Le Bonheur, texte et mise en scène de Tatiana Frolova, (en russe sur-titré)

 Le Bonheur, texte et mise en scène de Tatiana Frolova (en russe sur-titré)

A Komsomolsk-sur-l’Amour (Sibérie Orientale), une agglomération industrielle de 400.000 habitants, construite avant la dernière guerre par les prisonniers de goulags, Tatiana Frolova fonde en 1985 (donc six ans avant la fin de l’U.R.S.S) -elle a vingt-quatre ans- dans la petite salle d’un pauvre immeuble, le théâtre KnAM.  Sans aucun soutien financier, seulement aidée par quelques copains. Ce théâtre privé de vingt-cinq places, a gardé plus de trente ans après un public fidèle -et cela doit représenter un sacré défi au quotidien- pour cette compagnie qui ira aussi pour la cinquième fois au festival Sens interdits à Lyon.
Ce spectacle
créé à Besançon est une
sorte de théâtre documentaire qui se veut aussi une réflexion sur le bonheur. La metteuse en scène nous parle de la réalité des Russes qui ont vécu la peur d’être dénoncés par un voisin ou même par un proche. Et nombre de familles comptent sans doute encore à la fois des victimes de la surveillance politique omniprésente mais aussi des policiers et enquêteurs. Soit une évocation, avec des fondamentaux communs à tous, d’un passé que certains semblent regretter, du moins en partie. La formidable aventure de Gagarine avait donné un élan à toute une population.

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Bref, un court voyage au cœur des contradictions dans un immense pays. Comme le dit notre ami Gérard Conio (voir Le Théâtre du Blog), les Russes passent sans cesse d’un régime à l’administration très autoritaire, à un autre plus «démocratique » et ils ont en même temps une soif permanente de liberté. «En vingt ans, nous avons perdu non seulement la conquête spatiale, mais aussi l’idéalisme et la foi dans la coopération – les fusées de notre enfance ont rouillé et rappellent aujourd’hui les miradors du Goulag, comme un symbole de cette Russie où nous sommes de nouveau revenus.»  

Un des acteurs a aussi « des souvenirs très vifs de moments heureux de mon enfance : les beignets… Je marche dans la rue avec ma mère et je sais que je LA verrai bientôt : la machine à fabriquer des beignets qui frappe mon imagination. (…) Une femme formidable avec une coiffe blanche les attrape avec une longue baguette et les met dans un énorme cornet de papier, avant de les saupoudrer de sucre… Et avec ce cornet dans les mains, tu sors doucement dans la rue, et tu emportes avec toi cette odeur délicieuse…

Mais  il y a aussi des témoignages glaçants sur l’ère soviétique : «J’ai été arrêté le 13 décembre 1937. Ils m’ont amené dans le bureau de l’enquêteur et ils m’ont torturé pendant plusieurs jours, en exigeant que je signe des aveux, que je dise que j’étais un espion. Je ne pouvais pas signer ce mensonge… C’était de la torture à la chaîne. Les enquêteurs, Bolchakov et Pastanogov ne le laissaient pas sortir de la pièce, – ils lui ont donné à manger une seule fois en quatre jours- et ils l’empêchaient de dormir en l’obligeant à rester assis en permanence sur un tabouret. Quand il s’endormait, ils le frappaient. Ils avaient instauré un manège: sept agents se relayaient pour le frapper, en répétant : » Écris tes aveux… Tu vas finir par les écrire. »

« Mon arrière-grand-père Mikhaïl Loukianenko a été arrêté en 1937, et sans procès ni enquête, a été fusillé par le NKVD. Puis réhabilité soixante-six ans plus tard, mais l’État n’a jamais demandé pardon pour ce crime ni pour tous les millions d’autres… Il ne reste rien de mon arrière-grand-père, même pas une photo… Il a disparu, comme de la poussière, comme s’il n’avait jamais existé… Et c’est très douloureux… »

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Il y a ici, au-delà d’un devoir de mémoire, une revendication pour libérer les prisonniers politiques actuels : « Dans presque chaque famille, il y a eu des paysans dépossédés de leurs biens, des gens morts de faim au goulag, et tant que nous n’en prendrons pas conscience, tant que nous ne ramasserons pas ces ossements, au moins mentalement, pour les enterrer dignement, la Russie ne connaîtra rien de bon. Et c’est pour ça qu’on est empêtré comme ça, coincés entre le communisme d’hier et la dictature criminelle actuelle. » Suit une critique rapide du pouvoir en place : «Et regarde les députés… Qu’est-ce qu’ils font de tout cet argent ? Ils achètent des avions, des yachts, et des voitures, cinq ou six… À quoi bon autant d’argent ? Je ne comprends plus les gens aujourd’hui… »
Et le présent ne s’annonce pas vraiment radieux pour Tatiana Frolova : « Qu’est-ce qui nous est arrivé ? Pourquoi avons-nous choisi le confort plutôt que la liberté ? Pourquoi on ne rêve plus de la conquête spatiale, mais d’un réfrigérateur et d’un canapé ? Que restera-t-il après nous ? Un profil bidon sur les réseaux sociaux ? Huit paires de baskets ? Et pourquoi a-t-on si peur d’aimer ? »

Et il y a un court moment où, dans une vidéo, un journaliste met Poutine face à ses contradictions. « En 96, vous avez déclaré, je cite : «On pense tous que si on remettait de l’ordre, d’une main de fer… « Honnêtement, moi aussi parfois, je me dis que si on remettait de l’ordre d’une main de fer, on vivrait tous mieux, avec plus de confort et de sécurité. Mais en réalité, ce confort disparaîtrait très vite, parce que cette main de fer se mettrait rapidement à nous étouffer. » – Le Journaliste : « Elle a déjà commencé à nous étouffer ? Et Poutine conclut en 2021 : «C’est moi qui ai dit ça ? – « Oui, c’est vous, en 1996. » – « Je n’ai pas cette impression… » Et il y a ces phrases assez surréalistes de Volodine, président du parlement de la Fédération de Russie : «Tant qu’il y a Poutine, il y a la Russie. Pas de Russie sans Poutine. (…)Après Poutine, il y aura Poutine. »

« L’événement le plus important de ma vie, dit un des acteurs, a été la rencontre avec le théâtre KnAM, il y a 28 ans. Travailler avec des gens pour qui la création est plus importante que le souci de son petit bien-être personnel, créer des spectacles transgressant les traditions théâtrales, c’était un bonheur réel et sans fin, même si tout autour régnaient le chaos, la criminalité, la pauvreté.. Mais nous étions libres ! Et puis Poutine est arrivé. Notre théâtre était né comme une entité indépendante, en réponse à un système qui contrôlait absolument tout. Il n’y avait alors que des théâtres publics qui jouaient ce que le ministère de la Culture et les agents du KGB autorisaient. Sur scène, nous voulions jouer ce qui nous plaisait, ce qui nous semblait important. Et nous jouions, même si l’État refusait de nous aider. Et aujourd’hui, trente ans après, on nous dit : « Vous ne ferez que ce que nous autorisons, sinon, on vous enlève tout. Et si vous n’obéissez pas, vous irez en prison ». Du reste, on nous a presque tout repris. Sans s’en rendre compte, on s’est de nouveau retrouvé en URSS. »

Et à la fin, arrive une belle image de film de Gagarine recevant les dernières consignes, avant son vol spatial : de quoi nourrir la nostalgie, même et surtout chez ceux qui n’étaient pas encore nés à cette époque. En chœur, les acteurs disent avec une coloration tchekhovienne : «Chaque personne a une vie individuelle très courte et une vie collective très longue. Sa vie collective, c’est la vie de la nation (…) Cette entité permanente est composée non seulement d’individus vivants, mais aussi d’une grande lignée de morts qui étaient leurs ancêtres. Les morts sont les seuls maîtres incontestés des vivants. »

Tatiana Frolova semble avoir découvert avec délice, les merveilles de la technologie vidéo  et on peut la comprendre… Depuis vingt ans, les metteurs en scène européens en ont usé et abusé, le plus souvent sans grande efficacité. Elle filme donc un à un -mais elle aussi beaucoup trop-, ses acteurs assis au premier rang du public dont on voit en très gros plan sur un écran  leur visage. Quant au surtitrage, il s’y affiche aussi  ou est traduit directement par une actrice assise à une table côté jardin. Et on peut voir agrandis de petits objets filmés sur un rectangle de tourbe…
Quant aux textes sur la notion de bonheur, assez bavards, ils font souvent appel aux grands sentiments -ce qui n’a jamais fait du théâtre intéressant- et le spectacle part un peu dans tous les sens. La mise en scène conformiste manque d’unité mais il y a le jeu d’
une précision exemplaire, des plus anciens acteurs du KnAM: Dmitri Bocharov, Vladimir Dmitriev mais aussi de Guerman Iakovenko, Ludmilla Smirnova et Irina Tchernousova, tous impeccables. Et Célie Pauthe a bien fait d’inviter le Knam: Tatiana Frolova nous offre ici une belle occasion de voir comment on fait du théâtre à 11.000 kms de la France… Donc à ne pas rater.

Philippe du Vignal

          Du 12 au 16 octobre, Centre Dramatique National de Besançon-Franche-Comté.
Et au festival Sens Interdits à Lyon, du 23 au 30 octobre.

 


Archive de l'auteur

In Extremis, chorégraphie de Frédéric Cellé

In Extremis, chorégraphie de Frédéric Cellé

 Un paysage désolé apocalyptique: plafond crevé, gravats… gisent des corps recroquevillés dans un léger brouillard. Au loin, on entend mugir le vent et se fracasser les vagues.. Le gros de la tempête passé, six naufragés vont se relever des décombres. Hésitant, vacillant, ils reprennent possession de leurs membres ankylosés, ‘essayent à quelques acrobaties, explorent l’espace, s’approchent des autres, rejoignent le groupe ou s’en éloignent… Dans ce monde de l’après-catastrophe, une solidarité temporaire éclôt entre ces deux femmes et ces quatre hommes : les corps s’attirent et se repoussent. Etre ensemble ou seul ?

 A l’écoute des danseurs, la musique de Laake en nappes se fait percussive, une valse s’amorce… Anouk Dell’Aiere a imaginé une scénographie inspirée par des photos de Gregory Crewdson: un pendule fluorescent au bout d’un long fil et son mouvement régulier contraste avec les déplacements erratiques des artistes. Solos et pas de deux cèdent la place à des rituels collectifs qui ont tôt fait de se disloquer. Inclusion et exclusion… Frédéric Cellé  travaille sur les jeux de pouvoir et les tensions dans ce groupe d’acrobates mais aussi danseurs. Ils donnent une belle énergie à cette pièce qui traite de la renaissance du mouvement, après la période de léthargie que le monde vient de traverser. « Il faut que ça bouge, dit Frédéric Cellé. Sortir du chacun pour soi, partager.» Chaque individualité est mise en valeur : Arthur-Bernard Bazin et Juliette Jouvin forment un couple acrobatique étonnant et Louise Léguillon a su adapter son style à celui de l‘accro-danse, façon « dance floor » développée par le chorégraphe.

Scénographie, musique et lumières donnent une sauvage beauté à cet In extremis. Cette pièce confirme le talent du metteur en scène qui a en a déjà signé une quinzaine. Il prépare un trio La Valse de Newton, à partir d’un pendule géant de Newton. Après avoir réussi à remettre les les corps en mouvement, Frédéric Cellé se demande « comment suspendre le temps, parce qu’on est dans un monde qui va trop vite ».Ce prochain spectacle sera joué dans l’espace public, notamment en mai au festival Cluny Danse. Puis un peu partout avant, même si beaucoup de dates ont été annulées, pandémie oblige…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 7 octobre en avant-première, L’Arc, Scène nationale-Le Creusot, Esplanade François Mitterrand, Le Creusot (Saône-et-Loire) T. : 03 85 55 13 11.

Le 13 janvier, Théâtre municipal de Semur-en-Auxois  et 15 janvier, Théâtre municipal de Beaune (Côte-d’Or).

Le 1er mars, Maison de la Culture de Nevers (Nièvre); 31 mars, Festival Art Danse, Le Dancing Dijon (Côte-d’Or).

Le 7 avril, Théâtre-Scène Nationale de Mâcon (Saône-et-Loire)  et le 9 avril, Théâtre municipal de Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne).

Les 20 et 21 mai, Théâtre des arts, Cluny (Saône-et-Loire).

 

Voyage Chimère d’Ilka Schönbein, d’après Les Musiciens de Brême des frères Grimm

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© Marinette Delanné

Voyage Chimère d’Ilka Schönbein, d’après Les Musiciens de Brême des frères Grimm

 Dans ce petit cabaret, les musiciens du fameux conte ne vont pas revivre leurs aventures mais nous présentent leur chant du cygne, dans un dernier tour de piste, avant que la faucheuse ne les emporte…Entre les mains de la marionnettiste, dans cette revue à la fois drôle et macabre, ils tiennent à peine debout. «J’avais déjà rêvé de cette fanfare qui parlerait des vieux animaux de travail, dit-elle. Dans mon atelier, s’impatientaient une vieille chatte, une petite poule et un âne. » Bello, le chien, a été conçu avec un crâne trouvé dehors et deux squelettes de pattes. Trop fatigué pour chanter, il sera éliminé sans pitié…

Ilka Schönbein prête sa voix, ses mains et ses jambes parées de savants maquillages, à ses créatures pour des poses évocatrices. Henriette, la poule, élevée en batterie sans avoir jamais rencontré de coq, a trouvé l’amour dans le convoi qui l’amène à l’abattoir et se lance dans un flamenco endiablé devant son fiancé. Avec ses doigts, la marionnettiste réussit à faire danser les volatiles sur L’Amour est enfant de bohème de Carmen, interprété par la mezzo-soprano Alexandra Lupidi qui a aussi conçu l’accompagnement musical. Et sur son ukulélé, sa guitare électrique et son piano d’enfant, elle rythme le spectacle aux côtés d’Anja Schimanski (contrebasse et percussion). Des comptines  comme Le Coq est mort, entonné en guise de marche funèbre sous des parapluies, ou des chants populaires comme So stato a lavora racontant la vie harassante d’un mineur, ou encore le triste Schwesterlein de Johannes Brahms, donnent à la pièce un ton joyeux ou nostalgique. « La musique, dit Ilka Schönbein, nous guide dans tous mes spectacles et je guide la musique.»

Dans une esthétique jamais vulgaire, elle sait créer un univers en demi-teinte, entre comédie et tragédie. Et ses marionnettes qu’elle fabrique avec des matériaux de rebus, ont une étrange et sinistre beauté. « Les personnages eux-même, sont des déchets, dit-elle . Déjà morts ou qui ont l’occasion de réaliser, avant de mourir, leur plus beau rêve : échapper à leur sombre destin, en devenant artistes de cabaret.» 

Ainsi Rocky, l’âne qui voulait devenir rock-star, peut pousser sa chansonnette avant de s’écrouler… Et Mitsy, la vieille chatte libidineuse, va enfin revêtir une belle robe de bal et raconter ses aventures galantes. «Le spectacle a été conçu pendant la pandémie et  la mort à laquelle les protagonistes veulent échapper, les a rattrapés. »

Voyage Chimère, une métaphore de la condition humaine ou une réflexion sur la vieillesse? Avec humour et mélancolie, Ilka Schönbein évoque la maltraitance des animaux mais aussi celle des femmes et des hommes… Comme les autres créations du Theater Meschugge, ce Voyage Chimère mérite de poursuivre sa route…

 Mireille Davidovici

 Du 2 au 14 octobre, Théâtre des arts de la marionnette, 73 rue Mouffetard, Paris (V ème). T. : 01 84 79 44 44.

Les 16 et 17 novembre, Théâtre des Quatre Saisons Gradignan (Gironde) ; 19 novembre, Festival Marionnettissime, Tournefeuille (Haute-Garonne) ; les 29 et 30 novembre, Espace Pierre Jéliote, Oloron Sainte-Marie (Pyrénées-Atlantiques).

En Allemagne : Festivals Imaginale le 4 février, Stuttgart ; le 6 février, Mannheim  et le 11 février, Schorndorf.

 

 

 

 

 

Djénane, écriture et mise en scène de Blekéïr Djénane

Focus Magie

Djénane, écriture et mise en scène de Belkéïr Djénane

A neuf ans, il avait déjà une passion pour les exercices d’illusionnisme avec des cartes, dans le quartier des Halles ou à Saint-Germain-des-Prés à Paris. Belkheïr Djénane, dit Bébel le magicien, est devenu un spécialiste de ce que on appelle la cartomagie. On l’a vu au cinéma, à la télévision et au théâtre et il a été lauréat de la Colombe d’Or à Juan-les-Pins. Il a aussi conseillé le grand Yann Frisch, lui aussi carto-magicien (voir Le Théâtre du Blog).

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Ici dans la petite salle du Rond-Point, il emmène le public -malheureusement pas très nombreux comme dans beaucoup de salles- là où il veut ! Sur le plateau, il est assis à une table rectangulaire nappée de noir avec au-dessus, deux caméras pour retransmettre ses tours sur un grand écran. Le tout remarquablement éclairé! Traduisez: juste ce qu’il faut et pas n’importe où… la lumière étant un précieux atout dans la réussite des numéros  Mais nous devrons choisir entre voir Belkéïr Djénane bien là à quelque mètres de nous et l’image projetée en vidéo où, de ses seules mains (ou presque?), il travaille en expert incontestable avec les cartes. Entre autres -c’est mission impossible de tout raconter en détail, Belkeïr Djénane fait apparaître les quatre as qui sortent d’un paquet comme par miracle et qui se transforment en quatre rois, le temps d’un éclair, ou encore une dame de pique, sa préférée semble lui obéir, arrivant tout d’un coup dans sa main gauche qu’il a levée face à nous. La carte était bien quelque part mais où? En tout cas, semble-t-il, pas dans sa manche, puisqu’il ne porte pas de veste… Très impressionnant, puisqu’il réussit à nous faire douter -et comment! -de notre perception immédiate…

Un paquet de cartes très vite et majestueusement étalé par Belkéïr Djénane disparait d’un seul coup et il montre aussi vite un jeu de tarots d’où il réussira, entre autres tours, à faire sortir une carte du jeu précédent… Nous sommes fascinés, troublés, incapables de savoir quand notre mémoire n’a pas capté la minime mais pourtant cruciale, manipulation.  Même si, à de très courts instants, semble-t-il, la table ne semble pas seulement servir à poser les cartes… La magie est aussi fondée aussi sur un certains nombres de trucages et ce n’est pas d’hier… Le fameux vase grec du VI ème siècle avant J. C. -que l’on peut voir au Louvre- où on pouvait sans fin verser de l’eau, était muni d’un siphon! Notre ami Sébastien Bazou, grand spécialiste de magie (voir Le Théâtre du Blog),  sait tout de ces disparitions, réapparitions, envols, etc. mais n’en dira rien. Respectant la règle d’or chère aux vrais professionnels de la discipline. Une performance technique qui joue aussi sur la frustration et comme on en voit peu, sinon chez Yann Frisch…

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Anne Artigau qui a réalisé la mise en scène avec lui, «confie aux cartes le rôle principal, organise avec lui un voyage unique dans un effarant imprévisible.» (sic). On veut bien mais le début est un peu cahotant : Djénane se contente souvent de manipuler ses cartes sans dire grand chose: cela crée comme un vide et c’est dommage. Anne Artigau a imaginé aussi des projections sur grand écran en fond de scène avec de grandes baies vitrées par lesquelles on voit une vidéo de ciel bleu avec nuées noires dans un fracas d’orage . Il y  a aussi une voix off et une carte qui vole pour arriver,  bien entendu, dans la main droite de Belkéïr Djénane.

Tout cela parasite le spectacle et rien à  faire quand on voit un artiste aussi doué: l’un des meilleurs au monde dans sa spécialité, dit Sébastien Bazou, cette prothèse que constitue un écran, nuit forcément à la communication avec un public. Pourquoi -il  y avait la place suffisante- n’avoir pas utilisé juste le plateau pour réunir public et magicien? Et comment croire une seconde à ce charabia prétentieux: «Tels des entomologistes, ils interrogent la magie sur ses conditions d’existence: ils font des découvertes inattendues. Le simple retournement d’une carte peut exprimer le drame, l’impressionnant, l’humour, l’émouvant, dire le fond de son âme sans le secours des mots. Pour ce nouveau spectacle, Bébel et Anne créent une partition dramaturgique (sic) composée des sensations que dessinent les cartes. Avec pour inspiration, le rapport mystérieux et charnel que les cartes entretiennent avec Bébel! Bébel et la metteuse en scène Anne Artigau s’allient, pour faire voler en éclats les systèmes, peut-être même les lois qui régissent les tours, et ainsi, bâtir les fondements d’une pratique où l’effet magique est langage.» Tous aux abris…  Un peu de simplicité ne nuirait pas et non, les cartes en elles-même ne procurent pas de « sensations », non il n’y pas de partition dramaturgique, non l’effet magique n’est pas langage mais élément d’un spectacle… Mais qu’importe! Comme dit la Bible, « Et le vent les emporta, sans qu’aucune trace n’en fut trouvée. » Reste quand même ici un solide et brillant exercice de cartomagie et pour qui n’en a jamais vu d’aussi près, cela vaut le coup d’aller faire un tour au Théâtre du Rond-Point…

Et cela peut être une occasion pour tous les créateurs de réfléchir à ce que peut être un spectacle de magie ou ou autre où il faut absolument créer une parenthèse vécue dans un présent absolu -un tour chasse l’autre sans répit- et une sorte de rupture avec la vie réelle, pour créer un moment exceptionnel grâce à une volonté d’empathie… Comme ailleurs -mais ce n’est pas toujours le cas ici -il doit y avoir une unité dramaturgique, relevant de l’action, du temps et de l’espace… Ce qu’avait sûrement bien compris Belkéïr Djénane, quand il jouait dans la rue… Rien à faire, c’est toujours dans les vieilles casseroles qu’on fait les meilleurs spectacles. Et dans tous les cas, mieux vaut bien déterminer le lieu d’action- ce que tous les grands dramaturges ont senti depuis des siècles et ensuite harmoniser les modes de communication verbale, non verbale, spatiale, etc.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 16 octobre, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème). T. : 01 44 95 98 21.

*A suivre dans le cadre de Focus Magie: Que de bonheur dans vos capteurs, conception et interprétation de Thierry Collet, mise en scène de Cédric Orain,  du 19 au 23 octobre et du 26 octobre au 6 novembre.

Et Le Bruit des Loups, création et interprétation d’Etienne Saglio, du 3 au 23 novembre.

La Rue, d’après le roman d’Isroel Rabon, traduction de Rachel Ertel, mise en scène de Marcel Bozonnet

La Rue, d’après le roman d’Isroel Rabon, traduction de Rachel Ertel, mise en scène de Marcel Bozonnet

FRA - THEATRE - LA RUE

© Pascal Gély

Ce grand roman écrit en yiddish, aujourd’hui tombé dans l’oubli, relate l’errance d’un jeune soldat polonais démobilisé. Sans famille ni feu ni lieu, il divague dans les rues de Lodz, recherchant un emploi. Comme bien d’autres combattants au sortir de la guerre de 1914-18, il souffre de la faim, du froid et de la solitude… Juif, il se trouve exclu du monde du travail. Le spectacle baigne dans la culture yiddish de l’époque, qui s’est développée dans la mouvance du surréalisme mais a sombré avec l’élimination des juifs d’Europe. Cette chronique fictionnelle des bouleversements au début du siècle dernier qui accoucheront de la shoah, se situe au moment où se profile la catastrophe.

L’auteur se présente en ouverture du spectacle, pour ne plus réapparaitre: né en 1900 en Pologne, il a grandi à Lodz dans un milieu très pauvre. Orphelin comme son héros, il a connu une période d’errance. Devenu journaliste et romancier, il va alors être confronté à l’antisémitisme et se réfugie à Vilnius en 1939. Arrêté deux ans plus tard, il sera interné et assassiné au camp nazi de Ponary.

 Après ce prologue superflu, la pièce retrace l’itinéraire du soldat en déshérence dans les rues d’une ville industrielle… Une descente aux enfers, construite en différentes stations… Le jeune homme rencontre des personnages imaginaires issus de son délire. Ou réels ? On ne sait trop. Une petite fille, une jeune fille compatissante, une mendiante, un montreur de marionnettes ou les artistes d’un cirque ambulant…Marcel Bozonnet convoque l’art de la marionnette, du cirque et du théâtre pour nous plonger dans un monde halluciné, impression renforcée par les dessins animés blanc sur noir de Quentin Balpe, projetés en fond de scène et qui, légèrement bougés, représentent une ville fantôme, surplombée d’usines et d’immeubles.

Stanislas Roquette (le soldat) déambule sans but: sur son chemin,  des personnages, joués par des acteurs ou des marionnettes, le tirent un temps de son monologue. Lucie Lastella-Guipet vient le charmer de ses acrobaties, gracieuse sur un ballon ou dans sa roue Cyr et Jean Sclavis est le vieux marionnettiste juif, gardien de la tradition yiddish et directeur du cirque.

 Dans la scène finale, les acteurs plient bagage, les marionnettes de toute taille conçues par Emilie Valentin, retrouvent leur place dans le petit chariot du théâtre ambulant. La bien nommée compagnie des Comédiens voyageurs propose une aventure sensible et nostalgique dans un monde englouti par le chaos de l’Histoire. Les compositions électro-acoustiques de Gwenaëlle Roulleau jouées en direct, donnent du relief à ce cheminement d’outre-tombe. Mais cette adaptation insiste trop sur le monologue du soldat, au détriment des apparitions qu’il croise, même si elles font naître de jolies images au charme désuet. Et rappelle à notre bon souvenir Isroël Rabon, un auteur inclassable.

 Mireille Davidovici

 Du 15 au 25 septembre et du 5 au 10 octobre, Théâtre du Soleil, 2 route du Champ de manœuvre, Cartoucherie de Vincennes. Métro : Château de Vincennes ensuite navette gratuite. T. 01 43 74 24 08.

La Rue est publié par l’ Edition Julliard

LUCA GIACOMONI Hamlet

LUCA GIACOMONI  Hamlet

Vous avez bien lu : ce LUCA GIACOMONI Hamlet (sic), adapté du chef-d’œuvre théâtral absolu, est avant tout le fait de ce metteur en scène qui dirige douze acteurs professionnels et non-professionnels. Et il propose dans une note d’intention aussi bavarde que prétentieuse, « une partition théâtrale et musicale et le matériau d’une réflexion sur le rapport au réel, et le point de départ d’une recherche théâtrale sur l’invisible. » ( sic)   Après Iliade (2016), créé avec le centre pénitentiaire de Meaux, et Métamorphoses (2020), avec la Maison des femmes de Saint-Denis, des spectacles que nous n’avions pas vus,  Luca Giacomoni a collaboré avec des personnes ayant eu des expériences dites psychotiques. «Hamlet, dit-il, travaille la question de la perception du réel, les frontières invisibles entre vrai et illusoire – matériau éminemment théâtral, mais que le spectacle aborde, aussi, littéralement, à travers les expériences vécues de ses interprètes. Construit comme une symphonie en trois mouvements, mêlant récit et musique, cet Hamlet fait du plateau le laboratoire d’une interrogation vivante sur le sens même de l’expérience théâtrale ». Mais Luca Giacomoni mélange tout, les acteurs rament et bien entendu, le spectacle  du genre très laborieux, fait du sur-place pendant deux heures et demi.

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Et sur le plateau nu où il y a une véritable brocante : baignoire, tapis persan, lustre,piano, grande table en bois, miroir ancien, fauteuil… Luca Giacomoni pense que ces objets sont métaphoriques mais quelle illusion! Et nous n’avons rien vu de tout cela, qu’un inutile et encombrant bric-à-brac qui ne sert en rien à revisiter la célèbre pièce. La pauvre Ophélie est attachée à des câbles élastiques dont elle essaye de se délivrer, Gertrude a un bandeau sur les yeux,  Nathalie Morazin chante en s’accompagnant aupiano, piano dont elle enlèvera ensuite tous les panneaux qui peuvent s’enlever puis allongée au sol, frappera les corde avec un petit maillet ! Bon… Côté musique, c’est un petit cocktail pas très convaincant: valse, un air de Ligeti semble-t-il, un peu de pop et du Vivaldi: cela ne mange pas de pain…

Comme tous les acteurs ont un très mauvaise diction, sauf bien sûr la grande Valérie Dréville (Gertrude), on entend mal le texte, donc on s’ennuie à ce vieil happening-théâtre poussiéreux… Et de toute façon, mieux vaut connaître la pièce si on veut arriver à comprendre l’intrigue de ce pitoyable avatar d’Hamlet. Tant pis pour les autres. Cela dit, peu de spectateurs sont sortis avant la fin. Nous n’avons pas saisi les pistes que le metteur en scène a voulu suivre. Sinon celle d’une recherche très, très, très personnelle : «Je veux travailler avec des hommes et des femmes pour qui ce trouble-là, ces thèmes-là sont réels. Cruellement réels. Concrets, ni fantasmés, ni théoriques, ni joués, ni pensés. Je cherche une aspérité brute. Il s’agit pour moi d’aller voir des femmes et des hommes qui en savent plus que moi, sur ce que l’on nomme la folie.  » Mais encore une fois Luca Giacomoni confond tout…

Qu’un metteur en scène prenne la pièce comme base pour un travail de laboratoire qu’il veut ensuite montrer aux amis des acteurs et à quelques professionnels, pourquoi pas, c’est parfaitement son droit et ce ne serait pas la première fois. Antoine Vitez proposait déjà à ses élèves de préparer en dix minutes à et à partir de leur seuls souvenirs, un Hamlet de leur choix: un excellent exercice pédagogique… Mais ici, nous avons affaire à un spectacle pour un public, ou du moins proposé comme tel par le Festival d’automne qu’on a connu mieux inspiré Et ces deux heures et demi de ce «théâtre de la verticalité et de l’invisible» sont interminables. La dramaturgie comme la mise en scène nous ont laissé perplexe et que nenni de « la folie avec la splendeur qu’elle mérite» revendiquée par Luca Giacomoni… Tant pis!  Et vous pouvez vous abstenir…

Le Monfort, Paris (XIV ème) jusqu’au 9 octobre.

 

 

La Question d’Henri Alleg, mise en scène de Laurent Meininger

 La Question d’Henri Alleg, mise en scène de Laurent Meininger

Le contexte: la  guerre d’indépendance de l’Algérie, colonie française depuis 1830, avait  éclaté le 1er novembre 1954 avec une série d’attentats commis par le Front de Libération Nationale qui revendiquait  l’indépendance comme de nombreux pays après la seconde guerre mondiale. Cause indirecte mais celle-là économique- on l’oublie trop souvent-  la découverte trois ans plus tôt de riches gisements de pétrole et de gaz!  Et cette  guerre d’abord larvée, puis de plus en plus violente, baptisée « événements ».  Un  cadeau pour René Coty, élu président de la République en 54 et les gouvernements successifs: la guerre dura  huit ans! 1955: proclamation de l’état d’urgence et l’armée française, notamment les parachutistes, arrive en Algérie. Et ce fut un combat sur tout le territoire algérien entre les indépendantistes face aux Français, partisans de l’Algérie française. La loi-cadre votée en février 58 : L’Algérie est partie intégrante de la République française, ne changea rien et la même année, ce fut l’arrivée au pouvoir de de Gaulle, puis les accords d’Evian et l’indépendance de l’Algérie en 1962. La majeure partie des pieds-noirs rejoint l’hexagone -que pour la plupart, ils ne connaissaient pas- dans des conditions souvent lamentables et plus de 60.000 harkis, en plus des 60 000 algériens militaires réguliers et de plus de 153 000 supplétifs, qui avaient combattu -souvent de force- avec la France, soit furent massacrés ou parfois cachés par leurs compatriotes, soit regroupés dans des camps parfois misérables dans le sud de l’hexagone comme à Rivesaltes…

© Lila Gaffiero

© Lila Gaffiero

Une  bien triste histoire , avec entre temps des dizaines de milliers de morts des deux côtés. Avec à la clé, des exécutions capitales et de nombreux cas de torture perpétrés par l’armée française pour obtenir des renseignements des opposants français comme algériens. La Question,  ce petit mais grand livre a été écrit en prison sur du papier toilette par Henri Alleg, militant communiste et journaliste, rédacteur en chef d’Alger républicain. Transmis clandestinement à ses avocats, il avait paru en 58 mais fut aussitôt interdit par le gouvernement français de Félix Gaillard, Président du Conseil dont le Ministre de la Défense et des armées était Jacques Chaban-Delmas et et le ministre de l’Intérieur Maurice Bourgès-Maunoury et le ministre de l’Algérie (sic) Robert Lacoste. Etudiants à la Sorbonne, nous lisions en totale clandestinité, à la fois affolés et impuissants, ce livre-bombe, évidemment tabou comme dans les familles… et à la fac: les profs comme leurs assistants ne parlaient jamais de cette guerre d’Algérie, sauf le grand Etiemble qui trouvait contradictoire cette association des mots : Algérie et Française…

Henri Alleg décrit les séances de torture qui lui ont été infligées par les services spéciaux de l’armée française à Alger et cite nommément des militaires comme: Charbonnier, Erulin, Lorca, Debisse, Jacquet. Cela se passait au courant électrique et/ou en faisant avaler de force de l’eau à leurs victimes. Avec, sans aucun doute, des morts que l’on maquillait en suicides… Assistaient à ces séances, dit-il, des officiers calmement assis en vidant des bières… Vive la France…

Stanislas Nordey raconte face public constamment debout sur un simple plateau légèrement  incliné, avec dans le fond, un double rideau de fils qui s’agitera à un moment et quelques fumigènes: deux effets pas vraiment indispensables.. Mais aucune lumière sophistiquée, aucun accessoire ni vidéo, heureusement. L’acteur, seul pendant plus d’une heure, est remarquablement mis en scène par Laurent Meininger. Grande présence, gestuelle et diction impeccables : cela fait du bien quand sur les plateaux parisiens, l’interprétation est très souvent approximative… Et il dresse ce constat glacial sans aucun pathos, sans cri, ce qui rend encore les choses encore plus insoutenables à entendre: «Brusquement, je sentis comme la morsure sauvage d’une bête qui m’aurait arraché la chair par saccades. Jacquet m’avait branché la pince au sexe. Les secousses qui m’ébranlaient étaient si fortes que les lanières qui me tenaient une cheville se détachèrent. On arrêta pour les rattacher et on continua. » « Et (…) des jeunes filles dont nul n’a parlé : Djamila Bouhired, Elyette Loup, Nassima Hablal, Melika Khene, Lucie Coscas, Colette Grégoire et d’autres encore : déshabillées, frappées, insultées par des tortionnaires sadiques, elles ont subi, elles, aussi l’eau et l’électricité. »

 Dès le début de cette guerre pour l’Indépendance, la torture pour obtenir des renseignements utiles était une pratique courante notamment chez les paras, couverte par les gouvernements français, malgré les nombreux témoignages de jeunes appelés du contingent.  Et dans son ensemble, les politiques avaient laissé faire et François Mitterrand, qui avait été ministre de la Justice de Guy Mollet, s’il critiqua en privé la répression, donna aussi son accord aux sentences de mort prononcées en rafales par les tribunaux d’Alger. Fernand Iveton, membre du Parti Communiste algérien, entre autres militants pour l’Indépendance, fut guillotiné.  Et en 62 il y eut une amnistie générale. Vive la France…
Un spectacle rigoureux, complété à la fin par quelques mots projetés sur les conditions historiques. La plupart  du public -qui, à l’époque n’était pas né-  sort de la salle avec un malaise certain. On peut remettre les choses dans une perspective historique et c’est le rôle des chercheurs, mais comment de telles horreurs ont-elle pu se passer dans cette Algérie qui faisait alors partie de la France? Le gouvernement, l’armée et la police actuels pourraient-elles actuellement se comporter ainsi?  Si le théâtre arrive déjà à susciter de telles interrogations et à nous avertir de rester vigilant, ce n’est déjà pas si mal et Thomas Jolly, le nouveau directeur du Quai-Centre Dramatique National, a eu raison de programmer ce spectacle au festival Go.

Philippe du Vignal

Spectacle vu au Quai d’Angers-Centre Dramatique National, le 2 octobre. T. :  02 41 22 20 20.

Théâtres des Quartiers d’Ivry-Centre Dramatique National du Val de Marne, du 8 au 17 décembre.

Le Quartz-Scène Nationale de Brest-Théâtre du Pays de Morlaix (Finistère), du 8 au 10 mars. Le Granit- Scène Nationale de Belfort, du 17 au 18 mars. Théâtre 14, Paris ( XIV ème) du 22 au 26 mars. L’Archipel-Théâtre de Fouesnant (Finistère), le 29 mars.

Théâtre National de Strasbourg, l’été prochain.

 

 

 

 

 

 

 

 

Das Weinen (Die Whänen) mise en scène de Christoph Marthaler, d’après l’œuvre de Dieter Roth

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© Nanterre Amandiers

Das Weinen (Die Whänen), mise en scène de Christoph Marthaler, d’après l’œuvre de Dieter Roth

 En français Pleurer, s’illusionner : le titre allemand utilise des assonances à l’image du texte de Dieter Roth (1930-1998) à la base de ce spectacle. L’univers de cet artiste germano-suisse entre en résonance avec celui de Christoph Marthaler qui, pour ses mises en scène, pioche dans un recueil que lui avait offert l’artiste vers 1980. Das Weinen. Das Wähnen. Tränenmeer 4 (Pleurer, s’illusionner, Mer de larmes 4). Proche du mouvement néo Dada Fluxus, Dieter Roth pensait, un peu dans le sillage de Marcel Duchamp, que tout pouvait faire art: carnet de notes, table de travail, téléphone, jusqu’à la cuisine d’un ami qui sera vendue à un musée. Cet artiste a toujours entretenu un rapport particulier à l’écriture dans ses installations et livres d’art : «Rien n’est plus important qu’écrire, ou plutôt ruminer. Former des phrases.» Christoph Marthaler parle de lui comme d’un «écrivain maniaque, auteur de textes géniaux et apocalyptiques».

A l’inverse de l’univers ludique de son ami: ready-made, œuvres périssables comme un autoportrait en graines pour oiseaux, il transpose sa pièce dans l’atmosphère clinique d’une pharmacie car il s’est souvenu avoir rencontré Dieter Roth… à la pharmacie Schifflände à Bâle où il lui avait dit  que son écriture était « l’effet secondaire de tout ce qu’il fait au quotidien  » Et « cela a été une révélation, dit le metteur en scène: il me fallait une pharmacie propre, réaliste. C’était avant le covid.» 

Das Weinen (Die Whänen) fut créée quelques jours avant le confinement, au Theaterspielhaus de Zürich mais, aujourd’hui, nous ressentons davantage l’étrangeté familière de ces  pharmaciennes revêches, tirées à quatre épingles qui règnent sur un monde glacial et qui évoluent selon une chorégraphie quasi-militaire. Elles son cinq, avec leur patronne, à s’activer selon des rituels répétitifs. Avec des mouvements sans objet, un langage cuit et recuit proche de textes surréalistes ou des nonsens de Lewis Carroll. « Balivernes ! » dit la cheffe qui se tient souvent à l’écart du groupe. Vacuité des activités humaines et usure du langage, corps qui s’étiolent dans les blouses blanches….

Un homme en gris pénètre dans cet univers immaculé et se fige, comme statufié. Chosifié, il devient un jouet pathologique dans les bras des pharmaciennes qui continuent leur ballet absurde parmi les étagères, tables, chaises, comptoir… Elles se disputent l’escabeau, chantent ou débitent en staccato des bribes de mots, allitérations, phrases trouées ou morceaux de dialogue comme:  «Les animaux n’ont pas de métier -Le métier de l’Homme, c’est le cri. O. K.? O. K. » ; la chute, son hobby …» Les spectateurs qui maîtrisent la langue allemande, apprécieront pleinement ces jeux verbaux mais il faut féliciter la traductrice qui a écrit les surtitrages.

Rythme et humour sont au rendez-vous : Christoph Marthaler, en musicien accompli, mène ce ballet singulier de mots et de corps. Les objets ont parfois une vie propre : le pèse-personne disjoncte, la fontaine à eau se promène toute seule. Dieter Roth aimait les gags langagiers et ses œuvres ne manquaient pas d’humour. L’heure est à la mise en boîte, même s’il s’agit de montrer la vanité des actions humaines. Ou pire, la déliquescence, voire la pourriture des chairs, à l’image de ce pied aux «ongles jaunis, déformés ou effrités» par une mycose,  projeté sur des écrans et dont on nous récite les pathologies et traitements… Nous connaissons tous les notices des boîtes de médicaments, avec leur sombre liste de contre-indications. La pharmacienne nous donne, avec le plus grand sérieux, lecture des effets secondaires, en en rajoutant à plaisir…

 Dans cet univers trop bien ordonné, gestes et mots dérapent, comme le disque rayé que joue l’électrophone de la cheffe qui s’octroie un intermède sentimental inattendu, en chantant, façon karaoké, Crying in the rain des Everly Brothers…. Pour le metteur en scène, il vaut mieux en rire qu’en pleurer et le Lacrimosa du Requiem de Mozart qu’entonnent le chœur des pharmaciennes, trinquant derrière leur comptoir, a quelque chose de joyeux. Pour compléter le tableau, l’apparition de Jésus, courbé sous la croix vert fluorescent de la pharmacie où clignote le serpent du caducée… Il faut espérer que le public pourra voir ce spectacle  dans les temps qui viennent, après ces quelques représentations de Nanterre.

 Christophe Rauck et son équipe ouvrent donc leur première saison au Théâtre Nanterre-Amandiers, sous de bons auspices… Au milieu d’un chantier qui va durer deux ans et demi, un théâtre éphémère chaleureux avec hall d’accueil confortable et somptueusement décoré, a été aménagé. Le nouveau directeur entend partager cet outil avec des artistes associés : Julien Gosselin, Joël Pommerat, Tiphaine Raffier et Anne-Cécile Vandalem, à partir de la saison 2022-2023. Les auteurs seront eux aussi très présents avec master-class, spectacles ou lectures… A suivre.

 Mireille Davidovici

 Du 6 au 10 octobre, Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de-Seine). T. : 01 46 14 70 00.

 

 

 

 

Ces Filles-là d’Evan Placey, traduction d’Adelaïde Pralon, mise en scène d’Anne Courel

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© Guillaume Ducreux_

Ces Filles-là d’Evan Placey, traduction d’Adelaïde Pralon, mise en scène d’Anne Courel

 Créé en 2017, le spectacle, après cent-vingt représentations, a connu un coup d’arrêt l’an dernier, alors qu’il était programmé dans cette même salle: les douze comédiennes se retrouvent donc ici, accompagnées de huit amatrices. «Dans chaque lieu où nous jouons, dit Anne Courel, un nouveau groupe de jeunes filles rejoint l’aventure sur le plateau au milieu des artistes».  «Parce qu’elles sont expertes en silence, ce silence rend le harcèlement possible. » Car le sujet épineux de Ces Filles là est le harcèlement … L’auteur, qu’Anne Courel a rencontré quand elle a monté sa pièce précédente, Holloway Jones, a pris comme point de départ le suicide de la jeune Canadienne Amanda Todd, après la diffusion sur lnternet de sa photo où elle était seins nus. Avant son geste fatal, elle avait posté une vidéo qui a fait le tour des réseaux sociaux. Muette, elle racontait son drame avec des écriteaux.

Ici, Evan Placey aborde cette douloureuse question sous forme d’une écriture chorale : victime de harcèlement, Scarlett, est indissociable de son groupe de copines. L’auteur la place parmi «les filles de Sainte- Hélène» que nous retrouvons en cinq temps: de la maternelle à l’âge mûr… A l’école, à la piscine, dans une surprise-partie… Bien élevées, insouciantes, dans leur uniforme de collégiennes, elles jouent innocemment à s’épier entre elles, à faire des selfies et désignent Scarlett comme leur souffre-douleur. La grégarité du groupe garantit l’irresponsabilité de chacune, quand sera publiée la photo de Scarlett, nue, image qui deviendra virale sur les réseaux sociaux. Mais l’auteur nous offre une fin ouverte : Scarlett se rebelle, montrant la voie de la résistance et du féminisme… Un dénouement positif où elle reprend à son compte les luttes de ses ancêtres, des femmes libres qui apparaissant entre les scènes de groupe : une suffragette de 1928, une aviatrice pendant la dernière guerre, une jeune fille engagée dans la lutte contre le racisme dans les années soixante…

 La mise en scène est fondée sur une chorégraphie des corps qui se meuvent avec l’énergie de la jeunesse. On décèle à peine les amatrices des professionnelles, tant elles ont réussi à se fondre dans le groupe. D’une séquence dansée à l’autre, les filles papotent, se racontent leurs amours ou leurs complexes physiques mais l’écriture reste concise et efficace, sans démagogie. Aux réactions de la salle pleine de jeunes gens, on sent que les mots et les attitudes font mouche et, si certaines situations prêtent à sourire, d’autres engendrent un silence glacial.

Depuis la création du spectacle, plus de trois cents amatrices entre seize et vingt-cinq ans sont montées sur scène, dit la metteuse en scène. Une particularité de la compagnie Ariadne dont les spectacles parlent aux jeunes qui y participent activement. «Après l’expérience d’Au Pont de Pope Lick, (voir Le Théâtre du Blog), nous avons eu envie de travailler plus avant sur le dialogue possible avec les ados.» Anne Courel, qui dirige l’Espace 600- Scène conventionnée Art-Enfance-Jeunesse à Grenoble, collabore le plus souvent avec des auteurs contemporains: Eugène Durif, Carole Fréchette, Sylvain Levey, Karin Serres… Pour sa prochaine création : S’engager, elle a passé commande à Magali Mougel. Il s’agit d’enquêter auprès de jeunes gens qui ont intégré des écoles de la seconde chance confiées à l’armée, pour l’insertion dans l’emploi (E.P.I.D.E.): « Qu’est-ce qui pousse ces jeunes à opter pour cette orientation singulière? Sont-ils vraiment volontaires ? Paumés? Instrumentalisés? Soutenus ?» Réponse en janvier au Grand Angle à Voiron ( Isère) …

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 5 octobre à L’Azimut (ex-Théâtre Firmin Gémier-La Piscine, Anthony/Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine).

Du 12 au 14 octobre, MC2 de Grenoble (Isère).

Le 25 novembre, salle Jean Favre, Langres (Haute-Marne).

 

 

Les Putains meurtrières d’après Roberto Bolaño, mise en scène de Julie Recoing

Les Putains meurtrières d’après Roberto Bolaño, mise en scène de Julie Recoing

Une adaptation à la scène d’une nouvelle tirée d’un recueil éponyme du poète et romancier chilien (1953-2003) connu en France pour ses romans Les Détectives sauvages et surtout 2666, la metteuse en scène précise qu’il ne s’agit pas de vengeance mais plutôt de sacrifice. Une jeune femme repère un homme à la télévision alors qu’il se trouve dans un stade pour un match de foot. Fascinée par lui, alors qu’elle ne l’a jamais vu auparavant, elle va aller le chercher en moto, réussira à le trouver, le ramènera chez elle toujours sur sa moto… Il s’appelle Max mais ici cette femme n’a pas de nom. Comme le dit Julie Recoing, « C’est à peu près tout ce que l’on saura de lui. » Arrivés chez elle, ils feront l’amour mais ensuite elle le tuera, comme dans un fait divers.  » Elle est La Femme, au nom de toutes les femmes. On retrouve ici l’ancien mythe du bouc émissaire. Cette bête innocente choisie au hasard pour endosser la faute, la culpabilité du monde… Donc ici plus près d’une sorte de rite sacrificiel, que de vengeance dont le théâtre a souvent été friand et cela ne date pas d’hier : l’Electre de Sophocle fera tuer Egisthe pour se venger de so père mais aussi parce qu’elle est seule: sans mari et sans enfants et sans la présence de son frère Oreste: ce qu’elle elle dit plusieurs fois.

Des Putains meurtrières est donc sorte de monologue-poème sur une mise à mort de l’homme-oppresseur du genre humain et si nous avons bien compris, plus spécialement des femmes… La fin du texte nous a semblé moins lisible, du moins sur le plateau et Julie Recoing aurait pu nous épargner ces inutiles fumigènes qui semblent revenir une fois de plus à la mode…. Cette Femme serait La Grande Libératrice «qui opprime les peuples depuis la nuit des temps, celui qui soumet l’Autre. La femme endosse le crime pour libérer les humain·e·s. » Sur le plateau noir de cette petite salle, il y a, côté cour, une sorte de console-autel avec un miroir rectangulaire orné, une bassine et de petites bougies dans des verres de couleur. Et coté jardin, un écran de télévision où est retransmis un match de foot que commentent des journalistes sportifs, lequel écran s’éteindra ensuite pendant le récit de la Femme et ne se rallumera que pour montrer une image blanche, une peu floue de ce Max assis, le dos nu, que Julie Recoing a filmé en train de mourir… Et il y a aussi, sur un grand écran, des projections d’une dizaine de beaux portraits de rois ou reines catholiques auxquels Roberto Bolaño fait allusion. Peints entre autres par Sofonisba Anguissola, une remarquable peintre du XVI ème siècle que Julie Recoing a découverte comme Lavinia Fontana. On voit l’image d’une de ses œuvres représentant Judith tenant de sa main gauche, la tête coupée d’Holopherne. Une allusion évidente au sacrifice-exécution de ce Max. C’est un beau tableau, même s’il n’a pas la puissance de celui du Caravage qui, lui, avait représenté le meurtre d’Holopherne, en train d’être perpétré… Mais c’st une belle idée de mise en scène que cet énigmatique défilé de reines et rois…

 

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Cette Femme est seule et le revendique quatre fois en quelques lignes: «Tu me demandes si je suis seule et et tu t’étonnes que je rie. (…)Tu crois que si si je n’avais pas été seule , je t’aurais invité à venir ? (…) Tu crois que si je n’avais pas été seule, j’aurais parcouru la ville d’un bout à l’autre sur ma moto. ( …) Tu crois que j’aurais amené un casque de réserve, un casque qui cache ton visage aux regards indiscrets, si mon intention n’avait pas été de t’amener ici, dans ma solitude la plus pure.»

Seule aussi, Julie Recoing, en jeans et chemisier noir, est debout devant un micro. Impressionnante de vérité, avec une gestuelle et une diction parfaite. Elle avait joué dans Tableau d’une exécution d’Howard Barker -qui traitait d’un thème proche- et où Galactia, une peintre du XVI ème siècle aussi, s’oppose aux hommes, au pouvoir, à ceux qui veulent glorifier la guerre. Galacita, elle, veut la peindre et inventer un nouveau rouge pour peindre le sang : « un rouge qui pue ». Bref, elle se bat aussi contre l’art officiel et celui des mâles dans ce texte où l’on sent parfois l’influence de Georges Bataille.

Julie Recoing dit les mots parfois crus de Roberto Bolaño avec précision et distance à la fois : un intelligent et beau travail d’actrice qui a bien su se mettre elle-même en scène. « Nous boirons de nouveau des bières, nous nous déshabillerons de nouveau, je sentirai de nouveau tes mains qui parcourent maladroitement mon dos, mon cul, mon entrejambe, cherchant peut-être mon clitoris, mais sans savoir où exactement il se trouve, je te déshabillerai de nouveau, je prendrai de nouveau ta queue avec mes deux mains et je te dirai de nouveau que tu en as une très grande, alors qu’en réalité tu ne l’as pas très grande, Max, et ça, tu aurais dû le savoir, et je me la remettrai dans la bouche et je te la sucerai de nouveau comme probablement personne ne te l’a sucée, puis je te déshabillerai de nouveau et je te laisserai me déshabiller, une de tes mains occupée à me déboutonner, l’autre tenant un verre de whisky, et je te regarderai dans les yeux, ces yeux que j’ai vus à la télé (et dont je rêverai de nouveau) et qui ont fait que c’est toi que j’ai choisi. »

Un solo, donc une petite forme d’une heure, mais très ciselée. Allez voir Julie Recoing sur cette scène toute noire : elle sait  impeccablement traduire la folie, la solitude, la haine et en même temps la fascination pour une relation sexuelle avec un homme, la pulsion de mort, la mélancolie de cette «putain meurtrière » comme à un moment, elle se définit comme telle… et qui renvoient aux obsessions de Roberto Bolaño. Mais dommage, il y a deux tiers de femmes et à peine, un tiers d’hommes dans le public: cherchez l’erreur…

Philippe du Vignal

Les Plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, Paris (XX ème). T. : 01 83 75 55 70.

 

 

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