La Zone d’intérêt, un film de Jonathan Glazer

La Zone d’intérêt, un film de Jonathan Glazer

 Rudolf Höss a-t-il jamais éprouvé le moindre sentiment de culpabilité ? Il fut pendu à Auschwitz sur les lieux où il avait fait exterminer plus d’un million d’êtres humains qui y avaient vécu dans des conditions atroces. Il se cacha sous une fausse identité en 1945 mais fut dénoncé par sa femme, menacée d’être envoyée en Sibérie avec ses enfants. Livré aux autorités polonaises et exécuté, le 16 avril 1947, près du crématorium et de la maison qu’il avait occupée avec sa famille durant toutes les années où il avait dirigé le camp. A son procès devant le Tribunal suprême de Pologne, il ne mesura jamais l’insondable horreur des destructions provoquées et s’exprima comme si le sens moral ordinaire lui faisait défaut, remarqueront les observateurs.

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Il justifia ses actes par la nécessité d’obéir aux ordres d’Heinrich Himmler dont il dépendait. Il estima le nombre des victimes assassinées à Auschwitz à près de trois millions, chiffre qui sera par la suite contredit. Les psychiatres américains qui l’interrogeront au Tribunal de Nuremberg, comme Leon Goldensohn, décriront un homme normal, soumis à l’autorité et à l’idéologie nazie. Quand le psychologue Gustave Gilbert veut connaître comment il a procédé à l’extermination des déportés, Rudolf Höss lui expose d’une voix apathique la façon dont ils ont été gazés. La pensée de refuser les ordres d’Henrich Himmler ne lui est jamais venue, dira-t-il. Gustave Gilbert conclut que Rudolf Höss donne l’impression générale d’un homme normal mais avec une « apathie de schizophrène »: ce qui ne signifie pas grand-chose. Rien chez lui n’évoque une pathologie psychiatrique.

Dans La Zone d’intérêt, Rudolf Höss n’a de sentiments que pour sa jument et sa famille. Il vient raconter le soir à ses enfants des contes pour les aider à s’endormir. Le film met en scène un conte emblématique : Hans et Gretel, des frères Grimm (analogue à notre Petit Poucet), et terrorisant: une sorcière met des enfants dans un four  avant de les dévorer. A la fin, c’est la sorcière qui y sera précipitée dans le four. Chez les frères Grimm, les enfants sont sauvés… Mais ceux déportés à Auschwitz ont été gazés, et leur corps brûlés.
Toute notre génération fut terrorisée en découvrant en 1956,  Nuit et brouillard le film d’Alain Resnais  où on peut voir des gardes mobiles français séparer à coup de crosse les enfants, de leur mère pour les jeter dans des wagons plombés. La censure supprima à l’époque ce passage. Notre culpabilité fut immense et aucun conte des Grimm ne nous permit par la suite de dormir tranquille.

Ici, à la fin, deux moments incroyables semblent venir s’opposer à la froideur glacée du Commandant et de son épouse, Hedwig. Une pensée folle saisit Rudolf Höss lors de son voyage à Berlin : l’idée subite de gazer tous les nazis avec lesquels il se trouve. Est-il devenu une simple machine à tuer? Un pur automate de l’extermination? L’automate serait alors une autre expression pour signifier la « banalité du mal » décrite par Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem. On ne tue pas des hommes, mais des pièces, des «stücke », matériaux déshumanisés, pour se conformer aux ordres reçus. Rudolf Höss semble, dans le film, avoir pris un chemin inverse en retournant la machine à exterminer contre ses concepteurs. Dans le conte des frères Grimm, la sorcière finit dans le four, et non les enfants qui pourtant, ont dévoré la maison en pain d’épice, expression de leur avidité et de leur destructivité orale.

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Rudof Höss s’est-il senti coupable ? Un long vomissement traduit à la fin du film ce que son corps ressent mais que sa psyché ne peut ni mentaliser ni symboliser. On peut, certes, parler ici « de clivage du moi »,  dissociation de la personne, fonctionnements mentaux différents, celui d’un Jekyll voisinant Hyde, et celui d’un Höss, bon père de famille, et d’un Höss monstrueux. Dans l’Abrégé de psychanalyse (1938), écrit peu avant sa mort, Freud revient sur le clivage, c’est à dire ces attitudes contradictoires pouvant persister côte à côte, sans s’influencer et évoquant une psychose.
Longtemps considéré comme une opération transitoire et réversible, le clivage lui apparait désormais comme pouvant représenter une atteinte grave et durable du moi. Cette notion, à la fois structurale et développementale, renvoie tout aussi bien à la grande pathologie, qu’à des fonctionnements normaux. Le clivage s’organise à partir du «déni » que le sujet oppose à une réalité insupportable qu’il ne veut pas voir.  Rudolf Höss est sans doute clivé mais ne dénie rien et assume tous ses crimes. Lui manque le sentiment d’humanité et l’accès à la reconnaissance d’autrui. Il n’éprouve aucun sentiment envers la souffrance des autres, aucune identification, aucune compassion, aucun «concern»,. Et il ne ressent aucune culpabilité face à ses actes.

L’«unthoughtfullness» : non-pensée ou incapacité de penser, employée par Hannah Arendt, apparait ici encore plus essentielle. Derrière la non-pensée d’un Eichmann ou d’un Höss, se profile la pensée folle, la pensée perverse, des idéologies  prêtes-à-penser, ou plutôt des prêts à la non-pensée, qui enferment les sujets dans la haine radicale de l’autre et qui viennent écraser toute capacité de réflexion ou prise de conscience. « Hier ist kein warum » (Ici, il n’y a pas de pourquoi), répondait à Auschwitz, un nazi à Primo Levi. Ici, on ne pense pas !

Gardons notre pensée éveillée face aux idéologies, face aux totalitarismes, avant qu’un immense vomissement ne nous saisisse à notre tour, devant les images qui clôturent le film de Jonathan Glazer: les fours crématoires et les amas de chaussures qui nous rappellent la montagne des corps… Les images monstrueuses de tous ces êtres humains détruits par la folie des hommes, qui hantent et hanteront toujours notre mémoire.

 Jean-François Rabain


Archive de l'auteur

Festival Everybody 2024

Festival Everybody

Pendant cinq jours, la vaste halle du Carreau du Temple s’ouvre à cette manifestation singulière: le corps et sa diversité. En question, les regards des artistes sur les stéréotypes, liés au genre, à la couleur de peau, au handicap… Avec sept spectacles atypiques, des cours de danse, de yoga et maquillage où on s’interroge sur le langage du corps (tout public). Une manifestation joyeuse en cette veille de la Saint Valentin, carnaval érotique qui célébrait le printemps au Moyen Age et jusqu’à la Renaissance.

Tatiana de et par Julien Andujar

L’artiste nous accueille, travesti en une Tatiana rouquine joviale et volubile : la femme fantasmée que serait devenue sa sœur ainée, disparue le 24 septembre 1995 en gare de Perpignan. Elle avait dix-sept ans et son ce corps fut recherché  en vain mais on retrouva celui de Mokhtaria Chaïb (dix-neuf ans ans) tuée le 21 décembre 1997, de Marie-Hélène Gonzalez (vingt-deux ans), tué le 16 juin 1998 comme Fatima Idrahou (vingt-trois ans)  le 9 février 2001. Toutes les trois dans des conditions similaires!

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Julien Andujarc© Yuval Rozman


Julien Andujar incarne tour à tour le garçon de onze ans qu’il était lors de cette disparition, et les personnes ayant marqué sa mémoire d’enfant : la meilleure amie à l’accent du Sud- Est, l’avocate avec son langage juridique, Salvador Dali pour qui la gare de Perpignan était le centre du monde, le gendarme qui enquête en chantant, façon comédie musicale tristounette…
Cet acteur et danseur évoque ces fantômes avec humour. Jouant sur le vocabulaire et le physique de chacun, il déclenche les rires d’un public complice et se moque de lui-même, drôlement accoutré d’un juste-au-corps intégral couleur chair. Mais derrière une apparente bonhommie, se cache une grande émotion. Ce numéro de cabaret déjanté en quarante-cinq minutes résonne comme un témoignage d’amour à la jeune disparue et serre le cœur.

 Festival Everybody 2024 dans actualites

Tatiana-Julien-Andujar-©-Yuval-Rozman

Danseur, chorégraphe, fantaisiste, comédien et performeur drag-queen à ses heures, Julien Andujar a commencé à danser à Perpignan avec la troupe Évasion et a rencontré à ses débuts Daniel Larrieu, Odile Duboc et Hervé Robbe. Depuis 2010, il codirige la compagnie VLAM Productions avec Audrey Bodiguel et signe des pièces protéiformes mêlant danse, cinéma, performance. Il collabore aussi avec Yuval Rozman sur sa Quadrilogie de ma terre  (Ahouvi en hébreux).

 

Whip, chorégraphie Georges Labbat

© David Le Borgne

© David Le Borgne

Variation pour trois interprètes avec fouet, cette performance de quarante minutes joue sur la symbolique à la fois violente et érotique de cet outil. Performeur et artiste, Georges Labbat s’entoure ici des jeunes Synne Elve Enoksen et Letizia Galloni. Après s’être lentement dévêtus au milieu du public, les danseurs s’emparent de leur fouet respectif et en vastes gestes circulaires, le font tournoyer pour dégager l’aire de jeu, éloignant ainsi les spectateurs.

Les corps oscillent. en harmonie ou à contretemps et les lanières des fouets émettent claquements et sifflements, tantôt synchrones, tantôt dissonants mais singuliers. Le fouet devient ici un instrument auquel le corps donne son rythme, entre la légèreté d’un courant d’air et la violence d’une détonation. Un élégant érotisme nait de cette chorégraphie en perpétuelle rotation qui explore la symbolique ambigüe du fouet, objet à la fois de domination, violence et plaisir.
Dans la continuité de Self/Unnamed (2022), avec lui comme un seul danseur et son double en plastique, Georges Labbat se focalise sur les jeux de force et contraste entre les corps.I
l crée des spectacles sur le rapport du texte, au mouvement. Le chorégraphe et  aussi concepteur des statues en résine, iDioscures, chorégraphie de Marta Izquierdo Muñoz

Dioscures chorégraphie de Marta Izquierdo Muñoz, 

© JMC2

© JMC2

Le titre désigne les jumeaux Castor et Pollux, fils de Léda, la reine de Sparte, séduite et fécondée par Zeus métamorphosé en cygne. Dans la mythologie grecque, Castor, dompteur de chevaux et Pollux, boxeur invincible, symbolisent la jeunesse virile et conquérante. Ces Dioscures (du grec ancien : Διόσκουροι, jeunes garçons de Zeus) sont interprétés ici par des performeurs queers et non binaires.

  »Après mon triptyque sur les communautés féminines, dit Marta Izquierdo Muñoz, j’ai eu envie de travailler sur la masculinité avec ces jeunes interprètes, apparus comme des colosses, véritables sculptures en mouvement. Mina Serrano qui a entamé sa transition et vient du théâtre et du cabaret, jouer avec les codes de la masculinité dont il en train de s’éloigner. Ebène, un Toulousain d’origine ivoirienne, lui, vient du « voguing » et de la pratique drag. »

Aux allures androgynes, ils dansent en miroir, avec des accessoires féminins, coiffés de caques dorés, interchangeables. D’abord en phase, dans une séduction mutuelle, ils s’affronteront bientôt en frères ennemis mais leur gestuelle détourne ironiquement les codes guerriers. Leurs corps à corps brutaux, à la virilité décalée, se muent en tendres étreintes. La danse emprunte aux registres de la rue, du disco, voire de la lutte gréco- romaine…

Un duo de cabaret bien réglé, festif et dans l’air du temps. Marta Izquierdo Muñoz, interprète auprès de Catherine Diverrès et François Verret se lance en 2007 dans des projets personnels en mariant jazz, danse contemporaine, flamenco, clubbing. Son triptyque au féminin Imago-Go (2018), Guérillères (2021) et Roll (2024), sera présenté au prochain festival Jogging cette année du Carreau du Temple.

Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 10 février, au Carreau du Temple, 2 rue Eugène Pierrée, Paris (III ème). T. : 01 83 81 93 30.

 Tatiana, les27, 28 et 29 juin, Contrepoint Café-Théâtre, Agen (Lot-et Garonne) et en octobre, Théâtre du Rond-Point, Paris (VIII ème)

 Dioscures, le 13 juillet Kilowatt Festival Sansepolcro, Italie.

Du 17 ou 24 octobre, BAD Festival, Bilbao, Espagne.

Mr Slapstick, chorégraphie de Jean Gaudin et Pedro Pauwels

Mr Slapstick, chorégraphie de Jean Gaudin et Pedro Pauwels 

 Sous ce titre, se cache une référence à Buster Keaton, l’homme qui ne rit jamais. Le comique dit slapstick :en anglais« bâton claqueur »), emprunte son nom à la cliquette ou tavelle qui sonorise les violents mais faux coups de Guignol, Arlequin et personnages de pantomime. Au cinéma, un genre caractérisé par des chutes, courses-poursuites, bagarres…
Pedro Pauwels garde le masque impassible de son modèle mais s’en éloigne vite pour dessiner un personnage qu’il projette, vêtu de noir, sur la plage blanche de la scène, dans un jeu d’ombres et lumières changeantes. Il conserve, du burlesque, quelques courses rapides au début avabt de disparaître… Les portes claquent sous les effets lumineux tremblotants d’un projecteur. Mais ici, ni pantomime, acrobaties ou cascades. Pedro Pauwels fait dans la lenteur et la finesse, soulignées par Variété, une partition laconique de Mauricio Kagel (1977), sans rapport avec celle qui accompagne le cinéma muet.

© Henri Aubron

© Henri Aubron

Le solo organisé autour d’une chaise vide posée à l’avant-scène dos aux spectateurs. Cette présence aimante et repousse le danseur et crée un point de tension conditionnant ses déplacements. Lira-t-on dans cette chaise, la métaphore du public, du chorégraphe, d’un réalisateur qui regarde l’autre danser, ou d’un pouvoir invisible? Comme intimidé par cet objet, Pedro Pauwels s’en approche prudemment, le contourne, s’en éloigne pour ensuite l’affronter et l’insulter face public.

 En contrepied du burlesque, tout en citant leurs sources, Jean Gaudin et Pedro Pauwels n’ont pas choisi le rire mais l’humour froid. Il évoquent Buster Keaton de manière biaisée et se souviennent du clown triste qu’on a pu voir dans ses dernières apparitions au cinéma, comme Les Feux de la rampe de Charlie Chaplin (1952) où ces deux stars du muet incarnent des comiques vieillissants.

Une bonne partie du spectacle se passe au sol. Souvent de dos, assis  par terre, Pedro Pauwels va tâtonnant, se déplace par reptations animales, ou roule de tout son long sur lui-même. Parfois, il se lance dans un galop ludique, nous surprenant avec cette rupture de rythme. De pauses en accélérations, la chorégraphie joue avec le tempo.

 Pedro Pauwels nous attire dans un univers singulier qu’on retrouve dans les nombreuses pièces qu’il a signées et interprétées dont Cygn etcSpectres, Etal. Ce créateur atypique n’hésite pas à collaborer avec des artistes de théâtre, hip-hop, musique improvisée ou techno, cinéma… et à lancer des projets collectifs. Implanté avec sa compagnie de 2009 à 2018 à Limoges, l’artiste  est aujourd’hui installé à Montauban. En 2004, atteint d’une méningite foudroyante  il a été plongé dans un coma artificiel et amputé de doigts aux mains et aux pieds. Une rééducation lui fera redécouvrir son corps et l’apprivoiser pour continuer à danser. Il livrera cette expérience dans son ouvrage J’ai fait le beau au bois dormant, édité par le Centre national de la danse. 

 Mireille Davidovici

 Spectacle dans la cadre de Faits d’Hiver, vu le 7 février à Micadanses, 20 rue Geoffroy l’Asnier, Paris (IV ème).

 

Cendrillon de Rébecca Stella et Danielle Barthélémy, mise en scène de Rébecca Stella

Cendrillon de Rébecca Stella et Danielle Barthélémy, mise en scène de Rébecca Stella

Un très ancien conte et l’ un des plus célèbres en Occident. Giambattista Basile avait recueilli les histoires de tradition orale dans la péninsule et dans son recueil, Le Conte des contes ou Le Divertissement des petits enfants (1634,  figure La gatta Cenerentola ( La Chatte cendreuse).. On connait aussi les versions de Cendrillon ou la Petite Pantoufle de verre de Charles Perrault qu’il écrivit à partir de contes médiévaux, et celle enfin des frères Grimm dans Aschenputtel. Mais déjà aussi dans l’Antiquité, Claude Elien au III ème siècle après J.C., avait retranscrit l’histoire de Rhodope, une jeune Grecque embarquée en Égypte comme esclave. Et qu’épousera le pharaon  Psammétique, stupéfait  par la délicatesse de la chaussure. Ou celle de Yexian,  tirée d’un ouvrage chinois : Youyang zazu. Mais aussi dans plusieurs des Mille et Une Nuits. Il y a aussi l’histoire de Chūjō-hime, parfois dite Cendrillon japonaise. Et en Nouvelle Angleterre, aux Etats-Unis, La Légende d’Oochigeas…

Et il a eu des centaines d’adaptations pour l’opéra et l’opéra-comique: entre autres, la Cendrillon de Jules Massenet (1899,) la comédie musicale Cindy de Luc Plamondon, des ballets (Rudolf Noureev) et plus récemment, Thierry Malandain (2013). Et une trentaine de films, dont celui de Méliès en 1899! Mais curieusement peu au théâtre, sinon une pièce de Joël Pommerat (2011) où cet auteur et metteur en scène commence l’histoire par la mort de la mère de Cendrillon et où il parle du besoin pour Sandra, la jeune  fille, de faire son deuil pour être apaisée et continuer ainsi à vivre sa vie. (voir Le Théâtre du Blog).

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©x Cendrillon et son père

Rébecca Stella et Danielle Barthélémy ont imaginé une version traditionnelle de ce conte mais façon manga dont on verra quelque images, donc au Japon. Dans une chaumière, un pauvre cordonnier vit seul avec sa fille mais tombe amoureux d’une veuve qui l’emmène loin de chez lui. Et-déjà le mythe de la famille recomposée-Cendrillon doit vivre avec ses deux méchantes filles qui la persécutent. Au château, un bal est organisé où un jeune prince choisira sa femme. Ces filles se moquent de Cendrillon quand elle dit qu’elle veut y aller mais sa mère, réincarnée, va l’aider et elle ira au château. Elle danse avec un bel inconnu mais minuit sonne! Elle doit rentrer mais en chemin, elle perdra un escarpin. Le danseur inconnu qui était en fait le Prince va faire rechercher la jeune fille à qui peut aller cet escarpin.  Bien sûr, il n’ira pas aux deux méchantes filles mais à la seule Cendrillon. Elle et le Prince se retrouveront et s’aimeront passionnément, etc.  Après tout, pourquoi pas ? Et le dialogue ici en vaut un autre…

Mais sur le plateau, cela donne quoi? Il y a, en fond de scène, de belles images vidéo (conception-réalisation : Antony Surleraux): temples japonais sous la neige, maison du pauvre cordonnier, grande salle du palais royal…. Et de nombreux châssis (pas très réussis) dont celui d’une cheminée avec un faux feu que les acteurs ne cessent de faire apparaître ou disparaître selon les scènes… Cela tient d’une entreprise de déménagement. Et comme ils jouent plusieurs rôles, ils changent aussi sans arrêt mais avec une grande habileté, de costume.  Assez drôles, ils ont été bien conçus et réalisés par Alice Touvet et Sonia Bosc. Toute cette agitation parasite l’histoire et cette mise en scène n’est pas du bois dont on fait les flûtes: les acteurs jouent en force, criaillent souvent et comme Yohan Leriche a été longtemps jongleur, il jongle parfois avec des boules lumineuses ou pas. Et comme Amélie Saimpont a autrefois appris les claquettes, nous avons aussi droit à quelques instants de claquettes… Elémentaire, ma chère Cendrillon! «Cette esthétique avec son univers manga, disent les autrices, saura parler aux enfants d’aujourd’hui.»
Mais  de quel âge? Ceux qui étaient près de nous avaient quatre, cinq ans et ne semblaient pas vraiment passionnés. « Mêlant le burlesque et réalisme, humour et poésie, chant, jonglage, danse, cette création, dit la metteuse en scène, veut s’adresser avec élégance, intelligence et humour aux enfants, sans délaisser les parents grâce à une double lecture qui guide chacun de mes spectacles.»

On peut toujours se lancer de petites fleurs dans une note d’intention ! Mais malgré nos lunettes à double lecture, nous n’avons rien ressenti devant cette nouvelle Cendrillon. Enfin, il n’y a ici ni micros H.F., ni fumigènes: c’est toujours cela de pris un dimanche matin! Mais vous pouvez épargner à vos enfants cette bien mauvaise-et finalement assez prétentieuse-mise en scène de Cendrillon. Ils méritent mieux que cela, et vous aussi.

 Philippe du Vignal

Jusqu’au 24 mars, Théâtre du Lucernaire, 43 rue Notre-Dame des Champs, Paris (VI ème). T. : 01 45 44 57 34.

Tous mes rêves partent de la gare d’Austerlitz de Mohammed Kacimi, mise en scène de Christophe Daci

Tous mes rêves partent de la gare d’Austerlitz de Mohammed Kacimi, mise en scène de Christophe Daci

C’est un pièce attachante de ce dramaturge qui avait été montée avec succès il y a cinq ans par Marjorie Nakache à la Chapelle du Verbe incarnée au festival d’Avignon (voir Le Théâtre du Blog). Dans une maison d’arrêt, cinq femmes se retrouvent tous les jours à la bibliothèque dirigée par Barbara. Comme elle, Rosa, Marylou, Zélie et Lily sont là, le plus souvent à la suite d’un conflit avec leur homme qui a très mal tourné, quand elles ont voulu se défendre… Et la dernière arrivée, avait emmené sa fille avec elle…

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Elles découvrent que seule, la solidarité leur permet de rêver encore un peu au vert paradis de leur amour disparu. Mais Barbara leur a fait vite la leçon: maris, amants, ou compagnons ont tous une voiture qui tombent en panne quand ils doivent leur rendre visite…. Quant aux bébés, vous entendez leurs cris dans cette maison d’arrêt mais pas plus de neuf mois avec vous, leurs mères… Dura lex, sed lex. Et cela, Mohamed Kacimi connait: «Depuis quelques années, j’anime durant les fêtes en fin d’année, un atelier d’écriture à la maison d’arrêt des femmes à Fleury-Mérogis ( Essonne). J’ai vu comment la prison réagit sur les hommes. Elle les broie, les écrase et en fait des monstres.
Elle éteint les femmes. Elle nie leur féminité, leur corps, et même leur maternité. Ainsi rayées de la carte, elles se dessinent d’autres visages, d’autres parcours, d’autres vies pour pouvoir exister encore. Elles cherchent à échapper à leur condition carcérale par tous les moyens: le rêve, le délire, le rire, la folie ou, parfois, la mort.”

Enfin, il y a dans cette taule, malgré les bruits insupportables et les inévitables disputes, une solidarité réelle. Un soir de Noël, elles sont libres, enfin un peu… Elles ont pu quitter leur cellule et c’est une occasion d’une petite  fête à la bibliothèque où certaines se font même une ligne. Sur la table en tôle, elles boivent  aussi un coup de “vin”… du jus de pomme qu’elles ont fait fermenter…Et elles préparent des cadeaux pour leurs enfants.
Mais arrive Frida que l’on a arrêtée pour avoir enlevé sa fille. Au moment où elle achetait dans une librairie On ne badine pas avec l’amour d’Alfred de Musset. En état de choc, elle veut mourir. Aussitôt Barbara et les autres la prennent en charge et proposent de monter avec elle un peu de cette célèbre pièce. Un exorcisme comme un autre.- Le théâtre dans les conditions les plus simples, peut être alors un moyen d’échapper quelques heures à leur incarcération. Mais la pièce de Mohamed Kacimi sur la fin, a tendance à patiner.

Côté mise en scène, cela commence mal avec, dans la pénombre, un jet de fumigène envahissant le plateau mais aussi la salle! Classé deuxième après Rohtko sur quinze spectacles, au concours des fumigènes depuis janvier 2024! Mais bon, cela s’arrange vite et les actrices sont toutes crédibles dès qu’elles entrent dans cette bibliothèque. Justine Dalmat (Lili), Isabelle San Augustin (Marilou), Liliane Meynaud (Barbara), Catherine Juliéron (Zélie), Léna Soulié (Rosa) et Tatiana Shunk (Frida), toutes impeccables, sont sobrement dirigés par Christophe Daci.
Il lui faudrait diminuer le volume de certaines criailleries et revoir la fin, moins solidement tenue et où on entend mal la fameuse tirade de cette pièce romantique si chère-presque deux siècles après son écriture- aux élèves des écoles de théâtre qui s’identifient vites aux personnages: « Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux.  »
A ces réserves près, c’est une mise en scène très soignée d’une bonne pièce du répertoire contemporain avec uniquement des personnages féminins, ce qui est rarissime: les pièces comptant toujours ou presque plus de rôles masculins. Mi-Tout devrait être enfin content…


Philippe du Vignal

Jusqu’au 16 mars, le samedi seulement, Théâtre Maurice Clavel, 3 rue Clavel, Paris ( XIX ème).

 

 

 

Festival Odyssées en Yvelines (suite) Cette note qui commence au fond de ma gorge, texte et mise en scène de Fabrice Melquiot

Festival Odyssées en Yvelines (suite)

Cette note qui commence au fond de ma gorge, texte et mise en scène de Fabrice Melquiot

Un couple s’affronte: en jeu, leur histoire d’amour. Sur ce ring, avec autour le public, qui l’emportera, Bahia ou Aref? La jeune femme lutte comme une diablesse pour retenir le musicien afghan qu’elle aime. Mais Aref ne l’aime plus et lui dit avec le peu de mots qu’il maîtrise en français. Il veut partir rejoindre ses compatriotes musiciens exilés aux quatre coins de l’Europe mais Bahia lui dit : non, nous n’avons pas fini de nous aimer…

 

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage

Fabrice Melquiot a écrit une joute verbale et musicale dans une langue drue, en alexandrins et décasyllabes: «Je ne voulais pas que les personnages s’expriment comme on parle,, dit-il, je cherchais une langue avec son lexique, comme la boxe a le sien, une langue technique, comme la boxe peut l’être, une langue métrée et qui sonne, comme l’éventail des coups et esquives: uppercut, crochet, side step, clinch, balayage, direct, jab, cross, hook, etc. »

Les mots sonnent fort et juste dans cette pièce écrite sur mesure pour le musicien hazara, originaire d’Afghanistan, Esmatullah Ali Zada, et la jeune actrice Angèle Garnier, tout juste sortie du Conservatoire national de P.aris. Elle attaque, le verbe haut et lui esquive, en lui opposant ses regards, son chant calme en parsi et les notes vibrantes du dambura (luth traditionnel), de l’harmonium et des tablas. La parole et la force de conviction n’ont pas prise sur le silence obstiné d’Aref. Bahia lui donne son amour mais il n’est pas prêt à le vivre, il a trop perdu et doit se retrouver. Elle enrage, attaque, supplie, et de guerre lasse, lui laisse le choix: partir, rester, ou toute autre alternative.

Le niveau de langue offre une dignité aux personnages, l’inventivité lexicale et la métrique implacable apportent un coup de jeune à la langue française. Chez la jeune actrice, rien d’empesé dans sa diction musclée, la métrique des vers lui semble naturelle. La tension du texte et la vibration de la musique embrasent cette tragédie intime. Le politique, l’inégalité sociale se glisse insidieusement entre les mots: il y a ici un fossé culturel entre les amants.

Personne ne sortira vainqueur de cette lutte à coups de vers et chants: l’exil et la perte de l’amour sont sans remède.

Écrivain et metteur en scène, Fabrice Melquiot a publié soixante pièces, des romans graphiques et recueils de poésie. Une fois encore, il place haut la barre et nous offre ici un spectacle en forme de consolation : «J’ai écrit l’histoire de ces cœurs déchiquetés, que seules des mains enfantines peuvent rafistoler.»

Jeunes et adultes ont été saisis par ce corps-à-corps verbal.

Mireille Davidovici

Odyssées en Yvelines, du 23 janvier au 23 mars, Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, place Jacques Brel, Sartrouville. T. : 01 30 86 77 79

 

 

 

 

Alifeira (Αλίφειρα), texte et mise en scène d’Andreas Staïkos

Alifeira (Αλίφειρα), texte et mise en scène d’Andreas Staïkos

Ce grand écrivain et traducteur (quatre-vingt ans)  a étudié les lettres à l’université de Thessalonique et été auditeur libre au Conservatoire national d’art dramatique à Paris (classe d’Antoine Vitez). Il a écrit et mis en scène ses pièces, entre autres: Clytemnestre peut-être (1974), Karakoroum (1989), Plumes d’autruche (1994), Napoleontia (2007), Alceste ou les Beaux Rêves (2012), Hermione (2022) et Alifeira cette année. Son roman Les Liaisons culinaires a été traduit en de nombreuses langues.

Sa dernière pièce Alifeira nous a fascinés. Faut-il quitter ce lieu, ou y rester pour toujours ? Certains souhaitent ardemment le quitter et d’autres viennent le découvrir, pleins d’espoir  après avoir lu les récits des ancêtres sur son passé glorieux? Trouveront-ils ce qu’ils y cherchent, ou s’agit-il de mensonges, illusions et pures déceptions ?

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L’espace chez cet écrivain est  toujours l’occasion d’une aventure linguistique vers l’absurdité, la parodie et le déguisement. C’est un jeu de mots sans fin où émergent des personnages et situations au déroulement choisi par les acteurs en répétition. Créateurs avec l’écrivain et metteur en scène, ils façonnent le texte final, en général quelques jours avant la première.
Ainsi est née Alifeira. Le grand dramaturge grec s’inspire de la vie en Arcadie de cette ancienne cité oubliée mais on retrouve ici toutes ses références, obsessions et souvenirs. Le protagoniste est la Langue avec ses allusions, ambiguïtés, négations, présupposés; les dialogues se conjuguent ici avec d’autres textes et avec l’Histoire elle-même. Andreas Staïkos met en évidence la théâtralité, la création d’une autre illusion,  à la recherche de la vérité.

Lela et Papagalina vivent dans le village presque désert d’Alifeira mais ces jeunes femmes sont sur le point de partir. L’arrivée inattendue d’Epaminondas, un archéologue  et d’une excentrique Baronne bouleversera leurs plans. Ces personnages tourbillonnent jusqu’au vertige dans une danse de vérités et mensonges, secrets et tromperies. Et ils se confrontent à de nouvelles questions demeurant sans réponse.
Personne ne reste à Alifeira et personne ne la quitte. Des valises au centre de la scène, signifient l’arrivée et le départ et seront là jusqu’à la fin. Le nouveau se construira sur l’ancien et le présent sur le passé; il le remettra en question, voudra le détruire, mais à partir de ses fragments,  regardera vers l’avenir.
Alexis Kiritsopoulos a conçu un décor à caractère métonymique et les éclairages de Charis Dallas, la musique originale de Nikos Xydakis soulignent le goût doux amer de cette comédie. Eleni Zarafidou (Lela) et Emilia Miliou (Papagalina) incarnent ces femmes qui gardent les Thermopyles d’Alifeira, en soulignant l’humour caractéristique de l’auteur. Dimitris Passas excelle en Epaminondas et Emmanouela Kontogiorgou est une Baronne sensuelle et imprévisible… Perchée sur ses escarpins,  elle tire avec frénésie sur sa cigarette. Laissez-vous séduire par la magie d’Alifeira et riez sans crainte… Peut-être trouverez-vous dans ses ruines, un coin à vous, aussi familier qu’oublié… Un spectacle à ne pas manquer !

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre municipal, 32 avenue des héros de Polytechnique, Le Pirée (Grèce).  T. : 00302104143310

Les Consolantes, texte et mise en scène de Pauline Susini

Les Consolantes, texte et mise en scène de Pauline Susini

Rappel des faits: les attentats à Paris le 13 novembre 2015 au Bataclan, dans les cafés voisins et au stade de France avaient été revendiqués par l’organisation terroriste État islamique (Daech) avec fusillades et attaques-suicides de trois commandos. Bilan officiel: 130 morts, 413 blessés! Les attentats les plus meurtriers jamais commis  en France…  Suivit le procès de leurs auteurs de 21 à 22  à Paris devant une Cour d’assises spécialement composée. Emmanuel Carrère en avait rendu compte de façon exemplaire  pour Libération. Etaient alors jugés quatorze terroristes dont le seul survivant du commando, Salah Abdeslam. Après dix mois d’audience, verdict: vingt peines de deux ans de prison ferme, et à perpétuité incompressible pour Salah Abdeslam et les cinq terroristes absents à l’audience et  sans doute morts.

Pauline Susini a travaillé avec l’Institut d’Histoire du temps présent au C.N.R.S. qui a collecté les paroles de rescapés et proches des victimes, des témoins directs qui ont vécu de longues heures traumatisantes et ceux qui les ont aidés la nuit, alors que les services d’urgence étaient débordés: « Le corpus documentaire à partir duquel j’ai travaillé se compose d’entretiens intimes. Ce ne sont pas des sources comme les autres : elles relatent une expérience traumatique individuelle ancrée dans la mémoire collective (…).
Et le travail de l’autrice et metteuse en scène a, aussi et surtout, porté sur le récit de ceux qui ont réussi tant bien que mal, à se reconstruire d’abord corporellement et à avoir une vie presque normale quand des proches avaient été tués sous leurs yeux. Après avoir dû aussi entamer les nombreuses procédures pour obtenir une indemnisation.

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage

Pauline Susini a ainsi tissé avec Noémie Develay-Ressiguier, Sébastien Desjours, Sol Espèche, Nicolas Giret-Famin qui jouent tous de nombreux personnages, un ensemble de fragments de théâtre quasi-documentaire mais qui ne l’est pas vraiment, avec  références à la tragédie grecque: comme ce titre qui peut faire penser à celui des Suppliantes ou des Euménides. Ce travail de mémoire, par le biais de dialogues théâtraux n’est pas sans intérêt. Le théâtre occidental a souvent été , et cela depuis ses débuts en Grèce au V ème siècle avant J.C. ,le lieu fondateur d’une mémoire collective avec, entre autres, Les Perses d’Eschyle, sur la résistance et la victoire d’un petit pays face à un envahisseur aux immenses troupes surarmées, ou Les Euménides du même grand dramaturge qui installe une justice démocratique dans la cité grecque, les tragédies historiques de Shakespeare. Mais il y en a eu curieusement peu en France sur l’histoire de la Révolution de 1789 (sauf les récents et fabuleux 1789 et 1793 du Théâtre du Soleil, mise en scène d’Ariane Mnouchkine). Et Georg Büchner en Allemagne avec son sa formidable Mort de Danton.  Laquelle Révolution française a pourtant ensuite inspiré des dizaines de films…

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage

Et ici, cela fonctionne? Oui, au début, malgré une distribution inégale (la diction est souvent approximative). Grâce d’abord à une intelligente scénographie signée Camille Duchemin qui a installé de grandes bâches blanches comme mur de fond et sur le sol, juste une table, elle aussi emballée de blanc… Donc un lieu neutre, rappelant un immeuble en construction, un hôpital, voire un palais de justice provisoire que l’on installe quand il faut accueillir exceptionnellement des centaines de gens.

«  J’y mêle, dit Pauline Susini,  le langage courant au langage tragique en essayant toujours de les confondre sans que l’un prenne le pas sur l’autre. Cet entremêlement me permet de développer une langue concrète et poétique à la fois. » C’est bien joli de s’envoyer des fleurs avec une certaine prétention mais manque sans doute ici, une fois de plus, une véritable dramaturgie et un fil narratif des événements: cela aurait au moins permis à cette fiction d’être mieux construite, et plus cohérente.
Par ailleurs, la direction d’acteurs gagnerait à être plus précise et Pauline Susini aurait pu nous épargner les jets de fumigène habituels, absolument injustifiés: (nous devons en être au quinzième en 2024! et le concours du plus gros fumigène n’est pas fini) et ces ronflements de basses  que nous retrouvons d’un spectacle à l’autre…
Malgré de belles images comme ces fonds lumineux colorés ou à la fin, une pluie de paillettes dans un silence absolu (très dangereuses côté pollution, ces paillettes!) et les éclairages subtils de César Godefroy, le spectacle est décevant et après la première partie, assez vite ennuyeux.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 9 février, au Théâtre 13-Seine, 30 rue du Chevaleret, Paris ( XIII ème).
Attention : la ligne 6 est utilisable à l’aller seulement: métro Chevaleret + dix minutes à pied. Et la ligne 14 est totalement fermée.

Festival Odyssées en Yvelines

Odyssées en Yvelines: quatorzième festival pour l’enfance et la jeunesse

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Abdelwahed Sefsaf

Une nouvelle édition conçue par Abdelwaheb Sefsaf, metteur en scène et musicien, nommé directeur il y a un an, du Théâtre de Sartrouville-Centre Dramatique National.  «A l’école, dit-il, j’ai découvert le  théâtre et à celui-ci, ma découverte du monde. En CM2, je suis fasciné par une représentation scolaire et au collège, je m’inscris au club théâtre et joue Calchas dans La Belle Hélène de Jacques Offenbach. Aujourd’hui artiste, je sais ce que je dois à l’éducation populaire et à l’action culturelle.»
Pendant trois mois, six petites formes créées pour l’occasion, essaimeront dans une quarantaine de communes. des Yvelines: théâtres, centres sociaux, conservatoires, bibliothèques, collèges, salles municipales avec  séances scolaires, ou tout public.
Il y en a pour tous les âges à partir de quatre ans : Le Chat sur la photo d’Odile Grosset-Grange, jusqu’aux adolescents, et des styles et univers contrastés, du réalisme au poétique. Mais une préoccupation commune chez les artistes: parler d’aujourd’hui aux enfants, en abordant des thèmes comme l’immigration  avec Esquif (à fleur d’eau) d’Anaïs Allais Benbouali; l’adoption: Malik le Magnifik d’Abdelwaheb Sefsaf; la sexualité: Love à Gogo de Marion Aeshchlimann et Benjamin Villemagne, ou encore l’exil: Cette note qui commence au fond de ma gorge de Fabrice Melquiot. L’heure n’est plus aux bisounours

Le Chat sur la photo d’Antonio Carmona, mise en scène d’Odile Grosset-Grange

Après Cartoon plébiscité l’an dernier au festival La Tête dans les nuages à Angoulême et actuellement en tournée, (voir Le Théâtre du blog), la metteuse en scène quitte l’univers des ados et s’adresse aux tout petits. Anya va nous raconter l’histoire du « pire samedi où elle s’est réveillée au milieu de la nuit et a rassemblé ses quatre ans et demi de courage». Tout a commencé quand elle a perdu son chat. Ce compagnon de jeu avec qui elle partageait l’exploration de la maison lui manque et son doudou, Froussard est son nouvel adjoint détective. Qui fait disparaître les objets de la maison comme la photo d’elle avec son chat? D’où viennent les craquements qu’elle entend la nuit: ce  ne sont pas les disputes de ses parents ni les bruits incessants de la circulation? Anya mène l’enquête avec Froussard, jusqu’au grenier et imagine une invasion par les sorciers de la forêt voisine:   ses parents ne s’aiment plus, croit-elle, et vont peut être divorcer,… Quand la lumière s’éteint et qu’ils voient passer dans les couloirs des inconnus chargés de cartons, le doudou n’en mène pas large, Anya non plus…

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© Christophe Raynaud De Lage

 

Odile Grosset-Grange a passé commande à Antonio Carmona, auteur de pièces et de romans pour la jeunesse. Il avait envie de parler de la peur, elle voulait une héroïne. Cette histoire inverse les stéréotypes de genre et le doudou (Guillaume Riant) un peu emprunté a la trouille, la petite fille (Marie-Camille Le Baccon, intrépide et sautillante) va de l’avant.

La scénographe Cerise Guyon a conçu une charmante maison miniature dont les différents niveaux s’ouvrent comme autant de mystérieux tiroirs à explorer. Et les objets apparaissent et disparaissent entre les mains des acteurs comme par enchantement, grâce aux tours de magie enseignés par Père Alex. La metteuse en scène traite ce mini-polar avec élégance, légèreté et humour. Les comédiens ne surjouent pas la peur et un texte écrit au passé et  que se partagent les protagonistes entre les scènes dialoguées, apporte à la pièce la distance d’une histoire qu’on raconte.

Esquif (à fleur d’eau) texte et mise en scène d’Anaïs Allais Benbouali

Près de Lampedusa  des migrants© Reuters J. Medina

Près de Lampedusa, des migrants © Reuters J. Medina

La Méditerranée en a gros sur le cœur: elle déborde de tous les noyés qui gisent  au fond de l’eau. Incarnée par une actrice, elle va parler en leur nom. Pour connaître leur histoire, elle invite le public à se masquer les yeux d’un bandeau et à se laisser guider jusqu’à eux «  de l’autre côté ». De très nombreuses voix prient alors les  enfants de ne pas les oublier, et, en leur nom, de parler d’eux aux parents, responsables de ces tragédies.
Amandine Dolé, actrice et musicienne explique aux enfants comment la Méditerranée, autrefois lieu d’échange entre l’Europe et l’Afrique, est devenue une frontière absurde et un tombeau pour les migrants. Après ces préliminaires un peu didactiques, elle laisse la parole à la Méditerranée qui a les traits d’une jeune femme enceinte (Anissa Kaki). Elle a un petit flacon rempli d’eau et investit délicatement l’air de jeu: une légère bâche en plastique bleu ciel qui gonfle parfois sous l’effet d’un ventilateur….Une scénographie simple et très lisible de Lise Abbadie.
L’actrice raconte les requins, raies mantra, et bébés pieuvres, leurs jeux et leurs chants, puis laisse la place aux voix des disparus : Vinia, Sarah, Kadi, Adama, Asha, Ousman, Neba, Moussa, Abi, Jahia, Ibrahim, Samuel, Mubarak, Asante, Emilie, Sekou, Sabtou, Yasmine, Samy, Esther, Yussif, Maïmouna, Nanomi, Abdo, Peter, Saïd, Hamid …Venant de Guinée, Ghana, Syrie, Cameroun, Afghanistan, Irak, Somalie… « Ils auraient pu venir de France, Espagne, Belgique, Italie, Suisse ou Allemagne si le monde était inversé. Et pour ça, il suffit juste de retourner une carte et ceux du bas seront en haut,  et ceux d’en haut, en bas. »

Esquif ┬0472

® C. Raynaud de Lage_

 

La mer se retire après ce voyage dans les abysses et revenus sur la terre ferme, nous ouvrons les yeux et découvrons une maquette de bateau: le navire ambulance Océan Viking qui sauve chaque année des milliers d’hommes, femmes et enfants du naufrage. La musicienne qui a accompagné le spectacle sur son violoncelle évoque alors l’action de S.O.S. Méditerranée, avec chiffres et récits des sauveteurs…

Anaïs Allais Benbouali a construit Esquif (à fleur d’eau), une « immersion à l’aveugle pour une mer et un violoncelle », à partir de témoignages enregistrés de rescapés recueillis par l’Océan Viking. «Grâce au récit de leurs histoires, nous pourrons sortir d’un profond sommeil collectif »dit  la metteuse en scène  qui envoie ce S.O.S.« à la jeunesse porteuse de changement ». Chaque enfant ou adulte repart avec un prénom inscrit sur un papier dans une enveloppe en guise d’In Memoriam ».

Ce documentaire de trente-cinq minutes, en forme de conte poétique, s’adresse avec beaucoup de tact aux enfants à partir de huit ans. Il peut s’accompagner de sensibilisation scolaire faite par les bénévoles de S.O.S. Méditerranée. L’alerte est lancée: aux programmateurs et éducateurs de l’entendre.
La metteuse en scène, comédienne et directrice artistique de la compagnie la Grange aux Belles est aussi l’autrice de nombreux textes comme Au milieu de l’hiver j’ai découvert en moi un invincible été chez Actes-Sud Papiers et Par la mer (quitte à être noyées)  aux éditions Koïnè. Elle a réalisé avec Isabelle Mandin son premier documentaire, À regarder les poissons, autour de notre rapport à l’empathie. Restons attentifs à ses prochaines réalisations.

(À suivre)

Mireille Davidovici

 Jusqu’au 23 mars, Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, place Jacques Brel, Sartrouville. T. 01 30 86 77 79.

 

Rohtko, texte et dramaturgie d’Anka Herbut, mise en scène de Łukasz Twarkowski (en letton, anglais et chinois, surtitré en français et en anglais)

Rohtko, texte et dramaturgie d’Anka Herbut, mise en scène de Łukasz Twarkowski (en letton, anglais et chinois, surtitré en français et en anglais)

Ce jeune metteur en scène polonais a créé ce spectacle en 2022, au Dailes Theatre à Riga (Lettonie). Depuis une quinzaine d’années, il a travaillé avec Krystian Lupa et a aussi créé des installations et performances multimédias: grâce à la vidéo, il cherche à brouiller les frontières entre réel et illusion et à «créer des réalités virtuelles où les places de l’acteur et du spectateur sont renégociées.»
Łukasz Twarkowski dit avoir été influencé par Shanzhai: Deconstruction in Chinese de Byung-Chul Han, écrivain allemand d’origine sud-coréenne, professeur de philosophie à l’Université des arts à Berlin. « Il parle des différences de conception entre original et copie en Orient et en Occident (…) Ce livre m’a beaucoup aidé à naviguer dans le monde du travail là-bas, il m’a fait comprendre que l’on vit dans deux paradigmes complètement différents. J’avais pensé à lui, puisque Mark Rothko était letton, mais c’est comme ça que, bizarrement, il est arrivé par la Chine. C’est aussi lié à une exposition que j’ai eu l’occasion de voir au Musée d’Histoire de l’art de Vienne, et qui m’a énormément déçu. (…). Cela m’a amené à mes premières réflexions sur le marché de l’art : comment peut-on créer un événement avec un bon marketing, même quand rien ne se passe vraiment?»
A la base de ce spectacle, un énorme scandale:  il y a quelque vingt ans, Ann Freedman, à l’époque, directrice de la plus ancienne et très respectée galerie new-yorkaise Knoedler & Co, avait vendu Untitled (1954), une toile de Mark Rothko (1903-1970), pour plus de huit millions de dollars à un couple de collectionneurs, Domenico De Sole et sa femme… Quelques années plus tard, ils apprirent que c’était un faux! réalisé par un certain Pei-Shen Qian, un faussaire doué habitant New York… Sous la menace d’une enquête du F.B.I., il était ensuite vite retourné en Chine.
Un vieux classique dans la découverte des faux : un pigment mis en vente après la peinture d’une œuvre et Mark Rothko n’avait donc pu s’en servir vingt ans plus tôt… L’ex-directrice de cette galerie avait, pendant quinze ans, roulé experts et clients et vendu (de bonne foi selon elle mais impossible vu leur prix d’achat trop bas et une absence de généalogie), une quarantaine de faux Jackson Pollock, Willem de Kooning, Mark Rothko, Robert Motherwell, Barnett Newman… Et cela pour des dizaines de millions de dollars! Bref, une escroquerie juteuse!  Et tout le monde de l’art américain qui, savait, tout en ne sachant pas, ou en ne voulant pas vraiment savoir en avait été éclaboussé.

© Artuirs Pavlovs

© Artuirs Pavlovs

Łukasz Twarkowski s’attaque ici à un thème qui revient à chaque découverte de faux*: le fonctionnement parfois opaque du marché de l’art où règnent les  directeurs d’importantes galeries souvent internationales mais aussi des critiques d’art, peintres, sculpteurs, créateurs photo et vidéo, conservateurs de musée nationaux, régionaux ou privés.  Et il y a parfois de petits arrangements avec le Ciel… Ainsi le directeur d’une structure municipale française d’art contemporain allait acheter aux Etats-Unis (voyageant en Concorde, pourquoi mégoter?) des œuvres à des galeries. Mais aussi pour lui-à prix sans doute très négocié- et qui, ensuite, les revendait en Europe (au prix fort du marché) 

Et nombre de faux Salvador Dali, Modigliani, Yves Klein, ont aussi longtemps circulé. Mais en quoi, ces faux sont-ils moins bons, que les peintures signées d’un artiste? Où est la limite entre une copie et un faux, entre le réel et l’illusion? Une copie serait-elle juste une reproduction non signée, donc sans aucune valeur marchande. Alors qu’une autre, avec une fausse signature mais bien peinte et inspirée par un original de l’artiste et d’une facture tout à fait digne de lui, aurait une valeur nulle? Un amateur peut-il prendre le même plaisir à la regarder, en sachant qu’elle n’est pas de la main du peintre? Une œuvre authentique, mais non signée,  d’un grand peintre, a-t-elle quand même une valeur sur le marché de l’art ? Une signature devient alors plus importante que le contenu même d’une œuvre? Des questions donnant le vertige… 

«Et qui va estimer la valeur exacte attribuée à une œuvre d’art et le prix de ses toiles, dit justement Łukasz Twarkowski (…) Comment est-il possible que l’artiste américain Beeple vende son œuvre soixante-neuf millions de dollars, alors que c’est juste un fichier numérique pouvant être copié sans problème ? Tout le monde peut posséder le même fichier, mais il y en a un qui est original parce qu’il a un certificat, un NFT. Dans toute l’histoire de l’art, c’est la valeur symbolique qui prime: regardez l’urinoir de Marcel Duchamp.»
C’est en partie vrai pour les arts moderne et contemporain et Łukasz Twarkowski a raison de dire que si «un fichier peut être copié à la perfection, plus rien d’inhérent à l’œuvre ne garantit que l’original est bien l’original. Cela dit, un syllogisme ne lui fait pas peur. « Pour les Asiatiques, dit-il, il n’y a pas de problème, puisqu’ils fonctionnent comme ça depuis toujours.(…) Ils ont une autre conception de l’œuvre originale et refont des architectures célèbres. » Oui, mais toucheraient-ils à des œuvres picturales pour les garder «neuves »… comme  La Joconde, un Fra Angelico, un Nicolas Poussin, voire un Monet… Ou dans un siècle, à une toile de Mark Rothko ?

Et sur le plateau comment Łukasz Twarkowski opère-t-il ? Avec une indéniable virtuosité et une bonne direction d’acteurs, tous remarquables. Cela se passe dans un restaurant chinois, comme ce faussaire d’origine chinoise. «Tous les restaurants chinois du monde, dit-il, sont plus ou moins les copies les uns des autres.» Comme ce Mister Chow, la «cantine » devenue historique que fréquentaient Jean-Michel Basquiat, Julian Schnabel, Keith Haring, Andy Warhol… Mais qui a ouvert après la mort de Marc Rothko. Ici, reconstitué par Fabien Lédé qui a créé une remarquable scénographie hyperréaliste : deux salles côté jardin et côté cour, avec au milieu, une cuisine. Un ensemble, très soigné et précis, qui sera souvent déplacé par toute une équipe de techniciens. Dans la seconde partie, avec aussi un plateau tournant. Mais toujours, sans que l’on en voie vraiment la raison…

Juris Bartkevičs, Kaspars Dumburs, Ērika Eglija-Grāvele, Yan Huang, Andrzej Jakubczyk, Rēzija Kalniņa, Katarzyna Osipuk, Artūrs Skrastiņš, Mārtiņš Upenieks, Vita Vārpiņa, Toms Veličko, Xiaochen Wang jouent en letton, en chinois mais surtout en anglais. Tous très crédibles, ils font un excellent travail mais rarement près du public. Cela commence mal avec deux écrans où est projetée l’image d’un livreur de repas passant d’un écran à l’autre. Bluffant mais assez gadget et quel intérêt dramaturgique? Toms Veličko dit qu’il parle comme acteur, et insiste sur le fait que lui, en nous parlant et et nous, en l’écoutant, c’est aussi de l’art… Un vieux truc des années soixante, et entendu mille fois au théâtre et dans les performances.
Puis, on voit sur un très grand écran au dessus de la scène, le visage des personnages comme Rotkho (brillant Juris Barthevics) discutant avec sa femme. Ou cette parade esthético-commerciale mais aussi amoureuse entre une jeune artiste (Katarzyna Osipuk) et Jack Smith, un directeur de musée. (Un clin d’œil à ce cinéaste et acteur d’avant-garde (1932-1989) ? Ici joué par l’excellent Mārtinš Upenieks. Une conversation brillante mais qui a plus à voir avec une séquence de cinéma, qu’avec une scène de théâtre.

Les acteurs sont systématiquement filmés et leur image projetée en très gros plan avec micro H.F sur la joue et fil scotché sur la peau. Vous avez dit obscène au sens premier ? Oui,  et franchement laid: étonnant chez un artiste comme Łukasz Twarkowski.  Et revient une question lancinante: pourquoi ici, une telle invasion d’immenses images vidéo? «Comment, répond le metteur en scène, l’intrusion de l’image au plateau change-t-elle le récit, en créant une autre vision du monde, une autre illusion? D’une certaine manière, c’est magique. On a cadré quelque chose une fois et cette portion de réalité nous donne une promesse de l’infinité du monde représenté.»

Mais non, il n’y a ici rien de magique… et cela reste un procédé bien conventionnel. Et que nous apporte cette double présence des personnages et pourquoi Łukasz Twarkowski n’a-t-il pas alors réalisé un film?  «La domination par les médias, disait en 67 (!) Umberto Eco dans La Guerre du faux, est typique de notre époque de coparticipation envoûtante. Une des caractéristiques, nous l’avons déjà dit, c’est de présenter des configurations à définition basse qui ne sont pas des produits finis mais des processus, c’est à dire non pas des successions d’objets, de moments et d’arguments mais une sorte de totalité et de simultanéités des données. »

En Occident, l’original a toujours été déifié mais la création en nombreux exemplaires: gravures, photos,sérigraphies… a toujours été moins et, quant à la copie d’un tableau ou d’une sculpture, il faut qu’elle soit de mêmes dimensions et de qualité exceptionnelle pour arriver sur le marché. Loin des petites reproductions des boutiques de musées.
Et les soi-disant créations signées mais faites dans le style de… par des faussaires, tombent sous la coup de la Loi. Le fameux Van Mergeren, des années trente à sa mort en 47, trompa les conservateurs et les plus grands spécialistes de Vermeer… Mais à une époque où les moyens de détection de faux était balbutiants. En 1977, les laboratoires de police judiciaire des Pays-Bas ont prouvé que six Van Meegeren dont Les Pèlerins d’Emmaüs et La Dernière Cène, étaient bien des contrefaçons.
Et à la fin du XX ème siècle, arrivèrent de faux Salvador Dali, Marc Chagall,Yves Klein, après la disparition de ces artistes. Il y a eu aussi des sérigraphies signées  Juan Miro produites en série française mais aussi américaine… avec un numéro identique! Ce qui, bien entendu, est interdit.

Une bonne copie peut aussi avoir une petite valeur mais ne doit pas être signée de l’artiste. Et que dire des œuvres numériques, donc facilement reproductibles mais dites uniques, et garanties par un certificat lui-même numérique? Ce dont parle aussi Łukasz Twarkowski à la fin du spectacle quand on voit à côté d’un vrai , un restaurant chinois sans aucun meuble, ni décorations avec un aquarium plein d’eau, vide de poissons. Et avec un écran sur le mur du fond… Un moment de dérision et une mise en abyme réussie de l’art contemporain.
Aucun doute là-dessus, Łukasz Twarkowski est un bon directeur d’acteurs et sait mettre en place un système visuel hyperréaliste séduisant, voire accrocheur ! Mais le texte assez creux de sa dramaturge Anka Herbut ne tient pas la route sur trois heures et demi. On imagine l’historien d’art Victor Obalk (voir Le Théâtre du Blog) se livrant-plus subtilement-à une analyse-comparaison de vraies et fausses peintures. Le public, même ignorant ce domaine très particulier, serait vite passionné…

Ici, nous avons eu l’impression que Łukasz Twarkowski allait à la ligne et se faisait souvent plaisir. «On se concentre sur le processus, dit-il. On ne commence jamais avec le texte déjà prêt, mais par un laboratoire où on improvise avec les acteurs et où on explore le travail à la caméra. Puis, on fait une grande pause pendant laquelle on travaille sur le texte. À l’arrivée, on essaye de trouver un hybride théâtral entre les arts visuels, le cinéma, la danse…Le texte est l’un des ingrédients du spectacle, ni plus ni moins important. »
Foin de justifications: encore faudrait-il que ce texte soit à la hauteur des images. Mais assez bavard, que ce soit sur la valeur d’une œuvre, ou sur le milieu et  le marché de l’art, il nous a paru superficiel, surtout pour traiter d’un thème aussi passionnant. Et nous serons aussi plus réservé quant à la dramaturgie: souvent inutilement compliquée avec rappels de dates sur écran, récits multiples et scènes répétées, balades entre passé et présent, onirisme et réalité.

Et pourquoi avoir choisi un tel titre avec inversion d’une lettre? Il y a ici comme une pirouette snobinarde… Cela dit, le spectacle, est très bien réalisé : mention spéciale à l’équipe d’excellents cadreurs et à la vingtaine de techniciens. Et il y a de très belles images et de bons moments, entre autres quand Mark Rothko se met en colère contre le fric qui pourrit la création: «On dirait que l’art baise avec l’argent. Là où il y a de l’art , il y a de l’argent. Je ne leur donnerai pas mes toiles. Je veux qu’ils se sentent piégés. Ils bouffent mais ils ne pensent pas. »
Mais le spectacle souffre d’un manque d’exigence artistique: le jeune metteur en scène navigant sans cesse entre expression théâtrale et images vidéo en permanence. Un procédé formel et usé jusqu’à la corde dans toute l’Europe, y compris en Pologne. Et ce Rohtko est fondé sur un catalogue de poncifs : lumières stroboscopiques (inutiles mais heureusement assez légères), voix amplifiées par micros H.F. , priorité à l’image vidéo (mais d’une laideur exceptionnelle quand la caméra s’attarde sur la peau où sont scotchés ces foutus micros, plateau tournant, théâtre dans le théâtre, longs moments où il ne passe rien, montage sonore de basses avec un maximum de décibels qui font mal aux oreilles comme au ventre (une affichette prévient à l’entrée et on vous offre d’inutiles bouchons pour les oreilles), éclairages rouge ou d’un blanc aveuglant par moments de la salle, épaisses rafales de fumigènes sans aucune raison tout au long du spectacle et envahissant la salle… Cela n’impressionne plus personne, sauf et encore, les bobos…Citons une fois de plus, Marie-José Mondzain dans son livre au titre prophétique, L’Image peut-elle tuer?:«Faut-il redire une chose triviale, que l’écran n’est pas une scène ? C’est le contraire d’une scène.»

Même avec des moyens financiers importants, une équipe technique rodée, une scénographie réussie de Fabien Lébé, ce Rohtko ne fait pas vraiment sens. Reste à savoir pourquoi cet hyperréalisme fascine autant une partie du public. Sans doute, offre-t-il une impression d’étrangeté, avec ce restaurant et ces visages filmés de très près, ceomme celle qu’on a devant les sculptures de John de Andrea ou les grandes toiles de Malcolm Morley. L’hyperréalisme, né il y a déjà soixante ans aux Etats-Unis, a un côté (faussement) rassurant mais aussi dérangeant.  Łukasz Twarkowski offre ici un cadre à la vie quotidienne de ces femmes et hommes si différents de nous et qui nous ressemblent tellement.  Mais très loin de l’univers spirituel de Marc Rothko avec ses «colorfield paintings»  (peinture en champs de couleur) aux aplats de couleur aux bords un peu flous, quelquefois monochromes.

A voir? C’est selon… Le public était partagé: seulement une trentaine de désertions, tout âge confondu avant et à l’entracte. Des spectateurs ont applaudi debout, et d’autres, pas du tout. Ce travail scénique exemplaire doit, encore une fois, beaucoup aux équipes de techniciens et aux douze acteurs. Mais on a l’impression que Rohtko tourne souvent à vide, et la pièce, beaucoup trop longue, n’en finit pas de finir, sans jamais réussir à nous passionner.
«Le théâtre permet de vraiment tout réunir, de mélanger tous les arts ensemble ( le cinéma, la danse,etc.) et de créer des formes hybrides qui ne sont possibles nulle part, hormis dans cette boîte magique qui s’appelle le théâtre.»  Soit… mais le titre même du spectacle avec ce détournement orthographique, a quelque chose d’un produit d’appel. Et disait Rabelais : « qui trop embrasse, mal étreint. » Łukasz Twarkowski semble obsédé par «l’image qui me parle plus». Mais il est passé à côté des thèmes dont il voulait parler: la question du vrai et du faux, de la copie et de l’original, de l’art et de la finance… au profit d’un spectacle virtuose à bien des égards et finalement peu convaincant. Dommage… 

Philippe du Vignal

Jusqu’au  9 février,  Odéon-Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris (XVII ème). T. : 01 44 85 40 40.

**Rétrospective Mark Rothko jusqu’au 2 avril, Fondation Louis Vuitton, 8 avenue du Mahatma Gandhi, Paris (XVI ème). T. : 01 49 69 96 00. Métro : Sablons.

*Musée de la contrefaçon, 16 rue de Longchamp, Paris ( XVI ème). ( un petite salle est consacrée aux faux en art)T. :  01 56 26 14 03.

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