A House in Asia

A House in Asia, d’après l’idée originale d’Àlex Serrano et Pau Palacios, création d’Àlex Serrano, Pau Palacios,Ferran Dordal et  Jordi Soler

AHIA 9 - Nacho Gu00F3mezÀ la source de ce spectacle multimédia il y a la découverte, par hasard, de la reproduction de la maison réelle  où séjournait Ben Laden. «On a adoré cette image, trois maisons identiques existant en même temps à différents points du globe. Il ne s’agissait pas de copier un bâtiment architecturalement singulier comme la Tour Eiffel.  Mais la maison de Ben Laden, banale, sans aucun intérêt et sans aucune autre particularité  d’être celle où il habitait.», explique Pau Palacios.
D’abord l’originale, celle où Ben Laden, l’homme le plus recherché de la planète qui s’installe à Abbottabad (Pakistan) dans une maison à trois étages qui  ne présente rien d’inhabituel mais qui est bâtie sur un terrain ceint par un mur de trois mètres de haut! Une première copie, construite en Caroline du Nord, à partir des spéculations de la C.I.A., sera idéale pour servir à l’entraînement des marines qui planifient l’opération Neptune Spear  devant faire tomber Ben Laden.
Une autre copie de cette maison a été bâtie en Jordanie par Columbia Pictures, pour Zero Dark Thirty de la réalisatrice Kathryn Bigelow. Et de nombreuses versions virtuelles ont été ensuite conçues pour des jeux vidéo. Mais, plus on s’éloigne de la version originale, plus on en vient à douter de son existence. C’est ce processus de déréalisation et de mythification que la compagnie barcelonaise Agrupación Señor Serrano détricote ici avec un sens du récit très malicieux.
A House in Asia s’organise autour de la propension de nos sociétés occidentales à construire du mythe à partir d’une pelote de récits, avec, ici, trois fils narratifs principaux, qui se télescopent avec allégresse. L’entraînement des marines précède la poursuite insensée du capitaine Achab, rendu fou par la haine irraisonnée qu’il voue à Moby Dick, et Ben Laden prend alors  l’aspect du plus célèbre des cachalots puis revêt le masque de Geronimo que lui tend, bizarrement, l’armée des États-Unis elle-même.
Car, pendant la préparation de l’opération Neptune Spear, les responsables américains avaient fait le choix pour le moins douteux, de donner à Ben Laden, le nom de Geronimo, le leader apache qui incarne aujourd’hui une noble et vaillante résistance au géant américain! Agrupación Señor Serrano se saisit de ce paradoxe pour nourrir son récit d’éléments de western, avec les danseurs de country de Meylan où nous avons vu ce spectacle.
Les cow-boys et les Indiens, c’est un jeu d’enfants aussi. Trois acteurs manipulent de petites figurines et voitures sur une maquette de parking où clignote l’enseigne de McDonald’s. De ces manipulations ludiques, ils prennent des images en direct, projetées sur une toile blanche en fond de scène. Ils soulèvent aussi le toit de la maquette (dans la photo ci-dessus) figurant la maison mythique de Ben Laden /Moby Dick /Geronimo, que vient alors balayer leur petite caméra. Comme le diable boiteux aux tendances voyeuristes du fameux roman (1707) d’Alain-René Lesage. Un écho aux fantasmes d’omniscience que nourrit l’armée américaine, et que prolonge le cinéma en jouant la carte de l’hyperréalisme…
Les réalités se brouillent à l’intérieur du cadre de scène, et on a l’impression que La Vie est un songe se rejoue dans un récit incroyablement actuel. Agrupación Señor Serranone traite ce sujet très contemporain avec des outils de narration certes modernes mais dérisoires, puisque se bousculent ici figurines, petites autos, caméras, simulateurs de vol…
La bande-son est à l’avenant, franchement bigarrée, avec musiques de western bien sûr (celles qui ont habillé les grandes épopées de l’Ouest américain), chants indiens mâtinés de musiques électroniques, rap américain, et  tube de Take That, groupe qui eut son heure de gloire au temps révolu (heureusement) des boys band ! Quel rapport avec les Apaches, les croisades et la chasse à la baleine blanche ?   A House in Asia fonctionne suivant un jeu de piste vertigineux. Matt Bissonnette, un des marins qui ont participé à l’opération Neptune Spear, a livré son témoignage des évènements dans un livre No Easy Day. Pour préserver son anonymat, il se cache derrière le nom de Mark Owen, pseudonyme de l’un des boys band britannique ! L’image d’un des tombeurs de Ben Laden vient alors se superposer à celle de ce tombeur de jeunes filles, très souvent élu l’homme le plus sexy au monde.
Cocasse. Mais troublant aussi. À l’image de ce spectacle bâti sur un fascinant écheveau de micro et macro-récits qui s’étagent et s’envahissent sur fond de culture pop américaine. Une brillante façon pour nous dissuader de croire en l’unicité d’une histoire – celle avec sa grande hache – qui glisse bien vite ici vers la mythologie.

Adèle Duminy

Spectacle vu à l’Hexagone de Meylan, le 28 janvier; et ensuite, à Paris, le 5 mai,  à la Biennale de la Marionnette.

 

 

 


Archive de l'auteur

D’Orfèvre et de cochon

 

D’Orfèvre et de cochon, mise en scène de Pascale Murtin et François Hiffler.

 
  c12651_1Créé au Théâtre du Rond-Point à Paris l’année passée, ce spectacle est repris pour le festival Faits d’hiver. Grand Magasin, avec Pascale Murtin et François Hiffler, n’est jamais à cours d’imagination pour évoquer avec jubilation l’air du temps, avec, cette fois, une conférence-performance sur le travail.
Décor et mise en scène sobres: ils
sont assis, l’un à côté de l’autre, à une table, avec deux micros, avec derrière un paravent, et côté cour, un tableau d’affichage. Sur la table, un xylophone et un dictionnaire, éléments-clés du spectacle, où se succèdent des tableaux comiques sur le travail, l’emploi, et les connotations données au mot.
De temps à autre, ces acteurs-performeurs quittent leur chaise, pour venir sur le devant de la scène ou dans la salle, interpeller un spectateur. En costumes colorés, ils ont, comme toujours, l’allure d’éternels étudiants des Beaux-Arts ou de personnages de bande dessinée; ce qui  renforce encore le côté ludique de cette conférence, même si ce binôme sait garder son sérieux jusqu’au bout.
On ne triche pas en effet, quand on parle de ce qui occupe les trois-quarts d’une vie humaine, et est à l’origine de fortes inégalités, comme le démontrent ici brillamment par la force du langage, Pascale Murtin et François Hiffler. Le travail donne aussi le droit, selon eux, d’avoir, par exemple, «de bonnes raisons de ne pas vouloir travailler»!
Comme  pour une conférence, la salle et le plateau restent éclairés, et pendant quarante-cinq minutes, ils vont apporter à ce thème sérieux, humour et dérision. Le public rit, face à une réalité qui, au quotidien, n’est pas des plus gaies. Trop souvent, le travail, mal vécu, est loin d’être, comme pour Grand Magasin, un plaisir et «une certaine façon de tenir vaille que vaille, à soi, à ses idées et à ses refus». Pour eux, le
travail, d’accord, mais sans qu’il puisse avoir le dernier mot!
Cette pseudo-conférence est vraiment d’une grande qualité !

 Elisabeth Naud

 Théâtre de la Cité internationale, 17 boulevard Jourdan, 75014 Paris. T: 01 45 80 91 90. Jusqu’au 14 février, à 20h.

 
 

Lorenzaccio

Lorenzaccio d’Alfred de Musset, mise en scène de Gérald Garutti

  lorenzoDans Florence, ville corrompue de la Renaissance, les familles Cibo, Médicis et Strozzi, se livrent aux pires débauches. « Les Médicis gouvernent Florence au moyen de leur garnison … »On est en plein carnaval mais ces désordres de la Cour irritent le Pape.
Lorenzaccio, jeune cousin du duc régnant, Alexandre de Médicis, duc de Florence, un bouffon et un lâche, médite en secret son assassinat qui libérerait  sa patrie et donnerait le pouvoir aux  républicains. Il  renonce donc à son honneur et à sa réputation, et s’insinue dans les bonnes grâces du tyran, mais finit lui aussi par se laisser gagner par la pourriture familiale, en voulant gagner sa confiance pour mieux pouvoir l’anéantir… » Il est trop tard. Je me suis fait à ce métier. Le vice a été pour moi un vêtement ; maintenant il est collé à ma peau. Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je me sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaieté. Brutus a fait le fou pour tuer Tarquin, et ce qui m’étonne en lui, c’est qu’il n’y ait pas laissé sa raison. Profite de moi, Philippe, voilà ce que j’ai à te dire ; ne travaille pas pour la patrie ».
Il  va lui  livrer ainsi ses proies féminines, les unes après les autres, et croit préserver sa pureté, en l’assassinant.«
Mais cet assassinat fera basculer le pouvoir aux mains d’un autre clan et n’entraînera donc aucun changement politique. Lorenzaccio, tombé dans le vice, comptait s’élever grâce à un acte héroïque, mais calomnié, il voit alors sa tête mise à prix et s’offrira lui-même au couteau de ses assassins. Constat amer d’Alfred de Musset sur la vanité de toute action humaine et sur la révolution ratée de 1830.

La  première partie est  maladroitement mise en scène, et  les  déplacements de trente interprètes  sur le plateau, (quinze comédiens professionnels et un chœur d’amateurs) ne sont absolument pas maîtrisés si bien que l’on ne voit rien; ensuite cela va mieux,  et Stanislas Roquette, tout à fait remarquable, réussit à imposer avec force la figure mythique du personnage de Lorenzaccio, en particulier dans les dialogues avec la marquise de Cibo (Nine de Montal) et Philippe Strozzi (Claude-Bernard Pérot). 
Il parvient à ressusciter, en le dépassant, Gérard Philipe qui mit en scène la pièce et joua Lorenzo en 1952, au Théâtre National Populaire, et dont la voix  résonne encore dans nos têtes. Alexandre de Médicis (Maximilien Seweryn),  qui ne se lasse pas des proies féminines que son cousin lui livre pour mieux l’approcher et parvenir à le tuer, est lui aussi bien, du moins dans la gestuelle plus que dans l’oralité. 
Il y a ainsi quelques belles scènes éclairées par le déploiement de soieries…

Edith Rappoport

Spectacle vu au Théâtre Montansier de Versailles le 8 février.

Les ratés

 

Les Ratés de Natacha de Pontcharra, mise en scène de Fanny Malterre

 

DSC_9918« -On était faits./ -Faits l’un comme l’autre./ -Faits comme des rats./ -Tous les deux avec des têtes de rats. » Jeff et Jeffy sont nés ainsi, près de Nogent: un accident génétique dans la lignée des Bordurier, époux Duchaussoix. Pas facile de trouver place dans la société quand on n’est pas comme les autres. Ils ont beau se cacher leur visage sous  une capuche, mettre des masques d’hommes en latex, ils restent sur la touche : éternels remplaçants dans l’équipe de foot, préposés aux fruits et légumes sur le parking du supermarché… Cela finira très mal.
Et pourtant, on rit. Fanny Malterre a dirigé avec précision et à un rythme diabolique, Jean-Christophe Allais et Rainer Sivert (Jeff et Jeffy) qui forment un duo burlesque sans grimage ni artifice; leur gestuelle sautillante et leurs mimiques en font des rats très convaincants. Jean-Yves Duparc, le Papa, lui, tient plutôt du clown triste.
Mais père et fils sont pétris de tendresse.
La bande-son, en sourdine, apporte un contrepoint d’inquiétude à cette étrange histoire dont la metteuse en scène a su tirer partie de toutes les finesses. Natacha de Pontcharra qui n’a pas la langue dans sa poche, s’amuse en effet avec les mots, les triture pour leur faire rendre tous leurs sens, et tisse cette fable sur l’exclusion sans sensiblerie, avec un soin de dentellière.
Et Fanny Malterre nous fait entendre cette langue et découvrir une auteure trop peu jouée, dont pourtant les pièces d’actualité explorent les bas-fonds de l’âme et de la société, à travers des personnages souvent exclus, piégés  par un système qui les abandonne et les contraint, soit à abdiquer, soit à se révolter.
Les Ratés sont vraiment une pièce à voir et à lire

 Mireille Davidovici

Théâtre du Lucernaire 53 rue Notre-Dame des Champs jusqu’au 30 mars à 18h 30. T. 01 45 44 57 34 www.lucernaire.fr
Le texte est publié aux éditions Quartett.

 

Neuf, par Le petit théâtre de pain

Neuf  de Stéphane Guérin, mise en scène de Manex Fuchs

1827001_8475587_800x400La pièce a été présentée pour la première fois en  décembre  dernier  à la Scène Nationale  d’Anglet (Pyrénées Atlantiques) par le petit Théâtre de Pain de Louhassoa. Fondé en 1994,  c’est  une troupe permanente de quinze comédiens qui assument la direction artistique de Hameka, un lieu de fabrique dédié aux arts de la rue et au théâtre en langue basque. Ils  jouent pour un public populaire, surtout là où le théâtre est absent.
Neuf,c’est le nombre de jurés du tribunal qui doivent se mettre d’accord pour condamner ou non à la prison  à vie, Karim Bourdon, un adolescent adopté, soupçonné d’avoir assassiné avec la plus grande cruauté, ses grands-parents. Nous sommes assis en U autour de la table du procès où les jurés prennent place; il faut qu’il se soient  mis d’accord à l’unanimité avant le lendemain matin.
La présidente présente les jurés qui se lèvent, prêtent serment, téléphonent, certains sortent pendant que d’autres s’installent. Un premier vote a lieu après la description du crime,huit d’entre eux le déclarent coupable, et un seul, non coupable. On décrit les difficultés de l’adoption de Karim qui aurait tué son grand-père et tranché la langue de sa grand-mère à coups de cutter;  un voisin et l’auxiliaire de vie l’auraient formellement reconnu!
  Une jeune jurée dégoûtée par les journalistes, défend Karim: comment pourrait-il être schizophrène et responsable de ses actes ? Il détestait sa mère qui avait tué son chien…
Le verdict est remis en question. L’un des jurés s’énerve: il doit prendre le train le lendemain,  à cinq heures du matin pour jouer dans un concert indispensable pour qu’il puisse payer la pension de sa mère. L’énervement monte, chacun y va de son couplet. Plusieurs votes ont lieu mais dans le plus grand désordre et, insensiblement, le doute gagne les jurés quant à la culpabilité de Karim.
Les jurés  se livrent, racontent leurs histoires  personnelles, ou  rejouent même un match de foot… Mais peu peu, se forme une majorité  pour voter non-coupable, et la présidente va joindre sa voix. Le jury sort enfin sous la haute armature d’une guillotine  dépourvue de lame.
Un spectacle tonique et nécessaire, qui, avec Mariya Aneva, Cathy Coffignal, Éric Destout, Ximun Fuchs, Hélène Hervé, Guillaume Méziat, Fafiole Palassio, Jérôme Petitjean et Tof Sanchez, a emporté l’enthousiasme du public!

 Édith  Rappoport

Théâtre de Châtillon le 7 février  et en tournée www.theatreachatillon.com

Up and down

Up and Down, chorégraphie de Boris Eifman par le Eifman Ballet de Saint-Petersbourg.

UP AND DOWN 1 1Inspiré de Tendre est la nuit de Francis Scott Fitzgerald, Up and Down revendique d’emblée une forme narrative, surtout au premier acte, où un jeune psychiatre, trop à l’écoute de la souffrance humaine,  tombe amoureux de l’une de ses patientes, une femme instable et riche, qui a été victime d’un inceste.
Il finit par se marier avec elle; c’est une scène folle, digne du mythique Vol au-dessus d’un nid de coucou. Le deuxième acte, beaucoup plus dansé, est, dit le chorégraphe, un moment où  » la patiente retrouve la santé,  et son luxueux univers. Le médecin lui, quitte l’hôpital, détruit sa carrière prometteuse et y revient mais comme patient. Les montagnes russes du destin ».
Sur la musique de Franz Schubert, et surtout sur celle de George Gershwin, certains tableaux nous emmènent  en 1920, dans des cabarets éclairés de néons, ou sur des tournages hollywoodiens. Le corps de ballet a ici une précision du geste et une énergie que l’on ressent rarement dans les comédies musicales habituelles.
Solos et duos sont chargés d’une grande émotion soulignée par des portés vertigineux et des jeux de jambes très originaux. Oleg Gabyshev et Lyubov Andreyeva, dans une belle harmonie,  possèdent une technique, qui, comme celle des autres interprètes, est remarquable dans chacune des scènes, à la fois dansée et très théâtrale de ces 130 minutes.
Le soir de la première, le public  a ovationné le chorégraphe qui est un habitué de ce théâtre, où il avait  présenté son premier spectacle en 1989. Mais Up and Down, que l’on pourrait qualifier de danse-récit, programmée dans le cadre de TranscenDanses, n’ est  donnée que trois fois.Dernière, ce soir… 

Jean Couturier

Théâtre des Champs-Elysées du 9 au 11 février

http://www.theatrechampselysees.fr

Le Vieux et moi

Mon vieux et moi, d’après Mon vieux et moi de Pierre Gagnon, mise en scène de Rachid Akbal et Julien Bouffier

  On parle volontiers, la fin de vie, abordée plus ou moins maladroitement. L’appellation « personnes âgées » ou « troisième âge » a remplacé  vieux  et  vieillards. À partir de quatre-vingts ans, la situation devient plus difficile pour chacun qui connaît dès lors le  grand âge , lourd des problèmes liés à l’idée générale de la vieillesse : solitude, maladie et infirmités, perte d’autonomie entraînant une dépendance. L’aide à domicile, l’hébergement en petites unités, les maisons et appartements d’accueil – ont développé une appréhension autre de l’image de la vieillesse, cette crainte de ce « décès par petits morceaux » dont parle Albert Cohen dans Ô vous, frères humains.
  Vaut-il mieux mourir, ou bien être vieux, vieille, et souffrir seul(e) ?  L’acteur et metteur en scène Rachid Akbal s’est emparé du roman de l’écrivain québécois Pierre Gagnon, pour l’adapter à la scène et dépasser à travers tous les possibles du plateau les attitudes affectives qui sont les nôtres, entre l’accusation amère de la vieillesse, le rejet, la plainte égoïste, la peur incontrôlable.
« Je viens de l’adopter. Il s’appelle Léo, il a quatre-vingt-dix-neuf ans. Je l’ai connu au centre d’hébergement où je visitais ma tante, les dimanches gris. » Le Vieux sur la scène, sera paradoxalement le plus jeune, tout juste retraité, qui accueille le plus âgé Léo, c’est-à-dire Moi.
De même, le vieillard Léo est interprété par Rachid Akbal, plus grand, svelte et musclé que son jeune hôte, rappel subtil et moqueur de toutes les différences à transcender et à neutraliser afin de retrouver le terreau fondateur d’une même humanité. Le spectateur  suit d’abord les menus faits et gestes du retraité solitaire et désœuvré, dont un ami aménage l’appartement pour recevoir Léo qui surgit sur son siège roulant, mobile et vif, depuis la
Mon vieux et moi©Didier Noghero cage du hamster qu’il nourrit de pelures d’orange, jusqu’au grille-pain du matin. Ce duo insolite vit une belle relation de compagnonnage amical, entre mutualité et réciprocité qui les rendent désormais nécessaires l’un à l’autre.
Mon Vieux est davantage bavard, tandis que Léo agit sans mot dire, et la dimension onirique de l’imaginaire investit peu à peu la scène, se mêlant au réalisme choisi. Le frigo, par exemple, et la sensation de froid, de neige et de glace est un accessoire d’importance qui évoque avec malice, le climat et les paysages nord-américains.
L’apparition finale du grizzli, personnage mythique de la culture amérindienne, restitue la force poétique qui gît en chacun, l’aidant à vivre jusqu’au bout. Les heures passent et ne se ressemblent guère dans le quotidien des deux amis qui vont connaître, le temps passant, des moments âpres  jusqu’à la fin. Et cet apprentissage tardif et ultime des relations de partage et de solidarité fait que la mort est finalement approchée avec une infinie douceur et une tendresse réelle.
Les comédiens sont pleins de justesse et de pudeur : Pierre Carrive est « Mon Vieux », bonne pâte et sourire facile, face à Léo, Rachid Akbal, vif et sûr de lui. Bref, une  belle leçon pratique et scénique sur la délicatesse de l’art de la transmission.

 Véronique Hotte

 

Le spectacle s’est joué au Tarmac/Scène internationale francophone, du 3 au 7 février.

L’Idéal de Tourcoing en danger

  La crise économique a imposé des restrictions, voire des coupes drastiques dans les budgets culturels, qui ne vont pas sans conséquences un peu partout sur les établissements culturels en France, le plus souvent à l’occasion d’un changement de municipalité! Sur fond de vieilles querelles mal éteintes entre Etat et  communes.
Mais cette fois, c’est beaucoup plus grave, puisqu’il s’agit d’un véritable conflit ouvert, et que le retrait total de la subvention accordée au
Théâtre du Nord (soit 76.250 euros) est clairement annoncé par le nouveau maire de Tourcoing, Gérald Darmamin, (U.M.P); ce Centre Dramatique National reçoit  3,9 millions d’euros de la ville de Lille, de l’Etat et de la Région (socialiste) qui a aussi diminué de 170.000 euros, son soutien au Centre Dramatique national, l’an passé, quand Christophe Rauck en est devenu le directeur.
Sans aucun doute, les Centres Dramatiques (Nationaux ou non) auraient dû faire l’objet d’une mise à jour, et depuis longtemps, ce à quoi le Ministère de la Culture, toujours frileux comme d’habitude, par souci de ne mécontenter personne,  s’est bien gardé de  procéder jusque là…
  Jean Bellorini qui lui  succédé au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis et son équipe soutiennent Christophe Rauck et le Théâtre du Nord.

Philippe du Vignal

Ils nous ont envoyé ce communiqué:

L’Idéal et l’atelier de décors
du Théâtre du Nord en danger

Le maire de Tourcoing annonce le retrait total de sa subvention ! Le 14 février 2015 risque de faire date dans l’histoire du Centre dramatique national du Nord basé à Lille, et dont le berceau est L’Idéal à Tourcoing. Aujourd’hui donc, Gérald Darmanin présidera le conseil municipal au cours duquel sera voté le budget 2015 de la ville de Tourcoing, budget auquel sera retiré la totalité de la subvention, à savoir 76 250 €.
Arguant du fait qu’il hérite d’une situation d’endettement, le maire de Tourcoing propose au Théâtre du Nord de signer une convention de mise à disposition de L’Idéal (sans subvention) et qui inclurait un loyer pour l’atelier de construction de décors situé également à Tourcoing!
Si le montant de cette location reste à définir, le bâtiment actuellement mis à disposition avec fourniture des fluides, est valorisé à 43 460 €/an (+ 20 000 € pour les fluides). Cet atelier, nécessaire et essentiel à la création, mission première d’un C.D.N. , développe une activité quasi unique au nord de Paris, génère des emplois et permet à de nombreux spectacles d’exister.
En résumé, le C.D.N. perdrait sa subvention de 76 250 € et verrait s’alourdir ses charges du montant de l’atelier de construction (environ 63 460 € par an). Les autres structures culturelles tourquennoises verront leur subvention diminuer de 7,5%, celle de L’Idéal de 100% !
Gérald Darmanin touche un symbole de la décentralisation théâtrale ! L’Idéal est le siège social du Théâtre du Nord, en mémoire à l’aventure artistique collective qui y a débuté en 1978. Avertis, nos partenaires institutionnels, Etat, Région et ville de Lille se disent très attentifs à la situation à Tourcoing : nous attendons leur position.
Merci d’être à nos côtés pour défendre L’Idéal, symbole de la décentralisation théâtrale et de l’aventure du théâtre public en région Nord-Pas-de-Calais.
Soutenez l’action du Théâtre du Nord en signant la pétition mise à votre disposition à l’accueil du théâtre (à Lille et à Tourcoing) où via le lien www.theatredunord.fr/ideal-en-danger

 

L’Amour des trois oranges

L’Amour des trois oranges, adaptation pour marionnettes et mise en scène Vladimir Birukov

IMG_8356Cette adaptation de L’Amour des trois oranges  montre à quel point le théâtre Obraztzov de Moscou, consacré à la marionnette, possède l’art d’associer le jeu d’excellents comédiens et leur précision dans la gestuelle des marionnettes. Le changement d’échelle des poupées utilisées ici, se fait naturellement, tant la manipulation est fluide.
  Un conteur, un vieil homme plein de douceur, nous emporte dans son récit,  aidé par la scénographie réussie, de Victor Nikonenko.  qui a imaginé dans un petit espace incliné de dix mètres d’ouverture, de manière simple, esthétique et poétique, les lieux de l’action, comme le palais du Roi et de la Reine, ou le bateau qui emporte le Prince dans sa quête amoureuse.
  À la différence du Guignol lyonnais, il y a ici peu d’adresses directes au public. Nous sommes dans un théâtre d’illusion qui doit faire voyager le spectateur que les comédiens et les marionnettes  entraînent sans difficulté dans cette histoire fondée sur le conte de Carlo Gozzi, retraçant les déconvenues d’un prince partant en quête de l’amour des trois oranges, qui se révéleront être trois belles princesses.
 Le conte est très connu du public russe,  et  Sergueï Prokofiev  en a fait  un opéra.  Il y a une certaine désertion du jeune public en France, et cela, malgré une récente et riche programmation jeunesse, mais là-bas, le remarquable travail du théâtre Obraztsov, par la qualité de ses  réalisations, sensibilise les jeunes  moscovites et les incite à devenir, par la suite, des spectateurs assidus.
  Serguï Obraztsov disait que «l’artiste de théâtre, comme celui des concerts ne vit pas pour l’avenir, il vit pour un moment donné». C’est ce moment donné, magique, que les enfants de Moscou peuvent découvrir presque quotidiennement. 

Jean Couturier

www.puppet.ru/    

Les Enfants du soleil

Les Enfants du soleil, d’après Maxime Gorki, adaptation et mise en scène de Mikaël Serre

 34-enfantsdusoleil-3Les héros de Gorki renouvellent une certaine idée du romantisme, avec « une attitude active devant la vie, une glorification du travail, une éducation de la volonté de vivre, un enthousiasme pour l’édification de nouvelles formes de vie, une haine du vieux monde. » : dès ses débuts littéraires, Maxime Gorki partage l’idéal des partis progressistes.
Plusieurs fois emprisonné par ses prises de position, en particulier lors de la révolution de 1905 qui lui inspira Les Enfants du soleil, il quitte la Russie, voyage en Europe et aux Etats-Unis pour revenir en URSS,  où vite reconnu, il est très surveillé: «Toute ma vie, j’ai été poursuivi …par l’inquiète sensation d’isolement où, par rapport au peuple, élément primitif, se trouvait l’intelligence, principe du rationnel. À maintes reprises, j’ai traité ce thème dans mon travail littéraire. Petit à petit, cette sensation s’est muée en pressentiment de la catastrophe. En 1905, enfermé à la forteresse Pierre-et-Paul, j’ai essayé de développer ce sujet dans ma pièce ratée : Les Enfants du soleil. Si la rupture entre la raison et la volonté est un drame dans la vie d’un individu, c’est une tragédie dans celle d’un peuple. »
Mikaël Serre reprend cette pièce (voir Le Théâtre du Blog) où il met en scène ces questionnements politiques et philosophiques, en l’installant dans un de ces pays des printemps arabes et des mouvements d’indignés grecs et espagnols, et on peut voir sur un grand écran ces mouvements de foule impressionnants, porteurs de renouveau et d’espoir, que les pays nantis regardent avec une satisfaction équivoque : « Actuellement, constate Mikaël Serre, les « élites » européennes, tout en conservant un discours de façade sociale et humaniste, renforcent des mesures antisociales,  sous prétexte d’une crise que leur propre politique a déclenchée ». Le metteur en scène met l’accent sur l’ambivalence de ces élites  dont le repli sur sur soi et la perte de la réalité son manifestes.
Si l’on en croit le paysage, l’action se situe ici dans un désert du sud oriental:  la pièce commence  avec  l’appel solennel et entêtant à la prière d’un muezzin installé dans le minaret d’une mosquée que l’on ne voit pas.   Surgissant sur le plateau, Nabih Amaroui, qui interprète l’étrange Legor, le gardien autochtone de la maison cossue où a lieu le drame, entame une danse expressive, solitaire et magnifique. Vêtu de blanc, il parle peu et joue paisiblement de la mandoline, lui qui, en misogyne brutal, bat sa femme …
En fond de scène, une bagnole qui a beaucoup vécu, attend des jeunes gens filmés par une caméra à vue  et on peut voir sur un grand écran leurs visages troublés. Une voiture prête pour la fuite peut-être, d’autant qu’une épidémie de choléra se propage dans le sillage d’une révolte populaire. Ils appartiennent à la population aisée du pays,  et se sont installés dans le confortable jardin intérieur d’une villa ensoleillée, (cactus éclairés le soir, transats design blancs, sable blond) cernée par une balustrade blanche aux motifs orientaux. Belle scénographie à l’harmonie décalée, imaginée par Nina Wetzel.
Ils sont sept, sûrs de leur importance, à investir la maisonnée: un chercheur et homme de sciences illuminé (Cédric Eeckhout), Elena, son épouse, terrienne et raisonnable (Servane Ducorps) qui en pince pour Vaguine,  un peintre visionnaire, anglophone (Bruno Roucibek), dont la mission artistique se désolidarise, dit-il, de l’universalité des clichés progressistes et humanistes. Melania (Marijke Pinoy), elle, est une riche veuve,  sensuelle et fantasque, amoureuse du chimiste nobelisable qu’elle considère comme un échantillon humain des plus purs.
À cette galerie plutôt pimentée, s’ajoute un couple à la fois lumineux et tragique : Boris, un vétérinaire, décadent façon Des Esseintes, esthète et excentrique, désenchanté et cynique, qui philosophe sur l’état du monde,  (Thierry Raynaud), Liza, la sœur de l’homme de sciences, (excellente Claire-Viviane Sobottke), dont Boris est apparemment épris mais en vain, se bat, elle, pour la vérité, entre discours moraux plaintifs et chansons contemporaines : une vie digne doit, selon elle, appartenir à chacun sur la terre, sinon le nom souillé de démocratie se vide de son sens.
Mikaël Serre relit Gorki pour nous qui dissertons à courte vue, et loin de ces révolutions qui sourdent brutalement, sur la nécessité utopique de concilier l’inconciliable: exigences populaires et envies des élites. Au-delà des sentiments intimes et des idées de liberté et d’égalité, il faudrait, dit-il, se pencher davantage sur les concepts sociologiques de partage et de solidarité. En attendant, ces enfants du soleil vivent une épreuve existentielle, égoïste et violente.
C’est un beau spectacle, réalisé avec soin et précision (danse, jeu et musique) et engagé dans notre temps…

 Véronique Hotte

 Le Monfort, du 4 au 14 février à 20h30. Tél : 01 56 08 33 88

 

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