Color of time

Color of time Aurillac

Festival d’Aurillac :

Color of time, Artonik, mise en scène d’Alain Beauchet et Caroline Selig

 

Nous les croisons à chaque coin de rue, ces passants béats, fardés de rouge, rose, bleu, orange et vert vif. Cheveux bariolés, peau polychrome, chaussures mouchetées de taches écarlates. Rares sont les parties du corps et les vêtements épargnés. Tous ont vécu la même expérience, le spectacle participatif qui  tient du rituel, et qui puise son inspiration dans la fameuse fête traditionnelle hindoue, la holi.
Sur un plateau, trois musiciens officient, et une dizaine de danseurs orchestrent un grand brassage de corps et d’énergies. Parmi le public, des bénévoles formés en amont (le site de la compagnie et des panneaux en ville recrutent hardiment) relaient les consignes, participent à la chorégraphie.

  Leurs sacs à dos regorgent de petits sachets de pigments qui répandent la couleur à grosses brassées. Sur une musique hindi aux sonorités planantes qui fraient avec la transe-techno, la foule vibre.
  Soif d’idéal ? Voilà un rassemblement où peut s’épanouir une joie primaire, organique, vibrante. Cet avatar de rave-partie pacifiste, pour tous, en pleine rue, répond à un vrai besoin de défoulement, de mouvement et de contact physique. De loin, il crée par fulgurances chromatiques des gerbes et des nuages fascinants au-dessus d’une masse grouillante et sautillante.
Mais c’est dans l’œil du cyclone que l’expérience prend tout son sens. On y célèbre une joie compacte et colorée d’être ensemble. Les Parisiens Léa, Antoine, Lorenzo, François, Anton et Maud ont répondu à l’invitation de leur copine cantalienne, et racontent : « Quand tout le monde saute et danse, on boit pigment, on rejette pigment, on vit pigment. »

  Ils se réjouissent de l’expérience collective qui donne la sensation de  faire groupe. Venus en connaissance de cause, ils avaient acheté au préalable des tee-shirts bon marché. Ils imaginaient un joli moment, la surprise a été de taille: «plus de couleurs, plus de convivialité et de partage ».
«On était le spectacle» assurent ces jeunes étudiants. Faire jaillir du gulul, cette poudre de maïs coloré, et se mouvoir collectivement constitue une manière de revendication politique bon enfant : une manifestation de joie, une façon de changer son environnement immédiat et d’affirmer qu’on est capable de vivre ensemble, de se toucher, de rire.
La vision de cette marée de visages cousins, sereins et souriants, provoque aussi des accès de fraternité et une méditation bienheureuse.

 

Stéphanie Ruffier

 http://www.artonik.org/The-Color-of-Time,61

Le spectacle sera aussi joué à Metz le 30 août, à Cergy le 13 septembre, puis à l’étranger.


Archive de l'auteur

Looking for Paradise

Festival d’Aurillac:

Looking for Paradise écriture et mise en scène de Nicolas Chapoulier et des Trois Points de suspension

06-Les-Trois-Points-de-Suspension_Looking-for-ParadisecClement.MartinMystérieuse quête en plusieurs épisodes à travers les rues d’Aurillac… A la billetterie, on nous conseille d’aller jusqu’à un rond-point, munis d’une carte avec un numéro de téléphone; en l’appelant, la route à suivre nous sera indiquée. On suit un dédale de chemins jusqu’à un stand en contrebas, où on nous distribue des guirlandes de fleurs et où on nous invite à suivre un guide muni d’un renard bavard qui nous mène à travers les rues jusqu’à la place des Carmes.
Après plusieurs stations devant trois danseurs en sacs poubelle et un dernier arrêt devant de gros canards Disney qu’on nous présente: Alfred qui incarne nos désirs, Boris les croyances et l’infini des possibles : «Désirs et croyances sont les deux mamelles de l’inconscient !».

  Nous nous retrouvons Place des Carmes devant trois «Tahitiens» à cornes,  torses nus, chaussés d’ adidas, qui procèdent à un regroupement des spectateurs: les croyants à droite (25%), les non-croyants à gauche (75 %). Mais peu à peu, les groupes se rééquilibrent, tout le monde passe du côté des « gagnants », l’orateur constate que «ça fait un peu de temps qu’on se balade sur le chemin du doute ! ».
Une grande voiture blanche embarque des acteurs, un gros œuf explose, à l’intérieur un pianiste nous  joue un morceau.

Et, dernière station, nous entrons au Palais des Congrès pour une séance d’hypnose. Sur les fauteuils, il y a des masques qu’on nous invite à mettre puis on nous distribue des écouteurs, et on nous parle d’activer la glande pinéale… Sur fond de musiques des tropiques, nous pouvons enfin plonger dans un sommeil réparateur. À la sortie, on nous distribue un élégant livret Manifeste Looking for Paradise, suivi du Protocole 33.
Ce reflet hétéroclite de notre société en déroute évoquée dans nombre de spectacles de cet Aurillac 2015, mobilise un public important, tout en évitant les engorgements dans les rues bondées de monde. Sur le thème d’un jeu « sur des grandes questions métaphysiques pour offrir une ode à la joie, Looking for Paradise, dit Nicolas Chapoulier, libère les flots de nos inconscients collectifs et propose d’y surfer ensemble afin de transformer pour toujours cette quête absurde qu’est la vie en une croisière merveilleuse »
Peut-être… mais, côté émotion artistique, ce spectacle nous a vraiment laissé sur notre faim!

Edith Rappoport

www.troispointsdesuspension.fr

Michel Corvin

Adieu Michel Corvin

   377-mcorvin_photo083Michel Corvin nous a quitté brutalement hier. Il allait avoir 86 ans. Spécialiste du théâtre du XXème siècle, il avait enseigné à l’université de la Sorbonne nouvelle mais aussi à l’Ecole d’Acteurs de Cannes.
Il avait écrit entre autres Le théâtre nouveau en France, PUF, 1963,  Le théâtre nouveau à l’étranger, PUF, 1964 et écrit une thèse sur le laboratoire Art et action dont une version abrégée avait paru à L’Age d’Homme en 1974. Mais on lui doit aussi l’édition en Pléiade de Jean Genet, dont il était le spécialiste.

Il avait aussi coordonné un remarquable instrument de travail, Le Dictionnaire encyclopédique du théâtre , Bordas, 1991 qui fut plusieurs fois réédité,  avec quelque 2.100 articles transversaux, qui se donnait pour ambition de fournir une information historique, esthétique sur les praticiens du théâtre: auteurs, metteurs en scène, théoriciens, décorateurs, scénographes, architectes. Mission bien remplie ! Et une Anthologie critique des auteurs dramatiques européens (1945-2000), (Éditions théâtrales, 2007) et un Dictionnaire encyclopédique du théâtre à travers le monde, Bordas, 2008.
   Rien du théâtre actuel ne lui échappait, et on le voyait très souvent au premières, à la fois dans les grands théâtres mais aussi dans des salles plus confidentielles, voire marginales. Il aura formé de nombreux enseignants et chercheurs.
Avec lui s’en va un grand spécialiste de l’histoire et de la pratique du théâtre, à l’humour souvent cinglant qui n’avait pas peur de dire ce qu’il pensait,  mais reconnu et admiré de tous… Adieu Michel, nous n’oublierons pas tout ce que tu as apporté au théâtre contemporain.

Philippe du Vignal

Un hommage lui sera rendu aura lieu ce mardi 25 août à 11h, au Funérarium du Père-Lachaise à Paris.

Bretonnes de Charles Fréger

Bretonnes de Charles Fréger, nouvelle de Marie Darrieussecq, commentaire d’ Yann Guesdon, illustrations de Fred Margueron

 

bretonnes-1_large_rwdÀ l’origine, écrit Yann Guesdon qui médite avec passion sur l’histoire et le devenir des coiffes bretonnes, en épilogue à l’ouvrage Bretonnes de Charles Fréger, la coiffe sert d’une part, à protéger la tête du vent, de la pluie ou du soleil, mais aussi à cacher volontairement la chevelure pour ne pas attirer la convoitise des hommes et respecter ainsi l’ordre moral imposé par la religion.
L’étude souffre de l’absence de documents anciens qui ne permet pas de remonter avant le XVIIème siècle. Du XVIIème au XVIIIème siècle en revanche, les mentions se font plus précises, les descriptions auxquelles s’essaient les greffiers, connaisseurs en matière de diversité vestimentaire, sont éloquentes, que l’on soit en Haute ou en Basse Bretagne, qu’il s’agisse de coiffe, béguin, cornette, jobeline, capot à la mode de telle paroisse, ainsi la dénomination, «femme portant la coiffe à la mode de la paroisse de Beuzec-Cap Sizun».
Quant au XIXème siècle, c’est l’âge d’or de la coiffe bretonne, ce que révèle un recueil de planches dédiées aux différentes guises de Bretagne vers 1840 par un artiste ingénieux François-Hippolyte Lalaisse.
Et Yann Guesdon constate avec amusement : «Les coiffes sont alors dans toute leur splendeur et magnifient le visage féminin, alors qu’il est toujours interdit de montrer la chevelure ! »
Depuis 2000, Charles Fréger œuvre à travers le monde sur des séries de portraits de groupes engagés dans une démarche d’appartenance à un collectif : écoliers, sportifs, légionnaires, majorettes et… cercles celtiques de Bretagne.Ces jeunes gens pour la plupart appartiennent à des organisations qui impliquent le port d’une tenue vestimentaire codifiée : apprentis sumo, gardes royaux et républicains de l’Europe, élèves de l’Opéra de Pékin, patineuses et danseuses synchronisées finlandaises… Tous reliés à l’histoire culturelle, ethnologique et anthropologique des sociétés où ces jeunes évoluent.

Le photographe déploie aujourd’hui sur le territoire breton une nouvelle série photographique : Bretonnes, portraits de femmes vêtues de leurs costumes traditionnels qui  fait suite à d’autres photos réalisées, entre 2002 et 2013 comme (Hereros, Winner face, Short school haka, Empire, Opera, Painted Elephants) que l’on peut voir en même temps, que trente-cinq portraits de Bretonnes au Centre d’art et de recherche GwinZegal à Guingamp.
 Charles Fréger questionne ici les représentations dans la société contemporaine marquée par l’individualisation et la mondialisation des comportements. Pour Bretonnes, il a rencontré la plupart des membres des Cercles celtiques de Bretagne, afin de retrouver la très grande diversité des coiffes et costumes, et la complexité de ces identités attachées à un territoire.obtenir un rendu assez doux,  comme avec du pastel, entre le fond et la coiffe : de vivantes jeunes filles en fleur.L’inventaire des coiffes bretonnes laisse apparaître des demoiselles d’aujourd’hui, avec des coiffes de travail ou de cérémonie, en coton amidonné et dentelle, posant devant une chapelle ou une lande en bord de mer venteux.  Le personnage est accompagné à l’arrière par d’autres figures féminines, tenues à distance dans une brume cotonneuse. C’est une sorte de mise en scène de théâtre, depuis le détail de la dentelle jusqu’à la silhouette de la jeune femme dans son cadre marin ou rustique. Charles Fréger poursuit le tradition de l’imagerie de la Bretonne, et s’inspire de l’importante production de cartes postales de l’entre-deux-guerres, influencée encore par la peinture des Nabis, de Gauguin, Mathurin Méheut, Émile Bernard, Paul Sérusier, Eugène Boudin.

Dans cet opus admirable de 153 photographies en couleurs, le photographe a arpenté le territoire de la Bretagne historique. Il a utilisé un filtre donnant une texture particulière aux images. L’artiste se focalise sur le costume pour obtenir un rendu assez doux,  comme avec du pastel, entre le fond et la coiffe : de vivantes jeunes filles en fleur.

L’inventaire des coiffes bretonnes laisse apparaître des demoiselles d’aujourd’hui, avec des coiffes de travail ou de cérémonie, en coton amidonné et dentelle, posant devant une chapelle ou une lande en bord de mer venteux.  Le personnage est accompagné à l’arrière par d’autres figures féminines, tenues à distance dans une brume cotonneuse. C’est une sorte de mise en scène de théâtre, depuis le détail de la dentelle jusqu’à la silhouette de la jeune femme dans son cadre marin ou rustique. Charles Fréger poursuit le tradition de l’imagerie de la Bretonne, et s’inspire de l’importante production de cartes postales de l’entre-deux-guerres, influencée encore par la peinture des Nabis, de Gauguin, Mathurin Méheut, Émile Bernard, Paul Sérusier, Eugène Boudin.

Le photographe précise : «Je cherche des groupes de pairs, des individus qui ont fait la démarche de porter un uniforme, de grossir, de se muscler… des gens qui veulent entrer dans leur image, portés par un désir d’être.»
Un souhait collectif universel : «On croit, dit-il, que l’individu prime aujourd’hui. En fait, c’est juste qu’on affiche moins son appartenance à un groupe.»
  Charles Fréger dédie son magnifique ouvrage «aux femmes de tête », et dans sa jolie nouvelle en forme de prologue, Marie Darrieussecq met en exergue Ernest Renan (Souvenirs d’enfance et de jeunesse) : «La femme belle et vertueuse est le mirage qui peuple de lacs et d’allées de saules notre grand désert moral. »
  En circulant d’une exposition à l’autre, de Rennes à Saint-Brieuc, de Pont-l’Abbé à Guingamp, et/ou en feuilletant Bretonnes, on assiste au dévoilement de la singularité du costume en Bretagne, à son histoire, à ses savoir-faire dans la réalisation des dentelles et des broderies et à  sa représentation identitaire.
  C’est aussi une étape dans le parcours d’un artiste contemporain…

 

Véronique Hotte

 http://www.charlesfreger.com/portfolio/bretonnes/

 

L’ouvrage relié est publié aux éditions Actes-Sud. Format : 22,5 x 19cm, 264 pages, 153 photographies en couleurs, ouvrage relié.

 35 euros.
Centre d’art et de recherche GwinZegal à Guingamp : du 6 juin au 27 septembre.
Musée Bigouden de Pont-l’Abbé du 6 juin à 31 octobre.
Musée de Bretagne – Les Champs Libres à Rennes du 6 juin au 30 août.
Musée d’art et d’histoire de Saint-Brieuc du 6 juin au 27 septembre.

 

Tempête

Festival d’Aurillac:

Tempête, par la compagnie Gérard Gérard, mise en scène de Muriel Sapinho

 

  Bienvenue dans le monde sournois des ultra-libéraux vaguement inspiré par Shakespeare ! L’histoire est celle des civilisations décadentes : une ascension vérolée puis la chute. La tempête vient tout balayer et les survivants tentent de rapiécer l’humanité.
Aux manettes, au départ, une boîte commerciale baptisée sobrement et vicieusement: La Compagnie. Le totalitarisme est en embuscade. Cela commence par un câlin gratuit entre une jeune femme sexy un peu hagarde et un spectateur: on aurait dû se méfier… Et voilà que débarquent des types en costard qui veulent optimiser la ville.
  Amusante scène de réalité augmentée, façon  Rapport minoritaire, le film de science-fiction de Steven Spielberg (2002) où, à Wahington en 2054, des être humains mutants, les précogs, peuvent prédire les crimes grâce à leur don de prescience… Leur slogan : «Donner un avenir à votre futur». Leur projet : «Aurillaquium 2000, havre de paix entre Paris et Singapour» pour redynamiser une ville que «même les autoroutes préfèrent éviter». Aurilac (sic) va connaître son heure de gloire…
Les spectateurs rigolent et acquiescent puis sont invités à acheter des actions sur les parkings, hôpitaux et écoles, à brandir des drapeaux avec logo, à adhérer à des idées nauséabondes. Ils collaborent sans s’en apercevoir.

Bien vue, cette opération à l’insu de notre plein gré qui révèle insidieusement les similitudes entre notre adhésion de spectateur à la fiction (dont l’acceptation de certaines grosses ficelles du théâtre de rue) et notre collaboration de citoyen à une économie-spectacle (elle aussi si souvent grotesque !).
Thomas, un inconnu (faussement) tiré du public est porté au pinacle. Là aussi, on y croit, ou on feint d’y croire… C’est l’astuce de ce dispositif dramaturgique retors : un jeu caricatural, signe de notre société de masques. Ah ! Les charmes de la médiatisation qui font d’un simple clampin, une véritable star. Thomas devient ainsi le «Che Guevara du capitalisme nouveau», et le «Jim Morrison qui passe à The Voice».
Le spectacle s’enlise un brin côté rythme, mais l’arrivée de la tempête revivifie les images et le tempo. Camion, terroristes et machine font leur petit effet. Nous avons assisté à une représentation du spectacle, place Aurinques. Celles qui ont lieu devant l’Hôtel de Ville dépotent davantage, paraît-il, avec descente de la façade en rappel.

  L’eau et la terre magnifient les comédiens. Le fameux tableau de Géricault Le Radeau de la Méduse comme métaphore de notre société, a décidément la cote cette année.  On l’a déjà vu à Avignon dans l’aéroport de transit de Nathalie Garraud (Soudain la nuit), et la compagnie Kumulus la développe abondamment dans son foutraque et coloré Naufrage (à 21h30, parking de la Tour). Ici, c’est un podium furtif où les loosers burlesques gagnent en humanité.
Les Gérard Gérard, issus de l’Ecole du Théâtre National de Chaillot, ont un sacré sens de la caricature de la formule publicitaire, comme nos politiques férus l’ont des éléments de langage. Les images météorologiques avec le khalife et les communicantes échevelées sont superbes.

 Bref, c’est une belle troupe de comédiens qui ne ménagent pas leur engagement.

 Stéphanie Ruffier

Le spectacle a été joué du 19 au 22 août Place Aurinques et Place de l’Hôtel de ville, et sera repris ensuite en tournée.

http://www.dailymotion.com/video/x18ffu2

La Cuisinière, Compagnie Tout en Vrac

Festival d’Aurillac:

La Cuisinière, Compagnie Tout en Vrac, mise en scène de Charlotte Meurisse

 

la-cuisiniere_19Puisant avec une gourmandise rosse dans l’imagerie publicitaire américaine des années cinquante, le spectacle met le feu à nos représentations de la bonne ménagère à ses fourneaux. Sur un plateau surélevé, une cuisinière flambant neuve telle qu’on peut en voir dans les vitrines. Moderne, rutilante, tellement pratique. La «machine», objet très récalcitrant comme le théâtre burlesque les affectionne,  est l’adversaire de la cuisinière en chair et en os.  Quand elle débute sa recette, «la tarte choco-caramel meringuée sur son lit de compote de pommes», c’est encore une pin-up bcbg, un peu coquine toute de même. Elle suit avec application les directives données par l’animatrice radio, swinguant sur la voix suave de Frank Sinatra. Mais sa maladresse nous parachute rapidement dans une esthétique de cartoon, où se succèdent gags visuels et sonores. Dans ce duel sans paroles avec l’évier, le fouet et autres accessoires, l’épouse parfaite se mue en trois coups de cuillère à pot, en femme au foyer désespérée. Quête impossible de l’ingrédient rare (du vécu!), réparation de la fuite d’eau avec du chewing-gum, allumage du four à l’essence pour réparer l’oubli du préchauffage… A chaque étape de la recette, elle franchit un nouveau palier de l’hystérie. Si tout se délite, se déglingue, part en feux d’artifice, flammes et jets d’eau, la mécanique du rire tourne quant à elle de façon impeccable. Bravo au bricoleur de génie, le scénographe Nicolas Granet. Cette jouissive entreprise d’autodestruction de la machine, au crescendo ravageur, ménage de multiples surprises. Les enfants sont ravis : c’est sale, débraillé, rythmé. Les plus grands savourent un humour à la Tex Avery.    Noémie Ladouce, seule en scène dans ce ballet punk-rock, est une diabolique performeuse. Son corps-à-corps avec la cuisine, façon catch affriolant, nous emporte, comme la fougue rocailleuse de Janis Joplin. A la fin,  il y a un feu de joie célébrant la libération de la femme !

 Stéphanie Ruffier

Festival d’Aurillac, du 20 au 22 août, emplacement 77, à 19h 30. Et le 28 août à Uriage-les-Bains;  le 29 août place Libre,  Le Touvet; le 18 septembre au Théâtre de Givors.

 http://toutenvrac.net/

 

Naufrage par la compagnie Kumulus

Festival d’Aurillac:


Naufrage, un spectacle de Barthélémy Bompard, par la compagnie Kumulus

kumulusKumulus, depuis plus d’une vingtaine d’années, explore les désastres en cours de notre monde en déroute, avec une lucidité désespérée. Après Silence encombrant, une fresque terrifiante sur notre monde d’un blanc mortel voué aux rebut et Les Pendus, (Aurillac 2011) voici Naufrage qui balance entre le célèbre tableau du Radeau de la Méduse et Walt Disney.
  Sur un radeau qui tangue, hérissé d’un long mât rempli de sacs en plastique, une fête réunit des collèges de travail, personnages boursouflés et grimés à outrance, qui ne tarde pas à dégénérer en une bacchanale sauvage.
Hommes et femmes s’étreignent tête-bêche, se sucent à l’envi, sans distinction de sexe avec une ardeur désespérée. Tout le monde finit par s’endormir, puis se réveille, en se dépouillant de ses bedaines, faux seins et d’une partie de ses masques colorés. Le radeau tangue de plus en plus, et tous vont retirer les sacs du mât pour les jeter autour du radeau, après s’en être coiffé ou revêtu.
Dans cette mer déchaînée qui ne leur offre aucune issue, les sept protagonistes semblent de plus en plus désespérés!  Interprété avec vigueur par une troupe rompue aux aventures de Kumulus, ce spectacle fascine la majorité des 800 spectateurs, rassemblés autour du radeau mais en dérange certains qui libèrent heureusement des places assises.
Barthélémy Bompard, voilà plus de 20 ans, avait déclaré que s’il devait changer de métier, il serait éboueur des mers…
Naufrage en est une belle métaphore !

Edith Rappoport

Parking de la Tour, jusqu’au 22 août à 21 h 30. (Il est conseillé d’arriver en avance pour avoir des places assises!)

Les Armoires normandes

Festival d’Aurillac:

Les Armoires normandes, création collective dirigée par Jean-Christophe Meurisse

  IMG_1569Notre amie Véronique Hotte vous avait déjà parlé de ce spectacle (voir Le Théâtre du Blog), créé en février dernier par la compagnie des Chiens de Navarre accueillie pour la troisième fois  au festival d’Aurillac. Elle n’avait pas caché sa sympathie mais aussi sa grande déception…
Effectivement, que voit-on sur ce plateau couvert de sable blanc où il y a juste quelques meubles et accessoires?  Une série de belles images, comme, au début du spectacle, où un Christ en croix, ruisselant de sang  parle de l’évolution de sa représentation dans la peinture classique, et à la fin, une petite merveille brillante d’intelligence et de sensibilité…
Autour d’une petite table noire, commence un dialogue surréaliste entre un sorte de mage et une jeune femme qui  vient de perdre son compagnon dans un accident de moto.
Le soi-disant mage, accumule les maladresses puis va faire revivre vocalement ce jeune homme en tenant serrées dans les siennes les mains de son amoureuse, éperdue de reconnaissance. Silence impressionnant dans le public… Et il y a aussi un duo dansé de deux yetis aux très longs poils symbolisant le couple humain…
Mais il faut les mériter ces deux courtes scènes! En effet, e
ntre le début et la fin, pas vraiment de trouvailles mais une déclinaison de facilités et de stéréotypes du théâtre contemporain comme ces airs d’opéra pour accompagner les dialogues et faire de l’effet  à bon compte, ou cet homme nu (on en a vu des paquets de dix au dernier festival d’Avignon! que l’on voit se réveiller le matin… Le  monologue est dit par un acteur au micro côté cour, et les bruitages (chasse d’eau, etc…) sont aussi faits en direct au micro par d’autres comédiens. Pas bien nouveau et pas d’un grand intérêt non plus, mais habile pour séduire des classes de collégiens, et bien réalisé…
 Et une série de sketches sur les ennuis sentimentaux et/ou sexuels d’un couple.  Cela se veut parodie de téléréalité, et pipi-caca au second degré, mais, comme d’habitude, le second degré rejoint vite le premier… Tous aux abris et on commence à s’ennuyer ferme. D’autant que les personnages  se répètent parfois comme cette Céline que l’on voit dans deux tableaux différents et qui finit par accoucher d’un bébé encore couvert de sang que les invités de la noce vont se refiler comme un ballon de rugby.
Bon, on veut bien, mais, côté  provoc et noce foireuse, le filon a été depuis longtemps trop exploité et dans le genre, ( voir Bertold Brecht et Le Théâtre de l’Unité avait fait beaucoup mieux, il y a déjà une  trentaine  d’années.
  “Les Chiens de Navarre, disent-ils, ne veulent surtout pas perdre le présent sur un plateau. Parce que le présent, c’est notre liberté. Nous sommes libres de faire ce que nous voulons(… )Et, comme nous sommes de très mauvais interprètes, nous préférons ne pas nous mettre à dos un auteur, surtout s’il est vivant. “
Double erreur: 1) De la liberté sur un plateau, ne naît généralement pas grand chose ou un nouveau boulevard aussi mauvais que l’ancien comme ici, et il y a toujours un maître d’œuvre qui fait la loi dans les créations dites collectives, en l’occurrence dans ce spectacle, Jean-Christophe Meurisse qui a maintenant depuis quelque dix ans une bonne expérience du plateau (scénographie, lumières, son, direction d’acteurs… 2) Les comédiens ne sont absolument pas de mauvais interprètes, et sont tous remarquables de vérité.

  En fait, ce qui manque terriblement ici, c’est un fil rouge et une véritable dramaturgie… Et cette série de sketches, avec deux fausses fins, déjà un peu lente en une heure quarante, n’en finit pas de finir, quand le rythme du début s’affaisse…
  Cela dit, le théâtre d’Aurillac est bourré, et le public est lui majoritairement ravi de cette bulle de savon qui ne manque parfois pas  de qualités mais qui ressemble encore trop au tissu d’improvisations qui a donné naissance à un spectacle mal cousu, et bien trop long.
Mais ces Armoires normandes-ce serait trop compliqué- ne seront pas revues et modifiées. Dommage! Donc à voir seulement si on est fana du travail des Chiens de Navarre… Et encore!

Philippe du Vignal

Théâtre d’Aurillac jusqu’au 22 août (spectacle payant). Et ensuite en tournée.

 

La Géographie des bords

Festival d’Aurillac:

La Géographie des bords, conception générale de Jeff Thiébaut, scénographie de Patrick Vindimlam

04-Delices-DADA_La-Geographie-des-BordscPatrice-TerrazJeff Thiébaut promène depuis longtemps ses étranges et poétiques personnages issus d’un univers fantasmé, comme dans  Le Circuit D, Les  Visites guidées, Les Tragédiques (1996), Indigènes (2003) et Noir (2006). On en sort désorienté, mais jamais indifférent.
  Cette Géographie des bords attire une foule compacte rassemblée devant une porte fermée, où l’on croise un Mongol coiffé d’un bonnet de fourrure qui débite son boniment. Les portes s’ouvrent, nous nous retrouvons dans un enclos où deux installations mécaniques tournent sans fin, une bonimenteuse casquée nous invite  avec un fort accent hispanique à nous «mettre en osmose parfaite avec les terrains d’expérimentation».
Elle enlève son casque, sort de notre espace adossé à un camion, on entend des bruits inquiétants de glouglous, un personnage ressort hilare pour proférer un discours muet, puis des borborygmes..Direction le stade de Wembley ! On nous sépare en deux groupes pour une visite guidée dans les rues avoisinantes.

  Dans le groupe 2, notre guide présente un étrange appareil, y goûte, évoque un picotement des gencives et des molécules nutritives avec lesquelles la faim dans le monde pourrait être résolue. Anton avec sa chapka asiatique prend le relais avec un hula-hoop qu’il façonne en 8, et le laisse se replier sur lui-même, après avoir sangloté.
«Le bord de mer, c’est aussi le bord de terre ! » Un discours sur le béton et l’assèchement inéluctable de la mer d’Arral met fin à cette dernière station, avant qu’on nous ramène à notre point de départ, où un nouveau groupe pourra suivre la visite guidée…

  Il faut accepter de continuer à perdre le Nord à la suite de ces tendres hurluberlus qui se risquent dans d’improbables acrobaties,  pour déguster leur poésie farfelue.

Edith Rappoport

www.delices-dada.org


Le Parlement par le Théâtre de l’Unité

Festival d’Aurillac:

Le Parlement par le Théâtre de l’Unité

Parlement2« C’est un spectacle, vous êtes sûrs ? Pas plutôt une de ces rencontres-débats pour les pros : les élus et les intermittents du spectacle ? ». Jean-Paul,  habitué du festival d’Aurillac, à la lecture du programme, hésite : la nouvelle proposition du Théâtre de l’Unité, est-ce de l’art ou une cochonnerie politique? Une réaction symptomatique de la défiance et du ras-le-bol que génère la Politique.
  Le Parlement, forme hybride encore en rodage démocratique, conçue et mise en scène par les  infatigables routiers du théâtre de rue, Hervée de Lafond et Jacques Livchine, au contact des habitants d’un quartier d’Amiens. Leur revendication : voir la parole du peuple enfin portée. A Aurillac, l’hémicycle de pierre qui borde une petite arène sablonneuse du jardin des Carmes semble le lieu idéal pour mener à bien cet ambitieux projet de revivification du débat populaire qui en a grandement besoin.
  Le spectacle, (c’en est bien un) lance les hostilités une demi-heure avant l’heure annoncée: il s’agit de trouver un Président d’assemblée. Après plusieurs spectateurs dont une doyenne récalcitrante désignée par un enfant à l’aveuglette, la candidate idéale est trouvée : «Petite, vieille, moche, avec un prénom ridicule», il s’agit…d’Hervée de Lafond. Car ici, comme ailleurs, les «votes sont truqués». Elle endosse aussitôt son meilleur rôle : la Mère Fouettard. « Moi, je peux me permettre ce que je veux ! » Les espoirs de démocratie, on s’assoit d’emblée dessus. Le rythme doit en effet être mené à la baguette. Car des lois à discuter, il y en a un paquet ! Elles ont été affinées le matin par des festivaliers volontaires d’Amiens, de Caen, et d’Aurillac… réunis à onze heures à la Chapelle des Carmes juste à côté.
   Il y a sur l’aire de jeu la Présidente baptisée la Provisoire, les cinq acteurs amateurs (deux hommes et trois femmes) de la Brigade d’Improvisation de Pau en rang d’oignon, tous de rouge vêtus, Jacques Livchine avec fiche, cigarillo et appareil photo rituels. Et les Chochottes, deux pimpantes chanteuses de cabaret, et enfin l’inénarrable chansonnier pragmatique Didier Super, lunettes rafistolées, T-shirt trop petit et bide à l’air, guitare électrique en bandoulière qui nous rassure : «C’est pas parce que c’est un spectacle du In, que ça va être chiant. »
  Et c’est parti pour une heure de débats. Ici, on prend le pouls des véritables préoccupations de nos concitoyens. Parmi les lois discutées ce jour-là, du sérieux et du grand guignol :  lutte contre la désinformation médiatique sur les immigrants, valorisation du vélo en ville, soin de dents à un euro,  non-cumul d’amendes autoroutières, verres de lunettes teintés pour voir la vie en rose… Un petit débat avec micros acheminés avec un amusant empressement catastrophique par les gens de la Brigade  vers le public et, hop, on passe au vote, avec la même hâte.
 Palement On apprécie la composition hétéroclite des parlementaires. Sus aux élus types: mâles, blancs, chenus, bourgeois ! Le crachoir est tenu par un punk avec canette de bière, une institutrice varoise, un Parisien à chemise hawaïenne, un homme en colère qui n’hésite pas à exhiber son dentier, un sosie de Johnny… Cette galerie de portraits bigarrés est, en soit, des plus réjouissantes. Aucun représentant de la finance. Un seul élu, un maire alsacien qui n’hésite pas à annoncer le montant de son indemnité (2.200 €) mais qui ne rigole pas du tout, quand on ose lui parler de dessous de table…
  On nous avait promis des moments de discussion, de polémique… En réalité, madame La Provisoire a la réplique sèche. Qui veut participer aux débats, doit affiner ses arguments. Car ,si la digne et truculente meneuse de jeu, sur son perchoir d’arbitre de tennis, dit «ne pas aimer la vulgarité», les trop systématiques: »Ta gueule », «connard», «raclure» et «trou du cul» mettent un terme autoritaire aux palabres maladroites. La libre parole, ce n’est pas donc pas encore pour aujourd’hui !
  Dans le public, on sent pourtant une véritable envie de s’exprimer et d’approfondir les débats! Et une certaine frustration des spectateurs quand des amorces de réflexions nuancées sont avortées. Réduire le nombre de lois permettrait sans doute de laisser un peu de lest aux spectateurs. Les courts intermèdes poétiques  (Edgar Morin, Pepe Mujica, le charismatique ancien président de l’Uruguay, Louis Aragon et Maïakovski) apportent du grain à moudre et quelques cheveux sur la soupe.
Les distinguées Chochottes deux jeunes femmes l’une pianiste et l’autre chanteuse offrent un contre-chant primesautier. Mais ce sont surtout les songs brechtiens en diable de Didier Super qui insufflent une distanciation politique salutaire. Pas de: «tous pourris» populiste, le chanteur aux riffs dissonants appuie là où ça fait mal: «La droite, la gauche, c’est toujours la droite».
Spectacle participatif hybride, énergique et franc du collier, ce parlement de bric et de broc a de beaux jours devant lui, et redore le blason de « populaire » avec des propositions iconoclastes où s’invite avec malice une dose de mauvaise foi et de manipulation.

  La démocratie sans démagogie, c’est pas du gâteau. Le Théâtre de l’Unité a l’audace de se frotter à l’exercice avec un humour féroce et une véritable tendresse pour l’humain. Mixant utopie et empirisme, ce théâtre caméléon-actif promet de se frotter aux politiques «d’en haut» pour enrichir le débat de 2017. Les conclusions de ces quatre jours de discussions parlementaires seront envoyées (promis-juré dit la Provisoire) à Manuel Vals et François Hollande, ainsi qu’aux ministres concernés…

 Stéphanie Ruffier

 Festival d’Aurillac : du 19 au 22 août, Jardin des Carmes à 18h. Gratuit. Attention: venir une heure en avance, si vous voulez être assis sur les gradins.

 

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