Théâtre de la Bastille hors-les-murs Portraits de famille-Les oublié·es de la Révolution française, conception et interprétation d’Hortense Belhôte

Théâtre de la Bastille hors-les-murs:

Portraits de famille-Les oublié·es de la Révolution française, conception et interprétation d’Hortense Belhôte

« Dans le monde universitaire, la recherche généalogique, dit Hortense Belhôte, est souvent dénigrée et ramenée au rang de l’amateurisme, détachée des efforts de problématisation intellectuelle qui caractériserait la science historique. Mais, de la généalogie, à l’Histoire, il n’y a qu’un pas. Tirer le fil de la micro-histoire, c’est s’embarquer dans un processus de recontextualisation globale qui fait place à d’autres récits. Et lorsque les archives manquent, ce sont les branches cousines, les personnalités publiques, les articles scientifiques sur des sujets proches ou les œuvres d’art contemporaines et représentations anciennes qui viennent combler l’imaginaire historique. »
Elle va naviguer une heure et quelque,  parfois sur un coq aux couleurs nationales, pour nous raconter un pan méconnu de notre Histoire, mêlée à son histoire familiale où, dit-elle, «on trouve de tout quand on commence à faire son arbre généalogique et souvent ce qu’on ne cherchait pas:  un grand-oncle égyptien déporté à Cayenne? Une arrière-grand-mère verbalisée pour prostitution? Une union gay déguisée en pieuse adoption? Une mystérieuse disparition? Un mariage forcé ? Une collaboration douteuse ?  »

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Cette descente dans le passé se croise donc avec l’histoire coloniale et post-coloniale française, comme beaucoup d’entre nous (son père a travaillé en coopération en Afrique pour ne pas faire son service militaire).
1789 et les événements de la période révolutionnaire vue comme le  creuset de certains mythes fondateurs  a passionné cette historienne de l’art qui n’en est pas à son coup d’essai et cela se voit. Elle a longtemps enseigné puis a créé Une Histoire du foot féminin, puis L’eErotisme dans l’art classique, un spectacle adapté en web série pour Arte. Puis Hortense Belhôte a monté Histoires de graffeuses et Performeureuses, une histoire de la performance en danse contemporaine. Et la marmotte? Une approche socio-historique de la montagne et enfin 1664, déboulonnage en règle de l’absolutisme de Louis XIV, il y a deux ans.
Cela se passe dans un endroit pas magique du tout pour une conférencière : une grande salle aux murs blancs du lycée Simone Weil à Paris (IIIème) pour une centaine de spectateurs. La scène est  trop basse : on voit juste son torse, bancs en bois même pas attachés ( bonjour la sécurité!y-aurait-t-il une exception pour l’Education nationale, ce serait étonnant…) et l’acoustique et les éclairages sont approximatifs.. Mais elle fait avec, munie d’un micro H.F? mal réglé et qui, à la fin, se détraquera.
Elle évoque, avec projection de portraits habilement croisés avec des photos de sa famille à elle, toute une galerie de personnages à la fois célèbres (Robespierre, Jeanne Bécu devenue madame Dubarry dont Louis XV à soixante ans deviendra l’amant).Après un procès expéditif, elle sera guillotinée en 1793, après avoir eu le temps de faire sept enfants. Mais rappelle Hortense Belhôte, il y aussi dans cette saga nationale, des personnages à la fois connus et inconnus, comme Zamor, offert à Madame du Barry par Louis XV.  Ce petit page indien de sept ans qui devint son filleul, reçut une très bonne éducation et parla bien le français. Défilent aussi le chevalier de Saint-George (1744-1799), un compositeur, escrimeur d’origine guadeloupéenne qui eut une carrière artistique et sportive exceptionnelle. Il participe à la Révolution française et commanda la légion dite des Américains, des volontaires antillais et africains.

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Elle évoque aussi le fameux chevalier d’Éon* )photo la plus proche à gauche)  diplomate, espion, officier, et homme de lettres français (1728- 1810) sous Louis XV et qui a vécu habillé en homme pendant quarante-neuf ans et en femme pendant trente-deux ans, mort à Londres dans la misère… Et Thomas Alexandre Davy de La Pailleterie, dit le général Dumas, né à Saint-Domingue et premier général de l’armée française aux origines afro-caribéennes… Le père de notre grand Alexandre Dumas (Les Trois Mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo…) et le grand-père d’Alexandre Dumas, l’auteur de La Dame aux camélias (1848).
Et Jean Amilcar, ancien enfant esclave sénégalais, adopté en 1787 par Louis XVI et Marie-Antoinette. Et cette femme dite Mme Royale, leur dernier enfant vivant, surnommée « l’Orpheline du Temple » et devenue l’héroïne de chansons, poèmes et récits…
Et encore Marie-Guillemine Benoist qui fait en 1800 le Portrait d’une femme noire, (*deuxième photo en partant de la gauche) sans doute une Guadeloupéenne dans la tradition du portrait français mais avec un sein nu. Enfin, Claire de Duras, qui écrit Ourika, un roman publié anonymement, en 1823… et redécouvert il y une trentaine d’années. Première grande héroïne noire de la littérature occidentale, Ourika d’origine sénégalaise avait été achetée par le chevalier de B. à trois ans, puis adoptée et qui reçut une excellente éducation mais de l’Ancien régime- l’enfance d’Ourika- jusqu’à la Restauration, elle comprendra qu’elle est restée une marginale.*

Hortense Belhôte tisse très habilement ce tissu à la fois familial et sociétal parallèle, avec ce qu’i faut de piquant et de sauce musicale et elel finit par un strip-tease comique, très réussi. Bon, le récit part un peu dans tous les sens, elle bouge sans doute parfois trop et a tendance à bouler son texte: comme l’acoustique est très mauvaise, malgré son micro H.F, on l’entend parfois mal ; curieusement, bien mieux, quand ce foutu micro H.F. est H.S… Bref, ce spectacle mériterait d’être vraiment mis en scène mais on ne n’ennuie pas une minute à cette fausse et vraie conférence d’histoire de l’art. Pas loin quelque fois -mais ici conjuguée au féminin- de celles brillantes d’Hector Obalk (voir Le Théâtre du Blog) avec des moyens simples et efficaces. Et le public pour une fois en majorité jeune, a applaudi chaleureusement, et avec raison, ce spectacle insolite et tout à fait réjouissant.
«C’est à cette population du «Quatrième ordre», dit Hortense Belhôte, que nous voulons rendre hommage, non pour établir de nouvelles dévotions, mais pour éviter la sclérose d’un nationalisme amnésique. Car si nos ancêtres les Français, les «Vrais», ceux des peintures, ceux du premier 14 juillet, étaient des Noirs, des femmes émancipées et des personnes non-binaires, c’est tout le paradigme de l’altérité qui est à reconsidérer. (..) Alors, tendons l’oreille, c’est de nous tous, que l’on parle. »
Mission largement accomplie mais nous aimerions bien revoir ce spectacle dans de meilleures conditions… Pourquoi pas au Théâtre de la Bastille?

Philippe du Vignal

*Marie Plateau avait interprété Ourika  d’après le roman de  Claire de Duras, dans une mise en scène d’Elizabeth Tamaris, l’an passé au Théâtre Darius Milhaud à Paris ( XIX ème).

Spectacle vu le 22 avril; jusqu’au 23 avril, 15 h 15 et 19 h, lycée polyvalent Simone Weil, site François Truffaut, 28 rue Debelleyme, Paris (III ème).

Et Rembobiner sera joué par le collectif Marthe,  les 25 et 26 avril à 15 h et 19 h , Le Consulat, 14 avenue Parmentier, Paris (XI ème).

 


Archive de l'auteur

Le Mensonge, libre adaptation du Mensonge de Catherine Grive et Frédérique Bertrand, chorégraphie de Catherine Dreyfus.

Le Mensonge, libre adaptation du Mensonge de Catherine Grive et Frédérique Bertrand, chorégraphie de Catherine Dreyfus ( tout public)

 Un projet né juste d’une envie de pois ! Une envie fantaisiste qui a trouvé tout son intérêt et son univers artistique quand se sont rencontrées en 2019, l’autrice et la chorégraphe. Elles ont souhaité construire à partir de leur espace esthétique différent, une collaboration d’un duo autrice/chorégraphe. À la lecture de cet album pour la jeunesse, Catherine Dreyfus, enthousiasmée par l’histoire, a voulu la mettre en scène. Le caractère universel du thème  et la manière dont il est traité, la séduisent. Dans ce récit, aucune moralité mais une pudeur et une élégance et aussi beaucoup de merveilleux, d’étrangeté, d’humour et de gravité, face à cette question du mensonge concernant  le monde entier depuis la nuit des temps !

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Cette adaptation du livre de Catherine Grive (illustrations de Frédérique Bertrand) est dionysiaque et poétique! Maryah Dos Santos Pinho (la Petite fille), Anna Konopska (la Maman) et Rémi Leblanc-Messager (le Papa) nous éblouissent avec leurs danses et acrobaties.
Pendant un repas, une fillette fait malgré elle, fait un mensonge, à ses parents: «Dans un silence, les mots sont partis tout seuls.» En entrant le soir dans sa chambre, oh ! Surprise… le mensonge avait pris la forme d’un petit rond rouge, et l’attendait ! Petit rond rouge deviendra  de plus en plus grand et envahissant. Il se multipliera et ne quittera plus l’enfant, jusqu’à créer en elle une sensation d’étouffement.
Une lutte s’engage alors entre mensonge et menteuse. Sans cesse il disparaît pour mieux réapparaître et la surprendre, la déstabiliser dans son rapport aux autres, au quotidien et dans son intimité. Mais pourquoi et jusqu’à quand, cela va-t-il durer? La tension monte, et jusqu’où ce rond rouge va-t-il mener la petite fille? Vont-ils trouver un terrain d’entente et finir par abandonner ce corps-à-corps destructeur. …

 Pour entrer en contact avec l’univers hors-normes et souterrain de l’histoire (la vie intérieure de la jeune héroïne), Catherine Dreyfus a mis en rapport subtil les espaces et langages artistiques de la danse, du mime , du théâtre et du cirque.
Les danseurs (la Mère et le Père) et une circassienne (la Fillette) et ce croisement entre les arts, créent une intensité dramatique d’où surgit une belle théâtralité. La première partie est ritualisée à l’extrême et graphique, avec répétition de gestes dans des situations issues du quotidien et réglées au plus près. «Le public, dit la chorégraphe, doit percevoir une illusion de perfection.» Et dans la deuxième partie-changement radical dans l’évolution dramatique de l’histoire et de la danse- la fillette ne veut plus respecter ce rituel avec ses gestes répétitifs et mécaniques.

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La machine chorégraphique alors totalement déréglée, traduit à travers son corps, la tempête intérieure que subit l’enfant. «La danse, dit Catherine Dreyfus, devient plus lâchée.» Et, avec une dimension onirique et cette rupture, se crée une opposition entre les deux parties de cette fiction. Petits et grands sont fascinés par cette danse-théâtre. Aux côtés de la petite fille en lutte avec le rond rouge, personnification du mensonge et devenu multiple, la magie, le rêve, le cauchemar et le désir semblent s’être donnés rendez-vous comme des esprits, dispersés sur la scène.
Jamais nous ne seront révélées la nature et l’origine de ce mensonge: c’est toute la subtilité et le point fort de cette histoire poétique et éthique… Il est peut-être aussi une métaphore de nos angoisses et de ce qu’elles engendrent mentalement en chacun de nous. Pour Catherine Grive et Catherine Dreyfus, il s’agit de «raconter avec grâce et légèreté, les affres d’un combat intérieur que nous avons tous livré un jour. »

Le spectacle est à l’image du mensonge de cette petite fille: obsédant et énigmatique. Son étrangeté en prenant une forme vivante, ce rond rouge animé, acquiert une densité dramatique grâce au croisement de champs esthétiques utilisés ici avec finesse, pour mettre en scène ce mensonge dévastateur chez la fillette.
L’ensemble du public est émerveillé par la beauté de la scénographie et l’univers fantastique qui a pris possession de l’âme de la fillette. La scénographie est fidèle à l’univers graphique de l’album et de ses éléments dramaturgiques. Une sensation d’angoisse s’empare de nous, entre crainte et fascination.
Ce travail théâtral, esthétique et soigné fait écho à l’état perturbé de la petite fille… Le Mensonge, est proche d’une œuvre plastique en mouvement: des châssis mobiles aux damiers en noir et blanc avec quelques carreaux colorés et le rond rouge de plus en plus gros, et se reproduisant à l’infini, envahissant l’espace. La couleur tient une place signifiante dans la construction de l’histoire. Le changement de l’une à l’autre pour les costumes mais aussi pour l’ensemble des éléments scéniques, la radio par exemple,  marque le passage d’un tableau chorégraphique au suivant. Ce jeu des couleurs rythme l’évolution de l’histoire. L’éclairage contrasté entre point lumineux et obscurité laisse resplendir le jaune, le bleu, le vert… et le rond rouge, un ovni-personnage !
La musique et les bruits, les sons sont inspirés d’éléments rebondissant comme des petits pois dans une assiette, ou les perles d’un collier se répandant sur le sol. En totale complicité avec les situations, à la fois beaux et originaux, ils augmentent notre attention.

Ce spectacle pour la jeunesse procure aussi un plaisir chorégraphique et théâtral aux adultes. «Cela a toujours été, dit Catherine Dreyfus, ma façon de concevoir mes spectacles: offrir plusieurs grilles de lecture, pour m’adresser au plus grand nombre.» Le Mensonge nous interroge et crée un dialogue entre l’intime et le quotidien et nous fait prendre conscience de l’importance de la parole et de l’échange, aussi difficile soit-il. Ne plus garder et s’enfermer dans sa peur, mais ouvrir le dialogue pour retrouver la paix en soi et avec les autres ! Une danse des corps et des mots -survenant dans la chorégraphie- font de ce spectacle un chant poétique et théâtral, bienvenue pour apaiser les esprits, un moment jubilatoire de toute beauté… Le public sort émerveillé et léger de ce spectacle...

 Elisabeth Naud

 Spectacle vu le 17 avril, au Théâtre Paris-Villette, 211 avenue Jean Jaurès, Paris (XIX ème). 

Festival d’Avignon, La Scierie, du 3 au 21 juillet. (Deux versions en sont proposées: pour jeune public et pour des représentations hors des théâtres)

 

Adieu Georges Forestier

Adieu Georges Forestier
 
Ce professeur de littérature française à la faculté des Lettres à la Sorbonne-Université de 1995 à 2020, grand spécialiste de Molière et du théâtre du XVII ème siècle- surtout  Corneille, Racine- est mort à soixante-douze ans. Il était connu pour avoir créé une méthode d’analyse des processus créatifs. Passions tragiques et règles classiques : essai sur la tragédie française (2003) est maintenant un ouvrage de référence, comme le furent autrefois les  Morales du grand siècle de Paul Bénichou et La Dramaturgie classique de Jacques Scherer…
Il participa grandement à la nouvelle édition des œuvres complètes de Racine et Molière dans la collection de la Pléiade. Avec  Molière (Gallimard), Georges Forestier a aussi écrit une biographie très précise du grand dramaturge.

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Il a dirigé le Centre de recherche sur l’histoire du théâtre et le Centre d’études de la langue et des littératures françaises et a aussi fondé le Théâtre Molière Sorbonne. L’an passé, il avait monté avec Mickaël Bouffard, une version du Malade imaginaire à l’Opéra royal de Versailles.

Son adaptation en trois actes de Tartuffe a été mise en scène à la Comédie-Française en 2022 par Ivo van Hove. Mais il y a eu un contentieux: il avait alors attaqué en justice pour «violation de ses droits d’auteur»: «On savait, a-t-il dit, que la pièce qui avait été interdite par Louis XIV, était en trois actes. Je suis donc parti de la version en cinq actes, dans laquelle j’ai coupé l’acte II et l’acte V. «J’ai créé un objet nouveau qui n’existait pas jusqu’ici. »
De son côté, la Comédie-Française avait estimé quil n’en était pas le véritable auteur et qu’il avait  juste «restitué en tant qu’universitaire le texte originel de Molière». Mais pour  Georges Forestier : »La Comédie-Française dit tout simplement que cette pièce est du domaine public, que c’est du Molière, alors que j’ai créé une œuvre qui n’existait pas et qu’ils n’auraient jamais pu jouer sans mon travail. C’est vexant ». Mais la Justice ne lui a pas donné raison et il avait été débouté.
Fin avril, le Théâtre Molière-Sorbonne jouera Les Précieuses Ridicules.

La Sorbonne lui rendra prochainement un hommage.

Philippe du Vignal

Après les Ruines, texte et mise en scène de Bertrand Sinapi (spectacle tout public)

Après les Ruines, texte et mise en scène de Bertrand Sinapi (spectacle tout public)

 Échoué dans un pays dont il ne sait rien et ne comprend pas la langue, un homme demande l’asile. Il parle le français mais la femme qui le reçoit, l’allemand… Dialogue de sourds et fil rouge de ce spectacle, issu de rencontres et ateliers-théâtre avec des réfugiés, travailleurs sociaux ou gens croisés au hasard des rues… pour parler d’exil, asile, frontières géographiques et mentales.

© Pardes Rimonim

© Pardes Rimonim

Metz, où la compagnie Pardès Rimonim s’est implantée il y a dix-neuf ans, est une terre d’asile où se sont envoyés et se sont installés de nombreux réfugiés. Les artistes, engagés à éveiller les consciences, axent aujourd’hui leurs créations sur des collectes de paroles qui viennent nourrir une « écriture de plateau.
Dans ce contexte, ils présentent un diptyque sur l’exil dont le premier chapitre À Vau l’eau est tiré du roman éponyme de Wajdan Nassim. L’écrivaine syrienne, réfugiée à Metz, mêle à la sienne les histoires de ses voisins du quartier Borny où elle a pris racine: ils sont koweïtiens, irakiens, marocains, pakistanais, soudanais, afghans, syriens… Amandine Truffy, que l’on retrouve dans Après les ruines, y incarne l’autrice et se fait la passeuse de leurs récits, en construisant au sol un décor miniature et en dessinant une carte du monde. Ce premier spectacle joué dans les écoles ou les centres sociaux, a été la matrice d’Après les ruines.

Le second volet s’ouvre sur l’un des récits d’À Vau l’eau, en voix off et arabe surtitré : l’histoire cauchemardesque d’un naufrage rapporté par un homme qui en a réchappé avec sa femme et son fils, il ne sait comment… Suivra une série de questions posées par les trois comédiens. Quel asile et quel secours, ceux qui ont tout quitté, fuyant guerre et misère, trouvent-ils dans nos riches contrées ? Comment sont-ils accueillis en Europe ? Que peut faire le simple citoyen ? Pourquoi criminaliser ceux qui portent secours aux migrants ? Que ferions-nous à la place de ces fugitifs ? Le monde est-il en train de tomber en ruine ?

Et comment en parler au théâtre ? : « Les témoignages affluent, abondent, se ressemblent … nous savons, dit Bertrand Sinapi. Nous les avons déjà entendus, ou nous choisissons de les ignorer et poursuivre nos vies. Depuis nos territoires, comme au fond de la caverne de Platon, nous apercevons les ombres du monde. »

© Guillaume Lenel

© Guillaume Lenel

Dans cette caverne : une boîte aux parois immaculées, les ombres des acteurs se projettent, s’allongent ou disparaissent grâce un savant jeu de lumières créé par Clément Bonnin.  Amandine Truffy, la narratrice, nous adresse des salves de questions, en marge des errances d’un réfugié (Bryan Polach) aux prises avec les absurdités administratives d’un pays dont il ne comprend pas la langue et ne connait pas la culture. L’employée qui le reçoit (interprétée en allemand par Katharina Bihler) ne peut pas faire grand chose pour l’aider. La comédienne venue d’outre-Rhin nous rappelle par ailleurs que le traitement de l’immigration dans son pays n’est pas le même qu’en France. Une bonne leçon pour nos édiles !

Le metteur en scène a apporté un grand soin à la scénographie et aux éclairages. Dans un espace épuré où les ombres jouent à cache-cache avec la lumière, un décor miniature se construit au fil de la pièce : assemblage de cubes, grilles, maquettes d’immeubles et d’arbres au ras du sol… Le contrebassiste allemand Stefan Schreib, accompagne les comédiens avec une grande sensibilité et à ses notes, se mêlent les compositions du Luxembourgeois André Mergenthaler enregistrées au violoncelle, et les paroles d’exil égrenées, en voix off, tout au long du spectacle.

 Mais dans cet environnement sonore et esthétique cohérent, la trame dramatique reste peu lisible et les éléments assemblés au plateau à partir d’improvisations, sont comme posés en vrac. Malgré ses imperfections, ce spectacle transnational (France, Allemagne, Luxembourg) reflète la volonté d’artistes européens d’aller sur le terrain pour faire du théâtre autrement… De croiser leurs regards et amener le public à se questionner avec eux : « Après les ruines interroge notre capacité à nous projeter, ou non, dans l’altérité. Quelles seraient nos réactions face à la brutalité de l’arrachement, aux procédures administratives complexes? »

À la veille des élections européennes, il y a urgence et merci à eux de lancer l’alerte. « C’est parce que nous ne l’affrontons pas, que l’Histoire ne change pas » disait déjà James Baldwin dans  Je ne suis pas votre nègre , un  documentaire du réalisateur haïtien Raoul Peck ( 2016) 

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 18 avril à La Comète-Scène Nationale, 5 rue de Fripiers, Châlons-en-Champagne (Marne). T. :03 26 69 50 99.

Les 5 et 6 juin, L’Agora de Metz (Moselle).

Du 2 au 21 juillet à 13 h 55, au Onze, festival off d’Avignon (Vaucluse).

 À Vau l’eau est publié aux éditions Ile et Lettres de Syrie, de la même autrice mais sous le pseudonyme de Joumana Maarouf, chez Buchet-Chastel (2014).

 

Le Mandat de Nicolaï Erdman, traduction d’André Markowicz, mise en scène de Patrick Pineau

Le Mandat de Nicolaï Erdman, traduction d’André Markowicz, mise en scène de Patrick Pineau

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L’auteur (1901-1970 écrivit Le Mandat que monta le grand Vsevolod Meyerhold *,  il y a juste un siècle, puis Le Suicidé quatre ans plus tard, une pièce que monta aussi Patrick Pineau (voir Le Théâtre du Blog). Dans la lignée de Nicolas Gogol, Le Mandat écrit par ce jeune écrivain de vingt-trois ans était d’une virulence incroyable et cette création aux situations loufoques où s’empêtrent ses personnages, comme chez Georges Feydeau (mort trois ans avant) et aux dialogues colorés eut un grand succès. Comme l’a écrit notre amie et collaboratrice Béatrice Picon-Vallin:  « Pour Meyerhold, si le public change, le théâtre est transformé. Et il l’a vraiment trouvé, ce public. Jusqu’en 1926-1927, il y a énormément de public populaire dans son théâtre de Moscou.  Publié aux Solitaites Intempestifs,  le texte, dit André Markowicz‚ mais le témoignage d’une étape de travail‚ dans une entreprise plus globale‚ et celui d’une tentative de saisir un style particulier‚ sans aucun équivalent dans le théâtre français. »

Avec une belle touche d’absurde, le théâtre de Nicolaï Erdman préfigure celui d’Eugène Ionesco qui commence à écrire La Cantatrice chauve quelque dix ans après… Et certaines répliques, on l’a souvent dit, font penser à Pierre Dac, voire à Pierre Desproges… qui disait : «Je vous le demande : en votre âme et conscience : « Sans la peine de mort, est-ce la peine de vivre. »  Après un retour à une petite économie de marché, la société russe tangue. Il y a ceux qui voient un avenir meilleur dans un communisme radical, et ceux qui n’ont pas encore vraiment coupé les liens avec l’ancien Régime…
Le spectacle fut joué plus trois cent-cinquante fois dans la mise en scène de Vsevolod Meyerhold. C’était juste après la Révolution d’Octobre et Lénine meurt cette même année 1924 et Staline évincera Trotski du gouvernement, avant de la faire assassiner au Mexique. Et il devient Secrétaire général du Comité central du Parti communiste jusqu’à sa mort en 52. La censure impitoyable va surgir 
 et Le Suicidé (1928), la seconde pièce de Nicolaï Erdmann, adaptée par Vsevolod Meyerhold, sera finalement interdite. Et le grand metteur en scène que Staline ne supportait pas, arrêté en 39 et torturé, sera contraint de reconnaître sa culpabilité : trotskysme et espionnage et sera exécuté un an plus tard, comme son épouse… Quant au Mandat, il sera interdit en 1930 et Nicolaï Erdman, arrêté, ne verra jamais sa pièce éditée… elle le sera seulement en 87 !

Dans ce trop long mais savoureux vaudeville aux nombreux personnages, fleurissent quiproquos, malentendus et départs en catastrophe avec des dialogues aussi absurdes que cinglants. La farce  commence aussitôt  quand  un voisin et locataire voisin, la quarantaine qui vit à côté mais dans le même appartement que les Goulatchine,  vient tout le temps reluquer la jeune fille et surveiller ce qu’ils font. Et il dit avoir reçu sur la tête la casserole de vermicelles au lait posée sur une étagère  parce que Pavel, le fils des Goulatchkine, a donné des coups de marteaux sur la mince cloison pour accrocher un tableau:  «Alors‚ Nadejda Petrovna‚ on a eu peur ? Vous croyez que la loi n’existe pas dans la République des soviets ? Elle existe‚ Nadejda Petrovna‚ elle existe. Il n’y a pas un État au monde où l’on permette de noyer les gens dans le vermicelle au lait. Vous croyez‚ Nadejda Petrovna‚ parce que vous faites vos prières en tête-à-tête avec un gramophone‚ que vous êtes intouchable ? Vous passerez en justice‚ maintenant‚ pour gramophone et contre-révolution. »
Deux familles tentent de garder leur place sociale dans un monde où leur situation économique va se trouver bouleversée. Les Goulatchkine, ces petit-bourgeois, ont vite compris l’intérêt qu’il y avait à être du côté du manche, c’est à dire dans la ligne post-révolutionnaire. Et Pavel Sergueïevitch essaye, lui, d’entrer au Parti. Il pourrait ainsi obtenir le précieux «mandat», une sorte de sauf-conduit, censé assurer la sécurité à ces familles.
La famille Smetanitch, elle, assez nostalgique de l’ordre ancien,  a vu qu’il y avait une seule issue. Nadejda Petrovna Goulatchkine (Sylvie Orcier) va essayer de marier sa fille Varvara (Nadine Moret) à Valerian Stepanovitch, un jeune de famille bourgeoise, autrefois riche (Arthur Orcier).  Sur fond de burlesque, 
l’auteur tape avec une jouissance féroce sur ces pantins pitoyables: ceux qui regrettent le régime disparu comme ceux qui prônent le nouveau, en dénonçant au passage la violence et la terreur qui règnent sur la population, toutes classes confondues. Mais comme toujours chez lui, histoire de dire que cela reste une comédie vaudeville pas très loin de Feydeau, il y a en permanence, un dialogue aussi absurde que farcesque. 

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Ici, cela se passe d’abord dans une cuisine-salon-chambre à coucher du petit appartement des Goulatchine (intelligente scénographie à la fois réaliste et poétique de Sylvie Orcier) aux murs peints en vert foncé, avec table et chaises aux pieds en tubes inox et siège formica des années cinquante qui ont inondé la France rurale. Il y a aussi une sorte de piano peint. Et sur le mur de face, une dizaine de tableaux à l’huile, assez chromo de paysages mais deux sont à double face, l’une avec un paysage de vallon boisé et l’autre, un portait de Karl Marx… facilement interchangeables en cas de visite inopportune dont il faut toujours se méfier. Il y a aussi une icône représentant le Christ en lumière, posée sur le sol comme prête à être enlevée mais qui sera ensuite raccrochée au mur. Et deux bouquets de fleurs en plastique.

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Puis dans une seconde partie, le décor retourné aux murs noirs ceinture un grand espace vide avec, au centre, un grand baquet pour se baigner. Cette fois nous sommes chez les Smetanitch où le mariage du fils doit avoir lieu. Il y  a confusion-mais c’est moins clair- sur l’identité de la cuisinière des Goulatchine en robe de princesse et les Smetanitch seraient prêts à revenir à un autre régime politique.
Bref, la pièce finira dans la confusion et les deux familles y perdront. Le jeune auteur de vingt trois ans dénonce en filigrane comment le prolétariat va mettre en place, via une terreur organisée, tout un système d’ordres contradictoires à la soviet. Impossible de tout raconter mais les renversements de situation fleurissent quand chacun ne sait plus où il est vraiment et voudrait bien avoir les faveurs du nouveau régime. Nastia, la  cuisinière (Lauren Pineau-Orcier)-l’habit faisant le moine- est habillée d’une longue et belle robe et devient illico princesse. Et, Pavel avec son impeccable « mandat »: un sauf-conduit administratif, va régner sur ces pauvre gens déboussolés.

Sans doute historiquement, cette pièce est-elle importante et Nicolaï Erdman, déjà grand dramaturge, sait utiliser de façon exemplaire, tout un comique de répétition, dans les situations insolites comme celle où, dans une grosse malle en osier, une amie de la Mère vient planquer une merveilleuse robe longue de princesse mais où la cuisinière ira aussi se cacher… Nicolaï Erdman, en expert ès loufoqueries, fait naître toute une gestuelle souvent étonnante et des courses-poursuites. Mais cela n’est jamais facile à mettre en scène,  et à jouer : il y faut une concentration et une précision de tous les instants comme dans toute œuvre de comique burlesque (voir la commedia delle’arte, Eugène Labiche, Georges Feydeau et au cinéma, Laurel et Hardy, Buster Keaton... La mise en scène de Patrick Pineau est d’une grande précision : François Caron, Ahmed Hammadi Chassin, Marc Jeancourt, Aline Le Berre, Virgil Leclaire, Philippe Levêque, Yasmine Modestine, Nadine Moret, Arthur Orcier, Sylvie Orcier, Elliot Pineau-Orcier, Lauren Pineau-Orcier, et Patrick Pineau lui-même, avedc une impeccable diction, font leur boulot d’acteurs.

Mais cela ne fonctionne pas bien. A cause d’abord d’un texte qui nous a semblé moins clair, que celui publié dans la traduction de  Jean-Pierre Jaccard aux éditions L’Age d’Homme. Et même s’il y a dans ce Mandat des moments  très drôles, Patrick Pineau s’est planté: il fait jouer ses acteurs toujours en force, très vite avec criailleries  et sur le même registre, sans la moindre plage de calme . La pièce tient du vaudeville soit mais ce Mandat a sans doute été écrit avec nombre de nuances dont il aurait fallu tenir compte. Peut-être aussi la pièce, maintenant centenaire, aurait-elle mérité quelques coupes et en tout cas, de ne pas subir ce traitement uniforme.
Il y a dans cette farce socio-politique, des répliques qui n’ont pas vieilli, bien mises en valeur par les interprètes: «
Qu’est-ce que c’est, que cette vie ? (…) Comment vivre ici pour les honnêtes gens? »dit la mère qui n’arrive pas à s’adapter. «Louvoyez!»lui réplique cyniquement Pavel. Ou encore ce dialogue loufoque entre lui et sa mère:- »Mais ma gentille maman‚ ça se fait‚ de donner en dot un communiste ? Et Nadejda Petrovna lui répond  « Si on le prend dans la rue‚ bien sûr‚ ça ne se fait pas mais si‚ pour ainsi dire‚ on le prend chez soi‚ à la maison‚ personne ne peut me l’interdire. »

Les personnages assez médiocres, avides de fric et sans état d’âme, avec mensonges ou rumeurs habilement colportées, ne sont en rien sympathiques et Nicolaï Erdman n’y va pas de main morte dans ce jeu de massacre! Il y a vraiment de bons effets comiques, entre autres, l’apparition de la mère dans le lit clos, ou l’arrivée de sa vieille amie venue avec une robe longue à cacher de toute urgence…
Mais la seconde partie nous a paru longuette et assez vieux théâtre. Et quelle idée de faire envoyer plusieurs fois de puissants jets de fumigène derrière une toile en plastique à la fois transparente et réfléchissante, là où passent les personnages. Pour créer quelques belle images de nuages? Nous continuerons à dénoncer cette dictature du fumigène qui envahit quotidiennement les grands espaces comme celui de la Tempête mais aussi maintenant les petites salles…
Et nous avons alors eu l’impression que le texte échappait à Patrick Pinaut et la fin de ce spectacle, déjà trop long, est un peu cahotante. Quelles bonnes raisons d’aller à la Cartoucherie? Peut-être pour aller découvrir cette pièce d’un auteur finalement mal connu en France, et peu jouée à cause d’une distribution importante, comme
Le Suicidé… Et voir de bons acteurs  interpréter avec plaisir, cette farce truculente qui, encore une fois, aurait mérité d’être mise en scène avec plus de nuances.

Philippe du Vignal

*A lire: le très bon chapitre sur Le Mandat dans Meyerhold,  C.N.R.S. Editions. 

Spectacle vu le 17 avril.  Jusqu’au 5 mai, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre. Métro : Château de Vincennes (sortie 4) et navette gratuite pour la Cartoucherie. T. :  01 43 28 36 36.

Le Petit Chaperon rouge de Joël Pommerat, mise en scène de Nina Ballester et Nina Cruveiller

 Le Petit Chaperon rouge de Joël Pommerat, mise en scène de Nina Ballester et Nina Cruveiller

  »Il était une fois une petite fille qui n’avait pas le droit de sortir toute seule de chez elle ou alors à de très rares occasions donc elle s’ennuyait car elle n’avait ni frère ni sœur seulement sa maman qu’elle aimait beaucoup mais ce n’est pas suffisant » .(…) Parfois la petite fille cherchait par tous les moyens à se faire remarquer mais toujours la maman de la petite fille était tellement occupée qu’elle ne voyait même plus sa petite fille. La petite fille, elle, voyait sa maman, mais sa maman, elle, ne voyait pas sa petite fille. » C’était exactement comme si la petite fille était devenue oui invisible. » Mais la petite fille avait peur pour sa mère sa maman quand sa maman partait toute seule loin on ne sait où et qu’elle devait garder la maison à sa place se garder toute seule se garder elle-même en fait. S’il arrivait quelque chose à sa maman en route sa maman ne pourrait pas la prévenir et alors on ne sait pas ce qui arriverait. Non on ne le sait pas. On ne sait pas ce qui arriverait à sa maman et puis à elle finalement. Ainsi débute, avec cette réitération des mots: maman et petite fille,  le célèbre conte revu par ce grand auteur contemporain  qui introduit ainsi habilement une certaine angoisse dans ce conte.

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Le petit chaperon rouge voudrait aussi aller voir sa très vieille grand-mère  qui est malade et lui porter un flan qu’elle a fait selon une recette imposée par sa maman. Mais il faut qu’elle traverse un bois; elle y joue avec son Ombre mais sur son chemin, rencontre un loup. Il se parlent et elle lui propose de faire de faire la course par deux chemins différents pour aller jusqu’à la maison de la grand-mère. Mais la petite fille rencontre des fourmis et quand elle arrive enfin, c’est trop tard : le loup a dévoré sa grand-mère puis il la mangera, elle aussi.  Mais heureusement,  un homme qui passait par là tuera le loup, lui ouvrira le ventre et elles seront sauvées toutes les deux… Comme dans les contes de Charles Perrault, puis des frères Grimm, il y a, comme souvent dans les autres pièces de Joël Pommerat-et faite par L’Homme qui raconte- une présentation des personnages:  la Petite Fille, la Mère, la Grand-mère, l’Ombre et le Loup . Ce récitant interviendra jusqu’à la fin de cette courte pièce où il aura aussi clairement énoncé  une épreuve à assumer par la petite fille et un bois à traverser, la rencontre avec le loup, le moment où il dévore la grand-mère puis la petite fille. Mais ici,  la fin est heureuse et  la petite fille qui  n’a pas suivi le bon chemin, même mangée par le loup, sera sauvée. Comme sa grand-mère. Et l’auteur ne reprend pas la morale du conte traditionnel:  mettre en garde les jeunes filles face à des hommes qui ont envie de les séduire. 

Chez  lui, l’histoire qu’il assimile à « une histoire ou plutôt un récit, qui se donne comme authentique, réel et qui évidemment ne l’est pas, et qui se développe avec des termes relativement simples et épurés, des actions qui ne sont pas expliquées psychologiquement.»  Joël Pommerat dit aussi s’être inspiré du sa mère qui  devait faire dans la campagne déserte près de neuf kilomètres pour aller à l’école et indique avoir voulu garder «garder l’aspect narratif direct. »
Et pour lui, «cette histoire est d’abord racontée avant d’être incarnée. » Le récit d’origine biographique, est ici un élément essentiel, comme dans les autres pièces de Joël Pommerat. Mais il  dit bien aussi qu’il y a trois moments où le dialogue est absolument nécessaire : la rencontre de la petite fille et du loup, la rencontre du loup et de la grand-mère, et surtout la rencontre de la petite fille et du loup déguisé en grand-mère. Dans ces instants-là, la parole partagée est essentielle et donc, indispensable. »

 Avec ce conte-et il a de quoi fasciner des metteurs en scène ou des apprentis-acteurs dans une école- l’auteur dit quelque chose de très juste quant aux relations familiales. Avec ces trois femmes, » unies par un sentiment très fort, qui sont (ou seront) amenées à prendre la place de l’autre, dans un mélange de désir et de peur. Sans que cette question, ce problème, ne soit jamais abordé directement par les personnages.
Nina Ballester et Nina Cruveiller se sont emparées avec gourmandise de ce conte et le jouent aussi à deux, la vieille grand-mère étant en voix off. Cela ne commence pas bien avec le récit joué dans la salle par les actrices devant la scène vide?  Mais on les écoute volontiers mais c’est trop long! Enfin, elles jouent sur le plateau mais pas très bien , tous les personnages.  Mais les metteuses en scène n’évitent pas les stéréotypes actuels comme le jeu dans la salle, les criailleries, ou ces nuages de fumigène à gogo (les 33 èmes au compteur pour nous depuis la rentrée de janvier) Mais les Dieux savent pourquoi… Créer un « climax »? Produire un effet? Dessiner la brume dans la forêt. Dans tous les cas, c’est con, raté et inutile. On nous iréa que c’est inoffensif… mais allez savoir! En tout cas, on en prend plein les poumons et cela fait tousser!  Er pourquoi avoir ânonné syllabe par syllabe le texte de la grand-mère? Cela fait quand même beaucoup trop d’erreurs…   
Que sauver? Au moins, la scénographie, simple et bien faite: la belle porte en «bois » de la maison de la grand-mère, une fois rabattue, fera office de lit pour la grand-mère. Mais cette réalisation manque d’empathie et sur les plans dramaturgique et scénique, faire un le modèle réduit de cette belle pièce a été une erreur. Bref, vous pouvez épargner ce court mais pas intéressant spectacle à vos enfants. A Paris comme en Avignon. Ils méritent mieux (et vous aussi).   D’autant que les places sont loin d’être données (30 € pour les adultes et 10 € pour les enfants!)
 
Philippe du Vignal
 
Jusqu’au 27 avril, Studio Hébertot, 78 bis Boulevard des Batignolles,  Paris (XVII ème).T. : 01 . 42 . 93 . 13 . 04. Et au festival d’Avignon à partir du 29 juin.

Le Roi Lear de William Shakespeare, traduction-adaptation de Stratis Paschalis, mise en scène de Stathis Livathinos

Le Roi Lear de William Shakespeare, traduction-adaptation de Stratis Paschalis, mise en scène de Stathis Livathinos

L’intrigue de cette tragédie rappelle celle d’un conte populaire, ou d’une parabole évangélique. Un vieux roi distribue richesse et pouvoir à ses filles Regane et Goneril, hypocrites et ingrates mais déshérite Cordelia la plus jeune, honnête et sincère. Lear,  tyrannique, vaniteux, égoïste et têtu  mais sûr de sa grandeur, de sa puissance  absolue et de son omniscience, croit  qu’il est presque un dieu et qu’il a le droit de manipuler à volonté, les gens et leurs émotions.
William Shakespeare écrit ici une allégorie sur l’arrogance du pouvoir et sur la folie humaine. La grande passion et le tourment de Lear sont le purgatoire d’un homme qui découvre les grandes vérités de la vie et du monde, après avoir gravi toute l’ascension de la souffrance, causée à la fois par sa propre folie et la barbarie sociale… à laquelle il a amplement contribué.

Stratis Paschalis a écrit une version moderne et condensée de la célèbre pièce en vingt-six scènes et en un seul lieu, sous une immense coupole étoilée. Les époux des filles de Lear, d’autres rôles mineurs et une partie de la rhétorique exubérante de l’original sont absents. Et Kent et le Fou réunis en une seul personnage. Mais rien ne trahit le style et l’esprit du discours poétique. 
Stathis Livathinos a gardé l’essence  de la pièce et met en scène un XXI ème siècle dominé par la technologie numérique et les écrans.  L’homme est captif d’une réalité virtuelle qui l’aliène de son prochain: une nouvelle forme de maladie… Et ce Lear qui n’a pas de trône, souffre, dans un service de soins intensifs en perpétuel mouvement.

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Hélène Manolopoulou a imaginé un environnement morbide et suffocant, avec nombreux écrans au centre de la scène où des câbles interminables délimitent et submergent l’espace. Les vidéos de Christos Dimas et les éclairages centraux d’Alekos Anastassiou capturent l’invisible et l’indicible du monde mental des personnages. Télémaque Moussas  crée un environnement sonore renforçant le mystère et un climat menaçant, tout en soulignant la contribution de la Nature, dans la confrontation de Lear avec le monde.

Betty Arvaniti, grande comédienne grecque, souligne de manière évolutive et approfondie la cruauté, l’autoritarisme, l’ arrogance, la folie et la dimension tragique de ce Lear qui marche vers sa perte. Nikos Alexiou joue  avec agilité et  précision Kent et le  Fou. Antonis Giannakos (Edgar) incarne avec souplesse, un désespoir confinant à la folie.
Nestoras Kopsidas (Gloucester) exprime sans détour l’expérience de la trahison, de la tromperie et de l’abus que subit ce personnage théâtral et exprime  la relation conflictuelle entre le bien et le mal et Gal Robissa, est impressionnant en aventureux Edmond, avec un mouvement éloquent et un cynisme exemplaires.


Erato Pissi (Cordélia), Eva Simatou (Régane) et Virginia Tabaropoulou (Goneril) sont, avec clarté et poésie, des figures symboliques  et elles agissent comme des vases communicants, mais aussi comme une loupe qui montrerait sous un jour encore plus repoussant, le visage de ce père tyrannique et abusif. Un spectacle à ne pas manquer !


Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre de la rue Kefallinias, 18 rue Kefallinias, Athènes, T. : 0030210 8838727.

 https://www.youtube.com/watch?v=aErWvcVbwVI

 

Le nécessaire Déséquilibre des choses, mise en scène de Brice Berthoud et Marie Girardin

 Le nécessaire déséquilibre des choses, mise en scène de Brice Berthoud et Marie Girardin

La compagnie Les Anges au plafond reprend ce spectacle créé il y a trois ans. C’est un « voyage dans un vrai corps humain», à la recherche des mécanismes du désir et du sentiment amoureux. Deux scientifiques propulsés par les voies respiratoires jusqu’au cœur, descendent dans les intestins et les organes reproducteurs. Inspiré des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes, c’est le théâtre d’une bataille, d’un déséquilibre intérieur où le désir va se confronter au manque, aux pulsions et à la jalousie. Les sentiments contradictoires prenant la forme d’un minotaure perdu dans son labyrinthe, d’une meute de loups, d’une femme sans tête, ou encore d’un gros et inquiétant bonhomme, chasseur de rats…

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Cela rappelle L’Aventure intérieure (1987), un film de science-fiction de Joe Dante mais sans effets spéciaux, avec une esthétique «transparente» de cintres, poulies, voiles, ficelles et rideaux en mouvements. La scénographie rudimentaire et à vue-c’est un choix-réunit scène et salle. Autour de deux marionnettes en papier, métaphores de l’homme manipulé par des forces supérieures, les quatuors se toisent: l’un, avec les marionnettistes Camille Trouvé et Jonas Coutancier, une créatrice d’images et lettres en direct (Amélie Madeline-en alternance avec Vincent Croguennec) et un Homme-échelle qui est aussi comédien et régisseur-plateau (Philippe Desmulie).

Et l’autre quatuor avec Jean-Philippe Viret (contrebasse), Mathias Levy (violon), Maëlle Desbrosses (alto) et Bruno Ducret (violoncelle). La musique résonne au rythme du cœur, des pulsations intérieures et donne le tempo aux acteurs avec de subtiles variations. Il y a, dans ce chaos affectif, des moments fabuleux et de magnifiques images…  comme avec ces silhouettes humaines et animales, découpées au cutter sur dix-sept mètres de carton léger déroulé de jardin à cour, puis sonorisées (scénographie de Brice Berthoud et Adèle Romieu). Un geste magique et primitif,  sous une lumière orangée rappelant les couleurs d’œuvres pariétales, et d’où émergent les marionnettes, telles Adam et Eve…

Une fresque-dix mètres de longueur!- indique les étapes du récit à venir. Il y a un moment stupéfiant vers la fin, avec l’apparition en ombres chinoises d’un corps fragmenté, grâce aux éclairés par endroits des quatre acteurs… Monstrueuse, gigantesque et digne d’une fantasmagorie moderne. Ce récit d’aventures, empreint de philosophie, humour et passion, évite une certaine lourdeur possible. Les huit artistes s’y investissent entièrement et savent toucher les spectateurs dans leur intimité…au fond, universelle. Bravo.

Sébastien Bazou

 Spectacle vu le 11 avril, au Théâtre des Feuillants, 9 rue Condorcet, Dijon (Côte-d’Or). T. : 03 80 74 51 51.

Cinquième édition du festival Vis-à-vis au Théâtre Paris-Villette

 Festival Vis-à-vis au Théâtre Paris-Villette: cinquième édition

Un événement rare, voire unique, avec, dans de véritables conditions professionnelles (techniques, contrat de travail, ouverture au public…) et sur quatre jours, la présentation d’actes artistiques : théâtre, danse, musique, vidéo, photos..)  interprétés ou réalisés par des hommes ou femmes «sous main de justice»: condamnés à un emprisonnement de durée variable. Valérie Dassonville, conseillère artistique du théâtre Paris-Villette, est la directrice artistique de ce festival.

©x Valérie Dassonville avec  Adrien de Van, directeur du Paris-Villette

©x Valérie Dassonville avec Adrien de Van, directeur du Paris-Villette

-Cette manifestation fait partie d’une politique globale de réinsertion…

-Oui, Eric Dupond-Moretti, ministre de la Justice, semble y tenir et chaque année en France, les Services Pénitentiaires d’Insertion et de Probation organisent de nombreux projets artistiques dans les établissements pour hommes (ils sont 75.000!) comme pour femmes (elle sont 2.500) . Mais de là, à ce que ces travaux puissent arriver sur une scène ou un lieu… Nous travaillons avec des institutions culturelles, artistes et associations. Un acte de création a une signification forte pour les personnes détenues et il leur rend fierté, confiance et sentiment d’appartenance à une collectivité. Créé il y a sept ans le festival Vis-à-Vis s’est aussi ouvert depuis juin dernier, ailleurs qu’à Paris. Première édition l’an passé à la Scène Nationale de Chateauvallon-Liberté à Toulon dirigée par Charles Berling, et une deuxième est en préparation pour 2025/2026. 
Mais je précise bien que ne sont pas présentés ici des travaux d’atelier mais de véritable réalisations  artistiques avec les moyens professionnels nécessaires. Avec  cependant, les contraintes que cela suppose, la représentation pouvant toujours être annulée au dernier moment… pour transport impossible des détenus, raisons de sécurité  à l’extérieur, ou événements imprévus dans la prison… 
Ce type d’action est toujours le fruit de longues répétitions avec un metteur en scène ou ou un chorégraphe, et avec leurs équipes. Mais c’est  aussi pour les détenus souvent en fin de peine, la reconnaissance d’une démarche personnelle et un début de réinsertion, après souvent de longues années d’enfermement. Cela contribue aussi à la lutte contre la récidive.
La possibilité de monter sur scène en jouant de créations, de s’adresser à un public et d’être vus comme artistes, et non comme femmes ou hommes enfermés, est une chance capitale pour eux. Et il y a aussi l’amorce d’une réconciliation avec une société qui les a rejetés. C’est, j’insiste là-dessus, non la présentation finale d’un atelier mais une vraie démarche artistique…

-Comment cela se passe, et quels sont les centres pénitentiaires concernés? 

-Cette cinquième édition a été élaborée avec le soutien des ministères de la Justice, et de la Culture, de la Direction interrégionale des services pénitentiaires de Paris, la Direction des affaires culturelles de la Ville de Paris et la Fondation Meyer. Mais chaque création est aussi portée par, entre autres, les D.R.A.C. Ile-de-France et Normandie, des fondations, collectivités territoriales ou lieux partenaires.  Notre théâtre, le Paris-Villette, a créé il y a sept ans ce festival, avec l’idée qu’un artiste en résidence de création puisse réaliser un projet avec des amateurs isolés comme ceux qui sont en détention.
Nous voulons les encadrer professionnellement et inclure ces spectacles destinés à un large public dans notre programmation. Mais aussi valoriser  un  acte artistique fait en commun et lui donner un statut d’œuvre à part entière. Je pense qu’il ne peut y avoir de véritable démocratisation culturelle sans partage de travail, moyens et lieux. Il faut préciser que ces personnes effectuent un véritable travail et sont donc  rémunérées, comme dans les ateliers à l’intérieur de la prison. Mais une partie de cet argent va à leurs victimes.
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étenues, même privées de liberté, elles font partie intégrante de notre société. Quand on entretient ce lien avec le monde extérieur ou qu’on le renforce, cela aide à prévenir la récidive et peut faciliter la réinsertion. Soyons clairs, il ne s’agit pas d’en faire tous, des artistes mais ces créations en milieu carcéral me paraissent importantes: elles incitent à l’ouverture à soi-même, aux autres et à une meilleure compréhension du monde. Chaque année, partout en France, les Services Pénitentiaires d’Insertion et de Probation organisent de nombreux projets artistiques, en lien avec des institutions culturelles, des artistes, associations…

- Il semble que vous ayez cette année tenu à diversifier les actions...

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©x Répétition au Centre pénintentiaire de Meaux

-Nous essayons avec nos partenaires qu’il y ait à la fois  cohérence, diversité, liberté de création et pas le moindre mode opératoire exigé. Exemples: au Centre pénitentiaire de Fresnes, a été travaillée une adaptation de la nouvelle Le Ring de Jack London avec  la Nar6 compagnie. L’histoire d’un vieux boxeur qui a eu ses heures de gloire et qui va livrer son dernier combat…
Et il y a avec Et Pourtant,  un projet-pilote qui me tient à cœur,
au centre pénitentiaire de Meaux,  sous la houlette d’Irène Muscari, coordinatrice culturelle*, qui fait un travail exemplaire. Serge Hureau et Olivier Hussenet, avec le Hall de la Chanson et le Théâtre-École supérieure des répertoires de la chanson, vont diriger quatorze élèves-artistes, onze enseignants et plusieurs détenus. Et après deux mois de travail, ils vont arriver à créer un spectacle de qualité professionnelle autour du répertoire de Charles Aznavour, l’année du centenaire de sa naissance... Il a été le parrain de cette école.
Et Pourtant reprend un titre de sa chanson bien connue et a été conçu avec jazz, blues, swing, musiques du monde… Ce spectacle tout public sera joué par demi-groupes en alternance et sera repris les 17, 22 et 24 mai au Hall de la chanson à Paris. Je tiens à signaler que, là aussi, les détenus-interprètes et techniciens-seront tous rémunérés et que le spectacle sera disponible en tournée.
Il y aura aussi Sombrero par Julien Perez et Thomas Cerisola avec le Centre pénitentiaire de Paris-La Santé, une création sonore et théâtrale sur ce qui se passe autour d’un match de foot selon plusieurs points de vue.  Et à signaler, Moby Dick au Théâtre Populaire de Montreuil avec quatorze détenus (hommes et femmes) le 31 mai à 19 h.

-Et en province , ce genre d’action existe aussi…

-Il y a eu Nos Traversées, d’après L’Odyssée d’Homère, un spectacle créé par la compagnie Sur le fil, au centre pénitentiaire d’Aix-en-Provence-Luynes et qui a été joué deux cent fois.  Et cette année, est créé Méduse un spectaclede Fanny Catel et Raoul Fernandez, à l’établissement pénitentiaire de Caen, avec la Comédie de Caen-Centre Dramatique National de Normandie. Après être allés voir l’exposition Sous le regard de Méduse au musée des Beaux-Arts, les détenus-hommes et femmes- vont en jouer une version théâtrale

-Vous avez aussi choisi de montrer d’autres travaux qui ont plus à voir avec la danse et les arts plastiques.

- Oui, entre autres, 13,5 milliards d’années en cinq minutes de Flora Molinié au Centre pénitentiaire de Fleury-Mérogis (Essone), le plus grand d’Europe avec 3.500 personnes incarcérées… Ce court-métrage d’animation montre l’évolution de la vie, du big bang à notre civilisation… La naissance de la matière, des étoiles, des galaxies et planètes dont la nôtre.
Et aussi Questions de genre, une exposition conçue par Amandine Maas à la Centrale de Poissy (Yvelines). Dans  l’atelier de peinture, ont été réalisés des portraits, avec, pour base d’inspiration, des œuvres  où des artistes ont opéré des décalages symboliques autour de : homme=viril et femme=féminine…

 Marion Lachaise a, elle, travaillé au Centre pénitentiaire sud-francilien de Réau, sur une  exposition: Ostrakon, pensés comme une traversée réelle, symbolique et sensitive de ce que recouvre un jugement en Cour d’assises. Un projet construit en deux résidences simultanées, l’une relevant de  cette Cour d’assises, l’autre à Réau, avec un groupe de femmes et d’hommes.
Et
Je t’épouserai avecWilly Pierre-Joseph de la compagnie du Reiko, toujours au Centre pénitentiaire de Fleury-Mérogis, un spectacle avec danse et vidéo. Où des hommes en détention motivés par une promesse de mariage se remobilisent pour une vie future.  Un spectacle conçu d’après les histoires personnelles des interprètes.
Pour
Ici et là, suites, Claire Jenny de la compagnie Point Virgule a travaillé au Centre pénitentiaire du Sud-Francilien de Réau, avec l’Atelier de Paris- Centre  de Développement Chorégraphique National dirigé par Carolyn Carlson.

-Quels peuvent être vos rapports avec les grandes institutions? Depuis le XVII ème siècle jusqu’à très récemment, elles « reconvertissaient » des galériens seuls capables de monter sans vertige dans les voiles  et… très haut dans les cintres, puis d’anciens condamnés à des peines assez légères… Mais il semble que cela ne soit plus vraiment le cas

-Vous mettez le doigt où cela fait un peu mal: leurs directions ne se sentent pas vraiment concernées par ce type de projet. Dommage. Mais bon, nous travaillons avec la Comédie de Caen-Centre Dramatique National et l’Atelier de Paris-Centre Chorégraphique National. Et le festival d’Avignon est aussi partenaire. Donc tout va bien.
J’ai pu assister aujourd’hui à Fleury-Mérogis, à une répétition de Ranko la cérémonie du mariage, un spectacle de danse. Avec la coordinatrice culturelle pas rassurée quant aux autorisations de sortie des huit détenus pour venir jusqu’au Paris-Villette,  et avec  la juge d’application des peines. Il y a eu ensuite un très bel échange entre eux et elle. Elle a dit qu’elle pouvait enfin mettre un visage sur des noms et cela bien sûr, facilite les choses.  Un moment rare qu’on n’oublie pas….

Philippe du Vignal

Le festival Vis-à-vis aura lieu les jeudi 2, vendredi 3, samedi 4 à 19 h et dimanche 5 mai à 17 h 30 au Théâtre Paris-Villette, 211 avenue Jean Jaurès Paris (XIX ème).

*Irène Muscari, coordinatrice culturelle, a notamment invité au centre pénintentiaire de Meaux la grande pianiste Shani Diluka. Elle a joué pour les détenus Le Voyage d’hiver de Schubert! « La force de la musique, dit-elle avec lucidité, c’est d’exorciser nos obscurités. »

 

Mobile Home de Sarah Carré, mise en scène de Mathieu Roy

Mobile Home de Sarah Carré, mise en scène de Matthieu Roy 

 Pour la compagnie du Veilleur dirigée par Matthieu Roy, la question du répertoire est essentielle dans le parcours éthique et esthétique de son équipe. La transmission et la rencontre avec le public sont aussi fondamentales dans leur pratique professionnelle du théâtre et se manifestent concrètement au fil de leurs créations. Comme exemple, ce spectacle à l’attention des adolescents, mais pas que !

La pièce, une commande faite à Sarah Carré, par Culture Commune-Scène nationale du bassin minier du Pas-de-Calais, met en scène l’amitié de trois adolescents d’une quinzaine d’années: Dino, Poney et une fille, Côtelette. Des prénoms inventés, inspirés de la vie de chacun des personnages : Côtelette a été anorexique, Dino en raison de ses origines italiennes, Poney aîné d’une famille monoparentale doit prendre soin des plus jeunes « du troupeau » et aider sa mère stressée ! Ces surnoms ne manquent pas d’humour, et sont à l’image de ce moment où la construction de l’identité se joue du rapport entre réalité et fiction, entre imaginaire et quotidien  et où l’on décide de  «Qui je suis ».
Au début de la pièce, Côtelette annonce à ses camarades, un événement aussi joyeux… que problématique, vu son âge! Elle est enceinte, faut-il garder l’enfant? Elle, le souhaite et demande l’avis et conseil à ses compagnons de route. Eux-même emportés par une envie de liberté. Vivre sa vie, s’éloigner du carcan familial, mais comment? et sans faire souffrir père et mère, et sans argent …Le public finit par se poser la question : Et si l’aveu de Côtelette n’était qu’un stratagème pour partir et tout quitter, non pas seule mais avec Dino et Poney ? Rester ensemble, comme une protection et une force pour se jeter à corps perdu dans cet ailleurs tant désiré ! De cette situation cornélienne, va naître un paysage sensible, drôle et émouvant de l’adolescence aujourd’hui. Le projet est né en 2019, juste avant la crise de la covid et pour l’autrice, comme pour le metteur en scène,  il était nécessaire d’aller à la rencontre et à l’écoute des collégien(ne)s pour écrire ce texte à la fois poétique et social. Le travail accompli est l’aboutissement d’une réflexion de fond, après une résidence dans quatre collèges. Mobile Home dit avec une grande sensibilité  à la fois l’humour, la dérision, les doutes et le besoin d’idéal de cette bande d’amis. Et en filigrane leur point de vue sur leur famille respective. Leurs paroles transcendent le réel de leur quotidien, leurs rêves et tourments. 

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La pièce est destinée à se jouer »Hors les murs » pour s’adresser plus facilement à un large public, à la jeunesse, à tous ceux qui ne vont pas souvent ou jamais au théâtre. En ce sens, une scénographie facilement adaptable avec le choix d’un décor unique et simple, juste un canapé, des chaises, une table… et pour les acteurs, des costumes au goût du jour. De bric et de broc, le lieu devient un endroit hors du monde, celui de Côtelette, Dino, et Poney où  tous les espoirs sont permis ! Mais la réalité rôde…Le public entre aussitôt en empathie avec ce trio attachant. Leurs liens d’amitié forts, animés par leurs personnalités différentes et leur prise de position sur ce dilemme, suscitent notre émotion et sont convaincants pour parler, sans aucune caricature, de la jeunesse actuelle.  Grâce à une parole évocatrice, juste et fine, parfois hardie, nous  prenons part à l’univers si singulier de cet âge de la vie où les folies les plus inattendues peuvent être au rendez-vous. La situation dramatique réaliste, vécue par les personnages au coeur de ce passage, complexe, de l’enfance qui s’éloigne et du monde adulte qui s’approche, est remarquablement mise en scène et jouée. Clara Thibault, Anthony Jeanne et Théophile Sclavis laissent jaillir une spontanéité, une complicité et une joie avec lesquelles le spectacle prend toute sa force…

Mise en scène simple mais à la fois énergique et subtile: Matthieu Roy a un regard lucide et bienveillant sur ce temps agité de la jeunesse où, depuis toujours, l’être en pleine évolution psychique et existentielle, se cherche.  Le spectacle et le texte de Sarah Carré, réussissent à faire entrer en résonance sans parti-pris et avec fantaisie, un désir profond de réaliser un idéal, une vision de la vie. Coûte que coûte et quelle soit la réalité, celle d’aujourd’hui  plutôt sombre et complexe!    

Ce jour là, dans le cadre de Culture commune et ses actions sociales et artistiques, il y avait nombre de jeunes collégien(ne)s dans le public. Après le spectacle, au « bord de plateau » avec l’équipe artistique, leurs questions judicieuses, originales et sensibles ont confirmé la qualité de ce portrait de l’adolescence. Mais aussi la nécessité de l’art théâtral au collège: tous étaient inscrits à un atelier théâtre proposé dans le cadre scolaire.  Leur analyse du spectacle s’est avérée pertinente et l’un d’eux a eu ces mots d’une remarquable lucidité sur l’éclairage: « C’est un autre langage, une autre façon de raconter l’histoire. » Cela confirme bien la nécessité pédagogique du théâtre à l’école pour développer un esprit critique, une ouverture à l’autre et aux différences. Mais aussi faire naître une conscience objective face au monde qui va s’ouvrir à ces futurs adultes.

 Elisabeth Naud 

 Spectacle vu à L’Escapade, 263 rue de l’abbaye, Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), le 12 avril. T. :  03 21 20 06 48.

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