Le Poisson combattant

 Festival d’Avignon :

 Le Poisson combattant  texte et mise en scène de Fabrice Melquiot

robert_bouvierC’est l’histoire d’une séparation. On ne s’aime plus, alors on se quitte. L’homme part, laissant « la petite » à sa femme, n’emmenant que le poisson exotique de type guerrier, qui a sauté hors de son bocal pendant la nuit.
  »C’est l’histoire d’un homme qui, pour enterrer un poisson mort, remonte le cours d’une rivière intérieure dont le flux charrie souvenirs et peurs » , précise Fabrice Melquiot qui  a écrit cette pièce pour Robert Bouvier, c’est dire si le rôle est à la mesure de son interprète. L’acteur, qui dirige une compagnie en Suisse, au physique juvénile, est ce personnage combattant contre lui-même, ses fantasmes, désirs, dégoûts, et surtout angoisses.
Sa dérive le conduit chez sa mère, au pays de son enfance, où il rencontre le petit garçon qu’il était ; puis, plus loin, dans une chambre d’hôtel à Belley, dans l’Ain, en passant par la gare d’Ambérieu en Bugey. Et enfin, en Calabre où il rendra l’animal à la mer.

  Dans cette errance, il change de peau comme de chemise, d’où l’incessant habillage, déshabillage, rhabillage de l’acteur. Cette instabilité permanente, et un jeu nerveux donnent libre cours à la prose proliférante et poétique de Fabrice Melquiot.
Mais, comme la fin nous le révèlera, il s’agit d’un voyage rêvé, d’une péripétie de théâtre située dans une boîte blanche à trois côtés, où le comédien évolue, dans un flot permanent d’images projetées sur les parois blanches.
La mise en scène privilégie les pulsations du texte, une saturation sonore et visuelle, un jeu tendu qui donnent au spectacle un rythme haletant, en contrepoint d’une partition poétique elle-même fortement rythmée. C’est un parti pris risqué mais assumé.
Une belle performance d’auteur et d’acteur…

 Mireille Davidovici

 Théâtre Girasole jusqu’au 26 juillet. Le texte de la pièce sera publié chez L’Arche.


Archive de l'auteur

L’Instant Molière ou Les Femmes à l’école de la vie

Festival du pont du bonhomme:

L’Instant Molière ou Les Femmes à l’école de la vie, adaptation de Bernard Lotti, Laurent Lotti et Jacques Casari,  mise en scène Bernard Lotti

  Molière©Jean-Marie OriotComme toutes les éditions de ce festival, organisé par la compagnie de l’Embarcadère, dirigée par Christophe Maréchal, c’est dans l’amphithéâtre de plein air situé en face du magnifique et mélancolique cimetière à bateaux de Kerhervy-une marine somptueuse de carcasses de navires, gravée une fois pour toutes dans l’imaginaire-que se donne  ce spectacle, à moins qu’une pluie passagère n’exige, au dernier moment, un repli stratégique sous chapiteau.   
  L’enchantement des paysages alentour n’en reste pas moins un révélateur efficace de théâtre populaire, avec  cette dernière création de Bernard Lotti, un familier du festival qui  traque la quête du pouvoir chez Molière : le roi sur ses sujets, le maître sur ses valets, le père sur ses filles, la bourgeoise sur ses servantes, la parvenue sur ses paires plus jeunes.
   Ces «femmes à l’école de la vie», dévalorisées ou mésestimées, passent de tutelle en tutelle. Résonnent ici des scènes significatives des Femmes savantes, des Précieuses ridicules, de l’École des Femmes,  et de Dom Juan.
Des commentaires d’auteurs du XVIIème siècle,  comme Fénelon sur l’éducation des filles, alimentent le propos. Pour le metteur en scène, les hommes représentent un monde figé et ancien face au désir de vie, d’émancipation et de liberté chez les femmes.
Loin de vouloir imposer sur scène une tribune politique dont les slogans bien connus et ressassés auraient un goût de réchauffé, les femmes s’adressent au public, façon école républicaine de Jules Ferry, en maîtresses d’école au long tablier sombre, dressées debout devant leur grand tableau noir d’antan, une craie à la main.
Evocation désuète, quand l’heure est au numérique, mais qui inscrit les hommes dans un repli passéiste, tels d’éternels petits garçons, jamais grandis, obéissant à leur maîtresse d’école qu’ils voudraient et/ou aimeraient  voir enfin soumise…
On croit entendre le bon bourgeois Chrysale des Femmes savantes : «Il n’est pas bien honnête et pour beaucoup de causes, Qu’une femme étudie et sache tant de choses : Former aux bonnes mœurs l’esprit de ses enfants, Et régler la dépense avec économie, Doit être son étude et sa philosophie. »

 Le spectateur sourit aussi devant le ridicule de Philaminte, Armande et Élise, ces savantes qui s’esclaffent et se pâment devant le fameux : «Quoiqu’on die » du sonnet du bel esprit et vaniteux Trissotin.
   Mais les données humaines ne sont pas si tranchées et flirtent avec l’ambiguïté ; le spectacle donne à réfléchir sur tous et toutes, grands et petits d’un même monde. Ainsi, Arnolphe dans L’École des femmes, se plaint de la trahison de l’innocente Agnès,  précieuse qui s’ignore et qui, à son tour, reproche avec esprit, à son barbon de père adoptif, de ne pas avoir su se faire aimer instinctivement comme le jeune Horace. Célimène, elle, rétorque  à son misanthrope d’Alceste : «Des amants que je fais, me rendez-vous coupable ? Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable ? »
Sautant d’une pièce à l’autre, on retrouve le mythique Dom Juan répondant à Sganarelle : «Non, non : la constance n’est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. »
Chacun, mis à égalité scénique, est remis à sa place, sans y paraître, das ce théâtre de tréteaux avec penderie colorée en toile de fond, où circulent, de cour à jardin, les acteurs et les techniciens: Yassine Harrada, Jean-François Lapalus, Bernard Lotti, Tristan Rosmorduc, Moanda Daddy Kamono, et les femmes qui ne rencontrent guère l’autre sexe  ou si peu :Marieke Breyne, Marilyn Leray, Elizabeth Paugam, Emmanuelle Ramu et Margot Segredo. Ce sont elles qui ont la niaque et enchantent le plateau, grâce à l’évidence de leur argumentation vive, leur capacité à rire et  à se moquer des hommes balourds et suffisants, à leur malice et leurs facéties, tant dans le verbe et l’art des réparties, que dans une belle souplesse, une danse et une gestuelle éloquentes.

  Et l’on sourit encore à entendre laquais et servantes se faire réprimander crûment par leurs maîtres, nouveaux riches oublieux de leurs origines : « Bouvière, fripon, impudent, scélérat, mécréant… » Un théâtre de marionnettes, une mise en abyme miniaturisée et judicieuse, reprend ces figures farcesques à l’infini. Bref, un moment réjouissant, avec défilé d’insultes et jurons pleins de verdeur.

  À noter aussi  Libicoco, un solo de clownesse désenchantée et décalée d’Ingrid Coetzer, et Silento, un joli trio poétique de trapèze et musique, ode à la lenteur, avec les danseurs Marco Le Bars et Eve Le Bars-Caillet, aussi violoncelliste, et Etienne Grass à l’accordéon. Un spectacle de rue délicat sur l’art amoureux.

 Véronique Hotte

 Festival du Pont du Bonhomme  à Lanester (56), du 18 au 24 juillet.

A petites Pierres

a-petites-pierres_066

 

Festival d’Avignon : À petites Pierres  de Gustave Akakpo, mise en scène d’Ewelyne Guillaume

 

  Nous avons la chance de pouvoir rencontrer des artistes venus des territoires d’Outremer, notamment à la Chapelle du Verbe incarné, où nous avons pu voir le travail d’Ewelyne Guillaume, directrice artistique de la Scène conventionnée Kokolampoe, installée dans l’ancien bagne de Saint-Laurent du Maroni, dont les créations ancrées dans la culture caraïbe, sont menées avec des artistes de la région.
En Guyane, existent des villages hors des circuits officiels, fondés par des esclaves fugitifs dits marrons, qui ont longtemps vécu en autarcie, sans avoir accès à l’école, à la culture et à la langue françaises. Les acteurs d‘A Petites Pierres viennent  d’un de ces villages, ce qui explique l’étrangeté de leur jeu et de leur diction, et la beauté de leurs chants tribaux comme sortis des profondeurs de l’Afrique.

  Formés au théâtre à l’école de Kokolampoe qui travaille en lien avec l’ENSATT, ils sont devenus professionnels, et certains vivent leur vie d’acteurs et chanteurs en dehors de la compagnie guyanaise. Ils ont choisi de monter cette farce de Gustave Akakpo, qui traite avec légèreté, de la pourtant tragique condition des femmes, de l’excision qui les guette et de la lapidation qui les menace.
 Selon eux, la pièce écrite dans le français parlé du Togo, est proche des langues bushinangue (celle des marrons) de Guyane, et ils sont très à leur aise dans les tournures africaines,  proverbes et expressions imagées qui participe au burlesque de l’écriture.
L’argument est simple : une jeune villageoise se laisse séduire par « un qui vient de métropole ». C’est un crime! Et elle sera lapidée. S’ensuivent bien des péripéties. L’intrigue enchaîne des situations à la Molière et des quiproquos à la Marivaux, avec une truculence couleur locale.
Dans la bouche de ces comédiens, la pièce prend toute sa saveur et, grâce à la rigueur et la précision de la mise en scène, le spectacle reste sobre, sans complaisance, tout en respectant le naturel et les personnalités de la troupe.
À suivre, une tournée se prépare.

 

Mireille Davidovici

 

Chapelle du Verbe Incarnė jusqu’au 26 juillet

La Coopérative

Festival d’Avignon:

La Coopérative d’Amélie Chamoux et Laurent Eyraud-Chaume, création et interprétation musicale de Lionel Blanchard

 bowlingL’Héritage, au festival d’Avignon 2012, n’était pas passée inaperçue et a notamment été joué à la Fête de L’Humanité et au festival Région en Scène PACA  en février 2013. La compagnie Le  pas de l’oiseau anime sur son territoire de nombreux ateliers de créations en milieu scolaire et avec les structures d’éducation populaire. La compagnie est associée au projet du Fourmidiable – Scène artistique des pays du Buëch, et de son bien-nommé Café du Peuple à Veynes dans les Hautes-Alpes.
  Amélie Chamoux et Laurent Eyraud-Chaume et un guitariste, nous content avec un beau dynamisme les luttes acharnées d’une équipe d’ouvriers décidés à sauver leur entreprise en constituant une SG SCOP, société coopérative et participative comme il en existe des centaines en France.
Pas d’accessoires ni costumes, mais un simple bonnet pour changer de personnage.  Et incarner, par exemple, Stéphanie qui est en CDD et qui aide Jean-Marc, le meneur des luttes, à sauver l’entreprise et aussi Sylvette. Mais cela se termine mal: Jean-Marc y laisse sa vie mais la lutte continuera.

  Après avoir accepté une réduction du temps de  travail et des salaires à 32 h, l’entreprise a su récupérer des marchés en France et échapper ainsi aux placements financiers improductifs.
  Sur un ton ludique et joyeux, les deux comédiens soutenus par le musicien, nous rendent une confiance tonique dans les luttes qui se mènent. Un spectacle nécessaire par les temps qui courent !

Edith Rappoport
Théâtre de la Bourse du Travail à 11 h T: 06 77 75 49 31 jusqu’au 26 juillet.

Bobo 1er roi de personne

Festival d’Avignon:

Bobo 1er roi de personne, de Frantz Succab, mise en scène de Guillaume Clayssen

 Le titre a une double résonance : Bobo 1er roi de personne, comme roi de nulle  part, ou Bobo 1er roi de personne comme roi libre, poète de sa vie, roi de lui même ! Ce qui n’est parfois, pas si lointain ! Une sorte d’Ubu à la personnalité étonnante et fine.  C’est à un étrange voyage auquel nous invite Frantz Succab avec  un récit théâtral d’une écriture singulière, et tout aussi complexe qu’accessible.
  Le spectacle, qualifié de «cabaret baroque», s’adresse aussi à un jeune public. La mise en scène de Guillaume  Clayssen épouse avec justesse et sensibilité cette écriture, et donne souffle aux espaces inarticulés et fugaces enfouis dans le texte. La scénographie de Murielle Plaisir, tout en sobriété, est très évocatrice.   « Je  fus saisi d’emblée par l’inventivité et l’énergie de son écriture dit Guillaume Clayssen Je sentais que ce texte de théâtre enraciné dans le monde caribéen, contenait en lui un poème universel….Cette radicalité si belle et si intelligente du verbe de Frantz Succab, m’inspire comme metteur en scène ».
  Il s’empare avec virtuosité de ce poème dramatique, proche d’un conte. Les multiples sens de lecture, l’ambiguïté parfois, des paroles de ce roi hors-normes surgissent au son des musiques et du tam-tam, du corps dansant de l’acteur et compositeur Patrick Womba. Très présent il illumine le plateau. Même si parfois, sa mémoire semble chercher les mots, cette hésitation est en harmonie, une fois n’est pas coutume, avec le personnage et apporte une richesse dramatique supplémentaire à ce roi extravagant.
   On est fasciné par le roi Bobo, jubilatoire et dérangeant, rempli de rêves, de contradictions, de poésie, Nègre contre les Nègres. Le spectateur a la surprise avec ce spectacle d’être emmené dans un ailleurs, une écriture inhabituelle, une histoire déjantée mais lourde de sens ! Et on sort de cette pièce guadeloupéenne, et de ce voyage en compagnie de Bobo 1er roi de personne,  la tête pleine d’images aussi merveilleuses qu’inquiétantes, de questions sur notre monde aujourd’hui en Europe, et sur l’humanité de ce 21ème siècle. Et l’on se dit qu’il serait bon de prêter une attention plus profonde à la poésie et ses mots !
  C’est aussi une histoire d’amour, celle de Bobo et de  Pauline… ! Allez découvrir ce spectacle inclassable, cet hymne à la poésie, à l’humour, à l’imaginaire !   

 

Elisabeth Naud

 

La Manufacture, jusqu’au 25 juillet.  T:04 90 85 12 71 . Le texte de la pièce est  édité aux éditions Lanzmann.

 Image de prévisualisation YouTube

Notallwhowanderarelost

Festival d’Avignon :

 

Notallwhowanderarelost, mise en scène de Benjamin Verdonck

11739631_10152877924556512_723801911_n Quel silence dans la Chapelle des Pénitents blancs où les enfants se comptent sur les doigts d’une seule main. Pourtant, le spectacle est classé « jeune public ». Sur le plateau, un homme immobile, en pull jaune vif et jeans, se tient debout à côté d’une machinerie prodigieuse. Cordes, boiseries, serre-joints apparents… l’étonnant châssis à mi-chemin entre la charpente, le chevalet, le théâtre de tréteaux et l’obturateur photographique, semble une ingénierie de Léonard De Vinci, échappée de la Renaissance. Nous y devinons un dispositif dédié aux belles images.
  Le spectacle débute par une école de la patience. Le plasticien et performeur Benjamin Verdonck parvient, au terme de nombreux ajustements méticuleux, à faire tenir, à l’avant-scène, un ballon sur le dossier d’une chaise, elle-même en équilibre sur deux canettes de coca. Soit. D’un geste, il freine les applaudissements. Cela causerait peut-être la chute du merveilleux assemblage surréaliste et, plus vraisemblablement, briserait l’épure de l’instant.
  Une chimère étonnante apparaît ensuite : un cintre au sommet d’un manteau immense. Et voilà que le personnage sans tête récite du Jorge Luis Borgès. Eloge du fleuve et du temps en soi.
  La métaphore nous prévient à nouveau que le sablier s’écoulera avec lenteur, privilégiant l’intériorité. Voici enfin venu le temps de la machinerie.  Petits gestes. Evénements minimalistes. Un triangle traverse le cadre. Bois, papier, fil… La pauvreté des matériaux fait écho au dépouillement des effets. Un autre triangle croise le premier. Un enfant à nos côtés s’émerveille, et s’empare de l’abstraction : « Oh ! Un bateau… », « des gens qui se rencontrent… »
  Des phrases en papier descendent sur les lames d’un store en carton. Il y est question de K, de café, de rencontre à Berlin. Un récit s’ébauche, et quelques minutes plus tard, nous comprenons que le spectaculaire se réduira aux beautés minuscules et lentes de ces micro-variations : un ou deux triangles passent et repassent, petits ou plus grands, l’un caché derrière un autre, s’inclinant, passant à l’orange.
  Et là, c’est la déconvenue. Évidemment, nous relevons l’hommage à Dada, au suprématisme… Mais, quid des enfants dans tout cela ? C’est lent, répétitif, référencé, pédant. Le titre mettait la puce à l’oreille mais un jeune spectateur est perdu et dépité : « Ah ! C’est juste des triangles qui passent! ».
Où est l’histoire attendue ? Nous sommes prêts à concéder que le bijou est délicat. Mais pour les adultes seulement ! Et les plus enclins à la méditation…

Stéphanie Ruffier

 

 Spectacle vu à la Chapelle des Pénitents blancs. Et les 26 et 27 août au festival Madli Levi (Slovénie). Du 13 au 17 octobre, KVS, à Bruxelles.

 

 

Marcellin Caillou

Festival d’Avignon:

Marcellin Caillou, texte adapté de Sempé, mise en scène de Caty Jouglet et Fabrice Roumier

Marcellin et les filles   La conteuse (Caty Jouglet) prend place à côté d’un immense plan blanc, incliné, et ouvre un livre. Magie, le récit prend vie ! D’une fente, émerge un petit personnage cartonné. C’est Marcellin Caillou, humble héros de Sempé, doté d’une maladie aussi bizarre qu’incontrôlable : il rougit sans raison. Le visage de papier se teinte aussitôt d’un adorable rouge vif. Les autres enfants ne sont pas tendres, le traitent de fraise tagada et de camion de pompiers.
Quelle tendre histoire que celle de l’amitié entre cet enfant solitaire qui rencontre son alter ego, René Rateau, reconnaissable à ses cheveux en bataille et à son cou télescopique qui s’allonge pour annoncer d’énormes « atchoum ». Entre le timide aux rougeurs intempestives et son copain aux éternuements incontrôlables, la mayonnaise prend à merveille. Elle se passe de mots. Moments de grâce…
Personnages aimantés qui déambulent à la surface du carton, paysages en papier et vidéo  sont mis au service d’une scénographie aussi sobre que leur amitié. Quand un adulte intervient, la conteuse se saisit d’un bâton, et revêt un des fabuleux visages revêches croqués par le célèbre dessinateur.
La peinture du monde décevant des grands, justement, est une des réussites de ce conte. Quand les deux enfants sont séparés par un déménagement, les parents de Marcellin ne réagissent pas. Ils perdent même la lettre de l’ami : «On la cherchera quand on l’aura trouvée. »

Des micro-saynètes dessinées dans des boîtes éclairées montrent la mère perpétuellement plongée dans le frigo et le père dans sa paperasse. Ils n’ont jamais le temps ! Dans le public, des enfants acquiescent. Vie trépidante et répétitive, bus, boulot, dodo. Le temps passe… Mais la vie réserve de belles surprises.
Ce petit théâtre de papier est absolument réjouissant. Caty Jouglet, la conteuse, sait pointer les moments forts et Fabrice Roumier, à couvert, manipule avec bonne humeur et célérité les trappes et les petits personnages à qui il donne des voix facétieuses.
L’univers  humaniste de Sempé est restitué ici avec générosité…

 Stéphanie Ruffier

 Maison du théâtre pour enfants, Monclar, jusqu’au 25 juillet, 15h20, relâche le dimanche.

A mon seul désir

Festival d’Avignon :

 g-bourgesÀ  mon seul désir  de Gaëlle Bourges

Tissée aux alentours de 1500, La Dame à la licorne, tapisserie en six panneaux dont l’auteur reste inconnu, fut redécouverte par Prosper  Mérimée en 1841,  et  George Sand en parle dans son roman Jeanne… Les cinq premières scènes représentent les cinq sens, mais la sixième : A mon seul désir semble plus ambigüe.
C’est l’histoire et la signification de cette œuvre moyenâgeuse, qu’elle a longuement contemplée au musée de Cluny, à Paris, que nous conte Gaëlle Bourges, en compagnie de trois autres danseuses. En voix off, elle décrypte La Dame à la licorne, tandis que, nues, les quatre interprètes dansent devant un châssis rouge garance tendu à l’avant de la scène, comme échappées du tableau. Elles y piquent des fleurs, tandis que le texte énumère la flore abondante contenue dans la tapisserie.

Puis elles deviennent, grâce des masques, le lion, le perroquet, le singe, la licorne, le chien et le lapin figurant aux côtés de la Dame. « Elles sont en fait comme des animaux, dit la conteuse, il n’y a pas de nudité dans la nature, les animaux ne sont pas nus ». C’est surtout sur ce bestiaire allégorique que le récit s’attarde.
Que signifie la présence de nombreux lapins (trente-cinq au total), animal symbolisant la lubricité, auprès de la vierge du tableau? Au Moyen Âge, on attirait les licornes, animaux magiques, avec de jeunes vierges, et, si la fille mentait, la licorne, croyait-on, l’encornait sans pitié.

 Et pourquoi le perroquet, symbole de l’amant dans l’amour courtois, viendrait-il picorer dans sa main, si elle était pure? « Est-ce que la jeune fille n’est vierge que de face, se demande-t-on ? La tapisserie n’a pas d’envers, mais la danseuse ne porte la riche robe en velours bleu que sur le devant, découvrant, quand elle se retourne son aimable postérieur.
   Après un petit détour par la scène d’Alice avec le lion et la licorne dans Lewis Caroll, quelques autres scènes sont aussi évoquées par les danseuses. Soudain le voile se déchire, le rideau tombe découvrant l’envers de la tapisserie, laissant apparaître une multitude de lapins, figurants nus et masqués qui prolifèrent, s’ébattent en une danse endiablée, sorte de sabbat de sorcières.
  Une joyeuse sarabande qui contraste avec le côté gracieux, précieux, presque hiératique de la pièce. Ce travail tout en finesse aborde la question de la représentation de la femme dans l’art occidental, en décrypte les arcanes et en révèle la face cachée. Gaëlle Bourges explorant, comme à son habitude, la relation entre spectacle vivant et histoire de l’art, nous offre ici un très beau moment de danse et de théâtre.

Mireille Davidovici

Jardins du Lycée Saint-Joseph, jusqu’au 21 juillet. Et le 16 octobre, à l’Echangeur de Picardie ; le 3 mars à l’Espace Pluriel à Pau;  le 7 avril, au Théâtre de l’auditorium de Poitiers.

Toi(t) du monde

 

 toi(t)

Toi(t) du monde, texte, interprétation et mise en scène de Serge Boulier

Toits d’ardoises, ravissants balcons, fenêtres illuminées… Mais que se passe-t-il derrière les façades ? Elle, marionnette à robe rouge, juchée sur un tiroir, observe ce drôle de quartier perché dont les maisonnettes, au sommet de tabourets-pilotis, semblent isolées les unes des autres. Elle est mélancolique, sans qu’on sache pourquoi, car la tristesse ne s’explique pas toujours. Le spectacle de la vie des autres va-t-il sécher ses larmes ?
Le théâtre miniaturiste de Serge Boulier, petit monde fragile et gracile, nous fait partir à la rencontre des intérieurs. Les nombreux habitants qui peuplent son univers sont de galantes marionnettes à doigt ou à fil, dont les costumes de cotonnade et de carton blancs sont esquissées avec quelques délicats traits de crayon. Leurs visages aux traits âgés et aux crânes chauves évoquent la vieillesse, un âge peu médiatisé, peu visible, ici dévoilé avec pudeur.
Nous rencontrons ainsi Eugène et sa voisine Mélanie qui se saluent chaque dimanche, à heure fixe, sans oser franchir le pas de s’inviter. Adèle, la petite fille aux valises, qui pense à son papa quand elle est chez sa maman, et inversement. Josette qui met ses chaussettes dans le congélateur. Léon tourmenté par un crabe.

 Timidité, séparation, Alzheimer, cancer, handicap… Petits tracas et gros soucis de l’existence sont évoqués dans de courtes saynètes du quotidien. Sous les toits, il y a toujours un «toi» qui veille. La finesse des détails comme des sentiments émeut. Chacun selon sa sensibilité.
Ce petit théâtre de l’existence, dorloté par Serge Boulier, relie les êtres les uns aux autres avec simplicité et bienveillance. Il fait sobrement l’éloge du sourire, émerveille avec de petits tours de passe-passe, une magie qui met un peu de baume au cœur, à l’image de ces vivifiantes touches de rouge qui égaient, ici ou là, la grisaille.

 La scénographie, ballet de gestes doux et de soins essentiels, célèbre un monde où le mouvement, à travers le petit pas de côté, supplante les peurs et les grands discours.

 Stéphanie Ruffier

Maison du théâtre pour enfants, Monclar, tous les jours jusqu’au 25 juillet, à 14h30. Relâche le 19.

Le Crocodile

Le Crocodile, d’après F. M. Dostoïevski, traduction d’André Markowicz, adaptation de Leo Cohen-Paperman et mise en scène en collaboration avec Lazare Herson-Macarel,

spectacle_13800D’un ton burlesque, quelque peu ébahi, le narrateur Semione Semionitch (Lazare Herson-Macarel) commence  ainsi le récit pétersbourgeois du Crocodile: « C’est le 13 janvier de l’année 1865, sur le coup de midi et demie, qu’Elena Ivanovna (l’épouse d’Ivan Matveïtch, mon savant ami et je puis dire : mon copain en même temps que mon petit cousin) éprouva le désir soudain de voir le crocodile que l’on montrait dans le Passage. »
  En ami de la maison, Semione Semionitch participe à cette sortie du couple où la première rencontre avec le monstre étrange laisse d’abord les visiteurs froids. Puis, s’élève un cri strident, quand le narrateur contemple, malgré lui, une scène d’effroi bestial et d’horreur carnassière :«Je vis, ô Dieu ! Je vis, dit l’infortuné Ivan Matvéïtch, qui, saisi par le milieu du corps dans les terribles mâchoires du crocodile et soulevé, agitait horizontalement dans l’espace des jambes désespérées. Il disparut en un instant. »
Le propriétaire et manager allemand de l’animal exotique (Clovis Fouin) ne permet pas qu’on touche à sa bête vorace car le public qui afflue paiera une entrée à vingt kopeks pour voir ce spectacle inouï, une manne providentielle, une aubaine.

 Et plus étrange encore, la réaction de la victime engloutie, Ivan Matveïtch (Émilien Diard Detoeuf), qui exige qu’on considère les choses d’un point de vue économique strict.
 L’épouse du prisonnier (Morgane Nairaud) que le narrateur courtise ne comprend guère cet aspect de la réalité. Et l’amoureux de discourir sur les résultats bienfaisants de l’accumulation des capitaux étrangers dans la patrie, cela d’autant qu’il a lu le matin même des articles sur ce sujet dans Les Nouvelles de Petersbourg.
Le récit est annonciateur d’une littérature moderne qui sonne l’avènement de ce qu’on a pu appeler historiquement «le reniement achevé de l’homme ». Parabole à la fois fantastique et comique sur la considération des problèmes socio-économiques qui évacuent d’emblée la question de la survie ou de la sauvegarde existentielle. Pour le metteur en scène, en cette période de naissance du libéral-capitalisme, le crocodile est à la fois propriété privée et source de revenus : donc inviolable.

 Mais comment libérer le prisonnier ?  Désire-t-il sortir vraiment de sa prison, ou préfère-t-il penser, parler et être écouté? Une métaphore des servitudes volontaires auxquelles se soumettent les individus. Le spectacle, adapté par le metteur en scène et Lazare Herson-Macarel qui joue aussi dans la pièce (Il avait monté l’an dernier avec bonheur Falstafe de Valère Novarina dans le In), est conçu pour cinq acteurs qui vendent leur âme au diable, le temps d’une satire politique, un vaudeville cauchemardesque, un drame de l’absurde.
  Mais la troupe ne fait pas dans la dentelle, mêlant et emmêlant les genres, cabaret, monstres de foire, cirque, tableau naïf de conte enfantin ou cauchemar, facéties à bon marché de comédiens à bout de souffle qui usent d’une belle énergie mais utilisée à mauvais escient, ce qui entraîne le spectacle dans la vacuité…

Véronique Hotte

La Caserne des pompiers, jusqu’au 22 juillet à 15h, relâche le 17.

 

 

1...220221222223224...346

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...