Circus Next (suite)

 

Circus Next (suite) : Surface par Familar Faces et  Materia par Andrea Salustri

 Les six spectacles présentés ici sont les lauréats d’un processus de sélection mené par Circus Next.  Sous la direction à Paris de Cécile Provôt, ce dispositif, (anciennement Jeunes Talents Cirque) labélisé par  la Commission européenne, soutient le cirque contemporain depuis 2001. Un jury  de professionnels et d’artistes des nations partenaires a, dès février 2018, sélectionné sur dossier douze auteurs émergents parmi cent seize candidats. En mai dernier, on a pu voir  uen dizaine de maquettes de ces futures pièces au Centre culturel Dommelhof, à Neerpelt près d’Anvers (voir Le Théâtre du Blog). 

Le jury a ensuite retenu, pour «l’originalité et la créativité des travaux en cours» : Andrea Salustri (Allemagne), le collectif Rafale (Belgique), Familiar Faces (Pays-Bas), Laura Murphy (Royaume-Uni), Mismo Nismo (Slovénie) et Monki Business (Pays-Bas). Depuis, chaque compagnie a fait évoluer son travail grâce à une aide de 6.000 €  et un temps de résidence dans des lieux partenaires. Les résultats sont là, encourageants pour les deux propositions que nous avons pu voir. (Sanctuaire sauvage du Collectif Rafale a été annulé pour cause d’accident : le cirque n’est jamais sans risque! )

 Surface (titre provisoire) par Familar Faces (Pays-Bas)

 

Milan Szypura

Milan Szypura

Ça glisse, sur le plateau recouvert d’eau ! Sur cette patinoire liquide, Josse de Broek, Hendrik Van Maele, Petra Steindl et Felix Zech expérimentent des portés acrobatiques : prises et équilibres changent dans ce nouvel élément et les corps mouillés se comportent autrement. Familiarisés avec un sol qui se dérobe, les artistes se lancent bientôt dans un ballet ludique. Puis, sous l’effet des lumières, la scène devient le miroir de leurs jeux corporels : d’étranges figures naissent de leurs reflets. Deux garçons luttent ainsi front contre front  et projettent une arche sur l’eau. Petra Steindel, dans la posture du pont, avance tête en bas et, s’immobilisant, avec de lents mouvements de bras, semble nager sur un lac argenté… Ces effets spéciaux réalisés avec une grande simplicité, confèrent une poésie fluide à ce spectacle bien construit et rythmé.

 Materia par Andrea Salustri (Allemagne)

Milan Szypura

Milan Szypura

 Le jeune Italien, bricoleur né, joue avec le vent et les matières sur le grand plateau où dominent le noir et le blanc. Danseur et philosophe de formation, il a progressivement découvert les arts de la rue et a conçu son spectacle lors de résidences à la Maison des Jonglages à la Courneuve (Seine-Saint-Denis), puis au Chameleon Theatre de Berlin où il compte le créer en 2020.

En attendant, équipé de ventilateurs, il fait vibrer de petites balles, danser des panneaux de polystyrène, voler des grains de riz.  Il s’active tranquillement d’une soufflerie à l’autre, anime des surfaces blanches qui oscillent et se déplacent, comme par magie dans les courants d’air ; il émiette ce matériau en copeaux légers sur les ailes du vent et s’amuse à faire bruire et vibrer cette matière en mouvement à l’aide de micros placés devant les machineries qu’il invente. A la fin, se réalise une vaste installation visuelle et sonore d’une grande originalité et qui a été longuement applaudie.

Il appartient maintenant aux programmateurs, venus d’un peu partout, et nombreux parmi le public, de faire leur choix et d’accueillir ces jeunes artistes en résidence, afin qu’ils finalisent leurs créations. Il nous faudra patienter jusqu’en janvier 2021 pour découvrir les prochains lauréats de Circus Next dans ce même théâtre. En attendant la cuvée 2019 semble excellente et mérite d’être suivie.

 Mireille Davidovici

 Spectacles vus le 16 mars, Théâtre de la Cité internationale, 21 A boulevard Jourdan, Paris XIVème.

Surface sera créé en octobre 2020 au festival Circolo à Tilburg (Pays-Bas).

 


Archive de l'auteur

Anaïs Nin/Une de ses vies, texte et mise en scène de Wendy Beckett

Anaïs Nin/Une de ses vies, texte et mise en scène de Wendy Beckett 

Belle et libre, écrivaine de talent, elle deviendra l’égérie du mouvement féministe des années soixante-dix… Mais Anaïs Nin (1903-1979) est aussi une grande séductrice dont l’Histoire a surtout retenu sa passion pour l’écrivain américain Henry Miller. Elle mène une vie tumultueuse, du moins pendant la période sur laquelle a écrit Wendy Beckett. La metteuse en scène australienne situe sa pièce dans le Paris des années folles, cet entre-deux guerres propice aux expérimentations littéraires et sexuelles. La jeune femme fréquente (souvent de près) des écrivains comme Antonin Artaud, Lawrence Durrell, Vladimir Nabokov, ou le photographe Brassai… et Henry Miller: «Je suis tombée amoureuse, parce qu’un homme en retournant ma main, a découvert de l’encre.» Le coup de foudre devient un imbroglio entre littérature et passion : June, la femme de l’écrivain, fascine Anaïs et elle deviendra aussi son amante…

 Si la vie amoureuse et l’écriture restent le socle de l’intrigue, le fantôme du père hante la scène, figure de l’absence et de l’abandon, mais aussi de l’amour absolu; l’héroïne parvient à s’en défaire grâce à son psychanalyste Otto Rank. Wendy Beckett ne fait que suggérer l’inceste, pourtant largement évoqué dans les écrits intimes d’Anaïs Nin. Dès onze ans, elle tint son Journal -d’abord adressé à son père parti trop loin, trop tôt-  et continua à l’écrire de manière compulsive jusqu’à sa mort: «Ce Journal est mon kif, mon haschisch, ma pipe d’opium. Ma drogue et mon vice.» Soit 35.000 pages manuscrites qu’elle publia au fil du temps dans une version expurgée, réservant le détail de ses débauches à des “Carnets rouges“, eux, tenus secrets. L’intégralité de ces textes ne parut qu’après sa mort.

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La metteuse en scène ne manquait donc pas de matériau pour réaliser au théâtre cette biographie. Malgré la petitesse du plateau, la scénographie élégante et astucieuse d’Halcyon Pratt ménage des espaces privés pour chaque personnage : table d’écriture d’Henry Miller, atelier d’Anaïs Nin où elle imprime artisanalement ses textes. Le canapé de l’auteure, réceptacle de ses ébats amoureux, devient aussi le divan du psychanalyste… Une vidéo discrète apparaît dans un médaillon en fond de scène : photos d’Anaïs enfant, et de Paris situant ses pérégrinations avec Henry Miller. Les costumes, signés Sylvie Skinazi, relèvent de la haute couture.

Dans ce spectacle de facture assez conventionnelle, on retrouve avec plaisir Célia Catalifa que nous avions remarquée dans Camille Claudel, la première mise en scène de Wendy Beckett à Paris et déjà à l’Athénée (voir Le Théâtre du Blog). Elle incarne avec charme et légèreté, sans jamais forcer, une femme de lettres exaltée et en quête d’absolu. Elle excelle dans la scène érotique avec Mathilde Libbrecht, qui joue une June Miller blonde et fougueuse. Les rôles masculins sont moins bien écrits : le père paraît emprunté dans la séquence peu convaincante des retrouvailles avec sa fille. Henry Miller (Laurent Maurel) est un rien caricatural. Mais les séances de psychanalyse avec Otto Rank ne manquent pas d’humour et apportent un point de vue intéressant sur le personnage principal.

 Nous entrons volontiers dans ces « années folles », bien rendues par la musique, le décor et les costumes, et suivons avec intérêt une des vies d’Anaïs Nin. Cette personnalité  hors du commun, en quête de sa propre vérité dans le réel comme dans la littérature, ouvre la voie à la modernité de l’autofiction. Elle impose aussi un point de vue féministe, osé en son temps ! «A l’époque où nous écrivions tous des histoires érotiques pour un dollar la page, je m’aperçus que, pendant des siècles, nous n’avions eu qu’un seul modèle pour ce genre littéraire, celui des hommes. J’étais déjà consciente que les conceptions masculines et féminines de l’expérience sexuelle étaient différentes. Je savais qu’un large fossé séparait la crudité des propos d’Henry Miller, de mes ambiguïtés -sa vision rabelaisienne et humoristique du sexe et mes descriptions poétiques des rapports sexuels dont je parlais dans les fragments non publiés de mon Journal

Entre ses amours multiples et volcaniques, elle finit par choisir l’écriture : «Je t’ai aimé, Henry et je m’en vais Henry. » (…)  «Je n’appartiens qu’à moi-même.» (…) «Je suis plus forte toute seule et je veux écrire.» Comme dans l’image finale où la comédienne danse, seule, avec sa machine à écrire… On pourra prolonger ce spectacle en se plongeant dans les Journaux d’Anaïs Nin: soixante-trois ans d’écriture.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 30 mars, Athénée Théâtre Louis-Jouvet, 24 rue Caumartin Paris lX ème. T. 01 53 05 19 00.

 

 

Que viennent les barbares, texte de Sébastien Lepotvin et Myriam Marzouki, mise en scène de Myriam Marzouki

Que viennent les barbares, texte et dramaturgie de Sébastien Lepotvin et Myriam Marzouki, mise en scène de Myriam Marzouki

 

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Ce qui nous regarde, une analyse des regards des uns et des autres en France, sur le voile et les femmes qui le portent, avait été créé en 2016 par Myriam Marzouki. Ce spectacle annonçait Que viennent les barbares , une création qui a pour thème les Français de la diversité. Il y a, en chacun de nous, un jugement spontané et incoercible, issu d’une mémoire individuelle et collective, mêlée de récits et de pratiques invisibles du quotidien. Suprématie de mythes collectifs puissants quant à l’appréciation largement acquise au cours des siècles, sur les originaires d’Asie et sur les gens dits « de couleur ». Les Blancs eux, pensant ne pas avoir de couleur !

Myriam Marzouki se penche sur l’évidence -de moins en moins manifeste, aujourd’hui- d’un imaginaire qui ne ferait pas entrer les Français « de la diversité », dans la traditionnelle «carte postale française». « Que viennent les barbares part d’un constat, dit Sébastien Lepotvin: des millions de citoyens, bien que nés en France, ne se sentent pas vraiment Français parce qu’ils ne sont pas perçus comme tels. Et, par ailleurs, des millions d’autres Français doivent, eux, faire le deuil d’une réalité qu’elle ait existé ou non, mais à jamais révolue. Elle est devenue moteur à fantasmes et rêveries nostalgiques: vivre auprès de ceux qui nous ressemblent en tous points. La colère et la peur se font donc face : ceux qui ont peur, ont peur de ceux qui sont en colère… et ceux qui sont en colère, le sont, contre ceux qui ont peur. »

Mais n’existe pas et n’a jamais existé une communauté de Français « de souche »: notre pays a toujours été celui de citoyens d’origine différente et, à la suite de la colonisation, se sont multipliées les appartenances et apparences de millions de Français… Un fait réel mais contesté par certains. Qui est l’Autre, «irréductiblement décalé d’un Nous, qui serait national». Ces hommes et femmes, comme ceux qui se disent blancs, participent tous du roman national et ont tressé ce rêve républicain qu’on se construit, à la manière de Rimbaud. Un rêve empreint de laïcité, puisqu’il fallait historiquement se libérer de l’emprise de l’Eglise catholique.

La République Française idéale accepterait les histoires multiples plutôt que ce roman national assez équivoque. Mais c’est encore un mythe! Le vivre-ensemble, où tous seraient frères, reste une utopie… Nous sommes tous des Nous qui sommes Autres et foncièrement Mêmes. Pour le plaisir du public, surgit sur scène James Baldwin (1924-1987). Dans Chronique d’un pays natal, Personne ne sait mon nom, La Prochaine fois, le feu, le grand écrivain américain interroge les relations entre Noirs et Blancs dans son pays et le pourquoi de l’oppression raciale. Maxime Tshibangu avec une belle élégance, joue James Baldwin et aussi Jean-Baptiste Belley, premier député français noir de la colonie française de Saint-Domingue, qui a siégé d’abord à la Convention puis au Conseil des Cinq-Cents. L’arrivée de ce premier député noir, accompagné de deux autres, Mills, un mulâtre et Dufaÿ, un blanc, incite l’Assemblée à décréter la première abolition de l’esclavage  en 1794.

Samira  Sedira est avec sincérité Toni Morisson l’écrivaine qui a revivifié la littérature afro-américaine, notamment avec son roman Belove. Elle reçut le prix Nobel de littérature en 1993; ici,  elle rend visite à un ami, qui sert d’intermédiaire d’une jeune journaliste française qui veut interviewer James Baldwin. Mohamed Ali, sautillant, contient ses harangues revendicatives sur un ring. Musiques, lumières et show à l’américaine avec les lumières de Christian Dubet. Yassine Harrada  interprète ce grand boxeur mais aussi un appariteur de bureau et un serveur de bar.

Jean Sénac (1926-1973) né en Oranie de famille ouvrière espagnole, dit quels sont ses engagements. Adhérant au F.L.N. en France, il avait choisi la nationalité algérienne et devint en 1962 le  conseiller du ministre de l’Éducation nationale. Puis, ne pouvant plus payer les arriérés de loyer de son logement à Alger, il s’installa dans une  cave formée de deux minuscules pièces. Il fit de nombreuses conférences sur la nouvelle poésie algérienne de langue française.  Les émissions poétiques de Sénac sont interdites en janvier 1972. Le jugeant menacé,  ses amis le pressent de quitter Alger, d’autant plus qu’il est homosexuel.  Mais il sera assassiné à l’arme blanche en 1973.

Louise Belmas, figure dansante, chapeau sur la tête, incarne le poète libre, discourant, criant sa passion pour l’Algérie, et attendant un Albert Camus qui ne dit mot. Du côté des Français, la secrétaire du bureau de l’Intégration, décide de qui pourra être reconnu ou non. Claire Lapeyre-Mazérat joue malicieusement les personnes figées sur une idée, mais dit aussi ses certitudes et ses doutes. L’actrice a eu l’honneur de recevoir l’anthropologue et ethnologue français Claude Lévi-Strauss (1908-2009) qui a voulu rendre mémoire à tous ses ancêtres. Joué ici avec une présence moqueuse par Marc Berman, coiffé de plumes d’oiseaux d’Amazonie, qui argumente, Tous ces personnages, si divers soient-ils, vivants ou non, se réunissent pour boire un verre au bar et goûter à la qualité de l’instant.

 A la fin -scénographie de Marie Szersnovicz- un diorama inspiré des anciens musées d’histoire naturelle nous offre un épilogue radieux. Un mode d’exposition théâtralisé avec des animaux empaillés, et, en période coloniale, des  personnages de «barbares» et de «primitifs». Les héros sont ici métaphoriquement mis en boîte et ce cabinet de curiosités laisse songeur. Que viennent les barbares est un joli moment de théâtre, inventif et allègre malgré la gravité du thème politique.

 Véronique Hotte

 Jusqu’au 23 mars, MC93, 9 boulevard Lénine, Bobigny (Seine-Saint-Denis). T. : 01 41 60 72 72.

Comédie de Reims-Centre dramatique national, du 26 au 29 mars.

La Passerelle-Scène nationale de Saint-Brieuc, le 4 avril. MC2 de Grenoble, du 9 au 11 avril. Comédie de Béthune-Centre Dramatique National des Hauts-de-France, du 23 au 26 avril.

Théâtre Dijon-Bourgogne-Centre Dramatique National, Festival Théâtre en mai, du 27 au 29 mai.

Concert par le Gamelan Pus Parwana et le Surnatural Orchestra

Concert par le Gamelan Puspa Warna et le Surnatural Orchestra

8D13B01E-2795-4024-9249-FD41C0287272Dans le cadre d’une grande journée indonésienne, cet évènement regroupe l’ensemble Puspa Warna, un groupe de vingt musiciens, basé à Paris, et spécialisé dans la musique du gamelan balinais, surtout composé essentiellement de percussions, gongs, cymbales, métallophones et xylophones, tambours  en peau de buffle, flûtes, etc. mais aussi chants féminins et masculins. Le gamelan accompagne aussi le fameux Wayang kulit (théâtre d’ombres). Le Puspa Warna a été créé en 2011, suite à la venue en France du musicien balinais I Nyoman Kariasa, et a développé son répertoire auprès de musiciens comme I Made Wardana et Michael Tenzer. Puspa Warna collabore étroitement avec la danseuse Kadek Puspasari et les comédiens Tapa Sudana et Mas Soegeng, et a créé de nombreux spectacles mêlant danse, musique et théâtre. Et il dirige aussi des ateliers.

Ici, le Surnatural Orchestra avec quatorze musiciens (saxophone, batterie, flûtes, trombones,  corne…) et le Puspa Warna vont s’affronter joyeusement au cours d’une unique séance; la salle est bourrée d’adultes et de jeunes enfants ravis qui ont suivi pour la plupart l’ensemble de  l’opération. Le Surnaturel Orchestra s’est installé au début du mois à l’Echangeur, avec ces ateliers de formation et fait cohabiter musiques savantes, dansantes mais aussi populaires et déviantes. En cette fin de journée, les gradins ont été repliés pour gagner de la place et le public, assis par terre, est chauffé à blanc pour accueillir cet étrange concert: du jamais vu ! 

Une forme gonflable inquiétante, énorme avec un museau pointu, envahit l’espace. Puis la bête s’aplatit et laisse place à l’orchestre balinais. Quatre danseuses avec leurs éventails virevoltent. Le Surnaturel Orchestra intervient : «Ils sont des millions, quelle plus belle saison que le printemps  avec des masques !» On entend des sifflements bizarres. Les Balinais dont plusieurs sont masqués valsent devant l’orchestre, quatre femmes agitent des voiles blancs, un énorme Dragon aux dents crochues, aux longs doigts  et à la longue chevelure entre en scène. Les femmes chantent, elles font rire. Cette alternance des deux groupes qui s’affrontent et se mélangent, des plus insolites, ravit le public qui les a salué longuement. Le Théâtre de l’Echangeur de Bagnolet organise des soirées singulières à ne pas manquer comme Sonic Protest quinzième édition, les 29 et 30 mars et Oumou Sangaré dans le cadre de Banlieues Bleues, trente-sixième édition, le 11 avril.

Edith Rappoport

Spectacle vu le 16 mars au Théâtre de l’Echangeur,  59 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet (Seine-Saint-Denis). T. : 01 43 62 71 20.

T. : 01 43 62 71 20

Qui a tué mon père d’Edouard Louis, mise en scène de Stanislas Nordey

Qui a tué mon père d’Edouard Louis, mise en scène de Stanislas Nordey

 

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

Après Retour à Reims de Didier Eribon, mis en scène par Laurent Hatat en 2014, puis cette année par Thomas Ostermeier, les deux metteurs en scène adaptent au théâtre Histoire de la violence d’Edouard Louis. Didier Eribon se livre à une introspection sociologique dans Retour à Reims et Edouard Louis, avec Histoire de la violence, en veut à son père ouvrier de lui avoir fait subir dès l’enfance, sa différence de «queer».

Avec Qui a tué mon père, la haine du fils ne se dirige plus contre le père mais contre l’iniquité sociale des conditions de vie qui empêche les plus fragiles et les moins bien lotis, de vivre librement leur jeunesse et leur maturité.  Ces intellectuels ont vite quitté le foyer familial pour aller vivre libre à Paris. Ces œuvres  participent aussi de La Misère du monde (1993) de Pierre Bourdieu et leurs auteurs, à une génération près, sont nés à Reims pour Didier Eribon et dans le Nord pour Edouard Louis, au temps où déclinaient déjà les industries pourvoyeuses d’emploi pour des travailleurs qualifiés, ou pas.

 Dans Qui a tué mon père, l’auteur stigmatise Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, Xavier Bertrand, François Hollande, Manuel Valls, Emmanuel Macron qui ont pris des décisions  politiques, en ignorant la réalité sociale quotidienne  des ces régions… Revenir toujours à l’enfance, et tenter de comprendre enfin son histoire socio-familiale. Barrière symbolique insurmontable, veto moral d’autocensure, et indignité ressentie : ces jeunes gens ne s’autorisent pas à faire siennes les études, la Culture et la reconnaissance des autres. Edouard Louis analyse avec des mots précis le chemin qu’il a parcouru, en observateur sensible et témoin attentif de ce que ses  père et mère ont fait de leur vie. Ou plutôt du trop peu que l’existence leur concéda,  accablé qu’ils sont dans une gêne économique.  Un point de vue qui rappelle l’autobiographie lumineuse d’Annie Ernaux, qui s’est comme femme, ré-emparé de son existence dans Les Années, L’Evénement, La Honte

Edouard Louis revoit son père  diminué à cinquante ans par un accident du travail dans son usine: «Si l’on considère la politique comme le gouvernement de vivants, par d’autres vivants, et l’existence des individus à l’intérieur d’une communauté qu’ils n’ont pas choisie, alors, la politique, c’est la distinction entre des populations à la vie soutenue, encouragée, protégée, et des populations exposées à la mort, à la persécution, au meurtre.» Stanislas Nordey joue l’auteur et le personnage de Qui a tué mon père. D’abord en manteau sombre, puis en blouson sport orangé et enfin en T-shirt. Et il  raconte cette histoire en scandant avec force le texte, debout le plus souvent, à la fois patient et inquiet, en arpentant le plateau. Il donne aux mots leur pleine teneur poétique, avançant toujours plus loin dans l’élucidation du sens. Bribes de souvenirs et images récurrentes d’enfance à la façon du Je me souviens de Georges Perec: l’adulte conserve en lui la trace indélébile de ce qu’il a été.

Sur les trois murs de scène, des photos de quartiers péri-urbains et quand la neige tombe longuement, on est proche des personnages très seuls de Par les villages de Peter Handke, cité dans le texte. Autour du protagoniste, des mannequins représentent le père assis à une petite table avec ce fils qui n’en finit pas de s’adresser à lui, comme à un maître qui se tait. Mais ce père se cache le visage dans sa main, et peu à peu, surgissent d’autres figures paternelles, l’une assise par terre, l’autre recroquevillée, une autre allongée ou bien levée et comme marchant dans une autre direction : tous tournent le dos au fils. Ils ne se rencontrent guère, même s’il porte son père affaibli dans ses bras… Un rappel lointain d’ Enée fuyant Troie avec, sur le dos, son vieux père Anchise. Mais ici c’est plutôt un homme portant un gisant, dans un geste d’humanité. Tous les pères sont alors déposés hors du plateau, sur les côtés. Reste le fils qui construit son être au monde, en se tissant des raisons de vivre.

 Véronique Hotte

Jusqu’au 3 avril, La Colline-Théâtre National, 15 rue Malte-Brun Paris, XX ème. T. : 01 44 62 52 52.

Nannetti/Le Colonel astral, à partir des écritures murales d’Oreste Fernando Nannetti, conception et mise en scène de Gustavo Giocosa

Nannetti/Le Colonel astral, à partir des écritures murales d’Oreste Fernando Nannetti, conception et mise en scène de Gustavo Giocosa

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photo de Fausto Ferraiuolo

 

Gustavo Giacosa appartient tant au monde des plasticiens où il réalise des expositions d’art brut, qu’au théâtre : il a collaboré pendant vingt ans avec Pippo Delbono. Installé désormais à Aix-en-Provence, avec sa compagnie SIC 12, il poursuit cette double carrière qui trouve son point d’orgue dans son dernier spectacle, commandité par la Collection de l’Art Brut de Lausanne, à l’occasion des quarante ans du musée, en 2016. L’artiste italo-argentin a rencontré l’œuvre d’Oreste Fernando Nannetti sous forme de photos, en préparant à la Halle Saint-Pierre, à Paris, l’exposition d’art brut italien, Banditi dell’Arte, dont il était commissaire.

La pièce donne voix à celui qui se surnommait le « colonel astral » ou encore « N0F 4″. Interné à l’hôpital psychiatrique de Volterra (Italie), il grava pendant neuf ans sur un mur, avec la boucle métallique de son gilet, un texte de soixante-dix mètres de long, d’une poésie saisissante. Suite à la loi Basaglia réformant le système psychiatrique, cet hôpital a été fermé en 1979. Un ancien infirmier, Aldo Trafeli, reconnut l’importance du travail de Fernando Nannetti et demanda à Pier Nelo Manoni de photographier ce livre rupestre et il le décrypta. Depuis, les photos ont été exposées, et publiées avec le texte en plusieurs langues.

 Gustavo Giacosa et le musicien de jazz Fausto Ferraiulo font revivre, une heure durant, ce personnage excentrique et bouleversant. L’artiste construit sa performance à partir du «livre de pierre» de Fernando Nannetti. Une véritable épopée de science-fiction, un monde stupéfiant, entre rêve et réalité : «Je suis un ingénieur minier astronautique dans le système mental. » (…)  «Ceci est ma clé d’exploitation. Je suis également colonel d’astronautique minière astrale et terrestre. » L’homme se dit branché sur des ondes électriques et magnétiques et apporte, au fil des jours, les nouvelles qu’il reçoit du ciel, de la lune et des étoiles.

 photo de Vince Berenger

photo de Vince Berenger

  »Grand, brun, maigre, bouche serrée, nez Y » : ainsi se définit le « colonel astral ». Le comédien s’est composé le physique de l’emploi.  Tantôt en état de catatonie,  tantôt agité par des turbulences visionnaires,  il arbore un nez rouge, et s’exhibe presque nu, ou danse et chante dans une robe rouge informe  : «La femme transformée de masculin en féminin. Nanetti Fernanda !» On le suit dans ce monde fantastique empreint de légèreté : «Aile gauche, aile droite, je vole. Comme  un  Papillon Libre je suis  Tout  le  Monde  est à moi et  tous,  je fais  Rêver.»  Il se projette dans le cosmos : « Les soleils,  les Lunes, les Etoiles se lèvent et descendent  et peuvent prendre  n’importe quelle forme et  n’importe quelle Couleur.»

Mais d’autres séquences revêtent une tonalité tragique, quand il dénonce, non sans lucidité, l’enfermement psychiatrique qu’il subit depuis qu’il a dix ans : « Graphique métrique mobile de la mortalité hospitalière 10% pour 40% des rayonnements magnétiques télévisés pour diverses maladies transmises ou provoquées à 50% pour la haine personnelle et le ressentiment causé ou transmis. » «On cherche à me narcotiser», écrit-il dans l’une de ses nombreuses lettres (environ 1.700 pages), adressées à des correspondants réels ou imaginaires, mais jamais envoyées.

 Gustavo Giacosa a su traduire en termes théâtraux cette œuvre effarante et partager avec le public les délires étranges du poète et ses inquiétudes raisonnables: «Pour qui sonne la cloche ? Un jour, elle sonnera pour moi, un autre jour, elle sonnera pour toi.» Afin de faire entendre la rythmique de cette langue, il joue en italien et le texte s’imprime en français sur un écran en fond de scène. Des lettres du patient sont aussi lues par une voix off.

Le corps anguleux de l’acteur-danseur, la fluidité de ses déplacements, en parfaite harmonie avec les compositions tristes ou enjouées du pianiste,  témoignent à la fois du dénuement de l’aliéné et de sa richesse poétique. La vidéo finale  montre les ruines de l’hôpital de Volterra  où le comédien déambule, tel un fantôme, parmi les herbes folles dans sa pauvre robe de dément, sur l’air de Va pensiero du Nabucco de Guiseppe Verdi. Puis, il va caresser une mur lépreux, couvert d’une écriture bâton, altérée par les intempéries…

 Ici, l’art brut et le théâtre se rencontrent pour faire renaître un grand auteur. Comme nombre d’artistes anonymes enfermés dans des hôpitaux ou prisons, autodidactes de génie, le «colonel astral » témoigne des affres de la folie. Dans leur Lettre aux Médecins-chefs des asiles de fous du 15 avril 1925, les surréalistes écrivaient : «Les fous sont les victimes par excellence de la dictature sociale» et concluaient : «Nous réclamons qu’on libère ces forçats de la sensibilité ». Ce spectacle répond à l’appel. A l’instar de Jean Dubuffet qui mit l’art brut à l’honneur, un art hors normes « insaisissable, farouche et furtif comme une biche ».

Associé un temps à André Breton et Jean Paulhan, puis à Raymond Queneau, ce peintre et sculpteur fonda la Compagnie de l’art brut et rassembla, depuis 1945 jusqu’à sa mort, une impressionnante collection issue de l’art asilaire. Des psychiatres lui ont confié des œuvres aujourd’hui reconnues, paradoxalement, au même titre que d’autres formes contemporaines. Donnée à la Ville de Lausanne en 1971, cette Collection est, depuis 1976, mise en valeur dans un petit château. Elle ne cesse de s’agrandir et compte à ce jour sept cents œuvres de soixante créateurs. Le «colonel astral» figure en bonne place dans ce beau musée suisse.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 13 mars dans le cadre d’une carte blanche donnée à la Collection de l’Art Brut de Lausanne. Centre culturel suisse, 32-38 rue des Francs-Bourgeois, Paris  III ème. T. 01 42 71 44 50

Nannetti, transcription d’Aldo Trafeli en italien, traduite en français, et anglais ; photos et DVD Grafitti della mente, de Pier Nelo Manoni. Catalogue de la Collection de l’Art Brut, édité par Gollion/Lausanne.

 Collection de l’Art Brut, 11 avenue Bergières, 1004 Lausanne (Suisse). T.  41 21 315 25 70.

 

Manque à l’appel, un peu plus qu’un concert mise en scène de Marie Levasseur

 Manque à l’appel (un peu plus qu’un concert) de Tony Melvil et Usmar, mise en scène de Françoise Vasseur

183727-img_6545-web2jpgLa compagnie Illimitée, basée à Lille, avait remporté le prix Talent Adami Jeune Public en 2015 pour Quand je serai petit, un spectacle musical qui avait été joué cent-soixante fois… Ici, on assiste à de nouveau à un « concert augmenté» avec, pour thème universel:  l’autre quand il est absent, des histoires qu’on lui imagine, les vies qu’on s’invente pour combler le manque. Comment être présent à soi-même et au monde, comment comprendre pourquoi l’absence renvoie à la mort? Le vide étant insupportable, il appelle une présence, un espace à remplir…

Tony Melvil a appris le violon au Conservatoire, et Usmar est passé maître dans l’utilisation des boîtes à rythme, tablettes tactiles et autres outils  électroniques. Ils sont installés sur un praticable à trois étages avec des objets d’abord recouverts d’un voile,  puis la structure se déploie comme un voilier. Par peur du vide, nous restons accroché à nos écrans mais comment nous en libérer ?

Cette boîte à jouer nous emmène dans des rêves sur l’absence, sur un drôle de bateau musical. Ironique et ludique, le spectacle ravit même les très jeunes enfants.

Edith Rappoport

Jusqu’au 24 mars,Théâtre Dunois, 7 rue Louise Weiss, Paris XIII ème. T. : 01 45 84 72 00.

Festival Petits et Grands, La Bouche d’Air, Nantes (Loire-Atlantique) les 28 et 29 mars.   Palais du Littoral, Grande-Synthe (Nord), les 2 et 3 avril. Festival Chorus, Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) le 6 avril.
La Rose des Vents, Villeneuve-d’Ascq (Nord), les 27, 28 et 29 mai.

L’Ecole des Maris de Molière, mise en scène de Luc Cerutti

 

L’Ecole des Maris de Molière, mise en scène de Luc Cerutti

 

© Photo extraite de la série Le Baiser de Thibault Stipal

© Photo extraite de la série Le Baiser de Thibault Stipal

Sans doute peu jouée, la pièce dispose pourtant d’un ressort comique solide et d’une dramaturgie efficace. Représentée pour la première fois en 1661,  première véritable comédie de Molière, elle s’inspire des Adelphes de l’auteur latin Térence. Sganarelle et Ariste, deux frères, sont les tuteurs des jeunes Léonore et Isabelle qu’ils envisagent d’épouser. Sganarelle tient Isabelle enfermée dans sa maison et lui refuse les plaisirs les plus innocents. Mais Ariste, lui, laisse Léonore jouir d’une pleine liberté: elle va au bal, au théâtre, s’habille à la dernière mode, reçoit qui bon lui semble Et  Isabelle, s’ennuie et n’a d’autre compagnie que son vieux tuteur…

Bien entendu, la vie en ira autrement. Léonore, sera heureuse d’épouser son tuteur qui lui a fait confiance. Mais Isabelle ne supporte plus Sganarelle et invente des ruses pour communiquer avec son amoureux le jeune et beau Valère malgré l’interdiction formelle de le voir. Elle s’enfuira chez lui et l’épousera. Avec beaucoup de connaissance de la psychologie masculine, elle lui a écrit un billet doux, en faisant croire à Sganarelle que Valère est l’auteur de cet affront. Et elle lui demande d’aller le remettre à Valère, sans le décacheter. Sganarelle obéit et devient à son insu le messager des amours des jeunes gens!

Luc Cerutti, place l’action dans un hall d’immeuble actuel, autour de trois portes d’entrée avec une minuterie de l’éclairage qui s’éteint régulièrement, extincteurs,  poubelles et plan d’évacuation. Il cherche, dit-il, à faire du classique une question contemporaine. «Elle est extrêmement importante et ce que nous en faisons est tout aussi révélateur de notre rapport au monde, que n’importe quel autre projet contemporain. On ne doit pas lui réserver un traitement spécial, comme dans l’expression: dépoussiérer un classique. S’ils avaient tant de poussière que ça, on ne les lirait pas ! Les pièces de Molière sont bien plus que de simples farces et, parce qu’il aimait tant la tragédie, ses comédies sont magistrales. »

Les thèmes du mariage, de l’épanouissement et de la liberté accordées aux femmes et aux épouses restent actuelles  plus de trois cent cinquante ans après la création de la pièce..  Mais côté mise en scène, on navigue entre un profond respect de la langue et un désir de renverser la table en matière de jeu, sans vraiment choisir. Les touches d’humour sont un peu répétitives et ne vont pas assez loin dans le burlesque… Le jeu manque aussi de fluidité mais passées les premières  représentations, cela devrait sans doute s’arranger. Le texte est resté délicieux, finement écrit et dialogué, et l’intrigue est démoniaque! Molière a l’avantage de réunir jeunes d’aujourd’hui et moins  jeunes dans une même salle et chacun passe un bon moment, comme au Théâtre de Chelles où le public, conquis,  a généreusement applaudi le spectacle.

Julien Barsan

Spectacle vu au Théâtre de Chelles, (Seine et Marne), le 12 mars.

 

La Collection d’Harold Pinter, mise en scène de Ludovic Lagarde

La Collection d’Harold Pinter, traduction d’Olivier Cadiot, mise en scène de Ludovic Lagarde

 

Crédit photo : Gwendal Le Flem

Crédit photo : Gwendal Le Flem

Une pièce sombre et fascinante où l’auteur joue avec l’art du mensonge. James Horne veut savoir la vérité sur les relations d’une nuit dans un hôtel de Leeds entre sa femme, Stella Horne et Bill Lloyd, tous deux créateurs de mode. James vit avec Stella à Chelsea, le quartier londonien des artistes, et son amant d’un soir vit chez Harry Kane dans la villa d’un quartier  huppé. Des milieux d’artistes où l’on apprécie l’opéra et le jazz, les objets d’art et les porcelaines de Chine, les masques animaliers d’Afrique ou d’Orient, les fauteuils de cuir confortables d’un salon. Et où l’on sait goûter le temps en lisant le journal, un verre à la main. Quelles sont les relations entre le jeune couturier et son protecteur esthète et manipulateur? Que représentent-ils ? Un pouvoir sur le monde, une réussite sociale, quand l’aîné  dit «avoir sorti de la  zone»,  celui, plus jeune, dont il a repéré le talent ? Que recèle aussi la mystérieuse Stella, mariée depuis seulement deux ans ?

 Passion et désir, fantasmes mais aussi jalousie, mépris et rêves de puissance : les scènes se succèdent, d’une situation à l’autre, d’un intérieur à l’autre, selon les partenaires. Avec, le temps de la représentation, tous les possibles, selon un calcul mental, des réalités vécues. Sur le plateau, on ne passe pas de l’appartement chic d’un couple, à la maison somptueuse de Harry, en traversant les murs mais en empruntant des portes latérales. A la fin, des croisements s’opèrent pourtant. Harry Kane qui est allé en savoir davantage chez Stella, revient chez lui en passant outre les murs d’habitation, pour aller rejoindre et surprendre son protégé Bill Lloyd en compagnie de James Horne. Est-ce Harry le manipulateur, fin politique  pour  prendre le pouvoir à la fois sur Bill Lloyd et Stella Horne, des personnages à la fois manipulés et manipulant.Un puzzle à recomposer à partir des bribes d’informations recueillies puis démenties et enfin appréciées à nouveau comme authentiques. Une collection de scénarios possibles à n’en plus finir… Collection : un mot qui joue sur l’art d’imaginer et de coudre des robes luxueuses mais aussi un roman policier.

 La Collection avait créée en France à Paris en 1965, dans une mise en scène de Claude Régy, avec Jean Rochefort, Michel Bouquet, Delphine Seyrig et Bernard Fresson, d’immenses acteurs Mais il y a ici, tout aussi excellents Mathieu Amalric, (Harry) précis, à la fois distant et  très présent.Valérie Dashwood est une Stella une belle étoile alanguie, vêtue de fourrures claires qu’elle se plaît à caresser. Micha Lescot (Bill), à la silhouette longiligne, nonchalant et satisfait, narquois. Laurent Poitrenaux interprète James, un être mélancolique, déterminé et hésitant en même temps, en prenant plaisir à troubler l’autre et à le déstabiliser mais que l’on sent blessé intérieurement. Un quatuor de comédiens d’envergure dans un écrin scénique où le temps compté fait souvent place à des silences qui en disent long.

 Véronique Hotte

 Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, Paris X ème, jusqu’au 23 mars. T: 01 46 07 34 50.

 

Apocalypse Bébé, d’après Virginie Despentes, mise en scène de Selma Alaoui

Apocalypse Bébé, adaptation du roman de Virginie Despentes et mise en scène de Selma Alaoui

5F62B186-28C5-4EAE-876D-2B14228F5341Révélée par son roman Baise-moi en 1994 qu’elle adapta ensuite pour le cinéma, puis par King Kong Théorie en 2006,  un autre roman mais cette fois autobiographique: l’auteure à dix-sept ans,  avait été victime d’un viol en faisant du stop. Depuis, le livre a fait l’objet de plusieurs adaptations théâtrales et cette écrivaine et réalisatrice de films a publié une dizaine d’œuvres. Elle est membre de l’Académie Goncourt depuis 2015. En 2010, parait Apocalypse Bébé qui reçoit le prix Renaudot. « L’œuvre, dit Selma Alaoui, est inclassable, se jouant des codes et des genres pour offrir un regard aiguisé sur notre monde contemporain. Apocalypse Bébé a tous les traits d’une contre-utopie. Pourtant, le texte n’a rien de démoralisateur. Sa liberté de ton, son suspense, ses personnages hauts en couleurs en font un objet inédit, à la croisée des genres et des styles.  »

C’est l’histoire de Lucie Toledo, une femme un peu paumée; elle mène une enquête sur une adolescente perdue Valentine qui a disparu dans le métro. Elle travaille avec une  femme, sûre d’elle et antipathique, surnommée La Hyène. Mais Lucie est éblouie, fascinée et souvent frustrée par son efficacité. Valentine, elle, « couchait avec le plus de monde possible, car elle pensait qu’on s’améliore au lit, comme on s’améliore au piano, en pratiquant». Lucie et la Hyène partent en voiture pour Barcelone à sa recherche. On voit apparaître un palmier lumineux et tout le monde se dandine sur le plateau: «Je suis en colère, écœurée et terrorisée; t’as passé trente-cinq ans; pour les hétéros, c’est une date de péremption. » (…) « ça y est, c’est officiel, on est une espèce en danger !» Il y a des guirlandes argentées et des ballons de baudruche, et tout le monde tape dedans…

Mais la Hyène agresse Lucie : «Tu n’as pas l’ombre d’une idée pour mener une enquête! » Une grosse fille, peut-être Valentine? se dandine et avale de la crème fraîche qu’elle prend dans le réfrigérateur: « Elle fait peut être partie d’une secte qui fait le ramadan de l’électronique, puisqu’on ne parvient pas à la localiser sur Internet !» Une Mercédès apparaît sur le plateau et une grosse fille en short se dandine en chantant: « Je veux te baiser, on veut me baiser! » Mais jamais personne ne lui adresse la parole. «Les richesses, c’est comme un effet-matelas, ça amortit les chocs.» Maude Fillon, Ingrid Heiderscheidt, Nathalie Mellinger, Achille Ridolfi, Eline Schumacher, Aymeric Trionfo et Mélanie Zucconi du collectif belge Maried interprètent avec talent cette adaptation du roman mais il est souvent difficile de se repérer dans une saga aussi énigmatique…

Edith Rappoport

Théâtre Paris Villette,  11 avenue Jean Jaurès, Paris XIX ème. T. : 01 40 03 72 23, jusqu’au 28 mars.

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