Le Monde et son contraire de Leslie Kaplan, mise en scène d’Elise Vigier

Le Monde et son contraire de Leslie Kaplan, mise en scène d’Elise Vigier

 93118092-38AF-4678-AAF6-421DE7D235A6C’est très beau de voir se construire, se préciser une scène, dans le théâtre secret d’une répétition : un terme est impropre mais admis, donc on le garde, bien qu’aucun moment n’y répète un autre ; chacun affine, travaille, invente. Quand on a le privilège d’y assister,  on voit une scène qui « monte » comme naît un tableau sous les doigts du peintre. Pas de magie pour autant, elle est régulièrement cassée parce qu’il faut arrêter, refaire, jusqu’à ce que « ça marche » et que se crée une évidence, une complicité totale entre l’espace, le jeu, la lumière, le son.  Pour arriver à la certitude d’un moment juste.

Elise Vigier et Leslie Kaplan  n’en sont pas à leur premier travail ensemble (Louise, elle est folle, entre autres). Celui-ci est né de l’idée de portraits d’acteurs. Et c’est devenu  le portrait pour un acteur : Marc Bertin, à la source du projet. Il jouait déjà dans Kafka dans les villes, un théâtre-cirque musical mis en scène l’an passé par Elise Vigier et Frédérique Loliée.  Leslie Kaplan lui a trouvé une ressemblance avec Kafka et a écrit pour et par lui, pourrait-on aussi bien dire.
Le Monde et son contraire devait être joué à partir du 9 novembre aux Plateaux sauvages (Paris XXème). Nous avons pu en voir un filage, une ultime répétition, en attendant que le public puisse y mettre la dernière main. Même sans public, cette fois, tout fait sens, au delà de la séduction du moment de création…

Pour l’autrice, la figure de Kafka se trouve évoquée par et pour le comédien et l’aide à se comprendre lui-même. Voir la Lettre au père, par exemple et surtout La Métamorphose qui éclairent si bien surtout  les garçons sur leur malaise à l’adolescence. La voix qui mue, n’est-ce pas une métamorphose, une verwandlung ? C’est aussi le travail de l’acteur qui endosse la carapace du personnage sans se perdre. Marc Bertin, fidèle des Lucioles, a aussi travaillé dans des zones risquées aux limites du théâtre, avec Alexis Forestier et Cécile Saint-Paul (déjà Kafka). Le défi de ce portrait: travailler à partir de soi-même. Il ose le faire, réservé, intérieur, “extériorisé“ par le danseur Jim Couturier, libre lui de prendre l’espace, de faire exploser le rythme, là où l’acteur est contenu.

En même temps Leslie Kaplan travaille sur La Métamorphose et l’adjectif : kafkaïen. On n’a pas besoin d’avoir lu Kafka pour le comprendre et l’utiliser: il suffit de se mesurer aux angoissantes contradictions des administrations qui oublient leur mission pour « s’auto-servir », au détriment de l’usager. Les dégâts vont  bien plus loin qu’une phobie administrative et  l’humain est étranglé par une chaîne de papiers. Non, la bureaucratie n’est pas une tyrannie douce. «Je ne connais pas ce dossier»,  avait dit Maurice Papon à son procès. En effet, peut-on conduire à la mort une «non-personne» ?

L’acteur et le danseur explorent et exposent cette oppression déjà présente dans le rythme de l’écriture, en courtes phrases essoufflées. Marc Bertin joue l’usager s’efforçant de suivre les consignes, comme nous… Et le danseur défoule ce que lui refoule, et il lui offre la respiration dont il a besoin. Tout cela dit avec des mots aussi simples  que vermine, par exemple. Y a-t-il pire mot pour humilier et détruire…  Les dessins  agrandis, presque géométriques, tirés du Journal de Kafka, structurent l’espace et tracent les lignes de la chorégraphie, soulignant la singularité du lieu. Ici, deux fenêtres créent sur le “vrai“ monde une belle et inquiétante ouverture, et secouent la fiction : un bol d’air et une  légère bouffée d’angoisse. Le spectacle est fait pour être joué partout. Du moins partout où pourra être diffusée la musique très délicate d’Emmanuel Léonard et Marc Sens : elle “écoute“ les acteurs et donne jusqu’au bout à Marc Bertin son équilibre sur le fil. La pièce finit par : « Je me bats, je me bats »… Ce n’est pas un combat épique, seulement la lutte pour être juste. Par exemple, dénoncer le management  (pas de terme en français), la pyramide du deuil  et autres humiliations qui vous transforment en vermine… « Écrire, c’est sauter en dehors de la rangée des assassins », dit Leslie Kaplan. Pas facile. Cela donne du théâtre, sensible et fragile.

Christine Friedel

Filage vu aux Plateaux Sauvages, Paris (XX ème)

L’Aplatissement de la terre et autres textes, suivi de Le Monde et son contraire de Leslie Kaplan  paraîtra aux éditions P.O.L. en février prochain.

Les résidences aux Plateaux sauvages comportent un moment de transmission artistique.  Avec Métamorphose-moi !  un projet de Marc Bertin, Jim Couturier et Leslie Kaplan, on invite un groupe de volontaires, en partenariat avec la MMPAA (maison des pratiques artistiques amateures) à s’interroger sur l’autorité et la contrainte, et à expérimenter le passage de l’écriture au jeu et à la danse.  Mais pourra-t-il avoir lieu ?

 


Archive de l'auteur

Entretien avec Aude Lebrun

Entretien avec Aude Lebrun

-Comment êtes-vous entrée dans la magie ?

-J’avais vingt ans et, avec mon acolyte de scène, Lili Douard, nous avons monté Râteau un spectacle déjanté Nous jeunes femmes brindezingues chantions et jouions la comédie à cent à l’heure. Lili écrivait les textes  et moi, la musique. Une période folle… Un des fils rouges du spectacle : un pauvre poussin (faux bien entendu !) était notre souffre-douleur et nous lui en faisions voir de toutes les couleurs. Nous avons même utilisé des effets spéciaux pour le faire exploser ! Le metteur en scène nous a présenté Claude de Piante qui dirigeait la compagnie du Scarabée Jaune et il a créé pour nous des trucages géniaux. C’était mon entrée dans le monde, inconnu pour moi, de la magie.

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-Comment avez-vous appris ?

 -Je viens du théâtre contemporain et j’ai aussi fait des études en arts du spectacle. Mais j’ai saturé et j’ai alors appris à vivre fortement les personnages de l’intérieur. C’est une base qui reste très ancrée en moi. Et indispensable pour toute personne sur une scène… Puis j’ai ensuite intégré la compagnie Fiat Lux qui pratiquait un théâtre burlesque muet. Le corps était le seul langage et je complétais donc là le travail intellectuel précédent. Cela a libéré beaucoup de choses en moi. Puis j’ai vite rejoint Le Scarabée Jaune, une compagnie underground, énigmatique et passionnante. On n’y entre pas comme ça. Je pense qu’une  étincelle immédiate s’est produite entre nous. Une vingtaine d’artistes d’univers différents: magie, comédie, marionnettes, burlesque, chant, etc. constituent une grande famille géniale à laquelle j’ai la chance d’appartenir. Le vrai travail de magie a commencé là. Claude de Piante a fait comme avec les autres: il m’a proposé de créer un personnage inspiré de ma vie et a tiré ce qu’il y a de meilleur en moi.  Ainsi est née Eve Opchka…

 

-Qui vous a aidé et quel évènement vous a-t-il freiné ?

-Claude de Piante a le don de vous proposer un personnage haute-couture. Vous ne savez pas quelle part de création, il veut y mettre; ni quelle part de vous, vous allez y placer. Mais il y a une alchimie aboutissant pour chacun à un personnage qui est au fond, nous-même, mais en mieux ! On a donc créé ensemble Eve Opchka, une voyante et j’y travaille maintenant depuis quinze ans. De la grande illusion, en passant par la télépathie jusqu’au mentalisme, elle existe et a une histoire, une famille, un passé tellement fort que je peux le jouer en toutes circonstances. Claude de Piante est aussi doué pour la construction, la narration des spectacles comme de numéros, avec leur sens direct et indirect, inconscient. J’apprends énormément à ses côtés.

 Sinon, rien ni personne ne m’a jamais freiné… Je me suis vite éloignée de ceux qui ont essayé de le faire. Et j’ai toujours  eu la chance d’être entourée de gens bienveillants. J’ai toujours admiré ceux qui, solaires, portent une énergie dont on veut et peut apprendre. Alors de ceux-là, oui, je me suis rapprochée. Comme femme, je n’ai jamais été arrêtée par des barrières, quelles qu’elles soient. Une grande chance. Sans doute ai-je la prétention de croire que je suis comme les autres et que tout est donc possible. Le seul être qui peut me freiner est moi-même! Nous avons tous nos contradictions et nos incertitudes… Sans parler de ce fameux syndrome de l’imposteur… Alors il faut  faire avec tout cela et essayer de le transcender dans une création.

 -Comment travaillez-vous ?

 -Le Scarabée Jaune est une sorte de grand atelier où nous essayons tout, vraiment tout. On a le droit de se tromper mais on a de grandes chances de réussir. Les artistes que j’y côtoie sont talentueux et j’apprends énormément à leur contact, et encore aujourd’hui, alors que cela fait quasiment vingt ans que je les fréquente. J’aime cette famille comme aucune autre et vous ne pouvez pas savoir quel bonheur, nous avons de nous retrouver. Une sorte de grande colonie de vacances en somme… Un jour, alors que nous intervenions dans une convention de psychiatres, l’un d’eux nous a dit : «Nous, nous faisons du curatif et vous, du préventif ». Le plus beau compliment… Nous présentons nos spectacles sur des scènes ou pour des festivals et galas de magie, dans des lieux historiques : châteaux, abbayes… Ou encore dans ma caravane pour le travail de voyance. Les formes sont diverses mais l’essence reste la même.

 -Quels sont les styles de magie qui vous attirent ?

 -J’adore et adorerai toujours le grand Voronin, un modèle pour moi. On n’est pas alors dans de la magie pure et dure mais quelle présence, quel charisme ! J’admire sa rythmique, son langage corporel et son sens du temps : il est capable de traverser la scène d’un pas si lent que l’on se dit : « Non ! Il ne va pas aller jusqu’à l’autre bout comme ça ? » Mais si ! Et la construction de son personnage est incroyable… Quelle audace, quel talent ! Cet artiste a la capacité de vous emmener loin de notre quotidien. Un autre magicien que j’apprécie est Jean Merlin : difficile d’avoir croisé quelqu’un de plus libre que lui. Je ne sais pourquoi je suis si attachée à cette notion de liberté qui possède une grande valeur à mes yeux. Il faut beaucoup de force et de courage pour être libre et je trouve que Merlin en a toujours été l’incarnation même.

Et Juan Tamariz : avec lui, j’ai eu pour la première fois l’occasion de passer dans une autre dimension, de ne plus savoir où j’étais exactement. Et là encore, il y a la construction d’un personnage fort, un mixte de lui-même avec un style où la personnalité est aussi mise en avant. A bien y réfléchir, l’humanité du magicien et parfois même son apparente faiblesse, sont ce qui me touche le plus. Ce ne sont pas des héros brillants qui contrôlent  tout mais plutôt des hommes aux prises avec la magie et qui en sortent, malgré tout, victorieux.

-Vos influences artistiques ?

 -Une barcarolle de Tchaïkovski peut me tirer des larmes,  Les Racines du ciel de Romain Gary m’emmener  très loin de la terre, et une prestation comme celle de Viktor Kee au Cirque du Soleil, me happer totalement. Les Raboteurs de Caillebotte au Musée d’Orsay est peut-être le tableau pour lequel j’ai la plus grande fascination depuis que je suis enfant. Mais je suis aussi influencée par les comédies musicales qui remplissent mon corps de dopamine. Et j’aime un vêtement bien taillé et bien porté, une actrice d’une grande classe comme Ute Lemper ou une belle architecture… Autant de réservoirs d’émotions et sensations.

 -Des conseils à un magicien débutant ?

 -Je serais bien en peine de conseiller quelque chose. Sinon cela : soyez juste ce que vous êtes, au plus profond de vous-même. Pas un autre, pas une copie… mais vous. Et quelle tâche déjà d’être soi-même !  La plus belle voie et de loin, la plus intéressante qui soit. Vous ne vous en lasserez jamais et vous ne lasserez jamais les autres… dont vous ne pouvez tout attendre. Ne cherchez pas la reconnaissance qui ne flatte finalement que l’ego. J’ai des amis artistes rongés par l’angoisse: ils ont l’impression de ne pas être reconnus par les professionnels ou par les institutions. Cela en fait des gens tristes et aigris. Et pourtant ils sont talentueux. Un vrai paradoxe…. Ils ne voient pas les milliers d’étoiles qu’ils ont allumées dans les yeux du public quand il leur accorde des bravos. Et c’est cela le plus important. Même et surtout, si deux ou trois personnes seulement s’émerveillent devant un magicien au coin d’un rue. C’est le seul repère, la seule mesure véritable de l’art de l’enchantement. Alors faites de votre mieux, observez les étoiles et soyez votre meilleur ami…

 -Et la magie actuelle ?

 -Aujourd’hui, elle est riche, performante, et spectaculaire comme elle ne l’a jamais été. Les magiciens ne sont plus vus comme des ringards mais parfois comme de véritables stars. Notre  art est devenu plein de promesses incroyables et nous devons transformer l’essai qui lui permettra d’être équivalent à la littérature, au théâtre ou au cinéma. Mais pour cela, il faudra explorer nos forces mais aussi nos faiblesses. La magie doit être brillante mais aussi explorer les zones d’ombre. Dans La Voyante, j’essaye de montrer une femme traversée par ses doutes, plus que par des certitudes. Son humanité et son côté faible m’intéressent plus que son apparente performance. Elle véhicule les traditions des gens du voyage, leurs croyances, leurs ruses et leurs échecs. Elle ne se moque pas de la crédulité humaine, même si elle en rit parfois et dénonce le charlatanisme des voyants… qui furent aussi les premiers psychologues. La poésie de la magie est un art de ré-enchanter le monde et nous, les femmes,  avons un autre regard à apporter, plus complexe, plus subtil et plus humain…

On a brûlé les sorcières, non pour leurs pratiques diaboliques -c’était un prétexte- mais parce qu’elles connaissaient l’art de soigner mieux que personne. Ce pouvoir faisait peur aux hommes et on interdira ensuite pendant longtemps aux femmes d’exercer la médecine. La magie est un art de la sensibilité, plus qu’une performance et ne deviendra «actuelle», que si elle retrouve son âme féminine. Qu’elle soit exercée par des hommes ou par des femmes… Et on ne doit pas oublier que sa fonction première fut de soigner les corps et les âmes. Il est bon de savoir d’où nous venons, pour comprendre où nous allons. Elle a encore un peu de chemin à faire pour devenir un art majeur mais est sans doute sur la bonne voie, celle d’une poésie qui donne un sens au chaos. Et n’est-ce pas la fonction d’un chaman ?

 -Quelle est selon vous l’importance de la Culture dans l’approche de la magie ?

 -Immense. Nous apprenons à l’école de la vie et plus on apprend, plus on est grand. S’ouvrir, être curieux, découvrir, rencontrer, se tromper mais réessayer, inventer…La magie doit puiser son inspiration dans le théâtre, le cinéma, la musique, la littérature, la poésie mais aussi l’anthropologie, l’Histoire, les spiritualités, la physique quantique, la science, l’économie, les nouvelles technologies…

 -Et en dehors, que faites-vous ?

 -Des claquettes, du chant mais j’aime aussi bricoler voir pousser les plantes et les enfants. J’ai une grande passion pour le calme et le silence mais, comme toute maman d’aujourd’hui, je n’ai pas vraiment l’occasion de la pratiquer !

 Sébastien Bazou

Un-Cover de Sun-A Lee

Un-Cover de Sun-A Lee

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Cette pièce brève en forme de longue variation, a fait l’objet d’une captation au festival SIDance de Séoul qui a été diffusée sur internet en accès libre il y a quelques jours. La danseuse-chorégraphe nous emmène dans un monde crépusculaire faunesque. Vêtue de noir et portant un masque de bouquetin avec barbiche et cornes, elle se détache juste d’un décor tout aussi noir. D’abord immobile côté jardin et rivée à une chaise, Sun-A Lee nous offre en prélude des gesticulations animalières. Les quatre fers en l’air et petons dénudés, elle s’exprime surtout par de gracieux jeux de mains. Sans aucune parole, sans un chuchotement ou un cri. Avec les doigts, elle esquisse d’éphémères et délicieux mudras, signes dont nous avons perdu le sens mais beaux en soi. Elle évolue ainsi sur un premier thème de la composition musicale intemporelle de Hyun Hwa Cho et Nathan Davis, avec légers tintements de clochettes et percussions discrètes et réitérées.

La deuxième partie du solo commence sur un andante. Après en avoir pris le temps, la danseuse finit par se mettre debout. Une séquence techniquement et esthétiquement très au point. Toute en micro-mouvements, en ondulations et oscillations dosées de façon subtile. Juste retour des choses, l’animal se met ensuite à mimer l’homme. La gestuelle de Sun-A Lee n’a rien de bestial et sa démarche est fuselée et déliée. L’ambulation s’alentit, jusqu’à l’apesanteur et l’immobilité. Une diagonale, à peine suggérée par un rais de lumière tombant sur l’obscur tapis de danse, guide ses pas et l’aide à élargir son champ d’action et à marquer son territoire.

En une vingtaine de minutes qu’on ne sent pas passer, Sun-A Lee a une rare qualité de mouvements et la structure de sa pièce obéit à la mathématique. Le suspense est donc ménagé. Avant de s’estomper dans la pénombre, la danseuse ôte son masque théâtral mais garde son masque sanitaire. Lui aussi, noir…

 Nicolas Villodre

Le Fil d’Ariane du Théâtre de la Colline

 

 

Le Fil d’Ariane du Théâtre de la Colline

 Face à la coupure  que représente ce deuxième confinement pour tout citoyen et, en particulier, pour les artistes privés de contact avec le public, Wajdi Mouawad entend garder un lien avec lui. Il a donc imaginé plusieurs dispositifs ludiques aux titres attrayants Après les Poissons pilotes qui ont accompagné le premier confinement (voir Le Théâtre du Blog). Familier de la mythologie, il reprend la figure d’Ariane guidant Thésée hors du Labyrinthe. Il file ainsi la métaphore dans un manifeste poétique : « Si le sens est un horizon, voilà que sa ligne semble s’être défaite de son sillon et, voilà qu’elle se relâche brutalement et sous le choc, s’emberlificotant, se tortillant, s’entortillant autour de nous, elle est devenue labyrinthe, dédale. Perdant toute possibilité de rêver le temps, de rêver le futur, l’horizon nous tient désormais prisonnier. » 

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© Jean-Louis Fernandez


Le metteur en scène et dramaturge déplore la situation mais n’abandonne pas pour autant le terrain, qu’il veut collectif : « Personne ne saurait lutter seul contre l’incertitude. Il faut alors avancer ensemble. Chacun devenant l’appui de l’autre dans un dédale dont nul ne connaît la superficie. Quand en sortirons-nous ? Nul ne peut répondre. Mais avancer chacun dans la capacité qui lui est propre. La nôtre, ici, consiste à être dans le récit, dans les histoires, dans le conte, dans l’oralité, dans la parole, dans la poésie de ce que parler veut dire.» Un combat par les textes, les mots, la poésie : « Avec la parole d’artistes et de spectateurs comme fil d’Ariane, (…) il s’agit de faire de La Colline, un métier à tisser engagé contre nos déchirures.» L’équipe du théâtre et de nombreux artistes associés ne manquent pas de ressources et reste à choisir entre des propositions de participation interactive à distance.

Comme écouter une émission hebdomadaire L’Autre horizon: un rendez-vous avec des artistes, en direct sur Facebook, tous les mardis soirs: « Depuis des pays différents, ils décrivent en temps réel, à celles et ceux qui écoutent, ce qu’ils voient depuis leur fenêtre, qu’elle soit réelle ou imaginaire ». Un cycle qui sera inauguré par Wajdi Mouawad, le 24 novembre à 21 h.

Participer à un récit collectif. Avec Bouche à oreille, on fait circuler par téléphone une histoire, inventée par Wajdi Mouawad. Un premier interlocuteur entend le texte et le transmet à un deuxième, qui le transmet à son tour… Les variations introduites par chacun constitueront un récit final qui sera restitué au théâtre. (A partir du 18 novembre). Il suffit de s’inscrire et d’attendre que le téléphone sonne…Dans le même esprit du jeu du cadavre exquis, il y a un récit fictionnel à plusieurs voix, en vidéo. A la manière des surréalistes qui l’inventèrent, chacun, artiste ou spectateur, doit poursuivre l’histoire à partir de la dernière image de son prédécesseur. Chaque fragment de vidéo sera diffusé sur les réseaux sociaux du lundi au vendredi; et le samedi, on pourra voir l’intégralité de l’histoire. A partir du lundi 23 novembre.

 Avec Poésie en boîtes, La Colline propose de recevoir dans notre boîte aux lettres une enveloppe contenant quelques lignes écrites à la main et choisies par de jeunes volontaires amis du théâtre. Des extraits de textes anciens ou contemporains qu’ils adressent à un destinataire inconnu. Le théâtre propose aussi des travaux manuels poétiques avec Papiers brodés : un puzzle géant de mots à assembler… Chaque participant recevra la poste un mot à broder accompagné d’un fil et d’une aiguille. Les deux cent premiers brodeurs et brodeuses seront invités à la Colline pour assembler chaque mot et faire renaître le texte.

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Charon traversant le Styx de J.Patinier, (1515) Musée. du Prado

La Parole Nochère : ce projet conçu par Wajdi Mouwad et la danseuse Kaori Ito autour de la mémoire des disparus, a dû être annulé mais se poursuit autrement. Par téléphone, les gens peuvent se confier à un artiste quand ils ont perdu un être cher. « Le nocher, dit Wajdi Mouawad, est le navigateur qui, sur sa barque, conduit un passager d’une rive à l’autre. Il est Charon, nocher de l’Hadès. Sa parole serait donc celle qui relie un monde à un autre et qui porte la mémoire de ceux et celles qui nous ont quittés. » (…) « Comment parler de la mort en dehors des statistiques ? Comment aider à faire son deuil ? C’est là une question qu’un théâtre doit se poser ? » Ces paroles, enregistrées sur un disque dur seront enterrées au troisième sous-sol sous la scène, «une présence radioactive au cœur du théâtre»  et ne pourront être exhumées qu’à l’été 2.520. Elles pourront aussi être dispersées, telles des cendres anonymes, depuis le toit du théâtre, lors d’une grande fête, après la levée des restrictions sanitaires. (à partir de samedi 21 novembre).

 En attendant, les artistes travaillent à huis-clos à maintenir le théâtre vivant !

 (à suivre)

 Mireille Davidovici

Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris (XX ème). T. 01 44 62 22 22

https://www.colline.fr/publics/le-fil-dariane

 

 

La Chambre secrète de Janica Draisma

La Chambre secrète de Janica Draisma


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The Secret room, A journey into the universe of Odin Teatret, le dernier film de l’artiste Janica Draisma, est un long documentaire, consacré au travail du metteur en scène italien Eugenio Barba qui fonda le célèbre Odin Teatret en 1964, avec deux candidats refusés au conservatoire d’Oslo, Else Marie Laukvik et Torgeir Wethal. La troupe se transplanta deux ans plus tard dans une ferme près d’Holstebro (Danemark). La Chambre secrète, pour le moment inédit en salles, a été présenté au Nederlands film Festival et pourrait l’être à la prochaine Berlinale, si, du moins elle a lieu…

Janica Draisma s’implique aussi devant la caméra, en se mettant elle-même en scène. Sa longue silhouette s’avance vers l’objectif et en voix off, elle explique sa démarche : un vieil ami à elle, aujourd’hui disparu, avait fait partie de l’Odin Teatret et elle a voulu en savoir plus sur cette compagnie pas tout à fait comme les autres. «  La dédicace finale précisera son nom : Xavier Tan. » Comme au temps du cinéma muet, en pré-générique défilent sur fond noir, de gros plans des protagonistes que nous allons retrouver. Non sans un jeu théâtral de regards et mouvements de tête subtilement chorégraphiés. Avec d’abord comme il se doit, Eugenio Barba. Sous le signe d’un mascaron, ornement architectural représentant une figure humaine parfois effrayante pour éloigner les mauvais esprits, et sur le ton fort en gueule de la commedia dell’arte, une créature, au visage à demi-masqué par un loup, affirme que les secrets du théâtre et de la danse peuvent sembler inaccessibles au commun des mortels.

Un panneau fléché guide les cadreuses Claire Pijman et Janica Draisma, jusqu’à l’Odin où se situe l’action en 2019 quand le film y fut tourné. Les entretiens  sont majoritairement en anglais mais aussi en plusieurs langues, et d’abord en italien. L’effet multi-culturel se retrouve dans les nationalités des acteurs présents. Ils ont vécu sans doute le temps béni des routards, de l’auto-stop et voyages extra-européens notamment en Inde, du plaisir sans entraves, quand on découvrait la culture mondiale, différente de l’actuelle, mondialisée.

Eugenio Barba a viré… barba cool. Comme Jerzy Grotowski, jetant aux orties son costume-cravate, ses lunettes à monture d’écaille et à verres teintés, il semble avoir rajeuni. A l’époque de ses débuts, les tournées théâtrales solidarisaient les membres d’une troupe. Comme le Tanztheater de Pina Bausch, ou la compagnie de Peter Brook qui a écrit la préface de Towards a poor theatre de Jerzy Grotowski… Chez qui Eugenio Barba a fait ses premiers pas artistiques au début des années soixante. Parallèlement à la première exposition d’Arte povera à Gênes, le maître polonais s’engageait dans une réforme cistercienne de l’art scénique sans viser au minimalisme abstrait mais à une élimination du superflu, notamment les moyens audiovisuels comme l’accompagnement musical et la projection d’images et de films.

Le documentaire, assez classique dans sa facture, alterne images actuelles avec archives du passé remémoré en noir et blanc ou en teintes désaturées, comme la bataille d’El Alamein où le père du metteur en scène combattant aux côtés de Rommel, fut victime d’une blessure qui  entraîna sa mort, ou des entretiens avec les membres de la troupe : Kai Bredholt, Roberta Carreri, Jan Ferslev, Elena Floris, Donald Kitt, Tage Larsen, Else Marie Laukvik, Sofia Monsalve, Iben Nagel Rasmussen, Augusto Omolú, Julia Varley, Torgeir Wethal mort en 2010 et Frans Winther.

Le metteur en scène rappelle aussi la mort tragique de son acteur brésilien Augusto Omolú, assassiné devant chez lui près de Bahia. À peine évoquée la mort du père d’Eugenio Barba, la réalisatrice enchaîne sur la séquence où une comédienne de l’Odin, pousse un cri d’effroi étouffé, rappelant celui de l’œuvre célèbre du peintre norvégien Edvard Munch réalisée en cinq versions de 1893 à 1917. De la même façon, la mort d’Omolú est associée à celle d’Othello, son personnage… La première actrice historique de la compagnie, Iben Nagel Rasmussen, interprète un personnage de crieur de rue dans Vestita di bianco, un moyen métrage néo-surréaliste tourné en 1974 à Gallipoli, la ville natale d’Eugenio Barba et à Carpignano, à quarante-cinq kms à l’intérieur des terres. Il sera terminé deux ans plus tard par Torgeir Wethal qui, visiblement, était aussi un cinéaste doué…

Les extraits de pièces plus récentes nous touchent moins mais prouvent que de vieux comédiens peuvent encore «le faire», comme disent les jeunes… On pense ici aux expériences du NDT 2, la compagnie bis de Jiri Kylián; elle continue à danser son répertoire sans se poser la question de la retraite, ou à la reprise en 2000 par des vétérans, du fameux Kontakthof de Pina Bausch. Et quand on voit la pêche qu’avait, fin des années soixante, une Iben Nagel Rasmussen, dont la réalisatrice a retrouvé des solos relevant de l’art corporel, de l’exercice circassien ou gymnique et de la danse, on est admiratif !

Un entretien en français avec Jerzy Grotowski précise ses intentions à l’époque où est sorti son livre Vers un théâtre pauvre que feuillette Janica Draisma. Et Eugenio Barba a dédicacé à la réalisatrice son Dictionary of Theatre Anthropology : The Secret Art of the Performer qui a été réédité plusieurs fois dont une traduite en français. Janica Draisma est elle-même filmée par Claire Pijman, dans une mise en abyme façon sœurs Ripolin. Sans doute est-ce feint, mais Eugenio Barba lui claquera au nez la porte du studio de répétitions et le théâtre conservera ainsi tout son secret…

 Nicolas Villodre

 

 

Une Julie peut en cacher une autre : entretien avec Julie Timmerman

Une Julie peut en cacher une autre : entretien avec Julie Timmerman

-Vous avec commencé très jeune (en 90) , à jouer dans Le Château de ma mère et Le Bal des Casse-pieds deux films réalisés par Yves Robert et avez commencé six ans plus tard au théâtre dans C’est beau et Elle est là de Nathalie Serreau. Puis  vous êtes entrée au Théâtre du Campagnol dirigé par Jean-Claude Penchenat. Et à suivre en même temps les cours du soir à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot. Et vous êtes entrée à l’École Régionale d’Acteurs de Cannes.

 –Oui, j’étais vite tombée dans la marmite théâtrale : mon père François Timmerman et ma mère Claudia Morin sont acteurs et metteurs en scène. Et j’ai pu ensuite jouer avec Alain Françon dans L’Hôtel du Libre-Echange de Georges Feydeau. J’ai appris de lui l’intransigeance et la rigueur dans le travail de mise en scène. Puis j’ai eu le bonheur de beaucoup jouer mais j’avais aussi envie de me jeter à l’eau et de passer à la réalisation, même si je savais par expérience qu’une mise en scène exige d’abord un énorme travail en amont, en particulier dans la production. Mais bon, j’ai fondé en 2008 la compagnie Idiomécanic Théâtre  et j’ai adapté et mis en scène Un Jeu d’enfants de Martin Walser  puis Words are watching you d’après le fameux 1984 de George Orwell, un roman passionnant mais aussi Rosmersholm d’Henrik Ibsen.

- Mais il semble que votre travail de metteuse en scène ait pris un tournant quand vous vous êtes attaquée il y quatre ans en écrivant et mettant en scène au Théâtre de la Reine blanche à Paris Un Démocrate…

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© Olivier Allard

-Sans doute ! Edward Bernays, qui était le double neveu de Freud, est un personnage qui m’a toujours fascinée. Il  a  vécu cent trois ans et a notamment écrit Propaganda. Il est le père de la propagande socio-politique. Et Joseph Goebbels s’est beaucoup inspiré de ses idées! Mais Bernays préférait se dire «conseiller en relations publiques». Il a réussi, grâce à la manipulation de masse ou autrement dit le marketing, contribué à développer fortement aux Etats-Unis la consommation, même quand c’était au prix de la santé, comme avec les cigarettes Lucky Strike. Il a réussi à organiser pour les femmes des manifestations où elles affirmaient leur émancipation en fumant en public! Et en 1954, le sulfureux Bernays a apporté son soutien à la multinationale United Fruit et au gouvernement des États-Unis pour aider à renverser Arbenz, le président du Guatemala pourtant démocratiquement élu, au profit de son pays et de la grosse industrie alimentaire locale. Ce qui, logiquement, m’a amené ensuite à écrire sur ce thème et à créer Bananas cette année (voir Le Théâtre du Blog)

-Comme tous les chefs de troupe et directeurs de théâtre, votre travail est bien sûr, touchée par la pandémie actuelle…

- Oui, mais je ne vais quand même pas pleurer. N’exagérons rien : il y a pire que nous ! Surtout quand je vois les énormes dégâts dus à un tremblement de terre au Guatmala justement… Mes deux derniers spectacles auraient dû normalement continuer à être joués un peu partout en banlieue parisienne avec treize dates, et ailleurs mais bon, il faudra faire avec. Mma chargée de diffusion a un gros boulot pour essayer de caler de nouvelles dates, puisque toutes celles de novembre et décembre sont annulées… Il va falloir reprendre tout cela en détail et c’est loin d’être simple.  Pour le moment, je suis comme les copains, il n’y a pas de solution miracle et j’ai bien conscience que le Ministère de la Culture ne pourra pas nous soutenir financièrement encore très longtemps… J’ai une commande d’écriture sur les avancées scientifiques -on pense notamment à Marie Curie- du directeur du Granit de Belfort. Pour le reste… Mais à terme, il ne faut pas se faire d’illusion : les petites compagnies comme les nôtres et les grandes, toutes devront sûrement trouver d’autres sources de revenus pour vivre…

-Et l’avenir à court terme ? Vous seriez candidate à la  direction d’un Centre Dramatique National comme d’autres jeunes femmes, Lucie Berelowitch récemment nommée à Vire ou Julie Deliquet à Saint-Denis ?

– Pourquoi pas ? J’ai déjà été candidate une fois… Ce qui m’intéresse surtout, c’est le goût d’abord de l’écriture et de la mise en scène mais aussi celui que j’ai toujours eu de la rencontre avec le public, quelle que que soit la région. On verra bien…

Philippe du Vignal

 

 

Jean-Pierre Vincent, l’homme-théâtre

Notre amie Christine Friedel qui l’a bien connu, revient sur le travail de ce grand metteur en scène disparu la semaine dernière (voir Le Théâtre du Blog).

Jean-Pierre Vincent, l’homme-théâtre

 La vie est longue, la mort aussi : la mémoire de Jean-Pierre Vincent mérite d’échapper à l’actualité immédiate. Prenons le temps de nous souvenir et essayer de comprendre ce qui faisait de lui un grand homme de théâtre. On ne va pas faire la revue des presque cent spectacles qu’il a créés. Ni chercher le spectacle-culte : il y en a plusieurs et chaque génération a le sien. Un regret et ce ne sera pas le dernier : avoir manqué la première version de sa Noce chez les petits bourgeois de Bertolt Brecht au Théâtre de Bourgogne (1968), même si on a eu ensuite la chance de voir la nouvelle au Cyrano Théâtre (aujourd’hui Théâtre de la Bastille).

Un émerveillement: avoir vu, en grand, au Théâtre de la Ville à peine ouvert par Jean Mercure dans la coquille de l’ancien théâtre Sarah Bernhardt, Tambours et Trompettes du même Brecht (1969). Un spectacle acide, rapide, franchement politique sans jamais prêcher, où Hélène Vincent jetait feu et flammes pour notre plus grande jubilation. C’était drôle et culotté,  comme Le Marquis de Montefosco d’après Carlo Goldoni où Jean-Pierre Vincent faisait l’acteur, en benêt bas du front, lui qui avait le front haut, têtu et intelligent.

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© x L’Affaire de la rue de Lourcine

Dans cette décennie, il a offert aux monuments du théâtre le beau coup de brosse métallique que notre génération attendait sans le savoir -c’est la fonction même du théâtre- en toute fraternité avec ses aînés pourvu qu’ils fussent artistes de bonne foi. Il y eut quand même un spectacle plus « culte » que les autres : La Cagnotte, d’Eugène Labiche (1971). Cet amuseur bourgeois (1815-1888) devient ce qu’il était sans le savoir, l’observateur le plus cruel de son temps, et pour notre temps encore.

Jean-Pierre Vincent s’était déjà frotté à lui, quand il jouait Mistingue dans L’Affaire de la rue de Lourcine mise en scène par son ami Patrice Chéreau (1967). Nous l’avons manqué: encore un regret à s’en mordre toute la main ! Il poursuit donc cette fouille de la noirceur humaine et de la condition petite-bourgeoise avec cette Cagnotte. Un condensé hilarant d’égoïsme,  misère affective, frustration, vanité mais aussi de grande et petite truanderie : le travail dramaturgique en dépliera les vices et les viscères jusqu’à remonter à la source du capitalisme financier.

Jean-Pierre Vincent et Jean Jourdheuil, son alter-ego depuis La Noce, y mêlent joyeusement chants révolutionnaires et ritournelles, caricatures dignes d’Honoré Daumier, allégories: La Nation y fait une apparition en bonnet phrygien, le sein droit dénudé. Et dans une apothéose à l’envers, ils nous font assister en direct à l’écroulement de la Bourse, les tambours des colonnes se changeant en pièces d’or roulant au hasard. Une prouesse spectaculaire, due au costumier et décorateur Patrice Cauchetier, troisième coauteur du spectacle et resté le costumier fidèle de Jean-Pierre Vincent. C.Q.F.D. : au théâtre, la prouesse ne peut être que collective, et les matériaux mêmes du spectacle dont le style de jeu, doivent être pensés pour faire donner au texte tout ce qu’il a dans le ventre. Insolence et humour, jubilation du public sont inséparables d’une analyse politique aigüe : la désolation des petits-bourgeois de province dévoré par ce Paris qui devait être une fête, la fureur revancharde des spoliés, laisse le  sentiment d’ une «inquiétante étrangeté » évoquant non le spectre du communisme mais celui d’une montée de l’extrême droite.

On n’oublie pas non plus les acteurs comme Françoise Bertin, pionnière de la décentralisation théâtrale (voir le film Une Aventure théâtrale, de Daniel Cling, 2017), en vieille fille sentimentale et lubrique, et ceux venus de la troupe du Théâtre National de Strasbourg (né de la Comédie de l’Est, à Strasbourg en 1968) : Jacques Born, Bernard Freyd, Claude Petitpierre, André Pomarat, Jean Schmitt. Jean-Pierre Vincent, pas encore directeur du T.N.S., y était déjà chez lui, associant à la troupe les élèves tout juste sortis de l’école associée à l’institution. Une chance et une responsabilité que n’ont pas laissé passer Gérard Chaillou, Christian Drillaud, Robert Gironès, Stéphanie Loïk, Dominique Muller (passé ensuite à la dramaturgie), Yves Reynaud, Alain Rimoux. Et aussi Renée Cousseau, Guy Naigeon et Robert Pagès.

Cette longue liste de noms a certes un côté distribution des prix. Récompense méritée pour avoir inventé une nouvelle façon de faire du théâtre : peut-être le style de Jean-Pierre Vincent revendiquant de ne pas en avoir, ce sont elles et eux. Et, sans nostalgie, ça fait plaisir de célébrer une époque où de jeunes metteurs en scène se voyaient offrir le luxe d’une telle distribution…

Après ce coup d’éclat, le duo Vincent-Jourdheuil n’a plus besoin de truffer un texte d’éléments externes. La dramaturgie,  «l’intelligence en action» fonctionne dans la mise en scène et le choix des acteurs. Reste gravé de Dans la jungle des villes (Brecht), le duel entre Gérard Desarthe et Maurice Bénichou devant le décor du peintre Gilles Aillaud.  Mais aussi la mise en scène signée à trois : Jean-Pierre Vincent, Jean Jourdheuil et André Engel. Et la troupe, au complet: Denise Péron, Hélène Vincent, Geneviève Mnich, Jean Dautremay, Philippe Nahon, Jean-Louis Hourdin, Jean Benguigui, André Engel, Jean Lescot, René-Marie Féret, Arlette Chosson, Florence Haguenauer. Trop de noms, encore une fois? «Le théâtre, c’est un texte, un plateau, et des comédiens », disait Jean-Pierre Vincent. Et il a très vite convoqué des peintres, plutôt que des scénographes et a travaillé jusqu’au bout avec Jean-Paul Chambas.

 Il avait besoin, autour de lui, d’une famille qu’il a construite dès le lycée Louis-le-Grand avec Patrice Chéreau, puis avec Claude Sévenier, directeur aussi jeune qu’eux, du théâtre de Sartrouville. Michèle Foucher, fidèle entre les fidèles, peut en témoigner. Ces frères de théâtre (les sœurs sont moins nombreuses) sont déjà présents dans cette Jungle des Villes et seront réunis avec Philippe Clévenot et Olivier Perrier, puis dans le film choral de René Allio Les Camisards (1972), écrit par Jean Jourdheuil. Et ils lui donnent sa qualité d’interprétation. Qu’est-ce qui fait la mémoire du théâtre ?

Christine Friedel

(à suivre)

 

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La Farce de Maître Pathelin, mise en scène de Charles di Meglio

La Farce de Maître Pathelin, mise en scène de Charles di Meglio

Guillemette et Pathelin - copie

© Maud Subert

 Un spectacle joué dans la cour de l’abbaye de Brantôme (Dordogne) par la compagnie Oghma, fondée en 2006 par Charles Di Meglio et basée à Auriac-du-Périgord. Spécialité: le répertoire théâtral du XV ème au XVII ème siècle, avec de jeunes musiciens spécialistes d’instruments anciens mais qui sont aussi comédiens, costumiers… Elle plante ses tréteaux dans les cours des châteaux ou des écoles, les places de marché, les jardins… «Faire du théâtre populaire qui va à la rencontre de la population locale et là où ne le voit pas  d’habitude ». La compagnie a joué dans les jardins du musée d’Ecouen, à la B.N.F.,  au potager du Roi à Versailles… Depuis 2015, elle organise chaque été le festival Oghmac à Auriac-en-Dordogne et dans plusieurs lieux historiques du Périgord noir.

Cette année, elle a exploré le thème des farces et facéties pour lutter contre la morosité ambiante et a créé en moyen-français La Farce de Maître Pathelin, écrite vers 1460 et rendue célèbre entre autres par l’édition illustrée de bois gravés imprimée à Paris chez Pierre Caron en 1500. Un avocat désargenté, Pierre Pathelin et sa femme Guillemette cherchent des ruses pour emplir leur escarcelle. Ils mettent au point quelques escroqueries dont la principale victime sera un drapier, Guillaume Joceaulme. Mais il ne s’agit pas d’une farce grossière pour faire rire les vilains… La pièce fut écrite par un homme de cour, peut-être François Villon ou Triboulet, le fou du roi René d’Anjou, pour dénoncer la malhonnêteté des avocats… Un thème repris par Rabelais ensuite par Racine dans Les Plaideurs. Le nom de Pathelin deviendra synonyme de beau parleur et trompeur et fera une carrière dans la langue française.  

«De par le diable, vous bavez!/Eh! Ne savez-vous revenir/Au sujet, sans entretenir/La Cour de telles baveries ?/Sus, revenons à ces moutons !/Qu’en fut-il ? Sus, revenons à nos moutons »: une réplique devenue célèbre prononcée par le juge chargé de trancher l’affaire principale. Sur un praticable, une baraque de foire avec, pour seul décor, un rideau rouge. En guise d’éclairage, des chandelles à la lumière vacillante… Pathelin est joué, selon la tradition des artistes ambulants, par Charles Di Meglio, le chef de  troupe et Guillemette, elle, est  interprétée ce soir-là par Elsa Dupuy. Le couple prépare des manigances pour acquérir une pièce de tissu et s’habiller ainsi sans bourse délier.

La longue scène d’exposition -difficile à suivre- est parlée dans un langage obscur avec des r roulants et des terminaisons en “oué », au lieu de « aI » et des mots étranges comme: cuider, oncques ou achoison.  Ici, le texte original est servi sans préambule mais chaque geste prend le relais des mots. Objectif affirmé: nous transmettre des sons oubliés tout en mettant en couleurs le peuple de cette époque. Offrant ainsi un retour aux sources du théâtre français… Unique accessoire, un banc servira de lit ou de trône selon les scènes. Des images naissent, issues de la peinture flamande, italienne ou française du XVI ème siècle. On retrouve la gestuelle des comédiens italiens de l’époque,  les trognes des personnages de Pieter Bruegel (1525-1569), aux  costumes très colorés. L’habit rouge de Pathelin évoque Pantalone; et sa cape rousse, le fourbe Renard du Roman. La robe de laine grise de Guillemette désigne une bourgeoise mais elle laisse apparaître une jupe d’un bleu pastel réservé aux riches. Guillaume (Romaric Olarte), à la fois marchand et matamore, se pavane dans l’habit noir d’un notable puis dans le gilet en soie du parvenu. Enfin, Thibault, le pauvre berger (Aodren Buart), le seul vêtu de lin blanc comme ses innocentes brebis, a une cotte bordée de noir annonçant sa fripouillerie. Chacun porte un signe de sa fonction: Guillemette joue habilement avec la longue cuillère en bois d’une maîtresse de maison. Pathelin, lui, porte le bonnet de l’avocat et Jacques l’Agnelet, la coiffe d’un paysan.

Jeu sobre et précis des acteurs, avec juste un faux nez et sans ornements inutiles. Une technique subtile du mime et une chorégraphie sous-jacente donnent leurs lettres de noblesse à cette farce où chaque séquence, en arrêt sur image, participe de l’art de la bande dessinée. Le tout empreint d’une aisance qui donne l’impression d’un jeu improvisé. « Comme de la musique, naît la danse, dit Charles Di Meglio, notre travail ressemble à celui des danseurs. La musique qui nous porte est celle du texte et nous le traitons comme une partition pour en extraire le rythme; et celui de notre élocution va entraîner celui des corps et du spectacle. »

Malgré le choix du moyen-français, le spectacle n’a rien d’une reconstitution et dépasse les conventions de la farce ou de la commedia dell’arte. Dans la dernière scène, véritable morceau d’anthologie, les Bééé… du berger, en réponse aux questions du Juge puis aux réclamations de son avocat,  ont toutes les nuances d’un véritable dialogue et n’ont rien d’un comique trivial. Et la pièce finira avec les malédictions de Pathelin, ce dupeur dupé… qui s’est laisse prendre à son piège et qui reçoit un Bééé… en guise de paiement. Une entreprise originale portée par de jeunes acteurs passionnés.

Christine de Coninck

Spectacle vu le 22 septembre à l’Abbaye de Brantôme (Dordogne).
En avril, Fantaisies de Tabarin au  Studio Raspail, Paris (XIV ème).

La septième édition du festival Oghmac aura lieu du 26 juillet au 2 août, sur le thème des frondes.

Antis, texte de Perrine Gérard, mise en scène de Julie Guichard

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©Louka Petit Taborelli

Antis, texte de Perrine Gérard, mise en scène de Julie Guichard

L’auteure a intégré le département d’Écriture Dramatique de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre et fit jouer sa première pièce, Tabitha Lein en 2012. L’année suivante, elle participa à l’élaboration collective du Grand Ensemble, mise en scène de Philippe Delaigue et à la Mousson d’Hiver avec This is not a Witch hunt, un spectacle pour adolescents. Elle a été lauréate des Journées de Lyon des auteurs de théâtre pour Holy Violets. Et La Largeur du Bassin a été créée au Théâtre de Poche à Genève. Depuis six ans, elle travaille avec Julie Guichard et sa compagnie Le Grand Nulle Part. En 2017, Blue Lagoon social club est présentée au festival En Acte(s). Et elle écrit pour Philippe Delaigue Les petites Mythologies autour du personnage de Tirésias et pour l’opération Lieux Secrets, Gris, une pièce sur l’Occupation à Villeurbanne qui a été jouée il y a trois ans au T.N.P.

Julie Guichard qui sort aussi de l’E.N.SA.T.T., collabore avec Maxime Mansion depuis deux ans au festival En Acte(s). Elle a notamment monté Nos cortèges et Meute de Perrine Gérard et Petite Iliade en un souffle d’après Homère, une pièce pour jeune public de Julie Rossello-Rochet au T. N. P. Et elle a créé Part-dieu chant de gare de  cette autrice. Mais aussi Et après? de Marilyn Mattei et Entrer, sortir, ne pas s’attarder (Épisode 1),  d’après des nouvelles de Raymond Carver.

Antis, un curieux titre… peut-être tiré de «fausse sensation des médias», en argot. Ici, justement, cela se passe dans le milieu du journalisme. Après avoir couvert l’élection d’un nouveau gouvernement, une équipe dirigée par une rédactrice compétente et respectée, cherche un thème qui puisse  attirer le public. Une de ses jeunes journalistes semblant fascinée par Internet pense à un thème : des agressions récentes. Mais attention au respect absolu de la déontologie d’un journalisme indépendant ! Il faut toujours se méfier, vérifier ses sources et les croiser. La collecte d’informations exige par ailleurs qu’il y ait des bornes à ne pas dépasser et des interdits, mais où se trouve la limite? Reste aussi -et c’est un problème permanent- a-t-on le droit moral de ne pas publier telle ou telle information, bref, de pratiquer une sorte d’auto-censure même limitée pour de bonnes ou de moins bonnes raisons. Ce qui peut éventuellement revenir d’une certaine façon à prendre parti… Et ensuite à en porter la responsabilité… Surtout quand il s’agit de journalisme d’investigation où la moindre erreur ne pardonne pas. Que ce soit dans la presse papier, audiovisuelle ou numérique…

« Réveiller en nous le désir de se soulever, disent Julie Guichard et Maxime Mansion, représenter l’irreprésentable, donner à voir nos paradoxes et nos faiblesses sans jamais juger ou théoriser mais bien plus questionner, déplacer l’ordre du réel pour pouvoir désobéir au monde actuel et à ses limites. Nous avons besoin d’un futur, et de le mettre en mouvement. Nous avons souhaité nous associer pour cette création, allier nos deux sensibilités artistiques et une intuition partagée du théâtre et de sa nécessité vis-à-vis de la société, Depuis plusieurs projets, nous faisons le choix de l’écriture contemporaine en lien avec l’actualité ; de la fiction comme forme sensible, comme possibilité d’une expérience ; de réalisations scéniques donnant une place fondamentale à l’esthétique et au spectaculaire, tout en s’employant à construire une pensée documentée. »

Sur le plateau noir tout en longueur, des chaises tubulaires d’école, deux tables tout aussi noires et montées sur roulettes et quelques micros: tout est en place de façon minimale pour évoquer une salle de travail ou un studio de radio… Dans le fond, un mur de châssis en tôle ondulée plastique pivotant sur eux-même avec les lettres A N T I S. Une scénographie peu efficaces mais bon… Ewen Crovella, Sophie Engel, Jessica Jargot, Maxime Mansion et Nelly Pulicani, habillés simplement en pantalon et chemise, remarquablement dirigés par Julie Guichard, ont une rare maîtrise de l’espace et une gestuelle d’une précision absolue. Et ils mettent en place avec virtuosité les quelques éléments de décor. On ne voit pas très bien à quoi peuvent servir dans cette petite salle, des micros HF -véritable manie de l’époque- mais au moins, il n’y a aucune criaillerie… Côté texte, il y a, au début du moins, une bonne analyse des enjeux journalistiques. Malheureusement, le texte assez bavard part ensuite un peu dans tous les sens malgré de vagues couleurs de théâtre d’agit-prop: comme celui du fameux groupe Octobre (avec entre autres, excusez du peu, Roger Blin, Margot Capelier,  Jacques et Pierre Prévert…). Il manque en fait à Antis une dramaturgie solide et malgré la rigueur du jeu des comédiens, Perrine Gérard a  du mal à gérer le temps scénique et une fausse fin n’arrange rien et cette heure et demi semble bien longue. A sa décharge, les représentations de mai puis celles de novembre ont dû être annulée pour cause de covid. A l’évidence, des coupes s’imposent. Mais il y a là une rare exigence de mise en scène qu’il faut saluer. Et en tout cas, un spectacle et une troupe à suivre…

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 5 novembre au Théâtre 14,  20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème). T. : 01 45 45 49 77. 

L’Histoire bégaye ?

L’Histoire bégaye ?

 Débuts de la grippe dite espagnole qui, dès 1916,  toucha les ouvriers ou soldats  d’origine asiatique en France. Et en 1918,  dans un camp militaire du Kansas puis elle se répandit en Espagne, en Angleterre, aux Etats-Unis qui reçurent cette pandémie de plein fouet, ensuite la France avec un degré de gravité élevé, par le biais des troupes alliées.

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Et il y eut des cas mortels à partir d’octobre 18. Aux Etats-Unis, dans de nombreuses villes mais pas toutes, furent mis en place des geste-barrières : lavage des mains, interdiction de cracher dans la rue et de former des attroupements, aucun office religieux, obligation du port du masque, mise en quarantaine, fermeture d’écoles et théâtres, régulation des entrées dans les magasins, comme à Saint-Louis qui eut un faible taux de mortalité. La pandémie sera considérée comme enrayée en 1919 mais la France lui paya un lourd tribut… Guillaume Apollinaire, Edmond Rostand, mais aussi Franz Kafka, Egon Schiele en furent les victimes… Ci-dessous quelques photos….

Ph. du V.

 

Remerciements à Françoise Marengo.

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