Congo de Faustin Linyekula à partir du récit d’Eric Vuillard

Congo de Faustin Linyekula à partir du récit d’Eric Vuillard

 medias_banner_image_c06c85887569e8406f6a7d837519d283A la fin du XIXème siècle, le capitalisme voit le monde entier comme une ressource à exploiter. L’Afrique, bien que les compagnies négrières aient été les premières firmes du monde moderne, résiste encore à l’appétit des industriels et à «cette ivresse transocéanique d’acheter et de vendre». Grâce à son impénétrabilité, au foisonnement de ses rivières et de ses forêts, à l’aridité de son climat, elle n’a accueilli que  peu d’explorateurs.

A l’initiative de Bismarck, l’Allemagne invite donc à à Berlin, en 1884,  lors d’une grande conférence internationale quatorze pays pour organiser le partage de ces terres réputées n’appartenir à aucun Etat. On sait ce qu’il en advint : outre celles accaparées par la France, l’Espagne, le Portugal, l’Allemagne, le Royaume-Uni et les Pays-Bas, Léopold II, roi des Belges, s’empara, en son nom propre, d’un territoire immense, le long du fleuve Congo et lui donna le statut d’une entreprise commerciale privée sur laquelle aucun droit de regard international ne s’exercerait.

L’explorateur Morton Stanley, accompagné de ses sbires «armés de fusils et de livres de comptes», inspira tous les coups tordus – exploitation des populations, exactions cruelles, supplices divers – qui permirent d’asseoir l’autorité étrangère sur ce pays et d’en faire passer les richesses directement dans la poche du Roi. Aujourd’hui la République démocratique du Congo, indépendante depuis 1960, porte encore les traces de cette conquête à marche forcée :  la localisation des villes, la monoculture du caoutchouc, la mise en coupe réglée des ressources du sous-sol par les compagnies étrangères… Et la mémoire des sévices infligés.

Convoqués pour mettre en espace par la parole, le geste et le son, ce récit d’Eric Vuillard – foisonnant et précis tout à la fois – Pasco Losanganya, Daddy Kamono et Faustin Linyekula prennent en charge dans leur corps, ce qui est nommé «la plus grande chasse au trésor de tous les temps». Le texte, très présent tout au long du spectacle, les a peut-être empêché de déployer un imaginaire plus large. Assujettis à de longs moments d’écoute du récit, par ailleurs un passionnant condensé d’histoire coloniale, les artistes cherchent leur place dans le dispositif scénique.  Daddy Kamono (dont a pu mesurer le talent il y a quelques semaines dans le rôle de Iago, sur cette même scène) incarne la voix de l’Histoire avec puissance et précision. L’espace de la danse et du chant devient alors un combat contre la force des mots.

Faustin Linyekula, électrisé par la conscience que le centre de l’espace, c’est le danseur, offre une partition chorégraphique d’une grande densité. Cette plongée dans la chair vive du peuple congolais, lui passe, à proprement parler, à travers le corps. Le récit se laisse donc interrompre par cette transe… malgré tout un peu répétitive.

Pasco Losanganya, offre un moment graphique et politique tout à la fois, quand, devenue corps de l’Afrique, elle lance son cri de détresse (tous les pays conquérants inscrits sur ses membres). Mais ses lamentations, inspirées de chants Mongo de la forêt, n’offrent pas la richesse lyrique qu’on aurait pu espérer.

Le spectacle se met à tourner ainsi un peu sur lui-même, alourdi de gros sacs qu’on déplace de part et d’autre de la scène et n’arrive pas à dépasser ses présupposés de départ ni à surprendre par une position qui serait celle, décalée du livre, de Faustin Linyekula. En clôture, des visages d’enfants noirs, projetés en fond de scène, viennent chercher le spectateur par la corde sensible. Mais ces beaux regards graves ne sauraient suffire à nous transporter vers le Congo d’aujourd’hui ni à transcender une partition par trop cahotique. La recherche de Linyekula à Kisangani où il a installé les studios Kabako, se lit dans ses œuvres : il travaille à croiser les énergies du corps, de l’image, de la musique, pour parler du Congo actuel, de ses dérives autoritaires, du gaspillages des richesses et du mépris des intérêts du peuple. Grâce à l’écriture d’Eric Vuillard, il plonge ici dans les archives de la colonisation, pour aborder autrement les malheurs contemporains de la population et peut-être résister à la fatalité. Mais ce Congo n’est pas à inscrire dans le répertoire de ses œuvres fortes, personnelles.

A noter cependant, la remarquable partition sonore signée Franck Moka, à la fois abstraite et nourrie des bruits de la forêt, de voix de passants. Elle entraîne l’imaginaire du spectateur et élève la pensée, de l’Histoire vers l’espoir.

 Marie-Agnès Sevestre

 Dans le cadre du Festival d’automne, jusqu’au 23 novembre, Théâtre des Abbesses-Théâtre de La Ville, 38 rue des Abbesses,  Paris ( XVIII ème)

 

Le 22 novembre, rencontre à l’issue de la représentation : Comment résister à l’insoutenable avec son langage artistique, son histoire et ses sources culturelles? avec Faustin Linyekula, chorégraphe, Henry Masson, membre du conseil national de la Cimade et président pour la région Ile-de-France et Lydie Mushamalirwa, socio-anthropologue et modératrice.

 Le texte est publié aux éditions Actes Sud.

 


Archive de l'auteur

A la Carabine de Pauline Peyrade, mise en scène d’Anne Théron

A la Carabine de Pauline Peyrade, mise en scène d’Anne Théron

©JeanlouisFernandez

©JeanlouisFernandez

Le projet  Education et Proximité, soutenu par la fondation Total et le fonds de dotation Chœur à l’ouvrage. C’estun idéal et une volonté pédagogique et artistique : faire se rencontrer les élèves d’un même territoire issus d’établissements différents, sensibiliser les élèves aux œuvres contemporaines, leur donner le goût du jeu et de l’écriture, favoriser la reconnaissance personnelle, l’accès au spectacle et le développement d’un esprit critique… pour qu’ils se sentent partie prenante de la société. 

Education et Proximité veut aussi favoriser la mixité à travers la pratique théâtrale, un projet à la dimension de la France, initié en 2013 par La Colline-Théâtre National, en partenariat avec le Théâtre National de Strasbourg et la Comédie-Centre Dramatique National de Reims. Mettant ainsi le théâtre au cœur d’une activité d’échanges entre élèves d’un même territoire autour de l’écriture contemporaine. Une collaboration en binôme de classes de lycées d’enseignement général et d’enseignement professionnel, via un parcours théâtral de spectateur. Avec la création d’une forme itinérante ensuite présentée dans les établissements scolaires. S’offre ainsi l’occasion d’un échange entre les élèves et une metteuse en scène,des  actrices et une auteure. Celui du 19 novembre a été  très nourri.

Géographiquement proches, ces élèves ne se rencontrent pourtant pas… Mais ils découvrent avec le théâtre, l’occasion de vivre ensemble une expérience inédite, construite autour d’un texte contemporain écrit pour l’occasion. Pour Paris, les classes concernées étaient une seconde générale du lycée Paul Valéry (XII ème)), une première bac pro-esthétique du lycée Elisa Lemonnier dans le même arrondissement, une seconde générale du lycée Maurice Ravel (XX ème), une première année de C.A.P. petite enfance du lycée professionnel Etienne Dolet (XX ème).

 A Reims, quatre lycées comme pour Strasbourg, Obernai et Hagueneau. Avec autant de parcours de spectateurs issus de Théâtres Nationaux (Paris et Strasbourg), et du Centre Dramatique National de Reims. En 2016-2017 a été ainsi créée Celle qui regarde le monde d’Alexandra Badea, mise en scène de Ferdinand Barbet. En 2017-2018, John de Wajdi Mouawad, mise en scène de Stanislas Nordey. Et en 2018-2019, Fake de Claudine Galea, mise en scène de Rémy Barché. Et pour cette saison:  A la carabine de Pauline Peyrade, dans la mise en scène d’Anne Théron, artiste associée du Théâtre National de Strasbourg,  avec Mélody Pini et Elphège Kongombe Yamalé, des actrices issues du groupe 44 de l’Ecole du T.N.S.

A la différence de l’inceste et de l’adultère, le viol en lui-même n’a pas été frappé d’interdit dans les civilisations anciennes. L’enlèvement des femmes est même, selon certains, une condition de sortie du chaos originel. Dans la mythologie grecque, les dieux violent sans vergogne les jeunes femmes qui leur opposent une résistance farouche, préférant au déshonneur, la métamorphose et les mortelles choisissent souvent la mort, à la honte.

Au Moyen-Age, Chrétien de Troyes évoque ce drame avec réalisme dans Philomena : «Alors il (Térée) la prend de force, et elle crie, elle lutte, elle se débat, peu s’en faut qu’elle ne meure. De colère, d’angoisse et de douleur, elle change plus de cent fois de couleur, elle tremble, elle pâlit, elle frissonne, et dit qu’elle est à la male heure sortie de la terre de sa naissance, quand elle est ainsi mise à honte. (…) Félon, pourquoi as-tu fait un tel crime, en étant ainsi enragé et hors de toi ? »

Pauline Peyrade met en scène une jeune fille, agressée puis violée par un ami de son frère. L’auteure retrace une situation non-préméditée qui dérape et le coupable ne reconnaît pas la nature de cette violence infâme : «Ils ont dit, c’est vrai, il est gentil, sérieux, il travaille bien à l’école, il ne mérite pas ça, il ne mérite pas de voir sa vie s’arrêter pour ça, sa vie détruite pour ça, tu te rends compte de ce que tu fais ? Pourquoi toutes ces histoires, elle ne ferait pas d’histoire, si elle l’avait pas un peu cherché, elle est bizarre, cette gosse… »

La prise en charge verbale est ici un beau discours indirect libre fait de monologues successifs : parole de l’agresseur ici interprété par une actrice Elphège Kongombe Yamalé et de l’agressée que joue Mélody Pini. Avec des scènes alternant un point de vue à l’autre :  la jeune fille s’entraîne -sport de combat et boxe-, en vue d’un acte final déterminant, symbolique et réel. Entre-temps, la victime éprouvée (mais le public ne sait pas encore qu’elle sera l’agressée) rejoue au présent la scène traumatique vécue et analysée sans fin. Sur le comptoir du stand de tir à la carabine, elle vise mais rate sa cible.

Déterminée, la jeune tireuse recèle pourtant en elle une force impressionnante, repoussant celui qui l’observe et l’accompagne contre son gré, et que l’on entend s’exprimer. Une déclamation rap façon The Wolphonics : «Tout le monde le sait que c’est truqué, faut tricher pour gagner, sinon tu gagnes pas, elle le saurait et elle serait contente si elle n’était pas aussi têtue. Je déteste les filles têtues… » D’autres réflexions fusent sur les lèvres du jeune homme, du genre : mieux vaut  éviter la violence, puisque ce sont les sauvages qui en font l’usage, quand ils ne savent pas parler. Et selon lui, les filles ne doivent pas jouer avec des armes à feu.

Pour décor, un stand de tir de fête foraine où est ainsi accrochée sur le mur au fond du plateau, la photo d’une salle de classe, d’une série de carabines, de fusil légers à canon court, rayé en hélice à l’intérieur… En conséquence, des images fictives de tueries de bêtes et d’hommes. Comment ne pas consentir à telle relation sexuelle, vu les mécanismes mobilisés par l’agresseur : contrainte morale, écart d’âge, comportement violent, réputation menacée, effet de surprise lors de l’approche ? «Je voulais des cigarettes, des bonbons, un baiser sous la pluie… se confie à elle-même la victime, je n’ai pas pu vouloir quelque chose que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais imaginé de ma vie, je l’avais imaginé mais pas comme ça, ça ne se passait pas comme ça, il n’y avait pas l’odeur ni la peur ni la honte.»

L’état de sidération de la jeune fille la conduit à une sorte d’anesthésie, à un rejet que l’agresseur ne peut ignorer, un phénomène de dissociation identifiable à un mécanisme psychologique de défense lors d’un événement traumatisant : «Il a pris ma main, je lui ai donné ma main de statue, je ne sais pas ce qui s’est passé, je savais déjà ce qui allait se passer, je ne voyais plus rien, c’était trop tard. Il aurait fallu ne pas, il aurait fallu retirer ma main à ce moment-là, il a pris ma main et tout s’est arrêté, mon cœur, ma tête, les muscles de mon bras, ma peau frémit encore , le corps a une mémoire, tu vois ? »

De la très jeune fille, même si, à onze ans, une enfant ait pu être appréciée par la justice comme consentante,  à une femme adulte, le soutien aux victimes de viol varie. Les raisons? L’Occident judéo-chrétien soupçonne encore chez la femme une Eve séductrice en sommeil ; plus universellement, les schémas ancestraux de domination et soumission ne permettent pas à la femme d’échapper à la loi des mâles. Mais le viol reste un crime, même dans les relations conjugales et cet acte intègre aussi les crimes de guerre, la femme étant alors utilisée pour soumettre une communauté. Une législation digne parvient, mais difficilement, à punir les violences et sévices sexuels, et encore moins à réparer leurs effets… Mais leur mise au jour et leur dénonciation, puis le «jugement» qui suit, même tronqué, marque une évolution.

Le texte de Pauline Peyrade, inscrit dans le parler et les préoccupations des jeunes d’aujourd’hui est admirablement servi par la mise en scène et la direction efficace de ces belles actrices par Anne Théron. Une révélation théâtrale et un «dépliement» artistique d’une question de notre temps.

Véronique Hotte

Spectacle vu au Lycée Paul Valéry (Paris XII ème), le 19 novembre.
Lycée Clémenceau, Reims, le 20 janvier. LEGTA, Obernai, le 16 janvier et lycée Robert Schumann, Hagueneau, (Bas-Rhin), le 17 janvier.

Le texte est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs.

Mama Rosa, d’après La Mamma d’André Roussin, mise en scène de Kostas Tsianos

Mama Rosa d’après La Mamma d’André Roussin, adaptation de Jean-Marie Roussin, traduction en grec de Thodoris Petropoulos, mise en scène de Kostas Tsianos

MR282 - copieEn 1957, l’auteur français renoue avec ses origines méditerranéennes en s’inspirant librement du roman de Vitaliano Brancati, Le Bel Antonio.  Un jeune homme est de retour dans sa Sicile natale mais sa mère, la veuve Rosaria Magnano s’inquiète des ravages qu’il fait auprès des jeunes filles de Catane. Elle espère qu’il tombera enfin véritablement amoureux et de fait, il va lui annoncer qu’il a rencontré la femme de sa vie, Barbara, et un modèle de candeur et la fille de M. Puglisi, le notaire.

Mais, après deux ans de mariage, elle est toujours vierge… et pas enceinte. N’ayant pas été consommé, le mariage peut donc être déclaré nul par l’Église. Maître Puglisi entend remarier sa fille au vieux mais riche duc de Bronte. Et stupéfaite, Rosaria découvre que son fils est devenu impuissant et veut restituer à la famille, un honneur bafoué. Elle demande alors à son fils cadet Aldo de se substituer, la nuit venue, à son frère dans le lit de Barbara, bien entendu à son insu de la jeune femme. Impressionné d’avoir à honorer sa belle-sœur, Aldo ne parvient pas à ses fins… Pour éviter une union avec le vieux duc, Barbara fait alors croire qu’elle a vécu une belle nuit d’amour. Antonio retrouve alors ses moyens et lui donne ce qu’elle attendait…

Un sujet qui peut sembler graveleux mais les personnages exubérants et les situations sont farcesques et la pièce se termine par le bonheur mis en péril des héros. Sans doute l’œuvre de Roussin la plus pittoresque avec un dialogue truculent, même si la couleur locale frôle parfois ici le cliché. Mais le paradoxe: un  beau Sicilien impuissant, en fait aussi sa force et cette comédie renvoie aux Œufs de l’Autruche de ce même écrivain où un père apprend l’homosexualité de son fils.

Kostas Tsianos réussit à créer un spectacle drôle et bien rythmé malgré une mise en scène assez traditionnelle. Décor imposant et costumes de qualité. Vicky Stavropoulou (Mama Rosa) et Christos Chatzipanagiotis (Gildo) sont remarquables. Marinos Konsolos (Antonio) s’avère un jeune premier charismatique et Socrate Patsikas excelle en Père Giovanni. Maria Filippou (Giuseppina) très burlesque, forge ici une figure comique exceptionnelle. Bref, une comédie légère qui divertit le public athénien!

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre Aliki, 4 rue Amérikis, Athènes. T. : 0030 2103210021.

Festival Focus à Théâtre Ouvert

Festival Focus à Théâtre Ouvert

 N° 27 Que pensez-vous de la démultiplication des baskets de et par Sonia Chiambretto et Yoann Thommerel, lecture-performance dirigée par Sonia Chiambretto et Yoann Thommerel

97FC1A9B-4A0B-4DD2-99BF-B4F241AA2EA0Ce premier épisode est soutenu par la Comédie de Caen, le Théâtre National de Strasbourg et Montevidéo à Marseille. Pour ses concepteurs, «Depuis sa première utilisation à Venise en 1516, le mot ghetto n’en finit plus de désigner par extension. La recherche que nous menons sur le plateau se veut avant tout une traversée collective dans l’histoire d’une dérive terminologique, une plongée dans ce qui est devenu une béance de la langue. Nous prenons pour point de départ de cette nouvelle performance le Questionnaire élémentaire, questionnaire poétique et frontalement politique, coécrit en lien avec le Groupe d’information sur les ghettos (g.i.g.). »

Sur le plateau, Sonia Chiambretto, Julien Masson, Jean-François Perrier, Séphora Pondi et Yoann Thommerel, assis autour d’une grande table, sont visiblement en train de travailler à la création d’un futur spectacle; il y a des bouteilles de boissons gazeuses et une douzaine de cartons de pizzas qui ne seront pas ouverts; plus loin, un canapé moelleux, de ceux qui invitent à une sieste réparatrice. Un des interprètes vient d’abord sur le devant de la scène une brochure à la main nous expliquer la genèse de cette performance. Puis chacun vient dire l’une des questions d’une longue liste précédée de son numéro d’ordre, questions d’ordre existentiel ou sociétal, souvent pleines d’humour et parfois teintées de surréalisme. Il y a aussi un beau texte sur la guerre de 40. Mais bon, cette énumération devient vite fatigante, n’a rien d’une véritable performance aux confins des arts plastiques et ne fait pas non plus théâtre, comme aurait dit Antoine Vitez.

Lecture pas lecture, jeu pas jeu, performance pas performance, mise en scène pas mise en scène. Cette « lecture-performance » navigue à vue… Tout ici est très statique et cet exercice de type conceptuel au pire sens du terme, ne fait jamais vraiment bon ménage avec un plateau de théâtre. Enfin, il y a la belle présence de Séphora Pondi qui réussit à créer un peu de vie mais bon, on s’ennuie vite et ces soixante minutes sont plus que longuettes. Que cela ne vous empêche pas d’aller voir les autres spectacles de ce Focus…

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 19 novembre à Théâtre Ouvert, cité Véron Paris (XVIII ème).

Le festival Focus continue:
Le 20 novembre, Partir de Nicolas Doutey par Jean-Daniel Piguet.

Le 21 novembre, 19h : Sommeil du fils (Portrait de la mère) de et par Julien Gaillard; 20h30 : Grand Menteur ou Le joyeux testament de Laurent Gaudé par Jacques Bonnaffé.
Le 22 novembre, 20h30: Sur/exposition d’Aurore Jacob par Anissa Daaou et Marceau Deschamps Ségura.
Le 23 novembre, 19h : Juste ça de Marie de Beaumont par Sarah Tick 20h30 : Grandes surfaces de et par Baptiste Amann.
Le 24 novembre de 12h à 16h, Brunch théâtral Des Coupettes sous la Coupole. Aux fourneaux, Yohann Pisiou, Lyn Thibault, Olivier Veillon. Au plateau, Suzanne Aubert, Marie Dompnier, Jan Peters.
Le 25 novembre, 19h : La plus précieuse des marchandises de Jean-Claude Grumberg par Olga Grumberg; 20h30 : Mondes de et par Alexandra Badea.
Le 26 novembre, 19h : Je suis perdu de et par Guillermo Pisani; 20h30 : Une Pierre de Frédéric Vossier par Stanislas Nordey.
Le 27 novembre, 20h30 : Rêves de Lancelot Hamelin par Duncan Evennou.
Le 28 novembre, 20h30 : Portrait de Raoul de Philippe Minyana par Marcial di Fonzo Bo.
Le 29 novembre, 20h30 : 11 septembre 2001 de Michel Vinaver par ildi ! Eldi (Sophie Cattani et Antoine Oppenheim).
Le 30 novembre, 20h Soirée Réminiscence/Effervescences tous ensemble sous la Coupole avec Laurent Poitrenaux et les élèves-comédiens de la promo X du TNB + DJ Set.

 

 

 

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Le Questionnaire élémentaire est disponible dans une coédition Laboratoires d’Aubervilliers / Groupe d’information sur les ghettos (g.i.g)

 

L’Avenir, texte, conception et interprétation de Clément Bondu…

 

Ecrivain, metteur en scène et cinéaste, Clément Bondu a écrit, entre autres, Nous qui avions perdu le monde, une fresque musicale dont le second volet a été créé au Théâtre de la Cité internationale. Et  Dévotion, dernière offrande aux dieux morts, réalisée avec la promotion 2019 de l’E.S.A.D. , a été créée au dernier festival d’Avignon..

Créé l’an passé aux Plateaux Sauvages, Paris (XX ème) L’Avenir, poème dramatique et élégie à la beauté fragile du monde, parle d’une Europe dévastée. Cela se passe dans la chambre 411 d’un hôtel soviétique à l’abandon. Les images en noir et blanc défilent sur un écran. L’Europe n’est plus hospitalière et il y a, sur les routes, des hordes fuyant une catastrophe inconnue.

Dans une brume dorée, ses deux musiciens et Clément Bondu nous emmènent « dans un état proche de l’hypnose, entre nostalgie d’un paradis perdu et espoir d’un renouveau qui tarde à venir »  Debout à l’avant-scène, le narrateur évoque des événements imaginaires comme s’ils avaient eu lieu. Un lyrisme noir éclairé par une musique aux rythmes troublants inventée pendant les répétitions… Mais on se perd vite dans ce poème sur lequel Clément Bondu a travaillé pendant des années: un voyage étrange sans véritable fil rouge, rêvé par l’auteur à travers de fausses archives. Et il est bien difficile de le suivre dans son étonnante rêverie…

Edith Rappoport

Le spectacle a été joué du 7 au 19 novembre, au Théâtre de la Cité Internationale, 17 boulevard Jourdan,  Paris (XIV ème).

 

Et Là-haut les oiseaux, écriture collective avec les comédiens et les musiciens du Théâtre El Duende

copyright Mathieu Cabiac

copyright Mathieu Cabiac


Et Là-haut les oiseaux, écriture collective avec les comédiens et les musiciens du Théâtre El Duende

Le thème de cette pièce de théâtre musical : un coup de fil miraculeux annonce à  une petite troupe qu’elle bénéficie d’une subvention pour créer un spectacle  à la  condition de le réaliser en sept jours, sur un thème imposé, la peur…. Ce qui n’existe jamais dans la profession. Encore que : une D.R.A.C. devait vider ses fonds restants avant la fin de l’exercice budgétaire et une compagnie a pu ainsi en bénéficier. Et le Théâtre de l’Unité qui avait de sérieux ennuis financiers, a reçu une aide inattendue et importante de la Région. Comme quoi la fiction rejoint parfois le réel.

Ici, c’est un véritable défi et une course contre la montre… Et la création collective, on le sait,  souvent dangereuse, ne paye pas souvent. Devant un tableau noir, chacun des huit comédiens a des idées mais bon, une histoire finit par se mettre en place et cela aurait plu à Georges Pérec qui l’a sans doute inspirée: il est vite question de la vie d’un immeuble avec ses couples, son éternel célibataire et une triplette de vieilles dames pittoresques mais aussi un oiseau et un voyage… Cela commence donc sur ce petit plateau avec une belle ironie par les difficultés que rencontre cette troupe de quatre musiciens (guitare, synthé, trombone, flûte) et de huit comédiens-chanteurs: quatre de chaque sexe.  Bref, cette fois, la vie du plateau rejoint la vie réelle…

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copyright Mathieu Cabiac

Le spectacle est encore brut de décoffrage et il faudrait revoir certains points de mise en scène mais quels que soient ses défauts, il y a ici quelque chose d’exceptionnel et de tout à fait prometteur. Création collective: on pouvait craindre l’à-peu-près mais non, on a eu droit au plus rigoureux et au meilleur. Et le public de ce dimanche après-midi tout à fait local ne s’y est pas trompé et a applaudi chaleureusement ses auteurs-interprètes.  Si, d’ici là, les petits cochons ne mangent pas cette jeune troupe, on a vraiment hâte  de la revoir dans une autre réalisation. Cela se passe à Ivry en banlieue parisienne, c’est assez loin du métro, cela ne se joue pas tous les jours… Mais cela fait du bien d’aller découvrir ce genre de réalisation sans grands moyens mais où l’esprit souffle, loin des grandes machines des institutions parisiennes friquées qui durent des heures… Suivez notre regard. Tiens, justement une idée pour Didier Deschamps qui pourrait offrir aux gens du Théâtre El Duende, un petit tour de piste à Chaillot: ils seraient sans doute ravis d’aller faire une création à la salle Gémier et le mériteraient amplement.

Tiens, encore une autre idée: celle d’une sortie dominicale pour Brigitte et Emmanuel: leur chauffeur se fera un plaisir de les emmener jusque-là, même si c’est en banlieue. Lui n’a pas daigné aller à Monfermeil (Seine-Saint-Denis) voir Les Misérables, le beau film de Ladj Liy qui l’y avait invité (Emmanuel voulait qu’on vienne le lui présenter à l’Elysée: une gaffe de plus !) Ladj Liy a refusé et il a eu raison -et puis quoi encore! la suffisance, cela va un moment-. Mais sait-on jamais le Président voudra peut-être aller jusqu’à Ivry. Vous rêvez complètement, du Vignal. Cela lui ferait pourtant une petite diversion dont il aurait bien besoin avant d’affronter un autre spectacle beaucoup plus réjouissant, celui du 5 décembre et qui sera sans doute encore joué une bonne partie du mois. Et, en plus, à Ivry, les places ne sont pas du tout chères…

Philippe du Vignal

Théâtre El Duende, 23 rue Hoche, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). T. : 01 46 71 52 29, les 22, 29 et 30 novembre et les 7, 13 et 14 décembre.

 

Come out chorégraphie d’Olivier Dubois avec le Ballet de Lorraine

Come out chorégraphie d’Olivier Dubois avec le Ballet de Lorraine

© Laurent Philippe

© Laurent Philippe

Le chorégraphe, avec la radicalité qu’on lui connaît, donne corps à ce ballet, emporté par la musique lancinante de Steve Reich. 

La pièce s’ouvre sur une voix : «I had to open the bruise up and let some of the bruise be come out to show them.» (J’ai dû ouvrir mon bleu et le faire saigner pour leur montrer.) Le compositeur, l’un des fondateurs de la musique répétitive s’empare d’un fragment de phrase, tiré du témoignage sonore d’un garçon, arrêté par la police avec d’autres jeunes afro-américains, lors des émeutes de Harlem en 1964. Ces mots : « Come out to show them » sont enregistrés sur plusieurs pistes et déphasés jusqu’à obtenir une distorsion du sens, puis des sons seuls et, dès la neuvième minute, un bruit blanc, étale … Un morceau d’environ douze minutes monté en quatre boucles successives, pour une heure de danse. Il y a de  la rage des révoltés dans cette pièce.

 «Une partition  redoutable», dit Olivier Dubois qui trouve chez le compositeur américain des correspondances avec sa démarche artistique, abstraite mais très physique. Tout est écrit d’avance quand commencent les répétitions et les vingt-trois interprètes doivent entrer dans cette chorégraphie exigeante, gainer leur corps pour tenir le rythme, en continu. «Ils sont confrontés à d’importantes turbulences physiques et mentales », précise le maître d’oeuvre qui signe aussi scénographie et costumes.

 Telle une armée en alerte, en collants académiques roses pour adoucir l’allure martiale -un clin d’œil à l’écrivaine américaine Gertrud Stein et à son fameux vers : « Rose is a Rose is a Rose »-, la troupe reste rivée au sol une demi-heure durant. Seuls torses et bras s’agitent en gestes répétés à l’infini. D’infimes variations s’insinuent dans les rangs, petits désordres qui nous permettent de ne pas sombrer dans une somnolence hypnotique. On finit par distinguer chez les interprètes, au-delà de l’uniformité des mouvements, des personnalités et des styles différents. 

 Dans la deuxième partie, des disruptions viennent perturber la rigueur statique : les corps se repoussent et se rassemblent, comme de la limaille de fer attirée par un aimant. Force centrifuges et centripètes s’annulent en un chaos bien réglé ; quelques portés et mouvements circulaires bousculent la belle géométrie. «Ma pièce reste très abstraite mais est la description d’un combat. Un combat qui peut être avec soi, avec l’autre, mais sans violence», dit le chorégraphe. Un combat aussi pour les danseurs qui n’ont pas une seconde de libre.  Et il faut aussi une certaine endurance pour les suivre mais nous sommes vite pris par une énergie communicative et récompensés par un plaisir esthétique. Mais certains spectateurs ne résistent pas et restent extérieurs aux vibrations des corps portés par ces nappes sonores récurrentes et distordues.

La danse minimaliste a ses adeptes et ses détracteurs. Mais il faut saluer l’indiscutable performance de ce ballet, toujours en tournée avec For four Walls, Soundance et Rain Forest, dans le cadre du centenaire de Merce Cunningham (voir Le Théâtre du Blog). On attendra l’année prochaine pour revoir Come out, création qui ouvrait la saison 2019-2020 de l’Opéra national de Lorraine.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 17 novembre, à l’Opéra de Nancy. Centre Chorégraphique National-Ballet de Lorraine, 3 rue Henri Bazin, Nancy (Meurthe-et-Moselle).

 For Four Walls : les 3 et 4 décembre, Théâtre du Beauvaisis, Beauvais (Oise) ;

Le 30 janvier- Arsenal, Metz (Moselle).
le 25 février Le Lieu Unique-Cité des Congrès, Nantes (Loire-Atlantique).

Sounddance : les 3 et 4 décembre, Théâtre du Beauvaisis, Beauvais  (Somme); le 12 décembre, Théâtre Paul Eluard, Bezons (Hauts-de-Seine).

Rainforest : du 28 au 30 novembre, MC 93 Bobigny  (Seine-Saint-Denis);
les 3 et 4 décembre, Théâtre du Beauvaisis, Beauvais (Oise) ; le 12 décembre, Théâtre Paul Eluard, Bezons et le 15 décembre, Maison de la Musique, Nanterre (Hauts-de-Seine).

Hommage à Aziz Chouaki

Hommage à Aziz Chouaki

DR

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Le Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis a consacré une soirée unique en hommage à l’écrivain et auteur dramatique Aziz Chouaki, brutalement décédé en avril dernier. Bien que placé sous l’égide d’une institution nationale,  cet hommage fut marqué par la simplicité, sans discours ni évocations mémorielles. Initié par la fille de l’auteur, Maera, comédienne, accompagnée par son frère Joar, guitariste, ce moment a pris la forme d’une promenade rêveuse dans l’œuvre de leur père.

«Je me replonge dans ces textes dont la plupart ont bercé mon enfance, j’en découvre certains et je décide d’axer cet hommage autour de thèmes et d’aspects littéraires qui font sens à mes yeux et qui me touchent profondément» annonce-t-elle dans le programme. Elle a proposé l’aventure à une dizaine de jeunes comédiens qui ont découvert, avec elle, une œuvre qui leur était inconnue. Ainsi au fil d’une soirée d’une heure environ, la plupart des thèmes chers à Aziz Chouaki, ont résonné face à un public nombreux et concerné.

Une phrase en ouverture : «Au nom de ce qui m’arrive, avec feu, avec délire, je déclare ouverte à l‘éternité, les portes du royaume de mon imaginaire». Et la formule magique ouvrit en effet de nombreuses portes, au fil de neuf extraits, délicatement mis en espace par le groupe, sans commentaire ni tentative de liaison. Au cours de ce voyage, on reconnut Une Virée, Les Oranges, Le Tampon vert  (pièces parues aux éditions Théâtrales), Esperanza (éditions Les Cygnes), le roman L’Etoile d’Alger (éditions Balland), et on découvrit des textes moins connus comme Baya, rhapsodie algéroise (récemment réédité par Bleu autour) et quelques-uns non publiés comme Plan Ouvert, Quoi, Le Lys et le jasmin…

Christiane Chaulet-Achour écrivait dans la revue Diacritik en novembre 2018 : «Avec Aziz Chouaki, quelle que soit la thématique dont l’écrivain s’empare, tout se joue dans la langue donc, non comme exercice de style mais comme manifestation d’un être-au-monde qui, partant de «racines» stérilisantes, parce que définies dans l’étroitesse et l’obligation, s’en échappe pour s’inventer dans le chaos maîtrisé d’un «chaloupage» linguistique constant.»
Nourri en effet de ses explorations de jeune homme dans la littérature française, il le fut tout autant des particularismes du berbère et du parler algérois. Bon guitariste et grand connaisseur de musiques, il infuse aussi à son écriture les rythmes du rock, du jazz, du chaâbi…

Le fondamentalisme islamiste en Algérie, son pays d’origine et la migration clandestine ont alimenté nombre de ses écrits mais il a aussi abordé les contradictions, la drôlerie et l’ineptie des situations liées à l’exil. Installé en France depuis 1991, ce fils d’instituteurs né à Tizi Rached et qui a fait des études de lettres anglaises, avait dû quitter l’Algérie en raison des menaces d’islamistes… En effet, depuis les années 80, il signait chaque semaine dans Le Nouvel Hebdo, une nouvelle inspirée par la montée de l’islamisme. « Il a été menacé de mort et on a dû quitter alors le pays», rappelle son épouse. Après publications de divers romans et pièces de théâtre, Les Oranges (1997) prend place au sein des textes majeurs du théâtre francophone et a été joué à de nombreuses reprises. Jean-Louis Martinelli, alors directeur du Théâtre des Amandiers de Nanterre, lui commanda plusieurs textes (ZoltanCorsicaEsperanza et Une Virée, monté en 2004 et repris les deux années suivantes). Cette pièce sera adaptée en suédois en 2007. Les Coloniaux, autre commande de Jean-Louis Martinelli sera créée en 2009. Compagnon de route de la Mousson d’Eté,  il écrivit aussi, à l’invitation de Michel Didym et Laurent Vacher, une adaptation de Don Juan.

Cette  soirée ne prétendait ni à l’exhaustivité ni à l’hagiographie. Témoignage familial et intime de ses enfants, elle n’en fut pas moins à la hauteur des engagements paternels, à la croisée de l’Algérie et de la France. Et à distance délicate de ce magicien de la langue que fut Aziz Chouaki.

 Marie-Agnès Sevestre

Théâtre Gérard Philippe, Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) le 18 novembre.

 

 

Mort prématurée d’un chanteur populaire d’Arthur H. et Wajdi Mouawad

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Mort prématurée d’un chanteur populaire d’Arthur H. et Wajdi Mouawad

 

Le Théâtre de la Colline nous offre deux objets : l’un, énorme, hors gabarit, le spectacle, l’autre tout petit et très intime pour chacun, le livret d’accompagnement à deux faces et deux voix. En le lisant,  le spectateur peut rêver sur l’aventure (incommunicable) de chacun des artistes qui ont conçu ensemble ce spectacle et peut-être en chercher les traces dans ce qui se passe sur le plateau. Ça commence par une fin: côté derrière la scène, nous assistons aux dernières notes et aux bis d’un concert,  puis au retour dans sa loge du «chanteur populaire dans la force de l’âge» mais épuisé. Fatigue, fébrilité, harcèlement réciproque de la vedette (Arthur H.) et de son agent dite Diesel (Isabelle Lafon), pour sa constance à rouler pour lui sans panne depuis les lustres.

Elle vient de perdre un enfant à naître mais la mécanique du « show must go on » ignore ce genre de réalité. Alice, le chanteur -Alice pour Sapritch, répétera-t-il à tout un chacun avant d’expliquer cette dédicace- n’en peut plus. Chanter le «fait chier», poser pour un photographe (inévitablement caricaturé, puisque joué par l’acteur protéiforme Jocelyn Lagarrigue, contraint à chaque rôle de faire oublier ses autres figures. Mais il est irréprochable et ce n’est pas une métaphore. Arrive son ancien producteur, punk pur et dur habillé en petit-bourgeois sans concession (Patrick Le Mauff), qui lui propose, pour revenir aux origines et rompre avec le dégoût,  une fausse mort. On devine le potentiel comique et dramatique de la chose.

Wajdi Mouawad parle de “tragi-comédie“ : on est plutôt du côté du drame hugolien, moins la langue et la poésie, hélas. «Moi qui aime à ce point le pathos et l’emphase, dit-il, comment faire pour écrire dans une langue si quotidienne, qui me donnait des sensations gluantes de télévision ? »  Rien n’est perdu, heureusement,  du mélodrame : musique, sentimentalisme, et « alexandrins cachés » : on peut se rassurer sur l’emphase. Il a voulu que son alter ego musicien trouve sa place sur un plateau du théâtre qui ne lui est pas familier, il a déstabilisé toute la distribution, ainsi à égalité de risques. Il a réuni pour les bousculer familles et codes de jeu différents, ce qui donne au spectacle un côté patchwork, hétéroclite. Intenses, sincères, puis pantins de leurs personnages,  les acteurs tiennent le cap.

Le spectacle traite de l’inévitable crise du milieu de vie de l’artiste. Comment rester vivant, insolent, quand le succès vous enveloppe, vous câline et vous étouffe ? Il faut mourir à soi-même, pour rester vivant. Facile à dire. Les concepteurs du spectacle se sont sans doute réellement posé la question. Sont-ils sortis de leur « zone de confort » pour autant ? Et le critique, tiens, puisqu’il y en a un dans la pièce  (joué par Gilles David, de la Comédie-Française) ? Sort-il de sa propre zone ? Le personnage étrille vigoureusement sa star, le privant même de la Une de son magazine au profit d’un plus jeune, sous prétexte d’amour.

Et c’est peut-être vrai : supportons-nous d’être déçus par ceux que nous admirons ? « Qu’est-ce qu’on attend de l’artiste, sinon qu’il meure », en apothéose et apocalypse ? Celui-là, Alice comme Sapritch, reviendra de chez les morts, aveugle pour mieux voir sa propre renaissance, redevenu un être humain moyen, débarrassé de la gangue du show.

Il y a beaucoup à boire et à manger dans ce spectacle : de très beaux moments de chanson, de voix et d’échos –« c’est beau, un théâtre vide »-, avec le poème obsédant de Baudelaire : Sois sage, ô ma douleur, des réminiscences d’autres spectacles –la jeune photographe palestinienne (Sara Llorca) concevant une œuvre pour un mémorial juif new yorkais- aurait pu se trouver dans Tous des oiseaux. Des considérations sur les ridicules et les bienfaits de l’action culturelle. De la bonne musique (Pascal Humbert), de la farce avec beaucoup de : «dans ton cul », une vraie-fausse cérémonie chamanique frisant le halloween.  La visite revigorante d’une comédienne québécoise chère à Wajdi Mouawad (en alternance : Marie-Josée Bastien ou Linda Laplante), une fan qui  apporte avec elle un paquet d’amour…

Le tout tient d’une série télévisée peu soucieuse de vraisemblance. On rit, on est ému parfois, étonné et patient. Car c’est très long et la durée n’est pas toujours remplie, surtout dans la seconde partie. Alors ? Le spectacle, sorte de «poutine » (frites, plus sauce brune, plus fromage, plus tout ce qu’on aura envie d’ajouter) pour estomacs solides, est surtout un beau terrain de jeu accidenté et plein d’obstacles pour Arthur H, qui les affronte loyalement. Si l’aventure le décape pour un retour encore plus aventureux en concert, on le suivra !

 Christine Friedel

Théâtre National de la Colline, 13 rue Malte-Brun (Paris XX ème) jusqu’au 29 décembre.

Les 3 et 4 mars, L’Équinoxe, Châteauroux (Indre). Les 17 et 18 mars, Théâtre Firmin Gémier-la Piscine (à l’Opéra de Massy, Essone). Du 26 mars au 5 avril, Théâtre National Populaire, Villeurbanne (Rhône).
Les 9 et 10 avril, Anthéa, Antipolis-Théâtre d’Antibes (Alpes-Maritimes).

Diptyque: A quoi rêvent les enfants en temps de guerre

waynakDiptyque: A quoi rêvent les enfants en temps de guerre

Waynak-T’es où? Six lettres sur les routes de l’exil de Catherine Verlaguet et Annabelle Sergent, mise en scène d’Annabelle Sergent

Comment l’enfance traverse-t-elle la guerre et l’exil ? Quelle traces l’imaginaire et le langage parlent-t-ils de ce situations hors-normes ? « Je me demande, dit Annabelle Sergent, ce que nous adultes, pouvons en dire à la jeunesse, ce que la jeunesse elle-même peut en saisir pour se construire. Les images continuent de circuler, les mots: guerre, exil, vague migratoire, Europe inondent les journaux. Changer de paradigme, urgemment. » (…)  « Ce diptyque  a deux axes : la figure de l’enfance dans la guerre et le point de vue occidental. Parler de l’exil et de la guerre des autres, sans inclure ce point de vue, me paraissait indécent. Nous ne pouvons pas être le cinquième vendeur d’armes au monde et nous extraire de l’Histoire. Le théâtre est une tentative de réparation symbolique. »

Au bord de la mer, deux adolescents (Laure Catherin et Benoît Seguin)  discutent sur un ponton de bois surmontant la scène couverte de granulés noirs. On ne sait pas si on est en France ou dans un pays en guerre… Des fantômes traduits par des dessins sont projetés au-dessus du plateau. Mais l’échange entre les enfants reste incertain: Lili et Naji ne parlent pas la même langue mais le téléphone de Naji qu’il a conservé précieusement, lui sert de fil conducteur. Il est à la recherche de sa sœur disparue dont il retrouvera la trace. « Les exilés quand tu les croises, je crois que tu deviens toi aussi un exilé de ta propre tranquillité ! ».

Ce spectacle dénonce avec efficacité les horreurs de notre monde égoïste soumis au Veau d’or et bouleverse le jeune public qui remplit la salle.

Shell Shock de Magali Mougel, conception d’Annabelle Sergent, mise en scène d’Hélène Gay

Partir sur les traces d’une reporter… On est en 2.003 et Rebecca est partie photographier autre chose que les affrontements entre armée irakienne et armée américaine. Elle rencontre Hayat, une petite fille qui rôde autour de l’hôtel où logent les les journalistes. Ce combat entre mots et images de la destruction d’un monde nous bouleverse. Rwanda, Bosnie, Irak, Afghanistan, Syrie… Tous ces combats ont rendus fous les survivants qui gardent leurs armes à la main et beaucoup se suicident. « Une chose est sûre, si l’on n’affronte pas la douleur de la guerre, elle nous tue. »

Il ne faut pas manquer ce diptyque joué plus de soixante fois depuis sa création…

Edith Rappoport

Théâtre Dunois, 7 rue Louise Weiss, Paris (XIII ème),  jusqu’au 21 novembre. T. : 01 45 84 72 00.

Théâtre de l’Hôtel de ville, Saint-Barthélemy-d’Anjou (Maine et Loire) les 26 et 27 novembre; Festival Circuit Court, Théâtre de Chevilly-Larue (Val-de-Marne), le 29 novembre.
Le Sablier, Pôle des Arts de la Marionnette en Normandie, Ifs (Calvados), le 21 janvier. Service Culturel de Bayeux (Calvados), les 23 et 24 janvier.
Le Lieu Unique, SN de Nantes (Loire-Atlantique), les 11 et 12 février.
Les Scènes de Pays dans les Mauges-Scène conventionnée d’intérêt national, Beaupréau-en-Mauges, (Maine-et-Loire), les 2 et 3 mars.
Festival Méli’Môme, La Comédie de Reims, Nova Villa, Reims (Marne), du 2 au 4 avril. Le Festival Dédale(s), Le Tangram, Evreux-Louviers (Eure), les 7 et 8 avril. L’ECAM, Le Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne), le 30 avril.

 

 Waynak-T’es où ? Six lettres sur les routes de l’exil est publiée aux éditions Lansman et Shell Shock, aux éditions Pôle 34.

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