Le père Tralalère

Le père Tralalère, de la compagnie D’ores et déjà, mise en scène de Sylvain Creuzevault.

leperetralaleretheatrefichespectacleune.jpg Le spectacle avait été conçu à Alfortville chez Christian Benedetti pendant l’été 2007.  C’est un peu La Noce chez les petits bourgeois, de nos jours, à partir d’improvisations, sur un thème proposé par Sylvain Creuzevault: la chute des origines ou comment les générations se passent le relais , la chose étant concrétisée par une repas pris en commun, avec une scénographie qui n’est pas sans rappeler celle qu’avait adoptée Antoine Vitez pour son très beau spectacle Catherine d’après Les cloches de Bâle d’Aragon.

  Deux gradins qui se font face, et au milieu une grande table de pin, et sur l’un des petits côtés, un praticable également en pin, avec une trappe. Cela se passe dans une maison au bord de la mer en Bretagne; c’est un repas de mariage; le père ( il n’y a pas de mère) reçoit les amis de sa fille Lise qui se marie avec Léo. Il y a aussi  Samuel, un associé du père, etle frère de la mariée,  un autre couple: Caroline est enceinte, et va  accoucher prochainement… Et un journaliste de télévision , très imbu de lui-même, à la diction trop parfaite et absolument ridicule.  Autour d’ une immense table dépourvue de nappe  des bouteilles de vin rouge , des corbeilles de pain et un vague hors-d’œuvre déjà servi dans les assiettes.
  Les conversations sont d’une banalité à pleurer, d’une justesse absolument cruelle, comme dans n’importe quel repas de fête, où les gens ne se connaissent pas vraiment: on parle  de surfaces d’appartement et de quartiers parisiens, de trajet du TGV, et le père annonce la promotion du jeune Samuel, Lise et Léo annoncent les projets d’ouverture d’un restaurant à thème: l’école primaire par le jeune couple près du cimetière du Père Lachaise. Le projet ,de toute évidence, ne tient pas la route , et va rapidement être fusillé par le père qui  se met en colère et qui refuse de leur avancer l’argent nécessaire.On discute d’argent et d’emprunts. Mais le père leur apprendra peu de temps après autour de la table où ils sont à nouveau réunis qu’il est atteint d’un cancer. Dès lors, il semble prêt à réviser ses positions.

  De temps à autre, les jeunes mariés s’échappent discrètement pour aller se mettre nus et faire l’amour sur le praticable devant tout le monde. La joyeuse bande chante aussi une petite comptine: Pirouette, cacahuète…. comme pour conjurer la mort du père à la fois souhaitée et redoutée, et le marié entonne   un air d’opéra. Mais il y a déjà du divorce dans l’air…
 La bande de jeunes comédiens qui se connaissent depuis longtemps fait ici un travail remarquable; ils sont  tous parfaitement crédibles  à la fois dans l’oralité et dans une gestuelle des plus élaborées, même si elle peut paraître « naturelle » et la direction  de Sylvain Creuzevault est impeccable et tout à fait rare chez une jeune metteur en scène; ils sont tous  à l’aise dans ce dispositif qui présente des risques évidents, puisque le moindre erreur de jeu est ici visible. Il y a bien parfois un peu de brouhaha et  suivant l’endroit des gradins où l’on se trouve, on n’entend pas toujours bien  ce qui se dit, alors que, de l’autre côté les spectateurs rient déjà. Et la fin patine: une petite coupe d’une douzaine de minutes ne serait pas un luxe, mais quelle intelligence de la chose théâtrale, quelle humilité dans le jeu! . Avec  la reprise de ce spectacle et la création dans ce même théâtre de la Colline de Notre Terreur, Sylvain Creuzevault et son équipe entrent dans la cour des grands. Alors à voir? Oui, ce serait dommage de rater un spectacle de cette dimension.

Philippe du Vignal

Théâtre national de la Colline jusqu’au 31 octobre, et ensuite au Théâtre du Nord du 5 au 15 novembre.


Archive de l'auteur

Broadway en Brie

Broadway en Brie  d’Anouch Paré et Laurent Serrano, musique de Benoît  Urbain et mise en scène de Laurent Serrano.

  Cela se passe à La Bergerie, ancienne bergerie reconvertie de salle des fêtes plutôt réussie dans le beau  village de Châtelet-en-Brie à une dizaine de kilomètres de Melun, doté de 4.500 habitants. C’est la commune de Donnemarie-Dontilly qui a accueilli la compagnie de Laurent Serrano pour cette création, à l’occasion de Scènes rurales , soutenues par le Conseil général de Seine-et-Marne. Voilà, vous savez tout. Donc , Broadway en Brie, comme son nom le laisse pressentir, est une sorte de théâtre musical qui parodie l’histoire de Macbeth, pièce censée porte la poisse à tous les metteurs en scène qui osent s’en emparer, sans doute et d’abord , parce que ce n’est pas la meilleure des pièces de Shakespeare, même  s’il y a des scènes formidables et des répliques cultes comme celle de Macbeth à la fin: « Le vie n’est qu’une ombre en marche, un pauvre acteur qui se pavane et se démène son heure durant sur la scène, et puis qu’on n’entend plus. C’est un r22.jpgécit, conté par un idiot plein de bruit de de fureur, et qui ne signifie rien ». Cela dit, il y a eu de très belles mises en scène comme celles de Matthias Langhoff…

   Donc, dans Broadway en Brie,  une petite troupe d’amateurs, du type plutôt années cinquante, décident de monter un spectacle pour recueillir des fonds destinées à une oeuvre caritative, et l’instituteur, autoproclamé chef de troupe, dramaturge et metteur en scène, écrit donc un drame historique, inspiré de Macbeth avec des parties musicales et chantées. Mais, à quelques heures de la première, quelques comédiens se sont perdus à 300 kilomètres de là , à cause d’un GPS mal réglé….( On veut bien mais quand même!)  Les quatre autres acteurs et le pianiste vont donc  devoir  faire face à la situation, et jouer aussi les rôles manquants. Le chef de troupe vocifère, les comédiens se trompent dans leurs répliques, se disputent; bref, rien ne va plus et le spectacle, avant même d’avoir commencé, perd ses boulons en route… 

  I l y a , curieusement,  le même nombre d’acteurs que chez Metayer ,  et bien entendu, il y a du théâtre dans le théâtre, ce qui n’est pas vraiment nouveau ( 1497!)  et qui commence à être bien usé ( chaque grand auteur ayant  compris l’intérêt du procédé ( Shakespeare, Molière, Marivaux, Pirandello, etc… et c’est même la base de très nombreuses comédies musicales). On assiste à un redoublement de la théâtralité et , comme le dit justement Patrice Pavis,  c’est l’illusion de l’illusion qui devient réalité.  C’est donc un genre éminemment dangereux à mettre en scène, d’autant qu’ici,  cette parodie dure deux heures, et là aussi,  on  sombre vite  dans l’ennui; il y a même quelques scènes de Macbeth sans doute pour faire plus vrai qui  sont plantées là, les Dieux savent pourquoi!

  A part Philippe Beautier en Macbiff qui reste remarquablement discret et juste, et le pianiste Benoît Urbain , si touchant de maladresse dans ses quelques répliques que l’on croit tout de suite à son personnage , le reste de la distribution en fait des tonnes pour essayer de nous convaincre du bien fondé de l’entreprise à laquelle, de toute façon,  on ne croit plus dès les premières minutes. Rien ne fonctionne, tout sonne faux, dans ce catalogue de stéréotypes et de clichés qui se voudraient drôles,et qui tombent à plat :l’on se demande le plus souvent si l’on n’est pas dans le premier degré: dans une représentation de mauvais amateurs,  simplement un peu mieux ficelée ; on peut sauver du désastre la dernière scène où Serrano sait enfin jouer habilement de la fiction et de la réalité, au moment du meurtre de  Macbeef mais c’est trop tard  et l’on s’est ennuyé ferme pendant deux heures!). Rappelons cette magnifique phrase du grand Zeami: « l’art du théâtre se situe dans un espace entre une vérité qui n’est pas une vérité et un mensonge qui n’est pas un mensonge ». Autrement dit, la marge de manoeuvre est plutôt mince et l’entreprise et toujours difficile , mais encore plus et surtout quand on veut se lancer dans la parodie, genre finalement assez casse gueule, sans doute à cause de toutes les facilités qu’il permet…. Cela dit,le public qui n’en  demandait pas tant,  riait souvent. . Reste un mystère total: comment Laurent Serrano, bon metteur et scène et excellent pédagogue, que l’on a connu mieux inspiré, notamment avec un remarquable Dragon d’Evgueni Schwartz, s’est lancé dans une opération aussi suicidaire, d’abord en écrivant avec Anouch Paré un texte  approximatif  et en le mettant en scène de façon  peu convaincante, comme s’il avait répondu à une commande, sans trop y croire lui-même… Errare humanum est,  comme disait Monseigneur Marty, mais quand même!

Philippe du Vignal

Il y aura encore quelques représentations en Seine et Marne mais de toute façon, vous n’irez pas et il y a peu de risques que le spectacle soit acheté…


Les 39 marches


 Les 39 marches de John Buchan et Alfred Hitchcock, mise en scène par Eric Metayer.

 les39marchestheatrefichespectacleune.jpgOn connaît,  ou plutôt l’on croit connaître le film fameux du grand Alfred ( 1935) dont le scénario a été conçu d’après le roman paru en 1915  de John Bichan Buchan ( 1875-1940), romancier qu’il admirait beaucoup et qui influenca notamment Tolkine et Graham Green. C’est l’histoire compliquée d’un jeune canadien , Richard Hannay, résidant à Londres qui,  à la sortie d’un théâtre rencontre une jeune femme qui lui demande protection; elle se dit en effet menacée par une organisation secrète appelée « Les Trente neuf marches ». Mais la jeune femme est assassinée chez lui. De peur d’être accusé de meutre , il s’enfuit en Ecosse où il va rencontrer dans un petit village  le professeur Jordan  qui se révèle être le chef de cette organisation secrète. Hannay est traqué par la police  et contraint d’entraîner dans sa fuite Pamela à laquelle il est attaché par une paire de menottes, et il en est d’autant plus gêné qu’il lui faut aller dormir à l’hôtel.

  Jordan fera assassiner M. Memory , un pauvre voyant de music- hall qui répond sans faillir à des questions que pose ses « barons » dans le public et M.  Memory donnera enfin son secret avant d’expirer sur la formule chimique qu’il devait transmettre aux espions. Ce qui plaisait beaucoup à Hitchcock, si l’on en croit l’interview fleuve qu’il accorda à François Truffaut, c’est l »understatement »: la présentation sur un ton léger d’événements dramatiques comme il  disait.Le tout fondé sur des scènes courtes: la femme de ménage découvre le cadavre de la jeune femme en hurlant mais ses cris font place aussitôt au sifflet du train à vapeur dans lequel Richard Hanney est monté pour continuer son enquête. Voilà, rapidement résumée toute l’histoire…

  Il n’y pas évidemment beaucoup de vraisemblance, une notion que le cinéaste méprisait, puisqu’il s’attachait davantage à la rapidité des transitions. « La vraisemblance, disait-il,  ne m’intéresse pas; c’est ce qu’il y a de plus facile à faire. L’histoire peut être invraisemblable , elle ne doit jamais être banale ». En quelques phrases bien pesées, c’est tout l’art incomparable du grand Hitchcock.
 Et l’on comprend qu’Eric Metayer,  qui doit connaître son Hitchcock sur le bout des doigts,  ait été tenté de faire revivre ces Trente neuf marches sur le petit plateau du théâtre La Bruyère  en le parodiant.  Mais c’est en effet un véritable pari auquel il s’est confronté: comment faire revivre sur le mode comique, la cavale d’un homme ,avec  de très nombreux  personnages et seulement  quatre comédiens dont lui, avec quelques éléments de décor . Mais si la parodie qui est aussi vieille que le théâtre ( voir Aristophane,) elle ne se laisse pas apprivoiser comme cela , et il y  faut un vrai talent de dramaturge ou de scénariste pour le cinéma qui ne s’est pas privé lui aussi  de recourir à la parodie.

  On connaît bien les trucs d’Eric Metayer:  il sait tenir en haleine un public qui lui fait confiance. Mais, dire qu’il ne fait pas dans la dentelle ,est un doux euphémisme: c’est souvent facile , voire vraiment vulgaire mais  il y a  parfois, de vraies trouvailles théâtrales qu’un Brecht n’aurait pas renié: notamment ces gags formidables, par exemple: Richard Hannay regarde par le fenêtre et que les deux hommes qu’il épie ,apparaissent sur scène avec leur lampadaire à gaz, les deux loges de théâtre qui sont les copies du balcon du  Théâtre La Bruyère, ou ces quelques fabuleuses et très drôles ombres chinoises qui, tout d’un coup, donnent  au spectacle une  dimension poétique.

  Malheureusement, Eric Metayer a , de la dramaturgie, de la direction d’acteurs  et de la mise en scène une notion approximative. Et,  comme les quatre comédiens dont lui, en font des tonnes et  que les gags se répètent, la parodie s’essouffle  et l’on s’ennuie assez vite. La salle semble un peu coupée en deux: ceux qui rient presque sans arrêt, visiblement très complices de tout ce que fait Metayer,  et ceux que cette suite de petites scènes mal ficelées et à la vulgarité souvent insupportable qui n’en finit pas de finir, laisse indifférents.
 Alors, à voir? Oui, si vous appréciez particulièrement  Eric Metayer , sinon vous pouvez voir autre chose ou vous replonger dans le roman de Buchan ( Flammarion ) ou regarder en DVD le film d’ Hitchcock…

Philippe du Vignal

Théâtre La Bruyère, 5 rue La Bruyère Paris , jusqu’au 22 novembre.

Sextett

Sextett de Rémi de Vos, mise en scène d’Eric Vigner.

capturedcran20091016222333.jpg Le Rond-Point avait déjà programmé Jusqu’à ce que la mort nous sépare du même auteur, où le personnage principal revenait dans la maison de sa mère, au moment où le corps de sa grand-mère devait être incinéré. Et Sextet est en quelque sorte comme le prolongement et l’écho de cette pièce.

  Simon, un jeune homme en costume noir et chemise blanche, avec chaussures noires vernies  qui est l’un des principaux dirigeants d’un cabinet d’affaires en train de négocier un très juteux contrat, apprend la mort subite de sa mère. Il revient donc dans la maison  de sa maman, accompagné par Claire qui appartient à la même entreprise et qui s’est chargé de la conduire jusque là pour lui en éviter la fatigue. Elle a des allures de jeune idiote, perchée sur des des talons hauts très année cinquante, habillée d’une robe blanche décolletée, exaspérante à souhait et folle amoureuse de Simon ; il y a aussi les deux jeunes voisines qui ont une robe noire tout aussi décolletée et tout aussi exaspérantes et qui veulent consoler Simon en lui interprétant quelques lieds de Schubert devant des micros à pied… elles ont une chienne  répondant au doux nom de Walkyrie  que l’on verra à la fin fin et qui a ravagé le jardin de feue la mère de Simon que cela laisse indifférent. Mais elles finissent par s’incruster, histoire de s’excuser sans arrêts des dégâts commis. Elles lui racontent avec force détails qu’elles sont allées se recueillir sur la tombe de Listz et de Wagner enterrés proches l’un de l’autre… C’est dire que cette courte pièce parle accessoirement de musique mais aussi  de sexe et de mort, en particulier de la grand-mère dont les cendres ont été enfouies sous un arbre dans le jardin à côté du corps de petits animaux auxquels Simon tenait beaucoup…
  Mais tout cela dans un délire jubilatoire de première qualité, avec des dialogues étincelants : « Je veux te faire un enfant, après je tue l’enfant et je prends sa place, dit Simon ; « L’allemand tient à distance, le portuguais rapproche ». « Nos sommes cosmopolites et polyglottes », comme les deux idiotes de voisines le déclarent à Simon, visiblement très à l’aise. Le décor  très réussi- signé Vigner – tout en rouge et orange, très années 70, est aussi déjanté que les répliques de ces personnages hors norme qui rappellent parfois ceux des Deschamps de la bonne époque. Comme la direction d’acteurs et la mise en scène d’Eric Vigner sont aussi de première qualité, on ne boude pas son plaisir, d’autant plus que tous les comédiens font un travail des plus remarquables, en particulier Anne-Marie Cadieux (Claire) et Micha Lescot (Simon) à la gestuelle – et au jeu d’une finesse exceptionnelle.
 Cela fait du bien de rire, surtout par les temps qui courent ; comme on a , et avec raison, souvent reproché au théâtre contemporain de faire et/ou dans la sinistrose et la longueur, et il n’y a donc aucun prétexte pour ne pas aller voir cette farce qu’Eric Vigner bien fait de limiter à une heure et quart. C’est la juste mesure qui s’imposait.
 Alors à voir ? OUI ! OUI ! OUI !

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point Paris jusqu’au 14 novembre  à 21 heures

Le laveur de visages

Le laveur de visages de Fabrice Melquiot, mise en scène de Victor Gauthier-Martin.

Samuel Simorgh est encore jeune et le monde de la finance lui a donné la possibilité d’avoir de l’argent , juste en opérant des transactions sur des valeurs boursières mais il va vite comprendre que le plaisir de jouer pour parvenir une  réussite sociale apparente  risque de lui coûter finalement très cher en termes de vie personnelle.

  Et il démissionne  pour nettoyer des voitures, et découvrir enfin  le pouvoir du langage. et une relation plus juste avec les autres  humains….Finie la rentabilité, finie la compétitivité, Samuel Simorgh, comme dans un voyage initiatique, part à la découverte de lui-même. Il vole des  voitures , les nettoie pour les rendre ensuite à leur propriétaire. Cela sonne comme une sorte d’allégorie assez pesante et le texte de Melquiot est bavard et , disons les choses crûment, assez ennuyeux, et c’est un euphémisme! Sur une des petites scènes de la maison des Métallos, il y a juste une Austin-Martin coupée en longueur, qui , les Dieux savent pourquoi, se coupe encore en deux à mi-chemin, mais cette folis-ci dans le sens de la largeur : ce genre de scénographie maladroite ne rend aucun service au spectacle!

  Comme Le Rêve d’un homme ridicule de Dostoievski, Le Laveur du visages est un projet d’acteur, interprété par Alban Aumard que  Victor Gauthier-Martin a pris en charge; s’il a montré par le passé qu’il savait mettre en scène avec beaucoup de talent,  on se demande bien pourquoi il s’est lancé dans  ce genre d’opération..

 

Philippe du Vignal

Septentrion

Septentrion de Louis Calaferte, mise en scène d’Alain Paris. 

  Quinze ans après sa mort, Calaferte reste aussi mal connu ou presque que de son vivant. Et pourtant, il écrivit vingt trois pièces, de nombreux essais et carnets; on avait pu voir de lui cet été en Avignon La Bataille de Waterloo mis en scène par Patrick Pelloquet. Alain Paris, lui, s’est attaqué à Septentrion écrit en 56, sans doute très autobiographique,  où l’auteur nous parle de ses années d’ouvrier pauvre qui voulait devenir écrivain , en proie à la faim, à la solitude et ne sachant pas toujours où il pourrait dormir le soir, mais aussi de sa liaison avec une certaine Nora qui le paye en repas pour qu’il lui fasse l’amour – en termes calafertiens « lui servir sa ration quotidienne ». Comme Calaferte appelle un chat un chat et se réjouit de faire participer le lecteur aux séances érotiques en n’oubliant aucun détail, on peut se douter que l’ouvrage fut aussitôt censuré puis  interdit à la vente. Le texte est écrit dans une langue magnifique: « Il n’y a pas de mesure à la mesure des mots, écrivait-il, il ne viendrait à personne l’idée de mettre un frein à la clarté nue de midi en été. Les mots: silex et diamant ». Reste à ce que l’on peut faire de ce texte incendiaire, violent, où les mots claquent, surtout quand il parle du sexe de Nora: « Le jus ruisselait d’elle comme une fontaine à soda ». C’est d’une violence parfois incroyable et aucun doute là-dessus, cela peut faire théâtre. Jean-Pierre Miquel ,metteur en scène et administrateur de la Comédie-Française ami proche de Calaferte l’avait bien compris.  Alain Paris met en scène un comédien , accompagné d’un batteur; sur le sol un tapis rouge et jaune brillant assez durs. Et cela ne fonctionne pas vraiment, même si la diction est impeccable. Mais le texte, souvent hurlé au micro HF, et parfois sur fond de batterie, n’est pas pris en compte.

  Et malgré la crudité des mots, le spectacle ne fonctionne pas vraiment passées les dix premières minutes. La faute à qui ? A une direction d’acteurs et à une mise en scène des plus médiocres.  Cela dit, les adolescents qui peuplaient en grande majorité la salle -etdont une de leurs enseignantes avait l’air horrifié- sont restés calmes pendant cette heure et quart mais semblaient quand même s’ennuyer. Ce n’est sans doute pas ce genre de prestation qui leur fera aimer le théâtre… 

  Alors à voir. Non, mieux vaut éviter ce genre d’épreuve et rester chez soi à lire Calaferte si l’on en a envie… De toute façon, le spectacle n’a été joué  qu’une fois  à  La Caravelle de Meaux et ne le sera que deux fois en Seine et Marne!

Philippe du Vignal

Alain Crombecque

Décès brutal d’Alain Crombecque

 

    ac.jpgDeux des artistes  qu’il avait invités au Festival d’Automne PIna Bausch d’abord et Merce Cunningam sont partis il y a quelques mois , et voilà qu ‘ à soixante dix ans, il s’en est allé à son tour lundi dans le métro, victime d’une crise cardiaque qui l’a foudroyé.

  Je me souviens de lui,  l’air insouciant (en apparence du moins) et les yeux dans le vague, quand il n’était encore que chargé de relations publiques de Jérôme Savary ,  il y a bien bien longtemps. Comme je lui demandais quelques photos pour un article, alors qu’il était, au contrôle d’un théâtre , en train de répondre au téléphone d’une main et de donner ses billets à un spectatrice: » Ouais, ouais,  j’y pense,tu les auras demain . Et l’amie qui était avec moi, n’y croyant pas du tout, m’avait  dit: « tu peux toujours compter dessus.! » ..Mais si, les photos impeccables étaient là avant neuf heures sous mon paillasson comme promis. Il était déjà d’un grand professionnalisme.
Je me souviens de sa joie à la première, quand il avait  invité Le Soulier de Satin, dans la superbe mise en scène de Vitez,  au Festival d’Avignon qu’il dirigeait alors.
Je me souviens , quatre ou cinq  mois avant le début du Festival d’Automne, quand ,dans un bistrot près de la Place des Vosges, il nous détaillait les grandes lignes  du programme du Festival d’Automne, sans jamais chercher à nous influencer, avec conviction et simplicité, simplement parce qu’il croyait, en quelques mots , sans esbrouffe mais avec une foi qui soulève les montagnes.
Je me souviens aussi d’un soir il y a bien longtemps aussi  où il était venu dîner avec son amie Corinne et, où  il n’avait guère dit que quelques paroles polies, comme il faisait souvent, en épargnant ses mots  pour ensuite nous raconter d’un seul coup et pendant deux heures – et nous l’écoutions avec passion- tous les voyages qu’il avait fait à l’étranger quand , très jeune encore, il était à l’UNEF.
 Je me souviens encore l’an passé  quand nous étions revenus ensemble dans le tramway,  après   L’Opérette imaginaire de Valère Novarina que sa nièce Marie Ballet et Jean Bellorini avaient monté et que nous avions tous les deux beaucoup aimé et qu’il analysait avec une acuité et une sensibilité remarquables.
 Je me souviens l’avoir encore rencontré il y a quelques jours dans un théâtre comme je l’y rencontrais souvent. Voilà , c’est tout. Nous sommes tous tristes: Alain Crombecque était un homme de grande qualité.

Philippe du Vignal

Trahisons

  Trahisons d’Harold Pïnter, mise en scène de Mitch Hooper.

La pièce d’un des plus célèbres dramaturges anglais disparu le 24 décembre dernier est maintenant bien connue et c’est l’une des celles où il se montre le plus brillant, à travers des dialogues d’une virtuosité tout à fait remarquables. C’est un pan de l’histoire de deux couples qui ont chacun deux enfants : il y a Emma, directrice d’une galerie d’art, Jerrry, agent littéraire devenu son amant , Robert son éditeur et ce qui n’est pas incompatible le meilleur ami de Jerry; Edith, l’épouse de Jerry , est souvent évoquée  mais n’est pas présente; c’est la pièce invisible mais très présente de cette partie truquée d’échecs. Jerry et Emma ont connu une passion érotique fulgurante mais absolument secrète, croit du moins Jerry, jusqu’à louer un appartment pour pouvoir y faire tranquillement l’amour  l’après-midi mais Emma, très vite , a tout révélé à son mari. mais Robert n’a absolument rien dit à  Jerry alors qu’ils déjeunent souvent et travaillent ensemble. Il n’en a pas évidemment parlé à Emma ni à son épouse Judith. Quand la pièce commence, Emma a voulu revoir Jerry pour lui parler de la décision qu’elle et son mari, après une longue nuit de discussion, ont prise de se séparer. Pinter sait peindre avec une grande virtuosité toute la palette de sentiments qui animent ces trois personnages; profonde tendresse mais aussi désir de l’autre, ivresse de l’érotisme et fascination pour l’autre, ambiguïté des relations entre époux et par ailleurs parents, nostalgie des soirées passées avec les enfants, amitié réelle entre les deux hommes…

  Par petites touches, sans avoir l’air d’y toucher , Pinter , à coups de flash-back sait dire le passé comme le présent de cette relation triangulaire , en mettant habilement  le doigt là où cela fait mal, sans jamais porter aucun jugement moral, avec une sorte de regard froid d’entomologiste regardant ces pauvres humains s’aimer et se déchirer à la fois, sans trop finalement savoir pourquoi, et en essayant de trouver dans le vin et le whisky un petit réconfort. Comme le disait son compatriote Oscar Wilde: « Personne n’est parfait ».  Pourquoi ce désir et cette fascination sexuelle  de l’autre? Pourquoi cette impossibilité de choisir et cette souffrance qu’elle engendre? Pourquoi ces mensonges qui n’en sont pas vraiment, comme si l’autre savait sans vouloir l’admettre. Il n’y a aucune indulgence chez Pinter mais pas non plus de moquerie: il constate et c’est tout et,  depuis les années 60, il sait bien que c’est l’un des ressorts dramatiques les plus efficaces, et en cela c’est un maître incontestable: il livre le matériau brut de décoffrage, mais avec beaucoup de soin et de retenue,  et c’est ensuite au public de se débrouiller avec… Ce que le dit public sait  parfaitement faire  et relier ce que se dit sur scène, y compris les silences, à sa propre expérience: c’est tout le grand art de Pinter….

  On avait déjà vue la saison passée la très brillante mise en scène de Philippe Lenton; celle de Mitch Hooper n’a sans doute pas le même poids mais, avec une scénographie de rien du tout, il réussit très bien à situer les différents lieux de l’action et  à nous faire sentir le poids de chaque mot, sans effet inutile, sans esbrouffe. Delphine Lalizout n’était peut-être pas tout à fait à son aise le soir  et où nous avons vu le spectacle mais les trois interprètes, Anatole de Bodinat,  Sacha Petronijevic et elle,  sont à la fois justes et touchants, même si l’érotisme n’est pas  vraiment au rendez-vous de la liaison entre Emma et Jerry, quand ils se mettent au service du texte avec beaucoup d’humilité et ils sont tout à fait crédibles jusqu’au bout. Alors à voir? Oui, en une heure vingt,  la messe est dite, sans bavardage inutile, sans bavure, avec  précision et  honnêteté.

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire jusqu’au 28 novembre

Médée

  Médée d‘Euripide, traduction de Florence Dupont. Mise en scène de Laurent Fréchuret.

    medee.jpgCela se passe sur le grand et beau plateau du Théâtre de Sartrouville dont Laurent Fréchuret est le directeur depuis cinq ans. Imaginez une fosse d’orchestre au milieu de la scène pour trois musiciens ( batteur, violoniste et basse, et dans l’angle côté cour, quelques meubles dont un canapé et une table avec un miroir. En fond de scène, un praticable à deux étages en bois où Médée comme Jason feront quelques apparitions. Il y a d’abord la projection d’un petit film muet en couleurs: promenade et jeux sur une plage du couple en plein bonheur avec ses deux enfants: on n’entend pas leurs paroles mais, aucun doute, ils ont du plaisir à vivre ensemble. C’est magnifiquement filmé (Pierre Grange ) et en quelques minutes,  tout est dit sur la relation amoureuse de ces  deux êtres et de leurs deux enfants… qu’on ne reverra malheureusement plus ensuite, et c’est bien dommage…
  Puis débute la tragédie elle-même; vous connaissez le scénario par coeur,et l’on va faire bref: : Médée et Jason ne n’entendent plus; à qui la faute? Qu’importe,  mais Jason ne veut plus entendre la voix de Médée qui lui est insupportable et il ne voit pas ce qui va se passer ; comme le dit finement Euripide, dialoguiste hors pair: « La nature nous a faites , nous autres femmes, absolument incapables de faire le bien mais pour le mal les plus habiles des ouvrières ( traduction d’Henri  Berguin).  Dans celle de Florence Dupont , cela devient:  » Nous , les  femmes, nous ne sommes pas douées d’imagination pour le bien »… ce qui n’est quand même pas tout à fait  la même chose.Au passage, signalons quelle n’a pas  beaucoup de scrupules à respecter le texte grec, et ne nous épargne pas quelques vulgarités ou facilités de langage qui ne sont absolument pas chez  Euripide  du genre: « dégage » ,  » ramolli comme toi, , « gros problème « . Pour faire plus moderne plus croustillant ?
Les dialogues d’Euripide n’ont vraiment pas besoin de ce genre de nettoyage…. et c’est vraiment dommage car cela nuit  à l’unité du texte, et pas besoin de connaître le grec ancien pour s’en apercevoir.
 » Représenter Médée, c’est tenter de réinventer une musique et un jeu tragiques et nous ne traitons pas l’histoire de Médée comme un fait divers, un infanticide mais plutôt comme un sacrifice », dit Fréchuret. Et il faut dire que cette représentation qui donne une grande part à la musique et à la mélodie ne manque ni d’allure ni de  force; de toute façon, le peu que l’on sait des conditions de représentation de l’époque ne nous permettent guère d’imaginer des solutions vraiment satisfaisantes. Sinon que les airs de flûte et les percussions , comme le chant devaient agir avec force sur la sensibilité des spectateurs. Et  les premiers à s’être risqués dans l’aventure , il y a plus de soixante  dix ans au Groupe de Théâtre antique de la Sorbonne: le metteur en scène Maurice Jacquemont et le compositeur Jacques Chailley , avec les Ondes Martenot, ancêtre du synthé  en lieu et place de la flûte, des percussions  et des  voix , n’avaient pas si mal réussi leur coup, même si les vieillards du choeur étaient encore … étudiants. Et il y avait l’autre soir un peu de cette musique qui avait ébranlé le public de la cour de la Sorbonne. Cette musique dont Euripide  disait , dans Médée , que  » personne n’avait encore inventé le moyen de consoler les hommes de leurs chagrins sinon grâce aux chant des muses et à la musique des lyres qui l’accompagnent ».
  Même si la mise en scène- assez sage-  de Laurent Fréchuret  n’a sans doute pas les qualités dramatiques  de la grande Médée de Deborrah Warner ,  même si l’on reste peu  convaincu par un  dispositif scénique qui rend les déplacements compliqués, et qui conviendrait mieux à un oratorio. mais après tout, c’est sans doute ce qu’a voulu Laurent Fréchuret..  Même si  la scène est  chichement éclairée ( on l’a  déjà dit – mais ce n’est pas nouveau: ainsi va la mode – cette rentrée théâtrale s’effectue sous le signe de l’économie d’énergie … Ce qui ne rend les choses ni moins ni plus tragiques mais a le remarquable inconvénient de rendre les situations  moins vraies. Il y aussi une chose que l’on ne sent pas assez, c’est le fait que Médée est une « barbare » , c’est à dire au sens strict du terme, une non-grecque, ce qui pose d’emblée la question de l’exclusion, de la misère et de l’exil, question oh combien contemporaine. Ce que l’on perçoit asssez mal dans la mise en scène de Fréchuret, c’est la situation où s’est mise Médée, entièrement dépendante de Jason. Elle, l’étrangère intelligente et volontaire, a été assez naïve  de croire que  si l’on  tout donnait tout à l’être aimé,  elle serait elle-même aimée pour la vie, par un Grec.Et c’est cela qu’elle ne supporte plus: « L’amour est le pire des malheurs ». Comme Euripide, décidément très moderne , l’a finement analysé.En tout cas, à ces réserves près,on entend bien le formidable texte d’Euripide, et cela c’est tout à l’honneur de Laurent Fréchuret et de ses acteurs. 

   medee2.jpgIl  a demandé à Zobeida , l’excellente comédienne bien connue du groupe TSE d’être la voix du choeur qui devrait être comme une sorte de passeur;  à travers ses chants, il prolonge en effet le dialogue et amplifie la voix des protagonistes. Mais ici,  cela ne fonctionne pas vraiment  puisqu’il n’y a qu’un seul acteur , surtout quand une partie du texte est dite au micro. Dans la tragédie grecque telle qu’elle était jouée, le choeur avait  aussi une fonction symbolique: celle de représentant de la cité… Alors avec un seul acteur…. on est un peu loin du compte.
Mais autant dire tout de suite que peu de metteurs en scène contemporains ont réussi à trouver une solution  à cette question presque insoluble de mettre en scène le choeur: comment  mettre sur un plateau et faire vivre un ensemble d’une dizaine de personnes ou même moins. Vitez dans Electre l’avait réduit- avec une certaine efficacité- à trois jeunes femmes. Peter Stein dans L’Orestie d’Eschyle  est peut-être le seul qui ait vraiment réussi la chose en choisissant douze  comédiens véritablement âgés pour donner vie  au choeur d’Agamemnon. Mais, quelle que soit la musique et le style de mise en scène, on est toujours sur le fil du rasoir pour des raisons à la fois économiques mais aussi scéniques, surtout quand une pièce comme dure près de deux heures, et que la part  belle reste quand même aux protagonistes.
  Ce que Laurent Fréchuret a bien réussi en revanche  c’est, on l’ a dit, c’est sa direction d’acteurs: tous font ici un travail exemplaire de sobriété, d’unité  et d’ efficacité qui emporte tout de suite l’adhésion du public: Thierry Bosc ( Créon),   Jean-Louis Boulloc’h ( Jason) le garde-chasse de L’Amant de Lady Chatterley, Catherine Germain ( Médée), Mireille Mossé ( La nourrice)  et Martin Seize ( Le précepteur). Et le public , pour une fois assez jeune, a été, tout au long de la représentation,  d’une rare attention et les a généreusement applaudis.
  Alors à voir? Oui, pourquoi pas? On n’a pas tous les jours l’occasion de fréquenter des textes  de cette hauteur et de cette intelligence.  D’autant plus que vous avez une navette (gratuite) à l’Etoile…à l’aller comme au retour.

Philippe du Vignal

Centre dramatique national de Sartrouville, jusqu’au  23 octobre.  01-30-86-77-77
 

Figaro divorce

Figaro divorce d’ Ödön von Horvath, mise en scène de Jacques Lassalle.

  figarodivorce.jpgVon Horvath, né en 1901 à Fiume en Croatie fut élevé – son père était diplomate- un peu partout (Belgrade, Budapest, Bratsilava, puis Munich) pour enfin résider à Berlin; il y écrit ses deux comédies populaires  les plus célèbres, Casimir et Caroline,  que l’on ne cesse de jouer encore , et Légendes de la forêt viennoise qui reçut le prix Kleist. Von Horvath est alors désormais un auteur consacré  mais les nazis prennent le pouvoir en 33 et ses oeuvres vont être interdites en Allemagne.

  Et il sera sommé de partir en 36, ce qui ne l’empêchera pas de continuer à écrire,  notamment Figaro divorce , Don Juan revient de guerre et deux de ses meilleurs romans : Jeunesse sans Dieu et Un fils de notre temps. Il pense émigrer aux Etats-Unis mais,  en passant par Paris, il va voir Blanche-Neige de Walt Disney au Théâtre Marigny et , sur Les Champs-Elysées,, reçoit une branche de platane emportée par la tempête qui  va le tuer.

  Ainsi meurt en 38, l’un des meilleurs dramaturges du 20 ème siècle qui écrivit quelque vingt pièces et trois romans qui sont autant de  charges vigoureuses contre la médiocrité et le manque de courage des petit-bourgeois,  dans une époque où l’Allemagne s’apprête à vivre des heures cauchemardesques qu’au moins, grâce à une  méchante branche de platane, von Horvath n’aura pas totalement connues.

  Ce Figaro divorce  est une sorte de prolongement de la célèbre pièce de Beaumarchais. Figaro et Suzanne ont fini par se marier mais l’heure est à la Révolution, et ils vont accompagner le Comte et la Comtesse Almaviva qui ont été obligés de quitter leur pays. Mais on ne se refait pas quand on est aristocrate, et, confrontés aux dures réalités de la vie quotidienne, le couple n’est plus en mesure de faire face à cet exil contraint. Quant à Figaro, il reprend son ancien métier et ouvre un  salon de coiffure pour hommes et femmes dans une petite ville de province qui marche assez bien mais où évidemment Suzanne ne trouve pas son compte à coiffer  ces petites bourgeoises, elle qui a vécu avec des aristocrates. Exaspérée par cette existence médiocre, elle demande le divorce et s’en va.
Quant à  Figaro, une fois passées les violences de la Révolution, toujours aussi cynique et sans grand scrupule, il  décide de revenir dans son pays et obtient  le poste convoité d’administrateur du château: » Une seule solution: il faut choisir. L’honnêteté ou la débrouillardise. Moi, j’ai choisi.. » Quant à Amalviva, son épouse est décédée et , lui,  vieilli, mal en point,  couvert de dettes, il rentre avec Suzanne qui retrouve Figaro malgré la lettre d’insultes qu’elle lui a envoyée. Les temps ont décidément bien changé, et, comme Le Mariage de Figaro le laissait déjà percevoir, ce sont les valets qui ont désormais pris le pouvoir…

  Figaro divorce est , bien entendu, comme une sorte de métaphore, où Von Horvath, comme le souligne justement Jacques Lassalle, célèbre le siècle des Lumières, celui où fut créé cet incroyable et magnifique Mariage de Figaro, avant que ses personnages ne soient comme lui, contraints à l’exil et à la survie , dans une Europe en train de sombrer dans la tourmente inventée par les nazis. Comme Von Horvath ne manque pas d’humour, on retrouve aussi Chérubin,  en énorme patron de bar de nuit; Suzanne est,  elle, serveuse, peut-être même serveuse montante comme on dit. Bref, c’est toute une société qui se détraque, sans aucune chance de salut ; ce que rendent  bien  les dialogues , très ciselés, bien servis par la traduction d’Henri Christophe et de Louis Le Goeffic, et qui sont admirables de vérité. L’écriture de von Horvath souvent complexe et la construction même de la pièce , avec ses courtes séquences, font souvent penser à celles d’un film. C’est dire que Figaro divorce n’est pas simple à mettre en scène, de par le nombre de personnages et d’ endroits où se déroule l’action.

  Jacques Lassalle a confié le soin  à sa scénographe  Géraldine Allier d’imaginer un plateau tournant avec trois décors différents, ce qui n’était sans doute pas la bonne solution, parce que cela finit par donner un peu le tournis et ne rend pas service au texte.  Et  Jacques Lassalle n’a sans doute trouvé le bon rythme pour cette pièce qui dure quand même plus de deux heures et demi,  encore cassées ici par une entracte.Il aurait  fallu  donner  un rythme plus soutenu, plus conforme aux géniales séquences imaginées par von Horvath. D’autant plus que l’éclairage est très limité,ce qui contribue à plomber inutilement l’ensemble.

  Alors qu’il y a souvent de très belles images qui auraient méritées d’être mieux accompagnées. Mais, là où Lassalle, comme plus souvent ,excelle, c’est dans la direction d’acteurs, surtout dans le seconde partie; le quatuor Bruno Raffaelli/ Almaviva, Florence Viala/ Suzanne, Michel Vuillermoz / Figaro et Catherine Sauval/ La Comtesse  fait preuve d’excellence. Et Serge Bagdassarian dans Chérubin est étonnant de vérité. Alors à voir? Oui, si l’on veut bien oublier une mise en scène qui manque  singulièrement  de rythme,  et des lumières indigentes , et si l’on a envie découvrir un texte dont le dialogue reste d’une étonnante fraîcheur.

 

Philippe du Vignal

Comédie-Française, Salle Richelieu , reprise du spectacle de 2008 jusqu’au 7 février 2010 ( en alternance)

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