Je suis né d’un récit brûlant, texte, conception et jeu de Jean Alibert

Je suis né d’un récit brûlant, texte, conception et jeu de Jean Alibert

 

Un théâtre-récit, précise tout de suite l’acteur, seul en scène. » On peut même dire aussi que je suis ici en tant que citoyen, puisqu’un des fondamentaux du théâtre-récit, c’est de s’intéresser à des événements de notre Histoire commune qui restent problématiques, des événements dont le souvenir est parfois occulté, des événements oubliés, mais qui sont des plaies encore ouvertes ou mal cicatrisées. »
Il n’a pas vécu en Algérie mais y a vécu par les récits de son père dont il raconte sa mort en France suite à une amputation d’une jambe atteinte de gangrène. Il avait été le dernier maire français de Tenira (10.000 habitants) près de Sidi-el-Habbès où vécut le grand poète Kateb Yacine de 80 à 89. Il raconte ce que lui a dit son père, propriétaire expatrié: le jour de l’indépendance avec le  changement de drapeau bleu blanc rouge plié avec soin, et remplacé par celui vert et rouge.
Il 
disait à son fils quand il lui racontait cette histoire: » « Ça s’est passé proprement. » Mais ajoute lucidement Jean Alibert: « Après le déchirement organique des peuples à travers des centaines de milliers de morts, après les enfumades de Bugeaud, les massacres de Setif et Gelma et du Nord-Constantinois, les massacres de la rue d’Isly, de Melouza, après les tortures, les éventrations, les humiliations, les trahisons, après les déportations, les exils forcés, les émasculations, les exsanguinations, après les brûlures et les amputations, après les attentats et les explosions, après les assassinats de femmes de vieillards, d’enfants, après les exécutions et les viols dans des souffrances qui dépassent l’imagination, après les enlèvements, les douleurs, les horreurs, les blessures que le temps seul ne pourra pas guérir, et j’en passe, oui, j’en passe, comment là, à Tenira dans la commune de mon père et parce c’est lui qui me l’affirmait, cela avait-il pu se passer proprement ? Franchement. »

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Jean Alibert parle aussi du voyage qu’il a voulu faire en 2000 jusqu’à ce village, comme une sorte d’exorcisme: « Trente-huit ans plus tôt, la tête penchée vers un hublot comme celui-ci, mon père voyait le fort de Santa Cruz. Il était chassé de son paradis.Dans deux heures et vingt-cinq minutes, mes yeux verront ce qu’il a vu, de l’Algérie pour la dernière fois. C’est presque un sacrilège. »
Reçu chaleureusement par les habitants dont un âgé: «  
Et pendant qu’il prend tout son temps pour me scruter de la tête aux pieds, je l’entends me poser cette question en français : «Tu es le fils d’Alfred ? ». Pour la première fois de ma vie à l’âge de quarante quatre ans, quelqu’un que je ne connais pas , m’a reconnu, parce qu’il se souvenait du visage de mon père. » Un autre lui dit « Soyez le bienvenu, me dit l’inconnu, je m’appelle Hakem, je connaissais bien votre père. » Et je lui serre la main et je tiens sa main serrée (…), « Vous êtes le premier à revenir. On n’a vu personne depuis l’indépendance, on n’avait pas de nouvelles. Et votre père, comment va- t-il ? Il est toujours vivant ? ».Je lui apprends que non.
Alors d’abord il ne sait pas quoi dire, alors il ne dit rien, et puis il fait un geste. Le geste que font tous les algériens quand il n’y a plus rien à dire, sauf si c’est Dieu qui l’a voulu, et puis tout bas, simplement il dit : «In Shaa Allah ! » Suivit aussitôt par tout le petit groupe qui dit: «In Shaa Allah!»et moi, un peu pris au dépourvu, je dis aussi: «In Shaa Allah. » Tout surpris de me l’entendre dire.
Comme si ces mots avaient enfin trouvé leur place pour être entendus. »Hakem, c’est à la fois le guide, le témoin et l’historien. Il me conduit à travers le village vers une maison où a séjourné le poète Kateb Yacine  quand il était directeur du théâtre de Sidi Bel Abbès. Cette maison, c’était la maison de ma grand-mère, Victorine Siegel. Il me montre la cave viticole Saint Paul, construite par mon grand-père Paul Alibert, et en face la ferme familiale, construite par mon arrière-grand-père Pierre Alibert. »
Sans doute le moment plus émouvant de ce seul en scène, quand l’intime rejoint le passé collectif d’un village, ici tellement lié au présent.  

Jean Allibert parle aussi du massacre du 4 juillet 62 à Oran. Trois mois et demi après la signature des accords d’Évian mettant fin à la guerre d’Algérie et deux jours après la reconnaissance officielle de l’indépendance. Et de sa naissance quand a mère accouchait de lui  avec une grave hémorragie et quand trouver du sang relevait du miracle
Une fusillade d’origine inconnue, probablement due à l’Armée de libération nationale et à des civils algériens. Soit selon l’historien Jean-Jacques Jordi,  plus de trois cent cinquante 
Européens morts et disparus, et une centaine de musulmans morts et disparus. Sans que l’armée française  n’intervienne. Même si le capitaine algérien Bakhti, lié aux ultras, affirme qu’aucune manifestation n’est prévue et en informait jusque-là le général français Katz. Un épisode soigneusement caché par le gouvernement de Georges Pompidou et par tous les suivants… pendant soixante ans,
Enfin Emmanuel Macron déclara en 2022 devant des associations de rapatriés que le «massacre du 5 juillet 1962 à Oran, qui toucha des centaines d’Européens, essentiellement des Français, devait être reconnu ». 
Il y aura à la fin du spectacle, la projection sur fond noir de la longue liste de ces victimes. Sans aucun doute un choc pour l’enfant qu’était Jean Alibert arrivé bébé en France mais dont la famille, loin de ce village tant aimé, devait continuer à y vivre mentalement…
Il dit tout cela avec une émotion retenue: « 
Le théâtre-récit est tragique, parce qu’il dit l’irréparable de notre histoire commune. L’irréparable des faits et de la manière dont on les a pensé et souvent même, pas pensé du tout .Que faire de ces 800 morts aujourd’hui. si rien n’est réparable. »
Ce sont les meilleurs moments d’un spectacle sincère et généreux mais qui aurait besoin d’être revu sur le plan dramaturgique: le début est bien lent et on ne comprend pas très bien ce que viennent faire ici le  trop long récit de sa naissance, et encore moins surtout  cette histoire d’assiette que Jean Alibert, enfant, avait renversée au restaurant… Et la longue liste de ces premiers morts et disparus le 5 juillet 62, à la fois dite et projetée sur écran: Akoka René, Alarcon Maurice, Albaladejo Antoine, Albergé  Etienne, Aleman Charles, Almouzni Henriette, aurait mérité d’être mieux mis en scène…
Ce théâtre récit, avec de fausses fins, est un peu trop long et gagnerait beaucoup à être resserré et ne pas être doté de cet inutile micro H.F. qui uniformise la voix de Jean Alibert. Mais on ne peut y être insensible à un tel spectacle. Donc à suivre.

Philippe du Vignal

Du  9 au  14 juin, Théâtre de la Reine Blanche, 2 bis impasse Ruelle, Paris (XVIII ème)

Festival d’Avignon, La Reine Blanche à 12 h 30.


Archive de l'auteur

360, chorégraphie de Mehdi Kerkouche

360chorégraphie de Mehdi Kerkouche ( à partir de dix ans)

La salle historique de l’Elysée-Montmartre où a été créée La Cuisine d’Arnold Wesker, mise en scène d’Ariane Mnouchkine, un formidable spectacle qui, en 67, avait lancé le Théâtre du Soleil, a été totalement rénovée, et pour la première fois, accueille un spectacle de danse contemporaine. 360 avait déjà été joué à Chaillot en mai 2025, puis à Créteil en janvier dernier mais il prend ici une autre dimension.

©Julien Benhamou

©Julien Benhamou

Mehdi Kerkouche l’annonce  au public:  « Cela fait deux jours que je ne dors pas! Ici on est amour, on n’est pas dehors, laissez vos soucis dehors. » Ce dispositif (scénographie à 360° d’Emmanuelle Favre) au centre d’un plateau surélevé, est au niveau de la tête des spectateurs:  tous debout autour d’une tour où sur les solides montants en fer évolueront Jolan Cellier, Téo Cellier, Ashley Durand, Matthieu Jean, Fien Lanckriet, Alice Lemonnier, Matteo Lochu et Grâce Tala. Ils arrivent et nous font face. D’abord immobiles, ils sautillent sur place, de plus en plus violemment, au  rythme de la musique électro de Lucie Antunes, culminant parfois jusqu’à cent décibels, (protection d’oreilles très recommandée!!!) et sous les lumières de Rainbow (avec effets stroboscopiques!). Un premier bel effet visuel qui, pourtant, laisse curieusement de marbre les spectateurs. Mehdi Kerkouche a pourtant averti: « Ici, on n’est pas au Théâtre de la Ville, vous pouvez oublier tous vos codes.  »
A la fin, les huit artistes iront vers le public qui se met alors à danser. D’où cette impression de mouvements prévisibles et attendus, presque sages, alors que ces interprètes, s’engagent avec force dans ces joutes physiques rappelant les belles heures de ce lieu où, des années cinquante à soixante-dix, les matchs  de boxe et catch retransmis à la télévision, étaient commentés par Roger Couderc.
Bref, le public, en ce soir de première, ne semblait pas avoir l’énergie dépensée par ces artistes dont les talents de danseurs et acrobates forcent le respect. Et n’en déplaise aux récentes déclarations de Timothée Chalamet, jeune acteur de cinéma américano-français cumulant de nombreux Oscars: « Je ne veux pas travailler dans le ballet ou l’opéra, ou dans des trucs où c’est genre: continuez à faire ça, même si personne n’en a rien à faire. Avec tout le respect que je dois aux gens du ballet et de l’opéra. »,  l’art chorégraphique malgré tout, reste bien vivant…

Jean Couturier

Jusqu’au 11 mars, Elysée-Montmartre, 72 boulevard Rochechouart, Paris ( XVIII ème). T. : 01 44 92 78 00.

Festival Kourtrajmé (suite): Don’t disturb de Claire Barrabès, mise en scène de Sébastien Davis

Festival Kourtrajmé (suite)

Don’t disturb de Claire Barrabès, mise en scène de Sébastien Davis

Cette autrice a joué dans Tristesse Animal Noir d’Anja Hilling et, au cinéma, le personnage principal de L’Inattendue de Benoit Magne. Mais elle a écrit aussi Claire signe Dis camion! mise en scène de Sidney Ali Mehelleb. Et Le Jardin des simples, sur le viol comme arme de guerre, puis Looking for Laodamie. René Loyon lui commandera un texte sur la violence de la richesse et Claire Barrabès écrira ainsi Sept milliards damnés. Puis Soulevez l’opercule, sur la marchandisation des corps. Et, entre autres, un polar Smog créé il y a huit ans. Sébastien Davis et Ludivine Sagnier pour la compagnie Kourtrajmé la sollicitent alors et elle écrit Don’t disturb. (En anglais? Au lieu du simple: ne dérangez pas! Pour gagner deux syllabes et faire snob?  Cette pièce a été créée, il y a deux ans, au Cent-Quatre…

 

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Une variation sur une médiathèque où la vie devient absurde, à mesure qu’une moisissure se révèle incontrôlable. D’importants travaux sont prévus pour résoudre ce problème mais ce sera au prix de la restructuration de cet espace de service public qui se délite. « Les bibliothèques, dit l’autrice, sont nos dernières forteresses d’enfance où se croisent histoires minuscules, chefs d’œuvres, vieux, jeunes, précaires ou non.Un lieu idéal pour notre rencontre. »
Oui, mais comme souvent, entre la note d’intention et le texte, il y a un sérieux écart. Cela commence pourtant bien, avec la vie dans cette médiathèque sérieusement perturbée par une moisissure qui envahit tous les locaux. Entres autres,au sous-sol, l »enfer » où on trouve les livres interdits, le pôle Santé, le service d’accueil des migrants…
Il y a une scène assez drôle répétée quatre fois d’un jeune qui vient rendre les livres empruntés, un directeur dépassé par les fuites partout dans l’immeuble et une autre où la prolifération des champignons (qui se révèleront hallucinogènes!) que le directeur, les infirmières, le chirurgien dégusteront assis sur la table d’opération. C’est inégalement joué mais parfois avec une certaine efficacité, par huit jeunes interprètes. Mais ensuite, le texte sur fond d’absurdité- on pense bien sûr à Eugène Ionesco- part un peu dans tous les sens et on se retrouve dans la salle d’op avec, d’abord une femme dont on sort du ventre quelques mètres d’intestin, puis une autre enceinte, sur le point d’accoucher…  On voit même aussi une belle tête de vache noir et blanc… Tous hallucinés?   

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Il y aura ensuite un simulacre d’opération, une étonnante danse collective (chorégraphie de Virgile Dagneaux)  et de beaux chants dirigés par Lilia Ruocco. Tous ont une gestuelle impeccable mais peu d’entre eux ont la diction suffisante pour affronter un public. Là, il y a encore du travail… On reste donc sur sa faim et l’ensemble  qui dure quand même une heure et demi, fait plus penser à un travail d’école où il faut employer tous les élèves, qu’à un véritable spectacle, malgré la mise en scène précise de Sébastien Davis. Il dirige au mieux Mohamat Amine Benrachid, Abdallah Charki, Antoine Cid, Gradi Kumbi, Romane Miccoli,   Lucye Molangi-Likote,  Lisa Yarko et Valentine Soutif.
Il faudrait revoir certains d’entre eux, dans un texte plus consistant que celui de Claire Barrabès, notamment celle qui joue la Secrétaire à lunettes… Et une autre, la Policière, ou encore celui qui interprète le Directeur. Mieux vaut aller voir aussi dans la mise en scène de Sébastien Davis, ce Kiss dont nous avons parlé, nettement plus intéressant.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 31 mars, Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, Paris ( XI ème). T.: 01 48 06 72 34.

Comme une Mouette, un spectacle de Sara Llorca, d’après La Mouette d’Anton Tchekhov

Comme une Mouette, un spectacle de Sara Llorca, d’après La Mouette d’Anton Tchekhov

 Irremplaçable Tchekhov: nous sommes tous, ou avons été un jour,  Kostia (diminutif de Constantin), l’écrivain débutant rongé par le trac, et Nina, jeune comédienne dévorée par une soif de gloire à la Sarah Bernhard: son nom n’est pas cité dans la pièce, mais la « grande actrice » Irina Arkadina Trepleva, la  mère de Kostia, en serait une bonne version russe, juste plus modeste. Nous avons tous un peu de mépris pour Boris, l’auteur à succès, amant nonchalant d’Irina, pour une bonne raison : il est le seul à ne pas souffrir, recevant l’amour comme un dû: celui lourd et protecteur d’Irina et celui, rafraîchissant de Nina.

© Raphaël Treiner

© Raphaël Treiner

Inspirée par Marguerite Duras  qui avait écrit une version courte de la pièce, Sara Llorca a choisi de tailler dans le vif. Cela donne un côté impatient et juvénile à ce spectacle, mais auquel manque toute la maisonnée qui assiste à la fameuse pièce de Kostia, au bord du lac. Plus besoin de la pauvre Macha qui aime le fils de la maison et n’aime pas l’instituteur, son pauvre amoureux! Plus besoin non plus de ses parents, l’intendant Chamraev et Paulina, amoureuse de Dorn, le médecin chéri de toutes les femmes mais qui n’en aime plus aucune…
Tous ces personnages secondaires ont, eux aussi, leurs passions mais ils sont éliminés:  Sara Llorca va droit au mythe et à la tragédie… Ici Kostia aime sa mère, la grande actrice Irina Arkadina Trepleva (pilier de la famille) qui aime Boris Trigorine, qui lui, tombe amoureux de Nina qui le lui rend sous forme de passion, au désespoir de Constantin qui aime Nina et elle seule, à jamais. Et en effet, cet amour-là ne vivra jamais. Comme dirait Dorn le médecin, s’il était présent sur scène : « Comme tout le monde est nerveux ! Et que d’amour… »
Ce spectacle est accompagné au piano par un Sorine, le frère de la grande actrice, coincé dans leur propriété dont il est le gardien mais ici privé de la parole. Un beau rôle, pourtant. La noblesse des passions et et celle de l’art, les générations qui se bousculent, voilà le noyau, avec des couples compliqués, mais presque aussi emblématiques, que celui de Roméo et Juliette.

 Sara Llorca a voulu répondre au vœu exprimé par Anton Tchekhov : jouer sa pièce en comédie, en farce, et la laisser évoluer vers la tragédie… mais cela ne fonctionne pas. Si maladroit soit-il, un jeune auteur, peu sûr de lui, le jour où il présente sa première pièce, un amoureux qui attend avec crainte et tremblement celle qu’il aime… peut être ridicule, mais ne fait pas rire.
Pas plus qu’une Arkadina, obligée de voir que le temps passe, et qu’elle n’est plus une jeune première. C’est Anton Tchekhov qui se trompe sur sa pièce… Nous aurons ici et là quelques petits rires mais la tragédie est là, dès le début, même si le comédien la piétine littéralement et s’efforce à établir mais en vain des interactions avec le public…

© Raphaël Treiner

© Raphaël Treiner

Le spectacle ici la forme de vagues d’émotions qui se bousculent, fortes, entières. Les ravages de l’amour balaient les intentions comiques, dans une ronde fatale qui n’est pas sans rappeler le tourbillon d‘Andromaque de Jean Racine. Ici, comme chaque fois qu’on met en scène La Mouette, la distribution construit tout. Sara Llorca a l’âge du rôle, bien qu’il n’y paraisse pas, et donne à la grande actrice une fraîcheur, une vitalité, un charme -avec, aussi, le tranchant de la jalousie – qui justifient ses prétentions au bord de la falaise, à une persistante jeunesse.

Une autre belle idée : faire de Boris Trigorine, l’écrivain à succès qui s’estime peu lui-même,  dernier amour d’une femme qui croit vieillir,  le presque jumeau de son fils Kostia, l’écrivain débutant. Cela radicalise leur rivalité (Boris n’a pas le privilège de l’âge, donc l’injustice est encore plus insupportable), et donne aussi  tout son sens aux allusions que fait Kostia à Hamlet et au «péché» de sa mère, la reine Gertrude. Rassurons-nous: pas d’intellectualisme, Shakespeare apporte ici simplement une (intelligente) secousse émotionnelle de plus. Hommage au théâtre.
Et puis, voici l’éclatante Nina qui fera réellement tout éclater, y compris sa propre vie. Emma Prin lui donne toute la naïveté, la fraîcheur, les attentes, l’impatience d’une jeune fille mal aimée dans sa famille, et même un côté borné, parmi l’intensité de ses rêves. Je suis reçue chez une grande actrice,je vais jouer devant la grande actrice (un regret: nous n’assistons pas à la pièce de Kostia) ! La comédienne fait entendre tout cela, y compris l’inévitable dureté, l’agacement que l’on a, devant celui qui aime et qui n’est pas aimé.
Voilà: les jeunes spectateurs aiment la pièce telle qu’elle est donnée ici, et c’est bien ainsi. Mais nous sommes frustrés du «roman» de la pièce: ces personnages secondaires qui sont le « public » des personnages principaux mais aussi de l’humanité tout entière. Ils font, comme le lien avec les autres pièces d’Anton Tchekhov. Mais on n’oubliera pas ce que cette version nous a donné.

Christine Friedel

Spectacle créé du 3 au 5 mars au Théâtre des Deux Rives-Centre Dramatique National de Rouen ( Seine-Maritime).
Tournée en préparation.

Festival Kourtrajmé Kiss de Siham Falhoune et Maxime Saint-Jean, mise en scène de Sébastien Davis

Festival Kourtrajmé

Kiss de Siham Falhoune et Maxime Saint-Jean, mise en scène de Sébastien Davis

Ladj Ly, réalisateur, scénariste et producteur français d’origine malienne de quarante-huit ans, qui a grandi à Montfermeil (Seine-Saint-Denis) a tourné un premier court-métrage, Les Misérables en 2018. En réaction à une grave bavure policière sur un jeune noir à Montfermeil,  le 14 octobre 2008, qu’il avait alors filmée. Cette œuvre reçut de nombreuses récompenses: entre autres, au festival international du court métrage de Clermont-Ferrand et une nomination au César du meilleur court métrage en 2018. Toujours en 2018, il est nommé pour le César du meilleur documentaire avec À voix haute : La Force de la parole, coréalisé avec Stéphane de Freitas sur le concours d’éloquence Eloquentia. En 2018,  Ladj Ly tourne son premier long métrage, Les Misérables, une adaptation de son court et crée à Montfermeil, l’école gratuite Kourtrajmé, ouverte à tous et  sans condition de diplôme consacrée aux métiers du cinéma au sein des Ateliers Médicis,  financée par des fonds publics et privés.
La compagnie Kourtrajmé, elle, a vu le jour il y a quatre ans, sous l’impulsion de l’actrice Ludivine Sagnier et du metteur en scène Sébastien Davis, pour accompagner les élèves-acteurs vers un parcours professionnalisant. Quatre ans plus tard, cette compagnie présente ici quatre spectacles, trois maquettes, un long-métrage et  une table-ronde. « Ils se veulent, dit Ladj Ly, à l’image des valeurs que nous portons: la diversité, le décloisonnement, l’exigence artistique et surtout… celle d’une plus juste représentativité de notre population au sein des arts. » “Il est question ici d’un baiser. Un vrai, réel, charnel. Et d’amour, même l’instant de ce baiser. C’est bien notre envie, l’envie de ce travail : se rencontrer dans un baiser d’amour.”  Ou comment une actrice et un acteur peuvent-ils arriver à s’embrasser sur un plateau avec le maximum de ce qui doit apparaître comme une vérité? Est-il possible non de « représenter » un baiser sur la bouche mais de le vivre devant un public, chaque soir de représentation? Sans qu’il puisse le savoir? Ou se situe alors exactement le jeu? A quel moment, peut naître le désir de l’autre?

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Siham Falhoune et Maxime Saint-Jean jouent-ils à être ce couple ou en sont-ils un dans la vie? Bref, le théâtre dans le théâtre, une recette inusable du théâtre occidental (Shakespeare, Corneille, Molière, Marivaux, etc.)  Mais ici revue et corrigée par de jeunes auteurs-interprètes. Avec une mise en abyme du corps devenant une forme d’art. Un thème déjà exploré par Kierkegard qui parlait, il y a déjà presque deux siècles, du stade esthétique de l’existence. Mais ici, on n’est  finalement pas loin d’une performances en arts plastiques où, comme, dans le body art, le corps devient alors médium privilégié, avec, notamment, un très beau moment dansé, face public et ce qui est assez rare, un texte écrit par les deux interprètes. Et on ressent souvent chez Siham Falhoune et Maxime Saint-Jean, cette attirance des corps dont parle si bien le philosophe Jean-Luc Nancy: « Le corps est ce qui me met dehors, au sens où le sujet est toujours hors e soi, c’est moi en tant qu’extériorité. » Soit un art théâtral qui se revendique comme tel, souvent physique mais à l’opposé de tout excès de tout pathos, sur le plateau nu, avec une chaise en bois et une autre chaise-coque en plastique gris.  Puis, avec une table entre Siham Falhoune et Maxime Saint-Jean.
La mise en scène de Sébastien Davis est rigoureuse et il dirige bien ses interprètes… sans micros H.F. et sans fumigènes. On aurait aimé que les costumes soient un peu plus recherchés mais bon… La déjà très bonne actrice a déjà joué dans plusieurs films et a une présence fabuleuse, avec un merveilleux sourire, une gestuelle et une diction impeccables. Et on aimerait bien la voir dans un Molière, un Labiche ou un Feydeau…
Lui, grand, très concentré et attentif à elle, a aussi une belle présence mais, venu des Beaux-Arts de Montréal, il n’a pas la force de tir de sa camarade et ne maîtrise pas bien sa diction…. On le comprend parfois difficilement. Là, il y a encore du travail… A ces réserves près, cela vaut le coup d’aller voir cet ovni. Même s’il est encore un peu brut de décoffrage, il a de grandes qualités. La banlieue, même pauvre! loin des manies parisiennes chichiteuses et coûteuses, est riche en bon terreau d’où surgissent aussi de belles pousses… Et nous conseillons Kiss à Marine Le Pen, même si elle n’ira jamais. Ou à ses conseillers… mais ils n’iront pas non plus. Nous vous rendrons compte de la suite de ce festival.  

Philippe du Vignal

Jusqu’au 28 mars, Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, Paris (XI ème).    

Autrefois, j’avais droit à une rubrique à la dernière page de la revue Cassandre

Autrefois, j’avais droit à une rubrique à la dernière page de la revue Cassandre...

Et je pouvais dire du mal de tout, c’était sain et agréable. Bon, je me faisais quelques ennemis mais je tenais le choc. Cassandre s’est écroulée! Pourtant, je continue à écrire, c’est un besoin viscéral! Alors sur le site Unité, j’ai un petit blog mais je ne dépasse pas les cents lecteurs. Franchement, je n’ai pas envie de me faire trôler par la cohorte de crétins qui ont la main mise sur Facebook.
Ce matin, j’avais envie de parler de la formation théâtrale et d’un mystère. Comment Pancho, notre acteur du Théâtre de l’Unité qui n’a fait ni l’Ecole du Théâtre National de Chaillot, ni le cours Florent, ni  l’Ecole Jacques Lecoq, ni le Conservatoire national, s’en est mieux sorti que tous les autres, pour emporter les rôles éponymes de Macbeth ou de Vania à la campagne?
Je pourrais en discuter avec ma fille Dana, savante ethnomusicologue. Elle découvre au fond des îles Sulawesi, Timor ou Florès (Indonésie), des voix incroyables, sans qu’il y ait la moindre formation musicale dans ces pays. J’avais envie de faire quelques théories jetables sur les exercices de théâtre que je déteste et sur les formatages mais je suis rattrapé par la guerre au Moyen-Orient.
 
©x Une image du récent cabaret " kapouchnik" de la maison Unité

©x Une image du cabaret « kapouchnik » de la maison Unité en février dernier

Plus rien d’autre n’existe depuis une semaine…Un cas de figure inédit, une guerre entre des personnages ignobles et qui se joue à trois: l’Iran, contre les Etats-Unis et Israël…Une horreur, les destructions continuent et puis cela y est! On ouvre une nouvelle comptabilité: celle des morts dans ce conflit. On ne sait même pas quelle victoire, on fêtera? La destruction  de Téhéran? Celle de Beyrouth? On ne sait même pas pourquoi cela s’arrêterait! Alors, mes divagations sur la formation théâtrale ne tiennent pas le choc, donc je les oublie.

 Nous sommes immergés dans les conflits du monde. Je n’aime pas que les gens disent: « Par les temps qui courent « , comme si notre époque était la seule féconde en guerres cruelles! Je leur dis: non, le nazisme tient encore la corde et on n’a pas encore inventé pire. Oui, des génocides, depuis, il y en a eu! Mais des camps d’extermination de tout un peuple, avec une organisation industrielle de la mort, on n’a pas fait mieux.
Et je m’interroge encore quatre-vingt ans plus tard: oui, ce sont les Allemands qui ont inventé cette abomination absolue, oui, les Allemands! Et il y a encore un record à battre: soixante millions de morts dans la seconde guerre mondiale. Je me suis installé près de la frontière suisse, il y a vingt ans. Au cas où il y aurait trop de grabuge dans le monde, j’aurai cent mètres à faire pour m’expatrier… Jacques Livchine, ex-codirecteur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité à Audincourt (Doubs).
Nous retrouvons une courte liste que Jacques Livchine avait présentée au kapouchnik en janvier 2025, un cabaret gratuit que le Théâtre de l’Unité présentait chaque mois avec plus de cent-vingt éditions. Hervée et Jacques en ont quitté la direction; et donc les kapouchniks. Mais ils continuent avec leur équipe à la Maison Unité pour la plus grande joie des habitants d’Audincourt… Nous ne résistons pas au plaisir de vous communiquer cette liste qui n’a rien perdu de sa virulence!
Ph. du V.

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©x Jacques Livchine à ce kapouchnik


Les chiffres de Jacques:

On regorge d’argent de tous les côtés: 98 milliards distribués aux actionnaires par les entreprises du CAC 40: Prévisions: 496 milliards pour 2026.
L’évasion fiscale en France:  80 milliards!
Pour le président du Sénat: «34 000 euros exactement, pour deux fauteuils et un prototype. »
Les frais de bouche à l’Élysée: + 123 %
 Les niches fiscales: 90 milliards.
Bernard Arnaud, quatrième plus grande fortune du monde:  203 milliards! En billets de cent euros, cela ferait une montagne de 267 kms de hauteur.
Place nette des points de deal. Résultat: un million de personnes prennent de la cocaïne  en France, à 60 €, le gramme. En fait, une gesticulation, puisqu’on a maintenant des uber dealers .
 L’albatros peut voler 4. 800 km durant six jours, soit 800 kms par jour, à 33 km/h et en 2004, une étude a montré qu’il a parcouru 22.545 kilomètres en seulement quarante-six jours, sans repos…

À tous ceux qui de Noëlle Renaude, mise en scène de Timothée de Fontbelle

À tous ceux qui de Noëlle Renaude, mise en scène de Timothée de Fontbelle 

Cela se passe entre 1940 et 1950, un jour de fête sous la chaleur de l’été dans un village d’une France encore rurale où il y a toujours une occasion après la guerre, de faire revivre, surtout chez les plus anciens, souvenirs, rumeurs, non-dits, vieilles histoires d’amour  et jalousies qui ont été plus ou moins ensevelies sous le poids du temps… Une série de récits personnels où l’intime croise le collectif,  remarquablement écrits par Noëlle Renaude. Oui, la guerre, même finie, laisse des traces indélébiles chez ceux qui l’ont vécue.

© Michèle Lemoine

© Michèle Lemoine

Ces monologues de personnages de tout âge, avaient déjà été mis en scène par  Camille de la Guillonnière l’an passé et c’est en effet un texte qui peut « faire théâtre ». Se succèderont, entre autres: « Bernadette Blanchet, dite Baba, quatre ans, socquettes blanches robe à rayures roses ayant appartenu à ma sœur Lili morte il y a  cinq ans en plein chaos historique. » (…)  « Hercule Blanchet , premier prix de calcul et premier de prix de géographie, et peau de balle en gymnastique. » (…) « Armande Blanchet huit ans, oui, c’est moi la teigneuse. Oui je louche. Oui, je perd sans arrêt mes lunettes. » Et nombre d’adultes, tous ceux qui ont vécu la guerre, les vrais résistants, comme ceux de la dernière heure,

Sur le plateau, un rond de terre où un champ de blé aux beaux épis gonflés est prêt à être moissonné,  une chaise en bois et paille comme on en voit encore dans les campagnes et un petite malle à souvenirs.  Belle scénographie d’Audrey Fabre  et Timothée de  Fontbelle. Et où va évoluer, seule avec une belle présence, Laetitia de Fontbelle pendant soixante-dix minutes pour nous raconter ces tranches de vie: une voix  discrète annonçant à chaque fois, les nom et âge précis de chacun des quelque trente-cinq personnages…

« L’aventure de cette pièce, montée lentement et avec passion, dit Timothée de Fontbelle auteur de livres pour enfants, est l’occasion pour moi de retrouvailles avec la scène, après des années consacrées à l’écriture romanesque. Oui, mais voilà, il n’y a pas vraiment de mise en scène et le début est très statique. Et surtout, on ne comprends pas pourquoi Laetitia de Fontbelle qui, dit-elle, a joué au théâtre, au cinéma et dans des séries comme Les Revenants, The Tunnel, Rebecca…  Et « passionnée par le jeu, la direction d’acteurs, l’enseignement et la transmission », elle a une diction plus qu’approximative!  Elle bouffe sans arrêt les consonnes, ce qui défigure le texte. Même s’il y a de rares et courtes phrases où on la comprend parfaitement, ce monologue tient de la bouillie verbale! On tend l’oreille sans arrêt et on essaye de ne pas décrocher, mais en vain…
Améliorer les choses mais comment? Déjà si le metteur en scène demandait à une actrice ou un acteur de  faire vraiment  articuler Laetitia de Fontbelle, cela apporterait un plus. Mais, pour le moment, inutile d’aller jusqu’à la Cartoucherie, le spectacle est trop décevant.  Noëlle Renaude mérite mille fois mieux…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 22 mars, Théâtre du Soleil, Petite salle, Cartoucherie de Vincennes, 2 route du Champ de manœuvre. Métro: Château de Vincennes + navette gratuite.  Sinon bus 112., mais attention, il y en a toutes les vingt minutes. 

Le Procès Pélicot, un oratorio, mise en scène de Servane Dècle et Milo Rau

Le Procès Pélicot, un oratorio, mise en scène de Servane Dècle et Milo Rau

«Reconnaissez-vous les faits?» Quatorze hommes, sur cinquante, répondent: «Oui» mais les autres minimisent. Le procès des viols organisés par son ex-mari, sur la personne de Gisèle Pélicot et son refus du huis-clos, «pour que la honte change de camp»,  est devenu une affaire mondiale à la Une de toute la presse, y compris «people». Il a eu lieu du 2 septembre au 19 décembre 2024, à la Cour criminelle d’Avignon (Vaucluse).

© Ch. Raynaud de Lage Au festival d'Avignon 2025

© Ch. Raynaud de Lage Au festival d’Avignon 2025

Milo Rau était là, invité pour La Lettre, «étude scénique» sur les débuts de jeunes artistes, un «va-et-vient entre l’art et la vie». Et ce procès, il ne pouvait le laisser passer sans prendre ses responsabilités d’artiste: réunir, avec l‘aide d’anthropologues du centre Norbert Elias (Marseille), des acteurs, metteurs en scène,  intellectuels, personnalités, pour rendre au public, en une nuit de lectures, les mots et enjeux de ce procès.

Ce que rejouent Servane Dècle et Milo Rau avec un nouveau groupe de lecteurs, c’est toujours la parole… Quarante chaises sur le plateau, un pupitre où chacune et chacun viennent à leur tour déposer comme à la barre d’un tribunal, une table de régie (nous  avons assisté à une répétition). Leurs visages sont projetés en direct sur grand écran. La tâche des acteurs-lecteurs? Non pas jouer un personnage, mais jouer la vérité de ce qu’il dit. Les mots des agresseurs qui se sentent innocents et minimisent les faits criminels ou délictueux, ceux des femmes parlant des traumatismes du viol, les mots des avocates et avocats »… Un théâtre rapide, actif et ramené à l’essentiel: dire, et faire entendre, dénoncer la domination patriarcale instituée et la «culture du viol», une expression qui ne devrait plus demander de guillemets! Ce sera, jeudi soir au Théâtre de la Concorde, de 18 h à 22 h. Puis, dans le monde entier, à chaque fois, avec de nouvelles équipes et de nouveaux lecteurs et lectrices.

 Christine Friedel

 Le 5 mars (entrée gratuite), Théâtre de la Concorde, 1 avenue Gabriel, Paris (VIII ème). T. : 01 71 27 97 17.

Climax par la compagnie Zygomatic

Climax par la compagnie Zygomatic, mise en scène de Ludovic Pitorin

Un spectacle créé il y a cinq ans dont c’était hier la 547 ème représentation! Ce qui, dans les théâtres public et privé, est très rare! Cela valait donc le coup d’y aller voir! Bien rodé, il a été joué un peu partout dans les théâtres mais aussi les gymnases, salles des fêtes… Le thème de Climax: dérèglements climatiques avec chaleurs extrêmes, inondations, fonte accélérée des glaciers, tsunamis. épuisement des ressources, bio-diversité en voie de disparition,  recours massifs aux engrais et traitements chimiques dangereux, comme le réclame le merveilleux sénateur Laurent Duplomb. Oui, celui qui veut réintroduire un néonicotinoïde interdit en France mais utilisé ailleurs, notamment dans l’UE. Alors que son interdiction est un enjeu vital. Les hommes sont arrivés à mettre le monde en à peine deux siècles, aux limites de ce qui peut être encore supportable dans certains pays. Ce que montre bien la dernière partie du spectacle, avec l’accélération des changements climatiques dus à ce que ‘on appelle la civilisation! La vie animale et humaine est-il encore compatible avec une telle débauche d’énergie, produits chimiques et transport par avion?

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Rien sur le plateau qu’un écran, où seront projetés des graphiques, images de forêt en feu…. Petites chorégraphies au second degré, acrobaties au sol, chansons populaires, dialogues comiques teintés d’absurde… Ludovic Pitorin sait y faire et a une bonne maîtrise de l’espace et du temps: « Susciter le rire et poser un regard décalé sur la complexité du monde pour mieux l’appréhender: je tente de déployer au travers des spectacles que j’écris avec la compagnie Zygomatic dit-il.

« Toujours à mordre et à exiger la lune, je n’oublie jamais que malgré le poids des sujets de fond que j’aborde, la forme légère et subtile rendra le spectacle utile et jubilatoire. J’invite à la poésie d’un «music-hall engagé» pour que nous soyons bousculés et heureux. » Au début, le spectacle fait un peu du surplace mais impeccablement réglé, il  prend son envol vers la fin de ces soixante-dix minutes, quand un président de la COP 34, prononce à une vraie  future conférence des Nations unies sur le climat, quelques phrases exemplaires: « On veut que les gaz à effet de serre commencent à douter ! » «Nous sommes comme le lapin tétanisé face aux phares du camion qui va l’écraser. » «Faisons des câlins à ceux qui mangent local. » « Caressons les cyclistes . » Ou quand un phytoplancton (un acteur revêtu d’algues vertes) vient plaider pour sa survie: c’est un court mais bon moment. Ludovic Pitorin et ses camarades enchaînent les petites scènes avec rythme et efficacité, en changeant de costume à toute vitesse. Et ils savent embarquer un public qui applaudit très souvent et claque des mains.  » Un mélange d’espièglerie, d’impertinence dans une mise en scène aussi inattendue qu’inventive, dit, sans  complexe, Ludovic Pitorin… le metteur en scène. Et Benoît Lavigne le directeur du Lucernaire, en remet une couche: « Digne des Mounthy Python, le spectacle est dingue, explosif, irrévérencieux, jubilatoire, bref génial. (….)  Et dont vous ne sortirez pas indemne. » N »exagérons rien! C’est bien joli de s’envoyer des fleurs! Mais on est loin, très loin d’un spectacle d’agit-prop, de l’humour corrosif et burlesque du collectif anglais né en 69 et qui a fait ses adieux en 2013… Même s’il y en a une citation, comme ce gros morceau de plâtre tombant des cintres. Un gag qu’avaient superbement utilisé Macha Makeieff et Jérôme Deschamps autrefois… Et il y a celui connu mais formidable: un fil blanc long d’une dizaine de mètres qu’on fait patiemment sortir de la bouche d’un des acteurs… L’actrice et trois acteurs font un travail gestuel précis mais la mise en scène reste assez conventionnelle. Ludovic Pitorin aurait pu ainsi nous épargner la trilogie des stéréotypes actuels: micros H.F. (pourquoi dans une petite salle comme celle-ci?), jets de fumigènes, et, à la fin, lumières stroboscopiques. Enfin si Climax peut aider à une prise conscience des graves erreurs humaines commis au nom du progrès… Le spectacle affiche complet à Paris mais se jouera au festival off d’Avignon.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 8 mars, Le Lucernaire, 55 rue Notre-Dame des Champs, Paris ( VI ème).

Adieu Erhart Stiefel

Adieu Erhart Stiefel

 

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Ce sculpteur, décorateur et scénographe suisse est mort le 14 février  à quatre-vint cinq ans. Dans un entretien avec Béatrice Picon-Vallin, il lui avait dit avoir fait un tour du monde, en 1960-61, qui l’avait mené en Afrique, en Inde, au Vietnam et au Japon.  » Ce n’était pas pour voir du théâtre, mais pour découvrir le monde. Lors de mon premier séjour au Japon, je crois que je n’ai vu aucun spectacle de nô ni de kabuki. A l’époque, je me préoccupais plus de peinture et de sculpture que de théâtre.  »
Il avait fait l’Ecole des Beaux-Arts et comme de nombreux élèves, il  avait eu envie de faire des décors de théâtre. Mais « Mon intérêt pour le théâtre, dit-il,  est venu très progressivement. Au départ, le masque était pour moi un art solitaire. L’idée de travailler avec un groupe me faisait peur. J’avais fait l’Ecole des Beaux-Arts, et j’étais attiré par les arts visuels, le mime. Autour de moi, on disait que je pouvais être acteur. Je suis allé à l’Ecole Jacques Lecoq qui ne formait pas uniquement des gens qui voulaient être comédiens. J’avais un accent épouvantable. Faire du théâtre muet était aussi une solution à ce problème. »

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©x Le Bread and Puppet

Erhard Stiefel, influencé par les grands maîtres italiens Amleto Sartori (1915-1962) et son fils (Arlequin serviteur de deux maîtres mise en scène de Giorgio Strehler avec Marcello Morretti mais aussi  japonais et balinais, Et dans un tout autre style par le Bread and Puppet de Peter Schumann, il a toujours conçu ses masques avec une grande rigueur et il en réalisera de nombreux et excellents, pour le théâtre, la danse et le cinéma. Le public du Théâtre du Soleil, sans le connaître, a eu l’occasion d’admirer souvent un travail  exemplaire.Chaque masque étant unique et spécialement réalisé pour une actrice ou un acteur, en cuir, en bois ou tissu. 
Nous avions beaucoup apprécié ses costumes pour Le Songe d’une nuit d’été, en 1968 qu’Ariane Mnouchkine avait mis en scène au  Cirque Montmartre aujourd’hui hélas! remplacé par un supermarché.

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La première fois que nous avons vu ses masques c’était dans L’Age d’or (1975), puis dans Méphisto d’après Klaus Man, et en 81, puis 84, il en conçut, inspirés par les masques japonais mais auxquels il donnait une touche personnelle (ils étaient si notre mémoire est bonne, en deux parties, et reliées par un fil élastique- de véritables chefs-d’œuvre… pour Richard II et Henry IV de William ShakespeareEt L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge  et L’Indiade d’Hélène Cixous.

©x Richard II

©x Richard II

Puis, en 92 Les Euménides d’Eschyle.I l a aussi travaillé en 90 pour Les Fourberies  de Scapin de Molière, mise en scène de Jean-Pierre Vincent et neuf ans plus tard, il créa les masques de Peines de cœur d’une chatte française de René de Ceccaty, un spectacle mis en scène par Alfredo Arias. Ou encore pour Le Montaigne Shakespeare, mon père et moi de Philippe Avron.

Sans lui, le théâtre dans la seconde partie du XX ème et au XXI ème siècle assez peu friand de masques, n’aurait pas été ce qu’il a été et Erhart Stiefel fit renaître la fonction du masque, que peu de metteurs en scène utilisaient alors. Sauf entre autres, Ariane Mnouchkine ou Peter Brook pour La Conférence des Oiseaux en 79.
Il faut rappeler que leurs prédécesseurs: Jacques Copeau, Louis Jouvet, Charles Dullin avaient vu tout l’intérêt du masque, comme ceux qui avaient travaillé au Groupe de Théâtre Antique de la Sorbonne: Maurice Jacquemont -déjà en 36- pour Les Perses, avec les superbes masques de Jean Dasté pour les protagonistes et pour Agamemnon d’Eschyle avec ceux de Jean Bertholle.

Ou ensuite Bertrand Jérôme (oui, celui de la merveilleuse émission de France-Culture (que Laure Adler élimina sans aucun état d’âme ) Les Papous dans la tête pour Les Sept contre Thèbes d’Eschyle en 58, avec les masques en résine -beaux mais très inconfortables, parce que pas faits sur mesure- du peintre Jacques Delfau, pour le chœur et les protagonistes. Et André Steiger… qui, trois ans plus tard, mit en scène Les Choéphores et Les Euménides d’Eschyle.

©x Une partie de la collection des masques d'Ehrart Stiefel

©x Une partie de la collection des masques d’Ehrart Stiefel

Jouer masqué exige concentration, travail long et assidu, gestualité particulière: c’est un excellent outil pédagogique et plus une école de théâtre ne s’en dispense…  Sous un masque, plus de jeune, plus de vieux, plus de sexe… Tout est remis en question. C’est aussi une façon pour une actrice ou un acteur, d’avoir un accès à privilégié à une autre incarnation d’un personnage. Ce que dit très bien Guy Freixe dans son livre sur le masque. A condition, bien sûr, d’avoir un masque d’une réelle qualité humaine, comme ceux que réalisa Erhart Stiefel. Il aura été beaucoup plus loin dans la conception du masque, surtout dans les spectacles du Soleil mis en scène par Ariane Mnouchkine. Le théâtre a une dette envers ce grand artiste.

Phlippe du Vignal    

 

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