Laissez-nous juste le temps de vous détruire

 Laissez-nous juste le temps de vous détruire d’ Emmanuelle Pireyre, mise en scène de Myriam Marzouki. 

100.jpg  Le spectacle  se situe dans la même ligne qu’ United Problems of coût de la main- d’œuvre de  Jean-Charles  Massera ou Europeana de Patrick Ourednik ,  même ligne qu’avait déjà suivi cette jeune metteuse en scène: soit,  à partir du texte d’un écrivain contemporain, un constat et un questionnement très violent  sur l’état de notre civilisation occidentale.
Myriam Marzouki , cette fois, remet le couvert en s’invitant, avec l’ humour caustique d’un texte écrit  par Emmanuelle Pireyre,  dans le pavillon de banlieue , où des  bobos en proie à une passion scrupuleuse pour l’écologie et la sauvegarde notre chère planète, à la recherche d’un bonheur familial absolu. Il y un faut un jardin,  des enfants et
l’obligation qu’ils s’imposent   de sacrifier à » l’universelle sociabilité du barbecue »...
Bien entendu, la bêtise et la prétention sont bien là,quand un jeune journaliste venu faire une enquête sur cet univers où les certitudes ne volent  pas très haut, pas  loin des merveilleuses déclarations de Bouvard et Pécuchet.   Il y a sur scène trois maisons, ou plutôt trois semblants de maisons en tissu avec une porte dont le rideau  est roulé, et chaque maison est entourée d’une petite haie en contre-plaqué;
C’est sans doute un coin de campagne, ou de presque campagne, déjà urbanisée, loin  de Levallois… dont l’une des deux jeunes femmes  a parfois la nostalgie, quand elle se voit obligée de vivre selon ses principes, ce qui représente, avoue-t-elle, un travail à plein temps! Mais tout est dérisoire dans cette obsession écologique qui taraude les deux couples et qui les pousse à prendre à prendre d’incroyables précautions pour ne pas polluer: toilettes  sèches, isolants naturels,ampoules basse consommation, jardin potager familial, bassin de phyto-épuration, prise en compte des trajets de transport des aliments, etc… alors qu’ils sont probablement, d’une autre façon, d’inconscients pollueurs de premier ordre. Ce que suggère aussi l’auteur.
Servie avec efficacité et humour par Myriam Marzouki qui est devenue, spectacle après spectacle, une excellente directrice d’acteurs, cette dénonciation assez décapante de ce type d’idéologie  ne manque pas de piquant, même si la charge est souvent un peu facile.
Comme les comédiens ont une diction de premier ordre et ont adopté une gestuelle un peu mécanique impeccable, très drôle et  qui fait parfois penser  à celle de Buster  Keaton, et que les micros HF-indispensables?- renforcent encore ce côté pantins, l’on rit de bon cœur, quand on entend les délires mentaux  de leurs personnages.
Dans le seconde partie, les comédiens, tous impeccables, en particulier Johanna Khortal Altes, passent en revue les différents thèmes qu’ils pourraient traiter sur  scène, pour réinventer un théâtre d’intervention politique,  à l’image peut-être de celui du Groupe Octobre animé entre autres, dans les années 30,  par Jacques Prévert  et le metteur en scène Roger Blin.Ils  rêvent ainsi de mettre  au point  des sketches sur  le rôle des traders dans la crise financière internationale,ou sur l’affaire, désormais célèbre, du rêve devenu cauchemar des petits propriétaires américains ou irlandais qui se retrouvent à la rue pour avoir fait confiance aux sourires angéliques des banquiers.
Mais là, cela marche moins bien- et c’est dommage: cette mise en abyme tombe un peu à plat, sans doute parce que l’indispensable unité, qui est la  base même  d’un spectacle réussi, n’est pas ici tout à fait au rendez-vous.
Alors à voir? Oui pour toute la première partie, à la fois drôle et intelligente, non pour la seconde plus courte mais estouffadou, qui pèse sur le spectacle…Mais Myriam Marzouki a encore du temps pour la réviser, avant les autres dates prévues prochainement.

Philippe du Vignal

 Spectacle joué au Théâtre du Fil de l’eau de Pantin, du  19 au 21 octobre 2011, et en tournée: au Phénix, Scène Nationale de Valenciennes le  2 février 2012 , et à la Maison de la Poésie, à Paris, du 7 au 25 mars 2012.  


Archive de l'auteur

Une Ronde militante

Une Ronde militante  de Jacques Jouet, mise en scène de Gérard Lorcy.

 

    visuelrondemil.jpgC’est un peu, sur le modèle de la fameuse Ronde d’ Arthur Schnitzler, et en sept séquences, la vie de militants communistes  dont l’idéal, le plus souvent dans la pauvreté, ce qui n’excluait pas du tout la solidarité, a été vécu au quotidien malgré toutes les attaques du pouvoir en place et du grand patronat.
Trois hommes et trois femmes pour représenter sept personnages de 1950 à 2010, et chaque séquence se déroule tous dix ans, et l’on va ainsi pouvoir rencontrer d’abord un jeune couple de communistes où la femme plus que l’homme est militante engagée , et pas du tout insensible au secrétaire de cellule qui deviendra représentant syndical, jusqu’ à faire  l’amour avec lui. Il y a aussi ensuite le groupe de  grévistes, puis la visite de représentants syndicaux au Ministre communiste, et  le fantôme de Nadejda Kroupskaïala , la veuve de Lénine, et enfin une jeune fille de notre époque, la petite- fille du couple du début du spectacle qui vient voir son grand-père et qui se pose plein de questions sur ce passé des militants lié à l’histoire de sa famille, ce passé de luttes sociales souvent impitoyables qui a construit le paysage sociologique actuel.
La pièce de Jacques Jouet, vieux routier des Papous dans la tête, l’émission culte de France-Culture créée par le regretté Bertrand Jérôme, qu’il a écrite à partir de témoignages recueillis auprès d’anciens responsables politiques et syndicaux de la région de Creil, fonctionne bien, à mi-chemin entre le tragique quand est évoquée la vie difficile des métallos de l’époque-les accidents horribles n’étaient pas rares-  et le comique quand il y a du sexe dans l’air: ici, on s’embrasse beaucoup sur le bouche!
Surtout dans  cette image  de la transmission de l’ idéal par la parole, celle que l’on prend et celle que l’on reçoit dans le petit monde fermé que constituait une cellule du Parti Communiste de l’époque. Et il y a de très beaux moments, comme cette entrevue de délégués syndicaux avec le Ministre, tout à fait convaincante.
Pas grand chose sur la scène au même niveau que le public: un tapis de danse noir, des tabourets hauts tubulaires, un téléphone ,  quelques chaises d’école maternelle, et des armoires  métalliques grises de vestiaire, où le comédiens décrochent à vue les costumes nécessaires pour la séquence suivante . La mise en scène de Gérard Lorcy  est  efficace, même si la direction d’acteurs est parfois un peu flottante et s’il a du mal  à mettre en valeur les dernières séquences, à vrai dire bien  faiblardes, où intervient la veuve de Lénine; c’est Sylvie Jobert , comédienne épatante, que l’on avait pu voir autrefois chez Jérôme Deschamps, qui s’y colle, et elle a vraiment  du mérite à prendre en charge cette  pseudo-réflexion politique sans grand intérêt…
Les  acteurs : François Decayeux, Nora Gambet, Francis Coulaud, Dominique Laidet sont tout à fait crédibles et efficaces et  Jehanne Carillon qui a rejoint l’équipe des Papous dans la tête depuis deux ans  possède une présence étonnante sur le plateau. Quand ils ne jouent pas- aucun dégagement sur les côtés-ils attendent sagement leur tour  sur des tabourets hauts, comme dans les années 70; ce qui correspond bien, après tout, à un théâtre militant issu des années Brecht; et ils  savent comment s’y prendre pour obtenir  la complicité du public, ce qui n’est pas du tout  évident dans ce type de salle.
C’est en effet du travail sans filet,  vu la grande proximité avec le public très attentif ,  toutes générations confondues, à cette plongée dans l’histoire politique de la France depuis soixante ans; mais les nombreux lycéens qui étaient là, ont  décroché quand la veuve de Lénine s’est lancée dans une discussion politique assez ennuyeuse.
Comme le dit souvent, et avec juste raison, Christine Friedel, notre amie et critique de service au Théâtre du Blog, il faut toujours faire attention aux réactions des plus jeunes parmi les spectateurs. Gérard Lorcy devrait effectivement, en tenir compte et revoir sa mise en scène dans ce sens. Ce serait vraiment dommage que ce spectacle ne trouve pas sa véritable dimension…

 

Philippe du Vignal

 

Le Vent se Lève ! 181 avenue Jean Jaurès 75019 Paris T : 01 77 35 94 36, (attention , l’entrée est peu visible!)

les jeudis vendredis samedis 13, 14, 15 / 20, 21, 22 et 27, 28, 29 octobre à 20h30

 

et à La Faïencerie de Creil, le 8 novembre à 20 h 45 et le 9 à 19 h.

 

 

Quartier lointain

 Quartier lointain de Jirö Taniguchi, mise en scène de Dorian Rossel.

 

quartier.jpgJirö Taniguchi est bien connu en France pour ses bandes dessinées; auteur de nombreux mangas, il a raflé nombre de prix  dont celui du Festival d’Angoulême pour Quartier lointain  édité en 1998, où il essaye, à partir de son histoire personnelle, et comme il le dit-lui même, de « rendre au plus près la réalité quotidienne des sentiments des personnages ». C’est évidemment  loin de la BD traditionnelle et se situe plutôt dans un espace poétique.
Pour raconter Quartier lointain, Dorian Rossel et sa dramaturge Corine Carajoud, ont chois de ne pas illustrer mais de dire la théâtralité de ce récit graphique, et les  acteurs  (quatre hommes et deux femmes, accompagnés de deux musiciennes) jouent plusieurs rôles masculins ou féminins , c’est selon les besoins. Un décor minimaliste, avec des panneaux colorés et quelques  accessoires; par exemple, le fauteuil roulant de la grand-mère est suggéré par un petit banc et une roue que le comédien tient  de sa main droite.
Quartier lointain est une sorte d’exorcisme des années d’enfance de l’auteur et de l’histoire de ses parents, bien avant sa naissance, et du départ de son père dont la mère croit qu’il a une maîtresse, qui est en fait, une amie de lycée qu’il va voir chaque mois  à l’hôpital où elle est en train de mourir. Ce qui n’empêchera pas son père de partir un jour , comme pour échapper à son destin et s’assumer en tant qu’homme libre de ses choix.
Et c’est à un constant aller et retour entre passé et présent, entre âge mur et années de lycée, que nous convie Dorian  Rossel, où l’adolescent  que fut  Jirö Taniguchi,  se trouve confronté aux choix de son père:  » Quand tu auras mon âge,lui dit son  père, tu me comprendras peut-être un peu ». Avec toujours en filigrane, la perte, le délitement, la nostalgie de l’enfance à jamais disparue mais toujours en mémoire,et la mort des êtres chers. Aucune esbrouffe, aucune prétention, aucune japonaiserie et pas de criailleries, pas de grands gestes inutiles:  Dorian Rossel dit les choses calmement et  dirige ses comédiens avec une  admirable rigueur mais aussi avec beaucoup de grâce: les petites scènes, parfois un peu trop courtes,  se succèdent dans le calme, avec  de très beaux éclairages, soutenues,  de temps à autre,par l’air d’une flûte et d’un violon.
Il y  sans doute de l’Ozu dans l’air et Taniguchi ne cache pas son admiration pour le grand cinéaste japonais. C’est d’une grande habileté dans le rythme et dans la création d’espaces réalisée avec quelques panneaux mais aussi dans la direction des acteurs qui s’emparent de ce récit avec   beaucoup de maîtrise. Ce qui est le plus frappant, c’est le silence et l’attention du public, où il y a nombre d’adolescents et d’enfants, alors que la forme de théâtre proposée où le jeu est capital, va à l’encontre de tout réalisme. C’est vraiment réjouissant de voir ce public faire à la fin une formidable ovation aux comédiens.Laurence de Magalhaes et Stéphane Ricordel, dans le cadre d’une programmation croisée avec le Théâtre de la Ville, ont bien fait d’inviter Dorian Rossel…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre Monfort 106 rue Brançion 75015 T: 01 56 08 33 88.

Sunderland

Sunderland de Clément Koch, mise en scène de Stéphane Hillel.

 

  piecegalerie535thumb.jpgCela se passe à Sunderland, une  ville industrielle importante du Royaume-Uni, au bord de la mer du Nord du côté de Newcastle, où Nissan, installée là depuis un quart de siècle a la plus grosse usine automobile du pays, et qui exporte jusqu’au Japon!  Sunderland possède aussi un club de foot important. Sur scène, le rideau est déjà levé et l’on est dans un loft, sans doute un ancien atelier aux murs de brique, avec un escalier menant à une chambre,  et peu éclairé par une petite fenêtre sur cour.   Dans le fond, une gazinière, un gros réfrigérateur sans âge, une table en bois avec trois chaises en stratifié et tube inox, et  devant, un canapé rouge  qui a déjà beaucoup vécu, un écran plat et une grosse chaîne.
C’est là que vivent Ruby, une jeune femme assez exubérante ; elle gagne sa vie avec la messagerie rose et  elle héberge contre un semblant de loyer, Sally et  Jill, sa sœur de 16 ans en proie à une sorte d’autisme. Mais la grippe aviaire est arrivée et l’usine de conditionnement de poulets qui l’employait  a fermé, et Sally  est au chômage.
Par moments, apparaît aussi  en vidéo la mère de Sally et Jill, qui les abandonnées pour devenir chanteuse de music-hall, et qui a fini par se pendre. Cela sent déjà la grisaille et le mélo à vingt mètres! Si, en effet,  Sally ne trouve pas un travail rapidement, l’assistante sociale, en tailleur pied-de-poule blanc et noir, forcément désagréable et butée, va lui faire enlever la garde de sa petite sœur pour la faire soigner dans un hôpital.  Prenez vos mouchoirs!
Mais un grand jeune homme baraqué,un peu frustre,  admirateur du club de foot de Sunderland,  et très amoureux de Sally,  et qui vient souvent chez elles remettre en route le poële à mazout, laisse traîner un magazine où il y a une petite annonce de recrutement de mères porteuses: Sally  n’hésite pas donc à entrer un contact avec un couple homo londonien d’avocats: un petit rondouillard, laid, chauve, et blanc, et un grand, mince et beau, noir. P
ar souci de discrétion, ils ne veulent pas que cela se passe dans une clinique, et ils viennent  donc tous les deux, éjaculer dans des petits flacons que Ruby, prévoyante et généreuse bonne copine, est allée chercher à la pharmacie. Pourquoi tous les deux ? Pour mélanger les spermes et donc ne pas savoir si le futur bébé sera blanc ou noir…. C’est-y pas malin? Mais catastrophe: le grand jeune homme, un peu niais et gaffeur,  révèle aux deux avocats  que la petite Jill a une maladie mentale  d’origine génétique.
Affolés, les deux compères remporteront leurs précieux flacons. Mais Ruby, toujours bonne copine généreuse, ira à Londres les rencontrer pour les persuader de faire une geste financier, de façon à ce que Sally puisse racheter le stock de revues porno d’une librairie spécialisée et se mettre à son compte, et donc gagner de l’argent, et donc récupérer sa petite sœur déjà hospitalisée par la méchante assistante sociale… Si c’est pas du happy end, ça! Tout finit donc bien à Sunderland pour les pauvres jeunes femmes sans travail…
Comme on l’aura déjà compris, le nouveau boulevard, bien camouflé, est arrivé, avec, dans sa sacoche, les bonnes recettes de l’ancien! Décor hyper-réaliste, (même la cuisinière fonctionne et la porte claque vraiment), personnages stéréotypées à la limite de la  caricature et  embringués dans une situation impossible, dialogue ping-pong, souvent assez facile et superficiel, avec mots d’auteur rigolards, scénario  bien ficelé enrobé de mélo (voyez, cher public, le choix cornélien imposé à Sally!).
Mais  les vieilles ficelles ressemblent ici à des cordes. Heureusement, l’interprétation tient la route, et en particulier le trio: Elodie Navarre, Constance Dolé, et Lépoldine Serre, la plus jeune de ces Trois Sœurs  montée récemment au Théâtre de l’Athénée (par son grand frère Volidi et des deux vraies sœurs (voir le Théâtre du Blog) ; les trois actrices sont tout à fait crédibles et  s’en sortent  bien, même si les deux premières, qui boulent souvent leur texte, auraient un sérieux effort de diction à faire. A noter aussi la belle et forte présence de Bénédicte Dessombs dans le rôle de la mère indigne.
La mise en scène de Stéphane Hillel est nette et précise, et le public dans l’ensemble, semble ne pas bouder son plaisir; pendant  90 minutes, il rit souvent de bon cœur à cette  plongée dans l’univers prolétarien de l’Angleterre contemporaine façon Ken Loach. Mais ce regard un peu voyeur, presque ethnologique, met  mal à l’aise. Si Clément Koch avait situé l’action de sa pièce dans la banlieue lilloise, il y a fort à parier qu’il y aurait eu une vague de protestations…Mais à Sunderland!
Alors à voir?  A la rigueur, si vous n’êtes vraiment pas difficile du côté texte, ne vous attendez pas  à quelque chose d’exceptionnel! Comme  les places ne sont pas données ( 43 à 25, 50 euros quand même!), à vous de décider, mais on ose parier que vous n’allez pas encombrer le standard…

 


Philippe du Vignal

 

Petit théâtre de Paris à 21 heures.

 

 

 


Les Fantoches

Les Fantoches, spectacle de la compagnie Gérard Gérard, avec  la complicité de Denis Péan (groupe Lo’Jo) et de Wladislaw Znorko, mise en scène de Michaël Filler.

 

ff.jpg  C’est la cinquième édition   de l’opération Par les villages-qui reprend le titre de la pièce de Peter Handke- à Trets et Meyrargues, villages de la Communauté du Pays d’Aix-en-Provence.
Avec des spectacles gratuits, en cours de création et joués ici pour la première fois, qui ont été coproduits, après avoir été « choisis par une commission de représentants des organisateurs, d’élus et de techniciens culturels, et de spectateurs fidèles » . C’est ainsi que la Compagnie Gérard Gérard est venue depuis Rivesaltes ( Roussillon)où elle est désormais installée depuis quelque quatre ans.

  Cela se passe à la Maison des colombes de Trets, une salle polyvalente comme il y a en tant mais apte à recevoir des spectacles de théâtre et plutôt correctement équipée, et où officient une équipe de techniciens efficace; des gradins de 150 places mais pas de scène; les Gérard Gérard transportent avec eux, comme autrefois, leur matériel et leur décor: des projecteurs, un tapis de danse noir et ce qu’il faut pour recréer un café des années cinquante:  comptoir  où officie un patron, habillé de noir, le torchon  toujours à la main, et plutôt cérémonieux, quelques tables rondes  du même style, et une vieille enseigne lumineuse de Mützig, bière d’Alsace,surplombant la scène. C’est sobre mais suffisant. Sur le côté, deux musiciens, parfois assis à une table  en train justement de savourer une bière, ou de jouer l’un de la guitare, l’autre de la batterie.
  Endroit  un peu glauque qui  fait penser à certains bars des années 70 à Bruxelles que fréquentaient surtout  des clodos qui venaient boire  quelque chose vers minuit et dormir assis une heure ou deux. Il y a dans Les fantoches une galerie de personnages embarqués dans leurs rêves ou qui jouent à une improbable partie de Master mind, sans trop y croire, juste histoire de passer le temps, ou chantant au micro, ou encore monologuant comme cette jeune femme assise un peu à l’écart.
« Le spectacle , dit Michaël Filler, dont c’est la première mise en scène vient sans doute d’un sentiment de confusion ressenti à des heures tardives dans les bars : lorsque le temps n’existe plus et qu’on devient tout à coup sentimental. Un questionnement métaphysique et une réponse : pataphysique. C’est une fiction de la mort et de l’au-delà défendue par un jeune collectif (trente ans de moyenne d’age… ).
Nous sommes partis du principe que la plupart des bars sont habités la nuit lorsque le rideau de fer tombe (attention, je ne parle pas de ces cafés modernes à écran plat des grandes villes qui ont remplacé les vieux bars!)
Bien sûr, ce ne sont pas les mêmes occupants que le jour ni les mêmes règles. Ceux-là subissent une nuit éternelle… pour certains c’est un paradis pour d’autre l’ennui. Ce soir là : deux intrus ont glissé dans leur monde.Le spectacle fait tour à tour référence au poème d’Apollinaire La maison des morts,ainsi qu’à la fameuse phrase de Jim Morrison sur les portes de la perception  On nous demande souvent si nous avons écrit le texte. Oui… mais sur le plateau, avec le sentiment qu’un silence vaut bien une parole « .
On ne sait trop en effet si les personnages sont encore vivants mais, comme Tchekov  l’avait dit dans une phrase admirable:  » Ce sont les vivants qui ferment les yeux des morts mais ce sont les morts qui ouvrent les yeux des vivants ».  Le spectacle est ainsi constitué de courtes scènes fugitives  se succédant sans à-coup où officient les  sept comédiens avec une gestuelle très précise et une belle présence.

   Les petits textes auraient sans aucun doute besoin d’être retravaillés mais  bon, c’est surtout un théâtre d’ images à dominante surréaliste et poétique auquel on est convié, comme ce petit bateau émergeant  d’une brume épaisse avec, seul à bord, un petit capitaine-endormi ou  mort?-que le patron de bistrot pose délicatement sur le bar avant d’aller essuyer  avec soin, et une fois de plus, les tables de son café. Images influencées-mais ce n’est pas un reproche- par les spectacles de Znorko et par ceux de  l’immense Kantor qui fait partie de leur héritage. dans une sorte de va-et-vient constant entre le monde des trépassés et celui des vivants.
  Le spectacle finit  simplement , et de façon émouvante, sur quelques phrases de Bach jouées par les  deux comédiennes au violoncelle et au violon. Comme l’écrivait Daniel Barenboïm, pianiste et chef d’orchestre:  » La relation entre la vie et la mort est que celle qui existe entre le silence et la musique – le silence précède la musique et lui succède ».  

 

Philippe du Vignal

 

Maison des colombes de Tretz (Bouches-du-Rhône) le 15 octobre.

Cabaret Nono

   .
Cabaret Nono,  mise en scène de Marion Coutris et Serge Noyelle, textes de Marion Coutris, musiques de Marco Quesada.

 

  dsc3234.jpg Cela fait maintenant quelque quatre ans que Serge Noyelle a émigré et quitté son théâtre de Châtillon,  pour installer sa compagnie, à Marseille, au milieu des pins dans  la Campagne Pastré, une propriété de plusieurs hectares  de garrigue au pied des montagnes et à deux pas de la mer qui appartenait à Lily Pastré, grande amie marseillaise des arts et de la musique qui la légua à la municipalité, sous réserve qu’il n’y ait aucune construction en dur.
  Serge Noyelle a donc fait construire un grand chapiteau de 40 m de long sur  20 m de large et des annexes, en bois ou en toile pour accueillir le public, les artistes et techniciens de son équipe. Il vient d’y  présenter  à nouveau pour une série de représentations le Cabaret Nono qu’il avait créé dans une première version en 2004., puis rejoué ensuite .
Le cabaret est une forme de spectacle qui s’était comme greffée aux quartiers des théâtres, les Boulevards et le Palais-Royal; ces cabarets devinrent ensuite des caf’conc’, où comme leur nom l’indique, le public, sans doute plus hétérogène que celui des théâtres, pouvait à la fois consommer des boissons et regarder des numéros, des chansons et des danses.
Idée qu’a repris Serge Noyelle, avec une scénographie particulièrement bien adaptée: imaginez un ovale avec une piste qui l’entoure et à chaque extrémité, un orchestre  de quelques musiciens et une scène de quelques cinq  mètres d’ouverture. Au milieu, le public-190 personnes un peu serrées autour de tables rondes et convié à déguster un petit dîner de qualité, servi à l’assiette et avec beaucoup d’aisance, ce qui n’est pas évident avec tant de monde, par des garçons en smoking, comédiens de leur état.

  Il ne s’agit pas tout à fait d’un cabaret traditionnel mais plutôt de tableaux vivants avec quelques fragments de texte, des chansons et des numéros dansés en solo ou chœur, le tout dirigé par un maître de cérémonie en queue-de-pie aux couleurs chatoyantes. Les costumes et les maquillages  de chacun des quelque cinquante  personnages incarnés par une vingtaine d’acteurs/chanteurs/danseurs, souvent travestis: hommes/femmes (c’est plus drôle évidemment) et femmes/ hommes sont d’une rare invention, et rappellent le baroque de ceux du Ridiculous Theater new yorkais de John Vaccaro dans les années 70,avec ses strass, ses paillettes.
C’est , comme une galerie de personnages entraînés dans un délire poétique et comique où l’on perçoit parfois des bribes du texte écrit par Marion Coutris. Mais le cabaret Nono, c’est aussi  une suite de formidables images où l’on retrouve parfois l’influence du grand Kantor qui avait tant marqué Noyelle à ses débuts, comme  cette jeune femme au faux long nez , en robe noire qui tire une sorte de chariot où est étendue une autre jeune femme les seins dénudés; un homme au crâne rasé lui verse lentement l’eau d’un arrosoir  vert dans la bouche… Le tout dans la brume traversée de très belles lumières .
On est un peu dans Magritte et le plus souvent dans le surréalisme: Noyelle est autant  peintre, et bon peintre,  que metteur en scène, et il déguste en connaisseur la beauté sculpturale des corps nus ou habillés, filiformes ou obèses comme celui de certaines de ses actrices.

  Comme l’écrit Chantal Jaquet dans Le corps:  » La vue saisit l’existence matérielle des corps ne tant qu’ils se manifestent par la forme et la couleur. Elle est apte à percevoir le beau, non seulement pour des raisons internes à l’œil qui tiennent à la condition de possibilité de la perception visuelle, à savoir la lumière » .
Que le corps soit immobile ou en mouvement, comme dans cette formidable danse rythmée  sur la piste circulaire des acteurs-tous possèdent une maîtrise absolue de leurs corps- qui entrent les uns après les autres par une fente du rideau rouge. Rien que pour cette image fabuleuse à la Pina Bausch, le cabaret Nono mériterait d’être vu.

  Il y a aussi suspendu au milieu du public et éclairé des lumières bleues, et, au dessus d’un bac rond accueillant les bouteilles  de vin, un magnifique lustre de perles de glaces qui fond lentement. Saluons aussi les musiciens  qui sont là en permanence en osmose avec les comédiens, et la performance des serveurs et employés de cuisine qui arrivent à servir correctement une entrée, un plat et un dessert  en harmonie avec le spectacle.         Jacques Livchine, qui a pourtant la dent dure, ne tarissait pas d’éloges sur le spectacle.Le public marseillais, lui aussi est vite conquis , et a très longuement applaudi, après  deux heures et demi avec une petite pause pour seulement,  ceux,  prioritaires, qui ont envie de coke ou d’aller aux toilettes  rappelle Serge Noyelle.
  Des bémols? Pas beaucoup. Le spectacle a tendance à patiner un peu les vingt dernières minutes- fatigue des acteurs et/ou du public moins réceptif-quelques coupes ne seraient pas un luxe-et  même si Noyelle trouve que la place n’est pas chère puisque le repas (sans boissons!) est inclus dans le prix d’entrée: 45 euros(tarif réduit: 35 euros et il y a beaucoup de bénéficiaires).
Ce qui est vrai, mais n’est quand même pas à la portée de nombre de Marseillais, d’autant plus qu’il faut une voiture pour y aller…Et comme les transports en commun s’arrêtent à 21 heures… Sans doute pourrait-on revoir la formule?

   En tout cas, si vous le pouvez, n’hésitez pas: une autre édition de ce Cabaret sortira la saison prochaine à Marseille.

 

Philippe du Vignal

 

 

Théâtre Nono – Campagne Pastré  35 Traverse de Carthage 13008 Marseille.

Jungles


Jungles,
spectacle de Patrice Thibaud, co-mise en scène de Suzy Firth, Michèle Guigon et Patrice Thibaud.

 VOIR LA VIDEO↓

Il y a trois ans, Patrice Thibaud que l’on avait vu dans les derniers spectacles de Jérôme Deschamps, avait créé Cocorico  avec mime et musique, et deux personnages qui inventaient des numéros sur le thème du  Far-west, du ventre d’un lion ou d’un défilé militaire du 14 juillet. Jungles, qu’il avait créé en janvier dernier à Chaillot, c’est aussi bien sûr, un spectacle burlesque,  » pour montrer, dit Patrice Thibaud, l’animalité plus ou moins refoulée qui peut, à tout moment,  prendre le pas sur l’homme civilisé » . Bon, on veut bien…
Sur le plateau, deux  petites baraques qui font penser à celles  des Pieds dans l’eau que Jérôme Deschamps et Macha Makeieff avaient monté, il y a quelque quinze ans, sur cette même scène: l’une qui fait office de maison, avec un  affreux papier mural, l’autre de scène/castelet dotée d’un piano, avec une  porte sur chaque côté dont l’une se prolonge par une passerelle.
Un homme  et sa femme(?) cherchent à défendre leur portion de territoire contre un chien au comportement des plus humains joué par un comédien acrobate et pianiste (Philippe Leygnac) qui s’insinue dans le couple.Il y a aussi un autre homme/chien que l’on verra peu. Aucune parole,   sinon des  borborygmes, chuintements, voire au bout d’un moment quelques pauvres phrases. Il y a, de toute évidence, une sorte de conflit amoureux entre le bonhomme (Patrice Thibaud) et le chien qui voudrait bien goûter aux charmes de sa compagne, la belle Marie Parouty qui reprend le rôle de Lorella Cravoty.
Les coups de matraque (en mousse rouge) et les gags/poursuites se succèdent, et c’est souvent drôle, comme, entre autres, le début quand le bonhomme mange des craque-pains en rythme: c’est la vieille histoire du comique qui naît d’un comportement humain calqué sur du mécanique, bien analysé par Bergson au début du siècle dernier. Il y a aussi une scène remarquable, tout à fait dans la ligne du burlesque américain, où la leçon de piano tourne à l’avantage du chien plus fort que le maître: le spectacle prend alors tout son sens.
Mais tout n’est pas de cette qualité Patrice Thibaud, constamment en scène, en fait beaucoup, trop sans doute, et trop souvent: gesticulations,grimaces, roulements d’yeux, rictus et il y a souvent comme du  Louis de Funès dans l’air auquel le comédien ressemble étonnamment, même s’il est plus grand, mais  le public est ravi.
Marie Parouty  a, elle,  un jeu plus  discret mais singulièrement efficace, même si on a souvent l’impression qu’elle sert parfois de faire-valoir à Patrice Thibaud. Mais, comme les gags sur le thème animal/humain se succèdent, comme en témoignent les rires en cascade de la plus grande partie du public, le spectacle fonctionne quand même.
Mais la  mise en scène- signée à trois, et ceci explique sans doute cela- reste peu convaincante: le rythme  reste souvent lent, voire cahotant, les quelques petits dialogues qui ne sont pas en harmonie avec  l’intrigue, tombent à plat, et les poursuites ne sont pas toujours vraiment maîtrisées.
C’est un spectacle qui manque d’un fil rouge, d’une dramaturgie et d’une véritable direction d’acteurs. Qui dirige qui?
Alors à voir? Oui, si vous n’êtes pas trop exigeant, mais  on reste quand un peu sur sa faim pendant ces 80 minutes, et le spectacle se termine plus qu’il ne finit, comme s’il était encore en rodage… Mais,  encore une fois, le public rit de bon cœur…

 

Philippe du Vignal

Théâtre national de Chaillot, salle Gémier jusqu’au 18 juillet.

http://www.dailymotion.com/video/xix6zi

L’ Ombelle du trépassé

  L’ Ombelle du trépassé, texte et mis en scène de Jean Lambert-wild, accompagné de chants bretons recueillis par Yann-Fañch Kemener.

 

ombel20111003tjv57.jpgComme le dit  Michel Onfray, vieux complice du metteur en scène et directeur de la Comédie de Caen: «   Jean Lambert-wild chante et s’inscrit dans le lignage primitif des poètes de la généalogie du monde: les eddas, les genèses, les sagas. Dans l’Ombelle du Trépassé, il psalmodie un monde celte. pas seulement à cause de la langue bretonne, mais en regard du monde créé: un univers de de genêts jaunes et de mer sombre , d’embruns épais et de géologies grises ».
Rien sur la scène sinon qu’un rocher qui se dresse verticalement comme un menhir où l’on aperçoit, immobile le buste et la tête d’un homme comme s’il en était un peu le prolongement vêtu d’une  cotte de maille brune. C’est, Yann-Fañch Kemener,  le chanteur et ethno-musicologue breton,  qui a contribué depuis une trentaine d’années à la transmission de chants et poèmes bretons qu’il a patiemment collectés.
Le spectacle  est en fait un monologue ; c’est un tissage adroit du texte de Jean Lambert-wild de l’étonnante psalmodie entonnée  en direct soit en différé , au micro ou pas par Yann-Fañch Kemener, et de la musique de Jen-Luc Therminarias. Le chanteur-interprète ne bouge pas, et cette voix forte,grave et rocailleuse,  et  comme venue de la lande profonde, est  impressionnante de vérité, et en parfaite adéquation-monologue/monolithe- avec cette silhouette massive plantée en haut de ce rocher bleu foncé (pas très beau qui sent la résine synthétique à dix mètres)… mais bon.
Cette psalmodie peut faire penser quelque fois à une sorte de récitation  de poème homérique, et si on ne  comprend pas du tout le breton, on est quand même très touché par cette voix, à la fois si dure et si douce, qui sait dire la poésie de chansons populaires bretonnes comme la langue subtile de Jean lambert-wild. Le soir de la première,la balance était encore loin d’être au point et le son dispensé par le micro HF n’était pas très satisfaisant mais cela a du s’arranger depuis.
. Le spectacle n’est pas long (une heure et quelque) mais d’une force poétique indéniable.

 

Philippe du Vignal

 

 

 

Maison de la Poésie Passage Molière, 157, rue Saint Martin  T: 01 44 54 53 00

 

Clôture de l’amour


Clôture de l’amour, texte, conception, réalisation de Pascal Rambert.

arton2909761d2.jpgImaginez une salle de répétition aux murs et au plafond blancs avec un petit gradin de deux marches;   vingt rampes fluo  dispensent une lumière blanche qui enlèvent toute ombre dans ce huis-clos au sens strict du terme une porte à double battant de chaque côté, et au fond, une autre porte coupe-feu.
Rien d’autre qu’une brochure de pièce et une bouteille d’eau minérale, pas même une chaise C’est dire que le beau décor conçu par Daniel Jeanneteau pour cette clôture de l’ amour d’un jeune couple es minimal.
Quand le spectacle commence, ils sont là tous les deux, un peu comme deux danseurs ou deux boxeurs, on choisira mais il y a du règlement de comptes dans l’air, et l’on sent dans ce silence lourd et pesant qu’il ne va pas y avoir de cadeaux entre les deux époux mais un territoire mental et affectif à défendre. Lui, c’est Stan un homme encore jeune en jean et t. shirt; elle,  c’est Audrey,la trentaine peut-être un peu plus jeune que lui, les cheveux longs. Ils sont à quelques mètre l’un de l’autre.
C’est lui qui va commencer: il la quitte et va le lui dire sans aucun ménagement, avec même une incroyable brutalité, tout au long de ce premier des deux monologues jamais interrompus.Il a décidé de lui prouver que leur histoire d’amour est bien finie, en lui détaillant même la suite: il va retrouver d’ici peu, lui dit-il, un autre corps que le sien.
Rien pas une parole d’apaisement; il est en colère contre elle, peut-être moins qu’il ne le dit, on ne sait pas mais il a sans doute envie d’exorciser cette rupture par ce rituel où la parole est précise, dure, voire blessante. Très nerveux, il bouge beaucoup, fait de grands gestes, menace de tout son corps et de sa parole, à la fois précis, cruel .
Audrey ne dira rien pendant une heure, vraiment rien, même pas un murmure; elle reste debout comme lui, digne et recevant les coups les uns après les autres, sans bouger ou si peu, mais les moindres mouvements de son corps disent qu’elle souffre au-delà de ce qu’elle aurait pu imaginer, surtout  quand les accusations viennent de l’homme qu’elle a aimé, le père de ses deux enfants.
On a vite compris qu’elle  attend son heure mais qu’elle va rendre, sans aucune pitié, coup par coup… Mais on n’est pas chez Albee et dans sa fameuse pièce Qui a peur de Virginia Woolf: aucun dialogue, comme si la rupture était déjà consommée et qu’il n’y avait plus qu’à la dire et à la proclamer dans l’esprit et dans la chair de l’autre. Aucun espoir: on solde les comptes de cette faillite amoureuse au moyen du langage, arme redoutable. On l’aura sans doute remarqué: pas un contact entre Stan et Audrey pendant ce duel impitoyable de monologue contre monologue. Quelqu’un frappe à la porte du fond: c’est une chorale d’ une dizaine d’adolescents- surtout des filles et deux garçons- qui ont peut-être l’âge des enfants d’Audrey et de Stéphane qui viennent répéter une chanson parce que, disent-ils, ils ont réservé la salle. Ce sera la seule ouverture de portes avant la fin. Ils s’inclinent tous les deux  devant la demande des enfants  comme pour une trêve finalement bienvenue dans leur douloureux mais nécessaire combat.
La petite chorale chante Happe, une chanson de Baschung puis s’en va aussi poliment  qu’ elle était arrivée. Cette bouffée de naïveté, même si cette pause ne dure que quelques minutes sans rien caser, est une belle minute Audrey et Stan ont maintenant changé de place mais ils sont toujours debout. Puis c’est à elle Audrey de répondre à Stan et d’engager le combat pour se délivrer d’une histoire qui l’obsède et cet exorcisme est sans doute encore plus violent, plus impitoyable: elle est d’un calme absolu mais ses phrases sont ciselées et n’hésite pas une seconde devant un mot  bien vulgaire qu’elle lui balance de temps en temps sans aucun scrupule.   Elle accepte cette séparation mais lui dit tout le bien qu’elle pense de son attitude. les mots sont durs,Lui est là, un peu minable il découvre quelqu’un qu’i ne connaissait pas, qui a sans doute trop attendu pour lui parler mais maintenant qu’elle a commencé, on sent qu’elle  videra son sac  de grenades jusqu’au bout. Prostré, le corps plié en deux, il comprend vite qu’il devra encaisser des paroles et un langage qu’il n’attendait chez celle qu’il a autrefois tant aimée…
Le texte de Pascal Rambert est vraiment  d’une rare qualité, même si elle est un peu trop long, et  va vite devenir la coqueluche des cours de théâtre. Pascal Rambert a bien fait de diriger lui-même Audrey Bonnet et Stanislas Nordey qui sont absolument exceptionnels. Pas une erreur, une diction impeccable et une incarnation de leur personnage que l’on n’a guère l’habitude de voir sur les scènes françaises.
Au chapitre des inévitables bémols, la gestuelle un peu trop expansive, au début du moins,  de Stanislas Nordey  et la fin pas très réussie quand ils se coiffent tous les deux, le torse dénudé d’une coiffe  d’indien en plumes bleues.
. Mais pas grave,  redisons-le, spectacle est d’une rare qualité et le public a applaudi longtemps , et à juste titre, les deux comédiens épuisés après un pareil combat mais heureux d’avoir réussi une telle performance aussi bien mentale que physique..

 

 

Philippe du Vignal


T 2 G Théâtre de Gennevilliers  jusqu’au 22 octobre T: 01-41-32-26-26

Le Chagrin des ogres

Le Chagrin des ogres, texte et mise en scène de Fabrice Murgia, musique de Maxime Glaude, vidéo de Jean-François Ravagnan.

 Le spectacle a déjà commencé quand on entre dans la salle: une jeune femme en robe de mariée courte, marche  d’un pas rythmé sur la scène enfumée qu’elle traverse de jardin à cour, puis de jardin à cour derrière le décor pour réapparaître en soulevant un rideau de lames  en tissu blanc. Elle prononce en boucle dans un micro qu’elle tient à la main, quelques phrases du commencement d’un conte:  » Il était une fois un fils, le fils du ciel et de la terre qui voulait être etc…,   tout en continuant à marcher sans arrêt. Chacun de ses passages par l’un ou l’autre rideau qu’elle pousse avec son micro, produit un bruit effrayant de déchirure quand retentit un coup de gong électronique.

Une image fabuleuse qui rappelle dans un tout autre style- mais sans doute Fabrice Murgia ne l’a-t-il jamais vu-le début du fameux Regard du sourd de Bob Wilson, où, seul, il s’avançait, en habit noir et prononçait cette seule phrase, en bégayant de plus en plus: « Ladies and gentlemen, lalaladiesand gentlgentle men », avant que la parole ne disparaisse six heures durant,  de son fabuleux spectacle d’images. Sur la scène du Chagrin des ogres, créé au Festival de Liège en 2009,  rien qu’un mur de fond percé deux grandes vitres comme il y  a dans les studios d’enregistrement; derrière celle de gauche, une jeune femme assise par terre, dont on peut voir le corps et le visage comme celui du jeune homme projeté sur le mur; elle est dans un lit d’hôpital. Elle a essayé de se suicider mais sans doute, traumatisée et  sonnée par les médicaments, elle a des cauchemars, et se voit recluse dans une cave comme Natasha Campusch, cette jeune autrichienne, kidnappée et violée par son ravisseur. Elle est  absolument seule et n’a personne à qui parler.

Quant au jeune homme, il est assis devant son écran d’ordinateur, lui aussi très seul et mal dans sa peau; et son personnage a été inspiré par un fait divers qui, il y a quelques années, secoua l’Allemagne: Sebastian Bosse, un lycéen de 18 ans, adepte des jeux vidéo, qui avait fait part de ses intentions sur Internet, était allé dans son établissement tirer sur ses enseignants et ses camarades, dont plusieurs furent blessés, avant de se suicider. C’est un peu la version masculine de la jeune femme.
En robe de mariée, elle écoute en silence et, au besoin, commente, dans un second degré tout empreint d’ironie, les  monologues de ces deux jeunes gens face à une caméra qui capte tout d’eux, sans restriction:  par moments, elle nous raconte parfois, en criant, avec la naïveté et la méchanceté des enfants, des bribes de contes qui sont comme enchâssés dans Le Sang des ogres et  réussit à provoquer un malaise certain chez nombre de spectateurs.

C’est l’histoire d’une journée dit Fabrice Murgia, où les enfants vont cesser d’être des enfants. Il utilise beaucoup la vidéo, le son-transformé au besoin dans une subtile alchimie-et  la musique électronique comme vecteur dramaturgique: c’est  sans doute, malgré certaines longueurs et un récit volontairement compliqué, un travail exceptionnel de réflexion sur la notion de communication dans un monde où l’on ne supporte plus de ne pas être branché en permanence sur l’information en direct et la réalité la plus immédiate mais où la véritable rencontre avec l’autre s’avère de plus en plus difficile, ce qui est finalement logique.

 Et les trois acteurs: Emilie Hermans, David Murgia et Laura Sépul, magnifiquement dirigés, sont impeccables de vérité.  En particulier, Laura Sépul (la mariée) qui réussit à faire passer toute l’angoisse et le désarroi qui coulent du cauchemar auquel elle assiste. A la toute fin, désespérée, à bout de souffle et assise par terre, quand elle dit  avec une voix douce de petite fille accablée : « Je ne veux pas que cela se termine comme çà », on a les yeux humides, et ce n’est pas si fréquent dans le théâtre contemporain..

A vingt cinq ans, Fabrice Murgia réussit là un coup magistral, sans la moindre esbrouffe, sans la moindre concession-ici la vidéo pour une fois, est justifiée-et avec une connaissance du plateau, une maîtrise du temps et de l’espace et un savoir-faire étonnants.
Ce spectacle court (une grande heure) mais d’une étonnante densité s’arrête juste quand il faut. Attention,  ce conte pour adultes n’est pas-c’est évident!-pour les enfants, mais s’il passe près de chez vous, n’hésitez surtout pas. Il a  reçu le prix du jury et celui du public du meilleur spectacle au dernier Festival Impatience, et c’est tout à fait mérité.

 Philippe du Vignal


Théâtre de l’ Odéon Ateliers Berthier,  boulevard Berthier  Paris 17 ème

Et le 26 janvier 2012 à Pessac en scène , Pessac / le 28 janvier 2012 à La Lucarne – Arradon / le 31 janvier 2012 à la Scène nationale 61 – Alençon / du 2 au 4 février 2012 au Trident, Scène nationale de Cherbourg / les 7 & 8 février 2012 à la Halle aux Grains -Blois / le 10 février 2012 au Théâtre de Brétigny -Brétigny / le 6 & 7 mars 2012 au Château Rouge – Annemasse / le 9 mars 2012 à l’Allobroges – Cluses / le 15mars 2012 à l’Arc, Scène nationale du Creusot – Le Creuzot / le 27 et 28 mars 2012 au Festival Hybrides -Montpellier / le 4 avril 2012 au Safran – Amiens / du 6 au 8 avril 2012 au FestivalMythos – Rennes / le 12 et 13 avril 2012 au Théâtre de Grasse – Grasse / le 19 avril 2012 à La Faïencerie,Théâtre de Creil – Creil / du 24 au 28 avril 2012 à la MC2 Maison de la culture de Grenoble – Grenoble / du 9 au 11 mai 2012 au Préau, Centre dramatique régional de Haute-Normandie – Vire.

 Le Chagrin des Ogres de Fabrice Murgia, éd. Hayez & Lansman, Belgique, 2010.  Vidéo: Image de prévisualisation YouTube d’un extrait du  spectacle, texte et mise en scène de Fabrice Murgia. Production Théâtre National à Bruxelles.)

1...221222223224225...273

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...