L’Expérience de l’arbre, conception mise en scène et scénographie Simon Gauchet

L’Expérience de l’arbre, conception mise en scène et scénographie de Simon Gauchet, sous le regard d’Éric Didry

© Freddy Rapin

© Freddy Rapin

Il était une fois un jeune metteur en scène français venu chercher à Kyoto, avec respect et révérence, une leçon sur l’art du nô. Que pouvait-il donner en échange ? Revenir, transmettre à son professeur et partenaire, quelque chose du théâtre occidental. Ce qui eut lieu, dix ans plus tard. Simon Gauchet, en résidence  pour trois mois à la Villa Kujoyama et Tatsushige Udaka se sont retrouvés pour ce qui allait devenir L’Expérience de l’arbre .

Il était une fois un arbre : celui qui, à Fukushima, avait résisté au tsunami, seul debout au milieu de soixante-dix mille pins abattus. Il ne vécut pourtant pas longtemps, infiltré d’eau salée contaminée. Mais les habitants décidèrent d’en faire le totem de leur propre résilience. Coupé en neuf morceaux, injecté de résine, redressé, il reste l’Arbre du Miracle.

Cette histoire est liée au théâtre nô: Tatsushige Udaka nous rappelle qu’un arbre figure toujours dans le décor du nô et c’est à lui que l’acteur s’adresse, même s’il est dans son dos  et que chaque personnage porte l’âme d’un arbre, cerisier, pin… L’arbre –comme le théâtre, bien qu’il ne nous l’ait pas dit- établissant un lien entre la terre et le ciel, entre le pays des morts et la lumière.

Dans une scénographie simple –l’évocation d’un toit en pagode, un écran où se projettent des ombres de branches-, l’échange entre les partenaires garde quelque chose d’un plaisir enfantin : comme le Ôoooo grave, prolongé et puissant du théâtre nô a de la peine à sortir d’un gorge européenne! Comme les Rrr arraché aux éructations d’Antonin Artaud (enregistrées sur disque plein de craquements) ont du mal à passer la gorge d’un acteur japonais ! D’une tradition, l’autre : le Breton va chercher du côté de la reconstitution du jeu et de la diction baroques (Le Chêne et le Roseau, façon XVII ème) quelque chose qui serait une tradition (Benjamin Lazar lui a donné un coup de main), tout en sachant qu’il n’y a pas de symétrie possible entre théâtre occidental et théâtre japonais.

D’un côté, danse de l’éventail, vieille de sept cents ans, et de l’autre: incarnation d’un rôle et d’une adresse: les efforts patauds des deux apprentis, chacun de son côté, font rire.  Mais se pose aussi, de façon plus grave, la question de la transmission. Pas sûr que le Nô, dans le Japon d’aujourd’hui, soit éternel, peut-être est-il éternisé artificiellement, comme l’arbre- symbole. Une inquiétude pèse sur cette époque de mutations mondiales. Mais il y a de la joie à travailler quand même sur les héritages. Dans la musique à la fois ultra-contemporaine et presque baroque et religieuse de Joaquim Pavy, Simon Gaucher peut reconstruire son arbre démembré et danser avec lui, longuement, tandis que revient à petits pas Tatsushige Udaka, dans son costume de cérémonie…

Le spectacle, créé à Rennes au théâtre de la Paillette (festival du Théâtre National de Bretagne) le 6 novembre dernier, ne pouvait pas être mieux à sa place qu’à la Maison de la Culture du Japon à Paris, tant il joue sur l’appétit et le plaisir des échanges entre deux cultures. On le retrouvera au printemps au théâtre de Lorient-Centre Dramatique National, où Simon Gauchet est artiste associé, et au Théâtre de l’Union-Centre Dramatique National du Limousin. En attendant, notre voyageur développe son E.P.I. (école parallèle imaginaire) hors des chemins battus et parfois sur des voies navigables, et bâtit à Bécherel, le village du livre (Ile-et-Vilaine) un “tiers lieu“ en milieu rural. Ancré dans une tradition peut-être oubliée, le nouveau théâtre se réinvente, au-delà des rituels de la représentation.  Après cette Expérience de l’arbre, on a hâte d’en découvrir les jeunes pousses forestières…

Christine Friedel

Spectacle vu à la Maison de la Culture du Japon, 101 bis Quai Branly Paris (XVème) le 16 novembre.

 


Archive de l'auteur

Linda Vista de Tracy Letts, mise en scène de Dominique Pitoiset

Linda Vista de Tracy Letts, texte français de Daniel Loayza, mise en scène de Dominique Pitoiset

© Cosimo Magliocca

© Cosimo Magliocca

L’auteur est célèbre aux Etats-Unis avec, notamment Un été à Osage County (la pièce, dit-on, la plus récompensée de l’histoire du théâtre américain) que Dominique Pitoiset avait aussi montée. Linda Vista, un quartier de San Diego, une ville de plus de trois millions d’habitants sur la Côte Ouest, près de la frontière mexicaine… On a droit en guise de préambule à  des images stéréotypées de villes et de plages où voitures et gens sont filmés en accéléré sur la musique bien connue de California Dreamin’.

Sur le grand plateau, une belle cuisine vide : Wheeler (Jan Hammenecker), un cinquantenaire mal dans sa peau et désabusé, a entamé un divorce depuis deux ans et emménage dans un nouvel appartement son ami (Jean-Luc Couchard) qui  essaye de l’aider…Wheeler aurait bien voulu devenir un artiste de renom mais il n’est que réparateur d’appareils photo dans une boutique où il doit subir la mauvaise humeur permanente de son patron. Il picole pas mal pour essayer -mais en vain- d’évacuer son mal-être. Un couple d’amis veut l’aider à retrouver une compagne mais Wheeler rencontre Jule une  belle jeune femme qui donne des cours de développement personnel… Très vite ils vont faire l’amour et vivre ensemble malgré la différence d’âge dont Wheeler se plaint sans arrêt. Minnie, une jeune voisine (Daphné Huynh) qui a rompu avec le futur père de son enfant et qui vit d’expédients, débarque à l’impromptu et lui demande de l’héberger. Et si, si c’est vrai… vous ne le croirez jamais, elle réussira à le séduire. Jusqu’au moment où Minnie partira rejoindre son ex. Wheeler essayera mais en vain bien entendu, de l’en dissuader et essaye de renouer avec son ancien amour qui l’enverra balader sans aucun état d’âme. Aussi inédit qu’incroyable non?

« C’est un homme, blanc, qui a fait des études, dit Dominique Pitoiset, il n’a pas vraiment vécu les Sixties, mais il en garde un souvenir idéalisé. Il s’en sert pour juger les temps actuels, souvent pour les condamner. Il a l’air de se trouver cool. Mais il n’a sans doute pas vu bouger certaines lignes. Et parmi elles, une ligne majeure : celle qui définit la place des femmes dans notre société. Celle, donc, qui fixe ou qui devrait fixer les rapports entre genres. Une ligne que Wheeler, à sa manière, franchit plus souvent qu’à son tour. »

Pourquoi pas? Mais Dominique Pitoiset est bien généreux avec cette pièce bavarde  aux nombreuses séquences souvent très conventionnelles, même si on sourit à quelques  répliques cinglantes et caustiques à la Sacha Guitry. Cette petite intrigue a un air de téléphoné et, à chaque fois, erreur évidente de mise en scène, les accessoiristes arrivent avec de nouveaux éléments de décor ou changent les parois de côté pour créer l’appartement de Wheeler, le magasin d’appareils photo, le bureau de Jule,  une salle de sport, un bar-karaoké… E cet incessant déménagement qui donne le tournis casse le rythme de dialogues déjà médiocres! Encore plus que ceux de Plus belle la vie

On a connu Dominique Pitoiset mieux inspiré et on se demande bien pourquoi il est allé chercher cette pièce de nouveau boulevard: deux heures et demi sans entracte pour dire quoi ? Pas grand-chose! Vieux procédé et cerise sur ce gros pudding, la scène finale se situe, comme la première, dans la boutique. Wheeler prend la défense d’une jeune collègue que son patron drague et il finira par se faire virer… Tout se passe comme si l’auteur ne savait pas trop comment finir sa piécette. Il s’en sort péniblement en essayant de coller à l’actualité des innombrables procès à la suite de l’affaire Weinstein…

Enfin seule consolation, la direction d’acteurs est, comme toujours chez Dominique Pitoiset,  absolument impeccable. Jan Hammenecker en permanence sur le plateau semble parfois loin de son personnage (et on le comprend !) mais mention spéciale à Daphné Huynh,  Sandrine Blancke et Nadia Fabrizio (Margaret, l’épouse du couple de vieux amis).  Et les nombreux éléments techniques : son, lumière, vidéo sont tous aussi très bien maîtrisés. Mais cela suffit-il à vous donner envie d’aller faire un tour à Sceaux ? Non, ma mère… Et vous avez sans doute vite compris que cette longue ballade nocturne à San Diego via Les Gémeaux, n’a rien de prioritaire…

Philippe du Vignal

Les Gémeaux/ Scène Nationale de Sceaux (Hauts-de-Seine), jusqu’au 1er décembre.

Théâtre de Liège (Belgique), du 4 au 12 décembre. MC2 : Grenoble (Isère), les 11 et 12  décembre. Espace des Arts/Scène nationale de Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), les 19 et 20 décembre.

Théâtre Dijon-Bourgogne ( Côte-d’Or) du 8 au 11 janvier.

MAC de Créteil (Val-de-Marne), les 4 et 5 février. Anthéa Antipolis, Théâtre d’Antibes (Alpes-Maritimes), les 13 et 14 février.

Nous pour un moment d’Arne Lygre, mise en scène de Stéphane Braunschweig

Nous pour un moment d’Arne Lygre, traduction du norvégien de Stéphane Braunschweig et Astrid Schenka, mise en scène  de Stéphane Braunschweig

©Elizabeth Carecchio.

©Elizabeth Carecchio.

Une écriture minimale et musicale comme dans les autres pièces aux petits mondes autonomes de l’écrivain norvégien dont Stéphane Braunschweig avait déjà monté Je disparais (2011), Tage Unter (2012) et Rien de moi (2013). Ses personnages s’expriment à deux degrés linguistiques: l’un conventionnel et l’autre aux hyper-répliques à travers lesquelles les personnages se regardent de l’extérieur, en restant des «personnages». Une mise à distance, une dissociation de soi à soi qui passe par les «je dis» ou les «je pense». Soit une mise en abyme de la forme et la signification de la parole quand on passe d’un personnage à l’autre et d’une scène à l’autre. Ici se croisent, en six séquences de plus en plus réduites, une vingtaine de personnages qui se révèlent à travers leurs relations, amis, connaissances, inconnus ou ennemis. L’ennemi, entre aversion et éloignement ou l’ami, une connaissance, une liaison, une rencontre qui apporte un réconfort et « qui a toujours un monde achevé à donner. » Comme l’écrit Balzac dans Madame de la Chanterie : « L’une de ces personnes qui ne sont ni amies ni indifférentes et avec lesquelles nous avons des relations de loin en loin, ce qu’on nomme enfin, une connaissance.» Par habitude, intérêt ou à cause du travail.

L’autre, dit Stéphane Braunschweig, est toujours perçu à la fois comme le besoin d’échapper à la solitude mais aussi comme la menace de perdre son autonomie. Arne Lygre explore ludiquement l’instabilité des relations et des identités dans le monde actuel, en convoquant un espace poétique… Une façon troublante d’avancer pas à pas dans l’inconnu, de faire naître la fiction, d’inventer des rencontres et de les dissiper dans l’incertitude précaire de toute vie. Eprouver l’urgence de communiquer et nouer un lien avec l’autre mais entre peur, désir, ou rêve ou effroi, cauchemar …

Stéphane Braunschweig, qui a aussi créé la scénographie, prend au pied de la lettre ces relations instables qui s’esquissent puis s’arrêtent, d’un moment à l’autre, fuyantes, évanescentes dans l’éphémère d’une inscription aléatoire. Dans un monde caractérisé par le sociologue Zygmund Bauman de «société liquide». Stéphane Braunschweig a ainsi mis en scène des acteurs qui marchent dans l’eau, sont assis sur des chaises de jardin ou allongés sur un lit blanc. Et le plateau tourne à la façon d’une ronde où parfois, de deux parois blanches en angle, un espace privé s’élève lentement. Surgit alors un volume plus ample où sont épinglées des figures miniaturisées, comme perdues, sous les reflets chatoyants de l’eau: de belles lumières signées Marion Hewlett. Une vision silencieuse et somptueuse, du plus petit au plus grand : on pense à la condition des migrants sur leur embarcation précaire.

Arne Lygre parle aussi des séparations avec des proches, suicides, maladies, accidents, agressions… Bref, toutes les misères du monde. Anne Cantineau, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Glenn Marausse, Pierric Plathier, Chloé Réjon et Jean-Philippe Vidal incarnent avec conviction leur personnage, passant tous de l’ami à l’ennemi, avec une belle «intranquillité» existentielle…

Véronique Hotte

Odéon-Théâtre de l’Europe/Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris (XVII ème). T. : 01 44 85 40 40.

Théâtre National de Strasbourg, du 22 au 30 janvier.

Le texte est publié chez L’Arche Editeur.

 

 

Que crèvent tous les protagonistes de Gabriel Calderón, mise en scène de Sandrine Attard

Que crèvent tous les protagonistes de Gabriel Calderón, mise en scène de Sandrine Attard

©Marion Florence

©Marion Florence

Ce dramaturge urugayen de trente-six ans a écrit une quinzaine de pièces traduites en français, anglais, allemand, portugais et jouées en Amérique latine et comme en Europe, notamment en France au Théâtre des Quartiers d’Ivry. Dans son théâtre, il règles ses comptes avec la famille, le passé criminel de la dictature des années soixante-dix, l’armée, la religion, la sexualité mais aussi le terrorisme…

Ici, sept personnes d’une même famille dont Ana, une jeune femme hantée par les non-dits et les secrets du passé. Comme elle ne trouve aucune réponse à cette interrogation qui la taraude, elle demande à son fiancé, Tadeo, de construire une «machine à remonter le temps » pour faire revenir les morts de sa famille.

Le soir de Noël, il lui offre donc  en guise de cadeau, la réunion de famille qu’elle a souhaitée. Et, à ce dîner, elle retrouve ainsi sa mère, son père et son grand-père et va aller à la quête d’une vérité. Oui, mais voilà, certains préfèrent se taire et veulent enterrer un passé encombrant et d’autres n’arrivent pas vraiment à parler. tout alors se met ici à déraper.

« 
Mon désir de monter ce texte, dit la metteuse en scène, est venu d’une envie d’explorer la famille et les non-dits qui s’immiscent constamment dans nos vies. La dimension fantastique permet d’aborder ce sujet autrement. Faire revenir les morts pour tenter de trouver des réponses: un procédé brillant, loufoque qui permet de questionner. Comment se construit-on ? Que fait-on du passé ? Que transmettons-nous ? « (…) 

 »La pièce,  avec nombreux allers et retours, a une structure très cinématographique. L’univers de Gabriel Calderón peut se rapprocher de celui des films de Pedro Almodovar. L’un et l’autre abordent, de manière volontairement provocatrice, la filiation, l’amour, la mort et les secrets enfouis. »

Autrement dit : que pouvons-nous faire de notre passé et nous construire? Au-delà de la mort, comment aussi supporter nos blessures? C’est sans doute le message que veut nous faire passer Gabriel Calderón. Mais, même si Sandrine Attard sait donner un bon rythme à sa mise en scène et même si elle dirige bien Maël Besnard, Aymeric Lecerf, Marion Malenfant, Florence Muller, Grégoire Oestermann, Paul-Emile Pêtre et Elisabeth Tamaris qui ont une belle énergie et savent passer de l’émotion au jubilatoire, nous avons eu beaucoup de mal à démêler les fils de cette histoire obscure…

Edith Rappoport

Jusqu’au 23 novembre,Théâtre 13/Seine, 30 rue du Chevaleret, Paris (XIII ème). T. :  01 45 88 62 22.

Instances 2019 Festival de danse

 Instances 2019 Festival de danse

 

Ballroom chorégraphie d’Arthur Perole et La Générosité de Dorcas, chorégraphie de Jan Fabre

Avec la dix-septième édition de ce festival, Philippe Buquet signe sa dernière programmation. A la tête depuis 2002 de l’Espace des Arts-Scène Nationale à Chalon-sur-Saône, il laisse à son successeur, Nicolas Royer jusque-là directeur-adjoint, un théâtre complètement rénové, aux multiples espaces, avec des logements pour les artistes en résidence de création. Construits au-dessus du cadre de scène, une première en France, rarement vides, ils dominent la ville et offrent une vue panoramique sur la Saône et les environs …

Saison après saison, l’équipe de l’Espace des Arts s’est ouverte à la danse, au cirque et à la création théâtrale contemporaine. Elle a contribué à faire éclore de jeunes talents, notamment féminins: Léna Bréban, Pauline Bureau, Maëlle Poésy et ,en danse, Tatiana Julien, Mathilde Delahaye…  Le public a suivi, très nombreux et réceptif, comme nous avons pu le voir avec  les spectacles ambitieux de cette soirée de festival.

«Quand je suis arrivé, c’était une maison éteinte, dit Philippe Buquet. Nous avons transformé cet établissement municipal en Scène Nationale. Et nous avons  réussi à  établir un rapport de curiosité et de confiance avec un public modeste et rural (le revenu moyen par foyer à Chalon est de 1.700 euros)  et qui compte peu d’étudiants, Chalon n’ayant pas d’université. » La Scène Nationale a aujourd’hui : trois scènes à l’Espace des Arts, une salle modulable en bord de Saône dans l’ancien port fluvial et l’ancien théâtre à l’italienne dans la ville.

Comme son prédécesseur, Nicolas Royer continuera à produire des spectacles dans la même ligne que son prédécesseur et, outre le festival Instances et les Piccoli, une manifestation Jeune public, il projette de créer un festival de cinéma axé sur les chefs-opérateurs et une fenêtre sur la jeune création européenne en complicité avec le Jeune Théâtre National et la Maison Jacques Copeau. Il s’ouvre résolument sur le territoire et accueillera des classes d’école élémentaires !

 

Ballroom chorégraphie d’Arthur Perole

 

© Nina-Flore Hernandes

Ballroom© Nina-Flore Hernandes

Cette pièce pour six danseurs a été créée les 6 novembre à KLAP, Maison pour la danse avec le ZEF-Scène Nationale de Marseille. Soit cinquante-cinq minutes effrénées sur la musique lancinante et entraînante de Gianni Caserotto. Corps grimés de couleurs vives, maquillages outrés, costumes extravagants… Les  artistes sont d’abord pris de légers soubresauts comme traversés par des ondes imperceptibles. Le rythme binaire répétitif leur dicte des gestes de plus en plus saccadés jusqu’à leur faire perdre leurs volumineux atours. Dans une semi-nudité, ils se déchaînent au point de faire fondre les grimages de leur corps, se répandant en boue sur le plateau jonché de leurs costumes. La transe devient farandole et. oscille entre le “voguing“, la  danse provocante de l’underground homosexuel new yorkais, et la tarentelle endiablée du Sud de l’Italie…

Cette horde sauvage, comme possédée par la musique, semble manipulée par des compositions sonores de plus en plus complexes où s’invitent des voix samplées…  Les interprètes sont prêts à demander grâce mais la musique l’emporte et ils dansent encore comme malgré eux. Et par ricochet, leur énergie se communique au public qui oscille en cadence sur des pulsations à deux, trois, quatre, cinq temps. Loin de nous assommer, cette saturation sonore nous prend par le corps.

Cette performance physique tient de l’exploit mais les artistes n’abdiquent pas et suivent la dramaturgie bien rôdée d’Arthur Perole. Ce jeune chorégraphe a dansé avec Angelin Preljocaj, Hofesh Shechter, Tatiana Julien… et signe ici une chorégraphie festive. Installé à Marseille avec sa compagnie, la CieF, il compte plusieurs pièces à son répertoire qu’il conçoit comme ludique.Il prépare pour l’année prochaine un solo personnel. A suivre…

 

La Générosité de Dorcas, chorégraphie de Jan Fabre

 

 © Sebastiaan Peeters

La Générosité de Dorcas© Sebastiaan Peeters

L’artiste et chorégraphe sculpte un espace de fils tombés des cintres, dôme de laines colorées et d’aiguilles suspendues au-dessus du plateau, pampilles rutilantes sous les lumières de Wout Janssens. Il habille d’une chasuble noire austère Matteo Sedda dont le corps laisse juste apparaître ses mains gantées et ses pieds chaussés de blanc. Dans cet écrin aérien, ce soliste de grand talent va retrouver les gestes de Dorcas, une sainte chrétienne qui cousait des vêtements pour les offrir aux pauvres et qui fut, dit-on, ressuscitée par Saint-Pierre en récompense de ses aumônes…

Les mains du danseur découpent l’espace, comme détachées de son corps. En de longues diagonales il traverse le plateau où les éclairages délimitent des zones d’ombre et des points lumineux. En phase avec les nappes sonores lancinantes de Daeg Taeldeman, il joue avec le décor, arrache des aiguilles dont il se pare, tout en se dévêtant progressivement… Presque nu, homme et femme à la fois.

Cette pièce, longuement saluée par le public, doit beaucoup à l’incarnation de Matteo Sedda, aussi à l’aise dans ses envolées mystiques que dans des blagues un peu lourdes…La virtuosité de sa danse, alliée à son humour souriant, la musique, les éclairages subtils et la chorégraphie à l’esthétique délicate font de cette œuvre, un spectacle de haute couture

Et sa beauté fait oublier les polémiques qui accompagnèrent sa création au Théâtre de la Bastille à Paris, l’année dernière. Des collaborateurs du chorégraphe dénonçaient «le comportement imprévisible et le tempérament capricieux » de l’artiste et vingt d’entre eux démissionnèrent dont l’interprète initiale du solo, intitulé à l’origine The Generosity of Tabitha.

 Mireille Davidovici

Spectacles vus le 13 novembre.

Instances 2019 se poursuit jusqu’au 19 novembre à l’Espace des Arts, 5 bis avenue Nicéphore Niepce, Chalon-sur Saône (Saône et Loire). T. : 03 85 42 52 00.

Ballroom, le 5 décembre, Théâtre, Scène Nationale de Mâcon (Saône-et-Loire) et le 10 décembre, Théâtres en Dracénie en partenariat avec le festival de danse de Cannes, à Draguignan (Var).

Du 26 au 29 février, Chaillot-Théâtre National de la Danse Paris (XVI ème). 

Le 31 mars, Centre Culturel, Biennale Danse en Emoi, Limoges (Haute-Vienne).

 

Pièce par le collectif Gremaud-Gurtner-Bovay

Photo Dorothée Thébert Filliger

Photo Dorothée Thébert Filliger

 

Pièce par le  collectif Gremaud-Gurtner-Bovay

 A la base de la  compagnie suisse 2bcompany, créée en 2009, un trio d’acteurs qui avaient fait une entrée remarquée sur la scène parisienne  il y a trois ans, grâce à un programme du Centre Georges Pompidou associé au Centre culturel Suisse reprenant sept de leurs créations.
Le Collectif s’est fait une spécialité de désarticuler les expressions, attitudes et comportements sociaux qui tissent le quotidien de nos vies. Ils s’emparent de situations exemplaires pour les décomposer en micro-séquences et les recomposer à l’aide de signes corporels (Vernissage), d’installations loufoques (Les Potiers) ou d’inventions verbales (Conférence de choses) au délire jamais  méchant. Mais le trio fouille avec perfidie les recoins de ces situations qui mettent en jeu des personnes qui font ce qu’elles aiment faire, sans regard critique sur elles-mêmes.

Avec Pièce,  qui fait suite à la création de Phèdre(s) au Festival d’Avignon (faut-il y voir un lien malicieux ?), les acteurs s’emparent de ce qui se passe sur un plateau au cours des répétitions d’un groupe amateur. Le jeu sur la polysémie du mot « pièce », vient de l’espace où ils travaillent : le décor reprend l’exacte configuration de la salle où le collectif a répété à Lausanne. Le rapprochement entre le théâtre et l’endroit où il s’exerce n’est pas vain : pendant tout le spectacle, les comédiens, enfermés dans ce lieu totalement blanc à une seule fenêtre ouvrant sur l’extérieur, se confrontent à la difficile nécessité de faire entrer leurs corps dans des trajets peu naturels.

Leur projet théâtral fondé sur des textes classiques, les empêche de trouver tout naturel, toute fluidité dans l’énoncé de leurs paroles, et  ce jeu (au sens de l’espace créé), entre énoncé et corps qui l’énonce, donne toute sa saveur au spectacle. Chacun avance dans le brouillard, pense à ses mains plus qu’à son texte, cherche à se mettre de face et oublie son partenaire. Deux partitions se chevauchent, sans se rejoindre totalement : celle des corps et celle du langage.  Alors les grandes figures du théâtre tragique qu’ils essaient – difficilement – d’incarner, les écrasent, tout en les rendant attendrissants. Le spectacle joue aussi sur les rapports non verbaux entre les comédiens amateurs eux-mêmes : rivalités et petits coups bas animent le groupe d’un non-dit permanent. Les costumes sont ceux de la vie de tous les jours et si le juste-au-corps entre dans la raie des fesses, rien n’empêche de le remettre sans cesse en place.

Successivement on passe des répétitions, à la représentation, aux saluts, et jusqu’à une rencontre publique en bord de plateau, hilarant moment de fatigue et d’attention faussement concernée. Le metteur en scène, hors champ, existe seulement dans le regard attentif et gêné des  comédiens, au moment des notes après la représentation. Ainsi toute la chaîne du travail théâtral passe sous le regard acide du trio, le réel de ces amateurs devenant la fiction de la représentation… à moins que ce ne soit l’inverse.
Plaisir du spectateur à ces jeux de miroir, tendresse à l’égard de ceux qui essayent d’être artistes, se consacrant à une tâche qui les dépasse et les rend pour autant dignes d’affection.

Marie-Agnès Sevestre

Jusqu’au 17 novembre, Théâtre de la Ville-Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, (Paris XVIII ème)

Vents contraires, texte et mise en scène de Jean-René Lemoine

Vents contraires, texte et mise en scène de Jean-René Lemoine

©Jean-Louis Fernandez.

©Jean-Louis Fernandez.

Deux mondes antithétiques où des personnages plutôt aisés ou vivant même dans le luxe, se  ont des relations intimes houleuses. Ici steward et hôtesse de l’air, mannequins de haute couture et filles de bonne famille… comme sur le papier glacé des magazines chics. Par défaut d’éveil à l’autre, ils n’ont guère de conscience morale et ne s’estiment en rien concernés par la dure réalité subie par les moins favorisés, frappés d’exclusion socio-économique. Ces nantis, pour lesquels la réussite personnelle et financière est une raison de se battre et un motif suffisant de lutte égoïste, au service d’une vie d’apparences, mensonges,  représentations mondaines…

Marie, consciente de son indifférence coupable à la misère planétaire, après une rupture amoureuse concertée, s’exile en Asie et Camille, abandonnée malgré elle par Leïla, la femme qu’elle aime, « se réfugie » dans la folie … Leïla est une signature de la haute-couture ; elle s’est faite toute seule, en fille d’immigrés qui a gravi les degrés de la réussite avec ténacité et rage, malgré les humiliations et en rendant les coups. Après avoir rompu avec Camille, elle tombe amoureuse de la belle Salomé  et bien qu’il ne faille pas avouer à l’autre qu’on l’aime, elle lui dit être «assassinée » : les passions, amour, argent et sexe, s’imposent dans ce monde sans repères…

Mais Marthe, la demi-sœur de Camille, fait le chemin inverse : son père, qui était à la tête d’un empire, est mort brutalement, et elle l’héritière, se voit poursuivie par des financiers qui veulent placer ses avoirs dans les îles Caïmans… Elle regrette de n’avoir pu se réconcilier avec ce père avec qui elle s’était fâchée pour lui avoir annoncé qu’elle se destinait à être hôtesse de l’air – une humiliation : «Je ne supporterai pas, disait-il, que ma fille aille servir du café dans des gobelets en plastique à des prolétaires en goguette, à dix mille mètres d’altitude. » Et Marthe (espiègle et merveilleuse Norah Krief) préfère cependant la fadeur et l’anonymat de sa vie d’avant :« J’aurais tant voulu lui expliquer combien j’étais heureuse de servir du café à des touristes sri-lankais ou des grands crus à des patrons du CAC 40… J’aurais lavé les pieds de tous les prolétaires avec des serviettes rafraîchissantes, si on me l’avait demandé… Mais au moins j’ai vécu quelque chose. J’ai payé un loyer, j’ai fait des courses, j’ai mangé des pizzas, j’ai été triste le soir devant ma télévision, comme tout le monde… »

Quant à Camille, la femme quittée, depuis son appartement confortable elle plonge son regard sur Paris. Elle allume l’écran plat, mange des sashimis et du riz gluant, boit du Coca zéro acheté à La Grande Epicerie et regarde, passive et comme subjuguée, «les typhons, les otages, les corps décharnés, les larmes, les micros tendus vers les bouches des victimes à qui l’on demande sans cesse de livrer leur témoignage… » Voyeuse malgré elle, elle surprend des familles entières de migrants abordant les côtes siciliennes, «la nuit, dans une mer d’encre, filmées d’abord en plans larges pour qu’on voie bien qu’ils sont des centaines, fragiles, titubants, dociles, escortés par des humanitaires, d’où viennent-ils ? Homs, Damas, le Niger ? »

 Il y a ici un écart maximum entre les aspirations au pouvoir et à l’argent et les valeurs de responsabilité collective, d’humanité et de partage. Le sexe joue un rôle non négligeable. Et la chanson Désenchantée de Mylène Farmer égraine ses notes sur le plateau obscur entre portes-psychés qui s’ouvrent et personnages qui sortent : le spectateur, tenu en haleine, ressent les lourdes tensions subies par les protagonistes  qui ont  une urgente nécessité de se dire et de se confier  à soi, à l’autre, au spectateur. Ruptures vives, déchirements: l’expression de la souffrance d’aimer ou de ne plus l’être.

Anne Alvaro, Nathalie Richard, Norah Krief et Marie-Laure Crochant sont de belles actrices, habitées par une parole qu’elles déclament avec fougue et énergie, vivant à l’extrême l’instant présent et entièrement engagées. Salomé (Océane Cairaty) est l’amante du seul homme de la pièce, Rodolphe (Alex Descas), un bel Apollon auquel elle vend ses charmes mais elle est aussi l’amante de l’entrepreneuse Leïla, une beauté rare que la mise en scène dévêt trop souvent. Un spectacle où l’auteur exprime notre temps avec lucidité et pertinence : crispation sur soi, quête de pouvoir, négation aveugle des autres et violence selon les chemins sinueux mais puissants des passions.

 Véronique Hotte

MC93- Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine Bobigny (Seine-Saint-Denis) jusqu’au 24 novembre. T. : 01 41 60 72 72.

Théâtre National de Strasbourg, du 28 novembre au 7 décembre.
Le Grand T. Nantes, du 11 au 13 décembre.
Maison de la Culture d’Amiens, les 8 et 9 janvier. Centre Dramatique National de Tours-Théâtre Olympia, du 14 au 18 janvier. Maison de la Culture de Bourges, les 22 et 23 janvier. Théâtre de Nîmes, les 29 et 30 janvier.
Théâtre du Gymnase, Marseille, du 6 au 8 février.

Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs

On s’en va, d’après Sur les valises, d’Hanokh Levin, mise en scène de Krzysztof Warlikowski

©Magda Hueckel

©Magda Hueckel

 

On s’en va, d’après Sur les valises d’Hanokh Levin, adaptation de  Krzysztof Warlikowski et Piotr Gruszcyzyński, mise en scène de Krzysztof Warlikowski

 Pas de discussion: c’est l’un des plus grands metteurs en scène actuels à la hauteur de ceux dont il a été l’assistant, comme Peter Brook, Kristian Lupa, Giorgio Strehler… Maîtrise plastique de l’espace, direction des acteurs qui bougent comme personne, poésie de l’intervention vidéo : le tout aussi précis que créatif, excitant pour les yeux et pour l’esprit.

Après cette Palme d’or, on est bien obligé de constater que pour le spectateur français à Chaillot, On s’en va ne  fonctionne pas. On a certes un étrange plaisir, au début de la pièce, à entendre la langue polonaise sans la comprendre. Mais la superposition des surtitrages, en anglais et en français au-dessus de  l’écran vidéo, appesantit vite cette écoute : cette  gymnastique fatale des spectacles internationaux constitue un trop gros obstacle qui barre l’accès au théâtre…  Donc, on choisit de regarder et on n’a pas à s’en plaindre. La scénographie avec  cette immense salle d’aéroport, vaste espace dégagé, bordé de sièges avec une cafétéria et des toilettes et au fond, des portes en verre, est superbe et permet toutes sortes de circulations et grandes traversées. On est plus dubitatif sur la nécessité de cette boîte de verre montée sur glissière qui fait apparaître et disparaître une salle de bain/toilettes dédiée au sexe et à la mort…

L’ensemble est beau mais ça ne marche pas, du moins durant une trop longue première partie. Comme si cet espace logique -il s’agit bien de départs- était trop vaste pour l’écriture intime d’Hanokh Levin. La pièce, comme éclatée, centrifugée, s’étire, se disperse en brefs sketches brefs, joués avec talent mais qui s’autodétruisent au fur et à mesure de la représentation dans cet émiettement. «L’histoire que raconte Hanokh Levin, c’est d’abord celle d’une communauté qui rapetisse », dit Krzysztof Warlikovski. Le problème, pour nous Français : il n’y a pas de communauté. Seulement des petits bouts de familles ou de fonctions identifiables : la mère qui ne veut pas aller en maison de retraite, la prostituée, une autre mère, récurrente et son fils… Si : on voit bien un peu de communauté, au lointain, derrière les vitres, à l’occasion d’enterrements de plus en plus rapprochés. Mais on est étonné, au salut final, du nombre de comédiens sur scène (une vingtaine), qu’on n’a jamais vu que par trois ou quatre,  ou en silhouettes au lointain.

Ce spectacle, pour autant que l’on puisse en juger, est plus polonais qu’européen. Warlikovski ne s’en va pas: «Faire ce spectacle, pour moi qui travaille beaucoup à l’étranger, c’est justement un retour à la Pologne: en être, être parmi les autres, avec eux dans cette atmosphère crépusculaire qui s’étend.» Ces propos du petit livret donné au public expliquent peut-être le malentendu. Nous ne pouvons pas entendre. Ni le son de la langue (sauf au début), couvert par une couche ininterrompue de diverses musiques ni le sens. Et n’ayant pas accès à la singularité polonaise, nous n’accédons pas non plus à l’universel, les comportements et images se réduisant alors pour nous à leurs stéréotypes. Bref, la rencontre n’a pas eu lieu.

Christine Friedel

Nous avons assisté à la même première représentation que notre amie Christine qui a tout et bien dit à propos de ce spectacle que vous ne verrez sans doute pas, puisqu’il se joue seulement quatre jours! On se demande pourquoi… Des raisons d’y aller voir? Une interprétation d’une haute qualité où chaque acteur, chacun très humble est impeccable et c’est une grande leçon de théâtre pour nous Français, souvent habitués à un jeu… quelque peu approximatif. Une scénographie tout aussi remarquable… et de très belles images dans un ballet incessant d’allées et venues dont on peine à voir la nécessité.

 Et rien à faire, cela ne fonctionne pas et on n’arrive pas à accrocher à cette adaptation ratée du texte original d’Hanokh Levin où le metteur en scène veut aussi parler du climat socio-politique de la Pologne d’aujourd’hui qui vit selon lui « un drôle de moment ». La faute à qui? A Krzysztof Warlikovski lui-même qui a kidnappé le texte à son seul profit et l’a truffé d’images et de citations d’autres auteurs… A part quelques instants, on ne retrouve jamais ici l’humour du grand dramaturge israélien. Et impossible de s’intéresser à ces semblants de personnages qui  défilent sans cesse devant nous sur cet immense plateau. 

Tout se passe en fait comme si le metteur en scène (dit, dans le programme, «d’origine polonaise», alors que le spectacle a été créé en Pologne et que les acteurs sont tous polonais : comprenne qui pourra!) avait voulu se faire plaisir en exorcisant égoïstement ses fantasmes pendant plusieurs heures sans beaucoup tenir compte de l’intérêt du projet. Produire des images, même très raffinées, même avec d’excellents acteurs, ne suffit pas surtout quand on a vite l’impression que Krzysztof Warlikovski se fait plaisir et étire les choses jusqu’à plus soif. Tadeusz Kantor, son immense compatriote qui l’a visiblement influencé, nous l’avait souvent dit : il ne voyait pas l’intérêt de prolonger les choses et ses pièces, d’une redoutable efficacité, dépassaient rarement un peu plus d’une heure. Mais ici, après quelques minutes, on s’ennuie…  Surtout dans une interminable première partie; la seconde est plus rythmée et une succession d’obsèques dans une veine surréaliste pas loin de René Magritte, avec à la fin des dates anticipées de décès, genre : 2027… est de toute beauté. Là enfin, on retrouve toute la sensibilité de Krzysztof Warlikovski.

Oui, mais voilà, c’est trop tard et cela ne suffit pas; le grand metteur en scène «d’origine polonaise» n’a pas ici retrouvé le rythme, l’intelligence et la sensibilité fabuleuse des Français, sa longue mais remarquable adaptation d’A la recherche du temps perdu de  Marcel Proust reprise il y a quelques années. Krzysztof Warlikovski qui semblait nerveux ce soir de première, a bien dû voir que la salle s’est vidée après l’entracte et qu’à la fin, les applaudissements étaient juste polis. Il devrait maintenant se poser quelques questions sur cet ovni. Bref, on oubliera vite ce spectacle très décevant et cela, malgré encore une fois, une distribution exceptionnelle. Dommage: c’est la seule œuvre théâtrale de cette saison à Chaillot !

Philippe du Vignal

Le spectacle s’est joué du 13 au 16 novembre à Chaillot-Théâtre de la danse, 1 place du Trocadéro, Paris (XVI ème).

Folia, chorégraphie de Mourad Merzouki

 

FOLIA 6 Julie Cherki

© julie Cherki

Folia chorégraphie de Mourad Merzouki

Le chorégraphe, fidèle au hip-hop qu’il découvrit dans années 1980, à la M.J.C. de Saint-Priest,  en banlieue lyonnaise, avec son ami Kader Attou, qu’il a retrouvé dernièrement pour Danser Casa *(voir Le Théâtre du blog), fait dialoguer cette danse d’aujourd’hui avec des musiques d’un autre temps. Ce nouveau spectacle est né de la rencontre avec Franck-Emmanuel Comte, chef de file du Concert de l’Hostel-Dieu, orchestre spécialisé dans le répertoire du XVIII ème siècle, avec lequel il avait réalisé 7 steps, en 2014, à partir de tarentelles. Dans ces danses traditionnelles du sud de l’Italie, il retrouve des aspects du hip-hop «dans ces corps qui se meuvent jusqu’à l’épuisement». Et, pour Franck-Emmanuel Comte, il y a une parenté entre «la basse obstinée de la tarentelle et les “loops“ du hip-hop».

Pour construire Folia, le chef d’orchestre a proposé des airs puisant à la fois dans le répertoire savant et les danses populaires. Une fois, les choix établis, «On prend une tarentelle, on échantillonne des partitions baroques pour les réutiliser en boucle, on ajoute des musiques électroniques, on fusionne le tout et on danse.» La folia,  (follia en italien) ou folies d’Espagne, est apparue au XVl ème siècle au Portugal. Son thème, à deux fois huit temps, très répétitif à l’instar des standards actuels, se prête à des variations instrumentales débridées et a séduit plus d’un compositeur: Lully, Sergueï Rachmaninov, Archangelo Corelli, Vangélis Papathanassiou…

 Dans folia, Mourad Merzouki, lui, entend folie, celle des hommes entre eux et vis-à-vis de la planète:  «Ce n’est pas un spectacle écolo, dit-il, mais je veux montrer cette humanité fragile face au monde qui l’entoure.» Sur le plateau, une immense sphère, luminaire géant, d’où émergent danseurs et musiciens, entrant en piste pour une heure. L’orchestre, avec ses instruments baroques, apparaît et disparaît au gré des éclairages et des mouvements de gros ballons : une récréation ludique pour les danseurs, jusqu’à ce que l’un des ballons représentant la terre, éclate. La troupe se réfugie sur une île ronde, sorte de radeau gonflable, auquel une danseuse s’agrippe désespérément.
 Mais les interprètes continuent à sauter, virevolter, tourner… Les  mouvements s’accélèrent, parfois proches de la transe. Le classique flirte avec le hip-hop dans un beau trio : deux violons interprètent Sento in seno d’Antonio Vivaldi, chanté par la soprano Heather Newhouse dont la présence sculpturale et la voix chaude transmettent leur énergie tout au long de la pièce.

Les musiciens se mêlent progressivement aux danseurs. Raides dans leurs costumes rouges d’époque conçus par Pascale Robin  parmi les danseurs en tenue fluide et claire signée Nadine Chabanier. Benjamin Lebreton  a imaginé un espace en mouvement. Sous les lumières d’Yoann Tivoli, dans une circularité permanente les danseurs glissent harmonieusement et évoluent sur pointes ou s’arrachent vigoureusement du sol avec des pirouettes et saltos acrobatiques. Depuis ses débuts, Mourad Merzouki se plait à marier des mondes et des genres a priori opposés, depuis Récital en 1998, où six danseurs de hip-hop se frottaient aux sonorités du violon et du “talk box“, jusqu’à Boxe Boxe (2010), où il assimilait la danse au combat, sur une musique jouée en direct par le Quatuor Debussy,un ensemble lyonnais de cordes… Avec cette même volonté de «créer des dialogues entre ces mondes et ces techniques», Folia, avec ses dix-huit musiciens et danseurs tient ses promesses. Présentée au festival de Fourvière 2018, cette pièce accueillie alors avec enthousiasme, vient rencontrer le public parisien pendant un mois et demi. Les premières représentations ont reçu des applaudissement chaleureux, largement mérités. Une belle sortie à prévoir en cette fin d’année pluvieuse.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 31 décembre, 13e Art, 30 place d’Italie, Paris (XIII ème) T. : 01 53 31 13 13 

 Les 5, 6, 7 et 8 juillet, Opéra Berlioz/Le Corum, 40 ème Festival Montpellier-Danse.

 Un DVD de la bande-son du spectacle est édité par Le Concert de l’Hostel Dieu. Disponible en téléchargement et dans les magasins :https://festival1001notes.com/collection/projet/folia  

* Danser Casa tourne toujours  : 17-22 novembre 2019 Maison des Arts et de la Culture, Créteil; 29 novembre Théâtre Brétigny, Brétigny sur Orge ;  5 décembre Espace MAGH, Bruxelles – Belgique ; 6-11 décembre Les Gémeaux, Sceaux ; 19-21  janvier T.D.G, Grasse ; 27-29  février Amphithéatre Opéra Bastille, Paris

 Image de prévisualisation YouTube

 

 

 

Le Dragon de Calais, conception et mise en scène de François Delaroziere

Le Dragon de Calais, conception et mise en scène de François Delarozière et la compagnie La Machine

©Jordi Bover

©Jordi Bover

Pari gagné ! Trois jours durant, le théâtre de rue est venu au secours d’un animal légendaire, le dragon échoué accidentellement sur une plage de Calais! Au départ, la nouvelle suscita crainte et méfiance des habitants. Mais petit à petit, l’enchantement a gagné les Calaisiens venus exprès ou  par hasard.  Le dragon, superbe, avança dans la ville: «C’est, dit son créateur François DelaroziEre,  un peu un dragon-lézard. Il peut venir des îles Galapagos ou d’ailleurs mais il a voyagé et son A.D.N. n’est pas d’ici en fait. Et cela me plaisait bien de faire venir un nouvel arrivant qu’on allait rencontrer, qu’on allait peut-être, qui sait? apprivoiser et qui, ensuite, pourrait élire domicile à Calais, terre de passage depuis toujours… Il deviendrait l’ambassadeur de la ville ». Bien vu, , ce choix d’un animal féérique, symbole de courage et de protection, dans le contexte social et économique actuel et délicat de la ville !  

Mais, avant ce « happy-end » voulu par l’artiste et sa compagnie La Machine, le Dragon tout juste sorti de son sommeil, a dû gagner la confiance de la population.  Le premier jour, étendu sur le sable du front de mer et après son réveil, moment inoubliable, l’animal-mécanique, plus vrai que nature, s’engagea dans l’espace urbain, tel un monstre ou un sauveur … Un instant théâtral de toute beauté,  sous un ciel gris bleu et de pluie, traversé par des rais de lumière! De la plage au port, ensuite par la place d’Armes et enfin à la mairie, la bête, franchissant diverses obstacles, est allée à la rencontre de nous les  humains devenus à son échelle, Lilliputiens ! Crainte, étonnement et joie, se lisaient sur les visages : «On a l’impression quand on approche que le dragon est vivant !» Et une petite fille dit en voyant les boules de feu sortir de sa gueule : « Ses cris me font peur et il peut me brûler! » ou encore « C’est tellement vrai mais aussi irréel! »

Calais, peu à peu était comme métamorphosée. Oubliés le quotidien difficile et la crise migratoire… Au rythme du vent ou des instruments à corde, batterie et autres musiques, l’animal gigantesque, au fur et à mesure de son avancée impressionnante, gagnait l’admiration et la sympathie  de la foule. Sa marche conquérante allait à coup sûr, le couronner Dragon de Calais !  Effet de surprise, fête poétique et musicale ! Une véritable mythologie urbaine était née, et gravée à présent dans la mémoire collective. 

Mais que pouvait-il bien se cacher derrière cet animal de légende ? Une réalité plus concrète. Pour raviver son attrait, la ville s’est engagée dans un projet urbain et un développement de ses activités  mais elle a vite pris conscience qu’il fallait joindre l’utile à l’agréable et au rêve. « L’idée, dit Pascal Pestre (adjoint à la Culture,  à  la Mairie de Calais) et qui est à l’origine du projet:, était celle que Calais avait besoin de quelque chose de hors-normes pour changer son image.»

Une pensée loin d’être évidente pour une ville ouvrière de par son histoire, comme la plupart de celle des Hauts-de-France. « Changer son image» d’accord, mais pour tous! Et en priorité pour ses habitants et touristes. La question reste ouverte pour les migrants et leur devenir… La Maire, Natacha Bouchart, eut alors le projet de faire appel à François Delaroziere et à sa compagnie La Machine. Enthousiasmé par cette nouvelle aventure, il n’hésita pas une seconde. Il connaît bien la ville à laquelle il voue un attachement particulier. Et comme le dit un spectateur: « Chaque fois que je viens à Calais, c’est pour voir une grosse bête » ! On se souvient avec plaisir de l’impressionnant Long Ma le dragon-cheval et  Kumo l’araignée, un spectacle de rue créé il y a trois ans avec  la précieuse collaboration du  Channel-Scène Nationale. 

François Delaroziere  refuse ouvertement tout signe politique dans son action artistique et culturelle aux côtés de la Maire  et de son projet urbain. Il se contente à sa façon,  d’aller à la rencontre des hommes et femmes : «Tout ce que je fais résonne avec un territoire et une population.» Le droit pour tous de vivre humainement et dans la dignité, il l’exprime à travers cette démarche artistique et géographique. Le projet à l’échelle de la ville c’ est aussi pour François Delaroziere, une volonté personnelle et essentielle à ses yeux, d’intégrer, à tous les niveaux, l’art et la culture dans la société civile, professionnelle, industrielle et d’avoir ainsi  « la possibilité de peser sur un même plan que les urbanistes, que les architectes. »

Une autre singularité esthétique et humaniste réside dans la fabrication du Dragon et du monde animalier en général, nés des mains de cet artiste. La conception de l’animal-machine est fondée sur la primauté donnée au choix des matériaux : « La matière pour moi, c’est comme le mouvement. J’utilise le mouvement comme langage. L’amplitude d’un mouvement, sa vibration, sa fréquence, tout cela fabrique des émotions, comme un mouvement de paupières, un battement de cils. On appréhende le langage humain: fermeture/ouverture et on le projette sur le dragon. De même avec les matériaux: bois ciselé, acier présents dans son corps, comme les moyens hydrauliques, de la fumée  quand il lâche une flamme ou  qu’il crache de l’eau, sont pour moi une  façon de raconter une deuxième histoire, celle de sa genèse et là c’est plus compliqué, car on sait mal l’analyser… Mais nos constructeurs marquent de leur sensibilité, la matière comme par exemple, une couche de peinture laissant transparaître l’acier ou le bois.»

Pour François Delaroziere : « La matière se charge de ce que l’on en fait et le geste se charge de l’intention et de l’émotion ». Autre point essentiel pour lui, le travail collectif : «C’est un vrai combat que l’on partage ensemble entre artisans et artistes. Notamment, sur la matière, c’est le processus qui m’intéresse avant tout. Car, s’il est bon, le plaisir sera là au moment où on le fait, c’est comme en art et le résultat aussi sera bon. » Si notre monde gangrène notre imaginaire d’horreur et de violence, la création spectaculaire de ces animaux-machines ou/et animaux-urbains ouvre à chacun la porte du rêve et de la joie ! Accessible à tous ! «Le sens de mon acte, dit-il, c’est rendre les gens heureux avant tout et d’éviter qu’ils meurent, qu’ils s’entredéchirent et de faire en sorte qu’il y ait d’autres choses dans la vie. ». La compagnie La Machine et son directeur espèrent en un temps momentané, celui de l’art vivant, graver pour un instant ou plus, une œuvre poétique dans l’esprit des spectateurs. « Un autre monde débarque à Calais ! « , un monde en couleurs, joyeux et mélancolique.

Avec cet événement, la ville transfigurée est devenue pendant ce week-end prolongé, un grand théâtre! Protection civile et sécurité obligent, la gendarmerie, l’armée, la police et les pompiers engagés avec bonheur dans le spectacle ont permis d’offrir en compagnie de cet étrange dragon, une histoire à partager entre tous dans une ambiance bon enfant et un air de liberté.  Comme par magie, la ville et ses hôtes se sont retrouvés, en ce week-end maussade de novembre, face à une autre dimension et face à une autre relation au réel: c’est sans doute là toute la richesse de ce théâtre de rue festif et spectaculaire.

Bienvenue à cet ambassadeur de la ville! Et rendez-vous le 17 décembre, l’histoire urbaine et théâtrale du Dragon de Calais commence seulement !

Elisabeth Naud

Ce spectacle de rue a eu lieu à Calais (Nord)  du 1er au 3 novembre.

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