Hate me, tender (solo pour un Futur féministe) de Teresa Vittucci

©Yushiko Kusano

©Yushiko Kusano

 

Hate me, tender (solo pour un Futur féministe) de Teresa Vittucci

La performeuse suisse  a créé un solo de cinquante minutes : nue, elle nait au sol d’un tulle orange qui la recouvre, se dresse devant nous, le corps couvert  d’un maquillage tribal, dans l’esthétique des graphes muraux  de Jérôme Mesnager. Elle nous interpelle en anglais à propos de la Vierge Marie. «Avant d’en venir aux qualités qui me touchent chez Marie (vulnérabilité, compassion, amour), dit-elle  et  où je trouve des bases féministes et militantes pour un contrat social idéal, je suis obligée de m’interroger sur le plus grand des attributs de Marie : son corps intact. » Elle chante en se flagellant, introduit un voile dans son vagin, incitant  le public à entonner Virgin et prend les poses iconiques de la  Vierge.

Teresa Vittucci nous questionne, avec humour, sur la fonction fantasmée de l’hymen et évoque une étude scientifique texane de 2013 : un bon nombre d’adolescentes enceintes seraient restées vierges ! Une grossesse sans rapport sexuel, ont répondu certaines  jeunes filles. Il peut y avoir plusieurs causes: imprégnation religieuse, déni, atypie anatomique… L’artiste nous parle longuement de cette ambigüité, de l’hymen et du bruit imaginaire qu’il ferait lors de sa rupture. Entre deux discours, elle engage quelques pas de danse, fait onduler ses rondeurs qui rappellent celles des statues de Maillol et compare l’intérieur de sa chaussure montante à l’orifice vaginal.

 Elle a une forte présence  et le public entend ses propos sur la virginité et la féminité dans un recueillement quasi-religieux. Pour elle, «les femmes doivent irradier de fertilité, mais aussi de chasteté, être sexy et exclusives. C’est aussi le cas avec Marie : maternité et virginité se confondent pour former l’essence d’une féminité idéale».  Ce solo, à ne pas manquer,  nous a réveillés de notre trop fréquente torpeur de spectateur professionnel…

Jean Couturier

Spectacle joué dans le cadre du festival Faits d’hiver, les 15 et 16 janvier, au Centre Culturel Suisse, 32-38 rue des Francs-Bourgeois, Paris (III ème). T. 01 42 71 44 50.
Le festival Faits d’hiver se poursuit jusqu’au 8 février. Un autre spectacle de Teresa Vittucci sera présenté les 26, 27 et 28 février et une Carte blanche, le 29 février, au Centre Culturel Suisse.


Archive de l'auteur

Dépendances, texte et mise en scène de Charif Ghattas

Dépendances, texte et mise en scène de Charif Ghattas

Deux hommes dans un vaste loft qui a connu des jours meilleurs… La cinquantaine, un peu de ventre et du gris dans les cheveux, ils restent silencieux un moment. Ce malaise entre eux  donne le la d’un spectacle qui s’étire en mystères, essais de rapprochements et bribes de retour sur le passé. On comprend qu’ils sont frères et qu’ils attendent le troisième, un certain Carl, qui se fait prier. Un acte à signer ? Une cérémonie à accomplir ? Des retrouvailles avec la mère ? Tout est possible… Parfois, on entend au loin des rires des enfants : allusion à une ancienne complicité ? A l’insouciance d’une famille qui s’aimait ?

Mais, à force d’ensevelir les griefs de chacun dans l’épaisseur de phrases inachevées et de gestes interrompus, le propos se perd dans les sables mouvants. Les excellents Thibault de Montalembert et Francis Lombrail n’arrivent pas à donner un semblant de consistance à cette embrouille familiale. Carl est-il vivant ? Les  frères rejouent-ils l’attente, encore une fois d’un frère mort ? La tension décline, alors qu’elle devrait aller vers un climax. Le spectateur n’a pas besoin de connaître la vérité ?  Qui s’en soucie ?

En revanche, l’inconsistance des intentions dramaturgiques est accablante. Sans doute Charif Ghattas  a-t-il tenu à garder une position d’observateur de ses personnages et le metteur en scène qu’il est aussi, a-t-il par trop respecté les silences du texte. Ce portait de famille – déchirée certes et gardienne de ses secrets – devrait nous interpeller. Quelques sujets de discorde apparaissent (l’argent, la réussite) mais ce dialogue sombre dans un vague règlement de comptes, sans objet et sans cruauté… dont nous nous soucions peu. Les personnages répètent comme un mantra: «Je suis ton frère », ou «Tu es mon frère et je n’ai que toi ». Alors, à défaut de comprendre, on se raccroche à la tendresse, rugueuse et souterraine, que les frères laissent advenir….

Marie-Agnès Sevestre

Jusqu’au 9 février, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt,  Paris (VIIIème)

L’Opposition / Mitterrand VS Rocard de Georges Naudy, mise en scène d’ Éric Civanyan

L’Opposition / Mitterrand VS Rocard  de Georges Naudy, mise en scène d’Éric Civanyan

L'OPPOSITIONQui se présentera aux élections présidentielles comme candidat du Parti Socialiste?  En 1980, Michel Rocard rend visite à  François Mitterrand à son domicile parisien, rue de Bièvre, pour s’entendre sur cette candidature. Les géants de la politique se livrent un duel féroce : un beau terrain de jeu pour le théâtre.  «L’idée m’est venue, confie  l’auteur, de créer un choc frontal entre ces hommes qui ne se ressemblent en rien. L’un croyant à la politique, l’autre à l’économie; l’un littéraire, l’autre aimant les chiffres; l’un, familier des forces invisibles, l’autre, profondément cartésien; l’un secret, l’autre exubérant…»  Georges Naudy a pioché dans leurs nombreux écrits, interviews, déclarations et à partir de leurs mots prononcés ça et là mais tous authentiques, il a construit un dialogue acéré et sans aucun bavardage. Ici, la langue devient une arme redoutable et les répliques, brèves, font mouche. Un rude combat qui va les départager. Unité de temps, de lieu et d’action pour une rencontre qui a duré, comme la pièce, environ une heure trente…

D’entrée, celui qu’on surnommait le Sphinx mène la danse et Michel Rocard s’excuse presque de faire irruption dans son bureau, modeste mais confortable, flanqué d’une grande bibliothèque. Comme s’il dérangeait son adversaire plongé dans La Mort de Socrate de Lamartine.  D’abord courtoise,  la conversation devient abrupte. François Mitterrand a l’art de l’esquive, du sous-entendu et son ironie féroce déstabilise le jeune loup: «On imagine difficilement une avenue Rocard, ou même un boulevard portant votre nom… Peut-être, à la rigueur, une impasse… Un exemple parmi d’autres! Michel Rocard, incarné avec rigueur  par Cyrille Eldin, apparaît comme un technicien froid, un comptable, un suppôt «de l’économie de marché à la sauce sociale démocrate ».

À sa vision  pragmatique et à son souci de «la balance des comptes», le secrétaire général du Parti Socialiste oppose son idéologie : «rompre avec le capitalisme», «ne pas se résigner à subir la loi du marché » et «taxer les riches». Prenant de la hauteur, il cite Spinoza, Winston Churchill, parle des dolmens, pierres levées, arbres et forces de l’esprit dont on doit s’inspirer. Et fait diversion en contemplant un vol de grues … À l’instar du Général de Gaulle disant: «Ensuite, regardant les étoiles, je me pénètre de l’insignifiance des choses.»

Philippe Magnan a déjà eu l’occasion de jouer le rôle de François Mitterrand, dans Changer la vie de Serge Moati  (2011), un docu-fiction sur les trois premières années de son premier septennat. «Travailler avec Moati, qui fut un de ses proches du Président, nous a apporté beaucoup d’informations très précieuses et constitua pour moi une expérience profonde.»  Cette connaissance du personnage apporte un supplément d’humanité à un exercice toujours difficile, quand il faut jouer des figures historiques que de nombreux spectateurs ont encore en mémoire.

De cette rencontre, on suit avec grand intérêt les stratégies verbales, la rhétorique des adversaires et les chemins souvent inattendus qu’ils prennent. Au fil du dialogue, se tisse parfois même un semblant de complicité entre les belligérants, reflet de la  difficulté des rapports humains. Loin du mépris et de la haine dont on a coutume de taxer François Mitterrand à l’endroit de Michel Rocard, le texte révèle une relation plus ambiguë. On voit le premier, presque paternel, guider son adversaire, recueillir ses confidences et le second, exprimer son admiration pour la culture et la ruse de son aîné: «Vous avez, dit-il, le sens des choses souterraines. » Et il s’avouera bientôt vaincu…

Politique et théâtre ont toujours eu partie liée. Ici l’opposition entre eux donne lieu à un face-à-face haletant et, même si l’on en connaît l’issue, cette fabrique de l’Histoire nous passionne. D’autant que le débat n’est pas clos au sein de notre  démocratie malade. « J’espère, dit  Georges Naudy, que les âmes de Jaurès et de Blum voudront bien jeter un œil bienveillant, sinon complice sur mon texte.» Et on pense à toutes ces figures tutélaires qui, aujourd’hui, nous manquent …

 Mireille Davidovici

 Depuis le 14 janvier Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin, Paris (XVIII ème).  T. : 01 46 06 49 24.

 

Un Tramway nommé Désir de Tennessee Williams, mis en scène de Manuel Olinger

Un tramway nommé Désir de Tennessee Williams, mise en scène de Manuel Olinger

©Michel Cavalca

Le dramaturge né en 1911 à Columbus (Mississipi) avait un père qu’il détestait et une mère au caractère difficile ; sa sœur ainée était schizophrène… Il commença à écrire des nouvelles, des poèmes et  ce courtes pièces courtes et il a seulement trente quatre ans quand La Ménagerie de verre lui apporte un grand succès. Puis  -il a sans aucun doute aussi le génie des titres- se succèdent La Rose tatouée, La Chatte sur un toit brûlant, Soudain l’été dernier, Doux oiseau de la jeunesse, La Nuit de l’iguane, Un Tramway nommé Désir (1947)… des pièces le plus souvent à tendance autobiographique, avec des personnages marginaux, solitaires, fracassés par la vie luttant contre une société puritaine qui les exclut. L’auteur, homosexuel, savait de quoi il parlait…

Elles seront créées à Broadway puis adaptées au cinéma et jouées par les plus grands acteurs dont Vivien Leigh et Marlon Brando qui créa d’abord au théâtre le personnage de Stanley Kowalski dans Un Tramway nommé Désir dans la mise en scène d’Elia Kazan avant qu’il en fasse un film. Tennessee Williams, devenue célèbre, reçut deux fois le prix Pulitzer et mourra à New-York en 1983. En France, tout son théâtre ou presque, a aussi très souvent été monté par, entre autres, Stéphane Braunschweig, Georges Lavaudant, Lee Breuer et il ya quelques années par Krzysztof Warlikowski avec Isabelle Huppert qui incarnait la Blanche Dubois de ce fameux Tramway, sans doute une des plus belles pièces du XX ème siècle…

Cette jeune femme arrive en prévenant juste par télégramme chez sa sœur Stella qui vit avec son mari, un ouvrier d’origine polonaise dans un quartier pauvre de la Nouvelle-Orléans au bout de la ligne de ce tram nommé Désir. Dans ce petit deux pièces minable, pas confortable… la cohabitation va sans doute être des plus difficiles. Même si les deux sœurs se retrouvent avec joie… Rien en effet n’est dans l’axe : Stanley, très amoureux et fasciné par le corps de Stella, ne boit pas que de l’eau… Parfois violent avec elle, il joue au poker avec ses amis polonais et n’admet pas que Blanche le traite de Polack : «Cent pour cent américain, élevé en Amérique, dans le plus grand pays du monde et j’en suis rudement fier. M’appelez plus jamais polack, hein. »

Blanche donc arrive, d’une belle demeure familiale qu’elle avoue avoir perdue, même si elle n’y est pour rien. Terriblement seule et désespérée, sans personne à qui se confier sinon sa sœur, elle découvre avec effroi l’endroit et le quartier où Stella vit avec Stanley que tout de suite, elle  déteste. Un peu vulgaire mais intelligent, il vérifiera que l’héritage de sa femme a été dilapidé par sa famille, héritage qui lui appartient aussi à lui selon la loi. Et Stanley supporte de moins en moins sa belle-sœur mythomane qui joue les séductrices et qui a un grand besoin de contact.. Et il va aussi découvrir en fouillant dans ses papiers, qu’elle n’est pas tout à fait celle qu’elle prétend être. Son mariage à seize ans avec un homosexuel dont elle était très amoureuse, fut évidemment un échec sentimental dont elle ne s’est jamais remise. Devenue veuve, elle a continué à vivre dans la plantation familiale grevée d’hypothèques. Et institutrice dans une école, elle a été renvoyée pour détournement de mineur, avant de vivre de passes dans des hôtels louches. Il lui reste de belles robes longues un peu tape-à-l’œil et elle vit dans une sorte de monde imaginaire. Tout près de la déchéance, hystérique et déséquilibrée, avec un sérieux penchants pour l’alcool et mal à l’aise dans ce petit deux pièces où il n’y a pas de place. Pourtant Mitch, l’ami de Stanley est amoureux d’elle et il la voit bien innocente mais après les révélations de Stanley sur Blanche, il aura cette phrase cassante : «Vous n’êtes pas assez pure pour que je vous montre à ma mère.» Encore un échec pour cette femme qui n’avait pas besoin de cela !

Stella est enceinte et quand elle ira accoucher, Stanley se retrouvera seul avec cette Blanche dont il ne supporte plus la présence.  Message clair : pour s’en débarrasser, il lui offre un ticket de bus comme cadeau d’anniversaire… Agressive, une bouteille cassée comme arme, elle le menacera mais vite maîtrisée, s’invitera dans son lit. Ananké, la destinée dans la tragédie grecque antique! Soit plus de vingt siècles après, le même gâchis programmé, même s’il n’y a pas ici de meurtre. Stanley dira simplement à Blanche: «Nous avions rendez-vous depuis le premier jour. » Stella, elle, de retour à la maison avec le bébé, n’arrive pas à croire ce que Blanche lui raconte et Mitch dit à Stanley qu’il le dégoûte… Quant à Blanche, elle part pour un hôpital psychiatrique, à la demande de Stanley à qui elle essaye de faire croire qu’elle va en croisière à l’invitation d’un de ses admirateurs… Rien n’est plus dans l’axe. « Stella sanglote éperdument, dit Tennessee Williams dans une des nombreuses didascalies et Stanley lui parle amoureusement ». «Et maintenant chérie, mon amour, maintenant, maintenant, mon amour, mon amour. » Rideau sur cette pathétique histoire où la folie a rendez-vous avec la pauvreté, la solitude et le désespoir. Enfin tout n’est pas perdu, semble dire l’auteur : un bébé est né et il faudra tenter de vivre comme écrivait Paul Valéry… même dans la moiteur, la pauvreté et les regrets…

Ce spectacle nous avait échappé à sa création il y a deux ans au festival d’Avignon… Il est aujourd’hui repris dans cette salle rénovée qui s’appelait autrefois Les Feux de la rampe. Mais cela commence vraiment mal : une scénographie laide, absolument ratée avec une circulation des acteurs pas facile, avec aussi des images vidéo en noir et blanc de la Nouvelle-Orléans où les gens marchent à reculons…  Et la musique, même avec un saxo et une guitare, ne s’impose guère comme cette mise en place par les comédiens de quelques meubles ; bref, la pièce a bien du mal à commencer. Bref, on pouvait donc craindre l’à peu près… Mais, miracle absolu, les choses se mettent vite en place : oubliés la scéno trop approximative, oublié le rythme un peu lent… la mise en scène monte vite en puissance. Manuel Olinger qui joue aussi Stanley, a bien compris les enjeux de la pièce: «L’adaptation scénographique ne correspondait pas à la vision que j’avais de l’œuvre, trop axée sur la relation de Blanche et Stanley. Stella est l’enjeu de cette guerre de territoire entre Stanley et Blanche. Le rapport entre eux est conditionné par Stella, et non par une attirance charnelle ou le désir de séduire. Et Manuel Olinger a aussi mis intelligemment mis l’accent sur la relation entre Blanche et Mitch. «Stanley se bat pour conserver son statut social, Blanche pour rester ancrée dans la réalité, Stella pour conserver la famille qu’elle a construite et Mitch pour ne pas finir seul. » Bien vu.  Et le metteur en scène dirige avec le plus grand soin ses comédiens tous impeccables et très crédibles.

Mention exceptionnelle  à  Julie Delaurenti qu’on avait vue dans Les Trois sœurs montée par Julie Brochen mais aussi à Murielle Huet des Aunay. Toutes deux remarquables de vérité. Les dialogues entre les deux sœurs, comme celui entre Stanley et Blanche ou Stella, ou encore le duo amoureux Blanche/ Mitch sont tout à fait impressionnants. Et ce qui devient rare dans le théâtre contemporain, réussit à naître une véritable émotion…  Quand Blanche s’en va à la fin, on est vraiment pris à la gorge. Bref, Manuel Olinger a magnifiquement réussi son coup et, plus de soixante-dix ans après sa création, a bien montré que la pièce avait encore bien des choses à nous dire sur la maladie mentale, sur les relations homme/femme, sur la marginalité et la paupérisation… On ne ressort pas indemne de cette descente aux enfers en deux heures mais -c’est compatible- heureux d’avoir vu un aussi bon spectacle. Loin de certaines créations actuelles, aussi inutiles que prétentieuses, de théâtre dit immersif…

Philippe du Vignal

 Théâtre de la Scène parisienne, 34 rue Richer, Paris  (IX ème). T. : 01 40 41 00 00.

An Iliad, de Denis O’Hare et Lisa Peterson d’après L’Iliade d’Homère, mise en scène de Lisa Peterson

An Iliad de Denis O’Hare et Lisa Peterson, d’après L’Iliade d’Homère, mise en scène de Lisa Peterson

Joan Marcus

Joan Marcus

La guerre de Troie ne finira jamais et depuis Homère, ce grand et mystérieux «assembleur» de mythes et de populations venues écouter l’aède, fondateur de la langue et de la poésie grecques, la guerre n’a jamais cessé quelque part dans le monde. L’Iliade s’arrête aux funérailles d’Hector, le héros troyen, qui aurait pu, selon Denis O’Hare qui en est aussi l’interprète, l’homère (écrit volontairement sans majuscule) d’aujourd’hui, être un bon père de famille et un fin connaisseur en chevaux. Mais non, les Dieux et la guerre en ont décidé autrement. L’homme “bien“ meurt  -et c’est difficile de raconter et de figurer un homme “bien“, dit l’acteur. Achille, le guerrier des guerriers pleure, avec son ennemi, le roi Priam venu redemander le corps de son fils. Chantée, parlée, invoquant la muse en grec ancien, l’épopée n’est pas si loin de la tragédie qui prendra le relais. Demandez à Eschyle, la suite de l’histoire d’Agamemnon, à Sophocle, celle d’Ajax et de Philoctète et à Euripide, celle de femmes vaincues… Et ainsi, sans fin, avec les relectures contemporaines des mythes anciens.

On connaît l’histoire : colère d’Achille, repli des Grecs, mort de Patrocle, adieux d’Hector et d’Andromaque… On retrouve le grand cinémascope du bouclier forgé par Héphaïstos pour Achille retournant au combat, où est figurée toute une vie, comme on la revoit, dit-on, au moment de mourir, ou comme une épopée dans l’épopée. On en reconnaît surtout le schéma, le balancement des victoires et des revers, sous l’œil indifférent ou intéressé des dieux, les avancées et reculs sur un territoire dévasté et tous ces jeunes hommes morts pour ces mouvements absurdes et rendus inévitables. Denis O’Hare tient à ce que la guerre se raconte au présent et fait appel à l’Histoire, à la mémoire des vivants, par les mots et le jeu, sans céder à la tentation de la vidéo.

Des centaine de morts entre le rivage et les murs de Troie, des milliers, de guerre en guerre innombrables au cours du temps. Avec Homère, on comprend une chose essentielle: derrière les grands nombres, il s’agit à chaque fois de la mort d’un seul être. Chacun a un nom, un âge au moment où sa vie lui est arrachée. Le poète nomme toutes les petites cités qui ont fourni leur contingent pour la guerre de Troie. L’acteur enfonce le clou, adaptant son texte à chaque pays. Pour la France: Saint-Denis, Vierzon, Lille, Saint-Malo, Châteauroux, la Saône-et-Loire, Montfermeil…  Et il est venu du pays entier pour mourir ici, ce jeune soldat…

On admire la précision, la vitalité, l’humour, du jeu de Denis O’Hare, avec ses moments de gravité sur lesquels il ne s’attarde pas. Il a l’aisance et la modestie de celui qui est une vedette en son pays, construisant avec la bande-son de Mark Bennett et les lumières  de Scott Zielinski, un rythme impeccable qui, au besoin, lui permet  des temps de repos et de récupération pour relancer le récit et l’action. À lui tout seul, il fait dialoguer Achille et Agamemnon, Hector et Andromaque, il campe les personnages, s’adresse au public pour partager avec lui, parfois en un français attendrissant, un moment drôle ou touchant du mythe.

Peu importe si l’on n’arrive pas à suivre tout le texte en surtitrage : le spectacle constitue la meilleure leçon d’anglais qui soit, on a les points de repères et l’acteur nous en donne assez pour que notre imagination fasse le reste. Car -on avait failli l’oublier- il s’agit de théâtre, que de théâtre. Sur le plateau, des câbles, projecteurs, costumes en attente signifient que l’acteur veut donner tout son sens à sa fonction, sans la dépasser. Il joue et c’est ce qu’il fait le mieux. Dans ce spectacle où la parole, la poésie compte tant, l’un des plus beaux moments est celui où l’acteur pose sa tête sur une chaise, en silence, figurant le sommeil béni des deux camps, la trêve.

 Christine Friedel

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème). T. : 01 44 95 98 21.

 

 

 

Le Secret d’Amalia de Franz Kafka, mise en scène de Bernard Sobel

Le Secret d’Amalia, un chapitre du Château de Franz Kafka, adaptation d’Annie Lambert, mise en scène de Bernard Sobel

H. Bellamy

H. Bellamy

Comme L’Amérique (1911) ou Le Procès (1914), Le Château (1922), est un roman inachevé, le troisième et dernier de l’écrivain qui meurt deux ans plus tard. Son ami le plus proche, Max Brod, écrivain et journaliste, ne respectera pas sa volonté: la destruction de tous ses manuscrits. Et il publiera en 1925, Le Procès et Le Château en 1926. Suivront d’autres inédits et L’Amérique dont le titre original souhaité par l’auteur est Le Disparu. Les récentes éditions paraissent sous ce nom.  

La dimension énigmatique, sociale et politique du Château, nous installe dans une « intranquillité », fascinante, obsessionnelle et angoissante, et cela dès le début: «Il n’y avait même pas une lueur qui indiquait la présence du grand château. K. s’arrêta longuement sur le pont de bois qui mène de la route au village, et resta les yeux levés vers ce qui semblait être le vide…». Le vide, l’anonymat, la solitude, l’enfermement sont entre autres, les thèmes emblématiques de ce récit : « K. se bat pour entrer en contact avec les autorités du village où il vient d’arriver, il est étranger et cherche à officialiser son statut d’arpenteur. Mais le château sombre et irréel où résident les fonctionnaires est inaccessible. Cet édifice surplombe le village et abrite toute l’administration, il est impénétrable et investi d’une autorité que personne ne mesure vraiment. »

Bernard Sobel a adapté avec Annie Lambert, un des chapitres du roman : Amalias Geheimnis /Le secret d’Amalia  et l’a mis en scène, en collaboration avec le philosophe Daniel Franco. Un unique personnage : une jeune femme, Amalia, se révèle capable d’assumer un refus à la suite d’un diktat du Château. Pour avoir déchiré la lettre obscène du fonctionnaire Sortini qui la sommait de satisfaire à ses avances, Amalia et sa famille sont mises au ban par le château comme par tout le village…

H. Bellamy

H. Bellamy

Ce chapitre, Le secret d’Amalia,  forme avec ceux de 15 à 20, un long récit à forte dimension dramatique, à l’intérieur même du roman, consacré à Barnabé, le messager et à sa famille de réprouvés. L’écriture frappe par son aspect  théâtral et, au cours de la pièce, les situations restent bien souvent en suspens, avec une tension théâtrale qui prend corps: Olga s’adresse ainsi à K. : «Tu ne connais pas l’élément décisif, tu as peut-être raison en tout, mais l’élément décisif fut qu’Amalia n’alla pas à l’auberge des Messieurs.» (…) «Mais, par le fait qu’elle n’y est pas allée, la malédiction a été prononcée sur notre famille. » «Comment ! S’écria K. (et il amortit aussitôt sa voix étant donné qu’Olga levait les mains dans un geste de supplication) toi, ta sœur, tu ne dis quand même pas qu’Amalia aurait dû obéir à Sortini et courir à l’Auberge des Messieurs ? » Un vocabulaire simple et précis, des dialogues ou souvent de longs récits-monologues produisent, dans cette adaptation, un texte aux phrases brèves ou plus étendues, mais toujours d’une grande fluidité et qui s’adressent au  public.

La bande-son, bruits métalliques et d’instruments de cuisine, renforce juste ce qu’il faut, l’atmosphère dure, sourde et étrange qui enveloppe l’univers du Château et «le secret d’Amalia». Une adaptation et une mise en scène d’une belle théâtralité, présente du début à la fin. Dans cette salle intime de cinquante places, Bernard Sobel nous offre avec un unique décor, une représentation et une écoute du texte sans détour.  À la fin du spectacle, notre esprit est loin d’être apaisé. Cette création, issue de ce roman paru il y a presque cent ans déjà, nous place devant une réalité qui nous parle à nous, citoyens européens comme l’était Franz Kafka, du XXIème siècle. Mais elle évoque aussi la tragédie (moderne?), le héros tragique. Et en entendant ces mots prononcés par Olga, la sœur d’Amalia, nous vient à la mémoire ce personnage sublime du théâtre  antique grecque, Antigone : «Mais qu’elle n’y soit pas allée (à l’auberge des Messieurs), c’était héroïque. En ce qui me concerne, je te l’avoue franchement, si j’avais reçu une telle lettre, j’y serais allée. Je n’aurais pas supporté la peur de ce qui allait venir, seule Amalia en était capable. »

En effet ce spectacle nous interroge… Un siècle plus tard en France et dans le monde occidental, apparaît une surveillance économique, intellectuelle, politique, médicale…  et une main-mise de la société sur notre vie quotidienne grâce aux nouvelles technologies. Le leurre, les réactions et actions impulsives de certains dirigeants, l’absence de pensée collective et politique construite, déterminée, le « tout, tout de suite » font de cette société, un univers complexe où on se méfie, où on est assoiffé de désirs, de pouvoir, mais de pouvoir vide de sens et individualiste.

Et il fait écho à celui du Château, notamment quand Olga s’adresse à K. : «Et puis il faut aussi songer qu’il y a tout de même entre un fonctionnaire et une fille de cordonnier, une grande distance qui doit d’une certaine manière être comblée. Sortini a essayé de le faire de cette manière, un autre peut s’y prendre autrement. On dit certes que nous appartenons tous au Château et qu’il n’existe aucune distance et qu’il n’y a rien à combler et c’est effectivement peut-être vrai dans les circonstances habituelles, mais nous avons malheureusement eu l’occasion de voir que quand justement l’enjeu est d’importance cela n’est pas vrai du tout ». 

Le Secret d’Amalia, est sous l’oeil toujours critique, précis et le geste théâtral exigeant de Bernard Sobel mis en scène avec noblesse et sobriété. L’étalage des chaussures alignées en rangs ne manque ni de poésie ni d’esprit. Valentine Catzéflis: Olga, Matthieu Marie : K et Mathilde Marsan : Amalia sont justes et sans excès. Ils nous font vivre avec beaucoup d’intensité, ce texte énigmatique et perturbant où la domination du Château «s’exerce sans qu’il soit besoin d’émettre un ordre, un décret ». Le public est à la fois surpris et touché. «Les personnages sont face à un cruel dilemme : ou bien accepter la domination et vivre dans l’humiliation, ou bien la refuser et en payer le tribu. » Les comédiens, la mise en scène, maintiennent avec subtilité au fil du récit, un climat hostile. K. et Olga demeurent pratiquement immobiles pendant l’essentiel de la représentation, ce qui donne une intensité plus profonde à leur regard et à leur voix qui semble parfois comme détachée de leur corps.

On ressent une angoisse, comme  en écho à cette réplique du Tartuffe de Molière, citée dans le programme: «L’homme est, je vous l’avoue, un méchant animal. » Et Bernard Sobel nous avertit: «C’est lui, aujourd’hui, qui met en danger sa propre espèce, d’où peut-être le cri d’Amalia poussé au milieu de la fête des pompiers dans le château de Kafka ou à celle de l’Huma de nos jours. »  Dans cette dernière création, le metteur en scène a fait de ce chapitre du Château, un texte dramatique à part entière. L’écriture de Franz Kafka, mise en corps et en voix, continue de nous éblouir. Dans toute son ampleur, sa force et son désespoir.  Effrayante continuité d’un monde en évolution…

Un spectacle marquant, à voir…

 Elisabeth Naud 

Jusqu’au 1er février. 100-Établissement culturel solidaire, 100 rue de Charenton, Paris (XII ème). T. : 01 46 28 80 94.

Le Château, traduction de Jean-Pierre Lefebvre, est publié aux éditions Gallimard.

La Lune en plein jour de Marina Tomé, mise en scène d’Anouche Setbon

La Lune en plein  jour de Marina Tomé, mise en scène d’Anouche Setbon

Crédit : Ludo Leleu

Crédit : Ludo Leleu

Créé à la Comédie de Picardie à Amiens, ce récit autobiographique marqué par l’Histoire, les accidents et la maladie, n’en reste pas moins un solo très joyeux et ardent. De lignée juive, ses arrière-grands-parents et grands-parents fuient les pogroms de Pologne pour s’établir en Argentine. Et ses parents à leur tour, fuient la dictature militaire pour vivre librement en France libre. Une histoire d’exil, d’allers et de retours, selon les vacances qu’on s’octroie, pour retrouver les siens qu’on a laissés derrière soi… Comme abandonnés bien loin; et s’y ajoute peu à peu la distance des années qui s’accumulent, des jours qui passent : un autre éloignement, temporel.

Le sentiment de l’exil et un accident grave auraient pu arrêter tout net l’existence de la narratrice et interprète, ou la laisser handicapée. Pleine d’enthousiasme, la jeune bachelière était partie en mobylette s’inscrire à l’Ecole de Cirque, quand un camion la suit dangereusement et de si près qu’elle  va se retrouver coincée entre les roues ! Heureusement, elle était  revenue prendre son casque qu’elle avait oublié. Rééducation, kiné et psychothérapie, la jeune fille volontaire se bat jusqu’à la victoire, retrouvant l’usage des ses jambes, malgré un pied boitillant parfois légèrement.

La chance lui a finalement souri et elle retrouve, volubile, les joies de l’existence..  Mais elle dit souffrir, par ailleurs, de l’épiglotte qui juste au-dessus des voie respiratoire et digestive, si elle n’accomplit pas rigoureusement ses fonctions, elle peut provoquer ce qu’on appelle une fausse route: la nourriture allant dans les poumons et pouvant alors  créer un étouffement….  Face aux événements marquants de sa vie, l’exil d’Argentine et la mort frôlée, elle écrit pour surmonter sa peine et «se retrouver », pour «donner du sens, combler le vide, recréer le lien, les points d’appui et transmettre l’élan de la vie. » Le compagnonnage avec la mort n’est pas un voyage existentiel que l’on choisit… Il se présente à vous abruptement, sans action salutaire pour l’éviter. L’exil: un anéantissement, une perte lente de soi  et  l’accident invite à goûter au vide, en mettant à mal le corps physiquement et sur le point de basculer.

 La narratrice ne comprend pas cette boule étrange, cet alien qui l’accable, comme si quelque chose la gênait encore, la privant d’elle-même et de ses rêves. Elle  s’en sort pourtant, grâce aux hallucinations provoquées en mâchant des feuilles de coca dans la forêt amazonienne. Cela lui rend sa part d’indianité qu’elle se cachait… Elle accomplit ainsi un ancien rituel andin qu’elle pressentait fortement.Comprendre enfin cette prédilection pour le rêve, le voyage imaginaire et même artificiel qui la tenait au-dessus du réel. Comme cette fillette de quatre ans désespérée que la famille argentine tenait serrée et, la passant de bras en bras, la soulevait de terre, telle une poupée qu’on embrasse.

Elle a enfin grandi et ne regrette plus d’avoir laissé tous ses bien-aimés derrière elle… La voilà, rieuse qui plaisante et fait le clown, entamant quelques pas de tango, frappant du pied un sol qui est à présent le sien… Humour et distance : consciente de l’amusement un peu impudique qu’il y a à parler de soi, Marina Tomé transmet au public l’art de la vitalité…

Véronique Hotte

Théâtre de la Huchette, 23 rue de la Huchette Paris (V ème).

Le texte est paru aux éditions Dacres-Les Quinquets.

 

Ploutos, l’Argent Dieu, d’après Aristophane, mise en scène de Philippe Lanton

Ploutos, l’Argent Dieu, un conte théâtral d’après Aristophane, adaptation d’Olivier Cruveiller, mise en scène de Philippe Lanton

GalerieLa dernière comédie (388 av. J.C.) d’Aristophane, le dramaturge grec dont on connaît surtout Les Guèpes, La Paix, Lysistrata, Les Oiseaux, Les Grenouilles et surtout L’Assemblée des femmes.  Ces  pièces font souvent, adaptées à notre époque, le bonheur des collectifs que l’on appelait au siècle précédent des « jeunes compagnies »… Les choses ont évolué depuis ce IX ème siècle avant J. C. ?  Oui, bien sûr  mais pas tant que cela! Aristophane s’en prend dans Les Cavaliers aux hommes politiques véreux à Athènes mais cela pourrait être à Levallois-Perret ou à Paris… Et dans Les Oiseaux (414), il se met en colère contre les utopies politico-sociales. Avec Les Guèpes, il stigmatise l’organisation défaillante des tribunaux avec ces plaideurs encombrant les tribunaux et coûtant cher au pays. La Paix (421) peut être considérée comme la première pièce antimilitariste et dans Lysistrata, il critique à nouveau la guerre mais aussi les conflits entre hommes et femmes. Quoi de plus ancien en démocratie et de plus actuel…  Note à benêts, comme disait le philosophe Olivier Revault d’Allonnes: le grand Luca Ronconi (1933-2015) avait, tout près d’ici dans une autre halle de la Cartoucherie, merveilleusement monté en 1975 Les Oiseaux avec un long espace bi-frontal formidablement scénographié; c’était cinq ans après sa mise en scène-culte d’Orlando Furioso dans la dernière halle encore préservée de Baltard à Paris.

Et dans Ploutos, Aristophane y aborde -autre thème encore des plus actuels- le problème de l’inégalité des biens et richesses! Sur ordre de Zeus, très jaloux de son pouvoir, Ploutos, le dieu de la richesse et de l’abondance, est aveugle pour éviter qu’il ne devienne le bienfaiteur de tous les hommes sans exception… Donc l’argent ira tout à fait logiquement aux déjà bien nantis, aux familles riches et aux escrocs recourant aux aides et subventions de l’Etat… Quelle métaphore! Mais sur le conseil de l’oracle d’Apollon, un citoyen athénien des plus honnêtes, Chrémyle va convaincre Ploutos d’aller se faire soigner par Esculape et qu’une fois, qu’il aura retrouvé la vue, il puisse aider les pauvres et faire le bonheur des honnêtes gens.

Mais surgit Pénia, la Pauvreté, qui prévient Chrémyle et son esclave Carion : ce genre d’erreur va mettre à mal le système socio-économique de la société toute entière. En effet, si tout le monde a assez d’argent pour vivre, qui assurera les travaux les plus ingrats, comme les plus pénibles?  Mais Ploutos voit à nouveau… pour le plus grand bien des citoyens normaux! Et rien ne va plus pour les profiteurs et délateurs au service de l’Etat, pour cette femme riche abandonnée par le gigolo qu’elle nourrissait: elle va devoir travailler. Mais cette histoire concerne aussi les Dieux: le grand Hermès ne reçoit plus d’offrandes en argent et demande du travail à Chrémyle. Et une prêtresse de Zeus va être au chômage…

Dans l’adaptation d’Olivier Cruveiller qui en vaut une autre, il s’agit d’un triptyque où d’abord Chrémyle et son esclave rencontrent Ploutos qui ressemble à un mendiant aveugle et négocient avec lui une part de sa richesse s’il recouvre la vue. Puis les acteurs de la pièce ne comprennent plus ce qui se passe mais Ploutos les calme en leur donnant de l’argent. Et au troisième tableau, Chrémyle et son entourage profitent allègrement de cet argent inespéré. A la fin, Ploutos parle de notre époque  contemporaine, elle aussi en butte aux pouvoirs de l’argent via les technologies bancaires sophistiquées. Comment une société peut-elle faire un usage normal de la monnaie, c’est à dire un moyen d’échange et non de spéculation capable alors d’entraîner toute une partie de la population dans une crise  sans fin comme on l’a bien vu avec la trop fameux marché des «subprimes» aux Etats-Unis avec l’augmentation de prêts sur hypothèque mais à risque, accordés à une clientèle sans situation professionnelle ou patrimoine fixes. En 2006, le krach de ces prêts qu’elle n’était plus capable de rembourser a entraîné une crise économique sans précédent qui s’est étendue au monde entier.

Plus de vingt siècles après, Ploutos reste un bon avertissement sur le pouvoir et l’esclavage de l’argent auquel personne ne peut rester insensible tant il soulève de graves questions éthiques. Au V ème siècle avant J.C. , Eschyle le grand dramaturge grec avertissait: l’ombre du Roi Darios, dans Les Perses, au moment de retourner dans son tombeau, a cette phrase sublime: «Et vous, vieillards, adieu, même dans les malheurs, jouissez chaque jour des joies que la vie vous apporte, car l’argent ne sert à rien chez les morts. » Autrement dit, méfiez-vous de la capitalisation.  Et citée par Philippe Lenton, cette phrase boomerang : «Argent, machinisme, algèbre: les trois monstres de la civilisation actuelle» écrivait Simone Weil dans La Pesanteur et la Grâce (1947).

Reste à sa voir comment monter la pièce aujourd’hui. Pas facile!  Même si elle offre nombre de concordances à saisir avec le monde de l’économie actuel. Ici, un immense plateau aux beaux murs de pierres blanches apparentes,  avec, sur un praticable à roulettes, une  vanité très XVII ème : un crâne sur-dimensionné, quelques bougies et un coffre-fort. Belle image mais peu efficace. Mais il y une très belle représentation de la Pauvreté en haillons par Natalie Akoun-Cruveiller jouant aussi La Grande Prêtresse et l’épouse de Chrémyle). Juchée tout en haut d’un praticable à roulettes, elle profère ses mises en gardes. Il y a aussi le magistral Nicolas Struve, tout à fait épatant et drôle dans le rôle de Carion. Les autres rôles sont aussi bien tenus et c’est un travail tout à fait honnête, même s’il avait quelque mal à se mettre en marche,  le soir de cette première.

A la base, il y a sans doute une erreur : les personnages comme au Rond-Point dans Détails, flottent dans un espace trop grand et même si Philippe Lenton demande à quelques spectateurs de venir s’asseoir sur des chaises de chaque côté du plateau, cela réduit un peu l’espace de jeu mais ne résout rien. Du coup, cela pèse sur le rythme d’ensemble et le texte, de toute façon trop long, pourrait mieux fonctionner.  Cette mise en scène un peu sage, ne va sans doute pas assez loin dans la charge sociale et aurait dû être plus proche du cabaret pour être vraiment efficace. Il faudrait revoir ce Ploutos plus rodé et dans de meilleures conditions…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie, route du Champ de Manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne). Métro : Château de Vincennes et courte navette gratuite. T. : 01 48 08 18 75. 

L’Épaule de Dieu de François Marchasson,mise en scène d’Hervé Van der Meulen

L’Épaule de Dieu  de François Marchasson, mise en scène d’Hervé Van der Meulen

EPAULE_AFFICHE_1000Les routes sont mauvaises, parfois : personne, trop de silence. Au bord de celle-ci, dans un espace indéterminé : hôtel, hôpital sans murs ni soignants, hall d’attente, limbes… deux hommes se rencontrent. L’un semble avoir un peu d’avance sur le second et, courtoisement, autour d’un verre, l’informe sur ce qui l’attend, dans un premier temps. Une cure de dépouillement total : il égrène tout ce qu’il lui faudra abandonner, en échange de rien.

L’autre se défend, proteste et lutte ferme. Mourir ou ne pas mourir, là est la question et apercevoir l’épaule de Dieu, ce n’est pas encore le voir tout entier. Bon, l’écriture raffinée, intelligente de François Marchasson tourne habilement autour du pot (on vous laisse deviner la fin) où on finit par tomber. L’auteur lui-même et Patrick Paroux sont délectables et mettent au service de ce texte l’humour froid, une longue expérience et le plaisir de jouer. Et on appréciera autant la mise en scène délicate de leur fidèle complice à l’école du Studio d’Asnières.

On aurait tout pour être heureux devant ce qui relève du « théâtre de l’absurde », s’il n’y avait pas un peu trop de mots, ce  qui met à mal le mystère si bien construit. Mais on salue l’élégance de cette méditation sans pathos, bien aiguisée, sur le difficile passage entre la vie et la mort. On aurait tort de trouver le plat trop compliqué : la gastronomie française à l’ancienne a vraiment du bon et mérite ses étoiles.

Christine Friedel

Théâtre de l’Atalante, 10 place Charles Dullin, Paris (XVIII ème) jusqu’au 27 janvier. T. :01 42 23 17 29.

 

1 #Teatr_rus, une exposition de quatre siècles de théâtre russe

 1 #Teatr_rus, une exposition de quatre siècles de théâtre russe

©Béatrice Picon Vallin

©Béatrice Picon Vallin

Qu’est-ce qu’une exposition de théâtre? Une présentation raisonnée d’objets, documents textuels, visuels, sonores, audiovisuels sur un spectacle, un(e) artiste de théâtre: metteur en scène, acteur, scénographe, costumier, etc. sur une période déterminée ou concernant un genre spécifique : opéra, théâtre de marionnettes… Mais aussi un défi lancé à ses concepteurs et au public… Comment parler de tout, des origines à aujourd’hui, même en n’utilisant que les fonds du seul musée du théâtre Bakhrouchine à Moscou, enrichi de quelques objets de musées de province (Kostroma, Novgorod) et de ceux de républiques autonomes comme la Khakassie. Mais aussi de ceux de réserves des théâtres moscovites.

©Béatrice Picon Vallin

©Béatrice Picon Vallin

Mais comment faire face à la totalité d’une chronologie, mais aussi au désordre inhérent à l’hétérogénéité des objets et documents réunis dans tout musée de théâtre….  #Teatr_rus se vit, plus qu’elle ne se regarde, avec le parcours conçu par l’artiste et conceptrice Vera Martynov pour les espaces du Nouveau Manège…  Un parcours libre mais labyrinthique où les éléments exposés sont le plus souvent visibles à travers des grillages et où, aux traces des œuvres, se mêlent des objets insolites de la vie des coulisses, du quotidien théâtral, des réserves ou entrepôts, des objets « perdus », de curiosités. Bref, tout un bric-à-brac, à première vue sans importance pour l’art : draperies à franges et fleurs défraichies, jambes en carton et masques, chaussures de toute sorte et tuyaux de secours d’incendie, morceaux de mobilier, sacs et malles, etc. empilés pêle-mêle, dans les allées qui composent ce parcours.

On erre entre les puissantes métaphores incarnées : la censure à laquelle a souvent eu affaire le théâtre russe pendant  les quatre siècles de son existence  et  le foisonnement de traces laissées par l’activité collective et ininterrompue des artistes de théâtre. Mais une errance bénéfique qui intrigue et constitue une véritable expérience. Lors de notre visite, deux Russes s’étonnaient de cette étrange et gigantesque installation sur l’histoire de leur théâtre et disaient avec conviction : « Il faut absolument revenir. »
 

©Béatrice Picon Vallin

©Béatrice Picon Vallin

#Teatr_rus est une exposition immersive qui donne à sentir un mouvement, une dynamique artistique puissante mais non orientée vers un «progrès» : magnifiques sont les objets dans les salles du fond, concernant les débuts du théâtre russe : machines à produire les bruits de la nature, personnages du Petrouchka, le Guignol russe, etc. Mais cette exposition montre aussi le cheminement de la conquête de la liberté artistique : traversée en son centre par ce que nous appellerions « le corridor de la mort », dédié à Vsevolod Meyerhold.

A côté d’accessoires comme les vases d’un spectacle de Valentin Ploutchek, son acteur et qui était un cousin de Peter Brook, on trouve la photo anthropométrique bien connue de Meyerhold, quand il fut arrêté! Puis, les uns à côté des autres et, sont placardés, à même le grillage, les documents concernant son arrestation, son procès, ses abjurations, sa condamnation à mort. Des mots manuscrits ou tapés à la machine  où l’artiste se défend et où le pouvoir condamne, assassine.

Autour de ce «couloir de la mort» qui paraît central de par son ascétisme radical, sont aussi exposés sur les grillages et/ou derrière, dans un chaos subtilement chronologique, les fleurons de l’histoire théâtrale de Russie: esquisses, affiches, tableaux et objets. Très peu de photos de spectacles ou de théâtre en-dehors de celle du fondateur du Musée, le grand collectionneur Alexeï Bakhrouchine et sa famille. Merveilleuses esquisses de K. Valts (XIX ème siècle), sobres et impressionnantes propositions de V. Tatline, L. Popova, K. Ryndine, et tant d’autres ! Les  belles affiches des années 1920 dialoguent entre elles et un «vertep» (un castelet à plusieurs étages pour petites marionnettes ) éclairé de l’intérieur, semble revivre ici.

Le spécialiste reconnaît les spectacles-manifestes mais découvre aussi des objets inconnus et passionnants; les visiteurs moins expérimentés, sont attirés, eux, par tant de richesses et de beauté exposées, avec des cartels soigneusement composés et bien lisibles. Et il y a tout un univers sonore : des voix d’acteurs, un bruit lancinant de papier froissé, de pages que l’on tourne, des airs d’opéra, puisque cet art est ici présent, tout comme le théâtre de marionnettes. Un univers sonore-bruit de fond constant, nous accompagne dans un voyage parfois énigmatique comme doit toujours l’être un peu le beau, le grand théâtre… Des voix du passé animent les trouvailles des artistes d’avant-garde ou non, et la pagaille inséparable de la vie quotidienne d’un théâtre.

Mais le but de l’exposition est aussi sans aucun doute pédagogique: un groupe d’enfants de dix ans la parcourait, accompagné par leur instituteur qui la commentait. A la fois amusés, intéressés, curieux de découvertes insolites et silencieux devant les tragédies humaines ou les chefs d’œuvre exposés. Les curateurs: Dmitri Rodionov, Natalia Pivovarova, Natalia Kaminskaïa, comme l’artiste et conceptrice Véra Martynov ont mis en exergue à cette grandiose exposition : «C’est seulement au théâtre, sans l’enseignement personnel de leurs tuteurs scolaires  mais sous le seul charme du divertissement, que les jeunes gens apprennent la qualité dans leurs relations avec les autres, la vertu dans leur vie, et acquièrent de nouvelles capacités pour leur corps et leur esprit.»

Une citation, tirée d’une lettre de 1790 où Ivan  Romanovitch von Liven demande que soit fondé un petit théâtre dans la ville d’Arkangelsk et indique aussi un autre objectif de cette initiative du Musée théâtral Bakhrouchine aux multiples activités : partager la confiance accordée au Théâtre d’hier et d’aujourd’hui, faire sentir son importance indubitable dans la culture et la vie russes, signifier sa lutte pour être entendu, compris, libre et émanciper ses spectateurs…

Béatrice Picon-Vallin

Exposition présentée à Moscou en décembre 2019.

    

 

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