Rémy Marvely, magicien

Rémy Marvely, magicien

 Comme la plupart de ses confrères, il a fait pas mal de boulots avant de se lancer. Responsable commercial la semaine et sommelier le weekend, il a créé une dégustation de vins avec un spectacle de magie. Il y a sept ans, il vivait aux Etats-Unis et cherchait une école de magie. Jeff McBride à Las Vegas l’a appelé pour lui dire qu’il aimait beaucoup son projet et qu’il était prêt à le monter avec lui. Il a alors fait un stage intensif dans son école et est ainsi entré en magie. Jeff McBride l’a beaucoup encouragé à pratiquer le plus possible.

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Mais il a eu un cancer de l’estomac, dont il a réussi à guérir et il a pris la décision de se consacrer au spectacle et à la magie. Durant le confinement, il a passé huit heures par jour à pratiquer son art et ce, pendant plus de deux mois. Ensuite, il a donné des cours pour enfants, puis a monté son spectacle.
«La magie de scène pour le public familial et le close-up sont les formats que j’ai développés avec trois spécialités: humour magique, illusion et mentalisme. Je suis un très grand fan de Xavier Mortimer, Dani Da Ortiz et Jeff McBride, bien sûr. Pour moi, les premiers ont dépoussiéré notre art et ouvert tellement de nouvelles perspectives. Et Jeff bien sûr, qui est intemporel! J’aime tous les styles mais surtout les innovations avec un savant mélange d’ancien et de moderne. Et j’aime aussi les histoires associées aux tours. J’ai besoin d’être plongé dans un univers. Et hors magie, j’étais aussi influencé par Alexandre Astier, Ricky Gervais, Tarantino, Tim Burton, Nobuo Uematsu. Il faut, je crois, pratiquer un maximum sans se soucier si cela fonctionne bien, si cela plait, etc. On ne trouve pas son style tout de suite. C’est en faisant que l’on conçoit. La magie évolue constamment avec de nouvelles générations qui révolutionnent les manipulations de cartes ou arrivent avec de nouvelles technologies et je trouve que c’est très bien. Il faut vivre avec son temps. Mais celle d’avant est éternelle, quand elle est interprétée avec passion. Aujourd’hui, des personnes sur les réseaux sociaux s’amusent à révéler des tours, cela nous est très préjudiciable mais une interprétation faite avec beaucoup de passion sera toujours plus forte que tout. »

 Selon lui,la culture met beaucoup en lumière la magie aujourd’hui, au même titre que le théâtre ou la musique, et c’est une bonne nouvelle. «Cela va peut-être aussi de pair avec la popularité croissante de notre discipline, les nouveaux moyens de mise en lumière au grand public comme l’émission de télévision Incroyable talent

 Sébastien Bazou

Interview réalisée le 5 février.

https://www.remymarvely.com/


Archive de l'auteur

Je suis un Oiseau de nuit, d’après Ida ou le délire d’Hélène Bessette, adaptation et mise en scène de Laurent Michelin

Je suis un Oiseau de nuit, d’après Ida ou le délired’Hélène Bessette, adaptation et mise en scène de Laurent Michelin

L’autrice (1918-2000) est aujourd’hui injustement oubliée mais elle a publié chez Gallimard,  entre 1953 et 1973, treize romans et écrit quelques autres qui ne seront pas publiés.Et une pièce moins intéressante dans la collection Le Manteau d’Arlequin et jamais jouée à notre connaissance. Hélène Bessette était admirée et soutenue par, excusez du peu, par Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Jean Dubuffet, André Malraux et Raymond Queneau: «Un des auteurs les plus originaux de ce temps. » que lui avait signalé Michel Leiris.
Institutrice pendant de longues années, mais en rupture avec le Ministère de l’Education nationale comme avec les parents d’élèves, elle fera des petits boulots, sera femme de ménage mais finira sa vie dans la misère, d’abord à Niort puis à Nantes Refusant tout contact, elle mourra oubliée.Certains de ses romans ont été réédités par Léon Scheer en 2006. Et depuis, par Le nouvel Attila qui veut publier l’intégralité de son œuvre. Il y a cinq ans, un colloque lui avait été consacré à Cerisy.

Ida ou le délire est un ovni littéraire ainsi résumé par son autrice comme « Roman sans paysage/ Roman à la première/ Et à la dernière personne/Roman réduit sa plus simple expression/ Un personnage/Les autres diminués. » Bien vu. Et chez elle comme l’a écrit Gilles Aufray : « La langue est un matériau, un bloc auquel il faut s’attaquer. Pour y trouver son chemin et sa voix, il faut enlever, enlever pour (se) révéler. C’est un combat, se battre avec, tous les jours, corps à corps, avec passion, jusqu’à son dernier souffle.»

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Un accident ? Mais Ida reste la propriété de Madame Besson: c’est sa domestique, même si elle est partie d’un seul coup. Ses employeurs s’interrogent sur cette confusion entre rêve et réalité qui pourrait être une maladie mentale…Un texte où tout devient de plus en plus flou. Est-elle vraiment Ida, ou Madame ? Rien de facile dans cette narration qui n’en est pas une, et très proche d’un long poème avec changements de rythme permanents et en filigrane, un profond désespoir. Sur un petit plateau noir, un fauteuil où est assise derrière un tulle noir une actrice portant un masque, réplique exacte du visage d’une autre actrice et elle viendra aussi s’asseoir par moments sur son fauteuil. Là se jouera l’essentiel de ce qu’on peut quand même appeler une action, avec jeux de jambes et de bras et surtout un récit d’un texte dit au cordeau relatant la vie d’une domestique ignorée par ses patrons et qui mourra renversée par un camion. Ida ou le délire  est le dernier roman de l’autrice publié de son vivant, il y a juste cinquante ans dans une langue acérée et qui peut intéresser plus d’un metteur en scène. « Il faut le dire. Ida ne supporte pas la bienveillance. Alors, elle se tait. Tout au plus elle rit. Pour masquer la colère montante. La grande colère. Et ce n’est pas la moindre des colères. (Ou : la moindre des douleurs, la moindres des folies.) Que la politesse du rire peut seule dissimuler. Ce jour-là sans bienveillance sans enfance Les paupières par avance baissées. Eh bien non personne ne sait comment c’est arrivé. Personne n’était là. Sans témoin. »

Laurent Michelin a pratiqué quelques coupes et a mis en scène cette adaptation : » Si comme on le dit les yeux sont le miroir de l’âme, qui est Ida ?L’adaptation du roman est à la croisée de la poésie et du théâtre. Le rythme imposé par l’écriture d’Hélène Bessette est au service de cette lutte des classes, les ex-employeurs s’ingénient à montrer leurs supériorités par rapport à la morte.» Laurent Michelin a dirigé ses actrices avec un soin extrême: Christine Koetzel et Marion Vedrenne font sonner le texte avec une diction précise qui n’exclut en rien une belle intelligence du texte et une grande sensibilité aux mots d’Hélène Bessette. Le spectacle, créé dans cette petite salle très silencieuse du vieux Nancy, n’est sans doute pas «tout public» comme on dit, mais le théâtre contemporain a besoin de ce genre d’expériences.
Je suis un oiseau de nuit viendra ensuite au Théâtre de l’Epée de Bois et ce sera l’occasion de découvrir l’écriture singulière de celle qui disait à la fin de sa vie : « Je serai reconnue dans vingt ans.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 1er février au L.E.M., à Nancy (Meurthe-et-Moselle)

Le 9 février, Maison d’Elsa, Jarny (Meurthe-et-Moselle )

Et du 20 au 30 avril,Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes. Métro : Château de Vincennes+ navette gratuite.

Le texte est édité chez Le nouvel Attila.

 

Festival Les Singuliers (septième édition) Berlin d’Yves Degryse, The Making of Berlin

Festival Les Singuliers (septième édition)

Berlin d’Yves Degryse, The Making of Berlin

Pendant un mois, dix-neuf créations de spectacles d’artistes associés au Cent-Quatre. La plupart du temps, à la frontière du théâtre, de la danse, du cirque, de la musique, de la vidéo et du cinéma documentaire. Ici, cela se passe donc à Berlin; on en reconnait l’architecture industrielle, avec de remarquables images tournées par un drone. Ames sensibles s’abstenir : on est à la place de l’engin qui filme des gros plans et cela donne le vertige mais cela ne dure pas….

Entre récits, fiction avec personnages et vidéos documentaires et quelques personnages sur scène mais dans l’ombre, le collectif Berlin clôt sa série Holocène avec cette pièce-filmPlus que troublante et plus que fascinante avec une singulière maîtrise de la réalisation et une direction d’acteurs comme on en voit rarement. Ce spectacle est le dernier volet du cycle Holocène: le groupe Berlin créé en 2003, avait fait des portraits de villes. Il avait déjà présenté Souviens-toi des dragons  en 2018 et True Copy, l’année suivante au Cent-Quatre dont il est artiste associé. Avec ici toujours, les rapports sans fin entre vrai et faux au théâtre et dans la vie.

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    A l’origine, les artistes du groupe Berlin avaient rencontré un homme âgé qui avait beaucoup de choses à dire. C’est du moins ce qu’il prétend en toute humilité. En 44, il était soi-disant régisseur à l’Orchestre Philharmonique de Berlin qui avait tenu à jouer Le Crépuscule des dieux de Richard Wagner, alors que la ville subissait des bombardements permanents. Une historienne de l’équipe vérifiera; il y avait bien un employé de ce nom à l’époque… Donc pourquoi pas? groupe Berlin s’est associé à l’Opera Ballet Vlaanderen et à la chaîne de radio Klara pour reconstituer le moment d’une vie. La parole du vieil homme est tout à fait crédible, puisqu’on ne sait jamais son âge ! Mais le calcul est vite fait: il avait environ vingt ans en 44 et est donc né en 24. Il aurait donc maintenant quatre-vingt dix neuf ans… Mais Yves Degryse est un artiste assez expérimenté pour nous embarquer dans cette histoire de production aux nombreux partenaires, comme l’avait récemment sous une forme plus modeste mais avec succès, Ahmed Madhani (voir Le Théâtre du Blog).

    Un bureau avec une grande table -cahiers, papiers, café, petits gâteaux dans une belle pièce bien éclairée, le réalisateur et son équipe : technique, recherche, régie des espaces, etc.. mettent toute leur énergie pour mener jusqu’au bout ce projet difficile. Et malgré les difficultés habituelles d’un tournage, tout semble dans l’axe. Oui… mais après de longues recherches sur des documents d’archives, catastrophe: une historienne lui fait part de ses doutes quant au récit du vieil homme. Et le réalisateur doit annoncer la mauvaise nouvelle à son équipe. Il va leur expliquer que si le récit est tout à fait plausible, malheureusement, les faits sont têtus et le diable se niche toujours dans les détails. Comment expliquer qu’au moment de ce fameux concert dont les interprètes sont répartis en six endroits de la ville dont des bunkers, la maison où certains étaient censés jouer était déjà en ruines ! Autre anomalie: comment des timbales pouvaient-elles passer par la porte et les fenêtres étroites d’une autre maison. Après de longues discussions de l’équipe, vu les moyens et les partenariats déjà engagés, la décision est prise: ce documentaire se fera, quoiqu’il en coûte, selon la pauvre expression de Macron, et tous se remettront au travail. Mais il y a tout de suite comme un goût d’avant et un d’après, après tout un travail et des illusions perdues. Nous sommes vraiment  là dans cette pièce avec eux filmé en plans rapprochés.
    Et  l’orchestre jouera comme prévu mais par groupes de musiciens répartis par instruments (vents, cordes, percussions…) dans des bunkers reconstitués au sous-sol de grands théâtres. Encore le faux et le vrai, le décor et la réalité, avec ces interprètes qui sont bien là devant nous. Non pas dirigés avec des signaux lumineux envoyés par le chef d’orchestre comme prévu en 44, mais avec les moyens actuels. Enfin c’est ce que dit la narration…Et nous aurons le plaisir de les voir sur six écrans interpréter La Mort de Siegfried pendant une dizaine de minutes. C’est un des merveilleux nombreux moments comme celui où le vieil homme se justifie tant bien que mal dans une entretien avec le réalisateur. Et il finira par avouer que son récit était faux… Enfin, pas tant que cela, selon lui ! Et il a cette parole fabuleuse : « Cela n’a pas existé mais c’est vrai ! » Soit ici une mise en abyme parfaitement réussie et le tricotage d’un spectacle-film, toujours entre réalité et fiction, entre présent dominant (encore que ?) et passé douloureux historique. Bref, toute notre vie, nous sommes condamnés jour après jour à tisser tant bien que mal- et plutôt mal que bien- »ce présent gros de l’avenir, comme disait Leibniz, et ce futur qui pourrait se lire dans le passé. »
    Et le groupe Berlin s’est fait une spécialité de raconter des histoires vraies, même s’il faut les inventer. Et on sent une véritable passion chez ces artistes pour essayer de dire les rapports entre le vrai et le faux au quotidien mais aussi sur un plateau de théâtre qui est en l’occurrence celui d’un film en train de se faire. Soit pourrait-on dire une mise en abyme multipliée par trois avec un aller et retour permanent entre passé bien réel et présent tout aussi réel. Un thème qui a été beaucoup exploité mais très rarement avec cette maestria. Sur scène, une musicienne au cornet à pistons, le réalisateur aux manettes et sur écrans, des images d’une incroyable vérité comme dans un vrai documentaire.
    Et la guerre est bien là avec son cortège de destructions.Tout ici est d’une rare précision, et ce spectacle bénéficie d’une distribution exceptionnelle. Seul bémol, les belles images projetées sur écran écrasent le peu qui se passe sur cette scène. Mais sinon, après tant de spectacles médiocres et souvent prétentieux, quel bonheur de voir enfin une œuvre aussi magnifiquement conçue et jouée.

    Philippe du Vignal

    Spectacle vu le 4 février, au Cent-Quatre, 5 rue Curial, Paris (XIXème). T. :01 53 35 50 00.
    Le Festival Les Singuliers se poursuit jusqu’au 17 février.

     

En attendant Godot de Samuel Beckett, mise en scène d’Alain Françon

En attendant Godot de Samuel Beckett, mise en scène d’Alain Françon

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© Jean-Louis Fernandez

L’arbre mort est là, le rocher aussi, devant un ciel de nuages en camaïeu de gris, qui s’obscurcira au crépuscule, et où montera une lune blafarde, avant que l’aube ne revienne, marquant la succession de jours et de nuits semblables. En place pour l’entrée de Vladimir et Estragon: Gilles Privat et André Marcon…. Ce duo admirable dans leur éternelle attente de Godot nous tiendra en haleine pendant une heure trois quarts. La sobriété est au rendez-vous et nous entendons avec une oreille nouvelle ce chef-d’œuvre inaltérable.

 Qui pouvait prédire ensuite le succès mondial de cette pièce, quand elle a été créée par Roger Blin il y a exactement soixante-dix ans en janvier 52, au Théâtre de Babylone, une petite salle au fond d’une cour 38 boulevard Raspail à Paris, et aujourd’hui disparue… Boudé par le public, dénigré par une partie de la critiquen En attendant Godot devint pourtant ensuite l’un des grands succès du théâtre d’après-guerre, grâce auquel Samuel Beckett fut reconnu.  En France, la pièce qui n’est pas souvent jouée, demande des acteurs exceptionnels, capables de tenir sur la longueur et de faire passer quelques tunnels. Et Samuel Beckett tenait et à juste titre, à ce qu’on respecte ses didascalies draconiennes. Une des récentes mises en scène que nous ayons vue, celle de Jean-Lambert wild (voir Le Théâtre du Blog) était remarquable. Celle d’Alain Françon, dans un tout autre style, nous ravit et nous touche.

André Marcon est un Estragon un peu revêche et renfermé. Gilles Privat, grand dadais face à son partenaire plus massif, incarne un Vladimir bonhomme et extraverti, attentif à son compagnon, lui rafraîchissant une mémoire et une notion du temps et de l’espace qui fichent le camp… Les acteurs infusent une tendresse de vieux couple à Gogo et Didi, inséparables et enchaînés l’un à l’autre malgré leurs velléités de se séparer, rivés à ce coin de terre et attendant un Godot, sauveur hypothétique.

Et pour passer un temps qui n’en finit pas d’être pareil et pour tromper l’ennui, ils s’inventent des disputes et actions absurdes. Ils échangent leurs répliques, banales ou très pessimistes, avec naturel, sans jamais forcer le trait. L’arrivée inopinée du duo maudit : Lucky, un pauvre hère tenu en laisse et martyrisé par Pozzo, leur fournit une distraction bienvenue : « Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit être pour rompre la monotonie » dit Samuel Beckett. Mais la scène devient vite insupportable: Didi s’insurge contre les mauvais traitements infligés par ce soit-disant propriétaire terrien à son esclave volontaire. Gogo, lui, est prêt à tout pour récupérer auprès de Pozzo, des os à ronger, d’habitude réservés à Lucky.

Dans ce deuxième couple, Philippe Duquesne est un rustre rubicond et grossier, face à un frêle Éric Berger tout tremblotant sous le poids de la valise, du pliant et du panier qu’il tient au bout de bras interminables. On retiendra surtout ce moment où, en guise de pensées, il se met à débiter son étonnant monologue. Un morceau de bravoure dont il rend ici toute la saveur parodique. Le metteur en scène cale avec une précision d’horloger les déplacements des acteurs et le maniement des quelques objets : chaussures, chapeaux, corde.. en cohérence avec le texte, ce qui éclaire certaines répliques. Les acteurs, toujours en tension, nous font entendre sans artifice les fulgurances d’un texte farci de jeux de mots, formules à l’emporte-pièce, chansonnettes, mais aussi de propos les plus noirs. Alain Françon joue de cet équilibre subtil entre tragique et burlesque: Samuel Beckett puise chez les comiques américains, en particulier Buster Keaton, ou Laurel et Hardy. On rit mais on perçoit, en filigrane, de constantes allusions aux atrocités de la guerre que Samuel Beckett vécut comme résistant. Réfugié dans le Midi, il y fut ouvrier agricole : Vladimir parle des vendanges en Vaucluse et d’un bain forcé dans la Durance. On pense aussi aux camps nazis: « Sans moi, tu ne serais plus qu’un petit tas d’os à l’heure qu’il est. » dit Vladimir à un Estragon toujours à crier famine. La mort rode mais, faute de corde pour se pendre à l’arbre maigrichon, la vie continue…

 «Les Pensées de Pascal jouées par les Fratellini» avait  écrit Jean Anouilh dans Le Figaro. Cet humour ravageur et cette vision du monde en clair-obscur, magnifiquement rendus par une mise en scène limpide, nous renvoient à notre propre actualité, comme un éternel retour du même. Et nous resterons sur l’image émouvante d’un n ième lever de lune à l’horizon de nos clochards célestes… Alain Françon et son équipe s’adressent à notre sensibilité comme le suggérait Samuel Beckett dans une lettre à Michel Polac, en janvier 1952: « Que dire de cette galerie d’êtres aux existences inquiètes, sinon que nos cœurs se serrent pareillement à la vérité de leurs conversations, entre rires et larmes, empoignés au col par la surface de leur(s) humanité(s). » Un spectacle à ne pas manquer.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 8 avril, La Scala, 3, boulevard de Strasbourg, Paris (X ème). T. : 01 40 03 44 30.

Le Théâtre du Centaure

Le Théâtre du Centaure 

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© Emmanuel Dautant

 Nous avons découvert cette compagnie avec Animal*, rencontre entre l’univers de la danseuse japonaise Kaori Ito et celui du circassien Manolo (voir Le Théâtre du Blog). A Marseille, pour ce théâtre équestre, Le Centaure est une entité à deux têtes. Manolo se définit comme «acteur centaure  et l’a fondé en 1989 en Bourgogne, dans le sillage d’un rêve d’enfant: «Quand je serai grand, je serai centaure et on construira un château avec des artistes et des chevaux.» Camille, à ses côtés depuis vingt-cinq ans, est à la source d’une éthique holistique, mettant en relation le Centaure avec le vivant dans son ensemble. Ils conçoivent ce projet comme une hétérotopie, un  concept forgé par  Michel Foucault qui la définit comme une localisation physique de  l’utopie.

En 2016, vingt ans après leur arrivée dans la cité phocéenne, les artistes ont dressé un «chapiteau-volcan», réalisé avec l’architecte Patrick Bouchain en fonction des besoins des chevaux, sur une ancienne zone maraichère, dans les Hauts de Mazargue. Entre les calanques et la prison des Baumettes, un secteur à la fois résidentiel et classé en « politique de la ville« . 

Soucieux de préserver cet environnement, ils y ont construit des bâtiments en teck recyclé, façonnés, sculptés par des artisans d’Indonésie, pays cher à Camille et dont elle parle la langue. Écuries, logements, salon de thé, administration, pavillon de répétition sont ornés de frises en bois ajouré et assemblés sans clous et démontables, au cas où… Pas un arbre n’a été coupé et sur ce vaste terrain attribué par la Ville, quarante amandiers ont été plantés : leurs fruits servent à la confection de plats méditerranéens par les habitants du quartier pour des fêtes et rencontres. Sur les conseils d’un vannier, trois mille pieds de saule s’entrecroisent autour du chapiteau pour le ceindre d’une corbeille vivante… 

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© Francesca Todde

Autour du cheval, Camille et Manolo entendent marier Nature et Culture en ouvrant le site à des expériences de permaculture où ils invitent des spécialistes à former des apprentis-jardiniers… Et des experts en botanique élaborent des traitements de phytothérapie équine, notamment à base de consoude, une plante aux actions cicatrisantes qui, chez les hommes et les chevaux, aide à réduire les fractures, soigne les entorses, les bleus et l’arthrose. Le jardin compte aujourd’hui trois cent-cinquante espèces comestibles vivaces.

Dans ce quartier difficile de Marseille, le Centaure travaille en lien avec les milieux empêchés ou éloignés. «Quand l’homme-cheval surgit, les imaginaires s’éveillent » dit Manolo. Ainsi, la poésie pénètre à cheval dans la prison des Baumettes voisine. Et, dans huit écoles du secteur, une «biblio-calèche » apporte des livres aux enfants… «Les Centaures, on est une créature impossible, leur dit Manolo, alors, comme nous, écrivez vos rêves, vos utopies, fabriquez vos livres. » En une dizaine d’années, a été créée une collection de livres rédigés, illustrés et façonnés par les élèves de classes élémentaires… Une bibliothèque colorée aux titres évocateurs :  Si on plantait des mots! ou L’Ecole se rebelle…

Les Centaures campent sur le territoire marseillais et diffusent leurs pièces équestres mais peuvent aussi surgir dans une chapelle, sur une autoroute, un centre commercial, une gare, devant une maison de retraite… Ou créer des événements spectaculaires, comme une gigantesque transhumance avec 4.000 animaux et 400.000 personnes convergeant de plusieurs villes de Provence vers Marseille, à l’occasion de Marseille-Capitale européenne de la culture… Ils vont aussi avec d’autres cavaliers, dessiner en procession sur les plages du Maroc et sur la Piazza di popolo à Rome, des «animaglyphes » seulement visibles du ciel.

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Pour prendre l’avion, monter dans un ascenseur, entrer dans une prison ou danser au milieu de la foule d’une boîte de nuit, il faut mettre les animaux en confiance, Cette symbiose homme/animal est l’essence même du Centaure. Manolo et Camille en sont convaincus : « Le XXI ème siècle sera en symbiose avec l’ensemble du vivant ou ne sera pas!» Au cœur de toutes ces actions, une quinzaine de chevaux. Graal, Darwin, Silence, Sombre, Gaya et West, de puissants frisons originaires des Pays-Bas, sont les partenaires de piste de Camille. Manolo, lui, évolue plutôt sur des montures venues du monde arabe et ibérique, agiles et souples comme Nuno,Toshiro, Bhima, Yudishtira, Sahadeva, Indra. Et un troisième centaure, Bertrand B. travaille avec Arjuna, Akira et Escarabajo. Il y a aussi Tao, un percheron d’une tonne et Koko, un baudet du Poitou, aux tresses tombantes… Tous les mercredis, on peut venir les voir travailler ou répéter avec les artistes, ils sont le trait-d’union entre Nature et Culture. Il y a aussi dans ce lieu de vie, des cours de théâtre, tai-chi, yoga et une chorale…

Le dramaturge Fabrice Melquiot, leur partenaire de longue date, a écrit et mis en scène un spectacle pour les artistes de ce théâtre équestre et sur eux, Centaure quand nous étions enfants**. Et il en a tiré une livre: «Le centaure est une promesse./Je rêve d’un galop pour ma moitié humaine, je rêve d’une parole pour ma moitié animale: le centaure espère l’impossible, de toutes ses forces rassemblées ; il interroge l’animal humain, déplaçant les frontières de soi aux frontières de l’autre : le centaure est un franchissement. »

Mireille Davidovici

Animal Le 5 mai, Quai 9, Lanester (Morbihan). Les 7 et 8 mai, Haras d’Hennebont (Morbihan); les 13 et 14 mai, Baie du Mont Saint-Michel (Manche).

 ** Centaure, quand nous étions enfants est publié à L’Ecole des loisirs.

Elles disent, chorégraphie de Nach

Elles disent, chorégraphie de Nach

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© Romain-Tissot

 La danseuse et chorégraphe a donné au krump ses lettres de noblesse avec des solos, comme récemment Beloved Shadows, une pièce mâtinée de bûto (voir Le Théâtre du Blog). Ici, elle conjugue son art de performeuse au féminin pluriel, en impulsant son style à ceux de Manon Falgoux, venue, elle, du hip hop. Mais aussi d’Adélaïde Desseauve -dite Mulunesh- formée à l’improvisation et au krump, et de Sophie Palmer, danseuse de flamenco et agricultrice (en alternance avec Sati Veyrunes ).

 Empruntant au vocabulaire du krump, une danse urbaine née des émeutes à Los Angeles dans les années 2.000, le quatuor développe une gestuelle codifiée, non sans autodérision: frappe du pied (stomp),  balancement des bras (arm swing), », projections des bras rapides( jabs) , mobilité de la poitrine (chest pops), cris et grimaces (gimmicks), autant d’exutoires expressifs à la violence concentrée dans le corps. S’y glissent des échos de « bailes » (danse flamenca), plus fluides avec  ses  mouvements typiques de bras et piétinements.

Un travail vocal orchestré par Flora Detraz rythme les râles, respirations saccadées, sanglots, rires et cris de jouissance. La danse s’accompagne aussi de paroles décomposées, hachées et restituées par jeux d’assonances en cascade, créant ainsi une musicalité inattendue, une poésie brute: « Caroline, Caro, carrelage, rage, l’âge, sale, Caroline dans le bain mousse sans … » En toile de fond, des nappes sonores, rythmes latinos ou punk, basses ou aigües qui frappent le tympan…

 Le groupe renverse à cœur joie la virilité du krump, s’en libère en un déchaînement festif au féminin, mais toujours maîtrisé. Quelques solos mettent en valeur le style de chacune, mais la plupart du temps, la meute se déplace groupée dans l’espace et de manière décentrée, souvent en bordure du tapis, lui-même décentré sur le plateau. À la marge, celle que veut faire bouger cette pièce atypique, au titre inspiré par une phrase de l’écrivaine féministe Monique Wittig: « Elles disent qu’elles ont appris à compter sur leurs propres forces. Elles disent qu’elles savent ce qu’ensemble, elles signifient. Elles disent que celles qui revendiquent un langage nouveau apprennent d’abord la violence. »

Chorégraphié avec soin, selon une trame dramaturgique cohérente malgré son apparente anarchie, ce quatuor composé de récits de corps singuliers entrelacés glisse vers une forme au féminin pluriel et non-binaire. Elles disent ne sera certainement pas du goût de tout le monde mais Nach et sa «cellule» nous transmettent leur énergie et leur plaisir de la transgression.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 3 février, Atelier de Paris, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre. Métro : Château de Vincennes+ Navette gratuite. T. 01 417 417 07.

 Les 2 et 3 mars Théâtre de la Croix Rousse, Lyon (Rhône) ; les 23 et 24 mars, Halles de Schaerbeek (Belgique) ; les 29 au 31 mars , La Villette, Paris (XIX ème).

Les 12 et 13 avril Le Lieu Unique, Nantes (Loire-Atlantique).

Puis ( date à préciser) au Tangram, Evreux (Eure).

La Femme de Tchaïkovski de Kirill Serebrennikov

A propos de La Femme de Tchaïkovski de Kirill Serebrennikov 

Il n’est pas besoin de répéter pas ce que nous avions écrit en juin dans Desk-Russie n°31, avant que Kirill Serebrennikov ne  mette en scène Le Moine noir dans la Cour d’honneur au festival d’Avignon, en tant que dissident. Une prestation qui n’a pas convaincu grand-monde («un spectacle vain»). Sauf quelques membres de l’intelligentsia, proches des cercles poutiniens avec  l’étiquette d’opposants, qui ont par là-même participé à l’éviction de la véritable opposition.
Kirill Serebrennikov en faisait partie et son interlocuteur Viatcheslav Sourkov, celui que l’on appelait «l’éminence grise» de Vladimir Poutine a aujourd’hui totalement disparu des écrans-radars (voir aussi
Desk-Russie n°31). Et le poste de directeur du Théâtre Gogol fut attribué à Kirill Serebrennikov en dépit de toute règle, puisqu’en Russie, il faut être passé par une école pour diriger un théâtre national ou municipal et plusieurs artistes auraient pu y prétendre. Pendant le meeting de protestation contre cette nomination et le rude traitement que Kirill Serebrennikov faisait subir à la troupe existante pour créer son Gogol-Centre, Piotr Fomenko, bien connu et très apprécié en France pour ses beaux spectacles, a prononcé cette réplique historique contre l’accusation que Kirill Serebrennikov faisait au théâtre russe : n’être que «de la naphtaline» : «Si nous sommes de la naphtaline, alors lui, c’est une mite. »

La vie du Gogol-Centre a été agitée, productive sans doute, très inspirée par le théâtre allemand et plutôt «branchée» mais des témoignages directs évoquent une direction brutale et financièrement intéressée.Reste le fait qu’il ait été le seul Russe (?) invité plusieurs fois de suite aux festivals d’Avignon et Cannes, alors que, par exemple, cette année à Cannes on aurait dû voir une œuvre d’Alexandre  Sokourov ou  de certains de ses merveilleux élèves  issus de son studio décentralisé -une courageuse innovation d’avant-garde- crée par lui en Kabardino-Balkarie (Caucase Nord)… Pourquoi ?

En ce moment,  La  Femme de Tchaïkovski  sort donc doucement dans plusieurs petites salles ou festivals,  en présence de l’artiste, avant sa sortie nationale le 15 février  en France, Allemagne, Turquie et TaÏwan. Alors : 1) Le film est produit par Roman  Abramovitch.un oligarque sous sanctions. On ne respecte donc pas les sanctions à Paris, pas plus qu’à Cannes? A quoi servent-elles donc ?

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2. Le film comporte au moins cinq scènes qui sont plagiées d’un scénario écrit par Igor Minaev, un cinéaste franco-ukrainien, avec Olga Mihailova. Madame Tchaïkovski a circulé à la recherche de financements en France et en Russie mais par prudence, les auteurs l’ont publié sous forme de roman aux éditions Astrée (2014) et on le trouve facilement.
Bach Films ne répond pas aux avocats qui analysent l’affaire en détail. Quant au distributeur, apparemment, il dit que ce n’est pas son affaire. Mais n’est-ce pas alors notre affaire, à nous, quand certains artistes émigrés ne trouvent pas de travail parce qu’ils sont russes? I
l faut souligner qu’Igor Minaev est en particulier, l’auteur d’un très beau film avec Isabelle Huppert, L’Inondation, d’après Evgeni Zamiatine et qu’il est en Ukraine actuellement où il tourne  un nouveau film.  

Béatrice Picon-Vallin

Liens permettant aux russophones de se faire une idée plus précise de ce mythe soigneusement construit, étoile montante protégée et fin stratège, qui a même réussi à créer (grâce à Internet),plusieurs spectacles pendant une longue résidence surveillée, alors que son équipe administrative était en prison:

https://www.instrdesqtitutmontaigne.org/analyses/vladislav-sourkov-ideologue-de-la-russie-poutinienne

https://www.mk.ru/culture/2019/04/28/igor-minaev-snimet-film-madam-chaykovskaya.html

https://variety.com/2022/film/global/ilya-stewart-europe-hype-studios-1235349127/

ttps://meduza.io/feature/2022/06/30/za-odin-den-moskovskie-vlasti-smenili-rukovodstvo-treh-teatrov-gogol-tsentra-sovremennika-i-shkoly-sovremennoy-piesy

http://theatre.sias.ru/2012-34/

https://www.youtube.com/watch?v=SQcK4Ahhzno

 

 

 

 

BIAC Marseille-Provence-Alpes-Côte d’Azur, cinquième édition

Biennale Internationale des Arts du Cirque Marseille-Provence-Alpes-Côte d’Azur (BIAC), cinquième édition

Codirigé par Raquel de Andrade, Guy et Simon Carrara, Archaos a créé ses premiers spectacles il y a trente ans (Chapiteau de Cordes, Somewhere and Nowhere, Métal Clown…) et a joué dans le monde entier, avant de s’implanter à Marseille depuis 2001 où il est devenu Pôle national cirque. Archaos a initié cette B.I.A.C., dans la foulée du projet Cirque en Capitales, mis en place pour Marseille Capitale Européenne de la Culture en 2013. Cette Biennale de création propose, les années impaires, au cœur de l’hiver une programmation avec des structures culturelles sur tout le territoire de la Région Sud-Provence-Alpes-Côte d’Azur.Et les années paires, un festival plus réduit, L’Entre2 B.I.A.C. sur Marseille Métropole. Cette année, quarante-cinq lieux culturels offrent plus de soixante-dix spectacles avec deux-cent cinquante représentations. A Marseille, le Village Chapiteaux, non loin des plages du Prado, sert de quartier général dans un Magic Mirror convivial.

Désobérire
En une soirée, nous avons pu voir trois événements dont une amusante conférence philosophico-circacienne Désobérire où l’acteur Guillaume Clayssen en s’appuyant sur la présence de l’acrobate Roberto Stellino, essaye de répondre à la question : Obéir ou désobéir? Malgré son habileté rhétorique, le comédien a du mal à intégrer dans ses raisonnements les performances de son partenaire dont saillies et pirouettes ne nous ont pas convaincus.
Mais nous suivrons volontiers les prochaines créations de cet agrégé de philo car il instaure une complicité avec le public et démontre textes à l’appui, qu’il est plus facile d’obéir que de se révolter, surtout en démocratie « où la désobéissance est moins légitime que dans une tyrannie ».Mais parfois, « la désobéissance  démocratise la démocratie », comme le prônait en son temps Henry David Thoreau et comme l’a montré Rosa Parks en 1955, en refusant de céder sa place à un passager blanc dans un autobus à Montgomery (Alabama). Exemple récent : les multiples actions de Cédric Herrou, agriculteur militant pour la défense des migrants, a permis d’abolir -mais dans certaines conditions- du «délit de solidarité ».

I Love You Two by Circus I Love You

© Minga Kaukoniemi

 

I love you two
Tout commence en musique et ces artistes forment un excellent orchestre, avant de se lancer dans leurs performances. Trois duos d’acrobatie se succèdent, organisés autour de la notion de tendresse. Un homme et une femme rivalisent en virtuosité au bout d’une perche et au trapèze volant, se portant tour à tour l’un l’autre avec la même vigueur mais toujours en douceur.Suit un étonnant numéro musical entre l’accordéoniste et le violoncelliste. Les voilà alternant sur les épaules l’un de l’autre, tout en continuant à jouer. En inventant des combinaisons virtuoses et les plus invraisemblables et finissent par tourner avec grâce dans des roues Cyr…

Enfin, deux funambules dansent sur le fil, y roulent à bicyclette… Des équilibres périlleux qui nous tiennent en haleine. Pour finir dans de vertigineuses envolées en bascule. Du très grand art servi par une équipe joyeuse et souriante : Sade Kamppila, Julien Auger, Oskar Rask, Benoît Fauchier, Felix Greif, Philomène Perrenoud, Thibaud Rancoeur, Périklis Dazy, Thomas Fabien, Julia Simon, Pelle Tillö, Elisabeth Künkele ou Emma Laule. La compagnie Circus I love you a été créée par Sade Kamppila et Julien Auger pour réaliser leur rêve : fabriquer un cirque et aller jouer en Europe… Tout le monde met à main à la pâte et se partage la conduite du camion, le montage du chapiteau et des gradins, la création des costumes. Et le cuisinier fait quelquefois partie du spectacle ! Ils partagent aussi la même approche de leur art : « l’amour du cirque comme outil d’épandage massif d’amour! »

Les Fauves -

Ea eo © Florence Huet

 

Les Fauves, direction artistique d’Eric Longequel et Johan Swartvagher

Nous pénétrons sous un chapiteau « cousu main », nous dit-on, et conçu pour ce spectacle de jonglage grand format, par le collectif d’architectes Dynamorphe: «Plus que jamais, les spectacles de jonglage ont besoin de se détacher des formes existantes, telles que la boîte noire ou la piste de cirque », affirme la compagnie Ea Eo qui a créé Fauves à l’Espace-Cirque d’Antony l’an passé. Nous visitons la ménagerie, guidés par les instructions et commentaires de la chanteuse et musicienne Solène Garnier dont les compositions accompagnent le spectacle. Elle chauffe l’ambiance pour une déambulation de quarante minutes, dans les espaces où les cinq jongleurs se livrent à des numéros solitaires. Éric Longequel évolue sous l’eau dans un aquarium, jouant avec des objets bizarres. Neta Oren jongle avec ses balles blanches dans une cage de verre, au rythme infernal d’une voix impérieuse, diffusée dans notre casque. Plus loin, Emilia Taurisano, gracieuse, fait rebondir ses balles d’un pied à l’autre, suspendue à un fil telle une araignée. Elle ouvrira aussi de petites balles transparentes d’où jaillissent confettis et plumes.
Au centre du chapiteau, Wes Peden évolue sur des cothurnes faites de massues assemblées et se défait lentement de tricots de corps enfilés les uns sur les autres et portant des mots humoristiques. Johan Swartvagher, lui, nous attire à l’extérieur et, surgi des buissons, lance ses massues phosphorescentes haut dans le nuit venteuse.

En seconde partie du spectacle, le public se rassemble sur des gradins en tri-rontal. Sur la piste triangulaire, Wes Peden, star du jonglage sur les réseaux sociaux, n’en finit pas de lancer ses massues roses, avant que les fauves au grand complet se déchaînent pour une équipée sauvage et poétique sous les ordres de Johan Swartvagher, le Monsieur loyal de ce cirque où chacun joue en boucle, espérant atteindre son « meilleur jonglage». Et bientôt une pluie de confettis viendra clore ces deux fois quarante minutes. On aurait souhaité ce moment collectif plus dense, plus collectif, et moins long le solo de Wes Peden, par ailleurs excellent performeur.

Mireille Davidovici

Spectacles vus le 28 janvier.

BIAC jusqu’au au 12 février T. :04 91 55 62 41.

Les Fauves

16 au 19 ma La Coursive, La Rochelle (Charente Maritime) ;  du 31 au 2 avril Les Passerelles, scène/La Ferme Du Buisson (Seine-et-Marne ;  du 14 au 16 avril, CirquEvolution /Théâtre De Chelles (Seine-et-Marne) ; du 5 au 7 mai, Le Manège de Reims (Marne) ; du 20 au 25 juin Le Mans fait son cirque (Sarthe) ; décembre Le Tandem Douai (Nord) –

 I love you two

Du 2 au 5 juin,400 år jubileum Göteborg (Suède) ; du 22 au 24 septembre  Atoll Festival Karlsruhe (Allemagne )  ; du 29 septembre au 1er octobre,  Théâtre national Bourg en Bresse (Ain) ; du 6 au 8 octobre, Théâtres en Dracénie, Draguignan (Var) ; du 12 au 15 octobre La Seyne-sur-Mer (Var) ; du 17 – 25 novembre,  La Saison Jeune Public, Le Pôle Hérouville Saint-Clair (Calvados)

 

Incroyable de Sabryna Pierre, mise en scène de Marie-Christine Mazzola

Incroyable de Sabryna Pierre, mise en scène de Marie-Christine Mazzola

Exister, plus, mieux : comment faire ? Dans une ville de province (nous ne dirons pas : en région !), une jeune fille sans histoire, convenable, va tenter de s’en donner une : elle se présente, candidate légitime et elle le mérite, pour porter l’armure de Jeanne d’Arc dans le grand défilé annuel commémoratif. En attendant, elle a bien envie d’une nouvelle tenue, plus visible que la vêture « convenable »imposée par ses parents et ose entrer dans une boutique à la mode.

Alors cauchemar: le plancher de la cabine d’essayage cède, elle tombe dans un souterrain où une jeune fantôme lui explique qu’elle va être emportée vers la mer dans un mini sous-marin, pour être livrée à une vitrine d’Amsterdam ou à un bordel à Tanger, selon la demande du client. Une terrible affaire de  traite des blanches mais pur fantasme et rien d’autre : aucune jeune fille n’a disparu. On aura reconnu ce qui a donné lieu au moment des faits (1969) à La Rumeur d’Orléans, un essai d’Edgar Morin sur la nature et le fonctionnement de la rumeur, avec ses effets délétères et antisémitisme. Par goût de raconter des histoires, pour le plaisir d’en entendre, nous répandons ce que nous avons appris de « l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours ».

Aucun ours, dirait le cinéaste iranien Jafar Panahi, actuellement en prison dans son pays. Mais des fantasmes et cauchemars collectifs… Sabryna Pierre et Marie-Christine Mazzola développent sur ce thème un théâtre original, qu’on pourrait qualifier de «fantastique critique ». Sarah Jane Sauvegrain et Maria-Laura Baccarini incarnent en acrobates de la scène, avec une totale générosité, le voyage fou de deux victimes, avec épisodes à mi-chemin entre mélodrame et Grand Guignol, et une dose des spectacles érotiques grand public jusqu’en 1969, du Bordelais Tichadel qu’il a emmenés en de nombreuses tournées. Le regard critique est déjà là, dans ces allusions, rapides à des formes de spectacle populaire. Nous ne pouvons ni prendre pour vrai le scénario de cette bande dessinée théâtrale ni échapper au suspense. Dans le noir, donc, on assiste à ces nouvelles «infortunes de la vertu » et des religieuses récupèrent à la fin l’héroïne (mais elle sera sauvée par le réel on n’ose pas ajouter « Dieu merci ! ») ne valant pas mieux que ses abuseurs successifs.

Peu de moyens mis en jeu, mais qui suffisent pleinement à créer une atmosphère et sa distance critique: le plateau est souvent dans l’ombre avec taches de lumière créant des formes incertaines. Un seul reproche : le narrateur (Brice Cousin), au début, devrait être éclairé plein feu, pour ne pas déjouer les mystères qui suivront et pour s’inscrire dans une adresse réelle au public. Le son, très maîtrisé crée l’inquiétude nécessaire, avec la guitare basse de Gaël Ascal, rôdant autour des «prisonnières» comme l’ombre d’un danger…

Incroyable interroge avec efficacité, intelligence et humour, la question de la croyance et le goût de raconter, sans mesurer la force destructrice des mots. L’autrice et la metteuse en scène n’ont pas souligné à quel point les réseaux sociaux mondialisent les rumeurs, et elles ont eu raison : le spectateur, même adolescent, est assez grand pour y penser lui-même. À voir donc, si vous avez la chance qu’Incroyable passe près de chez vous. La diffusion des spectacles de théâtre pâtit à cause des confinements, de reports de date. Mais le bouche à oreille auprès des professionnels peut faire évoluer la situation.

Christine Friedel

Jusqu’au 4 février, Théâtre Municipal Berthelot-Jean Guerrin, 6 rue Marcellin Berthelot, Montreuil (Seine-Saint-Denis). T. : 01 71 89 26 70.

 

La mort d’Empédocle (Fragments) de Frederich Hölderlin, mise en scène de Bernard Sobel

La Mort d’Empédocle (Fragments)  de Frederich Hölderlintraduction de Jean-Claude Schneider, mise en scène de Bernard Sobel, en collaboration avec Michèle Raoul-Davis

 

 © H. Delamy

© H. Bellamy

Au bord du cratère de l’Etna, reste le mystère des sandales abandonnées par Empédocle disparu. Le philosophe antique d’Agrigente, mage, médecin, guérisseur, prophète, d’abord suivi par un peuple enthousiaste comme s’il était un dieu, est abandonné et rejeté par le même peuple ingrat. Lui reste l’amour de son fidèle disciple Pausanias. Mais il lui faudra même s’en défaire pour accéder à la fusion avec la Nature, sublimé dans le plus subtil des quatre éléments, le feu. Et entrer ainsi dans le divin. La tragédie inachevée d’Hölderlin trace le long chemin presque christique d’un héros de la pensée, mais aussi de l’ivresse de sa propre séduction que n’épargnent ni l’ingratitude de ses concitoyens devenus une populace versatile, ni les regrets, ni la souffrance. 

Cela semble très loin de nous, et pourtant la tragédie n’a rien d’abstrait. Empédocle est un homme et comme tout homme, dépassé par son pouvoir, en rivalité avec le prêtre Hermocrate, confondu par la lâcheté de son frère Critias, un homme politique, et par le revirement du peuple. Mis face à ses limites proprement humaines. La vie spirituelle la plus haute ne protège pas de cette conscience-là ni de cette misère. Nous suivons pas-à pas son chemin, ses repentirs et hésitations, comme s’il n’en connaissait pas la fin.

Ici, ces limites sont celles du plateau, la belle salle en pierre du Théâtre de l’Epée de bois,, avec ses trois grandes portes au lointain évoquant d’emblée la tragédie. Empédocle chassé, Empédocle toujours en route, ne sortira pratiquement pas de scène, vêtu dès son entrée en voyageur, en « wanderer » solitaire contemporain. 
En son temps, Klaus-Michael Grüber avait donné à Bruno Ganz la silhouette du célèbre tableau de Caspar David Friedrich. Ici, aucune image romantique, seulement celle d’un homme qui a perdu ses attaches mais qui a du mal à s’en aller. Matthieu Marie le joue avec sobriété, fort et sensible, à l’unisson de la troupe, comme Laurent Charpentier en ardent Pausanias. Pas d’effets, chacun joue son personnage, y compris le chœur des villageois, interprété avec rigueur et une belle présence par les élèves de la Thélème Théâtre École, sous la houlette,centre autres, de Julie Brochen. Elle-même joue Delia, et Valentine Catzeflis, Panthéa. Elles figurent l’amour naturel, sans limites, mais impuissant à « sauver » cet homme.

La Mort d’Empédoclefragments, un terme juste : la tragédie est restée inachevée. Et elle embrasse un sujet tellement profond qu’il est impossible de le traiter autrement que par fragments. Cela en fait-elle un spectacle difficile ? Pas du tout. Il n’y a rien de plus simple que cette façon d’aller à l’essentiel : un plateau dans sa matière brute mais revu avec amitié par Richard Peduzzi, et donc riche de présences vivantes, habité calmement dans toute son ampleur. Et des acteurs directs et intenses qui ne se privent pas de moments d’humour, comme Asil Raïs (le prophète Manès) ou Claude Guyonnet, qui sera relayé par Marc Berman (le Prêtre) pour d’autres représentations ou Gilles Masson jouant un Critias empêtré dans ses lâchetés de prêtre.  
Ni fioritures, ni déplacements inutiles. Ils ne sont pas statiques mais ancrés dans le sol et la profondeur du texte, avec toujours la même question :  être ou ne pas être , et surtout «comment être dans la nécessité de notre mortalité. Cela regarde chacun et chacun le comprend, si l’on en croit l’écoute du public. Tout le théâtre, rien que le théâtre, fait de l’essentiel : des acteurs qui n’ont pas besoin de sonorisation et osant porter la voix sans rien perdre de leur vérité ni même de leur naturel. C’est la forme qui convient à ce texte pour qu’il devienne vraiment une parole.

Après l’immense carrière qu’on lui connaît, Bernard Sobel, toujours accompagné par Michèle Raoul-Davis, nous offre ici l’une de ses plus belles mises en scène. Il a abordé ces fragments d’Hölderlin à plusieurs reprises et sous différentes formes. Mais cette version, qu’on pourrait qualifier paradoxalement d’achevée, atteint une sorte de plénitude. Ici, le théâtre est à sa place : grave, essentielle et passionnante.

Christine Friedel

Jusqu’au 5 février, Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manœuvre. Métro : Château de Vincennes+ navette gratuite. T. : 01 48 08 39 74. 

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