L’Absence de père, librement inspiré de Platonov d’Anton Tchekhov, mise en scène de Lorraine de Sagazan

L’Absence de père, traduction d’Elsa Triolet librement inspiré de Platonov d’Anton Tchekhov, adaptation de Lorraine de Sagazan et Guillaume Poix, conception et mise en scène de Lorraine de Sagazan

Crédit photo : Pascal Victor/ArtcomPress

Crédit photo : Pascal Victor/ArtcomPress

 Bezotsovchtchina signifiant à peu près L’Absence de père, est le titre perdu d’une pièce du très jeune écrivain et qui sera appelée plus tard Platonov. Mais ce titre ne figure pas dans le manuscrit, dit Françoise Morvan, auteure avec André Markowicz  de  cette nouvelle traduction. Au moment où il aurait écrit son drame, en 1878, comme le note dans une lettre, son frère aîné Alexandre, Anton Tchekhov, était, à dix-huit ans, au lycée de Taganrog où l’avait laissé sa famille, partie à Moscou en catastrophe, après la ruine paternelle.

 Anton Tchekhov n’oublie pas « son enfance sans enfance ».  «Quand j’étais petit, on me caressait si rarement que même maintenant, devenu adulte, je reçois les caresses comme quelque chose d’inusité, d’inconnu… Notre enfance a été empoisonnée par des choses terribles. » Ici, les acteurs de L’Absence de père racontent des bribes de leur enfance au public, sur une scène quadri-frontale. Nous sommes comme invités dans le salon, la salle à manger ou la chambre.

Lorraine de Sagazan se confie aussi au public dans le prologue puis disparaît. Origines sociales, souvenirs d’enfance sur ces mêmes relations familiales sont en lien avec la pièce, même si la génération parentale aujourd’hui est marquée du sceau novateur de Françoise Dolto. Et depuis plus d’un siècle, un non-dialogue avec les pères, entre réalité et fantasme, fiction et mise en abyme… Un espace où l’émotion n’est jamais jouée mais vécue au présent.  Et palpable quand les acteurs se confient au public.

Ossip, le marginal et voleur de chevaux, sans domicile fixe, est interprété avec force par Mathieu Perotto.  Figure déclassée, il tient dans la main un sac significatif en plastique : ses parents étaient paysans, une appellation plus consensuelle qu’« agriculteurs » : « Ils étaient pas propriétaires de leurs terres, mes parents, ils louaient les parcelles qu’ils cultivaient. On avait des bêtes et on faisait des céréale aussi. Du maïs et du blé principalement, parfois de l’orge ou de la luzerne. Y avait à peu près quatre-vingt bêtes, des charolaises. Ma mère aidait mon père. Et moi j’aidais ma mère et mon père. » Puis le père meurt d’une crise cardiaque : « Je me suis mis au boulot, j’avais seize ans, dans mon milieu on va à l’école jusqu’à seize ans puisque c’est obligatoire, et on quitte l’école à seize ans, puisque ça l’est plus, j’ai travaillé à l’abattoir de volailles, je vivais avec ma mère, ça faisait pour deux mon salaire…»Âcreté des sentiments et douleur inhumaine de chacun.

Avec rigueur et exigence, Lorraine de Sagazan a travaillé à cette adaptation de la pièce. Platonov, trentenaire, dresse le portrait d’une génération sur la sellette, seule et dubitative quant à l’héritage, et qui se cherche dans l’épreuve face à une société hostile. Exemplaire de l’incertitude de notre époque, ce professeur des écoles, lié à une classe moyenne fragilisée, et pour qui le regard des autres importe davantage mais qui n’a aucun espoir. Ici, cet homme radieux prend durement conscience de la réalité et pressent l’inaccomplissement de ses rêves. Tendu par l’idéal d’une vie qu’il engagerait  à améliorer le monde pour plus de justice et d’équité, de formation… Un monde à partager intellectuellement et sensuellement avec ses amis, vers les autres et leur salut existentiel.

 Le jeune Platonov a une force intérieure inaltérable, une énergie et un charme ineffable sur tous ceux qui l’ont entouré jadis et maintenant, mais une force qui tourne à vide à cause d’une sensation d’inaccomplissement. Passionné, convaincant et dialecticien tenace, Antonin Meyer-Esquerré sollicite la parole de l’autre pour qu’il ait une vie intérieure et sociale digne. Anna une veuve (la lumineuse Lucrèce Carmignac), est amoureuse de Platonov mais la courtise Paul (élégant Romain Cottard), un financier satisfait à la fortune considérable. L’épouse de Platonov, la patiente Sacha, est jouée par Chloé Oliveres et son frère, Nicolas, un médecin  turbulent, par Benjamin Tholozan. Sophie, l’ex-amante de Platonov (Nina Meurisse) est l’épouse de Sergueï  (Charlie Fabert),  propriétaire peu actif et désargenté de la demeure que s’apprête à racheter le richissime Paul.

Permanence des inégalités sociales dans un monde où l’on vit mal, entre violence des relations humaines et verdicts sociaux à la Bourdieu. Mais L’Absence de père, simple constat amer, est d’abord une injonction, une promesse retournée qui autoriserait à commencer à vivre de  façon plus libre. Nous vivons cette représentation comme un moment privilégié de bonheur. Les comédiens jouent subtilement à la fois leur personnage théâtral et leur vérité intime. Tout ici dans cette fable devient authentique et les spectateurs partagent la belle légèreté et  la désinvolture du questionnement existentiel des personnages à l’orée d’une vie prometteuse.

 Véronique Hotte

 La pièce a été jouée à la MC93-Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, à Bobigny, du 4 au 11 octobre.
Centre Dramatique National de Normandie-Rouen (Seine-Maritime), du 16 au 19 octobre.

 Théâtre de Cornouailles, scène nationale de Quimper (Morbihan), du 6 au 8 novembre.
TU-Nantes, du 12 au 15 novembre.

Le Tangram, Scène Nationale d’Evreux (Eure), le 10 mars. Le Quai-Centre Dramatique National d’Angers-Pays de Loire, du 17 au 20 mars.
Théâtre de Châtillon (Hauts-de-Seine), le 27 mars.

 L’Onde-Théâtre et Centre d’art de Vélizy (Yvelines), le 7 mai.  Théâtre Dijon-Bourgogne Centre Dramatique National (Côte d’Or) du 12 au 16 mai. Le Phénix-Scène nationale de Valenciennes (Nord), les 27 et 28 mai.

 

*La pièce incluant les variantes du manuscrit original, est parue aux Editions Les Solitaires Intempestifs (2004).

 

 

 

 


Archive de l'auteur

P.U.L.S. Mariage de Witold Gombrowicz et New Skin d’Hannah De Meyer

Photo Piéter Dumoulin

Photo Piéter Dumoulin

P.U.L.S.

Mariage de Witold Gombrowicz, mise en scène de Timeau De Keyser, collectif Tibaldus (en flamand surtitré)

Champion du théâtre flamand en France, le Théâtre de la Bastille accueille ce  programme « pour l’accès des artistes émergents au grand plateau », initié en 2017 par  Guy Cassiers et le Toneelhuis-Théâtre de la ville d’Anvers. Soit quatre jeunes pousses, qui ont mûri trois ans dans un bain artistique avec des metteurs en scènes flamands confirmés. Ils ont bénéficié des moyens techniques et financiers de la structure et participé  à des créations d’envergure, comme assistants à la dramaturgie ou à la production.  « P.U.L.S. , dit Guy Cassiers, a offert à ̀ ces artistes un cadre de travail, à la fois en termes de production et de financement et les a aidés à conduire leur processus créatif dans un dialogue permanent. »

« Pour nous, la question : comment jouer, reste très complexe, esthétiquement, mais aussi moralement. » Le jeune metteur en scène fait partie d’une génération qui se défie du jeu traditionnel. Avant de découvrir l’auteur polonais, le collectif Tibaldus  qu’il fonde à l’école de théâtre de Gand, se méfiait même des textes établis, voir des mots, et jouait sans paroles. Mariage qui parle de la puissance du langage et de la manipulation qu’il opère entre les individus, ne pouvait que le séduire : «Wiltold Gombrowicz réfléchissait à toutes les questions que nous nous posions aussi sur le rapport du théâtre à la réalité. »

 La pièce, écrite peu après la seconde guerre mondiale, dans un Occident qui vacille sur ses fondements, raconte les dérives d’un jeune soldat, Henri (ici Filip) et de son ami Jeannot (ici Wlaczo) qui reviennent dans leur pays. Ils entrent dans une auberge à l’étrangeté familière. « Est-il possible d’avoir à manger ?» demande Henri. « C’est possible, mais sans crier, s’il vous plaît » lui répond l’aubergiste. Henri croit reconnaître en ces tenanciers, son père et sa mère : « Mais ce n’est pas entièrement certain, tout ne paraît pas très clair mais je l’éclaircirai. »  Le texte bascule alors dans le rêve halluciné du jeune homme. Le fils embrasse sa maman sur la bouche.  «Je ne permettrai aucune de ces familiarités, tonne le père, parce qu’il n’en sort que des saloperies cochonnes. »  L’auberge devient la cour royale. Le héros est amené à renverser la dictature “pater-maternelle“  pour se couronner lui-même en  super-tyran. Un ivrogne devient l’ennemi du peuple et le prince demande à son meilleur ami de se tuer pour régner seul sur le cœur d’Isabelle, sa promise (la servante de l’auberge qu’il prend pour sa fiancée)… A la fin, « Il n’y aura pas de mariage mais des funérailles ». La narration qui désagrège questionne le médium théâtre et en cela, répond à la problématique du collectif.

 Ici ni décor ni costumes pour les huit acteurs qui se partagent les rôles et une lumière crue sur la scène vierge, page blanche où s’écrit cette farce débridée. Les mots seuls opèrent, réduisant à l’os une dramaturgie baroque, image de l’ordre fluctuant du monde. Le travail porte sur la musicalité de la langue: « Selon nous, dit Timeau De Keyser, c’est la seule manière de comprendre les personnages de cet auteur. » La diction devient chantante, les voyelles s’allongent et le flamand se diphtongue… Les acteurs se plaisent à musarder sur les termes et les rendent concrets grâce à une gestuelle évocatrice. L’ivrogne traité de « cochon » et qui perturbe la noce, mime le porc ;  un index tendu devient une arme dangereuse… L’auteur polonais avec des adresses au public et des commentaires sur son œuvre, rejette toute identification, psychologie ou naturalisme. Et d’emblée, le metteur en scène présente la pièce comme le monologue d’Henri, et les autres personnages, issus de sa seule imagination, d’abord cantonnés au bord du plateau, prennent vie de par son bon vouloir, selon un jeu de rôles qu’il maîtrise plus ou moins.

On est dans la pure fantaisie, dans le cerveau en ébullition créative du dramaturge polonais qui dit avoir écrit la pièce sans plan préalable, sans savoir où cela allait le mener. Il parle de « l’écoulement titubant, somnambulique et fou » de l’action : « On dirait que la pièce marche, qu’elle avance comme un ivrogne ou comme un fou. »  Formé auprès de Jan Fabre sur Belgian Rules/ Belgium Rules et de Guy Cassiers sur Vergeef ons (Puissions-nous être pardonnés), Timeau De Keyser a retenu la rigueur dramaturgique de ses aînés mais renonce ici  à tout artifice théâtral. Grâce à ce dépouillement total, il met en relief le grotesque et la folie des situations. Le metteur en scène s’autorise une seule fioriture : des chants polyphoniques, sacrés ou profanes, en flamand, italien ou français, entonnés en chœur, comme pour marquer un rituel collectif et souder la troupe. La pièce se clôt comme elle avait commencé : sur un hymne funèbre autour du corps de l’ami sacrifié. Au-delà de la folie, Witold Gombrowicz se souvient avoir pensé à Hitler : «Il y a dans ce drame, le problème de la dictature. »

En effet, la pièce, à travers le langage, traite des structures du pouvoir et pourrait viser les incohérences d’un Donald Trump … Le collectif Tibaldus ne semble pas s’orienter vers une telle lecture et se contente de nous présenter un exercice de style bien ficelé où il met en avant l’inventivité ludique des acteurs au service d’un texte. Ils ont pour seul arme leur corps, leur voix et la capacité à jouer le fait qu’ils jouent… Cette sobriété teintée de dérision peut frustrer nombre de spectateurs mais s’inscrit en réaction aux surenchères scénographiques de certaines créations et donc avec une économie différente du spectacle.

 New Skin d’Hannah De Meyer

HannahDeMeyer_NewSkin_092018f - copie La jeune femme est la seule des invités à interpréter elle-même ses pièces et à ne pas avoir encore franchi l’étape du grand plateau. Sur une scène nue et blanche, une voix s’adresse aux spectateurs. Puis l’actrice entre subrepticement, corps perdu au milieu d’un no man’s land et va, petit à petit, prendre la mesure de l’espace puis de la parole, d’abord inarticulée. Elle nous entraîne dans des paysages mentaux, nous fait pénétrer dans des trous, ramper dans des cavernes, tour à tour dans la peau d’un cosmonaute, d’un embryon, d’un enfant et d’une femme révélée par l’orgasme… Les visions s’enchâssent comme dans un rêve éveillé.  Hanna De Meyer dit s’être inspirée de Judith Butler, Achille Mbembe et Donna Haraway: «La lecture de ces auteurs et autrices a changé ma vision du monde. » (…) « Je collecte des textes je les recopie, les modifie jusqu’à créer une narration qui me corresponde, des images qui m’appartiennent. » Cette performance minutieuse n’est pas sans intérêt mais, encore timide,  manque d’incarnation. Comme si l’artiste restait au seuil d’elle-même…

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 18 octobre, Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette Paris (XI ème).  T. : 01 43 57 42 14.

 

Hommage à Hanockh Levin (1943-1999)

Hommage à Hanockh Levin (1943-1999)

 

E780A6E0-CA14-46EE-8784-90EE1FDDA52C« Au seuil de ma mort, j’aimerais écrire une grande comédie », disait l’auteur israélien en juillet 1999, un mois avant de disparaître ! Vingt ans après, une rencontre lui est dédiée en France. Mais dans son pays, il n’a pas tout de suite été reconnu, loin de là : « Il a été attaqué de partout mais maintenant, étrangement, il est l’auteur de théâtre numéro un, même s’il ne fait pas l’unanimité. Il est traduit dans le monde entier et quinze de ses pièces vont être publiées en Angleterre en 2.020  »,  dit la veuve du dramaturge, Lilian Barreto, venue pour l’occasion présenter un spectacle musical en hébreux, Oye Élias Elias, qui clôture la soirée et donne une couleur “cabaret“ avec le fameux sketch hilarant du chapeau qui se transforme en cabas.

 

 Les traductrices françaises reviennent sur une œuvre prolifique dont elles sont loin d’être venues à bout. « Une écriture singulière, dit Laurence Sendrowicz, L’hébreu est une langue concise, directe et Levin en use pour faire mouche à chaque mot. Avec son style coup de poing, il porte un regard sans illusion sur le monde et sur l’homme. » (…) « On rigole, on dit que ce n’est pas nous, puis on ce dit que c’est nous, alors on pleure, puis on rigole.»  

: “Ce qui le sauve, c’est le chapeau de clown qu’il a sur la tête“, plaisantait-il. » Jacqueline Carnaud développe les rapports de l’auteur à la mythologie: en introduisant dans son théâtre, la force d’ébranlement de la tragédie antique mais une tragédie sans dieu, il provoque une catharsis chez son public…Pour montrer les différentes facettes de ce théâtre protéiforme entre farce et tragédie, rien de mieux que de le faire entendre par ceux qui l’ont mis en scène. Derrière la grossièreté et la crudité de La Putain de l’Ohio : marchandage du prix d’une passe entre une prostituée et un vieil homme, relations sordides entre ce vieil homme et son fils, se cachent les frustrations des êtres et leur soif de consolation.

Laurent Gutmann qui a créé la pièce en 2012, nous en livre quelques extraits avec Eric Petitjean qui interprétait Le Vieux, avec Salima Boutebal et Antoine Herniotte. Ils nous lisent aussi des scènes de Ceux qui marchent dans l’obscurité sous la direction de Clément Poirée et de Requiem, une comédie macabre. Un vieux fabricant de cercueils accompagne sa femme mourante chez l’infirmier d’un village voisin, puis effectue plusieurs voyages pour lui procurer des médicaments. Dans sa carriole, Il rencontre divers  personnages hauts en couleur.

Quand il écrivit cette pièce -inspirée de nouvelles d’Anton Tchékhov- Hanokh Levin avait un pied dans la tombe. Ce qui est le cas du Vieux qui flotte entre deux mondes en se demandant quelle autre vie aurait pu être la sienne. Cécile Backès avait monté Requiem en 2.015 et a choisi le passage de la jeune mère qui porte son enfant mort dans ses bras. Quand le Vieux lui demande ce qu’elle a fait de son intelligence et de sa volonté, elle répond: «J’ai vécu, monsieur. » L’auteur nous offre ici un testament joyeux où vivants, morts et anges se côtoient.

Marchands de Caoutchouc est lue avec brio par Christine Murillo et Jean Benguigui. Ils avaient créé la pièce dans la mise en scène de Jacquet Nichet. Ambivalence et  complexité des personnages leviniens, pris dans leurs contradictions entre égoïsme, générosité, tendresse et cruauté: «Quelle est grande, la petitesse humaine! » disait l’auteur. La performance des comédiens est aussi un hommage à leur metteur en scène, récemment décédé (voir Le Théâtre du Blog).  On voit dans une vidéo, le fondateur du théâtre de l’Aquarium, alors directeur du Théâtre de Treize vents à Montpellier, évoquer la modestie exemplaire du dramaturge quand il était venu voir cette mise en scène. Jacques Nichet nous raconte aussi la genèse du spectacle qui, en 1994, faisait découvrir Hanock Levin en France. Il présidait la Maison Antoine Vitez, association de traducteurs de théâtre, grâce à laquelle nombre de pièces étrangères nous sont parvenues. Il connut ainsi Marchands de Caoutchouc et demanda à Laurence Sendrowicz de la traduire… Depuis une trentaine de pièces ont été traduites, publiées* et ont fait l’objet de quelque quatre-vingt dix créations dans le monde francophone **…

 Mireille Davidovici

 Soirée du 7 octobre, au Théâtre de la Ville-Espace Cardin, 1 avenue Gabriel Paris  (VIII ème).

 *Les pièces d’Hanock Levin sont publiées aux Éditions Théâtrales. T. : 01 56 93 36 70.

** Prochaine création : On s’en va, d’après Sur les valises, comédie en huit enterrements, mise en scène de Krzysztof Warlikowski (en polonais sur-titré), du 13 au 16 novembre au Théâtre National de Chaillot.

Rêves d’Occident de Jean-Marie Piemme, mise en scène Jean Boillot

Rêves d’Occident de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Jean Boillot

 

Crédit photo : Arthur Pequin

Crédit photo : Arthur Pequin

Une pièce inspirée de La Tempête de Shakespeare par cet écrivain associé au NEST-Centre Dramatique National Transfrontalier de Thionville-Grand Est, avec six acteurs et un ensemble musical. Une première version en avait été donnée à Thionville il y a quelques mois (voir Le Théâtre du Blog). Ici la magie de l’enfance et ses manipulateurs du célèbre auteur ont disparu de l’imaginaire fantastique, remplacée par l’idéologie du Progrès qui prétend dominer la Nature et «augmenter» l’Homme par le savoir et la technique : choisir la couleur des yeux de son enfant, lui accorder telle ou telle aptitude physique…

Cette pièce tragi-comique est une sorte de conte théâtral et musical autour du rêve prométhéen de l’Occident.  Jusqu’où peut-on aller dans la maîtrise du monde sans qu’il se retourne contre soi ? Métamorphose des rapports Nord-Sud, permanence des relations bousculées entre parents et enfants qui veulent s’émanciper : le spectacle condense un progrès de cinq siècles, depuis les premières dissections jusqu’à l’homme augmenté.

 Prospero, homme de savoir et de pouvoir, a fui son duché de Milan: ses recherches sur les secrets de la Vie avaient monté l’Eglise et le peuple contre lui. Mais il veut réaliser pas son rêve: édifier une grande ville, modèle de progrès collectif. Un souvenir récent  quand la création de «villes nouvelles» à l’écart de la capitale était vue comme l’invention ultime d’une modernité épanouie. Prospero, avec son île de Prosperia, s’inspire de la cité idéale de la Renaissance. Un personnage emblématique interprété avec brio par Régis Laroche qui joue aussi son frère ennemi Antonio, usurpateur du pouvoir, fantôme de sa conscience. A ses côtés, mais de plus en plus distant, Ariel, le précepteur de Miranda, la fille de Prospero et le bouffon du roi, incarné avec une verve joyeuse par Philippe Lardaud, entre mélancolie du philosophe et art du clown.

 Cyrielle Rayet, princesse volontaire et vindicative,  passe de l’enfant soumise à la jeune fille rebelle qui sait ce qu’elle veut et ne veut pas. Sycorax (Isabelle Ronayette, ludique) est la shaman de l’île. Compagne de Prospero, cette amoureuse prendra trop tard conscience de la nuisance du pouvoir chez son amant et savant. Caliban (Axel Mandron) est le fils de Sycorax et incarne la résistance à la tyrannie royale. Et Xénia (Nikita Faulon) est une naufragée glamour tout droit sortie d’une manga, une héritière associée  à Prospero qui rêve elle aussi d’un centre de recherche pour créer l’éternité. Mais le savoir provoque un sentiment de pouvoir auquel l’autre/l’adversaire résiste. Mais Prospero ne maîtrise ni ses connaissances ni son équilibre mental et finira sa vie seul : son fils adoptif, sa fille et son épouse auront plié bagages…

 Pour l’accompagnement épique de ce conte théâtral et musical, Jonathan Pontier a comosé une musique fondée sur un « instrumentarium » autour du bois et du métal, avec un jeu de voix entre parlé et chanté,  chuchotis et déclamations. Mathilde Dambricourt et Lucie Delmas, musiciennes aux jolis costumes de Pauline Pô, officient à vue dans la fosse, se répondant de cour à jardin et vice-versa. Et Géraldine Keller qui incarne Liane, une soubrette au parler franc et populaire belge, est un personnage comique  mais aussi  une chanteuse lyrique de grand talent.

 Laurence Villerot  a imaginé des  perspectives à l’intérieur d’un théâtre à l’italienne réinventé, avec un manteau d’Arlequin cerné par des fragments de lambris. Et en fond de scène, il y a  des images vidéo réalisées par Emilie Salquèbre et Olivier Irthum. Une forme hétéroclite revendiquée, métaphore signifiante d’un monde qui s’en va à vau-l’eau. Dans une société sous vidéo-surveillance, sur des écrans on voit la rue où, la nuit, se fomentent des rébellions tout près des maisons. Et Prospero errer en Roi Lear atteint de folie, sur une lande désolée.

Une épopée contemporaine avec son lot de péripéties et de rencontres humaines, entre folie des grandeurs, jalousie, rivalité pour le pouvoir, déni des sentiments et solitude extrême pour une fin de parcours existentiel. Ce spectacle composite et un peu long, gagnerait sans doute en rythme et serait plus convaincant s’il était resserré… Mais c’est un juste miroir politique de ce qui menace la planète et donc l’homme interprété par d’excellents comédiens et musiciens.

 Véronique Hotte

Jusqu’au 26 octobre, Théâtre de la Cité Internationale,  17 boulevard Jourdan, Paris (XIII ème). T. :  01 43 13 50 60.

Imposture posthume écriture et mise en scène de Joël Maillard

Imposture posthume écriture et mise en scène de Joël Maillard

 

Photo Gregory Batardon

Photo Gregory Batardon

Le théâtre s’emparera peut-être un jour des effets de l’intelligence artificielle sur nos comportements mais en attendant, suivons cet auteur et metteur en scène suisse qui interprète lui-même cette exploration. Ludique, malicieux, plus renseigné qu’il ne le laisse entendre, son personnage « Joël Maillard » affirme, de façon hésitante et délicieusement irritante, qu’il est âgé de cent-vingt-et un ans (nous sommes en 2099!) et que son cerveau, bien conservé grâce à la médecine régénérative, lui permet d’envisager une agonie sous l’accompagnement bienveillant d’un robot.

A cette date en effet, un effondrement technologique global a englouti toute possibilité de communiquer (le papier n’existe plus depuis longtemps et le dernier journal papier est paru le 26 juin 2049). Il grave donc ses derniers souvenirs sur un morceau de plastique (matière devenue elle-même totalement archaïque)  à l’attention des générations futures.

Avec ce Je me souviens, nous partons en voyage : il a connu « la fin des années 10″, avec la conscience de la toute prochaine catastrophe écologique et l’apparition d’une «nouvelle forme de suicide par le bronzage». Puis de « l’arrivée des nano-processeurs semi-organiques », et enfin de l’avènement du « Centre d’observation des maturités augmentées ».

A mi-chemin entre une séance de métempsychose et un montage littéraire en direct à partir de souvenirs, lectures et expériences, « Joël Maillard » nous accompagne au pays des limites : la fin de son existence, toute spéculative qu’il l’envisage, lui permet un lucide retour sur les étapes de la dématérialisation de la vie quotidienne au XXIème siècle. Disparition préventive des vaches, extinction globale de nos cousins primates, apparition des androïdes : « On ne les a pas vu venir ! ». Tout cela pour finir dans un « immense conflit de voisinage inter-espèces ».  Avec ce brouillage en perpétuel déséquilibre, entre science-fiction, alerte écologique, création auto-fictionnelle et doux délire poétique, Joël Maillard parle du futur comme si on y était…  Sauf qu’on n’aimerait pas trop que cela se passe comme ça !

 L’acteur utilise son grand corps un peu dégingandé, sa calvitie naissante et son timbre de voix incertain mais sans affects, pour construire une figure dansante, narrative et pourtant sans cesse interrompue par des apparitions/disparitions. Au fil du récit, surgissent des considérations agronomiques : « C’est le blé qui a domestiqué l’homme, et non l’inverse » mais aussi des portes ouvertes à l’uchronie et des allers-retours entre passé, présent et futur auxquels on se laisse aller avec un plaisir non dissimulé.

 Son non-jeu, tout décalage et sous-entendus, s’inscrit dans un espace très travaillé : la création sonore de Charlie Bernath et Louis Jucker, la scénographie de Christian Bovey et les lumières de Gaël Chapuis contribuent au léger surréalisme qui emporte l’acteur et le public dans un même voyage. On pourrait parler de théâtre-catastrophe  comme de fantaisie spatio-temporelle.  Mais ce  dilettantisme de façade vrille nos consciences avec d’autant plus de douleur que nous rions de ses permanents décalages. Légèrement clownesque (car toujours sérieux et doué d’une idiotie supposée), « Joël Maillard » s’incarne en différentes figures : parfois l’auteur (lorsqu’il prend la parole en direct, rallumant l’éclairage de la salle et s’adressant aux spectateurs par des incises délirantes), parfois l’acteur (lorsqu’il casse le propos avec un petit pas décalé),  ou le paléontologue (en professeur Nimbus qui cherche à découvrir le sens des fragments contenus sur le morceau de plastique). Parfois, il n’est rien d’autre qu’une apparition, un homme en déséquilibre, aperçu dans le brouillard du temps.

 Imposture posthume, consacré à l’intelligence artificielle, à la numérisation de nos vies et à l’affaiblissement de l’humain dans les décisions qui régissent la planète, est un beau moment de drôlerie divagante, pourtant construit sans l’apport d’aucun autre moyen technique que ceux du théâtre. Un régal.

 Marie-Agnès Sevestre

 Jusqu’au 15 octobre, Centre Culturel Suisse, 32-38 rue des Francs-Bourgeois, Paris (III ème).

 Les 22 et 23 novembre, La Passerelle-Scène nationale de Gap.

Hommage à Jacques Nichet

JACQUES NICHETHommage à Jacques Nichet

Le grand metteur en scène a disparu en août denier à Béziers ( voir Le Théâtre du Blog) .
Un hommage lui sera rendu ce dimanche 13 octobre au Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes.
Au programme: de 15 h au 17 h: Hommage suivi d’un verre amical. Et à 18 h, Thierry Bosc interprètera Compagnie de Samuel Beckett que mit en scène Jacques Nichet. Ce fut son dernier travail.

Ph. du V.

Confirmer votre présence ( nombre de places limité)  à :hommagejnichet@gmail.com

 

Uneo uplusi eurstagé dies,mise en scène de Gwenaël Morin

©Pierre Grosbois

©Pierre Grosbois

Talents A.D.A.M.I. : Paroles d’acteurs

 Uneo uplusi eurstagé dies mise en scène de Gwenaël Morin

 Mettre en scène dix acteurs de moins de trente ans: une commande passée chaque année par l’A.D.A.M.I. Gwenaël Morin y répond selon son approche personnelle du théâtre: «Le théâtre n’est pas un média, c’est une expérience du monde qui passe par cette chose élémentaire: parler, danser, chanter.» Comme aux acteurs de sa compagnie, il a demandé aux jeunes gens sortis depuis peu d’une école de théâtre mais déjà expérimentés, de revenir à ces fondamentaux et de «se défaire de leur ego ». Cette mise à nu a été pour eux une expérience radicale et porte ses fruits. Ils nous livrent trois pièces d’un heure avec trois morts,  tirées de tragédies de Sophocle: Ajax, Héraklès d’après Les Trachiniennes et Antigone soit: une ou plusieurs tragédies, si l’on veut bien déchiffrer le titre.

 Dans Ajax, trois comédiens se partagent les rôles principaux comme autrefois chez Sophocle, accompagnés par un chœur de sept personnes sous la conduite d’un choryphée (Sophia Negri). La distribution a été tirée au sort mais avant cet été pour laisser le temps d’apprendre leurs rôles aux comédiens sélectionnés parmi cinq cent cinquante candidats… La logique des entrées et sorties veut que Teddy Bogaert joue Ajax et son frère; Diego Mestanza : Ulysse et l’épouse d’Ajax ; Lola Felouzis, elle, interprète Ménélas, Agamemnon et Athéna. « Je n’aurai jamais eu l’occasion, dit-elle, de jouer ces personnages masculins et j’ai beaucoup appris.» Pour équilibrer la distribution, elle figurera dans le chœur des autres pièces, où chaque choreute d’Ajax interprétera, à son tour, un des protagonistes.

 «Le théâtre qui délivrerait un message est une décadence, dit Gwenaël Morin. » (…) « Je veux transmettre une capacité d’engagement, une détermination, une forme de courage à douter et à faire du théâtre avec ce qui reste, une fois qu’on a tout brûlé.» Et il compte donc sur l’énergie des interprètes et du texte comme pour ses précédents spectacles. Technique éprouvée avec les Molière de Vitez et les pièces de Shakespeare qu’il a montées en rafale, au “théâtre permanent“ du Point du jour, à Lyon, qu’il dirigea de 2013 à 2019 (voir Le Théâtre du Blog ).

Ici, la traduction d’Irène Bonnaud va droit au but mais conserve un peu de la poétique grecque à laquelle les comédiens ne s’attardent pas. Ils restent dans l’action et lancent leurs répliques avec vigueur et une diction parfaite. Le chœur, toujours mobile, rythme les différentes séquences, au son d’un tambour et d’une flûte. Sur le plateau nu aucun accessoire, et pas de costumes pour les acteurs: les paroles prennent alors tout leur relief. Dépouillée d’une gestuelle inutile, engagée à jouer seulement ce qui est écrit, sans aucun sous-entendu dramaturgique, la troupe éphémère d’Ajax se montre d’une efficacité rare. On peut apprécier l’énergie de chacun dans ce bel exercice collectif. On aimerait que l’aventure se poursuive au-delà des deux représentations prévues pour chaque spectacle.

 Mireille Davidovici

Festival d’automne: jusqu’au 12 octobre, Atelier de Paris, Cartoucherie de Vincennes, rue du Champ de manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne). T. 01 41 74 17 07.

 

 

Villa Dolorosa de Rebekka Kricheldorf, mise en scène de Pierre Cuq

Villa Dolorosa de Rebekka Kricheldorf, traduction de Leila-Claire Rabih et Frank Weigand, mise en scène de Pierre Cuq

 

Crédit photo : Olivier Allard.

Crédit photo : Olivier Allard.

Ce spectacle a  reçu cette année le prix du jury Théâtre 13/Jeunes metteurs en scène. Dans cette pièce de l’auteure allemande, une adaptation tendance bobo contemporaine des Trois Sœurs d’Anton Tchekhov, Macha exprime librement ses états d’âme : « Se lever, se laver, vivre, se laver, dormir, se lever, vivre, se laver, dormir, se lever, se laver, vivre, se laver, dormir, misère, Je crois que je vais me foutre en l’air. » Ennui, morosité, lassitude et monotonie des jours… Le temps de la représentation, sa sœur Irina fêtera ses anniversaires de vingt-huit, vingt-neuf  et trente ans, avec à chaque fois, le même désenchantement. Quant à ses autres sœurs,  Macha est toujours assise sur un fauteuil malgré son jeune âge et fuit son mari. Et Olga, enseignante et directrice de lycée, critique l’état du monde et elle est la seule qui ait un salaire. Souvent, dit-elle, elle aurait préféré épouser un dentiste et être ainsi une bourgeoise insouciante et consommatrice. Mais elle accomplit corps et âme sa mission pédagogique, ce à quoi ses sœurs ne prétendent pas.

Et il lui arrive de penser tout bas, alors qu’elle affronte une classe médiocre, ce qu’elle aimerait faire savoir à tel ou tel élève : «Aucun avenir ne t’attend qui serait meilleur que le présent, mieux vaut quitter cette planète dès maintenant, ça t’évitera de tourner à vide pendant des milliers d’heures… Mais tu n’as pas le droit de faire ça, tu es la personne référente qui doit transmettre des valeurs positives … » Irina, éternelle étudiante, passe,elle,  d’une recherche doctorale à une autre mais sans l’accomplir jamais, restant elle aussi oisive dans  la maison familiale désœuvrée. Andreï accompagne à distance ses trois sœurs. Cet écrivain en herbe peu probant est employé au service culturel de la mairie de cette bourgade allemande. Sa femme, Janine cultive un quant-à-soi qui ne  convient guère à ces trois sœurs  qui ont le sentiment d’appartenir à une classe sociale supérieure et ont des prétentions morales, culturelles, littéraires et musicales, étrangères à cette intruse. Georg, l’ami  d’Andreï, est amoureux de Macha qui l’aime aussi mais est écartelé entre son épouse qui veut se suicider et son envie à lui, de changer de vie.

 Juste reconnaissance d’un petit monde, le nôtre… avec zoom avant sur les jeunes générations montantes qui ont envie de vivre mais qui ont la sensation collective qu’on leur coupe l’herbe sous le pied. Rancœur et amertume, ils se dégagent de toute responsabilité individuelle quant au chaos social et à l’ordre du monde actuel. Ils parlent, maîtres d’une parole qu’ils dominent avec nonchalance. Sûrs de leur pouvoir ils se refusent pourtant à toute action efficace et sont velléitaires…

 La mise en scène de Pierre Cuq est enlevée et sûre. Pauline Belle, Cantor Bourdeaux, Olivia Chatain (en alternance avec Pauline Tricot), Sophie Engel, Grégoire Lagrange, Aurore Rodenbour sont magnifiques d’énergie et jouent aussi très bien le désenchantement  de leurs personnages. Face public, ils assènent leurs vérités et leurs certitudes, prenant chacun à témoin, en incarnant une volonté paradoxale d’en découdre, malgré les paroles et regards désespérés de leurs personnages. Toniques, ils ont une résistance, une vision du monde qu’ils rendent systématiquement négative avec un certain cynisme Avec ironie  et fierté, ils se sentent aptes à commenter eux-mêmes, l’effondrement de leurs convictions.

Humour et situations cocasses participent de cette mise en scène dynamique et les acteurs ont plaisir à rire des autres et d’eux-mêmes. Avec des expressions éloquentes, grimaces, attitudes codées, ces personnages contemporains obéissent encore à des règles intériorisées et à des réflexes de classe et de génération. Les spectateurs  sourient… en reconnaissant bien les travers de chacun et d’eux-mêmes.

Véronique Hotte

Théâtre 13/Scène, 30 rue du Chevaleret, Paris (XIII ème) jusqu’au 20 octobre. T. : 01 45 88 62 22.

 Le texte de la pièce est publié aux éditions Actes-Sud.

Entretien avec Hiroko Takai

Entretien avec Hiroko Takai

photo de répétition : Aya Soejema

photo de répétition : Aya Soejema

Cette auteure et metteuse en scène née à Tokyo a été comédienne de la compagnie Seinendan d’Oriza Hirata (voir Le Théâtre du Blog) et a participé à la création de la pièce Tokyo notes en 1994. L’année suivante, elle fonda la compagnie Tokyo Tambourine. En 2007, elle écrit  une  trilogie Fabrica, premier spectacle créé par le réalisateur de films Katsuyuki Motohiro. Elle écrit  aussi des scénarios de films et de séries télévisées. Et en 2011, elle a créé au Japon Un homme en faillite de David Lescot.
Pour la série de spectacles
Wa no wa  qu’elle a lancés il y a quatre ans, elle veut réaliser la fusion inédite de la cérémonie du thé avec le théâtre.

 -Vous êtes une des rares femmes metteuses en scène  au Japon. Pourquoi avez-vous voulu porter à la scène cette fameuse cérémonie, quand vous écrivez puis montez Avec gratitude, je me délecte de votre thé (お点前ちょうだいいたします) (en japonais sur titré en français).

-Dans cette pièce, j’ai voulu faire vivre cette cérémonie du thé, jusqu’au moment où le bol de thé vert (matcha) est servi à l’invitée. Et faire pénétrer le public dans les coulisses de cet art codifié et l’initier à sa philosophie . Sur le thème du cinquième anniversaire de la disparition d’un maître, ses disciples organisent une cérémonie du thé à laquelle est conviée sa fille… Y sont aussi évoqués des thèmes comme la transmission d’un savoir, les relations parfois difficiles entre les gens…

En général, les cérémonies sont conçues pour très peu de participants;  Et il  y a des gestes recommandés et d’autres à éviter dans la salle. L’art de le préparer est fondé sur un certain nombre de rites: comment chauffer les braises, (mais ici ce sera évidemment une bouilloire électrique), comment mettre le thé vert en poudre (matcha) dans le bol, comment verser l’eau, etc. A la Maison de la Culture du Japon, la jauge sera un peu plus importante mais ne dépassera pas cent personnes. Dans une scénographie bi-frontale avec un plateau en bois, j’ai voulu unir l’art du théâtre et ce cérémonial, alors qu’au Japon, les gens de théâtre ne vont pas à ces cérémonies et réciproquement.

 - Quelles sont les relations  entre l’art du thé et le boudhisme zen?

 -Il y a dans les maisons de thé, un certain nombre de rouleaux suspendus avec des mots zen comme cette phrase: « voulez-vous boire un thé ». Avec ce spectacle, il ne s’agit pas de faire découvrir au public l’art du thé mais de surtout mettre en scène l’attention qu’on peut porter aux autres.

- Quels sont les objets et accessoires que vous utilisez sur la scène?

– Ce ne sont pas des accessoires du théâtre mais des objets que j’utilise dans ma pratique quotidienne. Et on utilise un bol fait à la main (et non tourné) par Akihiro Nikaido* donc plus luxueux. Et pas d’eau ordinaire du robinet mais de la Volvic. Avec le chasen (fouet en bambou) pour mélanger l’eau et le thé vert, le chashaku (cuillère en bambou pour doser le thé) et le chawan. Il y a souvent un wagashi, une petite pâtisserie. La cérémonie se déroule en plusieurs étapes. Le maître de thé commence par saluer ses invités, puis place les différents ustensiles autour de lui et on sert chacun un par un. Le maître nettoie d’abord le bol à l’eau claire, puis met deux cuillères de poudre matcha dans le bol, ajoute l’eau chaude et le bat avec le « chasen », un fouet en bambou pour que le thé soit onctueux. Mais il y a des interdits comme les fleurs à épines, les odeurs fortes… Et au cours d’une cérémonie, on ne se vante pas, on ne se met pas en valeur et et on ne dit jamais du mal des autres. Il est aussi interdit de marcher sur les bords du tatami. Et quand on prend un cours de cérémonie du thé, on quitte ses chaussures, ses chaussettes de ville et on enfile d’autres. Dans un souci de pureté. Et on met un éventail devant soi pour témoigner du respect aux  autres.

Il y a un terme philosophique que j’aime beaucoup le wa-ke-saiku. Soit wa: homme, ke: respect, se: pureté, saku: calme inébranlable. Après le spectacle de cinquante minutes, nous offrons au public de petits gâteaux faits par Takanori Murata, un maître pâtissier japonais installé à Paris.

-Vous êtes déjà venue plusieurs fois en France.Trouvez-vous  curieux certains usages culinaires  ou certains  aliments?

-Non j’aime bien votre la cuisine française et rien ne me parait, disons bizarre mais simplement je n’aime pas que le pain soit placées à même la table et non sur une serviette ou dans une corbeille…

Philippe du Vignal

(Remerciements  à Aya Soejima pour sa traduction)

Maison de la Culture du Japon, Quai Branly, Paris (XV ème). www.mcjp.fr.
Le 9 octobre à 20 h, le 10 octobre à 18 h et à 21 h ; le 11 octobre à 18 h et à 21 h ; le 12 octobre à 16 h et 19 h.
Rencontre avec Hiroko Takai à la suite des représentations des 10 et 11 octobre à 21 h.

Jusqu’au 12 octobre, exposition des Poteries d’Akihiro Nikaido, Galerie 1to7, 11 rue des Grands-Augustins, Paris (VI ème) du mardi au vendredi de 13 h à 19 h  et le samedi de 11 h à 19 h.

 

 

Jungle book, d’après Le Livre de la Jungle de Rudyard Kipling, mise en scène de Robert Wilson

© Lucie Jansch

© Lucie Jansch

Jungle book, d’après Le Livre de la Jungle de Rudyard Kipling, version de François Regnault, musique de Cocorosie et mise en scène de Robert Wilson

 Devant un rideau vert, une enseigne JUNGLE  en grandes lettres de couleur qui clignote comme celles des titres de spectacles à Broadway. Puis le rideau s’ouvre: «Sans doute un spectacle tout public, dit Robert Wilson, même si pour moi une grande œuvre se suffit à elle-même et peut tout autant être appréciée par un enfant que par une personne âgée, par quelqu’un qui n’est pas allé à l’école et par quelqu’un qui a fait des études supérieures. »

Bon, mais cela reste à voir et il ne faut jamais, dit un vieux proverbe cantalien, vendre la peau de l’ours…  Ou de la panthère qui va arriver sur scène.  Là-dessus, une narratrice dit quelques mots convenus comme dans un show à l’américaine: « Good evening ! Welcome to The Jungle book, I hope you will enjoy the show. » Le ton est donné, même si les jeunes acteurs très bien choisis sont français, la plupart des chansons et des dialogues sont en anglais. Tant pis pour les non-anglophones et tant pis aussi si la fable ou disons le scénario, en est du coup singulièrement obscurci. Comprenne qui pourra et cela semble importer peu au grand Bob qui aime la langue française mais de loin et qui ne la parle jamais.. Puis entreront les personnages du célèbre livre dont le petit enfant  Mowgli adopté par les loups et qui tuera son ennemi le tigre Shere Khan, Le Singe , la mère Louve, le Père Loup et l’ours Baloo.

Le grand créateur américain a toujours eu, depuis son célébrissime Regard du Sourd qui a nous avait émerveillé au festival de Nancy et qui a révolutionné le théâtre contemporain, un rapport privilégié avec les animaux. Et Jungle Book  est, dit-il, «dans la mouvance»  de ses précédents spectacles comme Peter Pan ou Winging Rocks  avec un enfant à la recherche de son père ou de sa mère comme Mowgli. Les animaux dansent tous ensemble et très souvent, ou plutôt s’animent en rythme dans un semblant de chorégraphie assez redoutable et indigne de lui. Au moins, le spectacle aura-t-il été une formidable école pour les jeunes interprètes sévèrement choisis et qui ont chacun une belle personnalité.

Sans doute y-a-t-il de belles images mais un peu faciles en ombres chinoises sur fond lumineux bleu ou rose pâle qui change en une seconde à peine, de façon à transformer radicalement l’espace. Des effets que Bob Wilson nous ressert, quelque soit la pièce, depuis quelque quinze ans! Comme il est d’une rare exigence et qu’il a d’excellents collaborateurs  pour la lumière comme pour l’architecture sonore du spectacle, c’est toujours d’une rare virtuosité. Mais, de la fable, que nenni! Et l’ensemble qui n’a même pas les qualités d’une bonne comédie musicale, reste froid, pour ne pas dire glacé comme un beau livre d’images… et sans aucune âme.
 Il y a aussi quelques accessoires comme ces poteaux d’électricité qui rappellent ceux de son merveilleux Einstein on the beach ou comme un fauteuil à bascule, ou ces beaux graphismes signé de lui (photo ci-dessus) mais il semble s’être fait plaisir et bien loin du Livre de la Jungle. Mais on se demande bien aussi ce que viennent faire là pendant quelques minutes seulement un étalage de carcasses noires d’anciens postes de télévision en fond de scène que des assistants viennent installer pour quelques minutes…

Heureusement, reste quand même dans tout ce fatras sans grand intérêt et sans dramaturgie efficace, l’étonnante musique écrite par Bianca et Sierra Casady du groupe Cocorosie. D’une rare drôlerie mais envahissante mais en ce soir de première, elle  couvrait le texte… En fait, tout se passe comme si Robert Wilson s’était contenté de superviser un travail. On reconnaît tout de suite sa patte aussi géniale qu’inimitable: occupation de l’espace par les acteurs lumières, scénographie, design sonore mais il manque la chair qui faisait toute la saveur de ses grands spectacles et dont celui-ci ne semble être, malgré encore une fois une rare virtuosité, qu’une bien pâle copie.

« Tout ce que je sais, dit Bob Wilson, c’est qu’il ne faut pas faire de théâtre déprimant. » Pari raté, le compte n’y est pas du tout et le public a mollement applaudi ce spectacle de soixante quinze minutes seulement mais qui parait long, sauf à quelques rares moments et qui n’arrive jamais à décoller. Très auto-académique et donc décevant, et jamais à la hauteur des superbes réalisations que Bob Wilson nous a offerts. Dommage ! Il y a ici la marque Wilson mais pas le contenu. On vous aura prévenu. Alors y aller? Pour voir ces jeunes comédiens et la musique de Cocorosie mais qu’on peut entendre chez soi… A vous de voir mais on ne vous conseille donc pas trop le déplacement.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville au Treizième Art, Place d’Italie, Paris (XIII ème) jusqu’au 8 novembre.

Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence, du 17 au 22 décembre.
Comédie de Clermont-Ferrand, du 22 au 24 janvier.
De Singel, Anvers, du 7 au 9 février. 
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