My Ladies Rock, chorégraphie de Jean-Claude Gallotta

 

My Ladies Rock, chorégraphie de Jean-Claude Gallotta,

(C) Jean Couturier

(C) Jean Couturier

Après My Rock en 2015 (voir Le Théâtre du Blog), le chorégraphe revient aux  musiques de sa jeunesse qui ont nourri ses créations. Moins nostalgique que dans la pièce précédente, où il apparaissait sur scène, Jean-Claude Gallotta évoque ici le versant féminin de l’histoire du rock et ressuscite les voix de celles, majoritairement américaines, qui «ont taillé leur chemin dans le roc», dans un univers «de mâles chargé de testostérone». «Le mouvement rock, dit-il, ne considérait pas les femmes, à la différence de la danse contemporaine née dans ce même pays et les mêmes années. (…) J’ai découvert des femmes extraordinaires,  plus nombreuses que je m’y attendais, des femmes puissantes et créatrices que le pouvoir masculin a mis sous le boisseau. »

A commencer, dans les années cinquante, par Wanda Jackson, «tigresse fiévreuse» et Brenda Lee (Little Miss Dynamite), qui, à quatorze ans et haute comme trois pommes, chanta à l’Olympia en 1959. Autres bombes: Janis Joplin (1943-1970), succombant à une overdose à vingt-sept ans ou Marianne Faithfull et son Sister Morphine (1969) composé par son amant d’alors haï par la suite, Mick Jagger. Dans les années soixante-dix, Betty Davis (née Mabry), après un bref mariage avec Miles Davis, fit sortir le rock de l’apartheid, sur les traces d’Aretha Franklin. On retrouve aussi des personnalités à la marge, comme Patti Smith avec Because the Night ou Laurie Anderson avec une belle chorégraphie sur Love among the Sailors. Sortent ainsi de l’oubli, Nico, chanteuse du Velvet Underground, ou la punk parisienne Lizzy Mercier-Descloux (1956-2004). Mais l’inoxydable Tina Turner officie encore aujourd’hui…

Treize voix, auxquelles se mêlent les commentaires off de Jean-Claude Gallotta, treize portraits en mouvement, chacun d’un style différent. My Rock privilégiait les duos, mais dans ce spectacle, il y a, dit-il, « toutes les déclinaisons du groupe avec des duos, trios, quatuors, quintettes, sextuors, septuors, octuors, nonnettes et dixtuors ».

Respectant une certaine chronologie, les séquences dansées sont introduites par une courte présentation en voix off, ou quelques écrits projetés en fond de scène. Des photos des rockeuses et de leurs pochettes de disque nous replongent dans l’ambiance de l’époque. Les costumes, très soignés, épousent la personnalité et le style des artistes. Dans une variation de rouges, noirs et blancs, et  à la fin avec un déploiement de jupes à paillettes multicolores portées par les onze interprètes, hommes et  femmes, du Groupe Emile Dubois.

Mais était-il besoin, pour rendre justice à ces artistes, que la culpabilité masculine s’exprime  par un texte parfois un peu racoleur. La danse y suffit amplement, puissante, sans afféterie, mais ciselée. Elle fait la part belle au féminin et célèbre sa beauté.

Artiste associé au Théâtre du Rond-Point, le chorégraphe résume sa démarche : « Rêver haut, sortir de soi, oser se faire un peu de mal, oser se faire beaucoup de bien. » Cette pièce généreuse qui marie la danse contemporaine et le rock ‘n’ roll, nous transmet l’énergie de ces années mythiques sans nostalgie, au présent de la scène, pour notre plus grand plaisir, comme en témoigne l’accueil chaleureux du public.

Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris, jusqu’au 4 février.

Le 8 mars, Théâtre des Sablons, Neuilly-sur-Seine (92) ; le 9 mars, Théâtre Claude Debussy, Maisons-Alfort (Val d’Oise) ; 10 mars, Le Figuier, Argenteuil (95) ; le 14 mars, Opéra de Limoges (87) ;  le 7 avril, Théâtre en Dracénie, Draguignan (83). le 3 mai, Château Rouge, Annemasse (74) ; les 18 et 19 mai, Festival Art Rock, Saint-Brieuc (22) ; les 23 et 24 mai, La Comédie, Clermont-Ferrand (63) ; le 30 mai, Théâtre de Bastia (Corse). Le 1er juin, Théâtre de l’Olivier; Istres (Bouches-du-Rhône) et du  19 au 21 juin, Théâtre de Caen (14).


Archive de l'auteur

Comme il vous plaira de William Shakespeare, mise en scène de Christophe Rauck

©Simon Gosselin -

©Simon Gosselin -

Comme il vous plaira de William Shakespeare, traduction de Jean-Michel Déprats, mise en scène de Christophe Rauck

 La pièce, écrite vers 1599, n’est pas très souvent jouée,  même dans nos théâtres officiels-la mise en scène de Luis Pasqual à la Comédie-Française remonte à 1989… Les adaptations au cinéma et à la télévision surtout anglaises, ont commencé dès 1908!  Chez nous, on peut la voir parfois sur une scène, mais en format de poche avec quelques acteurs, montée par des “collectifs”selon l’appellation récente. En cause: une bonne quinzaine de personnages, et un texte long avec une intrigue compliquée, pas facile du tout à mettre en scène où le grand auteur s’amuse à mettre en abyme des situations où les comédiens jouent des personnages qui  jouent eux, à être quelqu’un d’autre.

 Comme il vous plaira - Simon Gosselin - 07-01-18-4Comme il vous plaira participe d’une belle parabole  sur l’amour, avec, entre autres, la célèbre  tirade de Rosalinde  qui demande à Orlando combien de temps il l’aimera encore, après l’avoir possédée. Il lui dit: “Toujours, plus un jour”. Ce à quoi, elle répond finement: “Dites un jour et supprimez  toujours; non, non, Orlando, les hommes sont Avril quand ils font la cour et Décembre, quand ils sont mariés.”
 Le grand Will, comme souvent dans ses comédies, n’en finit pas de décliner les folies de l’amour, comme la folie elle-même: « Mais, de même que tout est mortel dans la nature, de même, toute nature atteinte d’amour est mortellement atteinte de folie. (…) Le fou se croit sage et le sage reconnaît lui-même n’être qu’un fou. (…) Tant pis, si les fous ne peuvent parler sensément des folies que font les hommes sensés. »  Et Samuel Beckett, lui,  conclura quatre siècles plus tard : «Nous naissons tous fous, quelques-uns le demeurent. » Cela pourrait être de William Shakespeare!

Tout cela sur fond de travestissement, et de forêts profondes aux vertus apaisantes. Ainsi Rosalinde fait semblant d’être un garçon,  et pour ne pas être reconnue, prétend  être justement cette Rosalinde. Pour simplifier les choses, il y a encore des  intrigues de second ordre…L’ histoire? Le Duc Frédérik s’est emparé des domaines de son vieux frère aîné qui, chassé du pouvoir, a dû s’exiler dans la forêt d’Arden, avec quelques compagnons dont Jacques le mélancolique. Rosalinde, la fille de Frédérik et Célia, sa cousine s’aiment beaucoup. Elle assistent à un tournoi  où Orlando, fils d’un  partisan du Duc, va triompher. Il va très vite tomber amoureux de Rosalinde mais doit s’exiler. Comme Rosalinde, chassée elle par son oncle mais Célia l’accompagnera, ainsi que  le bouffon Pierre de Touche. Curieux hasard! Elles retrouvent Orlando, puis son frère Olivier. Rosalinde, travestie en Ganymède (le page de Jupiter) porte une salopette et Célia, est aussi déguisée en Aliena… Orlando grave des poèmes d’amour sur les arbres pour Rosalinde qui est aussi amoureuse de lui et qui lui promet (sous sa fausse identité d’homme) qu’elle l’aidera à guérir de son amour pour Rosalinde. Mais il devra venir lui faire la cour tous les jours, et l’appeler Rosalinde. Orlando accepte.

 Pierre de Touche, lui, tombe amoureux d’Audrey, la bergère, et sera obligé de l’épouser.   Il menace William, un autre berger, veut aussi se marier avec elle. Enfin, il y a aussi Silvius et Phebé, autres héros d’une intrigue secondaire. Ganymède et Orlando  essayent de savoir quels couples vont se former. Ganymède dit qu’il va tout résoudre si Orlando promet d’épouser Rosalinde, et si Phébé promet d’épouser Silvius, si elle ne peut épouser Ganymède. Orlando rencontre Olivier dans la forêt et le sauve d’une lionne, lequel se repent alors d’avoir maltraité Orlando, et rencontre Aliena (alias Célia) et en tombe amoureux.

Vous suivez toujours ? Bref, on se perd parfois un peu dans cette histoire compliquée… Il y a aussi quelques intrigues secondaires avec Silvius et Phébé.. Ganymède dit qu’il va tout résoudre si Orlando promet d’épouser Rosalinde, et si Phébé promet d’épouser Silvius, si elle ne peut se marier avec Ganymède.. Après toutes ces péripéties amoureuses,  mariage pour tous au programme: Orlando et Rosalinde, Oliver et Célia, le berger Silvius et Phebé, et  Pierre de Touche et Audrey.
Frédéric enfin repenti, décide de rétablir son frère comme duc légitime. Jacques, toujours mélancolique,  préfèrera lui rester dans la forêt… Et Rosalinde invitera le public à défendre la pièce.

La pièce longue (trois heures!) est donc inégale: avec des tunnels  et des moments de pure et rare poésie comme la célèbre et formidable tirade de Jacques: “Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. Tous ont leurs entrées et leurs sorties, et chacun y joue successivement les différents rôles d’un drame en sept âges. (…) Le sixième âge nous offre un maigre Pantalon en pantoufles, avec des lunettes sur le nez, un bissac au côté ; les bas de son jeune temps bien conservés, mais infiniment trop larges pour son jarret racorni ; sa voix, jadis pleine et mâle, revenant au fausset enfantin et modulant un aigre sifflement. La scène finale, qui termine ce drame historique, étrange et accidenté, est une seconde enfance, état de pur oubli. »

Il y a aussi des scènes burlesques formidables et excellemment  jouées avec des personnages hauts en couleur,  comme Jacques le philosophe et le bouffon Pierre de touche, tous les deux assez rassurants dans cette folle hsitoire… Mais l’action semble piétiner avant l’entracte à cause de la complexité de ces histoires d’amour. Dans cette « variation sur le théâtre qui questionne l’amour, le désir et l’usure du temps”,  avec des thèmes proches de ceux de Peines d’amour perdues. C’est tout un univers rural, fait de violence et d’amour entre sexes opposés ou pas… Et proche des animaux, que Christophe Rauck a solidement mis en scène en réunissant  ses complices qu’il dirige de façon remarquable: d’abord Cécile Garcia Fogel et Pierre-François Garel,  (Rosalinde et Orlando). Il y a aussi John Arnold (Jacques le Mélancolique) et Alain Trétout (le bouffon à la fois fou et plein de sagesse Pierre de Touche) tous les deux absolument fascinants, Jean-Claude Durand  (les deux ducs) et le contre-ténor Jean-François Lombard. Et encore Pierre-Félix Gravière, Maud Le Grévellec (Célia) et Mahmoud Saïd,

Mais tous les comédiens sont absolument crédibles et il y a une belle unité de jeu-pas si fréquente! Vu le nombre d’acteurs, cela mérite d’être souligné). Malgré l’invraisemblance de situations, Christophe Rauck arrive à bien maîtriser les choses, même s’il aurait pu aller plus loin sur le plan dramaturgique. Il aurait pu couper allègrement des scènes accessoires, ce qui aurait accéléré le rythme  et on a peine à le suivre quand il vaut que  l’espace scénique soit créé par le son . « On crée du champ et du contre-champ”, dit-il, par le passage d’une voix intime quand elle est microtée et livre l’intériorité d’un personnage”. Désolé, mais de toute cela, nous n’avons rien perçu. Au théâtre, il faut toujours se méfier des apports technologiques mais qu’importe, l’essentiel n’est pas là, mais dans le choix et le jeu des acteurs, et dans l’expression du burlesque  et du poétique. Et là c’est brillant.

Sur un plateau noir, quelques canapés et fauteuils en bois doré vaguement Louis XV et surtout des cerfs, loups et oiseaux naturalisés pour évoquer la forêt et des jets de fumigène propulsés à vue (un peu trop souvent!) par un acteur. Et des toiles, côté cour et jardin avec trois ouvertures figurant la forêt, moins réussies qu’en fond de scène,  cette belle et grande photo en noir et blanc d’un chemin en perspective dans une forêt. Pour notre plus grand plaisir, il y a aussi de sublimes chansons d’Henry Purcell, John Dowland  et aussi… de John Lennnon et Paul Mc Cartney, bien interprétées a cappella par les acteurs et la chanteuse Luanda Siqueira. Le spectacle, de l’avis général, reste un peu long et pourrait être resserré sans dommage mais il a déjà dû se bonifier depuis cette première.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 12 janvier au Théâtre du Nord-Centre Dramatique National, Grand Place à Lille,  jusqu’au 31 janvier.
Et du 13 au 17 mars, au TNBA, Bordeaux.
Les 20 et 21 mars à l’Onde, Théâtre Centre d’art de Vélizy-Villacoublay (Yvelines).
Du 28 mars au 13 avril, Théâtre 71-Scène nationale de de Malakoff (Hauts-de Seine).
Les 17 et 18 avril, Bateau-Feu-Scène Nationale de Dunkerque.
Du 3 au 5 mai, Scène Nationale Théâtre de Sénart (Essonne) .
Les 15 et 16 mai, Maison de la Culture d’Amiens.

 

 

NaKaMa, chorégraphie de Saief Remmide

 

NaKaMa, chorégraphie de Saief Remmide

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© Alexandre Castaing

En japonais, le mot nakama désigne le fait d’être compagnon, d’appartenir à un groupe d’individus mus par une quête commune et qui s’entraident.  «Le collectif, dit le chorégraphe, est important mais il ne s’agissait pas d’exclure les individus du groupe». Saief Remmide, issu du hip hop, a tissé des liens depuis plusieurs années avec le collectif japonais Kinetic Art lors de nombreux voyages dans ce  pays et il  explore ici  les notions d’altérité au sein d’un groupe.

Émerge de l’ensemble, la personnalité des danseurs avec de longs solos, et avant avec une série de duos dont  celui des danseuses : Anne-Charlotte Couillaud déploie une gestuelle fluide acquise au Ballet de Moscou auprès d’Alexander Pepelyaev, puis avec Rachid Ouramdane;  Naoko Tozawa, lui, joue plutôt sur son extraordinaire souplesse. Le duo Saief Remmide/Bruce Chiefare est lui, plus convenu.

On retrouve la Japonaise dans un solo acrobatique où sa technique de breakdance se mue en arabesques gracieuses; elle parvient à gommer le côté athlétique de ses performances dans la troupe Kinetic Art, présente dans  de nombreux festivals en Europe.  Tout en retenue aussi, l’impeccable solo de Bruce Chiefare, issu également de la breakdance. Couronné aux championnats du monde à Londres en 2004, aujourd’hui membre de la compagnie Accrorap de Kader Attou, il joue de son corps en virtuose.


Saief Remmide et Amaury Réot avec qui il a débuté en dansant sur les parvis d’Annecy, se sont entourés d’excellents artistes venus d’univers différents. La composition musicale d’Alexandre Castaing vient compléter le travail vocal de Miléna Ubéba, et rythme les tableaux successifs de la pièce.

Avec NaKaMa, produit par la Scène nationale d’Annecy, le chorégraphe sort de son style performatif habituel, développé lors de « battles », pour aborder la danse hip-hop autrement. Il parvient à estomper, sans le supprimer, son aspect individualiste et compétitif pour aller vers un travail collectif où les corps s’harmonisent. Un début prometteur pour cette première pièce ambitieuse.

Mireille Davidovici

Spectacle vu à Bonlieu, Scène Nationale d’Annecy, le 13 janvier.  T. 04 50 33 44 11.

Les 8 et 9 février, Théâtre Jean Vilar, Bourgoin Jallieu (01) ; le 22 mars, Quai des Arts, Rumilly (74); le 6 avril L’Esplanade du lac, Divonne-les-bains (74) ; du 22 au 26 octobre Théâtre 2 Cusset (Allier) et le 6 novembre, Maison des arts, Thonon-les-Bains. Espace Malraux, Scène Nationale Chambé́ry (73)

Un jour en octobre, de Georg Kaiser, mise en scène d’Agathe Alexis

 

8634b978b13fee0387cd8a868ac058e7Un Jour en octobre de Georg Kaiser, traduction de René Radrizzani, mise en scène d’Agathe Alexis

Étrange: la douce Catherine, jeune fille de bonne famille innocente et rêveuse, est tombée enceinte, comme on dit, d’un homme qui ne l’a jamais vue. Du moins, le croit-il, sous-estimant la puissance de la “première vue“. En réalité, elle est tout simplement tombée amoureuse au premier regard, et l’enfant, bien vivant, est le fruit de ce “haut mal“ qui s’est emparée d’elle. On n’en dira pas plus ; l’interrogatoire, à la fois juste et rigoureux, de l’oncle et tuteur de Catherine est captivant, et la logique impeccable des faits croise celle tout aussi implacable du rêve, alternant suspenses et surprises,  pour le plus grand plaisir du spectateur.

Avec Un jour en octobre, Georg Kaiser rend hommage à Kleist et au “ravissement“ que subit sa Marquise d’O (au double sens du terme) et, bien sûr,  à l’entêtement amoureux de La Petite Catherine de Heilbronn, frappant le lieutenant d’un étourdissement comparable à celui qui saisit le Prince de Homburg. Que s’est-il passé ? Une seule chose : chacun à son moment décisif, Catherine et le lieutenant Jean-Marc Marrien (le nom est important) savent qu’ils ont trouvé leur vraie voie, leur vérité immédiate.

Ici, l’auteur ne se prive pas pour autant, de donner aux faits des causes concrètes, parfois triviales. L’enfant, né de l’amour mystique, a bien un père biologique, comme celui de dona Prouhèze, né de Don Camille dans Le Soulier de Satin, est bien le fils de Rodrigue, l’homme aimé et jamais touché.

Invraisemblances échevelées, coups de théâtre et retournements : avec ces hommages et ces défis, Georg Kaiser fait exploser le drame bourgeois et sa priorité donnée à “l’honneur de la famille“. Et cela avec un humour particulier, né du choc, parfois à l’intérieur d’une même réplique, entre la connaissance mystique de l’Autre et la trivialité des nécessités sociales, la mesquinerie des détails quotidiens. Ce double excès donne sa couleur expressionniste à la pièce.

Agathe Alexis y excelle et sait emmener ses comédiens vers un jeu rapide et précis, accentué juste un peu trop, forçant le trait pour faire une place aux indispensables ruptures de ton. Bruno Boulzaguet (le lieutenant), passe remarquablement d’une bonne foi opaque, aux aperçus célestes ; Benoît Dallongueville (le garçon boucher) passe lui, de l’honnêteté du prolétaire, à la dureté du négociateur, pour s’envoler à son tour, saisi par les vertiges de l’amour… Quant au prêtre-gardien (Jaime Azulay) et à Catherine (Ariane Heuzé), ils restent dans leur angélisme et la force de leur innocence, ce qui ne manque pas de faire sourire. À saluer entre tous: Hervé Van der Meulen, magistral dans le rôle de l’homme juste, inaccessible au mysticisme mais non à la colère de ne rien comprendre.

Un Jour en octobre n’a rien d’un spectacle sur les questions actuelles de bioéthique (procréation assistée, paternité…) : il y est question du destin, constitué d’accidents et de rencontres, de l’amour comme voie de connaissance qui s’ouvre et ne se referme pas, et de l’irruption du transcendant en notre bas monde… Un drame bourgeois métaphysique et du beau travail qui nous sort vigoureusement des sentiers battus.

Christine Friedel

Théâtre de l’Atalante, 10 place Charles Dullin, Paris XVIIIème. T. 01 46 06 11 90, jusqu’au 13 février

 

 

Tableau d’une exécution d’Howard Barker, mise en scène de Claudia Stavisky

©Giovanni Cittadini Cesi

©Giovanni Cittadini Cesi

 

Tableau d’une exécution d’Howard Barker, texte français de Jean-Michel Déprats, mise en scène de Claudia Stavisky

 Le dramaturge britannique signe ici un texte dense, polysémique, où l’aventure esthétique et amoureuse d’une femme, dans le monde brutal des hommes, se double d’une interrogation sur  la liberté de l’artiste face au pouvoir dans la Venise de la Renaissance. Claudia Stavisky s’est emparé avec bonheur de cette fiction.  1571: La Sérénissime a écrasé l’Empire ottoman à la sanglante bataille de Lépante (celle où Michel de Cervantès perdit un bras)  :  les Turcs déplorent 30. 000 morts et la destruction de leur flotte, alors la plus puissante de Méditerranée.

Pour célébrer cette victoire chrétienne sur l’Islam, la République de Venise commande un tableau monumental à Galactia qui va choisir de représenter un carnage, plutôt qu’une geste héroïque. Non pas la gloire des vainqueurs mais la vérité des corps massacrés, « une grande cascade de chair », la cruauté des vainqueurs, la souffrance des victimes. Jusqu’à inventer un nouveau rouge, « un rouge qui pue  » pour faire résonner « le cri du sang ».  «Il faut que quelqu’un parle pour les morts », affirme-t-elle, refusant ainsi de  « donner naissance à l’exaltation guerrière de l’héroïsme vénitien ». Ce qui  ne plait guère à son commanditaire, le Doge Urgentino. Mécène avisé, grand admirateur de la peintre mais aussi fin politique dénué de scrupules! Elle échappera de peu à la torture et la prison, et son tableau devra au machiavélisme du pouvoir de ne pas être livré aux flammes de l’Inquisition.

Tableau d’une exécution, créée pour la première fois en 1986,  participe du théâtre classique mais avec une construction et une  poétique contemporaines. La pièce, d’abord politique, brosse aussi le portrait poignant d’une femme inspirée à Howard Barker par Artemisia Gentileschi (1593)-vers 1652), une peintre audacieuse et affranchie des tabous sociaux et esthétiques. Même si  elle n’a jamais représenté de bataille navale… Le dramaturge qui est aussi peintre, compose son texte comme un tableau, en montrant les étapes de  sa réalisation : scène après scène, Galactia élabore sa fresque, face à ses différents modèles: l’amiral ou un simple soldat transpercé par une flèche et les entrailles à vif.

Christiane Cohendy habite magistralement cette femme libre et radicale. Sensuelle, et d’une dureté implacable, la comédienne explore avec nuance et énergie, les versants contradictoires de son personnage, sur les plans artistique et sentimental. La metteuse en scène, directrice du Théâtre des Célestins de Lyon, saisit, avec Tableau d’une exécution, les combats d’une femme humaniste, contre un monde d’hommes. Nous pénétrons dans son atelier. Parmi les pinceaux, les pots de peintures, les estrades et les croquis, un homme gît, nu sur une carcasse de bateau. Son modèle et son amant, méprisé autant qu’aimé, mais aussi son rival, le peintre allégorique Carpeta, puissant et veule (David Ayala). Nous entendons aussi ses échanges aigres-doux avec sa  fille, elle-même peintre mineure, ou avec le Doge, qui supervise régulièrement le travail (Philippe Magnan, implacable).

Une critique vient aussi observer le chantier et donner ses conseils, une intellectuelle pète-sec (Julie Recoing). La scénographie de Graciela Galan évoque  le désordre d’un atelier d’artiste, par des éléments de décor. Sans jamais voir le tableau, nous suivons sa conception et nous voyons le travail en cours puis achevé grâce à une mise en scène quasi picturale aux fortes images qui désamorcent aussi les effets d’une prose parfois verbeuse ; voire un peu démonstrative, s’il n’y avait l’engagement total des comédiens.
 
Celui qu’on a parfois surnommé « le Bertolt Brecht anglais » prône un «théâtre de la catastrophe », moins didactique mais qui « n’est manifestement pas une expérience associée au divertissement ». Derrière l’intrigue, il questionne la place de l’artiste. Quel est son rôle dans le monde ? Doit-il céder au politiquement correct pour réaliser son art ? Le titre de la pièce laisse planer une ambigüité. En anglais comme en français, il signifie à la fois, la réalisation d’une œuvre et la représentation d’une mise à mort. Réhabilités in extremis, l’héroïne et son tableau échappent à la destruction mais la tragédie se déporte sur le destin de la toile qui sera récupérée par le pouvoir. Sa virulence n’est-elle pas alors sacrifiée ?

 «Un tableau est récupérable, même si le peintre est perdu», souffle la critique au Doge, lui suggérant ainsi de sauver le chef-d’œuvre de Galactia. Il s’agirait donc aussi de l’exécution de l’artiste, sa force contestataire étant neutralisée par le pouvoir ? La tolérance s’avère plus efficace que la censure, pour désamorcer la violence. « Être comprise, c’est la mort. Une mort atroce », ironise Galactia. Selon le principe du «théâtre de la catastrophe», l’art authentique doit provoquer, diviser, et ne pas se laisser apprivoiser.  Cela garde aujourd’hui son actualité, comme celle de la place de la femme dans la société.

Une pièce dense avec une langue charnue, une mise en scène intelligente, d’excellents interprètes, un décor et des costumes soignés. Quelques petites longueurs, mais deux heures et quart de pur théâtre. Merci au théâtre du Rond-Point d’avoir programmé cette création lyonnaise remarquable par la qualité de la pièce et par sa réalisation.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 28 janvier, Théâtre du Rond-Point 2 bis avenue Franklin-D. Roosevelt Paris VIII ème.T. 01 44 95 98 00
Du 6 au 8 février TNBA Bordeaux ; le 13 février, Comédie de Caen
 La pièce est publiée aux Editions Théâtrales.

CTRL-X de Pauline Peyrade, mise en scène de Cyril Teste

CTRL-X de Pauline Peyrade, mise en scène de Cyril Teste

Ctrl-X1-c-Scan-ArtUltra-moderne solitude : de la baie vitrée de sa chambre, Ida voit clignoter les lumières de la ville. Un quadrillage beau comme un tableau panoramique de Vieira da Silva. Le voilage prend les courants d’air, rien ne se passe et tout s’agite : écrans, téléphones, projections, messages. Pas un instant d’immobilité, l’insatisfaction détraque le temps, étiré ou ramassé, ou carrément bloqué par la répétition de micro-élans et désirs mort-nés : «Viens, ne viens pas, si, viens, j’ai besoin de toi, non… » Seule l’image rend réels l’amoureux lointain, ou le  «coup d’un soir» tout proche.

La sœur d’Ida-ou n’importe quelle jeune femme de la classe moyenne urbaine- vient lui apporter ses médicaments : non, elle n’en veut pas ; elle ne veut pas qu’on vienne la voir, et en même temps, supplie qu’on l’aime, qu’on s’occupe d’elle, et aussi qu’on la laisse seule avec ses images, ses messages, ses écrans, ses photos, et le réel dissous en pixels.

Une guitare triste (composition de Nihil Bordures, beau pseudonyme…) accompagne cette nuit perdue, cette nuit pour rien. Les images vidéo de Patrick Laffont et Nicolas Doremus tissent dans la chambre une “réalité augmentée » qui, à la fois, y fait entrer le monde- les guerres que couvre l’amoureux photographe- et le détruit, livré à l’image. Scénographie de MxM, lumières de Mehdi Toutain-Lopez, mise en scène, jeu : tout le travail du collectif MxM est constamment remarquable, cohérent, avec une adéquation parfaite entre les moyens employés et le propos. Pas une maille du filet perdue, les éléments scéniques s’organisent en un ensemble mouvant et tout est d’une grande beauté.

On dira que le spectacle ne nous apprend rien sur l’émiettement de la vie, sur l’incapacité à endurer la frustration, sur l’impatience qui tue chaque minute au profit de la suivante, sur le mal-être des biens lotis et l’inconfort d’une vie, somme toute, facile. Mais sur le plateau, Adrien Guiraud, Agathe Hazard-Raboud et Laureline Le Bris-Cep imposent en douceur, sans sourire mais avec une juste pincée d’humour, une telle mélancolie moderne, qu’on a envie de les suivre, avec une sympathie navrée et agacée. Il y a du vivant là-dedans, et sous l’infantilisme, peut-être de l’enfance non résolue.

CTRL-X n’est pas une symphonie pour grand orchestre mais plutôt une étude pour musique de chambre. Écoutons la résonner, rigoureuse et sensible.

 Christine Friedel

Montfort Théâtre, 106 rue Brancion, Paris XVème. T.  : 01 56 08 33 88, jusqu’au 20 janvier.
Le texte est publié aux éditions des Solitaires Intempestifs.

 

 

 

Et Dieu ne pesait pas lourd de Dieudonné Niangouna, mise en scène de Frédéric Fisbach

 

Et Dieu ne pesait pas lourd… de Dieudonné Niangouna, mise en scène de Frédéric Fisbach

©Simon Gosselin

©Simon Gosselin

«Je ramasse ma vie comme un verre d’eau renversé sur le tapis»: Anton est né en banlieue à la fin des années soixante, à l’époque où « Dieu ne pesait pas lourd». Dieu n’était pas un problème alors. Anton se dit acteur et déroule les épisodes d’une existence déchirée et rocambolesque, s’adressant tour à tour,  à des juges, à des jihadistes,  et surtout  au public. Dans les geôles des barbus, comme dans celle des services secrets américains, il baratine et enjolive pour sauver sa peau, déroulant vingt-trois ans de «l’histoire d’un échoué».

Il est rare de voir des textes de Dieudonné Niangouna interprétés par d’autres que lui-même. Frédéric Fisbach lui a commandé une pièce il y a quelques années pour servir d’exutoire à la colère qu’il ressentait à l’époque. «Dido rentrait juste de Brazzaville, effondré par la situation politique de son pays.(…) Nous nous sommes retrouvés dans le sentiment de la colère.» Des quelque trois heures de spectacle livrées par l’écrivain congolais, le metteur en scène a tiré, avec l’aide de Charlotte Farcet, un monologue d’une heure vingt, qu’il interprète lui-même. Il ne s’agit pas d’une réécriture, mais du remodelage de ce long pamphlet pour trouver son chemin personnel dans une œuvre touffue et dense: «comme procéderaient des archéologues pour mettre à jour une histoire ».

Frédéric Fisbach campe un personnage à la fois radical, et plein d’humour et de fantaisie, en quête aussi de sa propre vérité à travers ses affabulations et ses dérapages contrôlés. Un solitaire, presque un sage, qui, depuis son observatoire, pourfend les injustices.  La parole est sa seule arme et la garantie de sa survie. Elle révèle aussi, chez  l’auteur, une urgence à dire le monde. Sa prose sonne ici plus âpre, plus mate, avec un lyrisme contenu, et laisse parfois le spectateur à distance, puis le rattrape au détour de morceaux de bravoure, quand  elle vire au pamphlet.

Sur le large plateau vide de la « nouvelle salle » modulable de la MC93, l’acteur paraît esseulé et manipule des éléments mobiles pour délimiter des espaces variés : un mur devient un écran de contrôle, épiant ses mouvements, et des rampes d’ampoules éclairent le fond et des recoins de scène, ou le public. On se transporte ainsi, sans véritable chronologie, d’une salle d’interrogatoire du FBI, à une boîte de nuit  à Seattle,  puis dans une prison du désert libyen, ou encore dans  les no man’s land de périphéries urbaines ou les paysages enneigés en Suisse.

Mêlant une colère rentrée au verbe flamboyant de Dieudonné Niangouna, ami de longue date avec qui a joué dans Shéda, l’année où le dramaturge fut artiste associé du festival d’Avignon, Frédéric Fisbach nous entraîne dans une traversée en solitaire d’une grande rigueur.

Mireille Davidovici  

MC 93, Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine, Bobigny. T. 01 41 60 72 72, jusqu’au 28 janvier
4-6 avril, Comédie de Saint-Etienne du 4 au 6 avril.
Et Dieu ne pesait pas lourd est publié aux Solitaires Intempestifs

Géographie de l’enfer d’Alex Lorette, mise en scène d’Adrien Popineau

 

Géographie de l’enfer d’Alex Lorette, mise en scène d’Adrien Popineau

 geographie de l'enferUn jeune cadre en voiture puissante se perd dans la campagne. Une déviation lui fait quitter la route nationale et son véhicule glisse dans un fossé… Il est alors recueilli par une drôle de fratrie: un garçon taciturne qui voit cette intrusion d’un très mauvais œil, alors que son frère est enthousiaste mais un peu benêt. Arrive une jeune fille qui ne quitte jamais son logis rudimentaire  tenant plus d’une cabane forestière qu’elle s’occupe à tenir propre. Tout de suite, elle voit dans cet étranger, l’incarnation d’un désir qui ne pouvait s’exprimer dans le huis-clos familial habituel. Quand arrive ce jeune cadre, élément perturbateur, l’équilibre va se détruire et ce curieux personnage s’imposera peu à peu.

Le metteur en scène propose ici un théâtre du visuel: « Avec Géographie de l’enfer, je souhaite, dit-il, m’éloigner d’un discours concret, au profit d’une écriture du ressenti. Je commence un travail sur l’obscur, l’imperceptible où le sacré prédomine (…) Comment retranscrire, mettre en mouvement un ressenti et accepter que les réponses soient évanescentes ? A travers cette forme, je souhaite que le spectateur participe à un événement personnel, atypique. Qu’il puisse avoir une interprétation liée à ses sens plus qu’à sa pensée. (…) C’est un parcours initiatique pour qui saura lâcher prise et faire une place au sacré. »

Sur le  petit plateau du Théâtre de Belleville, une scène carrée délimitée par des bancs, avec de la terre au sol et des châssis en tulle symbolisant la cabane. Les spectateurs se serrent sur les trois côtés et sur le gradin. Dans ce beau travail,  Adrien Popineau a tout fait, dès le début, pour  créer une ambiance sombre et inquiétante : musique adaptée, lumière très faible. Mais le texte fait un peu moins dans la finesse: très écrit mais… pas très bien dialogué. Le personnage de la jeune fille (Jade Fortineau) semble en effet dépositaire de la «poésie» de cet univers masculin et âcre, mais sa partition sonne parfois faux ! La pièce n’échappe pas non plus à certains stéréotypes et les personnages manquent de profondeur : jeune fille succombant au désir dès les premiers instants,  paysans soit méchants et obtus, soit arriérés (Florent Hu et Maxime Le Gac Olanié).
Mais, comme le dit le metteur en scène, il faut ici faire un peu son chemin et accepter la part de sacré incarnée par le jeune cadre (Frédéric Baron). Comme dans Théorème de Pier Paolo Pasolini, il  va bouleverser une famille et révéler chez lui une mystique très forte. Jusque dans son corps,  l’acteur fait bien passer un changement d’attitude et son charisme.

Si on accepte de se laisser porter, on passe une bonne soirée avec cette Géographie de l’enfer qui devrait encore s’affiner au fil des représentations.

Julien Barsan

Théâtre de Belleville, rue du Faubourg du Temple, Paris XIème, jusqu’au 21 janvier. T. 01 48 06 72 34

Théâtre de l’Étincelle à Rouen en octobre.

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Les Chaises d’Eugène Ionesco, mise en scène de Jean-Paul Denizon

 Les Chaises d’Eugène Ionesco, mise en scène de Jean-Paul Denizon, traduction d’Hélène Papachristopoulou

ΚΑΡΕΚΛΕΣ 2 Dans cette farce tragique (1952), règne un langage indomptable et une prolifération de la matière : ici, des chaises. Un Vieux et sa femme, Sémiramis, vivent seuls dans une maison, avec pour tout viatique, un amour usé.  Lui, un penseur et écrivain, a un message à livrer à l’humanité dont il a convoqué les meilleurs représentants pour une soirée mémorable.

Un à un, les invités arrivent, invisibles, matérialisés par les seules chaises. Est attendu aussi l’Orateur, dont la science de la parole doit permettre au message du Vieux d’être communiqué au monde entier. Dans ce néant encombré de fantômes, l’Empereur lui-même viendra mais les vieux, empêchés par les chaises qui finiront par les  engloutir ne le verront que de loin… Mais ils réussiront, sans pouvoir se rejoindre, à sauter chacun par une fenêtre alors que l’Orateur, sourd et muet, débite des mots incompréhensibles.

 Jean-Paul Denizon  a surtout  travaillé sur l’axe syntagmatique de la narration pure, et a  illustré sa mise en scène avec de petits éléments insolites dans ce théâtre, dit de l’absurde. Par exemple, les chaises assurent un certain confort au corps humain mais l’espace autour d’elles diminue sans cesse… et en même temps, font augmenter le sentiment de l’attente chez le spectateur.

L’espace devient alors très spectaculaire et naît une dialectique entre ceux qui regardent, et ceux qui sont regardés. La conférence, qui aura lieu dans la salle indiquée, est préparée de façon minutieuse par les responsables de cet événement culturel: Le Vieux et  son épouse ont depuis longtemps, acquis des habitudes devenues un  modus vivendi entre eux.

Et quand Yannis Stamatiou et Hélène Papachristopoulou  reçoivent le public, on a l’impression furtive d’un « théâtre dans le théâtre ». Et  ils arrivent à construire le microcosme d’Eugène Ionesco avec exactitude…Une tension intérieure se reflète sur leur visage, mais aussi sur leur comportement qui change, puisque le Vieux  comme la Vieille sont censés interpréter de nombreux personnages, à mesure que  le public-fictif-entre en scène. Mais l’’Orateur est muet et se place du côté des présences/absences; il apparaît comme une marionnette-fantôme, symbole peut-être d’un ange de la mort semant la panique.

 Jean-Paul Denizon a bien traduit ici le sentiment d’absurde qui règne dans le théâtre d’Eugène Ionesco teinté d’une ironie exaspérante et d’un humour «métaphysique», à la limite du tragique, cher à cet écrivain français d’origine roumaine.

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre Ekstan, 5 rue Kaftantzoglou, Athènes.T :  0030 213 0210339.

 

Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire

Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire de Rémi de Vos, mise en scène de Christophe Rauck

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

« C’est pas moi qui ai commencé, le type, il en avait après moi et je ne saurai jamais pourquoi », profère une voix d’outre-tombe, tandis qu’un corps gît à terre, immobile devant un écran blanc. Pour tout décor, une chaise renversée. Bientôt, le personnage se meut lentement et déroule le récit d’une rixe dans un bar dont on devine, par la silhouette dessinée à la craie blanche au sol, qu’elle a mal tourné.

Juliette Plumecocq-Mech va nous dire comment : « Je ne l’avais jamais vu de ma vie (…) Il s’est planté là entre moi et la porte, et il a commencé à me dire que, des mecs dans mon genre, il n’avait jamais pu les blairer…» De toute sa puissance retenue,  l’actrice incarne cet homme tombé, victime d’une violence aveugle. «Comme actrice, dit-elle, je me considère comme véhicule poétique et  le genre a peu à voir là-dedans. »

Ambiguïté de l’interprète, ambiguïté du personnage et renversement de la situation;  la violence va, à la fin, se retourner contre l’agresseur. Le narrateur raconte comment il a massacré le type : “La partie du verre avait disparu dans sa gorge et le reste qui se trouvait dans la partie du verre encore visible et le verre, est devenu rouge ». Traqué par les copains de la victime, il plaide sa cause auprès d’eux et s’adresse en même temps au public, avant d’être, lui aussi, mis à mort. Au- delà du fait divers, la pièce aborde des questions comme : Que se joue-t-il dans une agression ? Que faire, face à la violence ? Qu’est-ce qui nous fait basculer de la peur vers la terreur ?

Christophe Rauck, a commandé ce monologue à Rémi De Vos. L’auteur, complice de longue date du metteur en scène, l’accompagne à la tête d’un collectif d’auteurs, depuis qu’il a pris la direction du Théâtre du Nord, à Lille. Il réussit là un monologue où la parole se délivre en vagues successives, ressassante, passant au crible les mécanismes de la violence et de la peur, exacerbées. La mise en scène combine une chorégraphie de la parole, avec de brefs extraits des Sonates de Beethoven (un clin d’œil à Orange mécanique ?).

La gestuelle de Juliette Plumecocq-Mech, d’une très grande précision, couplée à sa voix rauque sonorisée avec justesse, créent une tension dramatique jamais relâchée. On se trouve comme happé par cette histoire, suspendu aux moindres mouvements de la comédienne, la plupart au ras du sol. 
 Si, par bonheur, vous avez l’occasion d’assister à ce spectacle, un conseil : placez-vous dans les premiers rangs pour voir ce solo exceptionnel qui, par la qualité de l’écriture et la virtuosité de l’interprétation, restera dans nos mémoires.

Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt Paris VIIIème. T. : 01 44 95 98 21. www.theatredurondpoint.fr
Les 8 et 9 février,  Scènes du Jura/Dole ; le 13 février,  Espace Jean Vilar, Arcueil (Val de Marne); le 15 février,  Théâtre de Lisieux (Calvados). Et du 20 au 23 février, Théâtre 140, à Bruxelles.

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