Liberté Cathédrale, chorégraphie de Boris Charmatz, avec l’ensemble du Tanztheater Wuppertal et Terrain

Liberté Cathédrale, chorégraphie de Boris Charmatz, avec l’ensemble du Tanztheater Wuppertal et Terrain

Liberté Cathédrale

© Blandine Soulage

 

 

En septembre dernier, le nouveau directeur du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch a présenté sa première création avec la compagnie, placée sous le signe de la liberté. La cathédrale de Neviges a été l’espace de jeu de vingt -six danseurs : pour faire connaissance avec la troupe qui porte en héritage le répertoire de Pina Bausch, le chorégraphe a invité huit de ses interprètes familiers à la rejoindre – dont Ashley Chen et Tatiana Julien –  rassemblés dans son projet Terrain, afin de créer un « précipité » entre les corps.

L’architecture « brutaliste » de l’église a dicté musiques et silences et une danse au style dépouillé et à l’énergie brute. «Le silence bruissant des lieux transforme toute action en chorégraphie, dit Boris Charmatz. Un peu de silence dans Liberté Cathédrale… et beaucoup de musique et de sons nous traversent. Celui des cloches, des grandes orgues. Et les chants dans les architectures résonnantes des églises percent les corps et l’air.»

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©Blandine Soulage

La pièce est aujourd’hui présentée au Théâtre du Châtelet, sur une scène prolongée jusqu’au pied du balcon pour créer un immense espace. Placés jusqu’à l’arrière-scène dans un dispositif quadri-frontal, les spectateurs sont au  plus près des interprètes qui n’hésiteront pas à les solliciter… De longs luminaires suspendus donnent une sensation de verticalité et les éclairages sourds évoquent l’obscurité de la Mariendom de Neviges. L’orgue en pièces détachées installé dans un recoin du plateau ajoute à la solennité.

La pièce se compose cinq morceaux distincts marqués par des musiques contrastées. En ouverture, Opus :  les vingt-six interprètes se précipitent en grappe sur le plateau, chantant à l’unisson, a capella, les notes du deuxième mouvement de l’ Opus 111 de Beethoven… Chœur désordonné, ils s’arrêtent et font silence, puis reprennent leur course et leurs « la la la »  accompagnent cavalcades ou convulsions au sol… Un exercice vocal impressionnant que le chorégraphe a vécu avec Somnole, un solo magique d’un corps devenu musique: « Aux moments principaux de ce chanté-bougé où le souffle est étiré au maximum, dit-il, la danse reste attachée à la voix tant qu’un peu de souffle nous reste.»

 Pendant les vingt minutes de Volée, les corps se balancent, sur un concert de cloches. Sons profonds ou carillons allègres impulsent aux danseurs des mouvements saccadés et ils nous emportent dans leurs élans forcenés… Le chorégraphe a laissé libre cours à l’improvisation à chaque artiste, comme pour les volets suivants: For whom the bell tolls qui nous a semblé un peu moins travaillé et décousu, plus provocateur…
Mais dans Silence, les interprètes retrouvent leur concentration sur l’envoutante partition pour orgue de Phill Niblock, jouée en direct par Jean-Baptiste Monnot. Ils nous offrent un beau moment d’intériorité en rupture avec la transe de Volée.

Enfin, Toucher clôt ces quatre-vingt dix minutes, avec des figures acrobatiques et un joyeux amalgame des corps enfin rassemblés.

Le noir et le silence font le lien entre ces pièces discontinues. La Mariendom de Neuviges, architecture austère en béton brut, se prêtait sans doute mieux au recueillement du public. Ici, malgré l’énergie et l’engagement des danseurs, la liberté qui leur a été accordée ne semble pas toujours maîtrisée.

Ce spectacle s’inscrit, pour Boris Charmatz «dans des expérimentations chorégraphiques sans murs fixes. Une assemblée de corps en mouvement, réunissant public et artistes.» Liberté Cathédrale réalisée dans cet esprit pourra être aussi dansée en plein air : « la pièce pourrait se déployer un jour à ciel ouvert, «église sans église»! Y serons-nous plus libres, ou moins libres? « , s’interroge le chorégraphe.  On pourra en juger au prochain festival d’Avignon…

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 18 avril, Théâtre du Châtelet, programmation avec le Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, place du Châtelet, Paris ( Ier) T. :01 42 7422 77. 

 Les samedi 27 et dimanche 28 avril, place du Châtelet, Paris (Ier).

Du 5 au 9 juillet, festival d’Avignon, stade Bagatelle.

 

 

 

 


Archive de l'auteur

Nous avons clairement entendu le premier Ministre…

Nous avons clairement entendu le premier Ministre…
« A qui me louer ? Quelle bête faut- il adorer? Quelle sainte image  attaque-t-on? écrivait Arthur Rimbaud. » Nous avons clairement entendu le premier Ministre à la cérémonie d’ouverture de  la Capitale française de la Culture à Montbéliard, le 16 mars: « Il n’y aura pas de diminution du budget de la Culture, je vous le promets. » (…) «L’éducation culturelle et artistique est l’une des priorités de mon gouvernement, un enjeu majeur pour la nation. »
Mais le 6 avril, Le Monde annonce que le couperet est tombé: 204 millions en moins, dont six à l’Opéra de Paris, etc. Comme en un seul jour, on y dépense 500.000 €, ce ne sera qu’un petit coup de griffe et vu son public, nous n’allons pas pleurer… Mais cette annulation de crédits prise par décret, touche aussi et en priorité, les programmes concernant le patrimoine (99,5 millions) et la création (96 millions).
© A.Lepère   Gabriel Attal avec Hervée de Lafond et Jacques Livchine

© A.Lepère Gabriel Attal avec Hervée de Lafond et Jacques Livchine

Sur le principe, il serait important de faire confiance à nos dirigeants mais impossible: Bruno Lemaire, en février 22 quand la Russie a attaqué l’Ukraine: « Nous allons leur infliger de telles sanctions économiques, qu’ils ne seront pas capables de mener cette guerre. » Oui, mais deux ans après, la Russie est en pleine forme, avec de la croissance, etc.

Donc, on nous explique aussi qu’il faut réduire notre dette de 3.000 milliards d’euros mais une des économies les plus florissantes du monde, celle des Etats-Unis, en a a une de 31.400 milliards. Les économistes se succèdent sur les plateaux de télévision : rien de grave… en France, la dette est 5,7 % du P.I.B.  et  aux Etats-Unis, de 123 % …
Cette opacité totale fait le jeu des populistes dans l’Europe toute entière: les citoyens d’un pays attendent des décisions compréhensibles, et non des mensonges continuels. Le gouvernement d’Emmanuel Macron décide de faire vingt milliards d’économie. Très bien, sage décision. Mais les entreprises du CAC 40, elles, font des bénéfices exorbitants et Gabriel Attal, au visage d’ange, s’en prend à l’assurance-chômage et veut «ramener les chômeurs vers l’emploi». Il a évoqué une indemnisation sur douze mois contre dix-huit actuellement.
J’aurais voulu lui dire puisqu’il était présent ce 16 mars à cette cérémonie d’ouverture: pourquoi ne pas taxer les bénéfices et les fortunes indécentes de nos milliardaires? Ah! Tout de même, Raphaël Glucksmann, socialiste, s’exprime enfin pour un prélèvement sur l’argent des ultra-riches et d’un seul coup, gagne 3% dans les sondages.

Notre compagnie le Théâtre de L’Unité, après une résidence dans le quartier d’Etouvie à Amiens, avait mis au point avec ses habitants, un Parlement de rue où le peuple écrivait ses propres lois. Nous faisions revivre la Commune de Paris et tous ces gens d’origine modeste écrivaient des lois fantastiques que nous avions systématiquement récoltées et envoyées à Manuel Vals, alors Premier Ministre… qui n’en avait cure.
 J’ai rangé quelque part ces sept cent lois, puis est arrivé le grand débat et personne n’a jamais su et classé ce qui avait été écrit dans ces cahiers de doléances. Dernière nouvelle : Gabriel Attal qui était assez favorable à une taxation de certaines rentes, a été vite recadré par le Président de la République….
Nous croyons  qu’il faut encore se mêler de ce qui ne nous regarde pas.
Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité à Montbéliard ( Doubs)

La Maison d’à côté de Sharr White, traduction et adaptation de Gérald Sibleyras, mis en scène de Christophe Hatey et Florence Marschal

La Maison d’à côté de Sharr White, traduction et adaptation de Gérald Sibleyras, mis en scène de Christophe Hatey et Florence Marschal 

Cet auteur américain est surtout connu pour ses séries télévisées mais cette pièce fut un succès à Broadway depuis 2011… Juliana est une brillante scientifique et à cinquante deux ans, elle a réussi à mettre au point un médicament qui ralentit la dégénérescence neuronale.

 

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A un congrès médical aux Iles Vierges où elle intervient, elle croit voir dans la salle, une jeune fille en bikini jaune et s’effondre. Incapable de continuer son allocution, elle s’en va. Elle croit qu’elle a un cancer du cerveau et cela la ramène à “la maison d’à côté” à Cape Cod, où, il y a dix ans ans, Laura, sa fille, alors adolescente, est partie après avoir été vue dans les bras de l’assistant, bien plus âgé qu’elle, de Juliana… Elle, et Ian son mari, n’ont plus jamais eu de ses nouvelles … 

Juliana sait maintenant qu’elle a une maladie neuro-dégénérative… comme celles sur lesquelles elle a si longtemps travaillé. Elle va alors quitter le monde réel et s’enfoncer dans les images du passé, ou du moins celles qu’elle est encore capable d’imaginer. Elle est aussi secouée par la disparition volontaire de laura et tombe dans une sorte de déni permanent de sa maladie. Son mari médecin, lui aussi, est attentif et essaye de la soigner de ses troubles neurologiques… Mais la pièce est du genre mélo a bien mal vieilli et on est prié de naviguer à coups de retour en arrière, entre ce grave accident de santé et la disparition de cette jeune fille qui, elle-même est devenue maman. 

Nous n’avions pu voir la mise en scène qu’en 2015, Philippe Adrien avait faite de cette Maison dà côté, peu avant de tomber gravement malade et de mourir en 2021. « Les Américains, écrivait-il, ont une sorte de génie pour faire des histoires à la fois immédiates et profondes, simples et structurées. C’est une pièce construite avec un personnage de femme magnifique d’émotion et de complexité. On pense à Alfred Hitchcock tant le suspense est remarquablement mené. Et par moment, c’est drôle, c’est léger…» Pourquoi Philippe Adrien avait-il été attiré par cette pièce? Nous avons connu  ce grand metteur en scène, mieux inspiré, quant au choix des textes Et celui-ci n’est ni profond, ni efficacement structuré…

Sur le plateau nu, juste une chaise et canapé contemporains et sur le beau mur de pierres, quelques projections d’imagerie cérébrale quand Juliana  fait son intervention. Mais quand l’action est censée se passer ailleurs, pas l’ombre d’une indication scénographique: que les spectateurs se débrouillent: pas très professionnel, même si la mise en scène de Christophe Hatey et Florence Marschal est précise… Mais ici, tout est sec et il n’y a aucune émotion.Jean-Jacques Boutin, Samantha Sanson, Christophe Hatey, Florence Marschal font leur boulot d’acteurs. Il y a parfois chez elle une tendance à sur-jouer pour essayer de faire décoller cette pièce mais cela se sent dès les premières minutes: mission impossible. Comment arriver à traiter cette redoutable dégénérescence physiologique, mais aussi en même temps, un drame familial?
Ici, tout est confus et se bouscule sans efficacité et, malgré le thème universel de la maladie mentale et qui a souvent été traité au théâtre (voir déjà Ajax de Sophocle!) la dramaturgie et les dialogues sont souvent d’une pauvreté affligeante, et comme Juliana est tout le temps en scène, les autres personnages, peu crédibles, ont du mal à s’imposer.  Résultat: cette Maison d’à côté part dans tous les sens et on décroche assez vite… Bref, vous n’avez rien perdu !

Philippe du Vignal

La pièce a été jouée du 27 mars au 7 avril au Théâtre de l’Opprimé, 78 rue du Charolais, Paris (XII ème).
 

L’Île des esclaves de Marivaux, mise en scène de Stephen Szekely

L’Île des esclaves de Marivaux, mise en scène de Stephen Szekely

Une île merveilleuse au parfum d’utopie, habitée par « des esclaves de la Grèce révoltés contre leurs maîtres, et qui depuis cent ans, sont venus s’établir dans une île». Marivaux a-t-il pensé aux Antilles, alors colonie française? Fait naufrage, un bateau avec Iphicrate et son valet Arlequin, Eurphrosine et sa servante Cléanthis ont fait naufrage dans cette île, tiens justement des Grecs venus d’Athènes ! «Comme c’est curieux ! Comme c’est bizarre! et quelle coïncidence dira plus tard dira madame Martin dans La Cantatrice chauve
 Trivelin, ancien esclave lui-même et gouverneur de l’île, explique qu’ici on rééduque les maîtres et rappelle aux nouveaux arrivants que la cruauté, cela se soigne et il a une sacrée thérapie pour cela! On les oblige tout simplement à être des valets, et les valets, des maîtres. Dura lex sed lex! mais chacun doit la respecter. « Nous ne nous vengeons plus de vous, nous vous corrigeons ; ce n’est plus votre vie que nous poursuivons, c’est la barbarie de vos cœurs que nous voulons détruire ; nous vous jetons dans l’esclavage, pour vous rendre sensibles aux maux qu’on y éprouve »

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Iphicrate et Arlequin, Euphrosine et Cléanthis devront donc échanger leurs noms, comme leurs vêtements.  Ici noir ou rouges. Et les anciens maîtres vont s’entendre dire leurs quatre vérités: Cléanthis trace de façon cinglante, un portrait peu flatteur d’Euphrosine qui, très humiliée, doit pourtant en admettre la vérité. Et Arlequin ne se gênera pas pour dire toutes les brimades, voire les coups que lui a fait subir Iphicrate.
Cléanthis et Arlequin parodient, eux, avec virulence une scène de séduction mondaine. Mais lui drague vite
 une Euphrosine, pas très à l’aise de vivre ce qu’elle a fait subir à sa Cléanthis. Pire, les domestiques vont aussi passer au stade suivant, avec une certaine perversité : un possible double mariage, le valet avec la maîtresse, et la servante avec le maître… Et Trivelin avec de grands airs de moralisateur, ne se gêne pas pour enfoncer le clou: « Vous avez été leurs maîtres, et vous avez mal agi ; ils sont devenus les vôtres et ils vous pardonnent; faites vos réflexions là-dessus. La différence des conditions n’est qu’une épreuve que les dieux font sur nous. »

Arlequin, personnage typique de la commedia dell’arte, assez paresseux et naïf, sera peu rancunier envers Iphicrate (en grec : celui qui gouverne par la force). Mais ce valet est un «brave garçon » comme disaient nos grands-mères mais il fait quand même la leçon en tutoyant à son tour le malheureux Iphicrate : «Je ne te ressemble pas moi ; je n’aurais pas le courage d’être heureux à tes dépens. «Et il y a un petit côté morale catho assez insolite chez Marivaux, quand il lance à la fin :« Cela fera quatre beaux repentirs qui nous feront pleurer tant que nous voudrons. (…) Quand on se repent, on est bon. »

Cléanthis, femme de chambre, elle, est nettement plus dure envers Euphrosine et a soif de vengeance, après les humiliations que cette jeune snob lui a fait subir. Trivelin comprend mais la modère. Pour rester gouverneur de l’île, il doit rester près des puissants: chez Marivaux, il faut savoir parfois lire entre les lignes.
Trivelin mettra fin à cette parenthèse en accordant à ces naufragés un bateau et un capitaine pour les remmener chez eux vers la grande Athènes, berceau de la civilisation. Mais la fin de cette courte mais remarquable pièce est grinçante : après cette dure épreuve qui ressemble, avec ses changements de costume, à un carnaval, les rapports de domination ne bougeront guère.
 Cléanthis dira simplement en conclusion. « Je veux bien oublier tout », « Je vous rends la liberté » et « Je partirai avec vous ». Clap de fin.
Bref, après ce qui ressemble à une thérapie de groupe, il y a aura sans doute quelques ajustements dans les rapports humains. Mais Marivaux le cynique, ne nous laisse aucune illusion: les dominés serviront à nouveau les dominants. Noblesse des sentiments, une petite générosité envers les plus humbles, d’accord… mais juste le temps d’une pause au club Med, et sans jamais renverser
l’ordre établi. La volonté radicale de réforme, ce sera pour une autre fois, soixante ans plus tard… à la Révolution française. Mais Pierre Carlet de Marivaux dont les pièces n’auront guère connu le succès de son vivant, était déjà mort depuis vingt-cinq ans….

Le texte est conservé, même si le metteur en scène a enlevé les personnages (muets) des Insulaires, et son épée, à Iphicrate, symbole de pouvoir sur son valet pour la lui remettre ensuite.. Et sur le plateau? Cela commence assez mal avec sous des flots de lumière bleue avec jets de fumigènes à gogo pendant tout le spectacle (record battu, même après Bérénice !!! voir Le Théâtre du Blog) et le vingt-huitième pour nous depuis la rentrée de janvier!). Au moins, comme dit un mien confrère, cela ne sent pas mauvais…Cela ne fait jamais sens, sauf peut-être pour Stephen Szekely… qui ensuite inonde la scène de lumière orange

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Puis il y a une chorégraphie assez pauvrette pour évoquer la tempête. Et enfin la pièce commence, toujours et jusqu’au bout, nappée de fumigène, comme si c’était indispensable. Mais enfin, on retrouve dans cette brume permanente, les dialogues ciselés-juste quatre siècles après, miracle de la langue du grand Marivaux, font encore les délices des jeunes acteurs… Et on pense curieusement aux répliques des personnages d’Eric Rohmer avec leurs jeux permanents de séduction. Ici, il y a impeccables: Barthélémy Guillemard (Arlequin) et Lucas Lecointe (Iphicrate), et mention spéciale aux brillantes Marie Lonjaret (Euphrosine) et Lyse Moyroud (Cléanthis). Laurent Cazanave (Trivelin) a, lui, plus de mal à imposer son personnage.
Au moins pour une fois, même s’il y a des ruptures de rythme, la diction est ciselée: on entend remarquablement le texte (on échappe pour une fois aux foutus micros H.F.). La mise en scène de Stephen Szekely reste assez statique en partie à cause d’une scénographie ratée. Pourquoi ces magmas de tissus dépliés au sol et ces voiles dans le fond, qui bloquent un espace déjà limité? Et il aurait pu nous épargner ces médiocres et inutiles chorégraphies au début, et à la fin. On ne comprend très bien ce qu’il a voulu faire dont la note d’intention tient en quelques lignes:  » Chez Marivaux, il n’y a pas de morale. Il y a une sorte d’autopsie des jeux de l’amour, du désir, de la cruauté. Le comique va toujours de pair avec la brutalité des sentiments et la pièce reste impitoyable, quant au destin des personnages. »
A voir? Peut-être si vous n’êtes vraiment pas exigeant et pour retrouver au moins un texte formidable qui s’inscrit dans la longue tradition des couples domestiques/patrons, au théâtre comme au cinéma.  Dans Les Grenouilles d’Aristophane, son esclave Xanthias se moque de Dionysos, descendu aux Enfers sous le déguisement d’Héraclès et dans Amphitryon de Plaute, le valet Sosie se plaint de l’injustice de son sort. Puis il y eut Sganarelle et Dom Juan, Orgon et Dorine, chez Molière…  Et dans Crispin rival de son maître  de Lesage (1707) , un ambitieux valet cherche à s’élever socialement. 
L’Île des esclaves préfigure aussi bien sûr,  les aventures des célèbres Figaro et Almaviva de Beaumarchais dix ans avant la Révolution de 89…. Puis Eugène Labiche (entre autres Edgard et sa bonne.  Et deux siècles, après sur fond d’alcoolisme, Puntilla et son valet Mati de Brecht.
Nous avons connu des mises en scène plus convaincantes de la pièce mais nous aimerions bien revoir ces jeunes acteurs
dans un autre projet. Eux, comme Marivaux… et le public, méritent mieux que ce travail approximatif…

 Philippe du Vignal

Juqu’au 2 juin, Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des Champs, Paris (VI ème). T. : 01 45 44 57 34.

Masayo,artiste magicienne japonaise

Masayo, artiste magicienne japonaise

 Elle a commencé à la demande de son agent artistique. Jeune, elle était chanteuse mais  son numéro ne marchait pas très bien, alors on lui a suggéré d’y ajouter magie et danse. Masayo voulait réussir comme chanteuse et pensait que la magie n’était pas pour elle car elle était maladroite. Elle a donc refusé mais son agent a insisté. Masayo a donc présenté des tours et, à sa grande surprise, le public a beaucoup apprécié. Elle a alors vu à quel point cet art était merveilleux pour elle et la fascinait. Très jeune, elle a fait ses premiers pas comme magicienne, quand elle a chanté pour des personnalités de la télévision japonaise.

© Masayo

© Masayo

« J’ai été formée par un artiste qui travaillait dans la même agence que moi. Les propriétaires du magasin Magic Land à Tokyo, Ton-san et Mama-san m’ont aussi donné de précieux conseils et m’ont présenté à mon mentor Kazu Katayama. Grâce à eux, une artiste, maladroite et désespérée, a grandi et a été gagnante au concours américain IBM et au vote de popularité du public aux Award 2019).
«Le chemin, dit-elle, n’a pas été facile à cause de ma maladresse. Mais je participe maintenant aux congrès et événements de magie nationaux comme internationaux, à des dîners-spectacles sur des bateaux de croisière et dans les hôtels. Mes spécialités? La magie de scène et d’illusions, la magie de cordes.
Il y a de la technique mais aussi une histoire. Mes thèmes: l’amour et la paix que j’exprime,  et je pense que cela trouve un écho chez le public. Parmi les artistes actuelles, j’adore Tina Lenert mais aussi Kazu Katayama il est aussi incroyable: ses numéros sont minutieusement préparés, élégants et pleins d’amour. »

Selon elle, magie este la meilleure expression artistique pour divertir un public instantanément et elle pense que tous les styles sont uniques, intéressants et complémentaires. Mais que les tours sont  plus attrayants quand on raconte une histoire touchante. « Je perçois souvent des images en écoutant de la musique. D’autres influences viennent aussi de la danse, des œuvres dans les musées et de l’art du verre. Mais aussi de Madonna et d’Ayumi Hamasaki. »

 A un débutant, que conseille-t-elle ? «Tout d’abord, essayez et pratiquez. Trouvez-vous un bon professeur et des amis avec qui partager votre passion. Et continuez toujours à pratiquer. Puis, vous établirez votre propre style  pour arriver l’objectif que vous visez. Et surtout n’ayez jamais peur de l’échec: c’est une opportunité. J’ai eu beaucoup de revers dans mon parcours, mais j’ai continué parce que j’aimais cet art. Même si je suis maladroite, insouciante et honnête, ce qui ne convient pas toujours à ce métier, j’ai réussi à convaincre mes pairs aux États-Unis!
Quant à la magie actuelle, elle pense qu’elle se développe à merveille avec beaucoup de nouveautés, comme les images projetées et l’usage du numérique. « Chaque pays a sa propre culture, unique et fabuleuse, dit-elle, et c’est très bien de s’en servir. «Je suis japonaise et, dans mes spectacles, je suis en kimono et j’espère transmettre notre culture: il y a dans mes tours, des gestes traditionnels japonais. »

 Sébastien Bazou

 Interview réalisée à Dijon, le 29 février.

 

Pour en revenir à Hamlet, mise en scène de Christiane Jatahy

Pour en revenir à Hamlet, d’après William Shakespeare, un spectacle de Christiane Jatahy

 On reconnait Shakespeare dans cette joyeuse comédie musicalemais sans le tragique de la pièce, sans sa poésie, sans sa profondeur. Le questionnement sur l’être et le désir, les jeux de miroir et les fantômes sont bien présents mais, en pleine crise d’ado, le jeune Hamlet interroge son identité et sa place dans une famille d’aujourd’hui.
Mise en scène enlevée avec d’excellents acteurs: Clotilde Hesme, superbe Hamlet et Mathieu Sampeur, remarquable Claudius. Gros plans, images-vidéos, miroirs et fenêtres: le cinéma envahit le plateau du théâtre, comme sur un écran de télévision. Scènes et images-vidéos se déroulent simultanément à un rythme assuré. Pas de temps mort, impossible de s’ennuyer ou de s’interroger et la dramaturgie théâtre-cinéma fonctionne à plein feux. Mais la vidéo-cinéma peut-elle remplacer le théâtre ?

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Le son avec langues  et mélodies variées ouvre vers un ailleurs poétique, entre réel et imaginaire, entre réalité et fiction. On peut reconnaître les musiques de Sinead O’Connor, Prince, Nina Simone, Stealers Wheel, David Bowie, Gilbert Bécaud, Michel Legrand, Amalia Rodrigues, Juliette Greco mais aussi Mozart. Eclairages et vidéos découpent et organisent des images très réussies, notamment au premier acte, avec l’apparition du spectre du roi Hamlet et une scène de rave-partie, lors du remariage de la reine Gertrud avec Claudius, où l’on se retrouve presque à danser avec les comédiens. « To be or not to be”, est-il devenu “Let it be “?

Une grande idée traverse cet Hamlet revisité,«amélioré ». Pour faire barrage au système patriarcal et à la violence qui conduit à la guerre et la mort, une femme peut changer le cours des choses. Le doute envahit Hamlet et l’empêche d’entrer dans le cycle des vengeances, d’écouter le fantôme de son père assassiné lui ordonnant de tuer Claudius… Il est devenu, pour lui, pour elle, et pour nous, salvateur.
«La conscience fait de nous des lâches.», écrivait Shakespeare. Ici, le doute d’Hamlet qui le poussait à s’interroger et à ne pas agir, n’est plus l’expression d’une pusillanimité, d’une procrastination ou d’une lâcheté particulière, ce doute peut et veut changer le monde. Christiane Jatahy avec un Hamlet devenu femme propose donc une relecture de la pièce. «Être ou n’être pas, telle est la question ». « Est-il plus noble pour une âme de souffrir les flèches et les coups d’une atroce fortune ou de prendre les armes contre une mer de troubles et de leur faire front et d’y mettre fin ? »
Le fameux dilemme sur l’Être ne renvoie plus seulement à la dissociation entre élément masculin et élément féminin qui caractérisait l’Hamlet de Shakespeare. La question interroge désormais le féminin
en nous: il renvoie à l’Être, au maternel premier, le masculin à la pulsion, au «faire». «First being, after doing.» écrivait le psychanalyste David Winnicott.
Ici, le renversement féministe de la mise en scène subvertit la pièce de Shakespeare et détruit les frontières. Mais comment se défaire de ces frontières et des assignations? Hamlet sur scène est-il/est-elle vraiment une femme? Il apparait en pleine transition… trans-identitaire. Sigmund Freud et Jacques Lacan y perdraient leur latin. «Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, que n’en rêve votre philosophie.», dit une fois de plus, Hamlet à Horatio.
L’être comme le temps apparait ici disloqué. Le prince du Danemark se dévoilait à Freud comme un Oedipe inhibé, hésitant à passer l’acte, oscillant entre l’amour et la haine pour la femme, exprimant son horreur de l’inceste face à Gertrud. Puis Ophélie, transformant la scène shakespearienne de parricide en scène de matricide… Que devient-elle ici? Victime d’un féminicide, elle n’est plus la naïve et romantique Ophélie et n’accepte plus d’être l’objet de la violence patriarcale, comme la montre Christiane Jatahy. Un spectacle très applaudi par la jeune génération, moins par les amoureux de Shakespeare qui se retrouvent à mille lieues de Stratford-upon-Avon…

Jean-François Rabain , psychiatre et psychanalyste

Jusqu’au 14 avril, Odéon-Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, Paris (VI ème).

Art majeur de Pauline Delabroy-Allard, Emmanuelle Fournier-Lorentz, Simon Johannin et Gilles Leroy, mise en scène de Guillaume Barbot.

 

Art majeur de Pauline Delabroy-Allard, Emmanuelle Fournier-Lorentz, Simon Johannin et Gilles Leroy, mise en scène de Guillaume Barbot

 En 1986, avec Bernard Pivot dans son émission Apostrophes, nous assistons en direct à une polémique! Pour Serge Gainsbourg qui est au piano: «La chanson est un art mineur ». Car pour lui, elle ne nécessite pas d’initiation, contrairement à la peinture, l’architecture ou la poésie.  « La chanson, dit Guy Béart, cela rencontre les gens, ça n’a rien de mineur!» Mais Serge Gainsbourg réplique: «Qu’est-ce qu’il dit, le blaireau?» Cette altercation fera date…
Nombre d’acteurs de la Comédie-Française se distinguent par leurs qualités vocales avec des spectacles musicaux Comme une pierre qui .., Les Serge, La Ballade de Souchon… (voir Le Théâtre du Blog) Ici, ils sont tous exceptionnels. «Je suis né entre trois murs de vinyles, dit Guillaume Barbot. J’ai appris à parler entre des concerts de James Brown et Laurent Voulzy. J’ai grandi dans la collection de guitares de mon père. J’ai passé toute mon enfance parmi les notes, accords et mélodies. Aujourd’hui, je fais du théâtre, par esprit de contradiction certainement, mais la musique est toujours restée mon alliée, mon ADN, ma pulsation.L’idée, pour Art majeur, est de créer une vraie forme de théâtre-concert. Un spectacle-album.»

© Vincent Pontet

© Vincent Pontet

Le metteur en scène s’entoure des talentueux Thierry Hancisse (chant, piano, accordéon, basse, guitare), Véronique Vella (chant et guitare), Léa Lopez (chant, clavier, et basse et Axel Auriant (chant, batterie et basse) Pierre-Marie Braye-Weppe (chant, basse, batterie, guitare, piano et violon).
Ils nous font redécouvrir des chansons dans un récital qui pourrait réveiller le fantôme de Jacques Canetti, le grand producteur qui a révélé entre autres : Edith Piaf, Jacques Higelin, Michel Legrand, Jacques Brel, Guy Béart et aussi Serge Gainsbourg que l’on entend, bien sûr,dans cet Art majeur.

 Le Studio de la Comédie-Française fait renaître un lieu comme le théâtre des Trois Baudets qui accueillit pour l’occasion, un nouveau groupe : les Black Birds ! Jacques Canetti était le producteur de Barbara en 1967 à Bobino. Un concert que Véronique Vella a entendu enfant et a gardé dans sa mémoire. Ici, les auteurs ont écrit des textes mêlant souvenirs personnels des artistes, et des fictions. Les chansons sont interprétés à une, deux, trois, ou à la fin, cinq voix, avec une chanson de Benjamin Biolay.

 Cette pièce est traversée par des moments de vérité qui soulèvent l’émotion. L’évocation de leur mère respective par Thierry Hancisse et Véronique Vella est déchirante de beauté. Ici, est célébrée la chanson dite: à texte mais le groupe se révèle parfois aussi très rock. Art majeur ou art mineur, là n’est pas la question. « Parfois la chanson crée des moments, dit Véronique Vella et ces moments, c’est la vie, tout simplement.» On ressort du théâtre, joyeux avec une seule envie : y retourner. Courez-y, il reste quelques places.

 Jean Couturier

Jusqu’au 5 mai, Studio-Théâtre de la Comédie-Française, galerie du Carrousel du Louvre, 99 rue de Rivoli, Paris (I er). T : 01 44 58 15 15.

Habiter, texte et mise en scène de Patricia Allio

Habiter, texte et mise en scène de Patricia Allio

Un  solo d’une heure avec Pierre Maillet, maintenant bien connu (voir Le Théâtre du Blog). C’est sur le mode conférence à l’humour acidulé, une performance qui avait été créée en 2014 et que l’acteur et metteur en scène reprend ici avec jubilation.
Cela parle-apparemment-de tout et de rien mais d’abord de l’habitat urbain, surtout quand il est pensé et réalisé entre autres par Jean Nouvel avec Doha 9, un gratte-ciel à Doha au Quatar ( 2012) 238 mètre sur quarante-six étages avec un sommet doté d’une flèche qui fait penser à un phallus, comme nombre d’immeubles fin dix-neuvième ou début vingtième siècles à Paris, entre autre celui de Marcel Oudin ( la Fnac actuelle avenue des Ternes). Ce qui réjouit Pierre Maillet… et le public. Dans la petite salle en bois du Monfort si simple et qui offre un beau contraste avec l’architecture contemporaine montrée en photos et souvent prétentieuse (le trop fameux « geste architectural), Pierre Maillet occupe l’espace avec maestria…

 

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Sur le plateau, au même niveau que la première rangée de spectateurs, juste une tente carrée Quechua rouge et bleu, éclairée de l’intérieur par une barre fluo mobile. Silence total dans ce qui est  devenu l’habitation imposée à de nombreux SDF. En émerge alors Pierre Maillet dont on ne verra que la tête, puis le corps, juste en ridicules soquettes jaunes.
Toujours aussi nu mais très à l’aise, il va comme tout conférencier, utiliser un rétro-projecteur et assembler des lettres sur le fond du plateau… pour en faire quelques mots et expliquer en détail par exemple, l’étymologie du verbe: habiter…
Suite attendue: le mot « bite» avec images à l’appui d’architectures phalliques. Pierre Maillet sait faire en matière de jeu sur les mots, du genre :« l’habit ne fait pas le moine  mais la bite le fait ». C’est à la fois une analyse linguistique sérieuse mais aussi d’un discours foutraque assumé.
Et en plus, ce n’est pas long et est vraiment drôle, ce qui n’est pas un luxe quand on voit certains spectacles  qui durent trois heures et d’un ennui à couper aux couteau. Et ici, pas de micro H.H. ni de fumigènes, ouf!
Il cite Jacques Lacan quand il parle de l’identité homme/femme et du corps. Ou dans un numéro exemplaire d’intelligence avec bande-son à l’appui, il ridiculise notre Macron national parlant de «réarmement démographique»,
Jean-Luc Godard, le misogyne de service et il ne rate pas un discours convenu moralisant de la première ministre italienne d’extrême-droite Giorgia Melloni, qu’il traduit au fur et à mesure.
C’est aussi une performance gestuelle : Pierre Maillet joue avec sa tente Quechua où il entre et ressort éberlué, toujours aussi nu. Il arrive même à s’en habiller à vue. Puis toujours aussi nu, il danse, chaussé de bottines-cothurnes rouges à paillettes. Un moment formidable. Il y a juste une petite erreur de mise en scène, avec une fausse fin : tout le monde applaudit ce numéro exemplaire… mais non, ce n’est pas fini et Pierre Maillet remet cela quelques minutes au rétro-projecteur.
Cela dit, c’est un spectacle à la fois comique et impertinent où l’on rit de bon cœur et d’une rare intelligence où il se bat  contre les grands discours prétentieux sur l’avenir de nos habitations et quant aux à-priori sur l’identité sexuelle et la morale imposée. Si cette
Habiter passe près de chez vous, ne le ratez pas…

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué au  Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion, Paris (XV ème) , du 23 au 28 mars.

 

Come Bach d’Anne Baquet, Claude Collet, Amandine Dehant, Anne Regnier et Ariane Bacquet, mise en scène de Gérard Robert

Come Bach d’Anne Baquet, Claude Collet, Amandine Dehant, Anne Regnier (en alternance ave Ariane Bacquet), mise en scène de Gérard Robert

 Les voici de retour après le succès d’ABCD’airs, avec Jean-Sébastien Bach dans leurs bagages. Piano, contrebasse, cor anglais, hautbois et voix pour toccatas, fugues et contrepoints qui n’ont pas de secret pour ces virtuoses, ni les nombreuses variations qu’a inspirées l’œuvre du compositeur. En jazz ( Contre, tout contre, Bach, de Jean-Philippe Viret), en classique ( La Bacchanale  extraite de Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns) mais aussi dans les variétés et au cinéma. Le quatuor revisite un vaste répertoire et nous découvrons ce que de nombreux airs d’hier et d’aujourd’hui doivent à cette musique intemporelle.

© Alexis Rauber

© Alexis Rauber

Anne Baquet, formée au conservatoire de Saint-Petersbourg ( Russie), à l’aise en chant baroque et contemporain, nous donne une version émouvante de La Petite Fugue, un tube (1969) de Maxime et Catherine Le Forestier. Puis, son interprétation parodique à la Johnny Hallyday de Si javais un marteau de Hays Lee et Peter Seeger) ravit le public. Elle entraîne, de sa voix chaude et flexible, ses coéquipières et toutes les quatre entonnent a capella l’irrésistible D’abord ton Bach de Bernard Joyet qui, sur une musique du maître, joue sur les mots : « Passe ton Bach d’abord/ Fais un effort/ Tu veux faire table rase/ Avec le jazz / T’as pas les bases… » Rires garantis.

 La pianiste Claude Collet soliste, chambriste ou musicienne dans les orchestres de Radio-France, Suisse romande…  donne sa touche avec brio, à B-A-C-H (1964) d’Arvo Pärt, dont chaque lettre correspond à une note selon la gamme anglo-saxonne ( La Si Do Ré ), à Circus Waltz que Nino Rota a écrit pour Huit et demi de Federico Fellini ) et à la Toccatina op. 40/3 de Nikolaï Kapoustine.

Amandine Dehant à la contrebasse, se lance en solo dans le Menuet 2 de la troisième Suite pour violoncelle. Membre de l’orchestre de l’Opéra de Paris depuis 2005, elle n’hésite pas à monter sur le piano avec son instrument pour accompagner ses amies, toutes aussi mutines, gambadant, se contorsionnant… Ariane Bacquet et Anne Regnier (en alternance), se donnent à fond au hautbois et au cor anglais dont elles tirent des notes à souffle continu. La première joue régulièrement dans de grandes formations (orchestre de Bretagne, Opéra de Paris…) et avec les ensembles Liken et Art Sonic, les répertoires improvisés, amplifiés et contemporains. L’autre, soliste à l’Opéra de Paris depuis 1996, interprète le répertoire de musique de chambre avec l’ensemble Sur Mesure, et les œuvres actuelles avec Ars Nova.

 Ces grandes interprètes souvent primées, ne se prennent pas sérieux et, sous la houlette de Gérard Robert, investissent joyeusement la scène, avec le plaisir évident de faire la fête. Elles écornent Jean-Sébastien Bach patriarche, en s’amusant à compter les nombreux enfants qu’il fit à Anna-Magdalena, une grande musicienne qu’il mit en sourdine, et dont on entend Musette. Elles osent la fantaisie quand, à la manière de charmeuses de serpent, elles soufflent en chœur dans des mélodicas, ces claviers portatifs à anches libres et tuyau latéral. À huit mains, elles font sonner l’air le plus connu du compositeur allemand comme sur un orgue.
Un spectacle musical, à la fois savant et populaire, comme on en voudrait beaucoup et qui séduit petits et grands.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 26 mai , Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, Paris, (VI ème) T. : 01 45 44 57 34.

Je suis la Bête d’Anne Sibran, mise en scène de Julie Delille

Je suis la Bête d’Anne Sibran, mise en scène de Julie Delille

Julie Delille a fondé sa compagnie, le Théâtre des trois Parques en 2015. Artiste associée à Equinoxe-Scène Nationale de Châteauroux, elle y a créé ce spectacle en 2018.  Depuis l’an passé, elle dirige le Théâtre du Peuple à Bussang (Vosges) et intervient aussi actuellement auprès des jeunes acteurs de la Belle Troupe aux Amandiers-Nanterre.

Plusieurs minutes de noir et de silence avant qu’une voix fluette naisse de l’obscurité: « Nous, c’est le silence qui raconte, les hommes, il leur faut une voix. » Ici, c’est la bête qu’on entendra. Julie Delille, féline et souple, donne chair à Méline, une enfant sauvage qui a appris sur le tard le langage des humains.
Bébé abandonnée dans un placard, elle a été élevée par une chatte qui l’a nourrie et l’a enveloppée de sa chaleur, lui a appris la chasse, la pêche et l’impitoyable loi de la jungle où la raison du plus fort est toujours la meilleure.

© Florent Gouëlou

© Florent Gouëlou

Jusqu’à ses six ans, l’enfant quadrupède s’ébat dans les bois, glapit, miaule, rugit et fouit dans les terriers. Avant d’être capturée par un vieil apiculteur et forcée de s’adapter au monde civilisé. Dans une langue poétique et drue inventée par l’autrice, Julie Delille nous fait vivre la forêt, sa beauté et ses dangers… Dans un cache-cache permanent entre lumière et obscurité, d’une voix modulée, Méline raconte sa vie intérieure, ses plaisirs et ses douleurs, le goût du miel et aussi du sang: dans le règne animal, il faut tuer pour vivre. Pas de sentimentalisme: «Les bêtes n’ont pas de larmes, c’est une eau qui part dans leur salive. Les bêtes ne savent pas pleurer. Car il faut la parole pour nourrir un chagrin et le faire durer.»

Anne Sibran, comme son héroïne, réside entre la France où elle a commencé à écrire et l’Equateur. Elle a appris le quechua pour aller auprès des Indiens d’Amazonie, menacés par l’extraction pétrolière et la déforestation: «La langue peut dire : la bête est moins que l’homme. Et la bête se tait.» Ici, l’animal parle. Une langue puissante, crue et organique qui nous fait vivre l’expérience de Méline.La mise en scène est d’une grande beauté et, des savants clairs-obscurs d’Elsa Revol, naît un paysage vierge puissant et sauvage; l’environnement sonore d’Antoine Richard donne toute son intensité à ce conte dramatique. Seule sur le grand plateau nu, la comédienne, enfantine et animale, naïve et rusée, se glisse dans la pénombre brumeuse, rampe sous un sol arachnéen, semble disparaître dans un fourré, échappe à la blessure mortelle d’une fouine… Puis, quand elle rejoint le monde des humains, elle relate l’apprentissage laborieux du langage, les vêtements qui entravent, les murs qui encagent… Quand le jour bascule, dit-elle, alors j’ai besoin de viander. »

Survivra-t-elle parmi ses semblables-les plus cruelles de bêtes qui l’ont abandonnée- et résistera-t-elle à l’appel de la forêt? « Soudain, toutes les paupières s’écartent, en une fois, en même temps. Toutes les paupières des bêtes descendues jusque là, dévalé la montagne pour regarder les hommes en face. Leur ouvrir ces pupilles luisantes comme des miroirs tendus. » (…) « Ainsi, la forêt s’embrase d’une prodigieuse attention où ce qui se cachait depuis toujours, est plus présent que l’arbre. »
Ni femme ni bête, Méline incarne la part animale qui sommeille en chacun de nous, oubliée, et la nature dont l’homme contemporain s’est éloigné, jusqu’à la saccager…
Dans certaines scènes, l’actrice happée par son récit nous y entraîne. Il y a d’autres séquences, présentées avec plus de distance où Anne Sibran questionne notre humanité. Un texte admirable porté par une comédienne rare. On pourra voir prochainement ici, mise en scène par Julie Delille, La Jeune Parque, un long poème de Paul Valéry sous le titre Le Métier du Temps. Une artiste à suivre

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 4 avril Je suis la bête. Du 30 mars au 7 avril Le Métier du Temps au Théâtre Nanterre -Amandiers-Centre Dramatique National, 7 avenue Pablo Picasson Nanterre (Hauts-de-Seine) T. : 01 46 14 70 00 RER A arrêt : Nanterre Préfecture. Attention, plus de navette pour venir: prendre le bus 259. Mais il y en a une pour le retour vers le RER.

 Le roman, Je suis la bête, a été a publié aux éditions Gallimard (2007).

 

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