Point Nemo conception et mise en scène de Jeanne Frenkel et Cosme Castro

Point Nemo conception et mise en scène de Jeanne Frenkel et Cosme Castro

 

Point-Némo-de-Jeanne-Frenkel-et-Cosme-CastroJeanne Frenkel, venue des arts plastiques et Cosme Castro, scénariste et acteur, lancent leur compagnie, La Comète dans une nouvelle aventure  de «métacinéma» ou «art de projeter des films, en même temps qu’ils sont tournés». Nous avions apprécié leur première mise en scène, Le Bal, dans ce théâtre Monfort, un spectacle inventif et débridé (voir Le Théâtre du blog). Ici, le scénario est plus simple : des jumeaux, la trentaine, se retrouvent au chevet de leur mère atteinte d’un Alzheimer. L’un vit loin d’elle, l’autre est resté  s’en occuper. Malgré les dissensions, ils renouent avec leur complicité d’antan et ensemble, vont essayer d’entrer dans l’univers de la malade jusqu’à atteindre le point Nemo : «Le pôle maritime d’inaccessibilité, le point de l’océan le plus éloigné de toute terre émergée. » Un endroit hors du temps, là où leur mère demeure, à jamais figée dans une éternelle jeunesse, dans l’attente d’un hypothétique voyage en Italie avec son mari …

 Grâce à l’artifice du cinéma, ils se rejouent des séquences de leur enfance et mêlent leurs souvenirs à ceux de leur mère. Au départ, les frères (Thibault Evrard et Julien Campani) jouent en direct, derrière un écran transparent où sont projetées des images oniriques. On y voit courir un petit renard, la mascotte des jumeaux… Puis à demi cachés derrière l’écran devenu opaque, ils plongent  dans la camera obscura d’un studio de tournage, rencontrent la malade (Julia Faure) enfermée dans ses obsessions. Filmées en direct, les séquences sont retransmises sur l’écran. On suit les déplacements du cadreur et des trois comédiens, leurs jambes restant visibles sous l’écran.

 Après un démarrage laborieux, alourdi de dialogues plus improvisés qu’écrits, le spectacle peine à nous emmener jusqu’à ce point Nemo, comme si, en se focalisant sur la prouesse technique, les metteurs en scène en oubliaient une certaine rigueur dramaturgique. Mais, au bout du compte, la magie du cinéma opère et une certaine poésie se dégage. L’équipe ne manque ni de talent ni d’invention et rencontre ici un public jeune et apparemment conquis.

 
Mireille Davidovici

Le Monfort, 106 rue Brancion, Paris XlVème, jusqu’au 17 novembre. T. : 01 56 08 33 88

 


Archive de l'auteur

Love texte et mise en scène d’Alexander Zeldin

 

Festival d’Automne

 Love, texte et mise en scène d’Alexander Zeldin

répétition au National Theatre de Londres. SARAH LEE / NATIONAL THEATRE

répétition au National Theatre de Londres. SARAH LEE / NATIONAL THEATRE

Tout ici est hyperréaliste et des êtres humains se retrouvent comme observés sous la loupe grossissante d’un entomologiste. Cela se passe dans une sorte de foyer d’urgence anglais pour personnes âgées sans ressources, jeunes couples privés d’une allocation chômage et brutalement expulsées de leur logement, émigrés du Soudan ou de Syrie. Et tous condamnés à vivre ensemble dans un espace commun des plus sinistres. Des bas-fonds comme ceux de Maxime Gorki, juste un peu moins sordides façon XXI ème siècle : un foyer d’urgence où on touche à toute la misère humaine; ici, les jeunes ou vieux qui en sont victimes, n’y voient aucune issue.
«Une étape cruciale dans la création de Love, dit Alexander Zeldin, a consisté à rencontrer ces familles, à leur rendre visite chez elles pendant plus de deux ans, à les impliquer à différents moments dans les répétitions, dans des improvisations basées sur les scènes de la pièce. Cependant notre aspiration n’a jamais été de produire une sorte de théâtre documentaire, et encore moins d’affirmer quelque chose comme un thèse, politique ou autre. » Il y a ici une  discrétion dans l’approche de cette misère et, en même temps, une grande rigueur dans le traitement scénique qui font tout la valeur de Love. Pas de leçon de morale, ou d’explication socio-politique genre énarque bcbg, mais la réalité brute de décoffrage à travers quelques moments de vie…

répétition au National Theater de Londres. SARAH LEE / NATIONAL THEATRE

répétition au National Theater de Londres. SARAH LEE / NATIONAL THEATRE

Certains «habitants» de ce refuge sont là depuis déjà un an comme cette dame âgée assez mal en point, qui fait des allers et retours entre la chambre qu’elle occupe avec son fils d’une quarantaine d’années et les toilettes communes souvent occupées. Il faut attendre pour faire bouillir de l’eau, attendre pour se laver, attendre pour prendre un pauvre repas: l’attente comme supplément gratuit d’une plongée dans une misère souvent brutale. Et en Angleterre comme en France, il ne suffit pas de traverser la rue pour trouver du boulot, surtout passé un certain âge…

Il y a ici le père d’une ado de treize ans et de son frère guère plus âgé, et de sa compagne actuelle enceinte qui refuse que son futur bébé commence sa vie ici. Il y a aussi, comme des ombres qui passent : un réfugié syrien qui restera peu et une jeune exilée soudanaise qui a une petite fille sans doute restée dans son pays. Dénominateur commun : ils attendent tous mais en vain que les services sociaux leur attribuent un logement ou quelque chose qui en tienne lieu. En aatendant, ils vivent dans une insupportable promiscuité et une misère morale dont ils ne voient pas l’issue.

La scénographie imaginée par Natasha Jenkins est marquée au coin d’une réussite exemplaire. La scène comme la salle sont éclairées par des tubes fluo blanc. Le public est disposé tri-frontalement avec quelques rangées de sièges sur les côtés de la scène, et une vingtaine de chaises pour les premiers rangs. Donc au même niveau que les personnages. Belle idée qui renforce encore l’idée d’intrusion et d’intimité avec ces gens parmi les plus pauvres et les plus exclus de la société anglaise mais qui tiennent à garder  un minimum de dignité. Quand ils sont là à quelques mètres de nous.

Dans la grande pièce aux murs qui ont été peint en crème il y a bien longtemps, et où le carrelage en plastique est sale, usé et souvent écorné comme la moquette des chambres, il y a deux tables en stratifié blanc, une cuisinière et un petit frigo. Pourquoi un grand puisqu’ils n’ont pas grand-chose à manger et qu’ils remportent leurs très maigres provisions dans leur chambre… Le fils de la vieille dame fera quand même remarquer au réfugié syrien que l’étagère moyenne  de ce frigo lui est réservée, même s’il n’y a rien dessus. Il y a aussi un évier avec quelques bols et assiettes pour de pauvres repas. Cette salle commune est mal éclairée par une verrière très sale qui fuit parfois.
Bien entendu, même si chacun semble faire un effort pour que la vie reste supportable, à l’impossible nul n’est tenu. Et il y a des conflits : une tasse soupçonnée avoir été volée, des toilettes où chacun se rend avec un rouleau de papier hygiénique âprement convoitées, et un jour la vieille dame ne pourra pas aller à temps jusqu’au bout! Mais petit bonheur dans ce malheur vécu au jour le jour, elle offrira un collier à la petite fille. Et nous sommes là très proches d’eux, impuissants à les aider et fascinés par ces gens qui vivent dans la même ville, mais dans un tout autre univers fait de pauvreté, de renoncements mais surtout d’exclusion durement ressentie!

Alexandre Zeldin, jeune écrivain et metteur en scène, a su réaliser comme un condensé de cette vie commune sans espoir pendant quatre-vingt-dix minutes. Pas de violence physique, sauf à un moment quand la jeune femme enceinte ira jusqu’à gifler le très gros bonhomme et fils de la vieille dame mais une extrême tension psychologique. On sent que tout pourrait vite déraper: le père cache à sa compagne la vérité des ses échecs à chaque rendez-vous avec les services sociaux et ne rapporte qu’un peu de nourriture pour dîner. Les dialogues son limités à l’essentiel donc pauvres comme ces exclus qui n’ont plus guère confiance en la parole de ceux qui pourraient les aider mais il y a ici une expression du mouvement fabuleuse signée Marcin Rudy. Ici le moindre geste est signifiant: l’assiette lavée mais encore mouillée que le fils de la vieille dame tient avec dégoût, la marche difficile de la vieille dame qui s’appuie sur sa canne, le jeune père harassé et sans aucune illusion qui s’en va en vitesse une fois de plus à un rendez-vous à la mairie, la petite fille qui répète sa danse pour la fête de Noël de son école, son frère qui remet rageusement plusieurs fois le capuchon de son blouson sur sa tête, comme pour mieux s’isoler d’un monde hostile qui, il le sait déjà, ne lui fera aucun cadeau…

Il y a bien quelques moments de fraternité dans cette souffrance à la fois personnelle et sociale vécue au quotidien, quand l’émigré syrien offre un verre de jus d’orange à la jeune émigrée soudanaise et qu’ils parlent ensemble en arabe. Pas de véritable fin à ce remarquable spectacle-tranche de vie, mis en scène et interprété de façon exemplaire : unité de jeu, crédibilité maximale surtout des excellents Anna Calder-Marshall et Nick Holder (la vieille dame et son fils) et la misère continuera. Mais, petite douceur, on quittera ces exclus sur une sorte de berceuse que chante seule assise sur une chaise, la jeune émigrée soudanaise.
Des bémols : un sur-titrage parfois trop rapide, quelques invraisemblances ( la famille mange sans arrêt mais les autres jamais) et une petite baisse de régime dans le dernier quart d’heure mais sinon, quelle intelligence scénique! On pense parfois à ces employés exploités de La Cuisine du grand dramaturge anglais Arnold Wesker (1932-2016) et qu’avait magnifiquement mis en scène autrefois Ariane Mnouchkine. Mais eux avaient au moins du boulot ; ici tous ne peuvent guère retrouver un seul petit job dont dépend pourtant leur pauvre vie.

« Le théâtre, dit Alexander Zeldin, peut nous permettre de mieux voir notre société et d’être dans la vie. » (…) « Je crois plutôt que le processus théâtral offre des conditions qui nous permettent, à certains égards, d’être plus proches de nous-mêmes et e porter un regard neuf sur notre réalité sociale, politique, intime, pour que nous puissions aspirer à ressentir la vie avec une intensité qui soit digne de sa véritable nature, tragique et miraculeuse. Les histoires que je cherche à raconter sont celles du quotidien, celles de luttes qui semblent ordinaires dans la Grande-Bretagne d’aujourd’hui. »

Mission accomplie. Pas besoin de traverser la Manche pour Emmanuel Macron, ou pour son premier Ministre: Love est une efficace piqûre de rappel pour qu’ils soient un peu plus lucides sur la vie des pauvres sans perspective d’avenir vivant dans les zones défavorisées très mal couvertes par Internet et les réseaux de portables. Qu’importe à Guillaume Pepy, directeur de la SNCF, ils devront se contenter de trains moins nombreux et de faire plus de kms en voiture, avec moins d’argent, histoire de satisfaire les pseudo-convictions écologiques du Président des riches.
On peut admirer en sortant le nouveau Palais de justice flambant neuf où passe aussi toute la misère d’Ile-de-France, situé à deux pas des Ateliers Berthier…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon/Ateliers Berthier,  1 rue André Suarès, Paris XVII ème, jusqu’au 10 novembre.

Comédie de Valence (Drôme), du 14 au 16 novembre.

 

 

 

Tragedy, mise en scène de Cécile Saint-Paul, musique de Jean-Christophe Marti

 

Tragedy, mise en scène de Cécile Saint-Paul, musique de Jean-Christophe Marti

f-4f4-5b3f43e7e6b8bSur le plateau, un amas de déchets, une forme humaine assise enveloppée dans un drap blanc, un piano. Un homme déplace un tas de chaises de cour à jardin. Deux hommes assis sont dévoilés, une femme au micro les fait déplacer, elle chantonne, le fantôme blanc se lève et sort. Quatre acteurs abrités sous des parapluies murmurent un chant, dirigés par le chef. Un autre chuchote dans un micro, pendant que, sur un long écran en surplomb, on voit des images en noir et blanc du château de la Roche-Guyon qu’Yves Chevallier, complice de cette expérience, a longtemps dirigé. On voit un couple monter les escaliers du château en lisant des passages d’Hamlet, en ne les comprenant pas bien. On arrive au monologue d’Hamlet, une chanteuse accompagnée par Jean Christophe Marti,en  entonne quelques vers… On voit une statue, un visage féminin, est-ce Ophélie ? Gertrude se plaint, Jean Christophe Marti disserte sur les accords des instruments. Ophélie « couchée en ses longs voiles » disparaît.

Nous sommes un peu perdus dans cet étrange voyage bien joué par Marc Bertin, Jean-Louis Coulloc’h, Odile Darbelley, Antoine Lengo, Jean-Christophe Marti et Cécile Saint-Paul.  Le spectacle a été élaboré en cinq étapes : la première  avec le choix d’Hamlet au Théâtre des Bernardines à Marseille, la seconde où lors d’une invitation au château de la Roche-Guyon les séquences du film ont été tournées, la troisième avec des projections publiques au Théâtre Berthelot de Montreuil pour une réflexion avec des psychanalystes, la quatrième à la Ferme du Bonheur à Nanterre où Jean-Christophe Marti a composé les chansons d’Ophélie et du Fossoyeur.

Cette dernière reprise de Tragedy est fondé sur un travail encore en devenir et nous laissera des souvenirs mitigés mais ce spectacle reste attachant, surtout quand on a fréquenté le Château de la Roche Guyon, Jean-Christophe Marti et Odile Darbelley.

Edith Rappoport

Théâtre de l’Échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet (Seine-Saint-Denis) jusqu’au 7 novembre. T. : 01 43 62 71 20

Patrice Chéreau à l’œuvre

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Patrice Chéreau à l’œuvre

Comment exposer le théâtre, art par nature «exposé» au risque de l’éphémère et du vivant? L’Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne et les Archives Nationales s‘y sont essayé. Dès l’entrée de l’hôtel de Soubise, l’énergie de son visage et son regard, saisissent le passant. On ne dira jamais assez ce que l’histoire du théâtre doit à la photo. Cela commence par une belle galerie, en haut de l’escalier d’honneur : mieux que la vidéo, la photo sait capter des instants de vie mais sans les figer, dans leur élan suspendu.

Les archives proprement dites : lettres, articles de revues, coupures de presse, en disent moins. Émouvants pour ceux qui ont connu ces spectacles à leur création, curieux pour le public qui a découvert Patrice Chéreau dans sa maturité. Mais les quelques documents concernant ses débuts au groupe de théâtre du lycée Louis-le-Grand nous laissent quand même sur notre faim. Une belle image quand même : l’invention joyeuse du costumier Jacques Schmidt (1933-1996) celui qui fut longtemps celui de Patrice Chéreau, peignant la Grèce de Ménandre sur les T-shirts du Groupe de théâtre antique de la Sorbonne dans les années cinquante. Les premiers spectacles professionnels sont peu documentés et les photos parfois trop peu légendées, à l’exception de celles de vedettes comme Gérard Desarthe, Dominique Blanc, Pascal Greggory. Certes, l’exposition est consacrée à Patrice Chéreau et non à ses comédiens, mais vers qui serait tendu le geste du metteur en scène? Sinon vers eux, les moteurs de son désir de théâtre ?

 Malgré la déception de voir à quel point le théâtre est vivant, donc mortel, ce qui ressort ici:  les images emblématiques du  metteur en scène qui, le doigt  tendu, indique, place, situe; le poing serré, il transmet son énergie. L’article nécrologique du Monde parle de sa nuque « solide » qui, en effet, exprime la même puissance concentrée, en réserve. L’exposition remplit alors son contrat et fait ressentir quelque chose de l’homme, de l’artiste. Mais là encore, pour la génération qui a suivi sa carrière: pas de Chéreau sans les costumes de Jacques Schmidt, ni les scénographies de Richard Peduzzi et les lumières d’André Diot. Ensemble, ils  ont inventé une nouvelle esthétique du théâtre, étendue à l’opéra conçu comme un « théâtre au-delà du théâtre », partenaires indispensables de Pierre Boulez pour Le Ring de Wagner. Cela est-il montrable dans une exposition ? Sans doute plus difficilement. Quelques beaux costumes de Caroline de Vivaise pour le film La Reine Margot ne suffisent pas à rendre la symbiose unique que le metteur en scène avait réussie à réaliser avec les artistes dont il s’est entouré et qui ont fait de lui, aussi, ce qu’il a été.

On aurait aimé voir de façon plus saillante les images de sa rencontre avec Bernard-Marie Koltès, et de leur compagnonnage des année 80 : quatre pièces en cinq ans, entre autres Dans la Solitude des champs de coton, créée en 1987, reprise onze ans plus tard, puis de nouveau en 95. Miettes de théâtre mais ici maigres et dérisoires, alors qu’on sait la force de l’expérience théâtrale quand elle est réussie. Tant de travail d’artistes, d’artisans prodigieux, tant de passion pour ces quelques instants qui restent dans la mémoire du spectateur, et presque là uniquement…

C’est un lieu commun de le dire mais il s’agit précisément aussi du lieu: commun à l’artiste et au public, partagé, où l’un et l’autre avancent, découvrent une vérité dans l’instant de leur rencontre, une vérité qui ne préexiste ni pour l’un ni pour l’autre. Comme en 1969, quand Chéreau monte au Théâtre de Sartrouville, un Dom Juan de Molière bouleversant. Plus de paysannes d’opérette : Charlotte et Mathurine sont celles de La Bruyère, d’ «étranges animaux penchés vers la terre»,aux mains noires de crasse et de soleil, ce qui rend les compliments du séducteur Dom Juan d’autant plus cyniques; grand seigneur, il est encore plus méchant homme. Elvire n’est plus une élégante bafouée et se tient le ventre à deux mains, criant son désir frustré. Et l’on voit les rouages des apparitions. Et tout ce travail, toute cette pensée qu’en serait-il, si le spectacle n’avait pas fait crier de protestations ou d’enthousiasme ? Il ne peut rien rester ou pas grand chose d’un tel événement dans les archives !

Bref, une exposition frustrante pour ceux qui ont connu les spectacles de Patrice Chéreau : ils ne peuvent y retrouver la flamboyance de leurs souvenirs. Et pour les autres, un vide-grenier un peu anecdotique, un reliquaire dont on voit mal comment il pourrait inspirer de jeunes metteurs en scène. Si, il reste quelques photographies de Patrice Chéreau au travail; Allez donc au théâtre vivant, tout de suite, sans espérer rencontrer un nouveau Chéreau mais un(e) jeune metteur(e) en scène avec la même exigence et la même audace.

Christine Friedel

Archives Nationales, Hôtel de Soubise, 60 Rue des Francs Bourgeois, Paris, III ème, jusqu’au 2 décembre.

 

Γουρούνι στο σακί (Chat en poche) de Georges Feydeau, mise en scène d’Ersi Vassilikioti et Nikos Gkessoulis

 

Γουρούνι στο σακί (Chat en poche) de Georges Feydeau, mise en scène d’Ersi Vassilikioti et Nikos Gkessoulis
 

chat en pocheGeorges Feydeau a su redonner au genre de la comédie une « vis comica » qu’elle avait perdue. Grâce à  la qualité d’une intrigue construite avec un luxe de préparation, et à un réseau arachnéen d’effets et causes  où les personnages vont se faire piéger. Un malentendu ou un quiproquo initial suffit à provoquer rebondissements en cascade, péripéties et situations cocasses, où brusquement, dans ce microcosme bourgeois, tout obéit à la folle logique d’un fatum implacable.

A un rythme accéléré (souci permanent de l’écrivain), les personnages, qui passent continuellement de la crainte au soulagement, et vice-versa:  saisis de fébrilité, ils vivent dans une urgence qui leur interdit, comme au spectateur, toute réflexion. Dans Chat en poche (1888), Pacarel, un riche industriel du sucre, veut monter un opéra composé par sa propre fille  d’après Faust de Gounod!  Il veut faire venir un célèbre ténor  de l’Opéra de Bordeaux. Arrive alors un jeune Bordelais mais… c’est le fils de son ami Dufausset qui débarque à Paris faire des études de droit. Pacarel, le prend pour le ténor  et  lui fait signer un contrat.On lui organise un accueil triomphal digne du grand ténor qu’il est supposé être. Logé, choyé et prié d’exercer ses talents vocaux,  ce fils Dufausset comme ses hôtes ne se doutent de la méprise avant la fin du dernier acte.

Le futur étudiant en droit prend les Pacarel pour de charmants originaux qui ont la manie de vouloir lui faire interpréter des opéras. Et au malentendu initial, s’en ajoutera un autre : une femme courtisée est prise pour une autre, les fils s’emmêlent dans une fatale logique fatale. Gaffes et quiproquos s’enchaînent. Il faudra trois actes délirants pour que chacun retrouve la raison, trois actes d’émotion et de rires partagés. Ersi Vassilikioti a su trouver les équivalences comiques avec succès et offre une traduction claire qui renforce l’élément farcesque…

Le décor d’Anthi Sofokleous est une machine glaciale: à la fois table, balance ou espace d’espionnage. Et son effet comique réside dans son identité énigmatique… Ersi Vassilikioti et Nikos Gkessoulis ouvrent le texte à une pluralité de lectures et se concentrent sur une facture langagière et vocale du texte. Avec un jeu entièrement au service d’une bonne lisibilité de l’action, Vassilis Vlachos (Pacarel) et Katia Sperelaki (Marthe, son épouse) interprètent leurs rôles avec ardeur et passion. Comme Melissa Stoili (Amandine), Nikos Doupis (Landernau), Konstantinos Spyropoulos (Dufausset), Natassa Papadaki (Julie), Sakis Sioutis (Lanoix de Vaux) et Vassilis Koussounelos (Tiburce). Bref, une bonne distribution au service d’une mise en scène rigoureuse de cette pièce comique qui, plus d’un siècle, après sa création, fonctionne encore remarquablement.

Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Théâtre Alexandria, 14 rue Spartis, Place Amérikis, Athènes, T. : 0030 86 73 655

Art de Yasmina Reza, mise en scène de Théodoris Athéridis

 

Art de Yasmina Reza, traduction de Stamatis Fassoulis, mise en scène de Théodoris Athéridis
 
545853A3-B8D9-4CA6-832A-DC436BBFB864Dans cette comédie, créée en 1994 à Paris, Serge, un dermatologue, a acheté trop cher, « un tableau blanc, avec des liserés blancs», peint par le fameux Antrios. Son ami Marc, ingénieur en aéronautique, s’en indigne. Ils entraînent dans leur querelle Yvan, un cadre dans la papeterie. Leur amitié vacille. Une partie du débat a trait à l’appréciation de l’art contemporain et au goût des autres. Mais c’est en réalité au flux des émotions qui accompagnent les relations tendues de ces trois quadragénaires que Yasmina Reza nous rend attentifs, en mêlant dialogues et monologues, échanges vifs et réflexions personnelles en aparté que le public, bien entendu, doit seul entendre.

Les trois amis semblent avoir atteint un point de non-retour dans cette querelle à la fois comique et violente, quand Serge donne un feutre à Marc qui dessine un skieur sur le fameux tableau immaculé, objet du débat et soudain  objet d’une action scénique. La dernière séquence commence de façon cocasse par le nettoyage de la toile… Après le coup de folie, la réparation. Puis les prises de parole se succèdent mais les personnages ont chacun leur registre : plaintif, incisif, dominateur, comme un trio musical. L’effet de bouclage final laisse le spectateur rêveur (car il repasse la pièce en entier) et tout aussi admiratif. Nous  apprécions la virtuosité de Yasmina Reza. Avec un vocabulaire  simple, des répliques courtes qui se focalisent sur la discussion autour d’un tableau blanc, l’écrivaine française commente la fragilité des êtres humains, leurs rapports conflictuels et la difficulté de communiquer.

Théodoris Athéridis a créé ici un spectacle magnifique  avec des moments de rire et d’émotion, grâce à une mise en scène bien rythmée et aux variations de l’éclairage… Cela permet au public de découvre les arrière-pensées des personnages. Décor blanc et très simple qui facilite les mouvements. Théodoris Athéridis (Serge), Alkis Kourkoulos (Marc) et Giorgos Pyrpassopoulos (Yvan) savent gérer et faire lire les émotions de leurs personnages. Leur énergie et leur pouvoir de communication  sont remarquables. Ils entrent, sortent, enchaînent apartés et montées en intensité et  se disputent comme des adolescents capricieux. Et  Théodoris Athéridis a visé juste: ce genre de texte, si l’on y allait avec trop de précaution, deviendrait vite ennuyeux… Un spectacle en tout cas à ne pas manquer !
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Théâtre Mikro Pallas, 2 rue Amérikis, Athènes, T. : 0030 210 32 100 25

   

Casse-Noisette par le Ballet National de Chine

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Casse-Noisette par le Ballet National de Chine.

 

Même si on voit des tutus sur l’affiche, on découvre une version inédite du célèbre ballet, créée au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg en 1892. Spectacle récurrent des saisons hivernales en Europe, très apprécié du jeune public : une belle manière de lui donner le goût de la danse.  Le parrain de Clara lui offre pour Noël, un soldat de bois dont les mâchoires cassent les noisettes. Transformé en prince charmant, le pantin entraîne l’héroïne, elle transformée en princesse, dans un rêve où elle croise de nombreux personnages dont les fameuses souris.

Le ballet National de Chine avait été accueilli en 2009, avec un autre programme, par l’Opéra de Paris. Créé il y a deux ans à Pékin par sa directrice artistique, Feng Ying, une ancienne danseuse, ce Casse-Noisette nous transporte en plein nouvel an chinois avec des fragments de danses traditionnelles  mais  avec la musique de Piotr Ilyitch Tchaïkovski. Les danseurs chinois ont l’habitude de se présenter à différents concours de recrutement.Quelques troupes indépendantes se sont fait connaître au festival d’Avignon avec un répertoire contemporain (voir Le Théâtre du Blog), mais la technique de ces artistes convient en général mieux au classique. 

Premier acte : à la fête du printemps. Descendent des cintres : pagodes, colonnades stylisées, etc. et  comme les costumes tous exceptionnels, nous invitent au voyage des  masques d’animaux,  et des divinités … Une féérie débordante de couleurs.
Le deuxième acte se déroule dans un Palais de porcelaine : des tutus à traîne, baignent dans une lumière bleutée. Difficile de juger le spectacle dans son ensemble à cette répétition générale. Plusieurs chorégraphes ont en effet réajusté les six tableaux de cette pièce en fonction des trente-cinq mètres d’ouverture du plateau.  Une avant-scène, en amont de la fosse d’orchestre, améliore le rapport scène/salle parfois difficile de cette grande salle. Les solistes paraissent un peu en retrait et le collectif prime. On remarque pourtant dans le corps de ballet, quelques belles individualités à la forte présence scénique. Les soixante musiciens de l’orchestre Pasdeloup et les soixante-dix danseurs sont prêts à surprendre le public.

 Jean Couturier

Seine musicale, Ile Seguin, Boulogne Billancourt j( Hauts-de-Seine) jusqu’au 4 novembre.

 

 

La Machine de Turing de Benoît Solès,mise en en scène de Tristan Petitgirard

 

La Machine de Turing de Benoît Solès, mise en en scène de Tristan Petitgirard

©DR

©DR

Alan Turing, mathématicien anglais (1912-1954), déjà grand génie du calcul quand il était encore adolescent, construisit une grosse machine à calculer grâce à laquelle il réussit à décrypter Enigma le code de transmission des Allemands pendant la seconde guerre mondiale. Ce qui évita sans doute qu’elle ne se prolonge et épargnera la vie de centaines de milliers de civils et de soldats. Puis, après l’échec d’Hitler, Alan Turing contribuera à la naissance technique des premiers ordinateurs (on doit ce nom français à Jacques Perret (1906-1992), latiniste et professeur à la Sorbonne qui proposa à I.B.M. cette traduction de « computer »). Mais le Royaume-Uni des années cinquante ne faisait aucun cadeau aux homosexuels et Alan Turing sera traîné devant la justice pour atteinte aux mœurs. On lui laissera le choix entre la prison ou un traitement à base d’hormones féminines, ce qu’il choisira mais il en sera à jamais marqué et finira par mourir accidentellement au cyanure, ou par se suicider en mangeant une pomme imbibée de ce même poison mortel. L’énigme demeure…

Dans la pièce de Benoit Solès, ce professeur de maths au King’s College de Londres et à l’université de Manchester dit convoqué par l’inspecteur de police Mick Ross, qu’il a été victime d’un cambriolage… Les explications de ce savant bègue de quarante ans, visionnaire mais aussi grand admirateur de Blanche-Neige, sont assez confuses… Et un amant du professeur Turing qui l’accuse de lui avoir pris de l’argent, ira le dénoncer par dépit d’amour.  Le grand mathématicien devra subir les diktats de la justice anglaise qui se méfiait de lui, le savant officiel mais aussi un personnage marginal. Et il sera réduit au silence par les services secrets de contre-espionnage britanniques inquiets de certains comportements d’intellectuels anglais homosexuels. Puis, comme le vrai Turing que sa majesté Elizabeth II gracia après son suicide (c’est trop d’honneur !), il sera mis à l’écart de la communauté scientifique et après son procès, sera condamné à subir un traitement de castration chimique à base d’hormones femelles.  Et il se suicidera en croquant une pomme empoisonnée…

Le texte, un peu illustratif, retrace la vie du savant avec nombre d’allers et retours entre les années quarante et cinquante mais avec une certaine élégance, et les dialogues de ce quasi-monologue parfois un peu faciles et à la limite du boulevard tiennent la route. La mise en scène et la direction d’acteurs de Tristan Petitgirard sont de qualité, et on se laisse facilement prendre. Benoît Solès, en professeur Turing, est impeccable et sait être à la fois drôle et émouvant. On croit volontiers  au personnage de ce savant Cosinus d’une intelligence exceptionnelle mais fragile et désemparé face à la société anglaise de l’époque. Et Amaury de Crayencour  qui incarne à la fois l’inspecteur Ross, Arnold Murray l’amant de passage, le champion d’échecs Hugh Alexander, grand admirateur de Turing, est à chaque fois très crédible et donne la réplique à Benoît Solès avec une belle vérité.

Et la scénographie d’Olivier Prost est tout à  fait convaincante  et les vidéos de Mathias Delfau avec un mur entier très réussies avec des projections de cascades de chiffres à donner le tournis, le tout sur une musique habilement composée à partir de bruits comme celle que pouvait faire la machine inventée par Alan Turing.  Et cela rappelle le fonctionnement des grosses bobines des premiers et très gros ordinateurs dans les années soixante.  Ce spectacle intelligent, clair et sans prétention, ne dure pas trois heures et demi (suivez notre regard du côté de la porte de Clichy)  et avait fait un tabac au dernier festival d’Avignon. Il mérite bien le déluge d’applaudissements d’un public en majorité jeune : à signaler car peu fréquent, d’autant plus que-seul bémol- le prix des places (de 49 à 30 € quand même) n’a rien à voir avec ceux du off avignonnais…

Philippe du Vignal

Théâtre Michel, 38 rue des Mathurins, Paris (VIII ème) T. : 0142 65 35 02.

Toutes les choses géniales de Dunclan Mac Millan, mise en scène d’Arnaud Anckaert

 

Toutes les choses géniales de Dunclan Mac Millan, avec la collaboration de Jonny Donahoe, traduction de Ronan Mancec, mise en scène d’Arnaud Anckaert 

 

©BrunoDewaele

©BrunoDewaele

« Toutes les choses géniales, dit l’auteur, est le fruit d’une collaboration entre George Perrin, Jonny Donahoe et moi-même. Il s’agit d’une adaptation de ma nouvelle Sleeve Notes, écrite à l’origine pour le collectif des Minituarists et interprétée par Rosie Thomson au Southwark Playhouse, au Theatre 503 et à l’Union Theatre, par moi-même aux Trafalgar Studios, à l’Old Red Lion et au Village Underground, par Gugu Mbatha-Raw chez 93 Feet East et lue en public par de nombreux visiteurs du Latitude Festival (…)  La pièce été créée par le théâtre Paines Plough et la compagnie Pentabus  et  doit beaucoup à Jonny Donahoe qui, en prenant appui sur son expérience du stand-up (…). De par sa nature, la pièce est différente à chaque représentation et, dans ce sens, Jonny en a été le co-auteur en l’interprétant. »

La pièce a été jouée quatre mois au Barrow Street Theatre à New-York.  L’auteur de Séisme (voir Le Théâtre du Blog) a écrit ce monologue pour  qu’il soit joué en grande proximité avec le public…  Didier Cousin, fidèle acteur du Théâtre du Prisme, est debout sur un tapis rond de plastique bleu avec autour quelques soixante personnes. “Le narrateur,  dit le dramaturge, peut être interprété par un homme ou une femme, de n’importe quel âge et de n’importe quelle origine. A la création, il  était joué par un homme, et apparaît donc en tant que tel dans le texte. La pièce doit être adaptée pour le pays où elle est jouée».

La salle, en fait une salle de répétition en sous-sol, très silencieuse, restera éclairée. Un homme, Le narrateur parle aux spectateurs et leur donne  des feuilles de papier et explique que quand il annoncera un nombre, la personne devra dire la phrase inscrite à voix haute  sur une une liste de tout ce qui vaut la peine de vivre. Comme: 1. Les glaces. 2. Les batailles d’eau. 3. Rester debout après l’heure habituelle et avoir le droit de regarder la télé. 4. La couleur jaune. 5. Les choses avec des rayures, etc.

Un texte interactif où l’acteur doit faire intervenir un public complice sur un thème pas des plus commodes : le suicide d’un proche,  donc avec une réflexion, mais comme si on n’y touchait pas, sur la mort et avec un certain humour. Et il y a de belles scènes entre le père et son petit garçon. Le narrateur est très pudique mais on comprend vite:«Papa est resté avec maman pendant une éternité. Quand il est ressorti, je l’ai suivi le long du couloir, je l’ai suivi dans le hall de l’hôpital, je l’ai suivi sur le parking, je l’ai suivi dans la voiture, je l’ai suivi dans l’allée de la maison, je l’ai suivi devant la porte, je l’ai suivi dans le couloir de l’entrée, je l’ai suivi dans l’escalier jusqu’à ce qu’on arrive devant son bureau, où il est entré et dont il a refermé la porte et je ne pouvais plus le suivre. »
 
Les spectateurs jouent le jeu avec une grande courtoisie et  acceptent d’être tel ou tel personnage ; une jeune femme parle vraiment trop bien et on sent vite la comédienne complice. Pas grave, et la mise en scène d’Arnaud Anckaert fonctionne bien avec un bon rythme. Il y a des instants de passage à vide comme dans tout théâtre participatif, mais Didier Cousin, comédien très  solide du Théâtre du Prisme met vite le public à l’aise et a une belle présence…
La compagnie Entrée de jeu avait créé il y a quelque six ans, un spectacle sur  ce même thème, à la demande de la Mutuelle Sociale Agricole de Haute-Normandie dans un but préventif, vu le nombre de suicides dans la profession… Au Théâtre Jacques Carat de Cachan  en banlieue parisienne, cela marche aussi, mais à partir d’un texte d’un écrivain londonien reconnu.

Et la fin est tout à fait remarquable: “J’ai habité chez papa pendant quelques mois après l’enterrement. Nous passions nos journées à faire des promenades ou à lire ou à écouter des disques. Il s’endormait dans son fauteuil et moi je m’asseyais à son bureau pour taper la liste à l’ordinateur, en commençant par le tout début » On entend Le Tourbillon la fameuse chanson que chante Jeanne Moreau dans Jules et Jim. Le narrateur serre la main  de quelques spectateurs qui ont joué les personnages principaux :  la prof, Mme Olivier, le père et Sam puis s’en va. La liste reste éparpillée sur  le plateau

Un beau petit spectacle qui peut être présenté dans n’importe quelle salle silencieuse.

 Philippe du Vignal

 Spectacle créé et vu au Théâtre Jacques Carat de Cachan, le 19 octobre.

Livres et revues:

Livres et revues:

 Le Geste unique d’Alwin Nikolais, traduit, dirigé et annoté par Marc Lawton

Couv_3D_LGU-copieLe livre a été traduit à partir d’un tapuscrit de 1993. Une biographie, d’une grande précision, signée Marc Lawton, permet de bien comprendre le parcours humain et artistique du grand créateur américain d’origine russe et allemande, né en 1910. Il vécut dans le Connecticut et eut une enfance marquée par le cliquetis des machines de la boulangerie familiale et le travail des forges juste en face: déjà une grande sensibilité au son et au rythme!

Touche à tout incapable de suivre des études normales, il réussit en 1927 à se faire embaucher comme accordéoniste de bals, puis il  prit des cours d’orgue et  devint accompagnateur et bruiteur de films muets. Et il commença à jouer dans de petits orchestres de jazz, à donner des cours de piano et est accompagnateur de cours de danse. Puis il étudie à l’université libre de New Haven, la scénographie, l’histoire du théâtre et la composition musicale. En 1932, il voit un spectacle de Mary Wigman qu’il rencontre puis il suit les cours de Truda Kaschmann, ancienne interprète de la grande chorégraphe. Alwin Nikolais joue  au piano Chopin, Bach et Beethoven, s’intéresse à la comédie musicale et dirige un théâtre de marionnettes de 1935 à 1937, et en devient aussi  le metteur en scène.

Puis il suit des stages de danse avec Martha Graham, Doris Humphrey… Il fondera ensuite sa propre école de danse et cosigne une pièce Huits colonnes à la une.  Alwin Nikolais voyage au Mexique dont il reviendra très impressionné. Affecté par hasard pendant la guerre  à une division d’enquêtes criminelles, il est envoyé en Angleterre et fréquente l’université d’Oxford et les théâtres. Et il est nommé à Paris, juste après le Débarquement, puis à Liège et Verviers. L’expérience de la guerre et des villes dévastées par les fusées V2 le marquera profondément. Il repart pour New York en 1946, devint l’assistant d’Hanya Holm, puis dirige un théâtre avec un studio de danse  et il enseigne pour elle en 49.

Il crée aussi un système de notation chorégraphique dans la continuité du fameux Laban,  et remarque Murray Louis qui deviendra vite son associé en danse et son compagnon.  Il découvre alors la musique dite concrète de Pierre Schaefer et Pierre Henry, ce qui l’amènera à créer des spectacles avec un son plus abstrait, puis avec synthétiseur.  En 53, il présente des pièces abstraites comme Noumenon, Web, sous l’influence, dira-t-il, de Darwin, Einstein et Freud…  Alwin Nikolais prône déjà le relâchement de la tension du corps et et son fameux “décentrement”.  Mais il arrêtera ensuite de danser. Il  fut  alors reconnu à New York avec une pièce comme Kaleidoscope et explore dans ses chorégraphies les ressources de la lumière qui deviendra la marque de ses fabuleux spectacles. Mais comme le rappelle Marc Lawton, ses propositions: collants  au lieu de costumes, prothèses pour les danseurs, appellation théâtre et non danse pour ses spectacles sont encore souvent mal comprises par la critique et le public.
Il sera l’un des premiers artistes et chorégraphes à analyser et à s’approprier les théories du sociologue Marshall Mac Luhan dont la fameuse phrase “Le message, c’est le medium” rejoignait ses  recherches sur le mouvement.

Alwin Nikolais participe à des émission de télévision et collabore avec le cinéaste expérimental Edmund Emshwiller. Et il acceptera de diriger le nouveau centre chorégraphique d’Angers dont sortiront  notamment Philippe Découflé et la compagnie Beau Geste. Avant de mourir en 1993.
Dans ce livre, suit le texte même du Geste Unique d’une richesse exemplaire qu’il est impossible de résumer en quelques lignes. “ J”ai forgé, dit-il, l’expression Geste unique pour qualifier un principe qui va à l’encontre des processus établis, en vertu desquels le créateur doit rattacher ce qu’il veut communiquer par la danse, aux techniques de mouvements existants”.

Le célèbre chorégraphe parle en effet danse mais, en génial et curieux touche à tout,  se passionne pour de nombreuses formes d’art, et surtout au “potentiel du corps humain auquel s’adresse la danse moderne”. Soit une façon radicale de voir  la réalité gestuelle et scénique autrement, et de façon souvent philosophique. Et il pressent l’importance de la communication non verbale que l’interprète est susceptible d’avoir avec le public.  C’est maintenant évident mais pas vraiment, il y a une cinquantaine d’années….
Il y a aussi des pages formidables sur la notion de temps et de rythme sur lesquels le chorégraphe n’aura cessé toute sa vie de réfléchir. Et tout un chapitre consacré à la notion au travail de la forme sculpturale du corps et à la façon de le mettre en valeur que ce soit, dit-il, chez le danseur ou chez une prostituée.
Alwin Nikolais insiste sur la technique mais aussi l’improvisation et la composition, des bases fondamentales pour lui. Il parle aussi longuement, en excellent pédagogue qu’il était et rappelle que, dans l’histoire humaine, la mobilité n’a rien d’un acte simple!
C’est un livre très solide, bien écrit aux nombreuses références avec une qualité de pensée exceptionnelle sur le temps, le rythme, l’espace, la lumière et le geste. Alwin Nikolais montre que l’intelligence et la sensibilité du mouvement contribue à faire de l’interprète, un créateur  à part entière…

Marc Lawton a dédié  cet ouvrage à la mémoire de la mère et à celles de l’historienne de la danse, Laurence Louppe et de Claudia Gitelman, professeur de danse, disparues il y a six ans.
Un livre tout à fait remarquable, facile à lire et solide, à fois sur un moment crucial de histoire de la danse au XX ème siècle (avec deux courts textes de Susan Buirge et Carolyn Carlson) mais aussi sur les théories  d’Alwin Nikolais dont tout artiste peut tirer profit, qu’il soit danseur ou chorégraphe bien sûr, mais aussi peintre, metteur en scène ou acteur de théâtre et de cinéma, clown, compositeur ou instrumentiste.

Editions Deuxième époque. 19€

 Ubu Scènes d’Europe

ubuAu sommaire  de ce nouveau numéro de la très bonne revue dirigée par Chantal Boiron, un article de Sissy Papathanassiou sur le théâtre grec en complète mutation, et où notamment à Athènes, travaillent de nombreuses compagnies. Mais la plupart des jeunes acteurs et metteurs en scène  continuent à lutter avec des moyens dérisoires pour faire du théâtre, en ayant bien sûr un autre métier pour gagner leur vie. Ainsi l’an passé, à Athènes, il y eut 1.420 représentations données et seulement 1.050 en 2013! Avec dit l’auteure, une tendance à mettre en scène tous les genres littéraires, le point d’ancrage étant la société grecque d’aujourd’hui.

Il y a aussi un entretien très intéressant d’Odile Quirot avec Nada Strancar, comédienne d’Antoine Vitez qui fut son professeur au Conservatoire où elle est devenue aussi enseignante. Elle parle ici avec  franchise et lucidité de son expérience d’élève dont la langue natale n’était pas le français mais le slovène, puis d’actrice avec  Vitez: passionnant. Et entre autres, un entretien de Maia Bouteillet avec la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaker, et un portrait par Chantal Boiron d’André S. Labarthe décédé en mars dernier qui permet de mieux connaître cet écrivain scénariste, réalisateur mais aussi critique Aux cahiers du Cinéma et qui aura influencé nombre d’artistes…

Les Grands entretiens d’artpress

MeredithMonkCouv-400x557Il faut signaler un numéro consacré à Meredith Monk, avec des entretiens de Jacqueline Caux, Guy Scarpetta et de votre serviteur. Née en 1942,  elle a été une des professeurs de Bob Wilson. Danseuse et actrice avec sa compagnie The House mais aussi chanteuse à la voix exceptionnelle : trois octaves du mi bémol grave au contre mi bémol et elle introduit parfois des chuchotements, cris, sanglots… «La voix, dit-elle, peut constituer un véritable clavier d’expression, un second langage » Et on avait pu encore l’entendre il y a deux ans à la fondation Cartier. Dans les années 70, elle fut metteuse en scène de pièces à mi-chemin entre l’installation plastique et le conte, parfois  en plein air la nuit, à New York. Mais elle composa aussi un  opéra qu’elle mit en scène comme Atlas (1991) que nous avions vu à Houston (Texas). Et Meredith Monk réalisa aussi deux films Ellis Island et Book of days.

Un autre numéro aussi riche de ces Grands Entretiens d’artpress , est consacré à  La Danse américaine qui connut dans les années 60-70, une exceptionnelle créativité avec Karol Armitage, Andy DeGroat et Trisha Brown. Le sculpteur Donald Judd réalisa certains décors pour elle . Ce dont témoignent Béatrice Gross, Laurence Louppe, Catherine Millet et Guy Scarpetta. Il y a aussi un extrait du Journal de Merce Cunningham écrit pendant le tournage du film-ballet Channels Inserts. C’est toute la flamboyance d’une époque artistique que ces entretiens font revivre.

Ces numéros sont vendus par Diffusion Interforum : 10 €

Fenia ou l’acteur errant dans un siècle égaré de Lew Bogdan

Fenia-ou-l-acteur-errant-dans-un-siecle-egareCet homme de théâtre dirigea le festival de Nancy mais aussi la Scène nationale de Valenciennes et s’intéressa beaucoup à l’enseignement de l’art de l’acteur. Il raconte ici une sorte de roman sur l’histoire du théâtre, et sur Constantin Stanislavski. Il avait dirigé il y a trente ans un séminaire sur le grand metteur en scène russe  et a eu ensuite l’idée d’écrire ce livre à la fois sur les théâtres russe et américain, deux domaines qu’il connaît très bien. Au travers de nombreuses histoires toutes fondées sur une documentation irréprochable et qui lui a demandé quatre ans de travail. « On peut difficilement comprendre, nous a-t-il dit, le théâtre russe si on ne sait rien de la Révolution de 1905, de Lénine, de Staline. Quant à la comédie musicale à Broadway, même chose : il y a derrière, tout le théâtre yiddish des acteurs et metteurs en scène russes qui émigrèrent aux Etats-Unis pour fuir les persécutions. Et  ils ont eu une grande influence sur le théâtre américain. »
Impossible de résumer  cette sorte de grande saga que l’auteur à travers le regard de Fenia, entreprend de nous raconter, avec des personnages comme Jacob Adler, Isadora Duncan, Meyerhold, Gorki, Lénine, Lounatcharsky, et bien entendu, Lee Strasberg dont l’enseignement à l’Actor’s Studio eut une influence considérable aux Etats-Unis et en Europe, mais aussi des acteurs et metteurs en scène comme Marlon Brando, Elia Kazan, Marilyn Monroe, etc…
Bien écrit, ce livre force le respect mais, s’il est souvent passionnant, il se mérite! Neuf cent quarante pages ! Cela dit, cette traversée hors normes du théâtre du XX ème siècle intéressera sans aucun doute nombre de gens passionnés de spectacle; parfois assez inégal, il mériterait quelques coupes mais il est bien écrit avec intelligence et sensibilité, et nous l’avons lu avec bonheur. Mais il faut avoir un peu de temps, par exemple en été comme nous, entre le festival d’Avignon et celui d’Aurillac…

M.E.O. Editions. 30 €.

Philippe du Vignal

 Artcena n°9, journal trimestriel en ligne gratuit

ARTCENA-B9-Couverture-72dpiUn riche numéro avec des repérages artistiques en cirque, arts de la rue et théâtre. Un article portant sur une question de droit rarement abordée et pourtant fondamentale : le statut du scénographe, une interview de Paul de Sinety et Xavier North  sur leur rapport La promotion des créateurs et auteurs issus des mondes francophones, et une  tribune de Philippe Le Gal, président de Territoires de cirque.
Mais aussi la traduction intégrale du Manifeste de Gand du metteur en scène Milo Rau, artiste multimédia et metteur en scène suisse allemand de quarante et un ans, nouveau directeur du Théâtre national de cette ville belge qui a traité dans La Reprise, un spectacle remarquable présenté au Théâtre des Amandiers de Nanterre puis cet été en Avignon (voir Le Théâtre du Blog), du meurtre d’un jeune homosexuel à Liège en 2012. C’était aussi prétexte pour lui à interroger la fonction du théâtre.

Signalons enfin La Réunification des deux Corées de Joël Pommerat : entre le paradoxe et le conflit une analyse de notre correspondant grec Nektarios-Georgios Konstantinidis, paru aux éditions Liberal Books et que nous ne commenterons pas pour qu’il n’y ait aucun conflit d’intérêt.

Philippe du Vignal

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