Marie Stuart de Friedrich von Schiller, traduction de Sylvain Fort, mise en scène de Chloé Dabert

Marie Stuart  de Friedrich von Schiller, traduction de Sylvain Fort, mise en scène de Chloé Dabert

La pièce que le grand dramaturge (1759-1805) a écrite à la fin de sa vie, est souvent jouée en Allemagne mais peu en France.Parce que Marie Stuart aurait fait assassiner son mari, lord Darnley, pour ensuite  se marier avec son amant, James Hepburn, elle est enfermée depuis dix-neuf ans, sur ordre de la reine protestante Elisabeth, au château de Fotheringhay. Elle aurait prononcé alors cette phrase célèbre: « En ma fin, gît mon commencement.» Cette ancienne reine d’Écosse et de France y vit seule avec sa vieille nourrice, Hanna Kennedy.
Mais 
Elisabeth veut éliminer cette rivale, héritière catholique du trône d’Angleterre qui va chercher du secours en envoyant de nombreuses lettres, pour essayer d’échapper à son triste sort. Amias Paulet, son gardien, veille sur elle et Élisabeth hésite à la faire exécuter, même si Burleigh, son conseiller, l’y pousse. Elle semble avoir peur que son image de reine protestante en Angleterre mais aussi dans une Europe plutôt catholique,  en prenne un coup. Il y a donc un conflit royal permanent sur fond de politique et religion.

©Jean-Louis Frenandez

©Jean-Louis Fernandez

Inspirée de faits réels, la pièce, bien construite, est une fiction imaginée par Schiller, puisque ces rivales en fait, ne se sont jamais rencontrées. Mortimer, le neveu de Paulet, soutient Marie Stuart qui lui confie une lettre pour un de ses anciens amants, le comte de Leicester, un des conseillers d’Élisabeth, en espérant qu’il pourra l’aider en intervenant auprès d’elle.
Marie Stuart essaye aussi d’avoir une entrevue avec Elisabeth  qui, prise entre deux feux, semble hésiter à lui accorder. Burleigh lui  conseille de refuser et Leicester, assez faux et cynique, la persuade d’accepter dans la mesure où elle a tout à y gagner, puisqu’elle est en position de force… Elles se rencontreront mais Marie refusera de se soumettre à la reine. Mortimer essayera  de la faire libérer par la force mais en vain et il se suicidera. Élisabeth  finalement signera son arrêt de mort. Mais remis, sans instructions claires, au sous-secrétaire de la reine, Davison qui hésite devant cette responsabilité. Burleigh, lui, confirmera cette condamnation et Marie sera donc exécutée, en partie, à cause de lui. Entre temps, Elisabeth, bouleversée, a voulu la faire délivrer mais trop tard, elle a déjà été exécutée. Elisabeth condamne alors Davison au motif  qu’il n’a pas suivi ses conseils et chasse Burleigh de sa Cour, pour n’avoir pas eu d’elle, une véritable autorisation. Habile, le grand dramaturge fait progresser l’intrigue, comme si l’assassinat programmé de Marie Stuart n’était pas sûr… avec quelques arrangements avec la vérité historique. Mais comment faire autrement, sinon la pièce s’arrêterait vite.  

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Et sur le plateau? Cela commence assez laborieusement… dans un sorte de belle boîte noire conçue par Pierre Nouvel avec certains parois qui peuvent se lever. On y voit la pauvre Reine dans une lumière crépusculaire, écrire des lettres à son bureau noir aux côtés de son gardien tout habillé de noir  (beaux costumes  de Marie La Rocca). Que de noir!  Tous les déplacements sont précis mais l’ensemble reste sec.  Et on se demande pourquoi Chloé Dabert fait jouer ses interprètes en fond de scène dans si peu de lumière, et pourquoi la seconde partie avec en fond de scène, une beau paysage  campagnard (belle toile peinte de Marine Dillard) commence dans une bain de fumigènes: rebonjour les stéréotypes avec,  cette année 2026 juste commencée, déjà sept spectacles fumigénés au compteur!
Tout se passe comme si la metteuse en scène avait surtout voulu réaliser de belles images en clair-obscur et c’est très réussi… Mais la direction d’acteurs  est médiocre et la distribution inégale (manque de présence et de diction chez les acteurs: seuls Sébastien Éveno (Burleigh) et Koen De Sutter (Leicester) arrivent à donner corps à leur personnage. Bénédicte Cerutti (Marie Stuart) s’en sort mais peine à incarner cette reine maudite. On l’a connu mieux inspirée. Océane Mozas, elle, est plus juste en Élisabeth. Mais cette mise en scène, finalement assez prétentieuse, n’a rien de convaincant et l’action en presque quatre heures avec quinze minutes d’entracte, nous a paru bien longue et loin de nous. Bref, Chloé Dabert est passée à côté du grand Schiller. Dommage! Et nous ne pouvons pas vous conseiller ce spectacle.

Philippe du Vignal

Jusqu’au  29 janvier, Théâtre Gérard Philipe, Centre Dramatique National de Saint-Denis (Seine-Saint Denis).

Théâtre du Nord-Centre Dramatique National de Lille-Tourcoing ( Nord) du 3 au 7 février. Comédie de Béthune, Centre Dramatique National-Nord-Pas-de-Calais, du 11 au 13 février. Théâtre National Populaire, Villeurbanne (Rhône) du 25  février au 4 mars.

Comédie de Valence, Centre  Dramatique National Drôme-Ardèche, les 11 et 12 mars. Théâtre National de Bretagne, Rennes (Ile-et-Vilaine)  du 24 au 27 mars.

Théâtre de Pau (Pyrénées-Atlantiques) les 8 et 9 avril. Théâtre de la Cité, Centre Dramatique National Toulouse-Occitanie  ( Haute-Garonne) du 14 au 17 avril.


Archive de l'auteur

Fils de Chien (manifeste autophage), texte de Bertrand de Roffignac et Nicolas Kastsiapis, concept, mise en scène et jeu de Bertrand de Roffignac


Fils de Chien 
(manifeste autophage), texte de Bertrand de Roffignac et Nicolas Katsiapis,  concept, mise en scène et jeu de Bertrand de Roffignac

Cet acteur, entre autres chez Olivier Py et créateur hors-normes, maintenant bien connu, est tout à fait intéressant (voir Le Théâtre du Blog); sorti du Conservatoire national, il a, depuis, créé six spectacles.  Le texte?  Inspiré de la vie et d’une nouvelle du Russe Vladimir Slépian, né en 1930 et mort de faim à Saint-Germain-des-Prés en 98, un peintre dont l’œuvre se rattache à l’action painting de Jackson Pollock et à l’abstraction lyrique. En 63, il abandonne la peinture et devient un écrivain de langue française. Sa nouvelle Fils de chien parut dans la revue Minuit en 74 et fit l’objet d’une analyse de Gilles Deleuze et  Félix Guattari, dans Mille Plateaux.
Vladimir Slépian y met en scène un personnage qui a tout le temps faim et qui veut devenir un chien. Ce monologue s’adresse à des interlocuteurs appelés: «Messieurs». Pas loin de Samuel Beckett et avec une bonne dose d’absurde, c’est, aussi et avant tout, une réflexion sur l’aliénation, la folie et notre société. Une Note du propriétaire nous informe qu’il s’agit bien d’un chien, mort écrasé par une voiture et que c’est lui, son propriétaire, qui a transcrit cette rage d’écrire du chien.

« Cette création, dit Bertrand de Roffignac, est l’occasion pour  notre Théâtre de la Suspension, de reconsidérer de façon originale notre manière de faire société. Qui dévore qui ? Comment ? Pourquoi certains mangent quand d’autres sont mangés ? (…) Le Chien serait heureux s’il avait la chance de vous voir. Je pense à lui. Nous pensons tous à lui. Vous aussi vous pensez à lui, pour la simple raison que nous pensons par lui. (…) Le temps d’une soirée, vous serez invités à retraverser les principaux événements de la vie du Chien, figure mythique mi-homme mi-bête, parvenu à renverser les derniers tabous d’une société sur le déclin. Ce récit viendra justifier son goût pour la chair humaine, ses amours contrariées avec une funambule obèse et la fascination progressive dont il fut l’objet pour ce qui s’est appelé notre Humanité. »

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Cela se passe dans la salle aux beaux murs tapissés de bois. Avec, au centre de la scène, un grand caisson noir  rempli d’eau où baignent une table et une chaise en stratifié bleu pâle des années cinquante qu’ont mis à l’honneur, il y a une trentaine d’années, Macha Makeieff et Jérôme Deschamps pour leur… Deschiens. Nos excuses pour ce jeu de mots.
Bertrand de Roffignac, en T-Shirt blanc, pantalon et bottines noires, parfois revêtu d’un grand manteau orange pâle, va, avec ou sans micro, se lancer, marchant et pataugeant dans l’eau ou juste à côté dans un singulier monologue théâtral. Diction irréprochable, énergie à tout épreuve et excellent rapport avec les spectateurs. Un vrai spectacle donc, avec une débauche de lumières de couleur et d’environnements sonores électroniques.
Fils de chien est aussi proche d’une performance d’arts plastiques où le corps, la gestuelle d’un artiste et/ ou sculpteur et/ ou musicien sont à l’honneur mais aussi le temps, l’espace et la relation que l’artiste établit avec le public, parfois debout. Souvent à base de critique sociale et présentée dans une galerie d’art ou un musée, plus rarement dans un théâtre, avec, pour but de susciter une réaction.  Créée une seule fois mais, éventuellement, à nouveau recommencée. Donc, pas loin d’un théâtre-théâtre.
Et ici, dans la lignée de Joseph Beuys, quant à l’animalité. Bertrand de Roffignac tirera un coup de revolver et un petit poulet tombera des cintres. Petit faux poulet couvert de mousse à raser qu’il enverra sur une spectatrice qui le lui réexpédiera illico… 
On est ici dans la lignée, bien sûr, d’Antonin Artaud, mais aussi des happenings d’Allan Kaprow, de George Maciunas, le créateur du mouvement Fluxus et pas loin d’Otto Muehl et Herman Nistch, les actionnistes viennois. Et en France, de Gina Pane. Bertrand de Roffignac agrafera des morceaux de viande ( fausse, on est au théâtre..), sur le le mur gris délavé du fond.  Avec, donc, une petite touche d’art conceptuel…
Brillante, l’adaptation de cette nouvelle est souvent d’une rare violence verbale! Oui, mais, après une quarantaine de minutes, le temps devient long, comme souvent les solos des créateurs actuels et on frise l’ennui, même s’il se passe toujours quelque chose sur le plateau.
Bertrand de Roffignac gère mieux l’espace et le jeu, que le temps et il aurait pu nous épargner ces jets de confettis lancés par deux complices en combinaison noire, à tête de chien. Comme ces fumigènes à jets répétés qui ne servent à rien (peut-être au second degré puisqu’on entend dans le vacarme le mot: fumigène mais les cinquièmes déjà pour nous en janvier !). A ces réserves près, et malgré le froid, miracle d’un samedi soir: le public: une cinquantaine de personnes, jeunes pour la plupart, était bien au rendez-vous et a chaleureusement applaudi ce créateur.
Nous avons besoin de ce théâtre expérimental. Vous pouvez tenter l’expérience et aller voir cet ovni  (pas la peine d’emmener votre tata!).  En plus, vous aurez droit après, à une bonne soupe très chaude de lentilles pour vous réchauffer.  Que demande le peuple? Et il y a ensuite dans la grande salle de l’Epée de bois, 
L’Alphabet des Providences (farce épique) dont l’infatigable  Bertrand de Roffignac  a aussi  écrit le texte et réalisé la mise en scène. Nous vous en parlerons aussi.

Philippe du Vignal

Jusqu’au  1 er février, du jeudi au samedi à 19h et le dimanche à 14 h 30, Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre. Métro: Château de Vincennes+ navette ( attention, pas facile à trouver et parfois fluctuante) ou bus 112. 

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (2)

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (2)

©x Jacques, Hervée et Claude Acquart, leur scnéographe

©x Jacques, Hervée et Claude Acquart, leur scnénographe

Comment nous nous étions connus, Hervée et Jacques, il y a au moins un demi-siècle? Pas au tout début de leur aventure, quand Jacques Livchine avait créé, en 68, un montage de poèmes avec Apollinaire à la guerre au Théâtre des Trois Baudets. Je n’étais pas encore critique de théâtre, même si j’y allais très souvent. Mais, sûrement en 72, quand le Théâtre de l’Unité avait présenté quelques sketchs provocants en guise de parade pour son Don Juan, à Aix, ville ouverte aux saltimbanques, une manifestation de théâtres de rue créée par le grand Jean Digne où il m’avait demandé d’être « écrivain public », puis « écouteur public »…

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©x Jean Digne en 72

Nous avons vu à Paris Le Revizor de Nicolas Gogol. Malgré quelques bonnes idées, un spectacle peu convaincant, dans une salle presque vide et je ne me souviens pas avoir écrit d’article.

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Puis, il y eut la légendaire 2CV Théâtre pour un spectateur à l’intérieur et dans la rue, une bonne centaine tout autour. Et en 78, à Elancourt, où le Théâtre de l’Unité a réussi à s’implanter, La Femme-Chapiteau mais surtout Le Boulevard de la rue que Bernard Faivre d’Arcier, directeur du festival d’Avignon, avait invité: un spectacle avec tous les personnages habituels: mari, femme, amant et domestiques vivant dans les meubles d’un appartement bourgeois… mais le tout dans une rue de la Cité des papes. En 80, un bon souvenir à Saint-Quentin-en-Yvelines, du Bourgeois Gentilhomme de Molière, vu par Louis XIV et sa Cour, à un grand dîner à Versailles; le public étant assis derrière les convives et essayant d’attraper quelques bribes du festin… Et il y eut cette même année, la création du Mariage, un vrai-faux mariage joué dans le in d’Avignon. Avec la future mariée en longue robe blanche et son fiancé en habit, descendant d’un train (ou faisant semblant?). Puis, avait lieu la cérémonie à l’Hôtel de ville par le maire… de Florence, un ami du Théâtre de l’Unité. Et, à la nuit tombante, départ en voitures, toutes munies d’un petit drapeau pour se repérer et aller en cortège vers une belle maison avec piscine, à Pernes-les-Fontaines. Je revois encore Hervée et Jacques accueillant à Avignon chacun des spectateurs à la vente des billets : puis ils avaient mémorisé leurs noms, grâce à des Polaroïds qu’ils prenaient. Il y avait un grand repas de mariage pour le public avec, comme autrefois, chansons, et sketches dehors et dans la maison. Vers six heures du matin, Jacques proposa de boire un verre de champagne mais ajouta aussitôt: «Alors, il faudra le mériter, allez chercher les bouteilles.» Et il en balançait quelques cartons dans la piscine. Panique à bord! Des spectateurs à moitié nus plongeaient les récupérer…

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©x Une rue de la citadelle de Blaye

J’avais demandé à Hervée et Jacques de remettre le couvert avec les élèves de l’Ecole de Chaillot. Ainsi naîtra Noce et banquet, un spectacle commandé pour le festival de Blaye par Jacques-Albert Canque, très heureux d’inviter le Théâtre de l’Unité. Cela a été pour ces jeunes acteurs, l’occasion exceptionnelle de débuter, bien encadrés par des metteurs en scène de premier plan, dans les lieux parfois difficiles qu’étaient une rue de la citadelle de Vauban, puis une chapelle désacralisée, un cloître, et enfin une placette où, à la fin, tous les personnages se suicidaient l’un après l’autre, en se jetant des remparts. Hervée jouait à la fois la belle-mère et la maîtresse de cérémonie en tailleur noir, clochette à la main dans la chapelle pour rythmer la cérémonie. Marie Thomas, hélas, décédée l’an passé, en jupe et grand chapeau noir, était une ex du marié et entrait en retard dans la chapelle, en en claquant la lourde porte. Puis elle allumait sa cigarette au cierge pascal dans le chœur et allait s’asseoir au sol, jambes écartées face à l’assistance, pour qu’on voit bien ses jarretelles et bas noirs. Nourit Sibony, la chanteuse franco-israélienne, elle, debout sur un piano à queue. interprétait de merveilleux gospels.
Jacques, lui, était le curé qui allait procéder à la bénédiction, mais, comme il devait faire en urgence un aller et retour à Paris, il m’avait demandé de le remplacer pour deux soirs. Grande promotion : directeur d’école, après une matinée de répétitions, je devins curé, petit mais nécessaire personnage de cette Noce et banquet qui prononçait un sermon foutraque.
Notre amie Chantal Boiron, directrice de la revue Ubu, avait dit à Françoise Morandière attachée de presse du festival, que le curé attendant le cortège ressemblait à du Vignal. Mais, non pas du tout, ce n’est pas lui et d’ailleurs, il n’est même pas venu… avait-elle finement répondu.  En 82, j’avais interviewé Jacques lors de l’émission sur France-Culture d’Alain Veinstein qui lui avait passé commande d’une intervention sur une grue au-dessus du Verger. Jacques avait alors entièrement vidé sur la table du studio, le contenu du sac à main d’une artiste, en détaillant au micro et avec précision chaque objet : briquet, carte d’identité, petite  monnaie, tampon, rouge à lèvres, clés…

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Regrets: je n’avais pu voir Le Théâtre pour chiens, ni L’Arche de Noë, avec le chanteur Nino Ferrer, trente acteurs et une centaine d’animaux.  Mais j’avais assisté à Ali-Baba, mise en scène d’Hervée de Lafond, sous un grand chapiteau, avec chariots à moteur électrique. Tout à fait impressionnant: les nombreux enfants étaient sidérés par tant de magie… Et il y eut Mozart au chocolat où, dans une pièce ovale fermée, quatre-vingt spectateurs dégustaient une tasse d’excellent chocolat, servie par Hervée de Lafond. Ceux qui n’avaient pu entrer, étaient admis à écouter à l’extérieur par un hublot, les airs de Mozart joués par un pianiste, et les extraits d’opéra chantés par un baryton et une soprano.
Ce Mozart au chocolat  était une petite merveille, à la fois élégante et efficace, dont nous nous souvenons comme si c’était hier. Autre petite merveille mais jouée peu de fois: L’Histoire du soldat de Ramuz et Stravinski, mise en scène de Marc Feldman sous un chapiteau.
Comment ne pas évoquer aussi les stages A.F.D.A.S. que dirigèrent Hervée et Jacques à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot, chaque fois avec un grand succès. Nous n’avons jamais regretté d’avoir fait venir ces grands pédagogues et, à chaque fois, il y avait une séance de travail avec les élèves…

© Giancarlo Gorassini/Bestimage

© Giancarlo Gorassini Ophélia Kolb qui jouait  à Conques

Je leur avais ensuite demandé de mettre en scène le spectacle que nous avait commandé la directrice du service culturel de Conques (Aveyron), un village où Prosper Mérimée avait sauvé l’abbatiale et son merveilleux tympan: « Je n’étais pas préparé à trouver tant de richesses dans un pareil désert ». Thème choisi par Hervée et Jacques: une revisitation du Moyen-Age et des Croisades. Hervée avait interpellé un moine de l’abbaye en bure blanche qui passait près du cloître pendant le spectacle: «Eh! Mon père, l’Eglise n’a pas toujours été bien nette à cette époque-là, vous êtes d’accord? »

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A un repérage en janvier,  Jacques et Hervée  avions essayé de calculer l’orientation du soleil au crépuscule en juillet, pour choisir le côté du cloître où mettre les spectateurs pour qu’ils ne soient pas gênés. Folie du Théâtre de l’Unité mais aussi grande rigueur, comme toujours quand il s’agissait de choisir un lieu adapté. Beau succès avec quelque deux-cent cinquante spectateurs à chacune des cinq représentations. L’Ecole du Théâtre National de Chaillot n’aurait jamais été celle qu’elle a été, si, à notre demande, ils n’y étaient pas venus souvent travailler. Pourquoi nous souvenons-nous de détails aussi précis de leurs mises en scène?
Sans doute grâce à ces préceptes qui furent leur bible non écrite : dramaturgie précise, choix et direction d’acteurs au cordeau, respect du texte quand il s’agissait d’un classique, imagination de situations impossibles mais rendues crédibles, fausses pistes pour mieux piéger les spectateurs, second degré flirtant sans arrêt avec le premier, décalage permanent, allers et retours entre réel et fiction, rigueur et intelligence des scénographies de Claude Acquart. Ainsi au début de Dom Juan, trois jeunes couples absolument nus arrivaient sur le plateau et commençaient à jouer. Jacques dans la salle, hurlait: «Baissez le rideau, excusez-nous, ce n’était vraiment pas du tout une bonne idée.» Du lard ou du cochon? Le public était sidéré… Et, en à peine une minute après, miracle… les acteurs revenaient normalement habillés! 

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Repas des riches, repas des pauvres en 94 à l’Hôtel Sponeck à Montbéliard, une performance de l’artiste Daniel Spoerri que nous avions beaucoup aimée. Là aussi, l’imagination était au pouvoir. Assis aux mêmes tables, un repas bon mais simple (saucisse-lentilles) pour les pauvres mais sans service, et un autre repas luxueux avec foie gras, champagne et maître d’hôtel pour les riches: les uns et les autres tirés au sort. Avec, parfois, échanges de boissons entre eux… Ou indifférence!

Terezin, encore un bon spectacle en 95 dont vous a parlé Jean Couturier (voir Le Théâtre du Blog): tout le théâtre était occupé avec une rare émotion  Il y a eu aussi l’ouverture en 96 du Palot-Palot, un ancien cinéma à l’abandon que le Théâtre de l’Unité, avec la mairie de Montbéliard, avait fait rénover, pour que les jeunes puissent aller y danser… Et il y a eu ce merveilleux 2.500 à l’heure, une histoire du théâtre en soixante minutes jouée par de jeunes acteurs issus de l’Ecole de Chaillot : Alexandre Zambeaux et Léna Bréban,  et Eric Bougnon, rencontré à un stage A.F.D.A.S. Et encore ces mises en scène épatantes de La Flûte enchantée de Wolfwang Amedeus Mozart et La Tétralogie (condensée) de Richard Wagner.  Par la fanfare des Grooms qui sera ensuite dirigée par Christophe Rappoport, le fils de Jacques et Edith qui fut longtemps conseillère à la D.R.A.C. Ile-de-France.Un Brecht pour Muguette, une évocation mordante et réussie de personnages de Montbéliard, comme le maire Pierre Souvet et son adjoint, Pierre Moscovici. Et encore, deux des nombreux Kapouchniks, ces cabarets mensuels sur l’actualité sociale et politique, fabriqués avec un humour cinglant, dans la journée du samedi, à base de revues de presse et joués le soir par une dizaine d’acteurs rompus à l’exercice. Avec juste des costumes sur un portant, et quelques accessoires. Un beau spectacle gratuit- il y avait seulement une corbeille à la sortie- suivi par un public fidèle et enthousiaste pendant vingt ans. Je revois Jacques alignant au tableau noir, les chiffres de différents budgets, aussi ahurissants que contradictoires. Une belle leçon de  pensée politique et un théâtre populaire envié par les institutions voisines qui… se gardaient bien d’inviter le Théâtre de l’Unité. Tout se paye dans la vie, surtout l’audace et le succès.

 

 

© Jean Couturier

© Jean Couturier La Nuit unique

La Nuit unique créée au festival d’Aurillac, avec ses dizaines de couchages alignés pour voir, de dix heures du soir à sept heures du matin, un cabaret hors-normes. Jacques nous avait proposé un vieux mais confortable fauteuil en cuir, pour y passer la nuit. Mais difficile de tout capter de cet excellent cabaret,  sans sommeiller de temps à autre…  Et toujours au festival d’Aurillac, dans une belle prairie jouxtant la Maison de la Châtaigne à Mourjou, un beau petit village cantalien, la Brigade d’Intervention Haïtienne en 2010, un exorcisme de la mort avec poèmes et chansons et un cercueil où de jeunes acteurs haïtiens plaçaient un spectateur volontaire. 

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Et La Tour bleue (2007) à Amiens, devant des spectateurs par milliers regardant des sketches joués par des acteurs et cascadeurs dans une barre d’H.L.M. qui allait être détruite par explosion à la fin du spectacle. Mais, d’explosion, que nenni ! Impossible vu le danger! Donc une belle imposture: nous nous étions tous fait avoir par cette histoire invraisemblable de destruction par ultra-sons, annoncée dans toute la presse locale et rendue crédible par la présence de Gilles de Robien, maire d’Amiens de 89 à 2.002. Et surtout par une dramaturgie soigneusement préparée longtemps à l’avance par Hervée et Jacques… Vu aussi Le Parlement de rue, un spectacle sur des gradins en plein air au festival d’Aurillac en 2014. Assise sur une chaise d’arbitre de tennis, Hervée de Lafond présidait une Assemblée nationale, avec discussion et vote de lois proposées par le public… Ensuite envoyées à Manuel Vals, Premier Ministre, aux ministres concernés et à François Hollande, Président de la République.

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Mais un des spectacles de l’Unité que nous avons préférés a été Oncle Vania à la campagne en 2006. Bigre, déjà vingt ans! Mais encore si vivante dans notre mémoire, cette pièce créée à Porentruy (Suisse). La scène ? Une grande prairie d’une exploitation agricole. Le public était assis sur des bottes de paille compressées, pour voir cet Oncle Vania à la campagne en une heure trente, jusqu’à la nuit. Dans un coin, cuisait lentement un chaudron de bonne soupe qu’avait préparée Jacques et servie après le spectacle au public. Merveille du hasard, ce soir-là, on a entendu au loin, les rires d’une fête de mariage et, sublime et qui aurait bien plu à Anton Tchekhov, la sirène d’un petit train passant dans la vallée. Et, à un moment, des chevaux avec leurs cavaliers traversant la prairie derrière les acteurs (mais cette fois, mis en scène). Impossible d’oublier une telle réalisation…

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Sept ans plus tard, dans la forêt près d’Audincourt, Macbeth en forêt, déambulatoire  la nuit par un hiver mouillé, le public assis sur des tabourets pliants, avec un très bon Macbeth, une moins bonne Lady Macbeth. Mais avec des images fantastiques, dignes de Shakespeare et jamais réalisables sur un plateau. 

Et le dernier de Jacques en 22, Une Saison en enfer, sur le chemin à travers les champs qu’empruntait Arthur Rimbaud, depuis la ferme de sa mère à Roche près de Charleville-Mézières et dont il ne reste qu’un mur. A côté, une petite maison rénovée par Patty Smith qu’elle avait prêtée au Théâtre de l’Unité pour servir de Q.G. et de loges. Là encore, il pleuvait sans arrêt et, là encore, miracle, la pluie cessa juste avant ce spectacle déambulatoire, avec des images d’une grande beauté.

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©x Une Saison en enfer

Nous y retrouvons, parmi les cinq interprètes tous en habits noirs, Faustine Tournan, ex-élève de l’Ecole de Chaillot… qui, à Conques, avait sauté d’un mur et s’était gravement blessée. Il y a de la nostalgie dans l’air et Jacques me dit que ce sera son dernier spectacle, qu’il a commencé sa vie avec Arthur Rimbaud et qu’il la finira avec lui.
Il y a deux ans, Les Femmes puissantes d’après L’Assemblée des femmes d’Aristophane. En amont, un atelier-théâtre animé par Hervée avec des mères de famille arabes. Cela se passait près d’Audincourt, dans les vestiges d’un grand théâtre romain. Mais belle trouvaille, le public était assis là où était la scène autrefois Il pleuvait sans arrêt et il faisait froid. Heureusement, sous une tente, nous attendaient du café et de quoi manger un morceau.

©J.P. Estournet

©J.P. Estournet

Puis, miracle, la pluie cesse quelques minutes après le début du spectacle et la dizaine d’actrices vont avec Hervée faire revivre en cinquante minutes sur ce qui restait des gradins, la fable d’Aristophane sur une musique commandée à William Sheller. Micros H.F., belles lumières, impeccable régie, tout cela, malgré des conditions météo assez rudes. Pari réussi,  avec un auteur grec joué en France par des actrices arabes. Une fois de plus, avec un grand professionnalisme: rien d’impossible au Théâtre de l’Unité…

Voilà, ce sont quelque trente spectacles que nous aurons vu et ceux qui ont moins de quinze ans ont été chroniqués dans Le Théâtre du Blog. Et il y a eu avec Hervée et Jacques, un compagnonnage exceptionnel, quand ces pédagogues hors pair ont accepté de diriger des stages à Chaillot. Et ils ont aussi monté trois spectacles avec les élèves, ou avec ceux juste sortis de l’Ecole. C’est un rare privilège de les avoir accueillis, une idée que les services du Ministère  de la Culture trouvaient assez bizarre, mais que Jérôme Savary, alors directeur, bien sûr, avait approuvé….

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©x La fête d’adieu à Audincourt avec le Rappoport orchestra autour d’Hervée et Jacques 

Merci, encore merci, à Hervée et Jacques pour toute la riche vie, loin des chemins habituels, que vous aurez su apporter au théâtre contemporain. Avec un grand travail préalable de dramaturgie, puis  une impeccable direction d’acteurs, une rigueur et une invention d’images exemplaires de beauté, une écriture ciselée, un choix de lieux conformes au projet, et il y en au un paquet: rue ou place de ville (souvent), sentier de campagne, forêt, cloître (deux fois), chapelle, amphi en ville, jardin public, chapiteau, scène frontale de théâtre, ancien atelier, maison à l’extérieur et à l’intérieur, prairie (deux fois), ancien H.L.M. ,gymnase, etc… une musique recherchée et une scénographie efficace, réalisée par leur ami Claude Acquart. Et toujours, avec insolence, rigueur et générosité.
Tout cela n’a aucun prix et a fait la grande réputation du
 Théâtre de l’Unité qui, le 1er janvier 2026, est devenu la Maison de l’Unité. Nous souhaitons le meilleur aux artistes qui, en ces temps bousculés, vont succéder à Hervée et Jacques: ils bénéficient d’un héritage artistique exceptionnel.
Allez, une dernière pour la route:
« Fabuleux! Je ne pensais pas, a dit Jacques, vivre ça de mon vivant! Vivre un enterrement hyper-joyeux, hyper-tendre, hyper-émouvant, oui, un enterrement. Car ce genre d’hommage, c’est quand on est mort: et là pas du tout, on était vivant et on s’est régalé comme dans un rêve.Tous ces compagnons de route très anciens: Généric Vapeur, Trans Express, Cacahuete, Juliot. Et puis tous les autres! Tous en transe! Pour nous…  Je n’en reviens toujours pas! Je plane, je plane, je plane! » 

Philippe du Vignal

Si vous voulez en savoir plus, lire absolument: Les Mille et une plaisanteries du Théâtre de l’Unité de Jacques Livchine. 15 €. Maison de l’Unité, 9 allée de la Filature, Audincourt (Doubs). T. : 03 81 34 49 20.
Vous pouvez voir toutes les photos de la grande fête d’adieu en l’honneur d’Hervée et Jacques à laquelle nous n’avons pu assister, en allant sur le site: Blog de Jacques Livchine. 

Ma Foudre, texte et mise en scène de Laura Mariani

Ma Foudre, texte et mise en scène de Laura Mariani

Cela commence par la fête d’anniversaire d’Olive, une jeune femme d’une trentaine d’années et sur une musique électronique jouée en direct sur un synthé rythmée, tout le monde danse joyeux et une peu ivre.Puis, cela bascule: Olive, qui souffre atrocement du dos,  va faire appel à Simon, un ostéopathe qui, très vite, la soulagera. Alors nait une attirance réciproque. Ils s’embrassent. Oui, mais il est marié et son épouse n’est pas d’accord. pour qu’il suive Olive. Ils ont une petite fille.

© Clémence Demesme

© Clémence Demesme

Simon semble hésitant et jure qu’il n’a eu aucune relation sexuelle avec cette patiente qui selon lui, est, et restera une patiente. Mais on le sent attiré et elle le poursuivra de mails et appels téléphoniques par dizaines et ira même jusqu’à le suivre. L’épouse essayera en vain de déposer une main courante au commissariat où on lui fait remarquer que ce serait plutôt à son mari de le faire.  Olive fera alors  le siège du cabinet de Simon pour le voir, même une minute, puis tentera de négocier en lui demandant de l’embrasser une dernière fois, moyennant quoi, elle arrêtera de lui manifester son amour. Il sera ferme et lui demandera de partir immédiatement! Mais rien ne changera pour Olive, persuadée qu’elle est follement désirée… En termes psychiatriques, il s’agit d’une psychose obsessionnelle; l’érotomanie est définie comme la conviction d’être aimé par un homme ou une femme souvent célèbres, et au statut social reconnu: médecin, avocat, journaliste de télévision, prof de fac, à partir de quelques indices amplifiés: le silence comme la négation formelle de l’intéressé (e), quant à un prétendu amour. Tout chez Olive justifie une conduite délirante et elle imagine ce refus comme un stratagème pour cacher au reste du monde leur supposée liaison. De là, un délire qui vire chez elle au harcèlement et à la jalousie, jusqu’à un sentiment de persécution. Et elle mettra même le feu à la voiture de Simon. Mais elle se projette dans l’avenir et dit qu’elle pourra très bien s’occuper de la petite fille de Simon quand ils vivront ensemble… 

© Clémence Demesme

© Clémence  Demesme


Devant ce délire érotomaniaque, son entourage s’inquiète: une demi-sœur et son partenaire, mais aussi et surtout le frère d’Olive, un médecin qui appellera les urgences pour qu’elle soit hospitalisée. Elle voit même dans le psychiatre qui la soigne, le visage de Simon. Et pour cause, c’est le même acteur. Un peu gros mais efficace…
Et les trois médecins ont des masques semblables très réussis.
Reste à savoir ce qui a mené Olive, jeune femme « normale »,  à de tels troubles psychiques et à une érotomanie galopante: seule indice: elle a perdu son père mort brutalement quand elle avait cinq ans. Une image qui revient souvent. A la fin, on la verra, enroulée dans un grand tissu doré,  en haut d’une montagne… fascinée comme son frère par le phénomènes des éclairs et, si on a bien compris, prête à plonger dans le vide.  Laura Mariani avait déjà traité avec Le jour où j’ai appris que le ciel était bleu de l’autisme  et se elle nous offre à une réflexion sur le réel et l’imaginaire ou l’illusion, avec un texte aux accents pirandelliens.
La scénographie  à deux niveaux avec des châssis coulissants en tôle plastique n’est pas très réussie. Mais bon… Quant au texte, tout à fait intéressant mais inégal, il se termine plus qu’il ne finit et mériterait quelques coupes: cette heure cinquante finit par être longuette… Mais il y a une  très bonne direction d’acteurs. Mention spéciale à Pauline Cassan (Olive) et à celle qui est l’épouse de Simon, toutes les deux absolument crédibles. Le public très jeune – ce qui est rare- a fait une ovation au spectacle.Il faudra suivre cette jeune compagnie soutenue par la D.R.A.C. Grand-Est  et le Département de la Marne.

Philippe du Vignal

Le spectacle avait été joué au 11 au festival d’Avignon et a été repris les 7, 8 et 9 janvier aux 3 T-Théâtre du Troisième Type, Maison de l’émergence théâtrale et musicale, 14 rue Saint-Just, Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). T. : 01 74 40 02 95

Où es-tu? conception et mise en scène de Karen Ann et Irène Jacob, mise en scène de Joëlle Bouvier

Où es-tu?  conception et mise en scène de Karen Ann et Irène Jacob, mise en scène de Joëlle Bouvier

Andrée Chedid, Leonard Cohen, Charles Bukowski, Paul Éluard, Brigitte Fontaine, Emily Dickinson, Billie Holiday, Bourvil, Henri Salvador…  Ce n’est pas vraiment un cabaret ni un récital mais plutôt un échange de textes poétiques et chansons en un peu plus d’une heure, entre les artistes. Aucun décor qu’un beau piano à queue, un cube de bois, un micro suspendu et un fauteuil de bureau. « Une polyphonie musicale, comme elles disent, où s’unissent des voix fortes d’hier et d’aujourd’hui. »

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Quand elle chante et joue du piano et de la guitare électrique, il y a une indéniable authenticité chez Karen Ann,  interprète et compositrice qui a signé la musique de nombreux films. En connivence  absolue avec  Irène Jacob, l’actrice bien connue de La double vie de Véronique de Krzysztof Kieślowski  pour lequel elle obtient à vingt-quatre ans, le prix d’interprétation féminine à Cannes. Puis elle sera Valentine dans Rouge, le dernier volet de Trois couleurs. Elle jouera aussi sous la direction de  Michelangelo Antonioni,  et de  Wim Wenders dans Par-delà les nuages,  de Paul Auster, Théo Angelopoulos, Claude Lelouch.Rigueur, diction ciselée quand elle dit ces textes. 
Le tout bien orchestré par Joëlle Bouvier. Il faudrait simplement revoir la balance texte/piano dont le volume sonore est parfois trop élevé. Ne vous précipitez pas: c’est complet, mais vous pourrez voir ce petit bijou en juin.    

Philippe du Vignal

Jusqu’au au 18 janvier, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème).  Reprise en juin prochain.

Ressac,de Gabriel Gozlan-Hagendorf, mise en scène de l’auteur et de Pierre-Thomas Jourdan

Ressac de Gabriel Gozlan-Hagendorf, mise en scène de l’auteur et de Pierre-Thomas Jourdan

En octobre 22, nous avions vu ce jeune élève-acteur dans la cadre des Croquis de voyage,  aux Théâtre des Amandiers-Nanterre. Comme ses camarades, il était parti quelque part et racontait son séjour… dans ce qu’on appelle communément, la jungle de Calais. Il avait voulu aller aider -ce qui ne manque ni de générosité ni de panache- les bénévoles de l’association humanitaire Utopia 56 qui se chargent d’apporter soutien moral et réconfort physique à tous les émigrés clandestins essayant de rejoindre la Grande-Bretagne, le plus souvent victimes des passeurs sans scrupule. En quête d’une vie meilleure que celle de leur pays en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie… Ressac, comme ces flux et reflux perpétuels de ceux qui tentent la traversée depuis Calais. Sans arrêt repoussés et sans arrêt recommençant, le plus souvent au risque de leur vie, dans des embarcations de fortune.Après déjà avoir subi une ou plusieurs traversées périlleuses en Méditerranée.

 

© ©Géraldine Aresteanu

© ©Géraldine Aresteanu

Sur la plage, Camille, jeune bénévole plein de bonne volonté joué par l’auteur, va faire l’expérience de son impuissance à changer les choses et à éradiquer la violence quotidienne que subissent ceux qui vivent dans ce camp, surtout les femmes. Il rencontre Anna, une jeune Africaine en exil qui veut à tout prix traverser la Manche. Camille lui explique qu’il ne veut pas la voir mourir: « Cinq-cent personnes par jour arrivent à Calais Cinq-cent personnes chaque jour tentent le passage J’en ai vu comme toi confiants se précipiter sans penser au danger et ne pas revenir


Mais Anna persiste à vouloir tenter sa chance:
« Dieu est là, je n’ai pas besoin de gilet. On viendra me chercher. On sera cinquante-deux on m’a dit. Vingt-six et vingt-six De chaque côté. Dieu sera là, avec moi, Parmi nous,Et nous filerons droit. » Arrive alors un policier intransigeant qui applique les règles de l’État. Il n’écoute pas et applique le règlement avec un racisme non dissimulé Tolérance zéro envers ceux qui profitent largement selon lui des aides financières accordées aux immigrés. « Moi, j’ai du mal à comprendre pourquoi on jetterait un briquet plein de gaz par terre aux pieds d’un agent si c’est pas pour le faire exploser. A moins que ce soit une blague ? A moins que tu prennes le sol pour une poubelle? On t’a pas appris que le sol n’est pas une poubelle ?

Anna, traquée et donc traumatisée-elle a déjà été rançonnée puis violée- est lucide et voit vite qu’elle ne pourra compter sur personne. Pas sur Camille qui n’a aucun pouvoir, ni sur ce flic qui les a tous ou presque.La mise en scène est encore brute de décoffrage et on oubliera le tapis de cent plaques de mousse blanche qui ne sert à rien et un éclairage maladroit. Pas grave… On oubliera aussi l’inutile fumigène qui envahit scène et salle et clôt la pièce. Le premier de 2026 mais il y en aura d’autres!
Flora Chéreau, Axel Godard et Gabriel Gozlan-Hagendorf ont une excellente diction, n’ont pas de micro H.F. ,ne crient pas et sont crédibles. Ce qui devient rare… Et le texte, précis et juste, est vraiment intéressant. Dans le Théâtre des Amandiers maintenant refait à neuf Christophe Rauck a bien fait d’accueillir dans la petite salle, ces trois jeunes acteurs.Il faudra les suivre.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 17 janvier, Théâtre des Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de-Seine). T. : 06 07 14 81 40 ou 06 07 14 47 83.

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (1)

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité ( 1)

Les critiques du Théâtre du Blog sont encore émus quand ils évoquent le travail du Théâtre de l’Unité, une compagnie que Jacques Livchine et Hervée de Lafond fondent en 72 avec le scénographe Claude Acquart. Ils en ont quitté la direction le 31 décembre. Nous avons rassemblé ici nos souvenirs, à la fois identiques et jamais tout à fait les mêmes, vu le nombre de leurs créations depuis cinquante ans… Ci-dessous, premier tour de piste avec le témoignage de Jean Couturier. Suivront ceux de Philippe du Vignal et de Christine Friedel.

Ph. du V. 

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©x La 2CV Théâtre

Premier contact: je lis un papier élogieux de Jean-Pierre Thibaudat dans Libération en juillet 1980 sur La Femme-Chapiteau et La 2CV-Théâtre, programmés au festival in d’Avignon. Puis, à celui de 92, je découvre L’Avion devant le musée du Petit Palais avec une cinquantaine de spectateurs transformés en passagers, victimes des turbulences de l’appareil. Jacques Livchine était le commandant de bord… Les plateaux-repas valsaient. Dans le fond, un avion reconstitué avait explosé et on évacuait des passagers blessés sur des brancards; à la fin, le public était prié de se couvrir d’un immense linceul blanc… Saisissant de vérité. Un spectacle prémonitoire… conçu bien avant le crash en janvier 92 d’un Airbus A 320 d’Air-Inter en provenance de Lyon,  près du mont Sainte-Odile, en Alsace. Bilan: 87 passagers et membres d’équipage morts sur le coup ou quelques heures plus tard; neuf seulement avaient survécu. Un spectacle qui provoquait un choc visuel, comme l’avait été devant le Palais des papes à Avignon, La Véritable Histoire de France par le Royal de Luxe.
En Etudes théâtrales à Paris X Nanterre, je fais un D.E.A. dirigé par Robert Abirached, sur cet iconoclaste Théâtre de l’Unité. Hervée et Jacques viennent d’être nommés à la tête de la Scène Nationale de Montbéliard qu’ils rebaptisent Centre d’Art et de Plaisanterie. Dans l’ancien hôtel particulier de Sponeck où sont leurs bureaux, un grand salon avec des canapés, des livres et l’hiver, un feu de bois dans une belle cheminée. On pouvait y boire gratuitement un bon vin chaud… mais il il fallait payer le verre. Habile esquisse de la loi, puisque le Théâtre de l’Unité n’avait pas la licence boissons alcoolisées. Un clin d’œil bien dans  son style…

Une longue aventure théâtrale à laquelle j’ai participé comme dramaturge à la création de Térezin: une évocation de ce camp (Tchécoslovaquie) où, entre 41 et 45, plus de 140.000 juifs furent internés par les nazis. La plupart y moururent, ou furent déportés à Auschwitz et gazés. Un camp utilisé comme vitrine avec des conditions de vie « normales »: en juin 1944, une délégation de la Croix-Rouge Internationale n’avait rien remarqué de suspect !

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©x Macbeth en forêt

J’ai aussi vu, nombre de spectacles du Théâtre de l’Unité : entre autres, Les Chambres d’amour, Mozart au chocolat, Macbeth en forêt, quelques Réveillons de boulons, Histoire d’un soldat et Les petits Métiers dont Le Souffre-Douleur. Hervée de Lafond y demandait qu’un spectateur vienne la rejoindre. Elle lui disait de nommer quelqu’un qui lui était insupportable. Réponse: Jean-Marie Le Pen… Alors, Hervée lui confiait un batte de base-ball et le priait de se défouler, en tapant sur un mannequin… rempli de poches de (faux) sang. Ce qu’on ne savait pas et il devenait vite tout rouge !
Elle concluait sobrement: «Soyez rassurés, ce n’était pas un être humain mais il aurait pu l’être. » Autrement dit: attention, ne vous faites jamais justice vous-même. Silence glacé dans le public qui avait reçu le message cinq sur cinq…

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©x La Nuit unique

Et nous avons aussi vu de vingt trois à six heures du matin à Colombes (Hauts-de-Seine). l’ultime représentation du Théâtre de l’Unité avec aussi, la dernière représentation de La  Nuit unique  qui avait été créée au festival d’Aurillac (voir Le Théâtre du Blog)  A une spectatrice qui voyait cette nuit unique quelque chose d’original, Jacques Livchine répondait: «Non ce n’est pas original mais originel. Dans tout l’Extrême-Orient, comme au Moyen-Orient, on fait des spectacles de nuit qui durent souvent plus sept heures .   

Douloureuse nostalgie. Jacques Livchine avait écrit (voir Le Théâtre du Blog):  » Hervée et moi, maintenant à plus de quatre-vingt ans, métastasés, cabossés, nous sommes sur le point de transmettre notre outil à un trio chargé de poursuivre l’œuvre entreprise. » Voilà c’est fait. Restera une façon iconoclaste de créer un théâtre qui fasse sens en louvoyant sans cesse avec les institutions. Le Théâtre de l’Unité est sans aucun doute la seule compagnie française qui aura eu la plus longue vie (avec Le Théâtre du Soleil dont il était proche). Loin des institutions qui se méfiaient de lui et se refusaient en général à l’accueillir, il est un des rares à avoir  acquis un public populaire, comme en témoigne l’extraordinaire réussite sur quelque vingt ans de ses Kapouchniks, ces cabarets mensuels qui attiraient de nombreux habitants d’Audincourt, pas toujours friands de théâtre…
Longue vie à Hervée et Jacques.

Jean Couturier

La Cage aux folles, musique et paroles de Jerry Herman, livret d’Harvey Fierstein, d’après la pièce de Jean Poiret, traduction en français et mise en scène d’Olivier Py

La Cage aux folles, musique et paroles de Jerry Herman, livret d’Harvey Fierstein, d’après la pièce de Jean Poiret, traduction en français et mise en scène d’Olivier Py (en français, surtitrage en anglais pour les dialogues et chansons, en français pour les chansons)

 

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©Thomas Amouroux

Juste avant l’entracte, Laurent Lafitte -exceptionnel dans le rôle d’Albin/Zaza- interprète sous un arc-en-ciel de tubes fluo, les paroles de la mythique I am what I am : “J’ai le droit d’être moi, un être à part, j’entre en scène et j’ose … Sous les crachats ou sous les roses, que l’on m’acclame où que l’on me blâme. Je sais que je ne suis ni elle, ni lui, ni lui, ni elle”.
Cette confession de Zaza claque comme un manifeste d’ouverture d’esprit dans une France qui en manque souvent. A l’image d’Éric Ruf qui a relevé avec succès au dernier festival d’Avignon, le défit de monter Le Soulier de satin de Paul Claudel, Olivier Py réussit totalement son pari : recréer cette comédie musicale montée à Broadway en 83.
À la création de la pièce originale (1976), son auteur Jean Poiret écrivait avec son humour habituel: « On peut également recevoir la pièce comme un beau drame ou l’homo et l’hétéro (se munir d’un dictionnaire, j’ai omis de vous le dire, pour tout ce qui concerne cet exposé, ou demander tous renseignements à la caisse du théâtre, tous les jours de 11 h à 20 h, sauf le lundi, de 11 h à 18 h), ou l’homo et l’hétéro, disais-je, se livrent bataille dans une déchirante lutte de générations. Le tout dans un sourire poilé de larmes, comme il convient, entre gens de bon ton”.

Cette comédie musicale est une absolue réussite à tous niveaux. La scénographie avec plateau tournant, signée Pierre-André Weitz nous fait voyager de la scène du cabaret La Cage aux folles, à ses coulisses et à l’appartement d’Albin et Georges. Ce même artiste a aussi créé les costumes, dignes des grandes revues années quatre-vingt comme celles de LAlcazar ou du Paradis latin. L’orchestre des Frivolités Parisiennes sous la direction de Christophe Grapperon, plein de fougue, et les exceptionnels danseurs travestis Les Cagelles complètent cette mise en scène parfois grave, mais festive.
Le chorégraphe Ivo Bauchiero mêle avec succès claquettes, jazz, swing et danses de salon et ici, tout est fait pour que le public se sente au cœur du cabaret, avec des lumières rose. Laurent Lafitte (Albin transformée en Zaza meneuse de revue) va au contact des spectateurs, traverse un rang de l’orchestre et, comme un bateleur, les interpelle avec quelques réparties cinglantes : «Bonsoir à toutes et à toutes, et à toutes! Y a-t-il des hétéro dans la salle? Cela fait quoi d’être en minorité? Il y a deux sortes d’hommes, les passifs et les menteurs ! »
Et, à un autre moment, il regarde le poulailler du théâtre : « Coucou là-haut, Elle m’a fait coucou ! Ben, ce ne sont donc pas des places aveugles. » Accompagnant Laurent Lafitte -excellent dans ce genre d’exercice- ses partenaires sont justes, en particulier, l’acteur qui interprète Georges le mari d’Albin qui doit marier son fils et le faire entrer dans une famille chrétienne intégriste, d’où les multiples quiproquos comiques. «C’est un privilège, dit-il, de porter la tendresse en scène, dans le souffle et les pas de Georges.»
En costume d’un blanc éclatant, il ressemble au regretté Jean-Marie Rivière ( 1926-1996) acteurmetteur en scène et exceptionnel homme-orchestre de lAlcazar. Jean Poiret écrivait :«Le tout dans un sourire poilé de larmes. »

Pour Olivier Py, « La Cage aux folles est une leçon de tolérance qu’on aime car il n’y a pas de sermon. Elle se contente de nous faire rire, puis pleurer et rire encore, jusqu’à pleurer de rire. » Un exemple dans l’histoire du spectacle et pour le plus grand bonheur du public qui, chaque soir, offre une ovation debout à ces artistes en chantant avec eux : « On ne vit qu’une fois… Carpe diem, carpe diem. Entre le baptême et le Requiem. La vie, c’est peu de choses. Aussi fragiles que les roses, les roses, les roses. » Il faut espérer que ce spectacle sera repris.


Jean Couturier


Jusqu’au 10 janvier, Théâtre du Châtelet, 1 place du Châtelet, Paris ( Ier). T. : 01 40 28 28 40.

 

Et je pleure, et je pleure, et je pleure; en une soirée, j’ai pleuré autant qu’en dix ans

Hervée de Lafond et Jacques Livchine ont quitté le 31 décembre la direction du Théâtre de l’Unité. Nous ne pouvions malheureusement être à la grande fête qu’avaient préparée leurs collaborateurs. Les mots de Jacques ci-dessous sont particulièrement émouvants. Nous reviendrons sur la longue aventure de cette compagnie hors-normes, sans laquelle le théâtre contemporain en France et à l’étranger, n’aurait jamais été le même….

Ph. du V. 

Et je pleure, et je pleure, et je pleure… En une soirée, j’ai pleuré autant qu’en dix ans. Parfois, le rideau de larmes laissait la place quelques secondes à un soupçon de sourire. Hervée et moi, nous n’avions pas voulu être associés à la préparation de cette soirée, pour bien affirmer que, pour nous, c’était fini. Nos successeurs: Eric Prévost, Catherine Fornal et Estelle Chardon  nous  ont offert  le 31 décembre le plus incroyable que l’on puisse imaginer: une déferlante d’amour illimitée a envahi la grande halle de l’espace Japy à Audincourt ( Doubs). Un seul refrain sortait : « Vous nous avez été essentiels. »
Mais comment ça, mais où ça ? Des cadeaux nous arrivent, même pas signés: fleurs, compliments écrits, œuvres d’art, boîtes de chocolats. etc. Mais surtout des étonnements et surprises. Sylvie Lalaude que j’ai tant aimée et qui a été notre  assistante pendant dix ans, arrive de Bordeaux,  et Céline Poulain, je ne sais d’où. Marie-Leila nous bichonne: champagne, vatrouchka, fauteuil, couverture. Nos collègues du théâtre de rue: Larderet, Jean- Luc et Pierre Prévot et aussi la compagnie Générik Vapeur  avec Pierrot Berthelot, et Cathy Avram de Marseille sont là. Et Gilles Rhode, comédien et metteur en scène, fondateur de la Transe Express. Et des artistes de la promotion n° 77 de la F.A.I.A.R.  (Formation Avancée Itinérante des Arts de la Rue). Et Léna Breban, fontaine  à compliments, du genre: si vous aviez le rôle que vous avez joué dans ma  vie.  Mais Léna, tu collectionnes les Molière, tu as fais une mise en scène à la Comédie- Française… Qu’as-tu à faire de nous? Son épître est convaincante mais elle ne pourra pas la lire : il y avait une surdose d’éloges incroyables. Je regarde tous ces acteurs qui nous font la fête et qui répètent que nous avons été essentiels pour eux.

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Mais jamais, nous n’avons eu le  désir de transmission de quoi que ce soit!  Il y a malentendu: jamais cela n’a été dans mon  ADN. Nous aimions juste foncer sur des chemins vierges, changer les paramètres de représentation, jouer pour deux personnes ou pour 4.000, dehors ou à l’intérieur, partout… Et là, devant nous ils sont une centaine à nous dire merci à leur manière. Chacun raconte le moment où sa vie a basculé à cause de nous! Mais je pressens  qu’ils retiennent de nous,  ce que nous étions,  des “voyeurs-voyants-voyous”, champions des chemins de traverse et décalages, ne craignant pas le : « Rater  mieux”. Ou  »La vie est la farce à mener par tous”. Chacune et chacun transformaient à sa manière  mes adages, du genre: « Pour trouver, il faut se perdre”. Ou : « N’aie pas honte d’avoir honte.”

J’adorais les apophtegmes  que je ramassais  (merci à Stéphanie  R. qui m’a appris des mots savants). Ils étaient là, hurlant: ‘Vous êtes nos parents de théâtre, Merci papa ! Merci maman, ça frôlait le gnangnan, mais c’était d’une sincérité imparable. Dans de multiples apparitions imprévues, le Rappoporchestra, mon orchestre de famille avec cymbalum, accordéon, clavier, bratsch, batterie, trombone… Et mes enfants, mes petits-enfants, mes nièces, mon frère, ma sœur…  Je ne les attendais pas, j’hallucinais en pleurant!  Ils avaient monté  en secret, ce commando et m’avaient tous affirmé que, le 31, ils avaient mieux à faire que d’aller à Audincourt.
 Et puis, au sommet des émotions, les » femmes puissantes » , des amatrices de la région qu’Hervée  dirigeait. Les larmes aux yeux, elle lui ont dit un déchirant:  « Ne nous quitte pas”. Et Marcel, notre acteur et ami togolais a tenu à être là, alors qu’il vient de perdre son fils de vingt-cinq ans… Je serre son  bras et suis très ému! Gaétan lit un texte sur son téléphone : vous avez changé ma vie. Et puis les jeunes des Ruches, nos ateliers annuels et ce fou de Michaël qui est arrivé sans le sou depuis Calais.
 Tout a commencé  par une chorégraphie déjantée et violente sur des tables, préparée par Constance Biasotto  venue d’Arles. Notre acteur Pancho se jette sur les tables et lance un feu d’artifice d’une violence tectonique!  On croit que la Maison Unité, avec des flammes de plusieurs mètres de haut, va prendre feu. David Mossé, notre bien-aimé régisseur est venu avec Eric Billabert, créateur son mais aussi éclairagiste venu de Marseille, donner un coup de main. Il ne cesse de me glisser dans l’oreille : je vous aime. Je suis perdu, prends la main d’Hervée et lui glisse à l’oreille:  » C’est dingue, c’est nous, c’est notre esprit, cela nous ressemble  et ce n’est plus nous. »
 
Sur la terrifiante musique klezmer de notre spectacle Térézin, Céline Chatelain dit un texte de  Charlotte Delbo. Catherine Fornal orchestre l’ensemble, telle une capitaine dans la tempête et les numéros s’enchaînent sans une longueur. Ma dopamine (la molécule du plaisir) se déchaîne. Je plane, je ne sens plus mes métastases. Moi qui écrivais: cela va bientôt finir, j’écris maintenant : cela va continuer.
Martial Bourquin, le maire d’Audincourt, Jean Cadet, le président du théâtre de l’Unité et Christophe Châtelain, codirecteur du Pudding Théâtre, avec un texte de Frédéric Fort, s’adressent à nous depuis les fenêtres de la Maison Unité. Une 2 CV, conduite par Goobi, vient nous chercher! Mais ce n’est pas fini : une manche à air de Xavier Julliot  culmine à  quinze mètres de hauteur  et crache des plumes…
 Quatre heures du matin: Clément et Maksouille sont aux manettes et on danse : Faim soif cris danse danse danse danse. Haie d’honneur pour notre départ…  Un refrain galope dans ma tête : mais comment ont-ils pu  réaliser tout cela ? Bien sûr, j’oublie beaucoup de monde et impossible de tout raconter. Il y a Sophie Dufouleur et son « otchi chornia », Emilie et Bastien Charleri, accordéoniste indomptable, Goobi qu’on a arraché à Peugeot, Youssri, l’imitateur d’Hervée dans nos Kapouchniks, ces cent-vingt cabarets mensuels,  Brigitte Cottier, notre L.F.I. préférée
 Kamel Rebai,  de la mairie d’Audincourt filme toute la fête. Et tous ceux avec leurs souvenirs qui ont participé aux Kapouchniks. Mais aussi Jean-Pierre Marcos et Sylvie, venus d’Amiens qui ont tant fait pour nous, Hélène Jouvelot au bar, MC Galette qui revient du Cambodge avec une femme dans ses bagages, Valérie Moureaux,  comédienne et formatrice qui fait partie de la Ligue d’Improvisation depuis vingt-huit ans et qui a joué dans la salle mythique du Bataclan…
Mais j’en oublie, Catherine va me passer la liste peut-être, Sarat, le danseur de Montbéliard lâche les chevaux, dans une danse effrénée. J’ai surtout une pensée pour notre chère Irène K.  qui nous a suivi:  le cancer l’a achevée il y a à peine un mois. Et pour celui qui est resté chez lui: l’ours Claude Acquart, notre scénographe et indispensable compagnon de notre trio pendant cinquante ans! Claude n’aime décidément pas les mondanités…
Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité, à Audincourt  (Doubs).

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

    

Le Lac des cygnes, musique de Piotr Ilitch Tchaïkovski et du Groupe 79 D, chorégraphie d’Angelin Preljocaj

Le Lac des cygnes, musique de Piotr Ilitch Tchaïkovski et du Groupe 79 D, chorégraphie d’Angelin Preljocaj


Comme le rappelle Serge Lifar dans La Musique par la Danse : «Le ballet eut une destinée navrante : il a été créé le 4 mars 1877 au Grand Théâtre de Moscou, au bénéfice d’une demoiselle Karpakova dont le nom ne figure pas autrement sur les tablettes de la danse… La chorégraphie est d’un certain Julius Reisinger, encore un inconnu ! et l’orchestre dirigé par un amateur, un certain Riabov qui confessa n’avoir jamais encore vu de partition aussi compliquée (!). Décors et costumes empruntés aux vieux ballets du répertoire”.
Cette œuvre remontée par Marius Petipa et Léon Ivanov, après la mort de Tchaïkovski en 1895, obtint cette fois un triomphe qui perdure. Serge Lifar le considérait comme l’auteur  par excellence, de chorégraphies : « On trouve toujours dans sa musique, un mouvement de danse, une valse ou une ronde populaire russe”.

© J.C. Carbonne

© J.C. Carbonne

Ici, Angelin Preljocaj alterne musique originale et musique électronique du Groupe 79 D  et nous propose une version écologique de l’œuvre: les cygnes sont menacés par le réchauffement climatique à cause de l’activité humaine. Les vidéos de Boris Labbé sont explicites : à l’emplacement du lac, se construit une mégapole avec tours gigantesques…
Nous perdons actuellement vingt millions d’oiseaux en Europe par an (source L.P.O.) et les lacs de cygnes se font de plus en plus rares. Siegfried (Leonardo Crenaschi), le Prince est ici l’héritier d’une entreprise spécialisée dans la vente de plates-formes de forage. Rothbart (Redi Shtylla), le Sorcier, est un homme d’affaires qui veut exploiter une source d’énergie fossile, près du fameux lac. Odette (Mirea Delogu) se méfie de cette perspective mais Rothbart la transforme en cygne dès le prologue. Angelin Preljocaj va nous faire découvrir de sombres tableaux d’une grande beauté plastique et nous offre la vision d’un monde contemporain marqué par la dureté des rapports humains. En ce 31 décembre, supposé être festif, cette noirceur impressionne le public…
Les danseurs du ballet Preljocaj ont une technique d’une grande rigueur. Mirea Delogu (Odette et Odile) a une présence impressionnante et avec un corps athlétique, une grande sensualité dans ses mouvements. «C’est un rôle difficile qui requiert, dit Angelin Preljocaj, des qualités opposées, en termes de virtuosité et interprétation. Il faut vraiment un travail intense pour trouver l’équilibre entre ces deux personnages, sans rien céder sur une nécessaire exigence”.
Les remarquables costumes des cygnes d’Igor Chapurin cassent les codes habituels : tutus… Malgré plusieurs styles de chorégraphie en fonction des tableaux, l’ensemble est fluide et réserve de belles surprises que nous avons goûté avec grand plaisir.

Jean Couturier


Le spectacle a été créé au Théâtre des Champs-Elysées, 15 avenue Montaigne Paris ( VIII ème) du 21 décembre au 4 janvier.


Du 7 au 9 janvier, Maison de la Culture, Amiens (Somme).

Du 10 au 14 février, Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône).

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