L’Amant d’Harold Pinter, traduction d’Eic Kahane, mise en scène de Thierry Harcourt

L’Amant d’Harold Pinter, mise en scène de Thierry Harcourt

Le dramaturge  britannique (1935-2008) avait écrit cette pièce en 62 pour la télévision. Puis elle a été créée à l’Art Theatres à Londres l’année suivante. Nous nous souvenons -mais mal- l’avoir vue au théâtre Hébertot à Paris en 65 dans une brillante mise en scène de Claude Régy.
Comme chaque matin, Richard part travailler dans une entreprise de la City et laisse Sarah, sa femme dans leur maison en banlieue. Un couple heureux et sans histoires, marié depuis dix ans. Pourtant, avant de partir, il lui demande assez curieusement: «Ton amant vient cet après-midi? Et elle répond à l’aise: « Oui. Comme d’habitude. » Et elle lui demande aussi à quelle heure, il rentrera… Sous-entendu: pas la peine que tu me  trouves faisant l’amour avec mon amant.
Le matin, on sonne à la porte: c’est le livreur de lait qui se rapproche d’elle, sans qu’elle ne dise rien. Et dans l’après-midi, arrivera l’amant de Sarah. En fait, son mari joue l’amant et elle, une jeune pute en courte robe noire. Un jeu dangereux où le couple semble pourtant trouver son compte: cela le change de la vie bourgeoise où il est enfermé.
Le whisky aidant… il y a comme un savoureux parfum d’interdit à ces rencontres. Mais Richard voudrait mettre fin à cette prétendue liaison cachée. Sarah, elle, se verrait bien continuer à vivre ces après-midi insolites.

 

© Emilie Brouchon

© Emilie Brouchon

La Collection et L’Amant, des pièces aux  dialogues ciselés avec un cocktail de non-dit, de vrai/faux, de franchise/mensonge, érotisme/perversité mais aussi parfois de véritable tendresse, ont été un tsunami et feront vite d’Harold Pinter, un auteur célèbre en Europe. Mais cette pièce est difficile à mettre en scène.  Créée au Théâtre du Chêne noir à Avignon en juillet dernier, elle est ici reprise avec Pierre Rochefort qui joue ici le rôle tenu à la création par son père, Jean. Sarah Biasini, celui de Delphine Seyrig et Hugo Jasienski, celui de Bernard Fresson.
Mais le résultat n’est pas à la hauteur. D’abord, il y a un mauvais rapport entre ce plateau trop haut et la salle trop large et plate. Et on ne comprend pas comment on a pu concevoir une scénographie comme celle-ci, avec un gros pouf rond et une table ronde nappée d’un tissu façon années soixante d’une rare laideur, reprenant les sinusoïdes colorées du mur percé d’une fenêtre ronde: cela fait quand même beaucoup de ronds!
Et ces meubles encombrants gênent la circulation des acteurs. Sarah Biasini a une belle présence mais Pierre Rochefort n’est vraiment pas à l’aise dans ce rôle difficile qui ne lui convient pas. Et il y a des intermèdes musicaux qui, même courts, freinent le rythme. L’ensemble ne fonctionne pas bien, malgré quelques bons moments au début et l’ennui guette.
Nous avons connu Thierry Harcourt mieux inspiré, entre autres, avec ces remarquables Liaisons dangereuses d’après Choderlos de Laclos (voir Le Théâtre du Blog). Dommage, Harold Pinter mérite autre chose que cette direction d’acteurs approximative et quand on relit L’Amant, soixante-trois ans après sa création, le texte garde toute sa force. Ce n’est pas si fréquent dans le théâtre contemporain… 

Philippe du Vignal

 Jusqu’au 4 juillet, Théâtre de Paris, 15 rue Blanche, Paris (IX ème). T. :  01 86 47 72 49.


Archive de l'auteur

Antigone de Sophocle, avec de chœurs de Michel Vinaver, adaptation et mise en scène de Matthieu Marie

Antigone de Sophocle, avec de chœurs de Michel Vinaver, adaptation et mise en scène de Matthieu Marie

 Est-elle encore le rêve des apprenties-comédiennes, les brunes? Les blondes se verraient plus en Ophélie dans son bain de fleurs ? Parce que la pièce porte son nom, on fait d’elle, seule contre tous, l innocence sacrifiée, le drapeau de la révolte … La force d’Antigone, un nom mythique: plus que cette héroïne presque enfant, elle reste une énigme. La vie lui est interdite, avec son fiancé, elle partagera seulement la mort. Et la mort, elle ne la connaît que trop. Père, mère, frère, elle aime, respecte ses morts et  sait, elle , née de cette tragédie, qu’ils ont fait la terre où marchent les vivants et leur histoire.  Ils ont aussi droit à la partager un peu. Antigone, passeuse des deux mondes, sait cela, le comprend et va ensevelir pieusement son frère maudit. Ne pas oublier ses morts: un  devoir difficile à entendre pour notre société qui montre ses guerres et cache ses morts.

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Le  metteur en scène donne ici toute sa place à l’autre moitié de la tragédie: celle de Créon, le tyran. Le mot, pour les Grecs de l’Antiquité, signifiait celui qui dirige une cité, sans être roi, ni pour cela être un despote. Créon, l’oncle d’Antigone, épargné par la malédiction (à première vue, mais attention à la seconde vue de Tirésias, le devin aveugle) . Ce bon dirigeant sérieux sait ce qu’il faut faire politiquement : « punir » le cadavre du traître à la patrie, en le laissant sans sépulture. Il le proclame dans un édit, donc avec la force de l’écrit:  Matthieu Marie l’évoque en l’installant assis à) un modeste bureau, plutôt que sur un trône.
Mais voilà :  il est facile de glisser vers le despotisme et le peuple rappelle à son chef qu’il n’est pas nécessairement porteur de la Vérité. Le peuple, ici le chœur, repensé par Michel Vinaver, s’interroge : et si cette fille venue « apporter l’amour et non la haine » avait raison, face au masculinisme de Créon ? « On ne dira pas que j’ai cédé devant une femme ! »£ Il pourrait ajouter « une gamine ». Mots outrecuidants,  imprudents. Mais le peuple, témoin de ces vengeances royales, uni dans sa diversité, se pose une vraie question : et si le pouvoir du chef était remis en question ? Pas renversé, pas bouleversé, juste remis en questions, dans un dialogue démocratique ?


En général, mettre en scène Antigone, c’est l’éclairer, aux deux sens du terme. Ici, les lumières faiblissent parfois. Dommage! Et pourtant, c’est une vraie révélation, paradoxale: une réalisation ne voit pas tout d’un texte. Celle-ci s’essaie et recommence, se démonte comme un puzzle dont les pièces ne s’emboiteraient pas tout à fait. Ce n’est pas un « moins » pour la lecture de Sophocle, mais un « plus » : la place est faite à diverses voies et voix, sans que l’on perde le fil de l’histoire. L’humain, le  commun  apparaît dans  sa contradiction.

 Dans la toujours belle et sévère salle du Théâtre de l’Epée de bois, les images sont faites de la nudité des pierres et de la présence des vivants: les acteurs. Un piano délabré (inspiré des premières images de la guerre en Ukraine ?), une carriole de récupération pour amener Tirésias : vision d’un monde appauvri, à la fin d’une guerre, d’un groupe r, femmes et hommes rescapés, n’aspirant qu’à la paix mais refusant de sacrifier la justice. Et si la petite avait raison ? Et si le chef devenait despote ? Et si cela ne plaisait pas aux dieux ? Vox populi… L’opinion se forge et finit par avoir son mot à dire. Savoir, ensuite, si le mot est juste…
Une habitude fréquente et regrettable, ne pas indiquer le nom des acteurs qui jouent les rôles. Donc, voici les humains qui nous représentent : Sabianka Becsik, Marc Berman, Stephen Butel, Valentine Catzéflis, Mahdokht Karampour, Elâ Nuroglu, Matthieu Marie, Thibault Saint-Louis, Mathild Schaller, Stéphane Valensi, Jonas Vitaud. Pour cette pièce, cela correspond aussi à une dramaturgie collective…

Christine Friedel 

Le spectacle a été joué du 21 mai au 7 juin, au Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre, Vincennes ( Val-de-Marne). Métro: Château de Vincennes+ navette  gratuite.

 

 

 

Illusions d’Ivan Viripaev, mise en scène Yordan Goldwater

Illusions d’Ivan Viripaev, mise en scène de Yordan Goldwaser


Le bonheur, un rêve: cinquante-quatre ans de fidélité conjugale sans un accroc et pour finir un long dernier soupir avec une déclaration d’amour à l’autre. Dennis, le premier, par la voix d’une jeune comédienne, édifie la pure et haute tour de son amour pour, avec, de, en, Sandra. Et réciproquement. N’y a-t-il d’amour que réciproque? Là est la question, la petite pierre de trop qui fait s’effondrer l’édifice. Une pierre dans l’eau, qui fait des cercles infinis de doutes et renversements, une pierre dans le jardin des romantiques idéalistes.

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On reconstruit la tour qui s’écroule à nouveau, mais apparemment et avec tous ses tourments, l’amour subsiste, renaît, distribué de toutes les façons possibles: ils ne sont pas un couple, mais deux aux amours interchangeables, n’est-ce pas, Margaret et Albert ? Donc, chacun à son tour produit sa vérité qui n’en est pas une, mais une petite pièce de l’édifice, un instant qui déséquilibre tout, une plaisanterie, à égalité avec un coup de couteau dans le cœur… Enfin, n’exagérons rien, un coup d’épingle dans un ballon. Quoique…

Pas d’inquiétude : aussi bien Ivan Viriapev, que son metteur en scène Yordan Goldwaser et Pierre Devérines, Jeanne Lepers, Barthélémy Meridjen, Julie Moutier font preuve d’un bel humour, sec et souriant. Tous «épatants », vieil adjectif convenant à ce jeu très moderne, entre énergie, distance et  naturel… Les récits, drôles, émouvants, se permettent aussi d’être touchants. Et, dirons-nous: plus profonds qu’ils n’en ont l’air. Ce n’est pas « à chacun sa vérité », mais la vérité traversée, en miettes, rebâtie, écroulée…  La conscience secouée de ce qu’on a vécu : l’ai-je vraiment vécu, ou bien c’est ce que je me suis raconté ou ce qu’on m’a raconté ?
Voilà. Nous  n’avons pas envie d’en dire plus, sinon vous inviter à aller voir ce drôle de vertige. Et à chercher aussi dans les  autres pièces  de l’auteur : Les Enivrés , Insoutenables longues étreintes, Les Guêpes de l’été nous piquent encore en Novembre*…

 Christine Friedel

 Jusqu’au 21 juin, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre, Vincennes. Métro: Château de Vincennes + navette gratuite.  T. : 01 43 28 36 36.
*Ces pièces sont publiées aux éditions Les Solitaires intempestifs.

 

Lost and found

Lost and found de Lars Norén, traduction de Johan Härstein  et Amélie Wendling, adaptation d’Alain Fromager et Amélie Wendling, mise en scène de Charles  Berling 

Cette pièce inédite du grand dramaturge suédois, mort du covid en 2921, est ici jouée avec C’est si simple l’amour (voir Le Théâtre du Blog). Chez Erik, professeur de fac (Charles Berling) et Marie, journaliste de radio (Bérangère Warluzel),  ce dimanche pluvieux égale ennui. Comme pour essayer d’y échapper, ce couple un peu usé, la cinquantaine,  essaye de jouer les prolongations.

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©Vincent Beranger

 Lui n’a pas envie de sortir mais finira par aller faire quelques courses, histoire de ne pas rester seul avec Marie. Elle aussi, ira travailler à sa radio. En attendant, le ton monte vite entre eux: le divorce plane sournoisement, même si chacun doit se répéter le refrain connu: plus jamais avec toi et plus jamais sans toi. Pourtant, sitôt sa femme sortie, Erik téléphonera à une amie et il lui répètera qu’il l’aime. mais on n’en saura guère plus.
Leurs enfants sont ,eux aussi, assez paumés… Peter, seize ans (Pierrick Grillet) passe son temps à regarder des films sur son portable et veut aller dans une université en Angleterre. Anna, dix-neuf ans (Louise Arcangioli) dit qu’elle ira vivre en Italie et que, même sans argent, elle se débrouillera. En tout cas, elle ne supporte plus de rester ici et de voir sa mère se mêler de sa vie intime et elle l’accuse de l’avoir obligée à se faire avorter, alors qu’avec son copain, dit-elle, ils voulaient absolument avoir un enfant…
A la fin, après une n ième discussion où Erik lui jure qu’il l’aime, Marie enlève sa robe… Mais lui, n’a pas envie d’elle. Après une autre discussion, celle-là violente, ils finiront par s’embrasser. Et les enfants reviendront s’asseoir sur le canapé, un de chaque côté des parents. Essuyez vos larmes! Cette variation de plus sur le couple chère à Lars Norén, n’a rien de convaincant.
On l’aura connu mieux inspiré et même, si elle est plus courte (quatre-vingt cinq minutes), cette pièce a des longueurs: entre autres, au début, un quasi-monologue de Marie où elle parle des ses angoisses mais ce n’est guère passionnant. On retrouvera ensuite aussi les injures du genre qui fleurissent aussi souvent que dans C’est si simple l’Amour , »Va te faire foutre. » « Putain de merde. » Mais les dialogues restent pâlichons, même s’il y en a quelques-uns vraiment forts entre  Marie et chacun de ses enfants.
Cela se passe dans le salon d’une famille suédoise: le même que dans C’est si simple l’Amour. Table roulante en plexiglas avec bouteilles de vin et apéritif, grand canapé crème, cette fois disposé face public. C’est déjà un progrès: on voit mieux le visage des interprètes et surtout, on les entend mieux. Mais les spectateurs assis  aux premier rangs côté cour, remercieront Charles Berling -crédité de la scénographie- d’avoir posé juste en bord de scène, un gros pouf-poire où Peter ira se lover. Une belle idée! On voit très mal ce qui se passe sur le côté droit du canapé…
Il y a encore aussi sur les côtés de la scène, du public assis sur des chaises couvertes de tissu blanc comme dans l’autre pièce: un dispositif d’une efficacité mystérieuse. Dans le fond, un grand châssis noir sur lequel glisse parfois un rideau d’eau (une œuvre d’art contemporain?) et côté jardin, un miroir rectangulaire suspendu obliquement. Au fond, derrière un rideau blanc, les mêmes miroirs avec lumières comme on voit dans les loges d’acteurs et dans  C’est si simple l’Amour. Comprenne qui pourra…
La  mise en scène de Charles Berling manque de rigueur et de rythme, comme la direction d’acteurs. Bérangère Warluzel, par ailleurs assez crédible, a tendance comme Louise Arcangioli, à bouler son texte, alors que les répliques chez Lars Norén ont besoin d’une diction ciselée. D’autant plus dommage qu’elle et Pierrick Grillet sont de jeunes comédiens tout à fait intéressants et qui ont une belle présence.
La salle n’était mais guère plus remplie que pour Lost and found… Cette fois au moins, très peu de spectateurs sont sortis. Bref, cette opération redécouverte de Lars Norén n’aura pas été une réussite.

 Philippe du Vignal

Jusqu’au 28 juin, mardi et mercredi à 21 h, samedi 27 juin à 17 h et dimanche 28 juin à 15 h, Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, Paris (XVIII ème). T. : 01 46 06 49 24.

 

 

 

Paris Globe Festival artistique international

Paris Globe Festival artistique international
The last play in Gaza, textes d’ Hossam Al-Madhoun, Einat Weizman, Slawomir Mrozek,  Shahir Kabaha, mise en scène d’Einat Weizman, (spectacle en arabe et en anglais, surtitré en français) 

Les Emigrants, une pièce-culte de l’artiste et écrivain polonais Slawomir Mrożek (1930-2013) qui a été souvent mise en scène, notamment par Chafik Shimi, avec la troupe du Théâtre municipal de Tunis. Et elle a été créée en 2021-2022 au Theater for everybody de Gaza. Quand il y a eu la guerre, le spectacle s’est arrêté puis le théâtre a été détruit par les bombes! Mais la metteuse en scène israélienne Einat Weizman a choisi de reprendre le spectacle, à l’identique, tout le temps que durera la guerre. Un acte de résistance contre l’effacement de la culture palestinienne et pour essayer de recréer, par le théâtre, ce qui a été détruit. Sur le plateau, juste une table, deux chaises et au fond, un écran. Shahir Kabha et Rami Salman, acteurs palestiniens ayant la citoyenneté israélienne, jouent donc par moments les rôles des acteurs gazaouis à l’identique de la mise en scène originale qu’on voit sur écran en fond de scène.. Mais entrecoupée par le témoignage d’Hossam Al-Madhoun où il raconte ce que peut être encore la vie sous les bombardements incessants, avant qu’il arrive à quitter Gaza pour l’Égypte: recherche quotidienne de pain ou même de simple farine, hôpitaux débordés, médicaments introuvables pour sa vieille maman malade… Et dit par Shahir Kabha, c’est bouleversant.

© David Kaplan

© David Kaplan

On sait tout cela et nous avons été couverts d’images (il n’y en a aucune image de cette guerre sur scène), cette survie est rendue encore plus plus forte, grâce à la remarquable présence et au jeu d’une rigueur absolue de  Shahir Kabha et Rami Salman. Et, à la fin, leur essai pour danser, même maladroitement le sirtaki sur la célèbre musique de Míkis Theodorákis est émouvant. Ce sont vraiment de grands acteurs. Tout ce spectacle d’une heure sonne juste et vrai et l’entrelacement des images du spectacle initial/acteurs sur scène est d’une grande précision. Jouer The last Play in Gaza constitue aussi un acte politique pour Einat Weisman, la dramaturge et metteuse en scène israélienne: « A travers cette production, nous assumons la responsabilité de soutenir une culture menacée en insistant pour que la mémoire, l’art et l’identité de la Palestine perdurent  malgré les tentatives visant à l’anéantir. »Ce spectacle ne s’est joué que deux jours au Théâtre 14..Il serait tout à fait souhaitable que cet acte de résistance, proche d’un théâtre d’agit-prop et qui a été chaleureusement applaudi par une salle pleine- ce qui n’est pas si fréquent- soit joué en France. 

Philippe du Vignal

Spectacle vu au Théâtre 14,  20 avenue Marc Sangnier, Paris ( XIV ème). T. : 01 45 45 49 77. 

   

Olympe Audouard, première femme journaliste de François de Mazières, d’après les écrits d’Olympe Audouard, de Victor Hugo et d’Alexandre Dumas, mise en scène de Martin Loizillon,

Olympe Audouard, première femme journaliste de François de Mazières, d’après les écrits d’Olympe Audouard,  Victor Hugo et Alexandre Dumas, mise en scène de Martin Loizillon

 

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Première femme journaliste française, née en 1832 à Marseille et morte à Nice en 1890, Olympe Félicité de Jouval a été aussi une grande voyageuse, aventurière pourrait-on dire, qui a traversé de manière épique, le XIX ème siècle. Arrivée à Paris, proche de Théophile Gautier et d’Alexandre Dumas, elle fréquente les cercles littéraires où elle rencontre Joseph Mery, Jules Janin, Alphonse de Lamartine…. mais aussi Victor Hugo. Ces écrivains la soutiendront dans son ambition:  devenir une femme de presse.
Grâce à un tel parrainage, elle devient une journaliste renommée et fonda en 1851Le Papillon, bimensuel mondain et humoristique et la revue Cosmopolite qui tiendra seulement quelques mois.Puis Le Fantaisiste en 1862, Littérature, Arts, Causeries de salons, Chronique du Palais, Histoire, Revue bibliographique. Enfin Revue Cosmopolite en 1867 et la Revue des Deux Mondes illustrés qui publie des récits de voyages en 1879. Après le dernier numéro de la Revue des Deux Mondes en 81, elle lancera une revue qui reprend le nom : Le Papillon.

Grâce à sa plume, elle intervient dans le débat public et souhaite transformer cette revue en organe politique. Mais cela lui sera refusé par le ministre de l’Intérieur, au prétexte qu’elle n’est pas un « Français » jouissant de ses droits civils et politiques… D’où, en 1867, sa fameuse Lettre aux Députés: « En réclamant pour la Française, la jouissance de ses droits civils et politiques, que pouvez-vous craindre? Qu’elle soit électrice et éligible? Quel préjudice, cela porterait-il à la grandeur de la France et à la sécurité du pays? Craindriez-vous, par hasard, messieurs les députés, que votre dignité et celle de la Chambre puissent être compromises, si les femmes venaient y siéger à côté de vous, rien de plus, mais aussi rien de moins. Tout est préférable à une exclusion systématique, aussi blessante qu’humiliante pour notre sexe. »Ce spectacle tout en nuances mais haut en couleurs, bien interprété par  Gwenaël Ravaux et Nicolas Rigas, retrace la vie d’Olympe Audouard et ses inimitiés entre autres avec le baron Haussmann, préfet de la Seine auquel elle s’oppose quand il a le projet de prolonger la rue Caulaincourt, ce qui nécessiterait le déplacement de deux cent tombes, entre autres, celle de son fils. L’opinion publique s’y opposera aussi; le projet fut donc modifié et un pont surplombera le cimetière Montmartre…
François de Mazières nous fait redécouvrir cette femme singulière et audacieuse qui voyagea à travers le monde et participa à la Commune de Paris. Elle aura été une figure majeure du féminisme français à une époque en pleine transition socio-politique.  « C’était une femme au tempérament libre qui tenait tête aux institutions de l’époque,  dit Martin Loizillon. Elle est très théâtrale, c’est une Provençale avec quelque chose de très sanguin et il était intéressant de pouvoir travailler ce personnage. « Un beau portrait, bien interprété par Gwenaël Ravaux et Nicolas Rigas

Solange Barbizier
Spectacle vu le 26 juin, à l’Auditorium Claude Debussy, 24 rue de la Chancellerie, Versailles ( Yvelines). 

Théâtre du Petit Louvre,  Avignon, du 3 au 26 juillet. 

I will survive, mise en scène Jean-Christophe Meurisse avec sa compagnie Les Chiens de Navarre.

I will survive, mise en scène de Jean-Christophe Meurisse avec sa compagnie Les Chiens de Navarre.

Dans les années soixante-dix, de nombreux thèmes politiques étaient mis en scène et aujourd’hui le théâtre s’empare de thèmes graves de société comme entre autres, l’inceste. Récemment avec Œdipe-Roi d’après Sophocle, adaptation et mise en scène d’Eddy d’Aranjo (voir Le Théâtre du Blog).
Ici le metteur en scène traite d’un mal qui gangrène la société française: les violences faites aux femmes. Toute ressemblance avec l’actualité n’est pas un hasard et ces deux histoires vraies finiront par se rejoindre dans une pirouette finale. La première est malheureusement assez fréquente: une directrice d’école voit Cécile Gallot pour lui signaler que son fils Lucas a des soucis d’ordre psychologique et cette maman finit par lui dire qu’elle est victime de violences conjugales permanentes. Celle qui pourrait être votre cousine, votre amie ou voisine, finira par aller au commissariat où elle est reçue avec une certaine désinvolture.

 © Fabrice Robin

© Fabrice Robin


Un policier enregistre son témoignage mais humilie la plaignante anxieuse: » Quand on porte plainte, on porte la voix.» Les Chiens de Navarre excelle dans la peinture des mâles alpha de cette brigade. Devant ces indifférences banales, Cécile Gallot finit un jour par se rebeller et tuera son mari!
Une scène violente très réaliste. Le plus touchant: Jean-Christophe Meurisse fait ensuite jouer à ses interprètes le moment de leur rencontre, lors d’une soirée arrosée et la naissance d’un amour, il y a vingt ans, ne laissait rien présager de néfaste…
Cécile Gallot sera condamnée pour avoir commis cet homicide à neuf ans de prison. Un simple réflexe d’autodéfense l’aura amenée au banc des accusés.


Cette pièce s’inspire de l’affaire Jacqueline Sauvage et d’une émission de radio du Service public, ressemblant fortement à celle de Nagui sur France-Inter. Didier, un humoriste dérape avec une blague sexiste. Un des autres chroniqueurs lui dit: «Didier, non on ne peut pas rire de tout.» Et une autre s’emporte: « Les féministes me cassent les couilles. Elle a raison, Brigitte Macron, ce sont vraiment des salles connes. » 
Et « Tu es dans une radio nationale, tu ne peux pas te permettre de sortir du cadre. » souligne un dirigeant de cette radio. Bref, le ton est donné !
Ici, toute ressemblance avec les évictions de Guillaume Meurice, Pierre-Emmanuel Barré ou il y a plus longtemps, de Tex sur France 2, est, bien entendu, volontaire. Les actrices et acteurs sont tous excellents et, pour alléger la dureté de certaines scènes, certains brisent le quatrième mur et s’adressent au public: « Le public des Bouffes du nord, ce sont des gens de droite mais qui font semblant d’être de gauche. »
Les tableaux se succèdent, entre autres, la découverte de la prison et de ses codes par le journaliste et une scène cruelle de réalisme politique où le Président de la République; entouré de ses conseillers, apprend à faire de la communication. L’humour Charlie Hebdo imprègne cette pièce mais bascule dans le réalisme, quand, vers la fin, on entendra les plaidoiries de la Cour d’appel dans l’affaire Cécile Gallot: la liberté d’expression qu’ont tous les interprètes est salutaire.
Ainsi, l’avocat général se transforme en ogre sanguinaire, quand il veut défendre à tout prix l’homme qui battait chaque jour son épouse. Mais la défense fait le constat cruel des féminicides et violences faites aux femmes aujourd’hui dans notre pays. Et dit l’avocate en pleurs: « Les hommes sont violents, parce que cette société leur donne la possibilité de l’être. Je regrette d’avoir été la voisine, d’avoir été le gendarme, d’avoir été la directrice d’école, d’avoir été la collègue de travail, d’avoir été le frère, qui détournons les yeux. C’est le procès de notre propre lâcheté, de notre indifférence.» Ici, tout est clairement exprimé. Le spectacle a reçu le Molière du Théâtre public et il le mérite.

Jean Couturier

Jusqu’au 27 juin, Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, Paris (X ème). T. : 01 46 07 34 50.

 

 

La Plaidoirie des forêts, texte et mise en scène de Françoise Cadol et Rémi Bichet, Illustrations et animation d’Amaury Brumauld

La Plaidoirie des forêts, texte et mise en scène de Françoise Cadol et Rémi Bichet, Illustrations et animation d’Amaury Brumauld

Quelque part en Bretagne, un chêne vieux de quatre siècles est menacé d’être coupé sans état d’âme par un promoteur immobilier qu’il gêne: il veut construire un grand ensemble de logements, ce qui représente un intérêt économique évident pour la ville… Mais un comité de défense de la Nature s’y oppose et a pénétré dans les bureaux de la société en cassant quelques vitres. Bien entendu, elle a porté plainte et ils sont poursuivis en justice.
Au cours du procès, deux avocats de la Défense (François Cadol et Rémi Bichet)  et un seul, plus âgé pour la Partie civile (Bernard Lanneau)  vont s’affronter en un peu plus d’une heure. L’avocate, elle, racontera l’histoire façon conte poétique de cet arbre qui a vu passer une dizaine de générations et qui est un être vivant.
Son confrère de la partie adverse a, lui, de solides arguments: l’intérêt économique  primordial et  ce chêne serait malade de l’encre (grave attaque de micro-organismes filamenteux) et donc condamné à brève échéance. Aucun traitement efficace! Ce fléau nommé ainsi à cause des suintements de liquide noirâtre sur le tronc et les branches, avait atteint les châtaigniers, chênes, noyers, il y a une trentaine d’années en Corrèze, au sud du Cantal et au nord de l’Aveyron. Mais ils semblent depuis s’en être remis.

 

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Entre rigueur judiciaire et conte poétique, cette Plaidoirie des Forêts, inspirée de faits réels, a lieu à la fois dans un tribunal évoqué par deux curieux bureaux avec des branches à l’intérieur et sur une toile tendue en fond de scène, sont projetées l’image d’une salle d’audience classique ou la façade d’un Tribunal (remarquables dessins d’Amaury Brumauld) devant laquelle le journaliste d’une radio (seulement dessiné) fera le point sur ce procès. L’avocate, elle, retrace la vie de cet arbre et de personnages apparaissant sous une forme dessinée à l’écran. Et on entendra, en voix off, la Présidente et le Procureur diriger les débats. L’avocat de la société marque des points: il y a bien eu intrusion dans un lieu privé et dégradation des locaux.
Son confrère de la partie adverse ne le nie pas mais, en ce qui touche à la maladie de l’encre, il a sous la main, un dossier d’expertise béton. Aïe! Tout bascule! Il y a eu tromperie et maquillage du tronc de l’arbre pour faire croire qu’il était atteint de la maladie de l’encre. Même après quatre siècles, il est encore en très bon état. L’avocat de la société immobilière botte en touche et réplique qu’il n’a pas eu connaissance de cette pièce versée récemment au dossier…
Jugement du tribunal? On ne vous le dévoilera pas! L’avocat de la société dont c’est la dernière plaidoirie va prendre sa retraite et serrera chaleureusement la main de son confrère… qu’il avait autrefois formé. C’est un spectacle encore un peu brut de décoffrage mais sans prétention et attachant. Et comme, il y a une très vieille parenté (vingt-cinq siècles!) entre le monde la justice et le théâtre que ce soit sur le monde tragique ou comique, ici cela fonctionne particulièrement bien.
Diction et gestuelle impeccables, bon rythme, mise en scène précise et sans prétention, thème: protection de la Nature -hélas! encore actuel-, bien traité, dialogues écrits avec précision (conseils de maître Jonathan El Kaïm), remarquables dessins animés, costumes bien conçus d’Alice Touvet, lumières efficaces de Denis Schlepp… Cela fait beaucoup de qualités mais le récit de la vie du chêne est trop long et la toute fin, un poil pleurnicharde, mériterait d’être revue. A ces réserves près, le spectacle déjà rodé, devrait faire le plein à Avignon…     

 Philippe du Vignal

Spectacle vu le 1 er juin au Théâtre Michel, 38 rue des Mathurins, Paris ( IX ème) . 

Théâtre Buffon, rue Buffon, Avignon, du 4 au 25 juillet à 14 h 45.

 

Hull, de Leah Walkmann, mise en performance de Karelle Prugnaud, en collaboration avec Tarik Noui

Hull, de Leah Walkmann, mise en performance de Karelle Prugnaud, en collaboration avec Tarik Noui

Hull, une ville du Yorkshire, au nord-est de l’Angleterre, autrefois troisième port mais en déclin depuis les années soixante-dix, est aujourd’hui sinistrée et perturbée par le mauvais temps, le bruit des bus et l’agitation de centres commerciaux: «Il n’y a rien ici. Et le vent qui passe entre les immeubles, va tous nous tuer d’ennui. » Ici, cette autrice de vingt-huit ans qui travaille en caissière intérimaire dans un supermarché, a eu l’idée d’envoyer son texte à Karelle Prugnaud.
D
ans ce monologue, la ville entre en résonance avec la naissance d’une conscience féminine à travers l’apparition et la perception des seins, dans un environnement traversé par le regard masculin et les normes intériorisées : « Enfant, mon monde tient dans un bonbon. Perdu sous un meuble. Sale. Collant. Comme seront les hommes avec moi. » La cité ouvrière de Hull se manifeste aussi en écho ou miroir de ce récit intérieur, avec le passage de l’enfance à l’adolescence : « Miss Gregor, la médecin de famille, a dit en regardant ma poitrine: «  C’est le bourgeonnement mammaire, ma chérie. »

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© JEFf EL-EiNI

L’écriture frontale autobiographique et intime, à la fois brusque et romantique, a fasciné Karelle Prugnaud. Avec une singularité et une poésie renversante, la jeune autrice offre un univers urbain à la dérive avec ses laissés-pour-compte que le progrès économique exclut. Un récit bouleversant. Texte témoin d’une réalité quotidienne sombre et de celle, tout aussi terrible, d’être née femme. «Je suis une enfant. Et je ne sais pas que je vais devenir une machine à nourrir les bêtes. Un sortilège de foire. Une machine à désirs qui se prépare au champ de bataille.» Le public est ému par ce spectacle cru et violent: Leah Walkmann a une vision implacable de la condition féminine dans ce milieu populaire, 

La scénographie de Karelle Prugnaud et la création musicale et vidéo de Tarik Noui, remarquablement inventives, renforcent le souffle théâtral et contemporain de cette écritureHull fascine par la beauté poétique de la mise en scène et la perfection gestuelle de Bertrand de Roffignac. Sans dire un mot, il s’agite avec une grâce obscure,  se pose, va et vient, tel un félin autour de sa proie, cette adolescente (remarquable Gabrielle Jeru). Leah Walkmann montre des situations qu’on devine douloureuses, brutales, obsessionnelles, sans horizon : « À toutes celles à qui on touche-la croupe, le boule, la tignasse, comme ils disent, j’aimerais dire que j’ai tort que tout va changer mais il est derrière moi. Je ne retrouve plus mes clés. You know what you’re doing. (…) »
Cette performance chemine de conserve avec le théâtre en une heure dix. Tarik Noui crée en images-vidéo un contre-récit s’inscrivant en parallèle ou en dialogue, avec celui de l’adolescente. Paroles proférées au micro par Karelle Prugnaud qui, avec sensibilité et présence, laisse jaillir la tension mentale entre «le corps vécu et le corps regardé ».
L’Anomalie, lieu -récemment ouvert- de spectacles et manifestations artistiques (voir Le Théâtre du Blog) a une programmation réjouissante. Avec Hull, Bertrand de Roffignac confirme sa volonté d’en ouvrir les portes à des créations hors-normes et de grande qualité.

 Elisabeth Naud

 Spectacle vu le 22 mai à L’Anomalie, 14 rue de la Grande Chaumière, Paris (VI ème).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Crise dans la Culture !

 Crise dans la Culture !

Une fois de plus c’est reparti, crise dans la Culture ! Je m’appelle Jacques Livchine, artiste français qui peut prétendre avoir une certaine bouteille: notre Théâtre de l’Unité, né en mars 1968, a connu vingt-huit ministres de la Culture!!! Mais il n’a jamais cessé d’être subventionné depuis 71. Alors, c’est indéniable, les tensions avec le pouvoir politique ont toujours été d’actualité, souvenez-vous de Molière: cela ça n’a jamais été facile pour lui… Mais d’une habileté diabolique, il n’avait pas honte de s’agenouiller devant le Roi, tout en continuant à ridiculiser les courtisans.

Et puis Bertolt Brecht, notre maître à penser, nous a appris à être malin. Exilé aux Etats unis, il a été accusé en 47 d’être marxiste et communiste, par la Commission des activités antiaméricaines de la Chambre des représentants. Il réussira à prouver que ses pièces étaient chrétiennes! Ambigu, il esquivait les questions et évitait la confrontation directe. Quelques anecdotes éclairantes: en 78, nous allons être nommés à Saint-Quentin en Yvelines, comme compagnie associée au Centre d’Action Culturelle.

 © Estelle Chardon Passation de pouvoir au Théâtre de l'Unité le 31 décembre 2025

© Estelle Chardon Passation de pouvoir au Théâtre de l’Unité le 31 décembre 2025

Lors de l’entretien d’embauche, Elie Le Port, président de l’A.P.A.S.C. nous dit en aparté : il faudra renoncer à avoir votre carte du Parti Communiste, nous sommes bien d’accord?
Et en 91, Louis Souvet, alors maire de Montbéliard, U.M.P. grande tradition, veut bien nous nommer à la Scène Nationale, à  condition de ne pas monter une section du Parti Socialiste. Nous avons été d’accord mais nous lui avons alors aussi dit qu’aux prochaines  élections municipales, nous n’appellerons jamais à voter pour lui. Nous avons pourtant cohabité neuf ans, chacun avec nos idées. Parfois, ce fut chaud mais toujours dans un climat de loyauté.
Louis Souvet, mort il y a six ans, avait demandé à ma codirectrice Hervée de Lafond de prononcer son oraison funèbre. La droite montbéliardaise s’en est étranglée… Toute notre vie, champions du “dire sans dire”, nous avons réussi à ne jamais vendre notre âme!  

 Il faudrait être malin et dire à Vincent Bolloré, industriel, propriétaire de médias et milliardaire, qu’on le comprend bien: il paie, donc il décide. On n’est pas d’accord avec ses idées mais il faut le jouer à la Brecht. Quand nous avons récemment annoncé que nous quittions le Théâtre de l’Unité, notre députée (du Rassemblement national) nous a envoyé une lettre et je ne résiste pas au plaisir de vous en offrir un extrait: « Vous avez toujours été pour moi les «stars du théâtre de rue», des «monstres sacrés» qui, en son époque, m’ont sauvé la vie. Mon enfance n’a pas été malheureuse, mais enfermée dans un carcan religieux et autoritaire qui n’était pas fait pour moi…Alors, si la lecture a comblé durant plusieurs années ma soif d’évasion, c’est la créativité qui s’est imposée à l’adolescence et m’a sauvée.
Mais ce que j’aimais par-dessus tout, à dix-sept ans, c’était traîner mes doc martens au Centre d’Art et de Plaisanterie à l’hôtel Sponek pour y écrire des vers et rêver à mes prochaines créations picturales. Avec mes amis pseudo-artistes, on découvrait un monde : l’art contemporain, l’art fantasque, l’art innovant, pétillant à l’image d Champagne une chanson de  Jacques Higelin…Un univers jusque-là inconnu pour des enfants de salariés Peugeot arrivés à Montbéliard après avoir quitté un monde rural, traditionnel et moralisateur, hermétique aux bouleversements de 68. Alors, oui, si l’art a toujours fait partie de moi (il suffit de voir mes tatouages), c’est aussi grâce à vous, grâce à deux Parisiens aux noms impossibles à orthographier, qui, un jour, sont arrivés à Montbéliard et qui, par le théâtre de rue, ont impulsé une force de vie chez tous qui cherchaient un « ailleurs ». Alors merci.
Géraldine Grangier, députée du Rassemblement National.
Je décidais, en accord avec Hervée de Lafond, de suivre le précepte d’un vieux rabbin de Marseille à un mariage. « Se parler, il faut se parler, il ne faut jamais arrêter de se parler.” Il y a eu nombre de migrations de la gauche vers l’extrême droite donc le contraire doit être aussi possible…

Jacques Livchine, ancien codirecteur avec Hervée Lafond, du Théâtre de l’Unité à Audincourt ( Doubs).

 

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