Wittgenstein Incorporated

Wittgenstein Incorporated de Peter Verburgt, mise en scène de Jean Ritsema.

 
bdwittgenstein.jpg De Ludwig Wittengstein, philosophe viennois (1889-1951), on connaît surtout en France son brillant Tractatus logico-philosophicus, publié en 1939.L’écrivain néerlandais Peter Verburgt a écrit Wittgenstein Incorporated à partir de trois cours que le philosophe a consacrés à la croyance, où il parle beaucoup de la foi, du doute, de l’immense difficulté que représente le désir même de vouloir penser, et de cette phrase magnifique qui n’arrête pas de le lanciner, celle qu’un ami mourant lui avait dit: « Je penserai à vous après ma mort ».
  Jean Ritsema avait conçu cette mise scène, il y a de cela quelque vingt ans et, on le sait, très rares sont les réalisations scéniques ressurgies comme cela comme par un coup de baguette magique du quasi-néant auxquelles elles sont le plus souvent promises après, au mieux, quelques années d’existence.On comprend ce qui a pu mobiliser l’énergie de Ritsema: donner non pas une image mais une sorte de réincarnation théâtrale du philosophe qui aimait, nous dit-on, plutôt exposer ses idées par la parole plutôt que par l’écriture, entouré de quelques amis:  » Le visage austère, aux traits mobiles, le regard concentré, les mains cherchant à saisir des objets imaginaires: on ne pouvait éviter d’être frappé du sérieux de cette attitude et de la tension intellectuelle qu’elle révélait » , comme le  dit un de ses amis, cité par Ritsema.
  Effectivement, cela pouvait alors être tentant de transformer l’essentiel de ces trois cours de Wittgenstein en un objet théâtral,presque chorégraphique par moments, avec un comédien comme Johan Leysen que l’on avait déjà pu voir chez Schiaretti ou Gutman. Grand, mince et doué d’une impeccable gestuelle, il est seul en scène dans un décor dépouillé à l’extrême: un mur vert foncé, un fauteuil en toile dont il se sert peu, le tout installé sur un parquet blond…
  Oui mais, passées les quelques vingt premières minutes où l’on est  fasciné par la silhouette et par la belle voix grave de ce  comédien qui ne bouge presque pas, on commence à s’ennuyer très vite, d’autant que, malheureusement, Johan Leysen ne dit pas  bien ce texte déjà peu passionnant; effet de la fatigue et/ ou de la difficulté à assumer cette performance a-théâtrale? En tout cas, on ne voit vraiment pas les raisons pour lesquelles on se passionnerait pour ce genre de chose mal ficelée… D’autant que la chose en question dure deux heures et demi ( sic) avec une pause de cinq minutes, puis un entracte de vingt minutes!
  Quelques spectateurs s’en vont au bout d’une demi-heure; d’autres comme moi, je l’avoue, profitent de la pause pour déserter la petite salle de la Resserre, incapables d’en supporter davantage. Ce qui pourrait être un exercice pédagogique intéressant et  qui aurait sans doute séduit Antoine Vitez( comment  transformer un texte d’origine philosophique en objet scénique)  ne fonctionne pas chez Peter Verburgt et Jean Ritsema; malgré une certaine rigueur, ce n’est pas en effet  le contenu même de ces trois cours de Wittgenstein qui est proposé mais une sorte de récit,mis en scène de façon très statique,  ce qui donne beaucoup de lourdeur  au propos.On pense à ce que Jean-François Peyret, qui a souvent réussi la délicate opération consistant à donner une vie scénique à un propos philosophique avec quelques excellents comédiens, aurait pu concevoir  en partant des seuls écrits  de Wittgenstein…
  Alors à voir? Seulement, si vous êtes un fanatique inconditionnel de ce type de recherche-qui n’en est d’ailleurs pas vraiment- mais l’heure que j’en ai subie, ne m’a pas donné envie de voir la suite; peut-être, n’ai-je  pas été assez patient mais la vie est trop courte et il y a des limites au masochisme, surtout un soir de printemps où les oiseaux chantent dans le beau parc de la Cité universitaire..

Philippe du Vignal

Théâtre de la Cité Internationale, jusqu’au 30 avril et 12 au 30 mai.


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23ème Nuit des Molières.

Les Molières, 23ème édition.

molier09.jpgVingt ans déjà; c’était en 87, rappelez-vous si vous êtiez déjà de ce monde: Philippe Clévenot et Suzanne Flon remportaient le Molière du meilleur comédien, Pierre Arditi et Sabine Haudepin ,celui du meilleur espoir. et Jean-Pierre Vincent était nommé deux fois pour la mise en scène de son très fameux Mariage de Figaro à Chaillot. Côté privé, c’est Philippe Caubère qui remporta la palme. C’était la première fois -ou presque- que le théâtre français se réconciliait un peu  avec lui-même, gauche et droite confondus, public et privé réunis.
Depuis les Molières avaient perdu quelques plumes et  paillettes dans le vent de l’histoire. La « décentralisation » , comme on disait,  attendait encore que Paris veuille bien enfin s’intéresser vraiment au sort des  nombreuses créations théâtrales de la « province », et le théâtre public, par un jeu bizarre des votes, n’estimait pas toujours avoir la grâce d’avoir eu  accès aux récompenses tant convoitées, tant il est vrai qu’être nommé aux Molières assure ,quoi qu’on en dise, une bonne consécration… et augmente clairement la fréquentation du théâtre où se joue l’heureux spectacle élu , du moins quand il s’agit des comédiens principaux  et/ou du metteur en scène. Pour les autres prix, les choses sont moins évidentes mais cela fait toujours du bien par où cela passe; on a sans doute oublié que, Yannis Kokhos fut le premier scénographe récompensé mais, lui s’en souvient encore, et ses chers confrères aussi.
Depuis l’eau a coulé sous les ponts de la Seine,  et il y eut un train de réformes qui visait à mieux prendre en compte les différents secteurs de la production et la diversité de la création, comme le dit Irène Ajer, femme de haute culture théâtrale, énergique et respectée, qui, l’an passé, une fois quittées les hautes sphères du Ministère de la Culture, décida courageusement , comme nouvelle présidente de la déjà vénérable institution,  de mettre un peu d’ordre dans la maison des Molières.

  En effet, il était grand temps que les principes mêmes et les rituels de la fameuse cérémonie soient revus et corrigés. D’abord, c’est bien de remettre à l’honneur le théâtre comique avec un prix spécifique , qui ne pouvait pas rester le domaine privilégié du théâtre privé. C’est vrai que le théâtre public fait plus souvent dans le noir que dans la comédie. On été créés aussi deux Molières pour le théâtre public  :Molière du théâtre public et Molière des compagnies, et deux Molières consacrés au théâtre privé: Molière du théâtre privé et Molière de la pièce comique. Deux partout et la balle au centre ,et que les grincheux aillent se plaindre auprès de Carlita…

  Ce que l’on peut peut-être regretter car cela ne fait que renforcer encore cette espèce de fossé invisible très franco-français qui continue à régner, du moins à Paris où les deux territoires ont chacun  leurs codes, leurs  auteurs, leurs lieux.. et leurs comédiens, et forcément leurs prix de billets. il y a bien quelques passages presque clandestins de frontières mais ce sont deux mondes à part,  qui ne se retrouvent furtivement une fois par an… pour cette fameuse soirée des Molières retransmis cette année par France 2.

  Et c’est bien l’une des rares occasions où la télévision en général s’intéresse de près au théâtre, on pourrait presque dire par remise de prix interposée. même s’il est vrai qu’il y  eut un réel effort ces derniers temps. Patrick de carolis, le patron de France-télévisions a beau citer quelques exemples, le fait théâtral reste le parent pauvre, de la télévision ,que ce soit dans les chaînes d’Etat ou dans les chaînes privées. Et il faut un phénomène comme le Festival d’Avignon pour que le Journal Télévisé daigne consacrer quelques dizaines de secondes au théâtre.

Tailleur pour dames de Georges Feydeau a ainsi eu quelques 5 millions de téléspectateurs; furent aussi programmés Fugueuses avec Muriel Robin et Line Renaud, et plus récemment La Maison du Lac avec Jean Piat et Maria Pacôme. ( voir theatredublog de janvier) qui n’est quand même pas le chef d’oeuvre du siècle passé, même si Patrice de Carolis se félicite de cette évolution. Mais, à chaque fois, ressurgit la polémique: la retransmission télévisée est  accusée de vider les salles…On oublie trop souvent que, même les spectateurs les plus friands de spectacle, quand ils habitent une petite ville, voire un village, n’ont jamais la possibilité d’assister à un spectacle en direct, à moins de faire quelques dizaines de kilomètres, et encore! La France est un aussi un pays montagneux; restent le festivals d’été qui ont lieu… en été, et pas toujours à côté.

Quant au rituel de la cérémonie des Molières que l’on aurait pu croire immuable, Irène Ajer a décidé de dépoussiérer les choses; ainsi l’accent a été mis, dit-elle, sur la préparation  de la cérémonie, de façon à ce que les gens du public rencontrent vraiment ceux du privé. Mais le déroulement de de la soirée sera aussi moins figé qu’auparavant, puisque les extraits de spectacle seront remplacés par quelques bandes annonces filmées par une société de production privée. Il ya aura aussi un peu de musique avec les Gypsy King, ou l’orchestre de Frédértic Manoukian . mais promis, juré,  la cérémonie ne dépassera pas les deux heures et demi, ce qui n’est déjà pas mal et qui devrait accélérer singulièrement le rythme; par ailleurs, elle a souhaité qu’ une personnalité de premier rang soit le président de la soirée:  cette année,  ce sera Frédéric Mitterrand,  nouveau directeur de la Villa Médicis et c’est Bernard Giraudeau qui sera le maître de cérémonie.

  Du côté du fonctionnement électoral, Irène Ajer et l’association Professionnelle et Artistique qu’elle préside , a décidé de revoir ses modes de fonctionnement, ce qui n’était sans doute pas un luxe; en effet il y avait une liste de 6500 votants, dont 4500 ne se manifestaient pas!  Virage donc à 90 degrés : le conseil d’administration  compte désormais: 6 membres représentant le théâtre public, 6 membres représentant le théâtre privé et enfin 6 personnalités qualifiées choisies parmi des artistes,  qui sont élus par l’assemblée générale qui comprend des directeurs de théâtre,des artistes, d’anciens prix Molière, et des personnalités qualifiées ayant participé aux Molières. mais les membres doivent être à jour de leur cotisation annuelle soit 40 euros.

  Pour l’attribution des prix, d’abord un critère déterminant:  dans le théâtre privé,le spectacle doit avoir au moins 30 représentations en langue française,  et  il y a deux tours d’élection: le premier est confié à un collège de 350 grands électeurs ( artistes, comédiens, metteurs en scène, techniciens et un représentant de chaque théâtre privé ainsi que des personnalités qualifiées.

  Pour l’attribution des prix dans le théâtre public,le spectacle doit avoir au moins 20 représentations en langue française et 195 correspondants régionaux, choisis par Irène Ajer et son assistante  Geneviève Dichamp, ce qui représente un maillage assez fin de l’hexagone et de la Corse ( les Départements d’Outre-Mer en sont malheureusement absents pour des raisons techniques) mais l’an prochain, ce serait bien que l’on fasse preuve  d’imagination mais Irène Ajer trouvera bien une solution pour que cette France là ait aussi droit de cité. Ils élisent un grand électeur ( soit 40 jurés au total)  à raison d’un pour 300.000 habitants qui remet une liste de 12 spectacles éligibles  ( 6 du théâtre institutionnel et 6 du théâtre privé ), laquelle liste est ensuite soumise à un jury national de 40 personnes soit 10 artistes, 10 journalistes, 10 directeurs de structures, et 10 personnalités qualifiées. ( Vous suivez toujours?).

  Le mécanisme ainsi conçu devant être mieux à même de dessiner le véritable paysage théâtral français. Etape suivante; l’ensemble de toutes ces nominations est ensuite envoyé aux membres de l’académie soit 1800, répartis entre plusieurs collèges: théâtre privé, théâtre public, et personnalités qualifiées choisies parmi des artistes, comédiens, auteurs, adaptateurs, collaborateurs artistiques, journalistes, attaché(e)s de presse.. Mais les artistes au sens sens strict du mot représentant au minimum 50 % des membres.

  Il y a aussi maintenant un Molière du Théâtre dit Jeune Public; 21 représentants, choisis par Irène Ajer et par Geneviève Dichamp, soit un par région, votent à bulletin secret pour quatre spectacles , c’est une procédure indépendante des précédentes…

Voilà: désolé, c’était un peu long mais ce n’est pas si simple à expliquer  quand on veut faire simple . Mais  maintenant,  vous savez presque tout . Non pas tout.. Et le fric, du Vignal, le fric? Doucetiqilsor ? Pas de la poche de Carlita mais de France-Télévisions, de l’Etat, de la Ville de Paris, de la Société des Auteurs et du Fonds de soutien au Théâtre privé, le tout représentant quelque 350.000 euros… Ce n’est pas si cher quand on voit les sommes dépensées pour le Festival de Cannes , haut lieu promotionnel du cinéma français! La perspective à court terme, rappelle Irène Ajer, est de viser le meilleur choix possible et à réconcilier , comme le souhaite le Ministère de la Culture ,le théâtre public et  le théâtre privé. Comme disait Antoine Vitez à propos de ses élèves:  » au moins, ils se seront rencontrés là… Mais il y a encore des kilomètres à parcourir…

  Il y a, cette année, trente trois spectacles déjà nommés des théâtres privé et public réunis. Et les récompenses devraient logiquement être équilibrés. Les pronostics ,du Vignal?  Sans aucun doute Baby Doll de T. Williams , même si la pièce pouvait être mieux servie par la mise en scène. Et puis, côté public, Le Tartuffe, monté par Stéphane Braunschweig. Et dans cette catégorie ressuscitée  du théâtre comique Les Cochons d’Inde avec Patrick Chesnais. 

  Quant aux déclarations de Patrick de Carolis faisant semblant de croire que la réforme de l’audiovisuel pourra élargir le spectre de la programmation théâtrale, mieux vaut se pincer pour ne pas rire… Ce n’est déjà pas si mal que les Molières signifient de nouveau quelque chose après nombre d’années fort approximatives. A chaque jour suffit sa peine, comme disait ma grand-mère… Bon vent, Irène Ajer!

Philippe du Vignal

Nuit des Molières le dimanche 26 avril (pour la première fois un dimanche) au Théâtre de Paris ou pour la France d’en bas- y compris les Caterpillars) sur France 2,  à 20 h 30.

Quartett

  Quartett d‘Heiner Müller, texte de Jean Jourd’heuil et Béatrice Perregaux, mise en scène de Fargass Assandé.

 

  Heiner Müller était né en 29 et est mort en 95; déchiré entre les deux Allemagnes ( Ouest et Est pour ceux qui n’ont pas connu cetimage21.jpgte époque), il adapta plusieurs tragédies grecques, traduira ou réécrira des pièces de Shakespeare; il fut aussi dramaturge au très fameux Berliner Ensemble de 70 à 76 et  à la Volksbühne après 76 puis ses premières pièces, Traktor , Germania  et Mort à Berlin  furent créées par Karge et Langhoff à Berlin et à Munich par Ernst Wendt.

Mais, curieusement,  Muller ne s’enfuira pas, comme beaucoup d’autres,  d’Allemagne de l’Est et écrira plusieurs pièces qui firent date dans l’histoire du théâtre contemporain comme Hamlet Machine créée à Paris par Jean Jourdheuil, puis La Mission, et ce fameux Quartett ( 1980) inspiré  du célèbre roman de Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, écrit exactement deux siècles avant. C’est un peu la pièce culte de cet écrivain, à l’intelligence et au sens du théâtre remarquables, que je n’ai malheureusement rencontré qu’une seule fois. Quartett  a été mise en scène, notamment  par Bob Wilson avec Isabelle Huppert et Ariel Garcia Valdes ,puis par Hans-Peter Cloos avec Dominique Valadié et Niels Arestrup, par Langhoff aussi avec Muriel Mayette et François Chattot , et lue par Samy Frey et Jeanne Moreau au Festival d’Avignon . Bref, que du beau monde… Mais  la pièce n’est pas facile à monter…Et tout le monde n’est pas Bob Wilson!
  Il n’en fallait pas tant- et c’est tant mieux- pour impressionner  Fargass Assandé, comédien et metteur en scène ivoirien qui a décidé avec sa petite compagnie de s’emparer du texte de Müller, et qui a réussi à faire coproduire son spectacle par la comédie de Caen et par les centres culturels français de Ouagadougou, Bamako, Niamey et…par  Cahors. Les trois autres comédiens: Odile Sankara est Burkinabé, Mbile Yaya Bitang est Camerounaise, Ibrahim  Malangoni est Nigérien.
  Le texte est relativement court (quelque vingt pages) mais d’une densité et d’une dureté impitoyable où l’on dit les choses sans détour, qu’il s’agisse du sexe, de la mort omniprésente et de l’impitoyable pouvoir que les humains exercent sur d’autres humains. C’est comme une sorte de précipité des Liaisons dangereuses  à l’heure où les deux vieux complices/amants/ennemis se retrouvent pour régler les soldes de tout compte entre leurs relations pour le moins ambigues. Cela se passe dans un salon d’avant la Révolution française puis dans un bunker après la troisième guerre mondiale, dit curieusement  Müller; c’est à dire, en fait partout et nulle part.
  Fargass Assandé a décidé  de projeter ce qu’il appelle un conflit de société, qui est plutôt un conflit entre des êtres humains qui ont fait de leur vie un théâtre cruel où tous les coups, même s’ils sont feutrés, sont absolument permis. Quartett est une sorte de transgression par le biais de la parole. Valmont et Merteuil ne se font aucun cadeau même s’il reste encore, semble-t-il, de leur passion défunte une belle nostalgie: » Ah! l’esclavage des corps, le tourment de vivre et de ne pas être Dieu. Avoir une conscience et pas de pouvoir sur la matière », dit la marquise de Merteuil, après avoir déclaré sans scrupules à Valmont: « Pourquoi vous haïrais-je. Je ne vous ai jamais aimé ». Erotisme et sensualité,passion des corps et cynisme de l’esprit : Heiner Müller ne craint pas d’employer  les mots les plus crus: « Notre mémoire a besoin de béquilles: on ne se souvient plus des diverses courbes des queues sans parler des visages: une ombre ». C’est écrit au scalpel et l’on comprend que nombre de metteurs en scène aient eu envie de monter ce texte magnifiquement traduit Jean Jourdheuil et Béatrice Perregaux.
  Que pouvait en faire un metteur en scène  comme Fargass Assandé qui tenait à le situer dans un contexte africain avec des comédiens issus de différents pays qui possèdent en commun non seulement la langue mais la culture française? Cela valait le coup d’y aller voir; il dit en effet  que les personnages de Laclos revus et corrigés par Heiner Müller peuvent très bien être ceux qu’il appelle  » les émancipés noirs d’aujourd’hui » avec leur perversité, et leurs désirs profonds »  qui sont les mêmes que ceux de leurs homologues européens, Merteuil et Valmont, les chefs d’orchestre de ce jeu malsain ,ne cachent-ils pas un ministre, un député ou un riche commerçant de nos tropiques ».

  Bref, le sexe et la mort, vieux complices de « ces gens de la haute qui n’ont rien d’autre à faire que de se pervertir et pervertir le monde », ajoute Fargass Assandé ,rejoignant la phrase de Müller: « notre métier sublime, à nous est de tuer le temps ». D’un côté ,les puissants et les riches qui peuvent se permettre de jouer avec leur corps, et puis  les autres priés de s’en servir, quitte à les maltraiter, pour faire tourner la société. Autrement dit, les » deuxièmes bureaux » comme on dit au Bénin, les jeux sexuels entre gens qui possèdent le pouvoir politique et social, les jeune filles qu’un personnage important séduit sans  scrupule, grâce à son argent et à ses relations… Rien ne change vraiment , que ce soit au 18 ème siècle, ou après, dans les beaux appartements parisiens, ou dans les  capitales africaines actuelles.
  La mise en scène de Fargass Assandé est d’une rigueur exemplaire; chez Müller, ne sont en scène que Valmont et la Merteuil; il a choisi, lui, de placer côté jardin les deux protagonistes qui jouent leurs personnages en mimant parfois l’autre (Merteuil imite Valmont séduisant Madame de Tourvel  incarnée par Valmont ). Dans un décor miminal: un canapé en cornes et peau de zébu posé sur un tapis de chèvre et mouton.Mais Assandé a aussi choisi d’installer, comme en miroir, un autre couple côté cour, juste assis sur un tronc d’arbre, qui est  comme une extension en images et en mots des sentiments de Valmont et de Merteuil.  Soit la jeune Cécile de Volanges et la Présidente de Tourvel, sorte de victimes expiatoires.Les deux couples ayant de beaux costumes identiques pour renforcer encore l’effet miroir.

  Tout est permis, surtout avec ce type de texte, mais il n’est pas certain qu’ici, cela fonctionne tout à fait. On comprend bien ce qu’a voulu faire Assandé : ne pas raconter vraiment une histoire, éviter  le piège de l’exotisme africain et construire une mise en scène qui irait vers une transgression du texte.
   Mais cet exercice de style autour d’un double anéantissement, était-il bien nécessaire? Pas si sûr mais, en tout cas, l’exercice en question est du genre  virtuose, même si les faibles lumières qui devraient selon Fargass Assandé,  aider au découpage de l’espace et raconter l’opposition des sexes, sont plutôt ratées. Mais, aucun doute là-dessus, le metteur en scène sait diriger ses comédiens, notamment Odile Sankara / Merteuil  qui a souvent joué en France avec  Pierre Guillois, Jean-Lambert Wild, et Jean-Louis Martinelli.Et , comme il y a un excellent rythme, le temps passe très vite.
  Alors, à voir?   Oui, si vous avez envie de voir le travail intelligent et subtil  d’une jeune compagnie africaine, et/ou de découvrir la pièce finalement peu jouée , ou enfin de la redécouvrir sous un autre jour.

 

Philippe du Vignal

 

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Le spectacle, créé à Ouagadougou le 6 février dernier et a été joué un partout en Afrique de l’Ouest; les représentations ont lieu jusqu’au 7 mai à la Comédie de Caen, puis le 13 mai à Cahors et le 1 er, le 2 et 3 octobre aux Francophonies de Limoges.

Si vous avez un euro à dépenser, achetez le petit carneum où il y a quelques beaux textes , notamment  celui d’Odile sankara, un entretien de Farkass Assandé avec Jean-Pierre Han ou encore, à propos de Müller, celui de Jean Jourdheuil.

La Grande Magie

La Grande Magie, d’Eduardo De Filippo, texte français d’Huguette Hatem, version scénique d’Huguette Hatem et Dan Jemmett, mise en scène de Dan Jemmett.

 

grandemagie.jpgDu célèbre auteur/acteur/ metteur en scène napolitain ( 1900-1984), fils naturel, comme on disait autrefois, du grand acteur Eduardo Scarpetta, on ne connaît en France que peu de pièces: Filumena Marturano, Samedi, dimanche et lundi, Sik-Sik et cette Grande Magie qui est sans doute la meilleure. Nous vous avions déjà rendu compte de cette pièce en janvier dernier quand Laurent Laffargue l’avait créée au Théâtre de Boulogne-Billancourt; donc nous vous resservons sans scrupules l’argument de la pièce avant de vous parler de l’excellente mise en scène de Dan Jemmett.
L’histoire se passe évidemment à Naples, dans les années 30, au Grand Hôtel où l’on annonce aux bourgeois en villégiature, que le célèbre magicien Otto, doit présenter le soir même un spectacle « de tout premier ordre ». Mais le pauvre Otto, accompagné de quelques compères et de sa femme plus toute jeune mais qui cherche encore à séduire, est , en fait, un artiste de dernière catégorie, condamné aux tournées minables et couvert de dettes,et nqui ne mange pas tous les jours à sa faim.
C’est dire qu’il est prêt aux  arrangements douteux qui pourraient lui rapporter quelques billets… Justement, cela tombe à pic: le photographe local voudrait bien se retrouver en tête à tête avec Marta, la jeune et belle épouse de Calogero dont il est l’amant. Otto , après plusieurs tours de prestidigitation un peu  faciles, choisit Marta dans le public et la fait disparaître dans un sarcophage” égyptien”, absolument authentique comme il le prétend, équipé d’une porte de fond qui permettra à Marta de se faire discrètement la belle avec son amant pour quinze minutes … Mais il ne respecte pas le contrat et part avec elle pour Venise. Sale temps pour les mouches et pour Otto… qui reste cependant impassible.
Calogero exige en effet très vite qu’il fasse réapparaître sa femme. Otto essaye alors de le persuader que le tour prend plus de temps que prévu et que… bon, on ne va pas tarder à la revoir! Le mari méfiant, appellera un inspecteur de police à qui, très discrètement, Otto, déjà  presque accusé de meurtre, dévoilera les coulisse de l’histoire. Il y a du drame, de la comédie mais aussi une grande poésie dans cette galerie de personnages aussi fantasques qu’attachants.
Quant à Calogero, Otto lui expliquera avec beaucoup de conviction et d’habileté qu’il est l’objet d’hallucinations et que c’est lui-même, le mari qui a, en réalité, fait disparaître son épouse. Au bord de la folie, Calogero s’isole chez lui, en proie à la colère de sa famille qui le trouve tout à fait dérangé mais Otto lui dit que tout cela n’est qu’une question de temps soumis à variation selon les individus… Il réussit même à lui soutirer un chèque important pour rembourser une dette en lui faisant croire que tout cela fait partie d’un jeu. Et Calogero signe sans  méfiance… “Tu crois que le temps passe mais ce n’est pas vrai, le Temps est une convention; si chacun de nous vivait sans engagements, sans affaires, je veux dire une vie naturelle primitive, toi, tu durerais sans le savoir“. Donc le temps, c’est toi“.  La fin? Assez merveilleuse et amère à la fois,  mais on vous en a déjà trop dit…..
Là où de Filippo frappe très fort, c’est quand il montre « que la vie est un jeu et que ce jeu a besoin d’être soutenu par l’illusion qui ,à son tour, doit être alimenté par la foi » . Effectivement, le pauvre Calogero  n’ a qu’un seul besoin: croire, mais croire à tout prix que sa femme ne l’a pas quitté pour un autre homme, et  Otto est assez roublard et perspicace pour l’avoir bien compris depuis le début et  pour l’impliquer dans cette disparition. Il arrive même à le convaincre que sa femme ou son avatar est enfermée dans une boîte qu’il ne doit jamais ouvrir… Mais la vie n’est pas si simple et Otto se trouvera  beaucoup plus impliqué qu’il ne pouvait le soupçonner dans toute cette affaire. Naïf, Calogero? Pas plus que ceux qui ne résistent pas au charme de nombreux escrocs patentés qui jouent sur l’aveuglement de leurs victimes en leur faisant miroiter des gains fabuleux à condition qu’ils leur fassent  confiance.

De Filippo, qui savait  observer comme personne ses contemporains riches ou pauvres, vieux ou jeunes, se révèle, ici un dramaturge de premier ordre qui sait finement jouer de la frontière entre illusion et réalité, entre folie et normalité, entre grotesque et tristesse,entre passé et avenir, en donnant vie à ces personnages qu’il devait rencontrer au quotidien dans Naples mais qu’il savait rendre exceptionnels comme Otto ou Calogero, dont on demande parfois qui manipule l’autre… Ce n’est pas pour rien, car il devait s’y retrouver, que Pirandello admirait de Filippo. Reste à donner une unité à cette suite d’événements poétiques, et il faut de grandes qualités pour  mettre en scène cette Grande Magie  qui dure, dans sa version complète, plus de deux heures,comprend quelque dix sept personnages,où les tours de magie,  au début de la pièce,  doivent servir de fil rouge s’emparer sans  manger le texte, où  le rythme ne doit pas faiblir pour ne pas nuire aux nombreux rebondissements… Illusion et réalité du quotidien de l’illusionniste, pauvre bougre obligé de gagner le pain de ses compères et de sa femme. La pièce est séduisante mais pas si facile à monter! 

Dan Jemmett, en tout cas, s’en est emparé avec une indéniable maîtrise, en particulier dans la direction d’acteurs. Hervé Pierre (Otto Marvuglia)  atteint une perfection dans le rôle; il a une présence singulière dès les premiers instants où il arrive sur le plateau: tour à tour, roublard, séducteur, angoissé, il décline une palette de sentiments tout à fait étonnante et son complice Denis Podalydès n’ a jamais été aussi meilleur dans ce rôle de mari naïf et obsédé par son idée fixe: il en devient même parfois  inquiétant, quand il a ce regard  que l’on retrouve chez les patients atteints de démence frontale. Vraiment du grand art d’acteur à la fois empreint d’une technique parfaitement maîtrisée et d’une magnifique sensibilité.

Les deux  sont comme deux frères embarqués dans une drôle de galère: l’un sans aucun moyen financier, a perdu la femme de l’autre qui a de l’argent et qui ne comprend absolument rien à l’histoire qu’il est en train de vivre. Il y a aussi Il y aussi autre chose de fascinant  qui n’est pas si courant à la Comédie-Française, C’est l’unité de jeu que Dan Jemmett à réussi à donner au spectacle: on voit que les comédiens ont du plaisir à jouer ensemble et quand ils ne jouent pas dans une scène,  ils sont d’une extrême attention à tout ce qui se dit sur le plateau. Et les derniers spectacles de la Comédie-Française auraient plutôt prouvé le contraire.

  Jamais depuis bien longtemps la troupe n’avait su être autant à cette hauteur pour créer un spectacle d’un dramaturge contemporain ou non. Au chapitre des inévitables réserves , comme dit habituellement Philippe du Vignal: un début mou du collier, en partie dû à une scène d’exposition que de Filippo a eu un peu de mal à construire ,une scénographie pas vraiment réussie qui reste entre le deuxième et le premier degré, des coupures  qui font sauter  quelques nuances du texte, et sans doute parce que Jemmett n’a pas pu faire autrement, les personnages de la fin qui sont joués par certains acteurs du début : il n’est pas évident que les spectateurs non initiés s’y retrouvent bien dans ces identités; Jemmett va même jusqu’à faire jouer l’Inspecteur à Cécile Brune qui joue aussi deux autres petits rôles… ce qui n’était sans doute  pas l’idée du siècle.

  Reste que, malgré ces réserves, c’est  une vraie, grande et belle mise en scène que peu de gens auraient été capables de faire. Ce qui ne diminue en rien les qualités de celle de  Laurent Lafargue qui avait ,lui aussi ,bien réussi son coup, avec un Daniel Martin extraordinaire mais avec un jeu tout à fait différent de celui d’Hervé Pierre. Alors à voir? Oui,sans restriction aucune… si vous  arrivez à avoir des places, mais en vous y  prenant à l’avance…En tout cas, la pièce  nous aura enchanté par deux fois cette saison.

Qui a dit que le théâtre ne se portait pas bien?  Oui, sans doute quand les textes n’ont aucun intérêt, mais Dan Jemmett et Eduardo de Filippo nous offrent un spectacle à la fois populaire , jamais vulgaire et d’une grande intelligence. La loge dite du Président de la République était vide l’autre soir; alors,tiens, une idée de sortie pour Carlita accompagnée de l’Albanel de service qui pourrait se  faire un plaisir d’inviter une dizaine de Caterpillars. Allez un bon geste,Muriel Mayette, cela leur changera les idées,surtout si l’Elysée leur offre un petit cocktail après la représentation…

 

Philippe du Vignal

Comédie-Française, salle Richelieu,en alternance

Salle des fêtes

  Salle des fêtes, un spectacle de Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff.salledesfetes4copie.jpg

    Cela fait presque trente ans qu’on les connaît et le premier spectacle Boulifiche et Papavoine de Jérôme Deschamps avait eu lieu dans ce même théâtre quand Antoine Vitez en avait pris la direction…. Depuis la roue a tourné: quelque vingt spectacles, dont plusieurs opéras, (Jérôme Deschamps est devenu directeur de l’Opéra-Comique) dont  Les Précipitations, C’est magnifique, Les Pieds dans l’eau et le très fameux Lapin-Chasseur créé dans cette même salle Jean Vilar;  Canal + s’est fait aussi un plaisir d’aller chercher ces comédiens hors normes dont la plupart  ont fait depuis un beau parcours:  Jérôme Deschamps, bien sûr, Michèle Guigon,  comédienne et metteuse en scène, Philippe Morel, comédien, Yolande Moreau,  comédienne et réalisatrice de films, Olivier Saladin, comédien, Philippe Duquesne qu’on a pu voir récemment dans La Cerisaie, mise en scène d’Alain Françon, et Lorella Cravotta que l’on retrouve dans cette Salle des Fêtes

  Les Deschiens, c’était eux, cette pathétique galerie d’être humains à l’intelligence comme au vocabulaire et à la diction très limités,  à la ridicules et émouvants,  et habillés par Macha Makeïeff d’invraisemblables vêtements à fleurs, à poix ou à rayures, aux couleurs discordantes tels qu’on en voyait dans le catalogue de La Redoute ou de la feue Camif des années 50-60. Et en général, sévèrement dirigés par un patron ou une directrice hurlant ses ordres auxquels ils n’obéissaient jamais, en se contentant de grommeler. Du côté du matériel,, rien n’était non plus dans l’axe: portes à battants que l’on reçoit dans le nez, début d’incendie, fumées, chutes d’appliques lumineuses, et recours fréquent au coup de rouge qui tache,sur fond d’accordéon et de chansons populaires. D’année en année, Jérôme Deschamps, ET Macha Makeïeff à qui ces spectacles doivent énormément pour la scénographie, ont peaufiné leurs méthodes de travail, et il y a peu des spectacles où tout soit en apparence aussi bordélique et aussi magnifiquement mis en scène, joué et chorégraphié, bref, un vrai travail d’orfèvre dont fait partie Salle des Fêtes.
    Le rideau se lève dans un bruit d’enfer; nous sommes dans une espèce de hangar / salle à tout faire dont des fêtes, avec, dans un coin, un petit bar minable avec trois tabourets hauts couverts de skaï rouge, un petite calculatrice à ruban de papier, un poste de télévision de surveillance en noir et blanc un peu partout des bidons de plastique ( dont certains ne sont pas d’époque comme ceux pour poêles à pétrole, on aurait bien aimé ne pas voir cette horrible morceau trapézoïdal de table de conférence  rescapée des greniers de Chaillot et repeint en vert) . Désolé, chère Macha, mais j’ai l’oeil; côté cour, deux portes à battant un peu basses, un petit podium pour  quelques musiciens… Derrière le bar, un gros chien que l’on ne verra jamais, et qui  ne cesse de faire bouger sa chaîne. Et la patronne: madame Cravotta, qui se prend pour la grande chef de cet endroit minable , donne ses ordres par interphone à une tribu de jeunes gens venus probablement là essayer qui, son air de guitare électrique, qui, sa petite chanson ou sa danse dans l’espoir de passer le soir de la fête. Sont convoquées les grands tubes des Rita Mitsouko, Nirvana, mais aussi  des airs disco; Bob Marley aussi bien que Claude François et le fameux  El Condor Pasa de Paul Simon… Bref tout est bon et le public, pas très jeune et ravi de récupérer quelques bribes de sa jeunesse passée,  applaudit pratiquement à la fin de chaque air…
   Quant à Lorella Cravotta, elle joue avec un plaisir non dissimulé son rôle de patronne qui s’emmêle dans ses comptes et qui dicte ses ordres dans le vide , accablant sa pauvre serveuse de sarcasmes et de mépris. L’ancienne élève de  Claude Régy au Conservatoire, qui, à l’époque faisait plutôt dans la tragédie, se livre ici, comme autrefois dans Lapin Chasseur, à un numéro prodigieux d’intelligence verbale et gestuelle. Et il en faut une sacrée dose pour jouer les cintrées de son espèce. Et elle est d’autant plus remarquable qu’elle est presque  toujours seule sur ce plateau qui a 18 mètres d’ouverture… Et elle a cette  maîtrise impeccable du jeu qu’elle impose dès le début, et qui maintient le spectacle en équilibre jusqu’au bout. Deschamps lui doit une fière chandelle comme on dit.
   Mais comme les jeunes comédiens danseurs : Tiphanie  Bovay-Klameth, David Déjardin, Catherine Gavry, Hervé Lassince, Gaël Rouilhac et Pascal Ternisien, ont aussi du talent à revendre, la petite affaire fonctionne à peu près,parce que tout est supérieurement dirigé: on ne rit pas vraiment mais on ne s’ennuie pas non plus, du moins pendant les cinquante premières minutes.  Malgré les gags qui se répètent un peu trop,  il y a quelques moments jubilatoires comme ce lancer  d’oranges qui vont finir dans une lessiveuse pour une sangria douteuse que  va préparer avec  les pieds, Stéphanie, la pauvre serveuse souffre-douleurs, ou cette parodie déjantée de danse africaine. Mais, en général, les dernières quarante minutes  du spectacle ont du mal à s’imposer et révéleraient , s’il en était encore besoin, les défauts de la cuirasse…
  Tant pis: on va jouer aux vieux cons qui en ont beaucoup vu, mais, très franchement, quelle que soit et la qualité de la mise en scène et de la scénographie, quelle que soit le talent de ces comédiens – Cravotta en tête- qui ne quittent pas un instant leur personnage, on a un peu l’impression que Jérôme Deschamps nous recycle ses vieilles recettes qui ont bien marché. Pas un seul gag comique,qu’on n’ait déjà vu chez lui, pas un petite chorégraphie ou une mise en valeur de comédiens qu’il n’ait déjà utilisée, pas un moment d’émotion ou de délire poético-comique qui n’ait déjà servi… Bref, pour dire les choses un peu crûment, il y a un un sérieux manque d’inventivité et les choses  semblent vite plombées.
  Certes le répertoire de gags n’est pas illimité, (chaque artiste comique a allègrement pillé ses prédécesseurs ), puisqu’en général, il s’appuient sur l’inattendu mais, quand même, là, on reste un peu sur sa faim.salledesfetes1.jpg
  De plus,il y a  une erreur de construction qui ne pardonne pas: Lorella Cravotta joue son sketch, puis un des jeunes gens arrive avec son petit air de guitare,  sa chanson ou sa danse, puis on remet le couvert: Lorella Cravotta revient en en maltraitant  sa serveuse, puis une fille improvise une petite danse, etc.. Il y aussi un petit clin d’oeil sur le spectacle contemporain qui réjouit les seuls initiés, c’est à dire une poignée  de spectateurs. Ouf! Tous aux abris! Ce genre de mille-feuilles ne fonctionne pas  et Jérôme Deschamps  a prouvé, surtout jusque vers  les années 2000, qu’il savait faire beaucoup mieux que cela, en créant de véritables scènes presque muettes à plusieurs personnages ,d’un comique tout à fait magistral.
 Mais on dirait qu’absorbé par ses multiples tâches: installation de la Villa Arpel de Mon Oncle au 104, rétrospective Tati à la Cinémathèque française, Direction de l’Opéra Comique- Jérôme Deschamps ait conçu et réalisé ce dernier spectacle dans l’urgence et en utilisant ses bonnes vieilles recettes qui ont autrefois fait la preuve de leur efficacité.Eh! Bien non, le compte n’y est pas vraiment. Il y a aussi une question de dimensions : tout se perd un peu sur cet immense plateau, même quand on en réduit la profondeur, et la salle Gémier,  où il avait créé l’excellent Les Pieds dans l’eau, aurait sans doute été mieux adaptée. Question de durée aussi:  cette heure et demi, on l’a dit, n’en finit pas de finir et l’on quitte la salle en se demandant ce qu’on a bien pu vouloir nous dire en essayant de nous amuser.
  Comme le public hier dimanche après-midi n’était pas trop difficile, cela passait à peu près (mais les applaudissements n’étaient quand même pas enthousiastes) mais, vingt minutes avant la fin, on avait envie de siffler la fin de  partie. En fait, tout se passe comme s’il y avait du troisième degré dans l’air: Jérôme Deschamps regardant ses spectacles d’autrefois qui, eux-même, regardaient une réalité d’autrefois: et là, cela ne fonctionne plus vraiment, malgré la virtuosité des interprètes et un travail technique magistral: rendons hommage aux techniciens remarquables mais invisibles du plateau qui participent à cette mécanique superbement rodée.
  A voir? Oui, si vous n’êtes pas très  exigeant et qu’une grande salle pas trop pleine ne vous fait pas peur quand il s’agit d’un spectacle comique. Mais si  vous ne  connaissez pas encore Macha Makeïeff et  Jérôme Deschamps , invitez plutôt quelques bons copains, offrez-vous une sangria correcte et partagez ensemble la découverte de leurs précédents spectacles devant un grand  écran, ( les DVD ne manquent pas) ;certes, ce n’est pas du spectacle vivant mais, croyez-moi, j’en ai fait l’expérience avec des groupes d’étudiants, cela marche tout à fait bien…Et cela vaut mieux que cette sauce souppe réchauffée… regrets que qui l’enfer se donde disait Apolinnaire.

Philippe du Vignal

Théâtre national de Chaillot, jusqu’au 16 mai; et exposition de la Villa Arpel de Mon Oncle,au 104 (Paris 19 ème) et exposition Jacques Tati à la Cinémathèque française: Deux temps, trois mouvements.

L’Ecornifleur

L’Ecornifleur de Jules Renard, adaptation de Renée Delmas et Marion Bierry, mise en scène de Marion Bierry.

ecornifleur.jpg  Jules Renard (1864-1910) est finalement un auteur que l’on redécouvre de temps à autre, surtout pour son Journal (1905), où les vacheries écrites dans un style ciselé fleurissent, sans aucun état d’âme; sans doute,  Jules Renard a-t-il plus ou moins vécu les situations qu’il décrit dans ses textes , en particulier dans Poil de carotte, quand il dut accepter les rebuffades et les sournoiseries d’une mère qui ne l’aima guère et d’un père indifférent. Quant à cette longue nouvelle qu’est  au départ L’Ecornifleur, c’est l’histoire d’ Henri,un jeune homme, brillant et quelque peu cynique, volontiers misogyne qui s’introduit dans l’intimité d’un couple sans enfants, monsieur et madame Vernet; de visite en visite, puis de dîner en dîner, il devient vite leur compagnon inséparable qui se rend presque quotidiennement dans leur appartement parisien. Bref, en quelques mois,il est vite devenu l’ami proche, voire le confident des époux et il acceptera volontiers d’aller passer deux mois de vacances au bord de la mer avec eux. D’autant plus que la jeune femme n’est pas insensible  à ses charmes, et que son mari a tout du bourgeois benêt et satisfait : « Je vous confie mes bagages et ma femme » lui dit-il, avant de prendre le train suivant.
   Il y a aussi dans cette maison de vacances, cadre de tant de pièces du début du vingtième siècle, Marguerite, une nièce que le jeune homme va discrètement séduire sans trop de scrupules.Le chapitre de la nouvelle  est d’ailleurs intitulé: un demi-viol…  Comme la jeune personne ne demandait que cela, tout va pour le mieux…Même si, dans le texte original,  Henri dit de Marguerite que c’est un animal…. Elégant, non? Comment se sortir de ce guêpier où il s’est mis; il choisit la solution classique  qui ne peut tromper que les naïfs, celle du faux télégramme le rappelant d’urgence à Paris.
  C’est écrit dans une langue raffinée et l’on sent que Jules Renard a pesé chaque phrase d’un dialogue souvent brillant qui fait déjà penser à Guitry, et, où, curieusement, on retrouve parfois le charme des films d’Eric Rohmer. Mais, ici, plus rien de la tendresse et du désir rohmériens ! Dans L’ Ecornifleur, tout est noir: aucun amour véritable, aucune amitié réelle, pas de sympathie mais du cynisme et du mépris au kilomètre et la phrase finale ne laisse aucun doute là-dessus! Henri part en laissant  ce billet à ses hôtes:  » Mes chers amis,une dernière fois merci et adieu; il ne me reste plus qu’à me coller au dos l’étiquette trouvée dans le Journal des Goncourt: A céder: un parasite qui a déjà servi. »
   Marion Bierry a réussi à mettre en scène son adaptation  avec une certaine maîtrise, malgré un décor de bord de plage avec rochers  approximatif. Quant aux comédiens, Sarah Haxaire donne une tonalité bizarre à certaines fins de phrase mais Julien Rochefort, Hugo Seksig et, en particulier la jeune Lola Zidi, s’en sortent assez brillamment. La dernière partie du spectacle s’essouffle un peu, et il aurait sans doute fallu couper quelques dix bonnes minutes de ce qui n’est tout de même qu’une adaptation, et trouver un rythme plus rapide, ce qui, par ailleurs,  aurait nui à cette espèce de nonchalance cynique dont sait user si habilement Jules Renard. C’est toute la difficulté de faire passer sur scène une écriture qui ne lui était pas à priori destinée, et où les personnages n’ont peut-être pas la consistance nécessaire  et tiennent davantage d’aimables silhouettes…
  A voir ? Ce n’est pas le genre de soirée dont on ressort ébloui, mais, bon, si vous avez une vieille petite préférence pour les écrits de Jules Renard, pourquoi pas?

Philippe du Vignal

Théâtre la Bruyère
 

Trois pièces cuisine

Trois pièces cuisine de Carole Fréchette et Dominick Parenteau-Leboeuf, mise en scène par Pierre Vincent.

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La Compagnie Issue de secours qui s’est établie à Villepinte à la Ferme Godier a présenté pour quelques représentations au théâtre Paris-Villette trois petites pièces qu’elle a déjà jouées au domicile de spectateurs; Pierre Vincent pense en effet, et avec raison, que les rapports comédiens/ public et les codes imposés depuis des siècles  ne sont plus les mêmes et donnent une autre dimension aux oeuvres: le cadre est très intime,  l’espace scénographique doit être réduit à l’essentiel,la proximité modifie considérablement le jeu,le répertoire et le format ( espace/temps/ nombre de personnages) doit être spécialement adapté,et le public,  limité à deux dizaines de personnes qui se connaissent en général de près ou de loin, est plutôt local, c’est le maître et/ou la maîtresse des lieux qui servent d’ouvreuses, et chacun apporte de quoi boire ou manger, pour dîner après le spectacle: bref, toutes les vieilles habitudes des théâtres parisiens ou banlieusards sont ici bouleversées, et c’est tant mieux…
Serial Killer est une création de l’auteure québécoise maintenant bien connue en France Carole Fréchette qui ne l’avait  pas encore vue mise en scène; cela raconte, au cours d’un repas d’un jeune couple,  la dégradation progressive de leurs amours qui paraissaient pourtant solides, bien que ces deux jeunes gens ne se connaissaient pas depuis très longtemps. C’est d’abord écrit dans une  belle langue, à la fois précise et mordante,  où rien des sentiments n’est éludé, comme une sorte d’autopsie prématurée d’un amour qui commence  à s’effilocher, à cause d’on ne sait pas trop quoi, probablement l’usure du quotidien et une relation peut-être fondée sur quelques malentendus. C’est un peu, comme à l’envers, la si savoureuse Demande en mariage de Tchekov. La scénographie de cette cuisine, toute en polystyrène et mal fagotée,  ne vaut pas un clou mais, qu’importe, pendant cette petite demi-heure,  c’est un vrai plaisir théâtral que nous offrent Nathalie Bastat et Michel Aymard, bien dirigés par Pierre Vincent.
Les deux  petites pièces de Dominik Parenteau-Leboeuf: Vices cachés et 3 1/2 -en réalité un monologue pour chacun des deux comédiens- ne sont tout à fait de la même qualité d’écriture. Peut-être aussi, le monologue, en général plutôt inclus dans un pièce, qui est une très vieille particularité du théâtre occidental,et qui est vite devenu au siècle précédent ( cela fait toujours drôle de dire cela!) jusqu’à investir un peu trop le paysage théâtral, ne trouvait  pas vraiment sa dimension  quand  il prend le ton d’une confidence dans une cuisine; il y faut sans doute un peu plus de distance, alors que le dialogue à deux ou trois fait  souvent merveille, quand, bien entendu, il est adapté au lieu.
Le théâtre d’appartement, qui suppose la maîtrise de bien des paramètres et en particulier le choix des pièces, offre encore de belles opportunités aux compagnies. je me souviens d’un très beau petit spectacle ( dont un  Courteline me semble-t-il) à Villeneuve d’Asq monté par Pierre-Etienne Heymann, et d’une très réjouissante et évidemment déjantée séance Tupperware , écrite et mise en scène par Hervée de Lafond et Jacques Livchine dans une maison ancienne à Montbéliard.
A voir, oui, si vous voulez découvrir cette petite pièce de Carole Fréchette.. et si vous habitez  dans le coin…

 

Philippe du Vignal

 

La Ferme Gôdier 1 ter bd L. et D. Casanova 93420 Villepinte t: 01-43-10-13-89

John Gabriel Borkman.

John Gabriel Borkman de Henrik Ibsen, mise en scène de Thomas Ostermeier.

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La pièce fait partie d’un quatuor composé de Solness le constructeur, Le petit Eyolf et Quand nous nous réveillerons d’entre les morts, quatuor beaucoup moins joué qu’Hedda Gabler ou Maison de Poupée que l’on peut voir presque à chaque saison. Et dans chacun de ses drames, le personnage principal est un homme plus très jeune qui réfléchit à son passé professionnel, architecte, philosophe, sculpteur.. John Gabriel Borkman appartenait, lui, au monde de la banque mais à la suite d’une faillite, il a été condamné et incarcéré plusieurs cinq ans- ce qui est devenu plutôt rare de nos jours…
Avec des conséquences dramatiques pour sa famille.En effet, Gunhild a mis à l’abri du scandale Erhart leur fils en le faisant élever un temps par sa soeur jumelle El
la Renthiem que Borkman a autrefois beaucoup aimée. Borkman sorti de prison vit dans un étage supérieur de la maison où habite Gunhild, sans la voir… Maison qui appartient à Ulla. Un beau soir, Ella vient rendre visite à sa soeur qu’elle n’a pas revue depuis des années et lui annonce qu’elle est condamnée à brève échéance ; elle voudrait qu’Erhart vienne auprès d’elle pour l’aider pour l’accompagner le peu de temps qui lui reste à vivre. Borkman, homme déjà âgé et sans doute quelque peu cassé par ses années de détention rejoindra  alors les deux soeurs pour essayer de se concilier Erhart qui n’est plus le petit jeune homme qu’ils ont connu, même s’il est encore étudiant. Il a sa vie personnelle maintenant et entend bien échapper à cette O.P.A. familiale où il ne se reconnaît pas.
Borkman  en effet, n’a rien d’un héros exemplaire, et l’on apprend qu’il a sacrifié sans beaucoup de scrupules son amour pour Ella pour pouvoir accéder à un poste de tout premier ordre, en d’autres termes qu’il l’a vendue à un homme qui la voulait . La grandeur d’un homme  se mesure souvent à ses renoncements et, là,  Borkman ne vaut pas très cher… Quand Borkman, après s’être réconcilié  avec Ella- ce que l’on peut avoir du mal à admettre, il comprendra trop tard que sa vie aura finalement pris l’allure d’un magnifique ratage malgré quelques années de réussite flamboyante. Mais son coeur usé  n’y résistera pas.
Ostermeier avait monté la pièce il y un peu plus d’un an au Théâtre national de Bretagne.Et sa mise en scène, comme celles des précédents Ibsen qu’il avait créés,  est d’une grande maîtrise; c’est ,d’abord,  un directeur d’acteurs exemplaire et la distribution est de tout premier ordre, jusqu’aux personnages secondaires, notamment Josef Bierbichier ( Borkman, Kirsten Dene ( Gunhild) , Angela Winkler (Ella) et Et Sabasteine Schwarz ( Erhart). Ostemeier sait donner un rythme, ce qui manque le plus souvent à ses confrères français, et une crédibilité  immédiate aux images qu’il créée, dès le moment où les personnages entrent sur scène. C’est presque magique et donne à tout le spectacle une  grande qualité, que la pièce aux allures de mélo- ne possède sans doute pas, malgré de très beaux  dialogues sur la fin …

 Mais cee n’est ni Hedda Gabler ni Maison de Poupée et les enjeux de la pièce ne sont plus ceux qui nous préoccupent actuellement, en ces temps de crise financière mondiale. Par ailleurs on ne voit pas vraiment la nécessité de mettre un plateau tournant pour changer un décor d’une grande rigueur où il n’y a qu’une table et quelques sièges,pour un autre où ne figurent qu’un petit canapé , un fauteuil et une chaise. De temps à autre, le plateau est envahi d’écharpes de fumigène, sans aucune nécessité dramaturgique. A ces réserves près, Ostermeier, par ailleurs , directeur de la Schaubühne de Berlin , reste un bon metteur en scène . Alors à voir? Oui , si l’on est un inconditionnel d’Ostermeier mais très franchement ,si c’est toujours réconfortant de voir un spectacle bien monté , la pièce d’Ibsen , surtout pendant la première demi-heure assez ennuyeuse, ne mérite sans doute pas le détour…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Odéon; c’était jusqu’au 11 avril et ensuite en tournée

 

œuf de Pâques

oeuf.jpg     En guise d’œufs de Pâques, Cette  délicieuse friandise en récompense de votre fidélité.  Vous ne viendrez pas vous plaindre en disant que vous n’êtes pas gâtés… Enfin vous avez toujours le droit de faire vos commentaires. La fréquentation de votre blog préféré  augmente chaque mois. Ce n’est qu’un début, continuons le combat, comme disait autrefois le petit Nicolas….

Philippe du Vignal

 Lettre adressée à Antoine Vitez, (alors directeur du Théâtre National de Chaillot)       

 A Paris, ce jeudi 23 mai 1985.

Monsieur le Directeur, 

Directrice d’un collège de jeunes filles, j’ai assisté récemment à une représentation de « Ubu Roi » afin de me rendre compte de visu si ce spectacle conviendrait aux tendres ouailles dont j’ai la charge. Qu’est-ce que j’ai vu sur la scène même où triompha naguère le grand Jean Vilar? J’ai vu des EXCREMENTS  Mon voisin n’a-t-il pas dit à sa femme: « Tiens, des étrons, les acteurs vont bouffer de la merde » Textuellement. Eh bien non, Monsieur ce sont les innocents spectateurs qui ont été obligés de » bouffer de la merde ». Vous rendez-vous compte, Monsieur le Directeur, que vous faites appel aux instincts les plus vils des spectateurs, ceux-là mêmes que votre mission est d’éduquer  mais que vous vous faites un malin plaisir de corrompre, et cela avec un cynisme peu commun. Pour comble d’horreur, l’un des acteurs s’est dévêtu et a exposé ses FESSES NUES au regard apeuré et horrifié de quelques centaines d’assistants, (1) dont mes deux nièces. L’une d’entre elles fait sa communion solennelle dans quinze jours, l’autre commence son noviciat chez les clarisses de la Fête-Dieu. . Elles étaient TOUTES VELUES.( 2) je suis laissé dire que vous étiez communiste. Ceci explique cela. De ma vie je n’ai jamais  vu pareille chose.
 Monsieur le Directeur, je vous somme de réfléchir avant de continuer votre œuvre diabolique. Il y va de votre âme immortelle. Pensez aux souffrances de Notre Seigneur sur la Sainte Croix, à celles de Sa Très Sainte-Mère. Pensez à Jeanne d’Arc dont l’insigne pureté continue d’être une source d’inspiration pour nos jeunes filles.
 Je vous avertis par la présente que je viens de composer à l’intention du Ministre de la Culture, Monsieur Robert Abirached (3)  dans un mémoire dans lequel je le prie de faire en sorte que les deniers publics ne soient plus consacré à l’étalage sur la place publique de ces nouvelles écuries d’Augias.
 Que Dieu dans son infinie miséricorde vous pardonne le mal que vous faites à notre belle jeunesse française, et veuillez, Monsieur le Directeur, agréer l’expression de mon horreur de chrétienne, et de catholique.
 ( Mademoiselle)   (sic)  X….   Y…, directrice de collège, officier dans l’ordre national des Palmes académique, membre du tiers ordre des franciscaines de Paris.

P.S. Dimanche prochain je réciterai une dizaine de chapelets à votre intention.

Cette lettre manuscrite  authentique est retranscrite telle quelle : fautes d’orthographe et  de ponctuation, sens archaïque (1) , fautes de syntaxe (2),   et erreurs comprises ( 3). Robert Abirached n’était pas en effet ministre mais l’excellent directeur de la Direction des Spectacles;  le Ministre de la Culture était à l’époque  Jack Lang depuis 1981 et qui  le resta jusqu’en 1986.

Avec le couteau le pain

Avec le couteau le pain, texte et mise en scène de Carole Thibaut

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Carole Thibaut avait achevé ce texte en 2004 et n’avait pu le monter qu’il y a deux ans; à part quelques représentations au Lavoir Moderne Parisien, puis au T.E.P., elle le remonte encore à Confluences. C’est l’histoire d’une jeune fille encore presque gamine qui doit subir à la fois d’abord l’autoritarisme monstrueux du père et la bêtise passive de la mère, avant d’être la proie du grand méchant loup en la personne de Norbert, le fils d’un très bon ami de son père qui vient lui donner des leçons de maths. Et qui ferait bien un gendre parfait mais la gamine pense que cette fois-ci, il faut dire stop.. à cette machination familiale où le fameux Norbert a tendance à reproduire le système monstrueux d’oppression qu’elle a dû subir auparavant. Voilà pour la trame de l’histoire qui fait souvent penser aux contes des Frères Grimm ou à ceux de Lewis Caroll.
Carole Thibaut sait admirablement défendre le texte à l’écriture très épurée de Carole Thibaut auteur. Et sa mise en scène est d’une précision absolue pour rendre les arcanes d’un univers à la fois enfantin et proche du cauchemar , d’abord parce qu’elle n’en est pas à son coup d’essai, et qu’elle utilise au mieux les techniques du théâtre d’ombres humaines ou de marionnettes, ( On sait que les choses sont encore plus convaincantes quand on les devine seulement.) mais aussi celles beaucoup plus sophistiquées et tout à fait remarquables de la voix amplifiée et de la création sonore ( Pascal Bricard) ou d’une partition lumière ( Didier Brun),qui sculpte littéralement l’espace et le temps. En fait, tout se passe comme si deux univers se juxtaposaient: celui des parents et de Norbert, et celui de la gamine qui voit les objets de la vie quotidienne comme démesurés: le fusil de papa est gigantesque, les verres de vin sont dix fois leur taille, et la très grande table familiale sert aussi d’espace où les comédiens évoluent la plupart du temps… La scénographie imaginée aussi par Carole Thibaut, femme orchestre, est ainsi intelligemment mise au service de cette charge contre un système parental qui obéit aux normes formatées de la société , qui est en fait très violent, et dont la gamine n’a aucune chance de s’échapper sinon par… la violence.
Carole Thibaut n’accuse personne mais constate la formidable emprise des valeurs familiales, en développant une écriture théâtrale très précise où le pathos n’a pas droit de cité; elle semble œuvrer avec distance, sans avoir l’air d’y toucher,ce qui rend les choses encore plus efficaces. D’autant qu’elle ne commet aucune erreur quant à la direction d’acteurs: Marylin Even, Claude Baqué, Karen Ramage, Charly Totterwitz, et Sarah Espour , en coulisses pour les ombres, sont tous remarquables. Avec une  préférence pour Karen Ramage( la gamine) qui possède une présence et une gestuelle de tout premier ordre.
Le seul léger reproche: Carole Thibaut devrait, dans une aussi petite salle que Confluences, ne pas demander à Claude Baqué de crier autant mais ce spectacle, brillantissime, qui- tant pis, si elle se sent écrasée par la comparaison- possède tant sur le plan dramaturgique que plastique , les mêmes qualités que ceux du grand Kantor. Même simplicité du texte, même maîtrise de la scénographie à la fois du côté du plateau que des accessoires, même intelligent recours aux techniques du son et de la lumière pour renforcer la prise de parole, même qualité du jeu… Espérons que le spectacle se rejouera encore, sur une plus longue série. Surtout, n’hésitez pas à le voir s’il passe près de chez vous. Avec le couteau le pain démontrerait , s’il le fallait encore, que la beauté théâtrale peut surgir de l’horreur humaine!

 

Philippe du Vignal

 

Le texte est publié aux éditions Lanzmann.

 

Théâtre Confluences, jusqu’au 11 avril, ATTENTION , le 11 avril, c’est demain samedi, dans la cadre de la première édition de La Genre Humaine, à Confluences, consacrée à la présentation de spectacles, débats, ateliers, lectures qui ont pour thème l’évolution de la situation des femmes , dans la mesure où le bouleversement des regards, comme dit Carole Thibaut, a suscité des expériences artistiques et humaines radicalement différentes.

Mai 68 est à la fois très loin, et Carole Thibaut n’était pas encore née mais l’on n’en finit pas de mesurer la coupure qui s’est produite en termes artistiques; imagine-t-on un spectacle comme Avec le couteau le pain dans ces années-là? Dans un précédent article, je citais un programme de la Comédie-Française où les actrices du Songe de Strindberg étaient citées sur une liste à part ,après bien entendu , leurs collègues masculins! Bref, on revient de loin…!
Enfin, Dominique Hervieu , Muriel Mayette , Julie Brochen sont directrices de trois des plus grands théâtres nationaux, et on espère de tout coeur que Carole Thibaut qui est candidate à la direction du Centre dramatique de Thionville pourra l’obtenir si on ne lui refait pas le coup fait à Guy Freixes , éliminé après avoir été choisi sur concours à un poste similaire et qui a subi la loi de l’Albanotron ou de l’Elysée, ou des deux, sans aucun ménagement. C’est sans doute ce que l’on appelle en démocratie, le fait de la princesse…

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