La Gentillesse par la compagnie Demesten Titip, mise en scène de Christelle Harbonn

 

La Gentillesse par la compagnie Demesten Titip, mise en scène de Christelle Harbonn

© Charlotte Michel

© Charlotte Michel

Chaque saison, le festival SPOT, concocté par le Théâtre Paris-Villette accueille des spectacles aux formes innovantes. Huit équipes d’artistes, venues de diverses régions, présentent des travaux hors-normes au Paris-Villette et au Grand Parquet, comme ce spectacle qui inaugure la manifestation …


 Qu’y a-t-il de commun entre l’Ignatius J. Reilly de La Conjuration de imbéciles et le Prince Mychkine de L’Idiot ? « En dépit de tout ce qui les sépare, les héros de ces romans ont pour point commun, d’agir dans la nudité de leurs émotions. (…) Tragiques, lunaires, grotesques, désaxés (…) » dit Christelle Harbonn qui les a fréquentés pendant un an, et a adapté des extraits de ces romans, avant de se lancer dans cette création et de construire avec les comédiens, une fable philosophique loufoque et poétique, qui explore le thème de la gentillesse et de son envers.

 D’un côté, une mère rêveuse et impulsive (Marianne Houspie) et ses deux filles, tout aussi imprévisibles. Sur cet embryon familial, vont se greffer Gilbert (Gilbert Traïna), un écrivain velléitaire, marginal, asocial, et paranoïaque. Sans emploi, il deviendra le toutou de ces dames. Arrive un intrus, au comportement singulier mais doux et humble. Trop sincère, il saute au cou de tout le monde et suscite ainsi des rivalités au sein du groupe. Face à cet “innocent“, la bonté affichée de chacun se fissure en jalousies mesquines ou en colères sourdes révélées par leurs rêves… La violence affleure.

 La pièce s’organise en une suite de tableaux titrés : Hors venue , Dérive ou Rupture… dans un décor de meubles défoncés, sous la menace de gravats tombant sporadiquement d’un immense plafonnier en forme de nuages. Le ciel se délite, quand il est question de la foi.  Thème cher à Fiodor Dostoïevski marqué pendant la rédaction de L’Idiot, par la découverte d’un tableau de Hans Holbein, Le jeune Christ mort, au musée de Bâle…Que l’on retrouve dans cette pièce, quand Adrien Guirand, dénudé, expose, sur un vieux canapé, tel un gisant, son corps d’éphèbe. On pense aussi à Théorème de Pier Paolo Pasolini. Belle image, à l’instar d’autres fantasmagories qui prennent forme sous nos yeux, au fil du spectacle.

Les voix off, un peu trop laborieuses et explicites, égrainent lors de cette séquence, les doutes existentiels des personnages. Pourtant, c’est bien là que, maladroitement, s’affrontent les univers du prince Mychkine et du héros de John Kennedy Toole.  Mais dans l’ensemble, le travail de mise en images comme les dialogues incongrus et percutants, contrebalancent les disputes idéologiques parfois trop présentes. Nous pénétrons avec plaisir au sein de cette tribu un peu bizarre et sympathique… mais pas si gentille que ça.

 Mireille Davidovici

Festival SPOT, au Théâtre Paris-Villette 211 avenue Jean-Jaurès Paris XIXème, et au Grand Parquet,  35 rue d’Aubervilliers Paris XVIIIème, du 15 au 30 septembre.

www.theatre-paris-villette.fr 

 


Archive de l'auteur

Les Beignes, texte et mise en scène de Matthieu Girard

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Le festival Zones théâtrales à Ottawa

Les Beignes, texte et mise en scène de  Matthieu Girard

 Zones théâtrales, un évènement biennal, met en vedette sept spectacles issus des communautés francophones des régions. Désormais sous la direction artistique de Gilles Poulin-Denis, le festival comporte sept spectacles, six lectures publiques et des « chantiers », laboratoires de recherche où le public est invité à assister aux répétitions et à découvrir les technologies les plus récentes utilisées pour la création scénique.

 On y  retrouve aussi La Pépinière d’artistes internationale, un atelier de travail avec dix-huit participants de huit pays francophones et seize jeunes créateurs du Canada encadrés par le metteur en scène congolais Abdon Fortuné Koumbha. C’était un  grand plaisir de le revoir après l’avoir rencontré au Tarmac à Paris où  il jouait  dans une mise en scène d’Hassane Kouyaté, directeur artistique de l’Atrium à Fort-de-France en Martinique. (voir Le Théâtre du blog). Gilles Poulin-Denis a eu aussi en effet l’excellente idée d’inviter des artistes  étrangers.

Les Beignes, une création du Théâtre populaire d’Acadie, participe d’une incursion fantaisiste dans le monde de la culture populaire, représentée par l’incontournable Tim Hortons, a ouvert le festival. Avec un regard caricatural de bande dessinée, ce spectacle grotesque et fascinant, possède une présence corporelle vibrante. Matthieu Girard prouve ici ses dons de chorégraphe, avec une maîtrise du rythme et un imaginaire qui puise  à toutes les sources possibles.

 Parti d’un argument tout à fait  banal: la vie de ceux qui passent leur temps dans les espaces  de  restauration rapide, pour s’évader d’une réalité désagréable,  la pièce évolue vers un cauchemar effrayant, indiqué, entre autres, par des transformations scénographiques  souvent faites au ralenti, et marquées par des  couleurs choquantes et de nombreux effets scéniques qui nous renvoient au plus profond de l’inconscient trouble de ces personnages.

 Le monde de Tim Hortons est, en fait, un piège séduisant, avec des gâteaux trop sucrés et multicolores qui font rêver et saliver, et qui répondent surtout aux besoins les plus pervers de cette petite communauté de frustrés. Pour Rosa,  obsédée par le souvenir d’un mari défunt, les paninis au chili con carne, remplacent les plaisirs d’une vie amoureuse qui lui est désormais interdite.

 Dans cette ambiance merveilleusement chaotique, David Losier incarne un Johnny féroce, au corps bourré d’énergie qui rappelle Meatloaf, la grande vedette enragée de la chanson populaire.  Participant avide aux concours du plus gros mangeur de beignes, Johnny, les cheveux au vent, le ventre en plein tremblement digestif, jouit de ces concours qui lui permettent  de manger d’énormes quantités de beignes jusqu’à en mourir. Il faut le voir s’empiffrer  pendant le concours Tim Hortons, sous les hurlements  de ses  camarades sadiques qui l’encouragent à continuer jusqu’à l’étouffement.

 Nous glissons peu à peu dans une vision freudienne d’un monde où Éros et Thanatos se disputent  la vie de ce pauvre Johnny qui est à la merci de ses pulsions les plus destructrices. Marco Ferreri avait bien capté cette ambiance  quasi suicidaire dans son film La Grande Bouffe  mais  Matthieu Girard y a inséré une prédatrice : Madame  Rosa en chaise roulante drague les jeunes, pour calmer ses souvenirs érotiques avec son défunt mari. Chaque panini au chili, préparé sur le plateau, devient ainsi un repas cannibalesque où, avec une force de jouissance quasi-mythique, le héros finit par mener tous ces pauvres vers leur destin.

La pièce avec une tendance morbide mais  insoupçonnée au départ,  finit par nous emporter, malgré certaines longueurs. Cette mise en scène pétillante d’un scénario cauchemardesque transforme Tim Hortons en une bande dessinée vivante pleine d’horreur comique  que Matthieu Girard et son équipe ont parfaitement réussie.

Alvina Ruprecht

Zones Théâtrales continue à Ottawa, jusqu’au 19 septembre.

 

Agatha de Marguerite Duras, mise en scène d’Hans-Peter Cloos

 

Agatha de Marguerite Duras, mise en scène d’Hans-Peter Cloos

©laurencine lot

©laurencine lot

Un appartement désaffecté aux murs défraîchis, avec des meubles épars à l’abandon. Trois grande portes ouvertes sur un couloir. Sur le mur de fond, les images défilent : un jardin en friche envahi par la végétation, des paysages de campagne. Un homme et une femme se retrouvent dans cet espace déserté. De retour sur les lieux de leur enfance…

 Agatha a convoqué son frère pour lui dire adieu et aussi combien elle l’aime. Mais elle va partir très loin avec un amant. Son frère la supplie de ne pas aimer cet homme, car lui, il l’a aimée comme personne. «Je vous aime comme il n’est pas possible d’aimer», lui dit-il. Elle a pris sa décision mais, le temps de la pièce, chacun va évoquer, inlassablement, cet amour impossible, interdit, et pourtant inégalable.

 Revenant sans cesse sur les petits riens du passé, sur les heures chaudes de leur désir, pendant les vacances au bord d’un fleuve… Passant du “tu“ au “vous“, ils se rapprochent et se tiennent à distance, face à face, et se remémorent leur complicité, leurs corps adolescents. La perfection de sa peau à elle, les valses de Johannes Brahms que lui, jouait au piano… Leurs mains fines, les yeux bleus de ces frère et sœur presque jumeaux… Sensuels en paroles.

« Il s’agit d’un amour qui ne se terminera jamais, qui ne connaîtra aucune résolution, qui n’est pas vécu, qui est invivable, qui est maudit, et qui se tient dans la sécurisation de la malédiction», écrit Marguerite Duras à propos d’Agatha qu’elle publie en 1981 et qu’elle porte à l’écran la même année, sous le titre Agatha et les lectures illimitées. Bulle Ogier sera Agatha à l’image dans un hall d’hôtel vide, au bord de la mer, tandis que l’auteure dialogue avec Yann Andréa en voix off.

Dans ce film de longs plans-séquences s’étirent au-delà du dialogue; de même, Hans-Peter Cloos a choisi de trouer cette conversation montée en boucle, avec des séquences filmées accompagnées d’une musique douce. Les images projetées sur la mur de pierre du Café de la danse, répondent à la mélancolie délétère du texte, tout comme le décor défraîchi de Mario Thelma. Dans cet espace en résonance avec la dévastation de l’inceste, les comédiens se livrent à un jeu de cache-cache, à la fois enfantin et désespéré.

Alexandra Larangot, tout juste sortie du cours Florent, maîtrise le verbe durassien dans toute sa subtilité, se meut avec aisance, et tient la dragée haute à un frère inconsistant. Florian Carove, qui a derrière lui une solide carrière franco-allemande, lui oppose un personnage contradictoire, nerveux, parfois hystérique. La lourdeur de sa composition se double de changements  fréquents de costume : il finit travesti en princesse Barbie rose. Clown ridicule, un couteau de cuisine à la main, il poignarde une poupée. Pourquoi cette multiplication de signes qui embrouillent, plus qu’ils n’éclairent, la prose introspective lancinante d’Agatha et ses propos complexes ?

Une mini-caméra numérique, que les comédiens tiennent tour à tour maladroitement, relaye l’action avec de gros plans. Tantôt sur eux, tantôt sur des vêtements épars, et longuement, sur la poupée sanglante. On arrive à saturation, d’autant que, sur le plateau, les images purement théâtrales ne manquent pas, et que la vidéo, projetée sur le mur du fond crée un riche arrière-plan.  

Ces divers artifices pour donner un coup de jeune et “réveiller“ une pièce qu’on jugerait par trop étale, ne nous ont pas convaincus et le rythme même du spectacle en souffre, même si Hans-Peter Cloos gère avec justesse la part du silence entre les mots. Ce silence qui justement appartient à l’inceste. Le secret de ce désir.

Mireille Davidovici

Café de la Danse, 5 passage Louis-Philippe Paris XIème. T. : 01 47 00 57 59 jusqu’au 7 octobre.
Le texte de la pièce est publié aux Éditions de Minuit.

Hamlet de William Shakespeare, mise en scène de Thierry Debroux

 

Hamlet  de William Shakespeare, mise en scène de Thierry Debroux

 

8472470158ee221246080Nous connaissons tous la pièce et le personnage d’Hamlet; cette mise en scène, beau résultat d’un travail de plus de six semaines nous plonge dans la constellation des personnages, avec une intelligente découpe du texte et surtout un brillant travail de groupe. Thierry Debroux a bien dirigé Itsik Elbaz qui crée un Hamlet attachant, aimable, drôle, torturé mais  qu ne se noie pas dans la tristesse. Il joue avec jubilation toutes les subtilités du texte et habite chacune de ses répliques.

 « Il y a, dit le metteur en scène,  quelque chose d’infiniment mystérieux chez lui et outre son talent immense et la fragilité qu’il dégage sur le plateau, il y a aussi cette inquiétude et ce tourment qui semblent l’habiter, et qu’il n’est donc plus nécessaire de « jouer. La dimension intuitive est essentielle dans notre métier, plus que la dramaturgie. A chaque fois que j’ai songé à Hamlet, je l’ai imaginé au cœur de la Russie du XIXème siècle, au cœur de cet empire où la question de «l’homme fort» capable d’administrer d’une main ferme un immense territoire, semble essentielle, encore aujourd’hui. »

Les autres personnages sont tout aussi bien interprétés:  le frère régicide, a quelque chose de séduisant avec parfois des accents d’Henri II, et nous devient aimable, la reine veuve puis remariée, est digne et complexe, Ophélie tombe par accident dans la folie, et il y a surtout un merveilleux Polonius. Le metteur en scène reconnait, avoir pour faire plus court, «tué quelques personnages et quelques répliques»  mais toute son équipe est  fortement impliquée, et joue avec cœur.
La scène finale des combats, orchestrée par Jacques Cappelle est à l’image de ce spectacle : dynamique et rythmée. Malgré quelques placements de mains ou de pieds un peu flous… mais bon, on ne chipotera pas. Et la scénographie de Vincent Bresmal est au service du texte : efficace et limpide. Le plateau est coupé en son milieu par quelques marches menant jusqu’au fond de scène. De grands châssis verticaux, parallèles au public, coulissent en fonction des scènes et délimitent les niveaux intérieurs ou extérieurs du palais. En fond de scène, apparait en vidéo le spectre du Roi. Comme les costumes d’Anne Guilleray très réussis, il y a ici tous les atouts réunis pour une belle réussite, surtout avec un texte aussi difficile qu’Hamlet…

Sylvie Suzor

Théâtre Royal du Parc, Bruxelles, jusqu’au 21 octobre.

 

 

La salle Gémier à Chaillot-Théâtre National de la danse enfin rénovée

 

La salle Firmin Gémier du Théâtre National de Chaillot enfin reconstruite

 IMG_871Quatre ans de travaux, auxquels plus grand monde n’avait d’abord cru à cause des problèmes architecturaux que cela supposait, mais bon, voilà c’est fait, et Paris peut compter sur une salle à la fois fonctionnelle et chaleureuse qui fait oublier l’ancienne dont avait rêvée Jean Vilar, et que son successeur Georges Wilson avait réalisé en 1967, à la place d’une  caféteria  d’origine donnant sur l’actuel palier où est installé le contrôle.

Concue par Jean de Mailly et Jacques Lemarchand, scénographe, et baptisée du nom de Firmin Gémier, fondateur du Théâtre National Populaire, cette salle-c’est le moins qu’on puisse dire-n’était pas un chef-d’œuvre : piliers de béton d’origine encombrant le fond de scène, peu de dégagements sur le plateau, manque de visibilité sur les côtés au parterre, et au balcon après le premier rang, bruits fréquents de patins à roulettes sur la dalle au-dessus jusqu’à une date récente, fuites d’eau dans les loges en cas d’orage, accès mal commode par les escaliers extérieurs de l’esplanade, jusqu’à ce que Jérôme Savary obtienne du Ministère la création d’un couloir la reliant directement au théâtre, obligation de démonter les sièges du centre quand on voulait faire passer des décors volumineux…

Bref, rien n’était dans l’axe pour le public, les techniciens et les artistes; cela dit, pendant presque cinquante ans, elle aura vu fleurir bien des mises en scène de compagnies théâtrales-et non des moindres-comme celles entre autres, de Stuart Seide, Claude Régy, Roland Topor, et le Magic Circus de Jérôme Savary avant qu’il ne devienne le directeur de Chaillot.

 Après le creusement d’un puits depuis le haut de la dalle, c’est une salle conçue avec beaucoup d’intelligence par l’architecte Vincent Brossy, modulable confortable et reliée au Grand Foyer du Théâtre par un bel escalier. Avec un vaste plateau de 180 m2, un gradinage rétractable de 390 places, un équipement technique de pointe, et un accès décors par  l’avenue du Président Wilson dont la salle Jean Vilar bénéficiera aussi, la salle Firmin Gémier s’avèrera vite indispensable. La création d’un silo technique de 750 m2, contigu à la nouvelle salle, aura un fonctionnement autonome avec des espaces de réserves pour les services techniques. la salle Jean Vilar

Le public pourra aussi accéder aux jardins du Trocadéro par les portes d’entrée d’autrefois, et voir les fresques de peintres célèbres comme Bonnard, Vuillard, Brianchon ; de qualité très inégale, elles témoignent cependant de la peinture française entre les deux guerres. On retrouvera aussi une fresque d’Othon Friez et L’Âme et la Danse, une sculpture d’Armel Beaufils pour laquelle deux danseuses des Ballets russes avaient servi de modèle. En plâtre d’environ trois mètres de haut, elle avait été conçue en 1937 pour Chaillot, puis déposée en 1964 lors de la création d’un bar, et installée un temps, salle Pleyel…

 Ces travaux sont la première tranche d’un schéma directeur de rénovation du théâtre avec notamment l’ouverture d’un restaurant et d’une librairie permanents mais aussi la création d’un gradinage en béton avec en dessous la création d’une salle de répétition aux dimensions du plateau de la grande salle Jean Vilar.

Il y  aura aussi des répétitions ouvertes, bals participatifs, et visites décalées du théâtre. Le public pourra ainsi découvrir la salle dans différentes configurations : répétitions ouvertes, improvisations collectives animées par un panel de jeunes chorégraphes, et bals participatifs animés par Blanca Li.
Les artistes Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna feront découvrir ces espaces lors de visites guidées. Et Anne Nguyen, chorégraphe associée à Chaillot, y créera Kata, une pièce de hip hop pour huit interprètes du 11 au 20 octobre.

 Philippe du Vignal

Théâtre National de Chaillot, 1 place du Trocadéro (XVIème). T. : 01 53 65 30 00.

Visites, répétitions et jam sessions : accès libre sur réservation.  Bals : tarif plein 10 €, tarif réduit 8 €, jeudi 14 septembre: 18h et 19h45 visites guidées décalées, 21h bal; vendredi 15 septembre: 21h bal; samedi 16 septembre 11h à 18h visites guidées décalées, répétitions publiques, jam session 21h bal; dimanche 17 septembre, 11h à 18h visites guidées décalées répétitions publiques jam session.

Catania, Catania d’Emilio Calcagno

Festival Le Temps d’aimer à Biarritz:

Catania, Catania d’Emilio Calcagno

IMG_878Le titre du dernier spectacle du chorégraphe sicilien invité à ce festival rappelle celui du superbe Palermo Palermo, créée par Pina Bausch en 1989 après une longue résidence dans cette ville et qui marquait le début d’une série de collaborations qu’elle et sa compagnie allaient entamer avec différentes villes ou pays: Hong-Kong, Lisbonne, Istanbul, Rome, Budapest, l’Inde…). 1989, c’est aussi l’année où le jeune Calcagno quittait la Sicile pour étudier la danse et faire carrière en France.

Il sera en effet danseur auprès d’Angelin Preljocaj pendant une quinzaine d’années avant de se lancer dans la chorégraphie. Quelques pièces importantes jalonnent déjà son parcours mais cette dernière création comporte toute l’émotion d’un retour aux sources. Catania, Catania est comme un cri lancé par Emilio Calcagno à sa ville natale, après vingt-sept ans d’absence. Un cri de rage, un cri d’amour. Mais bien sûr, si l’on s’attend à une analyse de la singularité sicilienne, une signification tant soit peu rationnelle ou poétique des rapports entre pouvoir et mafia, c’est raté.

Il s’agit ici d’une subjectivité brute, d’un afflux de souvenirs, réels ou imaginaires, transposés dans un climat baroque et halluciné, où il est question de mère toute puissante, de frustration sexuelle, de jalousies féminines et de jeux légèrement pervers. Emilio Calcagno déverse, dans le désordre le plus absolu-à l’image de sa ville-bouts d’enfance, bribes de catholicisme, bruits de marché et de processions, auxquels s’ajouteront au fur et à mesure, éparpillées sur le plateau, des tonnes d’oranges et de citrons, fruits à la sicilianité prononcée, et nombre de poubelles…

Le spectacle commence par une longue interview télévisée-qui avait fait scandale en Italie- par le journaliste Bruno Vespa, de Salvo Riina, fils du chef suprême de la mafia, Totò Riina, lors de la sortie de son livre-et peu après sa sortie de prison-Riina, Family Life. Ce préambule rappelle la réalité mafieuse où s’est embourbée la Sicile; le chorégraphe Calcagno nous le fait écouter, alors que les lumières du théâtre ne sont pas encore éteintes, comme pour l’éloigner de la fiction théâtrale et en souligner la réalité.

 Puis la question de la mafia est définitivement évacuée, et il n’y a plus qu’un vaste chaos orchestré par une violente musique électronique. Dix performeurs, à la gestuelle compulsive, se déchaînent avec passion pendant les cent minutes du spectacle. Performeurs et non danseurs ; il s’agit ici plutôt d’une sorte de happening. A part un moment de danse en groupe, assez convaincant, le reste n’est qu’une suite d’apartés en solos, duos ou trios, chacun avec sa propre partition, mais le tout semble très aléatoire, fragile et désordonné: peut-être la réalité de Catane?

Parmi les dix interprètes, tous très motivés, six Siciliens qui, bien sûr, ont une intensité particulière quand il s’agit d’évoquer la folie d’une île aussi belle, excessive, violente et insoumise qui a connu les Phéniciens, les Grecs, les Arabes, les Normands, les Espagnols… Et qui a donné des écrivains comme  Giuseppe Tommasi di Lampedusa, Luigi Pirandello, Leonardo Sciascia, une île toujours sous la menace d’un tremblement de terre ou d’une éruption volcanique.

Les répétitions ont eu lieu dans des studios près de Catane, au pied de l’Etna. La sensation d’urgence et la volonté de vivre à tout prix qui se dégagent de Catania, Catania doivent certainement aussi beaucoup à la présence si proche du volcan. A la fin, aux rythmes déchaînés du compositeur Pierre Le Bourgeois, succède la voix de Patty Pravo dans un tube des années 80, Un Pensiero stupendo, qu’Emilio Calcagno écoutait lors de son adolescence tourmentée, marquée par un désir irrépressible de danser, en opposition à un milieu où cela restait difficilement envisageable pour un garçon.

 Ce spectacle, cathartique s’il en est, lui donne l’occasion de régler ses comptes avec une ville pleine de vie, de bruit et de fureur, qu’il aime sans doute mais qui l’irrite tout autant. La sincérité de son propos, si elle rend sa pièce émouvante, comporte aussi un défaut inhérent à une passion mal maîtrisée.

Emilio Calcagno a le nez dans le guidon et nous sert tout en vrac! Et sa pièce ressemble un peu au foutoir d’un brocanteur où le client (en l’occurrence le spectateur) peut trouver  parmi un tas de vieilleries (en l’occurrence des lieux communs) quelques pépites. Mais il faut les chercher !

 Sonia Schoonejans

 

 

Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, mise en scène de Julien Gosselin

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

 

Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, adaptation et mise en scène de Julien Gosselin

Le Théâtre de l’Odéon reprend ce spectacle tiré  du roman (1998), devenu en quelques années, un livre-culte, réédité en collection de poche, dont les gens de vingt ans à l’époque, ont fait leur petite madeleine. Nous vous en avions dit tout le bien et un peu de mal, il y a deux ans, quand il avait été présenté aux Ateliers Berthier-Odéon, après avoir été créé au festival d’Avignon (voir aussi l’article de Véronique Hotte dans Le Théâtre du Blog).

Pas de grands bouleversements par rapport à la première version. On distribue toujours des bouchons pour les oreilles trop sensibles aux basses, et il y avait de quoi surtout dans le seconde partie, tant cela frisait l’insupportable ; de ce côté-là, Julien Gosselin a mis la pédale douce; le public très attentif mais toujours pas de la première jeunesse, même si on y croise quelques étudiants, est ravi de découvrir un nouveau type de théâtre, celui d’une nouvelle génération de femmes et d’hommes dans des « collectifs » de théâtre, tels qu’on les a vus émerger en quelques années, et en rupture (apparente!) avec l’institution.

Ce phénomène théâtral du début du XXIème siècle fera d’ici peu, à n’en pas douter, l’objet de thèses universitaires… Avec, comme dénominateurs communs chez ces collectifs, un texte souvent très présent-de théâtre mais aussi de romans classiques ou contemporains-adapté, si besoin est, voire réécrit sans état d’âme, et à l’opposé de toute dramaturgie classique. Avec aussi, une prédominance fréquente de l’image filmée, et une longueur de quelques heures voire plus, et une prédilection pour le théâtre-récit et des lumières blanches froides et un son-enregistré ou non-parfois très violent, avec prédominance de basses.

Ces collectifs composé d’une dizaine voire plus de jeunes acteurs, musiciens, vidéastes, etc… pour la plupart récemment sortis d’une bonne école de théâtre et soudés par une expérience de travail effectué dans la plus grande précarité sont dirigés par l’un des leurs metteur en scène ambitieux et aussi chef de troupe, et souvent auteur d’une scénographie minimale, sur un plateau presque nu qui emprunte souvent aux codes de l’art contemporain, et en particulier à ceux de la performance (Gina Pane, Orlan, etc. ). Avec une  idée graphique impressionnante: des titres projetés en gros caractères.

Costumes a-historiques, souvent venus de friperies, peu d’accessoires, quelques instrumentistes qui sont aussi acteurs, pour ces spectacles que les institutions ont vite accueilli pour y trouver un peu de sang neuf! (Chaillot, Théâtre de la Ville, Odéon…). Le spectacle, que nous avions trouvé encore brut de décoffrage, a pris comme on dit, de la bouteille, après quelques dizaines de représentations un peu partout et il est maintenant très au point. Et on voit mieux les étonnantes  fulgurances scéniques, malgré quelques réserves : la diction reste faiblarde quand il n’y a plus de micros. Le spectacle semble un peu coincé et sans doute moins à l’aise qu’aux Ateliers Berthier; sa scénographie minimale, signée et donc revendiquée par Julien Gosselin est moins impressionnante sur cette scène à l’italienne sans pendrillons, (les décors traditionnels en contre-plaqué, trop chers en ces temps de crise, ont été mis aux oubliettes)…  Il y a juste un praticable en fond de scène avec des tables à tréteaux, des micros sur pied et des caméras, et des chaises et les acteurs qui ne jouent pas sont assis et dont on voit parfois le visage grossi à l’écran. Le régisseur-son, est cette fois, en fond de salle.

Guillaume Bachelé, qui est aussi le créateur de la musique, et les acteurs dont  Alexandre Lecroc, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier comme Julien Gosselin, n’ont pas la trentaine mais sont tous dotés d’un solide métier: diction, gestuelle, impeccable présence (dénuée de tout cabotinage, ce qui n’est pas si fréquent) et unité de jeu exceptionnelles, comme on en rêve quand on va souvent au théâtre….

Au milieu, un rectangle de pelouse auquel succèdera, dans la seconde partie, un sol nu. Et, en fond de scène, un grand écran où se succèdent la retransmission de scènes tournées en direct, les titres des épisodes, des petits arbres généalogiques pour expliquer qui est qui, dans cette histoire familiale. Pour dire, (de façon un peu schématique mais comment faire autrement?) l’histoire de deux demi-frères, Bruno, en proie à une boulimie sexuelle, et Michel, un chercheur scientifique très en pointe qui travaille sur la reproduction des humains, sans passer par la case accouplement…

Bref, on s’en doute: ici, le sexe n’est guère joyeux et on en parle en termes crus: bite, vulve… et les personnages  sont obsédés par la mort et le suicide, comme celles des femmes qui aiment les deux frères. Mais aussi par le vieillissement irréversible qui les attend.
C’est aussi un prétexte chez l’auteur pour régler ses comptes avec une société issue de 68, celle des ses parents, et  obsédée par la quête de l’amour, et pour décrire celle qui attend nos successeurs dans un siècle… Une voix off féminine dit d’abord, et dans le noir complet, le prologue du roman, aussi prophétique que pessimiste: « Ce livre est avant tout l’histoire d’un homme,  qui vécut la plus grande partie de sa vie en Europe, durant la seconde moitié du XXe siècle. Généralement seul, il fut cependant, de loin en loin, en relation avec d’autres hommes ». Il vécut dans des temps malheureux et troublés. Le pays qui lui avait donné naissance basculait lentement, mais inéluctablement dans la zone des pays moyens-pauvres … »

Julien Gosselin a choisi la voie du théâtre-récit, avec des interprètes auxquels, il fait entièrement confiance. Placés face public, ils disent le texte plus souvent qu’ils ne le jouent vraiment, mais avec, à la fois distance et conviction. Julien Gosselin possède une intelligence du spectacle dans son ensemble et une maîtrise du plateau, assez exceptionnelles,  qui rappelle celle qu’avait Bob Wilson à son âge. Rien n’est laissé au hasard dans cette mise en scène, claire, lisible, bien rythmée et dotée d’un étonnant sens de l’image qui doit beaucoup aux vidéos de Pierre Martin, et à l’impeccable lumière de Nicolas Joubert.

Et cela, malgré la difficulté du vocabulaire et de la syntaxe de Michel Houellebecq multipliant analyses scientifiques, dialogues et récits, avec une méticulosité et une ironie implacables. Il caricature avec férocité, une leçon de yoga dispensée dans un club de vacances. C’est un peu facile mais efficace, et fait rire le public mais moins qu’avant.

Julien Gosselin a bien lu, relu et assimilé son Houellebecq, et arrive à rendre tout à fait crédibles ses personnages, soumis à une compétition sexuelle permanente et en proie à une tristesse métaphysique, qui essayent de bricoler leur petite vie, mais dont l’échec est programmé. Rien à faire, hommes et femmes appartiennent à des planètes différentes… Constat amer, désabusé et, en même temps, plein de compassion de Michel Houellebecq.
Julien Gosselin a raison de dire que l’écriture de ces Particules élémentaires n’est pas cynique, mais plutôt désespérée, ce dont rend très bien compte sa mise en scène. Le spectacle possède une grande rigueur mais le metteur en scène  a eu du mal (mission impossible !) à construire une dramaturgie qui prenne en compte les multiples facettes et intrigues du roman.

La première partie  a toujours quelque chose d’un peu académique malgré les apparences (nous n’avons pu revoir la seconde partie faute de temps) et Julien Gosselin se contente le plus souvent de faire débiter le texte face public: une manie chère à Stanislas Nordey et qui devient contagieuse parmi les jeunes metteurs en scène.  Cela passe, parce que fait avec exigence ,mais il n’arrive quand même pas à nous épargner de sacrés tunnels, et cela sommeille sec dans la salle. Sauf quand une bourrasque de fumigènes généreusement dispensée réveille et fait tousser  le public…Cela dit, Julien Gosselin possède un sacré talent!

Il avait mieux réussi la seconde partie, beaucoup plus vivante, et qui fait davantage théâtre, comme dirait Antoine Vitez… Mais ce n’est pas ici, comme annoncé sur le programme, Les Particules élémentaires, seulement des extraits choisis,  et deux heures suffiraient sans doute largement à la démonstration… au lieu des  trois heures cinquante avec entracte. A vous de choisir !

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon, Paris VIème, jusqu’au 1er octobre.

 

Cyclope d’Euripide par le Théâtre Neos Kosmos

 

Festival d’Athènes et Epidaure

Le Cyclope d’Euripide, mise en scène de  Pantelis Dentakis 

Pantelis_Dentakis_Site_2_photo_Kiki_PapL’unique drame satyrique qui nous soit parvenu, a été conservé à peu près intact selon les philologues; c’est une pièce comique sur  la mésaventure du géant Cyclope par Ulysse et ses compagnons lors de leur périple. Ils arrivent affamés et malmenés par une mer très agitée à  Aetna, le pays du Cyclope Polyhème  près de la caverne où  il habite et où il s’apprête à avaler de la viande humaine… Ulysse et ses compagnons, une gourmandise inattendue. Pour se protéger, le général grec va aveugler le Cyclope avec une grosse branche d’arbre après l’avoir épointée.
  
Le drame satyrique-ni tragique ni vraiment comique-n’offre donc pas beaucoup de liberté au metteur en scène. Mais il faut aussi  un minimum d’équilibre pour garder intacte l’orientation de la pièce, selon les principes aristotéliciens. Pantelis Dentakis a su réaliser avec justesse,  une mise en scène où il insiste sur le côté spectaculaire de la pièce. Il a ainsi évité les difficultés inhérentes  à une esthétique grotesque, parfois à la limite du macabre. Ici, des phallus et des répliques parfois grossières renvoient au monde d’Aristophane.

Et la musique grecque populaire souligne, d’une façon discrète, un commentaire sur l’immigration. Georgia Bourda a conçu des costumes en accord avec la mise en scène de Pantelis Dentakis qui a su renforcer l’esprit magique de ce conte de fées et créer un univers onirique, propre aux récits destinés aux enfants.

Il a aussi complété la pièce d’Euripide par des extraits de L’Odyssée d’Homère et des Idylles de Théocrite, traduits par Pantelis Boukalas.  Avec cette mise en scène, il a trouvé des solutions-ce qui n’était pas évident-pour représenter le drame satyrique plus de vingt siècles après sa création.       
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis

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Traviata, vous méritez un avenir meilleur

(C) Pascal Gely

(C) Pascal Gely

Traviata, vous méritez un avenir meilleur, d’après La Traviata de Giuseppe Verdi, conception de Benjamin Lazar, Florent Hubert et Judith Chemla, mise en scène de Benjamin Lazar, arrangements et direction musicale de Florent Hubert et Paul Escobar

 Marie Duplessis, morte en plein carnaval en 1847, courtisane accusée de dévoiement puis héroïne au titre éponyme de La Traviata (1852) de Giuseppe Verdi, et sa vie comme sa mort ont inspiré nombre d’artistes. D’abord, sous le nom de Marguerite Gautier, ce fut la fameuse Dame aux Camélias du roman (1848) puis une pièce de théâtre (1852) d’Alexandre Dumas fils, son  ancien amant. Elle deviendra Violetta Valéry chez Giuseppe Verdi. La jeune femme-fantôme, fiction et réalité triviale-connut une vie brève mais intense, comme l’écho même de notre destinée.

 Benjamin Lazar explore, pour Traviata, vous méritez un avenir meilleur, l’imaginaire des années 1840, le Paris baudelairien du Spleen, le club des adeptes du haschich, comme Théophile Gautier, et le monde contemporain et plus âcre de Christian Tarkos. Il joue des anachronismes, des glissements d’une époque à l’autre auxquels se confronte la troupe de huit instrumentistes : violoncelle, flûte, contrebasse, accordéon, trombone, cor, clarinette et violon et mêlés aux acteurs et aux  chanteurs, convives rieurs, ils participent à la même fête et invite le spectateur à les rejoindre symboliquement.

 Cette fête musicale et fantasmagorique, imaginée par Benjamin Lazar, est splendide-théâtre et opéra mêlés, voix parlées et chantées-sous les yeux émerveillés du public pour dire les échos sonores et le miroir équivoque des frivoles jeux d’amour. Un immense voile de tulle couvre d’abord les interprètes, métaphore de celui qui envahit les poumons de Violetta-sublime Judith Chemla qui a une splendide voix de cristal et une belle humilité. La comédienne qui est aussi chanteuse lyrique,  exhale comme une fleur, une fraîcheur, une jeunesse et un souffle de vie incomparables. Et, au milieu du chaos de la fête, elle incarne une figure poétique propice à la méditation et à l’inspiration amoureuse.

 Rires, sourires et chœur instrumental s’ajoutent à la moquerie, à la  distance et à la grâce du spectacle. On s’amuse des propos farcesques et cyniques d’un interne en médecine qui parle de l’initiation mondaine aux drogues nouvelles. Le drame reste émouvant, quand le père vient demander à la jeune femme de ne plus importuner son fils  au destin bourgeois mais qui fréquente cette jeune prostituée. Mais ce jeune amant de Marguerite/Violetta connaîtra une belle passion douloureuse.

 Un univers de marché aux fleurs-avec terre, branches, bacs de culture et fleurs champêtres en bouquets-l’espace scénique accueille chanteurs et musiciens radieux. Les fleurs des champs, prés et sous-bois manifestent au plus près du public, l’assomption de la vie en son printemps, mais la mort n’en rôde pas moins alentour, sous une lumière qui s’assombrit. L’éclat de la fleur en fait le prix, et la palpitante Violetta, assume à la fois sa fragilité et sa beauté éphémère  On regarde ces jeunes gens au printemps de leur âge, dans un tableau chaos d’événements toujours recommencé…

 Véronique Hotte

Théâtre des Bouffes du Nord, Paris XVIIIème jusqu’au 30 septembre. T : 01 46 07 34 50.

La Nostalgie des blattes, texte et mise en scène de Pierre Notte

La Nostalgie des blattes,  texte et mise en scène de Pierre  Notte

©Giovanni Cittadini Cesi

©Giovanni Cittadini Cesi

 Deux vieilles femmes, assises sur leur chaise, côte à côte, sur une estrade au centre d’un plateau nu. On soupçonne vite qu’elles y resteront vissées jusqu’au bout. Clin d’œil à Samuel Beckett ? « On n’aura personne » se lamente l’une. Pourquoi est-ce qu’on n’aurait personne ? » réplique l’autre. «Depuis que vous êtes là », accuse la première.  Cela commence donc mal entre ces deux-là, que tout oppose. L’une (Catherine Hiegel) a la gouaille d’une ancienne prostituée, l’autre (Tania Torrens), plus classe, plus effacée mais plus habile à simuler un Parkinson, que sa comparse, à singer un Alzheimer. Autrefois elle a joué La Mouette. Mais de mouettes, ici, point, pas plus que de blattes, d’abeilles, ni la moindre poussière. La brigade sanitaire veille au grain.

 Dans ce monde sans alcool, sans tabac, sans gluten, sans intimité, sans amour, il leur reste la nostalgie des choses disparues, en attendant non un hypothétique Godot, mais un client… On comprendra bientôt qu’il s’agit d’une sorte de musée. Telles deux bêtes de foire, Tania et Catherine exhibent leurs rides et cheveux blancs : une espèce en voie de disparition, ni liftées ni botoxées comme les autres humains dans ce monde aseptisé. D’abord, à couteaux tirés, elles fumeront bientôt le calumet de la paix, en se roulant une dernière cigarette…

Rythmé par les chutes récurrentes d’étranges engins volants, le dialogue va bon train. Pierre Notte a écrit ce texte à la demande, et sur une idée des comédiennes. Ils s’étaient rencontrés à la Comédie-Française, alors qu’il y était secrétaire général et elles, sociétaires. «J’ai commencé à écrire et nous nous sommes vus tous les trois (…) se souvient l’auteur. Soirées mémorables à reprendre, couper, travailler, relire, recommencer, retravailler ( …) Une pièce fondée sur des principes contradictoires : ces femmes, emprisonnées dans une station assise, finissent peut-être par se lever.»

Il en résulte un texte sur mesure, et qui se voudrait à la mesure de ces grandes interprètes. Sans jamais perdre le tempo, elles s’affrontent, pactisent puis s’opposent à nouveau, pour mieux se retrouver. Malgré ces variations de régime, la machine à jouer, après avoir démarré au quart de tour, s’enraye. Changements d’humeur, dialogues caustiques et tension du jeu ne suffisent pas à relancer une situation qui s’enlise en fin de partie. Et l’ombre d’un mystérieux dissident, qui rôderait dans les parages ne fait pas vraiment rebondir l’action dramatique. Reste un beau moment de théâtre, à passer en compagnie de ces comédiennes exceptionnelles.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 8 octobre, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin-Roosevelt  Paris VIIIème. T. : 01 44 95 98 21 www.theatredurondpoint.fr

Et du 13-16 mars, Comédie de Picardie, Amiens ; du  20 au 22 mars, Comédie de Caen ; les 23 et 24 mars, Théâtre Montansier, Versailles. Du 27 au 29 mars, Comédie de Saint-Etienne. Le 30 mars, Théâtre municipal de Sens (Yonne).
Les 10 et 11 avril, Théâtre Jean Vilar, Suresnes. Le 12 avril, Théâtre Jacques Cœur, Lattes ( Val-de-Marne). Le 19 avril au Pont des arts, Cesson-Sévigné (Ille-et-Vilaine)

 La pièce est publiée à l’Avant-Scène Théâtre.

 

 

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