Toute la vérité , création collective du Théâtre Déplié, mise en scène d’Adrien Béal

Toute la vérité, création collective du Théâtre Déplié, mise en scène d’Adrien Béal

Sur l’écran, s’annoncent les cinq sens: la vue, l’odorat, le goût, l’ouïe et le toucher, étapes d’un parcours ou phases d’une expérience…. Les cobayes sont les membres d’une famille fondée sur un certain équilibre qui sera bousculé. A la suite de chocs, minimes ou énormes mais provoquant plusieurs dérèglements révélateurs. Veulent-ils savoir toute la vérité ? Question posée, pour les concepteurs du spectacle, par Michel Foucault avec La Volonté de savoir, histoire de la sexualité (1975). 

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Premier événement grave, la mort d’un frère aîné. L’émotion toute «naturelle» (mais qu’est-ce qui est naturel, ou construit socialement ?) va faire se jeter dans les bras ses plus jeunes frère et sœur… Mais le geste révèlera bien autre chose! Oui, nous sommes amoureux et oui, nous sommes amants. Cette vérité-là, personne ne voulait rien en savoir et en même temps, chacun voulait savoir. Telle une goutte d’acide, elle fait craquer l’accord définissant la famille pour en redessiner une autre. Y aurait-il un inconscient chez un groupe qui aurait trouvé ce moyen, cet accident, pour parler?

Les sens sont liés à différents tests, comme celui de l’enfant assistant par hasard -ou par volonté de savoir?- à la «scène primitive» entre ses parents. Ou à celui des voisins qui ont entendu trop d’ébats amoureux. Comme au billard, les événements vont se percuter et recréer une nouvelle géométrie familiale. Vision intellectuelle des rapports humains dans la vie comme au théâtre? C’était déjà en tout cas la méthode du Théâtre Déplié pour Récit des événements futurs et Le Pas de Bême et pour ses précédents spectacles, Perdu connaissance et Les Pièces manquantes.

Les acteurs pratiquent l’écriture de plateau avec une extrême rigueur, tout en la théorisant. Le texte ne précède pas un jeu qui serait son interprétation et il n’enregistre pas plus le résultat d’un travail d’improvisation à laquelle, du reste, le spectacle fini (jamais fini…) laisse une certaine place. Ils se construisent l’un à partir de l’autre, à partir aussi d’accidents qui seront ensuite triés et ordonnés. Une matière vraie, surgie comme dans la vraie vie, puis reconstruite grâce à une dramaturgie. Cela donne -logiquement- des situations à la fois familières et insolites, légèrement étranges. Même quand les révélations sont énormes, avec un comique propre à la gaffe ou au lapsus. Toute la vérité…

Un théâtre sans métaphores?  Des rouleaux de tissu, placés ça et là sur le plateau, et les personnages s’y assoient durant une scène ou quand ils ne jouent pas, comme sur les bancs de côté chez Brecht, apportent eux une autre métaphore, celle du tissage, de la trame, de l’«infinitus causarum nexus». Mais la pièce n’est pas construite sur un «entrelacs sans fin de causes et d’effets ».

Se produit plutôt entre les personnages un onde de chocs laissant des traumatismes peu visibles mais aux conséquences sans fin. Le texte reste un tissage et  le spectacle joue plutôt sur les mutations. Il renvoie au théâtre fait depuis sa naissance d’histoires de famille, incestes… On voit ici comment briser les tabous redistribue les rôles, non au profit de Dieux vengeurs mais à l’échelle humaine, au quotidien. Toute la vérité ne démontre rien et ne la «ramène» pas mais ses auteurs partagent leur méthode avec le public.

Théâtre déplié? Théâtre d’imperceptibles trébuchements aussitôt utilisés, de quarts de tour et replis, chez certains acteurs qui se déplient ensuite.  Avec discrètes surprises à résonance durable. Comme dans la vraie vie, quoi… Mais autre constante du spectacle, quoi que l’on fasse et quels qu’en soient les artifices,  cette vraie vie s’y invite, avec aussi d’imperceptibles trébuchements…

 Christine Friedel

Représentation pour les professionnels vue le 10 février au T2G-Centre Dramatique National, avenue des Grésillons, Gennevilliers (Hauts-de-Seine).

Festival Théâtre en mai, au Théâtre Dijon-Bourgogne-Centre Dramatique National.


 

 

 

 

 

 


Archive de l'auteur

Festival Les Singuliers Brûlé-e-s, texte et mise en scène de Tamara Al Saadi

 

Festival Les Singuliers

Brûlé-e-s, texte et mise en scène de Tamara Al Saadi

Cinq adolescents se trouvent enfermés dans leur collège déserté. Que faire? Ils deviennent, sans en prendre conscience, les rats de laboratoire de la situation. Rivalités (c’est moi le chef), bagarres, jeux… Bien entendu, la bonne élève, aussitôt qualifiée de « bourge», sera la cible du harcèlement. Et puis, il va falloir manger : quatre boîtes de corned beef pour cinq. Et comment on fera demain ?

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Plutôt que d’un spectacle proprement dit, il s’agit d’une expérience théâtrale et les jeunes comédiens -trois garçons et deux filles- y mettent toute leur énergie. A chaque extrémité de la salle, avec une vaste allée entre les deux, des espaces de jeu et un musicien en retrait à mi-chemin. Les spectateurs, « distanciés » assis sur de petits tabourets, n’ont qu’à suivre le mouvement: courses, cavalcades, invectives et engueulades dans la langue exacte des treize-seize ans.

La pièce serait juste un fidèle miroir des cours de récré, si Tamara Al Saadi n’avait redistribué les cartes dans la seconde partie. En accéléré, les mêmes situations et conflits mais l’espace est modifié et les acteurs ont inter-changé leurs rôles. Du coup, la «bourge» tient tête, la « forte tête» baisse la sienne et les mêmes mots prennent alors un nouveau sens. On perçoit d’autres rapports de force entre individus et catégories sociales, elles-mêmes vues d’un autre œil. La complexité et les nuances font leur entrée.

Un expérience doublement pédagogique pour ces jeunes et pour le public. Et Brûlé-e-s constitue une belle leçon de lecture d’une micro-société, renvoyant aussi à un espace social beaucoup plus vaste, orientant les rapports entre adolescents. Ici, nul besoin de décor et on en revient à la cour de récréation. Ce théâtre mobile et mobilisateur devrait les  réjouir, puisque ce sont eux qui l’ont inspiré et qu’il les prend en considération. Et si leurs parents venaient aussi les voir ?

Christine Friedel

Présentation réservée aux professionnels vue le 12 février, au Cent Quatre, rue Curial Paris  (XIX ème).  

 

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Kairos, série théâtrale en quatre épisodes, écriture et mise en scène de Nicolas Kerzenbaum

Kairos, série théâtrale en quatre épisodes, écriture et mise en scène de Nicolas Kerzenbaum

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À la télévision, ce serait une mini-série et au théâtre, un spectacle-fleuve. Nicolas Kerzenbaum a partagé l’engouement du public de théâtre pour les séries et leur fonctionnement. Donc, nous aurons:  amours et drames familiaux, aléas de la politique agricole européenne et projet d’un mystérieux consortium Kairos qui veut faire profiter l’humanité entière, des meilleurs spécialistes dans tous les domaines. Bien sûr, ce Kairos, avec ses ambitions planétaires et sa dimension utopique ou plutôt dystopique, échappe au feuilleton familial ou sentimental.

Vu les lois du genre, le noyau dur est constitué par un «think tank »,  concentré de toutes les perfections intellectuelles et technologiques sur un territoire sécurisé, acheté au Congo. Décidément, ce pays n’aura jusqu’à présent échappé à aucune colonisation! Ce qui n’interdit pas les scènes intimes ou familiales. L’astuce: avoir placé l’affaire légèrement hors du temps, tout près d’aujourd’hui mais pas exactement, et sur une planète ouverte à toutes les fictions… Nous allons donc sauter d’un avion en provenance de San Francisco, monter dans un autre pour la Thaïlande, et après nous être perdus au festival off d’Avignon,  pris ensuite un taxi à La Havane  et à la fin, aller à Thouars (Deux-Sèvres). Apprécions les facéties du destin…

Cette série saute allégrement comme les autres par dessus la vraisemblance et nous acceptons coïncidences et rencontres fortuites, pourvu qu’elles fassent avancer le récit, si acrobatique soit-il. Nicolas Kerzenbaum nous laisse à la  fin de chaque épisode sur un suspense vertigineux… Jérôme va-t-il retrouver Camille? Et Théo? Que va-t-il se nouer entre Camille, devenu du jour au lendemain un auteur à succès et Rose, l’ex-de Jérôme, qui rame avec son spectacle pour enfants?

Nous avouons avoir vu seulement trois épisodes sur quatre soit cinq heures de spectacle quand même! Pour le plaisir d’avoir de nouvelles surprises. Le critique désabusé pourra être agacé par l’épisode du off d’Avignon… Encore du théâtre dans le théâtre, encore de l’entre-soi ! Mais nous serons remis à notre place dans la deuxième, partie, l’auteur ayant prévu l’objection et y répondant avec gravité et justesse.  Mais comme toujours dans les bonnes séries, nous  n’objectons plus, nous acceptons les longueurs et les moments plats, pour mieux apprécier les plus tumultueux, jusqu’au chaos interstellaire. Et c’est aussi la fonction du polar ou du film d’épouvante: Kairos a pour fonction d’extérioriser les peurs de notre époque. On reconnaît dans ce mystérieux consortium une Silicon Valley à plus grande échelle…

Les comédiens lisent didascalies et scénario avant de jouer leur rôle au pupitre. Saluons Marie-France Alvarez, souveraine dans le personnage d’une autrice cubaine de best-sellers et reformatée aux Etats-Unis, Ulysse Bosshard (Jérôme), Nicolas Gonzalez (Camille), Christophe Luiz (Théo), Jean-Christophe Quenon (le Père de famille et le Professeur de conservatoire. Pauline Ribat  elle, joue Rose, une comédienne entre galère et succès, théâtre et viticulture. Dans un petit espace mais selon un travail précis, les acteurs jouent tous à la perfection les enjeux et émotions de leurs personnages… Et ils doivent entrer dans la lecture en l’état exact où ils sont censés se trouver à l’instant T.:  le kairos au sens du grec ancien, un instant optimal à saisir et qui ne reviendra pas ! Après, ils peuvent s’amuser avec les chœurs d’étoiles ou les didascalies.

L’avantage de cette lecture-mise en scène: faire travailler comme aucune autre forme théâtrale, l’imagination du spectateur qui est alors prêt à accepter un dialogue entre un personnage et la lune, avec l’approbation de Mars et de Saturne,  à écouter le chœur des fleurs envolées de la chemise de Théo, ou à entrer dans des querelles familiales bien terriennes. Il ressent la pluie chaude en Thaïlande, l’inconfort pour un adulte d’un lit d’enfant et croit l’histoire qu’on lui raconte…

Seul le théâtre est capable de tels effets spéciaux… Et grand merci à Lucien et Micheline Attoun qui avaient inventé à Théâtre Ouvert ces mises en espace où les comédiens gardant leur brochure à la main, jouent avec ou non et occupent le plateau… La réussite de ce mode de jeu peut couper l’herbe sous les pieds à un spectacle à venir qui risque de se trouver alors entravé par un décor, asphyxié de métaphores et privé à jamais d’un immense lieu imaginaire.

Nous attendons avec patience et appétit le quatrième épisode. Et qui sait, les vingt- quatre suivants? Mais  prions les Dieux du théâtre -surtout Dionysos à qui il est rendu hommage ici avec la scène des «vendanges du diable» jouée par les acteurs en toge romaine- pour que rien n’abime cette série légèrement loufoque, à peine angoissante et débordante d’émotion. Les comédiens jouant ici le jeu avec maîtrise  et sincérité, avec aussi une touche finalement très originale. Deux tables et quelques pupitres, sept acteurs et avec aussi Guillaume Léglise, compositeur et musicien et la vocaliste aérienne Sarah Métais-Chastanier. Un spectacle fait pour être joué là où le public peut être facilement «distancié». Qu’attend-t-on ?

Christine Friedel

Présentation réservée aux professionnels vue le 18 février dans les  beaux locaux des Tréteaux de France, à Aubervilliers (Seine-Saint Denis). Spectacle prévu à l’automne 2022 .

 

 

Têtes rondes et Têtes pointues de de Bertolt Brecht,mise en scène de Pierre Boudeulle

Têtes rondes et Têtes pointues (Pauvres gens ne sont pas riches) de Bertolt Brecht, traduction d’Éloi Recoing et Ruth Orthmann, mise en scène de Pierre Boudeulle

La pièce, écrite entre 1931 et 1934, a été créée en 36 sous la direction de Per Knutzon au Théâtre Riddersalen à Copenhague. Bertolt Brecht (1898-1956) avait voulu adapter Mesure pour mesure de William Shakespeare mais devant le fascisme qui menaçait l’Allemagne, il attaquera en priorité les idées racistes du parti national-socialiste d’Hitler au pouvoir. Les menaces sur son travail devenant permanentes, il s’exilera à trente et un ans avec sa femme, la célèbre actrice Helene Weigel en 33. Ils partent pour la Scandinavie puis  rejoindront les Etats-Unis d’où il sera expulsé au moment du maccarthisme puis ils iront vivre en Suisse… Il écrira ainsi en exil (soit le tiers de sa vie!) la majorité de son œuvre et ne reviendra que vingt ans plus tard en R.D.A. Ce qu’on oublie trop souvent… Et il mourra deux ans plus tard. Pour lui, le capitalisme, en Allemagne et ailleurs, a  créé le malheur et le racisme.

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©Christian Mathieu

Cela se passe en Yahoo, un pays imaginaire  ruiné au nom sans doute inspiré des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift. Dans ce pays, les agriculteurs misérables se sont unis dans la Faucille, une organisation qui focalise leur révolte pour qu’ils obtiennent des fermages plus justes  leur permettant de vivre correctement. Des Gilets Jaunes d’autrefois… Mais les riches propriétaires terriens ne veulent pas  aider l’Etat qui ne tient pas à remettre en cause leurs privilèges. Le vice-Roi confie alors le pouvoir à Ibérin pour trouver une solution. Justement, il en a une: Yahoo serait divisé avec, d’un côté les Tchouches à la tête ronde, habitants légitimes du royaume et de l’autre, les Tchiches à la tête pointue, leur vieil ennemi responsable de tous les malheurs du pays et que les Tchouches voudront éliminer. A la fin, les riches têtes rondes au pouvoir fraterniseront avec les riches têtes pointues pour faire pendre les pauvres des deux côtés…   Têtes rondes et Têtes pointues, une pièce pas très jouée avait été mise en scène par Philippe Awatt, puis en 2011 par Christophe Rauck, l’ancien directeur du Centre Dramatique de Lille, récemment nommé à la tête du T.N.P. à Villeurbanne..  C’est à la fois une parabole pleine de fantaisie mais aussi, une satire virulente du racisme nazi et de l’antisémitisme. La pièce, difficile à mettre en scène, est aussi connue pour le commentaire de Brecht où il théorise son fameux effet: «verfremdungseffekt» (fremd : étrange, étranger, inconnu). Qu’on a appelé en français de cet affreux mot: distanciation, très à la mode actuellement mais avec un sens plus terre à terre! Cet “effet d’éloignement” opèrerait une désaliénation du spectateur et le rendrait plus conscient sur le plan politique et donc plus apte à transformer son environnement. Et aussi à réfléchir sur la place de l’acte théâtral dans la société.

L’essentiel est sans doute ailleurs… Brecht va surtout opérer une rupture radicale avec une vision aristotélicienne du théâtre et la fameuse catharsis  mais aussi avec un certain naturalisme encore très vivant au début du XX ème siècle: juste trois décennies avant qu’il ne s’inspire des théâtres chinois et japonais mais aussi de celui du Moyen-Age pour définir ce « verfremdungseffekt ». Scénographie et costumes souvent en décalage, acteurs à la fois dans le texte et en dehors, importance d’un musique de scène contemporaine: Hans Eissler, Kurt Weill à qui il doit celle de son célèbre Opéra de Quat-Sous créé en 28… Rapport au temps différent, importance moindre du dénouement, interruption de l’action pour laisser la place à des parties chantées, emploi de panneaux et titres, projections  dues à Caspar Neher son scénographe pour annoncer un numéro, bruitages sur disque -ce qui était très nouveau à l’époque- avec appareils de reproduction visibles sur le plateau, commentaires sur la situation, par un personnage s’adressant au public. Mais aussi rôle d’un chœur comme dans la tragédie antique, dialogues laissant parfois la place à une description, positions hiérarchiques définies par le langage et, chose nouvelle, par le costume,  rapports entre les personnages fondés « sur des motivations dans le domaine historico-social « . Bref, ce qui nous parait  courant maintenant, représentait il y a presque un siècle, une évolution radicale des modalités scéniques avec des tableaux et avancées par à-coup, plutôt que des scènes en relation directe avec les précédentes comme dans le théâtre classique… Pour Brecht, «l’avantage essentiel que le théâtre épique tire de la distanciation (laquelle vise exclusivement à montrer le monde sous un angle tel qu’il apparaisse comme susceptible d’être pris en main par les hommes), c’est justement son caractère naturel et terrestre, son humour, son refus de toute cette mystique dont le théâtre traditionnel est redevable à des époques depuis longtemps révolues. » *

Passe donc aussi à la trappe le principe d’identification qui  fera encore les très beaux jours de l’Actors Studio une dizaine d’années plus tard avec Lee Strasberg demandant aux acteurs de «puiser dans ses propres affects pour créer l’émotion. De faire exister le rôle à travers sa mémoire affective. » A la suite de Stanislavski  qui voulait traduire une réalité naturaliste. Brecht, lui, rompt avec la psychologie -ici, pas de sentiments ni d’états d’âme ou guère-  et une démonstration habile mais un peu sèche pour situer les graves  événements que connaît son pays depuis l’arrivée d’Hitler…

Têtes Rondes et Têtes Pointues, dit le jeune metteur en scène, est le récit épique et acerbe d’un peuple révolté qui va hésiter entre partage des richesses et repli identitaire, face à un chef. La pièce résonne aujourd’hui comme une parabole de nos révoltes et divisions. » Un travail de mise en scène d’une rare exigence. Ici un plateau nu -ce n’est pas nouveau -avec, à cour, les costumes sur des portants, les accessoires nécessaires et de petits meubles sur roulettes. Et à jardin, les consoles où officie Fred Flam, le DJ. Dans les cintres, un lustre de cristal et un abat-jour de tôle. Cette scénographie épurée, réduite au strict minimum, fonctionne bien.

 

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© Christian Mathieu

Le metteur en scène a heureusement pratiqué des coupes dans ce texte didactique, un peu estouffadou où Bertolt Brecht montre bien mais de façon souvent appuyée, à la fois le cynisme mais aussi la cupidité des riches. De ce côté-là, rien de plus actuel. Aucune morale ici, on peut tout acheter, notamment l’amour ou plutôt le sexe, comme dans ces moments noirs où Nanna pour aider son père Callas, un pauvre fermier, se prostitue très jeune dans un bordel où elle est exploitée par la maquerelle et Isabella qui, elle, entre au couvent mais y est rackettée par la mère supérieure. Bordel ou couvent, même combat…

Pierre Boudeulle a ouvert l’espace sur ce beau plateau de douze m. d’ouverture et les acteurs eux-mêmes déplacent petits meubles et accessoires. Il a créé une enceinte montée sur roulettes, affublée d‘un élément de costume et dont on entend la seule voix. Bien vu, d’autant plus que les quatre acteurs  jouent déjà une trentaine de personnages: entre autres, le Vice-Roi, un Juge, des avocats, Un Grosse dame, Missena, un ministre d’Etat, Callas, un fermier, la fille prostituée de celui-ci, une religieuse, des propriétaires fermiers, un épicier, etc… Juste, pour l’acteur ou l’actrice, le temps d’enfiler vite fait le costume ad hoc. Aucune actualisation ni référence à un quelconque temps historique. Mais une bonne représentation des choses, plutôt qu’un développement des actions pour reprendre les mots de Brecht. Côté mise en scène et direction d’acteurs, on est ici dans l’excellence. Pierre Boudeulle sait y faire: diction au cordeau -cela devient rare et fait du bien- aucun micro H.F., gestuelle impeccable. « Le théâtre épique, écrivait Walter Benjamin***, est gestuel. Rigoureusement parlant, le geste est le matériau et le théâtre épique, l’utilisation appropriée de de ce matériau. » Présence scénique, unité de jeu et aucun temps mort ni rupture de rythme sur les deux heures… Chapeau. Seul bémol: l’invitation à faire participer le public fonctionne moins bien. Et la pièce, même élaguée, reste longue, surtout vers sur la fin: si le metteur en scène pouvait gagner, avec encore quelques coupes, un petit quart d’heure et regrouper certaines scènes un peu trop brèves, le spectacle serait encore plus solide.

Azzedine Benamara, Janie Follet, Julie Maréchal, issus comme leur metteur en scène, du Conservatoire de Mons (Belgique) pas loin de Lille et Jacob Vouters mènent le jeu avec une grande efficacité, tout en étant aussi accessoiristes. Le public professionnel de la région les a longuement applaudis, et à juste raison. Le spectacle qui a été joué une quinzaine de fois l’an passé, devrait être à nouveau présenté mais quand…. Priez pour nous, Sainte-Roselyne Bachelot. Ce travail le mérite amplement. Et d’ici là, La R’vue, un cabaret satirique du Théâtre de l’Aventure sera diffusé en direct sur son site le 19 mars à 20 h de la Maison Folie Moulins à Lille*** . Cela vaudrait le coup d’y aller voir…

Philippe du Vignal

Représentation réservée aux professionnels vue le 16 février, au Théâtre de la Verrière, 26 rue Alphonse Mercier, Lille (Nord).

Théâtre de l’Aventure, 27 rue des Ecoles, Hem (Nord). T. : 03  20 75 27 01. http://www.theatre-aventure.fr/saison-2020-2021/la-rvue/

*Écrits sur le théâtre, L’Arche (1972).

**https://www.facebook.com/maisonfoliemoulins. *** Le remarquable exemple du costume de la Mère Courage « vieillissant » à mesure de l’avancée de la pièce! Quelle intelligence de l’espace-temps scénique…  Et dans sa mise en scène de Mère Courage, Jérôme Savary avait fait tomber la neige sur le paysage du début jusqu’à la fin, une magnifique image pour dire le temps qui passe…

 

 

 

 

 

 

Du cirque à la Chartreuse-Centre hospitalier de Dijon

 

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© Christophe Raynaud de Lage

Du cirque à la Chartreuse-Centre hospitalier de Dijon

Ce couvent du XIV ème siècle, lieu de pèlerinage et nécropole des Ducs de Bourgogne jusqu’à la Révolution française, fut vendu comme Bien National en 1791 et largement démoli… En 1833, le département de la Côte-d’Or y fit construire un hospice où il reste quelques vestiges architecturaux dont le remarquable Puits de Moïse ornant un cloître aujourd’hui disparu. Les tombeaux des ducs de Bourgogne comme les retables sculptés et peints ont été transférés vers 1850 au musée des Beaux-Arts de Dijon. Aujourd’hui, la Chartreuse est un grand centre spécialisé en psychiatrie, addictologie et santé mentale.

Au milieu de ce vaste domaine, le chapiteau en bois au toit rouge du Cirque Lili de Jérôme Thomas, construit en 2001 pour un spectacle du même nom, apporte une touche de fantaisie à ce lieu austère. Il abritera jusqu’en novembre, le projet Cirque à l’Hôpital avec une rencontre entre personnes atteintes de troubles psychiques soignants et  artistes de cirque. Il existe déjà au sein de l’établissement un espace culturel, l’Hostellerie. L’ auberge qui accueillait les pèlerins, est maintenant un lieu d’exposition où l’on peut voir des œuvres d’art singulier ou brut. Actuellement, comme en prologue, les tableaux colorés de Guy Chambret, un ancien patient de la Chartreuse, évoquent l’univers du cirque. Motifs très précis, tons vifs cernés de bleu de Prusse donnent un caractère nostalgique à un univers naïf et poétique.

«On fait de la transmission artistique en créant avec eux », dit Jérôme Thomas, directeur de cet Atelier de Recherche en Manipulation d’Objets, implanté depuis vingt ans à Dijon. Patients, soignants et artistes préparent collectivement un spectacle: «Il y aura ceux qui jouent, ceux qui assistent et ceux qui supervisent.» Chacun choisit une discipline: clown, jonglage, trapèze, assistance technique… Et certains en seront les auteurs, grâce à un atelier d’écriture animé par la metteuse en scène Aline Reviriaud. D’autres seront confrontés au mouvement avec le chorégraphe Frédéric Cellé. Et Jérôme Thomas les initiera au jonglage et à la manipulation d’objets.  Les ateliers ont débuté fin janvier et le spectacle final,  La Piste aux étoiles… filantes aura lieu les 16 et 17 juin sous le chapiteau.

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© Mireille Davidovici

Le Projet Faille

Parallèlement, le Cirque Lili accueille en résidence des jeunes compagnies, notamment le Trio Faille dont nous avons vu la répétition. Les artistes se sont rencontrés au Centre National des Arts du cirque à Châlons-en-Champagne ont monté ce projet. Léa Leprêtre, au trapèze ballant bas et le duo Johannes Holm Veje/MartinRichard au cadre coréen veulent explorer les écarts entre prouesse physique des corps et fragilité des artistes. «L’histoire que nous voulons raconter est celle de trois individus vivant dans un monde qui les dépasse et les oppresse. Ils se battent pour trouver un sens à leur existence: chercher la faille d’un système établi, c’est déconstruire.»

Avec un univers de paillettes aux numéros décalés, sur une musique classique au violoncelle, en alternance avec un mixage de sons électroniques, ce spectacle en forme de cabaret rétro est plein d’humour et d’énergie. A suivre… On pourra le voir le 8 avril au festival SPRING en Normandie  et au festival Prise de CIRQ à Dijon.

Mireille Davidovici

L’Hostellerie de la Chartreuse, 1 boulevard du Chanoine Kir, Dijon (Côte-d’Or). T. : 03 80 42 52 01.

ARMO/compagnie Jérôme Thomas T. : 03 80 30 39 16.

 

Festival Les Singuliers De la sexualité des orchidées de et par Sofia Teillet

Festival Les Singuliers

De la sexualité des orchidées de et par Sofia Teillet,

Le jeu de la conférence commence par une couleur, le rose insolent de cette fleur qui représenta le luxe suprême, avant de devenir le tout venant des grandes surfaces et le cadeau obligatoire. Sur l’écran, la fleur étale une langue lascive, qui n’est autre que sa piste d’atterrissage pour insectes fécondeurs.

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Sofia Teillet va disséquer son sujet, étamine par étamine, paradoxe par paradoxe:  « Le style c’est l’homme? Non, le style, c’est l’organe féminin de cette fleur hermaphrodite et elle fait le maximum pour ne pas s’autoféconder et pour rencontrer « l’autre ». » Imaginons l’embarras d’une plante qui a tout pour elle, sinon la mobilité… Les mots comptent et comment. Sofia Teillet parle sexualité plutôt que fécondation, pour évoquer les ruses et  exploits, autant dire l’érotisme de la fleur pour arriver à son but, la reproduction et la pérennité de l’espèce… Nous apprendrons qu’il ainsi existe 25.000 espèces d’orchidées, toutes championnes de l’adaptation et bien plus anciennes que les dinosaures.

À la manière d’un Frédéric Ferrer avec ses très sérieuses conférences sur le climat, avec un humour aussi irrésistible que lucide. Même si les enjeux ne sont pas les mêmes, Sofia Teillet ne nous laisse pas perdre une miette de ses étonnements et découvertes inlassables, remontant jusqu’au big bang, au peu de poids de l’humanité face à l’univers et  à notre modeste système solaire ou encore à cette poussière qu’est la notre planète. Une conclusion (provisoire) et une conviction: il nous faudra essayer non de la sauver (elle se débrouille très bien sans nous) mais notre pauvre petite espèce. Nous retrouvons donc joies, surprises  mais aussi grand frisson de la découverte avec ce long flirt avec les infinis. Pas déçus et même reconnaissants d’avoir appris tant de choses et avec tant de plaisir…

Donc un théâtre minimal, limité à la forme ordinaire de la conférence avec projections d’images et tableau de papier peut jouer de sa précarité : genre : «Je me suis trompée d’image » ou «Un truc me gêne dans ma chaussure». Pari gagné pour la comédienne et un très bon moment pour le spectateur. Le charme dont le parfum persiste quelque temps et puis s’en va.

Christine Friedel

Présentation pour les professionnels vue le 12 février au Cent Quatre, 5 rue Curial, Paris (XIX ème).

 

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Je passe 4 de Judith Depaule, avec L’Atelier des artistes en exil

Je passe 4 de Judith Depaule, avec L’Atelier des artistes en exil

Un dispositif constitué depuis le premier Je passe avec un public en petits groupes. Une bonne “distanciation“ si les spectacles étaient autorisés à recevoir un public. Un comédien ou une comédienne se présente, avec, sur une tablette, le portrait de celui dont ils portent le récit. Même durée pour chacun et ensuite, elle ou lui  passe à un autre groupe… Avec en cadeau, un chant, une musique, la sonorité d’une langue, d’une voix…

© anne volery

Je passe 2 © Anne Volery

Elément-clé du rituel, le regard les yeux dans les yeux, premier et dernier contact. Aucune distraction, avant qu’il puisse se fixer sur l’image de l’artiste ou revenir à l’acteur. Autrement dit, nous sommes là à un spectacle, non pour fuir la réalité mais pour la regarder en face. Tous ces exilés racontent  la nécessité vitale qui les a poussés à à passer une frontière, pour arriver jusqu’ici, en France. Pas sûr qu’ils l’aient toujours choisie. Certains «dublinés» selon l’accord de Dublin. Un réfugié est renvoyé automatiquement dans le premier pays par lequel il est entré en Europe. Mais enfin, ils sont arrivés ici et c’est le nom: France qui clôt chaque récit.

Judith Depaule, comédienne et metteuse en scène, a fait partie du groupe Sentimental bourreau autour de Mathieu Bauer, le directeur du Nouveau Théâtre de Montreuil. Elle dirige sa compagnie Mabel Octobre mais aussi l’association L’Atelier des artistes en exil. Avec pour objectif de les défendre après qu’ils aient été forcés de quitter leur pays, les mettre en relation et leur permettre de travailler avec d’autres. Avec eux, on se rend compte à quel point l’art est essentiel. Ces exilés qui se sont donnés à eux-mêmes le pouvoir de la liberté, intolérable pour les régimes autoritaires, l’ont payé cher.

Pas les seuls à avoir eu le courage de partir mais ils sont à la fois plus visibles, donc plus menacés et en même temps plus forts de ce qu’ils ont à transmettre. Témoignage d’une jeune artiste: c’est cela et pas autre chose qu’elle doit peindre, son regard est nécessaire pour comprendre ce pays et ce qu’il a fait d’elle. Un État et une société sont-ils si fragiles pour avoir peur de la peinture? L’art a donc une telle force, pour que ce soit essentiel de le faire taire ?

Les Je passe -on en est au n° 4-  se jouent dans les lieux qui ont du sens: Institut du Monde arabe, Musée National de l’histoire de l’immigration, Maison des Métallos, une coopérative culturelle logée en un endroit qui se souvient des luttes syndicales. Une façon de responsabiliser le spectateur. Cela ne fait pas une leçon de Je passe 4.  Nous écoutons avec empathie ces récits et on fait connaissance avec des visages et des histoires… Ils sont beaux, parfois drôles et l’humour peut revenir quand ces exilés ont retrouvé une sécurité, même précaire.

Le dispositif rigoureux du spectacle a un juste caractère répétitif qui renvoie aux obsédantes formalités auxquelles ces artistes ont été  soumis en arrivant ici. Mais cette exigence produit éventuellement un effet paradoxal et le rituel finit par niveler les histoires individuelles en leur ôtant d’un côté ce qu’il donne de l’autre : la vie singulière de chacun, avec ses paroles, son portrait et son “cadeau“.

Christine Friedel

Présentation pour les professionnels vue le 5 février à la Maison des Métallos, coopérative artistique, 94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris (XI ème).
L’Atelier des artistes en exil, lieu de rencontres, soutien, pratiques artistiques et ateliers, 6, rue d’Aboukir, Paris (II ème).

After, conception et chorégraphie de Tatiana Julien

After, conception et chorégraphie de Tatiana Julien

Didier Deschamps va quitter la direction de Chaillot qu’assumera en avril prochain le chorégraphe Rachid Ouramdane. Dans son éditorial de saison, L’Instant d’avant, il  relatait ce qui s’est passé, avant et se passera après cette crise sanitaire (voir Le Théâtre du Blog). La chorégraphe,  avec cette nouvelle création, évoque, elle, ce qui se passerait après la fin de notre monde, à la suite d’un désastre écologique.

A la recherche d’un sens pour figurer une renaissance, elle a laissé huit danseurs livrés à eux-mêmes …pendant deux trop longues heures. Avec une référence évidente aux spectacles hors-normes du metteur en scène Vincent Macaigne: Tatiana Julien travaille ici avec Julien Peissel, le même scénographe. Manquent seulement les mares d’eau et le sang factice à profusion chers à Macaigne. Décor post-apocalyptique : une baraque délabrée et des  choses non essentielles, témoins de notre civilisation passée comme sac de golf, réfrigérateur, trophées sportifs, transats, tondeuse à gazon, écran de télévision… que les interprètes, en criant très fort, jettent pêle-mêle sur le plateau.

© Herveì Goluza

© Herveì Goluza

L’un des danseurs nous prend à témoin: «Je vois que le monde est mort.» Organiser le désordre: la chorégraphe sait faire. Trop systématique, cela pourrait être agaçant mais, dans le contexte actuel de frustration artistique, cet After est bienfaisant. Il y a a une belle énergie chez les danseurs et une riche bande-son, avec extraits de discours politiques sur le climat, bruits de manifestations, paroles de Démons de Minuit du groupe Images… Lointains souvenirs… Avec, ici, une certaine nostalgie et cette chanson, presque insignifiante, prend un autre sens aujourd’hui:  «Rue déserte, dernière cigarette, plus rien ne bouge, juste un bar qui éclaire le trottoir d’un néon rouge, j’ai besoin de trouver quelqu’un, j’veux pas dormir, je cherche un peu de chaleur, à mettre dans mon cœur. »

La chorégraphe nous incite ainsi à un réveil des corps et des esprits, aujourd’hui menacés par un virus. Faut-il prendre le risque de vivre et d’en mourir ? Vaste question qu’aucun grand auteur n’a encore résolue. Une renaissance est encore possible après la crise écologique que nous avons provoquée. A la fin de cette pièce, un texte bouleversant de Pablo Servigne, un ingénieur agronome de Gembloux Agro-Bio Tech (Belgique) qui s’est consacré à la transition écologique. Un texte qu’il avait dit à la manifestation d’Extinction/Rébellion en mars 2019, à Paris.

Jean Couturier

Présentation réservée aux professionnels vue le 12 février, au Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 Place du Trocadéro, Paris (XVI ème). T. : 01 53 65 30 00.
A suivre: prochaines représentations de ce spectacle dans ce même théâtre.

Des petits cadeaux (suite et non fin)

Des petits cadeaux ( suite et non fin)

 

Diffusion de Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman, mise en scène de Julie Deliquet

©x

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Une captation du spectacle créé salle Richelieu à la Comédie-Française il y juste deux ans a été réalisée en mai 2019 par Corentin Leconte. Bergman considérait cette œuvre comme testamentaire. A l’origine, un roman qu’il adapta pour une série télévisée et dont il tira un film qui reçut quatre Oscars en 1984! Julie Deliquet, dans la première partie du spectacle, fait revivre sur le plateau la vie réelle d’une compagnie théâtrale. A la fin d’une représentation, Oscar, le fils d’Helena Ekdhal (Denis Podalydès) annonce qu’il a pris la succession de sa mère à la direction du théâtre. Et il offre au public et à toute son équipe, ses meilleurs vœux de Noël. Il dit aussi qu’il va faire une mise en scène d’Hamlet. Derrière un rideau de tulle, on voit la joie de cette grande famille de comédiens réunis pour fêter Noël. Buffet largement garni, on boit du champagne et on chante. La fête finie, on mettra une « servante » pour éclairer le plateau, quand tout est éteint dans le théâtre. Oskar va commencer les répétitions d’Hamlet et on le voit en fantôme du Roi apparaissant soudain à son fils Hamlet. Il lui dit qu’il a été la victime d’un crime perpétré par Claudius… Mais Oskar va mourir subitement en scène… comme Molière! Fin de la première partie.

Après l’entracte, sa veuve Émilie Ekdhal (Elsa Lepoivre) qui est aussi une actrice s’adresse au public pour lui dire qu’après la mort d’Oscar, elle a abandonné la direction de la troupe et qu’elle va épouser un évêque, Edvard Vergerus (Thierry Hancisse). Elle ira vivre chez lui avec ses enfants: Fanny (Rebecca Marder) et Alexandre (Jean Chevalier) pour essayer de redonner un sens à son existence. Et Julie Deliquet nous conte l’histoire d’une famille mal recomposée, avec catastrophe annoncée et que la troupe des Ekdal- ce sont ici les mêmes acteurs- aurait pu jouer sur son plateau… Dans une haute chambre aux murs carrelés, aussi sinistres que lui et évoquant une ancienne boucherie, cet évêque luthérien, un triste et violent pervers, ne supporte ni Fanny ni le très jeune Alexandre qui lui résiste et qu’il fouettera jusqu’au sang. On n’est pas loin de l’univers de Charles Dickens et d’August Strindberg…

Pour la metteuse en scène, «la matière de Bergman -par sa dimension psychanalytique et surréaliste parfois- autorise à aller jusqu’au bout d’une telle démarche artistique. » Pourquoi pas mais cela donne quoi ? De l’excellent et aussi du pas très bon. D’abord une troupe exceptionnelle: avec en plus de ceux déjà cités: Dominique Blanc, Hervé Pierre, Noan Morgenstern, Gilles David, Anne Kessler que l’on reconnaît à peine en vieille dame, Véronique Vella, Cécile Brune, Laurent Stocker, Julie Sicard, Anne Cervinka, Gaël Kamindi… Brillants et tous impeccables, que ce soit dans les grands ou petits rôles, dans la première ou la seconde partie.  Direction d’acteurs, unité de jeu, scénographie, lumières, tout est dans l’axe et les acteurs du Français se font visiblement plaisir. Un plaisir que le public semblait partager…

Cela dit, comment entrer dans les considérations esthético-philosophiques et un peu prétentieuses de Julie Deliquet. Elle semble une fois de plus découvrir la mise en abyme, le théâtre dans le théâtre, le thème de la fausse vie et de la vraie fiction. Denis Podalydès, spectre d’Hamlet revient dans la seconde partie en fantôme du père, avec allées et venues des comédiens dans la salle,  adresses au public… Bref, il y a ici une sorte d’anthologie de procédés vus un peu partout depuis quelque trente ans. «Et puisqu’ on a dévoilé toutes les ficelles, tous les rouages, tous les artifices du théâtre dans la première partie, je n’ai pas l’impression de passer dans la deuxième, à un mode de représentation «classique» mais plutôt à l’exploration d’un théâtre inédit pour moi.»

Oui, mais voilà, les improvisations ou pour faire actuel, la trop fameuse « écriture de plateau» ne fait pas naître grand chose d’intéressant sur le plan textuel. Si, on est d’abord ébloui par la générosité et la justesse du jeu, la suite de ces soixante-dix minutes nous a paru longuette. Et dans la seconde, le texte d’Ingmar Bergman, même  remanié, a du mal à s’imposer. Heureusement, Thierry Hancisse, tout à fait remarquable, est un inquiétant évêque. Mais le court moment où il fouette jusqu’au sang le pauvre Alexandre, n’est pas très bien mis en scène et il faut se pincer pour y croire. Au théâtre, le réalisme passe souvent mieux par la suggestion.

Et on ne retrouve pas ici les qualités du film. Le très grand réalisateur de cinéma,  n’était sans doute pas un aussi bon auteur de théâtre… Nous ne croyons pas du tout comme Julie Deliquet que «l’hyper-matière du texte né des improvisations, nous sert à aller vers Bergman. » Elle dit avoir voulu voir « comment lui et la troupe de la Comédie-Française se rejoignent. » Quant aux parties improvisées où elle essaie « de dégager certains parallèles, certaines provenances, certaines similitudes dans les doutes et les questionnements que peuvent avoir des acteurs du Français sur leur propre carrière »… Cette thématique nous concerne-t-elle? Pas vraiment…

Mais ce spectacle est bien dirigé avec Véronique Vella, Thierry Hancisse, Anne Kessler, Cécile Brune, Florence Viala, Denis Podalydès, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Hervé Pierre, Gilles David, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Rebecca Marder, Dominique Blanc, Gaël Kamilindi, Jean Chevalier et Noémie Pasteger, Léa Schweitzer de l’académie de la Comédie-Française: tous exceptionnels et au jeu sobre et rigoureux. La captation de cette pièce peut-elle tenir la route? Pour le savoir, rendez-vous ce soir… « Amis du noir, bonsoir », comme disait Eric Emptaz, l’actuel rédacteur en chef du Canard Enchaîné, pour annoncer autrefois sa chronique à France Culture.

Philippe du Vignal

Ce soir, lundi 15 février à 21 h 05, sur Culturebox (canal 19).

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L’autrice, compositrice et interprète suédoise Fredrika Stahl ( trente-six ans) a déjà publié six albums  dont le premier paru en 2006 en France mais aussi en Suède, Finlande, Allemagne, Turquie, Belgique, Suisse, Japon… Elle a gardé de son pays natal « une  habitude d’introspection quand le soleil disparaît et « a reconstruit ce mouvement, chaque jour qui passe. » Dans Natten (la nuit), son dernier album, elle nous entraîne dans « des univers à la fois mystérieux et romantiques, traversés de lumière et de douceur… »

Ph. du V.

 Espace Cardin/Les Trois Baudets. Le 16 février à 21 h: en direct sur Youtube.

L’Oiseau-Lignes de Chloé Moglia, création sonore de Marielle Châtain

 

Festival Les Singuliers

Oiseau Lignes 5 (c) Vinvella Lecocq

© Vinvella Lecocq

 L’Oiseau-Lignes de Chloé Moglia, création sonore de Marielle Châtain

Poème dramatique et sonore, cette performance lie intimement musique, graphisme et acrobatie. «Marielle pratique le son, dit Chloé Moglia, et moi, la suspension. Nous avons en commun d’être également présentes. » Elle  travaille depuis longtemps sur l’imaginaire véhiculé par les disciplines aériennes et élargit le champ de sa pratique par une réflexion sur la tension entre légèreté et pesanteur, envol et chute. Et ici, entre horizontalité des lignes et verticalité des oiseaux, évoquées par des dessins enfantins.

Sur un grand tableau, Chloé Moglia  trace avec lenteur une ligne brisée blanche, symétrique à une longue barre métallique suspendue aux cintres, horizontale mais coudée par endroits. Ces lignes de fuite créent un parcours dans le sens de l’écriture. Suivant le tracé blanc sur la paroi noire, elle dessine à la craie des bonshommes schématiques que d’énormes oiseaux noirs, esquissés à l’éponge, viennent avaler. Naissance et effacement des signes soutenus par une voix enfantine et  les notes lancinantes de Marielle Châtain au synthétiseur.

Comme ses oiseaux, Chloé Moglia prendra son envol, escaladant le mur et se lovant doucement tout au long de l’agrès suspendu entre ciel et terre… Jouant de la pesanteur qui la relie au sol et des forces corporelles qui l’élèvent.  Dans sa réflexion sur son art, elle cite volontiers Vladimir Jankélévitch qui parle de: «celui qui fait l’ange, qui n’est qu’un charlatan, et qui retombe pesamment au sol».

Nous suivons cette lente progression où se combinent avec douceur l’imaginaire d’un art naïf et une extrême maîtrise de la gestuelle acrobatique. « Dessiner, écrivait Paul Klee, serait suivre une ligne partie en promenade.» Et c’est bien à une promenade poétique entre horizontal et vertical, entre légèreté et pesanteur, que nous convient ces artistes comme dans ces rêves où l’on quitte le sol pour voler…

 Mireille Davidovici

Représentation pour les professionnels vue le 6 février au Cent-Quatre, 5 rue Curial Paris  (XIX ème).

Le 13 avril, Le Manège, Maubeuge (Nord).

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