Archives et création en danse

Archives et création en danse. Conférence et exposition du Centre contemporain de la danse de Bruxelles à l’occasion de son 20 ème anniversaire.

 

 dsc010372dpi.jpgCréé par les Editions Contredanse, ce Centre de documentation rassemble à la fois des documents liés à la création chorégraphique, à la,pensée théorique  comme aux pratiques en dans contemporaine européenne surtout. L’exposition temporaire met en valeur de nombreux documents relatifs à l’improvisation comme à la composition mais aussi à tout ce qui touche à la transmission comme à l’analyse du mouvement et aux techniques relatives au corps. Il y a au premier étage une riche bibliothèque avec de nombreux programmes de compagnie de danse: les ballets du marquis de Cuevas,les ballets Roland Petit, etc.. Mais aussi au rez-de chaussée une collection impressionnante de photos de compagnies belges ( Le Plan K/ Frédéric Flamand, Patricia Kuypers, ) mais aussi d’autres pays. Egalement au rez de chausse, toute une grande table avec des écrits théoriques qui, depuis quelque vingt ans ont largement influencé la danse contemporaine: entre autres Dominique Dupuy, qui introduisit Cunningham en France, Laurence Louppe, critique et théoricienne de la danse,etc… Dans cette même salle on peut aussi entendre au casque des émissions de radio consacrées à des chorégraphes contemporains, où Patricia Kuypers explique très bien que les chorégraphes belges ont dû aller chercher leurs références à l’étranger, en France et en Allemagne surtout, puisqu’il n’y avait pas de tradition dans leur pays. Juste retour des choses, le public belge a été beaucoup plus vite très ouvert à la création la plus contemporaine. mais les aides financières des institutions wallones comme flamandes n’ont pas toujours suivi alors que Bruxelles est depuis longtemps une capitale européenne… Si bien que si  la formation  classique existe, la formation en danse contemporaine est encore à la traîne. On peut aussi  voir ,dans cette même salle , sur de petits écrans, malheureusement pas trop légendés des extraits de ballets contemporains; Pina Bausch bien sûr, mais aussi Cunningham, Trisha Brown,  Karol Armitage, et surtout la célébrissime Table verte du grand Kurt Voos (1932)et un solo de Martha Graham (1929). Mieux vaut quand même avoir les clés, et connaître ces chorégraphes mais ce peut être aussi une initiation malgré le manque de son et la juxtaposition des écrans, ce qui brouille la perception.
Cette exposition invite à un voyage dans la mémoire de la danse et nous incite à nous poser la grande question de l’enregistrement de la chorégraphie et à se demander aussi comment des archives conséquentes peuvent nourrir ou du moins aider à nourrir par la réflexion qu’elle engendre, la pratique artistique et la création chorégraphique contemporaine.
Et de ce côté-là, l’exposition est du genre réussi. Contredanse avait invité pour cette anniversaire: Laurence Louppe , historienne de la danse qui, malade n’a pu venir, Peter Hulton ,auteur de nombreux documentaires sur la danse, Olga de Soto chorégraphe belge et chercheuse, ainsi que Daniel Dobbels, chorégraphe, danseur et critique de danse.
Peter Hulton  a bien montré que toutes les nouvelles technologies d’enregistrement  ( avec notamment des extraits de films sur le travail de Steve Paxton , Dominique Dupuy ou Carlotta Ikeda) pouvaient être tout fait profitables aux créateurs. Les archives , dit-il ont quelque chose à voir avec la notion de temps mais  forcément subjectives ne peuvent concerner de près que ceux qui sont intéressés par ce type de matériel artistique à un moment précis de leur parcours.
La démarche d’Olga de Soto est des plus singulières, puisqu’elle a entrepris de retrouver  ( après un énorme travail d’investigation) des spectateurs qui avaient assisté à la création le 25 juin 1946 du ballet culte, souvent repris depuis, Le Jeune Homme et la mort, argument de Jean Cocteau, chorégraphie de Roland Petit sur une musique de Jean-Sébastien Bach avec Jean Babilée et Nathalie Philippart. Et Olga de Soto a entrepris d’en tirer un film. Démarche exceptionnelle et particulièrement émouvante: des gens maintenant souvent très âgés mais  lucides  décrivent avec précision et calme les images de ce ballet qui les ont frappés, quelque 64 ans après! Ils nous disent leur émotion et leur plaisir à être allé voir ce ballet dans un Paris qui venait d’être libéré et où ils avaient été privés  de nombreux spectacles pendant cinq ans.
Peu de documents écrits ou imprimés, Cocteau disparu depuis longtemps déjà, Nathalie Philippart décédée en 2007, Roland Petit lui encore vivant mais  restent-ils beaucoup de ceux qui ont vu le spectacle à l’époque… ? C’est tout l’enjeu du film  d’Olga de Soto: la mémoire, l’enregistrement de la mémoire mais aussi la perception visuelle d’un spectacle   Daniel Dobbels, lui  a pris en exemple des photos de créatrices de ballet : il nous ainsi montré Isadora Duncan entre deux colonnes du Parthénon photographiée par Steichen vers 1920. Cette œuvre bien connue , dit-il,  a-t-elle valeur d’archive, ou bien a-t-elle rejoint , au delà du témoignage temporel, le statut d’œuvre d’art? En quoi une archive, quelque soit son support, peut-elle intéresser un jeune chorégraphe contemporain? Quel peut être son sens actuel,  comme les photos de Martha Graham, Isadora Duncan, Mary Wigman qui toutes ont fortement contribué à la création d’une danse contemporaine au début du 20 ème siècle?
Qu’est- ce au fond qu’une archive sinon un bref témoignage, souvent un peu énigmatique, comme ces photos, qui nous échappe en partie, même si sa valeur continue à rester inestimable, puisqu’elle fait désormais partie de notre mémoire collective. Mais Daniel Dobbels a posé les bonnes questions et , dans une dernière  approche des difficultés que pose la constitution d’archives, citant Derrida, il met aussi en garde contre cette tentation du film d’archive qui peut ne rien dire ou si peu de la création artistique … « Comme un double hanté par une création qui n’en finit pas de se jouer de lui »…

 

Philippe du Vignal

 

Exposition : Le centre de documentation sur la danse a 20 ans/  Contredanse à La Bellone 46 rue de Flandre 1000 Bruxelles T: 32 (0)n 2550 13 00

 


Archive de l'auteur

Julius Caesar

Julius Caesar de William Shakespeare, mise en scène d’Arthur, spectacle en anglais surtitré.

jc.jpgJules César est , comme le rappelle Arthur Nauzyciel, la première de la série des grandes tragédies de Shakespeare. Pièce politique où la force du langage et du discours peuvent modifier profondément le cours de l’Histoire, hier comme aujourd’hui. Il y  a deux grandes parties dans cette tragédie de cinq actes: dans les trois premiers, c’est d’abord, à Rome,  la conspiration des proches de César avec la réconciliation difficile de Cassius  et de Brutus qui a fomenté et organisé l’assassinat  et  la mise à mort de César, dont le sang versé est comme le signe annonciateur d’autres morts.
Et ensuite, après que Brutus et Marc Antoine se soient adressés au peuple  dans un discours célèbre:  » Brutus est un homme honorable… »L’ armée de Marc Antoine, Octave et Lépide affrontera à Philippes loin de Rome,celle de Brutus et de Cassius. Par un de ces  revirements dont l’Histoire est friande, les morts se succèdent: Cassius se suicide, Titinius, Caton et Brutus seront tués. C’est pour Shakespeare, l’occasion d’une réflexion sur le pouvoir politique, notamment sur l’erreur de jugement , thème que l’on retrouve notamment dans Troïlus et Cressida, et Le Roi Jean.
Réflexion aussi sur le temps et le destin sur lequel les hommes n’ont pas prise, aussi puissants soient-ils  ( l’apparition fantôme de César revient hanter  ses assassins). Les morts chez Shakespeare en particulier influencent la vie des vivants, et le passé donne naissance au futur comme dans une circulation infernale que les hommes ne peuvent en rien maîtriser. » Ma vie a tracé sa boucle » dit Brutus.
Quatre siècles plus tard c’est Tchekov qui dira aussi : « Ce sont les vivants qui ferment les yeux des morts mais ce sont les morts qui ouvrent les yeux des vivants ». Mais comment mettre en scène cette pièce sans la dénaturer? L’épreuve est difficile; Stanislawski puis Antoine en France, et Dullin quelque trente ans plus tard avec des moyens et un espace limité, puis  à sa suite Barrault puis encore Hossein l’avaient montée en gardant l’aspect monumental et épique, en représentant la foule romaine… Ce qui parait plus que difficile aujourd’hui.
Denis Guénoun avait  dans la banlieue d’Avignon réussit en 77 si nous souvenirs sont bons, à mettre en scène Jules César de façon très convaincante dans une église moderne en mettant l’accent sur l’aspect politique de la pièce. Ce qu’a chois de faire aussi Arthur Nauzyciel en en proposant une lecture personnelle , sans doute influencée par l’adaptation qu’en avait faite Brecht, Nauzyciel a travaillé avec des acteurs américains, à la suite d’une commande faite par l’American Repertory Thetaer de Boston. C’est, disons le tout de suite, à la fois  intelligent et superbement dirigé; Arthur Nauzyciel   a  voulu replacer la pièce dans le contexte des années 60, qui resteront marquées par l’assassinat de Kennedy, même s’il n’est resté que quelques années au pouvoir: une ère finissait et une autre commençait, un peu comme dans Jules César.
Les personnages sont  tout à fait crédibles; pas de peplum et de grands effets: les hommes sont habillés en costume et cravates noirs et chemise blanche;  les deux femmes, elles sont en  robe longue: Calpurnia ,qui  a des rapports difficiles avec son mari César, et  Portia, l’épouse de Brutus; il y a conversation  entre les deux époux particulièrement bien traitée par Nauzyciel , avant l’assassinat.de César.
Le metteur en scène a privilégié la vision politique de la pièce ; cela dit, le peuple romain semble un peu lointain,  un peu absent de ce conflit entre les grands dont il est  pourtant l’enjeu et le spectateur impuissant.   Mais quel bonheur d’entendre Shakespeare en anglais…   Les comédiens, même dans les scènes les plus violentes, ne crient jamais ( nous ne visons personne dans l’hexagone mais…),  sont toujours justes  et possèdent une force intérieure de sentiments tout à fait étonnante. Côté scénographie, le grand rideau de fond, photo d’ une grande salle de spectacle  qui , bien entendu , figure le sénat ,n’est pas vraiment convaincant. D’où l’impression d’une certaine démonstration, d’une certaine  sécheresse un peu comme dans Lulu mise en scène par Stéphane Braunschweig- Vitez, dont ils ont été tous  les deux les élèves, aurait-il encore frappé?-.
Et il y a une certaine lenteur, surtout au début, qui tient  à la construction de la pièce, mais Arthur Nauzyciel a eu la bonne idée de faire appel à un trio de jazz avec Marianne Solivan,une chanteuse formidable, dont les chansons qui malheureusement ne sont pas sur-titrées parlent  de suicide et de mort, et ce commentaire musical  aère et ponctue  cette pièce fleuve.
Alors à voir? Oui, sans hésitation, surtout pour la direction d’acteurs d’Arthur Nauzyciel qui est vraiment remarquable. Mieux vaut sans doute connaître la pièce (le surtitrage, très en hauteur et en petits caractères est peu efficace), et oblige à un constant aller et retour pour ceux qui ne maîtrisent pas comme nous la langue anglaise, mais cette mise en scène nous offre une lecture de la pièce  solide et  intelligente, ce que l’on ne voit pas tous les jours.

Philippe du Vignal

Théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis jusqu’au 28 novembre; attention: c’est à 19 h 30, le samedi à 18 heures et le dimanche à 16 heures; il y a une navette pour le retour sur Paris. T:01-48-13-70-00

Les trois Sœurs

Les trois Sœurs d’Anton Tchekov, mise en scène de Volodia Serre.

 

On a beau finir par connaître le texte presque par cœur, à chaque fois, c’est le plus souvent un véritable régal de retrouver les dialogues, comme quand on était enfant avec ces contes  dont on soeurs.jpgne se lassait jamais. Il y a là les quatre enfants Prozorov: Andreï qui rêve d’être professeur d’université et sa fiancée Natacha qui,  quelques années plus tard, sera mère de deux enfants, et  ses trois sœurs : Olga 28 ans , prof de collège, Macha, mariée à un professeur qui l’ a déçu et qu’elle  n’aime plus , et la jeune Irina, Verchinine le lieutenant-colonel de la garnison qui est devenu l’amant de Macha, et lrina  qui fête ses seize ans, Irina dont le lieutenant Touzenbach et  le capitaine Soliony sont tous deux amoureux…
« Si l’on savait, si l’on savait » dira simplement Olga à l’extrême fin de la pièce ,après la grande douleur des séparations et de la mort en duel de Touzenbach… On retrouve, comme dans La  Cerisaie ces petits propriétaires terriens, leur amis parasites, leur campagne où il vivent depuis longtemps mais qu’ils veulent toujours quitter pour Moscou , leurs rêves  inassouvis et leurs domestiques parfois âgés comme ici Anfissa ou dans La Cerisaie , le très vieux Firs que jouait magnifiquement  l’an passé Jean-Paul Roussillon, mort quelques mois plus tard.
La  première scène s’ouvre sur une scénographie un peu chargée: des espèces de fantômes de bouleaux en tiges de fer, et un grand mur , couvert de photos de famille, avec deux roues qui tournent, gadget pour dire sans doute le temps qui passe! Avec, au centre, une porte avec une vitre sans tain. Au loin, la table de repas et au milieu, un fauteuil: celui du père disparu. Tout cela n’est guère convaincant
et parasite un peu les déplacements des comédiens.et mieux vaut l’oublier le temps de la représentation.
Mais, heureusement, la mise en scène de Volodia Serre comme sa direction d’acteurs sont  précises et attachantes: pas de grands effets, pas de trouvailles comme les jeunes metteurs en scène en ont parfois. On ne comprend pas très bien pourquoi Macha se retrouve au premier balcon, une fois côté jardin et une autre fois côté cour ,éclairée par un projecteur. Les petits films amateurs (de la famille Serre, on suppose), avec les enfants jouant au bord de la mer qui sont projetés pendant  les changements de décor n’apportent pas grand chose… Pas grave, et à part ces quelques  scories, il faut le souligner ,c’est un très beau travail,en aucun cas prétentieux mais radicalement efficace : Volodia Serre sait dire les choses  avec simplicité et une apparente nonchalance, alors qu’on sent que tout est réglé au millimètre …
Ah! Le dernier acte particulièrement réussi avec cette catastrophe en chaîne: d’abord,le départ des officiers de la ville ( qui étaient les intellectuels de cette compagnie  en garnison, admirés et choyés dans cette bourgade), la mort brutale dans un duel avec son rival du lieutenant  Touzenbach et la séparation définitive entre Macha et Verchinine son amant: on peut vous assurer que , dans le public,l’émotion passait …
Volodia Serre  joue lui-même Andreï, frère  de ses trois sœurs Alexandrine (Olga) Joséphine ( Macha) et Léopoldine ( Irina) qui le sont aussi à la ville , comme on  dit…C’est  la première fois à notre connaissance que ces fameuses  trois sœurs et leur frère  le sont aussi dans la vie… Il y  avait eu autrefois Marina Vlady et Odile Versois, mais pas la troisième des sœurs Poliakov. Puisque cela lui était possible, Volodia Serre a bien eu raison de  tenter le coup: il y a ainsi une unité de voix et de sensibilité remarquables, d’autant que la différence d’âge est tout à fait plausible.Et les officiers aussi  sont tous très bien; autant citer tout le monde, puisque chaque comédien est exactement à la place convenable; mention spéciale à Juliette Delfau ( l’insupportable Natacha) et à David Geselson, tout à fait juste dans le rôle de Touzenbach,  à Jacques Alric dans le rôle du vieux  Féraponte, avec la canne et la barbe blanche qu’il a maintenant dans la vie.   Mention tout aussi spéciale  à Jacques Tessier (Tcheboutykine, le médecin militaire alcoolique au dernier degré, à Anthony Palioti ( Saliony, le capitaine en second), à Olivier Balazuc dans Verchinine , à Marc Voisin( Koulyguine) et aux officiers:  Carol  Cadilhac et François de Bauer, et enfin à Mireille Franchino qui fut l’une des clowns du Théâtre du Soleil et qui joue la vieille servante rabrouée et injuriée par Natacha.   Sans doute y-a-t-il eu des distributions plus marquantes mais, ce qui fait la qualité de cette mise en scène, c’est à la fois, la direction d’acteurs, le soin apporté à constituer chaque personnage et la grande unité de jeu:  et cela n’a pas de prix.
Il y a aussi , bien mise en valeur, cette notion du temps qui passe, dont Tchekov qui va bientôt mourir quand il écrit Les trois Sœurs est obsédé. Celui du passé, quand maman et papa  vivaient encore, celui que ne connaîtra pas Touzenbach dans vingt-cinq ans comme le lui fait remarquer fielleusement Soliony, les prédictions de de Verchinine sur la vie dans deux ou trois cents ans, etc…
Côté temps qui passe: il y a encore  quelques jours pour aller voir ces Trois Sœurs à l’Athénée mais il y a une longue tournée, n’hésitez pas si le spectacle passe près de chez vous.

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Athénée jusqu’au 20 novembre et ensuite en tournée.

Amphitryon

Amphitryon d’Henrich von Kleist, texte français de Ruth Orthmann et d’Eloi Recoing , mise en scène de Bernard Sobel.

 sanstitre1.jpg Kleist, né en 1805,  a 28 ans  quand il écrit Amphitryon et  se suicide avec son amie cinq ans plus tard . C’est comment dire, d’après le génial scénario écrit par Plaute, une sorte de relecture plus tragique, plus existentielle de la pièce  de Molière . Le Roi de Thèbes est parti pour la guerre, et Jupiter est tombé fol amoureux de son épouse Alcmène ; il descendra donc sur terre pour passer, sans aucun scrupule, une nuit avec Alcmène sous l’apparence d’Amphitryon.
Mais la pièce de Kleist  est davantage centrée sur la destinée d’Alcmène, infidèle à son insu et donc innocente mais qui ne peut évidemment remonter le cours du temps. Et ce qu’elle a vécu a bien eu lieu comme Jupiter  le lui révélera à la fin. Elle aura eu, avec un autre que son mari, l’expérience de la jouissance érotique, et le plaisir d’avoir passé une nuit délicieuse en compagnie d’un homme qu’elle croyait être son mari.
Cela aura été pour eux une expérience douloureuse mais qui aura finalement donné plus de solidité à leur relation de couple . Puisqu’ils continueront à s’aimer mais moins bercés par l’illusion de la possession de l’autre. Dans un choix plus lucide, et réellement consenti, donc plus fort.. Kleist aborde aussi et surtout par le biais de cette fable la question métaphysique du « qu’est- ce que veut dire être moi » dans une mise en abyme  fascinante et vertigineuse du double à la fois pour Amphitryon/ Jupiter, et pour  Sosie/ Mercure. » Nous ne pouvons pas trancher, disait Kleist, « entre ce que nous appelons la vérité et ce qui nous apparaît ainsi ».
Thomas Mann admirait profondément cette pièce  assez peu jouée en France, trop longue mais  dont le thème reste tout à fait passionnant. Bernard Sobel qui a monté de façon remarquable, entre auteurs allemands, Lenz, Lessing ou Grabbe ne pouvait que s’intéresser à cette pièce. Disons tout de suite que rien n’est vraiment dans l’axe dans sa mise en scène. Lucio Fanti, qui a pourtant réalisé d’excellentes et belles scénographies, a conçu une toile où passent des nuages noirs, et où apparaissent deux ombres  d’arbres immenses et noires. La scène est ainsi réduite à une longue bande et,dans la dernière partie seulement, la toile se lèvera pour laisser apparaître la petite maison carrée d’Amphitryon et d’Alcmène, noire aussi évidemment!  Le tout dans une lumière sépulcrale imaginée par  Alain Poisson qu’on a connu mieux inspiré. Et la plupart des costumes sont aussi noirs ou gris sauf Alcmène vêtue d’une robe tunique blanche.
Quant à l’interprétation, on peut se demander pourquoi  Pascal Bongard (Jupiter) ne sait pas bien son texte, à tel point que l’on est obligé par moments de lui souffler ses répliques! Aurore Paris/ Alcmène-et ceci explique peut-être cela-ne semble pas très à l’aise. Il y a quand même une très belle scène entre les deux amants mais pour le reste quel ennui, quelle déception, et le spectacle n’en finit pas de finir ( deux heures vingt sans entracte ! et  le texte aurait pu être élagué sauf le respect que l’on doit à Kleist!). Sobel ne craint même pas d’utiliser des stéréotypes du théâtre contemporain: des courses dans la salle qu’on  éclaire- déjà raccourcie et dont les deux côtés sont vides de public  et le public prié de figurer le peuple de Thèbes…
On veut bien mais quand même… Réveillez vous Bernard Sobel! Alors à voir? Oui si vous avez envie de connaître le texte dont cette représentation ne vous apportera pas grand chose (et on peut le lire sans aller jusqu’à Bobigny… Sinon, ce n’est vraiment pas la peine, la vie est trop courte.

Philippe du Vignal


MC 93 de Bobigny jusqu’au 11 décembr
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Funérailles d’hiver

Funérailles d’hiver d’Hanokh Levin, mise en scène de Laurent Pelly.

 funerailles.jpg Hanokh Levin, écrivain israélien plus de dix ans après sa disparition, est encore cordialement détesté dans son pays où ses pièces ont été soit censurées ou interrompues à cause de violentes disputes dans le public.; en France, plusieurs de ses quelque 33 pièces ont été montées en France, depuis Kroum l’ectoplasme en 2000, puis Yacobi et Leindestal, Schitz,… Levin, il faut dire , ne mâche pas ses mots quand il critique , dans nombre de ses pièces, la vie sociale et politique d’Israël, en particulier l’ occupation des territoires palestiniens. Ce qui le rendrait plutôt sympathique. Ses comédies  ont pour thème la vie d’un famille et d’un quartier, reflet de la condition humaine, un peu comme chez Goldoni à qui il fait parfois penser. C’est  tragi-comique, avec une bonne dose d’humour,  et la poésie n’y tarde jamais à rejoindre le quotidien de personnages souvent hauts en couleur,mais mal dans leur peau.  Levin, depuis ses cabarets politiques et foncièrement antimilitaristes ne fait pas dans le théâtralement correct: il dérange, et prend un malin plaisir à déranger et sa parole est souvent provocante, volubile et il n’hésite pas à employer des injures et des mots crus.     Funérailles d’hiver, c’est l’histoire d’une famille que le fils d’une vieille tante vient déranger en pleine nuit pour lui annoncer son décès et son enterrement le lendemain. Alors qu’ils s’apprêtent à fêter le mariage prévu depuis très longtemps de leur fils et de leur belle-fille… Et  toute la famille fera l’impossible pour s’en aller en pleine nuit sur une plage déserte pour échapper à cette malédiction… où bien entendu, le fils finira par les retrouver… La noce aura quand même lieu après mille péripéties. Il y a du Labiche chez Levin, avec une bonne touche d’ Eugène Ionesco, avec un  style bien à lui pour mettre en place le délire d’une famille en dénonçant la bêtise avec férocité. Reste à savoir ce que l’on peut faire avec ce genre de comédie où passent et repassent quatorze personnages, dans un tourbillon infernal,  qui  est mise en scène avec précision par Laurent Pelly.
Cela dit, l’on se demande pourquoi il fait sans arrêt surjouer ses comédiens, en particulier Christine Murillo, dans une scénographie parfois inutile, comme cet escalier du début qui doit servir au maximum une quinzaine de minutes, ou ce long mur de plage. La pièce de Levin a-t-elle besoin de tout cette construction? Sans  doute pas et ,de toute façon, la pièce de Levin aurait été plus solide si l’on avait commencé par retirer une bonne demi-heure de cette histoire qui traîne en longueur et  la seconde partie, en particulier, n’en finit pas. C’est parfois drôle, reconnaissons-le , même quand c’est vulgaire à souhait, et c’est vrai qu’une partie du public rit,  comme ma voisine qui s’esclaffait à chaque réplique, mais le reste de la salle restait de marbre ou presque, comme si elle se sentait finalement peu concernée.
Laurent Pelly dit qu » Hanokh Levin dresse une galerie de portraits formidables, épingle l’individualisme et l’égoïsme absolu » . On veut bien mais ce n’est pas évident , du moins dans sa mise en scène , et cette histoire de famille nous a paru  longuette, et passé le début de ces deux heures, profondément ennuyeuse: les effets se répètent et on a connu Laurent Pelly mieux inspiré et plus novateur. Quant au langage d’Hanokh Levin, il ne nous a pas  semblé d’une si grande drôlerie que cela. Sans doute la grande salle Renaud-Barrault n’est-elle pas non plus  idéale pour ce genre de pièce…
Alors à voir? Si vous êtes un passionné de Levin, peut-être. Sinon, ni la pièce ni la mise en scène ne valent vraiment le déplacement. Même en ce mois de novembre pluvieux et triste…

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point jusqu’au 11 décembre.

L’Illusion comique

L’Illusion comique de Pierre Corneille, mise en scène d’Elizabeth Chailloux.

 

  L’Illusion comique fut créée en I638, l’année de la naissance de Molière et de Louix XIV dans un Paris qui fait encore  rêver. L’intitulé de la pièce est déjà plein de saveur:  « A Paris, chez François Targa, au premier pillier de la grand’salle du Palais, devant la Chapelle, au Soleil d’or, MDCXXXIX,  avec privilège du Roy ». Et c’est sans doute la pièce de Corneille que tous les gens de théâtre admirent le plus. Comme le disait l’auteur,: « Voici un étrange monstre… Le premier acte n’est qu’un prologue, les trois suivants sont une comédie imparfaite, le dernier est une tragédie, et tout cela cousu ensemble fait une comédie. Qu’on nomme l’invention bizarre et extravagante tant qu’on voudra, elle est nouvelle » .
Il y a dans ce théâtre dans le théâtre toute la magie de la machinerie du théâtre avec des costumes et des lumières dont on peut user avec le plus grand bonheur, mais surtout, comme le remarque Elizabeth Chailloux un langue  » à la fois étrange et poétique, concrète et poétique qui, presque quatre siècles après, nous est encore, à quelques exceptions près, tout à fait compréhensible. C’est l’histoire très compliquée et impossible à résumer en quelques lignes d’un jeune homme Clindor qui a volé un peu d’argent à son père pour aller vivre sa vie: rien de plus fréquent…
Et Clindor , au milieu de personnages hauts en couleurs comme ce Matamor, ancien combattant, un peu allumé avide de raconter ses illustres combats issus de sa seule imagination, va bien sûr tomber amoureux d’Isabelle , mais n’entend pas pour cela renoncer à d’autres conquêtes féminines. Lyse se sacrifiera pour tenter de la sauver, Rosine, elle  se fait tuer pour l’avoir aimé, tandis qu’Isabelle préfère renoncer à vivre plutôt de de supporter de lui survivre.
Mais tout cela n’est qu’un rêve imaginé et concrétisé par le magicien Alcandre et le père de Clindor retrouvra son fils… devenu comédien. La pièce finit par une belle apologie du théâtre: » Cessez de vous en plaindre, dit Alcandre:  » A présent le théâtre est en un point si haut que chacun l’idolâtre Et ce que votre temps voyait avec mépris/ Est aujourd’hui l’amour de tous les bons esprits ».
La langue de Corneille est baroque et luxuriante  à souhait, dès qu’on sait l’apprivoiser ; il y a une tirade très drôle, presque surréaliste  où une maison est évoquée avec 39 éléments mis bout à bout: ardoises, gouttières, etc.. Et Corneille sait jouer des mots comme personne: Ah! Que je t’aimerais, s’il ne fallait qu’aimer/ Et que tu me plairais, s’il ne fallait que plaire ». Mais il faudrait tout citer:  » Je te donne le choix de trois ou quatre morts », menace Matamore. Et il évoque tout à la fois le Mexique, la Transylvanie, l’Afrique, la Chine, l’Egypte mais aussi l’Islande et Damas.
Reste à savoir comment mettre en scène cette pièce étrange,pas très souvent montée à cause d’une nombreuse distribution dont Strehler avait donné une magnifique interprétation qui est restée dans toutes les mémoires ,Mais ne jouons pas les dinosaures !  Elizabeth Chailloux s’est emparée de la pièce et a plutôt réussi son coup. Un plateau nu avec quelques projections d’images pour figurer la grotte du magicien Alcandre, et des rideaux  coulissants transparents noirs imaginés par Yves Collet qui a aussi créé les lumière: elles,   moins convaincantes que sa scénographie ; elles ont en effet tendance à aller vers la pénombre, ou à créer des zones d’ombre, ce qui ne met guère en valeur les comédiens.
La direction d’acteurs est aussi au rendez-vous et  le rythme est exemplaire: pas de temps mort pas d’esbrouffe: un solide travail d’excellent artisan du théâtre, et le public, très divers quant aux tranches d’âge, était particulièrement élogieux; seul point noir, parfois très noir: nombre de comédiens par ailleurs très justes: en particulier Frédéri Cherbeuf, Jean-Charles Delaume , Malik Faraoun- mais Vitez n’aurait guère apprécié que cela se fasse dans le théâtre qui fut le sien et qui porte désormais son nom- les alexandrins ne  font pas toujours- et ce toujours est un euphémisme- les six pieds requis. C’est vraiment dommage parce que cela nuit à la compréhension , comme à la musicalité du texte de Corneille toujours aussi étonnant de jeunesse…
Alors à voir? Oui, pour le texte et la mise en scène d’Elizabeth Chailloux, malgré ce défaut de diction quand même assez embêtant quand il s’agit du grand Corneille…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre des Quartiers d’Ivry jusqu’au  1er décembre.

L’Eden Cinéma

L’Eden Cinéma de Marguerite Duras, mise en scène de Jeanne Champagne.

Depuis l’an passé, Jeanne Champagne est artiste associée et responsable de l’action artistique à Equinoxe, Scène Nationale de Chateauroux, et cette création constitue le point d’orgue d’un parcours Duras:  Ecrire, La Musica, La Maison d’après La Vie matérielle et d’autres textes de l’écrivain. Quant à Eden Cinéma , c’est en fait une adaptation faite par Marguerite Duras elle-même de son roman Barrage contre le Pacifique.
eden.jpgEt comme Jeanne Champagne le fait remarquer, le paradis perdu, celui de l’enfance de Marguerite Duras en Indochine où elle vécut petite avec son père, fonctionnaire du ministère de l’Education nationale et de sa mère institutrice qui, une fois veuve très tôt, vivra seule, pauvrement avec ses deux enfants Suzanne et Joseph,  déjà adultes, isolée dans le brousse, en proie à la fois aux magouilles des représentants de l’Etat français. Là-bas, à un mois de bateau de la France.C’est l’histoire que conte Marguerite Duras.
Une veuve, pas bien riche mais, âpre  au gain, qui  achète avec ses économies durement acquises une propriété  de 200 hectares sans savoir, naïve et proie idéale, que ces terres, gorgées de sel marin , étaient parfaitement inexploitables.Mais, seule contre tous, avec l’aide des paysans,  elle se bat pour construire des digues de terre et contenir la mer. Pari fou, pari intenable, face à une administration coloniale  dont elle s’acharnera à vouloir  se venger en faisant  tuer trois fonctionnaires corrompus mais face aussi à une nature  impossible à vaincre.
Et ce sera le commencement d’une longue et inexorable déchéance de cette mère Courage qui, jeune encore, finira par en mourir,  à la fois haïe et adorée par ses enfants. Il y  aura d’abord le départ de Joseph,  devenu introuvable qui a préféré s’enfuir, et cette espèce d’achat déguisé de sa fille de quinze ans, par M. Jo, ce très riche commerçant étranger, 
, qui vient avec sa belle voiture, et qui , très amoureux,offre un gros diamant à Suzanne, diamant qui se révélera de qualité très inférieure et que la mère aura le plus grand mal à vendre.
L’adaptation théâtrale d’un roman, est toujours chose délicate, et cette pièce n’en est pas vraiment une, à la fois attachante par ses personnages et un peu chaotique vers la fin,  et   foutraque dans sa construction;   de nombreux récits du roman sont transformés en monologues, et  les meilleurs moments sont  paradoxalement mais logiquement ceux où il n’y a guère de texte. Il y a d’abord,  dans la réussite de Jeanne Champagne,  puisque c’est l’alpha et l’oméga de tout spectacle, la première  vision et celle qu’on emportera dans nos souvenirs,  la scénographie exemplaire  de Gérard Didier qui réussit le pari de faire coïncider une pièce  qui est presque du genre intimiste avec le grand plateau de l’Equinoxe. Une étendue de sable blanc avec des passerelles en bois et une petite scène au milieu,ce qui réussit à dire l’espace, celui de la brousse indochinoise et des  étendues lagunaires et, en même temps, à le casser pour dire le refuge d’une « concession » comme on disait où tentent de survivre cette mère et ses deux enfants presque adultes…
Avec, dans le fonds, en arc de cercle l’enseigne de l’Eden Cinéma, aux ampoules de couleurs, symbole de ce paradis perdu cher au cœur deDuras. Jeanne Champagne a bien maîtrisé sa direction d’acteurs et  choisi Agathe Molière pour incarner Suzanne; c’est une comédienne assez exceptionnelle, qu’on  avait pu voir,  entre autres, dans Kliniken  de Lars Noren, et il y a quelques années, dans Guerre de ce même auteur suédois, où elle jouait le rôle d’une jeune femme en état de survie, dont la sœur est prostituée, comme elle dit qu’elle l’est dans la pièce de Duras après la rencontre avec M. Jo: « C’est ma première prostitution » et dont la mère aussi est veuve ( ce qui fait curieusement bien des points communs)… Sur ce grand plateau, Agathe Molière réussit  à dire les choses graves de cette tragédie familiale avec comment dire, une certaine légèreté, presque de l’espièglerie; elle est bien entourée par Tania Torrens ( la Mère) , Sylvain Accart ( son frère Joseph) ,Fabrice Bénard ( M. Jo) et par Sylvain Thirolle qui joue Le caporal, employé de la mère,  rôle muet donc pas facile où il est d’une présence tout à fait convaincante.
L’exercice auquel se livre Agathe Molière est difficile, puisqu’elle doit à la fois, s’emparer de ce long  récit, quand même assez bavard; et incarner cette jeune Suzanne,en proie à un aller et retour permanent entre ce désir d’inconnu et de réussite sociale représenté par l’arrivée de M. Jo pour lequel sa mère n’éprouve aucune sympathie, et la vie dans ce cocon familial où elle a une relation presque incestueuse avec son frère.
Et puis il y a dans cette belle mise en scène trois éléments de poids,:les lumières jaune et ocre, comme celles, si particulières, des crépuscules en Afrique comme en Asie, conçues par Franck Thévenon , l’univers sonore – les bruits de la nuit, en particulier-  que Bernard Valéry a très finement recréé, et enfin, tout fait remarquable, et lancinante, pleine de  nostalgie, la fameuse musique de Carlos d’Alessio que l’on retrouve dans les films de Marguerite Duras, et sans laquelle cet Eden Cinema ne pourrait pas exister.
C’est vraiment bien que les habitants de Chateauroux aient pu voir ce très bon spectacle; il faut espérer maintenant qu’il puisse être repris à Paris…comme ailleurs. En tout cas, n’hésitez pas si vous le croisez sur votre route…

 

Philippe du Vignal

 

Spectacle vu à  L’Equinoxe, scène nationale de Chateauroux le 10 novembre.

Le Professionnel

Le Professionnel de Dusan Kocacevic mis en scène de Philippe  Lanton.

    Cela se passe après la chute du régime communiste dans l’Ex Yougoslavie; Teodor Kraj, autrefois dissident donc suspecté en permanence et évidemment surveillé,  est un écrivain reconnu et  est secrétaire de rédaction dans une maison d’édition. Sa secrétaire lui annonce qu’un inconnu désire le voir.
Habitué aux visites d’écrivains ou du moins qui se prétendent comme tels, a développé toute une stratégie pour se protéger. Mais enfin, il finit  par recevoir cet inconnu venu lui apporter  quatre manuscrits reliés en cuir. Kraj, évidemment a un sourire narquois mais trouve la plaisanterie un peu moins drôle quand cet inconnu- qui est , bien sûr et la ficelle est un peu grosse- un ancien flic en civil, lui annonce que ce sont ses propres œuvres qu’il lui a apportées dans sa grosse serviette à soufflets comme les hommes d’affaires en avaient tous dans les années soixante…
Et il lui annonce aussi qu’il a réalisé toute une série d ‘enregistrements à chaque fois que Kraj prononçait n’importe quelle allocution, puisqu’il le suivait à la trace.  Dusan Kovasevic,  auteur de nombreuses pièces et scénarios,  possède une incontestable maîtrise du dialogue et celui du Professionnel est à la fois intelligent et plein d’humour ravageur, même si la fin – théâtre dans le théâtre- est bien conventionnelle ;  Bernard Bloch, en policier inquiétant puis amaical est absolument crédible comme Luc-Antoine Diquero, et Philippe  Lanton les dirige bien.
Cela dit, le compte n’y est pas tout à fait, et cette œuvrette d’une heure vingt ne fait pas vraiment une soirée. Le public -pas très nombreux- a applaudi poliment mais ne semblait pas non plus très convaincu de la pertinence qu’il y avait à monter ce Professionnel qui est une pièce culte à Belgrade.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Ouest Parisien à Boulogne jusqu’au 9 novembre.

Le tangible

Le tangible, un spectacle de Eid Aziz, Eve Chems de Brouwers , Tale Doven, Boutïna Elfekkak, Liz Kinoshita, Federaica Porello, Rojina Rahmooon, Mokhallad Rasem et Frank Vercruyssen, en arabe, en anglais et en français surtitré en arabe et en français..

webthetangiblescnefoto5.jpgC’est un travail collectif, comme l’indique Frank Vercruyssen sur la région moyen-orientale, non pas sur le fait brut de la guerre israëlo-palestinienne mais comme métaphore pour parler de l’humain en général, sans avoir la prétention, ajoute-t-il d’analyser une situation géopolitique qui échappe déjà en grande partie à des observateurs pourtant sur le terrain depuis de nombreuses années. Avec l’idée bien ancré de révéler à travers ce spectacle multi-media que ce tangible revendiqué est celui de la perte d’un patrimoine, c’est à dire en gros et pour faire court, de la maison qui appartient à chacune de nous et qui disparaît tout d’une coup, à cause d’un bombardement, avec les souvenirs, les objets les plus quotidiens, qui sont sans valeur autre que celle  d’être une parcelle de la réalité qui nous environne et de notre être. Cela revient à nous interroger évidemment sur ce que nous sommes, nous l’humanité, capables finalement d’infliger à d’autres humains c’est à dire aussi à nous-même.
Le Tg Stan est venu à de nombreuses reprises depuis dix ans au Théâtre de la Bastille et au Festival d’Automne , et l’on retrouve cette fois encore cette façon bien à eux de gérer un spectacle où les règles du théâtre traditionnel ont été depuis longtemps abolies, où il n’y pas de costume revendiqué, et l’on  fait appel à l’image comme à la danse, avec une bande son tout à fait originale.
Et ce nouvel opus est conforme aux précédents, qui donne toute sa prééminence au texte et à l’acteur qui le dit. Une jeune femme aux longs cheveux bruns, puis un jeune homme arabe dit sans aucun artifice des poèmes arabes, en particulier ceux de l’immense Mahmoud Marwich, et de Samih al-Qasim, poète palestinien et citoyen israélien,  des fragments de texte de John Berger, etc…
A mesure que défilent sur le grand écran en fond de scène des images de villes orientales avec des immeubles illuminés la nuit mais aussi d’autres visiblement dont il ne reste plus que la carcasse, le reste ayant été soufflé par des bombes; on voit de temps à autre des routes serrées entre des rouleaux de barbelé, et de loin des hommes et des femmes,, dont on devine pourtant le quotidien de l’effroyable tragédie dans une vie où le peur des drones et des hélicoptères Apaches est omni-présente. Il faut avoir entendu dans le ciel le vrombissement d’avions ennemis au-dessus des villes, sans savoir de quoi peut être faite la minute qui va suivre. On sait même quand on est enfant que tout peut basculer d’une minutes à l’autre et que la maison ou l’appartement tant chéris et constituant de l’identité d’une famille peut n’être plus qu’un amas de ruines. En une perte irréversible! Ici, aucun pathos, mais la force du texte, des images, et de la musique en sourdine qui les accompagnent..
Tout n’est sans doute pas de la même intensité mais, avec un art de la litote consommé, le TG Stan sait dire les choses et les dit bien: soit le refus  jamais vraiment avoué d’Israël d’accepter la reconnaissance d’un Etat Palestinien, dont les prémices ont commencé par l’exode forcé de plus de 700.000 d’entre eux dès 1948. Et dans l’étroit territoire , vivent ou plutôt survivent actuellement trois millions de personnes. Avec un encerclement de murs de plus en plus menaçant comme la ville de Qualqiya totalement entourée par 17 kilomètres de murs avec une seule porte de sortie.
Certes le spectacle ne dit pas tout cela, et on ne voit pas bien parfois où il va et l’on a l’impression que ce collage de textes poétiques, de danse et de photos qui tient aussi de la performance, manque singulièrement de construction.
Mais ce spectacle aide au moins à ce que cette gigantesque exclusion de tout un peuple, gérée hypocritement par l’ensemble des nations, ne tombe pas dans l’oubli. Alors à voir? Ce n’est sans doute pas le meilleur de  Tg Stan mais, malgré quelques longueurs, on ne peut y être indifférent.

 

Philippe du Vignal

 

Spectacle créé à Bergen ( Norvège) en avril dernier. Théâtre de la Bastille/ festival d’Automne jusqu’au 14 novembre.

Déshabillez Mots


Déshabillez Mots  de et avec Léonore Chaix et Flor Lurienne, d’après les chroniques réalisées et produites par France Inter, mise en scène de Marina Tomé.

82559deshabillezune.jpg  Cela a été pendant trois étés un court rendez-vous ( trois minutes!   à 9 heures 30 les samedi et dimanche matin ) que les deux complices ont eu avec les auditeurs de France Inter. Léonor Chaix et Flor Lurienne , à l’invitation de Julien Bassouls, le directeur du Théâtre des  Trois Baudets, ont décidé d’adapter à la scène cette rencontre avec les mots.
Avec, à chaque représentation, un invité surprise soliste ou chanteur.
Hier soir, c’était impeccablement raté: un certain Tony Truand  dont on  entendait à peine la voix sourde à cause d’une très mauvaise  balance avec l’ampli de sa guitare électrique. Après deux réglages successifs par le technicien son, le résultat était toujours aussi déplorable, passons…
Ensuite,( nous sommes  dans un studio d’enregistrement avec deux fauteuils rouges et une table ronde), les deux  comédiennes s’interviewent à tour de rôle, en convoquant des mots incarnés par l’une ou l’autre. Il y a comme cela: la Légèreté, la Colère, l’Infidélité, L’Elégance, le Mensonge, la Paresse mais aussi la Décision, La Virilité (tiens pourquoi ce féminin? La langue française a de ces fantaisies! ) mais aussi La Pusillanimité, et pour finir l’Onanisme. C’est un procédé ancien que l’allégorie: chez Virgile déjà,  mais aussi dans l’art roman, le théâtre du Moyen-Age, et plus près de nous dans L’Ode à la joie de Schiller mis en musique dans la neuvième de Beethoven) mais que les deux jeunes femmes rajeunissent avec un humour provocateur et une volonté d’en découdre tout à fait exemplaires.
Après tout, et c’est bien ainsi, c’est toujours dans les vieilles marmites que l’on fait les meilleures daubes ( proverbe du Sud-Cantalien).
Tous les sketches ne sont pas à la même hauteur mais qu’importe, c’est un petit spectacle bourré d’intelligence et de fantaisie , où la poésie rencontre l’absurde, le délirant et le verbe bien cru. Il y a  à la fois du  Desnos, de l’Alphonse Allais, du Raymond Devos, une pointe de François Rabelais , de Roland Dubillard et de Ghérasim Luca: chacun y reconnaîtra les siens mais ce cocktail où elles questionnent et mettent en abyme le langage et l’expression orale -comme , entre autres ,ce rapport entre « ennuyant »et « ennuyeux »-est vraiment jubilatoire.
Et, comme les deux comédiennes ont à la fois un diction et une gestuelle  impeccable, on essaye d’oublier une mise en scène pour le moins approximative ( à revoir de toute urgence: la prestation initiale en première partie d’un chanteur qui n’a rien à faire là, des éléments de décor faiblards, des  costumes un peu vulgaires, un éclairage parfois violent et des plus douteux, des liaisons entre les sketches mal ficelées, deux fausses fins et  un manque de rythme dans la toute dernière partie).

 Mais le spectacle, même s’il est encore brut de décoffrage, revu et corrigé, devrait avoir un beau parcours.En tout cas, Léonore Chaix et Flor Lurienne le méritent.

Philippe du Vignal

Théâtre des trois Baudets 64 Boulevard de Clichy 75018. Métro Pigalle ou Blanche, Attention: c’est uniquement  les mardis et mercredi à 21 heures

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