Nuit des Rois

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Nuit des rois de William Shakespeare, mis en scène de Clément Poirée

 

Voilà l’une des comédies de Shakespeare les plus jouées et l’une des moins mystérieuses. Tout nous est dit, en effet: Sébastien et Viola, jumeaux à s’y méprendre, vont débouler en naufragés dans la même ville, à quelques semaines d’intervalle, le temps de déchaîner désirs et passions, et tout rentrera dans l’ordre pour une «fin heureuse».
 Viola, amoureuse du comte Orsino (qu’elle n’avait jamais vu auparavant, peu importe la vraisemblance) se déguise en Cesario : un nom de conquérant enfantin… Et séduit Olivia, pour laquelle brûle le prince.  Amours en chaîne (on se croirait dans Andromaque), confusions, glissements de genre… Heureusement, l’arrivée de Sébastien, quoique agitée de quiproquos, rétablira l’ordre des sexes pour Orsino, éclairé sur son étrange sympathie pour le pseudo Cesario, et pour Olivia, à qui Sébastien offre du solide.
 À côté de ces amours aristocratiques, se joue un jeu de cour de récréation plus que de cour ducale : comment persécuter au mieux, le raide intendant de la belle Olivia, comment tirer jusqu’au dernier sou de Sir Andrew, prétendant ridicule à sa main? Demandez à l’oncle Toby, ce cousin lointain de Falstaff et de Trinculo; il  vous donnera ses recettes…
Ce serait mince, sans cette tempête initiale qui brasse les êtres et les sentiments dans sa grande lessiveuse. Et sans un de ces “fous“  mélancoliques dont Shakespeare a le secret, joué par Bruno Blairet qui interprète aussi le capitaine vaincu, interdit de séjour chez Orsino, et se croyant trahi par le jeune Sébastien, autre mélancolique. L’un lucide, l’autre aveugle : cela les réunit dans une même douleur de vivre.
  Curieusement, le premier décor: des lits drapés de rideaux blancs, évoque plus l’hôpital que les “maisons“ du théâtre élisabéthain. Ensuite, il trouve mieux sa place, dégageant l’espace, préservant quelques cachettes pour les doubles jeux et autres farces.
 C’est enlevé, vif, drôle, y compris du côté des amoureux. Une passion peut en cacher une autre, et l’aveuglement des personnages a quelque chose de très jouissif pour le spectateur. Les comédiens y mettent tous une belle dose d’énergie et d’humour assez forte pour résister à la dérision (qu’on pourrait reprocher à Orsino) : l’ironie n’est pas l’humour…
 La bande de Sir Toby (Eddie Chignara) introduit une telle cruauté dans la plaisanterie qu’on atteindrait presque la profondeur, si la traduction, pour rendre la crudité de Shakespeare, ne tombait parfois dans une vulgarité bien française. Le tout, en musique, donne ce qu’on appelle un bonne soirée, à condition de ne pas y chercher un sens politique-annoncé… mais absent.

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes. T :01 43 28 36 36, jusqu’au 14 février.


Archive de l'auteur

Seeds (Retour à la terre)

Seeds (Retour à la terre) de Carolyn Carlson

 

  8f4ac327508d5731e2c5306a98eb8733Dans la salle Maurice Béjart (80 places) à Chaillot, donc en toute intimité, s’est joué Seeds, un spectacle composé d’une succession de tableaux symboliques sur le thème de la reconnexion à la terre. De la graine, à l’humus, à l’arbre, en passant par les racines, les origines, la rencontre avec soi, la découverte de l’autre, du monde, la naissance, l’évolution, la mort et la vie. L’humanité. Nous.
Avec une belle association de talents : scénographie et lumières simples et efficaces, costumes magnifiques, mise en scène pleine de poésie et de rythme, musique de qualité, vidéos animées originales, interprètes porteurs  d’un univers singulier.
Les enfants regardent, fascinés. À mesure de l’avancée de  Seeds, certains montrent du doigt les éléments de la scénographie qui attirent leur attention.
Le thème? Une graine primordiale éclot et fait naître Elyx ,l’ambassadeur du sourire, dessiné et animé par Yacine Aït Kaci. Ce petit personnage joyeux, aux traits simples, représente la part d’humanité existant en chacun de nous. Il impulse les directions de Seeds, veille sur les humains et communique avec eux,  du haut de son écran.
Le premier danseur (Alexis Ochin), est longiligne et gracieux, avec une gestuelle entre  mime et danse; ami d’Elyx, il joue avec lui avec humour. Chinatsu Kosakatani et Ismaera Takeo, sont les Adam et Ève de la pièce. Lui, danseur-acrobate, a des mouvements puissants et sans fard, précis comme ceux d’un art martial. Elle, d’une grande beauté, développe une expression corporelle toute en finesse.
À la fin de la pièce, une petite fille a dit: «J’ai adoré mais je n’ai rien compris! » Nous aussi, avons eu parfois l’impression de passer à côté du message. Cette fable écologique a sans doute été conçue pour nous envoûter, de nous faire entrer dans un état altéré, d’oublier le temps, et de nous faire vivre une immersion qui exclut la question du sens. Les messages, symboliques, devant passer directement dans l’inconscient du spectateur…
Mais certains moments donnent à voir un amalgame de créations juxtaposées les unes aux autres, où chaque micro-univers reste fermé sur lui-même. Alors que, si, dans chaque scène, les liens entre danseurs, dessin-animé et accessoires étaient approfondis, le spectacle serait total et gagnerait encore en beauté. Heureusement, la pièce possède déjà quelques-uns de ces instants magiques: par exemple, quand les trois interprètes dansent en même temps qu’Elyx et interagissent avec lui, le virtuel s’incarne: on en oublie l’écran et la limite entre réel et imaginaire s’efface.
À voir, pour vivre une expérience à la fois poétique artistique, au delà des mots, et qui parle à l’enfant encore présent en chacun de nous.

Laurie Thinot.


Le spectacle s’est joué au Théâtre National de Chaillot, Paris.

Combat de nègre et de chiens

Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Laurent Vacher

 

(C) Christophe Raynaud de Lage

(C) Christophe Raynaud de Lage

« Ils ne savaient pas où ils allaient, mais savaient d’où ils venaient Aujourd’hui, ils ne savent toujours pas où ils vont mais ne savent plus d’où ils viennent. » Cité par Laurent Vacher, l’artiste béninois Romuald Hazoumé évoque les hommes en général, qu’ils soient blancs, noirs, ouvriers, patrons ou migrants des temps présents.
Créée en 1983 par Patrice Chéreau, la pièce reste visionnaire, avec une expression aigüe et distanciée du chaos du monde, miroir contemporain, âpre et blafard de notre époque. Entre amour et haine, désir de fuir, égoïsme et lâchetés communes.
«J’avais besoin d’aller en Afrique pour écrire tout, n’importe quoi… pour moi l’Afrique, c’est une découverte essentielle, essentielle pour tout. Parce que c’est un continent perdu, absolument condamné… Et puis, il y a un degré de souffrance… », dit l’auteur.
Trente années après la création de la pièce, le continent africain n’en finit pas de se relever des blessures infligées et de mises à terre, d’origine à la fois ethnique, religieuse, économique et et sociale.
 Revenu d’un séjour africain sur un chantier de travaux publics où il rejoignait des amis, le dramaturge fait surgir de la brousse, une cité de quelques maisons, entourée de barbelés et de miradors avec des gardiens, armés qui surveillent les lieux tout autour. Leurs cris énigmatiques de reconnaissance, sont comme la délimitation existentielle d’«un territoire d’inquiétude et de solitude»
Combat de nègre et de chiens fait brutalement se confronter une femme blanche, un homme noir, et deux autres blancs, isolés dans un monde étranger-les blancs face aux noirs, et vice-versa, et une femme face aux hommes. Un drame «toubab», comme on appelle l’homme blanc dans certaines régions d’Afrique, qui met au jour, à la fois l’étrangeté dont chacun est porteur et celle qu’il pressent chez l’autre.

Alboury vient réclamer la dépouille de son frère, un ouvrier noir qui a été tué,  à Horn, le responsable du chantier qui ne peut la lui rendre, surtout pas Cal, le contremaître, alcoolique.  Face à ces trois hommes, Léone, la femme blanche venue par hasard de France, a suivi Horn aveuglément jusque là et elle  reste seule à s’ouvrir sans mensonge au frère endeuillé.
Tout racisme est fondé sur la haine de soi, retraduite en haine de la différence, rejet instinctif de ce qu’on croit  ne pas être soi, un rêve de virtualités approximatives et fantasmatiques jetées à l’infini.  Sur ce chantier du bout du monde, un mobilhome pour ouvriers ; devant, sur un bidon de fer rouillé, on joue de l’argent, avec bouteille de whisky à portée de main, à l’ombre des feuillages mouvants des bougainvilliers.
Les personnages s’affrontent, tendus par une violence sourde et cinglante, avec un verbe haut et fort qui sait cacher les actes bas, manié à loisir par ces dominateurs fragilisés pourtant par les humiliations subies  dans une vie précaire.
Horn se sait seul : «Qui a la charge de réparer les conneries des autres ?… Qui doit être ici flic, maire, directeur, général, père de famille, capitaine de bateau ? » Avant de passer à l’acte irréversible, on peut parler et se servir des mots, dit-il à Cal, «grande gueule, flingue dans la poche et goût de l’argent vite », et ne pas tout prendre à l’Afrique, sans rien lui donner en échange. Quand Horn encore tente d’adoucir Alboury, venu en vain récupérer le corps, il lui dit : «Qu’importent aux ouvriers, les sentiments des maîtres, et aux noirs, les sentiments des blancs ?»
Rester à l’écoute des autres, observer le monde et saisir quelques secrets celés, telle est la qualité d’un regard porté sur la diversité et les métissages. Laurent Vacher a admirablement dirigé des comédiens d’envergure: Dorcy Rugamba, qui interprète le frère vindicatif, a une solide présence et dégage paix et sagesse. Stéphanie Schwartzbrod aux accents chantants, possède une empathie aux souffrances de l’autre. Quentin Baillot joue Cal le petit blanc inquiétant, émotif et hypernerveux, qui n’a ni contrôle de lui-même, ni scrupules.
Horn (Daniel Martin), en  homme revenu de tout, avoue avec philosophie : «J’en ai marre, vois-tu, l’Afrique, je n’y comprends plus rien ; il faut d’autres méthodes, sans doute, mais moi, je n’y comprends plus rien…»
Un moment de théâtre authentique, mené comme un thriller, vif et tendu, troublant et mystérieux.

Véronique Hotte

Théâtre Jean Arp, Scène conventionnée de Clamart, jusqu’au 23 janvier. T : 01 41 90 17 02

 

Aide-toi le ciel

Aide-toi le ciel, texte et mise en scène d’Aline César

 Aide-toi-le-ciel-1-240x160La pièce, créée en 2009, se passe dans une ville géante aux  nombreux et compliqués moyens  de transport. “ le titre,  en guise de proverbe tronqué, invite à déjouer les morales du siècles et à prendre à contre-pied des proverbes édifiants comme “si tu veux, tu peux”,  ou:  “on n’a que ce qu’on mérite”.
Deux familles sont assez brutalement obligées de coexister ensemble, avec ce que cela peut comporter de malaises et d’horaires différents: bref, cette cellule familiale recomposée tient de l’enfer: le scénario-pas vraiment neuf-a été à la base de nombreuses pièces et films.
 Et, quand les transports dans cette ville démesurée, ne fonctionnent pas bien, c’est le destin de chacun des personnages qui va s’en trouver modifié. Sur le plateau, juste l’indispensable pour rendre crédible cet appartement de banlieue: un gros canapé rouge, un tableau noir où sont dessinées les fonctions: habitat, transport, autoroutes urbaines,  bureaux, bref l’enchevêtrement habituel des grandes villes contemporaines qui fait froid dans le dos, une table et quelques chaises de cuisine des années soixante.
On comprend vite que cet univers de folie  détermine le destin de chacun des personnages, au plus intime d’eux-mêmes. Il y a là l’ex-femme du père qui vit avec son fils, dans une des trop fameuses tours et qui doit accueillir une famille recomposée, avec toutes les tensions cachées mais bien réelles que cela suppose. Oui, mais sur le plateau,  on n’est pas chez Goldoni, et rien de tout cela n’apparaît et ne nous concernent vraiment.
Les six comédiens font le boulot, en particulier Claire Lapeyre-Mesurat qui apporte une note de fraîcheur bienvenue. Mais quant au reste, mieux vaut oublier, en particulier, un texte prolifique, assez pesant  et sans beaucoup d’humour qui dispense un remarquable ennui…
Ce n’était sans doute pas le bon soir mais bon, ainsi va la vie au théâtre…

 Philippe du Vignal

 Théâtre de Belleville 94 rue du faubourg du Temple 75011 Paris. T: 01 48 06 72 34 jusqu’au 24 janvier.

Médina Mérika

Médina Mérika, texte et mise en scène d’Abdelwaheb Sefsaf 

img_6351La pièce s’inspire de Mon Nom est Rouge du grand écrivain turc Omar Pamuk: «Maintenant je suis mon cadavre». De la même façon, ici, un cadavre, avec une blessure sanguinolente au crâne, (Toma Roche, persuasif) se lève, et prend la parole face public : « Mais, s’il vous fallait une piste pour explorer dans la bonne direction le monde étrange des tueurs qui hantent nos quartiers, laissez-moi vous dire qu’il se cache certainement derrière mon assassinat, un complot contre notre monde, nos coutumes et notre religion. »
Avec humour et recul, le mort vivant, jeté sans égards dans un puits, espère qu’on retrouvera son cadavre grâce à l’odeur…Médina Mérika raconte l’histoire d’un rêve, sur fond de printemps arabe à la dérive.
Le cadavre est celui d’Ali, jeune réalisateur plein d’avenir, passionné de cinéma américain. Mais, dans la médina où il vit, parangon symbolique de la ville arabe, l’Occident est à la fois, emblème de  liberté qui fascine, et celui de la décadence qu’on méprise.
  La recherche de son assassin devient prétexte à explorer cette société en pleine mutation, lieu de frottements et de frustrations, et son rapport si ambigu à l’Occident. Soit le point de vue franco-algérien d’une tragi-comédie moderne au nom de «Printemps arabes», sous forme de nouvelle policière avec suspens et mobiles. On entend condamner les faux imams, ces prêcheurs à barbe longue et à la robe immaculée quittant leur campagne natale pour porter la bonne parole dans les grandes villes du Nord, « perverties par le monde occidental et les idées nouvelles »…
 Ainsi parle le Chien : «Si vous pouvez en croire un chien sans parole mais qui jacte, c’était le plus imbécile des « hmars » que cet imam-là. Mais il avait un don extraordinaire pour captiver les foules et les mener, comme il l’entendait, par le bout du nez.  Avec un verbe et une gestuelle magnétiques. «De même, les bars sont condamnés : on y joue aux dés, on y regarde passer les femmes en écoutant de la musique, qui touche les cœurs et pervertit les âmes . »
  Homme de théâtre et de musique, Abdelwaheb Sefsaf œuvre vaillamment, en dépit des opposants, à la rencontre entre  Orient et Occident. Un écran vidéo, avec les musiciens  du groupe Aligator, installés de part et d’autre, fait défiler les paysages de Beyrouth, avec entre autres, une chanson comme Beirut.
 Entre arabe et français, entre accents traditionnels et résonances électroniques, entre chansons swinguées et vrais monologues de théâtre, se crée  une poésie douce-amère, depuis les plaintes du lyrisme oriental à l’électro contemporain.
Amour, haine, refus des inégalités, désir de combattre, anti-héros et désespérance : reste à résister aux oppresseurs avec l’humour contestataire et la saine distance, l’autocritique, et la lutte contre un fatalisme légendaire. Nestor Kéa et Georges Baux, multi-instrumentistes, sont à l’orgue des années soixante-dix et aux guitares.
Abdelwaheb Sefsaf, leader charismatique, au chant et à la percussion, assure aussi la direction musicale  du groupe.  À mi-chemin entre conte et comédie musicale, il propose une vision haute en couleurs, tonique et enthousiaste, des bouleversements culturels dans les sociétés arabes.  Avec pour icône féminine Lila, l’épouse d’Ali, (Marion Guerrero) qui joue, danse et chante avec grâce.
Du théâtre musical à l’énergie radieuse, pour un idéal de partage…

 Véronique Hotte

Le spectacle s’est joué à la Maison des Métallos,  Paris, du 12 au 17 janvier.

 

 

Conte d’hiver

Conte d’hiver de William Shakespeare, mise en scène de Declan Donnellan

 

2016-01-18 14.11.07Comique et tragique se côtoient dans cette pièce tardive et atypique, avec nombre de thématiques chères au grand dramaturge. Etrangement construite, pleine d’invraisemblances, et en deux parties que séparent seize années. On passe d’un sombre drame hivernal où rôdent la mort et les tempêtes hostiles, à une pastorale printanière, au dénouement heureux. De l’âpre Sicile, à la verdoyante Bohème. De l’apparition du mal, de la souffrance, de la discorde, au triomphe de la paix et à la réconciliation.
La jalousie aveugle de Léonte, roi de Sicile, rappelle celle d’Othello, mais surgit plus brutalement, et précipite sa famille dans le malheur: il accuse d’adultère, Hermione, son épouse, et son meilleur ami, Polixène, roi de Bohème. Avec des réactions aussi violentes que l’amour qu’il porte à ces deux êtres. Polixène échappera de justesse à sa vengeance assassine,  mais la reine, jetée en prison, y mourra et la fille qu’elle y met au monde, Perdita, est exilée.

Tyran inique, tel le roi Lear, il n’a plus, qu’à se repentir et à pleurer, en apprenant sa méprise: Apollon furieux, lui fait savoir par son oracle, consulté à Delphes, que «le roi vivra sans héritier, si ce qui est perdu n’est pas retrouvé »…Au seuil de la deuxième partie (Acte IV, l) le personnage du Temps apparaît : «Chers spectateurs, propose-t-il, imaginez que je m’en suis allé dans le belle Bohème, où vous n’oubliez pas que je vous ai parlé du fils de l’autre roi, Florizel.» Omniscient, tout-puissant, il nous apprend que là-bas, Perdita  a grandi en âge et en beauté, et il nous invite à connaître son destin.
Par un tour de passe-passe, il nous transporte sur ses ailes, au palais de Polixène, puis  à la fête de la tonte,  dans le village du berger qui a recueilli et élevé Perdita. Un monde coloré, qui tranche avec la froideur de la Sicile. On y boit, chante et danse, et un camelot vante ses colifichets… La nature sert de cadre aux amours de Florizel et Perdita…
  Après bien des péripéties, nous retournons en Sicile pour un heureux dénouement. Le Temps s’affirme comme le moteur de toute l’action dramatique. Le cycle des saisons, de la mort et la renaissance, imprègne toute l’imagerie du Conte d’hiver. « Tu as rencontré ce qui meurt, et moi, ce qui vient de naître », dit le Berger à son fils, quand il trouve Perdita abandonnée sur le rivage désert de Bohème. Declan Donnellan l’a bien compris: ce mystérieux personnage, en anorak rouge,  assis de dos, attend que le spectacle  commence.
Le metteur en scène joue habilement sur la dualité de la pièce. Dans le décor unique de Nick Ormerod, quelques accessoires déplacés sur le plateau nu, les lumières, les costumes et la musique créent des ambiances contrastées, entre austérité hivernale du palais de Léante, et nature riante de la campagne bohémienne.
L’adaptateur a placé l’action dans un présent atemporel, avec des costumes  actuels.  Dans la deuxième partie, des musiques pop accompagnent les chansons et, dans cette atmosphère festive, s’égayent des paysannes endimanchées. Interrompues par un entracte à la fin de l’acte lll, les scènes s’enchaînent deux heures trente durant, bien orchestrées, et jouées par des comédiens très engagés dans leurs rôles.

 Avec un sur-titrage parfaitement traduit et calé (on regrette que le nom du traducteur ne soit pas cité). Les choix de mise en scène sont nets, quoique discutables. Pourquoi d’entrée de jeu, donne-t-on Léante pour fou ? Dès le prélude, Orlando James, son interprète, semble disjoncter et fabrique de toutes pièces ses soupçons, manœuvrant et manipulant Hermione et Polixène, afin de les faire se jeter corps contre corps, alors que rien n’explique, dans le texte, le revirement de Léonte, de l’amour à la haine.
Ainsi, tout au long du spectacle, Declan Donnellan tente d’expliciter des situations, alors que Shakespeare privilégie la fantaisie poétique et le surréel, sans souci de vraisemblance : ne s’agit-il pas d’un conte ? La mise en scène des trois premiers actes est rigoureuse, mais celle des actes suivants semble plus lâche : la fête de la tonte, par exemple, assez grossièrement chorégraphiée, peine à produire les effets picturaux et les émotions qu’on pourrait en attendre.

Le tableau final, en revanche, propose une image saisissante et juste : les protagonistes s’acheminent en cortège dans l’obscurité vers la statue d’Hermione, comme pour un cérémonial funèbre, au terme duquel le miracle s’accomplit. Le temps a fait son œuvre.
Malgré le côté laborieux du spectacle, on apprécie la rigueur des acteurs qui, très généreux, font sonner les vers avec fluidité et naturel. La langue de Shakespeare, si bien servie, paraît alors évidente, et c’est un plaisir de l’entendre…

 Mireille Davidovici

Théâtre des Gémeaux, Sceaux (92), jusqu’au 31 janvier.  T. 01 46 61 36 67 Théâtre du Nord, Lille  du 3 au 7 février; Théâtre Maria Guerrero, Madrid  du 10 au 14 février; Piccolo Teatro, Milan  du 17 au 21 février ; Teatro Stabile, Verone les 24 et 25 février ; Il Teatro Goldoni, Venise, les 27 et 28 février ; Grand Théâtre de la Ville du Luxembourg du 2 au 4 mars.

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King Kong Théorie

King Kong Theorie de Virginie Despentes, adaptation et mise en scène d’Emmanuelle Jacquemard

imageVirginie Despentes (46 ans) n’a pas eu une vie des plus faciles Internée à quinze ans, errant d’une ville à l’autre, et souvent arrêtée par la police, elle est violée à dix-sept ans, près du périphérique à Paris, ce qu’elle racontera dans son essai King Kong Théorie, paru en 2006.
Vingt ans plus tard, elle reconnaît à propos de ce viol qu’« (…) il est fondateur, de ce que je suis en tant qu’écrivain, en tant que femme qui n’en est plus tout à fait une. C’est à la fois, ce qui me défigure et me constitue».  Faute d’argent, elle se prostitue, puis se drogue et écrit un premier roman Baise-moi (1994)  qu’elle elle adaptera sept ans plus tard pour le cinéma avec Coralie Trinh Thi, une jeune actrice de porno, mais le film fera l’objet de censure pour les moins de dix-huit ans..
Virginie Despentes connaît le succès comme écrivain depuis une quinzaine d’années, et publiera plusieurs romans dont Les Chiennes savantes, sorte de portrait assez noir de la condition féminine et Les jolies choses d’après Les Illusions perdues d’Honoré de Balzac et, en 1999, Mordre au travers, un recueil de nouvelles subversives…
Auteure maintenant reconnue et membre du jury du prix Fémina, elle est ravie quand Bernard Pivot lui proposa récemment de faire partie de l’académie Goncourt. Devenue lesbienne à 35 ans, elle fut la compagne de Beatriz Preciado, théoricienne et adepte de la déconstruction du sexe:« Ma vision de l’amour n’a pas changé, mais ma vision du monde, oui. C’est super-agréable d’être lesbienne. Je me sens moins concernée par la féminité, par l’approbation des hommes, par tous ces trucs qu’on s’impose pour eux.»
Comme le dit finement Pierre Marcelle dans Libération: « Virginie Despentes s’est mise en situation de se faire haïr par les philosophes, autant que par les psys, et par les dames patronnesses, autant que par les chiennes de garde. Le bonheur, quoi… » .

 Et le théâtre dans tout cela? L’écriture et les propos souvent crus et l’ironie cinglante de Virginie Despentes qui attaque les tabous sur la condition féminine actuelle: prostitution d’abord, inégalités flagrantes, viols en tout genre, pornographie, malaise sociétal…)  avait tout pour attirer des metteuses en scène, comme Cécile Backès (voir Le Théâtre du Blog),  qui monta en 2010, une adaptation  de King Kong Théorie. Moins inspirée, Pauline Bureau en inclura un extrait dans un spectacle (voir aussi Le Théâtre du Blog). Et l’an passé, Vanessa Larré en fera un monologue avec Barbara Schulz…

 Emmanuelle Jacquemard entreprend, elle aussi, de faire entendre la voix de Virginie Despentes mais, de façon plus originale, avec cinq très jeunes actrices: Marie-Julie Chalu, Célia Cordani, Ludivine Delahayes, Anisssa Kaki, Lauréline Romuald, toutes impeccables : “Moi, dit-elle, qui suis née vingt ans après, ce texte m’a aidée à vivre et à me construire. Chacune, et chacun, peut retrouver dans son expérience un bout de son histoire : c’est avant tout de nous, hommes et femmes, que parle King Kong Théorie, et de nos tentatives pour vivre ensemble”.

  Sur le petit plateau des Déchargeurs, des rayonnages en bois avec serviettes de bain, peignoirs bien rangés, et crèmes pour la peau: cela se passe dans un club de gym ou un institut dit de beauté, où cinq jeunes femmes en maillot de bain deux pièces, sont déjà en scène. L’une fait des exercices d’assouplissement, l’autre joue avec une tablette, une autre s’épile les jambes…
Puis commence un dialogue, tiré de l’essai de Virginie Despentes, sur le corps féminin, à la fois, sacralisé  mais aussi provocant, exposé, nu ou presque, à l’avidité des hommes, voire comme objet sexuel, et vendu comme tel, toutes normes sociales mises à l’écart. Les choses sont dites avec humour, mais les termes restent crus, au risque de déplaire aux ecclésiastiques et aux associations familiales: “Chapitre consacré au viol. Coucher avec l’ennemi. Chapitre consacré à la prostitution. Porno sorcières. Chapitre consacré à la pornographie ».

  Serrant au plus près le texte, Emmanuelle Jacquemard qui a encore réalisé peu de mises en scène, dirige ce collectif avec précision et humour. Elle sait parler des questions de pouvoir, et d’intimité, et  le corps devient ici une sorte de métaphore de ce qui peut être infligé au corps collectif féminin.  Mais sans pleurnicheries, et en utilisant les codes théâtraux… Avec une gestuelle et une diction remarquables, les jeunes  comédiennes s’emparent de ce petit plateau sans en sortir une seconde, avec une extrême concentration, et cela tient parfois du ballet. Chapeau !
 Dès le début du spectacle, les mots tapent sec: “Nous parlons donc d’ici, de chez les invendues, les tordues, celles qui ont le crâne rasé, celles qui ne savent pas s’habiller, celles qui ont peur de puer, celles qui ont les chicots pourris, celles qui ne savent pas s’y prendre, celles à qui les hommes ne font pas de cadeau, celles qui baiseraient avec n’importe qui voulant bien d’elles (…) celles qui sont trop mal foutues pour pouvoir se saper comme des chaudasses mais qui en crèvent d’envie… »

 En une heure , la messe est dite, et bien dite devant un public très attentif  mais surtout féminin quelque dix hommes seulement… Qu’importe, la jeune metteuse en scène fait entendre la voix de Virginie Despentes, comme on ne l’a jamais entendue  au théâtre.
  Après  un solide travail d’adaptation sur cet essai, quelques mois d’improvisations: “ Je voulais, dit-elle, diriger un groupe soudé de jeunes comédiennes, même si elles n’avaient jamais travaillé ensemble, et faire entendre juste cet essai sur un plateau. J’ai mis leurs corps en valeur, mais une nudité totale n’aurait pas été justifiée.”

  La jeune metteuse en scène de vingt-six ans aura réussi son pari: intelligence de la dramaturgie,  sobriété de la mise en scène loin de toute prétention, rythme soutenu, efficacité de la direction d’acteurs… (N’en jetez plus, du Vignal!).
 On oubliera la crème pour le corps dont les cinq actrices s’enduisent généreusement, ce qui les oblige ensuite à un laborieux nettoyage du plateau! Et une fin (pas très réussie) de théâtre dans le théâtre, avec jeu à la lumière de lampes de poche, à cause d’une soi-disant panne de lumière avec dégustation d’un pack de Kro! (mais bon, certains professionnels y ont cru!).
 A ces bémols près, Emmanuelle  Jacquemard, si les petits cochons ne la mangent pas, entrera vite dans le cercle fermé des réalisateurs que l’on convoite. De toute façon, les directeurs de grands théâtres s’intéresseront à elle, la petite nouvelle qui est, pour la maîtrise du plateau et la direction d’acteurs, largement devant d’autres jeunes metteurs en scène qui disposent, eux, des moyens conséquents de théâtres, ou centres dramatiques nationaux. (Nous ne visons personne mais suivez notre regard…)

Philippe du Vignal

Théâtre des Déchargeurs  jusqu’au 6 février 2016  3 Rue des Déchargeurs 75001 Paris Ier. Et au Théâtre de la Luna, festival d’Avignon à partir du 7  juillet. https://vimeo.com/150300915

King Kong Théorie est publié aux éditions Grasset.

 

 

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La Boucherie de Job

La Boucherie de Job, texte  et mise en scène de Fausto Paravidino (en italien sur-titré)

 

imageJob sur son tas de fumier, représente le fils brimé devant un père cruel. À la suite d’un pari entre Dieu et Satan, ce riche semi-nomade, se voit dépouillé de tous ses biens : troupeaux et enfants. Seule sa femme l’accompagne. Mais, on isole Job, atteint d’une maladie contagieuse, sur un tas de fumier. Il souffre et serait coupable, puisque Dieu est juste. Mais il se sait innocent, donc Dieu serait injuste ; l’antinomie se dénouera par l’appel au Mystère et dans le silence de l’Illumination.
  Job incarne une figure de la misère humaine, entre refus et passivité, entre patience et révolte. Le mythe évoque la teneur de notre existence, nos fureurs, terreurs et désirs : «L’air est plein de nos cris », notait déjà le clairvoyant Samuel Beckett dans En attendant Godot. Or, Dieu nous laisse tomber : les figures post-modernes maudissent leur naissance et  leur créateur, si peu garant de leur bonheur. Job, lui, adore son Dieu,mais se résout au silence et préfigure le Christ à l’agonie.
Pour Fausto Paravidino, auteur, metteur en scène et interprète du rôle-titre, Job, («le plus grand clown de tous les temps» pour Samuel Beckett) incarne le mystère de l’iniquité. 
Point de vue assumé,  de façon dérisoire par l’artiste et sa troupe du Teatro Valle à Rome, qu’ils ont occupé contre l’avis des autorités, de 2011 à 2014. Malgré un arrêt net des subventions accordées pour de nouvelles pratiques et politiques artistiques.
Fausto Paravidino prend appui sur une forme épique, avec humour (couleurs, mouvements et chorégraphie), qu’il fait interpréter par des comédiens au solide métier, danseurs et clowns, pour interroger l’histoire du libéralisme économique et du capitalisme. Il se sert de l
a parabole  pour mieux démythifier la prétendue rationalité de notre système monétaire et financier, fondé sur la spéculation, hors de toute confiance.
Le Mal est ici nommé, à travers le fils de Job parti en Amérique pour étudier l’économie et ses règles, qui revient pour sauver, ou plutôt pour faire sombrer la boucherie paternelle, en la livrant à la toute-puissance de la Banque, selon les lois sacralisées de la finance.
Entre les différents épisodes, intervient un duo de clowns, chœur comique et dérisoire qui commente l’action puis la soutient en devenant acteur à part entière. Ironie, satire, sarcasmes: le spectacle file comme un cauchemar vivant, avec émotion et rires mêlés : les nouveaux riches accumulent, les pauvres vivent dans la misère des bas-fonds et l’exclusion. Un art jovial et bonhomme, entre allusions humoristiques et faux repères, dans une analyse ludique.
Comptoir de boucher, morceaux de viande sanguinolente à vue, sculpture animale suspendue dans les hauteurs, crucifixion et descente de croix, canapé bourgeois pour l’intérieur familial: tel est le cadre pour ces relations sado-maso entre un fils financier et sa collaboratrice cynique vêtue de cuir, partenaires d’un enrichissement mutuel, contre le bien de tous…
Les hommes sont faillibles. À ces combattants résistants de reprendre le flambeau et de faire les justes choix, plutôt que de se laisser guider par d’aucuns qui visent les profits avec égoïsme. Un joli moment de théâtre comique, entre éclats sombres et ouvertures sur la lumière.

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Commune d’Aubervilliers-Centre Dramatique National, jusqu’au 23 janvier. T: 01 48 33 16 16.

Le Misanthrope par la Compagnie Kobal’t

Le Misanthrope  par la Compagnie Kobal’t

C’est toujours un plaisir de retrouver Le Misanthrope, seizième pièce de Molière, qui, comme son Tartuffe, reste  d’actualité. Alceste y campe un homme fatigué par la société du paraître, la médisance et les pratiques de  la Cour, qui décide d’abandonner toute compromission. Quand Oronte le flatte et lui lit fièrement quelques vers de sa plume, il a droit à un jugement sans concessions et cherchera alors à nuire à Alceste qui, lui, se débat avec Célimène, sa maîtresse supposée volage…
  La compagnie Kobal’t propose une mise en scène énergique et accueille le public  en musique, avec sodas, bières et énorme paquet de chips, dans une ambiance jeune et festive. Dans une scénographie tri-frontale avec un plan lumière peu précis, la voix de comédiens, que l’on voit souvent de dos et qui se cachent parfois les uns les autres, ne nous parvient pas toujours! Mais le dispositif procure au public une grande proximité, ce qui lui vaut même d’être pris à partie par les jeunes acteurs.
   Leur jeu dynamique emporte les collégiens, en majorité dans la salle, qui rient, s’enchantent et applaudissent ce Molière; bref, c’est une réussite. Versification respectée, diérèses bien marquées mais le texte original est parfois interrompu par un texte contemporain, écrit en vers et critiquant le monde du spectacle. On y déplore notamment la présence fréquente d’hommes nus sur les plateaux… Ce qui arrivera bientôt dans le spectacle !
  Les comédiens déploient une belle énergie mais crient, et font de grands gestes. Les rôles féminins ont du caractère avec une Célimène toute en nerfs : du corps fin et musclé d’Aurore Paris, se dégage une belle ardeur.   Dès le début, règne la confusion : deux comédiennes, assises parmi les spectateurs,  se disputent et une bagarre éclate. Mais la fureur du jeu l’emporte sur le texte que l’on entend à peine.
Sur ce, Alceste (Marc Arnaud) s’époumone en s’en prenant à Philinte (Mathieu Boisliveau), mais nous passons à côté de la première scène, importante pour la compréhension de la suite… Et ce sera le cas plusieurs fois : un bouquet de roses éclate, on renverse une table, et  un acteur nu reçoit une gerbe d’eau…

  Ces effets spectaculaires se superposent au texte et focalisent l’attention du public sur les gags, plutôt que sur les vers. Les entrées et sorties sont exploitées à fond, les portes claquent, laissant parfois les spectateurs seuls dans l’obscurité pendant de longs moments : efficace, mais trop souvent répété, cela casse le rythme.
  Remettre un classique au goût du jour plaît aux jeunes qui percevront peut-être Molière autrement. Donc pourquoi pas? Les autres assisteront à une mise en scène où le texte est un peu survolé, qui a cependant le mérite d’être en prise avec notre époque…

Julien Barsan

Le 1er avril au Théâtre Durance de Château-Arnoux. Les 9 et 10 mai, au Théâtre des Sept Collines de Tulle. Le 12 mai à Langogne (Festiv’Allier). Les 26 et 27 juillet, aux Nuits de l’enclave de Valréas.

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Big shoot de Koffi Kwahulé

Big Shoot de Koffi Kwahulé, mise en scène d’Alexandre Zeff

 

IMG_5051« Je n’écris pas sur les Blancs, les Algériens ou les Chinois, j’écris sur le frottement de tous ces mondes qui se côtoient. Je me considère comme un citoyen français, mais comme un dramaturge ivoirien. » Koffi Kwahulé, comédien, metteur en scène, dramaturge et romancier, possède une écriture influencée par le jazz , avec une musicalité verbale faite de ruptures, superpositions, silences et impros; il a une vision politico-sociale de critique subversive et ironique, la matière même d’une belle satire sur nos temps présents.
  Le verbe, brut et heurté (insultes et injures) provoque l’interlocuteur comme le public et le met à mal, avec des apostrophes à la Jean Genet. Cette langue agressive s’insinue dans une musique free-jazz, avec saccades et tensions.
Big Shoot participe d’une allégorie apocalyptique d’un monde sans valeurs, voué à la violence et à la crudité animale, où deux hommes s’affrontent avec férocité: maître et esclave, dominateur et dominé. Télé-réalité à l’américaine avec micros H.F. de rigueur, où l’enjeu : faire de sa propre mort, un spectacle et de cette exécution, une œuvre d’art : «Je suis un artiste», répète étrangement Monsieur, le présentateur et le bourreau de ce jeu morbide face à son interlocuteur Stan, une bête de foire exposée dans une cabine transparente en verre minéral.
   A chaque nouvelle émission, l’animateur tortionnaire abat un candidat d’une balle dans la tête, sous le regard complaisant de nombreux voyeurs, premier degré et relai d’une mise en abyme/théâtre dans le théâtre, pour  des spectateurs interdits.
 Le rituel de mise à mort mettra peut-être fin aux tortures et violences en question. Big Shoot  signifie en anglais: piège, guet-apens proie tragique d’un prédateur fou, meurtre avec arme à feu, prise de coke, relation sexuelle fugace, séance de photos de mode ou tournage de film… Sress, urgence et souffle coupé! Cette confrontation, duelle et cassante, évoque le mythe d’Abel et Caïn qui entraîne la malédiction: un homme tue son frère qu’il ne veut plus  voir vivant : ni rival, ni concurrent.
 La civilisation s’inscrit ainsi à l’orée d’un fratricide, dans une violence innée, instinctive et résurgente. Monsieur fait mine d’accueillir Stan, invente un crime odieux, et lui fait subir un interrogatoire, l’insulte et simule un viol imminent. Big Shot suggère aussi la suffisance de celui qui sur-joue dans un spectacle mortifère, car «la vie n’est qu’un brouillon de la mort.»
À côté du Mister Jazz Band (Franck Perrolle, guitare, Gilles Normand, basse et Louis Geffroy, batterie, Jean-Baptiste Anoumon joue aussi du saxo, et, en grand comédien de couleur bien balancé, incarne «paradoxalement» le bourreau extraverti. Thomas Durand est la victime blanche repliée, esclave humilié, avant de se ressaisir et de révéler ce en quoi il croit. 
La mise en scène, précise et étincelante, ne cesse d’interroger cette profonde violence incontournable, tapie chez les êtres…

Véronique Hotte

La Loge, 77 rue de Charonne 75011 Paris. Du 12 au 15 janvier. T : 01 40 09 70 40

 

 

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