El Maestro

Festival d’Avignon (suite et fin):

El Maestro, texte et mise en scène Aziz Chouaki

  Aziz Chouaki, avec la complicité de Mouss, (présent à la création de la pièce par Nabil el Azan en 2001) cette fois met en scène sa pièce. « Ah ouais, rajouter à ça quelque chose comme à peu près cinq ou six arcs-en-ciel, bien trempés dans du jus de soleil jeune, avec une goutte de…, voilà…parfait, très bien ».
Effectivement, un arc-en-ciel de saveurs et d’odeurs, un éventail de couleurs, d’images et de sons, un ailleurs… et un chef d’orchestre, tel est El Maestro. Mais ce monologue comporte plusieurs personnages, tous imaginaires, et nous offre un voyage à la fois géographique, mental, pictural et musical.

  Exilé en France depuis 1991, musicien, romancier et auteur de théâtre, Aziz Chouaki évoque ici l’Algérie d’hier et d’aujourd’hui, son pays natal, et un autre pays, un autre voyage: «C’est un questionnement sur l’histoire et les tourments entre la France et l’Algérie… ». El Maestro, le chef d’orchestre, est pour l’auteur «un conquistador de l’inutile, seul dans sa bulle, s’imaginant être aux prises avec un orchestre symphonique qui n’existe pas, toujours debout sur sa barque. Enfermé dans sa tête, dans cette Algérie en mille morceaux. Dépositaire de tous les rêves brisés. C’est un gros éclat de rire sur le drame ».
En effet, Mouss Zouhery, seul en scène, interprète un chef d’orchestre assez inattendu, drôle, émouvant, et délirant ! « Qu’est-ce que je disais ? Oui, Ahmed, là, c’est la rue de la Datte, par exemple, avant, tu sais, y avait les bordels, ici, les Américains en 42,  hein,  les boîtes de jazz à la Casbah, Glen Miller, Amstrong. Tu vois la rue de la Datte comme elle croise la rue de la Marine, qui drague la rue de la Lyre, hop, allegro, elle tourne, elle serpente, elle se love, tu as pigé ? Non, mais regarde moi, t’as pigé ? … l’intro ? Allez bon, va te rassoir et on reprends. »
Sur un plateau nu, juste une chaise (la barque, en autres, d’El Maestro) et à l’avant scène côté jardin et au sol côté cour, un sac de voyage avec des objets emblématiques des multiples étapes de cette traversée symphonique et mentale. Cette mise en scène fait le choix de la simplicité mais l’écriture dense laisse entrevoir un riche potentiel scénographique et musical.
Mais pour l’auteur-metteur en scène, cette sobriété recherchée permet à l’imaginaire du spectateur, à sa sensibilité, de circuler en toute liberté, sans subir aucune influence, juste celle des mots proférés magistralement par Mouss Zouhery. Même si l’on souhaiterait  qu’il calme son jeu, parfois trop excessif.
La langue d’Aziz Chouaki est suffisamment rythmée, sensuelle, et lourde de sens poétique et politique, pour que prenne forme  théâtralité et tension dramatique enfouies dans le texte. Son écriture si inventive et si singulière, emporte l’adhésion du public, et comme le remarque Aziz Chouaki: « La pièce convoque davantage le sensoriel que l’intellectuel, pour moi une langue est faite pour parler et manger ».
Cette langue dramatique fait aussi écho chez lui à une profonde volonté éthique et politique. Pour Aziz Chouaki, la langue arabe prend toute sa force théâtrale, quand elle s’inspire de celle des gens ordinaires : « C’est le langage vivant. Le pouvoir aura beau faire, il ne pourra pas l’étouffer. Dans cette faille, j’inscris mon écriture. »
Le texte est très vivant, parfois proche du burlesque, mais on est aussi à l’écoute d’une parole dramatique autre, proche du jazz, et jubilatoire. Il semble en effet vital pour cet artiste-poète de faire vibrer subtilement la fragilité de la parole poétique comme sa violence. Et il caresse l’infinie beauté de son pays dont il évoque sans détour ses blessures, et l’histoire du colonialisme.

 A la fin du spectacle, nous sommes touchés. Le chant de l’Algérie nous semble plus proche,  et nous interroge: nous entrons dans son intimité enchanteresse. C’est indéniable: le théâtre d’Aziz Chouaki est un théâtre politique, où prennent part le cri tragique, le comique et la parodie.
Et comme souvent dans son œuvre, l’humour danse ici avec la mélancolie des petites gens et des marginaux: « Je me sens solidaire, dit-il, des jeunes esquintés des banlieues de Moscou, du Bronx ou de Gaza. »

 Elisabeth Naud

 Spectacle joué à l’Espace Roseau du 4 au 26 juillet, puis en tournée.

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Archive de l'auteur

Festival Teatro a corte de Turin 2015

Festival Teatro a Corte 2015, Turin

   Clin d’œil à l’exposition universelle de la métropole voisine, Milan, le thème Nourrir la planète est  l’un des fils rouges de Teatro a Corte 2015 : au moins cinq événements font appel à cette source d’inspiration, détournant allègrement la consigne… Cela tombait bien car, pour Beppe Navello, allier art contemporain, patrimoine et productions du terroir est la marque de fabrique de son festival turinois. « Cette année, dit-il , il y a une parfaite cohérence entre nourriture, palais royaux et art contemporain », les trois composantes de ce festival « métissé ».
D’abord festival de théâtre européen, le projet est né du besoin de renouveler le théâtre italien en le confrontant avec des artistes étrangers. Beppe Novello, à la  fin des années quatre-vingt dix, constate l’essoufflement du théâtre dans son pays. Après un séjour en France pour y réaliser une mise en scène, il éprouve une urgence personnelle à faire connaître en Italie, les nouvelles formes de création qu’il a découvertes à l’étranger.

D’où l’idée de créer un festival programmant arts du cirque, de la rue, événements vidéos… Ce choix radical s’est enrichi quand, en 2007, au Ministère de la culture, le tourisme a rejoint,les activités culturelles et le patrimoine. Il propose alors un nouveau concept, baptisé Teatro a Corte (Théâtre à la Cour), avec des performances variées adaptées aux nombreux châteaux de la région turinoise des Ducs de Savoie.
La base arrière du festival demeurant cependant le Theatre Astra, centre dramatique qu’il dirige, sans pour autant en confondre la programmation annuelle avec celle du festival d’été.

 Il y présentera la saison prochaine huit épisodes des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas, confiés chacun à un metteur en scène italien dont lui-même  ou étranger comme la française Catherine Marnas… Rien à voir donc avec les dramaturgies non textuelles de Teatro a Corte, dont les financements sont  strictement distincts.
 Comme pour beaucoup d’entreprises culturelles européennes, « Les temps sont durs », dit Beppe Navello. Teatro a Corte qui durait 26 jours en 2008 a vu ses subventions  fondre de 70 % et a dû réduire sa voilure à  treize jours cette année.  Le festival n’en conserve pas moins sa spécificité, avec vingt-six compagnies de huit pays, un focus sur l’Allemagne, des créations in situ, notamment dans deux autres demeures de la maison de Savoie…
 Le dernier week-end d’août nous a offert un bon échantillon du menu éclectique composé par Beppe Navello et son équipe.

Mas-Sacré, chorégraphie de Maria Clara Villa Lobos

MAS SACREParmi les nombreuses chorégraphies réalisées pour le centenaire du Sacre du printemps, celle de Maria Clara Villa Lobos se distingue par son  originalité. Partant du fait que la pièce de Nijinski fut qualifiée lors de sa création, en 1913, de « Massacre du printemps », elle reprend le jeu de mots à son compte, en l’appliquant aux maltraitances infligées aux animaux par l’industrie alimentaire.
Sur la musique d’Igor Stravinsky, défilent des images terrifiantes de poulets élevés en batterie, de vaches martyrisées, de viandes triturées et conditionnées.
Devant cet holocauste animal, qui n’est pas sans rappeler la « solution finale », quatre danseurs reproduisent cette grande boucherie. À la tristesse des veaux et des porcs en cage, répond l’allégresse frétillante d’un danseur plutôt enveloppé, portant un masque de cochon et que ses compères mettent à mort et aspergent de ketch-up. 
  Mais tout reste stylisé, avec un sens du kitch, marque de fabrique de la compagnie XL, fondée en 2000 à Bruxelles par la danseuse et chorégraphe brésilienne. Maria Clara Villa Lobos qui n’a pas peur de la surcharge pondérale et excelle ici dans la redondance, redouble la danse par l’image et vice-versa.
 Elle  introduit une esthétique du mauvais goût très maîtrisée, avec un art de la provocation de bon aloi qui fait oublier, par le rire, le côté illustratif et saturé de la forme.

 

Le Sacre du Printemps : a haptic Rite, chorégraphie de Kenji Ouellet

Toute aussi originale, mais bien différente par la subtilité de son approche, cette chorégraphie fait partie d’une série de pièces fondées sur le sens du toucher développées par Kenji Ouellett. « Il n’y a pas d’art établi pour le toucher, je cherche à faire quelque chose qui ne soit pas  » oculocentrique » , dit ce jeune Québécois établi à Berlin. « La scène, c’est votre corps, laissez-vous guider » , annonce-t-il aux quatre spectateurs qui sont individuellement conduits, les yeux bandés dans la salle, par l’un des quatre danseurs de la troupe.
 Là, dans le noir,  chacun d’entre nous est soumis aux mouvements que la musique de Stravinski fait naître chez les interprètes, et que ces derniers impriment sur notre corps, abandonné aux sensations induites par cette étrange chorégraphie haptique (du grec haptein, toucher).
 Celui qu’on ne peut plus appeler spectateur ou auditeur, est réduit à l’état d’un pantin sans yeux, concentré sur un sens encore inexploré chez lui, le toucher, en concordance avec l’attention portée à la structure musicale. Expérience loin d’être désagréable, quoique déconcertante qui nous ouvre tout un champ kinesthésique à découvrir…

 

One hit Wonders,  chorégraphie de Sol Pico

sOL pICOPetite bonne femme au corps compact, aux gestes résolus, un rien volontariste, Soĺ Pico brave le public et entre en scène, tel un torero dans l’arène. L’air de dire :’ « Me voilà! Vous allez voir ce que vous allez voir. » 
  Elle nous invite à parcourir, avec elle, le meilleur de ses créations. La danseuse et chorégraphe, renommée en Espagne mais dont on connaît mal le travail en France, entend fêter ainsi ses vingt ans de carrière. Dans ce compte à rebours, seule en scène ou presque-elle convoque de temps à autre des comparses-elle présente des fragments de ses œuvres les plus représentatives, comme  Bésame el cactus où, les yeux bandés, devant un miroir, elle danse parmi les cactus,  ou présente un solo sur pointes, mais façon flamenco, et en chaussons rouges.
 Au cours de cet itinéraire, on peut apprécier la perfection de sa technique alliant contemporain et classique, son dynamisme forcené, son humour et l’univers pictural de ses pièces.  Elle évoque, sur le ton de la plaisanterie, les difficultés pour une artiste de durer, les hauts et les bas qu’elle a traversés. Et la nécessité de toujours se battre pour rebondir.
Sol Pico développe un style bien à elle et ce spectacle nous met en appétit pour d’autres pièces. Avis aux programmateurs français!

 www.solpico.com

 

D’un château l’autre

Enfin, il ne faut pas oublier les visites aux demeures de la famille de Savoie, composante essentielle de ce festival, et qui lui a valu son nom… Nous avons déjà parlé d’Origami (voir Le Théâtre du Blog), joué dans les jardins du Palazzio di Rivoli.  Château devenu  haut lieu muséal d’art contemporain et le premier ouvert en Italie,  il a été restauré  de façon exceptionnelle par l’architecte Andréa Bruno qui a su conserver les ruines d’antan, tout en les mettant en valeur avec une structure futuriste de verre et d’acier, laissant apparaître les blessures des vieux murs de briques,et  les outrages du temps et des guerres.
 À  l’intérieur, nous avons aussi assisté à deux vidéo-danses, dont l’étrange performance réalisée par  Billy Cowie : Art of Movement, composée de captations de ses chorégraphies antérieures, projetées en 3D, et de répliques de ces mêmes chorégraphies par des danseuses sur scène. Accompagnées par des musiques de sa composition.
 On admire surtout la concentration dont font preuve les interprètes, bombardées de lumières et de décibels, pour se mouvoir quasiment sur place, avec des gestes ultra- sophistiqués.
Vérité et virtuel ne font pas forcément bon ménage dans ce travail très formel. À découvrir quand même et surtout par les amateurs de prouesses technologiques…
www.billycowie.com

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  Dans les prestigieux jardins de la Venaria Reale, petit Versailles au cœur de Alpes, dont les façades de briques soigneusement préservées sont du meilleur effet dans la verdure des bosquets, Alice Delorenzi et Francesco Fassone proposent Il falso convitto  (Le faux Banquet), installation-parcours  inspirée  le sculpteur Bernin qui mit en scène un banquet, le 15 aout 1688, dans l’église Santa Maria Maggiore à Rome.
  Un triomphe de la scénographie et de l’imagination baroques. Mais ici, au lieu de venir célébrer avec tout le faste du Bernin, la science culinaire, le public, réduit à huit personnes, installé dans un wagonnet poussé sur des rails par des serviteurs mutiques, est invité réfléchir sur les excès et les gaspillages alimentaires de notre époque.
  » La grande distribution est baroque et illusoire » nous dit Alice Delorenzi  la conceptrice de ce spectacle. De station en station, l’équipage franchit des portiques surmontés d’inscriptions prometteuses, derrière lesquels on découvre la triste réalité de la malbouffe et les méfaits de la grande distribution.
 Elégance des installations, cérémonial des laquais, et mise en scène luxueuse de ce petit voyage, tout contribue à créer l’illusion de richesse et de progrès, bien vite démasquée   » « Tout reluit dans la splendeur de l’abondance, comme dans nos super-marchés… Derrière cette splendeur, il y la réalité d’un faux banquet » , précise la jeune scénographe. Un spectacle ludique qui a su trouver la parfaite adéquation entre patrimoine, expression contemporaine et art culinaire.

  Et un banquet, cette fois bien réel, a clôturé le festival. Au milieu des luxuriants vignobles de Barolo, situés  dans les collines de Lenghe, s’étend le domaine viticole de Fontanafredda, à l’origine, propriété offerte par le roi Victor-Emmanuel II de Savoie à sa favorite, la Bela Rosin. Les plats concoctés par le chef Ugo Alciati, étaient accompagnés de textes commandés à des écrivains allemands, français et italiens qu’interprétaient trois actrices.  On retiendra surtout de cette soirée l’excellent risotto et l’atmosphère conviviale qui a régné, par ailleurs, tout au long de ce festival.

 Mireille Davidovici

  Le festival Teatro a Corte a eu lieu du 30 juillet au 2 août et la prochaine édition est programmée du 10 au 20 juillet 2016.

 T:  +39 011.5119409 – info@teatroacorte.it – www.teatroacorte.it

Je veux vivre

IMG_3404Festival d’Avignon :

Je veux vivre ! par le Quasartheater

En France, on ne parle maintenant de la culture que sous un angle économique. Dans d’autres pays, la générosité d’âme vis-à-vis d’une action culturelle existe. Nous avons rencontré le Quasartheater, cette troupe ukrainienne à l’occasion d’une de ses parades, Place de l’Horloge, par trente degrés à l’ombre.
Ces huit comédiens, âgés vingt ans, ont vécu une équipée  qui pourrait laisser songeurs nombre de nos artistes.  Trois jours de voyage pour venir du centre de l’Ukraine jusqu’à un petit théâtre du Off de cinquante places, en séjournant au camping de l’île de la Barthelasse… Mais c’est dans ces conditions que le groupe a réalisé son rêve: jouer pendant trois semaines au Festival d’Avignon. Tous issus d’une école de mime et pantomime dont les professeurs ont été formés à l’école Jacques Lecoq.
 Ils jouent avec justesse, même si leur performance peut paraître un peu datée.  C’est du théâtre sans paroles, illustré d’une musique chargée d’émotion. Une émotion qui frôle parfois le pathos mais qui ose s’exprimer, et c’est tant mieux. Chaque petite scène nous raconte une histoire entre un, deux, ou trois personnages. Les femmes et les hommes sont beaux. Le public est heureux de découvrir un théâtre de pantomime d’autrefois.
Plus que le spectacle lui-même, ce qui est remarquable ici, c’est l’aventure humaine, une utopie de théâtre accomplie sans aide de l’État. Jouer et découvrir le monde, quoi de plus beau!

Philippe Caubère, dans la version initiale de la Danse du diable ne renierait pas cette épopée. C’est rafraîchissant de voir que là-bas, dans l’Est tourmenté de l’Europe, certains artistes croient encore au don de soi pour servir leur art.
 Ces jeunes gens viennent de Dnipropetrovs’ au centre de l’Ukraine, non loin de Donetsk… Pendant ces trois semaines, le conflit a été mis entre parenthèses, même s’ils l’ont évoqué ouvertement pendant leur parade.
  «Si vous voulez voir les coquins confondus. Dans une histoire un peu triste. Où tout s’arrange à la fin. Si vous aimez voir trembler les amoureux. Vous lamenter sur Baptiste. Ou rire avec les heureux. Poussez la toile et entrez donc vous installer. Sous les étoiles, le rideau va se lever….Quand les trois coups retentiront dans la nuit. Ils vont renaître à la vie, les comédiens » chantait Charles Aznavour…

Jean Couturier

Spectacle joué au théâtre des Barriques du 4 au 26 juillet.

www.facebook.com/quasARTheater

 

Le Théâtre du Peuple de Bussang

Le Théâtre du Peuple de Bussang – Cent vingt ans d’histoire  de Bénédicte Boisson et Marion Denizot

 Dan9782330049034s sa préface à l’ouvrage de ces deux enseignantes-chercheuses, le metteur en scène François Rancillac, président de l’Association du Théâtre du Peuple-Maurice Pottecher, met en relief la particularité de ce lieu, qui est une sorte de condensé des tensions et des dynamiques qui agitent l’art théâtral depuis la fin du XIX ème siècle jusqu’à nos jours.
   Ainsi, se déclinent au cours du temps les relations entre théâtre privé et théâtre public, théâtre d’art et théâtre populaire, professionnalisme et amateurisme, création et répertoire, ancrage local et rayonnement national, gouvernance associative et direction artistique unique.
Le mystère de cette utopie vivante nourrit une dynamique, « lorsque la «ruche» composée d’artistes, techniciens, administratifs, formateurs, membres actifs de l’association… œuvrent à l’année à la préparation des spectacles, à la sensibilisation des publics sur les trois régions limitrophes (Lorraine, Alsace, Franche-Comté), à la transmission des plaisirs et des enjeux de l’art t
héâtral à des centaines de jeunes gens scolarisés et à autant d’amateurs de la France entière… »
Au-delà des guerres et de périodes stériles, la magnifique grange de théâtre a su garder son cap, en  se renouvelant et allant jusqu’à dessiner, depuis une vingtaine d’années, un  renouveau  scénique  et en améliorant sa fréquentation. À cette traversée artistique, politique, économique et sociale du siècle, correspond un ouvrage attentif au passage du temps et à la réinvention de l’aventure, préservant son esprit originel qui est écrit sur le fronton de scène : « Par l’art, pour l’humanité ».
À partir du rayonnement d’un projet singulier (1895-1935), Maurice Pottecher  s’est mis au service d’un projet social dans son combat pour un théâtre populaire.
Les choix esthétiques de font entre tradition et modernité – local et universel, naturalisme et vision spectaculaire -, ouverts au théâtre du temps, à travers une troupe de comédiens amateurs et désintéressés. L’initiative privée est en quête active de reconnaissance publique et passe de l’engagement familial de type paternaliste, un théâtre dans le village, à l’appel à la puissance publique et à la naissance d’une tradition : une ruche en villégiature.
 Le succès se fait rapide, depuis la ville de Bussang, ville d’eau et station climatique, dont le rayonnement est national et international pour un public diversifié et conquis. La perpétuation du projet (1935-1960), dessinée avec précision par les auteures, aboutit à une mue délicate (1960-1991), jouant entre la préservation de l’œuvre, l’acrobatie de la gouvernance, le besoin impérieux de soutiens publics dans les reprises comme dans les créations.
  Heureusement, de 1991 à nos jours, la marginalité du Théâtre du Peuple devient naturellement féconde ; l’utopie retrouve son actualité, l’idéal son évidence, tandis que les amateurs s’installent au centre du jeu, provoquant les succès d’un lieu dédié à la création.
Cette structure professionnelle au fonctionnement singulier se réinvente constamment, grâce à des directeurs aux commandes effectives d’un lieu et d’une équipe. Et les nouvelles fonctions de l’association sont « garantes de l’esprit du lieu ».
Le Théâtre du Peuple reste un lieu d’exception(s) dans la décentralisation dramatique, et ce «Théâtre des Parisiens» vogue entre enracinement local et rayonnement national. Les questions se posent : appareille-t-on pour une animation socioculturelle, une vocation patrimoniale ou un lieu de création ? La création se fait aujourd’hui in situ, soumise à ses contraintes, à ses fictions et ses réalités. Le Théâtre est une «cabane», une «maison commune» pour créer en résidence.
Son directeur et metteur en scène, Vincent Goethals, pour cette édition 2015, rend hommage à l’Allemagne, pays proche dont les auteurs sont emblématiques, avec Intrigue et amour de Schiller à L’Opéra de Quat’sous de Bertolt Brecht.

 Véronique Hotte

L’ouvrage est publié aux  éditions Actes Sud.

 

 

Un d’eux nommé Jean

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 Un d’eux nommé Jean, d’après des textes de Jean et Maurice Pottecher adaptation de Marie-Claire Utz, mise en scène de Vincent Goethals

  Inspiré des écrits de Maurice et Jean Pottecher, c’est un spectacle qui témoigne des horreurs de la guerre ; aux blessures mortelles, s’ajoute l’angoisse des blessures morales, à travers l’évocation du conflit 14-18 où s’enrôla Jean : «Je me suis décidé hier, et je partirai mardi prochain 15 septembre… C’est guidé par ton esprit que je me résous, même si tu protestais… », écrit-il à son père Maurice, depuis Bussang le 3 septembre 1914.
Entre les deux hommes, se révèle et s’épanouit, grâce à des mots simples et sincères, l’évidence d’une tendresse mutuelle et réciproque dont prend conscience avec acuité le plus âgé, apte à analyser les événements avec recul, même si les messages venus du front ne cessent de le troubler et de l’inquiéter dans son attente : «Un père peut deviner ce qui se passe dans l’âme de son fils : il n’a qu’à se souvenir. Un fils ne peut savoir, même s’il en a quelque pressentiment, tout ce qui agite l’esprit de son père. »
De son côté, le plus jeune fait, malgré lui et en mode accéléré, l’initiation douloureuse de la vie et de sa fragilité matérielle, et l’expérience violente de l’existence vouée à une disparition programmée, de façon très intense car rigoureusement comptée : «Le temps fuit… avec une insignifiance incroyable. Et s’il n’était pas irrémédiablement perdu, on aurait bien l’impression qu’il n’a aucune, aucune valeur. »

  Pourtant, circulent  impressions,  sentiments et jugements les plus divers : amitiés fortes entre soldats épuisés, quand leur courage est sollicité en permanence,au-delà des conditions ultimes de survie au front, dans la boue dégoûtante, la saleté et les rats, le froid et de l’humidité, et…l’absence de sommeil.
  Alors qu’au tout début de l’aventure, le soldat souriait encore en racontant avec amusement la nécessité de se protéger des poux. Mais la détestation de la guerre et de ses atrocités prend vite le dessus, d’autant qu’il faut résister encore et se soumettre aux injustices et aux inconséquences des gradés, dont certains restent désespérément peu éclairés.
Le père, lui, ne se remet pas de la vie dérobée au fils, qui volait au secours d’un proche, trahi et touché par une balle : «Maintenant il est mort. Est-ce vrai ? Il vit en moi, comme si demain ce héros, ce saint, allait revenir…Par-delà les portes funèbres, peut-être continue-t-il  sa route. Je ne le distingue plus, c’est vrai, je ne puis le suivre. Mais je ne suis pas obligé de savoir qu’il s’est arrêté. »
Dans la tradition du Théâtre du Peuple, se retrouvent sur le plateau, à côté de la violoncelliste Camille Gueirard et de son jeu nuancé, un acteur amateur, René Bianchini qui interprète Maurice Pottecher avec une force tranquille, et un comédien professionnel, Ulysse Barbry, agile, et habité par sa foi: celle du combat pour la patrie, les amis, et l’humanité.

 On voit le jeune soldat écrire ses lettres furtives, pleines de tendresse pour son père,et  porter plus tard le masque à gaz, se mettre en colère et se rebeller contre l’absurdité du monde et des hommes, se couvrir le visage de boue et de suie.
 Le pantin de guerre perd ses caractéristiques policées mais préserve en échange sa dignité : l’acteur s’abandonne à son rôle. En compagnie de son père, le public le pleure, quand il disparaît.
  Un spectacle sensible et puissant.

 

Véronique Hotte

Théâtre du Peuple, Festival de Bussang, du 25 juillet au 22 août, les jeudis et samedis, à 11h45.
Le texte est publié chez Lansman éditeur.

Intrigue et amour

Festival de Bussang (1895-2015) direction Vincent Goethals: 120 ans du Théâtre du Peuple Maurice Pottecher 

Intrigue et Amour, de Friedrich von Schiller, texte français de Marion Bernède et Yves Beaunesne, mise en scène d’Yves Beaunesne

TON15072949Pour le directeur de la Comédie-Centre dramatique national Poitou-Charentes et metteur en scène, la pièce de Goethe, rompt avec les absolutismes : «C’est est une charge explicite contre la corruption politique et sentimentale… un cri de vie appelant 1789 mais aussi mai 68 … » Ferdinand et Louise dans Kabale und Liebe (Intrigue et amour) sont des jeunes gens de tous les temps, attachants en ce qu’ils s’aiment en-deçà ou au-delà de leurs conditions sociales respectives: lui est le fils du Comte Président von Walter et elle, la fille d’un maître de musique à la cour d’un duché. Ces amants impétueux incarnent les héros mythiques du fameux Sturm und Drang(Tempête et Élan), mouvement romantique allemand qui, dès les années 1770, travaille à la conquête de la liberté individuelle initiée par les philosophes français, tout en cultivant la sensibilité et l’instinct, face au rationalisme sec des Lumières. Ainsi, Intrigue et amour, pièce fondatrice du théâtre allemand moderne, créée en 1784 à Mannheim, dessine avec une rage grandiose, une critique sociale acerbe, instillant le goût de la révolte et de la liberté à une jeunesse qui, dans une société corrompue, se révèle d’autant plus attentive à la justice et fidèle au sentiment et à l’affect. Tragique et comique conjuguent idéal et passion, suivant une langue ciselée, à la fois bouillonnante et claire, avec une écriture miroitante, subtile et crue parfois. La traduction inscrite dans notre temps par Marion Bernède est éloquente dans ses répliques pleines de santé et paradoxales : « Les mots sont des cadavres froids que seul l’amour ramène à la vie », médite Louise. Colère, amour et mort, l’éloquence expressive du verbe et des corps est à son comble, investissant l’être et fixant, une fois pour toutes, son caractère existentiel. À dénouer, les liens avec les pères et avec Dieu, en vue de l’autonomie à acquérir. Entre liberté et conventions, entre individu et société, l’amour est amèrement sacrifié ; la sensibilité intérieure de l’âme ici est ridiculisée. La révolte de Ferdinand contre l’autorité familiale et politique est, pour lors, vouée au silence alors que l’amour même aurait pu permettre la transgression des distinctions sociales et l’accès à l’émancipation. Les jeunes gens sont mis à l’épreuve de la douleur d’une vie agressive. Louise, figure tragique, est déchirée entre amour humain et devoir divin, soumise au joug paternel et religieux, attirée par le renoncement. Impasse et drame ? Non.  Grâce au maître-artisan Yves Beaunesne, l’échec essuyé sur la scène pour ces consciences morales et affectives conduit les rebelles à se dépasser et à s’accomplir dans une somptueuse exaltation verbale, gestuelle et corporelle, ordonnancée et servie par une pléiade de comédiens de grand métier. La baroque Mélodie Richard, marionnette vivante et passionnée, est une poupée libre qui se bat pour articuler sa présence au monde, et partenaire équitable et viril, le fougueux Thomas Condemine à la belle colère. De son côté, Worm, jeune ambitieux, amoureux éconduit de Louise et donc intriguant, est incarné  lui par Olivier Constant. Le père de Louise (Philippe Fretun) fait preuve d’une autorité rare, et d’une hargne et d’une soumission face aux hiérarchies. Jean-Claude Drouot est un père rigoureux et président magistral et  l’émouvante Anne Le Guernec est Lady Milford, une sorte de Marylin Monroe en robe de tulle romantique, ou en courtisane apprêtée du dix-huitième. La musique de Camille Rocailleux, jouée par les comédiens qui sont instrumentistes mais  aussi chanteurs, porte le drame vers la lumière et le désir de lendemains meilleurs. La scénographie de Damien Caille-Perret répond à cet esprit  de patchwork: styles et époques se mêlent ici pour tisser une fresque de superpositions et d’accumulations, selon le principe du palimpseste. Le spectacle est un éloge du théâtre dans la traversée du temps et de l’histoire artistique dont s’amuse Yves Beaunesne, en reprenant des bribes concrètes, des morceaux de décors de ses mises en scène précédentes, des souvenirs de spectacles, un atelier de peintre avec ses tableaux retournés, des rideaux à peine tirés, des châssis  des décors d’opéras, des mannequins muets et statiques, seuls ou groupés, des sièges de théâtre, des meubles anciens dépareillés. Le lieu scénique dégage ainsi inspiration et poésie. Le public contemple d’abord un théâtre d’ombres éclairé par quelques bougies tremblantes derrière un large drap blanc: derniers préparatifs dans les coulisses. Et quand, à la fin, le fond de scène s’ouvre, apparaît alors en majesté une forêt verdoyante et montueuse où les interprètes, valise à la main, s’en retournent pour suivre leur voyage de comédiens. Une toile picturale et théâtrale, vivante et visionnaire des amours ancestralement empêchées.

Véronique Hotte

Théâtre du peuple, Bussang, du 29 au 31 juillet, les 1, 5, 6, 7, 8, 12, 13, 14, 15,19, 20, 21, 22 août, les mercredis, jeudis, vendredis et samedis à 15h. La pièce est publiée chez l’Arche Éditeur

 

L’Opéra de Quat’sous

L’Opéra de Quat’sous, de Bertolt Brecht, texte français de Jean-Claude Hémery,  songs de Kurt Weill, mise en scène de Vincent Goethals, chef d’orchestre Gabriel Mattei.

 OperaPhotoEricLegrand009 La pièce inspirée de L’Opéra des Gueux de John Gay, et créée le 31 août 1928 à Berlin, durant la République de Weimar, développe une intrigue transposée dans le Soho londonien de l’Angleterre victorienne.
Vincent Goethals, directeur inspiré du Festival de Bussang au Théâtre du Peuple qui fête ses cent vingt ans, réactualise l’œuvre originelle qui montre, à travers Brecht, que «l’univers mental et la vie sentimentale des brigands ont énormément de ressemblance avec l’univers mental et la vie sentimentale des bourgeois rangés ».

 Les personnages appartiennent à la morale «non politiquement correcte» des bas-fonds.  Ainsi, le proxénétisme avec ses macs, prostituées et clients, les affaires douteuses, les vols et cambriolages, les attaques à main armée, les meurtres, et, cerise sur ce gâteau infernal, un négoce efficace au profit du seul couple Peachum, avec une stratégie de la mendicité pour provoquer la compassion du passant cerné dans la rue par des hommes et femmes mutilés, portant prothèses, gueules et corps cassés.
Les images se ressemblent un peu, de 1920 à nos jours. Brecht donne ici de l’exploitation de la pauvreté, une image caustique de la corruption, un miroir agressif offert à la société de son temps. 
  Fable satirique, c’est une parodie farcesque, violente dans sa dénonciation des injustices et des iniquités. Le message symbolique de cette «nouvelle opérette-opéra populaire» de Brecht et Weill revient implicitement à la critique acerbe d’une bourgeoisie hypocrite, compromise dans l’invention des mécanismes du capitalisme.
Les conseils pragmatiques de Macheath, dit Mackie-le-Surineur, fusent, portés par la niaque de Frédéric Cherboeuf, au mieux de sa forme : «Qu’est-ce qu’un passe-partout comparé à une action de société anonyme ? Qu’est-ce que le cambriolage d’une banque, comparé à une fondation de banque ? Qu’est-ce que tuer un homme, comparé au fait de lui donner un travail rétribué ? »
Alain Éloy joue Peachum, roi des mendiants, et dessine une figure baroque  et dansante de fieffée canaille. Quant à sa fille, Molly Peachum, (Valérie Dablemont), elle se révèle petite diablesse facétieuse et joyeuse, lutine chatoyante et acidulée.
Dans L’Opéra de Quat’sous, «L’homme est un loup pour l’homme » qui vit de l’exploitation de l’homme, en oubliant encore qu’il est lui-même homme. Vincent Goethals s’inspire du film-culte de Stanley Kubrick, Orange mécanique, et transpose l’action dans une futuriste et décadente Angleterre stylisée des années 70/80.

 Costumes blancs criards et m’as-tu-vu et coupe de cheveux jazzy pour les bandits ; guêpières, bas résille et body noirs pour les putes à perruque: le tableau est réaliste, tiré des vitrines des quartiers chauds d’Amsterdam, et des cabines des peep shows.  Ici, à l’écoute festive de cette œuvre théâtrale et musicale, les deux inscriptions peintes sur le manteau d’arlequin, à jardin et à cour : «Par l’art» et «Pour l’humanité», résonnent à bon escient.
Le chef d’orchestre Gabriel Mattei évoque des références populaires : sonorités libres et jazzy – rythmes dansés, valse, tango, fox-trot, ballade et accents forains de trompette et d’accordéon, des miniatures glissant dans l’opéra politique et épique. L’alliance heureuse du théâtre, de la danse, de la musique et du chant, dans cette mise en scène soignée, tient beaucoup aussi au talent des vingt-trois interprètes,  tous à la fois acteurs et chanteurs, professionnels ou amateurs. Sous la conduite énergique de la chef de chant Mélanie Moussay, attentive à la tenue des voix, l
e jeu physique choral est chorégraphié par Arthur Perole, sur un rythme cadencé et expressif, dispense les images de divertissement et de plaisir populaires.
   Et, à la fin, au moment de l’ouverture magique du fond de scène, le public est émerveillé par le happy end de l’arrivée d’un messager royal à cheval, capeline dorée et étincelante sur la croupe cavalière, tout juste avant le moment ultime et fatidique de la pendaison du souteneur Mackie, longuement annoncée, puis annulée par miracle.  
  Brecht critique l’opéra comme institution sociale traditionnelle qui divertit la bourgeoisie cultivée. Pour le dramaturge engagé, les employés et ouvriers des classes moyennes devaient aussi naturellement entendre et goûter un spectacle, un plaisir sensuel.
Une mise en scène conviviale qui atteint net sa cible de divertissement….

Véronique Hotte

Théâtre du Peuple de Bussang, les 1, 2, 5, 6, 7, 8, 9, 12, 13, 14, 15, 16, 19, 20, 21, 22 août, en semaine à 19h45 et les dimanches à 15H.
Le texte de la pièce est publié chez L’Arche Éditeur.

 

Les Pieds tanqués

Festival d’Avignon suite et fin:

Les Pieds tanqués texte et mise en scène de Philippe Chuyen.

portrait-équipe-300x200Après avoir joué dans le off en 2014, la compagnie Artscenicum théâtre revient cette fois-ci à Présence Pasteur, lieu de bonne visibilité en plein centre ville. Le titre Les Pieds tanqués évoque l’origine du mot pétanque, puisqu’il faut tanquer (appuyer) ses pieds sur le sol avant de tirer ou de pointer.
 Le célèbre jeu provençal est  donc au centre de la pièce dont  la scénographie est un terrain de boules, avec une légère couche de sable! Quand on connaît le peu de temps à Avignon pour démonter et démonter  le décor d’un spectacle, saluons la prouesse de ce système très au point…
  Quatre joueurs : Loule, le provençal «de souche», Zé, le juif pied-noir, et Yaya, le français d’origine algérienne, sont bientôt rejoints par un certain M. Blanc, Parisien  installé en Provence. Les connaisseurs auront vite compris le clin d’œil au Monsieur Brun de la trilogie de Marcel Pagnol.
  On pourrai craindre une Pagnolade au goût douteux mais un personnage vient faire ici son entrée et rebattre les cartes : l’Algérie. Il y a celui qui a dû la quitter et qui la considérait comme son pays, celui qui ne l’a pas connue mais à qui on la rappelle sans cesse, et celui dont le père a eu une histoire trouble dans ce pays…
  Chacun a donc quelque chose à voir avec cette guerre, avec ces «évènements» comme on disait alors.  Philippe Chuyen réussit à montrer que le point de vue de chacun est relatif à l’histoire et à sa culture  personnelle. Incompréhensions et stéréotypes sont petit à petit levés, à force de dialogue.
 Il faut la force de l’amitié pour permettre à ces hommes de dépasser les schémas imposés. On pense à Benjamin Stora qui explique si bien l’Algérie dans son dernier ouvrage Les Clés retrouvés et aussi à Robert Guédigian qui sait comme personne montrer la Provence des modestes. Sofiane Belmouden, Gérard Dubouche et Thierry Paul jouent réellement à la pétanque et sauf le parisien (Philippe Chuyen) qui joue  mal, et ont chacun un très bon niveau; ils adaptent aussi les répliques selon celui qui gagne le point, si le «carreau» est réussi ou non.
  Les attitudes comme le vocabulaire bouliste sont très justes pour qui les connaît un peu. Le jeu d’acteur est aussi très bon, et les accents ne sont pas trop artificiels. Parfois, Jean- Louis Todisco à l’accordéon, nous offre un petit refrain, pour ponctuer les scènes. Albert Camus, incontournable quand il s’agit de l’Algérie, est aussi évoqué. Cela constitue un parallèle modeste et humain au bavard Meursaults du In (voir Le Théâtre du blog).
  Derrière cette innocente partie de boules à laquelle se livrent les trois amis, rejoints par un nouveau, c’est toute une histoire humaine qui se déroule devant nous : déchirements, abandons, nouvelle vie, politique.
Les Pieds tanqués est  spectacle plein d’humour et aux personnages simples et attachants. Une belle réussite qui se sera jouée plus de deux cents fois d’ici la fin 2015 et qui a reçu en 2012 le prix du Centenaire Jean Vilar .

Julien Barsan

A voir le 1er août au Mucem à Marseille, puis dans la région : voir les dates http://artscenicum.fr/

 

 

La Visite de la vieille dame

Festival d’Avignon:

La Visite de la vieille dame de Friedrich Dürenmatt, mise en scène de Thomas Poulard

   visite-de-la-vieille-dame-615_compagniedubonhommeFriedrich Dürenmatt est peut-être l’auteur Suisse allemand le plus célèbre de sa génération, et on retrouve cette année deux de ses pièces dans le  off : La Panne… dans deux mises en scène différentes et  La Visite de la vieille dame  que l’avait vu en 2014 à la Comédie-Française avec quelque quatorze comédiens pour trente personnages.
  Mais ici Thomas Poulard fait jouer la pièce par trois acteurs.
  La scène se passe à Güllen, petite ville imaginaire, post-industrielle et ruinée, où passent des trains qui ne s’arrêtent plus. Une vielle dame, devenue milliardaire  grâce à un mariage y revient après quarante ans d’absence, pour y célébrer son huitième mariage… Tout le village l’attend et l’accueille en grande pompe, prêt à tout pour qu’elle concède à renflouer les caisses communales.
Effectivement, elle annonce sa volonté d’aider la petite ville en cédant un milliard ! 500 millions pour la ville et 500 millions pour les habitants. Mais à une condition bien sûr ! Celle d’éliminer Alfred Ill, son amour d’il y a quarante ans qui l’avait laissée tomber après lui avoir fait un enfant. Alfred Ill, dans un premier temps rassuré par les villageois qui ont refusé  cet accord, voit alors débarquer dans son épicerie tout le village qui se met à faire des achats compulsifs et inconsidérés, ce qui laisse supposer une belle rentrée d’argent pour chacun …
  Un argent qui attire les villageois et les fait changer peu à peu : la vieille dame est sans doute en train de réussir son coup, et Alfred Ill, voit sa petite vie bien installée basculer dans l’effroi…
  Dès la première scène, le ton est donné : Nicolas Giret-Famin posté devant le mur faisant office d’écran, voit défiler tous les personnages et il nous indique qu’il va tous les interpréter : c’est, du moins ce que l’on croit.
   Un curieux balayeur (Sylvain Delcourt) fait irruption sur le plateau et opère un glissement de rôle avec le premier acteur. Puis la vieille dame tant attendue fait son apparition (Adeline Benamara )
  Ce texte à l’écriture plutôt classique, avec tout ce qu’il recèle d’humour et d’effets théâtraux, est bien mis en scène par Thomas Poulard ; la présence de seulement trois acteurs ayant aussi pour effet de ne pas tout centrer sur la vieille dame, les habitants de Güllen constituent la variable qui fera pencher la balance d’un côté ou de l’autre.
Quelques accessoires de couleur (chaises, casques, masques…), et un mur de fond qui permet projections et collages d’affiches font de cette pièce un moment tout à la fois passionnant, drôle mais aussi politique, montrant bien la cupidité de nos contemporains.   
 Les trois acteurs sont ici excellents, avec juste ce qu’il faut d’exagération et avec les codes qui nous font reconnaître chaque personnage.
 La compagnie lyonnaise du Bonhomme après Les Physiciens, a bien réussi son coup.
  En 2016, elle créera Romulus le Grand  toujours de Friedrich Dürenmatt…

Julien Barsan

Le Petit Louvre

Cabaret Lautrec

Festival d’Avignon :

Cabaret Lautrec

Le Théâtre de Lumière est une compagnie niçoise pluridisciplinaire dirigée par Isabelle Servol et Alain Joutard, et ce spectacle a été joué ici, grâce à une collecte sur la plateforme Kiss Kiss Bank Bank qui s’impose comme un nouveau moyen de production et de diffusion du spectacle vivant…
  Sur le plateau pas bien grand mais qui paraît du coup assez petit, cinq comédiens-chanteurs, trois danseurs et un accordéoniste  évoluent sans trop de télescopages ! Même si les drapés de la célèbre danse de Loïe Fuller touchent un peu les projecteurs !
  Il s’agit ici d’un spectacle sur Toulouse-Lautrec mais aussi un hommage à une époque artistique où Paris fourmillait de talents. On les voit presque tous : Arisitide Bruant, son chapeau crèpe et son écharpe rouge, La Goulue, Nini patte en l’air, Jane Avril, Yvette Guilbert, Cha-U-Kao, Valentin le désossé, et les nombreuses modèles du peintre…   
  Evocation en danse et en chansons du cabaret du Chat noir, de la butte Montmartre, dont on retrouve aussi le traditionnel french cancan..
  Tout  y est !
C’est bien rythmé, et c’est une belle carte postale qui montre les seuls aspects positifs de ce qui apparaît comme un paradis perdu. La mise en scène cherche à être naturaliste et du coup n’est pas d’une grande originalité, les lumières directes sont parfois un peu franches. Ce spectacle de cabaret qui n’apporte rien de bien nouveau, ravira ceux qui connaissent et apprécient cette époque. Les chanteurs et chanteuses, équipés de micros, sont plutôt justes. Mention spéciale à Isabelle Servol qui sait gouailler avec classe !
  Cela reste une simple évocation artistique de l’époque, sans message ni regard particulier. Pas la première et sans doute pas la plus réussie,  mais où on passe un bon moment…

Julien Barsan

 Théâtre Le Cabestan

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