Il était une fois Germaine Tillion

Il était une fois Germaine Tillion, d’après Il était une fois l’ethnographie et Les ennemis complémentaires de Germaine Tillion, mise en scène de Xavier Marchand, scénographie de Michel Jacquelin

L_ethnographie-e345e Germaine Tillion, morte centenaire,  a mené un combat permanent contre le racisme, «peur devenue folle et c’est ce qu’il faut éviter à tout prix si l’on veut que  l’humanité survive ! » écrivait-elle dans La Traversée du mal, magnifique témoignage de ses luttes qui vient d’être réédité aux éditions Arléa du Seuil, parmi une douzaine d’autres textes passionnants. Et dont ce spectacle  s’inspire largement.
Une Opérette à Ravensbrück montée par Frédéric Fachena et Laurent Vernaud, et des lectures de ses textes Ravensbrück, Il était une fois l’ethnographie et Le Harem et les cousins, restent pour nous des souvenirs très prégnants.
Sur le plateau, quatre comédiennes : Manon Allouch, Pauline Dubreuil, Camille Grandville, Myriam Sokoloff  accompagnées de Pascal Omhovère. On est d’abord en Algérie et des femmes, assises autour d’une grande table basse, compulsent des documents. Projetée, une grande carte des Aurès, des villes comme Bou-Saada, Biskra, et surtout Aris d’où Germaine Tillion partit en 1934  pour arriver, après quatorze heures de cheval, dans un village dont elle sut partager la vie pendant des années pour apporter un témoignage ethnologique capital.
Une ouverture joyeuse pour surmonter d’énormes difficultés: la vie quotidienne, les langues, etc. : « J’ai eu de vraies conversations, tout de suite, mais avec l’aide de traducteurs dont je pouvais contrôler la fidélité (…) Il y a des régions où la langue change d’une vallée à l’autre.»

 On accompagne dans cette épopée Germaine Tillion qui, avec son mulet lourdement chargé, parvient rapidement à se faire adopter dans une région de nomades où personne ne comprend un mot de français. Sa quatrième mission dans les Aurès est interrompue par la guerre en juin 40,  et elle doit regagner Paris.
La deuxième partie se déroule d’abord à Ravensbrück où, dénoncée par un prêtre, elle  avait été déportée pour avoir monté un réseau de résistance  au Musée de l’Homme. Elle continue de se comporter en ethnologue et, grâce à la solidarité de ses compagnes, écrit son opérette, cachée au fond d’une caisse, survit aux maladies, mais a la profonde douleur de perdre sa mère déportée elle aussi, et de nombreuses compagnes.

  Puis, on retrouve Germaine Tillion à Alger, où elle  aide à combattre le terrorisme, grâce à ses liens avec des résistants algériens emprisonnés qui seront libérés après des engagements mutuels respectés.
« Vouloir monter un spectacle autour de la figure de Germaine Tillion relève sans doute d’une gageure puisque ses écrits (hormis son opérette) n’ont aucune structure dramatique. Mais j’ai souvent travaillé sur des matériaux de ce type, toujours guidé par la forme d’oralité que certains auteurs donnent à leurs textes.(…). Ses champs d’analyse s’étendent sur des domaines et des périodes proches, à savoir : l’ethnologie appliquée à des populations musulmanes durant l’époque coloniale, la structure et la fonction du camp de Ravensbrück, et la guerre d’Algérie. Quel que soit le sujet traité, elle procède avec le même souci de discernement, de précision, d’attention à l’Autre”, dit Xavier Marchand qui a bien su mettre en lumière le destin de cette femme exceptionnelle, dans une scénographie dépouillée : une table, de tabourets et quelques projections…
Ce spectacle rend bien ce que Tsvetan  Todorov dit de Germaine Tillion: “Elle nous initie aussi à un usage bien particulier de la mémoire. Elle évite la tentation de sacraliser le passé, c’est-à-dire de maintenir l’événement qu’elle a connu dans un isolement splendide, de le considérer comme incomparable avec ce qui s’est passé ailleurs ou depuis, de percevoir comme un sacrilège toute mise en relation entre lui et le reste du monde. Le passé est appelé à servir, non à être cultivé pour lui-même.“

Edith Rappoport

 

Studio Casanova-Théâtre des Quartiers d’Ivry-sur-Seine, à 19 h jusqu’au dimanche 21 février à 16 h. T : 01 43 90 11 11 .

www.lanicolacheur.com


Archive de l'auteur

Maputo Mozambique

Maputo Mozambique, conception et mise en scène de Thomas Guérineau

 

MMOZ (7)À la différence du ménestrel, serviteur, «ministre» attaché à un seigneur, le jongleur est un itinérant et selon, les textes médiévaux, aussi nécessaire à une cérémonie de mariage que le prêtre.
Les jongleurs de passage assurent donc la gaieté des grands moments de l’existence et viennent tirer aussi de l’ennui le châtelain, quand il ne se distraie pas, en chassant ou en faisant la guerre. Avec les  bateleurs et saltimbanques, habitués des châteaux, tournois et fêtes publiques, ils savent chanter et jouer d’instruments…

Aujourd’hui, ils ont investi les scènes… Autour du metteur en scène et jongleur Thomas Guérineau qui a réalisé ce Maputo Mozambique, six artistes mozambicains, brillants musiciens, jongleurs, acrobates et danseurs , s’en donnent à cœur joie dans un jeu collectif et pur.
 Corps en mouvement, chants, jeux d’instruments aux sons inouïs et pas de danse font la joie du public. Statues animées ils s’amusent de leur souplesse musculaire et articulatoire pour en jouer avec facétie, à la fois dans l’humilité et le panache. Vêtus d’un marcel blanc et d’un pantalon sombre de jogging, ces artistes mozambicains ont pour nom : Ernesto Langa, Lourenço Vasco Lourenço, Dercio da Carolina Alvaro Pandza, José Joaquim Sitoé, Valdovino Claudio De Sousa, Dimas Carlos Tivane.
Ils ont nourri leur création de traditions orales, gestes rituels, improvisations dansées et vocales, rondes de transe, mais aussi d’un jeu entre le noir et le blanc que vient réveiller l’éblouissement solaire de sacs en plastique orange. Un bel art de la récup’…
Percussionnistes, ils font rebondir une balle sur une timbale de peau et de cuivre,  avec un son sec. Ils jonglent aussi avec trois balles et des feuilles de plastique en vrac que les acteurs s’échangent, tels des produits cultivés, gestes dont on devine qu’ils sont l’écho traditionnel, l’héritage  du travail de la terre.

Un tel jonglage, à la fois corporel et dansé, éclaire la présence physique de ces athlètes,  la musique de métronomes, percussions et rhombes, drôles d’instruments ancestraux.
 On aimerait que les rondes, feutrées ou endiablées ne s’arrêtent pas de tourner, après que les artistes, placés sur une ligne droite, parallèle à la salle, se soient tous livrés à leur petite musique de percussion personnelle : une balle lancée sur la timbale de peau et de cuivre que leurs partenaires vont rattraper.
Musique et danse, rythme et gestuelle, fusion de balles, sacs en plastique et rhombes, instruments primitifs à vent que l’on fait tourner et qui produisent des sons issus du frottement avec l’air : tout convie à l’enchantement, et à la douce griserie d’un public heureux.
Un spectacle époustouflant de technique et d’art.

 Véronique Hotte

 Musée du Quai Branly -Théâtre Claude Lévi-Strauss, du 18 au 21 février à 20h, et dimanche 17h www. quaibranly.fr, www.facebook.com/theatreclaudelevistrauss
A Villeneuve-en-Scène/ Festival d’Avignon en juillet prochain.

Les Liaisons dangereuses

Les Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos, mise en scène de Christine Letailleur

les liaisons dangereuses 1 © Thierry Depagne  Nous ne pouvons pas être tout à fait d’accord avec notre amie Véronique Hotte (voir son article ci-dessous) qui, elle, avait vu le spectacle à Cergy-Pontoise.
D’abord la scénographie intéressante sur le plan plastique et d’inspiration cubiste  et minimal art, donne d’emblée un ton sinistre. Elle permet de beaux effets lumineux, grâce à des pinceaux de lumière  qui prennent toute leur ampleur, mais après?  Surtout avec  des costumes assez laids de firme comme couleur…
Tout le monde n’est pas Bob Wilson, et le pictural  tient d’un jeu dangereux, surtout quand il s’agit d’une adaptation de roman (très à la mode mais toujours risquée). Bref ici, la metteuse en scène maîtrise les seules images mais pas vraiment l’esprit du célèbre roman.
«Adapter, c’est travailler le texte au corps…
 (…)S’enivrer, s’étourdir dans des flots de mots jusqu’au vertige… de là, naît le désir d’adapter une œuvre pour la donner à entendre », dit Christine Letailleur. Oui, mais sa mise en scène a un côté appliqué, universitaire au mauvais sens du terme, avec de sacrés tunnels. Et, comme  elle semble adorer la quasi-obscurité, cela n’arrange pas les choses! On sait depuis longtemps qu’une lumière souvent parcimonieuse et des musiques sans aucune unité ne riment pas avec complexité des  sentiments…
On comprend mal (voire même, le plus souvent pas du tout) ces allers et venues de personnages qui glissent et repassent sans arrêt sur scène, à donner le tournis dans une fluidité de petites scènes que rien ne justifie. En fait, le grand plateau du Théâtre de la Ville n’est pas non plus l’idéal (celui du Théâtre des Abbesses aurait mieux convenu!mais pas avec cette scénographie!) pour ces scènes intimistes pour lesquelles Christine Letailleur a affublé ses comédiens de micros H.F., ce qui égalise une fois de plus les voix mais qui  donne un côté très propre sur soi mais sec.
Côté interprétation: heureusement! Dominique Blanc est là, magnifique, exemplaire à la diction parfaite, très crédible. Mais Vincent Perez, que l’on a vu autrefois mieux inspiré chez Patrice Chéreau, semble avoir quelque difficultés à créer au théâtre un personnage aussi compliqué que Valmont qui est bien plus qu’un séducteur. Croyant faire dans l’intime, acteur de cinéma surtout, il joue donc comme au cinéma, et ne semble pas, sauf à de trop rares moments, très présent et, si sa voix n’était pas amplifiée, il passerait presque inaperçu. Désolé mais son personnage, plus proche de ceux d’Eugène Labiche ou de Georges Feydeau, n’a pas été, de toute évidence, assez travaillé.
Le reste de la distribution est aussi très inégal et il faut se pincer pour croire une seconde à l’interprétation de Madame de Tourvel par Julie Duchaussoy. Il y a malgré cela, quelques belles scènes, comme entre autres, celles où Valmont séduit la très jeune Cécile de Volanges. Quant à l’adaptation de Christine Letailleur, très réductrice, taillée à coups de hache et mal ficelée, elle ne rend pas bien compte de cette guerre/jeu de séduction entre Valmont et la Merteuil, sauf à la fin où les choses coulent mieux; jalousie de la Merteuil, abandon aux joies du sexe de Cécile, impression d’échec sur toute la ligne: les scènes, plus abouties, plus solides aussi, prennent enfin leur envol mais trop tard…
Bref, le spectacle manque de souffle, de virulence (on n’oserait pas dire d’intelligence!) et a un côté illustratif, presque caricatural de théâtre bcbg des années soixante un peu poussiéreux dont Lagarde et Michard auraient été les conseillers artistiques.
Ces Liaisons dangereuses sous de faux aspects de modernité symbolisé par un décor strict et de belles lumières électriques ou aux bougies qui ne trompent personne, ont quelque chose des mises en scène conformistes du théâtre privé, sans grande ambition artistique. Un détail, mais au théâtre, il n’y a pas de détails nous faisait souvent remarquer Tadeusz Kantor: la distribution n’est pas indiquée par ordre alphabétique avec le nom de Vincent Perez, bien en vue, juste après celui en tête de Dominique Blanc. Et on se demande (mais on le devine) comment ce spectacle a pu atterrir au Théâtre de la Ville qui mérite mieux. Emmanuel Demarcy-Motta, il faudra que vous nous expliquiez…
A voir? Oui, si vous n’êtes pas du tout, mais vraiment pas du tout difficile (vous pouvez emmener votre vieille tata!), sinon relisez chez vous, bien au chaud, la très belle pièce Quartett d’Heiner Muller qui avait juste repris les deux personnages de la Merteuil et de Valmont.
Ce duel singulier est autrement plus vivant, plus fort et plus insolent, surtout!

Philippe du Vignal

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Les épistoliers mondains du siècle des Lumières, mondains nobles ou grands-bourgeois, imprégnés des valeurs de leur classe, voient en l’écriture-désinvolte, nuancée et élégante- qui est la leur, un divertissement qui les sauve de l’oisiveté..
 L’officier Choderlos de Laclos, brut mais sagace et fidèle époux, scrute dans ses Liaisons dangereuses (1782) les rapports amoureux, et analyse l’art de la séduction jusqu’à pratiquer une science de l’observation machiavélique. Christine Letailleur, attentive à la vision critique et féministe des mœurs de l’époque, l’a adapté pour le théâtre.
La libertine marquise de Merteuil (mise en abyme de la metteuse en scène et de l’auteur) examine la situation et élabore des stratégies avec le séducteur et vaniteux Valmont, (Vincent Perez en bel illusionniste jovial).
Pour avoir étudié son propre cœur, la dame explore celui des autres, et fait des hommes le jouet de ses fantaisies : «Mon premier soin fut celui d’acquérir le renom d’invincible. Pour y parvenir, les hommes qui ne me plaisaient point, furent toujours les seuls dont j’eus l’air d’accepter les hommages… J’ai pris mille et une précautions pour garder intègre ma réputation… »
Ces êtres affranchis des infernales conventions, font de l’exercice d’une langue spontanée, l’expression personnelle d’une exploration de l’âme et d’une ouverture au monde.
Emmanuel Clolus et Christine Letailleur ont imaginé une scénographie somptueuse, entre ombres et lumières, vaste espace de châssis colorés, clairs ou sombres avec, à cour, un escalier ancien qui rejoint une coursive aérée et de nombreuses portes et fenêtres sur la scène comme à l’étage, propices aux apparitions/disparitions et portraits fugitifs arrêtés dans l’embrasure d’une alcôve…
Théâtre dans le théâtre, servi par les subtils éclairages aux bougies de Philippe Berthomé, avec des ombres dont on saisit le reflet sur un mur, ou avec  une pinceau de lumière sur les velours rouge et les dorures d’
une loge de théâtre. 
  Le jeu des comédiens se veut libre et vif, baroque parfois quand, par exemple, la jeune Cécile de Volanges (Fanny Blondeau) pousse des cris aigus de douleur, ou quand l’amoureuse Madame de Tourvel (Julie Duchaussoy) gît sur le sol, minée par une souffrance  indicible, après que son amant volage (mais  amoureux pour la première fois), ait rompu avec elle, contraint par la dominatrice Merteuil.
Dominique Blanc, gracieuse, héroïne fascinante qui combat pour la liberté et la reconnaissance de son sexe, irradie le texte. En femme de tête détournant les codes de la société, grâce à la dissimulation et à la séduction,  grâce aussi à une savante pratique du mensonge et  du jeu de sentiments.
Portant avec dignité une robe à panier -et parfois le panier sans la robe- (costumes magnifiques de Thibaut Welchlin), la Merteuil, d’abord contrainte, le dos droit et les deux bras posés délicatement sur la soie,  tient à la main, accessoire ultime, un éventail;
statue vivante, à la voix posée et tonique, elle lève parfois le bras, dessinant des diagonales souples, et invectivant peut-être le ciel et ses amours fuyantes.
Vincent Perez, en habit élégant, ressemble à l’amoureux qui tire précipitamment le verrou dans le fameux tableau de Fragonard (1776) et dans une gestuelle savante, esquisse des mouvements du corps, par-delà les règles.
Les anciens amants, aujourd’hui complices et en même temps rivaux, ont détruit les illusions amoureuses des plus jeunes : l’ingénue Cécile de Volanges et son amant Danceny (Manuel Garcie-Kilian) qui s’adonnent à un joli et malicieux menuet. 
Ce duo d’experts en sexualité ne se fait pas moins la guerre sur un champ de bataille où chacun livre à l’autre, sa proie du moment. La version théâtrale  de Christine Letailleur insère des lettres de ce roman épistolaire et des dialogues.
Le spectacle révèle la contemporanéité vive des rapports passionnels de domination mais aussi les conflits de générations. Dans une société minée (la Révolution de 1789 est imminente !), la critique du libertinage n’offre aucune morale, entre lyrisme amoureux ou cynisme libertin… Richard Sammut, le chasseur de Valmont, apporte un souffle plébéien et libertaire bienfaisant à cet enfermement des bien-nés.
 Autobiographie et introspection, merveilleuse gaieté d’être au monde, interrogations métaphysiques, ces libres sentiments et réflexions révèlent ici une intimité très noire des âmes.

Véronique Hotte

L’Apostrophe/Théâtre des Louvrais à Pontoise, jusqu’au 19 février.                
Théâtre de la Ville du 2 au 18 mars. Théâtre National de Nice du 23 au 25 mars.  Théâtre de Cornouaille à Quimper du 29 au 31 mars.
Éditions Les Solitaires intempestifs
 

La saison 2016-2017 à l’Opéra de Paris

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La saison 2016-2017 à l’Opéra de Paris

La presse a eu le privilège de rencontrer Stéphane Lissner, Benjamin Millepied et Philippe Jordan mais les précieux abonnés de l’Opéra se sont vus présenter la saison à l’Opéra-Garnier par son seul directeur…
  Dans le domaine lyrique, parmi les multiples créations, un opéra, Eliogabalo de Francesco Cavalli, mis en scène par le nouvel enfant chéri du théâtre français, Thomas Jolly.  Et La Cenerentola  de Rossini réalisé par Guillaume Gallienne et scénographié par Eric Ruf, tous deux de la Comédie-Française. Venant aussi du théâtre, Guy Cassiers le metteur en scène néerlandais monte un opéra contemporain, Trompe la mort de Luca Francesconi.
On entendra Lucia Di Lammemoor  de Donizetti, servie par la belle voix de Pretty Yende, Sud-Africaine issue de l’école de la Scala de Milan qui a ici offert au public un aperçu de son talent.
Carmen de Georges Bizet, fera l’objet d’une reprise dans la version créée il y a dix ans, avec  le très aimé Roberto Alagna (en alternance avec Bryan Hymel). Mais une autre reprise risque de réveiller des polémiques, celle d’Iphigénie en Tauride de Gluck,  mise en scène par Krzysztof Warlikowski.
 Le metteur en scène russe Dmitri  Tcherniakov s’attellera à un opéra La Fille de neige, tiré d’un récit d’Alexandre Ostrovski, musique de Nicolaï Rimski-Korsakov. Enfin la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker réalisera  Cosi fan tutte, avec des interprètes de sa compagnie et du ballet de l’Opéra de Paris.  Stéphane Lissner a présenté les grandes lignes de la programmation-danse, en remerciant au préalable, l’ex-directeur de la danse qui a marqué de son empreinte cette  prochaine saison : «Merci, Monsieur Millepied !»
 Une saison qui s’ouvre en septembre avec l’American Ballet Theatre, ce pays continuant d’être à l’honneur avec une soirée George Balanchine (costumes de Karl Lagerfeld). Christian Lacroix, lui, signera ceux du Songe d’une nuit d’été, de ce même chorégraphe. Quant à Benjamin Millepied, il prépare deux nouvelles créations, dont l’une sur des chansons de Barbara.
 Les ballets classiques de Rudolf Noureev seront, bien sûr, à l’affiche, et Wayne McGregor  fera  une création avec les danseurs de sa compagnie et ceux de l’Opéra. Enfin William Forsythe, artiste associé, poursuit un chantier entamé avec l’Académie de danse où interviennent Sébastien Bertaud, Bruno Bouché, Nicolas Paul et Simon Valastro, danseurs de l’Opéra,  et ils montreront leurs travaux en fin de saison. Stéphane Lissner a aussi remercié les abonnés de leur fidélité.

Jean Couturier

Operadeparis.fr

La ligne  de Roland Shön

La ligne  de Roland Shön

 

ligne ASur une île lointaine, circule un étrange autobus: comme la vie, il ne roule que dans un sens. C’est sur cette ligne  avec ses 29 stations, que Roland Shön nous invite à voyager. « A, accent circonflexe, comme théâtre », dit-il.
Auteur, conteur, marionnettiste et plasticien, il a imaginé un parcours en forme de quête, inspiré par un dessin de Saul Steinberg, THE LINE. L’artiste américain, célèbre notamment pour ses illustrations dans le New Yorker, trace, en 1954, une ligne horizontale sur 29 pages rassemblées et pliées en accordéon, où il fait apparaître personnages, animaux, paysages, objets, villes et  bateaux…
De quoi stimuler Roland Shön qui, en hommage au graphiste, construit à son tour un itinéraire fantasque et poétique… Chaque station a son histoire, décrite au dos d’un plan, et nous nous attarderons à quelques arrêts, à la recherche, avec lui, du mystérieux Leporello de l’Américain.
À la Station Filaplomb,  un collectionneur de fils à plomb en a réuni 3.657 prototypes, et se lance dans une longue démonstration sur l’horizontal et le vertical. Plus loin, apparaît le Théâtre sans fil où, du haut d’un castelet blanc, un minuscule guignol annonce l’entrée en scène de la belle Irène, une grande poupée manipulée à vue, qui croasse plutôt qu’elle ne chante.
Démiurge, le metteur en scène assure tous les rôles : du pilote, Aristide, qui est guide sur tout le trajet, au Vieux qui connaît l’histoire de la ligne. À la station de la Marchande d’images, il nous déroule ses rouleaux peints. À la station de l’Optimiste, il nous dévoile, grâce à un dessin animé de sa fabrication, un calendrier offrant chaque jour une devise pour « dérider l’année ».

 Les spectateurs sollicités, se prennent au jeu et  lancent des dates au hasard que Roland Shön convertit immédiatement dans l’idiome calendaire et transmet des conseils, par exemple :  » Le 2 novier : ne pas prendre une mauvaise résolution, c’est en prendre une bonne » ou :  » Le 12 févembre : arracher la dent que j’ai gardée contre lui  » …
Mais ces échanges avec le public sont trop peu nombreux, et le récit tombe parfois en panne entre deux stations. Chansons et musique auraient pu créer du lien entre tous les éléments,  mais agissent ici comme des pièces rapportées. Cependant, on apprécie dans ce spectacle singulier les masques, dessins, tableaux et marionnettes qui créent un univers plastique fascinant.
L’écriture, imagée, fourmille de jeux de mots et de belles surprises. Frisant le surréalisme à l’instar des images, elle fait surgir poésie et personnages insolites. Homme-orchestre, l’artiste dieppois, de spectacle en spectacle, invente une mythologie fantastique et conduit le public dans les contrées inexplorées de son imagination sans bornes.
Il propose un théâtre original et ludique à découvrir, et on pourra bientôt revoir une de ses anciennes créations Les Trésors de Dibouji.

Mireille Davidovici

Vu au Mouffetard,-théâtre des arts de la marionnette à Paris.
La Grange de Saint-Agil /L’Hectare, Scène conventionnée de Vendôme (41),  le 29 avril.
  À voir aussi : Les Trésors de Dibouji /Conte en objets à la lueur des flammes, au Mouffetard, théâtre des arts de la marionnette à Paris T. : 01 84 79 44 44, du 17 au 28 février ;  au festival M.A.R.T.O de Clamart (92), du 29 au 31 mars, et au Théâtre Gérard Philipe de Frouart (54), les 21 et 22 avril .

L’Art de la Comédie d’Eduardo de Filippo

L’Art de la Comédie d’Eduardo de Filippo, texte français d’Huguette Hatem, mise en scène de Patrick Pineau

   l'Art de la come¦üdie@Philippe Delacroix ok (48)Eduardo de Filippo (1900-1984) , acteur, poète en langue italienne et dialecte napolitain, dramaturge et homme politique, incarne la tradition du grand théâtre populaire de son pays.
L’Art de la comédie (1964) rappelle Six Personnages en quête d’auteur de Luigi Pirandello : la pièce compte en effet, dit Huguette Hatem, six personnages sur qui, dans l’intrigue, plane une équivoque sur leur identité .
Jeu de miroir du théâtre dans le théâtre, indécision et vertige, ou comment la fiction se substitue-t-elle à la réalité, et la réalité, à la fiction ? Dans la deuxième partie de la pièce, le préfet, fraîchement nommé, reçoit des notables attitrés de la bourgade qu’il n’a jamais vus, et le public, en même temps que le préfet, est mis en en présence de personnages traditionnels : médecin, pharmacien, curé, institutrice, couple de paysans, et acteurs d’une troupe ambulante.
 L’identité de chacun est mise en doute : le préfet, certes amateur de théâtre mais d’abord serviteur de l’État, et de l’autre côté, il y a l’assemblée éclairée des spectateurs. Seul, le chef de troupe semble mener la danse, clairvoyant, sûr de son art et celui de ses comédiens aguerris de la Roulotte qui savent rester eux-mêmes, tout en incarnant un autre. Mais il reste sceptique, lui, quant à l’efficacité  des services préfectoraux…
Comme s’ils étaient confrontés à un canevas bouffon de la comédie italienne des XVI ème et XVII ème siècles, les acteurs de la Roulotte improvisent leur rôle avec un talent déconcertant. Reste au public la tâche difficile et aléatoire de l’interprétation. Le spectacle participe d’une réflexion solide sur l’apport du théâtre dans la vie quotidienne, et la première partie de cette tragi-comédie qui convoque le chef de troupe et le préfet, est éloquente.

Pour le metteur en scène, le public démasque immédiatement les imposteurs qu’il ne suit pas : «Le spectateur est majeur et sait juger par lui-même…pour aider le théâtre, il faut lui donner une vie stable et lui permettre de s’élever au niveau culturel du public d’aujourd’hui… Le public est mûr, il veut un auteur, qui lui raconte ce qui se passe dans le monde, chez lui, et qui lui permette de se reconnaître dans les personnages. »
La volonté lucide du chef de troupe, vision novatrice à l’époque, pourrait correspondre encore à  celle du théâtre à défendre aujourd’hui.  Patrick Pineau fait la part belle dans sa mise en scène au comique mi-figue mi-raisin des situations et au burlesque des personnages, dessinés avec une belle niaque et une juste hargne: ils gesticulent de façon désordonnée, courant sur la scène comme des fous perdus qu’ils semblent tous être.
Le secrétaire du préfet (Christophe Vandevelde) ne connaît pas le repos. Le docteur (Manuel Le Lièvre) fait son numéro de comédien agile avec une conviction fougueuse :  imposteur ou illuminé ?  De même le curé (Marc Jeancourt) renverse nerveusement des sachets de marrons et  raconte des histoires à la fois invraisemblables et sordides. Sylvie Orcier  joue une émouvante institutrice; elle a aussi conçu  la scénographie: un vaste plateau nu, compartimenté de grilles métalliques, surmonté d’une coursive, de jardin à cour.
  Le couple de paysans de la montagne rappelle un duo de motards casqués de noir, bien connu des médias. Et le pharmacien (Nicolas Bonnefoy) est-il vraiment empoisonné et mort, gisant dans les locaux de la Préfecture ? Rien n’est moins sûr, à moins que …
Ce spectacle comique devrait gagner en rythme et en verve, quand les numéros cocasses d’acteurs seront mieux coordonnés; il bénéficierait alors d’une vision chorale et d’ une vaste fresque sociale. S’imposent toutefois un beau préfet, dubitatif mais pleinement humain (Fabien Orcier) et un chef de troupe lumineux, tranquille et circonspect (Mohammed Rouabhi).

 Véronique Hotte

 Théâtre 71/Scène nationale de Malakoff ( Hauts-de- Seine) jusqu’au 18 février. T. : 01 55 48 91 00.
Théâtre de l’Arsenal-Val de Reuil (Eure), le 26 février. Théâtre Dijon-Bourgogne/ Centre Dramatique National du 1er au 5 mars. Le Salmanazar d’ Épernay, le 8 mars.

 

Les Caprices de Marianne, opéra-comique d’Henri Sauguet

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Les Caprices de Marianne, opéra-comique d’Henri Sauguet, livret de Jean-Pierre Grédy d’après la pièce éponyme d’Alfred de Musset, mise en scène d’Oriol Thomas 

 Henri Sauguet  a composé des symphonies et de la musique de chambre; il a signé aussi les musiques de plusieurs films, et a collaboré avec nombre de metteurs en scène et chorégraphes. Il a ainsi écrit de délicates partitions pour Les Forains de Roland Petit, et Les Mirages de Serge Lifar où triomphait la danseuse-étoile Yvette Chauviré.
  Grand amateur de littérature, il se laissait volontiers inspirer par des écrivains et composa un opéra d’après La Chartreuse de Parme de Stendhal (1927-1930), et un opéra-comique tiré des Caprices de Marianne d’Alfred de Musset, créé en 1954 au festival d’Aix-en-Provence.
Malgré sa beauté, accueillie sans enthousiasme, cette œuvre fut peu jouée par la suite.  
Henri Sauguet, fidèle à une certaine idée du chant lyrique, arrivait en même temps qu’une génération de compositeurs décidés eux, à bouleverser le langage musical comme Pierre Boulez, György Ligeti etc. et sans doute, fut-il perçu comme dépassé par un public d’avant-garde, et déjà trop moderne par un public traditionnel.
 Cet opéra reste cependant une merveille de sensibilité musicale dont le Capitole de Toulouse donne une version très réussie.
Deux actes, cent-vingt minutes :  il suit de près la pièce et met en évidence le langage raffiné, inventif et exigeant d’un compositeur à l’esprit si français.
Contrairement à ses prédécesseurs Richard Wagner, Tchaïkovsky ou Serge Prokofiev,  Henri Sauguet n’associe pas un même leitmotiv à chacun de ses personnages. Chez lui, les scènes possèdent chacune une couleur spécifique, tout en s’enchaînant avec aisance.
L’orchestre, restreint mais très bien utilisé, donne la couleur d’ensemble et souligne la psychologie des personnages.
Oriol Thomas a situé l’action, qui, chez  Alfred de Musset se déroulait à Naples sous François Ier, dans une Italie rêvée des années 1950/60.
Décor et costumes jouent ici sur les contrastes entre noir et blanc. «Nous nous sommes inspirés, dit-il, de la dernière période du cinéma italien en noir et blanc juste  avant l’arrivée de la couleur qui correspond à celle de la création de cet opéra. »
Les personnages principaux possèdent tous des caractéristiques romantiques : Marianne (une soprano) est une jeune femme pleine d’ardeur de vivre, Octave (un baryton)  un noceur à l’esprit chevaleresque, Coelio (un ténor) un amoureux qui choisit la mort, faute d’amour. Enfin, il y a aussi  la Duègne, (une basse profonde) qui est ici chantée par Julien Bréan, en travesti qui apporte une note d’humour à cette œuvre tragique.

La distribution, avec de belles voix, avec entre autres: Aurélie Fargues (Marianne)  Julie Robard-Gendre (Hermia), Marc Scoffoni (Octave), François Rougier (Coelio) est admirablement soutenue par l’orchestre national du Capitole dirigé avec fougue par Claude Schnitzler.
Cet opéra, coproduit par quinze théâtres  est appelé à occuper les planches pendant quelque temps. Une chance pour ceux qui n’ont pu l’applaudir ici ! Il avait  reçu, en juin 2015, le prix Claude Rostand (Meilleur spectacle lyrique en région) par le Syndicat de la critique.

 Sonia Schoonejans

 Spectacle vu au Capitole de Toulouse, le 31 janvier. En tournée en France.

Polyeucte

Polyeucte de Pierre Corneille, mise en scène Brigitte Jaques-Wajeman

 

  24449627009_cbf59bfc2b_oOn ne peut lire Polyeucte aujourd’hui sans penser à la folie des nouveaux convertis islamistes, à leur attirance pour la mort. Certes, les martyrs chrétiens, comme le fait remarquer avec bon sens Stratonice, la confidence de Pauline, quand elle se veut rassurante, meurent mais ne tuent pas: leur «fureur ne va qu’à briser les autels» et ils «n’en veulent qu’aux dieux et non pas aux mortels ».  
Mais l’élan iconoclaste est aussi violent. Polyeucte, tout juste marié à Pauline qui a fini par l’accepter et  l’aimer, malgré le souvenir douloureux d’un premier amour, s’arrache des bras de sa femme pour recevoir le baptême chrétien. Cette eau baptismale, il ne cherche qu’à la changer en sang, le sien, après avoir vu couler celui de son ami Néarque.
    Dans une première scène, étrange, Néarque a parfois les accents du futur Tartuffe, et on comprend mal le revirement de Polyeucte,  quittant à regret les bras de son épouse,  pour se  hâter d’aller recevoir le baptême. Comme si Corneille lui-même tâtonnait à trouver la cohérence de ses personnages.
Mais ensuite les enjeux sont clairs et directs : Polyeucte a choisi, il a parié, aurait dit Blaise Pascal. Une éternité de félicité gagnée au prix du plus grand amour terrestre qui soit, ce n’est pas cher payé. Et il pourra aller au martyr avec confiance : les fameuses stances de Polyeucte ne  sont pas le moment du choix, déjà fait, mais un moment de «pleurs de joie», aurait encore dit Pascal. Clément Bresson les chante, les danse, en avant-goût des jouissances du ciel.
  Polyeucte est le héros d’une véritable tragédie ce qui n’est pas toujours le cas  dans le théâtre de Corneille dans la mesure où il met sous nos yeux un homme aveuglé, ambigu, un «innocent coupable». Mais tous les personnages sont des héros: Sévère (Bertrand Suarez-Pazos), soldat triomphant revenu trop tard de chez les morts, retrouve son premier amour mariée à un autre : il fera de son malheur le ressort de sa liberté et de sa grandeur d’âme, renonçant à se venger. Félix (Marc Siemiatycki), le gouverneur romain, fait partie de ces faibles arrivés au pouvoir, soucieux de leur carrière et de leur confort, que Corneille aime cerner d’un trait juste et vif, qui nous fait rire. Lui, il n’a d’autre ennemi que sa peur et ses calculs, et iĺ sera le premier à s’exclamer :« Que je suis malheureux ! ». Plus étrange : le cas de Pauline (Aurore Paris), vraie fanatique du devoir et de l’obéissance à son père, où elle puise sa force.
La direction des acteurs va dans le sens de cette force : ils sont tous « trop », petit adverbe qui revient comme un tic sous la plume de Corneille. Et ce «trop» est le moins qu’on puisse leur demander: cela les place exactement où il faut : sur le théâtre, ici et maintenant.
Les costumes contemporains ne les rapprochent pas plus d’aujourd’hui, que du temps de l’écriture de la pièce mais nous permettent de la lire à la fois dans sa résonance actuelle et dans son historicité, là où elle nous renvoie à un catholicisme d’État qui prétend interroger ses origines et absoudre ses excès.
Mais Brigitte Jaques-Wajeman a délibérément cassé ce fonctionnement, somme toute respectueux de la lecture d’un classique. Elle a mis dans la bouche de Sévère, non cette absolution mais la parole de Nietzsche : «Les martyrs furent un grand malheur dans l’histoire : ils séduisirent. »
  Geste politique important et signifiant: il n’y a ni éternel retour, ni fatalité, même si  l’histoire semble bégayer. La metteuse en scène prend parti, avec une lucidité qui a du corps.

 Christine Friedel

Théâtre de la Ville-Les Abbesses, Paris jusqu’à 20 février. T :01 42 74 22 77.

 

Le Coup droit lifté de Marcel Proust

Le Coup droit lifté de Marcel Proust, d’après Du côté de chez Swann de Marcel Proust, création collective des Possédés dirigée par Rodolphe Dana

   8-prous4Le titre de cette performance est  inspiré de la technique du tennis :tandis que le coup droit est effectué bras ouvert, du côté de la main qui tient la raquette, on imprime un lift à la balle afin que sa rotation suive le sens de sa trajectoire bombée qui prend de la vitesse au moment du rebond.
Ce parcours physique et aérien pourrait être métaphorique de la tension de la phrase proustienne, si bien articulée, ordonnançant, précisant encore et se reprenant sans cesse. D’un côté du balancier, l’œil du spectateur contemple la balle dans le ciel, la beauté du geste, et de l’autre, le regard de l’observateur réfléchit et interprète.
La mise en scène dirigée par Rodolphe Dana éclaire l’image de cette envolée sportive, évoquant la mise en lumière de l’œuvre proustienne, considérée comme une trajectoire faite de rebonds, reprises et corrections, à travers l’ensemble de ses thèmes mais aussi à l’intérieur de sa phrase romanesque.
À la recherche du temps perdu suit l’itinéraire du héros-narrateur, traversée patiente des lieux,  milieux et temps, au hasard de rencontres amicales, amoureuses ou mondaines, et d’ expériences disséminées au fil du récit.

 Du côté de chez Swann évoque l’enfance à Combray, la mer à Balbec, l’amour de Marcel Proust pour sa mère et Gilberte Swan. Cette soirée commence dans la nuit de la mémoire et de l’imaginaire, avec un noir scénique et avec l’écoute simultanée de la voix de la vieille Céleste, gouvernante et confidente de Marcel Proust, qui assista l’écrivain dans ses derniers moments.
  Antoine Kahan contrefait cette voix âgée et l’articulation discursive de l’époque, en un moment émouvant d’amitié dévouée. Suit l’attente dans le soir, du baiser maternel pour l’enfant couché, le futur narrateur , avant qu’il ne s’endorme, leitmotiv fondateur.
  Grand-mère, parents et invités sont à table dans le jardin, et le grelot de la porte d’entrée sonne quand Swan vient faire sa visite. La vue des clochers de Martinville participe de cette quête de la saisie du temps et de son sens : arbres aux  feuillages mouvants soumis aux aléas du vent, musique légère et intime mêlée à des souvenirs de parfums de fleurs et feuilles.
 L’épisode de la petite madeleine fait son petit effet: réminiscence, extase de la mémoire et moment de bonheur qui n’apporte pas encore de résolution au sentiment de la perte du temps.
Un ébranlement préparateur pourtant à la compréhension de l’aventure romanesque, qui n’est comprise qu’à la fin, au Temps retrouvé, au-delà du vieillissement et du passé vécu. Et ici, les instants et les personnages se succèdent : belle dignité de Katja Hunsinger  avec petit col claudine blanc sur haut et pantalons noirs -, convaincante Marie-Hélène Roig au chemisier de soie claire, Antoine Kahan – chemise et gilet blanc, qui joue la suffisance grotesque du bourgeois Legrandin, parvenu en mal de reconnaissance. Le long poème en prose est aussi un roman social.
Mémoire involontaire ou pas du spectateur, rien de ce qui a été déclamé de La Recherche n’est perdu, comme rien n’est perdu, de ce qu’a vécu le narrateur.

Un spectacle restreint certes, mais absolument  juste et sincère dans l’éloge de la musicalité proustienne, de son chant entêtant sur l’art lié au sentiment existentiel.

Véronique Hotte

Théâtre de la Bastille jusqu’au 19 février. T : 01 43 57 42 14.

 

Un héros de notre temps, d’après Mikhail Lermontov

Un héros de notre temps, d’après l’œuvre de Mikhail Lermontov, chorégraphie de Yuri Possokhov, scénographie, costumes, adaptation et mise en scène de Kirill Serebrennikov.

FullSizeRender«Le héros de notre temps, mes très chers lecteurs, est réellement un portrait, mais non celui d’un seul individu. Ce portrait a été composé avec tous les vices de notre génération, vices en pleine éclosion. À cela, vous me répondrez qu’un homme ne peut être aussi méchant : mon Dieu ! Si vous croyez à la possibilité de l’existence de tous les scélérats de tragédie et de romans, pourquoi ne croiriez-vous pas que Pechorin ait pu être ce qu’il est dans ce livre ? Si vous avez aimé des fictions beaucoup plus effrayantes et plus difformes, pourquoi ce caractère ne trouverait-il pas grâce auprès de vous, comme toute autre fiction ? Peut-être se rapproche-t-il plus de la vérité que vous ne le désirez, disait Mikhail Lermontov  à propos de son personnage.
 Kirill Serebrennikov a adapté pour les danseurs du Bolshoi, Bela, Taman, et La Princesse Mary, trois nouvelles de cette œuvre dont l’action se situe entre 1827 et 1833, pour ce spectacle créé l’été dernier avec succès, et maintenant au répertoire de cette grande institution.
L’adaptation chorégraphique suit strictement l’œuvre de Mikhail Lermontov; les aventures de Pechorin, sont ici contées par un narrateur dans Bela, et par le héros lui-même dans les deux autres parties. Le projet initial avait été conçu par Sergey Filin, ex-directeur artistique du Ballet du Bolshoi, victime d’une agression en 2013 qui voulait créer cette œuvre. Il en avait confié la scénographie à Kirill Serebrennikov, et la chorégraphie à Yuri Possokhov.
  L’orchestre joue avec fougue la belle partition aux tonalités classiques d’Ilya Demutsky, jeune compositeur célèbre pour sa musique d’ouverture  des J.O. d’hiver 2014, à Sotchi. Chaque volet du triptyque débute par un solo instrumental, comme celui, remarquable, au saxophone, accompagnant le monologue de Pechorin dans La Princesse Mary.
 Yuri Possokhov met en valeur les mouvements du corps de ballet plutôt masculin et les pas-de-deux, d’une grande sensualité, et très appréciés du public russe.

  Scénographie, dramaturgie, et didascalies du roman dites en voix off, rendent très lisibles ces trois histoires. Le thème de Bela est tristement actuel :  Pechorin, un officier, interprété par  Michail Lobukhin a été envoyé dans le Caucase. «Alors l’ennui me vient, raconte le jeune homme. (…) Bientôt, on m’envoya dans le Caucase : ce fut la période la plus heureuse de ma vie. J’espérais que l’ennui ne survivrait pas sous les balles tchétchènes…».
Une forteresse domine la scène. Là, il séduit Bela, une belle musulmane voilée (interprétée avec grâce par Ana Turazashvili) qui sera lapidée par des montagnards de sa communauté  voyant cette union comme un déshonneur !
 La scénographie réaliste de Taman nous transporte dans un port de la Mer noire, où Pechorin, dansé par  Artem Ovcharenko,  tombe amoureux d’une étrange beauté, Udine, la sculpturale danseuse-étoile Ekaterina Shipulina, rayonnante dans une robe rouge. Au cours d’un rêve, les amoureux s’engagent dans un beau duo tendre et violent, mais la réalité est toute autre : Udine est en fait la compagne de Yanko, chef des contrebandiers. Pechorin, rejeté, se retrouvera à nouveau seul.
Certains tableaux font penser à une comédie musicale de Broadway. La princesse Mary clôt ce triptyque en beauté. Pechorin, Ruslan Skvortsov, tombe amoureux de Mary  mais en même temps que Grushnitski, un sous-officier claudicant interprété par le touchant Denis Savin.
Mikhail Lermontov dévoile le caractère ironique de son héros : «Il parle vite et abondamment, dit Pechorin de son rival Grushnitski, et il est de ces hommes qui ont pour toutes les situations de la vie quelques phrases prêtes à temps ; de ces hommes que la beauté simple n’émeut pas et qui se drapent dans des passions extraordinaires et des souffrances exclusives.»
  Nous sommes dans un beau et  grand gymnase en bois blanc, où se côtoient princesses, ballerines et officiers. Les hommes font du sport et les femmes dansent. Trois de ces officiers, interprétés par des handicapés en chaise roulante de la Fédération russe de danse et sport, participent brillamment à l’ensemble du spectacle.
Svetlana Zakharova, prima ballerina de la Scala de Milan et étoile du Bolshoi,  en  robe blanche, impressionnante, joue Mary saluée de bravos à chacune de ses apparitions. Vera, dansée par Kristina Kretova que nous avions appréciée dans L’Appartement de Mats Ek, (voir Le Théâtre du Blog), entre en concurrence avec Mary dans le cœur de Pechorin, et un duel au pistolet opposant les deux soupirants, se conclura par la mort de Grushnitski, montré ici comme le véritable «héros de notre temps », un homme au destin fragile,  à l’image de Mikhail Lermontov mort dans un duel à vingt-sept ans.
« L’âme est en moi corrompue par le monde, mon imagination est inquiète, mon cœur est insatiable, écrivait le célèbre écrivain russe ; donnez-moi  tout, c’est encore trop peu. »
Ce troisième volet possède tous les critères du romantisme… Aux saluts, le public a longuement ovationné tous les artistes, et à juste raison.  

Jean Couturier  

 Spectacle au répertoire du Bolshoi et repris en mars.
www.bolshoi.ru

 

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