Toute ma vie, j’ai fait des choses que je savais pas faire

Festival d’Avignon :

 Toute ma vie, j’ai fait des choses que je savais pas faire de Rémi de Vos, mise en scène de Christophe Rauck 

IMG_5714-crédit-simon-gosselin-780x520 Première bonne surprise du off:  un monologue, créé en novembre dernier au Théâtre du Nord, que Rémi De Vos, à la demande de Christophe Rauck, son vieux complice, a écrit pour Juliette Plumecocq-Mech, remarquable comédienne de nombreux spectacles du metteur en scène depuis Le Cercle de craie caucasien que nous avions vu au festival de Blaye, il y a … quelques années.
  Rien sur la scène qu’un écran blanc posé sur un sol noir (aucune vidéo, ouf !) pour ce texte de quarante-cinq minutes. On discerne à peine un corps allongé par terre, celui d’une femme habillée d’un pantalon  et blouson noirs. Une victime allongée.
En fait, c’est l’histoire d’un homme qui boit tranquillement une bière dans un bar quand il se fait injurier. Il y a-sinistre-la silhouette de cet homme dessinée comme à la craie d’un gros trait blanc.
  D’une belle voix rauque, Juliette Plumecocq-Mech raconte en termes simples, une histoire somme toute banale, dans le registre de celles de l’auteur mais qui ne peut laisser indifférent : «Ok les gars, écoutez-moi. C’est pas moi qui ai commencé, c’est pas moi qui cherchais les histoires, c’est pas moi qui a dit : toi, tu vas t’en prendre une et ça va pas traîner… » (…) Le type est entré d’un coup, il s’est planté entre moi et la porte, et il a commencé à me dire que les mecs dans mon genre il avait jamais pu les blairer, et que rien ne lui faisait plus plaisir que de leur faire leur fête, et qu’il allait maintenant se faire le très grand plaisir, de me faire complètement regretter d’être entré dans le bar.»
Investissement physique maximum, voix rauque inimitable de l’actrice rendue sans doute plus rauque grâce au micro (pour une fois, c’est justifié,). On ne sait plus très bien homme ou femme, quelle est son identité.
Qu’importe, elle réussit avec panache à faire passer toute une palette de sentiments: peur, orgueil, volonté de se sortir… On comprend petit à petit qu’un homme a été tué dans un bar, et que le meurtrier poursuivi, essaye malgré tout de s’en sortir. La scène finale est d’anthologie; il raconte comment où il a enfoncé un verre dans la gorge de la victime: “La partie du verre avait disparu dans sa gorge et le reste qui se trouvait dans la partie du verre encore visible et le verre est devenu rouge. Presque aussitôt, ce qui m’a moi aussi sidéré car j’ai pensé de façon absurde que j’avais pris un verre de vin et non de bière.”
   On n’oubliera pas cette histoire où la gestuelle compte autant que les mots précis, durs, bien servis par la mise en scène de Christophe Rauck,  et seulement accompagnés de  brefs extraits de Sonates de Beethoven.
  Un seul regret: au début , on ne voit pas bien l’actrice, trop près du public, et comme la scène est peu profonde, impossible de faire autrement. C’est l’inconvénient des petites formes destinées à être jouées partout. Donc, placez-vous au premier ou deuxième rang pour voir ce solo qui est, cette année encore une des formes les plus répandues du festival. Mais celui-ci tranche nettement par ses qualité d’écriture et d’interprétation.

Philippe du Vignal

La Manufacture, 2, rue des Ecoles, Avignon, tous les jours à 13h30, relâche les lundi 11 et 18 , jusqu’au 24 juillet.
Et le 17 septembre,  au Nest Théâtre, Centre dramatique national de Thionville-Lorraine. Le 8 novembre, Le Manège, scène nationale de Maubeuge (à la gare numérique de Jeumont).

Les 28 et 29 avril 2017, Festival Coup de théâtre, Mirecourt. Le 20 mai 2017, Théâtre Ducourneau, scène conventionnée, Agen, et du 7 au 24 juin 2017, Théâtre du Nord, Lille.

Les pièces de Rémi de Vos sont publiées aux éditions Acte-Sud.

 

 


Archive de l'auteur

Si seulement j’avais une mobylette

Festival des écoles du théâtre public :

 

Si seulement j’avais une mobylette, j’aurais pu partir loin de tout ce merdier , mise en scène de Frank Vercruyessen,

 

f346b31bf6c7e0b6661e8b67395cb3b0La promotion H de la Manufacture de Lausanne, telle une troupe de saltimbanques ou une colonne de migrants, débarque à la Cartoucherie, en poussant une vieille camionnette fatiguée, tandis qu’une jeune fille nue gambade dans les prés, poursuivie par un amoureux transi, encombré d’un bouquet…
Les élèves-comédiens déchargent les éléments de décor: costumes, instruments de musique, et la fameuse 
mobylette, et les entassent sur des chariots brinquebalants. A leur suite, les spectateurs pénètrent dans le Théâtre de l’Aquarium, en passant par l’atelier où sont rangés câbles et projecteurs. 

Après cette déambulation festive, les seize comédiens investissent le plateau où de longues tables chargées de dattes et de jattes de lait offrent les promesses d’un repas… qu’ils devront attendre jusqu’au coucher du soleil. On le comprend vite, les élèves ont en effet puisé, pour le spectacle, dans la littérature orientale classique et contemporaine : des textes de l’Iranienne Marjane Satrapi, de l’Algérien Yasmina Kadra, des poèmes d’Adonis (Ali Ahmed Saïd Esber), Syrien d’expression arabe et française,  ou encore des extraits de Sublimes paroles et idioties à la sagesse populaire de Nasr Eddin Hodja,  côtoient le Traité de chasse aux fauves d’Ibn Mangli  ou un conte des Mille et une nuits détourné.  Ils y ont aussi inséré des emprunts au cinéaste suédois Roy Andersson, connu pour l’ humour décalé de ses films où se mêlent poésie burlesque et ambiances cafardeuses.

« Bienheureux ceux qui s’assoient », lance une comédienne provoquant l’hilarité. Le ton est donné. Suivront une série de sketches permettant à tous les acteurs de montrer leur savoir-faire, indéniable, acquis en trois ans, et leur talent. Dans ce joyeux désordre, s’expriment les personnalités de chacun. Comme dans cette parodie de leçon de danse orientale où les corps se meuvent, parfois maladroits… On évoque le drame palestinien mais on donne aussi une recette paysanne pour exterminer les souris qui pullulent dans les greniers.

Tout un bestiaire est ici évoqué, notamment, et de manière récurrente, les pigeons, messagers des dieux ou des hommes, exhibés en effigies grossières lancées par terre : « Du ciel des oiseaux tombent, jonchant le sol de leurs cadavres déformés », annonce une comédienne. Récurrents aussi des bouts de dialogues d’Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence, où le réalisateur suédois épingle des personnages anonymes pendus au téléphone, répétant tous : «Je suis content de savoir que vous allez bien. » 

 Malgré quelques beaux moments poétiques comme Heureux sans savoir pourquoi de Mahmoud Darwich et des gags réussis, les deux heures-vingt paraissent bien longues. Question de rythme? Ce sont les risques d’un montage, fait de bric et de broc. On regrette la rigueur du travail de l’an dernier sur Lac de Pascal Rambert. (Voir Théâtre du Blog). On avait là en effet une vraie pièce, en adéquation avec les comédiens.
Reste une brochette de jeunes gens qui jouent avec allant, le jeu du collectif… Avec une belle image finale : la mobylette démarre, embarquant une mariée, suivie de tout son cortège.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu au Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes le 1er juillet.

 

 

Qu’est-ce qu’ils disent sur le pré

Festival des écoles de théâtre public 2016:

 Qu’est-ce qu’ils disent sur le pré ? de Philippe Minyana, mise en scène de Jacques David en collaboration avec Philippe Minyana

 00bacd3cf6d48dbb340c408bdf382a1cCe travail a été présenté par le groupe 9 de l’E.D.T. 91 pour sa sortie, après une résidence de trois ans où l’auteur et le metteur en scène sont intervenus en étroite collaboration. Avec trois pièces écrites, et deux montées. « Pour la version finale, Jacques David m’a suggéré de fondre ces pièces en une seule, dit Philippe Minyana. Ce qui fut fait,  (…) J’ai donc coupé, supprimé, ajouté, réécrit. Et j’ai surtout simplifié ! »

Du sur-mesure pour les apprentis comédiens, qui se sont frottés à un texte écrit au cordeau et qui ont dû s’insinuer dans la peau de multiples personnages, ou plutôt donner corps à des figures porteuses d’une parole immédiate et vive.  En de courtes séquences, la pièce développe en effet, à travers des dialogues succincts et quelques monologues, deux fictions qui se passent à la campagne. Prés et bois nous sont discrètement suggérés par  une vidéo sur un petit écran placé dans un coin du plateau, nu, à l’exception de quelques bancs et tables.

Dans la première partie, Ricardo Gonzales le fugitif, recherche son frère par les villages où il demande gîte et couvert à un population à la fois craintive et charitablement condescendante. Le fort accent portugais de l’apprenti-acteur et son jeu style commedia dell’arte tire le personnage vers la caricature, face à des interlocuteurs moins hauts en couleur mais qui doivent forcer le dose pour garder une unité de jeu.
 Un exercice en soi pour Florian Miguel. Ce qui n’empêche pas d’entendre la mélancolie qui sous-tend l’écriture. «Les bois sont pleins d’agitation, j’entends le monde », dit le fugitif, quand il reprend la route, lors de la séquence 5 : Le voilà à nouveau en chemin.
Il ajoute après avoir fait ses adieux : «La terre est aussi silencieuse que le ciel», tandis que retentissent les percussions, qui, sous les baguettes lestes de Manon Coulon, rythment le spectacle, meublent les interruptions (annoncées aussi sur le panneau) et permettent aux comédiens de se changer à vue.

 « 1 : Yvette et Odilon, ils sont pauvres, au secours populaire », annonce le tableau lumineux pour introduire la deuxième fiction. Le jeune couple souffre de cette précarité et se la lance au visage… Dans 3 : Petits boulots, on voit Yvette trier des vêtements au profit d’associations humanitaires : «Quand on fait un boulot minable, on n’est plus nous-même, dit-elle. »

Une visite à la campagne chez la mère d’Odilon et une autre, lors de son enterrement, font découvrir à Yvette l’univers rural et la chaleur familiale : comme le formule l’une de ses deux belles-sœurs agricultrices : «La créature vivante vient à nous. »
7 : Bonheur possible est un chapitre où l’on voit les deux cousins de Mons, joviaux et très optimistes. Suivra scène d’adieu, pendant de celle du premier épisode : Ricardo Gonzales.

La pièce présente une galerie de petites gens et de marginaux, pris sur le vif de leur quotidien : l’occasion pour les comédiens de jouer plusieurs rôles et de les endosser avec rapidité. Cette série d’instantanés favorise un jeu homogène, entre réalisme et caricature, comme si l’on jouait à jouer. La direction d’acteurs, très rigoureuse, qui engage aussi les corps, permet aux jeunes gens de donner le meilleur d’eux-mêmes dans un sobre travail collectif.

La mise en scène dénote une intelligence de l’univers de Philippe Minyana, entre noir optimisme et pessimisme joyeux. Son écriture lapidaire nous livre des précipités de vies où se cristallisent les paroles d’une humanité en souffrance, dont émanent des éclats de bonheur.

 Mireille Davidovici

Théâtre de l’Aquarium, à la Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 3 juillet T. : 01 43 74 99 61

Long Ma Jing Chen

Lon Ma Jing Chen de François Delarozière, par le Théâtre Machine, musiques de Mino Malan

  longmajinshen01Pour François Delarozière «construire un objet en mouvement, c’est créer une architecture vivante, le mouvement est l’expression de la vie ! ». Installé à Marseille, il accompagne depuis des années toutes les aventures du Channel et le Royal de Luxe de Jean-Luc Courcoult, avec les créations du Géant, du Petit Géant,   de l’Éléphant entre autres. Il a créé le Théâtre-Machine il y a dix ans, et Les Machines de l’Île à Nantes avec  Alexandre Chemetoff.
Associé à Patrick Bouchain, architecte, il avait  aménagé le splendide Channel de Calais dirigé par Francis Peduzzi. Sur le flanc du bâtiment, une belle inscription: « On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible aux yeux ! ».

  Quand on sort du train, une énorme rumeur sur la place de l’Hôtel de Ville: on aperçoit un gigantesque cheval dragon Long Ma qui s’affronte avec une hideuse araignée Kumo Ni, instigatrice du chaos qui lui a dérobé son temple. Ces monstres bigarrés font une dizaine de mètres de haut. Sur un char,  quatre cors, une contrebasse, et cinq cuivres orchestrent leurs combats.
La foule, plusieurs milliers de personnes dont beaucoup d’enfants, et incroyable mais vrai: dans les cafés les matches de l’Euro sont désertés!  Nous les suivons jusqu’au bord de la mer où les combats se poursuivent. La déesse Nu Ma, créatrice de l’humanité triomphe.
On sort extasié de ce spectacle monté avec une somptueuse générosité qui se poursuivra avec une deuxième séquence à 17 h, mais nous devons rentrer à Paris…  
Long Ma Jing Chen, production chinoise de la Winland Créative Fundation, avait été créée au Parc olympique de Pékin en 2014, pour le cinquantième anniversaire de l’établissement de relations diplomatiques entre la République Populaire de Chine et la République Française…

Edith Rappoport

Spectacle vu le 24 juin, Place de l’Hôtel de Ville à Calais.

Le Roman de Monsieur de Molière, mis en scène et jeu de Ronan Rivière

Le Roman de Monsieur de Molière, adaptation du roman de Mikhaïl Boulagakov, mise en scène de Ronan Rivière

Il pleut et le spectacle programmé dans une petite cour du château, a lieu  dans la splendide écurie de l’Académie équestre  dirigée par Bartabas, éclairée par une douzaine de grands lustres. La profondeur de champ  donne  ici une dimension épique au spectacle. «Nous jouons, dit Ronan Rivière, un théâtre accessible à tous mais qui a une force poétique dans le répertoire, l’interprétation et la mise en scène.

Le  Faust de Goethe, Le Revizor de Nicolas Gogol et maintenant la pièce de Mikhaïl Boulgakov sont des œuvres d’un style littéraire incroyable, mais la principale difficulté en est la durée. Nous avons donc resserré l’œuvre, en lui restant le plus fidèle possible pour la livrer à un public qui est effrayé par les longs couloirs poétiques ardus. » Avec une charrette identique à celle dont Ariane Mnouchkine s’était servie pour son splendide Molière, un film réalisé en 1978, et sur la piste terreuse, Ronan Rivière, Michaël Cohen et le pianiste Olivier Mazal nous font parcourir le mythique roman de Mikhaïl Boulgakov  et remontent alors à notre mémoire les images du film.

Le 13 janvier 1662,  sa mère meurt et son grand-père l’emmène au théâtre sur le Pont-Neuf à Paris. Après avoir été élève des Jésuites au collège de Clermont où son père l’avait envoyé, il file chez les Béjart pour fonder l’Illustre Théâtre. Après les salles désertes, (classique pour une jeune troupe!), il est jeté en prison pour dettes et à vingt-et-un ans, il  s’enfuit en maudissant Paris. Au cours de l’été 1646, un miracle va sauver la troupe en province :  Molière se met à écrire et à faire rire. Après avoir gagné la faveur des grands à Pézenas et dans bien d’autres villes, il connait le succès à l’Hôtel de Bourgogne. Mais Le Malade imaginaire aura raison de lui, et  il mourra en scène.

Ici Molière, qui est encore Jean-Baptiste Poquelin, est juché sur la charrette, et son partenaire assis dans un fauteuil compulse un gros manuscrit. Les deux acteurs se multiplient pour faire surgir tous les protagonistes de cette aventure fondatrice qui porte une révolte joyeuse. Ronan Rivière raconte très bien l’histoire de l’ Illustre Théâtre et joue aussi avec son complice des scènes des Fâcheux, Dom Juan, L’Avare… accompagnées de pièces de Jean-Baptiste Lully. Dans une belle mise en scène qui a ravi le public.

Edith Rappoport

Spectacle vu le 27 juin, aux Écuries du Château de Versailles, dans le cadre du mois Molière. Et au Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, Paris VIème du 12 octobre au 27 novembre.

 

Gratte-Ciel

Gratte-ciel, texte de Sonia Chiambretto, conception et mise en scène de Pascal Kirsch

   Sonia Chiambretto a collaboré depuis 1999 à la programmation des Rencontres cinématographiques de Digne et des Alpes de Haute-Provence, et a jusqu’en 2006, conçu avec Vincent Hanrot et Christèle Huc, des dispositifs mêlant publics, artistes, réalisateurs, écrivains, metteurs en scène. Elle recueille sous forme audio ou vidéo des témoignages de fuites, de traversées européennes et de passages aux frontières. Et elle écrit CHTO, 12 Sœurs slovaques et Mon Képi blanc, et un texte pour la création numérique, La Guerre au quotidien, du metteur en scène berlinois, Rolf Kasteleiner en2008). Elle a aussi collaboré à un projet de recherche autour des écritures de la danse et des nouvelles technologies et a conçu le texte de Traversée, de la chorégraphe Kitsou Dubois créé au Manège de Reims.
Gratte-ciel  qu’avait monté Hubert Colas à Marseille, se passe, si on a bien compris, au bas d’une tour  signée Le Corbusier qui imagine un nouvel espace de société, avec un texte «en trois séquences historiques, dit Pascal Kirsch : Décennie noire, Guerre d’Algérie, Demain. C’est une impression, une photographie, une radiographie, qui fait apparaître notre monde, tel qu’il devient et d’où il vient. Un même groupe de jeunes gens  traversent les trois parties et gardent le même âge, c’est à dire dans des circonstances historiques différentes».

Le metteur en scène utilise documents d’archives, notes et plans qui sont filmés sur une table lumineuse à l’avant-scène et reproduites sur un grand écran en fond de scène. Cela parle de la guerre coloniale, de l’amour de la religion mais aussi du terrorisme.
  Belle occasion de faire travailler les quatorze élèves la dernière promotion de l’ESAD, même si les garçons sont ici plus nombreux que les filles on ne sait pourquoi, «sur un dispositif expérimental mêlant reconstitution récits, choralité, singularité » précise Pascal Kirsch.
Et cela donne quoi ? Un ensemble parfaitement maîtrisé sur le plan vocal et gestuel, mais du côté du texte comme de la mise en scène avec emploi de la vidéo, d’un bel académisme,  contemporain certes mais tout aussi redoutable: grossissement des visages, caméra infra-rouge, etc. Plus grave : impossible de voir ces jeunes apprentis-comédiens dans des rôles, sauf à la fin dans celui d’un capitaine , car ici les élèves ne sont plus que des récitants au service d’un texte assez ennuyeux aux deux fausses fins. On veut bien que cela soit expérimental mais il y a des limites…
Bref, Sonia Chambrietto n’évite pas le bavardage ! Et comme la chose dure presque deux heures, avec une mienne consœur et quelques autres spectateurs, profitant lâchement d’un noir, nous avons déserté. On a connu Pascal Kirsch beaucoup plus inspiré quand il montait dans une petite merveille de mise en scène : Pauvreté, richesse, homme, bête de  Hans Henny Jahnn ( voir Le Théâtre du Blog). Dommage !

 Philippe du Vignal

Spectacle vu le 25 juin au Festival des Ecoles du Théâtre Public (septième édition) au Théâtre  de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes.

 

La Leçon

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La Leçon d’Eugène Ionesco, mise en scène de Christian Schiaretti

 

      Cette leçon, nous la connaissons tous par cœur, en bons élèves que nous sommes du théâtre de l’absurde. Une étudiante vient chercher auprès d’un honorable professeur, ce qu’il lui faut pour réussir en trois semaines son  « doctorat total». Ça commence bien, puis ça déraille, et le professeur finit par la tuer, comme il semble avoir tué toutes celles qu’il a reçues avant elle, sous le regard à la fois neutre, sévère et protecteur de la bonne qui avait averti son patron : pas d’arithmétique, ça énerve, pas de philologie car «la philologie mène au pire». Et elle boucle la boucle : « La philologie, dit-elle, mène au crime ».

  Bon sang (!), mais c’est bien sûr ! Les dérapages du langage mènent au pire. Eugène Ionesco et sa génération en savent quelque chose,  pour avoir entendu les éructations hitlériennes, avec les suites que l’on sait. Et nous donc ! Pas de quoi rire de celles (les éructations), d’un inquiétant milliardaire de l’autre côté de l’Atlantique.
Les jeux de langage d’Eugène Ionesco n’ont rien de formel : on y trouve, pêle-mêle, la rancune tenace des écoliers contre les cauchemars de leur enfance, le fantasme meurtrier de tout professeur bien constitué, face à des élèves fermés à son cours comme des huîtres, la jouissance sadique de voir, même fictivement, assassiner quelqu’un, faute de le faire soi-même, etc., comme on le dirait en espagnol, en néo-espagnol, en italien, en latin et en français…

   Il est un peu facile de cantonner la pièce aux années cinquante, au fameux théâtre de l’absurde qui,  ainsi que l’indique son déterminant (autrement dit, l’adjectif) devrait ne rien signifier, comme le monde raconté par un idiot, selon William Shakespeare. Mais c’est du théâtre, et au théâtre, il y a le public qui y entre avec sa journée, son journal, l’actualité et ses inquiétudes.

Et La Leçon prend alors une tout autre résonance, d’autant qu’Yves Bressiant (la bonne), Jeanne Brouaye (l’élève) et René Loyon (le professeur) jouent les situations à plein, chacun dans sa fonction, sans chichis, appuyant  juste ce qu’il faut le dessin, avec un humour d’autant plus complice qu’il est intérieur. Les costume-cela a son importance-sont contemporains,  sans aucune visée hors du temps, ou rétro.

Déboule alors notre vingt-et-unième siècle ; le par-cœur de l’élève fait penser au Wikipedia méprisant renvoyé par les élèves d’aujourd’hui à la figure des professeurs et à l’effort de réflexion qu’ils osent à peine leur demander. La Leçon illustre la panique des ministres et à leur frénésie de réformes, mais aussi, à une plus large échelle, la lutte, non plus des classes mais des générations.  
Eugène Ionesco n’y peut rien : ce professeur, cette élève, donnent aujourd’hui, une image pathétique et violence de la guerre des générations. Ah, ces “baby-boomers“ (Ah ! prenons la résolution de boycotter les anglicismes) accusés d’accaparer les logements, les places, tout, au détriment de la jeunesse. Ah, ce chômage massif des jeunes ! Ah, ce fameux “brexit“, voté par les vieilles générations  des villages contre les jeunes des villes ! Tant que le vieux monde peut se défendre…

Et voilà le théâtre de l’absurde démasqué : il ne fait qu’un avec le monde réel. Avec de l’anecdotique comme les vieux chagrins d’école, avec de la dérision et de l’ubuesque-le professeur frustré changeant son impuissance en tyrannie-avec de l’humour noir et l’énergie du rire, il tape en plein dans le vivant.  On rit parce que c’est vrai et qu’il y a là les très désirables effets insupportables des films d’horreur, la virtuosité des jeux sur les mots, et beaucoup d’autres bonnes raisons de rire, à commencer par le trio d’acteurs…
Qu’on se le dise.

 Christine Friedel

Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes, à  19h, jusqu’au 2 juillet, dans le cadre de la Grande escale des Tréteaux de France. T : 01 48 08 39 74

Monsieur de Pourceaugnac

Monsieur de Pourceaugnac, comédie-ballet de Molière et Lully, mise en scène de Clément Hervieu-Léger, conception et direction musicales de William Christie

 

 monsieurdepourceaugnac4-regbrigitteenguerand A Chambord, lors d’un séjour de la Cour en octobre 1669, Molière écrit cette pièce en moins d’un mois pour le divertissement du Roi; Jean-Baptiste Lully en compose la musique et en règle les divertissements chantés et dansés.
 Un nouveau genre est né : « la comédie-ballet » où nous retrouvons les thèmes chers à Molière: argent, amour  et maladie et qui connait un succès immédiat annonçant la naissance de l’opéra français où l’on retrouve cette même intrigue facile.
Monsieur de Pourceaugnac a connu, après la seconde guerre mondiale, des années fastes, notamment à la Comédie-Française en 1948 dans une mise en scène de Jean Meyer, sur une nouvelle musique d’Henri Dutilleux.
Mais aussi en 1970, avec Jacques Charon, metteur en scène et protagoniste du spectacle.
Les mises en scène aujourd’hui se sont plus rares mais on se souvient du  Jeu du Kwi-Jok (2004) adaptation  d’Eric Vigner pour une troupe coréenne. Au Théâtre des Bouffes du Nord, rebaptisé en 1904… Théâtre Molière, Clément Hervieu-Léger nous fait redécouvrir la pièce dont la simplicité de l’intrigue répond aux lois du genre :  Eraste et Julie vivent à Paris mais tiennent leur amour secret. Ils craignent en effet qu’Oronte, le père de Julie, ne découvre leurs sentiments. Il a en effet promis sa fille en mariage à Monsieur Léonard de Pourceaugnac, un bourgeois de Limoges. Pour empêcher ce mariage, les amants font appel à une entremetteuse, Nérine, et à un fourbe napolitain, Sbrigani. Ces deux complices et Lucette, vont, à l’issue de multiples stratagèmes, réussir à rendre fou le futur époux.
Monsieur de Pourceaugnac, le provincial, abandonné de tous, n’a plus qu’à fuir, tel un animal traqué. « Mais, dit Julie à la fin, c’était un honnête homme, et on lui a fait des pièces. » Clément Hervieu-Léger, acteur de la Comédie-Française et familier de Molière dans Tartuffe, Le Misanthrope, Le Mariage forcé, et metteur en scène de La critique de l’Ecole des femmes, et du Misanthrope, comme William Christie tenaient à faire ressortir la singularité de cette œuvre, plus complexe qu’il n’y paraît: «Molière et Lully, dit-il, réussissent ici cette incroyable gageure : faire de la musique du théâtre».
Mais comment obtenir une circulation de la musique, de la poésie et de la comédie dramatique entre elles? «J’avais à cœur, dit Clément Hervieu-Léger, de sortir la forme de la comédie-ballet, et de l’inévitable esthétique baroque. » Il a donc fait quitter à ce Monsieur de Pourceaugnac, le XVII ème siècle pour les années 1950.

 Cette transposition, loin d’être un effet de mode, nous montre que des réalités socio-politiques comme la différence entre un parisien et un bourgeois provincial qui n’a jamais mis les pieds dans la capitale, ou la question des immigrés (les Italiens venus en France au lendemain de la seconde guerre mondiale), sont toujours d’actualité.
La scénographie astucieuse et ludique d’Aurélie Maestre avec châssis sur roulettes et deux escaliers, montre comment Paris peut avoir de l’influence sur l’état psychique de Monsieur de Pourceaugnac, et comment cette ville elle-même se rétrécit et va perdre  ce provincial.  Avec, ici, tout un travail sur les lumières, accessoires et costumes carnavalesques.

  Il y a une petite Simca 5 rutilante en guise de carrosse, et Eraste et le Napolitain  traversent le plateau sur un vélo lancé à toute vitesse : cette mise en scène formidablement orchestrée et le jeu des comédiens, des chanteurs et des musiciens des Arts Florissants, offrent au public une rencontre rare et subtile avec cette pièce qui dépasse le simple divertissement…
   Cette réussite permet aussi au public de découvrir ou de réentendre la musique et les chants baroques de façon exceptionnelle. On est sous le charme des  Arts Florissants  dirigé leur directeur, William Christie. La justesse donnée au rythme de l’écriture, tout au long de  cette représentation menée tambour battant, renforce l’intelligence du spectacle. On ne cesse de passer de l’émotion,  au rire et à la pitié, et  on éprouve de l’empathie pour ce provincial qu’est resté Monsieur de Pourceaugnac. Gilles Privat donne une dimension poétique troublante au personnage, dont les préoccupations, les travers et les tourments interrogent l’existence humaine,  encore et toujours profondément aujourd’hui.
La construction et le tempo de la pièce se comparent, pour le metteur en scène, à ceux d’une chasse à courre.  Monsieur de Pourceaugnac devient ici l’animal : «Un gibier dit-il, auquel il est beaucoup fait référence dans le texte ».

 Et il y a, dans les propos tenus, un niveau de cruauté surprenant pour une comédie-ballet! Dans ce lieu unique qu’est le Théâtre des Bouffes du Nord, Clémence Boué, Juliette léger, Gilles Privat, Guillaume Ravoire, Daniel San Pedro, Alain Trétout se mêlent avec grâce aux chanteurs Erwin Aros, Cyril Costanzo, Claire Debono, et Matthieu Lécroart) .  Et saluons le travail chorégraphique plein d’humour de Bruno Bouché.
Le tragique et le comique de la farce sont au rendez-vous, dans un esprit contemporain, mais qui respecte tout à fait l’écriture de Molière.

Elisabeth Naud

Théâtre des Bouffes du Nord, 37 boulevard de la Chapelle 75010 Paris. T :01 46 07 34 50 jusqu’au 9 juillet. 

La Grenouille avait raison

La Grenouille avait raison, mise en scène, scénographie et conception musicale de James Thierrée

 

escalier-2-c9d21James Thierrée, depuis La Symphonie du Hanneton en 1998,  a préparé nombre de ses spectacles en résidence au Creusot et y est revenu pour ce spectacle. Sur la scène, un vaste rideau rouge s’avance jusqu’aux premiers rangs. A cour, un fauteuil recouvert du même tissu. Une chanteuse (Mariama), en toge aussi rouge, arrive du fond de la salle en chantant, puis disparaît derrière le rideau qui tombe alors des cintres, et est emporté comme une matière animée, semblable à une mer démontée. Mariama va s’asseoir pour commenter, chanter et être la narratrice du spectacle.
James Thierrée a imaginé une structure tentaculaire avec balançoires-lustres géométriques suspendues par de nombreux filins, dont chaque élément est éclairé en lumière variable et colorée au gré des tableaux. Le tout encadré par de longs pans de tissus.  Décor qui tient d’une prison pour ses personnages.

 James Thierrée arrive puis tourne en rond pour essayer de trouver mais en vain, une sortie. Une femme descend des cintres et y remonte, telle une araignée. Lui, grimpe sur une structure qui se transforme en grand escalier en spirale qu’il redescend. Toute fuite semble impossible.
  Les éléments du lustre, attachés entre eux, se mettent en mouvement et lévitent dans les airs, comme une pieuvre géante. James Thierrée prend alors un violon et en joue frénétiquement. Les pans de tissu du lustre s’escamotent pour laisser apparaître un piano avec son interprète endormie, et une piscine-aquarium. Il essaye alors  de se débarrasser de son violon…  qui lui reste collé aux mains, puis essaye de repousser  une mèche rebelle qui lui retombe toujours  sur les yeux (leitmotiv du spectacle).
Un homme petit et moustachu, au front dégarni, lui sert de faire-valoir, comme dans un duo comique de film muet…  Il le rhabille et l’empêche de marcher, involontairement, dans le souci de bien faire, puis va ensuite relever la pianiste qui s’est endormie sur le piano, et lui enlève ses deux bras, puis sa perruque. Elle se réveille, rigole et se met à jouer.
James Thierrée, debout sur la piscine couverte d’une planche, entame alors un mime entremêlé de break dance au ralenti, puis rejoue du violon, pendant que la femme redescend par un filin et se place sur la pieuvre. Au rythme de la musique, la pianiste-danseuse-contorsionniste (Valérie Doucet) entame des mouvements de dislocation, comme dans le précédent spectacle de James Thierrée, Tabac rouge… ( voir Le Théâtre du Blog).
Elle se chamaille avec  lui  mais ils  restent collés par la main  et ne peuvent plus se séparer ; chorégraphie burlesque qui  finit en combat au sol. Le serviteur, allongé, regarde une télé qui se met à fumer.La femme-araignée, en combinaison intégrale avec lumière LED sur la poitrine, descend, se met à tourner sur elle-même comme une toupie. La structure se met en branle, devient rouge et s’affaisse.

La femme-araignée prend alors place sur la piscine et replace le roseau à un endroit, ce qui fait descendre un petit lustre qui électrocute les trois autres personnages :« N’ouvre jamais cette porte » dit la chanteuse.
James Thierrée essaye d’attraper la femme-araignée : sa course résonne grâce à une bande-son répétitive. Les autres personnages courent aussi après elle, vite essoufflés. L’homme au manteau revient et James Thierrée lui passe  par deux fois à travers le corps : belle illusion! Tous s’immobilisent, ce qui permet à la femme-araignée de s’enfuir par l’escalier en colimaçon, avant de disparaître dans les cintres.

Une lumière dorée envahit le plateau où dorment les autres personnages;  la chanteuse va les réveiller en douceur, et ils se mettent à courir et à ramper comme des marionnettes mécaniques.
James Thierrée se cache sous une dalle du sol, et sa main droite prend alors la forme d’une araignée qui veut l’étrangler et  qui se transforme en bestiole marine, puis en poulpe et vient s’accrocher à son visage, en le modifiant avec des masques très expressionnistes.
Fabuleuse prestidigitation de James Thierrée qui marche comme un cafard; enfin debout, comme un automate, il remet sa veste et essaie de déplacer le servant qui s’est immobilisé .Il l’empêche ensuite de pêcher des poissons dans la piscine mais leurs mains restent mêlées. Collés comme des aimants, ils se confondent  grâce à une belle illusion d’optique.

  James Thierrée se transforme alors en pantin désarticulé, et se disloque dans une impressionnante pantomime. Il se transforme et défie les lois de la gravité avec une technique prodigieuse. La contorsionniste l’aide à reprendre forme humaine, mais  elle s’effondre aussi, immobile, le corps disloqué.
Le servant confie à James Thierrée une pile d’assiettes qui se multiplie jusqu’à recouvrir une bonne partie de la scène. D’ingénieux trucages en trompe-l’œil en font apparaître une pile entière, grâce à un système en accordéon…  alors que James Thierrée n’en tient qu’une en main.
La
pile tombe mais est retenue en l’air, comme dans le tour d’illusion bien connu des cartes au ruban. La contorsionniste, elle, jongle avec des assiettes chinoises collées sur un bâton et James Thierrée joue au yoyo avec ces mêmes assiettes qui reviennent à lui.
La chanteuse arrive en habit de cellophane, avec un luth, et distribue un mystérieux breuvage : « Buvez et oubliez tout ! » Les deux femmes se collent l’une à l’autre et deviennent une seule et même personne, grâce encore à un jeu d’illusions. On assiste aussi à une décapitation et à un voyage de cette tête coupée le long du corps, sans aucun trucage mécanique!
 James Thierrée essaie de se relever mais ses jambes ne répondent plus et il s’écroule au sol. Le servant ne peut pas bouger non plus… Belle scène de mime de film muet. Puis l‘homme au manteau revient, lui donne  une accolade amicale et échange son habit avec lui: effet saisissant. James Thierrée voit alors ses mains apparaître et disparaitre de ses différentes poches, et essaie de l’étrangler.
L’homme au manteau apporte une drôle de machine pneumatique qui se déplie et tourne sur elle-même. 
James Thierrée s’agrippe sur un bras déplié de la dite machine et tournoie, comme un trapéziste, puis saisit une lumière diode, que la femme-araignée jette dans l’eau, ce qui fait descendre le lustre et apparaître une énorme grenouille en métal et plastique transparent qui vole au vent. Puis, les personnages disparaissent dans l’aquarium, le rideau de scène se referme, et la narratrice conclut : « Ils ont retrouvé leur monde. » James Thierrée accompagne au piano la chanteuse pour une dernière chanson.
  Telles sont quelques-unes des images de ce beau spectacle; comme souvent chez ce créateur hors-normes, le scénario reste en retrait d’une scénographie omniprésente mais talentueuse. Ce virtuose de la scène sait créer des univers singuliers avec des décors et accessoires qui fascinent et ne ressemblent à rien de connu.
Plus sobre que Tabac rouge, sa précédente création, La Grenouille avait raison, possède un univers qui évolue subtilement. On pardonnera à son créateur un scénario un peu compliqué, de style pseudo-fantastique rétro-punk et la présence d’une narratrice-chanteuse, à la limite du kitsch.
Véritable athlète et  contorsionniste, danseur mais aussi auteur et comédien, manipulateur, metteur en scène, scénographe, musicien et compositeur, il fait de la pantomime, la discipline centrale de ce spectacle. A l’image de son grand-père Charlie Chaplin, il convoque les postures typiques des films muets, et nombre de moments de La Grenouille avait raison, resteront gravés dans la mémoire du public.

Sébastien Bazou

Le spectacle s’est joué à l’Arc-Scène nationale du Creusot en mai dernier, puis au Printemps des comédiens  de Montpellier du 22 au 25 juin; il sera repris au Théâtre du Rond-Point à Paris, du 1er au 31 décembre.

 

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Nous, rêveurs définitifs

CinePepper@Clement-Debailleul-Cie1420

Nous, rêveurs définitifs cabaret magique, conception de Clément Debailleul et Raphaël Navarro

 

Les temps sont finis d’une vision étroitement rationnelle du monde, et nous avons une fascination pour l’illusionnisme, la magie et la prestidigitation.  Edouard Alber, prestidigitateur de la fin du XIXème siècle, avait défini son art comme issu de la «physique amusante» des bateleurs d’autrefois. On pense au tour-usé!-du petit mouchoir qui disparaît dans le trou caché de l’œuf, adroitement tenu dans une main manipulatrice, astuce ou stratagème que nous révèlent Clément Debailleul et Raphaël Navarro aux doigts prestes à la tête d’un collectif de magie (voir Le Théâtre du Blog).

Ils impulsent, avec l’anthropologue et dramaturge Valentine Losseau, la magie nouvelle : un art de l’apparition et de la disparition poétiques. Tours et facéties, ils présentent un cabaret festif avec les fidèles de leur collectif, dont Éric Antoine, Ingrid Estarque, Yann Frisch, Étienne Saglio et Calista Sinclair. Eblouissement scénique qui tient à l’émerveillement du réel détourné…
Leurs techniques de manipulation subjuguent l’attention et le regard : ces artistes peuvent faire disparaître un objet, soit pour le retrouver dans un autre endroit que celui où on croit qu’ils l’ont d’abord mis, soit pour en faire apparaître un autre à sa place… Le public admire  la grande habileté manuelle  de ces  magiciens jouent souvent avec l’attention variable du public, avec des allers-et-retours non télescopés d’images en partance.

Illusions d’optique ou illusions mécaniques, Yann Frisch, clown plein de mélancolie jamais apaisée, se perd au milieu de boules turbulentes, rouges et vertes. Impossible de l’aider, sinon en l’accompagnant implicitement sur son territoire de recherche.
La gracieuse et élégante Ingrid Estarque danse en rythme, se soulève, comme en lévitation, et s’envole presque, aspirée par les hauteurs.  Eric Antoine, magicien fou et tonique, interpelle le public en le provoquant, sûr de ses blagues mi-figue mi-raisin, l’invectivant avec des lancers de fausses colombes mortes dans la salle, de quoi atterrer les jeunes têtes qui s’en remettent aussitôt. Le jongleur Étienne Saglio réenchante l’étoffe de nos rêves : petites lumières, têtes éclairées et dansantes dont les robes légères et transparentes volent dans les airs. La boule de lumière danse au-dessus des têtes dans la salle comme sur la scène, et le public fait l’expérience heureuse d’un joli songe animé dans le noir. Calista Sinclair virevolte sur le plateau avec le farcesque Éric Antoine, démultipliant à la fois les figures de vidéo sur l’écran et les interprètes sur scène, s’amusant de la présence énigmatique de ces personnages  réels, ou virtuels…

Camille Saglio pratique le n’goni, instrument traditionnel à cordes pincées d’Afrique de l’Ouest, et le oud, le fameux luth très répandu dans les pays arabes, chantant de sa voix envoûtante en diolla (Sénégal), en bambara (Mali) mais aussi  en arabe, en hébreu et en portuguais brésilien. Et la pianiste Madeleine Cazenave, à la présence mystérieuse, joue comme autant de sortilèges musicaux, des morceaux écrits ou improvisés.

Soulèvements des corps et lévitations passagères : la magie opère à tous les coups, et Nous, rêveurs définitifs, dont les numéros intriguent, interpelle notre présence au monde…

 Véronique Hotte

 Théâtre du Rond-Point, avenue Franklin-Roosevelt, Paris (8ème),  du 2 juin au 3 juillet. T: 01 44 95 98 21.

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