Le Mariage de Maria Braun

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Le Mariage de Maria Braun « recréation », d’après l’œuvre originale de Rainer Werner Fassbinder, texte du scénario de Peter Märthelsheimer et Pea Fröhlich, mise en scène de Thomas Ostermeier,  en allemand (surtitrée en français)

 Présenté comme une « recréation » l’an passé au festival d’Avignon, le spectacle, créé il y a huit ans à Munich, est inspiré du film-culte (1979) du grand cinéaste et auteur allemand. Sur la scène surélevée, et dont l’ouverture est légèrement réduite, une trentaine de fauteuils et bergères des années cinquante, quelques tables basses que les comédiens disposeront eux-mêmes au fur à mesure des scènes, le tout sous la lumière chiche d’un petit lustre de cristal ridicule: pour indiquer la mairie, un salon, une boîte de nuit, le grand bureau d’un industriel, un compartiment de train…
Sur les côtés, et en fond de scène, un rideau vert foncé plissé, où seront projetés des extraits de films d’actualité: on voit ainsi Hitler très à l’aise et bonhomme, bavardant avec une mère de famille, ou des milliers de jeunes filles défilant, toutes en admiration devant le Führer, ou encore la finale de la coupe du monde 1954 où l’Allemagne devait battre la Hongrie,  symbole de sa puissance retrouvée, bien avant la réunification…
On entendra aussi un discours à la radio du chancelier Konrad Adenauer prônant tout à tour le refus du militarisme… puis la la mise en place d’une solide armée allemande. Cela se passe donc à Berlin-Ouest, ville répartie entre les alliés capitalistes de la seconde guerre mondiale, Berlin l’ancienne capitale désormais isolée en République Démocratique Allemande qui, elle, dépend de l’URSS de l’époque.  Non, ce n’était pas au Moyen-Age mais il y a un peu plus de cinquante ans…
Au début du spectacle, les quatre comédiens (Ursina Lardi/Maria Braun viendra ensuite) bavardent, assis ou debout, mais on n’entend encore rien de leur conversation; deux d’entre eux s’avancent pour lire des lettres d’amour envoyée au Führer. Le décor est planté pour raconter l’histoire de cette Maria Braun, mariée à un soldat qui a disparu à la guerre mais officiellement non décédé. Elle se prostitue dans une boîte de nuit pour soldats américains, et va tuer involontairement un client.
Mais Herman Braun, son mari, réapparait brutalement, s’accuse du meurtre et est mis en prison; elle, en femme libre, reconstruit sa vie comme elle peut, a de nombreux amants dont un industriel français rencontré dans un train. Maria Braun (formidable Ursina Lardi) exige d’être reconnue comme femme indépendante. Aussi séductrice que volontaire, ambitieuse et cynique, elle a quelque chose d’absolument fascinant.  Mais elle est aussi fragile, et quand elle comprend qu’elle s’est fait rouler dans la farine par son mari et son amant à la fois, elle se suicide…
Autour d’elle, quatre comédiens jouent un trentaine de personnages (des deux sexes et tout âge confondu) loin du réalisme mais avec une vérité exemplaire: Thomas Bading est un officier, un notaire, un industriel français…. Robert Beyer, lui interprète à la fois la mère de Maria Braun, un médecin, un juge, un maître d’hôtel… Moritz Gottvald est une infirmière de la Croix Rouge, un contrôleur de train.. Sebastian Schwarz joue Herman Braun, un journaliste, un serveur de restaurant…  Tous exceptionnels, à la fois dans l’expression gestuelle comme dans ce savoureux ballet d’assiettes au restaurant), et orale. Et il y a une unité de jeu absolument fabuleuse entre Ursina Lardi et ses partenaires; Thomas Ostermeier se révèle être ici  une fois de plus un excellent directeur d’acteurs.
Côté dramaturgie et mise en scène, les choses sont moins évidentes: le scénario du chef-d’œuvre de Rainer Werner Fassbinder est respecté mais cette suite de petites scènes en mille-feuilles a quelque chose d’assez démonstratif comme si Thomas Ostermeier voulait à 35 ans qu’il avait à la création du spectacle, nous montrer  son indéniable savoir-faire.
Ce Mariage de Maria Braun est effectivement d’une forme exemplaire mais on a souvent l’impression d’assister un exercice brillantissime d’acteurs, un peu froid et où, sauf à de rares moments, il n’y a guère de véritable émotion sur ce grand plateau. C’est le défaut majeur de ce spectacle, comme si Thomas Ostermeier avait envie de nous dire: regardez ce que je suis capable de faire, avec cinq acteurs d’exception, et une trentaine de fauteuils, sans chercher à copier le film d’origine, sorti quand il était encore enfant.
Mais où pointe une sorte d’auto-académisme (avec son vocabulaire bien à lui: vidéo, lumières, accessoires…). Le public du Théâtre de la Ville, en grande partie allemand, a fait une juste et longue ovation aux comédiens. C’est un spectacle intéressant mais plus pour la qualité de son interprétation mais n’est pas un des plus grands du metteur en scène allemand et directeur de la Schaubühne de Berlin, comme entre autres  Maison de poupée ou Hedda Gabler d’Henrik Ibsen
On attend avec impatience le Richard III de Thomas Ostermeier au festival d’Avignon…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville  2 place du Châtelet Paris. T: 01 42 74 22 77 jusqu’au  3 juillet.
Une rencontre est prévu le dimanche 28 juin à 18h au Théâtre de la Ville, à l’occasion de son livre Ostermeier backstage, publié chez l’Arche Editions.

 


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Le Printemps de comédiens: Au courant

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Le Printemps des comédiens à Montpellier.

 

  Vingt-neuvième édition de ce festival mais austérité budgétaire oblige, avec cette année, une voilure réduite: seize spectacles seulement au lieu de des vingt-cinq progammés l’an passé et finalement annulés pour cause de grève des intermittents, cette spécialité bien française dont aucun gouvernement n’a réussi à vraiment résoudre  le problème…
 Une création : Le Dibbouk  de Benjamin Lazar, d’après Shalom Anski dont nous vous reparlerons, et avec, entre autres, une programmation à la fois de théâtre et d’opéra, de spectacles  déjà créés  cette saison comme L’Oiseau vert de Carlo Gozzi, mise en scène de Laurent Pelly, Nobody de Cyril Teste d’après des textes de Frank Richter, Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, Le Silence de Molière de Giivanni Macchia mise en scène de Marc Paquien, Go do-wn Moses de Romeo Castelluci, spectacles chroniqués dans  Le Théâtre du Blog.
Donc peu de créations mais au moins une, petite merveille jouée en langue française: Au Courant, un texte flamand de Kristien de Proost (qu’elle joue elle-même) écrit en collaboration avec Youri Dirkx et Peter Vandenbempt. A la limite entre performance et théâtre. Cela se passe, imaginé par Marie Szernovicz pour la scénographie et les costumes dans une sorte de galerie ou petit musée, à la moquette d’un orange indéfinissable où il y a juste quatre plantes vertes, aussi inutiles et moches que celles des agences du Crédit Agricole.

 De chaque côté des vitrines sur pieds comme il y en a encore parfois dans des musées vieillots, où on discerne vaguement des objets indéfinissables et semble-t-il aussi, des vêtements soigneusement pliés. On pense bien sûr aux  vitrines de Christian Boltanski  des années 1973 avec ses séries d’Inventaires, où il montrait les objets intimes et documents d’individus disparus, ou soi-disant disparus, comme celui d’une vieille dame de la banlieue parisienne qu’il avait exposés au FNAC à Paris, préfiguration du Centre Gorges Pompidou .
tristeroDans le fond un grand rideau vert foncé où sont accrochées de grandes lettres capitales: KRISTIEN DE PROOST; à jardin, un vieil homme (gardien, concierge,accessoiriste de plateau on ne saura jamais…) absolument  muet,  sauf  pour dire quelques mots au milieu du spectacle.
Il est assis derrière un grand comptoir d’accueil, en bois avec,  au mur, un tableau électrique et un écran à quatre numéros comme ceux des salles d’attente des hôpitaux… S’affichent ainsi sans raison une série de numéros sans conséquence apparente sur la suite. Et,  au centre du plateau, un tapis roulant où commence déjà à courir une jeune femme en costume-tailleur chemise blanche/cravate. L’éclairage de la salle restera allumé tout le temps du spectacle, ce qui renforce encore le caractère parfaitement banal de la situation.
Mais la jeune femme, on s’en aperçoit très vite, n’a rien elle de banal; elle a la même énergie, la même volonté d’en découdre qu’Angelica Liddell. Et, tout en courant pendant soixante dix minutes presque constamment sur ce tapis roulant qu’elle ne quitte pas, elle se raconte au physique comme au moral: “ Je suis de taille moyenne, souple et bien bâtie. J’ai des cheveux châtain foncé qui bouclent naturellement, même s’ils sont essentiellement raides. Mon regard exprime de la tristesse et de la fierté. Voilà qui donne l’impression que je suis méprisante ou hautaine, ce qui est absolument faux. Je suis intelligente et j’ose l’affirmer ouvertement: à quoi bon tourner autour du pot.”

 Et côté détails physiques, elle n’a aucune pudeur: “ La nuit, je grince des dents. Mes petits seins pendent plus bas le soir que le matin. J’ai des fesses rebondies et des cuisses solides. Je suis myope.”
  Et elle continue à courir  avec quelques vraies ou fausses confidences: “ Je suis trop égocentrique pour avoir un enfant. Je suis la plus heureuse quand je vois échouer quelqu’un dans la vie. Je grille quasiment tous les feux rouges à vélo. Je hais les femmes au volant. Je hais le bricolage”.
  Kristien de Proost s’en prend aussi à l’alimentation industrielle qui fleurit dans sa pays comme en France: ‘Mac Do supprimé, Subway supprimé, Coca-cola supprimé”, dit-elle rageusement”.
 De temps à autre, le gardien emporte un des  vêtements qu’elle enlève, y compris une tiare d’évèque, et qu’il va soigneusement ranger dans une des vitrines. Elle finit en slip blanc et les seins nus, puis enfin complètement nue, et avoue : “Je ne sais pas comment finir”.  
On reste étonné, fasciné par cette performance à la fois physique (quatre ou cinq kilomètres environ) et artistique : une confession que l’on ne se lasse pas d’écouter . Dans cet univers proche de celui de la peinture de René Magritte.
Kristien de Proost réussit à focaliser l’attention du public autour d’elle avec une indéniable maîtrise du plateau, à mi-chemin entre art conceptuel, performance et théâtre. C’est un spectacle (dont c’était ici la création en langue française) à la fois intelligent plein d’humour, bien  construit et sans aucune prétention qui nous renvoie à nos propres angoisses. Chapeau! et le public l’a très généreusement applaudie.
Nous avons revu ensuite Go down Moses  de Romeo Castellucci. C’est toujours le même raffinement dans les images mais, malheureusement avec quelque chose qui sent le fabriqué cousu main, mais où on peine à percevoir  le sens que le créateur italien veut faire passer. Le spectacle depuis son passage au Théâtre de la Ville à l’automne dernier semble avoir été épuré et coule mieux mais reste bien décevant.

Philippe du Vignal

 

Printemps des comédiens: Domaine d’O, 178 rue de la Carriérasse. T: 04 67 63 66
www.printempsdescomediens.com

Aucun de nous ne reviendra, extrait de la trilogie Auschwitz et après

Photo Thierry Laroche

Photo Thierry Laroche

 

Aucun de nous ne reviendra, extrait de la trilogie Auschwitz et après de Charlotte Delbo, direction artistique d’Heidi Brouzeng

 

De l’utilité des commémorations : soixante-dix ans après la libération du camp de Ravensbrück (quarante-trois femmes seulement sont revenues sur les deux-cent-trente et une du convoi du 29 janvier 1943), soit trente ans après la mort de Charlotte Delbo, il reste l’essentiel: son écriture, sa poésie, indissociables de la vie de cette femme engagée en politique et au théâtre.
 C’est même exactement là que se noue l’importance de ce qu’elle nous a laissé. Pourquoi, comment a-t-elle tenu ? Elle a eu de la chance, dit-elle, sans rien espérer. Elle a eu la force de son engagement dans la résistance, et la force de la poésie : devant l’innommable, elle a pu aller chercher dans sa mémoire et reconstruire mot à mot, rime par rime, les poèmes appris dans l’enfance. Au camp, tout s’achète, comme le raconte aussi Primo Levi ; tarif unique : une ration de pain.
Un jour, elle achète Le Misanthrope dans les petits classiques Larousse : ses camarades de chambrée lui ont donné chacune une bouchée de pain en échange de sa lecture. À écouter cette histoire, dire que l’art et la culture sont indispensables, un service public dû aux citoyens, devient une évidence, une claque, à mille lieues en avant du «politiquement correct».
Oui, la beauté est vitale. Heidi Brouzeng, la récitante qui a conçu le projet, Alain Mahé, le musicien et magicien du son, Matthieu Ferry, le concepteur de l’espace et de la lumière, et ceux qui ont travaillé avec eux n’en ont pas eu peur. À écouter le poème de Charlotte Delbo, on entend le cri inaudible des condamnées, on sent le froid, on voit scintiller l’immensité de la neige, on aperçoit l’incroyable : un jour, dans cet enfer blanc, la couleur d’un pétale de tulipe entre les doubles vitres d’une maison. Vain moment d’attendrissement : c’est la fenêtre du nid douillet d’un de leurs tortionnaires. C’est tout l’art d‘évoquer des émotions contraires avec cette rigueur,  sans pathos, cette vérité digne.
À ces moments de beauté à la fois pure et concrète, les artistes de cet oratorio (peut-on dire spectacle ?) répondent à la hauteur et reprennent; pour les recréer, les matériaux imaginaires du camp. Les fils tendus ne figurent pas les barbelés, mais ferment ou découvrent l’espace, comme les projecteurs en « douche » (comme chaque mot devient terrible !). Ces fils, parfois « joués » par un archet, font monter un gémissement qui ne saurait illustrer l’indicible, une musique en tension contre l’oubli, en éveil. La parole même est de cette qualité, concrète, forte, avec ces noms de filles et de femmes, jolies ou non, drôles parfois,  qui finiront entassées comme du bois mort sur une remorque.

 On n’en dira pas plus : il faut lire, encore, Charlotte Delbo, et guetter cette œuvre d’art digne d’elle, fièrement contemporaine.

 Christine Friedel

 Spectacle vu à l’Echangeur, à Bagnolet

 

 

Incidence chorégraphique

Incidence chographique, avec les danseurs de l’Opéra de Paris

brunobouché L’une des plus grandes difficultés, disait Serge Diaghilev en 1929, est aussi de faire émerger des chorégraphes, et dans le monde théâtral, c’est vraiment un oiseau rare. Au XIXe siècle, nous n’en avons eu en soixante-dix ans qu’un seul: Marius Petipa. Les décorateurs et compositeurs ne travaillent pas seulement pour le ballet, mais le chorégraphe s’y consacre exclusivement et doit donc avoir une vraie culture... Depuis quinze ans, Bruno Bouché,  avec  la compagnie Incidence Chorégraphique qu’il a créée a pour but de faire émerger de jeunes chorégraphes, comme lui-même, au sein de l’Opéra de Paris; c’est un travail rigoureux et de qualité, nécessitant une bonne organisation, vu les emplois du temps chargés des danseurs impliqués dans cette aventure. Pour la belle et grande scène du Chesnay près de Paris (14 mètres d’ouverture sur 12 mètres de profondeur et une salle de six cents places),  a été élaboré un programme contemporain pour lequel l’engagement physique et technique des interprètes de l’Opéra est  total pour le plus grand plaisir des spectateurs , où la proximité du plateau permet d’être au cœur du geste dansé. Presque toutes les musiques sont jouées sur scène : celle de la première partie d’une grande beauté, est composée de lieders de Franz Schubert,  chantés par Till Fechner, accompagné par Florian Puddu au piano.  Alexandre Gasse a chorégraphié ces moments, dansés par lui  Daniel Stokes et Erwan Leroux: une veste et des chaussures passent d’un danseur à l’autre avec des gestes délicats et sensuels.   Ensuite Réversibilité, reprend le final d’une pièce de Michel Kelemenis  créée en 1999 pour dix-neuf danseurs de l’Opéra de Paris. Jennifer Visocchi, Cyril Chokroun et Daniel Stokes interprètent avec énergie ce trio de danse néo-classique, sur  un enregistrement de Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel. Bless-Ainsi soit-il, dirigée par Bruno Bouché, s’inspire de la Genèse. Sur une musique de Johann Sebastian Bach, merveilleusement interprétée par Edna Stern au piano, Aurélien Houette et Daniel Stokes et lui-même se livrent corps et âme, dans un duo intense et éprouvant pour l’organisme. Puis, on retrouve Jennifer Visocchi et Cyril Chokroun dans un pas de deux, chorégraphié par Bruno Bouché sur une Passacaille de Georg Friedrich Haendel. Pour  la dernière demi-heure, Yvon Demol, Aurélien Houette, Alexandre Ganse et Yann Saïz, que dirige Bruno Bouché, naissent et disparaissent sous le piano qui fait résonner la majestueuse Sonate en si mineur de Franz Liszt, grâce à Edna Stern. Une échelle en bois, dressée à jardin, exerce un réel pouvoir attractif sur les danseurs, et semble induire chez eux des postures rappelant l’esthétique,de la statuaire soviétique.Gestes précis, synchronisation parfaite mais les figures construites dans l’espace sont immédiatement déconstruites. Avec une extrême implication des corps qui fait naître une émotion constante. Le public a salué généreusement le talent de tous ces jeunes danseurs placés sous la houlette de Bruno Bouché et mis en lumière par Tom Klefstadt. Serge Diaghilev peut être rassuré…

 Jean Couturier

La Grande Scène du Chesnay le 13 juin. Incidencechorégraphique.com 

La Simplicité trahie

CHANTIERS D’EUROPE:

La Semplicità inganata, librement inspiré par les œuvres littéraires d’Argangela Trabotti et l’histoire des Clarisses d’Udine (en italien surtitré)

image La Simplicité trahie, qui fut publié en 1654 à Leyden sous le pseudonyme de  Galerana Barcitotti est un des livres d’une femme exceptionnelle (1602-1652) qui écrivit aussi  La Tirannia paterna, et l’Inferno monacale. Arcangela Tarabotti eut le même sort que des milliers d’autres jeunes filles de son époque, difficiles à marier parce que rebelles ou atteintes d’une défaut physique comme légèrement boiteuse et/ou pauvre, ou sans véritable dot, puisque les congrégations religiueses acceptent des dots au rabais!  Elle fut enfermée très jeune dans un couvent de Sant’Anna de Venise de par la volonté paternelle.  Avec la bénédiction du clergé masculin et  toute la société de l’époque.
    Mais elle eut le courage, et la force intérieure d’échapper quelque peu à sa condition : le Cardinal Patriarca Corner lui fait lire des livres, y compris de Machiavel et eut le droit de sortir du monastère, pour aller enseigner, et  rencontra ainsi de riches étrangers, comme l’ambassadeur de France,Nicolas Bretel et connut Gabriel Naudè, le bibliothécaire de Mazarin.
 A cette même époque, les Clarisses du couvent d’Udine dans le Frioul  contestèrent cette tyrannie absolue de ces  toute la clique  catholique qui les tenait enfermées là,  s’en prirent aux dogmes et se révoltèrent la culture masculine qui écartaient les femmes de toute responsabilité sociale et/ou politique, en particulier  contre la terrible inquisition des tout puissants vicaires généraux et autres évèques.
  Seule en scène, Marta Cuscunà  a voulu donner la parole et témoigner de l’histoire de ces jeunes femmes  qui, dit-elle «luttèrent contre les conventions sociales, en revendiquant leur droit à une liberté de pensée et de critique vis-à-vis d’un modèle social basé sur les dogmes de la culture masculine, et surtout une liberté d’inventer un modèle féminin alternatif face au modèle existant. Alors que les femmes étaient priées d’obéir soit comme filles puis comme épouses, sinon comme religieuses cloîtrées ou putains dans les nombreux bordels des grandes villes.« Et c’est de l’intérieur même du couvent, écrit Marta Cuscunà, quArcangela Tarabotti « dénonce ouvertement l’utilisation des vocations féminines religieuses à des fins économiques, en comparant les femmes contraintes à prendre le voile à des oiseaux mis en cage.(…) Je crois que le moment est arrivé d’opérer un changement de cap radical vis-à-vis du féminin et que c’est sur ce dernier que se décidera le tournant à prendre et qui pourrait nous faire sortir de cette crise globale ».
Marta Cuscunà est seule en scène en robe blanche puis noire. Dans le fond, un crucifix rappelle le pouvoir absolu de l’Eglise, et il y a six têtes de marionnettes absolument incroyables de vérité posées sur une grille, dès qu’elle la comédienne leur donne la parole, leur bouche étant seule animée par  la comédienne qui est derrière elles. Tout aussi incroyable est la tête de l’évèque aux yeux exorbités qu’elle manipule aussi.
  Marta Cuscunà raconte très bien l’étonnante histoire de cette révolte aux accents féministes évidents de ces six nonnes qui ne craignent pas d’aller à sa rencontre et d’affronter le terrible vicaire général Jacoppo Moracco avec une force  et une vérité qu’on entend rarement. L’univers sonore (parfois un peu trop envahissant) est impressionnant: chants religieux, bruits de portes en fer qui se ferment brutalement lors des vœux solennels…
  La révolte  et le revendication d’un nouveau modèle alternatif durèrent à Udine une soixantaine d’années puis l’Eglise reprit le dessus mais les choses ne furent plus tout à fait comme avant. Cette Simplicité trahie est un spectacle  tout à fait remarquable que nous a offert avec une belle conviction Marta Cuscunà en soixante-dix minutes: on espère vraiment qu’un théâtre français le  programmera  (il n’a été présenté que deux fois) , et sur une plus longue série de représentations. Tiens, au fait, pourquoi pas aux Théâtre des Abbesses, Emmanuel Demarcy-Motta?
 

Philippe du Vignal

Spectacle vu au Théâtre de la Cité Universitaire le 13 juin.

Chantiers d’Europe

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Chantiers d’Europe à la Cité Internationale.

 

   L’année de ses 90 ans, la Cité Internationale Universitaire ouvre ses portes à la manifestation coordonnée par Emmanuel Demarcy-Mota;  directeur du Théâtre de la Ville. Il s’agit de présenter des compagnies étrangères, jouant le plus souvent dans leur langue. Cinq pays sont à l’honneur cette année : Grèce, Italie, Pologne,Turquie et Portugal. Dans ce cadre unique de la Cité Universitaire, on peut d’abord déambuler entre les différentes maisons et découvrir, à certaines heures,  Musique pour que le monde joue, et ainsi entendre le même morceau joué par une douzaine de pianistes, et dont la mélodie se découvre aux fenêtres des maisons.
Belle idée, douce rêverie … si elle avait été au point ! Mais beaucoup de pianos restaient silencieux ou, pire, étaient utilisés pour  jouer une autre musique… Le Théâtre lui,  propose aux plus courageux d’enchaîner les spectacles à un rythme  de Festival d’Avignon ! A La Resserre, l’italienne Marta Cuscunà  seule en scène dans La Ressserr avec  La Simplicité Trahie librement inspirée de l’histoire des clarisses d’Udine, ces moniales qui transformèrent leur couvent en une espace de réflexion et de remise en question du patriarcat et de la domination masculine. (voir l’article plus bas).
La grande salle du théâtre accueille elle, une adaptation en portugais d’Hamlet,en 1h15 par la compagnie Mala Voadora  qui privilégie les scènes d’action pour cet Hamlet mené tambour battant, ou le personnage-titre n’est pas omniprésent comme dans une représentation du texte intégral.  Avec des choix précis: l’histoire d’amour d’Hamlet et Ophélie est survolée, et les actes s’enchaînent rapidement.
Le théâtre dans le théâtre est une des métaphores filées de ce spectacle, d’abord dans la scénographie, puisque des toiles représentant un théâtre à l’italienne descendent puis remontent des cintres créant une belle mise en abyme, et les comédiens d’abord habillés  contemporain revêtent des costumes d’époque au fur et à mesure que l’on avance dans la pièce.
Puis Hamlet s’adresse à nous, sort de son jeu pour nous lire le texte de la pièce. Relecture très vivante et intelligente. Et c’est agréable d’entendre la tirade d’Hamlet dans cette belle langue portugaise !
A la Galerie, Aalst de l’auteur turc Radek Rychcik a pour thème  un fait divers tout à fait sordide. Dans la petite ville belge d’Aalst, un couple  étouffe le plus jeune de ses deux enfants et plante des ciseaux dans le dos de l’aîné.
 Les comédiens installés dans de lourds fauteuils, et en habit de fête, comme s’ils sortaient d’un mariage, sont  interrogés par ce qui semble être un juge, en voix off. Et ils ne bougeront pas d’un pouce durant le spectacle. Dommage si une tête devant vous vous cache un des comédiens, d’autant qu’ils sont très à l’avant-scène.
Deux musiciens, un batteur et un  pianiste  ponctuent l’interrogatoire avec une belle musique rock, des bruitages un peu incongrus (bruit de la mer, chiens qui aboient) et proposent presque une jolie musique sur des mots effroyables. Mais il ne se passe pas grand-chose sur scène à part cet interrogatoire, tantôt insoutenable, tantôt superficiel.
On se sent  un peu mal à l’aise: on ne sait si on veut nous dire que ce couple a, sinon des excuses, du moins des circonstances atténuantes ? Veut-on nous faire comprendre le geste d’un homme et d’une femme qui se savent de très mauvais parents et qui préfèrent tuer leurs enfants ,plutôt que de les voir grandir en souffrant ? Ou  nous montrer à quoi mène la marginalité et le refus de s’intégrer à la société ?
La mise en scène est plutôt bien maîtrisée mais on sort assez gêné de ce spectacle,  mollement applaudi.

 Julien Barsan

 Spectacles vus au Théâtre de la Cité Internationale le 13 juin.

 

Belgrade

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  Belgrade, d’après le texte d’Angelica Liddell, mis  en scène par Thierry Jolivet avec le collectif La Meute .

 Voilà certainement un des spectacles les plus intéressants de la saison  et l’on sort du théâtre différent de ce que l’on était en y entrant !  Le texte d’Angelica Liddell évoque le chaos qui règne sur Belgrade après la guerre fratricide qui a enflammé les Balkans.  En 2006, on y  honore la dépouille de Slobodan Milosevic, mort à a prison de La Haye, alors qu’il était jugé pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité  et génocide par le Tribunal Pénal  International. Plus de 50.000 personnes se sont déplacées pour la cérémonie.  Au milieu, une femme, reporter de guerre, spécialiste de « la question balkanique », mène une enquête. Le texte n’est fait que de monologues, comme s’il n’y avait plus de dialogues possibles dans ce pays déchiré.  Le collectif La Meute, formé en 2010 par des ex-élèves du Conservatoire de Lyon, aime s’approprier des textes littéraires qu’il dissèque, réécrit en y insérant d’autres, dont les leurs.  Ses  mises en scène se veulent percutantes  avec  musique, et vidéo…Et  l’a passé, ils ont obtenu le prix du Public au festival Impatience. Le Théâtre des Célestins à Lyon les a programmés pour finir la saison. Contrairement  au spectacle dont parlait Philippe du Vignal en mai 2013, la pièce ici est réduite à cinq monologues,  et augmentée d’autres textes. Une  journaliste recueille les témoignages sans intervenir mais la tension est telle qu’elle laisse éclater son désespoir  devant tant d’inhumanité, avec une violence  destructrice. En fait, Thierry Jolivet nous donne à voir un opéra-rock, « une manière de requiem pour cinq acteurs et deux musiciens ». C’est une musique suffisamment sauvage pour restituer le climat de Belgrade à ce moment. En ouverture et au final,  il a placé le récitatif d’un homme jeune, sorte de porte-parole du collectif, qui explique combien cette guerre a été importante pour leur génération  née avec  la chute du Mur de Berlin, et élevée dans l’idée d’une Europe des peuples. Quand la musique se tait, une  bande-son, omniprésente, souligne l’atmosphère des scènes qui peut être simplement  faite de soupirs, de gémissements et de sanglots. Les voix  des comédiens, équipés de mini-micros, sont très présentes, sans forcer, Rarement, au théâtre, on aura été confronté à la détresse d’un peuple qui vient de s’entretuer, et rarement aussi on aura ressenti la désillusion des citoyens devant l’incapacité de l’Europe à gérer les conflits.

 Elyane Gérôme

  Spectacle vu aux Célestins, Théâtre de Lyon / www.celestins-lyon.org

Un Obus dans le cœur

Un Obus dans le cœur, adaptation du roman de Wajdi Mouhawad, mise en scène de Catherine Cohen

 Dimageans ce récit théâtral et onirique, sont réunis les thèmes chers à l’auteur libanais, exilé d’abord au Canada, et vivant le plus souvent aussi en France : l’enfance, la filiation, la solitude, la maladie, la guerre, la mort, la langue, la poésie, la peinture.
On est invité à suivre le chemin initiatique de Wahab, qui veut  devenir peintre. qui se transforme en adulte.  C’est aussi un voyage au cœur de l’intime, de la vie et de la mort : réveillé en pleine nuit par un coup de téléphone lui apprenant que sa mère agonise à l’hôpital, Wahab sent monter en lui une colère irrépressible.
Ce face-à-face avec la mort, Wahab, l’a vécu dès l’enfance, à sept ans. Il lui a fallu alors fuir la guerre civile au Liban qu’il cite comme étant « sa sœur jumelle ». Les années ont passé et soudain en chemin, en allant retrouver sa mère mourante, une foule de souvenirs, non sans violence, l’accompagne. Cette mort éveille en lui de multiples sentiments contradictoires, colère et  révolte : « Plein de mots, plein de phrases dans la bouche pour couvrir la tempête de mon cerveau ».
Ce sont la maladie puis la mort de sa mère, qui vont provoquer chez lui, le passage douloureux de l’enfance dans le monde des adultes et son acceptation.
La mise en scène sobre, caractérisée par une chorégraphie très construite avec  des mouvements répétitifs de Grégory Baquet, rythme les différentes phases de colère, de doute, d’enthousiasme aussi, traversées par cet homme à peine sorti de l’adolescence, lors de ce parcours initiatique.
Mais la scénographie aurait pu être plus  inventive, même si elle sert habilement le texte.  Elle rappelle souvent  mais avec moins de qualité, certains spectacles de Wajdi Mouhawad, qu’il avait lui-même mis en scène. Mais ce petit espace/écrin,  qui permet d’instaurer un rapport privilégié entre acteur et public, fait bien entendre la rage et les  tourments de Wahab et qui vont  s’intensifier.
Et la tension dramatique augmente, de plus en plus oppressante. Ce renversement existentiel vécu par Wahab, ajoute une intensité supplémentaire. Grégory Baquet s’empare du texte avec fougue, et sensibilité, et sait faire  monter toute la tension poétique du texte. Il parvient à emmener avec une grande justesse, son  personnage, loin dans ses retranchements, désirs et haines enfouis jusqu’alors.
A la fin, Wahab, comme le public, semble bizarrement envahi  par une libération et une réconciliation d’avec le Monde.  Ce qui est assez plaisant parfois !

Elisabeth Naud

 Théâtre Les Déchargeurs jusqu’au 27 juin. 3, rue des déchargeurs. 75001 Paris. T : 01 42 36 00 50 et au Festival d’Avignon, Théâtre du Balcon.

Le texte est publié aux éditions Actes-Sud Junior

Je hais les marionnettes

Pyka Puppet  Festival:

 Je hais les marionnettes de et par Jean-Louis Heckel

 

ean louis HeckelReprenant le principe de son spectacle, Qui manipule qui,  avec sa compagnie La Nef, Jean-Louis Heckel retrouve ici la marionnette de Rosie Palmer, responsable d’une émission web radio émise en direct, et la contrebassiste Anne Shreshta.
  Il nous conte ici l’histoire d’un personnage, Victor Schimpferling, grand maître de la marionnette, fils caché d’Edward Gordon Craig et d’Isadora Duncan, vivant à Saint-Petersbourg, et mêle à  cette fiction  vie des éléments autobiographiques renvoyant à sa propre carrière théâtrale.
 L’occasion pour lui de citer des propos d’Antoine Vitez ou d’Edward Gordon Craig sur l’art du marionnettiste et d’évoquer  les diverses  esthétiques  de cette discipline. Il dialogue avec Rosie, magnifiquement manipulée par Pascal Blaison et se confronte, en silence, à une étrange figure métissée qui l’attend, assise dans un petit castelet.  Autant Rosie Palmer/Pascal Blaison fait preuve  d’une véritable assurance, autant Jean-Louis Heckel semble plus fragile dans son récit, comme si le poids du passé l’envahissait. Cette fragilité touchante, facilement perceptible dans le petit théâtre de l’Atalante, donne à cette évocation le ton  intimiste  d’une émission nocturne de France-Culture, d’autant que l’accompagnement musical s’y prête.
Entre pédagogie et poésie, Je hais les marionnettes devrait trouver son rythme, au fil des représentations.  Le spectacle,  en tout cas, traduit bien l’amour indéfectible que nourrit bien sûr Jean-Louis Heckel pour les marionnettes…contrairement à ce que nous dit le titre.

 Jean Couturier

 Spectacle joué au théâtre de l’Atalante le 9 juin.

www.la-nef.org               

Complexity of belonging

Complexity of belonging, conception, mise en scène et chorégraphie de Falk Richter et Anouk van Dijk

 

Falk RichterCette création commune en langue anglaise, Complexity of Belonging de l’auteur et metteur en scène Falk Richter, de la chorégraphe Anouk van Dijk et de la compagnie de danse australienne Chunky Move est une réflexion sur le sentiment d’appartenance et sur la question d’identité :  «Qu’est-ce qui prime dans la définition de soi ? Le sexe, L’orientation sexuelle, la nationalité, une culture, une histoire, une fille, une mère, un amant? »
La communication généralisée, le caractère planétaire des phénomènes financiers, avec l’ouverture des économies nationales et régionales au marché mondial, ne garantit pas, loin de là, l’existence d’une société commune, aux ressources équitables. Mais ce n’est pas l’urgence de la question pour ces jeunes gens porteurs de la parole  politique de Falk Richter, performeurs, interprètes et danseurs qui vivent en ces temps immédiats sans émettre  de revendication. Eduqués et cultivés, ils subissent les conséquences d’un monde dont ils ne font pas partie et qui laisse beaucoup de gens sur le bord de la route.
 Chacun d’eux reçoit au moins un don, la vie elle-même, l’existence dans le monde, la possibilité de s’exprimer par le verbe et le corps.
Mais la qualité de vie de ces jeunes gens privilégiés est mise à mal, et révèle un ressentiment, au-delà du cosmopolitisme et du dialogue des cultures. Ainsi, un trentenaire  doit aller travailler très loin de sa compagne psychologue, restée en Australie qui, lasse de cet éloignement, veut aussi vivre sa vie. Telle autre, européenne, est venue en Australie pour faire des recherches sur les Aborigènes, et sur leurs relations avec la population dominante.
  Deux hommes gays, désireux d’un enfant, se posent la question de  la gestation pour autrui. Et tandis que les se sont posée ces questions existentielles, s’exprime en même temps le panache des corps dansants, expressifs et libres, dans un paysage d’immense désert australien à l’horizon céleste sur écran vidéo. Le dispositif est complété par une caméra pour les entretiens de la sociologue-ethnologue, et de skype pour conversations  entre partenaires éloignés géographiquement.
 Beaucoup sont rivés à leur ordinateur, entre contacts superficiels et réseaux sociaux, mais tous dansent, arpentant magnifiquement l’espace, jouant avec une série de fauteuils design de bureau, prenant appui sur ces sièges, se cachant derrière et au risque de perdre leur équilibre, les rangeant en ligne pour sauter de l’un à l’autre.   Gravissant ces obstacles comme autant de barrières de vie, se refusant à considérer que leur existence  doive rester confinée dans de vastes espaces de bureau anonymes,  il sont en proie à une grande solitude. Revient régulièrement l’image scénique de l’habitacle d’avion, appareil destiné à s’abîmer dans la mer, métaphore des vies humaines bousculées et perdues.
 Une danseuse, déclamant avec panache, énumère plus d’une centaine d’exigences, quant à son désir d’homme idéal auquel elle s’attacherait : elle danse royalement, tête en bas et corps contorsionné.; Les interprètes expérimentés jouent leur partition avec grâce, donnant à voir des corps pleins et vivants.

Véronique Hotte

Spectacle joué au Théâtre National de Chaillot, du 3 au 6 juin

 

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