Dancing Grandmothers

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Dancing Grandmothers,  conception et chorégraphie d’Eun Me Ahn

   Un déluge de pluie s’est abattu sur  la capitale! Pourtant, grâce au travail des techniciens et à la conviction de Kaori Ito et d’Olivier Martin-Salvan,  La Religieuse à la fraise  (voir Le Théâtre du Blog), programmé aussi par Paris Quartier d’été,  réussit à se dérouler normalement sur les berges de la Seine pour le plus grand plaisir du public.
Et il y avait ce même soir, au Théâtre de la Colline, le spectacle de la chorégraphe coréenne Eun Me Ahn qui débute avec un  court solo silencieux, puis continue avec les solos de trois danseuses et six danseurs sur de la musique électronique. Le plateau nu est fermé par un curieux rideau de fond de scène en chemises et  T-shirt de tons clairs, rehaussés par des lumières multicolores qui vont baigner en permanence cette création.
Ensuite, nous découvrons en silence, des vidéos de grands-mères coréennes de soixante à  quatre-vingt cinq ans qui dansent gaiement devant la caméra, avec, surtout, des balancements de bras au-dessus de la tête. Ce  qui, selon la chorégraphe, est une façon pour elles, de se libérer du dur travail manuel du passé. A la moitié de ce  spectacle de quatre-vingt dix minutes,  avec la complicité des danseurs, douze de ces grands-mères viennent sur scène nous livrer leurs propres danses.
Les musiques composées de musique de variétés des années 70 en Corée, (en particulier les chansons chantées par un Elvis Presley local),  reprennent  souvent des standards européens et emporte le public vers  une nostalgie joyeuse. A un rythme rapide, se succède alors un mixte de danses traditionnelle et contemporaine), avec clins d’œil fréquents au public. Leurs jupes et robes  semblant sortir  d’un Emmaüs coréen,  et rivalisent de fleurs et motifs aux couleurs criardes.
Grâce à la danse, ces vieilles dames semblent avoir la volonté de libérer leurs corps des contraintes du temps, retrouvant ainsi une certaine jeunesse, et se confrontent aux neufs jeunes danseurs et danseuses. «La gaîté appelle le bonheur, la danse appelle le bonheur» cette  phrase de la chorégraphe, projetée un instant en fond de scène,  traduit la volonté de partage avec le public.
Car, pour  Eun Me Ahn, tout le monde peut danser. A la fin, des dizaines de boules à facettes descendent des cintres, et  avec les artistes  et les grands-mères, elle invite le public à les rejoindre sur scène dans une danse effrénée.
Rarement,  le Théâtre National de la Colline n’aura connu une telle joie sur scène… Merci au festival Paris Quartier d’été d’avoir permis à tous de vivre ce moment unique. Tendre parfois et joyeux toujours.
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Jean Couturier

Théâtre National de la Colline du 6 au 9 août.                 


Archive de l'auteur

Breizh Kabar

Festival Interceltique de Lorient

Breizh Kabar  par le Kevrenn Alré (Bagad et Cercle d’Auray), et la Saodaj’ (Mayola Nomade, Île de la Réunion et Firmin Viry et sa famille).
 
imagesL’histoire du peuplement de La Réunion (350 ans!) relie dès le début, la Bretagne et de La Réunion, puisque de nombreux Bretons sont  allés par  la mer s’installer dans l’île, quand d’autres préféraient poursuivre leur passage sur la route des Indes.
La famille Viry, famille rurale et réunionnaise, dont le père Firmin est le chef tonique et  la grande figure de la culture maloya, est un groupe musical qui concerne tous ses membres. Les Viry se sont en effet attachés à collecter et à retranscrire les richesses de la culture de leur île, et, c’est grâce à cette famille, qu’a pu resurgir la musique traditionnelle créole, la maloya.
Mais les pouvoirs publics voyaient d’un mauvais œil cette forme artistique issue de l’esclavage, mouvement de révolte et symbole profane d’un rite sacré et confidentiel, le kabaré, le culte des ancêtres , et 
essentiel à la communion avec les esprits.
Le spectacle provient du métissage de ces deux  cultures:  la maloya réunionnaise et le fest-noz breton, (danse et musique) inscrites au patrimoine immatériel de l’UNESCO. Le fest-noz comme la maloya traduisent un moment convivial de chants et de danses, à travers les travaux et les saisons qui passent. Ce soir-là, les frères Morvan se lancent dans un kan-ha-diskan des plus virulents, et un jeune chanteur d’Auray fait preuve d’un talent prometteur.
Le métissage  s’accomplit à travers les musiques qui résonnent et les corps qui dansent, expression privilégiée d’un chemin artistique commun. Aujourd’hui, le jeune groupe réunionnais Saodaj’ s’associe à la famille Viry pour cette rencontre avec le Bagad et Cercle d’Auray, la Kevrenn Alré.
Saodaj’ signifie « l’épine amère et douce » qui s’implante sans douleur dans le corps et l’âme de celui qui écoute. Le groupe Saodaj’ (Marie Lanfroy, Jonathan Itema, Fodé Cipriano, Laurence Courounadin Mouny) chante dans la tradition du verbe et de la musique créole réunionnais, avec une inspiration puisée dans le Maloya, à partir des sonorités de l’harmonium, des tambours et des vibrations primitives du Yidaki (Didgeridoo).
  Ce beau voyage onirique s’accomplit à travers une transe  contemporaine avec  les percussions réunionnaises et les baticongas. Saodaj’ se fond alternativement dans l’univers maloya et s’en échappe. Quant à la Kevrenn Alré, un ensemble musical traditionnel, contemporain et ouvert au monde, il sait depuis longtemps faire voyager les imaginaires
La culture bretonne épouse naturellement les expressions artistiques, éloignées en apparence mais qui se révèlent en être souvent  proches :  jazz,  classique, rock et autres musiques populaires. Les influences de ses chefs de file, Fabrice Lothodé, Julien Le Blé, Gweltaz Rialland, Loïc Le Cotillec sont nombreuses.
 Spectacle musicalement somptueux, avec son penn-soner et son bagad d’interprètes de cornemuses, bombardes, caisses claires et  clarinettes: la formation musicale traditionnelle sait s’assumer en tant que telle , et se couler dans la modernité de son temps, en jouant de rythmes nouveaux, et en s’amusant de brisures et de cassures…
Juste un bémol:  il y a un côté muséal du cercle de danse qui ne trouve pas vraiment  sa  place de spectacle traditionnel, renouvelé et vivant. La chorégraphie offre ainsi au public une reproduction mimétique des gestes de travail et des figures de danse de fest-noz, trop illustratives et souvent proches de l’  amateurisme, malgré la qualité des interprètes. Avec un écart entre une musique reine et une danse  qui n’arrive pas à s’imposer sur la scène.

 Véronique Hotte

 Grand Théâtre de Lorient,  le 9 août.

 

 

dans l’univers des bardes, Anoushka Shankar

 Festival Interceltique de Lorient:

Dans l’univers des Bardes,  Anoushka Shankar

 

images-1La sitariste Anoushka Shankar, 33 ans, fille et disciple du maître légendaire Ravi Shankar disparu en 2012, a, dès son plus jeune âge, a sillonné avec lui les scènes les plus prestigieuses du monde, et est maintenant une figure lumineuse de la world-music.
  A vingt ans,  elle s’est engagée dans une carrière solo et  compose des œuvres représentatives d’une singulière exploration de métissages entre musiques indienne et  occidentale.
Elle présente ici son septième album, Traces of you, une œuvre facétieuse,  où les ragas indiens sont joués sur des arrangements pour cordes classiques occidentales et où la voix revêt un rôle sourd et prégnant.
Traces of you est aussi un hommage à la voix de sa demi-sœur, Norah Jones. Sur scène, la formation d’Anoushka Shankar est composée de musiciens, à la fois jeunes et aguerris , aux origines diverses mais résidant tous à Londres. Ayanna Witter-Johnson, tunique rouge seyante, est au chant et au violoncelle, Pirashanna Thevarajah, au mridangam et au ghatam, Manu Delago, à la batterie et au tambour hang, Sanjeev Shankar est au shehnai et au tanpura, et Danny Keane, au piano et au violoncelle.
  « Il y a dans mon travail, dit Anouska Sitar, dans mon éducation et ma culture d’origine, la musique que j’ai apprise de mon père. Cela fait partie intégrante de mon être, mais il y a aussi cette musique autre qui reflète une dimension multiculturelle à laquelle j’appartiens encore, à travers mon histoire et ma génération, la musique de mon temps. Même si mes chansons relèvent d’une musique classique indienne, les arrangements en transforment la facture convenue. »
Cette musique,  à la fois traditionnelle et revisitée, possède une évidence flagrante  surtout dans les tonalités contemporaines, et les instruments répondent aux appels de la sitar qui mène la danse, en dentellière des sons et des soupirs.
Un concert envoûtant qui mène le public vers des espaces lointains trop peu visités.

 Véronique Hotte

 Espace Marine, , le 6 août.

dans l’univers des bardes, Catrin Fish, Seckou Keita

Festival Interceltique de Lorient

 Dans l’univers des Bardes, Catrin Finch (Pays de Galles, harpe) et Seckou Keita (Sénégal, kora), 

 

imagesLa harpe celtique de la blonde galloise Catrin Finch et la kora (harpe africaine) du sénégalais Seckou Keita sur la scène de l’espace Marine, nous invitent, entre conte de fées d’un soir et échanges insolites avec des esprits facétieux, à un somptueux partage musical.
  Ce voyage sonore est un enchantement à la fois savant et « naturel », inventé par deux virtuoses de renommée mondiale, l’une harpiste et l’autre joueur de kora. Originaire d’un village situé sur les bords de la Casamance, qui donne son nom à l’un des titres  de l’album Clychau Dibon  Seckou Keita est un représentant inspiré de la kora, et héritier d’une famille de griots. Catrin Finch, née dans un petit village gallois, non loin des vents tempétueux de la mer d’Irlande, est une ambassadrice prestigieuse de la harpe.
Sénégal et Pays de Galles accordent une place culturelle d’importance à ces jeux de cordes pincées par des doigts  virtuoses. Les deux contrées partagent une même tradition séculaire de bardes et de transmission orale, avec un patrimoine renouvelé sans cesse,  dont l’expression est la musique, le chant et la poésie.
Seckou Keita et Catrin Finch, curieux de collaborations interculturelles bienfaisantes et heureuses, ont eu l’idée audacieuse  de marier leurs cultures musicales, alors que leurs pays sont  si lointains, et si historiquement différents…   Ils ont retranscrit et renouvelé ensemble sonorités celtiques et mandingues. Mais le spectacle  n’en est pas moins cohérent et  exigeant, et donne   une impression de fraîcheur, de clarté et de vie.
La harpiste et le joueur de kora, instinctivement à l’écoute des vents et des marées qui fondent leur paysage natal, déploient en les égrainant des vagues cristallines à n’en plus finir, des courants vibrant dans la profonde intimité des âmes.

Le public est conquis par cette création musicale sensible et si tonique.

 Véronique Hotte

 Espace Marine, Festival Interceltique de Lorient, le 6 août.

 

 

Vingtième Mousson d’été à Pont-à-Mousson

Vingtième Mousson d’été à Pont-à-Mousson

 

Mousson-dété-300x270Il y a des fidélités qui ne trompent pas. La Mousson d’été -lectures, rencontres, spectacles, concerts et, depuis quelques années, université d’été européenne- fête sa vingtième édition, du 22 au 28 août. Un peu plus que majeure, et en pleine jeunesse. Des chiffres ? Inutiles : trente auteurs de plus de dix pays européens participent à l’affaire cette saison, avec autant de comédiens également metteurs en scène ou auteurs eux-mêmes (et réciproquement), traducteurs au passage, avec une sérieuse brochette d’universitaires, qui eux-mêmes ont tâté de l’écriture et de la mise en scène et payé de leur personne…Des lettres ? Que ça ! Très vite dans toutes les langues d’Europe et d’Amérique (Latine, en premier lieu), et bientôt en chinois et en japonais
La Mousson s’est construite peu à peu, et sans traîner, autour de Michel Didym et de Véronique Bellegarde. Affaire de bande, avec des comédiens comme Daniel Martin, Philippe Fretun, Catherine Matisse, Laurent Vacher, Charlie Nelson, et puis les inventeurs du baleinié, Jean-Claude Leguay, Christine Murillo et Grégoire Œstermann, et tous les nombreux autres…
Bande nombreuse et de qualité :  on pourra tous les retrouver dans l’album que notre consœur Maïa Bouteillet publie pour l’occasion aux Solitaires intempestifs. Ces comédiens-là n’avaient pas besoin de la Mousson pour leur carrière, qui trottait déjà fort bien. Ils en ont eu –et en ont toujours- besoin pour leur vitalité, pour leur nourriture, en travaillant comme des forçats,  en riant comme des baleines, pour transmettre cette électricité au public, qui a grandi peu à peu, et aux institutions, qui se sont peu à peu agglomérées, fédérées et amarrées à la Mousson.
L’objet de cette dynamique ? Les écritures contemporaines pour le théâtre. Noëlle Renaude, Philippe Minyanna, qui volaient de leur propres ailes, ne sont pas non plus venus en quête d’une reconnaissance qu’ils avaient déjà. Ils sont venu pour vivre, avec d’autres, autrement, les rencontres, le bouillonnement du chaudron. Rémi de Vos, Armando Llamas, Philippe Malone, Roland Fichet… On peut mélanger les années et les époques, mais on ne peut  nommer tout le monde. L’important, c’est cette audace et cette joie collective du « faire » et de l’intelligence.
Donc, pour cette vingtième édition : reprise de l’Examen (voir le festival RING, du printemps dernier), exercice théâtral pour dix auteurs et dix comédiens devant dix jurys de spectateurs, Ploutsch, la radio d’Hervé Blutsch.  Mais aussi un coup de projecteur sur l’Italie, avec Michele Santeramo (La Revanche), Stefano Massini (jecroisenuneseuldieu), et aussi sur la Roumanie, la Moldavie, le Québec, la Grèce, la Suède Jonas Hassem Khemiri), la France, bref, partout où ça bouge.
On pourra bien sûr entendre quelques unes de ces pièces sur France Culture (La Tigresse, de la roumaine Gianina Carbunariu).
Voilà : c’est-là qu’on peut finir la nuit en buvant des coups avec des auteurs écorchés et ravis, des comédiens épuisés et hilares, des universitaires frémissants.
Et ça recommence le lendemain dès 10h : lectures, débats, rencontre, spectacles, dans l’excitation de la création sur le vif. En guettant au passage les moussons d’hiver (jeune public), en partenariat, entre autres, avec la Comédie-Française, sans oublier un beau bouillonnement en juillet, à la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon.
Encore une chose : le thème de cette année est Même pas peur. On vous l’avait dit.

 

Christine Friedel

 

Du 22 au 28 août, abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson. Réservation : 33 (0) 3 83 80 19 32

Barzaz

Barzaz au festival interceltique de Lorient

BarzazUn des événements musicaux de l’année en Bretagne, c’est la reformation du groupe breton Barzaz, avec Yann-Fanch Kemener  (chant),  Jean-Michel Veillon (flûtes) Gilles Le Bigot (guitares), Alain Genty (basse) et David  Hopkins  (percussions).  Barzaz  fondé en 1989, avec un premier album  Ec’honder, suivi d’un second en 1992  An den Kozh dall, disparaît  en 1995 pour presque vingt années mais renaît de ses cendres en 2012 pour le bonheur de son public .
Gilles Le Bigot définit leur formation comme « un vieux groupe de jeunes » ou plutôt « un jeune groupe de vieux », des interprètes qui n’auraient guère changé, excepté leur visage un peu buriné par le passage irréversible du temps.
Barzaz, l’œuvre poétique,  en breton, évoque le répertoire, fondé sur des chants de la tradition orale de Basse-Bretagne, sur des poèmes et des textes plus récents. Les compositions, textes contemporains ou gwerzioù, évoquent eux l’histoire bretonne : « Notre Histoire est secrète et controversée : ceux qu’elle dérange en haut lieu l’interprètent comme bon leur semble,  afin de mieux disposer de notre Temps. »
Barzaz crée alors sa féerie sur la scène, avec la voix singulière – beauté et tradition de la musique bretonne – de Yann-Fanch Kemener qu’entourent ses vieux amis musiciens, leurs trames instrumentales, avec un mélange de sons traditionnels et de musiques étranges. Le public  goûte des airs familiers et renouvelés – des objets scandés dus à la passion poétique du collectage de Yann-Fanch Kemener.
Les airs se succèdent avec un bel engouement : traditionnels, gavotte du Pays Pourlet, danse fisel, danse plinn, danse an dro… , issus des deux albums  Ec’honder et An den Kozh dall,  et quelques inédits.
Kemener chante en breton dans les aigus et traduit en français dans les graves. Qu’il s’agisse de la hausse du prix du tabac ,ou bien de la place de chacun à l’église selon son importance économique et sociale, l’existence du paysan breton  était  dure. Le Vieillard aveugle imagine l’onirisme amer d’un cheval blanc, symbolique de l’énergie bretonne, portant un vieillard et son fils, en quête d’une terre pour s’y fixer.
Or, se lève le spectre menaçant de la construction chaotique et forcenée des routes (et …des aéroports aujourd’hui). L’angoisse naît de l’effacement de lieux paisibles et les malédictions pleuvent : « Eloignons-nous de tous ces chemins maudits et de ceux qui les ont faits.» Et la chute finale est un morceau de sagesse à méditer pour nos temps actuels :
« Ils ne voulaient pas me croire. Ils le font, maintenant que la chose est arrivée. Paradoxalement, plus les histoires sont sordides et tragiques, et plus la poésie et les mélodies sont belles : l’antithèse n’échappe pas au commentaire du chanteur.
Gwerz Maivonig fait état d’un infanticide caché, et la jeune femme coupable rétorque aux accusations de deux jeunes écoliers : « Je n’ai rien fait du tout J’ai seulement déchiré mon ruban de velours Et ma croix d’argent j’ai perdu. »
Quant au Pardon de Lok-Malo (Parrez Lok-Malo), si émouvante soit la chanson, elle rappelle au souvenir douloureux de chacun, le viol d’une jeune fille, lors du Pardon de la paroisse de Lok-Malo dans le Pays Pourleth. Le maire, le prêtre et le bedeau, (les notables!), ont abusé d’une innocente en lui proposant café et petits gâteaux, denrées rares en ces temps de misère.
La Neige sur l’Archipel est un poème inscrit dans un paysage marin singulier : « Sont-ils descendus pendant la nuit Les cygnes blancs de la minuit, Dorment-ils sur la mer, engourdis, Leur tête pliée sous les plumes ? Non, pas les cygnes, c’est la neige qui est descendue, ailée, sur l’archipel. Dans les abers, seuls, les rochers, Rêvent doucement sous leurs plumes. »
L’onirisme se déploie dans des paysages naturels immaculés, terre et mer vierges. Plus légère, malgré l’évocation des campagnes de guerres dans des  contrées inconnues, est la danse Plinn des Aventures du citoyen Jean Conan. Soldat de l’An II et soldat bleu en Bretagne, il est pêcheur à Terre-Neuve. Naufragé sur une banquise, il est recueilli par une peuplade étrange, des Indiens. Une chanson forte d’amour infini clôt la prestation de grande qualité de Barzaz.
Ce concert est un moment de poésie envoûtante, à la fois festive et mélancolique.

Véronique Hotte

Le 4 août, Grand Théâtre, Festival Interceltique de Lorient

via stalingrad

Festival d’Avignon off:

Via Stalingrad, conception,  mise en scène et textes de Christophe Piret

C’est un spectacle encore en chantier qui sera créé à Volgograd, ancienne Stalingrad, au printemps 2015 et qui sera  repris ensuite à Aulnoye Aymeries où le Théâtre de Chambre est installé depuis quelques années dans un ancien site d’entretien des locomotives.
Le spectacle qui devrait durer une heure trente, mettra en scène trois histoires qui se croisent,  en russe et en français. On y découvre des bouts de vie, des rencontres, des déchirures dans un espace immaculé, avec de grandes  projections. Christophe Piret qui interprète pour la première fois un rôle musical au sein de cette  troupe de six acteurs chanteurs russes affirme : « Regarder et entendre ce qui se dit en dehors de l’Europe, me paraît indispensable à l’oxygénation de la pensée ! ».
Sur l’écran blanc, apparaissent la neige et les sapins, une danseuse sur l’image et sur scène esquisse des pas sur pointes. On entend Christophe Piret raconter son histoire : « Mes parents habitaient à la frontière belge. Il fallait beaucoup de temps pour parler la langue de mon père.(…) Il y a une dizaine d’années, Elena m’a proposé de ne pas m’arrêter à cette frontière. Nous sommes allés jusqu’à Saratov. »
Il présente les quatre acteurs et les deux musiciens qui vont brosser l’esquisse du spectacle, dans un fracas musical difficile à entendre. C’est, pour l’instant,  l’ébauche d’un spectacle de deux compagnies qui se consacrent dans leurs pays respectifs, à un travail sur les publics non concernés par le théâtre institutionnel. Nous avions pu goûter l’an dernier Camping complet et Blue Pillow à la Corrouze, superbe et généreux parcours dans une ancienne résidence militaire en cours de réaménagement qui surplombe Rennes.

Edith Rappoport

contact@theatredechambre.com

Bernard Lavilliers

Bernard Lavilliers le 2 août au Festival Interceltique de Lorient.

 
 Lavilliers On ne présente plus Bernard Lavilliers,  rebelle au grand cœur qui s’en va, bon an mal an, de par le vaste monde, à travers les pays les plus pauvres, là où les discriminations ethniques et sociales font le plus de mal et d’injustices.    Ce baroudeur têtu et obstiné est en quête de la vérité des lieux et des peuples  comme entre autres le Brésil, New-York, la Jamaïque, le Sénégal, le Congo…
Bernard Lavilliers en est aujourd’hui à son vingtième album Baron Samedi (2013), que le globe-trotter a concocté à partir d’un reportage tourné en Haïti en 2010, qui relate la situation des artistes  juste  après le tremblement de terre.
Il leur aura fallu trois mois de silence avant qu’ils ne reprennent leur bâton de pèlerin, l’équivalent d’un temps muet qui règne sur Port-au-Prince à travers le Baron Samedi, personnage mythique et mortifère qui relève du panthéon vaudou et particulièrement présent dans les légendes et représentations haïtiennes,  coiffé d’un haut-de-forme et regard fumé. Silhouette inédite est d’ailleurs assumée par les musiciens de Lavilliers, qui, en haut-de-forme et en queue-de-pie, chapeau et chaussures rouges de diablotin pour le maître de cérémonie, jusqu’au large fil rouge du col de veste.
Le Baron Samedi est celui qui empêche de reposer en paix, c’est un maître du cimetière, un dragon qui a ravagé le pays et engendré 300.000 morts, un squelette de phosphore noir et blanc, dévastateur d’Haïti sur la faille, un Baron Samedi dont la chanson décrit sur la scène en fureur les cavalcades des tambours ravageurs.

  Après la catastrophe, dans la misère et la solitude, l’art ne peut grand-chose, si ce n’est qu’il est encore la liberté et la vie, une existence de lutte, d’opposition et de résistance, une posture qui sied de tout temps à Lavilliers. Il faut « Vivre encore en dépit de tout  » , chante-il, avec mélancolie et  de sagesse : « Ce qu’il faut de sang pour donner la vie, ce qu’il faut de temps pour toucher l’oubli… »
Le concert commence avec Scorpion de l’immense poète et opposant turc Nazim Hikmet qui fit l’épreuve de quinze ans d’emprisonnement, rejeté par son pays, exilé : « Tu es la plus drôle des créatures, mon frère, tu n’es pas sain, mon frère… et s’il y  a tant de misère sur terre, mon frère, c’est grâce à toi, mon frère… » À cela s’ajoute la réinterprétation d’une des plus grandes chansons du patrimoine réunionnais, Rest’ la Maloya, pour cette figure emblématique d’une musique rock, pop et world, entre accents colorés de chaleur et percussions toniques et claquantes,  au milieu des reprises des fameuses épopées collectives, La Salsa, San Salvador, Noir et blanc, Stand the Ghetto, Y a pas qu’à New-York …  comme Idées Noires, une chanson d’amour chantée jadis avec Nicoletta. Notons aussi l’originalité de la pipe celtique de Kevin Camus  qui accompagne Lavilliers, quand il interprète On the road again avec une sagesse suave et tranquille .
Sept musiciens, aussi  excellents que  facétieux accompagnent le chanteur: guitares, basse, batterie, claviers, percussions, cuivres, violoncelle, contrebasse. Lavilliers répond toujours aux signes imaginaires de sa propre mythologie fantastique, un dur au grand cœur qui joue de ses bras de boxeur au quart de tour quand l’injustice devient trop grande sur cette planète arrogante et cassée en deux : les nantis d’un côté, qui appauvrissent l’air et la terre, et les déshérités, de l’autre, forcément les plus nombreux. Qu’à cela ne tienne : Vivre encore…
Le rocker poète prête aux mots la saveur qui leur sied ; comme le bon vin, il sait vieillir  avec  une certaine prestance, avec aussi cette dignité de l’homme qui lui est si chère.

 Véronique Hotte

Festival Interceltique de Lorient du 1er au 10 août,  et le 9 août à la Citadelle de l’île d’Yeu.

 

 

Le festival d’Avignon 2014: suite et fin

 

Le festival d’Avignon 2014: suite et fin….

Voilà, Olivier Py et son équipe, dont cela a été un rude baptême du feu  à la direction du In, Greg Germain et la sienne pour le Off,  peuvent enfin souffler… L’édition 2014 aurait pu plus mal se passer… On ne dira pas: malgré les intermittents pour ne mécontenter personne, mais les faits sont têtus, disait Lénine, et ce sont bien finalement eux qui ont réussi à maîtriser la situation, ce qui n’était pas évident. Bien vue en effet, l’annulation/coup de semonce presque au dernier moment, de la première  du Prince de Hombourg, puis la proclamation digne et sobre, le soir de la nouvelle première, de quelque cinquante acteurs et techniciens, remarquablement mise en scène  sur le grand plateau de  la Cour  d’Honneur, bien vu le discours en voix off de Victor Hugo avant les représentations à la FabricA, d’Orlando ou l’impatience, avec, là aussi toute l’équipe  silencieuse, écoutant avec le public la parole de ce poète visionnaire; bien vus enfin  les multiples messages, tout aussi dignes et responsables des acteurs du off…
Les intermittents auront su avec unité et une certaine solidarité,  montrer qu’ils ne se laissaient pas faire par un gouvernement qui, après avoir soufflé le chaud quand il était dans l’opposition, souffle maintenant le froid, et qui, sans état d’âme quand il est aux affaires chante le vieux refrain des gouvernements de droite: jouez d’abord, les enjeux économiques sont trop importants et on examinera votre situation ensuite…

Le petit tour de passe-passe de Manuel Vals était un peu gros. Et il n’a quand même pas osé venir en Avignon! Quant à Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, elle a été accueillie… plutôt fraîchement par une équipe d’intermittents qui lui ont  fait savoir , haut et fort, qu’ils n’accepteraient pas la remise en cause et le durcissement des conditions de la nouvelle convention-chômage, quand elle était en visite au centre du Festival off. Elle est allée aux rencontres Théâtre et Jeunesse du In, mais de là, à assister à un spectacle…
Le bilan? Quelques chiffres, cela ira plus vite: l’édition 2014 du festival aura connu, avec un budget de près de 12 millions pour  57 spectacles, dix des 289 représentations prévues)  annulées pour grève à l’appel de la C.G.T. Spectacle, le 4 et surtout les 12 et 24 juillet, et deux autres, à cause des orages et de la pluie.  Le In annonce  donc quelque  300.000 euros de déficit, avec une fréquentation légèrement inférieure de 5% cette année soit 90 %, ce qui aurait pu être pire.
Mais, dit  Olivier Py, placé de ce fait, dans une position des plus difficiles et qui ne s’en tire pas si mal du tout: « Ne pas jouer n’était pas la bonne solution ». Ce qu’ont aussi sans doute  pensé  les intermittents dans leur majorité qui ont tenu, et réussi à faire leur travail mais aussi à bien entendre leur voix, et c’est l’essentiel…
Non sans quelques dommages collatéraux, mais on ne va pas pleurer! Des spectateurs venus de loin,  ont été  déçus et  la billetterie a connu un déficit de réservation de 6% dans le In, ce qui n’est jamais facile pour un nouveau directeur de festival, surtout quand il a programmé 57 spectacles, (sans doute beaucoup trop! et ce qui ne facilite pas la lisibilité d’une ligne  artistique).

Greg_Germain-800x531Quant au Off, il a aussi accusé le coup et il y a eu une vente de cartes de réduction un peu moindre. Cela tendrait à prouver que le In et le Off, s’ils n’ont pas vraiment le même public, doivent faire face aux mêmes situations de crise.  Cela dit, le Off, c’est plutôt récent, apparaît comme de plus en plus structuré, et  possède une bien meilleure image de marque qu’autrefois. Avec souvent un excellent taux de fréquentation, dès qu’il s’agit des salles bien équipées comme celle de la Chapelle du Verbe Incarné, de bons spectacles vraiment professionnels, ce qui n’est pas toujours le cas, déjà rodés et qui ont parfois déjà aussi fait leurs preuves dans leur région d’origine.
   Du côté théâtre, danse, performance, cirque, etc…, l’équipe du Théâtre du Blog vous aura rendu compte de ce cru 2014, en quelque soixante articles: « Cela  fait  dix  ans que je vais à Avignon, dit Julien Barsan, et pour moi, c’est, chaque fois, un grand plaisir, un peu éprouvant certes, mais stimulant, je me sent un peu comme un chercheur d’or à la recherche des pépites cachées  parmi un millier de spectacles. Cette année, on sentait un festival sous observation : la programmation d’Olivier Py, et sa gestion du conflit des intermittents, comment le Off allait-il réagir? En fait,  cette édition du In ressemble aux précédentes et on retrouve un certain nombre d’artistes déjà programmés, les mêmes lieux ou presque … Mais,  plus de grands noms du théâtre international comme Wajdi Mouawad, Jan Lauwers, Angelica Liddell, (sauf Thomas Ostermeier) qui rendaient le festival excitant.  Par ailleurs, Avignon est d’évidence une grosse machine, qu’on ne fait pas  bouger comme ça.  Du côté du off, des lieux bien remplis (Manufacture, Théâtre du Chêne noir, Conditions des Soies, Théâtre du Balcon, etc… ) maintenant  devenus le In du Off mais aussi et toujours, des salles presque vides et des spectacles sans aucun intérêt. Mais c’est la dure loi du métier. »
  Pour Jean Couturier, « le panel de spectacles offert dans le In est incomparable et l’enthousiasme du public intact,  quand il s’agit, par exemple, de l’exceptionnel Mahabarata imaginé par le japonais Satoshi Miyagi; à noter aussi l’intérêt porté à de petits spectacles comme ceux de la série Le Vif du Sujet. Le Off, lui, reste comme toujours un espace où le meilleur peut cotoier le pire, et où  certains « metteurs en scène » demandent à chacun de leurs « comédiens » d’investir d’abord 700 euros dans une prétendue création! Ce qui tient du scandale mais comment remédier à cela! Avignon constitue une sorte de marathon de spectacles et de rencontres, dont on ressort épuisé mais heureux ».
  Quant à Véronique Hotte,  pour elle:   On peut retenir Le Prince de Hombourg de Kleist, qu’a mis en scène Barberio Corsetti dans la Cour d’Honneur a été une louable entreprise,  avec de beaux interprètes, même si le traitement systématique à la façon du théâtre de marionnettes du même Kleist était un peu trop appuyé. Le Falstafe de Novarina mis en scène par Lazare Herson-Macarel a été une heureuse découverte : un théâtre facétieux et ludique. Et Le Sorelle Macaluso par Emma Dante aura été  tout aussi inventif et ludique,  malgré les  thèmes abordés. Mais les créations ou reprises du directeur nous ont semblé moins convaincantes, peut-être à cause du non-renouvellement de la scénographie. Avec une impression de déjà vu, malgré de très beaux comédiens. Et aussi Hypérion, monté avec une audace et un questionnement intéressants malheureusement  démoli par  tous mes confrères « .
Et, vous du Vignal, avec plus de quarante Avignon au compteur, soit au total une bonne année dans une ville que l’on connaît par cœur mais qu’on ne cesse de rédécouvrir? « Nous dirions: un festival honnête mais comme un peu frileux, et  sans  grandes surprises, sauf le remarquable Mahabarata  japonais, comme si Olivier Py  avait continué avec prudence à creuser le sillon de ses prédécesseurs, sans vouloir trop bousculer (pour le moment?) les choses.
Mais nous serons plus sévères que notre collègue et amie Véronique Hotte , à propos de  ce sinistre  Hypérion  mis en scène par Marie-José Malis… ( voir les articles) qui  ne  nous semble pas être du tout , comme elle dit,  une « audace » ni un « questionnement », tout juste une erreur de programmation qui aura donné à cette édition un côté branchouille  dont il n’avait pas besoin.

7111479-olivier-py-a-avignon-une-programmation-qui-decoiffeQuant à Orlando ou l’Impatience, texte et mise en scène d’Olivier Py, c’est un spectacle réussi dans sa forme, avec effectivement, de bons comédiens, mais très parisien, comme sorti de l’Odéon et dont on espérait mieux, et avec des thèmes déjà dix fois abordés par le nouveau directeur du Festival.
  En fait, tout s’est aussi  passé, comme si la plupart des questions que l’on peut se poser à propos du festival d’Avignon qui va allègrement vers ses soixante-dix étés, avait été poussée sous le tapis… Malgré des efforts, le prix des places reste en effet peu abordable pour beaucoup, et atteint souvent plus de vingt-cinq euros, voire  parfois trente neuf!  La couleur des cheveux des spectateurs n’a donc pas changé! Et il faut absolument que les jeunes gens aient vraiment un meilleur accès aux spectacles. C’est une question de vie ou de mort pour le Festival.
Autre question récurrente: pourquoi plus de cinquante créations ou reprises, ce qui à l’évidence, sur le plan artistique, ne se justifie pas? Olivier Py ne pourra pas, de toute façon, faire l’économie de ce véritable problème, puisqu’il devra, l’an prochain  tenir compte du déficit entraîné par les pertes, et avec (pas besoin d’avoir fait H.E.C. pour le prévoir), une probable diminution, crise oblige, des achats de places. Mais à quelque chose malheur est bon, et ce recentrage artistique ne sera pas un luxe.

   Il y a aussi  le cadeau légué par Hortense Archambault et Vincent Baudriller qui constitue une sorte de bombe à retardement dans le paysage  du festival. C’est la salle de la FabricA, projet qui remonte à plus de dix ans, donc élaboré dans un tout autre contexte socio-économique et qui a été ouverte l’an passé. Certes, cet espace de travail, avec studios pour le séjour de comédiens et techniciens et convertible en salle de représentation, a belle allure, était nécessaire et est des plus fonctionnels mais…  il faudrait l’inscrire vraiment dans un quartier de HLM et petits pavillons,à l’extérieur  des remparts et pas bien riche, où vivent beaucoup d’émigrés, et dont la plupart des habitants savent même à peine à  qui peut bien servir cette FabricA. En quoi un spectacle comme Orlando a- t-il quelque chose à voir avec ce quartier?
Le lieu en question tient en effet d’un espace de colonisation, doté de belles pelouses et protégé par de hautes grilles, dont les habitants sont pratiquement exclus. Là aussi, Olivier Py et son équipe devront faire preuve d’imagination pour trouver  de solides alternatives. C’est aussi l’image même du Festival qui en dépend.  Quant à  la nouvelle Maire d’Avignon, elle  ne semble guère s’être exprimée là-dessus…
Ce Festival  maintenant  célèbre dans le monde entier, et qui était au départ, une semaine d’Art et de culture, voulue par la mairie et Jean Vilar, est devenue sans  doute une des plus grosses entreprises de spectacles en France, avec quelques centaines de collaborateurs,  soutenue par l’Etat et par de nombreux mécénats privés et partenaires.
Quant au Off, après quelques remous, il a acquis depuis quelques années une position de plus en plus importante, tout à fait officielle, avec  le pus souvent petites salles  mais des  plus correctes, et possède des services remarquablement efficaces. Et bon nombre de ses spectacles, aux structures plus légères sans doute, pourraient très bien être programmés dans le In. Mais pourrait-t-il y avoir un Off sans le In? Sans doute pas… Et un In sans le Off ne serait pas du tout à fait le même. C’est toute l’ambiguïté de la situation!
Mais, cela dit,  le Festival (In et off confondus) semble rester-pas seulement mais en majorité-une succursale estivale de la création comme de la fréquentation parisiennes. Même si les lignes ont un peu bougé..  A près de soixante-dix ans, il semble en tout cas avoir quelque mal à trouver une nouvelle identité et, osons le mot s’il veut encore dire quelque chose, à devenir plus « populaire ».
Quant aux politiques de tout bord, ils font semblant de  découvrir maintenant que cette machine à spectacles que devient la ville pendant presque un mois, est essentielle à l’économie d’Avignon et de sa région et que, du coup, rien ne peut se faire sans les artistes, techniciens, etc… du Festival… qui, ont ainsi acquis, à leurs yeux, une sorte de respectabilité! Enfin mieux vaut tard que jamais!

  En fait, cette année, tout se passe comme si la grave « crise des intermittents » comme on dit, avait été aussi le révélateur d’une situation artistique et économique assez fragile, à la fois inédite dans l’histoire d’un festival qui a le monopole en France d’un ensemble de lieux historiques exceptionnels dont le passé architectural des plus anciens donne la main au spectaculaire le plus contemporain: la Cour d’Honneur bien sûr, mais aussi le cloître des Célestins et celui des Carmes, la Chapelle des Pénitents blancs, le Tinel de la Chartreuse, et plus récemment, la carrière Boulbon… Espaces quasi magiques, où  les spectacles qu’ils accueillent, ont tout de suite dix points de plus.
  En tout cas, Avignon, malgré tous ses défauts, malgré la chaleur souvent accablante, malgré une masse de spectacles qu’on ne peut tous voir,  malgré une course permanente, malgré la foule un peu partout, reste un formidable espace de liberté et de découvertes,  et une drogue aussi stimulante qu’incontournable qui fait du bien à l’esprit et dont voit mal comment on pourrait se passer… Même si Jean Vilar, lui-même, avait lucidement pensé que ce festival ne pouvait  être éternel.
Bonnes vacances à vous, le Théâtre du Blog ne ferme pas son rideau en août, et de toute façon, nous nous retrouvons pour de nouvelles aventures théâtrales au Festival d’Aurillac dont nous vous parlerons cette semaine.

Philippe du Vignal

Pour consulter les articles du Théâtre du Blog sur le Festival d’Avignon, et sur l’actualité théâtrale de juillet et les autres festivals dont celui de Turin, il vous suffit d’inscrire le nom du spectacle choisi, suivi de la mention Théâtre du Blog , dans le cartouche Google et normalement l’article recherché s’affiche immédiatement.


2014 comme possible

Festival d’Avignon in:

2014 comme possible,  conception et mise en scène de Didier Ruiz

 140723_rdl_2600« Faire ressortir de chacun, la petite histoire qui fait la grande », dit Didier Ruiz. A l’origine de ce projet, une volonté et une démarche, celles de la compagnie des Hommes, créée en 1998 : « Le théâtre doit se rapprocher des gens là où ils se trouvent. Rencontrer des nouveaux publics est une interrogation permanente pour notre devenir à tous, c’est ainsi que la Compagnie crée un théâtre documentaire  avec de nombreux projets, en  banlieue (…) en impliquant des vieux, des lycéens (…) des travailleurs »
2014 comme Possible convie le spectateur à une rencontre avec la jeunesse occidentale, mais d’origine diverse, soit quinze « volontaires» de quinze à vingt ans,  des quartiers périphériques d’Avignon.
  Cette création, a été écrite et est maintenant jouée par ces jeunes sans qu’aucun prérequis en théâtre ne leur ait été demandé », pour se raconter. Sous le regard, l’écoute et la direction de  Didier Ruiz, la parole jaillit en toute spontanéité et théâtralité !
  Sur le  plateau,  quinze chaises vides à l’avant-scène, les unes à côté des autres, en attente. En attente d’une parole poétique et dramatique, d’une parole-témoin. Celle du passage de l’adolescence au monde adulte, celle « d’un territoire plus intime que géographique ». Subitement, côté jardin, dans une même envolée, les corps s’élancent  et se posent sur les chaises.
En soixante-quinze minutes, c’est une série d’autoportraits d’une rare intensité dramatique et  d’une rare franchise.   Soixante-quinze minutes  où les corps, les chaises, le geste, la musique et la parole ne vont cesser de s’adresser, de danser, seul et/ou ensemble, de s’interrompre  et de reprendre.

Cette réalisation poétique et très vivante doit aussi beaucoup à un travail sur le corps, accompagné et associé à des exercices chorégraphiques menés en alternance, ou conjointement avec Didier Ruiz, par Tomeo Vergés, le chorégraphe de la compagnie Man Dake. Et dans une scénographie épurée de Charlotte Villermet, qui voue l’espace dramatique de ce projet collectif, à l’essentiel : le souffle, les mots de cette  jeunesse d’aujourd’hui bien souvent mal connue, « La scénographie se rendra toujours discrète devant la multiplicité des visages et leur richesse (…) elle sera là pour enchâsser mais non pour cacher les êtres humains et leur beauté si différente ».
De temps à autre,  des images urbaines, des graffitis projetés en fond de scène… laissent  la voix de chacun des participants prendre l’espace et nous émouvoir, nous éclairer, nous faire rire, nous perturber…Mais aussi nous révéler à nous-même.
 Et la magie théâtrale opère, et subitement, la mémoire de notre jeunesse et les bruissements de notre monde d’aujourd’hui sont là, tout proches, avec des traces d’interrogation, d’inquiétude, de joie…  Sur différents thèmes : la peur d’être, « moi ma peur c’est une phobie, j’ai peur d’avoir honte »; l’amour, « l’amour c’est se libérer, rendre l’autre libre… »; « C’est juste important l’amour, pour faire l’amour »; le corps, la sexualité : « De faire l’amour, c’est beau, moi à seize ans j’ai juste dit à ma mère: je suis prête ! », le bonheur :« Pour mes parents, le bonheur c’est d’avoir un métier et de l’argent. Ce qu’ils n’ont pas compris,  c’est que mon bonheur, ce n’est pas le leur »; la liberté, le travail…
Cette écriture  forme un kaléidoscope aux multiples couleurs et aux reflets changeants : écho sde la fragilité, mais aussi de la vivacité et  de la sensibilité de cette adolescence aux portes de l’âge adulte: « J’ai l’impression de passer d’une prison à une autre, de celle des parents à celle du travail ».
Sans aucun pathos, tout en énergie, en violence aussi et sans tabous,  avec autant de tendresse que d’humour, ces jeunes, dont  la plupart n’a jamais mis les pieds au festival d’Avignon, nous font prendre conscience de la possibilité encore présente à travers l’art du théâtre, de nous faire entendre une parole autre, sans doute plus juste et plus révélatrice, loin du brouhaha médiatique, que  les paroles alarmistes et à sensations…

Pour que, comme le souhaite la compagnie des Hommes et tous les acteurs de 2014 comme possible, le théâtre, « du grand espace à l’espace intime » puisse dans cette pratique singulière, continuer à s’inventer et à reprendre sous cette forme documentaire, une action concrète et citoyenne au sein du collectif que l’on espère voir se manifester en d’autres lieux.

Elisabeth Naud 

Spectacle joué au Théâtre de la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon du 24 au 27 juillet.

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