 Dorian Rossel fait théâtre de tout et de rien : un sac plastique devient l’oiseau blanc qui s’envole ; des éponges créent l’univers aqueux du marais où les pas s’enfoncent dans un bruit de succion… C’est avec des adaptations, le film La Maman et la Putain et celle d’un roman Oblomov de Gontchravov que le Genevois s’était fait remarquer en 2014 au festival off. Il y revient avec deux spectacles* dont ce beau conte moderne, sans prologue ni conclusion, sans morale ni didactisme, où, avec un minimum d’effets, il suggère plus qu’il ne démontre et laisse aux enfants de quoi rêver autour de cette proposition ouverte.

 L’Oiseau migrateur est présenté à Théâtr’enfants, un lieu dédié aux enfants pendant le festival : avec une programmation concoctée par Eveil Artistique, Scène Conventionnée jeune public. Cette structure développe toute l’année des projets artistiques à Avignon et dans les environs, depuis 1983.  Elle s’apprête à changer de nom à l’automne pour devenir Le Totem. 

 Mireille Davidovici

 Théâtr’enfants, 20 avenue Monclar, Avignon . T. : 04 65 00 02 31 jusqu’au 26 juillet, relâche le 14 et 21 juillet.

 *Laterna Magica (voir Le Théâtre du Blog), une autobiographie fictionnelle d’Ingmar Bergman est présenté hors  sélection suisse, au 11 Gilgamesh Belleville.

 

Ouverture d’une annexe du GITIS au Théâtre de l’Atalante, Paris

Ouverture d’une annexe du GITIS au Théâtre de l’Atalante, Paris

 Serguéï-Genovatch-et-ses-élèvesLe GITIS (Institut National des arts du théâtre) est le plus ancien établissement de formation théâtrale de Russie. Son histoire commence en 1878 comme l’école de musique et de théâtre  qui, cinq ans plus tard, fut  désignée comme « Institut musical et dramatique ». De 1891 à 1901, y enseigna Vladimir Nemirovitch Dantchenko dont toute une promotion forma, en 1898, la première troupe du Théâtre d’art qu’il dirigea avec Constantin Stanislavski.

Mais c’est avec Vsevolod Meyerhold  qu’il prend le nom  de GITIS. Apres avoir créé à Petrograd les premiers cours de mise en scène en Europe (1918-1919), Meyerhold s’installa à Moscou.  Et la fusion de l’ancienne école avec les Ateliers supérieurs nationaux de théâtre qu’il organisa, donna naissance au GITIS en 1922.
Sous l’égide de ces grands noms du théâtre russe,  cet établissement n’a cessé de se développer et de multiplier  les disciplines enseignées. Les maîtres les plus renommés y ont été invités à enseigner. La célèbre pédagogue Maria Knebel, élève de Mikhaïl Tchekhov et disciple de Stanislavski, y a développé la méthode de l’analyse par action. Parmi les anciens élèves du GITIS : Jerzy Grotowski, Anatoli Vassiliev, Eimuntas Nekrosius. Et en est sortie une promotion formée par Piotr Fomenko et qui devint une troupe qui enchanta l’Europe entière. 
L’annexe de cette grande école de théâtre qui s’ouvre maintenant à Paris, à l’Atalante, propose des master-classes, dirigées par des professeurs du GITIS, consacrées à la formation des acteurs. On sait que traditionnellement, l’art de l’acteur est au centre de l’enseignement de la mise en scène en Russie. Une  masterclass de deux jours avec Serguei Genovach, actuel directeur du Théâtre d’art de Moscou Anton Tchekhov et ancien élève de Piotr Fomenko, il dirige depuis 2004 le département de  mise en scène. Suivra une autre masterclass de dix jours avec Oleg Koudirachov, un des plus célèbres professeurs du GITIS assité de Natalia Chourganova, professeur de mouvement scénique et danse, spécialiste de contact improvisation.
Traduction du russe en français)
Il y aura une présentation publique des esquisses réalisées.

Béatrice Picon-Vallin

Premier stage du 11 au 24 novembre. 84 heures. Prix : 400 €. Admission : C.V. à envoyer à : latalante.gitis@gmail.com ou par courrier à Théâtre de l’Atalante, 10 place Charles Dullin, 75018 Paris.
Renseignements : www.theatre-atalante.com

L’Orestie d’Eschyle, traduction de Bernard Chartreux, mise en scène de Jean-Pierre Vincent

L ORESTIE

L’Orestie d’Eschyle, traduction de Bernard Chartreux, mise en scène de Jean-Pierre Vincent

 La trilogie fondatrice du théâtre grec, donc de notre théâtre, avec: Agamemnon, Les Choéphores, Les Euménides et la seule qui ait été conservée entière mais sans le drame satyrique qui suivait. Ces trois pièces sont parvenues jusqu’à nous parce qu’elles sont devenue tout de suite des classiques, reproduites dans les morceaux choisis des écoles. Ce sont les Lagarde et Michard de l’Antiquité qui l’ont sauvé…

Donc, même si l’on relativise la primauté du texte dans le théâtre grec du cinquième siècle comme le fait Florence Dupont dans L’Insignifiance tragique qui a elle-même traduit Agamemnon (L’Arche éditeur), ces pièces existent, toujours aussi fortes. Bernard Chartreux a appuyé sa traduction sur celle de Peter Stein dont on avait pu voir, entre autres, la mise en scène de cette trilogie à la Maison de la Culture de Bobigny en1981. Pourquoi passer par lui ? Parce qu’il a résolu, dans sa langue, l’équation nécessaire entre exactitude et lisibilité, avec la concision nécessaire, mais moins évidente en français à cause de tout notre outillage grammatical ! Peter Stein a juxtaposé la traduction des noms grecs des diverses déesses concernées par l’affaire: on  gagne donc du temps et l’attention du spectateur. Niké, la victoire, Atè l’aveuglement, Ubris, l’orgueil tout aussi aveugle, Némésis, la vengeance des dieux, Diké, la justice humaine…

Nous redécouvrons dans cette mise en scène d’abord avec Agamemnon que la pièce ne traîne pas en considérations annexes. Le gardien qui guette depuis dix ans les feux annonciateurs de la victoire a eu tout juste le temps de gémir sur l’attente, que la lumière lui parvient. Plus tard, le discours de séduction de Clytemnestre ne met pas longtemps à entraîner le vainqueur, quoique réticent, quoique redoutant le sacrilège, à fouler le tapis de pourpre réservé aux dieux. Poussé à la faute !

Dans ce match en trois sets, Eschyle donne le premier point à Clytemnestre : elle a vengé sa fille Iphigénie, a assuré son règne et celui d’Egisthe. Quant à Oreste, son fils, est hors jeu : en exil. La suite de la trilogie va consacrer la défaite des femmes et du féminin en général. Les Choéphores  (les porteuses de libations) vont pleurer sur la tombe d’Agamemnon, mais «  ce ne sont que des femmes », et quand Oreste revient, soutenu par son ami Pylade  et fléchit devant le meurtre de sa mère, il emporte de justesse le second point. Car tout n’est pas gagné : reste à débarrasser ce matricide, des Euménides qui le harcèlent. Elles voient la relégation totale des anciennes déesses et du matriarcat. Athéna, prudente mais maligne, ajoute sa voix au premier tribunal humain qui n’a pas su départager et elle fait pencher la balance du côté d’Oreste qui sera gracié. Les anciennes Érinyes vengeresses ne seront plus que de bienveillantes protectrices du foyer : maigre consolation…

Cette trilogie dit sans cesse que la démocratie et la justice sont une affaire d’hommes. Athéna doit son autorité au fait qu’elle n’est pas née d’une mère… Alors, comme le dit Jean-Pierre Vincent : « On en a pris pour vingt-cinq siècles ». C’est ça, la démocratie : elle reste toujours à construire. On pourrait parler quant à sa mise en scène, de ligne claire : rien n’est laissé au hasard, tout est maîtrisé, précis, à l’économie. Un constant et léger surlignage accompagne le rythme allegro de la représentation et contribue à décaper les contradictions et les enjeux du texte. Léger ? Le trait est parfois appuyé : d’autant plus drôle et bien ajusté, jetant des ponts allègres entre Eschyle et notre actualité. Voyez cet Apollon en complet veston mordoré et sa gestuelle macronienne…  Saluons les costumes et la scénographie, simples, soignés et efficaces et les jeunes comédiens de la troupe. Remarquables en vieillards dans le chœur d’Agamemnon, prudents et bons vivants sans caricature, porteurs de la parole du peuple et de celle des dieux. Et ils rajeunissent dans la seconde pièce quand ils jouent Oreste et Pylade. On aura vu une formidable Clytemnestre et des Euménides tourmentées et troubles à souhait, inquiétantes.

Bref, les jeunes comédiens sortis de l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg ont fait la preuve qu’ils n’ont plus besoin d’école et qu’ils ont déjà acquis, entre de bonnes mains, une remarquable maturité. Il y a trois pièces, l’une d’une heure quarante, les deux suivantes d’une heure dix chacune, avec des entractes suffisants. Le spectateur ne serait donc pas du tout maltraité si le gymnase du lycée Saint Joseph offrait des sièges moins rudes (cela vaut pour la plupart des lieux du festival in). On aimerait une reprise, mais c’est le propre des promotions sortantes des écoles : chacun va faire sa vie…

Christine Friedel

Gymnase du lycée Saint-Joseph, rue des Teinturiers, Avignon,  à 14 h,  jusqu‘au 16 juillet.

Hen, création et mise en scène de Johanny Bert

Festival d’Avignon :

 Hen, textes de Brigitte Fontaine, Perrine Griselin, Laurent Madiot et Pierre Notte, création et mise en scène de Johanny Bert

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Photo Christophe Raynaud de Lage

Ce corps-là est fabriqué de pièces et de morceaux, changeant, transformable, outré ou réduit par l’artiste Eduardo Felix : un objet incroyablement sensuel. Il a avec lui, tout de noir vêtus, main dans la main, Johanny Bert et Anthony Diaz. Manipulateurs ? Ils l’animent, le/la font entrer dans la vie et avec quelle intensité ! Hen est devant, en toute fluidité, comme un masque pour l’acteur qui lui donne sa (belle) voix en direct. Difficile de faire plus vivant, plus physique que ce théâtre d’objets, accompagné ici par Guillaume Bongiraud, au violoncelle et Cyrille Froger, aux percussions : des présences fortes, attentives, malicieuses, parfois ironiques, en réponse à ce qui se passe dans le castelet.

Johanny Bert donne ici une nouvelle facette à son art de travailler avec les objets, pour employer un mot simple et d’inventer à chaque spectacle un rapport neuf et juste entre les vivants, les marionnettes, l’espace, les matériaux et la musique. Sa patte ? Une capacité à se réinventer, sans capitaliser sur une forme qui serait une signature. Hen éblouit par une agilité et un rythme musical sans temps mort. La poupée fait corps comme jamais avec son acteur, traversée par sa voix : une nouvelle voie pour Johanny Bert, modeste et ambitieuse. Un spectacle dur et tendre à la fois. À voir et à partager.

Christine Friedel

Théâtre du Train bleu, 40 rue Paul Saïn, Avignon, à 17h10, les jours pairs jusqu’au 24 juillet. T. : 04 90 82 39 06.

R.F.I. et France-Culture : les radios font leur festival

 

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jardin du musée Calvet

Festival d’Avignon

R.F.I. et France-Culture : les radios font leur festival

Haut-parleurs des auteurs, la radio capte l’éphémère des lectures qu’un public, nombreux, aime à fréquenter dans les jardins ombragés de la Cité des Papes. R.F.I. pendant huit jours, à 11 heures, au jardin de la  rue de Mons, nous livre les écrits en langue française venus d’Afrique ou d’autres coins du monde, présentés par Pascal Paradou et mis en lecture par Armel Roussel. France-Culture, au musée Calvet, sous les vieux platanes déjà admirés par Chateaubriand,  se saisit de  Nos Odyssées de l’espace et de l’esprit et Blandine Masson, directrice des Fictions, présente son programme.

Ces médias sont fortement engagés dans la défense des écritures contemporaines : France-Culture passe ainsi une centaine de commandes par an à des écrivains, et R.F.I. organise depuis cinq ans un prix récompensant un auteur francophone, avec, à la clé, des résidences d’écriture et une visibilité auprès de théâtres partenaires.
Avignon est l’occasion d’élargir le public d’autrices et d’auteurs inédit.e.s ou trop souvent resté.e.s confidentiel.le.s et de prolonger cette écoute en différé ou en direct sur Facebook.

CELLE QUI REGARDE LE MONDE

Jardin de la rue de Mons
© Pascal Gely

Ça va, ça va, le monde ! RFI

Ce cycle de lecture donne une autre couleur au thème du festival 2019, L’Odyssée, avec des histoires de guerre et de migrations moins héroïques que celles d’Homère : les dieux se sont tus, semble-t-il. Le Béninois Sedjro Giovanni Haunsou nous conte, en sept mouvements, les voyages sans retour des candidats à l’exil. Dans Les Inamovibles,  il y a ceux qui meurent, ceux qui dérivent sans fin et, au pays ceux qui attendent d’hypothétiques retrouvailles. Alternant scènes chorales et récits intimes des morts-vivants, la pièce ouvre des espaces poétiques vers des no man’s land incertains.

 Le lauréat du Prix RFI 2018 (voir Le Théâtre du Blog) invente «  une vraie langue avec une vraie colère », comme l’invoque l’un de ses personnages. Sans oublier des traits d’humour qui contribuent à la vitalité de cette écriture. « Je parle de la migration à partir de ceux qui restent, dit-il. Les gens finissent par s’enfermer dans l’attente de ceux qui sont partis. » Cet auteur a mis en place à Cotonou des dispositifs pour faire entendre de nouvelles voix africaines avec des festivals et un portail de diffusion internet : benicrea.net.

Avec Celle qui regarde le monde, Alexandra Badea met en scène une adolescente, Déa, qui s’ouvre au monde au contact d’Enis, un jeune Syrien fuyant son pays en guerre. Repoussé par la France et sans papiers, il cherche à gagner l’Angleterre. Elle l’aidera mais ses rêves se heurteront à une société sur la défensive, incarnée par un commissaire de police qui s’avère à la longue plutôt compréhensif.

 Conçue pour être jouée dans des classes de lycée, la pièce s’inspire de la rencontre avec des migrants à Paris et à Calais et d’échanges avec des lycéens: « Je les ai encouragés à poursuivre leurs rêves », dit l’autrice franco-roumaine constatant le découragement des élèves et de leurs professeurs face à l’avenir. Destiné à ouvrir les yeux des jeunes gens sur les problèmes du monde, le texte montre l’éveil de Déa à la réalité et à la nécessité de ne pas abdiquer. Et elle se révolte « A l’école, on nous parle de performance. » (…) « On nous prépare à rejoindre l’armée des adaptés. » (…) « C’est une langue rouillée.  On peut encore rêver dans ce monde ? » se révolte-t-elle. Organisée en séquences dialoguées alternant le tête-à-tête Déa/Enis et l’interrogatoire de la jeune fille par le policier, cette pièce, d’une grande efficacité, ne mâche pas ses mots et atteint avec justesse son public. Cette lecture est  interprétée par Léa Romagny, Thomas Dubot et l’acteur syrien  Rami Rkab.

 Les créations de France-Culture en public

La Mort d’Achille, une pièce inédite de Wajdi Mouawad, est lue pour la première fois sous la houlette du réalisateur Alexandre Plank. Nous avons le plaisir d’entendre la prose imagée d’un auteur qui a signé plusieurs textes inspirés des Tragiques grecs. Ici, il nous convoque devant la dépouille d’Achille : «Troie en flammes, grands oiseaux noirs dans un ciel charbon ». L’heure est au deuil chez les Grecs malgré leur victoire.

Autour du mort, les héros chantés par Homère vont se remémorer par bribes les épisodes de cette guerre de dix ans sous le regard neuf d’un écrivain d’aujourd’hui. La brouille entre Achille et Agamemnon, la mort d’Hector sous la lance d’Achille, les massacres des Troyens…  « Que s’est-il passé dans cœur de ces guerriers, dit l’auteur, lorsque, grâce à la ruse du cheval de bois, ils ont fait face à des enfants, des femmes et à l’ensemble des civils troyens ? » « Cette question a fait ressurgir le spectre des massacres de Sabra et Chatila » (…) « Il m’est apparu évident que, pour les Grecs de cette époque comme pour les miliciens chrétiens libanais de 1982, il a existé un instant de folie qui n’a eu de cesse de se reproduire selon les mêmes gestes, dans la même chorégraphie macabre. »

Ulysse met en doute l’existence et la responsabilité des dieux après les meurtres et viols auxquels se sont livrés les vainqueurs :  « Crois-tu qu’un dieu est venu retenir notre folie ? Quel dieu ? Il n’y avait que des hommes. S’il y avait un dieu il devrait s’en aller ».  Il essaye d’arrêter le massacre ordonné par Agamemnon : « Une nouvelle loi est là, la réconciliation. Ce jour-là, le monde proclamera la victoire des Grecs. » Mais il ne parviendra pas à changer le cours des choses. Le monde ne sera pas sauvé.  En une heure, La Mort d’Achille donne un éclairage contemporain à ces vieilles histoires dans une prose concise et poétique qui garde quelques traces de son lointain modèle.

Adama Diop prête sa voix à un Agamemnon inflexible, face à Jérôme Kircher (Ulysse). Sofiane Zermani fait renaître Achille de ses cendres avec des problématiques d’aujourd’hui. Amira Casa, qui joue Tétis et Xantos le cheval d’Achille, mêle sa voix à celle d’Adama Diop pour des chants funèbres, complétant les musiques d’Issam Krimi.

Sobre et d’une grande clarté, la pièce fait dialoguer les morts et les vivants. Chaque protagoniste y allant de son récit et de son point de vue. La mort d’Achille est-il imputable  à l’aveuglement des hommes, comme le pense Ulysse ? ou à « Apollon l’infaillible »,  comme les autres veulent le croire, dont Achille qui dialogue avec lui ? Pour Wajdi Mouawad, il n’y a pas de doute.

Mireille Davidovici

 

Ça va ça va le monde, jusqu’au 18 juillet, à 11 heures, jardin de la rue de Mons, Avignon. (entrée libre).
 Lectures diffusées sur les antennes de R.F.I. tous les dimanches à 12h 10 à partir du 28 juillet. Fréquence Paris R.F.I. 89 FM ou en  direct sur Facebook.

Les Créations de  France-Culure en public, du 11 au 20 juillet, c20 heures ou 22 heures 30, Jardin du musée Calvet, 65 rue Joseph Vernet, Avignon

Les Inamovibles est publié par Théâtre Ouvert ;

Du même auteur :  lecture de Nuit Bleue à la Chartreuse de Villeneuve-lez- Avignon le 20 juillet à 11h30

Celle qui regarde le monde est publié par l’Arche éditeur

 

Ma Colombine de Fabrice Melquiot, mise en scène et interprétation d’Omar Porras

Ma Colombine de Fabrice Melquiot, mise en scène et interprétation d’Omar Porras

Crédit photo : Ariane Catton Balabeau.

Crédit photo : Ariane Catton Balabeau.

Le rire, tel est l’objet, l’accessoire, et jusqu’à l’esprit même de l’art, de l’esthétique et de la philosophie de ce mime et comédien mais aussi metteur en scène. D’origine colombienne, il se souvient du temps où, écolier à Bogota, il demanda à son maître l’autorisation de sortir de la classe pour pouvoir se soulager, ce qu’il lui refuse et lui dit de s’en sortir seul. Ce qu’il fit aussitôt, de manière à la fois naturelle et triviale, pour cause d’extrême urgence. Mais il devint la risée de tous ses camarades, objet de moqueries et de sarcasmes, d’autant qu’on l’obligea à se changer  et à mettre une robe de fille… Ainsi commence cette épopée enfantine, irisée d’ombres et de lumières, du plus jeune âge jusqu’à une maturité tout juste acquise, au moment du départ pour Paris. La clé peut-être de son destin de ce saltimbanque, mime et comédien qui aima se déguiser et se travestir, avant de devenir un grand metteur en scène suisse.

 Fabrice Melquiot a écrit ce monologue pour Omar Porras, à partir de sa propre biographie. Aussi Omar est-il appelé, à l’occasion, Oumar Tutak, nom d’un petit double fictionnel qu’on peine à départager de l’adulte… Ce récit d’un voyage poétique avec l’écrivain Ma Colombine – un nom, un thème, un personnage, un pays originel tant aimé- est aussi la rencontre heureuse d’Omar Porras avec un poète curieux de la culture de son ami. Mais aussi un conte, à la fois lunaire et solaire, habité de personnages mythologiques, animaux sacrés et plantes miraculeuses : un véritable songe éveillé.

 Pour l’interprète lui-même, il s’agit d’un acte poétique, un solo avec le public comme seul partenaire, pour la mise au jour des pays divers qui envahissent l’artiste, changeants et vifs comme les rivières d’argent des légendes d’antan.Un corps en danse et en transe poétique : Omar Porras est une manière de lutin, de figure féérique, un esprit de la terre et du ciel, proche d’Ariel dans La Tempête de Shakespeare… Images littéraires, métaphores poétiques, musique des mots avec  allitérations et assonances- auréolés d’un accent latino-américain. Même s’il reste colombien dans l’âme, au service de la musique, du rythme et de la  respiration.

 L’acteur sautille, joue des mains et des bras, se courbe puis se redresse, raconte, imagine, inventorie tous les sons et les images du monde qu’il a rencontrés, se mouvant tel un serpent, rampant, se contorsionnant, toujours alerte et énergique. Accroupi sur un rocher dominé dans la nuit par une lune majestueuse, à l’ombre d’un arbre  au printemps dont les fleurs s’illuminent parfois, en ajoutant de la joie à la joie. Révélation d’une conscience littéraire et éveil au monde quand il arrive à Paris. Pour lui,  la scène est un espace sacré propice à toutes les réincarnations. Avec un jeu exigeant et après un travail rigoureux où il donne la part belle à l’esthétique même du geste… 

 Véronique Hotte

11. Gilgamesh Belleville, 11 boulevard Raspail ,Avignon. T. : 04 90 89 82 63, jusqu’au 26 juillet à 11 h 40, relâche les 17 et 24 juillet.

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