La Veilleuse, Cabaret holographique, écriture, magie et mise en scène de Valentine Losseau et Raphaël Navarro

 

La Veilleuse, Cabaret holographique, écriture, magie et mise en scène de Valentine Losseau et Raphaël Navarro

Sous un dôme de toile, dressé à l’entrée du CentQuatre à Paris, on découvre sur une petite scène, une chaise vide flanquée d’une servante : cette ampoule nue, montée sur pied qui veille sur le plateau une fois les spectateurs sortis. Aujourd’hui, elle brille encore vaillamment dans ces lieux désertés ou, au mieux, occupés par la colère. En anglais, on la nomme ghost lamp : lampe-fantôme. Pour conjurer le sort et détourner la mise à l’isolement des artistes en mars 2020, Valentine Losseau et Raphaël Navarro ont rallumé cette veilleuse et appelé des amis à les rejoindre : non pas en chair et en os, mais en trois dimensions sous forme d’hologrammes, pour une mise en scène de leur absence.

 Des fantômes non moins présents et talentueux se succèdent dans un cabaret d’ombres et de lumières. Et les effets spéciaux qui les accompagnent font penser, par leur inventivité, aux mises en images du réalisateur de télévision Jean-Christophe Averty,  précurseur de l’art vidéo … Une suite de numéros à commencer par les tours de magie traditionnelle de Yann Frisch : «Je suis un hologramme », annonce-t-il escamotant  une balle, ou la veste de son costume, comme par enchantement. Puis, le temps d’une chanson, Yael Naim, sort de son corps et, en dialogue avec ses doubles, se démultiplie en quatre voix. La danseuse Kaori Ito imprime dans l’espace les traces de ses mouvements, figés sur son passage, comme autant de spectres en suspens. Les chanteuses de Birds on a Wire : Dom La Nena et Rosemary Stanley se vaporisent en petits nuages mousseux, des oiseaux virevoltent et se posent sur les lignes d’une portée musicale. Ces êtres de lumière sans véritable densité physique arrivent à nous capter et une fois l’œil exercé à ce nouveau mode de perception, on entre dans le jeu.

 A la fin, quand la magie s’arrête, nous voyons avec étonnement que la scène est minuscule et que les artistes virtuels qui semblaient grandeur nature, font la moitié de leur taille. Pire, la chaise qui paraissait aux normes, a la hauteur d’un siège de poupée… Nos sens sont trompeurs et l’art du magicien consiste à les prendre en défaut. Mais, s’étonnent les metteurs en scène, le public oublie vite l’artifice et prend ces images pour argent comptant sans éprouver le malaise que provoquent les humanoïdes et dont parle le roboticien japonais Masahiro Mori dans La Vallée de l’étrange. Une sensation que nous avions eue avec le spectacle éponyme de Stefan Kaegi et Thomas Melle (voir Le Théâtre du Blog).

Créatrice d’illusions, la compagnie 14:20 n’en est pas à ses premiers hologrammes. Dans sa mise en scène de Faust de Wolfgang Goethe à la Comédie-Française (2018), il y avait des effets spéciaux sidérants : corps en apesanteur ou escamotés, objets volants et dans l’opéra de Carl Maria von Weber, Der Freischütz  (2019), des esprits immatériels se manifestaient…  Mais ici, ces procédés optiques créent une impression de réalité et les metteurs en scène utilisent cette technique de pointe comme un médium à part entière pour brouiller nos perceptions.

Raphaël Navarro et Valentine Losseau sont, avec Clément Debailleul, les co-fondateurs de cette compagnie et chefs de file de la  «magie nouvelle ». Ils disent, en préambule de leur Manifeste pour une magie nouvelle: « L’art crée des doutes, questionne nos perceptions et nos certitudes ; il travaille sur notre identité. Quand le déséquilibre du réel est pensé comme un enjeu artistique, la magie s’éloigne du divertissement pour devenir un vecteur d’expression, d’esthétique et de technique. »  Ce mouvement né en France en 2002 compte aujourd’hui une centaine d’adeptes. « A sa source, disent ses initiateurs, une envie de se débarrasser de certains codes et de poser un nouveau regard sur le monde par le biais des différents éléments issus du cirque, de la magie traditionnelle et des nouvelles technologies. »

 Leur cabaret holographique s’inscrit dans cette veine mais, dans la situation actuelle, il apparaît aussi comme un pied-de-nez humoristique aux multiples captations de spectacle que l’on peut regarder chez soi. Il  rassemble le public pour rencontrer l’absence-présence des artistes, boutés hors des théâtres. Et, dans une année qui a vu une rapide dématérialisation des rapports entre les gens, ces figures spectrales, confinées dans les ordinateurs de la régie, surgissent comme des diables hors de leur boîte, donnant au spectacle un petit air de mélancolie.

Faisant fi des interdits, Valentine Losseau et Raphaël Navarro  inventent ici un nouveau mode de représentation, à l’instar des acteurs d’Édimbourg, bannis par les Calvinistes au XVI ème siècle ou de ceux qui, en France au siècle suivant, n’avaient pas le droit de parler sur scène: un privilège réservé à  la Comédie-Française. «On s’est plongé dans l’histoire des interdictions, précise  Raphaël Navarro, c’est ainsi que s’inventèrent le cabaret, le gromelot, les spectacles de marionnettes, la distribution de textes écrits au public…»

Autre innovation: La Veilleuse est à géométrie variable et « On peut adapter les échelles aux lieux, explique le metteur en scène. » Le spectacle se décline en trois formats : l’un pour plateau, en taille réelle, qui fera la réouverture du Cent Quatre dès que possible. La version dont nous avons vu, un extrait de vingt-cinq minutes, conçue pour petites salles est un modèle castelet, de 2 m x 2 m pour jouer dans les hôpitaux, les E.H.P.A.D. les prisons… De plus, il s’inscrit dans une économie nouvelle: vendu à la journée, il peut être représenté plusieurs fois, ce qui permet, même avec une jauge limitée «covid», de toucher un grand nombre de spectateurs et de renflouer la billetterie.

Les artistes prestigieux rassemblés par magie dans ce cabaret virtuel nous offrent des numéros d’une densité telle qu’on en oublierait leur absence. Au terme de la représentation, leurs reflets s’élancent dans des saluts holographiques. De cette période étrange qui les a mis hors scène, ils pourront longtemps encore témoigner, au-delà de leurs retrouvailles avec le public. Puisse cette sentinelle, comme on appelle aussi la servante, veiller sur l’avenir bien incertain du spectacle actuel !

Mireille Davidovici

Représentation pour les professionnels vue  au Cent Quatre, 5 rue Curial, Paris  (XIXème) T. : 01 53 35 50 00.

 

 

 

 

 

 


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Les Voyants sont allumés d’Eva et Victor

Les Voyants sont allumés d’Eva et Viktor

Crise sanitaire oblige, les artistes ont dû trouver d’autres moyens pour: montrer leurs œuvres. Les captations théâtrales ont envahi les plateformes… un ancien procédé de certaines chaînes de télévision: des représentations, comme celles de la Comédie-Française, étaient même retransmises en direct dans les salles de cinéma… qui ont dû aussi fermer leurs portes. Dans un monde sans contact, le numérique a vite et tristement pris le contrôle de nos vies jusqu’à vampiriser l’offre culturelle.

La magie n’échappe donc pas à ce profond séisme et, encore plus que d’autres spectacles, elle a besoin d’un vrai contact avec un public pour que l’illusion opère. Mais une ribambelle de pseudo-magiciens s’est lancée dans des spectacles virtuels via des plateformes numériques… Un effet de mode et une pratique avec son lot de médiocrité, que l’on souhaite éphémère! Et ne parlons même pas de ceux qui se contentent de copier le travail des autres ou de se filmer dans leur chambre à moitié rangée…

Malgré cela, les vrais artistes s’en sortent plutôt bien. Ainsi Luc Langevin a créé un dispositif scénographique dans son studio de tournage où il fait jouer les illusions avec l’espace. Eric Antoine, lui, mise à fond sur l’interactivité et le festif. Caroline Marx (voir Le Théâtre du Blog) fait retransmettre son spectacle Girl Power depuis le cabaret Oh ! César à Paris et Dani Lary rejoue Retro Temporis, sa dernière création…

La pratique du mentalisme fait actuellement figure d’exception avec, entre autres, Les Voyants sont allumés. Une fois connectés à zoom, nous sommes plongés dans l’Exposition Universelle de Paris en 1900, emblème de la Belle Epoque et de l’Art nouveau. Eva et Viktor réalisent des expériences de télépathie. Comme d’autres célèbres couples: Talazac et la voyante Mickaella, Roskoff et Foska, la jeune bohémienne, Les Zancigs, Le professeur Dalmoras assisté par Mariska, Marguerite Larya et Henrys Dahan, Saltana et Georges Door Leblanc, Mir et Mirowska…

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Eva, la médium commence par établir le contact entre son époque (1902) et la nôtre. Elle demande aux spectateurs de préparer quelques effets personnels puis apparaît et disparaît, tel un fantôme sur son divan. Puis Viktor et elle nous reçoivent alors, «en direct» dans leur salon*. Assis à une table ronde, ils convoquent les esprits pour entrer définitivement en contact avec leur public… à cent-dix-neuf ans d’intervalle. Viktor présente Eva: elle tiendrait ses dons de clairvoyance après avoir été victime d’un accident de voiture. Le couple propose de suivre quelques théories sur la télépathie puis Eva, les yeux bandés, devine, un par un, cinq objets personnels que des spectateurs exhibent devant la caméra de leur ordinateur. Ensuite, a eu lieu une expérience de divination avec les vingt-deux lames face dessous d’un jeu de tarot. Une dame est invitée à en choisir une et Eva devinera le nom de cette carte puis se livrera à un court exercice d’interprétation. Une expérience reconduite une seconde fois avec un autre spectateur et avec le même succès.

Viktor demande à quelqu’un de se souvenir du numéro d’une rue à une ancienne adresse. Il établit alors une connexion grâce à un fluide conducteur, en plongeant son index dans un verre d’eau et sa partenaire occasionnelle à distance en fait de même. Grâce à «la mémoire de l’eau à travers le temps!», Eva est invitée à fermer les yeux et à se projeter dans cette ville et cette rue, et à découvrir le numéro.  Que Viktor révèlera… déjà écrit sur un carton.

Eva écrit une prédiction qu’elle met sur une peluche dans le champ de vision du public. Le couple aime les objets étranges qui ont vécu quelque chose de spécial. Un inspecteur leur a confié les objets d’une affaire de meurtre. Un homme assassiné sur les bords de Seine sur lequel on avait retrouvé une clé de chambre d’hôtel. Viktor demande à une spectatrice de l’assister comme médium en devinant ce numéro de clé… qui se révèle alors gravé sur le porte-clés.

Puis Viktor montre alors un deuxième objet retrouvé sur la victime: une montre-bracelet. Il prie un spectateur de nommer une heure où a été commis le crime… et les aiguilles de la montre correspondent parfaitement. Le couple demande à quatre personnes quatre nombres de trois chiffres chacun. Une fois additionnés, le total correspond au nombre prédit par Eva et placé sur la peluche !

Viktor demande à une spectatrice de chercher sur sa « machine à communiquer sans fil » comme il dit (son téléphone portable), Google images.fr et de choisir  l’image d’un jouet en bois. Et Eva devine à distance ce qu’il est. Une expérience répétée une deuxième fois avec un jouet plus  actuel. Viktor conclut en souhaitant le bonsoir à chacun des participants, va retrouver son absinthe et disparaît dans le cosmos, tout en dansant une valse avec sa partenaire.

 Il a su construire avec Eva un spectacle avec un vrai beau travail sur les personnages et dans un contexte très marqué, avec des dialogues pleins d’humour et des effets judicieusement choisis allant en crescendo. Un mentalisme lié aux progrès techniques de la « Belle Epoque» résonnant avec la révolution numérique du XXI ème siècle. Pour e spectacle d’une heure, il y a eu quarante-cinq spectateurs apparaissant sous forme de mosaïque à ces artistes. Un dispositif technologique rappelant les écrans de surveillance quand chaque caméra filme un endroit précis d’un espace public ou privé qui est ici celui des spectateurs. En acceptant d’être filmés pour les besoins de l’expérience,  ils acceptent l’intrusion de ces mentalistes qui, tel le Docteur Mabuse (1) «contrôlent » les pensées collectives à travers les écrans et l’hypnose.

Eva et Viktor définissent leur spectacle comme du visio-mentalisme, une technique qui s’avère judicieuse en télépathie. La transmission de pensée aussi appelée: double vue ou seconde vue, est déjà une pratique à distance mais, à cause du contact physique impossible avec leur public, les effets gagnent ici en force et en mystère. Cette fragmentation spatiale a pourtant un effet pervers : elle brise la continuité de la lecture scénique  par un vrai public dans une salle, piégé par le champ de la vidéo et cela contribue à un détournement d’attention géant (en anglais: misdirection) qui peut affaiblir  ce que l’on perçoit d’une révélation. En effet, au-delà du caractère «mensonger» de l’image filmée, les changements de plan dus à l’utilisation de plusieurs caméras, peuvent rompre la dramaturgie de certaines expériences. Qui, pour une meilleure clarté de l’ensemble, devraient  être filmées en plans-séquences. En donnant l’illusion de la continuité, les opérateurs auraient moins la possibilité de recourir hors-champ à des subterfuges technologiques…

Sébastien Bazou

Visio-spectacle par zoom en mars d’une captation faite au restaurant Au Bougnat, 26 rue Chanoinesse, Paris (IV ème).

* Ce dispositif « voyeuriste » est au centre des Mille yeux du Docteur Mabuse de Fritz Lang (1960).

Visio-spectacle: https://www.youtube.com/watch?v=NRzkQnokvxY&t=1s

A lire, l’interview d’Eva et Viktor dans Le Théâtre du Blog. https://visiomentalisme.fr

 

De la matière dont les rêves sont faits d’Elisabeth Bouchaud, mise en scène de Grigori Manoukov et Elisabeth Bouchaud

De la matière dont les rêves sont faits d’Elisabeth Bouchaud, mise en scène de Grigori Manoukov et Elisabeth Bouchaud

Elisabeth Bouchaud, directrice du Théâtre de la Reine Blanche, autrice, comédienne et metteuse en scène, est aussi diplômée de Centrale et docteure en physique.  A la fois scientifique et artiste, elle a voulu, dès l’ouverture de son théâtre, offrir au public une programmation consacrée au monde du vivant, à l’Univers :  mettre le théâtre au service de la science. Mais aussi  créer un espace de rencontres poétiques et politiques entre  certitude et hasard !

La pièce questionne notre conscience face à l’inexplicable et à l’irrationnel! Elle laisse entendre leur pouvoir d’action dans la destinée humaine. Alors que la Terre entière traverse depuis plus d’un an, une pandémie encore aujourd’hui difficilement contrôlable et inouïe dans l’Histoire,  cette création résonne puissamment à nos oreilles. À travers le récit du destin d’un homme singulier et solitaire, possesseur d’un don, ce spectacle nous rappelle que nous sommes bien peu de choses… Mais pas seulement. L’écoute de l’autre, de sa joie, comme de sa souffrance,  ou l’entrée en empathie avec l’espèce humaine et ses mystères, peuvent procurer une force insoupçonnable !

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La fameuse phrase, Acte IV, Scène1 de La Tempête de Shakespeare citée en exergue : «Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves et notre petite vie est entourée de sommeil.» résonne en profondeur pour Elisabeth Bouchaud qui met ici en lumière la part dionysiaque des mystères de la vie. Depuis la nuit des temps, l’image du guérisseur comme celle du magicien, nous fascine, et pour la construction de ce seul en scène et son contexte dramatique, l’autrice s’est emparée de cette figure universelle. Nous sommes au début du XX ème siècle. Une ferme à l’abandon ou une cabane ? À l’intérieur, un homme en tenue de paysan, allume une bougie et s’agite. Pressé, il rassemble quelques affaires pour «partir d’ici et au plus vite…». Il y a urgence ! Dès le début, une tension prend corps. Qui est-il? Un  érudit un peu sauvage, un misanthrope, un marginal, un vagabond, un ermite ou un poète? Il semble porter un lourd passé: coupable d’un acte peu recommandable ou atteint de folie? Tenu en haleine, le public, restreint vu les consignes sanitaires, entre en contact avec cet homme étrange et son monde, en proie à une intense agitation mentale. Guérisseur célèbre, il n’a jamais su d’où lui venait son don …

À l’instant où la pièce commence, les années ont passé et lui «ne veut plus de contact avec les gens. L’espèce humaine, j’ai déjà donné. » Autre point trouble, l’allusion faite à un certain docteur Janek. Leur relation ne semble pas être au beau fixe : «Lui non plus ne m’a pas oublié. Apparemment. Et il est venu jusqu’ici où je n’étais, moi, jamais venu avec lui, j’en suis sûr… enfin presque…». Mais aussi «cette fille », celle de Janek?  Dans ce monologue, les liens amoureux ont également leur place, de façon fragmentaire à l’image des multiples facettes de la vie de ce guérisseur tantôt proche d’un dieu,  tantôt d’un diable.

Elisabeth Bouchaud réussit à élaborer une parole dramatique en résonance avec le tempérament bouillonnant et le destin hors normes de son personnage. Dans ce drame, le protagoniste et les situations portent en eux un caractère souvent  énigmatique. Les situations sont à l’image de fragments arrachés au vécu, échos de la part mystérieuse du personnage et de son existence, de son don aussi dont il ne connaît pas lui-même l’origine… Langage théâtral rythmé, discours dramatique cassé passant de la confidence au soliloque, de l’interpellation à l’emportement, il provoque en nous émotions et interrogations.

Paul Hourlier nous fait entendre une Gnossienne d’Érik Satie mais là encore en rupture, puisque jouée à l’orgue, dense et mystique! Tout comme, pour la lumière, son choix esthétique pour un clair-obscur magnifique et renforçant la tension de l’atmosphère. Ce traitement de la musique et de l’éclairage, un des points forts de cette mise en scène, évolue au rythme de l’histoire. Et finit par laisser jaillir une clarté à la fois éblouissante et apaisante. Mais dommage d’avoir opté pour une scénographie trop réaliste. Le texte à la forme classique suscite subtilement l’imaginaire du lecteur ou du spectateur, et aurait mérité plus d’originalité. Ce qui n’excluait pas une mise en scène sobre, visiblement souhaitée par ses auteurs.

Cette parabole offerte avec grâce et poésie est remarquablement interprétée par Grigori Manoukov. Diplômé de l’école dramatique du Théâtre d’Art académique de Moscou, cet acteur nous fascine. Et si l’on perçoit certaines longueurs ou répétitions, nous sommes surpris et émus par le jeu très physique mais aussi spirituel du comédien, perceptible notamment dans l’utilisation subtile qu’il fait de sa voix et ses tempos. Il donne une théâtralité très personnelle à ce texte sensible et riche, qui nous interroge sur la fragilité de notre condition humaine et sur notre liberté: «Crois-tu vraiment que nos humeurs, nos souffrances et ces corps, nos corps-mêmes, si fragiles, ne sont que des édifices complexes régis par les lois de la mécanique? Bon sang, non. Nous sommes bien autre chose. » Grigori Manoukov s’engage avec une intensité merveilleuse et totale dans cette cette relation avec ce don inexpliqué pour le meilleur et pour le pire ! 

Elisabeth Naud

Représentation  pour les professionnels  vue au Théâtre de la Reine Blanche, Paris ( XVIII ème).

Théâtre de la Reine Blanche en Avignon à partir du 6 juillet.

Périple 2021 par le Collectif Protocole

©CollectifProtocole

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Périple 2021 par le Collectif Protocole

Cinq jongleurs et une jongleuse ont conçu un projet original et tout terrain, caractérisé par leur présence itinérante dans différents territoires avec des rendez-vous d’étape. Ce voyage au long cours a débuté en mars  à La Brèche à Cherbourg, dans le cadre du festival Spring et se terminera en août, à Aurillac (si tout va bien !). Vingt-cinq points de chute prévus avec, comme fil conducteur, trois massues qu’ils se partagent. Celles-ci sillonneront ainsi la France, en passant par Le Mans, Alès, Saint-Martin-de Connée, La Seyne-sur-Mer, Lens…

 Dans chaque ville ou village, un jongleur de la troupe reste une semaine en résidence, avec un ou une invitée : une cartographe, un marathonien, un poète, une performeuse, une danseuse, un troubadour, des artistes, un marin, un documentariste… Pendant ce temps, les deux voyageurs arpentent le territoire en jonglant et proposant des événements.  En fonction de leur complicité, des rencontres et du terrain.  Pour clôturer leur séjour, ils retrouvent le gros de la troupe sur scène pour raconter, en public, leurs aventures  lors de ce qu’ils appellent : une « cérémonie de passation ».  Il s’agit pour ces « héros » de passer le flambeau – à savoir les trois massues – au prochain jongleur et à son invité qui partiront à leur tour pour une semaine d’errance.

A La Courneuve, le festival Rencontre des jonglages a permis à  quelques professionnels de découvrir Périple 2021, en assistant à une de ces cérémonies. Après un long préambule d’improvisations plutôt brouillonnes,  sont enfin apparus le circassien Paul Cretin-Sombardier et son acolyte, un artiste armé de bombes de peinture. Après une jonglerie clownesque en costume bariolé,  ces aventuriers ont laissé la place aux prochains voyageurs. Pietro Selva Bonino s’est vu transmettre les trois massues fétiches en attendant son invitée, Mélodie. Elle n’est pas venue seule mais accompagnée d’un troupeau de moutons : effet garanti.  On apprend que Pietro Selva Bonino va passer une semaine dans la ferme de La Courneuve avec cette bergère. Résultat de leur démarche,  le dimanche 18 avril à Garges-lès-Gonesse (Val-d’Oise)… Mais on peut aussi suivre au jour le jour, leurs pérégrinations sur: www.periple2021.com, Facebook et Instagram.

Le collectif Protocole a toujours affirmé sa volonté de  « questionner le jonglage à travers la composition instantanée». Avec notamment en  2012, Oneshot, un spectacle modulable selon les lieux d’accueil, de cinq minutes à quatre heures. Plus récemment, avec Monument en Partage, les cinq jongleurs et la jongleuse sont intervenus à La Courneuve avec plusieurs artistes pour construire avec les habitants, professionnels et responsables politiques, des projets d’aménagement du territoire… Au-delà des performances,  ils souhaitent, avec ce Périple, voir «le jonglage comme point de vue, pour créer une radiographie de la France en 2021». 

 Mireille Davidovici

Présentation pour les professionnels vue le 10 avril, dans le cadre du festival Rencontre des jonglages, Maison des jonglages, Centre Culturel Houdremont, 11 avenue de Général Leclerc, La Courneuve (Seine-Saint-Denis).

Le festival Rencontre des jonglages (voir Le Théâtre du Blog)  se limite cette année à un parcours professionnel avec trois spectacles et impromptus créés par des étudiants des Beaux-Arts de Paris et de l’Académie Fratellini. Les autres événements prévus ce printemps sont reportés du 10 au 12 septembre. 

 

 

Entretien avec Marylin Fox

Entretien avec Marylin Fox

-Enfant, vous étiez sensible à la magie et aux arts du cirque. Racontez-nous…

-Oui, ma grand-mère enregistrait des spectacles à la télévision que je regardais en boucle dans ma chambre avec grand plaisir. L’inconscient collectif ne m’offrait pas en effet l’espoir d’être magicienne ou clownesse pour faire rire et rêver les gens. Je me souviens encore m’endormant devant une vidéo de cirque et me rêvant en costume à paillettes, collants résille et bottes blanches, dresseuse d’otaries  amusant le public. J’en ris encore…

Un jour, mon voisin qui avait dix-huit ans vint frapper à ma porte : il organisait un gala caritatif au profit d’une association pour enfants trisomiques dont sa sœur faisait partie. Il avait un magicien au téléphone, un peu mode star à domicile qui voulait absolument participer à ce gala mais sa femme et partenaire était enceinte jusqu’aux yeux. Sa remplaçante, elle, peu sensible à cette cause, voulait être rémunérée. Sans même savoir  où  je m’embarquais, j’ai dit : « oui, oui, oui, j’y serai ! »  Le soir de la représentation, j’ai rencontré des magiciens des Hauts-de-France comme Christophe Rossignol, réputé pour son passage aux Magic Stars de Monte-Carlo, et au Plus grand cabaret du monde sur France 2 et Alain Mask, connu comme l’un des meilleurs magiciens en bulles de savons (avec cinq passages dans cette même émission). Ils m’ont dit ; tu es faite pour ça ! » Mais bon, nous étions en 2003 et j’avais seulement quatorze ans.

-Et alors ?

-Je n’ai rien lâché. Passionnée de magie, j’ai pu me faire une culture avec mon voisin devenu alors mon partenaire sur scène… comme dans la vie pendant dix ans. Je regardais des tours du matin au soir, j’allais aux conférences mais c’était lui l’artiste et je l’embêtais pour vivre cette passion à fond. Pour les vacances,  nous allions voir Hans Klok à Amsterdam, Christian Farla en Allemagne, et bien  sûr, rencontre inoubliable David Copperfield, le show de Criss Angel et la comédie hilarante de Mac King au Harrah’s à Las Vegas.

 

© Tom DPT

© Tom DPT

J’étais destinée à être une assistante à vie : le bon sens pour tous! Je perfectionnais les chorégraphies, m’occupais de couture, communication, écriture des textes et choix des musiques. Mais aussi des financements  et j’ai alors senti une grande frustration… J’avais vingt-quatre ans et  assez  de préparer les culottes des danseuses ! J’avais envie de parler, d’avoir un duo  à la Kalin and Jinger et de partager beaucoup plus que quelques minutes avec le public et hors des boîtes à magie sur scène. Quand j’ai décidé en 2014 de me lancer, j’étais encore professeure des écoles et avais fait des études de collaboratrice pour activités internationales. J’ai alors mis ces compétences à profit pour ma carrière  et tout s’est éclairé. Il y a bien eu des mauvaises langues mais il n’y aucun intérêt à en parler…

 En revanche, à mes côtés, j’ai eu Christophe Rossignol dès 2014, Boris Wild l’année suivante et Gérald Le Guilloux  en 2016. Leurs conseils précieux ont été d’une grande richesse pour moi et j’ai pu entrer au cabaret Katy Folies à Lens pour roder mes numéros : l’idéal. J’ai aussi passé une audition à l’initiative de Marine Roux et Enzo Weyne, pour devenir magicienne au Parc Astérix. Un rôle que j’ai obtenu avec grand succès et beaucoup de plaisir.

Il y a cinq ans, j’ai pu faire les Championnats de France et j’ai très vite intégré les plateaux des festivals et des close-up prestigieux pour lesquels les magiciennes sont recherchées. Et j’ai connu la sororité avec Agnès Descamps et Caroline Marx, des femmes au grand cœur originaires des Hauts-de-France comme moi. J’ai toujours côtoyé des clubs comme Le Nord Magic Club, L’Eventail, Magie en Flandres et vu le maximum de conférences. J’étais avide d’apprendre. Comme disait mon père, la chance ça se provoque et alors, je me suis dit : je vais me lancer, j’en ai le droit. Je suis donc allée voir Thomas Muselet qui avait beaucoup de succès auprès des magiciens et avec mes dernières économies, je lui ai commandé quatre photos pour ma communication. Alors partie un mois en Irlande avec Nicolas Plassard  (Le Monde de Félix) et d’autres amis, j’ai demandé en mon absence à Thomas de publier ces photos.

La bombe était envoyée et comme j’avais reçu beaucoup d’intimidations de personnes malveillantes, du genre : « une femme sur scène, ça ne parle pas », « les magiciennes sont toutes mauvaises », ou « tu ne sais que lever la jambe »,  je voulais juste signaler que cela ne m’avait pas arrêtée, bien au contraire.

 -Comment préparez-vous vos tours ?

-Je fonctionne beaucoup au ressenti. L’important : le message à passer  mais le choix du tour est secondaire. J’ai une culture assez vaste : grande illusion, close-up  et magie générale qui allie dextérité, rigueur, humour et confiance. Cela m’aide beaucoup au quotidien. Ainsi, j’aime partager des histoires et j’écris mes numéros surtout en fonction des demandes, de mon vécu et d’anecdotes. Puis je garde le meilleur. Un jour, nous étions toute une équipe pour un close-up prestigieux et j’ai été qualifiée de magicienne en «storytelling magic». En effet, je m’efforce de contextualiser le narratif dans l’actualité, les tendances et le réel pour faire vivre les tours, dans un environnement familier à tous.

Quel que soit le  numéro effectué, je dois établir une crédibilité et instaurer un climat de confiance. Et pour les spectacles pour enfants, même si je me présente en magicienne sortie d’un conte de fées, je dois humaniser ce que je suis et mon univers. Sur scène, j’ai réinvesti toutes mes connaissances acquises quand j’étais enseignante: comme apprendre surtout à lâcher prise et à accueillir l’imprévu, tout en gardant en tête le timing. Quand je fais monter un spectateur sur le plateau (certainement, l’exercice que je préfère), c’est improvisé : j’ai prévu des choses mais, même quand on est télépathe ou mentaliste, essayer de savoir à l’avance ce qui va se passer est contre-productif : l’autre est forcément imprévisible…

J’apprécie ces imprévus et les vois comme un cadeau… Et une opportunité d’emmener la scène là où je ne l’avais pas prévue. Bref, cette impro est révélatrice de mon lâcher-prise, sur scène et en-dehors. Quand il est écrit et professionnellement réalisé, chaque spectacle est différent. Si j’ai besoin de compétences techniques, fabrication sur mesure et  conseils précieux, une seule adresse : la boutique Climax ! David et Thibaut, des magiciens au service des magiciens, font des miracles, me comprennent et soutiennent mes projets : un petit café et on trouve une solution : je les adore ! Et en plus, j’habite à moins de trente minutes de leur atelier !

 J’ai commencé par les grandes illusions et  j’ai connu à mes débuts Dani Lary, David Copperfield et d’autres incontournables… Côté écrits et esquisses, je reste une fanatique de James Hodges qui  a marqué  notre art pour des générations. Et puis ma sensibilité féminine m’a orientée vers Norbert Ferré avec qui j’ai eu la chance de collaborer pour Magev : il communique tellement de joie de vivre et d’amour.  C’est LA magie généreuse et on en redemande. Comme sans hésiter : Carlos Vaquera, un magicien, poète, philosophe, un être complexe et si attachant, d’une grande sensibilité. On aime le voir sur scène, le lire et l’entendre parler des heures.  Côté humour, c’est l’indémodable compagnie du Tarmac, un trio infernal qui me fait toujours autant rire.

Thierry Marion qui programme le festival de Bourg-de-Péage m’a appelé l’an dernier pour le présenter avec la compagnie du Tarmac, j’étais aux anges… comme une chanteuse apprenant qu’elle va faire un duo avec son artiste préféré! Plus récemment, j’ai ressenti une grande fierté en suivant le parcours de Florian Sainvet et Léa Kyle, deux jeunes Français humbles et créatifs, reconnus mondialement. Ils sont au service l’un de l’autre et quand je les regarde, j’ai l’impression que magie est l’anagramme d’amour. Ils s’aident l’un l’autre mais aucun ne s’efface au profit de l’être aimé. Ils progressent ensemble et c’est un excellent présage pour la  suite, quand se maintient l’admiration mutuelle générée au moment de tomber amoureux. A mes yeux, ce sont les meilleurs magiciens de la vie : ils ont tout compris…

 -Quels styles vous attirent ?

 -J’adore les tours où, avec un essai de retour aux sources de cet art, on met l’accent sur la présentation et l’expérience émotionnelle que doit vivre le public. Comme avec la «magie bizarre» qui commença à la fin des années soixante, puis qui se développa surtout en réaction  à l’illusionnisme classique.. Ancienne enseignante, j’aime beaucoup la littérature pour la jeunesse, les contes et cette magie est parfaite pour  leurs univers.  Proche d’une certaine  théâtralité, elle se rapproche d’un art qui accorde une place plus importante à l’histoire racontée, qu’en prestidigitation traditionnelle : ici, l’effet illustre l’histoire mais en illusionnisme traditionnel, l’histoire illustre l’effet. Plus de «truc » mais on emmène le spectateur dans des univers fantastiques. L’illusionnisme n’est plus alors l’objet unique du tour, mais, devenu outil, il s’insère dans un ensemble plus complexe. Je suis aussi très bon public et fascinée par la magie nouvelle qui a un vrai  plus : elle  associe illusionnisme, cirque, danse, musique et arts plastiques. Le public est sous le charme… Normal: on attend cela de la magie dans sa globalité,  même sans magicien.

Yann Frisch a tout de suite été  remarqué : j’ai assisté au choc de sa tête sur la table où étaient posés sa tasse et ses balles : il y eut un long silence  dans le public de magiciens qui étaient déconcertés… De la vraie magie : arriver à les surprendre! Ce jeune homme transmet, partage, invente sans cesse un art d’une immense puissance, celui que nous révèle cette magie nouvelle.

 -Vous êtes sans doute aussi influencée par d’autres arts ?

 -Oui bien sûr. Françoise Hardy a dit récemment à France Inter : «Je n’aurais pas pu écrire, si je n’avais pas autant souffert en amour… Écrire, c’est toujours la sublimation d’une douleur et a quelque chose de transcendant. Ça soigne provisoirement et on est très heureux après. » Je dirais que pour la magie, c’est pareil. Nous naissons tous avec plusieurs blessures mais vécues à des degrés différents. La plus grande influence artistique se situe au plus profond de moi et les blessures émotionnelles stimulent la  l’imagination. L’enfant qui est en moi participe beaucoup à mes créations artistiques. Cette petite fille a encore une infinité de choses à m’apprendre.

Je suis influencée à chaque instant : les disciplines artistiques nous entourent. Dans les vêtements, l’architecture ou même dans vos aliments. Le tout serait de savoir où cela s’arrête et où cela commence : l’artiste doit être d’abord un créateur ! Sinon, n’importe qui pourrait prétendre l’être dans tous les domaines. En effet, l’art est subjectif et nous l’interprétons grâce à nos cinq sens. Mais il reste avant tout une production, il est réfléchi et il existe toujours un message dans mes tours… Celui que j’ai voulu faire passer, si le public est ému alors le pari est réussi !

 -Un conseil à de jeunes  artistes?

 -N’ayez pas peur de vous perdre en chemin: c’est nécessaire. Si votre passion est envisagée comme un métier, prenez en compte les sacrifices de la vie, les mariages ratés des copains, les dimanches en famille, le côté chronophage de cette passion. Faites des études, soyez patients et humbles, apprenez à maîtriser réseaux sociaux, stratégies commerciales et communication.
Etre un bon magicien, c’est bien mais dommage si personne ne le sait! Et il y en a trop de  talentueux mais pas assez reconnus à leur juste valeur et peinant à joindre les deux bouts. C’est mon côté factuel, que je tiens de mon papa ! Mais je dirais aussi: faites un métier qui vous passionne et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie.

 -Et la magie dite «actuelle» ?

 -En « présentiel » avec masque et distance sociale ou par écran interposé, elle n’est pas idéale et le mot est faible! Depuis le 11 mai dernier, j’ai repris le travail avec engouement et détermination. Quand je suis seule en scène, ce métier est plus un mode de vie, une vocation et je ne peux vivre sans. Il n’a pas disparu mais a changé de place : derrière l’écran pour des tutos mais aussi dans les centres de don du sang, dans les établissements scolaires, les E.P.H.A.D. et centres sociaux, la magie  est plus qu’« essentielle ».

 On ne juge pas ce que l’on ne connaît pas: j’ai donc pris des places pour voir en zoom quelques spectacles de copains. Le show d’Eric Antoine reste une fête à son image et  un bon moment de plaisir et de folie, avec la participation du public excité et déguisé. En compagnie de son personnage fou, qu’il peut, seul, incarner. Avec Eric, la magie est un prétexte et pour lui, le principal est de rendre les gens heureux. Et je me retrouve beaucoup dans ses choix.  Je salue aussi le travail de l’équipe de Nestor Hato, très pro avec de vraies surprises et une belle réalisation, mais aussi le courage de mon amie Caroline Marx qui a présenté en entier et à distance  son spectacle Girl Power . Et j’ai hâte de découvrir en vrai, Lord Martin et Tom des père et fils Lionel et Tom…

 -Il y a toute une culture dans la magie…

- Oui mais cela dépend de ce que vous entendez par le mot : culture. En philosophie, il désigne ce qui est différent de la nature et en sociologie, ce qui est commun à un groupe d’individus et qui le soude. Donc  l’appris, le transmis et l’inventé. Ainsi, pour nous, elle me semble indispensable, sinon nous passons à côté de notre art et importante surtout aux débuts, comme dans toute discipline. Ensuite il faut s’en détacher pour créer son propre univers, son identité, un peu comme un peintre ou un musicien.  Ce  réservoir évolue dans le temps et selon les échanges : il faut donc aller aux concours et conférences, pour ne pas perdre le fil de la vie magique. Cette culture  aux  manières distinctes d’être, de penser, agir et communiquer entre magiciens, est très importante. Et celle, dite « générale »  me semble être un vrai plus. Curieux et instruits, nous avons beaucoup des chances de créer un numéro qui nous ressemble et non une reproduction d’un acte qui nous aurait marqués.

 -Et en dehors de la magie ?

 -Avoir une belle journée, même si toutes les conditions semblent réunies pour me la gâcher… Passer du temps avec les êtres aimés : la famille, les amis, les enfants,  les anciens et j’emmène partout Simone-Cookie, ma chienne. J’ai toujours choisi un logement pour accueillir mes colombes, lapins, et poules et je me sens sereine quand j’en suis entourée. J’ajouterais la lecture et l’écriture et puis évidemment la cuisine,  le sport, mais aussi parler avec les autres, aller au cours de danse d’une amie, voyager… Bref, tout ce qui nous apporte du bien-être.

Sébastien Bazou

Entretien réalisé le 23 mars.

Site de Marylin Fox. http://www.marylinfox.fr/

 

 

 

Oroonoko, texte et mise en scène d’Aline César d’après Oroonoko d’Aphra Behn

Oroonoko, texte et mise en scène d’Aline César d’après Oroonoko or The Royal Slave. A True History d’Aphra Behn (à partir de huit ans)

Aphra Behn (1640-1689) est une dramaturge professionnelle anglaise qui a écrit une dizaine de pièces : The Forced Marriage, The Amorous Prince ,The Dutch Lover, Abdelaze, The Town Fop… Mais elle est aussi l’auteure de romans comme Oroonoko Vers 1660, elle pourrait avoir voyagé jusqu’au Surinam où vivait une colonie anglaise et où était cultivée la canne à sucre,  ce qui lui aurait inspiré son célèbre roman. Mais elle fut aussi sans doute une espionne envoyée à Anvers par Charles II.

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En 1670 sa première pièce de théâtre The Forced Marriage fut créée à Londres. Dès lors, elle gagna sa vie en écrivant des pièces de théâtre puis des romans, poèmes et de pamphlets. «Elle fut la première femme anglaise, dit Virginia Woolf, à vivre de sa plume et  mérite la reconnaissance de toutes celles qui sont venues après elle. » En 1688, un an avant sa mort, elle écrit son célèbre roman Ooronoko. Elle traduit aussi et fait publier le livre de Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes (1686), une vulgarisation de l’astronomie. Une intellectuelle de haut rang encore très admirée en Angleterre mais inconnue ou presque en France…

Aline César a eu l’idée d’adapter pour la scène Oroonoko, l’histoire d’un jeune prince africain, trahi et vendu comme esclave au Surinam alors appelée Guyane néerlandaise depuis sa colonisation au XVII ème siècle jusqu’à son indépendance en 1975, limitrophe avec le Brésil et la Guyane française. Un pays producteur de sucre, café, chocolat et coton destinés à l’Europe «grâce» à l’esclavage aboli en 1863. Aphra Behn, cette jeune écrivaine éprise de liberté et de justice se liera d’amitié avec un prince esclave. Vingt-cinq ans après, Aphra revient sur cette histoire qu’elle a vécue, quand elle avait une vingtaine d’années. Son père est mort pendant le voyage qui l’amena à séjourner là-bas sept mois,  ce qui va changer sa vie. Là-bas vit une petite de colons anglais dans le climat tropical très dur de la jungle amazonienne. Où arrive peu de temps après l’esclave Oroonoko, que tous les autres esclaves dans la plantation considèrent comme leur roi. Il lui racontera son histoire: prince de Cormantine, l’actuel Ghana, il est petit-fils du roi, mais sera trahi par son grand-père, un centenaire qui ne veut pas quitter sa couronne et qui lui prend sa fiancée, Imoinda, pour finalement la vendre comme esclave. Quelques mois plus tard, il est fait prisonnier par un capitaine négrier… Aline César met ici cette histoire en scène avec quatre comédiens accompagnés d’un musicien. Aphra Behn dans cette adaptation est à la fois narratrice et protagoniste. Il y a d’abord un chœur d’esclaves qui évoquent la longue traversée dans la cale du bateau puis un long récit/dialogue.

Et cela donne quoi ? Pas quelque chose de très inspirant malgré des thèmes aussi forts que l’exil, l’esclavage épouvantable, la révolte contre l’injustice, la confrontation à une autre culture.  Direction d’acteurs et dramaturgie médiocres: «L’ écriture, dit Aline César, est le moteur premier de ma démarche: c’est par l’écriture que je vais à la rencontre de l’œuvre et de la vie d’Aphra Behn. » ( sic !!!! ). On veut bien mais les dialogues comme la mise en scène sont tout à fait approximatifs, à la limite de l’amateurisme… Bref, ces quelque soixante minutes n’en finissent pas… Mais, comme nous avons été bien sages, nous avons eu droit, à la toute fin, à quelques assez belles images filmées là-bas mais que rien ne justifie. Soit une pirogue sur le fleuve longeant une côte plantée de palmiers…

© Nicole Miquel

© Nicole Miquel

Il y a heureusement Dramane Demble, un excellent musicien africain avec de merveilleux airs de flûte qui accompagne le récit  avec ses flûtes peules, n’goni, tâma, sanza et des samples enregistrés en studio : claviers de Yoann Le Dantec et guitares électriques de Yan Péchi.

Mais on l’aura compromis cette adaptation d’Ooronoko  ne vaut pas le détour, même si Aline César se jette des fleurs sans état d’âme: “Le spectacle est un grand poème théâtral, épique et musical. Les moments racontés alternent avec les moments incarnés et dialogués : le récit se construit à vue. Il est porté par des acteurs-narrateurs qui sont des porteurs (sic) de l’histoire et des personnages.” La chose a été subventionnée par entre autres par la D.A.C. de Guyane, le FEAC-Ministère de l’Outre-Mer, la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage, la Région Ile-de-France, Collectivité Territoriale de Guyane, la ville de Saint-Laurent-du-Maroni, le Théâtre de Macouria-Scène conventionnée de Guyane! Et tant pis pour cette classe de quelque jeunes vingt-cinq « primo-arrivants» de cinquième et troisième du collège Travail de Bagnolet auxquels cette représentation était destinée. Ils ont obéi à l’interdiction de ne pas ouvrir leur portable mais applaudi mollement et on les comprend…

Philippe du Vignal

Représentation réservée à des élèves du collège Travail Langevin de Bagnolet (Seine-Saint-Denis) et vue le 30 mars à l’Echangeur, à Bagnolet (Seine-Saint-Denis.

Sous réserves : le 11  avril,  Maison du Peuple, Pierrefitte-sur-Seine et le 7 mai, à Sevran.

Et à Saint-Laurent du Maroni, Camp de la Transportation,  du 2 au 7 novembre. Théâtre de Macouria-Scène conventionnée de Guyane, du 2 au 4 décembre.

 

Juventud, mise en scène et chorégraphie de Nicanor De Elia

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©Francis Rodor

Juventud, mise en scène et chorégraphie de Nicanor De Elia

Sous le signe de la jeunesse (juventud en espagnol), en référence au manifeste du Futurisme de Filippo Tommaso Marinetti qui prônait une esthétique de la vitesse et du mouvement, cette création se pose comme un appel physique à la liberté.  Sur un plateau blanc cadré de noir, cinq jongleurs jouent à se provoquer, se perdre et se chercher. Avec chacun, sa spécialité: grosse balle de Juan Duarte Mateos le premier à entrer en la scène comme un félin, petites balles pour Lucas Castelo Branco, anneaux souples de Gonzalo Fernandez Rodriguez et massues pour Nahuel Desantos et Walid El Yafi.

Mais ils échangent facilement ces objets à un rythme qui va crescendo, avec complicité et parfois un certain défi: les massues virevoltent d’un bout à l’autre de la scène; chacun s’empare des anneaux pour les vriller en couvre-chef extravagants, en porte-manteaux ou leur faire subir des transformations surprenantes. Il y a de la drôlerie dans l’air mais en fait, sous une fausse décontraction, peu de hasard… Solos, duos ou mouvements d’ensemble se succèdent avec des combinatoires géométriques très étudiées.

Sous un apparent désordre dans les jeux de scène, manipulations d’objets et affrontements dansés, règne ici une rigueur complexe, réglée au millimètre sur la création sonore de Giovanni di Domenico et les bandes passantes hypnotiques de Guillaume Bautista, projetées en fond de scène et au sol. L’esthétique stricte de Nicanor de Elia est fondée sur le noir et le blanc. Jonglerie et danse nous entraînent dans une spirale fascinante et on mesure à quel point ces disciplines peuvent se mêler intimement et avec beauté.

Depuis vingt ans, ce jongleur argentin, bruxellois d’adoption, œuvre à explorer la limite entre ces arts pour inventer un terrain de jeu commun. A Schaerbeek, une des communes du Nord de Bruxelles, il a créé avec d’autres artistes, Garage 29, un lieu de résidences et de recherches où chorégraphes et circassiens travaillent ensemble.  Juventud, prêt au début 2 020, n’a jamais pu être représenté!  Espérons qu’il pourra vite rencontrer son public.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 10 avril, aux rencontres professionnelles du Festival des jonglages, Maison des jonglages, Centre Culturel Houdremont, 11 avenue du Général Leclerc, La Courneuve (Seine-Saint-Denis).

Ce festival (voir Le Théâtre du blog)  se limite cette année à un parcours professionnel avec trois spectacles et impromptus créés par des élèves de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris et de l’Académie Fratellini. Les autres événements prévus ce printemps sont reportés du 10 au 12 septembre. 

 

 

 

 

Transe maître(s), texte et mise en scène d’Elemawusi Agbedjidji

Transe maître(s), texte et mise en scène d’Elemawusi Agbedjidji

 En ce «réduit de pays où une idée de liberté s’est brisée, où les habitants en sont encore à en chercher les éclats», quelque part dans une Afrique pas complètement décolonisée. En 2017, on pouvait lire à Lomé, capitale du Togo: « Ici, il est interdit de parler vernaculaire. » La France reste cette lointaine toile d’araignée avec Paris, au centre.  Et surtout l’école, universelle et uniforme. La France, c’est la langue et  donc l’hygiène.

Parler sa langue natale était sale, dangereux, «sauvage»: «Il est défendu de parler breton et de cracher à terre», selon une affiche d’une authenticité discutée mais qui renvoie à une pratique réelle des maîtres aussi républicains que rigides. Il fallait donc réprimer, édicter la règle et la faire appliquer en tapant sur les doigts des rebelles et en leur lavant la bouche au savon. Mais ça, c’était «avant». Et le 8 avril 2021 donc avant-hier, le Parlement a promulgué une loi soutenant l’enseignement des langues régionales et minoritaires, un trésor national qui risquait de disparaître. On espère que cette loi marquera la fin des hontes et des humiliations scolaires…

 

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Elemawusi Agbedjidji raconte une école où règne encore « le fils du maître », le « signal » : un collier fait d’objets répugnants, pilori portatif avec lequel le fautif ou la fautive devra vivre, jusqu’à le transmettre, comme on passe le mistigri, au prochain coupable de péché contre la langue officielle. Conséquence aggravante : l’objet peut être chargé d’un mauvais sort qui ajoutera la malédiction familiale à la honte scolaire et personnelle. Une pratique punitive et humiliante aussi universelle que l’école et que la domination d’un pays et de sa langue sur un autre. Donc, ce jour-là, le jour du drame et du commencement du monde, le petit Dzitri ne portera pas le « signal » : il l’a jeté dans le caniveau, rompant le tabou et déclenchant tout ce qui s’ensuivra.

 Le spectacle commence dans la nuit, celle du chaos initial ; une obscure divinité -forcément obscure- s’y ennuie et décide pour s’occuper, de créer le monde. Les Sept doigts de la main, divinités subalternes, apparaissent comme de vagues lueurs et se voient attribuer les ministères: Bismarck au Partage des terres, Jules Ferry à l’Enseignement national et Lilith à l’Environnement, « puisqu’elle est la seule femme et qu’il n’y a rien à foutre à ce poste ». Ensuite, sur le chant profond d’Athaya Mokonzi, apparaît l’école.

Camille Kunz a conçu une scénographie ludique et fluide qui permet tous les passages : le tableau noir devient boutique du village ou se fait oublier, une porte s’ouvre sur ce qui pourrait être un monde des morts en miniature, pâle et cendreux et se referme comme un cercueil. Cette porte encadre ainsi la lettre-récit d’un tirailleur sénégalais évoquant avec pudeur, sans insister, l’enrôlement des colonisés africains et le massacre de Thiaroys (le 2 décembre 1944, la réclamation légitime pour les démobilisés de toucher leur solde fut requalifiée par la hiérarchie militaire en rébellion, puis noyée dans le sang). Puis le décor passe à autre chose, emmené par un comédien vers un nouveau registre. 

Comptines, récits et légendes, scènes de la vie quotidienne : la pièce se joue avec malice des détours de la langue française, attrapée par son côté populaire et poétique, à commencer bien sûr par les refrains de l’école. Les plus âgés d’entre nous se souviennent de la chanson des tables de multiplication. Et Elemawusi Agbedjidji lui chantonne la grammaire et la grand-mère : Mon Tonson, Notre leurre, Ma Tassa, Votre leurre, Mes Téssé Et nos voleurs Sont les seuls adjectifs possessifs. Difficile de rendre compte de toute la richesse de la pièce avec ses apparitions insolites et sa narration bigarrée. Mais c’est une vraie réussite. Acteurs et actrices -coup de chapeau particulier à Astrid Bayiha (le petit Dzidri)- toniques et engagés, font rire souvent non grâce à un effet, mais  par la justesse de leur jeu et savent aussi créer des moments d’émotion : que demande le peuple ?

Il n’est pas si fréquent qu’un auteur mettant en scène son propre texte réussisse à lui faire donner tout ce qu’il a. Comme ici ou enfin, presque. Par superstition, on dira que la pièce « en a encore sous le pied » et pour une bonne raison : elle a fait un chemin, de lecture en lecture, de jury en jury, en prenant son temps, pour arriver à maturité. Le dialogue entre le dramaturge et le metteur en scène, le regard inattendu que celui-ci peut jeter sur la pièce, Elemawusi Agbedjidji l’a trouvé dans cette confrontation, de lectures à Théâtre Ouvert, au festival d’Avignon in, à l’E.N.S.A.T.T. à Lyon…) en résidences à Lomé, au festival Passages de Metz, à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, au théâtre Jacques Cœur de Lattes…). Un parcours exemplaire pour cette pièce avec les institutions dont la vocation est de mettre en lumière -on a presque envie de dire « mettre au monde » – les écritures dramatiques d’aujourd’hui. Belle inauguration à venir pour Théâtre Ouvert, Centre National des écritures contemporaines, dans sa nouvelle salle de l’avenue Gambetta (Paris XXe), remise à neuf sans rien larguer de son histoire : un théâtre populaire qui a pris goût à la francophonie dont les habitants du quartier, y compris le jeune public, attendent avec impatience la réouverture.

 Christine Friedel

A confirmer : les 14 et 15 mai au Théâtre des Deux Rives-Centre Dramatique National de Normandie-Rouen et à Théâtre Ouvert, en juin.

 Trans-maître(s), paru aux Éditions Théâtrales, a été lauréat des Journées de Lyon des auteurs de théâtre 2018, de l’aide à la création Arcena 2018 et du Prix Text’Avril 2019, finaliste du Grand Prix de littérature dramatique 2019. Il a été sélectionné la même année par le comité de lecture Troisième Bureau de Grenoble et par celui du Tarmac à Paris.

 

 

 

 

 

 

 

 

Abysses, texte de Davide Enia, traduction d’Olivier Favier, mise en scène d’Alexandra Tobelaim

Abysses, texte de Davide Enia, traduction d’Olivier Favier, mise en scène d’Alexandra Tobelaim

 Essentiel ou non essentiel, le théâtre ? À l’écoute d’Abysses, nous ne nous posons plus la question. Ce qui est dit ici, nous en avons vu des images au Journal Télévisé mais de plus en plus rarement ces temps-ci où la crise sanitaire cache tout. Ces bateaux gonflables orange bondés, ces gilets de sauvetage échoués sur une plage comme le corps du petit Aylan retrouvé noyé sur une plage, icône de nos émotions et de nos capacités d’oubli : cette réalité, ce grand cimetière qu’est devenue la Méditerranée, nous ne pouvons pas l’abandonner à une “actualité“ fugace mais toujours là, chaque jour et nous lui devons une parole.

Davide Enia (quarante-sept ans) acteur, metteur en scène et dramaturge italien, considéré comme un représentant de la deuxième génération des auteurs du théâtre-récit, raconte ce qu’il a vu à Lampedusa et comment il a eu la force de revenir encore, et encore, assister à un débarquement. Assister vraiment, aider, ne serait-ce que par son témoignage. Il écoute les travailleurs de la mer qui, chaque jour, sauvent des vies ou n’y parviennent pas. C’est La Loi de la mer, le roman dont il  a tiré Abysses : se porter au secours de toute vie en péril. Parfois, il faut trier, aller à l’efficacité donc vers celui qui a le plus de chances de survivre.

 

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Le sauveteur professionnel qui ne s’encombre pas d’idéologie, nous décrira dans tous les détails l’entraînement intensif dont il a besoin pour accomplir sa tâche. Le pêcheur nous racontera l’amertume de remonter une bonne pêche… mais alourdie d’un corps qui fera du bateau une «scène de crime» et le mettra pour au moins trois semaines en quarantaine. Comment vivre, alors ?  Davide Enia évoque un fossoyeur qui travaille en silence  et taille des petites croix de bois pour chacun des corps qu’il a soigneusement enterrés, faute de pouvoir leur donner un nom. Il paraît que l’administration a remis tout cela en ordre, avec codes et statistiques mais le respect dû aux morts y aura perdu. De plus en plus souvent, le narrateur viendra accompagné de son père et leur silence partagé leur permettra de se parler…

Qu’on ne cherche pas ici le spectaculaire… Dans une obscurité travaillée par les subtils jeux de lumière d’Alexandre Martre, Solal Bouloudrine porte seul le récit que soutient Claire Vallier (guitare et voix). Accompagnement, écho, contrepoint, ses interventions restent discrètes mais générèrent une basse continue inlassable qui touche juste. Lui, l’acteur, incarne le narrateur et s’adresse au public. D’un bref détour sur le plateau, d’une bascule de lumières, il fait une place au pêcheur, au sauveteur, avant de revenir face public et de reprendre le récit. Aussi simple que cela.

Mais c’est essentiel : ces paroles ont besoin de passer par un corps, un souffle, un temps, une fatigue. Cela va bien au-delà de l’information et de la lecture. Alexandra Tobelaim a mis en scène le récit de Davide Enia avec une probité parfaite. Ni effets ni pathos, l’émotion vient des faits racontés avec une égale pudeur chez l’écrivain, la metteuse en scène, le comédien et la musicienne. Maintenant, il faut que ce travail théâtral se trouve face à un vrai public et pas seulement devant un petit groupe de professionnels. Il est maintenant construit dans toute sa rigueur et, nous l’espérons, cela lui permettra enfin dans un futur proche, de respirer.

Christine Friedel

Représentation pour les professionnels vue aux Plateaux Sauvages (Paris XXème) le 30 mars.

Conformément à la volonté de transmission artistique des Plateaux Sauvages, Alexandra Tobelaim a donné en octobre dernier un stage de jeu intitulé Circulez ! ou Et si l’on s’empêchait de tourner en rond ? Photos de la restitution : lesplateauxsauvages.fr
À ne pas manquer dès que les théâtre rouvriront, les trois spectacles d’Alexandra Tobelaim qui dirige depuis l’an passé le NEST, Centre Dramatique National de Thionville-Grand Est. En tournée : Face à la Mère de Jean-René Lemoine (voir Le Théâtre du blog).

 

Projet V. par le Diptyque Collectif

 

Projet V. par le Diptyque Collectif

Cinq jeunes comédiens, vidéastes, musiciens et artistes : moyenne d’âge vingt-huit ans. Ils nous font vivre en une heure trente le quotidien d’un E.P.H.A.D. non pas comme des voyeurs ou des chroniqueurs, mais en interprétant ceux qu’ils ont rencontrés à la Maison du Grand Cèdre à Arcueil: «D’abord partie d’une histoire personnelle, la question de la vieillesse s’est rapidement imposée à notre collectif. L’idée: proposer aux résidents des ateliers de pratique artistique, pour nous immerger dans ces lieux qui restent en marge, même si cela nous effrayait.» Ils ont pu ainsi les filmer et les enregistrer, eux mais aussi leurs enfants et les soignants. Parallèlement à Projet V., ils ont réalisé un court-métrage au sein de l’E.H.P.A.D., avec les résidents, le personnel et des adolescents d’Arcueil (Val-de-Marne).

imagesDe cette maison, ils nous restituent l’environnement sonore, diffusé en plusieurs points du théâtre : musique de fond, bruits de cantine, râles et toux, glissement des pantoufles sur le lino, sonnette de l’entrée, émissions de télévision, voix artificielle de l’ascenseur qui s’ouvre et se referme, murmures des aides-soignants. Et, sur plusieurs écrans, des images panoramiques des couloirs, halls et salle à manger…

Se jouent ici de courtes séquences: conversation entre une fille et sa mère lors d’une brève visite, discussion entre un soignant et un résident, conseil de famille pour le placement de l’aïeule, récit d’un fils hésitant à faire entrer son père dans un E.H.P.A.D., souvenirs d’une vieille dame, dialogue entre un homme dur d’oreille et sa voisine de table… Beaucoup de scènes muettes avec la seule présence des protagonistes sous différents angles de vue. Et on assiste aux répétitifs déjeuners et dîners rythmant leurs journées ternes.

Les artistes ne cherchent pas à composer des personnages plus vrais que nature mais ont réécrit ensemble les gestes et mots qu’ils ont empruntés et ils les portent dans leurs corps jeunes, transposant seulement une amorce de mouvement, une lenteur, un tic de langage, un déséquilibre ou un trou de mémoire, sans vouloir imiter la vieillesse. Ils s’investissent dans leurs rôles, tout en gardant la juste distance et sans pathos. Ce qui leur permet de naviguer en toute liberté de l’ironie à la noirceur. Un simple élément de costume et les voici devenus un soignant courant dans le couloir, un enfant culpabilisé de quitter son aîné ou un vieillard écroulé dans un fauteuil.  Ils rendent compte ainsi de situations absurdes voire parfois cocasses et du décalage entre le monde extérieur et cette maison. Mais aussi de la monotonie et de la vacuité de ces vies recluses.

Et finalement, entre les lignes de ce documentaire décalé réalisé avant le Covid, une interrogation : pourquoi, malgré toutes les bonnes volontés et intentions, de tels lieux existent-ils? Une alerte de plus sur un problème que tout le monde connaît et que la crise sanitaire a cruellement révélé.

Après cette première représentation, le spectacle devrait se jouer à l’automne au Nouveau Théâtre de Montreuil et à la Reine Blanche à Paris. En attendant, le Diptyque Collectif prépare Logique des passions (titre provisoire): une installation immersive (vidéo et sons) d’après des textes de Stefan Zweig, Roland Gori et Anne Dufourmantelle.

Mireille Davidovici

Représentation vue  le 2 avril au Nouveau Gare au Théâtre, 13 rue Pierre Sémard, Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne)

 

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