Fleur de cactus

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Fleur de cactus de Pierre Barillet et Jean-Pierre Gredy, mise en scène de Michel Fau

Dans les années 40, Pierre Barillet commença par écrire des drames noirs, puis des adaptations de romans pour la radio et, en 1950, avec son copain de fac de droit, Jean-Pierre Gredy, Le Don d’Adèle, une comédie mise en scène par Jacques Charon qui fut encensée par Louis Aragon (si, si c’est vrai) et jouée plus de mille fois.
Parmi les succès de ces deux auteurs, (92 et  95 ans), il y eut L’Or et la paille, (1956) repris par Jeanne Herry en 2015 avec bonheur (voir Le Théâtre du Blog), Quarante carats (1967), adaptée au cinéma avec Ingrid Bergman et Gene Kelly (si, si, c’est encore vrai !), et, avec Jacqueline Maillan, Folle Amanda (1971), Potiche (1980) récemment adapté au cinéma par François Ozon, et Lily et Lily  (1984).
C’est dire qu’il sont été longtemps abonnés à la célébrité dans le genre: comédie aux multiples ficelles et rebondissements dans la tradition d’Eugène Labiche, mais sans la noirceur, la méchanceté… et le génie du grand dramaturge.
Fleur de cactus créée en 1964 avec Sophie Desmarets et Jean poiret au >Théâtre des Bouffes-Parisiens connut ainsi un grand succès pendant trois ans, et fut même jouée à Broadway par Lauren Bacall, et au cinéma par Ingrid Bergman, encore!
Cinquante ans après, Michel Fau s’en empare avec, dans le rôle principal, une vedette (convention obligatoire du genre!) en l’occurrence Catherine Frot, bien connue du public surtout grâce au cinéma,  et lui-même. Et cela donne quoi? Nous y allions en traînant les pieds malgré les tonnes de compliments déversés depuis cette reprise, et nous en sommes sortis, plus que déçus!

 Le scénario, dont nous vous épargnerons tous les méandres, est fondé sur l’histoire de Julien Desforges, chirurgien-dentiste renommé qui soigne toute la grande bourgeoisie (Michel Fau) et qui a, depuis un moment, une liaison avec la jeune et magnifique Antonia ((Mathilde Bisson). Mais, comme il tient à son indépendance, il ne cesse  de lui mentir, et lui  fait croire qu’il est marié et qu’il a trois enfants, tout en lui jurant le grand amour et en lui promettant le mariage. Mais Antonia pose comme condition la rencontre avec sa femme!
Heureusement, pour se sortir de ce traquenard, il a une secrétaire-assistante, Stéphane (Catherine Frot), toute dévouée à son patron et célibataire endurcie qui vit avec sa mère et son chien. Elle admire beaucoup Julien Desforges dont elle est, bien entendu, amoureuse en secret,  même quand il la rudoie souvent au point de la faire pleurer. Et il va même lui demander sans aucun scrupule, de jouer le rôle de son épouse. Les choses, évidemment, ne se passeront pas comme prévu…
Elle reste malgré tout d’une soumission exemplaire mais, dans un petit coup de révolte « féministe », accepte de sortir pour une soirée Champagne avec  un ancien officier, patient du dentiste à qui cela ne fait pas plaisir. Mais elle finira par passer la nuit avec un beau jeune homme, devenu l’amant de son Antonia, etc., etc. Cela finira évidemment (qui l’aurait deviné ?) par un départ en vacances du dentiste et de sa très chère secrétaire dans sa vieille deux Chevaux.

Barillet et Gredy, très à leur aise dans des scènes courtes, ne nous épargnent rien et accumulent mots d’auteurs, et réparties faciles pour donner du corps à ces malentendus, mensonges, scènes de jalousie, situations téléguidées, etc. de  cette Fleur de cactus. Cela pendant presque deux heures, et c’est bien long…
L’Or et la paille est une pièce plus fine, mieux construite aussi que cette suite de petites scènes dont on se lasse vite. Michel Fau, metteur en scène, joue volontiers le second degré (cela marche parfois). Mais il aurait pu enlever ou abréger nombre de moments qui ne servent pas à grand chose… Rien à faire, Barillet et Gredy sont d’incorrigibles bavards, et la pièce n’en finit pas !
Quant à Michel Fau, acteur, il semble s’amuser comme un petit fou à jouer ce personnage de dentiste assez stéréotypé, et Catherine Frot compose un rôle de secrétaire frustrée, mais brave et plus futée qu’il n’y paraît. Mais on a connus ces excellents comédiens quand même mieux inspirés;  ils en font ici des tonnes pour essayer de faire passer un texte assez insignifiant.

 Il y a, heureusement, et c’est toujours cela de pris, un remarquable décor, aussi intelligent et poétique qu’efficace de Bernard Fau, avec des vues de Paris et des intérieurs sans doute peints en perspective à partir de photos projetées (le grand Jérôme Savary aurait bien aimé). C’est très malin, plein d’humour et apporte un peu d’air frais à ce pudding de texte.
 Et le public ? Majoritairement composé de gens qui avaient quelque trente-cinq ans dans les années soixante ans et qui semblent retrouver ici une seconde jeunesse, il rit souvent à la moindre réplique un peu drôle. Et c’est vrai qu’il y a un boulevard (sans jeux de mots!) pour ce type de pièces dans le climat parisien actuel, tant le théâtre contemporain est plutôt avare d’œuvres comiques! 
 Moralité : mieux vaut ne pas être difficile, si on accepte de payer 51 € au parterre pour voir cette petite chose qu’on oubliera vite. Sinon, on peut s’abstenir. Même avec Catherine Frot dans le rôle principal, qu’on a connue, remarquable actrice, chez Peter Brook, Pierre Pradinas, Luc Bondy, et au cinéma…

Philippe du Vignal

Théâtre Antoine jusqu’au 3 janvier 2016


Archive de l'auteur

Foi, amour, espérance

Foi, amour, espérance, d’Ödön von Horvath, mise en scène de Patrice Bigel

 Foi-amour-espérance62Photo-Agathe-Hurtig-Cadenel-1024x683 Cent cinquante marks: une somme pas si énorme que cela, dans cette Allemagne de l’entre-deux-guerres qui va droit à l’inflation et au nazisme. Mais indispensable à Elisabeth pour acheter sa carte de représentante-placière en corsets et soutiens-gorge, et qui est aussi le prix de l’amende qu’elle a dû payer pour avoir exercé sans cette carte.
 Bon, il faut se débrouiller mais la jeune fille déterminée n’a rien à vendre, sinon son corps, après sa mort, à l’institut médico-légal. Déception: le dit institut n’achète pas les corps, il n’en a pas besoin avec les suicides, les accidents… Mais un gentil préparateur lui prêtera l’indispensable argent.
 Mais on ne prête qu’aux riches, et Elisabeth restera toujours en dessous du seuil de survie, donc d’honorabilité. Inquiet pour ses cent-cinquante marks et vexé d’avoir surestimé la position sociale d’Elisabeth, le gentil préparateur la dénonce pour escroquerie! Tout est à l’avenant : le sympathique automobiliste qui vous prend en stop est un dragueur brutal, le magistrat à la belle âme -par instants- est l’exécutant, à la chaîne, d’un justice mécanique, et le policier, un trouillard.
Les autres, même quand ils ne sont pas amers ou indifférents, ont peur : comment aider quelqu’un, surtout une femme, pauvre de surcroît, sans risquer de se faire tirer vers le bas ? La vie est déjà si difficile : « vivre à une époque pareille, je me demande pourquoi c’est tombé sur nous ».
La pièce (1932) censurée en Allemagne où Ödön von Horvath était déjà un auteur “dégénéré“, n’a été mise en scène qu’un an plus tard, à Vienne. Patrice Bigel n’a pas cherché à opérer une inutile reconstitution historique, ni à réduire la pièce en l’actualisant à outrance : le temps présent offre assez d’Elisabeth résolues, déterminées, qui ne cherchent qu’à travailler et à vivre indépendantes mais qui perdent pied, peu à peu poussées à la rue et au suicide.

L’histoire a ici une fonction de loupe : elle concentre la lumière et met le feu aux poudres. Indissociable du style du spectacle : un cabaret critique, acerbe, avec des chansons de Bertolt Brecht ou de Tucholsky et la musique de Hans Eisler, vient rappeler que tout cela n’est pas affaire d’individus, mais de système.
Le jeu, très graphique, est à la fois, comme la phrase d’Ödön von Horvath, parfaitement réaliste et stylisé. Pas de psychologie mais des émotions primaires, des actions directes, comme dans un sombre roman au dessin puissant et économe, sans être sec.
Cela se passe dans ce qui pourrait être un parking, en réalité, un vrai théâtre, apte à recevoir du public. Sur un plateau de peu de hauteur mais vaste et profond-ce qui permet des effets de mise en scène d’une beauté rare- un personnage disparaît sans sortir de scène, avalé par une bouffée de brouillard, un bassin est une pièce d’eau du zoo, puis le lit d’une brève apothéose amoureuse, plastiquement superbe, ou le canal où Elisabeth se jettera («pas à cause de toi, parce que je n’avais plus rien à bouffer»).

C’est aussi le lieu de travail de la troupe, d’où cette adéquation parfaite entre les corps, l’espace, le mouvement, même si, par instants, les voix peuvent s’y perdre.  Foi, amour, espérance, ne vient pas ici par caprice, mais dans un long et beau processus.
Patrice Bigel a repris récemment Dead Line, trente ans après la création : une savoureuse chorégraphie sur tapis rouges diplomatiques, bienvenue en cette saison de COP 21, et un bel hommage au théâtre dansé de Pina Bausch. Certains comédiens sont revenus, d’autres sont partis, de nouvelles générations arrivent : ce travail au long cours, discret, original et surtout pensé, fait la qualité de la compagnie La Rumeur.
De fait, la rumeur fonctionne : sans publicité, sans bruit, le public est là, toujours fidèle. Quand on arrive à la gare du RER, on suit simplement la voie de chemin de fer jusqu’à l’ancienne usine Hollander où se fabriquent ces belles choses…

 Christine Friedel

 Usine Hollander, 1 rue du docteur Roux, Choisy-le-Roi. T : 01 46 82 19 63. Du 4 au 6, puis du 9 au 13 décembre.

 

Décès de Luc Bondy

Décès de Luc Bondy

imageLuc Bondy, metteur en scène et directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, est mort. Il avait 67 ans. Malade, et depuis très longtemps, il « avait fait avec », comme on dit, avec une énergie exemplaire.  Cela ne l’empêcha pas en effet de réaliser une  soixantaine de mises en scène de théâtre et d’opéra .
Né en 1948 à Zurich où sa famille s’était réfugiée, Luc Bondy appartenait à une famille juive et son grand-père, Fritz Bondy, avait dirigé le Théâtre de Prague, et connu Kafka. Adolescent, il habita  Paris, où il rencontra les amis de son père journaliste : Wiltold Gombrowicz et Eugène Ionesco entre autres. Il suivit comme tant d’autres l’école Jacques Lecoq puis s’installa en 1969 à Hambourg, où il ne tarda pas à se faire connaître d’abord avec Le Fou et la nonne de Stanislas Ignacy Witkiewicz, puis avec Les Bonnes de Jean Genet.
Mais il met aussi en scène notamment Gombrowicz et Macbeth ; à vingt-six ans,  il  rencontre Werner Fassbinder dont il montera Liberté à Brême en 1972. Puis il mettra en scène aussi bien des classiques, Goethe et Büchner,  mais aussi des auteurs contemporains comme Eugène Ionesco ou Edward Bond. Il codirigea ensuite, après Peter Stein, la fameuse Schaubühne de Berlin; Il y mettra en scène Le Temps et la chambre de son ami Botho Strauss.

  Patrice Chéreau, directeur du Théâtre de Nanterre-Amandiers, l’accueille et il y crée Terre étrangère, d’Arthur Schnitzler, (1984) qui fit l’effet d’une bombe, tant il  avait su donner sens et forme à un texte peu connu. Il monta aussi à Nanterre Le Conte d’hiver (1988), et à l’Odéon, Jean-Gabriel Borkmann d’Henrik Ibsen (1993) ces deux pièces avec Michel Piccoli, puis Le Conte d’hiver,  En attendant Godot de Samuel Beckett ( 999), Phèdre de Jean Racine mais aussi Jouer avec le feu d’August Strindberg, (1998), La seconde  Surprise de l’amour de Marivaux( 2007) , réalisations qui l’imposèrent en France comme un metteur en scène exceptionnel.
De 1985 à 1987, il succèda à Peter Stein à la direction de la Schaubühne de Berlin. Il  y avait, dans chacun de ses travaux, une marque bien à lui : un travail de mise en scène d’une grande intelligence, d’une rigueur exemplaire  et une direction d’une extrême précision que ses acteurs appréciaient beaucoup. Et chez des auteurs aussi différents que Marivaux,  Samuel Beckett, ou Edward Bond. Rien ne semblait résister à ce boulimique et passionné de théâtre.
 Il fit aussi des mises en scène d’opéra, notamment  Hercules de Haendel, Le Tour d’écrou de Benjamin Britten ou Julie de Philippe Boesmans. Ecrivain, il publia des livres de réflexion sur le théâtre comme A ma fenêtre, chez Bourgois, en 2009,  ou Dites-moi qui je suis, chez Grasset (1999).
 Pendant dix ans, il dirigea aussi  les Wiener Festwochen, le festival de Vienne jusqu’en 2012. Puis, à la suite d’un triste tour de passe-passe de la famille Bruni-Sarkozy qu’il vaut mieux oublier, (et qui suscita une belle polémique!) son prédécesseur à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Olivier Py fut prié par Frédéric Mitterrand, alors Ministère de la Culture, d’accepter la direction du Festival d’Avignon. Ce qui permit ainsi  à Luc Bondy de devenir le directeur du prestigieux théâtre dont il rêvait depuis longtemps…
Les mises en scène qu’il y réalisa alors,  Les Beaux Jours d’Aranjuez de Peter Handke, Le Retour d’Harold Pinter, Tartuffe de Molière, ou Les fausses Confidences de Marivaux avec le plus souvent des acteurs connus et/ou des vedettes de cinéma (Isabelle Huppert, Bulle Ogier, Micha Lescot…) attirèrent le public mais n’avaient pas la même qualité, le même degré d’intelligence scénique que celles des somptueuses années 80-90…
On attendait cependant avec impatience son Othello qu’il devait présenter en janvier prochain…

Philippe du Vignal

 

Angels in America

Angels in America de Toni Kushner, traduction de Gérard Wajcman et Jacqueline Lichtenstein, mise en scène d’Aurélie Van Den Daele

   angels-in-america-marjolaine-moulin-1024x683Nous avions beaucoup apprécié Peggy Pickit voit la face de Dieu de Roland Schimmelpfennig (voir Le Théâtre du blog) mis en scène l’an passé par Aurélie Van Den Daele à l’Aquarium, un théâtre généreux qui prend le risque d’accueillir la jeune création.
Angels in America ne nous a pas autant convaincus, malgré son invention et l’intelligence de sa mise en scène. La pièce (1991), de par son écriture complexe et ses thématiques, ses références multiples, historiques et esthétiques, difficile à cerner, échappe à une unité stylistique et narrative.

 En deux parties, Le Millenium approche et Perestroika,  Angels in America aborde, à la manière d’une série en plusieurs saisons, les destins croisés de personnages pris dans le tourbillon d’une époque charnière. Comme dans un feuilleton, les scènes, courtes, se succèdent dans un habile tuilage. Nous sommes à New York, en 1985, sous la présidence de Ronald Reagan, à l’apogée du libéralisme républicain triomphant, quand apparaît le sida, un mal furtif qui sème la mort parmi les homosexuels. Dans ce contexte historique, pour rendre l’impression que «partout les choses s’effondrent» et que «l’univers est une tempête de sable », l’auteur fait appel au fantastique, avec l’irruption intempestive d’événements surnaturels dans le réel qui témoigne d’un monde chaotique, au bord de l’apocalypse. En préambule de Le Millenium approche, une oraison funèbre prononcée par un rabbin donne à ce premier volet une tonalité  sinistre. Dans les courtes scènes d’exposition qui suivent, on apprend que Prior Walter est atteint du VIH : «Kaposi, le baiser carmin de l’ange de la mort».

Son compagnon, Louis, juif et démocrate, l’abandonne lâchement, rongé par la culpabilité. Dans le même temps, l’avocat Joe Pitt, un mormon, se voit offrir une promotion par son mentor, Roy Cohn, avocat corrompu et tout puissant, artisan de la condamnation à mort des époux Rosenberg, au moment du maccarthysme. Joe Pitt hésite car son épouse Harper, dépressive, a sombré dans les vapeurs hallucinogènes du valium… Républicain et bien pensant, il révèle son homosexualité à son entourage,  et Roy Cohn, farouche pourfendeur des gays, apprend que le sida l’a frappé…  Belize, un infirmier noir, ex-amant de Prior, drag-queen à ses heures, fait la morale à Louis.  Sidney Ali Mehelleb joue aussi M. Lies, un agent de voyage qui envoie Harper dans un Antarctique fantasmé.

La pièce-fleuve de Tony Kushner, sous-titrée Fantaisie gay sur des thèmes nationaux, aborde l’hypocrisie et l’ubris d’une société en pleine décomposition, et décrit en même temps, à travers des personnages-types, les multiples postures face à l’homosexualité et aux questions du «genre ».  Les protagonistes de cette tragi-comédie baroque vivent hantés par leurs propres fantômes, anges ou démons. L’œuvre a connu de nombreuses adaptations : une série télévisée avec El Pacino en Roy Cohn et Meril Streep en fantôme d’Ethel Rosenberg ; un opéra, musique de Peter Eötvös mis scène par Philippe Calvario, et nombre de réalisations théâtrales dont celles de Krzysztof Warlikowsky et d’Armel Roussel…


C’est une véritable gageure de s’emparer de ce texte kaléidoscopique qui fait appel à tous les registres et moyens du théâtre. Aurélie Van Den Daele a choisi, elle, de situer les séquences dans un espace unique, délimité en fond de scène par un long rideau à lanières.  Avec des  aires de jeu aléatoires et non figurées par un décor.
Il appartient aux spectateurs d’imaginer, selon les répliques, qu’on se trouve dans un bureau, un appartement, à Central Park à New York… Les éclairages font la différence pour situer les moments supra-naturels.
Cette configuration permet une fluidité et  une chorégraphie des mouvements qui assurent le passage d’une scène à l’autre, voire la simultanéité des actions. Cependant, ce que l’on gagne en liberté spatio-temporelle et en rythme, se perd dans un certain flottement quant au jeu des acteurs, souvent désincarné, à l’exception d’Antoine Caubet qui campe un Roy Cohn, impressionnant de puissance. Mais son jeu monolithique laisse peu filtrer les failles de ce géant aux pieds d’argile. Emilie Cazenave (Harper), et Pascal Neyron (Joe), constituent un couple assez abstrait. Grégory Fernandes est un Louis pleutre et émouvant…

Cette galerie de portraits aux sorts mêlés, se laisse voir et, même s’il manque au spectacle, une certaine folie jubilatoire, on suit avec beaucoup d’intérêt cette saga de deux heures pour chaque volet que l’on peut  voir séparément ou en intégrale, soit quelque quatre heures et demi, car sa structure dramatique ménage un constant suspense. Si bien qu’à la fin de la première partie, on sort suffisamment motivé pour vouloir connaître la suite que nous n’avons pu voir mais dont vous rendra compte ici Julien Barsan.
Cette paranoïa millénariste, distanciée et teintée d’humour résonne à plein, et de manière salutaire, face aux récents fléaux qui frappent le monde occidental…

 Mireille Davidovici

Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes. T.: 01 43 74 99 61, jusqu’au 6 décembre. www.theatredelaquarium.net/

 

Les Rustres

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Les Rustres de Carlo Goldoni, mise en scène de Jean-Louis Benoit

   Qui sont-ils, ces rabat-joies ? De riches marchands, puritains, frileux, méfiants à l’égard de leur ville, Venise, adonnée aux plaisirs du carnaval. Interdiction pour leurs femmes et leurs filles, de regarder par la fenêtre «une des dernières soirées de Carnaval» (c’est le titre d’une autre pièce de Goldoni), interdiction aussi de faire preuve de la moindre coquetterie…
Ces rustres disent aimer leurs femmes, en avoir besoin, mais ils n’aiment que la domination qu’ils exercent sur elles. Ce jour-là, donc, car la comédie a besoin qu’un jour quelque chose se noue et se dénoue, Lunardo, dont le nom désigne bien les humeurs lunatiques du tyran familial, a décidé de marier sa fille.
Elle n’aura le droit ni de voir son prétendant, ni même de savoir son nom. Nous, nous le saurons : c’est le fils, timide et dominé lui aussi, d’un ami, autre “rustre“. Les femmes, qui connaissent la vie, montent une petite mascarade pour que les deux fiancés puissent se voir avant le mariage : scandale, cris, menaces, jusqu’à ce que la courageuse et libre Felice (en latin : heureuse) ramène la paix et la concorde, et, au moins, le plaisir d’un bon dîner.
Aucune révolution : les maris sont toujours au pouvoir, mais leur tyrannie devra s’exercer avec plus de douceur, ils laisseront (un peu) respirer leurs femmes et les jeunes gens, dans un “vivre ensemble“ auquel ils ont tout à gagner.
La comédie est plutôt amère, comme on le voit. De quoi rions-nous, en effet ? Des ridicules, des tics de langage de ces “rustres“, durs au-dehors, mous et incertains au-dedans, de leur suffisance, antiphrase de leur insuffisance, de ce qu’ils appellent “aimer“ leur femme. Mais aussi des querelles aigres et des rivalités féminines entre la jeune marâtre et la fille à marier : Goldoni nous rappelle que le fait d’être opprimé ne rend pas meilleur.

 Preuve à l’appui : celle qui réussit à calmer les esprits, c’est Felice, la plus joyeuse, la plus libre de toutes, parce qu’elle a décidé, elle, d’être libre, et, corrélativement, vertueuse. Voir sur ce sujet la pièce peu jouée de Molière, L’École des maris, où le vieux prétendant, à l’inverse d’Arnolphe, se fait aimer pour la liberté qu’il octroie à sa promise.
De quoi rions-nous ici ? De ces ours, de ces loups, de ces sauvages, comme les désignent les femmes entre elles. Évidemment, cela résonne terriblement avec l’actualité, surtout un 25 novembre, journée mondiale contres les violences à l’égard des femmes auxquelles les fondamentalistes de tout poil s’en prennent d’abord, et toujours ; séquestrées, instrumentalisées,  elles ont pour seul droit, celui de travailler, de faire des enfants, au risque d’y laisser leur vie, et de faire plaisir à leur seigneur et maître.
  Là, on ne rit plus du tout, s’il n’y avait le théâtre dont parlent les femmes, dans la pièce ; ce n’est pas seulement le plaisir, c’est la civilisation, l’intelligence, tout ce qui manque à leurs “ours“, et celui auquel nous assistons.
Jean-Louis Benoit pousse les comédiens au bout de leurs propositions, parfois à sens unique. Il fait de Lunardo (Christian Hecq) une sorte de Louis de Funès, mécanique détraquée, carbonisé par une colère perpétuelle dont il a oublié la source. À l’opposé, Canciano (Gérard Giroudon), l’époux de Felice (Clotilde de Bayser), doit constamment écraser, brimer cette vieille colère, cette insatisfaction sans cause qui l’empoisonne.

Bruno Raffaelli joue un Simon monolithique : une seule politique, crier le premier. Nicolas Lormeau propose un Maurizio du même acabit, en plus pondéré. Le fiancé, Filipetto, (Christophe Montenez), paralysé par la tyrannie paternelle, arrive à peine à marcher ou à parler.
Quant au comte Ricardo (Laurent Natrella), fat séducteur qui a cru pouvoir obtenir les faveurs de Felice, dont il est la marionnette, ne sert, dans la pièce, qu’une petite revanche sociale.
Les femmes ont des partitions plus subtiles, et pas seulement parce que Goldoni les aime : l’opprimé doit faire preuve d’un peu plus d’astuce que l’oppresseur… Les retournements d’humeur entre Margarita (Coraly Zahonero) et sa belle-fille Lucietta (Rebecca Marder, promise à une belle carrière) écrits de façon assez répétitive, pourraient être plus drôles parce que plus vrais, comme le personnage de Marina (Céline Samie), tante et protectrice sans grand pouvoir du prétendant.
 Les Rustres est l’une des pièces les plus jouées de Goldoni, mais pas toujours pour de bonnes raisons. Ici, au moins, Jean-Louis Benoit ne prend pas le parti de la misogynie affichée des personnages, mais il n’en creuse pas non plus la complexité psychologique et sociale. Il est vrai qu’on risquerait alors de ne plus rire du tout…
 Alain Chambon a construit un bel écrin aux couleurs d’automne (presque trop beau pour la vie terne qu’évoque Goldoni) où il insère une cuisine petite-bourgeoise, joliment ironique et des plus savoureuses. Le tout donne ce qu’on appelle, une bonne soirée, avec ses hauts et ses bas, et quelques moments où l’on attend vraiment la suite.
  On en ressort avec le pessimisme qu’on avait apporté en entrant : la domination masculine est encore d’actualité. Mais on remerciera Goldoni pour le réconfort qu’il nous apporte avec son bel éloge du théâtre, où nous avons la chance de rire -quand même- et de vraiment “vivre ensemble“.

 

Christine Friedel

 

Comédie-Française/Vieux Colombier, jusqu’au 10 janvier. T : 01 44 39 87 00/01

Le Syndrome d’Alice

Le Syndrome d’Alice d’après Oliver Sacks, mise en scène et scénographie de Dominique Pitoiset

 

©Maurizio Cattelan, Bidibidobidiboo, 1996. Tazidermed squirrel, ceramic, Formica, wood, paint and steel. 45 cm. x 60 cm. x 48 cm. Fondazione Sandretto Re Rebaudengo, Turin. Photo, Zeno Zotti.

©Maurizio Cattelan

Aphasie, diplopie, agnosie, apraxie, syndrome de Frégoli, héminégligence… derrière ces jolis mots savants qui s’affichent sur un écran, se cachent des lésions du cerveau. Des êtres souffrants, interprétés ici, alternativement par Nadia Fabrizio et Pierre-Alain Chapuis, défilent devant nous, dans un cabinet médical sommairement meublé, impersonnel. Nous assistons à une série de courts face-à-face patient/médecin, où les comédiens sont, tour à tour, le neurologue ou le malade.
 Dans cette relation duelle, sont examinés à la loupe, une quinzaine de cas, dont le syndrome d’Alice, en référence à Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, qui se caractérise par des altérations de la perception des objets, de la notion de temps mais aussi de son propre corps.
La pièce s’appuie sur les publications du neurologue britannique Oliver Sacks (1933-2015) célèbre pour son livre L’Éveil, dont fut tiré un film avec Robin Williams et Robert de Niro. «J’essaie, dit Dominique Pitoiset, de faire en sorte que toutes les représentations soient scientifiquement justes et se tiennent en-deçà d’une spectacularisation. »

   Le jeu des acteurs est sobre, dénué de tout pathos et de tout affect, sans  aucun superflu, et cette froideur clinique glaçante rend les situations d’autant plus troublantes et émouvantes. Pas de fioritures non plus dans les dialogues qui proviennent de rencontres avec des personnes réelles.
Cependant, le théâtre apporte une distance telle que certaines situations cocasses prêtent à sourire:«Le bras, il est au monsieur qui est là, un Italien, dit une femme atteinte d’hémiasomatognosie (le patient refuse de reconnaître comme sienne la moitié paralysée de son corps, le plus souvent le côté gauche!). On l’a cuit à la broche, il était bon. »
Un homme ne comprend pas comment on a pu déplacer l’hôpital dans son appartement. D’autres cas nous terrifient: une patiente se persuade que des êtres malfaisants se sont glissés dans le corps de ses proches.
Dans ce dispositif et cette interprétation minimalistes, il émane cependant des personnages une certaine poésie : le spectacle nous entraîne de l’autre côté du miroir, dans un monde bizarre et fantasque, celui du déficit cérébral. Vers des contrées étranges mais pas si lointaines… Nous mesurons alors combien notre normalité et notre équilibre mental sont précaires: « Nous naissons tous fous, certains le demeurent » écrivait William Shakespeare, dans Le Roi Lear.
Cette petite forme, créée à la Scène nationale d’Annecy, où Dominique Pitoiset est artiste associé pendant trois ans, fait partie d’un diptyque d’Oliver Saks dont le premier volet, paru en 1985, L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau  fit l’objet d’un spectacle mis en scène par Peter Brook, un an plus tard, d’un opéra du  compositeur anglais Michael Nyman.
Dominique Pitoiset nous propose à son tour «un voyage autour du cerveau» déconcertant.

 Mireille Davidovici

 Bonlieu, scène nationale d’Annecy T. 04 50 33 40 00, jusqu’au 1er décembre. 

 

                                       

Le Maniement des larmes

Le Maniement des larmes, texte et mise en scène de Nicolas Lambert.

   12186499_430628863814906_1214491479783757445_oTroisième volet de la trilogie Bleu-Blanc-Rouge (voir Le Théâtre du Blog), l’affaire de l’attentat de Karachi en 2002 où quatorze français furent tués, est une affaire encore actuelle, puisque la cour d’appel de Paris a rejeté, en juin dernier, les recours de la défense dans cette histoire de  financement de la campagne pour l’élection présidentielle d’Edouard Balladur en 1995. Les juges  van Ruymbeke et Le Loire avaient acquis la conviction que 327 millions d’euros (!) de rétrocommissions avaient été versés sur des contrats d’armements avec  l’Arabie Saoudite et le Pakistan…
Les hommes d’affaires Ziad Takieddine et Abdul Rahman El-Assir, l’ancien conseiller  de Nicolas Sarkozy au ministère du budget, Thierry Gaubert, le directeur du cabinet d’Edouard Balladur à Matignon, Nicolas Bazire, l’ex-conseiller de François Léotard à la défense, Renaud Donnedieu de Vabres ex-Ministre de la culture, et l’ancien PDG de la branche internationale de la direction des constructions navales (DCN-I), Dominique Castellan seront donc de nouveau renvoyés en correctionnelle.

Le Maniement des larmes est l’histoire et l’analyse de ce scandale politique, aux multiples ramifications.  Sur le petit plateau, un gros bidon rouge pour rappeler que le pétrole est bien au centre de toute cette affaire, une table avec des ordinateurs que deux hommes consultent sans cesse, et un musicien avec un instrument qui semble être une contrebasse électronique pour assurer quelques intermèdes.
En  fond de scène, un grand écran où on peut lire les références précises: intervenants, dates et lieux précis des documents présentés par Nicolas Lambert qui mène l’enquête avec précision et rigueur: articles de la presse écrite, extraits de journaux radiophoniques, conversations au téléphone entre les  personnages politiques et leurs proches, comme celles de Thierry Gaubert avec sa fille, et enfin témoignages des protagonistes au procès.

Nicolas Lambert incarne aussi certains d’entre eux en les imitant plutôt assez bien, comme Edouard Balladur, Nicolas Sarkozy ou Michel Rocard. Il n’accuse personne mais c’est là toute sa force: les documents présentés, comme il le précisera, sont tous absolument authentiques.
Et c’est de leur juxtaposition que naît, petit à petit, notre intime conviction que nombre de personnages soupçonnés de faits graves  paraissent peu sincères, quand ils assurent n’être pas au courant de cette triste histoire où quatorze personnes ont trouvé la mort.
 Affaire d’Etat? Oui, bien sûr, et les protagonistes sont des personnages politiques français de premier plan et des intermédiaires bien connus au plan international; en fait, c’est toute la République française qui s’en est trouvée éclaboussée, et pour longtemps, puisque treize ans après cet attentat, l’affaire est encore entre les mains de la justice!
 Dans ce théâtre documentaire, c’est au public de se faire une opinion sur les relations plus que douteuses mais évidentes entre commerce des armes et financement de partis dans notre douce France qui reste un des principaux fabricants et exportateurs d’armes au monde. Ce que toute la classe politique sait mais, bien entendu, ne parle jamais. Le plus étonnant dans cette affaire, c’est le discours appliqué/langue de bois de tous  ceux qui y ont joué un rôle majeur..
 Nicolas Lambert a une excellente diction et  fait un bon travail de comédien à partir d’une recherche documentaire des plus sérieuses mais ce Maniement des larmes, spectacle scrupuleux et honnête,  ne fonctionne pas!
La faute à quoi ?  Comme souvent, à une dramaturgie des plus mal foutues ! Avalanche de noms que les plus jeunes des spectateurs ne connaissent évidemment pas, avalanche aussi de trop nombreuses et trop courtes séquences jusqu’à saturation : toutes n’ont pas un véritable intérêt, comme entre autres, les conversations téléphoniques estouffadou entre Thierry Gaubert et sa fille qui n’apportent pas grand-chose.
Tout cela  finit  par donner le tournis,  et surtout, il n’y a pas de véritable fil rouge. Quant à
la troisième partie, avec un interminable discours de Michel Rocard assez fastidieux, elle ne sert à rien, c’est bien clair,  et rallonge un spectacle qui n’avait pas besoin de cela…
  Si bien que ce Maniement des larmes finit vite par ronronner. Soyons clairs: il y a ici tout le matériau nécessaire mais il aurait fallu que Nicolas Lambert fasse un tri sérieux dans ses documents, et mette au point une véritable construction dramaturgique.
Faute de quoi, on a du mal à se passionner pour ce récent imbroglio qui ne donne pas une haute idée de la démocratie française mais qui est entré dans notre Histoire.
Nicolas Lambert en effet effleure les choses mais le véritable problème politique, au-delà des insupportables mensonges et du goût du secret, est cette dérive liée aux financements d‘une campagne importante comme la Présidentielle…
Nicolas Lambert a prévenu après la représentation, que c’était un filage, et que le spectacle a été en fait créé à Mâcon ( donc ce n’est pas un filage?), que les acheteurs ne se sont pas précipités, que, vu la position de la direction du Grand parquet (?), le spectacle n’a pu être convenablement répété. Bref, il semble qu’il y ait eu de la friture sur la ligne!
Mais cela ne change rien! Le spectacle peut-il encore arriver à monter en puissance? Soyons optimistes: oui, si Nicolas Lambert veut bien  bien revoir sa copie, en supprimant  la dernière partie, et en imposant des limites à son propos… On sait bien que ce n’est pas chose facile mais il n’a guère le choix.

 Philippe du Vignal

Théâtre du Grand Parquet 35 rue d’Aubervilliers 75018 Paris Métro Stalingrad ou Marx Dormoy. T: 01 40 05 01 50, jusqu’au 20 décembre,  du mercredi au samedi 19h, dimanche 15h.
www.legrandparquet.net

 

2 bras 2 jambes

2 bras 2 jambes, de Françoise Dasque, mise en scène de Zarina Khan

  Confortablement installé dans de larges fauteuils, le public est surpris  par une voix féminine: « Every little cell in my body is happy, every little cell in my body is well. I’m so glad, every little cell, in my body is happy and well. Cet air sonne comme un appel joyeux au public. Comme pour venir partager cette traversée pédestre et solitaire à travers le monde : France, Italie, Grèce, Turquie, Géorgie, Arménie, Iran, Inde, Thaïlande, Laos, Chine et pour finir, le Japon.
Françoise Dasque, comédienne et auteure, a mis en scène cette expérience vécue, singulière et combien théâtrale !  C’est en effet la raison artistique et poétique de cette création, entre récit, comédie, et épopée.Début novembre 2010, elle emprunte à pied le sentier qui descend de son village en Ardèche, vers la vallée. Direction : l’Est. Elle ne fera pas demi-tour, l’expédition  commence, avec un énorme sac au dos et des bâtons de marche. But de la promenade : aller jusqu’en Chine !
  Pendant 1h30, le public reste émerveillé, interrogateur, étonné par sa pugnacité et son énergie, tout au long de cette aventure. Mais, contre toute attente, ce spectacle, au rythme du récit, nous emmène beaucoup plus loin encore. Ce voyage, n’a jamais été envisagé pour Françoise Dasque, comme une fuite ou un défi.
 Sur le ton de la comédie, elle interroge entre autres, le rôle et ses conséquences du langage, cette faculté si précieuse de l’être humain.  Dans la galerie de portraits qu’elle nous propose,  tous ces visages  sont comme le reflet « vivant» de ces rencontres humaines avec  «l’autre», au croisement des chemins : « Méfiants Italiens, squelettes grecs, miracles turcs, voleurs laotiens, foules indiennes suffocantes à y perdre la vie … »
  Cette marche résonne avec gaîté, enchantement. Dans une mise en scène vivante, toute en gestes et une scénographie sobre, toutes deux de Zarina Khan, laissant une large part à l’imagination,  le spectacle invite grands et petits à la table de l’ailleurs, et du différent.
   Le public constate que l’être humain, quelle que soit son origine ethnique, religieuse etc. reste, dans ses désirs, très semblable. Ce qui, mystérieusement, provoque sa joie, sa tristesse, sa peur, sa confiance, son besoin de l’autre et de liberté, et cela quelque soit l’influence des formes culturelles propre  à chaque civilisation.
2 bras 2 jambes est une comédie poétique, et politique, loin du sensationnel. En en ces jours de peur, de chagrin, ce spectacle nous mène à nouveau vers une envie d’ouvrir grands les yeux et les oreilles à la  rencontre d’un monde humain, très humain. 
  Un regard, une parole sur notre planète, bien loin de ceux transmis quotidiennement,  par nos systèmes d’information. Le spectateur en sortant de la salle, n’est sans doute pas loin de penser qu’Avec 2 bras 2 jambes, tout est possible, de la ballade bucolique à la traversée de la terre…  !  

 Elisabeth Naud

 Ciné XIII Théâtre, 1 avenue Junot 75018 Paris. T: 01 42 54 15 12  jusqu’au 9 janvier.

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Farben

 

Farben de Mathieu Bertholet, mise en scène de Véronique Bellegarde

   farben_1Farben, en français: «couleurs». Ce titre minimaliste ne manque pas de poésie, de mystère. La pièce de l’auteur suisse évoque l’histoire vraie d’un couple de chimistes, Clara et Fritz Haber qui se rencontrent en 1890, à Breslau.
Ils se perdent de vue puis se retrouvent, s’épousent et vivent à Berlin-Dahlem, dans une époque marquée par le progrès, les grandes découvertes mais aussi par l’horreur jamais atteinte dans l’histoire de l’humanité. On songe à un autre couple mythique de chercheurs, Pierre et Marie Curie: la passion amoureuse, et celle de la recherche scientifique sont ici réunies pour le meilleur et pour le pire.

 Hélas, c’est vers le pire que va s’acheminer ce couple, avec les découvertes en chimie de Fritz Haber sur de nombreux gaz. La synthèse directe de l’ammoniac, cette prouesse scientifique, dont vont bénéficier les rendements agricoles, contribue aussi, au développement, entre autres, du gaz moutarde (expérimenté dans les tranchées de la première guerre mondiale) jusqu’au Zyklon B!
Fritz Habler est loin d’imaginer que, vingt-cinq ans plus tard, des millions de juifs mourront à la suite de sa découverte, dans les chambres à gaz.  Juif, récompensé par le jury du prix Nobel en 1920, pour qui  «la science travaille pour l’humanité en temps de paix, pour la Patrie en temps de guerre», il veut montrer qu’un juif peut-être aussi un bon allemand.
   La question majeure posée ici, est bien celle du rapport entre recherche, pouvoir et éthique, au début du XXème siècle. Clara (née Immerwahr), passionnée par la recherche, première femme docteur en chimie en Allemagne, ne connaîtra pas la même réussite ! Les liens du mariage et  la responsabilité de mère font rarement bon ménage avec l’épanouissement professionnel d’une épouse dans les années 1900, et au delà !
Elle s’oppose rapidement à la nature des travaux scientifiques de son mari et finit par se donner la mort, le 1er mai 1915.  Le spectacle s’ouvre sur la scène du suicide :«… Mon sang s’infiltre sur la terre/ Sans doute/Lorsque vous m’aurez emportée/il restera de moi quelque chose ici./Dans le gazon/Devant ta maison…
L’attention du public est aussitôt mise sous tension et progressivement, une atmosphère étrange envahit la salle. La mise en scène et la scénographie, inventives, de Véronique Bellegarde donnent au spectacle une part importante au visuel. Les couleurs du décor font écho, à des toiles expressionnistes, mais aussi aux émotions intimes de Clara et à la classification des gaz par couleur (jaune vif, vert acide, bleu ciel et rouge sang).
Ce jeu de correspondances avec les couleurs et un mouvement «fluide et en métamorphose continue » dans la mise en scène, établissent un lien entre l’espace intime des personnages, et les espaces publics et historiques. Toutes ces éléments, les effets spéciaux comme un miroir liquide, les chants et les musiques, emportent l’imaginaire du spectateur, à travers ce drame/documentaire, dans une dimension onirique, presque fantastique. Mais le foisonnement esthétique et les trouvailles scéniques, le rythme fragmenté les séquences  des quatre actes qui n’est pas toujours maîtrisé) brouillent l’entendement.
Plus le spectacle avance, plus on se sent un peu perdu dans cette tragédie complexe et historique, dont la représentation reste très belle par moments, et riche d’informations politico-sociales, parfois saisissantes d’actualité.
Clara, (belle interprétation d’Odja Llorca) est un emblème bouleversant de la condition féminine en ce début de siècle. Ce personnage resplendissant d’idéal, de droiture, libre, qui, au nom de ses convictions et engagements, nous montre qu’une femme de ce temps, pouvait être plus qu’une mère et une épouse au service de son mari. Son tempérament passionné et intègre (étonnant, son nom de jeune fille,  immerwahr : « toujours vrai » en allemand!), la mènera au suicide.
Félicitations aussi à Hélène Delavault, tour à tour comédienne et cantatrice en robe longue de velours frappé rouge dans les rôles de Frau Rechtsanwalt van Anken, et de Frau Wölher en chaise roulante, et à Olivier Balazuc (Fritz Haber).
Une pièce, par bien des aspects, encore très actuelle…

 Elisabeth Naud

 Théâtre de la Tempête, jusqu’au 13 décembre. T : 01 43 28 36 36.
Le texte de la pièce est édité chez Actes-Sud-Papiers

 

 

Ödipus der tyrann

Ödipus der Tyrann de Friederich Hölderlin, d’après Sophocle, (spectacle en allemand, surtitré en français)

  Quand Hölderlin traduit la tragédie de Sophocle en 1804,  il met sans doute l’accent sur la violence et sur la responsabilité d’Œdipe, et sur son pouvoir despotique. Cela dit, le mot « tyran » a des connotations péjoratives en français contemporain, qu’il n’a pas en grec ancien.
Cet  Oedipe serait alors proche d’un héros tragique moderne. Il est «considéré comme mauvais par Hölderlin, dit Romeo Castellucci : parce qu’il veut utiliser la Raison comme lumière, alors que c’est un péché. Le péché d’Œdipe, selon Hölderlin, n’est pas l’inceste, pas du tout mais sa façon de raisonner, et c’est une autre invention extraordinaire ».

  Dans le théâtre de la Ville absolument plein, Emmanuel Demarcy-Motta a, chaleureusement et avec une certaine émotion, remercié le public et la troupe de la Schaubühne d’avoir tenu à venir, malgré les événements tragiques du 13  novembre.
A ensuite commencé ce spectacle, joué uniquement  par des comédiennes, à l’exception d’Arias Porras (Tirésias), avec la grande Angela Winckler en chef de chœur. En référence, dit Romeo Castellucci, à une communauté fermée, comme dans ses précédents spectacles, La Mort d’Empédocle, ou The Four seasons (voir Le Théâtre du Blog). «Je me suis rendu compte, dit Romeo Csatellucci, qu’il y avait une communauté féminine enfermée dans un système. Elle forme comme une enclave, une synecdoque de la communauté humaine.» Avec aussi une référence « à l’écriture féminine « de Hölderlin. «Pour moi, la puissance et la grâce sont des femmes, parce qu’il y a un rapport au corps différent (…) La grâce prime dans la manière de porter la parole ».
Oedipe__religieuses_arno_declairBon, on veut bien, et le créateur italien nous a habitué avec sa Socìetas Raffaello Sanzio à des spectacles où les expressions du corps, les images plastiques très réussies, et un univers musical et sonore sont, au moins aussi importants, sinon plus, que le texte. Romeo Castellucci a été longtemps élève d’académies de Beaux-Arts et cela se voit. dans toutes réalisations.. pour le meilleur mais aussi pour le pire.
  Ici, on a d’abord droit, dans un silence total, pendant une quinzaine de minutes et derrière un écran de tulle gris, aux déambulations de religieuses. Puis une des leurs, en chemise de nuit blanche, agonise en proie à une toux violente. Dans un mouvement de rideaux noirs qui ne cessent de circuler, comme par magie.
   On retrouve ces sœurs autour d’une table pour un repas que l’on devine frugal. Il y a ensuite un long cortège, quand elles vont enterrer leur compagne. Dans la petite cellule de la défunte sœur, l’une d’elles découvre, sous son lit, un petit livre (le hasard fait quand même bien les choses!)  Ödipus der tyrann… Si, si c’est vrai!
  Ces images, souvent proches de celles d’un film,  sont d’une remarquable beauté: on pense évidemment aux clairs-obscurs du Caravage, de Rembrandt, Georges de la Tour, etc.. On pense aussi à Philippe de Champaigne, quand il peint les relieuses de Port-Royal.
Cela, Romeo  Castellucci sait faire, et bien faire, comme dans Four seasons (voir Le Théâtre du Blog).  Et depuis, le très beau Bucchettino, spectacle pour enfants, il nous a montré  comment on pouvait aussi faire un théâtre qui appartienne davantage à l’image qu’à la parole, et où le corps, lourdement habillé comme ici, ou demi-nu, voire nu comme dans la suite du spectacle, sous l’évidente  influence d’Antonin Artaud, devient le matériau d’une nouvelle écriture scénique.
Et toute cette remarquable première partie, pourrait, un peu plus développée, faire l’objet d’une performance dans un musée d’art contemporain. Il y a peu de metteurs en scène  et artistes qui font preuve d’un tel sens de l’image (mis à part, bien entendu, Bob Wilson, lui aussi, issu d’une école d’art). Oui, mais après?
  Après, les choses se gâtent sérieusement! Le spectacle de Romeo Castelluci, malgré une apparente rigueur, révèle une  certaine confusion. Sa scénographie (il a aussi signé les costumes) rappelle des œuvres plastiques contemporaines entre autres: Don Judd et le courant minimaliste américain avec Donald Judd, Sol Lewitt, et antiques comme les sculptures de Phidias sur le fronton Est du Parthénon, ou le tympan de la cathédrale de Conques avec Sainte-Foy prosternée, la sculpture de personnages étant ici soumise à la forme du fronton ou du tympan) par exemple, quand il place un défilé des choristes dans deux  escaliers bas et étroits de chaque côté en fond de scène.
La  tragédie grecque, revue ou non par un grand écrivain comme Hölderlin, semble servir ici de support esthétique, comme il le dit lui-même: “La tragédie est le fondement de l’esthétique occidentale et de son sillon dont elle ne peut pas s’écarter”. Autrement dit, vous allez voir ce que vous allez voir, quand moi, Romeo Castellucci, je m’empare d’un thème comme celui d’Oedipe, notamment en le faisant jouer par des femmes. Et il en remet une petite louche pour étayer sa théorie, en évoquant »l’écriture féminine « d’Hölderlin.

  Derrière des tulles gris, (de façon à ce que l’on ne voit pas grand-chose, même au septième rang?) sur lesquels s’imprime trop vite le sous-titrage, peu visible, d’un texte bizarrement traduit, souvent à connotation moyenâgeuse du genre: villennie, pouliches…).  Ici, guère de choix possible: ou on essaye de lire les phrases, ou on regarde les images, ce qui n’arrange pas les choses!
  Les sœurs catholiques, l’espace d’un moment, sont devenues les femmes d’un chœur, toujours en habit de religieuse mais cette fois blanc, comme le décor. Ursina Lardi qui joue Oedipe, est placée dans un sorte de niche, en haut du double escalier latéral, en robe-tunique blanche, un sein nu à demi-couvert d’un tissu doré comme sa main droite. Tirésias, lui, est juste couvert d’une peau, un agneau dans les bras, et porte comme Saint-Jean Baptiste, un  roseau avec,  à son extrémité, une petite croix du Christ.
Bien entendu, Romeo Castellucci fait ici référence aux nombreux Saint-Jean Baptiste au désert, peints, entre autres par Raphaël, Léonard de Vinci etc. Jocaste, elle, c’est carrément la vierge Marie au voile bleu des livres de messe de notre enfance. Tout ce petit monde, reste très statique, face public la plupart du temps… Et on oubliait, une jeune femme nue que l’on voit de dos descend des cintres une fleur coincée dans ses doigts de pied pendant une minute, pas plus. Le destin, l’amour ou simplement une belle image pour se faire plaisir, même si de nombreux spectateurs, peut-être un peu ensommeillés, ne l’ont pas vue
Désolé, mais tout cela, même très bien réalisé, avec de gros moyens (La Schaubühne dispose d’une importante équipe technique et artistique) participe d’un exercice de style d’une sécheresse absolue.

  Ce n’est pas la première fois que le metteur en scène (qui, on le sait, adore la provocation, fait coïncider les figures de la tragédie grecque et celles des Evangiles; ici, Oedipe est pour lui “comme un sorte de virus qui entre dans la communauté, dans un contexte très codé qui est celui de la religion catholique. Il s’installe et ne sort plus. Il contamine le système symbolique chrétien, la rencontre est impossible. Une fois que la tragédie entre, elle est capable de détruire l’apparence humaine, c’est à dire de tuer Dieu”..
“Il n’y a pas, ajoute-t-il, de dieu dans la tragédie grecque, mieux encore, il a disparu…  Rien que cela! “La tragédie, disait la formidable Jacqueline de Romilly, pouvait donc tirer des données épiques un effet plus immédiat et une leçon plus solennelle. Cela s’accordait à merveille avec sa double fonction, religieuse et nationale : les données épiques ne trouvaient accès au théâtre de Dionysos que liées à la présence des dieux (souligné par nous), et au souci de la collectivité, plus intenses, plus saisissantes, plus chargées de force et de sens”.

 Comprenne donc qui pourra au dernier travail de cet enfant chéri du Festival d’automne. Méfions-nous toujours des artistes officiels qui, avec une certaine complaisance et de gros moyens, s’autofélicitent de l’urgence et de la nécessité absolue qu’il y a, pour eux, à délivrer un message. Les acteurs de la Schaubühne méritent mieux que cela,  et le public français aussi.
Désolé, mais cette suite d’images prétentieuses (qui se voudrait d’avant-garde, mais pour qui?)  ne nous concerne en rien, et devient vite  d’un ennui pesant, même si la plaisanterie ne dure qu’une heure et quarante cinq minutes. Sans doute, pour nous réveiller, Romeo Castellucci s’amuse, une fois de plus, à nous envoyer des basses insupportables à l’oreille.
En revanche, peu de désertions,  au contraire de Four seasons sur cette même scène mais les applaudissements ne furent pas des plus généreux!  Il y  eut même quelques sifflets.
 Cela fait tout de même du bien de voir que le public garde une certaine lucidité et n’est quand même pas dupe de cette construction artificielle!
Nous aurons vu, la semaine dernière, la mythique Schaubühne et ses remarquables acteurs, mais, que ce soit pour la mauvaise piécette de Yasmina Reza, ou pour cette production d’images complaisante, le compte n’y est pas!
On aura connu Thomas Ostermeyer, directeur de la Schaubühne, et Emmanuel Demarcy-Motta directeur du Théâtre de la Ville mais aussi du festival d’Automne,  plus isnpirés… On attend la mise en scène de L’Orestie par Romeo Castelluci, dans quelques jours à l’Odéon; nous vous reparlerons, bien entendu.

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 20 au 24 novembre au Théâtre de la Ville.
 

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