Dom Juan de Molière, mise en scène de Marie-José Malis

Dom Juan de Molière, mise en scène  de Marie-José Malis

 

 

photo : Willy Vainqueur

photo : Willy Vainqueur

La Commune-Centre dramatique National d’Aubervilliers- que beaucoup de ses fidèles aimeraient  voir porter le nom de Jack Ralite, depuis la disparition la semaine dernière de l’homme de culture et ancien maire ( voir Le Théâtre du Blog) est dirigé par Marie-José Malis. Elle nous offre une vision pertinente de la rencontre amoureuse dans Dom Juan : « Il se tient, au seul instant de la rencontre. Il est l’homme qui est entièrement disponible à la puissance de capture, de captation par l’autre, du désir de la femme qui est autre. Il s’en tient là… »

 Molière  fait ici l’éloge du moment d’une rencontre entre deux êtres, avec la puissance d’altération de l’un par l’autre que cela suppose. L’amour se place d’emblée  à une hauteur sublime, composant ainsi une puissance existentielle majeure : il constitue l’être et lui fait mal à la fois. La passion ? Des parcelles dont on n’atteint jamais la dimension d’ensemble…

 Ce Dom Juan n’est pas celui de Tirso de Molina, un  Burlador sévillan, un abuseur qui ment, trompe et séduit. Car, ici,  à chaque fois qu’il parle, « l’épouseur du genre humain »selon Sganarelle, dit la vérité.  C’est «un homme qui est là pour dire qu’on peut aimer plusieurs femmes à la fois et qu’on peut fonder là-dessus une nouvelle éthique », hors de toute fidélité. Un pas en avant par rapport à l’époque de Molière, une tension vers le temps futur selon la metteuse en scène..

Le mythe de ce personnages subversif est moderne et les artistes le convoquent régulièrement dans leur œuvre, tel Rainer Werner Fassbinder à la fin du XX ème siècle,  Chez ce personnages la vie dépend de son seul désir,  et il n’a de comptes à rendre à personne, partenaire ou proche. Et honorer la nature en soi, la jouissance, selon un matérialisme philosophique pré-XVIII ème siècle, c’est se choisir une vie impossible de paria, quand bien même le séducteur se prévaut de rendre hommage à la dignité singulière de l’autre. Ainsi, il se dédouane librement de tout méfait imposé au partenaire/adversaire, en déclarant qu’il initie l’autre à la découverte de son propre désir…

Elvire et les paysannes Charlotte et Mathurine pourraient remercier le séducteur de les avoir révélées à elles-mêmes,  d’être enfin des  consciences désirantes -,  et de ne pas lui en vouloir. Le Pauvre (Amidou Berte) ne renie pas sa foi,  et recèle une humanité que Dom Juan admire. Et quand Dom Louis, son  père, répète à  son fils indigne que « La naissance n’est rien où la vertu n’est pas », ce libertin  de Dom Juan se défend de toute culpabilité, et se lance dans une déclamation sur l’hypocrisie des dévots, extraite du Tartuffe.

Le spectacle-près de cinq heures ! -est monté avec une précision d’horlogerie, mais bien entendu le rythme,vers la fin, s‘épuise. Malgré le  jeu des comédiens fidèles à Marie-José Malis, comme Olivier Horeau, en Sganarelle représentant d’une condition sociale qu’il analyse intelligemment, et qui le joue avec humour. En costume d’époque à l’espagnole, il retire puis remet sa perruque,  presque lucide quand aux  jeux qui se passent autour de lui, même quand Dom Juan le siffle comme un chien. Juan Antonio Crespillo, l’interprète en bellâtre désenchanté à la mise soignée. Il esquisse quelques pas de flamenco, rappelant à ses proches comme  au public quel seigneur il est,  pour faire preuve de courage, quand les frères d’Elvire viennent la venger.

Sylvia Etcheto  joue une Elvire, épouse outragée, en costume simple et majestueux, qui reste naturellement digne et œuvre au salut de son époux qu’elle n’abandonne jamais à l‘enfer. Discourant et argumentant, elle ne se décourage guère, à la mesure de l’adversaire.Sandrine Rommel et Lou Chrétien- Février, les paysannes,  et Victor Ponomarev  en Pierrot , donnent au drame une fraîcheur et un humour bienvenus.

Des rideaux et plafonds s’ouvrent ou se ferment dans le bruit, et des toiles peintes se déroulent Les perches dans les hauteurs s’abaissent, se haussent ou se mettent en oblique, et menacent le libertin  comme les milles lances dans La Bataille de San Romano de Paolo Uccello.  Et le tombeau blanc-aussi loufoque-du Commandeur, avec  son portrait, atténue la dimension tragique de la pièce.

Rythme lent, parler méthodique qui fait sonner le verbe, pauses longues et silences qui tardent, musiques lointaines comme des vagues sonores enivrantes, personnages statufiés, qui se déplacent  du lointain au proscenium, et montent les quelques marches qui séparent la salle de la scène… Marie-José Malis invite le public à suivre son projet. Mais la dernière partie, après une dégustation de gâteaux offerts aux spectateurs, ni tenue ni tendue,  se délite! Sganarelle, prisonnier d’un rouleau de papier-toilette ne sait pas s’en défaire ( farce oblige) et Dom Juan fait le beau sans arriver à s’imposer.

Le public, lui, se lasse, et attend, un peu épuisé, une fin qui ne vient pas…

Véronique Hotte

La Commune-Centre Dramatique national d’Aubervilliers, 2 rue Edouard Poisson Aubervilliers (Seine-Saint-Denis)  jusqu’au 29 novembre. T. : 01 48 33 16 16

 

 

 


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Je veux simplement que vous m’aimiez, spectacle de Jacques Allaire

 

Je veux simplement que vous m’aimiez, spectacle de Jacques Allaire, à partir des interviews des acteurs de la  la Bulle bleue, et inspirés d’interviews de Rainer Werner Fassbinder.

(C)Marjory Corbinaud La Bulle Bleue

(C)Marjory Corbinaud La Bulle Bleue

 La Bulle Bleue, ESAT (Etablissement d’aide et service par le travail) est une compagnie de théâtre professionnelle et permanente avec une douzaine de comédiens en situation de handicap, qui compte aussi des techniciens de plateau. A sa création en 2012, la direction en  a été confiée à Delphine Maurel et cette Bulle Bleue a rejoint la dizaine d’établissements similaires à vocation artistique, sur les 1.400 recensés en France. Lieu de fabrique artistique culturelle, de 2016 à 2018 la compagnie La Grande Mêlée de Bruno Geslin est associée à l’Esat pour porter un projet artistique Prenez garde à Fassbinder! Pour pénétrer dans l’univers foisonnant du théâtre et cinéma du metteur en scène allemand et inventer une équation ouverte pour le collectif, Bruno Geslin invité les comédiens et metteurs en scène Jacques Allaire et Evelyne Didi à  venir y travailler.

 « Je veux simplement que vous m’aimiez-un titre emprunté à un film de Fassbinder- est le premier volet  du triptyque Prenez garde à Fassbinder ! qui a été confié à Jacques Allaire. A partir d’interviews consacrés au cinéma, le metteur en scène a conçu un spectacle en s’inspirant des questions des journalistes posées au dramaturge et cinéaste provocateur. Il a reformulé ces  questions formulées pour les comédiens qui ont vu au préalable une bonne partie du cinéma de Rainer Werner Fassbinder et auront lu ou entendu ses réponses sur les films mythiques qu’il apprécie, qu’il commente l’œuvre de Douglas Sirk ou celle de Jean-Luc Godard… A partir de leurs réponses personnelles ou des choix précis du cinéaste,  la pièce de Jacques Allaire s’est écrite « au plateau» avec les comédiens.

 Considérations existentielles du précurseur et inspirateur post-moderne de visions créatives propres aux générations suivantes. Sans complaisance avec des points de vue âpres et amers, et des regards provocateurs sur la société de consommation sur la bisexualité, sur les facettes tranchantes des années 70 et  80, prophétiques de nos temps bousculés. Entrée irréversible et progressive dans un libéralisme économique mondial, première Guerre du Golfe (1990-1991), terrorisme de la bande à Baader (1968-1998), prémonitoires d’un avenir sombre… : notre présent. Et ces interrogations n’en finissent pas de résonner dans un vide sans écho.

Lancinants, récurrents sont les thèmes essentiels de cette représentation: société, amour, couple (confort et enfermement), solitude subie, engagement dans les causes collectives de gauche ou anarchie choisie. Jacques Allaire nousinvite à pénétrer dans des lieux fassbindériens par excellence, comme l’intérieur d’un café comme ceux de: Tous les autres s’appellent Ali, de L’Année des treize lunes ou de Querelle de Brest, etc. La vie dans ce lieu quotidien, est aussi un repère individuel et espace collectif de compagnonnage-où est perceptible un certain bien-être, hors de l’univers parental et social, pour des jeunes, étudiants, travailleurs ou chômeurs à l’orée de leur vie.

Un comptoir kitch avec barman stylé, un juke-box pour écouter ensemble une musique à soi et à tous, et un espace aux éclairages fluo pour danser. Avec bières, vins et alcools pour adoucir la  vie. Une table en U,  nappée de blanc accueille les clients qui vont aussi s’isoler sur des canapés en skaï de couleur, de chaque côté du plateau. Et un vestiaire pour pendre sa veste, quand on vient du froid extérieur. Les comédiens jouent une partition d’une rare  densité, au plus près de leurs personnages dans le présent exigeant de la représentation…Ils s’interpellent, entament un dialogue-en continu ou presque-avec l’un puis avec un autre. Ils esquissent des couples qui se défont pour en inventer d’autres, choisissant plus tard de s’extraire du duo ou du groupe, et protégeant leur solitude.

Pourquoi vivre, si l’on n’est pas aimé ?  Un questionnement existentiel. Certains semblent capituler en arguant de l’impossibilité de vivre à deux durablement, quand il faut rendre des comptes et alors renoncer à vivre en liberté et selon ses désirs. Cris, vociférations, hurlements, injures libératoires, les répliques sonnent  avec des solos, un discours sur soi, puis  dans des moments festifs de danse chorale.

L’idée de normalité ne trouve guère de résonance dans ce spectacle élaboré, donnant plutôt à voir la fragilité de l’être dont nous sommes tous les représentants, dits «différents» ou non ; tous se reconnaissent dans la justesse affective éprouvée. Inclinations amoureuses reconnues et vécues avec la maturité nécessaire, sentiments éprouvés : les jeunes et les moins jeunes posent leur regard sur les mêmes enjeux existentiels : réussir une vie en aimant et en étant aimé, avant la mort proche.

 Un spectacle  à la fois émouvant et captivant, qu’on soit en situation de handicap ou non, grâce à sa rigueur  qui libère le bonheur d’être, en dépit de tout. Dans la teneur sensuelle et palpable des corps rapprochés et des voix.

 Véronique Hotte

Le Chai de la Bulle Bleue 285 rue du Mas de Prunet 34070 Montpellier Village Les Bouisses, jusqu’au 1er décembre. T. : 04 67 42 18 61 

Cyrano, mise en scène de Lazare Herson-Macarel

 

Cyrano, mise en scène de Lazare Herson-Macarel 

 

©Baptiste Lobjoy

©Baptiste Lobjoy

Cyrano n’a jamais été aussi joué que depuis quelques années. Et le plus souvent « de poche », c’est à dire sans le grand nombre d’acteurs et les nombreux décors qui vont avec: ici la scénographie toute simple a été conçue avec intelligence par Ingrid Pettigrew:  soit quelque feuilles de contre-plaqué pour figurer un décor vu de la scène, quelques praticables montés sur roulettes et c’est tout. Jérôme Savary adorait cette pièce et ses deux mises en scène à Mogador avec Jacques Weber puis à Chaillot avec Francis Huster resteront sans doute comme de grands moments de théâtre populaire, au meilleur sens du terme. La lecture que nous en offre aujourd’hui Lazare Herson-Macarel dans un style très différent, en est finalement assez proche. C’est l’occasion pour lui de montrer,  comme Jérôme Savary que  cette pièce est  » une fête qui rassemble les gens les plus différents pour un festin de mots, d’intelligence, d’énergie vitale, de dépense improductive. Parce que ce texte est une expérience de jubilation pure, tant pour l’acteur que pour le spectateur. (…) Parce que la figure même de Cyrano nous inspire la liberté, l’insolence, l’insoumission, le désir d’insurrection pour un monde meilleur, le refus des compromissions, des paresses intellectuelles et des résignations-toutes choses dont notre société oublie petit à petit qu’elles sont possibles. »

Vaguement inspirée de la vie et de l’œuvre de l’écrivain  du XVII ème siècle, Savinien de Cyrano de Bergerac  et créé en 1897 au Théâtre de la Porte Saint-Martin, à Paris, la première eut un succès inimaginable, surtout pour un jeune auteur-Edmond Rostand n’avait que vingt neuf ans !-et il y eut vingt minutes d’applaudissements. Aujourd’hui, souvent méprisée par des hommes de théâtre reconnus, la pièce continue à attire nombre de jeunes metteurs en scène. Mais très longue-quelque quatre heures-et donc jamais jouée dans son intégralité, elle n’est pas des plus faciles à monter! D’abord pour des raisons évidentes de gros sous auxquelles avait dû aussi faire face Jérôme Savary, même à Chaillot: il y a normalement de nombreux décors, quarante-cinq personnages dont les fameux cadets de Gascogne et une importante figuration : bourgeois, marquis, laquais, mousquetaires, etc. Et   il faut confier le rôle de Cyrano-quelque 1.600 vers-à un acteur chevronné.

Mais Lazare Herson-Macarel qui a eu très envie de la monter, préfère voir d’abord les grandes qualités de cette pièce « qui dit quelque chose du théâtre que nous voulons faire. Je rêve la mise en scène de Cyrano comme l’occasion de rendre Edmond Rostand à cet idéalisme essentiel qui dépasse de très loin, les satisfactions poétiques, rhétoriques et militaires. Grâce à lui, aujourd’hui, nous pouvons défaire et détruire un malentendu majeur : le théâtre n’est pas un artifice -c’est le dernier refuge de la réalité.(…) Parce que je crois qu’il est possible de donner de la pièce une lecture politique radicale, profonde, sans concession. Si Cyrano n’est qu’un conte pittoresque, folklorique, brillant et national, oublions-le. En revanche, nous pouvons rendre palpables pour le spectateur d’aujourd’hui l’héroïsme de Cyrano et la mélancolie de Rostand-l’héroïsme de Rostand et la mélancolie de Cyrano. » Voilà, tout est dit ou presque, de cette lecture intelligente de la pièce-ici pas jouée  intégralement mais jamais réductrice.

Pas de décor au sens strict du terme mais quelques châssis en contre plaqué, et des praticables sur roulettes, Lazare Herson-Macarel  propose comme une répétition de la célèbre pièce avec ses jeunes complices qui jouent les rôles principaux et les autres. Il y a bien l’énergie de la jeunesse mais la distribution très inégale manque d’unité, cela criaille trop souvent et la diction est aux abonnés absents. Et il faut se pincer pour croire une seconde à cette Roxane. Là, on ne peut pas être d’accord et il faut que le metteur en scène resserre d’urgence les boulons et exiger un minimum syndical:  tous dire vraiment les alexandrins écrits par Edmond Rostand. Pour le moment, on entend le plus souvent quatre pieds  sur les six. Cela s’arrangera peut-être mais il y encore un sacré boulot en perspective ! Et c’est d’autant plus inadmissible dans le cas d’une pièce fondée en partie sur le plaisir du langage ! Et dire que la plupart de ces jeunes comédiens ont été élèves du Conservatoire National! On rêve…  Bon, cela dit, il y a Eddy Chignara dans le rôle-titre, «doué de cette générosité essentielle qui le fait toujours dépasser l’horizon d’attente des spectateurs,  comme le dit avec juste raison le metteur en scène.  Quel rôle sublime pour un acteur ! Encore faut-il l’assumer-Cyrano est tout le temps en scène ou presque-mais Eddy Chignara a, à la fois, la technique, la présence et la générosité indispensables. Du côté de Gérard Depardieu dans le film de Jean-Paul Rappeneau (1990) ou de Michel Vuillermoz dans la mise en scène de Denis Podalydès (2012)…Même intelligence du rôle, même empathie avec le public… Chapeau!

Lazare Herson-Macarel a, et cela se voit, une véritable passion pour la pièce et n’a pas triché. Particulièrement bien réussies: la fameuse scène du balcon, celle du siège d’Arras avec des  coups de canon figurés par un batteur sur une caisse et la fumée de la poudre traduite par des fumigènes. La mort de Cyrano (mais comment la rater!) est aussi un grand moment. Tout cela avec seulement quelques accessoires non réalistes et de belles lumières dues à Jérémie Papin. Il y a aussi une belle idée: faire jouer sur scène des airs à la viole de gambe à Salomé Gasselin, remarquable interprète: de quoi faire venir les larmes à plus d’un spectateur…

En tout cas, malgré certains manques évidents dans l’interprétation, et n’en déplaise aux détracteurs de cette pièce sans doute la plus populaire du théâtre français, les nombreux collégiens et lycéens de Suresnes et des environs l‘ont écouté avec une grande attention pendant quelque deux heures trente! Et, croyez-nous, dans le théâtre contemporain, cela ne se voit pas tous les jours… Olivier Meyer, le directeur du théâtre  de Suresnes aura réussi un bon coup.

Philippe du Vignal

Le spectacle a été créé du 10 au 12 novembre au Théâtre de Suresnes-Jean Vilar. Et le 17 novembre, Théâtre André Malraux, Chevilly-Larue (94). Du 21 au 24 novembre, Théâtre de la Coupe d’or, Rochefort (17). Le 28 novembre, Théâtre de Cachan (94).

Les 5, 6 et 7 décembre, Théâtre d’Angoulême/Scène nationale (16). Le 21 décembre, Les Passerelles, Pontault-Combault (77).

 Du 17 au 21 janvier, Théâtre Montansier, Versailles (78). Le 23 janvier, Carré Sévigné, Cesson-Sévigné (35). Le 26 janvier, Théâtre Roger Barat, Herblay (95). Le 28 janvier, Le Figuier Blanc, Argenteuil (95). Le 30 janvier, Le Forum/scène nationale 61, Flers (61).

Les 1er et 2 février, Le Tangram/scène nationale, Evreux (27). Du 8 au 11 février,Théâtre Jean Arp, Clamart (92). Les 13 et 14 février, Scènes du Golfe, Vannes (56). Du 19 au 22 février,Le Quai, CDN d’Angers. Le  Théâtre du Blanc-Mesnil (93).

Les 13 et 14 mars, Carré Magique, Lannion (22). Le 17 mars, Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec (93). Le 20 mars, Théâtre Edwige Feuillère, Vesoul (70)  et le 23 mars, L’Orange Bleue, Aubonne (95)

 

 

Rivages, texte et mise en scène de Rachid Akbal,

 

Rivages, texte et mise en scène de Rachid Akbal, création musicale de Clément Roussillat

 Rivages@Jobard-web600Rachid Akbal installé à Colombes (Hauts-de-Seine) depuis des années, a partagé les aventures des compagnies Oposito  et Annibal et ses éléphants.  Il écrit des histoires vécues pendant la guerre d’Algérie (Baba la France en 2004, Alger Terminal 2 en 2009) et sur les récentes révolutions arabes avec Samedi la révolution en 2012.

Sept magnifiques comédiens nous font vivre ici cette tragédie occultée par l’égoïsme de notre Occident pillard… et repu: «Tu peux toujours construire un mur plus haut. Nous sommes du nord de l’ouest, de l’est, du sud, j’arrive. Il faut plusieurs chemins pour aller quelque part (…) Tu peux toujours construire un mur plus haut, j’trouverai la fissure, rien n’arrête l’eau ! ».

Sur le plateau, une mer de vêtements abandonnés sur le rivage par le reflux de la mer qu’a imaginée la scénographe Blandine Vieillot « Nous sommes la part invisible de votre existence ! dit Hatem, et  à quarante ans,  j’ai fusionné avec la mer, avec la plage, avec l’air, avec tout ce qui existe, c’est à dire que je ramassais tout ce qui venait de la mer, les objets rejetés par la mer, amenés par la providence, offerts par l’autre, offerts aussi par le rayon de soleil, tous les objets insignifiants étaient importants pour moi. Il y en avait des milliers, des milliers de bouteilles, des cordes, des planches, tout ce que tu peux imaginer venait de la mer.(…) Les disparus, je les appelle tous Memdu ».

« Du Nord,  de l’Ouest, de l’Est, du Sud, j’arrive. Il faut plusieurs chemins pour aller quelque part (…) Tu peux toujours construire un mur plus haut, j’trouverai la fissure, rien n’arrête l’eau ! »: nous sommes saisis par cette épopée musicale brossée par ceux qui ont partagé cette réflexion depuis 2014 avec une réécriture de l’Odyssée.

Edith Rappoport

Le 14 février, L’Avant Seine/Théâtre de Colombes  (Hauts-de-Seine).
Le 16 février à l’Espace 1789 à Villeneuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine).
Le 22 mars à Gare au Théâtre à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne)
Le 18 avril à Tropiques Atrium-Scène Nationale de la Martinique.

Les Bijoux de pacotille, de Céline Millat-Baumgartner, mise en scène de Pauline Bureau

 

Les Bijoux de pacotille  de Céline Millat-Baumgartner, mise en scène de Pauline Bureau

©Pierre Grosbois

©Pierre Grosbois

Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin précisément, une voiture fait une sortie de route à l’entrée d’un tunnel à Saint-Germain-en-Laye et prend feu. Les pompiers trouveront les corps carbonisés d’un homme et d’une femme… Et juste une boucle d’oreille en forme de fleur et deux bracelets en métal, noircis par le feu, des bijoux de pacotille qui seront restitués à la famille. Les enfants n’assisteront pas à l’enterrement de leurs parents, et  seront ensuite élevés par une de leurs tantes.

Céline Milliat-Baumgartner entreprend avec ce texte un travail de mémoire  avec les objets et photos qu’elle possède, pour dresser le portrait de ses père et mère disparus quand elle avait neuf ans.  Lui, souvent absent pour son travail  et elle, une actrice que l’on voit embrasser Gérard Depardieu dans un film de François Truffaut. L’auteure fait le récit  d’une enfance presque normale mais… sans parents. Ce roman autobiographique, interprété ici par  son auteure, est, sous des apparences ludiques, profondément émouvant. Sur un plateau nu, surmonté d’un grand miroir, une petite fille se promène, d’abord silencieuse, et plonge dans ses souvenirs : « J’ai une multitude de photos de ma mère (..) , je tourne en rond dans mon lit (…), je réveille mon frère ».

L’actrice nous fait entendre le récit de son grand-père qui apprend à Colmar,  la mort brutale de sa fille et de son gendre, et qui a dû  aller à Paris pour reconnaître leurs corps. Mais il n’en dira rien à ses petits-enfants. Céline Milliat-Baumgartner enlève ses chaussures, se promène pieds nus, ouvre le grand carton et  y prend des chaussons de danse; elle les enfile et esquisse quelques pas… « Les bijoux, c’est tout ce qui reste de cette nuit là ! ». Le grand-père n’a pu identifier le corps de sa fille atrocement brûlée, que grâce à ses bijoux… » Cette histoire vraie, racontée ici de façon très pudique sous les belles lumières de Bruno Brinas, nous a bouleversé.

Edith Rappoport

Théâtre Romain Rolland, 18 Rue Eugène Varlin, 94800 Villejuif. T. : 01 49 58 17 00, jusqu’au 18 novembre.

Scène nationale du Pays de Montbéliard, le 21 nov ; Théâtre du Merlan à Marseille, les 30 novembre et 1er décembre.
Théâtre Paris-Villette, Paris, du 16 au 20 janvier. Le Bateau-feu à Dunkerque, les 22 et 23 février  et Théâtre du Rond-Point, Paris du 6 au 31 mars.

Le texte de la pièce est publié aux éditions Arléa.

 

 

Le Funambule de Jean Genet, mise en scène de Zoi Manda

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Le Funambule de Jean Genet,traduction de Michele Valley et Zoi Manda,  mise en scène de Zoi Manda

 Le théâtre de Jean Genet (1910-1986) avec une poétique et une portée sociale, témoignent de son expérience : condition pénitentiaire, prostitution, racisme contre les Noirs, les femmes et les colonisés. Et selon l’écrivain, « un peu politique »,  dans le sens où  ses pièces «abordent les situations sociales qui provoquent une politique» : tel est  l’axe de ses pièces. Par la suite, le théoricien de l’art et homme d’action révolutionnaire, nous emmènera aussi du côté de ses découvertes artistiques et sociales .

Le Funambule, publié en 1958, nous fait découvrir cet écrivain avec ses déchirements et son ascèse, dans une marche vers la perfection. Quatre heures à Chatila, un article écrit après les massacres de 1982, laisse apparaître un nouveau langage, celui d’un véritable engagement politique où  s’associent révolte, passion, mort et régénération. Dix ans avant 1968, et la révolution des étudiants en France, à Prague et avant d’autres mouvements libérateurs un peu partout dans le monde, Jean Genet définit le rôle de l’artiste dans L’Atelier de Giacometti, Ce qui est resté d’un Rembrandt déchiré et Le Funambule…  Fasciné par ces arts de l’espace, sculpture, peinture et funambulisme qui donnent forme à l’informe, avec une visualisation de l’image intérieure, en s’éloignant des faux-semblants. Le personnage du funambule permet à l’écrivain de donner une réalité sensible à ce qui n’était qu’absence, et en arrive même à la transcendance, puisque, pour lui, sur le fil, il danse pour Dieu, somme de toutes les possibilités.

Jean Genet,  avec des mots, élabore le statut de l’artiste : androgyne, être parfait, tantôt dominé et tantôt dominant, à la fois « gibier et chasseur,  qui travaille dans une solitude mortelle cachant une blessure secrète. Le funambule, au costume rouge et doré et au maquillage excessif, représente le Monstre, figure singulière du cirque, remontée des époques diluviennes. Il suit une étape initiatique dans la solitude, exempté de toute prétention, et ce rite de passage lui permettra d’accéder à une contrée fabuleuse. Le funambule incarne pour Jean Genet, l’acteur parfait, la «surmarionette », qu’il voulait créer pour le spectacle explosif dont il rêvait. Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud et Gérard de Nerval avaient déjà exprimé cette idée de l’artiste solitaire, mais ce qui est nouveau, avec Jean Genet: l’idée que le funambule se cache dans le déshérité, la clocharde, pour rendre plus extraordinaire sa métamorphose en artiste étincelant. Un personnage qui représente toute l’humanité, dominants, dominés et exclus.

Zoi Manda a construit son spectacle avec un matériel élémentaire-mais essentiel-qui renforce la corporalité et le symbole : une corde, signe des oppositions traitées dans le texte, domine la scénographie, et qui, grâce à des projections vidéo, contribue à un dialogue avec le corps des acteurs. Lefteris Papakostas et Vallia Papachristou incarnent la personnalité de l’artiste  et son idéologie. Dans un décor semé de figures géométriques soulignant la trajectoire des instantanés, espace et lumière changent continuellement pour tracer les lignes de démarcation d’un itinéraire où l’auteur jongle avec le réel et l’imaginaire, le vrai et le faux, le secret et le mensonge, la vie et la mort.

 Nektarios-Georgios Konstantinidis

 Théâtre Argo, 15, rue Elefsinion, Metaxourghio, Athènes. T. :  0030 210 52 01 684.

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Les Trois Sœurs d’après Anton Tchekov, mis en scène de Simon Stone

 

Les Trois Sœurs d’après Anton Tchekov, mis en scène de Simon Stone

trois-soeurs03-17-18-c-sandra-then-theater-baselSur un plateau tournant dans l’ombre qui ne tourne pas encore, on entend très mal-malgré les micros HF-les conversations d’un groupe d’hommes et de femmes, devant une maison à étage qui comprend,  au rez-de chaussée un salon avec un piano droit et une cuisine assez grande pour y prendre un repas,  et aussi une terrasse au sol en planches de bois, avec une grande table et un barbecue. Et au premier étage,  deux petites chambres et  une salle de douche lavabo/w. c.

Ce plateau tournant, dispositif scénographique coûteux (de l’ordre de 140.000 € (sic)!d’après nos polices parallèles en général bien informées)-a heureusement été récupéré!: c’est en effet à peu de choses près, celui d’Ibsen Huis qu’avait mis en scène Simon Stone au dernier festival  d’Avignon (voir Le Théâtre du Blog).

Il tourne lentement: après tout, c’est son rôle à lui de tourner, et il le fait très bien. Alors, on cela regarde avec plaisir comme on regarde un manège avec ses chevaux autrefois en bois maintenant en plastique, avec ses petites lumières et sa musique. Cela donne un petit sentiment d’éternité, comme quand est assis à une terrasse de café, en voyant nos congénères marcher, manger boire, et faire l’amour.

Il y a sans doute aussi un côté modèle réduit avec des tas de petits détails dans les accessoires qui nous fascinent toujours autant, même si et surtout si cela n’a rien  de surprenant (voir Claude Lévi-Strauss. Une douche qui fonctionne, une porte qui claque, un poste de radio allumé, voire un plat qui chauffe… Avec un effet de réel (voir cette fois Roland Barthes) la fonction du texte étant alors d’affirmer une grande proximité avec  le monde matériel bien réaliste et qui autorise ainsi la vraisemblance. Personne n’est  dupe mais cela fait plaisir, et ce tour de passe-passe sémiologique paye toujours au théâtre-c’est même un des éléments essentiels du  boulevard-et il fait passer le temps, surtout quand on entend très mal un texte… par ailleurs indigent.

Et Les Trois Sœurs dans tout cela ? Il est bien indiqué dans le programme: d’après Les Trois Sœurs! Mais c’est un peu comme la pub sur les affiches dans le métro : en anglais avec de gros caractères et en  très petits, en français.  Il y a un peu tromperie sur la marchandise, et il serait plus juste d’écrire : « Inspiré de…  Il reste sans doute en effet quelque chose de la trame de la pièce mais guère plus, et les silhouettes des personnages principaux. D’abord ces fameuses trois sœurs : Irina (Eloïse Mignon,) Macha (Céline Salette), Olga (Amira Casar) et Natacha leur insupportable belle-sœur (excellente Servane Ducorps) mais vivant à l’époque actuelle. Et Andreï leur  frère, ici défoncé (Eric Caravaca)…

Pour le reste, on comprend que la maison n’a pas été habitée depuis plusieurs années, que leur père est mort depuis cinq ans, et qu’on va fêter l’anniversaire d’Irina. Le langage employé ici n’a rien à voir avec celui de la pièce originale : on parle d’Internet, des attentats et de tout ce qui fait le monde contemporain, de Donald Trump aux émigrés syriens, et bien sûr, de sexe et d’amour… sur fond de tragédie. «Je me suis réveillée ce matin, dit Irina, tellement pleine d’espoir. J’ai vingt-et-un ans aujourd’hui mais regarde-moi. La plupart des gens de mon âge gâchent leur temps ou en s’envolant pour Berlin, le week-end. J’en avais fini avec ça quand j’avais quinze ans. »

Les dialogues originaux, Simon Stone les a transposés dans un langage soi-disant contemporain. Il croit que son texte «fonctionne uniquement parce que c’est soi-même qu’on voit et pas quelques Russes bizarres agissant de façon absurde à la fin du XIXème siècle ». Non, cela ne fonctionne pas et on ne se voit pas soi-même, à moins d’être crédule! Ce que le public est rarement. Et de plus, aucun jeune ne parle  aujourd’hui comme cela. Ici les pseudo-dialogues qu’il a concoctés, proches  de certains mauvais sketches ou séries télé. Pourquoi ? «Parce que Tchekhov fait commencer toute ses pièces en indiquant qu’elles se déroulent dans le temps présent, et à cet égard, je le prend au mot. De son vivant, il aurait lui-même souhaité que ses drames soient situés dans le présent, y compris dans des mises en scènes plus tardives ». Elémentaire, mon cher Anton Tchekhov! Mais il n’y  a aucune raison d’être indulgent devant ce qui est proche d’un mini-scandale, prendre l’auteur au mot  participe d’une approche dramaturgique un peu naïve !

Rien de très passionnant en effet, même si Simon Stone respecte l’architecture de cette pièce mythique et organise bien les choses! Mais désolé, ces Trois Sœurs mérite mieux que cette mise en scène sans grande imagination (voir entre autres, en vidéo celle brillantissime de Matthias Langhoff ). Ici, c’est aux comédiens de monter encore davantage au créneau, pour donner si possible, en se parlant, une  petite consistance à ces avatars d’avatars des personnages originaux. Rien à dire, ils font le boulot et ce ne doit pas être facile de se parler d’un étage à l’autre, sans toujours se voir, de faire entrées et sorties au bon moment sur un  plateau qui tourne presque sans arrêt!

Bref, tous aux abris: le nouveau théâtre de boulevard est arrivé et Simon Stone utilise aussi, comme au boulevard, un décor très construit  dont on se ressert à l’occasion, vu son prix exorbitant. Et le résultat ? Très moyen! Et un peu ennuyeux. On peut quand même essayer de croire à l’histoire de ces trois jeunes femmes-déjà en avance sur leur temps-et qui pourraient être de notre époque: Macha, qui mariée mais indépendante ne ressent aucune culpabilité d’avoir une liaison avec un homme, lui aussi marié, Olga, terriblement seule qui voudrait bien elle, se marier ou aujourd’hui, au moins être pacsée et Irina, elle, très féministe.

 Notre amie Christine Friedel, elle, assise dans les premiers rangs, a assisté à une représentation quelques jours après cette première où il fallait sans cesse tendre l’oreille, et a donc bien entendu le texte. Depuis le son transmis par les micros H.F. mais d’une très mauvaise qualité, a dû sans doute être amélioré. Mais de toute façon, les dialogues de ce spectacle, surtout une fois passé le premier quart d’heure où on regarde cette belle scénographie, n’ont rien de très convaincant.

Pourquoi ce très jeune metteur en scène et auteur a-t-il voulu absolument réécrire un texte célèbre pour cette création française, d’après celle originale qu’il avait faite au Théâtre de Bâle? Pour être plus en phase avec l’actualité? Mais  tout cela a quelque chose d’un peu racoleur et on ne gagne jamais à tirer les choses par le bas! Simon Stone, maintenant artiste associé au Théâtre de l’Odéon, décline tout le texte au présent, dans une conversation de tous les jours, comme s’il s’agissait d’une urgence absolue: «Il est très difficile de prendre du recul sur cette notion, puisque nous sommes en perpétuelle adhésion avec le présent. Nous réécrivons alors le passé, pour mieux saisir ce qui nous arrive. »

Mais désolé, cela ne fonctionne pas du tout, sauf à de très rares moments, et ne nous concerne pas. Simon Stone avait mieux réussi son coup la saison dernière avec Médéa (voir Le Théâtre du Blog). Si vous n’êtes vraiment pas trop difficile, vous pouvez aller voir cette chose assez prétentieuse qui se voudrait  d’avant-garde mais qui ne l’est pas. Et on comprend mal qu’elle ait pu atterrir au Théâtre de l’Odéon dont Simon Stone est par ailleurs artiste associé ! Franchement, malgré quelques belles images dues surtout au petit effet magique de ce plateau tournant où on voit les acteurs comme en gros plan, y compris dans un lit en train de faire l’amour, ou aux toilettes!

Qu’on se le dise: la vie est courte, et vous pouvez vous épargner cette chose qui ne fera pas date dans le théâtre contemporain…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon, Place de l’Odéon Paris VI ème. T: 01 44 85 40 40 , jusqu’au 22 décembre.

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Le dernier jour où j’étais petite de Mounia Raoui, mise en scène de Jean-Yves Ruf et Mounia Raoui

 

Le dernier jour où j’étais petite de Mounia Raoui, mise en scène de Jean-Yves Ruf et Mounia Raoui

A peine visible et pas même entrée en scène, elle commence par vous susurrer à l’oreille que c’est le plus beau jour de sa vie, et puis non. Elle ? Elles sont deux, que l’auteure comédienne fait dialoguer comme des marionnettes invisibles, deux fictions qui se croisent : Plume, légère comme le rêve, et Moi, guère plus encline à peser sur la terre. Un point d’ancrage quand même lui permet de ne pas disparaître dans les nuages : son enfance. D’où le titre.

 Ce qui se raconte ? Un nom prédestiné : Mounia, «le désir», et Raoui, «raconter». Comment faire comprendre à des parents admirés et aimés, travailleurs loyaux, ouverts aux projets de leurs enfants, intégrés, ce qu’est faire du théâtre ? Mounia, ou son personnage, a fait une bonne école, a travaillé, et elle travaille. Même quand elle n’a pas d’emploi, ça travaille dans sa tête, dans ses lectures, dans ses inquiétudes. Au point de tomber parfois dans le  un épuisement total dû au chômage. Quand les portes de l’art et de l’imagination se referment, bloquées par les portes étanches de la société, et par les murs de l’offre et de la demande.

Sur un ton souvent enfantin, parfois caustique, avec un humour toujours présent et délicat, elle pointe ce que d’autres jeunes comédiens vont chercher encore et encore du côté d’Anton Tchekhov : le désarroi d’une jeunesse qui ne trouve pas sa place, son territoire dans le monde et les institutions telles qu’elles sont. Le poids de la désillusion, y compris pour ceux qui ne se faisaient aucune illusion. Et puis quand même l’ouverture : l’art, le théâtre, ce terrain de jeu de la liberté. Un endroit où l’on peut penser : encore faut-il avoir accès au terrain, à l’ «espace d’expression », comme dit Mounia Raoui, dont chacun a besoin.

Jean-Yves Ruf l’a organisé de façon très simple, avec un discret jeu de lumières : un coin de cloison définit un “chez soi“, refuge et enfermement, et un extérieur sans délimitation précise qui, de ce fait, enferme et isole aussi. Un petit monde clair, pour l’écriture et le jeu d’une comédienne «ouvrière de la pensée», porte-parole, de fait, d’une génération : nous avons des forces inemployées à donner, nous sommes là pour inventer, regardez-nous, écoutez-nous. Ce que le public fait bien volontiers, avec le sourire et une pointe d’émotion.

Christine Friedel

Théâtre Gérard Philipe, Saint-Denis (93) jusqu’au 26 novembre. T. :01 48 13 70 00

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Ça va ? de Jean-Claude Grumberg, mise en scène de Daniel Benoin

 

Ça va ? de Jean-Claude Grumberg, mise en scène de Daniel Benoin

 

 ©Phillip DUCAP

©Phillip DUCAP

Des personnages anonymes se croisent et des «ça va?» fusent, pour ne rien dire, ou en dire tellement et en si peu de temps, dans un ballet de courtes scènes où ils dialoguent et s’affrontent. Dans la rue, au café, à la sortie du théâtre, sur un banc, et pour finir, sur la scène même, avec une parodie hilarante d’En attendant Godot…  Le metteur en scène a choisi vingt petites pièces, parmi la cinquantaine publiées dans ce recueil, jouées ici en continu par trois comédiens et quatre figurants muets…

Jean-Pierre Laporte a imaginé des châssis coulissants en tulle pour figurer différents lieux,  avec un guéridon de café, un banc public et quelques chaises. Mais on aurait pu se passer d’un mini-Versailles ou d’une synagogue qui apparaissent en toile de fond pour illustrer deux courtes scènes dont l’esthétique kitsch rompt avec la finesse des dessins stylisés sur les châssis. Dans cette scénographie en perpétuel mouvement, le rythme du jeu ne faiblit jamais: Jean-Pierre Cassignard, François Marthouret et Eric Prat se partagent soixante rôles, changeant de peau à chaque costume, et composent tout de go des personnages-types qu’on reconnaît au quart de tour. Il est question de tout et de rien,  et dans les non-dits et les quiproquos, gisent souvent le sens et la drôlerie.

 «Le “çavavirus“, une saloperie de maladie (…) écrit Jean-Claude Grumberg. (…) Au plus fort de la maladie, j’en griffonnais un par jour. (…) Je m’installe à ma table, taille mon crayon et je me prépare à pondre la tragédie sur le temps qui passe, la misère qui s’amasse, les copains qui trépassent, et que dalle, nib, peau de balle et balai de crin, c’est un «ça va» qui me suinte des mains et vient salir le papier blanc de sa noirceur infecte.» N’en déplaise à l’auteur, ces scènes de longueur variable traitent avec humour des aléas de la condition de humaine. Et il nous propose, une fois encore, un théâtre de conversation, vif, caustique et bien écrit. Pas un mot de trop et un art consommé de la chute : «Une scène sucrée n’est jamais huée » dit l’un de ses personnages.

Il aborde des thèmes comme l’argent, la santé, le travail, l’amour, la politique… et épingle aussi sans concession cuistres, hypocondriaques, racistes, râleurs et jean-foutre… Il égratigne, au passage, les mœurs des théâtreux. Jean-Claude Grumberg en dit long, mine de rien, sur l’état de notre société et sur nos petits et grands tracas. On s’amuse à retrouver des situations vécues, à reconnaître quelques-uns de nos semblables, voire nous-mêmes et nos propres travers.

 Une heure vingt de rire garanti. Le plaisir est là. Ça va bien !

 Mireille Davidovici

 Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris VIII ème. T. : 01 44 95 98 00 jusqu’au 3 décembre.

 Le texte est publié chez Actes Sud-Papiers.

Lulu, tragédie de Frank Wedekind, mise en scène de Paul Desveaux


Lulu, tragédie de Frank Wedekind en deux parties, L’Esprit de la terre et La Boîte de Pandore, traduction de Ruth Orthmann et Eloi Recoing, mise en scène de Paul Desveaux

© Kentin Denoyelle

© Kentin Denoyelle

Le grand dramaturge allemand (1864-1918) a souvent dénoncé l’hypocrisie sexuelle de son époque où nombre d’ouvrières devaient faire le trottoir pour compléter un misérable salaire et où prospéraient à Paris comme à Berlin, des bordels bien fournis en prostituées placées là par leur famille pauvre, avec la bénédiction de la grande bourgeoisie. Frank Wedekind écrivit L’Eveil du printemps sur la sexualité de très jeunes gens (érotisme, masturbation, avortement):  c’est dire qu’à son époque, il ne reculait devant aucune audace! Puis Lulu (1894) qui eut ensuite une longue histoire, avec un titre donné à plusieurs pièces dont La Boîte de Pandore.
Véritable bombe sociale, elle ne fut en effet de son vivant, à cause de la censure ni jouée ni publiée. Il la  remania  et L’Esprit de la terre fut créé à Leipzig en 98, et La Boîte de Pandore, sera éditée en 1904 et  mise en scène à Vienne l’année suivante par Karel Kraus pour une représentation privée. Georg Wilhelm Pabst s’en inspira pour son film Loulou (1929), avec Louise Brooks. Puis Alban Berg en fit un opéra avec un prologue et trois actes; inachevé, il fut créé à Zurich en 1937. Patrice Chéreau le mit en scène brillamment il y a trente-huit ans déjà à l’Opéra de Paris.

 
La pièce fut enfin éditée en 1988 seulement, et Peter Zadek la créa à Hambourg  avec le texte intégral. Un travail des plus remarquables qui nous avait ébloui. Stéphane Braunschweig l’a mise en scène, il y a sept ans déjà (voir Le Théâtre du Blog) dans une version à juste titre établie à partir de la pièce de 1894, «fulgurante, plus crue, moins explicative, et moins bavarde que la version de 1913».

Dans la version proposée par Paul Desveaux, on va assister en un peu plus de trois heures, à l’irrrésistible ascension puis à la déchéance sociale et intime de cette jeune femme. D’abord violée et battue par son père, elle a douze ans quand Schön, patron de presse et homme politique, en fait sa maîtresse, puis la marie au riche docteur Goll. Quand il meurt, elle épouse un photographe, Schwarz, tombé amoureux d’elle. Mais il se tue quand il apprend son passé et sa relation avec Schön qui l’a fait jouer dans une revue écrite par Alwa, son fils. Mais il interrompt la représentation quand il aperçoit dans une loge, son amant en compagnie d’une jeune fille de bonne famille qu’il entend épouser par intérêt. Lulu obligera Schön à rompre et à l’épouser, elle.

Dans cette galerie de personnages pas très reluisants il y a aussi Schigolch, le père de Lulu ou son ancien amant ou les deux, un acrobate, Rodrigo,  Alwa, et enfin, Marta, une jeune comtesse, très amoureuse de Lulu. Schön, quand il découvre ses multiples liaisons, est excédé par cette femme-poupée aussi fascinante que dangereuse : « Laisse-moi hors du jeu ! Fais ce que tu veux. Je ne viens pas pour faire un scandale. Je viens me débarrasser du scandale. Ma liaison me coûte déjà suffisamment de sacrifices ! J’avais supposé qu’avec un jeune homme sain, comme une femme de ton âge ne peut en souhaiter de meilleur, tu serais enfin satisfaite. Si tu as quelque obligation envers moi, alors ne te jette pas une troisième fois en travers de mon chemin ! Dois- je attendre encore plus longtemps avant de mettre ma part à l’abri ? Dois-je risquer que tout le succès de mes concessions tombe à l’eau de nouveau après deux ans ? A quoi me sert que tu sois mariée si on te voit entrer et sortir de chez moi à toute heure du jour ? »

 Il la poussera au suicide en lui donnant son revolver :  Mais pas de chance, c’est elle qui le tuera ! Elle suppliera Alwa de ne pas la remettre à la police… Condamnée à neuf ans de réclusion et mise en taule, Lulu s’évade grâce à Martha et s’enfuit avec Alwa à Paris, sous un faux nom. Mais un certain Casti Piani menace de la dénoncer, si elle ne lui obéit pas et ne va pas travailler dans un bordel au Caire; quant à Rodrigo, il lui réclame de l’argent, et Schigolch voudrait qu’elle redevienne sa maîtresse. Lulu, cernée,  échappe quand même à la police et se réfugie à Londres avec Alwa et Schigolch dans une pauvre chambre de bonne et fait le trottoir pour survivre. Martha la rejoindra pour la sauver mais mourra avec elle, tuée par  un pervers. Horrible fin pour une créature qui se voulait de rêve arrivée au bout d’une déchéance absolue… Cette histoire de la fin du XIX ème siècle n’a rien perdu de sa force de ni de son actualité, il suffit de lire les faits-divers avec son cortège de tueurs en série…

La pièce, avec des dialogues d’une modernité absolue est devenue un véritable mythe théâtral, mais reste dans la mise en scène de Paul Desveaux, assez longue et parfois bavarde, avec de nombreux personnages qui, fascinés tournent  autour de Lulu, femme fatale et dangereuse, héritière direct de la Nana d’Emile Zola…Très provocatrice, elle en a bien conscience de la valeur marchande de son corps, et n’hésite pas à le vendre au plus offrant. Cynique, cette jeune femme libre prend plaisir à susciter les désirs et assouvir sans état d’âme les fantasmes sexuels des hommes. Mais, schéma classique, elle est aussi assoiffée d’affection et a bien du mal à concilier les deux attitudes… Paul Desveaux a choisi, dit-il, de situer l’action de la célèbre pièce dans un univers qui rappelle celui du cirque avec dix acteurs, une chorégraphie de mannequins qui rappellent ceux de Tadeusz Kantor, un acrobate, et des fauves en peluche…

Pour le metteur en scène, « les faveurs sexuelles ont été, tout au long de notre histoire, une monnaie d’échange efficace. A ceci près que le sexe a souvent été le pouvoir du pauvre. (…) L’argent et le sexe posent toujours la question de l’altérité. Dans les deux cas, c’est l’expression d’un désir de possession. Ils sont l’un et l’autre,  les moyens d’exercer un pouvoir. L’autre devient un objet de désir, et dans les cas extrêmes, il n’est plus que l’objet du désir. Tout devient alors objet, même le corps de l’autre. L’autre disparaît dans le fantasme du désirant. Il n’est plus que projection : projection de sexualité ou projection d’ascension sociale, par exemple. »

 Toutes choses finement pensées par Paul Desveaux ; oui, mais voilà… reste à faire incarner et à mettre en scène , ce qui, pour Lulu, tournera au cauchemar : la riche prostituée de luxe, à la vie de rêve et  qui joue de son pouvoir absolu ou presque sur les hommes, ira de déboires en échecs au moment où le réel et la société reprendront le dessus sur ses rêves de puissance et de gloire,  et sera misérablement obligée de faire le trottoir puis finira assassinée.
Sur le plateau, quelques caisses qui serviront un peu à tout, et en fond de scène, et une sorte de coulisse munie d’un rideau à lamelles en plastique translucide comme dans les garages, où Lulu ira enfiler une de ses nombreuses robes. Sur un praticable au-dessus, un orchestre de trois musiciens joueront pendant presque tout le temps, surtout dans la seconde partie. Cela commence plutôt mal avec une chorégraphie dérisoire, et continue sans rythme pendant plus de trois heures. Les petites scènes succèdent aux petites scènes. Cela criaille beaucoup et sans raison. Et les micros HF n’arrangent rien, et surtout après l’entracte où les acteurs les utilisent sans arrêt et où la musique  est aussi amplifiée. On est alors submergé par un déluge sonore où les personnages ne sont pas vraiment assumés. Du coup,  on n’a plus guère envie d’écouter le texte.

La vague teinture de cirque (le père de Lola en habit de M. Loyal, l’acrobate aux sangles qui tournoie au-dessus du plateau…) ne fonctionne pas.  Anne Cressent, affublée d’un corset rose, même si elle fait le boulot, ne semble pas vraiment à l’aise, sauf à la fin quand elle apparait, en pute coiffée d’une perruque blonde, en short et cuissardes noires. Là, dans cette déchéance, il se passe quelque chose et les choses commencent théâtralement à prendre vie mais trop tard ! Et à cause d’une distribution approximative, aucun des autres personnages n’est vraiment crédible. Cette mise en scène a quelque chose de sec-jamais un soupçon d’émotion !-et de démonstratif où rien ne semble vraiment dans l’axe, surtout quand on essaie d’innover dans un style qui se veut proche du cirque…

 A la décharge de Paul Desveaux, la marge de manœuvre reste limitée, quand un metteur en scène s’empare de Lulu: soit on replace la pièce dans son contexte d’origine il y a déjà plus d’un siècle mais pas facile ! Soit on essaye de trouver des équivalences dans le monde actuel, seule voie finalement possible. Oui, mais voilà, il y faudrait une vraie réflexion dramaturgique en ce qui concerne le texte, la scénographie et les costumes-ici vraiment très laids-qui, visiblement ici a fait défaut. Tant pis !  Mais ces trois heures et quart sont bien longues, et il aurait aussi sans doute fallu couper un peu dans le texte.  On sort de là très déçu par cette mise en scène et tout le tragique existentiel de la pièce n’apparaît pas vraiment… Et le public?  Il semblait plus indulgent mais s’ennuyait un peu, et a applaudi mollement.

En tout cas, on ne vous conseille pas l’opération, et Frank Wedekind méritait vraiment mieux ! Décidément Après Légendes de la forêt viennoise (voir Le Théâtre du Blog), le public rouennais n’est pas très gâté en ce début de saison…

Philippe du Vignal

Spectacle vu au Centre Dramatique National Normandie-Rouen au Petit-Quevilly, le 8 novembre.

Le Tangram, Scène Nationale Evreux-Louviers, les 14 et 15 novembre. Le Volcan-Scène Nationale du Havre, les 21 et 22 novembre. Ma-Scène Nationale de Montbéliard, le 28 novembre. Théâtre de l’Union-Centre Dramatique National du Limousin  du 5 au 7 décembre.
Théâtre 71-Scène Nationale de Malakoff du 10 au 19 janvier.

 

 

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