L’Or avec le faire et Les Enfants du Soleil

Festival Les Enfants du désordre à La Ferme du Buisson:
L’Or avec le faire, mise en scène de Julie Bérès, en collaboration avec Thomas Cloraec.
 
   or-avec-le-fer-siteNous devions voir Nous sommes seuls maintenant, création collective dirigée par Julie Deliquet (voir Le Théâtre du Blog) dont on vous reparlera  mais, par les hasards d’une organisation des plus mal foutues, nous nous sommes retrouvés sous un chapiteau peu chauffé, conviés à regarder 90 minutes durant,  le denier opus de miss Bérès. « C’est, dit-elle, « une re-création »  d’un travail documentaire réalisé en milieu rural, notamment dans les Monts d’Arrée en Bretagne ». 
Julie Bérès a souhaité réaliser « une forme théâtrale hybride entre cabaret, performance physique et tour de chant.Cette pièce n’est pas une conférence sur la vie en autonomie mais une forme artistique dans laquelle les corps, la mise en espace, la musique et la vidéo se frottent, en ruptures construites, afin de donner la parole aux uns et aux autres, de rapporter des fragments de vie, des morceaux d’histoires, des récits de ces vies en autonomie ».
« Dans la veine de mes précédentes créations, je m’efforcerai de donner forme à un théâtre sensoriel, suggestif et kaléidoscopique. Il s’agit pour moi d’élaborer une composition dans laquelle l’imaginaire et les propositions des interprètes puissent entrer en interaction avec l’émotion qu’offrent la création sonore, les trouvailles scénographiques, les distorsions que permettent les projections de la vidéo et de la lumière. »
Et cela donne quoi? Pendant de longues minutes, quatre jeunes hommes en jeans et  torse nu,s’emploient à vider une vingtaine de sacs de sciure pour le plus grand plaisir des spectateurs du premier rang qui s’en prennent plein les yeux. Ils vont ensuite fouler cet énorme tas de sciure, métaphore évidente de la terre difficile à cultiver dans ces pays pauvres du centre de la Bretagne.
Il y a aussi- c’est sans doute le seules seuls moments réussis de petits extraits de films vidéo avec une vieille dame qui raconte la généalogie de son village – c’est aussi drôle qu’émouvant – et un Georges Pompidou promettant  n’importe quoi pourvu que les paysans  se taisent: images en noir et blanc d’un monde qui commence déjà sérieusement à s’éteindre. Et les jeunes gens racontent eux aussi des morceaux de la vie rurale, puis l’un d’eux se met à la batterie ou chante. 
  Le résultat est  aussi prétentieux que pathétique; guère de fil rouge, on attend que cela finisse, et de l’émotion, « des trouvailles scénographiques des distorsions lumière/vidéo somptueusement annoncées? Rien de tout cela,  sinon quelques belles images et une réelle énergie mais qui tourne à vide. On a connu Julie Bérès  mieux inspirée (voir Le Théâtre du Blog). Oublions vite..

Les Enfants du Soleil d’après Maxime Gorki, mise en scène de Mikaël Serre.

 

les-enfants-du-soleil-siteC’est à un univers assez déjanté, dans une scénographie très réussie que nous convie Mikaël Serre, avec cette  adaptation d’un pièce de Gorki assez peu jouée mais qui mérite le détour. Il l’avait  écrite en la situant en 1862, pendant une grave épidémie de choléra en Russie, alors qu’il était incarcéré en 1905 au fort Pierre-et-Paul à Saint-Petersbourg,  après un début de  révolution.
Gorki vécut ensuite à Capri pendant sept ans, ce qui a dû inspirer Mikaël Serre (qui, lui,  a fait plusieurs séjours  en Russie). Cela se passe en effet dans une riviéra d’opérette. Avec une scénographie particulièrement réussie et pleine d’humour de Nina Wetzel,  toute au second degré, avec  faux palmiers, dans la lignée de Savary et de son Magic Circus,  chaises longues en plastique,  voiture refuge pour amoureux dont les ébats sont retransmis sur  écran vidéo; sept jeunes gens de la bonne bourgeoisie,  en proie aux désordres sentimentaux et aux réflexions dialoguent sur l’homme, l’art, la liberté  et la société.
La pièce  ressemble un peu à celles de  Tchekov dont Gorki était l’ami, et au début, on est un peu paumé dans cette galerie de personnages en maillot de bain… Pas grave! D
ans la mai­son d’un scien­ti­fique,  Pro­tas­sov et son épouse Elena, il y a aussi  Va­guine, un artiste, visiblement amou­reux d’Elena, Mé­la­nia, une jeune veuve, amoureuse de  Pro­tas­sov, et un vé­té­ri­naire, Tche­pour­noï qui aime  Lisa, la sœur de Pro­tas­sov.  Ils sont  tous là en villégiature, semble-t-il,  dans cette grande maison. mais on n’est pas chez Goldoni et ils se demandent un peu naïvement, quelle marge de manœuvre ont les intellectuels et les artistes pour essayer de modifier en profondeur les structures économiques de leur pays, alors qu’ils en sont… les principaux bénéficiaires.

Cela ne va pas, on s’en doute, sans  déchirements et remises en question fondamentales.. Avec l’inévitable  part de rêve et d’utopie: « Il faut que les hommes comprennent et aiment la beauté, alors ils édifieront toute une morale à partir d’elle. Ils commenceront à distinguer lesquels de leurs actes sont beaux, et lesquels sont affreux. Alors la vie deviendra parfaite, dit Elena.« On n’a pas le droit de vivre sur la terre, si on a pas la force de faire sienne la vie de toute la terre, remarque Liza » « L’homme vit libre que dans la raison. La notion de bien c’est la raison qui la crée. Sans conscience, il n’y a pas de bien possible »Les vieux ont rarement raison. La vérité est toujours du côté des nouveau-nés, répliquera cyniquement Protassov.
Mikaël Serre nous renvoie comme en boomerang la pièce de Gorki,  en la situant de nos jours, et en mettant le doigt où  cela fait mal. C’est bien joli, nous dit-il avec raison,  de regarder avec  bienveillance les révolutions arabes et les manifestations  en Espagne, en Grèce ou à Chypre mais cela ne coûte pas cher… Alors que nous ne voulons pas voir très hypocritement que leurs causes majeures sont dues à un capitalisme effréné dont nous profitons tous, patrons comme ouvriers.. »
J’aime bien penser, dit-il,  à cette phrase de Robert Filliou aussi décomplexée et enjôleuse qu’effrayante, qui dit que l’art fait partie d’une sorte de rêve collectif, et, que pour lui, si à l’avenir l’art n’existait plus, ça ne lui ferait rien pourvu que les gens soient heureux. Gorki remplacerait peut-être « heureux » par « libre »…
La pièce est sans doute inégale et
un peu longue, mais cette dénonciation des pseudo-élites très branchouilles modèle ENA 2014 pur porc, est bien vue et a quelque chose de sain et de réjouissant. Mikaël Serre a  eu l’intelligence avec Jens Hil­lje, son dramaturge, d’analyser et de bien  comprendre la pensée de Gorki.  Comme il dirige ses comédiens de façon exemplaire,  Ser­vane Du­corps tout à fait remarquable en Elena,  Cé­dric Eeck­hout, Ma­rijke Pinoy, Nibih Ama­raoui, Thierry Ray­naud, Bruno Rou­bi­cek, Claire Vi­vianne So­bottke, ces Enfants du Soleil  sont un spectacle qui fonctionne bien et, à la Ferme du Buisson, il  a eu le don de séduire  un très large public, notamment de très jeunes gens qui se délectaient de ces personnages lancés dans des dialogues parfois rohmériens.
Bref, un théâtre intelligent qui ne triche pas, et comme on aimerait en voir plus souvent.

Philippe du Vignal

Ferme du Buisson, scène nationale de Marne-la -Vallée, le sa­medi 23  no­vembre. 


Archive de l'auteur

Mon Traître

Mon Traître, d’après Mon Traître et Retour à Killybegs de Sorj Chalandon, mise en scène d’ Emmanuel Meirieu.

 

  f35b9171Après l’adaptation pour la scène du roman de Russell Banks, De beaux lendemains, créé dans ce même Théâtre des Bouffes du Nord en 2011, Emmanuel Meirieu poursuit son exploration d’œuvres littéraires contemporaines,  comme celles de Sorj Chalandon. Avec Loïc Varraut, il a  adapté ses deux romans pour la scène.
L’histoire  se passe dans l’Irlande des combats républicains, avec un Traître et un Trahi, et dit avant tout l’angoisse du deuil impossible de l’ami qui vous a trahi.
Sorj Chalandon nous conte ici l’engagement sentimental d’une amitié mais aussi l’adhésion d’un homme  à l’IRA et à sa branche politique -le Sinn Fein-en Irlande du Nord, dans les années 70.
Comme dans le spectacle précédent de Meirieu,
un récit porté par quatre témoins de  l’histoire dans un paysage  de solitude et de neige, où quatorze enfants furent tués dans un accident de bus scolaire,  Mon traître  se passe  dans la nuit, la brume, la pluie, le vent et le tonnerre, agrémentés de quelques notes de piano, pour une oraison funèbre où on évoque  la vie du Traître…
À travers trois voix, celle de l’ami du Traître, celle de son fils, et le Traître lui-même, qui se relève de la mort,  quand son fils lui intime, avec une autorité rageuse, de se lever : « Dead Man, Wake up… »La chanson déchirante, et paradoxalement somptueuse, avec une belle amertume, est interprétée ici a capella par l’imposant Stéphane Balmino.
Le premier témoin est un luthier français – double littéraire de Sorj Chalandon -qui rencontre Tyrone Meehan (historiquement Denis Donaldson, un leader charismatique de l’IRA qu’il admire intensément et qui l’entraîne dans la guérilla). Mais ce Tyrone Meehan/David Donaldson se révèlera  être en 2005 un traître depuis vingt-cinq ans! Agent britannique rémunéré pour ses informations sur son camp des Républicains. Il sera assassiné en 2006. L’ami militant de jadis se souvient,  dans la souffrance, des frères de combat qu’il hébergeait et cachait chez lui, et qui étaient ensuite dénoncés… par Tyrone.
« Est-ce qu’on est traître encore quand on respire ou quand on dort ? », se demande le luthier qui ne peut oublier la main amicale protégeant son épaule, quand ils vont ensemble acheter la traditionnelle casquette irlandaise, ou  quand ils campent  au bord de l’immense beauté d’un lac naturel. L’ami (Jérôme Derre) qui a une voix chaude et blessée, tutoie et invective le défunt, le déloyal, l’infidèle, celui qu’il croyait insoumis … Le fils et son chant de colère introduisent une pause presque salutaire après la tension extrême de celui qui interroge et qui ne comprend pas, venu assister aux obsèques de l’infâme.
Se lève ensuite celui qui gisait nu sous sa couverture, à la façon des prisonniers politiques jetés en prison, qui résistaient contre le statut infligé de prisonniers de droit commun, dans la saleté, les excréments et la négation de toute humanité. Le traître enfin raconte son enfance, la pauvreté et la misère, les huit ou neuf frères et sœurs et la mère veuve… Et aussi, les assauts furieux des Anglais.
Le défunt repentant – non, il ne revient pas sur le mauvais choix d’un double langage – raconte superbement (Jean-Marc Avocat) comment on devient le corbeau d’un conte enfantin, le fils envolé d’un château délabré qu’ont déserté prince et princesse…
Toute la partition est tenue dans la rigueur, l’émotion et la douleur intérieure.

 

Véronique Hotte

 

 Théâtre des Bouffes du Nord. T : 01 46 07 34 50  jusqu’au 21 décembre.

La Bobine de Ruhmkorff

La Bobine de Ruhmkorff, texte, jeu et mise en scène de Pierre Meunier

 

 Commençons par le commencement : il faut bien que nous venions de quelque part. Et il a bien fallu que nos parents coïtassent pour que nous vinssions au monde. Ou comme aurait dit à Dom Juan Sganarelle, s’émerveillant devant la beauté du monde : « N’a-t-il point fallu que votre père engrossât votre mère pour vous faire ? ». Autrement dit, la question n’est pas d’être ou de ne pas être, la question est : quelle est cette attraction, cette étincelle, ce désir qui fait que, de deux, les êtres,  soudain,  ne font plus qu’un ? Qu’est-ce que sexe ?
Après Sexamor où il travaillait la question à deux, avec Nadège Prugnard, Pierre Meunier poursuit sa recherche en solitaire, mais pas en solitude. Il installe donc, selon sa coutume, son petit laboratoire mécanique sur scène. Pierre Meunier, poète, comédien, inventeur, constructeur de machines et porteur d’autres casquettes à l’occasion, a un grand respect pour les êtres, à commencer par nous, les spectateurs dans le noir, autant que pour les matières et les machines, nos sœurs. Il a ajouté ici l’électricité.
Il suffit de l’entendre parler avec tendresse et sérieux du cu-ivre ( !), si merveilleux conducteur, de le voir effleurer une lame de métal ou un ressort capricieux pour ressentir une douce fraternité avec la matière. Tout est attirance, attraction, terrestre ou céleste. La distance même crée le coup de foudre, la juste distance de l’arc électrique. Selon sa coutume, encore, il se met en danger : moins de se faire couper en deux par un ressort détendu (encore que… Enfin, tout ça se maîtrise) que de voir une de ses expériences électriques rater. Nous sommes avec lui, nous retenons notre souffle, nous sommes de tout cœur avec la machine, et si échec il y a, cela devient poignant.

On ne vous dira pas ce qu’est une bobine de Ruhmkorff, sinon que c’est un fabuleux accélérateur d’énergie, comme parfois la poésie. Celle de Pierre Meunier est vaste, forte, salée. Qu’est-ce que sexe ? Il faut tourner autour du pot, autour du mot, pour comprendre qu’avec son côté tranchant il bave d’amour, et qu’il n’est pas rose.
Chaque moment du spectacle est en quête de sa propre vérité : c’est le mérite des objets, surtout s’ils sont un peu vivants, comme ceux qu’affectionne Pierre Meunier, de ne pas tricher et de forcer l’acteur à rester « réveillé ». Pas de risque de s’endormir : il nous met,  nous aussi,  au travail, à chaque expérience, entre rire, suspense, gravité, en tension entre la scène et la salle.
Est-ce clair ? Il s’agit d’amour, pas forcément propre, mais universel.

 Christine Friedel

 Théâtre de la Bastille, jusqu’au 20 décembre. 01 43 57 42 14

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Hot House

Hot House d’Harold Pinter, mise en scène de Valéry Forestier.

hot house2La compagnie Adada et le collectif A.A proposent au Lucernaire jusqu’au 11 janvier une version  de Hot House d’ Harold Pinter. Entre « La Clinique de la forêt noire » et « L’hôpital et ses fantômes » de Lars Von Trier… Cela se passe dans une maison de convalescence. Les  personnages, « cadres hospitaliers », comme ils aiment à se qualifier, évoluent dans cette grosse machine kafkaïenne où les patients sont débaptisés et portent désormais un numéro de matricule.
Tous les personnages ont un côté loufoque très appuyé, au premier rang desquels le directeur, en proie à une mélancolie permanente, et qui ne cesse de pleurer. On sent bien que quelque chose n’est pas normal dans la manière dont sont traités ces patients (jamais incarnés durant la pièce). La machine aux  grands rouages poussifs va s’enrayer à cause de deux événements : le décès d’un patient et l’accouchement d’une autre, (l’accouchement étant ici presque plus grave que le décès…).

Il y a ici le même type de mise en scène qu’on avait adoré (ou détesté !) dans Ubu Roi monté par  la même équipe : utilisation d’un castelet et d’objets dans le jeu, prise de parole en plan serré. Trois  châssis coulissants, un peu comme une grande armoire, réservent des cadres ou des ouvertures. Quand les comédiens jouent à l’intérieur du castelet,  on ne voit que leur buste, visage et mains.
hot house1Il s’agit souvent de scènes à deux, et le troisième, caché,  procède à la manipulation des châssis ou d’objets divers. Souvent, les  têtes des personnages se rapprochent par l’effet du mouvement des panneaux qui les coincent très près l’une de l’autre, ce qui crée un effet de zoom. Heureusement,  ces comédiens ont aussi un corps et savent évoluer en dehors de cet ingénieux dispositif.
On est ici dans un sur-jeu assumé, tirant vers l’humour anglais, ce qui donne au spectacle une véritable absurdité comique. Certains textes sont débités à une vitesse folle mais avec une articulation très sûre: belle p
erformance d’acteurs! On est ici dans la caricature assumée, drôle, et maîtrisée de bout en bout, ce qui permet de s’éloigner  du texte,dont les circonvolutions peuvent lasser…
Mais il ne faut pas bouder son plaisir  et on passe quatre vingt dix minutes à rire de gags un peu gros mais très efficaces

Julien Barsan

Théâtre du Lucernaire à 21h jusqu’au 11 janvier.

Les Journées de Lyon

Les journées de Lyon des auteurs de théâtre

 

Créées, il y a vingt-quatre ans, par René Gachet et le regretté Jean-Jacques Lerrant, un homme qui a fortement marqué la vie théâtrale lyonnaise, ce concours d’écriture dramatique reçoit chaque année quelque quatre cents textes, et en couronne sept, dont une traduction; trois d’entre eux feront l’objet d’une édition.
En ce dernier jour de la manifestation, la salle est comble à la médiathèque de Vaise qui abrite un important département Arts du spectacle. Pourtant l’objet du débat : « Spécificit
20131119095442-4ad442da-cu_s9999x190é de l’écriture théâtrale entre le livre et la scène » est peu engageant. Un de ces sempiternels colloques pourrait-on craindre! Non, ici, rien de tel : l’intérêt tient à la variété et la disparité des réponses des lauréats : Patrick Dubost, Perrine Gérard, Clémence Weill, Solenn Denis, Claire Audhuy, Stanislas Cotton, et la traductrice Séverine Magois. Ils ont chacun leur approche et ne trancheront pas sur ce qui prime à leurs yeux: la scène, ou le livre qui doivent selon eux, trouver sa langue, son rythme, avec, ou sans personnages, même si, selon la célèbre phrase d’Antoine Vitez: « On peut faire théâtre de tout ».
Cette rencontre o
ffre un panorama de la dramaturgie contemporaine dans toute sa diversité, et ce panel comprend plus de femmes-dont de très jeunes-que d’hommes, confirmant ainsi l’accès massif des femmes, autrefois marginal, à l’écriture dramatique. Elles viennent essentiellement du plateau, comme une bonne part des homme, et souvent après une solide formation littéraire.
L’après-midi sera consacré à deux lectures. Dans Sandre, Solenn Denis confie son monologue à une acteur, bien qu’il s’agisse du récit d’une femme infanticide. Un pari qui permet de distancier cette sordide histoire racontée avec une grande délicatesse : des mots simples, une sincérité désarmante, une certaine dérision. Transposé dans le corps d’un homme, en l’occurrence Stéphane Daublain, le crime de cette Médée, version fait divers, prend un tour universel.
« Nous ne rions jamais/Sinon par erreur/ Nous sommes/Mélancoliques » : loin du quotidien sordide de la pièce précédente, Mélancolie douce de Patrick Dubost lauréat du Prix Jean-Jacques Lerrant, nous attire, en 49 respirations, dans le monde doux amer de la mélancolie. Cette partition chorale en demi-teintes aborde avec humour, la pensée noire qui habite le poète. « Je sais que la nuit/me va bien/Je suis là ce soir pour tenter /quelque chose avec vous », écrit-il, dans son livre publié aux éditions La Rumeur libre.
La mise en espace très élaborée et illustrative a l’avantage de nous aider à décrypter un texte difficile, au risque cependant d’en perdre la substance et le véritable souffle. C’est la difficulté pour des pièces à la lisière du théâtre et de la poésie.
Ce n’était là que l’épilogue de ces Journées… L’événement a mis en lumière le travail souterrain d’une vingtaine de lecteurs bénévoles venus de tous bords par amour du théâtre : enseignants, metteurs en scène, comédiens, journalistes…Certains de ces textes, par le bouche à oreille, trouveront les chemins de la scène dans la région ou ailleurs, et c’est l’essentiel

 

Mireille Davidovici

 A Lyon le 23 novembre 2013. Pour en apprendre davantage sur Les journées de Lyon : T: 04 72 85 09 04

 

www.auteursdetheatre.org

 

Tempête

Tempête par la compagnie Gérard-Gérard, mise en scène de Muriel Sapinho.

 

  IMG_1343C’est un « crash-test » d’un nouveau spectacle,  après plusieurs résidences de cette compagnie issue de l’Ecole du Théâtre National de  Chaillot, et installée à Rivesaltes, où elle a travaillé depuis un an sur ce projet de théâtre de rue à partir de La Tempête de Shakespeare. Elle a ensuit répété à Céret, au Bleymard et enfin à la Maison Unité d’Audincourt. Il reste encore du travail, mais cette ébauche est tout à fait prometteuse…
  Les comédiens nous présentent d’abord, disent-ils, tout ce que nous ne verrons pas: ils ricanent, en tenue BCBG, chaussent des lunettes pour présenter des pistes destinées à résorber la dette : « Donnez un avenir à votre futur ! (…) Audincourt, huitième  commune de Franche-Comté n’est pas condamnée à disparaître (…) Notre équipe a construit un projet audacieux, le premier projet public privé du monde, grâce auquel vous pourrez devenir actionnaires de votre clocher ». Ils s’emparent d’une grande carte de la ville, mettent à prix le collège, découpent l’hôpital, déchirent la ville en morceaux, en bourrent leurs poches, et la mangent!
  Après une danse façon Bollywood, il n’y a plus rien à valoriser, sauf un certain Thomas Müller choisi dans le public qu’on revêt d’un costume, et qui va être le premier homme coté en Bourse, il sera le « Che Guevara du capitalisme nouveau » !
Impossible de décrire ce spectacle encore fragile qui se cherche, mais il y a une scène finale très réussie sous la pluie qu’on peut voir, une fois levé le rideau de fer, qui ressemble au fameux Radeau de la Méduse : « Nous sommes tous nus, égaux dans les éléments qui se déchaînent. L’avenir se joue maintenant… »
Une vraie troupe, treize comédiens et techniciens  sous la direction de Muriel Sapinho.

Edith Rappoport

Studio des trois Oranges, Audincourt.

www.compagniegerardgerard.fr

 

 

Terreur Olympe de Gouges d’Elsa Solal

Terreur  Olympe de Gouges d’Elsa Solal, mise en scène de Sylvie Pascaud.

  4171222791Elsa Solal propose une réécriture fidèle du personnage d’Olympe de Gouges, une des premières grandes féministes de France. Née en 1748, évoluant dans une période politique plus qu’agitée, elle luttera pour les femmes et les plus faibles en prenant la défense des filles-mères, en militant en faveur du divorce, pour la création de maternités isolées des hôpitaux, elle proposa même un impôt sur le luxe, ce qui pour l’époque peut paraître furieusement en avance ! Elle a beaucoup écrit, autant des essais politiques que du théâtre. Elle a marqué l’histoire et a inspiré politiques et artistes: des écoles et des centres culturels portent aujourd’hui son nom, et a inspiré une œuvre à Nam June Paik…
   Les idées de cette grande humaniste républicaine n’étaient pas au goût de tous en pleine politique de la Terreur et malgré l’injonction de ses proches à cesser son combat, elle sera guillotinée en 1793 laissant une dernière lettre à son fils, que l’on entend à la fin du spectacle.
   L’image proposée par cette mise en scène est assez belle, quelques symboles de formes et de couleurs (drapeau français, panier de robe …) évoluent autour d’un rectangle bien éclairé dans des tons de gris, alternant avec des lumières plus graphiques et électriques, délimitant le plateau, symbolisant les barreaux d’une prison. Un son de guillotine qui tranche, assez réaliste, est comme un fil rouge (sanglant !) tout au long du spectacle.
   Anne Sophie Robin, toute en force et en nerfs s’en tire quand même assez bien dans ce rôle difficile, et corseté ! Pour les deux hommes qui jouent (pour résumer) son confident et son accusateur,  c’est bien plus nuancé, ils peinent déjà à se faire une place dans l’espace évoluant souvent autour ou derrière et forçant  le jeu pour l’un,  et  le second tourne autour d’Olympe dans un ballet un peu désarticulé.
Les costumes aussi sont en  rupture: Olympe porte une robe et corset faisant un rappel de l’époque, mais les deux personnages masculins sont habillés « comme aujourd’hui ». Représentent-ils l’homme en général, le tortionnaire masculin dans le passé et  au présent?
   Au delà d’une représentation perturbée par des scolaires visiblement peu préparés au thème traité, on peine à s’accrocher à cette histoire qui contient plusieurs strates que l’écriture n’éclaircit pas toujours et que les différences de jeu n’aplanissent pas.

Julien Barsan

Théâtre du Lucernaire jusqu’au 4 janvier à 18h30.

La Princesse au petit pois

La Princesse au petit pois, d’après Hans-Christian Andersen, adaptation d’Antoine Guémy, Édouard Signolet et Elsa Tauveron, mise en scène d’Edouard Signolet.

 

  C’est sur Cheek to Cheek que s’ouvre La Princesse au petit pois, avec les voix rayonnantes et rauques d’Ella Fitzgerald et Louis Amstrong, une façon_ND31892 de donner du peps et de la lumière à cette mise en scène joueuse et rusée d’Edouard Signolet.
  Sur un praticable, des cubes d’enfant, colorés et peints, en guise de décor abstrait, que l’on monte ou démonte, selon les besoins et la vision scénographique de Dominique Schmitt.
Quelques coursives montantes et descendantes cernent le plateau de scène élevé: ce sont les douves du château
.
  Et voici, déguisés en grands  de ce monde, extravertis et criards, Roi (Elliot Jenicot) et Reine (Elsa Lepoivre), flanqués de Prince (Jérémy Lopez), rejeton pâlot et neutre, qui conversent, échangeant des bribes bien frappées d’une conversation profondément égoïste. Au programme du jour, le bonheur, l’harmonie, la satisfaction de soi et la douceur de vivre.
  « Heureux, voilà ce que nous sommes, loin des problèmes du monde… », disent Roi et Reine. Mais « Pourquoi Prince est-il à l’envers d’heureux ? » C’est que le garçon d’antan a grandi, il aimerait bien avoir quelqu’un à lui, pour être comme Roi et Reine, pour être Roi à son tour et se marier avec une princesse qui, du même coup, deviendrait Reine. Or, l’enjeu est de trouver une vraie princesse : comment la reconnaître ? Le monde est plein de bandits et de barbares qui mentent, ne serait-ce que pour s’approprier le titre royal et tous ses avantages...
 Une princesse n’est que vraie, sinon elle n’existe pas ! Dans sa quête féminine, Prince rencontre quelques princesses : l’une n’a d’autre but que de le dépecer, une autre veut le séquestrer. Enfin, le jeune homme trouve sa vraie  dulcinée (Georgia Scalliet), une princesse de sang qui s’ignore. Cependant, le symptôme de la passion sentimentale ne trompe pas : les tourtereaux ne peuvent plus respirer et ne parviennent pas à se détacher du regard l’un de l’autre
  Or, la belle ne se sent guère princesse ; elle n’a ni envie de n’avoir rien à faire ,ni celle d’être belle toute la journée. Mélancolique, Prince rentre au château, il a parcouru la cruauté du monde. Heureusement, grâce à une jeune roturière complètement trempée par la pluie et qui s’est égarée autour du château-elle ressemble à la « vraie » déjà rencontrée -Reine accomplit le dénouement heureux de ce conte initiatique.
  Tous les acteurs alternativement, en solo et sous les lumières d’Éric Dumas, prennent en charge un épisode de l’intrigue, jouant savoureusement de ces mots vides qu’ils prononcent et qui ne veulent plus rien dire. Le rire aux yeux et le sourire aux lèvres. Peut-être ces concepts philosophiques et pratiques parlent-ils à l’imaginaire enfantin, comme vrai, heureux, bonheur, ensemble … Seul, le mot amour  inconnu ou déprécié, n’est guère évoqué .Un sentiment, pourtant, qui « fait éclater le cœur qui bat trop vite Tout est dit. ».
Et les personnages s’amusent et illuminent la scène de leur bonne humeur, joutes verbales, et beaux atours, entre fourrures, plumes et parures princières à faire rêver. Un beau spectacle pour tous les enfants.

 

Véronique Hotte

 

Studio de la Comédie-Française. T : 01 44 58 98 58 j usqu’au 5 janvier .

 

 

 

 

Gros-Câlin

Gros-Câlin de Romain Gary (Emile Ajar), adaptation de Thierry Fortineau, mise en scène de Bérangère Bonvoisin.

gros calinRomain Gary était né il a presque un siècle (1914) et s’était suicidé d’une balle dans la bouche en 1975. Après avoir, comme aviateur, réussi nombre de missions, il fut fait compagnon de la Libération puis devint diplomate. Ecrivain, il reçut deux fois le Prix Goncourt, une fois pour un roman Les Racines du ciel en 56 puis sous le pseudonyme d’Emile Ajar pour La Vie devant soi en 75,  pseudonyme sous lequel il écrivit aussi Gros-Câlin.
C’est une sorte de conte où un homme, M. Cousin, fonctionnaire dans une grande administration parisienne qui souffre sans doute d’être  en proie à la solitude dont il a besoin mais qu’il redoute à la fois. Il  a fini par accepter son sort , mais il se bat pour garder une certaine forme de liberté de penser et d’agir. Notamment en élevant un python chez lui.
Mais les relations avec les autres ne sont pas évidentes et s’il tombe amoureux  d’une de ses collègues, il s’y prend de façon très maladroite. Il ne cesse de fantasmer et a  un mal fou à affronter la réalité de la société qu’ il est obligé de fréquenter en permanence et sans beaucoup d’espoir, préférant sans doute vivre dans ses rêves. Et un python ne peut peut pas faire bon ménage avec une amoureuse…

 Il se raconte, au travers de déboires de la vie quotidienne, avec un humour assez glacé, entre lucidité et une certaine forme de désespoir qui le ronge mais  où il semble aussi se complaire. Sur le plateau, une  banquette en petits carreaux, un gros cube recouvert de ces mêmes petits carreaux et dans le fond, une sorte de sculpture minimale  faite de tubes de hauteur décroissante. Cet ensemble d’art minimal au rabais est assez laid, n’a pas vraiment de sens mais ce n’est pas grave…
L’essentiel est ailleurs: Jean-Quentin Châtelain, est là, avec une grande présence, magnifique acteur qu’on avait pu voir  dans Fin de partie de Beckett mais surtout dans Ode maritime de Fernando Pessoa, mise en scène par Claude Régy, où, il était seul face  public dans la grande salle du Théâtre de la Ville…

 Ici, il  donne véritablement corps à ce M. Cousin, avec une  gourmandise évidente. Vêtu d’une djelaba noire, pieds nus, il empoigne le texte de Gary avec une incomparable maîtrise. Il a une diction bien à lui  qui suppose un long travail d’appropriation de la langue et une réflexion sémantique approfondie.. Il a aussi une diction irréprochable, très ciselée qui donne au mot le plus banal toute son importance et son accent suisse procure un effet d’éloignement, de mise en abyme au texte de Gary des plus réjouissants.
 C’est un vrai bonheur que de l’écouter seul en scène, plus d’heure durant, sans aucun accompagnent musical: dans ce monologue, bien dirigé par Bérangère Bonvoisin,  c’est sans doute dans cet art du conte moderne qu’il est au plus haut de son métier d’acteur.  Avec un incomparable art de la nuance; on rit tout le temps, alors  que lui reste drapé dans une sorte de fausse dignité.
Et le Théâtre de l’Œuvre est le lieu idéal, intime et chaleureux, pour recevoir ce type de spectacle qui est sans doute un des meilleurs  depuis la rentrée. Frédéric fré&&anck a une raison de le programmer. On espère seulement que ce  Gros-Câlin pourra être aussi vu par ceux qui ne sont pas Parisiens. En tout cas, ne le ratez pas s’il passe près de chez vous.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Œuvre jusqu’au 26 janvier.

 

I

L’Orage Strindberg/Osinski

L’Orage de Strindberg,  traduction de René Zahnd, mise en scène de de Jacques Osinski.

   Jacques Osinski propose une vision épurée de la première pièce du Théâtre intime de  Strindberg, écrite à la fin  de sa vie, (un théâtre de chambre tel que le défendait Max Reinhardt en Allemagne) et qu’il oppose au naturalisme de ses débuts. Selon René Zahnd, la rencontre du dramaturge avec August Falk, va susciter en 1907  la construction à Stockholm du Théâtre intime, une salle qui va lui permettre  enfin d’appliquer sa propre vision de l’art dramatique.
Pour Strindberg, le Théâtre intime consiste à développer dans le drame un sujet chargé de signification, mais limité : « Nous évitons les expédients, les sujets faciles, les morceaux de bravoure, les numéros pour vedettes. » Ce qui lui importe plutôt, c’est la «lutte des  cerveaux» ou le «meurtre psychologique» dont il a déjà fait l’expérience  dans Mademoiselle Julie et Danse de mort.
Avant les autres pièces de chambre (Maison brûlée, La Sonate des spectres et Le Pélican ), Orage est une grande pièce sur le temps. Suggérer, ne pas souligner, c’est la manière même du théâtre  que privilégie Jacques Osinski. L’intrigue d’Orage, (1907) correspond singulièrement-mais non! -à la vie privée de l’auteur et à ses soucis conjuguaux, puisqu’elle s’inspire de sa liaison tumultueuse avec  la comédienne Harriet Bosse.
Bien plus âgé que la jeune femme, l’auteur se maria avec elle  en 1902 ; ils eurent un enfant puis divorcèrent en 1904, avant de connaître une période de ruptures puis de retrouvailles qui ne s’acheva qu’avec le remariage de la comédienne. Dans la pièce, Monsieur (Jean-Claude Frissung) est un double théâtral de Strindberg,  si ce n’est la dimension poétique de la fiction. Monsieur, âgé, vit seul, à l’entresol, dans un appartement que tient une jeune parente à son service, Louise (Alice Le Strat). Son frère Axel, un
Procureur, (Michel Kullmann), qui, l’été, vit à la campagne, lui tient régulièrement compagnie.
Au rez-de-chaussée où il a sa boutique, Starck le pâtissier (Baptiste Roussillon) discute volontiers avec Monsieur de ses déboires: la maladie des yeux de sa femme, et le déclin de son commerce. Ils parlent de la vie de leur immeuble où viennent d’emménager au premier étage d’étranges voisins aux habitudes nocturnes. Ne serait-ce pas Gerda, l’ex-épouse de Monsieur (Grétel Delattre), apparemment remariée avec un homme douteux qui vit là 
avec sa fille?
Voilà « la paix de la vieillesse », le leit-motiv salvateur de Monsieur, en passe d’être bousculé ! Si Monsieur est parti et a quitté sa jeune femme avant qu’elle ne le quitte, c’est que la vie conjugale était un enfer ; il préfère, à présent, vivre avec ses seuls bons souvenirs, loin de la haine et de la rancœur,  et estime avoir gardé son honneur dans cette affaire.
Suffisent à sa paix intérieure, la contemplation de la lune par une belle nuit d’été, un orage qui s’annonce, précédé d’éclairs, au cours d’une promenade  en ville  avec son frère. Le repos et la sagesse ne s’obtiennent qu’à ce prix, même dans la touffeur d’une soirée estivale, en écoutant le pâtissier parler de ses fraises, framboises, cerises et autres fruits aux belles couleurs pour la préparation de ses confitures d’hiver. De son côté, Monsieur s’occupe des fleurs de son jardin et résiste fièrement à toute infraction de son intimité.
Jacques Osinski accorde toute son attention à l’écoulement du temps : le silence est roi, et on peut deviner les pensées ou les images qui adviennent à l’esprit du personnage. Christophe Ouvrard a conçu une scénographie avec un double plateau : l’extérieur de l’immeuble et
une salle à manger derrière une baie vitrée où on voit Monsieur, lisant son journal ou jouant aux échecs. 
La scène ainsi protégée est comparable au décor d’une séquence de cinéma où la vie est restituée, proche et lointaine à la fois, pour un public voyeur. Dans ce jeu du dedans et du dehors, divers degrés de représentation se jouent, comme si chacun, replié  à l’intérieur de la maison et de soi, venait respirer sur le pas de la porte,  en apportant l’ouverture d’une dimension autre de la vie, un commentaire sur le dur métier d’exister. Malgré la grande solitude et l’abandon.
Un travail raffiné d’attente, de temps suspendu et de sentiment vivant de l’existence.

 

 Véronique Hotte

 

  Théâtre de la Tempête,  Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 15 décembre T : 01 43 28 36 36

 

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