Le Radeau de la Méduse de Georg Kaiser

©Jean-Louis Fernandez

©Jean-Louis Fernandez

 

 

 

Le Radeau de la Méduse de Georg Kaiser, traduction de l’allemand d’Huguette et René Radrizzani, mise en scène de Thomas Jolly

 

Le spectacle avait séduit ou pas vraiment le public du festival d’Avignon 2016 (voir l’article de Mireille Davidovici). Il est présenté à nouveau au Théâtre de l’Odéon.

Le Radeau de la Méduse, le fameux tableau romantique de Théodore Géricault (1819), représente les naufragés survivants de cette fameuse frégate sur un radeau. Le dramaturge Georg Kaiser (1878-1945), fut entre les deux guerres,  avec le grand auteur naturaliste Gerhart Hauptmann, le plus joué en Allemagne avec quelque… quarante pièces. Il influencera profondément Ivan Goll, l’auteur de Mathusalem ou l’Eternel bourgeois mais aussi Ernst Toller et Bertolt Brecht.Quand ses livres sont brûlés par les nazis, comme tant d’autres, il s’exile en Suisse où il écrit cette pièce en 1942: il y  interroge une société cruelle,et en quête de bouc-émissaire, à travers des prétextes religieux approximatifs ou superstitieux.

A partir d’une véritable histoire: le torpillage par un sous-marin d’un bateau, des enfants anglais, de neuf à douze ans, après avoir fui les bombardements de Londres, se retrouvent isolés en pleine mer sur un canot. Solidaires, ils se répartissent les tâches et la nourriture mais  découvrent qu’ils sont treize ! soit six filles et sept garçons dont P’tit Renard, un petit roux et silencieux, resté blotti dans une trappe; cela les  effraie, le chiffre étant maléfique depuis la Cène! Le garçonnet inoffensif  devient la victime ultime, le traître marqué par le signe du Mal.

Sur le canot, le groupe obéit à un couple de figures rayonnantes, Allan, protège l’enfant et refuse l’hypocrisie et la cruauté du monde, mais Ann, prise de peur, impose son ascendant sur les autres, et condamne P’tit Renard à mort. Les bourreaux se justifient en se prétendant eux-mêmes victimes d’un mauvais sort… A moins que les monstres et les coupables ne soient les passagers décideurs du sort de l’enfant, ils sont d’une certaine façon le miroir de la violence du groupe qui applique à un individu une marque diabolique…

 Thomas Jolly s’est saisi de la parabole pour la jeter avec brio sur la scène, avec le Groupe 42, promotion sortante des  élèves régisseurs, scénographes, acteurs et metteurs en scène  de l’Ecole du Théâtre national de Strasbourg, où  il était artiste associé.

En sept tableaux dans l’effroi obscur, sept journées avant le sauvetage, les passagers de ce canot, à la fois enfants et adultes, jouent ce huis-clos imposé, entre tempêtes, orages et rafales de mer. Et le canot semble glisser sur le plateau, et les rames parfois en action ajoutent de l’ampleur à l’image marine perdue dans l’immensité brumeuse de la nuit océane, avec, au lointain, des nuages blancs

Les âmes terrorisées des corps en alerte sous la menace de l’engloutissement, se lèvent elles aussi, soufflent furieusement, se déchaînent et font rage, sous la protection aléatoire de lampes-tempête. Le tableau scénique fascinant de ce Radeau de la Méduse fait évidemment référence aux populations déplacées pour raisons de guerre, de famine, ou encore pseudo-religieuses, de morale privée.

La communauté des enfants, chœur de prisonniers malgré eux de ce canot, porte les signes extérieurs et sombres d’un expressionnisme éloquent, et les mouvements d’ensemble semblent suivre la houle marine, montant et descendant les vagues. La scène du mariage en particulier est somptueuse, tendue de passion dans l’urgence et la survie. Violence d’un avenir inconnu, connaissance amère de ce que l’on quitte : Thomas Jolly fait résonner, accompagné par une bande-son originale de Clément  Mirguet, les questions âcres de notre temps, sous la brume, l’éblouissement des phares d’un hélico tapageur.

Thomas Jolly a bien servi la pièce de Georg Kayser avec une esthétique formelle, et on ressent toute la beauté artisanale des images grâce aux chants de ces jeunes et bons comédiens,

Véronique Hotte

 Ateliers Berthier/Odéon-Théâtre de l’Europe, jusqu’au 30 juin. T : 01 44 85 40 40.

 La pièce a été publiée aux Editions Fourbis, 1997

 

 

 


Archive de l'auteur

Le Lac de Pascal Rambert

 

ESAD

© Miliana Bidault

Le Lac, texte de Pascal Rambert, mise en scène de Marie-Sophie Ferdane

C’est à l’origine, une commande faite par l’Ecole de la Manufacture de Lausanne donc une pièce sur-mesure qui avait été jouée il y a deux ans dans ce même Théâtre de l’Aquarium (voir Le Théâtre du Blog). Soit des monologues avec des personnages qui portent le même prénom que celui des onze jeunes acteurs du Studio d’Asnières. Comme dans La Répétition  qui avait suivi son fameuse et très belle pièce Clôture de l’amour.

Ici, ils s’appellent Tom, Juliette, Maika, Chloé…  et vont pendant presque deux heures répondre à cette proposition théâtrale. Autour d’un seul thème, l’absence définitive, insupportable de leur ami Thibaut dont a retrouvé le corps dans le lac. «Une histoire où la langue, dit Pascal Rambert,  est le premier sujet, une histoire de langue mettant en ligne seize corps moins un face à la mort, au sexe et au crime. Et il ne craint pas de convoquer l’horreur absolue: « Le corps a été découpé d’un côté il y a la bouche à côté les bras ont été rangés à côté des jambes qui ont été ficelées on a enlevé le sexe et on l’a rangé à côté à droite il y a un Opinel à gauche il y a un Opinel il y a des traces d’hommes nus qui ont froissé les branches jeunes il y a des traces de filles nues qui se sont roulées dans les herbes hautes et qui ont fait l’amour dans les herbes hautes il y a des marques de doigts et d’ongles enfoncés dans la terre quand ça jouissait il y des traces de l’amour partout. (…) ce soir je cède avait dit la fille qui s’était approchée de Thibault ce soir je lui cède le corps de Thibault j’en ai envie la fille avait pensé quand la journée avait commencée ce soir je cède à Thibault ce soir je prends le sexe de Thibault en moi sous les feuillages ce soir avant il y a la journée alors on apportera des canettes et on attendra au soleil le corps de Thibault ».

Pas de ponctuation dans ces monologues : c’est aux jeunes comédiens de trouver la bonne respiration, le bon rythme de ce texte à la fois dense et riche, souvent hautement poétique et sous tension, où fleurissent les répétitions, et où l’auteur  ne cesse de se demander comment on peut encore faire du théâtre en 2017 ? Il y a aussi, si on a bien compris, un certain mépris de la société de consommation occidentale, mais bon, de ce côté-là, on a déjà beaucoup donné depuis mai 68…

La direction d’acteurs de Marie-José Ferdane, très précise, très rigoureuse pour les monologues face au groupe des dix autres, met bien en valeur ces jeunes gens. C’est déjà cela…Côté mise en scène, on ne sait pas trop si on assiste à un vrai spectacle ou à un travail d’atelier (mais bon c’est une peu la loi du genre, avec ce que cela suppose de codes admis). Et Marie-José Ferdane n’évite pas toujours ce que l’on voit un peu partout: récit face public pendant de longues, trop longues minutes à la Stanislas Nordey, éclairage crépusculaire sur un grand plateau nu avec projos rasants latéraux, et diction parfois assez monotone, costumes du quotidien sans aucune recherche assez laids. Et, dans la chaleur caniculaire, on a du mal à garder la même attention durant ces presque deux heures, même si le texte a été  et heureusement raboté.

Les jeunes comédiens en formation en alternance (cours et pratique), ont tous une diction irréprochable et une bonne gestuelle mais les filles ont elle une vraie présence et comme d’habitude, côté interprétation, s’en sortent mieux que les garçons:  ils font le boulot mais ne semblent pas toujours vraiment à l’aise. Mais il y a  dans ce Lac quelques beaux moments dont, avant un genre de pause, un sacré beau monologue, très poétique, joué, si on ne se trompe pas, par Pauline Huriet.

François Rancillac, le directeur du Théâtre de l’Aquarium que le Ministère de la Culture, spécialiste des coups tordus avait voulu virer mais qui devant les protestations avait reculé, salue cette huitième édition du festival des Ecoles. C’est, dit-il, avec un beau coup de projecteur sur la transmission de l’art théâtral. Avis aux apprentis comédiens s’ils veulent voir à quoi ressemble l’aventure que reste toujours une création scénique avec de jeunes interprètes: on y apprend beaucoup.

Philippe du Vignal

Le Lac s’est joué du 22 au 25 juin; le Festival des écoles se poursuit jusqu’au 30 juin, au Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes (entrée gratuite).
A noter, entre autres, Le Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare par le Théâtre-Ecole Kokilampoe de Saint-Laurent du Maroni.


 

Nederlands Dans Theater 1, chorégraphies de Sol Leon, Paul Lightfoot et Crystal Pite

 

Nederlands Dans Theater 1, chorégraphies de Sol Leon, Paul Lightfoot et Crystal Pite

(C)Jean Couturier

(C)Jean Couturier

 Le NDT 1 créée en 1959 et l’une des compagnies internationales de danse contemporaine les plus connues au monde compte vingt-huit danseurs, répartis en un NDT 2 réservé aux jeunes talents et NDT 1, composé d’artistes plus expérimentés. Jiri Kylian a marqué la troupe de son empreinte pendant les années 80 et 90 , et Sol Leon et Paul Lightfoot depuis 2011.

 Les trois pièces présentées ici sont d’une remarquable qualité technique, avec des danseurs que tout chorégraphe rêverait d’avoir : justesse et précision gestuelle, intensité et rigueur des postures. Dans  Safe as Houses (trente trois minutes) les onze interprètes tournent sur une musique de Jean-Sébastien Bach, dans le sens des aiguilles d’une montre, autour d’un mur blanc  où leur sont ménagées des entrées et sorties régulières.

 Paul Lightfoot et Sol Leon travaillent en toute complicité : «Bien souvent, dit Paul Lightfoot, nous sommes seuls au studio, chacun dans une salle, et, à la fin de la journée, nous nous retrouvons pour montrer ce qu’on a fait (…). Je pense que la beauté du travail des artistes du NDT c’est qu’ils peuvent intégrer cela, pour en produire un matériau commun avec lequel on peut tous travailler.» 

 Avec In the Event, une pièce de vingt-trois minutes, Crystal Pite développe un vocabulaire aisément reconnaissable. Chorégraphe associée au NDT, elle vient de recevoir  en France le prix de la personnalité chorégraphique 2017 de l’Association de la critique (voir le Théâtre du Blog). Huit danseurs en noir, se déplacent par vagues reliées les unes aux autres. Les mains se touchent, les corps se chevauchent, et les silhouettes se déforment quand elles passent en ombres chinoises derrière un rideau de scène en papier kraft.

Contrastant avec cette fluidité parfaite, le tonnerre gronde sur la musique d’Owen Belton, et des éclairs fusent au fond du plateau. Des couples essayent de se former, immédiatement séparés par cette déferlante humaine, pareille à un tsunami, et un corps parfois reste au sol… Ces mouvements rappellent ceux de The Seasons’Canon, présenté à l’Opéra de Paris, à l’automne dernier.

Enfin Stop-Motion nous offre trente-quatre minutes d’émotion sur des extraits d’une musique de Max Richter. La passion-on s’aime mais on se déchire-anime ces duos à l’intense beauté. Les costumes d’une grande fluidité de Joke Visser et Hermien Hollander, qui seront peu à peu maculés par la farine répandue au sol, nous transportent au temps de Casanova. Dans la pénombre, les danseurs, qui ont tous une belle présence, ne forment plus qu’un ensemble mouvant, et nous avons beaucoup de peine à nous en séparer : un moment artistique très fort…

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, place du Trocadéro Paris XVI ème jusqu’au 30 juin.
www.theatre-chaillot.fr

                  

4 heures du matin, adaptation du roman d’Ernest J. Gaines et mise en scène d’Hassane Kouyaté

 

4 heures du matin, adaptation du roman d’Ernest J. Gaines et mise en scène d’Hassane Kouyaté

 a419e9_00422a6f675c4a13ae4ee84430b4c94bCet écrivain afro-américain de Louisiane (84 ans), a obtenu le le Prix Pulitzer. Son roman publié en 1993, Dites-lui que je suis un homme (A Lesson Before Dying), a remporté le National Boook Critics Award. Et cette adaptation de 4 heures du matin, paru en 2002,  a été créée à Tropiques Atrium/Scène nationale de Fort-de-France) que dirige Hassane Kouyaté. Cette saison, deux de ses spectacles ont été programmés au Tarmac : Le But de Roberto Carlos, une réflexion sur la migration avec un acteur, un chanteur et un musicien. Et Quatre heures du matin, avec Ruddy Syllaire, d’origine haïtienne  et établi depuis  longtemps en Martinique qui a interprété Othello à Montréal, mise en scène de Denis Marleau; il joue ici  le rôle d’un  jeune migrant. Abdon Fortuné Koumbha, lui d’origine congolaise, incarne  Lewis, un jeune noir qui se bat contre le racisme américain.

Hassane Kouyaté, passionné par la direction d’acteurs, a voulu cerner les bouleversements existentiels du roman d’Ernest J. Gaines,  en faisant adopter aux acteurs un jeu néo-réaliste et une gestuelle gracieuse et légère frôlant parfois la danse. Une contradiction apparente mais le spectacle a quelque chose de fascinant, et est proche des techniques du conte, privilégiées par Hassane Kouyaté et Fortuné Koumbha. Passer d’un texte en prose destiné à  la lecture, à une œuvre scénique,  reste  un défi : le  lecteur solitaire a en effet le temps pour réfléchir aux idées et apprécier l’écriture d’une pièce alors que le public est, lui, face à un comédien évoluant dans l’espace aux rythmes de son corps, sous des éclairages et avec un accompagnement sonore qui donnent  parfois la chair de poule.

Dans  Quatre heures du matin, il y a une étroite  collaboration entre un metteur en scène  d’une grande sensibilité et un acteur qui est aussi  conteur/narrateur, à partir d’extraits de ce texte d’une grande pureté, et dans un espace de jeu heureusement dépouillé. Cette mise en scène est aussi un  hommage à l’oralité,  avec la mise en valeur du corps d’un performeur énergique qui a souvent recours aux pratiques extra-linguistiques du conteur.
Hassane Kouyaté s’est inspiré de la poétique corporelle d’Elie Pennont  et fait montrer ce qu’il veut nommer, à la manière  de ce metteur en scène qui nous avait révélé ces techniques du conte avec Un Ladja de paroles, créé en Martinique en 1993. Elie Pennont a dominé la scène martiniquaise quand il dirigeait le Théâtre de la Soif nouvelle, dans les années 1990, avant l’arrivée de son successeur,  Michèle Césaire.

Avec cette adaptation de Quatre heures du matin, Hassane Kouyaté modernise la technique du conte et nous offre un portrait de la société américaine actuelle, en mettant en scène des situations de pouvoir, ici vécues par toutes ces voix issues d’un seul acteur.  Dans un contexte impitoyable, baigné dans un jazzy blues rappelant la sensualité douce de Billie Holiday. Mais le spectacle glisse  vite vers un dénouement avec des hurlements de douleur, et évoque les souffrances de cette artiste iconique. La puissance dramatique de la musique et des chants du groupe belge Dez Mona, est telle  que nous sentons que toute une partie de la société américaine  a été bouleversée…

  Le thème? Lewis avait attaqué un homme dans un bar. Mort accidentelle ou intentionnelle?  Rien n’est certain mais le jeune homme amené  au poste, se  retrouve  devant deux policiers : T.J. le boss, cynique et cruel,  et Paul, gentil mais  écrasé  par son supérieur. Lewis comprend vite qu’il est pris dans un  piège raciste dont il ne pourra plus sortir. Dans un télescopage du  passé et du présent, un peu  comme dans un conte, le spectacle nous projette dans un univers presque magique, quand le narrateur  explique  les événements  qui l’ont  conduit au  commissariat  puis au pénitencier.

Le voilà  vite pris dans un nouveau microcosme carcéral, peuplé de victimes à la voix désespérée. Le jeu insensé des blancs qui mettent en prison des noirs, leur donne en fait conscience de leur propre existence ! L’acteur mime un certain Mumford Basile, un gros métis,  agressif  et coléreux, habitué du système judiciaire  où il a  appris à naviguer entre les écueils séparant les groupes de couleur.  Pris  dans un va-et-vient sauvage et permanent entre arrestation et mise en  liberté, Mumford  Basile  a compris que sa survie dépendait de ce jeu pervers, raison d’être d’une société pourrie mais aussi source d’une  poétique théâtrale qui  mène les personnages  vers l’abîme, parfois même  quand ils en rigolent.  

Le texte marqué par une absence de  transitions temporelles et spatiales, participe d’un  refrain émouvant, dans une forme de continuité étrange. Le prisonnier a un regard rêveur vers le ciel vu par la fenêtre de sa cellule : dans le spectacle, cela revient comme un leitmotiv, un aperçu d’une liberté si désirée mais impossible à  obtenir.

 Il y a ici une merveilleuse calligraphie du corps, comme projeté dans une succession rapide de phrases courtes ; l’acteur tournoie dans une espace baigné d’un éclairage qui arrive, par moments, à transformer toute la salle. L’instabilité du texte, de la musique et de la lumière, reflétés  par  les mouvements de l’acteur, deviennent les signes  d’une oralité vertigineuse qu’Abdon Fortuné Koumbha maîtrise parfaitement. Un moment de théâtre très prenant!

Alvina Ruprecht

Spectacle vu à Tropiques/Atrium, Scène nationale 6 rue Jacques Cazotte, 97200 Fort-de-France. T. : 0596 70 79 29;  et joué au Tarmac 159 Avenue Gambetta, Paris XX ème. T : 01 40 31 20 96, en mai dernier.

 

 

Ah tu verras, hommage à Claude Nougaro

 

Ah tu verras, hommage à Claude Nougaro, textes d’Hubert Drac, Didier Gustin et Jacques Plessis, mise en scène d’Hubert Drac

gustinLe dernier spectacle de Didier Gustin « voleur de voix », imitateur, s’ouvre sur le gimmick de Toulouse. Dans le noir, s’élève la voix de Claude Nougaro. Et, lorsque monte la lumière, c’est bien le «petit taureau de la Garonne» qui apparaît. On reconnaît la stature, la posture et la façon de se tenir en scène face aux musiciens.

À partir d’un argument très simple: « on ferait comme si », Didier Gustin fait défiler cinquante chanteurs et comédiens, certains disparus (ce qui nous vaut une émouvante séance de spiritisme en vidéo avec Philippe Noiret et Michel Serrault… un bel hommage). Il attribue à chacun de ses personnages une chanson de Claude Nougaro qui lui correspond: à Johnny Halliday, Quatre boules de cuir, à Joey Starr, Sing Sing ; Fabrice Lucchini dit Le Coq et la pendule, repris par Julien Clerc.  Gérard Depardieu interprète L’Alexandrin, que chante ensuite Michel Jonasz. En tout, une bonne vingtaine de chansons, entonnées à la manière de…  et qu’on retrouve avec plaisir.
Des mariages malicieux et toujours justes. Chaque titre est introduit par un sketch court, souvent drôle, jamais vulgaire et qui ne dévoile pas l’identité du personnage caricaturé. Au spectateur de deviner. De toute manière, il ne reconnaîtra pas tout le monde.

Pour l’aider, il y a la voix et la silhouette. Mais par-dessus tout, et le plus intéressant: on entend  la chanson telle que l’interprèterait le personnage: ainsi Serge Gainsbourg et ses musiciens  jouent Nougayork, avec le timbre et les arrangements de l’«Homme à tête de chou ». Il n’y a pas ici, un, mais trois imitateurs:  le guitariste Laurent Roubach, figure du jazz français et Hugo Dessanges au clavier, accompagnent Didier Gustin. Ils ont réalisé un travail extraordinaire: en utilisant les ressources de l’échantillonneur et du séquenceur, ils recréent chaque fois l’orchestre correspondant au personnage : un vrai voyage dans la Variété de ces trente dernières années.

 Didier Gustin, la cinquantaine sonnée, n’a plus rien à prouver. Arrivé à Paris en 1987, à vingt-et-un ans et armé de son seul talent, il donne son premier spectacle, Profession imitateur  au théâtre du Tourtour…Un succès qui le conduit, un an plus tard, au Théâtre de la Ville, puis à la télévision et ensuite au Zénith et à l’Olympia. Chanteurs, acteurs, personnalités, hommes politiques, il les a tous imités, et Dans la peau de Jacques Chirac lui a valu un César en 2005.

Deux choses rendent le métier d’imitateur difficile : tributaire de l’actualité, il doit sans cesse trouver de nouvelles cibles (qui songerait aujourd’hui à imiter De Gaulle?) Histrion, voué au brocardage, il lui faut faire rire à tout prix. Mais, ici, le fantaisiste s’efface devant Claude Nougaro, l’un des plus grands de la chanson française, décédé brutalement en 2004. Une innovation dans le monde de l’imitation.

Grâce à lui, on redécouvre le magicien des mots et l’amoureux du verbe truculent qu’il a su faire passer à travers la musique populaire, musette, jazz ou sud-américaine.  Didier Gustin réussit en outre un hommage aux artistes de variété en général. Et, dans le dernier morceau, Ah tu verras, qui donne son titre au spectacle, il en convoque au moins vingt. On ne s’y perd pas : Claude Nougaro ramasse la mise. En un mot, un spectacle drôle, mais pas que…

 Jean-Louis Verdier

Spectacle vu à l’Archipel, 17 boulevard de Strasbourg Paris X ème. T. 01 73 54 79 79 . Reprise à partir du 27 septembre jusqu’au 11 janvier.

Festival d’Avignon: Théâtre des Vents, 63 rue Guillaume Puy, du 7 au 31 juillet. T. : 06 20 17 24 12.

 

Anthologie des textes de Claude Nougaro, publiée aux éditions Seghers.

 

 

Prix de l’Association de la Critique ( théâtre et danse) saison 2016-2017

 

Prix de l’Association de la Critique pour la saison 2016-2017

IMG_735 Réunie au Théâtre National de la Danse de Chaillot, l’Association professionnelle de la critique de théâtre, de musique et de danse, a, comme chaque saison, procédé à la remise de ses prix. Cette association, issue du Syndicat professionnel de la critique de Théâtre créé en 1877 et rénové dans les années 1960, est présidée aujourd’hui par Marie-José Sirach, et regroupe quelque cent- quarante journalistes de la presse écrite et audiovisuelle, française et étrangère.

Prix du Théâtre

Les votes reflètent une tendance: en France, les metteurs en scène privilégient l’adaptation d’œuvres littéraires, voire filmiques, ou revisitent les grands classiques, en laissant souvent de côté les dramaturges contemporains… (Voir Le Théâtre du Blog qui s’est fait l’écho de la plupart des spectacles primés). Et, quand il s’agit de textes originaux, l’écriture s’élabore souvent sur le plateau, mais  pas toujours de façon très heureuse!

 2666, d’après Roberto Bolaño, mise en scène de Julien Gosselin, a eu le Grand Prix du théâtre pour ce spectacle de plus de douze heures, et celui pour « la meilleure création d’éléments scéniques », été attribué à Hubert Colas. Nous avions apprécié, lors de sa création l’an passé au Festival d’Avignon, l’adaptation de ce roman-fleuve de l’auteur chilien, mais aussi l’énergie des acteurs et la rigueur de la mise en scène. Julien Gosselin a souligné, en recevant son prix, que ce type de création ambitieuse par une compagnie indépendante comme la sienne, serait impossible dans un autre pays…  

Les Bas-Fonds de Maxime Gorki, mise en scène par Éric Lacascade remporte le prix Georges Lerminier (meilleur spectacle théâtral créé en province). Après avoir dirigé le Centre Dramatique National de Caen, il dirige maintenant une compagnie indépendante et a abondé dans le sens de Julien Gosselin, quant aux soutiens dont bénéficient les compagnies. Il a souligné aussi l’importance de la critique, quand elle rend compte d’un processus de création, dont le spectacle n’est qu’une trace: «Merci d’en rapporter le voyage, j’ai toujours bénéficié, dit-il, d’un accompagnement heureux de votre part». Le Théâtre du blog a suivi sa carrière, et notre amie Véronique Hotte avait salué pour Les Bas-fonds: «la direction d’acteurs, que ce soit pour le chœur ou les personnages irradiants, avec un élan bel élan d’humanité».

 Doreen d’après Lettre à D., d’André Gorz, mise en scène de David Geselson, reçoit le Prix de la meilleure création d’une pièce en langue française. “Un duo de tendresse ludique et d’amour, dont le feu ne saurait se consumer”, écrivions-nous. Le metteur en scène précise lui aussi qu’il trouve exceptionnel, d’avoir ainsi pu créer un spectacle hors-norme destiné à seulement quatre-vingt-dix spectateurs par représentation, au Théâtre de la Bastille.

Place des Héros de Thomas Bernhard, mise en scène de  Krystian Lupa, obtient le Prix du meilleur spectacle étranger. «J’espère que ce geste de la France aura un effet sur notre ministre de la Culture, a écrit dans un message le metteur en scène polonais qui ne pouvait être présent et qu’a lu Stéphane Braunschweigt. Krystian Lupa a ainsi pointé du doigt les atteintes à la liberté de création que dans son pays rencontrent les artistes.  Il a été aussi récompensé pour Utopia, Lettres aux acteurs (Actes-Sud), sacré Meilleur livre sur le théâtre.

Histoire du soldat de Charles-Ferdinand Ramuz et Igor Stravinski, mise en scène de Stéphan Druet, reçoit le Prix Laurent Terzieff (meilleur spectacle présenté dans un théâtre privé). Ce mimodrame joué depuis mai au Théâtre de Poche-Montparnasse rassemble treize artistes  et Philippe Tesson, son directeur, se réjouit de «voir monter dans mon théâtre, une œuvre qui a une valeur particulière, celle de l’enfance ».

Elsa Lepoivre est désignée comme Meilleure Comédienne ; on a pu la voir à la Comédie-Française dans Les Damnés, mise en scène d’Ivo van Hove, mais aussi dans Lucrèce Borgia de Victor Hugo, mise en scène de Denis Podalydès, La Règle du jeu de Jean Renoir, mise en scène de Christiane Jatahy,  et Le Cerf et le chien, mise en scène de Véronique Vella.

Gérard Watkins, Prix du meilleur comédien, plus connu comme auteur dramatique avec son excellent Violences conjugales, a été remarqué dans Songes et Métamorphoses, de Guillaume Vincent, d’après Ovide et Shakespeare (voir Le Théâtre du Blog).

Gaël Kamilindi reçoit le prix Jean-Jacques Lerrant (révélation théâtrale de l’année) pour son jeu dans Le dernier Testament, d’après Le dernier Testament de Ben Zion de James Frey, mise en scène par Mélanie Laurent, et dans Lucrèce Borgia de Victor Hugo, mise en scène par Denis Podalydès.

 Mathieu Bauer et Sylvain Cartigny ont été salués comme: «Meilleurs compositeurs de musique de scène» ; ils ont signé la bande-son de Shock Corridor, d’après le film de Samuel Fuller, adaptation et mise en scène de Mathieu Bauer. Ils ont puisé dans le répertoire américain des années soixante, les chansons folk et countries, Gershwin… Et Billie Holiday, avec Strange Fruits, une des premières protest songs en 1936. L’occasion de mesurer les talents vocaux et d’instrumentistes, des jeunes comédiens sortant de l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg (voir Le Théâtre du Blog).  Mathieu Bauer a cité Heiner Müller : «Quand tout a été dit, la musique peut commencer », excellente transition pour la remise des Prix Musique : www.associationcritiquetmd.com

 Prix de la Danse

 OCD Love, une création de Sharon Eyal et Gai Behar, reçoit le Grand prix de la danse. Venue pour la première fois en France, la compagnie israélienne de Sharon Eyal, autrefois danseuse à la Batsheva Dance Company a été saluée par une ovation debout au Théâtre National de la Danse de Chaillot.

Le Centre chorégraphique national Ballet Biarritz, dirigée par Thierry Malandain  a été considérée comme la Meilleure compagnie de l’année. Nous avions beaucoup apprécié  Noé,  du chorégraphe et de sa troupe écrit à partir du mythe du Déluge.

José Paulo dos Santos, Bilal El Had, Jason Respilieux, Thomas et Vantuycom, dans A love suprême, chorégraphie d’Anne Teresa de Keersmaeker et Salva Sanchis,  ont reçu le Prix des meilleurs interprètes. Accompagnés par la musique de John Coltrane, chacun des danseurs épousait la partition d’un instrument du célèbre quartet…

Kader Belarbi, directeur du ballet du Capitole de Toulouse et Crystal Pite, chorégraphe,  ont été qualifiés ex-aequo de « Personnalités chorégraphiques de l’année ». Kader Belarbi a salué la parution de Les Cygnes du Kremlin : Ballet et pouvoir en Russie soviétique, de Christina Ezrahi publié en Italie (éditions Gremese) qui  a eu le prix du Meilleur Livre de danse.

 Mireille Davidovici

Les Prix de l’Association de la Critique ont été remis le 19 juin au Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro, Paris XVIème.

 

La Devise de François Bégaudeau mise en scène de Benoît Lambert

 

La Devise de François Bégaudeau mise en scène de Benoit Lambert

Image M-A Gagnaux et Y. Gasiorowski

Image M-A Gagnaux et Y. Gasiorowski

 Imaginez une classe de lycéens. Devant eux, un homme en costume-cravate, qui va faire une conférence sur notre devise nationale : Liberté, égalité, fraternité. «Chers jeunes», lance-t-il, raide comme la République derrière son pupitre, avant de s’aventurer dans une explication de texte …

« Chers jeunes, c’est écrit ? l’interrompt une jeune femme (…) j’ai cru que c’était une blague. Une sorte de parodie, quoi ? ». Elle est là pour le faire répéter et corriger ses postures, améliorer sa tenue et réfuter ses propos. Un duo entre les acteurs s’instaure, mi-sérieux mi-comique, pour décortiquer devant les élèves ces trois notions. Le conférencier les fait aussi participer en les interpellant : d’où viennent ces trois mots ? Ces principes sont-il vraiment respectés  dans notre société ?

 S’instaure alors un rapport triangulaire entre les deux personnages et leur public et, pour conclure, loisir est laissé à chacun de donner son avis sur cette devise mise à toutes les sauces et qui souvent sonne creux…

François Bégaudeau manie habilement la dialectique, mais son texte reste très ludique tout en donnant à réfléchir. Il en profite même pour soulever en passant des  thèmes épineux comme : laïcité, port du voile à l’école, exclusion, égalité des chances pour les enfants de la République, démocratie… Pédagogique, mais pas trop, cette performance de cinquante minutes garde toute sa légèreté avec Camille Roy et Paul Schirck, à peine plus âgés que leur auditoire. 

 Le spectacle, créé au Lycée Hippolyte-Fontaine de Dijon en 2015, a déjà été joué deux cent quarante-sept fois entre la Bourgogne-Franche-Comté et la Bretagne. Selon les acteurs,  les lycéens, d’abord sur la réserve, deviennent vite des spectateurs très réactifs qui rient mais qui se lancent aussi volontiers dans des débats pendant l’heure de discussion prévue après la représentation. Certains, surtout dans les établissements professionnels, découvrent, pour la première fois, le théâtre, et avec bonheur.

 La Devise fait partie d’un répertoire «à jouer partout» que le Théâtre Dijon/Bourgogne destine aux écoles. Après Bienvenue dans l’espèce humaine de Benoît Lambert, Qu’est-ce que le Théâtre ? d’Hervé Blutsch et Benoît Lambert,  Fausse Suivante 1.5 (une variation sur une scène de cette œuvre de Marivaux) et Tartuffe 2.4 (une variation sur une scène de celle de Molière). A suivre donc.

 Mireille Davidovici

 Théâtre Paris-Villette 211 Avenue Jean Jaurès, Paris XIXème. T. 01 40 03 72 23  jusqu’au 24 juin.
www.theatre-paris-villette.fr

 En tournée dans les lycées :

Théâtre de Quinconces-L’Espal Le Mans, T. 02 43 50 21 50 du 20 novembre jusqu’au 1er décembre.

Lycée Charles De Gaulle Dijon   du 4 au 8 décembre,dans le cadre d’un temps fort dédié à la jeunesse, programmé au Théâtre Dijon-Bourgogne autour du Théâtre à jouer partout  avec six spectacles et des rencontres .
Théâtre Dijon-Bourgogne rue Danton, Dijon:  T.03 80 30 12 12

 La Devise est édité aux Solitaires Intempestifs, collection jeunesse

 

El Baile, de Mathilde Monnier et Alan Pauls

 IMG_0731

El Baile, de Mathilde Monnier  et Alan Pauls

 Où en est la danse populaire? La trouve-t-on encore chez nous, aux bals du 14 juillet, où les musiciens s’essoufflent pour la joie des enfants et de quelques couples plus très jeunes: fougue furieuse des uns, délicate chorégraphie des autres ? Déjà en 1981, Le Bal une création du Théâtre du Campagnol, racontait, en déroulant l’histoire de France (de la Libération, aux années cinquante), la fin des bals et d’une certaine idée du peuple. Et pourtant Mathilde Monnier, avec le souvenir transformé, fantasmé de ce spectacle,  sentait qu’il y avait quelque chose à chercher de ce côté-là. L’Argentine lui a donné, avec l’écrivain Alan Pauls comme «truchement», le terrain et le sens de sa recherche.

Le bal populaire: une salle, un parquet et une boule à facettes qui tourne au plafond: les hommes et femmes se rencontrent, s’exhibent, se cachent et se révèlent. On espère y oublier son quotidien,  auquel on n’échappe pas. À la solitude non plus. Mathilde Monnier a trouvé son « intérieur » dans un social club à Buenos-Aires.

 Ici, sur le plateau, douze danseurs, douze chaises, et un petit podium  soit un décor minimal, qui évoluera discrètement au fil des scènes, l’essentiel étant là, dans cet enclos de la danse. Dans la salle encore éclairée, les danseurs font leur entrée, comme dans Le Bal. Ce regard, est-il destiné au public ou au miroir ? Est-on à son avantage ? Les jeunes danseuses chaussent des escarpins avec des vêtements de sport, et la tenue des corps change alors, sans illusions.

Avec la musique, commencent les approches de séduction. Roulements de pelvis d’un garçon, réponse à contre-temps d’une fille, la danse est traversée de pulsions, échanges d’énergie et pannes. Elle trouve soudain son terrain commun, son rythme, puis le perd. Parfois la musique enregistrée est poussée de côté par la voix des interprètes: chant, cris, musique de bouche, elle produit comme une danse intérieure, sonore, née avec le mouvement même.

El Baile développe en une seule scène, quarante ans d’histoire de l’Argentine. Quarante ans d’amnésie, dirait Alan Pauls, et sans chronologie ni fil narratif. Inutile : la mémoire de la dictature, de la répression et des disparus habite malgré eux les corps des jeunes interprètes, qui ont été choisis avant tout pour leur personnalité. Ils évoquent-malgré eux-une jeunesse empêchée, explosée, ramenée à un ordre militaire, mais étourdie de musique et de foot.

 Ils ne savent rien et savent tout, et rejettent la mémoire dont on les charge, en gestes arrêtés soudain lâchés, en agressions et mouvements d’une tendre animalité. Guerre  entre hommes et femmes, amour, évocations «bling bling » et exhibitionnistes des années Mennen, avec l’argent et le sexe comme dernière raison de vivreEt enfin le tango, venu de très loin, de tous ces « transportés », esclaves et migrants qui peuplent l’Argentine, ouvre la pièce sur un moment d’émotion intense (on vous le laisse découvrir) et recrée un partage qui a permis à Mathilde Monnier de trouver une fin ouverte.

Chercher la danse là où elle est. Qu’est-ce qui avait fasciné la chorégraphe dans Le Bal, au point de  vouloir recréer ce spectacle unique en son genre, historique à plusieurs titres, qui a connu un succès étourdissant ? Sans doute, le fait qu’un metteur en scène de théâtre ait choisi des comédiens pour danser, les mettant dans un inconfort riche de possibilités. Au-delà de l’illustration de telle ou telle époque, de l’expression par les danses de l’évolution des comportements et des relations entre hommes et femmes, Le Bal les a mis en situation de créer bien autre chose, qui leur échappait.

À l’abri des personnages qu’ils sont allés chercher au fond d’eux mêmes, y compris comme êtres sociaux ; en cela ils deviennent véritablement auteurs du spectacle. À voir El Baile, on a le sentiment que Mathilde Monnier a rencontré l’inconscient du Bal. « Plus nous progressions, avec Alan Pauls et la dramaturge Véronique Timsit, et plus je me rapprochais du Bal», dit-elle. Une génération plus tard, sa pièce ranime un réseau de sens et d’émotions, nées pour Jean-Claude Penchenat  après avoir vu Kontakthof de Pina Bausch. On a presque envie de parler de «circulation des sèves inouïes» d’une œuvre à l’autre, à travers le temps.

El Baile, une pièce au présent, et assez forte pour porter-sans paroles-l’histoire d’un pays et un peu de celle du théâtre. Et plus que cela: elle a l’audace de plonger in vivo dans les vagues de la mémoire et de l’oubli, avec toute la vitalité de ses jeunes interprètes. Ce spectacle comptera, et les responsables des théâtres ne s’y sont pas trompés: à sa création, on comptait déjà plus d’une soixantaine de dates de tournée en France et en Belgique, à Berlin, Genève, et, bien sûr, en Argentine…

 Christine Friedel

Spectacle créé au Quai-Centre Dramatique National Angers/Pays-de-la-Loire. Festival Montpellier-Danse, les 25 et 26 juin.
Le Cuvier C.D.C. de Bordeaux les 29 et 30 juin.
Festival Tanz im August de Berlin, les 29 et 30 août. Et tournée à suivre jusqu’en avril 2018.

 Le Bal, film d’Ettore Scola est édité en DVD.

M. de Pourceaugnac de Molière

 

Monsieur de Pourceaugnac  de Molière, musique de Jean-Baptiste Lully, mise en scène de  Raphaël de Angelis

©Julien de Rosa

©Julien de Rosa

Cette comédie-ballet, la huitième de Molière, fut créée avec succès au château de Chambord en octobre 1669 puis un mois après à Paris, et fut ensuite jouée plus de quarante fois … Les Parisiens Éraste et Julie se rencontrent en secret pour qu’Oronte, le père de Julie, ne le sache pas! Il a en effet promise sa fille à Léonard de Pourceaugnac, un jeune bourgeois de Limoges. Les amoureux demandent à Nérine, une entremetteuse, et à Sbrigani, un Napolitain, de les aider. Bref, l’impitoyable machine à ridiculiser Pourceaugnac va se mettre en marche de façon à lui faire regagner au plus vite son cher Limoges…

Éraste dit ainsi reconnaître en lui un ancien ami, et Pourceaugnac acceptera son hospitalité. Sbrigani et Éraste,  pour soi-disant le protéger, persuadent alors deux médecins qu’il est fou,  et ils voudront lui faire saignées et lavements, comme dans Le Malade imaginaire.
 Sbrigani le persuadera de ne pas épouser Julie, une fille douteuse selon lui, mais elle dit aimer  Pourceaugnac. Lui, devenu méfiant quant à sa moralité, refuse de l’épouser. Puis deux femmes prétendent qu’il est leur mari et père de leurs enfants! Pourceaugnac, alors accusé de polygamie, doit vite fuir habillé en femme pour échapper à la justice. Sbrigani persuade alors Oronte que Pourceaugnac a enlevé Julie; Eraste va donc courir la «sauver», et Oronte acceptera enfin leur mariage.

Ici, cruauté,coups tordus et drôlerie font bon ménage avec le délire du principal intéressé, ce jeune ambitieux provincial n’a qu’un seul tort: vouloir se marier à une belle plante parisienne Donc sur un territoire qui ne lui appartient pas, il va devoir lutter férocement (petite revanche, dit-on, de Molière qui n’aurait pas été bien reçu à Limoges…) contre ses proches et des médecins incompétents. Notre amie Elisabeth Naud (voir Le Théâtre du Blog) avait beaucoup apprécié l’an passé la mise en scène par Clément Hervieu-Léger de cette pièce qui  continue à séduire les jeunes metteurs en scène.

Raphaël de Angelis s’est emparé à son tour de cette farce où ce pauvre Limougeaud qui a soif d’ascension sociale est tourné en ridicule, mais il n’a pas cherché à l’actualiser. Avec le formidable orchestre de La Rêveuse qui joue les intermède musicaux signés Jean-Baptiste Lully (viole de gambe, violon, théorbe, clavecin), trois chanteurs tout aussi formidables et six comédiens masqués de remarquable façon par Alaric Chagnard, Den et Candice Cousin. Ah! Les masques des médecins, quelle beauté, quelle vérité dans la noirceur ! 

 Jouer ainsi la convention trois siècles après n’a rien d’évident et il y faut un solide engagement.  Et il y a ici du meilleur, malgré quelques erreurs. Le meilleur d’abord, une direction très précise d’acteurs qui savent jouer masqués, redoutablement efficaces mais qui dansent bien aussi  (chorégraphie de Namkyung Kim). Comme entre autres, cette sorte de  ballet de mort des médecins au grand nez blanc autour de leur patient, qui rappelle la mise en scène légendaire du Médecin malgré lui (1952) de Gaston Baty.

Chez Molière comme chez Eugène Labiche, le provincial qui a soif d’ascension sociale, n’a pas intérêt à empiéter sur le territoire parisien, surtout quand il s’agit de mariage, sinon on lui fait vite comprendre qu’il a intérêt à regagner vite fait son pays d’origine…La morale vaut encore aussi maintenant d’une province à l’autre de notre cher hexagone! Ainsi un professeur d’origine provençale, enseignait depuis quarante ans dans une Ecole d’art de l’Est de la France  et s’est vu dire par à une collègue quand elle pensait repartir « chez elle »…

Rafaël de Angelis a eu l’intelligence de se soumettre aux contraintes d’une certaine convention: cela sert au mieux sa vision de la pièce. Et il y a ici, aux meilleurs moments, une véritable démesure, palpable, où le réalisme n’a rien à faire sinon dans les situations, par exemple  quand le metteur en scène multiplie les médecins traduisant ainsi l’obsession de Pourceaugnac qui les voit partout.

Et c’est cette conjugaison entre un texte ancré sur le réel et parfois parlé en pseudo-dialecte napolitain, picard, ou encore occitan du Limousin, et cette folie qui fait tout le sel de cette histoire burlesque où les médecins en prennent pour leur grade. Les Français au XVIIème siècle, on l’oublie trop souvent, ne parlaient pas tous français et dans les années 1960, on rencontrait encore au Pays basque, dans le Cantal ou l’Aveyron des gens âgés qui parlaient seulement en langue d’oc!

©Julien de Rosa

©Julien de Rosa

Soulignons la parfaite unité entre le jeu des comédiens, l’intervention des chanteurs, et celle de l’orchestre : tout cela participe d’une belle compréhension scénique. Rafaël de Angelis a eu aussi la bonne idée de faire intervenir quatre petites marionnettes à l’effigie de M. de Pourceaugnac qui vont rejoindre les acteurs et, à la fin, aussi stupide que sublime et grandiose, arrive une grande poupée, dans la grande tradition du Bread and Puppet, manipulée par une seule comédienne représentant un Léonard de Pourceaugnac, pathétique comme revenu des ses illusions.

Du côté des erreurs,  une importante  et qui, malheureusement nuit à cette belle réalisation : un stupide plateau pentu ne facilitant en rien les déplacements des comédiens, ce qui devrait pourtant être la raison d’être de toute scénographie. On ne voit pas non plus la nécessité d’un entracte qui casse le rythme et allonge cette farce qui dure un peu trop longtemps; il y a des longueurs dans cette seconde partie qui tient aussi à un texte moins sans doute moins solide,  et dont le rythme s’essouffle un peu. De ce côté-là, Rafaël de Angelis aurait intérêt à resserrer les boulons.

Mais sinon, malgré la chaleur étouffante dans la salle, vous ne serez pas déçu par cette édition 2017 de M. de Pourceaugnac. Et deux jeunes lycéennes près de nous ne cessaient de rire ; comme dit notre amie Christine Friedel, c’est toujours bon signe…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes,  Route du Champ de manœuvre, jusqu’au 2 juillet.

 

Journées de juin du Cons

 

Journées de juin des élèves de deuxième année du Conservatoire national supérieur d’art dramatique:

Characters d’après Tennessee Williams, Eugene O’Neill, Arthur Miller, atelier de Sandy Ouvrier

 

¢Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Dans le beau théâtre du Cons, a lieu une revisitation de scènes-culte des pièces des plus célèbres dramaturges américains (sous un titre anglais selon la manie actuelle mais bon !) qui sont entrées chez nous dans la légende, le plus souvent par le bais d’adaptations au cinéma. Il y a ici dans cette première partie d’une heure quarante avec des scènes de Paradis sur terre, Un tramway nommé désir, La Rose tatouée, La Chatte sur un toit brûlant, La Ménagerie de verre de Tennessee Williams mais aussi une scène de Désir sous les ormes et une autre d’Anne Cristie d’Eugène O’Neill et enfin une de Vue du Pont d’Arthur Miller. Mais faute de temps, nous n’avons pu voir la seconde partie consacrée surtout au Tramway nommé désir.

Sur le plateau nu, quelques praticables de hauteur différente, une baignoire et des meubles années cinquante comme un gros (et moche à souhait) canapé en skaï noir, des chaises de cuisine en stratifié jaune et bleu et à pieds en inox, comme les aiment Macha Makeieff et Jérôme Deschamps. Et cela donne quoi ? Plutôt de bonnes choses malgré une tendance à patiner un peu  vers la fin, ce qui est inévitable après plus d’une heure et demi. La seconde partie après entracte durait encore une heure vingt, ce qui est trop long. Mieux vaut juger ces scènes comme un travail d’atelier et non comme un spectacle, d’autant que Sandy Ouvrier a été obligée de sacrifier au sacro-saint passage de relais entre les élèves sur un même personnage pour leur donner à tous du grain à moudre ! Mais on les voit mieux que leurs copains dans Phèdres. Grâce sans doute à une plus grande proximité avec les personnages conçus par Tennessee Williams, il y a quand même déjà plus de soixante-dix ans, c’est à dire du temps de leurs arrières-grands-parents. Grâce aussi à une direction d’acteurs très précise (mais la diction n’était pas toujours au top, ce qui relève quand même du minimum syndical) et à une mise en place où il y a comme toujours chez Sandy Ouvrier de fabuleuses images scéniques avec de belles lumières…

Ici, pas de pronostics non plus sur ces futurs comédiens mais nous avons trouvé particulièrement justes et émouvantes les scènes de La Chatte sur un toit brûlant avec Palma Jurado Mc Alester et Louis Nelson, comme celle de La Ménagerie de verre avec Louis Orry Diqueiro et José Ndofusu Mbemba. Et, cerise sur le gâteau, il y avait une réelle unité de jeu, malgré le côté artificiel de ces présentations (il faudrait que Claire Lasne, la directrice s’attaque à ce problème) et on entend bien ces jeunes gens. Ce qui n’est pas si fréquent sur les scènes actuelles, même truffées de micros. Les élèves du Cons ont bien de la chance d’avoir une telle qualité d’enseignement qui, c’est un fait, a beaucoup progressé ces dernières années.

Nos Phèdres, Phèdre de Sénèque et Hippolyte de Robert Garnier, travail dirigé par Nada Strancar, collaboration artistique d’Anne Sée

 

©Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

On fait d’abord les présentations : Sénèque, ( Ier siècle avant  J.C.) conseiller  de Caligula puis de Néron avant d’être écarté de ses fonctions et obligé de se suicider a été aussi philosophe stoïcien.  Auteur de De la colère, De la vie heureuse ou De la brièveté de la vie, Lettres à Lucilius,  il a aussi écrit neuf  tragédies  dont les Troyennes, Médée, Œdipe et Phèdre qui seront à la base de nombreuses pièces  de notre  XVIIème siècle. Racine lui, cite juste le nom de Sénèque et reconnait surtout comme inspiration de sa Phèdre, celle d’Euripide (428 avant J.C.) dont l’Iphigénie à Aulis lui procura aussi la trame de son Iphigénie. Quant à Robert Garnier (1545-1590), il fit revivre la tragédie antique en France avec cet Hippolyte mais aussi avec une Antigone, inspirée de la tragédie de Sophocle. Sandy Ouvrier avait déjà il y a huit ans  fait travailler ses élèves (voir Le Théâtre du Blog) plusieurs scènes d’Hercule, Phèdre et Médée de Sénèque. Sénèque reste vingt siècles plus tard, un excellent dialoguiste avec des répliques étonnantes: «Il y a des criminels impunis, il n’y a pas de criminels paisibles.» Je suis une main qui rame sur une barque trop lourde.» Je suis trop vieille pour me faire complice d’un suicide» ou  « Le pouvoir fait rêver l’impossible ». Cela dit que fait-on de ce texte sur un plateau avec dix-sept apprentis-comédiens. Nada Stancar a essayé dans ces scènes de donner du gain à moudre à tout le monde. Ce qui, dans ce cas, est presque toujours  mission impossible, à moins d’y passer la nuit. Mais pourquoi voit-on aussi peu certains  qui semblent presque oubliés dans la distribution?

On oubliera la mise en scène (non  revendiquée et cela vaut mieux!)  qui fait la part belle aux stéréotypes du genre :portants en fond de scène, inversion des sexes des personnages, jeu face public en groupe statique, lumières rasantes, etc.  Pourtant l’entrée par les deux lourdes portes en chêne de cette bande de jeunes gens, tous en  robes et pantalons noirs (beaux costumes de Marie-Pierre Monnier, impressionnante de beauté laissait augurer le meilleur. Les élèves font tous leur travail-bonne diction et gestuelle impeccable (chose relativement récente dans cette vieille maison!) soigneusement encadrés par Nada Strancar. Et sans les béquilles de service du genre retransmission en gros plans vidéo, et micros HF (ils auraient même tendance à criailler sans raison). Nous nous refuserons au petit jeu illusoire des pronostics, mais deux jeunes acteurs ont ici une belle présence: Camille Constantin en Nourrice qui signe aussi une composition musicale qu’elle joue au violon, et Douglas Grauwels qui campe un Thésée d’une incontestable vérité. Comme le montre cet atelier, ces jeunes gens sont déjà des professionnels aguerris qui savent prendre possession d’un plateau que ce soit un monologue, une scène à plusieurs ou un chœur. Mais pourrait-on demander à Nada Strancar de leur interdire de faire cette espèce de salut grotesque, du genre fasciste, très à la mode depuis quelques années, pour remercier leur professeur et les régisseurs!

Philippe du Vignal 

Travaux présentés salle Louis Jouvet et au Théâtre du C.N.S.A.D. , 2 rue du Conservatoire Paris IXème, les 15, 16 et 17 juin. 

12345...235

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...