Actrice, texte et mise en scène de Pascal Rambert

 

Actrice, texte et mise en scène de Pascal Rambert

Crédit Photo : Jean-Louis Fernandez

Crédit Photo : Jean-Louis Fernandez

 « Personnellement, écrit Samuel Beckett dans Premier Amour, je n’ai rien contre les cimetières, je m’y promène assez volontiers, plus volontiers qu’ailleurs, je crois, quand je suis obligé de sortir. » Il les préférait aux jardins publics…
Le public, en arrivant dans la salle, découvre de nombreux vases de fleurs fraîches posés sur un terre végétale renouvelée chaque semaine. Une vision inattendue, un saisissement énigmatique. Dans cette scénographie que l’on doit à Pascal Rambert, il y a profusion de fleurs fraîches: reines-marguerites, pivoines, orchidées, tulipes, lys, œillets, glaïeuls, anémones, bleuets, soucis, tournesols…

Jeunesse vive et beauté brève, la fleur, image du printemps, paraît encore plus éphémère. Les bouquets de fleurs au parfum entêtant inspirent un élan vital et un renouvellement. Forme, couleur, parfum, et toucher à travers la douceur imaginée des pétales: tous les sens sont perceptibles, sauf l’ouïe. Mais cette pléthore de fleurs exhale une senteur un peu passée.  Dans une sorte d’aller et retour entre la vision d’un espace pour  les morts  et celle d’une loge d’actrice. Sur un lit, gît une malade, veillée par ses parents âgés, à côté d’un marché aux fleurs aux couleurs éclatantes, belle signature de la vie. Et à un moment, tous les personnages dansent, portant des fleurs sur la tête, dans le dos, sur le buste, ou les jambes, vision shakespearienne du Songe d’une nuit d’été.

 Offrandes aux morts ou attention à la vivante qui a si bien joué sur scène, les fleurs entourent la comédienne qui s’éteint. Interprétée par la très vivante Marina Hands, lumineuse, malgré la faible santé de son personnage. Elle s’oppose aux médisances qui ont pu être égrainées sur l’art du comédien ; ainsi, «cette illusoire personnification des hommes rêvés », tel « ce mannequin nocturne et fardé qui joue tous les rôles tant par soir. » écrivait Guy de Maupassant, dans Fort comme la mort.

  L’actrice a des accents claudéliens quand elle clame son amour de la vie qui est le théâtre, comme le théâtre est sa vie, à la russe et au pied de la lettre. Entourée par sa famille : parents, sœur, beau-frère, compagnon, enfants, partenaires, collègues et par son professeur, elle incarne le don total aux planches, et oublie les exigences pratiques la vie au quotidien.

 Dans une scène magnifique, sa sœur, (émouvante Audrey Bonnet) reproche à la gisante de n’avoir jamais pensé qu’à elle, à travers le théâtre. Quant à l’actrice, debout et droite sur ses talons hauts, elle est partie pour travailler à des tâches humbles, jusqu’à atteindre le poste de dirigeante d’un hôtel au Monténégro. Des scènes comiques et loufoques viennent vivifier la représentation, quand les hommes boivent trop et en viennent à raconter et à mimer gestuellement n’importe quoi. Comédiens finlandais, italien et chinois jouent leur partition avec précision.

 La pièce a été écrite pour les acteurs russes du Théâtre d’Art de Moscou. Et dans le souvenir d’Anton Tchekhov et de sa Mouette, c’est un éloge des acteurs et de leur vie personnelle. Mais cet hommage sincère au Théâtre d’art tourne sur lui-même, et s’ouvre peu au monde et à ses crises brûlantes…

 Véronique Hotte

Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, Paris Xème, jusqu’au 30 décembre. T.: 01 46 07 34 50.

Le texte de la pièce est publié aux Solitaires Intempestifs

 

 

 


Archive de l'auteur

Cherchez la faute, d’après La Divine Origine de Marie Balmary, adaptation et mise en scène de François Rancillac

 

Cherchez la faute, d’après La Divine Origine (Dieu n’a pas créé l’homme) de Marie Balmary, adaptation et mise en scène de François Rancillac

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Photo Patrick Berger

 

Nous sommes nombreux à porter depuis des siècles un sentiment tenace de culpabilité. A qui la faute ? À Adam, à Eve, au Serpent, à l’invention du « péché originel » ?  Les religions judéo-chrétiennes ont solidement assis leur pouvoir en cultivant cette culpabilité, laquelle a enrichi nombre de prêtres de tous ordres et de psychanalystes de toutes obédiences. 

Saisie par cette question,elle aussi, Marie Balmary, psychanalyste, a voulu y regarder de plus près. Elle revient au texte original de la Genèse, a appris l’hébreu et le grec, et elle s’appuie sur la traduction très littérale d’André Chouraqui. Cherchons la faute ! Le mot n’existe pas dans la Genèse ! En hébreu comme en grec, le terme employé désigne un tir qui a manqué sa cible; comme faute ! crié par un arbitre au tennis. 

François Rancillac s’est emparé de l’essai, La Divine Origine, dans une perspective laïque et politique, contre la tyrannie et l’obscurantisme des religions. Comme s’il avait pressenti, en 2003, lors de la création du spectacle, l’importance de cette question et son urgence actuelle.

 Danielle Chinsky, Daniel Kenigsberg, Frédéric Révérend, Fatima Soualhia Manet invitent les spectateurs à les rejoindre autour d’une grande table de travail. Textes, stylos, bouteilles d’eau, tout contribue à créer l’ambiance d’un séminaire de recherche. Apparemment, ce n’est pas du théâtre. Et pourtant on touche à l’essence de cet art : la parole partagée et la pensée en action. Chacun joue un rôle assigné dans cette « dispute » : le naïf, le provocateur, le conservateur, le conciliant. On réécoute cette histoire de fruit défendu, de désobéissance, comme si on l’entendait pour la première fois. On est au cœur du travail de l’acteur : réinventer son texte avec un public qui reçoit cette pensée à l’état naissant. Passionnant !

On apprend notamment que : « Elohim crée le “glébeux“ (Adam) à sa réplique, il le crée mâle et femelle, il les crée.» Eh ! Oui, notre ancêtre était androgyne. Pourquoi séparer les sexes ? Pour ouvrir l’infini de l’altérité. Et pourquoi l’interdit ?  « De tout arbre, tu mangeras mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas ». Pour produire du manque, du désir, et permettre à l’homme d’exister comme sujet, de choisir en disant : “je“. On apprend aussi que « le serpent était nu », et qu’en hébreu, l’adjectif désigne à la fois la nudité et la ruse…`

 A la fois savant, drôle et riche en suspens, ce spectacle nous met en joie.

Après une séance d’une heure, acteurs et metteur en scène se prêtent sans compter au débat avec un public passionné, curieux, qui argumente, questionne, propose. Avec Cherchez la faute, on va au-delà d’une «participation » du public, après laquelle courent bien des metteurs en scène, par simple effet de mode. Nous sommes réellement impliqués. Merci  aux acteurs et à François Rancillac.

 

Christine Friedel avec la collaboration de Mireille Davidovici 

 

Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes. Du 12 au 23 décembre et du 9 au 21 janvier. T : 01 43 74 99 6111 43 74 99 61

 Act’Art/les scènes rurales, musée de Saint-Cyr-sur-Morin (77)  le 10 décembre ; Le Granit-Scène nationale de Belfort le 15 janvier; Théâtre de la Madeleine à Troyes, les  23 et 24 janvier ; Théâtre Francis-Planté à Orthez, le 30 janvier.

 Maison des Arts du Léman à Thonon-les-Bains, les 2 et 3 février; Panta Théâtre à Caen, les 8 et 9 février; La Filature de Mulhouse, du 15 au 17 février ;Théâtre de Lisieux, le 22 février. 
Olympia, Centre Dramatique National de Tours du 13 au 17 mars ; Le Quai, Centre Dramatique National d’Angers-Pays de la Loire du 22 au 25 mai ; Théâtre Victor Hugo à Bagneux le 13 juin.

 La Divine Origine (Dieu n’a pas créé l’homme) de Marie Balmary, Editions Grasset  et Fasquelle /Livre de Poche

Après Coups, Projet Un-Femme N°2, conception de Séverine Chavrier

 

 

Après Coups: Projet Un-Femme n°2, conception de Séverine Chavrier,

©Alain Fonteray

©Alain Fonteray

Directrice du Centre Dramatique d’Orléans-Centre-Val–de-Loire depuis  l’an dernier, Séverine Chavrier est musicienne et metteuse en scène. Elle innove  en pratiquant un art singulier du théâtre en dialogue avec musique, voix ,danse, images et  textes littéraires. Ce nouveau spectacle poétique, où elle convoque la politique,  la féminité et la guerre est en fait  un autre volet de la trilogie chorégraphique Après Coups. Son précédent spectacle Projet Un-Femme N°1 avait pour interprètes, l’acrobate argentine Victoria Belen Martinez et la danseuse russe Natacha Kouznetsova.

Ce spectacle a pour thème la violence qui n’en finit pas de s’inviter d’un continent à l’autre  avec des guerres, des conflits collectifs, et/ou personnels. Issues du Centre National des Arts du Cirque à Châlons-en-Champagne, ces jeunes femmes ont fait un apprentissage obligé de l’agressivité virile, à la fois physique et morale. La Palestinienne Ashtar Muallem, la Danoise Cathrine Lundsgaard Nielsen et la Cambodgienne Voleak Ung-un beau trio  d’horizons géographiques des plus éloignés-créent un spectacle qui se conçoit comme le tissage éclairé de leur corps, de la musique d’un piano préparé, de vidéos mais aussi d’une parole intériorisée ou collectée. Confidences, bribes d’histoire familiale et intime, avec une voix sonorisée et off, elles révèlent la matière même de leur identité: contraintes et soumissions imposées par  les hommes, ordres paternels, situations de conflit d’autorité dans leur pays d’origine.

Heureusement, le corps est un ami, proche et attentif, quand ces artistes, à la fois comédiennes, danseuses et circassiennes entraînées, le sollicitent.  Qui  sont-elles ? Celles qui viennent d’un pays, ou bien celle qui sont arrivées dans un autre? Dans un mélange de traditions et de projections futures,  leur vie va vers l’avenir  mais elle n’oublient pas leur famille et leur pays avec ses coutumes et traditions. Tout en les dépassant, à travers un cheminement ardu qui mène à la métamorphose et à la révélation de soi. Ici, les langues originelles s’entrecroisent avec le français, en échos et rappels de l’altérité.

Un spectacle-coups de poing et coups de pied- empreint de la fulgurance des trajectoires  chaotiques de ces trois femmes libres : le public voit un terrain vague frontalier, un cimetière de carcasses, débris et rejets. Les interprètes piétinent leurs bouquets romantiques de fleurs blanches, montent sur des tas de pneus de camion, et surgissent de petits cercueils d’enfant, en robe blanche et tenue anglo-saxonne de sages pensionnaires. Elles se glissent, se frôlent, se contorsionnent et combattent avec des gants de boxe,  ou un masque de catch sur le visage. Avec la grâce du corps maîtrisé : entraînement constant, rigueur du mouvement brut mais sans calcul ni volonté de romancer le monde auquel elles appartiennent. La poésie advient dans une reconnaissance existentielle enfin gagnée.

Tyrannie du pouvoir masculin et violences, coups donnés pour coups reçus dans une répétition infernale de mouvements heurtés et au rythme vif, et dans une cadence musicale marquée  avec des notes égrainées au piano. Leurs corps belliqueux résistent aux chutes ou s’alanguissent dans la paix : avec solos, duos et trios de bagarres. Après avoir accumulé soumissions consenties, brûlures et coups de colère, entre mémoire nostalgique et imaginaire, ces circassiennes se relèvent :  elles ont surmonté leurs tourments dans le plaisir de rencontres initiatrices…

Véronique Hotte

Centre Dramatique National d’Orléans/Centre-Val de Loire, jusqu’au 15 décembre.

 

 

Festival Mesure pour Mesure: Modules Dada mise en scène d’Alexis Forestier

 

Festival Mesure pour Mesure:

Modules Dada mise en scène d’Alexis Forestier

modules dadaLe mouvement Dada nait à Zurich en 1913, donc pendant la Grande Guerre, dans une obscure boîte de nuit de la Spiegelgasse (ruelle du Miroir), autour du peintre roumain Marcel Janco, du poète allemand Hugo Ball, auxquels se joignent, entre autres, l’écrivain et poète roumain Tristan Tzara et le sculpteur et poète allemand  devenu français, Jean Arp.

Non loin de là, vit Lénine  alors en exil, qui rêve de fomenter une révolution en Suisse. A-t-il mis les pieds au Cabaret Voltaire et rencontré ces jeunes gens en colère venus des quatre coins de l’Europe ? Que pensait-il de ce mouvement qui se revendiquait de l’anarchiste russe, le géographe Pierre Kropotkine ?

Plus tard, Dada s’exportera à Berlin, alors en pleine révolution spartakiste, via deux de ses membres fondateurs, Hugo Ball et Richard Huelsenbeck… L’architecte Joannes Baader aux théories fantaisistes  et autoproclamé Oberdada (Super-Dada), fit scandale dans la cathédrale de Berlin, avec un spectacle jugé blasphématoire, Christus ist euch Wurst  (On s’en fout du Christ).

Alexis Forestier revisite Dada à l’aune du contexte agité de l’époque, de sa naissance à son évolution depuis cent ans : «Ressaisir l’essence de Dada, écrit-il, ne peut se faire sans une mise au point sur les prémisses et turbulences originelles du mouvement. (…) Sous cet angle, nous sommes amenés à scruter la toile de fond politique, à viser les points de connexion et de divergence avec la pensée, les révolutions et les bouleversements en cours. »

Le spectacle est constitué d’un enchaînement de modules titrés, indépendants les uns des autres,  avec écrits théoriques et tableaux poétiques, textes dadaïstes, compositions bruitistes, descriptions d’événements historiques… On entend ainsi le Manifeste Dada d’Hugo Ball, des «poèmes signématiques» et des chansons révolutionnaires. Mais aussi des extraits de textes d’Arthur Cravan, Erich Vuillard, et Alexandre Soljenitsyne, à côté de ceux de Dada… Pour finir avec une apologie de Dada par le philosophe Henri Lefebvre, qui fut exclu du Parti Communiste Français pour ses idées d’avant-garde…

Cette exploration quasi-archéologique avec des séries d’images, s’appuie sur une scénographie complexe: châssis mobiles, machines bricolées avec poulies et filins, tuyaux transformés en cheminées à fumée… La musique procède du même principe de collage, et juxtapose des sons, bruitages, compositions hétéroclites de John Cage à Karlheinz Stockhausen, bande-son de Pierre Schaeffer et autres archives sonores.

Le principe du montage produit certains temps morts, pendant lesquels les cinq interprètes réaménagent l’espace scénique. Et parfois, le rythme se casse: ces deux heures trente, dont un faux entracte pour se dégourdir les jambes et entendre quelques textes Dada dans le couloir du théâtre, traînent un peu en longueur. Etait-il nécessaire de citer Franz Kafka, qui, dans son Journal, évoque une rencontre dans un train de nuit avec Georges Grosz, au prétexte que ce peintre participa à la révolution spartakiste et fut membre du mouvement Dada ? Fallait-il pendant la représentation simuler une alerte à l’incendie ?…

Reste un spectacle aussi inventif, intelligent et passionnant, que ce mouvement artistique qui bouleversa le XXème siècle. Fidèle à sa toute première pièce, Cabaret Voltaire (1993), Alexis Forestier, artiste musicien et bricoleur, est présent sur scène avec Clara Bonnet, Jean-François Favreau, Itto Mehdaoui et Barnabé Perrotey. Même si une partie du public quitte la salle, il embarque ceux qui persévèrent, dans son univers musical, plastique et polyphonique, et nous donne autant à voir qu’à réfléchir : Dada n’est pas mort et nous parle encore.

Mireille Davidovici

Nouveau Théâtre de Montreuil, 10 place Jean Jaurès, ou 63 rue Victor Hugo. T. : 01 48 70 48 90.
www. nouveau-theatre-montreuil.com
Le festival Mesure pour Mesure a lieu jusqu’au 22 décembre.

 

 

Neuvième édition du Festival Impatience: Archivolte

Neuvième édition du Festival Impatience

Cette année, le CentQuatre-Paris, La  Gaieté-Lyrique et le T2G-Théâtre de Gennevilliers se sont associés  pour la première fois afin d’accueillir les spectacles de jeunes compagnies. Avec trois récompenses: un beau cadeau: le Prix du Jury qui assure au spectacle retenu, une  diffusion dans de nombreux théâtres partenaires, comme le festival d’Avignon, le Théâtre Daniel Sorano de Toulouse, etc. le Théâtre Populaire Romand de La Chaux-de-fonds en Suisse mais il y a aussi le Prix du public et celui des lycéens. En neuf ans, la participation à ce festival devenu une véritable institution est très convoitée  par des compagnies pas ou peu connues au plan national mais déjà  très présentes  dans les régions.

c,0,135,1380,916-cr,1380,720-q,85-4d8180Archivolte, un projet de casse par David Séchaud/élaboration collective de la compagnie Placement libre

Sur le plateau, dans une sorte d’atelier de menuiserie-régie avec un établi dans le fond, de nombreux éléments de bois,  une drôle de construction faite de bois et de plaques de placo-plâtre,  réponse scénographique à une  grande maquette blanche rectangulaire,celle-approximative-du Musée National des Beaux-Arts de l’Occident à Tokyo (1955) soit un prototype de musée à spirale carrée et à croissance prétendue illimitée commandé par le Japon à Le Corbusier.  Consacré à l’art occidental à partir de l’impressionnisme, il est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis l’an dernier.

François Lanel qui s’occupe, dit-il, de la préparation mentale, présente aussi ses complices: David Séchaud performeur acteur, et Maëlle Payonne qui va officier à la console. Ce  travail s’apparente à une performance où une réflexion sur l’architecture occupe une place importante. Ce que confirme l’intervention en vidéo d’Olivier Gahinet, proche du courant dit moderniste et bon connaisseur de l’œuvre de Le Corbusier.

Le but aussi délirant que poétique: opérer un casse dans ce musée, un peu comme dans un film, en montant d’abord sur la façade! Puis en passant par un trou découpé dans la verrière du dernier étage, redescendre à l’intérieur en déjouant toutes les caméras de surveillance, jusque dans le sous-sol du bâtiment pour s’emparer du contenu du coffre où sont possiblement enfermés: des billets, des lingots, une énigme, une carotte, un secret d’Etat, des photos compromettantes, la clé du coffre, un bon plat chaud, le cerveau de Le Corbusier, etc.
Auparavant, il faut s’entraîner physiquement et mentalement, pour mettre toutes les chances de  son côté. Ce que David Séchaud va faire, puis il grimpera dans le fragile édifice et, en équilibre instable, y découpera un trou au marteau et à la scie pour y faire passer une échelle-passerelle où étendu, il hissera en tirant sur un fil la maquette hors de ses murs, laquelle maquette glissera en position verticale pour que le public voit bien et comprenne les explications sur les parcours possibles des cambrioleurs à l’intérieur du bâtiment. Avec tout un système de cubes de couleurs numérotés… Il nous expliquera toutes les techniques de cambriolage, y compris et surtout un très précis minutage des opérations; ses complices et lui on fait la liste de tous les imprévus des imprévus: comme un gardien qui ne se trouve pas à sa place habituelle, une autre équipe concurrente de cambriolage, etc.

C’est, on l’aura compris, une aventure poétique à mille lieues du réel, où le corps évoluant dans l’espace a toute son importance. On invite le public à participer et à poser des questions, mais là cela ne fonctionne pas. Grâce à tout un système de poulies, cette invraisemblable échafaudage va s’écrouler  magnifiquement, et devenir comme une sculpture-aléatoire et différente chaque soir- avec une sorte de paroi verticale en placo. David Séchaud va, muni de chaussures bricolées avec un tasseau de bois muni de clous, escalader-quand même solidement harnaché-jusqu’en haut.  A la fin, il redescend dans un très beau noir, et un très beau silence complet: “Quand nous pensons, disait justement John Cage, nous revenons continuellement à ces paires d’opposés, son et silence, Être et Rien. C’est précisément en vue de simplifier l’expérience, qui est très au-delà de la simplicité. Ultra-compliquée et nullement réductible au nombre de deux.”

Cette sorte de performance a un  projet  et un discours qui ont le grand mérite d’être en parfaite adéquation avec la scénographie-sculpture construite sur le plateau. Cette fiction a parfois des longueurs, surtout au début, et côté dramaturgie, aurait un peu tendance à partir un peu dans tous les sens. Point faible: le fil rouge de cette création collective et on aurait tendance à s’ennuyer un peu mais cela fait partie du jeu, comme le disait encore John Cage à propos des happenings!  Bref, il faudrait resserrer les boulons: l’espace est ici remarquablement pris en compte mais le temps sans doute un peu moins…
Mais si vous aimez les propositions transversales, et, comme ici, teintées d’une belle intelligence scénique-ce n’est pas si fréquent!- allez-y voir ce spectacle, s’il passe près de chez vous.

Philippe du Vignal

Spectacle vu au CENT-QUATRE, 5 rue Curial, Paris XIXème.
Le festival Impatience se poursuit jusqu’au 22 décembre.
 

Ce qui demeure, écriture et mise en scène d’Élise Chatauret

 

Ce qui demeure, écriture et mise en scène d’Élise Chatauret

 

© Hélène Harder

© Hélène Harder

Montrer pour ne pas oublier : Elise Chatauret rend sur scène les fragments poétiques d’une rencontre. Ce qui demeure est en effet né d’une longue conversation renouvelée, avec une très vieille dame  de quatre-vingt-treize ans, sa grand-mère. Presque un siècle de bouleversements, deux guerres et des évolutions techniques prodigieuses, la prospérité enfin : toute une vie de femme, moyenne et unique.

Les souvenirs remontent, se transforment au fil du récit, ou tombent dans un trou de mémoire… Ce qui leur donne corps, ce sont des objets, des images, liés à un moment du passé et qui deviennent ici les supports des questions de l’artiste, à cette jonction de l’intime et du collectif : le lieu même du théâtre. Qui sont cette vieille dame qui tente de faire l’inventaire de sa vie, et cette jeune femme qui la questionne ? Toutes les deux s’inventent réciproquement.
Élise Chatauret ne s’arrête pas à la force dramatique du récit nu mais le met véritablement en scène. Charles Chauvet a construit une maison de verre, intime et transparente, une demeure où les objets quotidiens-un tabouret, un bol, une cafetière-jouent entre les mains des actrices, en complicité avec une musicienne pour transmettre quelque chose de la grande histoire. Se parler, entrer, sortir, étaler sur scène avec beaucoup de soin les images qui traversent le siècle : ce qui se vit sur le plateau tire le fil d’une vie singulière et banale.

 Cela donne un « joli » spectacle précis et délicat auquel manquerait le trouble, s’il n’y avait une dernière image dont nous ne dirons rien, pour en laisser la surprise au spectateur. Mais Élise Chatauret maîtrise presque trop bien son objet : il y manque le risque. Mais on peut compter sur d’autres metteurs en scène concourant au festival Impatience pour nous en donner une double dose. On ne va donc pas bouder son plaisir devant ce spectacle intelligent et sensible, qui demeure en nous en traces légères.

Christine Friedel

Spectacle vu à la Maison des Métallos.
Festival Impatience, les 21 et 22 décembre au T2G-théâtre de Gennevilliers rue des Grésillons ( Seine-Saint-Denis). T. : 01 41 32 26 26

 

 

Oh Louis … we move from the ballroom… chorégraphie de Robyn Orlin

© Robyn Orlin

© Robyn Orlin

Festival de Danse de Cannes :

Oh Louis … we move from the ballroom to hell while we have to tell ourselves stories at night so that we can sleep … chorégraphie de Robyn Orlin, musique  de Loris Barrucand

«Elle veut  que je sois Louis XIV qui revient d’Afrique sur un bateau de réfugiés, et qui a perdu son passeport.» Benjamin Pech, emmitouflé dans une couverture de survie géante dorée, annonce avec  cette phrase d’ouverture, une confrontation entre le monde ancien et ses codes, en particulier son trop fameux Code noir raciste, Édit royal de Louis XIV(1685) touchant la police des îles de l’Amérique française, et le monde actuel, « démocratique » et hypocrite. Brigitte Lefèvre, directrice artistique du festival de danse de Cannes, a choisi l’ancien danseur-étoile de l’Opéra de Paris pour ce projet. Il accueille le public en survêtement rouge et doudoune bleue sans manche. «On sait, dit-il, comment vous plaire».

La chorégraphe, elle-même fille de parents immigrés polonais qui ont gagné l’Afrique du Sud, il y a cinquante ans, réagit au flux migratoire massif d’aujourd’hui en Méditerranée. Au riche costume du danseur, se mêlent les anoraks multicolores des réfugiés; le son du clavecin évoque celui de la carlingue d’un bateau en mouvement sur une mer dorée. La musique, interprétée et créée ici par Loris Barrucand, accompagne le Roi-Soleil, comme Sganarelle accompagne Don Juan dans sa chute. Il déclame régulièrement des passages du terrible Code noirArticle 38:  L’esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois, à compter du jour que son maître l’aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d’une fleur de lis une épaule; s’il récidive un autre mois pareillement du jour de la dénonciation, il  aura le jarret coupé, et il sera marqué d’une fleur de lys sur l’autre épaule; et, la troisième fois, il sera puni de mort.

Benjamin Pech sort de l’Opéra , une institution puissante encore aujourd’hui, et directement issue de l’Académie Royale de Musique créée par Louis XIV. Il pulvérise ici sa carapace dorée et se révèle un artiste complet et sensible. Sont diffusées une courte vidéo du moment émouvant des adieux à l’Opéra qu’il a quitté récemment (voir Le Théâtre du Blog) et une radio de la prothèse de sa hanche!  Le public, avide de performances, oublie trop souvent que le corps du danseur est mis à rude épreuve tout au long de sa carrière.

La silhouette de Benjamin Pech, entouré de ses vêtements, au centre du plateau, se projette sur un écran ovale suspendu au-dessus de la scène : puissante évocation des images des actualités quotidiennes ! Parfois Benjamin Pech joue avec son smartphone, et filme le public ou invite une spectatrice à devenir sa reine. La douloureuse situation évoquée ici contraste avec la tonalité joyeuse du danseur, à l’image de ce monarque absolu, bienfaiteur des arts.
Un superbe exercice de théâtre et de liberté qui nous questionne, et qu’il faut absolument aller voir.

Jean Couturier

Spectacle vu au Festival de Danse de Cannes le 10 décembre.
Théâtre de la Cité internationale, boulevard Jourdan Paris XIVème du 13 au 22 décembre.

Don Karlos, d’après Friedrich Schiller, mise en scène de Catherine Umbdenstock

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Don Karlos, d’après Friedrich Schiller, mise en scène de Catherine Umbdenstock

Comme dans un conte, il était une fois un prince, Don Karlos (avec un K, en allemand), malheureux de n’être ni un homme ordinaire, et donc libre, ni un puissant capable de faire le bonheur des peuples. Malheureux surtout d’aimer éperdument Elisabeth qui fut sa fiancée   mais que son père, en vieux mâle dominant, a finalement décidé d’épouser lui-même… Rien à dire : son père est roi. Et pas n’importe lequel : Philippe II, roi de toutes les Espagnes, des deux Siciles, des Flandres, du Portugal, mais aussi duc de Milan et de Bourgogne  et qui fut même l’époux de la reine Marie Tudor.

Ce fils de Charles-Quint s’est donné une mission : faire régner le catholicisme sur toute l’Europe, fût-ce au prix du sang, et écraser, comme sa grand-mère Isabelle la Catholique, toute forme d’hérésie. Pour cela, dans l’ombre, l’Inquisition veille. De manipulations en retournements, l’histoire finira mal pour Don Karlos et pour son ami Posa, héraut et héros de la liberté, et peut-être même pour le roi dont la puissance souveraine n’est qu’un instrument aux mains de l’Inquisition.

Quand Friedrich Schiller s’empare de cette histoire espagnole, en 1787, donc à deux ans de la grande Révolution française qui aura une telle influence sur la génération suivante des écrivains et poètes allemands (voir par exemple La Mort de Danton de Büchner). Lui, en 1792, sera fait citoyen d’honneur de cette France qui fait souffler un vent de révolte et de liberté sur l’Europe. On sent dans Don Karlos, l’influence de la pensée politique de Jean-Jacques Rousseau, mais aussi de Gœthe avec les Les Souffrances du jeune Werther (1774). Quelle puissance d’agir, reste-t-il à une jeunesse bridée par la tyrannie ? L’amour du peuple, le sacrifice pour le bonheur du peuple vont de pair avec une sensibilité pessimiste préromantique : à quoi bon vivre, si l’on ne peut rien pour les autres, ni pour soi-même ?

Catherine Umbdenstock et son équipe ont déjà réalisé plusieurs spectacles et prennent l’affaire de front: les personnages, alignés devant le rideau, en costumes modernes simplifiés, nous présentent en deux mots la situation. Don Karlos «aime sa mère ». On est loin d’un Œdipe en bande dessinée : le roi ici, dévore son enfant, Saturne inévitablement soupçonneux, craignant toutes les trahisons, conjugales et politiques… Christophe Brault l’incarne avec juste ce qu’il faut de puissance et d’ironie. Lucas Partensky donne à l’Infant une mélancolie discrète, à la Buster Keaton.

Pour actualiser la pièce, des rôles masculins ont été confiés à des actrices : le marquis de Posa devient la copine Posa, et le prêtre Domingo, une sorte de présidente de «manif’ pour tous». On veut bien… Mais cela ne fonctionne pas réellement : cette adaptation manque de précision et les costumes ne servent pas le propos…  Mais il y a aussi une vraie réussite: le jeune page, «stagiaire» à la cour, prendra en silence de plus en plus de pouvoir, jusqu’à finir en grand Inquisiteur.

 La mise en scène démarre fort mais perd ensuite de son énergie, comme intimidée par sa propre audace. Mais l’intrigue très complexe, ce qui serait plutôt à l’honneur de Schiller, tourne au très compliqué, ce qui va moins bien. Le public aurait sans doute accueilli avec bonheur quelques moments d’éclaircissement ou de résumé : par effet de rupture, cela aurait pu radicaliser le jeu des comédiens, inégal qui nous donnent quelques très beaux moments, vrais et drôles. Les costumes, faits à l’arrache, fonctionnent presque, malgré la laideur particulière de celui de Posa et la sur-signification de la belle robe longue, parfois troussée en « mini » de la Reine. Dans les moments de sensualité, sans doute ? Le décor précaire relève assez joyeusement le défi : les grands rideaux de plastique ont des bruits de brocart de soie, propices aux jeux des princes de Cour et d’Eglise…

Le spectacle, avec ses hauts, ses bas et ses ratages, atteint quand même son objectif essentiel : exprimer le désarroi d’une jeunesse bloquée par les générations précédentes, avec une vitalité et une force autrement plus grande que ne le ferait une nième adaptation d’une pièce d’Anton Tchekhov. Et il rappelle la fragilité des puissants devant une vraie puissance. Inutile de faire un dessin : l’Inquisition d’autrefois, plus forte que les rois, est la finance triomphante d’aujourd’hui. Un spectacle inégal donc, avec ses longueurs et ses mochetés, mais passionnant, et réalisé par une équipe à suivre : ce qu’a fait le Théâtre de la Commune, en accueillant Catherine Umbdenstock comme artiste associée.

Christine Friedel

Théâtre de la Commune-Centre Dramatique national, 2 rue Édouard Poisson Aubervilliers, Sien-Saint-Denis, jusqu’au 22 décembre. T. : 01 48 33 16 16

 

 

Don Quichotte,par le Ballet Nacional Sodre d’Uruguay

 

Festival International de Danse de Cannes :

 Don Quichotte,par le Ballet Nacional Sodre d’Uruguay, inspiré de Don Quichotte de la Mancha de Miguel de Cervantes, chorégraphie de Silvia Bazilis et Raúl Candal, d’après l’œuvre originale de Marius Petipa, musique de Ludwig Minkus

Balletsodreuruguay1La partie réservée aux grands ballets du répertoire classique est de plus en plus congrue en France, et même l’Opéra de Paris réserve l’essentiel de sa programmation au contemporain, souvent sans intérêt comme Play, actuellement à l’affiche. On peut donc se réjouir du coup d’envoi donné ici avec ce superbe Don Quichotte par la Compagnie nationale d’Uruguay qui  vient pour la première fois en France.

Brigitte Lefèvre, directrice de ce Festival International, sait s’ouvrir à la nouveauté sans oublier pour autant les fondamentaux. Elle a accompagné l’émergence de la danse contemporaine en France, quand,  après avoir été danseuse à l’Opéra, elle a été en fonction au Ministère de la Culture,  puis Directrice du Ballet à l’Opéra, et elle s’entend à «rassembler sans opposer».

 Ce festival programmé sur deux longs week-ends, voit se succéder de nouveaux talents comme Jann Gallois ou Maud Le Pladec,  et des compagnies établies : le Ballet de l’Opéra de Rome, dirigé par l’étoile Eléonora Abbagnato ou le Ballet Nacional Sodre qui partage avec le Ballet du Teatro Colòn de Buenos Aires, le privilège d’être la plus ancienne et la plus importante compagnie d’Amérique du Sud.  Julio Bocca, son directeur, ancienne étoile de l’American Ballet Theatre, l’a redynamisée durant les sept années de son «règne»…qui se termine dans un mois. Il a  eu l’occasion  avec ce Don Quichotte dont il a raccourci certaines scènes et accentué le rythme, de montrer la rigueur de ses interprètes. Du corps de ballet, jusqu’aux solistes et aux étoiles, tous possèdent la virtuosité requise pour interpréter ce chef-d’œuvre de la tradition classique. Joyeux et solaire mais truffé de difficultés techniques…

 Les attaques des pointes chez les filles, les sauts et les grands jetés en tournant chez les garçons-ou la musicalité des ensemble-n’ont rien à envier à ceux des danseurs d’autres grandes compagnies classiques, avec en sus, une fougue et une sensualité sud-américaines qui rappellent celles du Ballet de Cuba. La pantomime est interprétée avec tant de naturel et de bonne humeur, qu’on en oublie son côté conventionnel. Avec l’étincelante Maria Riccetto (Kitri) et Gustavo Carvalho (son amoureux, Basile), les superbes techniciennes Nina Queiroz et Paula Penachio (les deux amies de Kitri). Mention spéciale à Ciro Tamayo (le torero) qui traverse le vaste plateau en trois grands jetés, Guillermo Gonzales (le chef des Gitans) et Anibal Orcoyen (Gamache) pour son irrésistible interprétation comique.

 Mieux vaut oublier les décors et costumes, et s’intéresser à la danse qui s’impose ici avec brio ! Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse !!

 

Sonia Schoonejans

 

 

L’Autre Fille d’Annie Ernaux, mise en scène de Cécile Backès

 

L’Autre Fille d’Annie Ernaux, version scénique de Cécile Backès et Margaux Eskenazi, mise en scène de Cécile Backès

 

Crédit photo : Thomas Faverjon

Crédit photo : Thomas Faverjon

Il s’agit ici d’une lettre adressée à une sœur décédée avant la naissance d’Annie Ernaux. L’écrivaine s’est attachée aux mutations sociales de la seconde partie du XXème siècle, et professeure devenue  autrice,  elle a finement exploré, encore et toujours, la relation à ses parents, intime et fondatrice. Le silence du père et de la mère sur la vie et la mort de leur fille aînée de six ans est à l’origine de l’écriture de celle venue au monde après elle. Une présence devenue absence, pour la cadette restée dans l’ignorance de l’amour de ses parents pour cette petite fille et de leur douleur.

Fragments assemblés, discontinuités, ruptures et retouches: souvenirs et images du passé se bousculent entre mémoire de l’enfant et l’imaginaire de l’adulte. Du plus profond d’un passé enfoui jusqu’aux éclats lumineux d’une compréhension tardive, l’exploratrice de cette enfance oublieuse n’en finit pas de capter des instants figés. A dix ans, à Yvetot, un dimanche d’août, dans la chaleur poussiéreuse de l’été, une conversation change le monde pour la fillette, entre sa mère commerçante et une cliente venue de la ville, sans doute Le Havre.  La petite Annie Ernaux joue sur un chemin pierreux, la tête baissée, autour des adultes indifférents. Pensant ne pas être entendue, la mère évoque la naissance et la mort de sa fille aînée, ajoutant, au fil de la conversation, qu’elle était plus gentille… Une comparaison maladroite qui n’aurait jamais dû être  faite! Sans doute une phrase pour parler et se donner de l’importance, face à plus « grand » que soi.

La figure sororale se dessine alors à partir de bribes de paroles entendues: un portrait fictif qui envahit la conscience. La mise en scène  de Cécile Backès, délicate et attentive, est comme une sorte de préambule à la création en 2018 de Mémoire de fille, de la même auteure à la Comédie de Béthune. Cécile Gérard incarne ici la narratrice, petite fille et adulte, entre souvenirs sonores précis ou plus flous, et chansons dont elle se souvient comme Gentil coquelicot, Mesdames. Bruits du monde, chants d’oiseaux et comptines comblent le silence de l’absente; la comédienne ouvre un tiroir et en sort de la ferraille, clinquante et sonore : couteaux et cuillères, objets en métalliques, boîte résonnant d’un fouillis inexprimable: le temps a tout mélangé …

 Raymond Sarti a conçu un bel espace avec tables de bois à tiroir et chaises presque enfantines, dans un café-épicerie normand, ou une salle d’école élémentaire. Cécile Gérard va et vient dans les allées étroites, soulevant une chaise, ouvrant un tiroir, installant une grande table comme un cercueil qu’on mettrait debout. Elle y dépose peu à peu de petits objets ou ustensiles quotidiens, une chaise pour la sculpture et un tissu de drap blanc sur lequel l’interprète a peint une tête de fillette. L’ensemble pourrait évoquer un cheval de Troie féminin qui conserverait par couches, les souvenirs visuels, sonores, olfactifs et tactiles d’un passé révolu, un piège et un trésor dont l’être ne se départit jamais.

Avant la représentation, la comédienne enroule la ficelle d’une pelote, comme une déesse fileuse et patiente, ou une Pénélope tissant sa toile intime essentielle. On ne sait ce qu’elle va dire et prendre dans ses coffres privés. Règne un lourd silence que vient entamer un bruit très sonore et on perçoit alors le suspense, l’angoisse ou l’apaisement chargé d’émotion.

 En même temps, remontent à la mémoire de celle qui restitue une présence/absence, des objets  concrets : photographies anciennes en noir et blanc où est peu visible la petite disparue, livret de famille que l’adulte récupère à la mort des siens et qui porte, inscrites, les dates de naissance et de mort de Ginette, l’enfant ici jamais nommée et cartable toujours posé là, à attendre le jour de la première rentrée scolaire, et que la fillette a faussement cru lui être destiné. Une tombe encore, à fleurir en vitesse à la Toussaint, comme furtivement, sans paroles prononcées.

Dans le cadre de sa collection Les Affranchis, l’éditeur  a commandé à l’auteure une lettre:  pour lui, quand tout a été dit sans possibilité de tourner la page, écrire à l’autre devient la seule issue, comme si on s’offrait un point final, comme si on s’affranchissait d’une vieille histoire. Annie Ernaux s’adresse au lecteur comme à elle-même, dans la traque du passé. La sœur  cadette de  la défunte a ressenti d’autant plus ce manque que ses parents, saisis de douleur, n’ont pas  voulu  imposer une image mortifère de leur enfant, ce qui aurait pu blesser la vie de cette future jeune fille en fleur.

 Stratégie, prudence, discrétion : une façon de protéger les sentiments éprouvés que la parole aurait dilapidés. Un refus de parler comme protection élémentaire face au «mal», pour ne pas éveiller l’attention et se protéger ainsi du danger. Restent la dissimulation, la garde d’un secret réservé aux confidents:  la cadette a éprouvé intimement ce refus.

 Cécile Backès a imaginé la création de L’Autre fille  pour la salle du Palace, à Lillers, une ville du territoire béthunois mais aussi bien sûr, pour Béthune, et pour les théâtres et salles des fêtes proches à Auchel, Saint-Venant, Gonnehem, Auchy-Les-Mines, Divion, l’abbaye de Belval, Bruay-la-Buissière, Richebourg, Witternesse, Festubert, Marles-les-Mines… Des communes plus tout à fait rurales, plutôt péri-urbaines où l’idée même de « quartiers » ou de « banlieue dure » n’affleure pas. Mais qui restent assez délaissées.

Le processus de création a été pensé pour être partagé avec les habitants au Théâtre de la Comédie de Béthune, et dans les communes partenaires. Le rôle du public a été redéfini pour susciter une création collective. Spectateurs  admis aux  répétitions-ce qui est tout à fait inhabituel-chorales pour la création sonore, ateliers d’écriture animés par Amandine Dhée autour du thème : la lettre que vous n’avez jamais écrite, soirées conviviales avec lectures de textes d’Annie Ernaux, entre autres. Un challenge artistique et culturel adapté aux contraintes des lieux pour affirmer au mieux la qualité de ce théâtre de proximité. Pour l’actrice, ce parcours  est aussi une expérience performative:  déplacements, allers et retours  parmi le public: elle retrace physiquement sur le plateau les étapes d’un chemin de mémoire. L’absence liée à l’imaginaire et à l’angoisse fait naître comme une présence en creux, d’autant plus intense et ineffable, comme la sensation tenace d’une vie interrompue. L’autre fille qu’on ne s’y trompe pas, est  bien encore celle qui écrit et cherche toujours. Mais auteure, interprète, metteuse en scène et spectateurs, nul ne peut échapper aux accidents de la vie, comme cette petite fille: dans un temps déjà lointain, le vaccin antidiphtérique n’était pas encore obligatoire !

Véronique Hotte

Spectacle vu à la Comédie de Béthune-Centre Dramatique National des Hauts de France; en tournée, du 16 novembre  au 23 février. T. : 03 21 63 29 19

 Le texte est paru au Nil éditions, Paris.

 

 

 

 

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