Il n’y a pas de cœur étanche

Il n’y a pas de cœur étanche, texte, arrangements et jeu de Julie Rey et Arnaud Cathrine

 

julie___arnaud_3anne_gautherotLa compagnie des  Petits Papiers travaille à Dans l’ombre, des jours, deuxième volet d’ un triptyque sur les lieux d’exclusion, dont  le premier est  donné en ce moment à la Maison des Métallos. « Il n’y a pas de cœur étanche Tout doucement le cœur penche… »: ainsi résonne avec délicatesse la chanson d’Arnaud Cathrine et de Julie Rey, un duo qui a choisi l’écoute attentive des autres, pour créer un spectacle étonnamment vivant. Musique, chansons, piano, guitare, samplers, micro et jeu d’acteurs ici sont bien maitrisés. Quels sont ces autres? Forcément, d’autres nous-mêmes, plus fragiles encore pour avoir été, eux, victimes d’accidents au  cours d’une vie souvent cahotique . Nous, qui sommes censés aller bien, nous pouvons vivre. Or, ces autres sont supposés ne pas bien aller, « inaptes » qu’il sont à se tenir debout dans une société rude, et  sont alors accueillis en hôpital psychiatrique. Mais la frontière reste aussi énigmatique qu’imprécise entre bien-être et mal-être, et la normalité prête à discussion: personne n’est à l’abri d’un imprévu. De septembre 2009 à juillet 2010, Julie Rey et Arnaud Cathrine sont allés tous les mois pendant un an, dans un hôpital dijonnais pour y rencontrer une douzaine  de patients-  volontaires- qui ont bien voulu leur parler de leur vie.
  Ils ont filmé les couloirs du lieu et surtout, patinés par le temps, les bâtiments anciens aux portes et fenêtres closes, et les  jardins de verdure  bien entretenus. Certains des patients sont filmés de manière ludique, seuls ou avec d’autres, et apparaissent devant telle ou telle ouverture, en s’amusant de voir les volets de bois se clore ou s’ouvrir. Sur deux écrans, façon poupées russes, du plus grand au plus petit, les images défilent ou s’envolent, sautillant d’un temps à l’autre, dans le silence émouvant d’un film de cinéma muet, soutenu par les notes d’un spectacle de théâtre musical.
Les artistes, filmés de manière ludique et fugitive, apparaissent
sur la scène, l’une à la guitare, et l’autre au piano, et commentent cette aventure commune. Julie Rey et Arnaud Cathrine – auteurs, compositeurs et interprètes – savent endosser  avec sourires et humilité leurs personnages: Nora, Kléber, Héloïse et Virgile, des silhouettes avec lesquelles le public se familiarise peu à peu.
Nora échappe à elle-même, fuit la personne qu’elle est, et ne ressent qu’un défaut d’identité, une intériorité qui l’empêche de communiquer avec l’autre, et de lui parler. Tout est vanité pour cette femme tout à fait  seule, et prisonnière d’elle-même. Mais peu à peu, un sourire arrive…
Héloïse, elle, a perdu brutalement son fils dans un accident de voiture et ne s’en remet pas, mais parvient peu à peu à formuler sa douleur et à exprimer ce qu’elle ressent, pour arriver à dépasser et à transcender l’insupportable.
Kléber,  lui aime le pouvoir des mots et leur poésie  et s’inquiète  pour  ses médecins  dont  l’un d’eux, selon lui, est bien près de verser dans la folie; le soigneur  serait donc à soigner!
Quant à Virgile, il souffre,  depuis l’enfance, d’un manque d’amour parental et protège aujourd’hui la femme qu’il se sent être intimement, une jolie robe rouge suspendue à ses côtés. Et
le spectateur attache son regard à une rangée de chaussures féminines élégantes posées sur le bord du plateau. Talons hauts très décoratifs, brillant sous les projecteurs,  comme un rappel de l’attachement de Virgile pour un cordonnier de son enfance, et père d’un  garçon de son âge, qui a courageusement fait preuve de gentillesse à son égard, face  à ses parents… Depuis,  Virgile aime réparer les chaussures de ses camarades…
Le spectacle donne à voir et à lire ces « bilans provisoires », selon l’expression ironique  d’une patiente, et les interprètes se posent ici la question de leur légitimité à travailler dans de tels lieux. Désinvolture,  irresponsabilité ? Non. Sans doute sont-ils aussi un peu « fêlés », comme le dit Héloïse. Faut-il leur ouvrir les bras et protéger ces êtres situés « de l’autre côté » ? Doit-on se reconnaître dans ces personnes en souffrance ?
Ce spectacle musical attachant ajoute candeur et légèreté à un propos qui n’est, du coup, jamais pesant ni définitif. Un beau moment d’humanité et de poésie…

 Véronique Hotte

 Maison des Métallos, le 20 septembre , Festival Musiques Impliquées.


Archive de l'auteur

J’ai tout de Thierry Illousz

J’ai tout de Thierry Illouz, mise en interprétation de Christophe Laparra

2251407945052Christophe Laparra, après Avignon,  a repris ce solo d’après le roman de Thierry Illouz paru chez Buchet-Chatsel  où il met en scène un personnage très agité dans ce qui semble être une gare désaffectée ou vidée de ses occupants.
Il tient en joue « quelqu’un » et on ne saura jamais qui, voire même si ce
« quelqu’un » existe vraiment. Il monologue devant sa victime et se vante « d’avoir tout », d’avoir « quarante mille ». Et cette fortune présumée fait de lui un homme supérieur jusqu’à l’excès, et il ne va cesser de montrer à son otage quel homme supérieur il est, et quelle sorte d’intouchable, il est devenu. Dans une logorrhée où il fait questions et  réponses, il ne laisse aucun répit à cette bien curieuse victime.
La carapace se brise quand
même à plusieurs reprises, quand il évoque son travail perdu et son amour envolé. Mais son flot de paroles nous éclaircit peu,  et plus il parle,  moins on en sait : que fait-il ici,  est-il  si riche qu’il le dit ? Quel est son passé ? Qui est son otage et quel sort lui réserve-t-il ?
Le texte est écrit comme un tunnel, on y entre au début et on comprend vite qu’on n’y sentira pas un brin d’air
avant la fin, c’est d’une écriture très serrée, sans espoir et sans variation, guidée par un leitmotiv de haine et de colère envers le monde entier.
Mais ce qui peut être très louable  dans un texte écrit, ne l’est pas toujours  sur une scène, et ici, 
on souffre de n’avoir aucune perspective jusqu’au dénouement, et d’avoir à l’attendre en absorbant la violence du personnage comme un sac de sable qui retient les coups du boxeur, et en nous installant donc dans une position de victime.  Puisqu’il veut nous faire croire que c’est nous qui sommes directement menacés par  son revolver…
  Malgré cette réserve, il faut souligner l’état de tension permanente de Christophe Laparra, qui fait déjà les cent
pas, quand nous entrons dans la salle. Nous le sentons trembler de colère et  transpirer d’agitation;  il parvient
presque à nous faire peur, et on n’ose à peine quitter la scène des yeux. Une rampe de tubes fluos au sol à l’arrière-scène qui donne une lumière froide,  une autre  petite rampe fluo  balbutiante et un lustre qu’il s’amuse à faire virevolter qui lui éclairent le visage.  Ces lumières très réussies contribuent  à  créer un lieu interlope et glauque qui rappelle l’univers de Bernard-Marie Koltès.
 C’est un spectacle exigeant qui procure une tension réelle, et où on se sent forcément mal…  A chacun donc d’évaluer son degré de masochisme,  mais il faut tout de même souligner les  qualités intrinsèques de ce  J’ai tout.

Julien Barsan

Théâtre de Belleville jusqu’au   20 septembre. .

Intérieur de Maeterlink

Intérieur de Maeterlink compter.php?f=115224&c=festivals-ete%2F2014&t=Avignon%20%3A%20Claude%20R%E9gy%20reste%20clo%EEtr%E9%20en%20son%20for%20%93Int%E9rieur%94&r=Festivals%20d%27%E9t%E9%202014&u=%2Ffestivals-ete%2F2014%2Favignon-claude-regy-reste-cloitre-en-son-for-interieur%2C115224Intérieur de Maurice Maeterlink, mise en scène de Claude Régy

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 Claude Régy avait déjà monté Intérieur de Maurice Maeterlinck en 1985 au Théâtre Gérard Philipe mais ce spectacle ne nous avait pas spécialement marqué…
C’est une pièce très courte mais montée comme au ralenti, sur la mort d’une adolescente qui s’est noyée dans un étang,  que l’on doit annoncer à ses parents.
L’œuvre de l’écrivain belge (1862-1949) qu’admirait beaucoup Tadeusz Kantor qui avait monté de de lui, par deux fois, La Mort de Tintagiles, dont le thème, l’assassinat d’un enfant est proche de celui d‘Intérieur.


Dans cette pièce, il y a, comme toujours, quand se produit ce genre de tragédie, des gens qui savent ce qui s’est passé,  et d’autres non. Et,  bien entendu, on espère toujours  ne pas être celui ou celle qui sera chargée de le dire aux proches.
Claude Régy est un grand monsieur; il aura fait découvrir plein d’auteurs et non des moindres,  et a toujours gardé une rigueur exemplaire dans son travail, tout en emmenant ses acteurs et son public, là où peu savent le faire… On l’a suivi,  pas toujours quand, de plus en plus, ses spectacles ressemblaient parfois davantage à des essais scéniques qui auraient dû être réservés à quelques amis et professionnels.
Claude Régy,  à  92 ans,  a été très honoré, quand on lui a proposé  de monter un spectacle avec de grands acteurs japonais dont la plupart ont travaillé dans le théâtre nô,  et il a cru que cette équation pouvait fonctionner. Mais cette fois, le système Régy semble quelque peu grippé. Déjà, cela commence mal: il se croit obligé de nous faire comprendre qu’un spectacle de lui, cela se mérite, et nous fait attendre plus d’un quart d’heure debout.
Puis la charmante hôtesse japonaise nous demande qu’une fois entrés dans la salle, nous nous taisions jusqu’au commencement du spectacle… Ce qui est aussi rappelé à l’entrée sur de grandes pancartes. Cela veut-il dire que nous avons le droit de parler après le début du spectacle???  Mais la climatisation, elle, a quand même,  fait un bruit inconvenant. Passons!

Sur le beau et grand plateau inondé de silence, et dans une obscurité presque totale,  nous avons droit à une magnifique peinture aux lumières d’aube grise, avec la création de deux univers: d’abord, sur le devant de la scène, une  belle plage de sable blanc, où sont debout deux puis trois locuteurs, vêtus, lui, d’une grande chasuble et elle, d’une robe longue, les cheveux longs tombant sur les épaules, qui vont dire, en les distillant à la syllabe près, les courtes  phrases de Maeterlink, en japonais bien sûr, dont la plupart mais pas toutes sont surtitrées « afin de se préserver l’atmosphère du spectacle  » (sic!). Donc,  atmosphère, atmosphère… comme disait Arletty dans sa célèbre réplique!
Dans le fond, également debout, près du corps d’un adolescent que l’on vient déposer sur le sol, deux jeunes femmes, elles aussi en robe longue grise, et longs cheveux tombant sur les épaules, veillent  sur ce  corps  lui,  habillé de blanc, le tout dans une lumière sépulcrale.. Les références à la peinture et au ténébrisme sont ici évidentes:  Le Caravage bien sûr,  mais aussi Bassano, José de Ribera, De la Tour…
D’un côté donc, comme dans le théâtre bunraku, il y a une séparation dans l’interprétation: des interprètes oraux et, dans le fond, des interprètes gestuels. Sans l’aide d’aucune musique, ni d’aucune bande-son. Dans le silence total observé par le public, on entend même d’abord les chaussons des personnages crisser sur le sable.

La plupart des acteurs viennent du théâtre nô et, dit Claude Régy, « sont d’une disponibilité exceptionnelle et ont tout à fait accepté de se défaire de leur habitudes ». Paroles, gestes et déplacements sont ici d’une extrême lenteur, comme dans un mauvais rêve. Avec, pour le metteur en scène, un refus absolu de toute psychologie et une sorte de volonté de mettre en condition  le spectateur par le silence et la lenteur extrême du jeu. C’est un choix que l’on peut respecter mais il faut y être tout à fait disponible. Chaque phrase peut prendre alors une force évidente, même surtitrée,  et  même si on n’est pas vraiment  un grand fanatique du théâtre de Maeterlink.

C’est un travail d’acteurs  impressionnant qui  exige un grand métier, (l’extrême qualité des saluts à la fin, quelle merveille!) et une concentration de haut niveau. Curieusement, la plupart du  public reste attentif, et deux personnes seulement sont sorties pendant ces quatre-vingt minutes; beaucoup d’autres, c’est vrai,  somnolaient.
Dans le vacarme de la ville et loin des récentes logorrhées bernard-henri-léviennes, cette chorégraphie quasi silencieuse qui fait penser parfois au Bob Wilson d’autrefois, lui aussi très influencé et depuis longtemps par le Japon, cela fait du bien. On a un peu l’impression d’entrer dans un couvent médiéval , quelque part très loin dans le fin fond de l’Aveyron…

  Intérieur est un spectacle d’une  grande  sophistication esthétique, (trop sans doute! Et le metteur en scène semble s’être souvent fait plaisir) et malheureusement dénué de toute émotion, alors même que le thème de la mort et de la douleur est constamment présent.
« Par ce jeu sur intérieur/extérieur, Maeterlink réussit à faire émerger le mélange de l’inconscient et de l’inconscient » dit Claude Régy. Soit! Mais, si on peut se permettre,  Claude Régy,  ce n’est pas du tout évident! Peut-être ne sommes-nous pas suffisamment préparés à ce genre d’exercice, mais le temps parait quand même bien long, même s’il y a peu de spectacles à Paris qui ont cette exigence et  cette beauté.

Alors y aller ou pas? Vous pouvez tenter l’expérience, mais 1)mieux vaut être un adepte des spectacles de Claude Régy et être conscient que c’est un de ses spectacles, qui, comme toujours est très peu éclairé, et qui demande donc une extrême attention.  2) Mieux vaut, dans le doute, y aller seul : c’est un coup à se brouiller avec n’importe quel vieil(le) ami(e) 3)  Eviter en tout cas d’y emmener votre vieille tata, même si elle raffole du Japon, de  la  cuisine japonaise (il y a des cours prévus pour elle!), des films d’Ozu,  et  des romans japonais comme ceux de Kawabata auquel une belle exposition est d’ailleurs consacrée en ce moment à la Maison de la Culture du Japon.
Voilà, à vous de choisir. On attend vos commentaires…

Philippe du Vignal

 

Maison de la Culture du Japon jusqu’au 27 septembre

 

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On ne badine pas avec l’amour

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On ne badine pas avec l’amour, d’Alfred de Musset, mise en scène de Christophe Thiry

 

En 1833, George Sand rencontre Alfred de Musset qui devient son amant ; ils rompent huit mois plus tard au cours d’un voyage à Venise, mais ils renoueront plusieurs fois, brièvement.  Un an plus tard, se révèle l’art intense de Musset, un des grands dramaturges de l’ère romantique, qui écrit coup sur coup Fantasio, On ne badine pas avec l’amour et Lorenzaccio, sans compter une série de poèmes.
Seize ans plus tard, George Sand, auteure de La Petite Fadette (1849) dit de son héroïne qu’ «…elle courait après tout le monde (…) soit pour rire, jouer et badiner avec ceux qui étaient de bonne humeur … »  La Petite Fadette et Musset: deux mêmes personnages à l’humeur espiègle et fraîche, et aimant folâtrer.
Accomplissement d’une œuvre d’art ou plaisir de l’existence – l’inconstance amoureuse, les excès de l’alcool -, Musset est pourtant rattrapé par ses faiblesses. À trente ans, usé trop tôt par la vie, son œuvre brillante est achevée. Mais quelle merveille littéraire, d’une plume au goût sûr, et à l’esprit acéré. Savoir s’amuser et plaisanter, certes,  mais souffrir des écartèlements du métier de vivre: Musset éclaire l’existence d’une lumière cruelle…
Tout commençe sur un air de légèreté autour des retrouvailles de deux jeunes cousins et amis d’enfance, Camille (Anna Sorin) et Perdican (Sébastien Ehlinger). Auprès du jeune homme, veille un précepteur, le comique Blazius, et auprès de la jeune fille, la régente Dame Pluche, bas-bleu  (Lucile Durant au jeu acidulé).
Au château, dans l’entourage du Baron, sévit un personnage grotesque, Bridaine (Francis Bolela), curé gourmand, qui revendique la première place à table, jalouse  Blazius   et  l’accuse  d’ivrognerie. Le Baron, plutôt bonhomme et conciliant, a l’intention de marier les jeunes gens. Mais  Camille sort de son couvent, et même si elle éprouve une attirance réelle pour son cousin, elle cache ses sentiments et préfère revêtir le masque infantile de la froideur, en refusant qu’on l’effleure. Mensonges et déguisements. Perdican riposte, par dépit amoureux, en séduisant la jolie servante du château, Rosette (Marion Guy). Mais On ne badine pas avec l’amour, comédie sombre et désabusée, s’achève sur la mort  de l’innocente Rosette, sœur de lait de Camille.
Badinage, marivaudage, malentendus et méprises, la passion contrariée fait tourner les têtes et les cœurs, et Christophe Thiry a su  faire danser avec panache l’élan de la jeunesse. La troupe  juvénile  possède  un véritable jeu choral, et les comédiens jouent la partition avec brio, saveur, et singularité.  Saluons aussi la vivacité naturelle de Koso Morina qui interprète le chœur.
Une statue de jardin s’élève ici, une fontaine sacrée est repliée là, et les acteurs encore se rassemblent dans un geste chorégraphique à l’unisson, ou bien s’isolent pour mettre valeur un détail de tableau. Bras levés, sculptures et portraits en pied, déplacements collectifs gracieux et silencieux, replis vifs de stratégie, les comédiens composent  un univers cruel et poétique,  où les chansons ont leur place.
Un joli moment de théâtre.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre du Lucernaire,  jusqu’au 2 novembre, du mardi au samedi à 21h30. T. : 01 45 44 57 34

 

 

 

 

Collectif in Vitro Julie Deliquet

Festival d’Automne: 


Collectif in vitro Julie Deliquet:

La Noce de Bertolt Brecht, Derniers remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce et Nous somme seuls maintenant, création collective, mises en scène de Julie Deliquet

La Noce, deuxième spectacle du collectif In vitro, a été créé en 2011 au Théâtre de Vanves qui est  devenu en quelques années une véritable rampe de lancement pour jeunes compagnies comme on disait autrefois, ou pour collectifs comme on dit maintenant, et dont nous vous avions dit beaucoup de bien (voir Le Théâtre du Blog).
Réalisé avec toute l’énergie de la jeunesse, et grâce à une belle scénographie de Charlotte Maurel, faite avec des éléments de récupération, ce spectacle lui doit beaucoup, et s’est encore bonifié. La gestuelle et le jeu en général sont plus précis, les costumes ont été heureusement revus mais il reste  quelques problèmes de diction: on entend souvent mal les comédiens qui ont tendance à bouler leur texte. Pas grave et cela reste tout à fait corrigible.
Cette  fête de mariage ratée imaginée par Brecht, et remise au goût du jour, a été  » l’occasion, dit Julie Deliquet, de choisir une écriture différente que celle de Jean-Luc Lagarce », et c’est à « une sorte de voyage généalogique » qu’elle nous convie: chacun des  volets de ce triptyque est joué autour d’une table où  les participants prennent  prennent un repas. C’est en fait le dénominateur commun; merci qui? Merci Antoine Vitez qui, il y a presque quarante ans, avait imaginé ce dispositif pour Catherine d’après Les Cloches de Bâle d’Aragon. Et qui,  depuis,  a fait des petits…
Donc autour de cette table, on trinque, et on retrinque, on mange un peu et on parle beaucoup. La Noce étant en fait, la seconde des aventures où Julie Deliquet a embarqué ses comédiens; créé il y a déjà plus de trois ans,  avec le temps, ce spectacle dont la  mise en scène est devenue plus précise,  constitue un vrai et bon travail.
Derniers remords avant l’oubli (1987) est sans doute l’une des meilleures pièces de Jean-Luc Lagarce, mort du sida en 95, et souvent jouée par les nouveaux collectifs qui se forment après la sortie d’une école. L’histoire? Trois bons amis se retrouvent, dix-sept ans  après l’avoir acquise en indivision, dans  une maison de campagne    où l’un d’eux a continué à habiter.
Mais le temps a passé et les deux autres, un homme et une femme veulent absolument la vendre; les pièces  rapportées, y compris la très jeune fille de l’un d’entre eux, qui ne se connaissent pas  du tout,  comptent un peu les points sans  prendre parti… Ambiance! Les amis ont bien changé, les idéaux ne sont plus tout à fait les mêmes, et  les belles et anciennes amitiés ne pèsent évidemment plus grand chose dans la balance!
L
es choses ne vont donc pas être faciles à négocier. Même si chacun tente d’y mettre du sien… La direction d’acteurs est impeccable, et Julie Deliquet, passée par l’école Lecoq, possède, c’est évident, une sacrée maîtrise du plateau. Même si comme dans La Noce, on entend parfois mal les acteurs. Mais cela est encore tout à fait perfectible.
63974-in_vitro_nous_sommes_seuls_5270_bd_sabine_bouffelleAprès une courte pause, arrive le dernier volet, Nous sommes seuls maintenant, une « création collective »  (appellation très en vogue dans les années 70, cela nous rajeunit!).  Sur le plateau, une grande table et une plus petite, habillées du très ancien (16 ème siècle, merci pour la précision, du Vignal) et très célèbre Vichy bleu.
Il y a suffisamment de chaises dépareillées pour douze personnes, autour de la table, où il a plein de bougies,  et de la charcutaille en apéro … On est  chez François et Françoise,un couple de bobos, accompagnés de leur jeune Bulle de vingt ans; ils viennent d’acquérir une vieille ferme dans les Deux-Sèvres, et  avec des amis et leur proche voisin,  éleveur de bovins, ils ont  improvisé ce apéro/ repas où on rit beaucoup, on  boit beaucoup, et pas que de l’eau…
On parle de tout et de rien. Les personnages de parents soixante-huitards, qui ont eu pour idéal une remise à plat des mœurs mais qui ne font guère mieux que leurs géniteurs, sont bien campés, et Julie Deliquet a demandé  aux acteurs d’apporter leur petit sac de  grain à moudre aux répétitions pour arriver à construire une trame, à partir d’improvisations.
Mais  elle dit que « c’est une pièce à part et que  le texte est improvisé chaque soir. C’est de la création instantanée, la parole est vraiment collective donc c’est un sacré travail d’écoute ». (Bon, on veut bien!) Avant de reconnaître bien évidemment,que « certaines choses finissent par s’écrire car elles deviennent nécessaires à l’histoire. »   Elémentaire, mon cher Wattson!  Cela dit, les comédiens sont tout à fait  sensibles et expérimentés, entre autres: Jean-Christophe Laurier, Annabelle Simon, Eric Charon: ils savent ce qu’une impro veut dire, et en connaissent à fond toutes les ficelles orales et gestuelles. Leur engagement- des heures et des heures de travail non rémunéré bien entendu,  est sûrement total et mérite le respect.
Oui, mais… Il y a quand même  dans ce troisième opus de graves défauts dans la conception comme dans la mise en scène.  Désolé de le dire aussi brutalement mais ces interminables bavardages sur la campagne et la philosophie de la vie sont vraiment sans intérêt et distillent vite un parfait ennui; le spectacle, très textuel, ne tient donc pas vraiment la route, surtout sur  plus de quatre vingt-dix minutes! Ces impros même bien travaillées, ne sont en effet pas fondées sur une dramaturgie suffisamment solide, et l’ensemble fait donc très exercice de style que l’on peut débiter au kilomètre – certes parfois brillant mais souvent naïf- et qui tient trop d’un travail d’école.
Et,  comme les dialogues sont souvent à un  deuxième degré qui rejoint le premier, là, cela ne va plus du tout! Bref, ce qui aurait pu être un petit hors-d’œuvre sympathique en quarante minutes maximum, devient quelque chose d’estoufadou, et du coup,  ce spectacle en trois volets n’en finit pas de finir.
D’autant qu’il y a une erreur cette fois encore rattrapable: douze personnages (!)  sont assis la plupart du temps ou debout autour de la grande table de repas tout à fait crédible… mais disposée de telle façon que le public en est  exclu. On a en effet la désagréable impression de ne pas faire partie de cette famille élargie où les gens se font plaisir. Cette scénographie  aurait dû, dans ce cas de figure, être  quadri-frontale, ce qui, de plus, n’aurait pas nui du tout aux autres pièces.
Bon, cela s’apprend et ce sont juste  des erreurs de tir! Reste, même encore brut de décoffrage, la consécration d’un collectif, puisque collectif il y a, et qui constitue un des meilleurs éléments de cette nouvelle et jeune génération de chefs de troupe et metteurs en scène comme Muriel Sapinho, Thomas Jolly, Anne Barbot, Jean Bellorini, Jeanne Campbel, Benjamin Porrée, Julien Gosselin, etc…. Ce n’est évidemment pas un hasard!
Et ce que disait en 1953, Malcom Cowley, le conseiller littéraire des éditions Wiking qui éditèrent Jack Kerouac, s’applique fort bien au théâtre français de ce début de XXIème siècle: « Les écrivains dont on se souviendra, ne surgissent pas isolément, mais apparaissent en cohortes et en constellations sur fond d’années relativement vides ».
Bref, que l’on se le dise: il y enfin un vent nouveau sur les plateaux de la douce France théâtrale, et on s’en réjouit par ces temps moroses…

Philippe du Vignal


Théâtre des Abbesses jusqu’au 28 septembre

cartel

Cartel, conception, scénographie et direction Michel Schweizer

 

  photoPour Michel Schweizer, «Le théâtre, dit-il, est un des rares endroits où nous pouvons encore nous regarder face à face, où nous pouvons tenter le risque de l’inconnu.» Il réunit avec lui sur le plateau nu, deux danseurs, une cantatrice, et une régisseuse. Et il y a aussi trois cyclistes qui pédalent pour générer la lumière et qui lui permettent ainsi d’avoir une attitude éco-responsable… Et trois projecteurs mobiles et deux malles d’accessoires…
Jean Guizerix, ancien danseur étoile et maître de ballet à l’Opéra de Paris et Romain di Fazio, jeune danseur du ballet de Thierry Malandain à Biarritz, font osciller cette création entre passé et présent de la danse.
Certains spectateurs ont pu se sentir un peu exclus de cet univers, à cause de nombreuses références chorégraphiques, mais cette rencontre a été marquée par de très beaux moments d’émotion.
Jean Guizerix, à 69 ans, évoque son passé et insiste sur l’importance du geste dans l’art de la danse.  «Nos mains, dit-il,  sont nos pieds, tant que le danseur ne connaît pas le mouvement avec ses mains, il ne l’a pas véritablement intégré dans son corps .»
Suit un  ballet de mains à deux, qui reprend la célèbre scène du Prélude à l’après midi d’un faune.
Puis  l’ancien danseur-étoile se lance, malgré un corps un peu  fragilisé par le temps, dans une belle évocation dansée de Raymonda où, en 1983, Rudolf Noureev lui avait confié un rôle. «Voilà 24 ans qu’il s’est absenté», dit-il avec pudeur. Il a passé vingt-huit ans à l’Opéra de Paris et se souvient d’un  autre choc artistique: sa rencontre avec Merce Cunnigham à New York en 1973, quand il  lui  donna à danser Un jour ou deux.
A cet instant précis, pour Jean Guizerix, l’âge alors n’existe plus,  et il se lance dans un solo plein de grâce et d’audace, sous le regard  admiratif de Romain di Fazio, qui, après quelques questionnements existentiels, se met aussi à jouer et danser, avec l’énergie et la fougue de sa jeunesse.
Ponctué par les interventions orales décalées de Michel Schweizer, qui, tel Tadeusz Kantor, le célèbre metteur en scène polonais, ne quitte jamais le plateau, ce dialogue constitue une belle soirée mais aussi un partage d’émotions passées ou futures que procure la mémoire sensorielle du corps dansant.
Jean Guizerix le résume joliment par ces mots: «Le temps n’a pas de  prise sur ce que le corps a aimé.»

 Jean Couturier

www.letempsdaimer.com

 

Mère Courage de Brecht

Mère Courage  (Mutter Courage und ihre Kinder) de Bertold Brecht, mise en scène de Claus Peymann

Allez, un peu d’histoire pour éclairer le présent (on ne se refait pas, du Vignal!). La première en France de Mère Courage et ses enfants, joué par le Berliner Ensemble fondé  par Brecht en 1949,  eut lieu en 1954, dans sa mise en scène; déjà exilé (on l’oublie souvent mais il dut rester quinze ans à l’étranger!), il l’écrivit en 39,  quand il était encore en Scandinavie. Et sa pièce fut créée, en son absence, deux ans plus tard au Schauspielhaus de Zurich dans la mise en scène de Leopold Lindtberg, lui aussi en exil!
Les premières représentations  en langue allemande et dans la mise en scène de Brecht eurent donc lieu en France sur la  scène de ce même théâtre à l’italienne Sarah-Bernhardt, devenu Théâtre de la Ville en 1968, et la pièce y fut reprise en 57 avec un grand succès. Et c’est donc pour ce soixantième anniversaire qu’Emmanuel Demarcy-Motta accueille  aujourd’hui cette pièce-culte,  mise en scène par le directeur actuel du Berliner Ensemble, Claus Peymann. C’est la sixième année de collaboration entre les deux grands théâtres…

Hélène Weigel, l’épouse de Brecht, y jouait Anna  Fierling, et notre cher  professeur Bernard Dort nous parlait encore dix ans plus tard avec beaucoup d’émotion dans la voix, de ce spectacle mythique. Comme lui, les plus clairvoyants des critiques de l’époque, comme, entre autres, Roland Barthes,  avaient vite compris que le jeu, le chant mais aussi la mise en scène et la scénographie (un plateau tournant ce qui était plutôt de l’ordre du music-hall en Europe où- idée de génie- mère Courage attelée à sa charrette marchait à contre-sens), les lumières,  comme les songs  de Paul  Dessau, les costumes et la bâche de la roulotte- autre idée de génie- qui vieillissaient au fur et à mesure de la représentation, relevaient d’une sorte de tsunami théâtral…
   En 51, Jean Vilar, alors tout nouveau directeur du T.N.P.,  avait osé, avec un courage exemplaire, monter la pièce d’un auteur haï par le IIIème Reich mais allemand (et donc inconnu ou presque en France: une sorte de censure qui ne disait pas son nom plombait ainsi les plus grands auteurs germaniques) et donc mal vu aux yeux des Français.
C’était d’abord à Suresnes en banlieue parisienne, puis à Chaillot, avec Germaine Montero dans le rôle-titre et Gérard Philipe,dans celui d’Eilif. La mise en scène, influencée par celle de Brecht,  était d’une grande intelligence mais les songs  de Paul Dessau en français mal traduit, ne valaient évidemment pas ceux du Berliner en allemand… Restent des images fabuleuses pour les yeux des adolescents que nous étions, et où le théâtre prenait tout à coup une autre dimension évidemment inconnue à nos yeux.
L’histoire est inspirée des récits de l’allemand Grimmelshausen- dont Jérôme Savary avait fait une très belle adaptation à Hambourg (il n’avait pas encore les droits de la pièce de Brecht) mais aussi d’un poème finlandais du suédophone Johan Ludvig Runeberg, comme le dit Michel Bataillon, germaniste hors-pair et auteur de l’excellent sur-titrage.
La pièce en douze tableaux se passe pendant la Guerre de trente ans: Anna Fierling, une cantinière, accompagnée de ses fils Eilif et Scheizerkas, et de Kattrin, sa fille muette, traîne sa petite roulotte bâchée sur les routes.  Elle achète puis vend tout ce qu’elle peut.  Cette cantinière ne manque pas de lucidité: la guerre est son fonds de commerce mais ne le veut pas le savoir. Et évidemment, à vouloir la crème et l’argent de la crème, elle en paiera le prix fort. Arrive un moment où «il ne lui reste plus rien à vendre et que plus personne n’a rien pour acheter ce rien ». Et entre temps, ses deux fils et sa fille, la guerre les lui aura pris, et son amant la quittera sans état d’âme. Elle se retrouvera donc seule avec sa vieille charrette. Intelligente et rusée, mais âpre au gain et sans doute aveuglée qu’elle est par son malheur, elle comprend trop tard qu’elle n’a pas réussi  à passer entre les gouttes…
Comme l’a écrit Brecht en 53 avec beaucoup de lucidité: « Les hommes n’apprennent rien de la guerre. le malheur, à lui seul, est un mauvais maître. Ses élèves apprennent la faim et la soif  mais précisément pas la faim de vérité et la soif de savoir » (…) Les spectateurs de 49 et des années suivantes ne voyaient pas les crimes de Courage, sa coopération, sa volonté de participer aux gains du commerce de la guerre; ils ne voyaient que son échec et ses souffrances. Et c’est ainsi qu’ils considéraient la guerre de Hitler, à laquelle ils avaie
nt coopéré: cela avait été une mauvais guerre et à présent, ils  en souffraient ».
Pour Brecht, dans cette peinture d’une guerre d’autrefois entre catholiques et protestants, dénonce aussi évidemment l’absurdité du second conflit mondial qui est en train de ravager son pays. La pièce, une fois montée par Vilar, a souvent été mise en scène en France, entre autres par Jorge Lavelli, et, de façon tout à fait remarquable, par Jérôme Savary à Chaillot, où il avait utilisé le plateau tournant qu’il avait fait déjà construire,  et remplacé la fameuse charrette par une vieille Austin rafistolée, couverte à la fin par la neige qui ne cessait de tomber, de plus en plus drue, belle métaphore du temps… Et c’est Katharina Thalbach, née en 54 (si, si c’est vrai!) et fille du grand Beno Besson et de Sabine Thalbach, la créatrice du rôle, qui jouait une remarquable mère Courage.
En Allemagne, elle a été et reste aussi beaucoup jouée; Claus Peymann décida de la remonter en 2005, avec la troupe du Berliner Ensemble qu’il dirige. Il conçut avec la dramaturge Jutta Ferbers, une version scénique plus radicale, plus condensée, où un certain pittoresque et des détails historiques concernant la Guerre de trente ans, ont été éliminés… Au profit d’une mise en valeur des personnages qui sont joués ici par des comédiens des plus solides. Avec surtout,  Carmen-Maja Antoni. Habillée d’un grande robe et coiffée d’un petit chapeau cloche, elle a une voix reconnaissable entre toutes, et possède une présence fabuleuse, dès qu’elle entre sur le plateau. Tour à tour cynique, madrée, enjouée, malheureuse, c’est une comédienne d’une autre nature qu’Hélène Weigel mais, comme elle, sait s’emparer du public en quelques secondes, et l’emmène là où elle veut. Du grand art sans esbrouffe, avec un grand respect du public et des autres comédiens.
Dans la scène, entre autres, où on lui amène le corps de son fils tué pour qu’elle le reconnaisse, elle réussit à créer une émotion incomparable. Et, dans la très grande salle du Théâtre de
mere_courage1la Ville, les dieux savent que ce n’est pas gagné.. Les autres acteurs sont tout aussi exemplaires, comme  le metteur en scène Manfred Karge qui joue le cuisinier, Raphael Dwinger (Eilif), Karia Sengteller (Kattrin), Ursula Höpner (Yvette). Et quel plaisir d’entendre, comme pour la première fois, les fameux songs de Paul Dessau, bien interprétés et accompagnés par six musiciens.
Là, les comédiens allemands sont incomparables d’efficacité, et d’une étonnante discrétion. Ici, aucune vulgarité, aucune facilité, aucun  cabotinage mais un grand respect du travail théâtral. Après le redoutable Hôtel Europe de BHL, (voir Le Théâtre du Blog),  cela fait du bien!
La mise en scène est, elle, est moins convaincante, assez froide,  et disons quelque peu  poussiéreuse. D’abord, on ne comprend pas pourquoi Claus Peymann a  demandé à son scénographe Frank Hönig, ce  plateau rond pas bien beau, où les acteurs évoluent le plus souvent face public; coincés par le manque de place, ils  bougent mal, et la plupart des scènes ont un regrettable côté statique et le rythme est aux abonnés absents.
Claus Peymann a voulu, c’est évident, casser l’image pittoresque de cette cantinière à la vieille roulotte, mais n’a pas vraiment réussi son coup: pourquoi cette espèce de chariot (qui serait mieux à sa place dans une installation d’art contemporain!) à roues caoutchoutées et bâchée d’une toile plastique blanche très laide (sur laquelle pissote un  moment une pluie ridicule!) et qui sera noire, après l’entracte.
Et cette
charrette, dotée d’un siège de bureau en bois (!),  a bien du mal à passer juste entre les portants, quand elle sort de scène! Pourquoi aussi ces  fumigènes, avec une rampe rouge en  fond de scène, comme dans n’importe comédie musicale ringarde? Pourquoi surtout, ces noirs dès qu’on apporte quelques accessoires et qui  cassent inutilement un rythme déjà lent qui s’améliore quand même un peu dans la seconde partie, plus enlevée? Pourquoi cette échelle que l’on n’arrive pas à accrocher à la fin et que la pauvre Kattrin peine à mettre en haut de la maison avant que la main secourable (mais hélas bien visible!)  d’un régisseur ne lui vienne en aide! C’est sans doute un détail mais qu’on ne pardonnerait pas à une troupe moins expérimentée! Et que toutes ces approximations portent la signature du Berliner Ensemble, doté de riches subventions, on en reste quand même abasourdi…
Certes, l’interprétation est hors pair mais la mise en scène reste d’un redoutable académisme, très décevante.
Surtout, quand on a affaire au Berliner dont on attend toujours beaucoup! Trop peut-être?
Reste donc, mais c’est bien tout, le grand plaisir de retrouver un texte exceptionnel, bien servi par une équipe de comédiens que le public a très longuement applaudis, et c’est justice.
Alors à voir? A vous de décider. Mais il n’y a pas tout à fait le poids, M. Peymann!

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville jusqu’au 26 septembre.

Trahisons de Pinter

Trahisons d’Harold Pinter, texte français d’Eric Kahane, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

 

gp1415_trahisonsPinter est de nouveau présent au théâtre du Vieux-Colombier, après L’Anniversaire, réalisé par Claude Mouriéras en 2013 (voir Le Théâtre du blog). Trahisons est une pièce d’une forme unique dans son œuvre. Créée à Londres en 1978, elle clôt sa période intimiste, avant qu’il ne s’oriente vers un théâtre plus politique.
Harold Pinter utilise ici le fameux trio infernal: le mari, la femme et l’amant, qu’il situe dans un milieu d’intellos bourgeois : Elle, tient une galerie d’art; l’Amant, lui, est agent littéraire, et Le Mari, le meilleur ami de l’Amant, éditeur. Mais, fidèle à son « théâtre de la menace », Harold Pinter bouscule les règles du vaudeville et  tisse entre les trois, des liens intimes et indéfectibles, quoi que chacun sache des vilenies des deux autres, mais, véritable coup de génie, inverse l’ordre chronologique de l’action.
C’est un jour du printemps 1977; les deux amants, tous deux mariés, se revoient, deux ans après leur rupture, dans un bar anonyme et froid à la Edward Hopper. Et ils vont revivre, à rebours, les épisodes-clefs des sept ans qu’a duré leur liaison: depuis leur rupture à l’hiver 1975 dans le petit studio qu’ils se sont loué dans la banlieue de Londres, jusqu’au coup de foudre initial en 1968.
Ici, pas d’intrigue à dénouer mais une révélation progressive des mensonges de chacun. Qui trompe qui? Qui sait quoi? D’épisode en épisode, dans une combinatoire subtile où alternent les scènes à deux (Femme/Amant, Mari/Amant, Femme/Mari), et les séquences à trois où la question devient vertigineuse, et où le doute nous prend sur la nature de tout lien amoureux ou amical.
Spectateur de ces trahisons plurielles, le public suit comme un feuilleton, cette succession de neuf courts tableaux situés dans des lieux divers et datés au titre précis: hiver 1978 au studio, automne 1974 chez l’Amant, été 1973 à Venise, etc…). Ces différents lieux et époques impliquent de nombreux changements de décor et costumes, qui prennent parfois du temps; le rythme est donc parfois un peu laborieux, malgré un dispositif astucieux de châssis coulissants.
Frédéric Bélier-Garcia, dont la mise en scène est élégante et précise, ne paraphrase pas l’écriture incisive et elliptique de Pinter, toute en creux et cela confère aux comédiens une grande latitude de jeu. Et, de par la  dramaturgie et le registre qu’emprunte chacun, il y a quelque chose de musical dans ce trio. Denis Podalydès, le Mari, joue malicieusement d’une naïveté cynique; Léonie Simaga, Elle, féline et lumineuse, bouge avec grâce, mais  Laurent Stocker, L’Amant, un peu pataud, est moins convaincant.
Comme  les trois personnages connaissent (et nous la connaissons tous) l’issue de la pièce dès le début du spectacle, cela entretient une distance, et permet à cette suite de malentendus, somme toute cruels, de se développer avec humour, et de retrouver, bien qu’en demi-teinte, la dimension comique de tout vaudeville.
Bref, un bonne soirée en perspective ! On attend aussi avec impatience la version de Trahisons par le TGstan belge en juin prochain au Théâtre de la Bastille…

Mireille Davidovici

Théâtre du Vieux-Colombier 21 Rue du Vieux Colombier, 75006 Paris T.01 44 39 87 00 jusqu’au 26 octobre.

Hotel Europe

Hôtel Europe de Bernard-Henri-Lévy, mise en scène de  Dino Mustafic

 

4486772_6_043c_jacques-weber-dans-la-piece-hotel-europe-de_18b7a423bbcd3f46f25edb862900dca6 L’écrivain-philosophe et personnalité politique, avait déjà fait jouer, dans ce même et merveilleux petit  théâtre  de l’Atelier,  il y a quelque vingt ans, une pièce de lui,  Le Jugement dernier. « Le théâtre est de tous les genres littéraires celui qui permet l’intervention la plus directe sur les choses, le genre le plus politique », et « C’est une arme dans la nouvelle bataille que nous menons ensemble pour le retour de la Bosnie dans l’Europe », dit Bernard-Henri Lévy.
Soit;  même si ce genre de proclamation ne mange pas de pain… N’est pas en effet Le Bread and Puppet ou Le Living Theater qui veut et, mieux vaut avant de se lancer dans ce genre d’aventure, avoir une vraie réflexion dramaturgique.
Quand le Théâtre de l’Unité joue ses désormais bien connus cabarets/revues politiques, dits kapouchniks sans vedette, il fait salle comble un soir par mois, à Audincourt près de Montbéliard.La prochaine édition en novembre sera la 98 ème: c’est vite fait en une journée, avec quelques costumes  et accessoires, mais ce cabaret politique (sans aucune vidéo!) est autrement plus convaincant, et plus drôle, que ce préchi-précha de monologue écrit sur un coin de table pour énarques et cadres parisiens. Audincourt, ce n’est pas un pays riche et la place n’est pas à 39 €! Chacun donne ce qu’il peut à la sortie.
Allez-y faire un tour, BHL, c’est à deux heures de Paris par TGV, moins loin que tous les pays pour lesquels vous prenez régulièrement l’avion pour semer la bonne parole, vous verrez ce que peut dire un théâtre intelligent, réellement populaire et qui met le doigt où cela fait mal, notamment sur le plan politique… Fermons cette parenthèse.
Le philosophe a écrit, on le sait, de nombreux livres, notamment  La Barbarie à visage humain, et a souvent été pris à partie par, entre autres, Pierre Vidal Naquet ou Cornélius Castoriadis  qui lui reprochaient  ses positions éloignées  de toute véritable philosophie… et son bavardage chic et choc!

BHL s’était  aventuré du côté du cinéma et du théâtre mais avait vite compris son erreur. Mais ici, il persiste et signe à soixante-cinq ans, avec un pamphlet assez affligeant, même s’il semble se croire apte à disserter sur le monologue de théâtreOn est le 27 juin 2014, à Sarajevo, où on  commémore le déclenchement de la guerre de 14. Un homme, sans doute un écrivain et  journaliste politique (en fait, et bien entendu, on le comprend très vite, c’est le double de BHL), qui  essaye d’écrire sur son ordinateur un discours sur les valeurs de l’Europe.  C’est un homme, massif, plus très jeune, avec de beaux cheveux blancs qui  doit prononcer ce discours à Sarajevo,  à l’occasion du centenaire du déclenchement de la guerre en 1914. Sarajevo, où il se trouvait déjà, vingt ans plus tôt, pendant  les combats qui meurtrirent le pays de 92 à 95. Et c’est Jacques Weber qui  a le même âge, à quelques mois près, que BHL),   qui interpréte son personnage.
La pièce a été créée le 27 juin 2014 au Théâtre national de Sarajevo. Ici, sur le plateau, rien qu’un petit bureau contemporain très chic, ou par moments, un lit noir, tout aussi contemporain, et une baignoire grise, où Weber se trempe tout habillé (Ah! Ah! Ah! Que c’est drôle!). Il débite, avec tout le métier qu’on lui connaît  mais sans trop y croire, en cabotinant un peu moins  que d’habitude quand même,  un cocktail philosophico-politique d’une écriture et d’une facilité affligeantes, avec Tintin à Moulinsart et une parodie du célèbre discours de Malraux au Panthéon accueillant les cendres de Jean Moulin, des souvenirs personnels de BHL en particulier, de l’ancienne ambassadrice américaine Pamela Harriman qui semble l’avoir fasciné, une controverse entre Husserl et Heidegger, et  un peu de Jacques Derrida (BHL  a été reçu huitième à l’ agrégation de philo et tient sans doute à nous le rappeler).
Comme il est aussi réellement cultivé, on a donc droit à un petit cours de mythologie, avec l’histoire de  la belle princesse orientale Europe, enlevée par un Zeus maquillé en taureau ailé. On a l’impression que  BHL, qui ne sait visiblement pas ce que théâtre veut dire, fait des ronds dans l’eau pendant presque deux heures, et tire sur tout ce qui bouge: l’Europe  est ici traitée  de  » gâteuse et poutinisée « , et considérée comme fort utile, quand il s’agit de sauver le thon rouge en Méditerranée. Et selon lui, incapable de prendre des décisions politiques, solides et à longue terme. Bosnie, la Syrie ou l’Ukraine: les années passent mais elle aurait encore décidément tout faux. Mais lui doit savoir…
On a, en fait, l’impression qu’il veut régler ses comptes, (lesquels on ne saura jamais), et sans que l’on entendre  vraiment où il veut en venir. De toute façon, désolé, cette mauvaise soupe réchauffée, aux allures mondaines, malgré des accents pseudo-dramatiques, ne nous concerne en rien. Et l’époque où il aurait fallu porter non à la scène mais dans la rue, cette tragédie, avec théâtre documentaire à l’appui, est sans doute bien révolue! Le théâtre politique ne supporte pas la congélation: on apprend cela dans n’importe quel  fac de théâtre.
Il y a aussi, sans doute pour faire théâââtre contemporain pour non initiés bourgeois, sur le mur-écran en fond de scène, un méli-mélo d’images vidéo mal ficelé (on fait actuellement quand même mieux!): d’abord lui, lui, lui BHL, plus jeune, mais déjà en chemise blanche sans cravate (son immuable vêtement de travail de nouveau philosophe!) et tel qu’on le verra tout à l’heure à la sortie du théâtre. Au cas où on pourrait encore hésiter à reconnaître ce personnage qui a tout fait et réussi, seul comme un grand et sans le moindre budget (????),pour devenir une  figure médiatique.
Passent ainsi en vrac, et sans vrai fil rouge,mais  en très gros plan (facile et cela fait toujours de l’effet, même si cela écrase Jacques Weber!): Silvio Berlusconi avec ses minettes de service, Marine Le Pen, des dizaines de cadavres de bosniaques  et d’émigrés africains échoués sur les plages de notre continent incapable de les accueillir, etc…
Ces images sont soi-disant retransmises par l’ordinateur à la pomme… mais le metteur en scène, qui a bâclé le travail, ne réussit même pas à faire coordonner les gestes de Jacques Weber et les images! De toute façon, les rapports entre vidéo et langage oral, déjà pas faciles et souvent ratés,  aurait mérité un vrai travail dramaturgique qui, ici, passe à la trappe. Pathétique.
..
BHL semble éprouver un véritable besoin de reconnaissance dans le théâtre contemporain. Mais désolé, son texte- d’une grande naïveté- n’est en rien fondé sur un quelconque langage scénique, c’est bien là où cela fait mal et le spectacle tout entier  est fondé sur  l’accumulation facile de simples anecdotes,  et sur un  fatras, aussi inutile qu’égocentrique, de phrases creuses aux accents  parfois populistes.
Par ailleurs, comme le niveau de la mise en scène et de la direction d’acteurs frise le degré zéro, on s’ennuie ferme pendant les presque deux heures que dure cette mauvaise plaisanterie! Et ce n’est pas une question de génération! Les deux très jeunes filles assises devant nous, dormaient, elles, d’un sommeil réparateur, et elles avaient bien raison…

Que peut-on sauver de ce désastre programmé pour quatre mois, (à condition qu’il y ait assez de public pour bien vouloir acquitter les 39 € demandés, ce qui serait étonnant)? Pas grand-chose, sinon quelques images vidéo et, à la fin, de beaux accents de sincérité chez Jacques Weber, quand il entame sa dernière tirade: « Rendez-nous des visages! Rendez-nous des visages! »
Pour le reste, autant en emporte la brise de septembre; le théâtre contemporain en a vu, et en verra d’autres mais on reste quand même confondu devant tant de médiocrité et de suffisance, et on sort de là, assez abattu! Tous aux abris! Et bref,  six mois de prison avec sursis pour BHL, selon la célèbre formule de Jacques Livchine, pour nous avoir infligé un tel pensum!
Enfin, consolons-nous, il y a de bonnes choses dans la vie, (même si la Bible a menti:  ce n’est pas un long fleuve tranquille!) et, en tout cas, après cette épreuve,  on a droit en passant au sourire généreux et réconfortant de Charles Dullin  sur la très belle photo accrochée dans le petit hall. Mais on se demande comment (on peut le deviner) cet Hôtel Europe, long, long, comme un jour sans espoir, a pu débarquer dans ce qui a été autrefois son théâtre.
Cherchez l’erreur! Enfin passons. Mais quelle tristesse!

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Atelier place Charles-Dullin,  T : 01-46-06-49-24. Du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30.

Le Temps d’aimer la danse

Le Temps d’aimer la danse,

articlePar une météorologie estivale, le public est bien au rendez-vous, pour la vingt-quatrième édition de ces rencontres de danse de Biarritz. Elles accueillent dix-huit spectacles dans les différentes salles de la ville, ainsi que des chorégraphies en plein air (gratuites et qui ont révélé de très beaux moments en ce début de festival). En particulier sur place Bellevue qui donne sur la grande plage du casino et sur le phare, avec Dantzaz, deux séquences chorégraphiques dirigées par deux anciens danseurs de chez William Forsythe.
  Sur l’esplanade du Casino, nous avons apprécié le travail des lauréats des rencontres inter-universitaires de danse : ces étudiants se sont révélés plein d’énergie et de grâce.  Le même jour, la célèbre Gigabarre réunit,  sur la grande plage du Casino, des amateurs, pour quelques mouvements synchronisés, déambulant  autour d’une barre de danse de 110 mètres, pendant 30 minutes.
Trois spectacles ont marqué ce premier week-end: Cartel par le chorégraphe Michel Schweizer dont nous vous parlerons prochainement, Passo d’Ambra Senatore que nous avions vu au théâtre des Abbesses en 2012 ( voir Le Théâtre du Blog) et qui a connu un grand succès public. Enfin, trois troupes lauréates du concours (Re)connaissance, qui permet à des pièces courtes récentes, sélectionnées par un jury, de tourner ensemble, pour une saison, dans plusieurs  structures partenaires du projet, comme la Maison de la Danse à Lyon, ou  Micadanses à Paris.
 Le public de Biarritz peut aussi participer à des ateliers de danse et à des rencontres publiques qui semblent malheureusement trop courtes. Pendant dix jours,  Biarritz Culture et Thierry Malandain, directeur artistique du festival ont permis  à un public varié et souvent très jeune, ce qui est bon signe, de vivre pleinement sa passion. C’est beau une ville qui danse!

Jean Couturier

A Biarritz jusqu’au 13 septembre.  www.letempsdaimer.com

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