You are my destiny

You are my destiny  (Lo stupro di Lucrezia/Le Viol de Lucrèce) texte et mise en scène d’Angelica Liddell (en espagnol et italien surtitrés)

angelika_liddell_thierry-pasquetLe viol et la mort de Lucrèce, sans doute un des épisodes de l’histoire romaine raconté par Tite-Live qui aura fait couler beaucoup  de you_are_my_destiny_05_brigitteenguerandpeinture (entre autres, Albert Dürer, Sandro Boticelli, Rembrandt, Paul Véronèse, Lucas Cranach, Simon Vouet, etc), et qui aura fait aussi couler beaucoup d’encre, en inspirant un poème à William Shakespeare, une sonate à Georg Friedrich Haendel, un opéra à Benjamin Britten, une pièce à Jean Giraudoux, etc.
Le thème: fils d’un roi, un certain  Tarquin ne supporte pas que son cousin, assez stupide, ait réussi à épouser à une femme aussi belle que Lucrèce, (vieille histoire répétée dans tous les milieux au cours des siècles!) et il ira donc violer dans sa chambre cette belle Lucrèce. Il menace de la tuer et de mettre un esclave mort dans son lit, si elle révèle la chose, ce qui la discréditerait tout de suite. Pour éviter la honte, Lucrèce se suicidera   devant son mari et son frère.
« Je ne supporte pas, dit Angélica Liddell, que Lucrèce soit utilisée comme un symbole de vertu parce qu’elle s’est suicidée (…). C’est la société, cette mercerie bourrée de femmes vertueuses dont il est question dans la pièce qui la suicident. Tarquin, n’est pas perturbé mais succombe face à la beauté, un homme tourmenté par la passion. Je l’ai tellement compris que j’ai fini par l’aimer. Pourquoi une femme devrait-elle être vertueuse? » 

Angélica Liddell n’a jamais mâché ses mots, et, si on l’a bien comprise, ici, la violée peut aussi aimer son violeur, justement parce qu’il est capable d’une telle passion qu’il ne respecte pas la loi établie; elle peut aussi très bien vivre après cela, surtout quand son mari fait des paris sur sa beauté. Bref, ce genre de provocations a de quoi énerver plus d’une féministe, et plus d’un public macho de pays méditerranéen…
C’est pour cela qu’on l’aime, Angélica Liddell. Pour son arrogance, pour l’espace de liberté personnelle et artistique qu’elle fait naître, pour sa démesure qu’elle maîtrise cependant tout à fait sur le plateau, pour sa création jamais vue d’images fabuleuses d’inspiration picturale (comme Bob Wilson il y a quarante ans), et porteuses de sens mais juxtaposées: au public de ne pas rester passif, et de travailler à la signification de cette grande fresque, dite en espagnol, en italien mais surtout en images et en musique, où elle s’engage personnellement comme auteure, metteuse en scène et comédienne, deux heures vingt durant!
Elle entre en scène, en robe longue de tulle vert et blouson de cuir, comme une maîtresse de maison ravie de faire découvrir sa maison. « Le temps du sacré est venu », dit-elle, et le rideau s’ouvre avec un décor qui évoque sans fioritures, juste éclairé par une lumière rouge, la colonnade du palais des Doges de Venise, Avec elle, une jeune femme, Lola Jiménez, qui est là comme son double. Elle déplace avec elle un canapé, comme elle le faisait déjà dans La Maison de la force, ce spectacle grandiose (voir Le Théâtre du blog) qui l’avait révélée au festival d’Avignon. Face public, elle dit haut et fort, avec une franchise absolue, en espagnol : «Il y a cinq ans, j’ai quitté Venise, humiliée, éprouvant un dégoût insupportable pour mon propre corps et ma propre existence, sans autre élan pour vivre que les fluides qui irriguaient ma chair, marchant avec la mort qui dansait dans ma tête…»
On va donc avoir droit à l’exorcisme d’un amour bafoué; décidément Angélica Liddell a encore et toujours des comptes à régler sur une scène, avec  le sexe et la gent masculine, qu’elle semble admirer et redouter à la fois. Mais qui s’en plaindrait… Dix beaux jeunes hommes, presque nus, voire ensuite complètement nus, vont entrer et battre du tambour en criant en rythme. Sur ces vingt tambours, un carré de tissu blanc (un suaire, une serviette?) qui va être brandi puis les jeunes gens vont se mettre dos au mur du fond, les genoux pliés, en proie à une véritable souffrance physique, (tous les spectacles d’Angélica Liddell participent à un degré ou à un autre d’une performance…) Mais, comme pour les récompenser et se faire pardonner de la torture imposée, Lola épongera leur sueur et caressera très érotiquement chacun d’entre eux. Puis on les verra se flageller et flageller le sol avec une serpillère pleine d’eau.
Au balcon, puis  sur le sol rouge, trois chanteurs ukrainiens chantent merveilleusement a capella la Lucrezia de Haendel, et des chants populaires ou religieux qui accompagneront tout le spectacle. Un peu facile peut-être mais bienvenu; et cela  apporte un peu de paix dans cet univers de bruit et de fureur où on frappe le tambour pendant dix minutes et où les cloches sonnent à toute volée.

677576-angelika_liddell_119_2014 Un homme jeune, sans doute un fossoyeur, en veste de velours noire et robe blanche, armé d’une pelle, revient régulièrement dans un silence total, et  dix petits garçons, en cape verte, jouent aussi du tambour avec les jeunes hommes, puis tombent endormis ou morts peut-être, on ne sait. Il y a aussi, comme sortie tout droit d’une toile de Vélasquez, jouée par un homme, une sorte de petite duègne, au visage d’un rouge malsain, en robe noire qui  tient un coq dans ses bras.
Angélica Liddell, à 48 ans,  toujours aussi belle, en longue robe noire fendue,  se met à fouler de grosses grappes de raisin comme dans un rituel de vendange, puis boit plusieurs bières directement à la bouteille, et s’en asperge, enlève son slip, se met à danser nue; on entend  à la fin You are my destiny, une chanson de Paul Anka (1958).Elle reboit un peu d’une bière puis salue épuisée.

Telles sont quelques-unes des fabuleuses images de ce spectacle hors normes et  inégal; la metteuse en scène aurait pu gagner une bonne vingtaine de minutes: c’est en effet parfois bien long mais il faut admettre aussi qu’elle ne peut créer un tel climat que dans la lenteur, avec ou sans texte.
Aucune improvisation. Rien ici n’est laissé au hasard, que ce soit l’univers sonore et musical, les fragments de texte, comme ces quelques versets, impressionnants  du livre d’Isaïe qu’elle aime beaucoup.   A la fin,  une image que l’on a vu chez d’autres metteurs en scène mais qui fait toujours de l’effet: descend lentement des cintres une vieille Seat/corbillard noir avec, sur le toit, une sorte d’animal empaillé avec des ailes d’ange, tandis que des amoureux se tiennent debout, absolument nus, le corps enduit de feuilles… Rares les spectacles où il y a une telle unité entre musique, texte, chant et images.
N’hésitez pas un instant, ce You are my destiny est vraiment un beau spectacle, on ne vous le dira pas deux fois, et l’Espagne a bien de la chance d’avoir une Angélica Liddell. Chez nous, qui a cette énergie, cette envie d’en découdre, ce sens extrême de la beauté plastique et cette intelligence dramaturgique? Ne répondez pas tous à la fois…
Allons, rêvons un peu: ce spectacle comme La Maison de la force mériterait  dans cinquante ans, voire même avant, d’entrer au répertoire de la Comédie-Française. Il y a de formidables images mais aussi un texte et pas n’importe lequel. Toujours aussi fou, ce du Vignal!

Philippe du Vignal

Odéon-Théâtre de l’Europe/Festival d’Automne. T: 01 44 85 40 40 jusqu’au 14 décembre. Festival de Otono en Primavera à Madrid: +34 (9)1 720 83 58; Comédie de Valence,  les 23 et 24 janvier.


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Trois Ruptures

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Trois Ruptures de Rémi de Vos, mise en scène d’Othello Vilgard

Soit un couple à table. L’homme se régale, il le dit, le répète jusqu’à l’outrance : « C’est une expérience gustative absolue. Un avant-goût du paradis. »  Et nous rions de ce dialogue convenu qui tourne en rond et qui se limite à des mots creux, lancés du tac au tac, entre deux silences… Elle et lui n’ont plus grand’ chose à se dire… Tout à trac, la femme annonce : « Je te quitte. »
C’était donc un repas d’adieu. L’homme le prend mal, refuse sa proposition.  Ils se lancent des insultes, toujours dans ce même style concis et rythmé, si caractéristique de l’auteur de Sextett et de Cassé.
De tableau en tableau, de couple en couple, l’heure du désamour a sonné et les scènes de rupture  se succèdent,  avec plus ou moins de violence, souvent verbale et parfois physique… Les deux comédiens épousent leurs différents personnages avec talent : d’une femme à l’autre, Johanna Nizard  déploie un jeu aigu qui sied à l’écriture de Rémi de Voos;  plus rond, Pierre-Alain Chapuis adopte une interprétation plus sinueuse. Le metteur en scène, également scénographe, a eu la bonne idée de mettre les acteurs comme en vitrine derrière un panneau de verre qui court sur toute l’avant-scène, et derrière lequel ils se meuvent, tels des insectes observés au microscope.
La variation des situations offre une vision kaléidoscopique de la rupture en général. En abordant la question du couple par ce biais, Rémi de Vos en brosse un portrait noir, sans affect. Certains sketches sont moins réussis que d’autres, surtout quand une certaine vulgarité affleure, mais, dans l’ensemble, l’auteur, qui manie l’art de la rupture comme ressort d’écriture, nous livre ici une comédie grinçante et enlevée, servie par une mise en scène élégante.

Mireille Davidovici

 Théâtre du Lucernaire jusqu’au 31 janvier 53, rue Notre-Dame de Champs 75006 Paris
Le texte est publié aux éditions Actes Sud-Papier.

 

Les Palmiers sauvages

 Les Palmiers sauvages, d’après la nouvelle de William Faulkner, mise en scène de Séverine Chavrier

   LES PALMIERS ssauvages-20140924-436-hrSéverine Chavrier travaille un théâtre ancré dans la littérature, et un espace scénique qui fait matière de tout : musique, voix, corps, vidéo,  scénographie, et qui semble  construit à l’arrache,  mais   en fait  très travaillé, à partir de rudes improvisations avec acteurs et musiciens sur le plateau.
Palmiers sauvages, décrit la passion brutale de deux êtres devenus marginaux: Charlotte a quitté son mari, ses enfants et sa vie plutôt bourgeoise, pour aimer Harry qui interrompt ses études de médecine et va  s’enfuir avec elle. Mais les feux de l’amour vont se transformer en descente aux enfers, vécue jusqu’au bout de la chair et de l’âme.
Charlotte finira par en mourir et Harry sera interné. «Une passion vécue comme une œuvre d’art, dit la metteuse en scène, n’est-elle pas une entreprise solitaire, vouée à l’échec? Charlotte nourrit une passion dévorante pour Harry, auteur de romans pornographiques commerciaux; il est aussi fort épris d’elle mais reste nostalgique de sa vie tranquille et accorde de l’importance à sa réussite sociale et financière.
Cette réflexion sur l’art, dit aussi Séverine Chavrier, est aussi un des moteurs de ce roman sensuel, terrien, plein d’odeurs, bruits et silences, avec une cavalcade dans de multiples paysages, entre les moments de vérité essentielle que disent, et se disent les amoureux : l’amour comme souffrance. Les relations existentielles font l’œuvre de Faulkner, mais  l’amour aussi fort  de ces êtres passionnés mais profondément désemparés ne les mènera qu’à la mort.
Le spectacle est construit comme le paysage chaotique d’une décomposition intérieure avec, chez ce couple, une véritable confusion des sentiments,  auxquels font écho les éléments de l’espace auditif et visuel extérieur: vent, tempête, sonorisés à outrance… Ceux d’un univers, urbain ou marin, peu charitable envers l’homme:  sensualité lourde d’une nature au mieux indifférente, le plus souvent menaçante, solitude existentielle aigüe, et sauvagerie irrépressible d’un monde auquel on ne peut échapper… Trajet des amants maudits et chemin de croix depuis une vie de bohème jusqu’au cabanon d’une plage!
Cris de secours, de haine ou de souffrance, et coups de marteau – tels ceux qu’on porte aux clous secs frappés d’un cercueil -, et signes saisis comme des éblouissements de la conscience…. Autant de rappels du Bruit et la Fureur (1929) et de Tandis que j’agonise (1930), autres œuvres de William Faulkner.
Dans un immense et poétique entrepôt, conçu avec un humour plein de santé par Benjamin Hautin, s’accumulent, comme dans les réserves d’un supermarché, des boîtes de conserve qui tombent sur le sol, une à une, dans la moquerie et la dérision de la vie, avec un bruit métallique… Symbole d’une industrialisation et d’une production à outrance, jusqu’à l’abandon total de ces objets commerciaux devenus inutiles et oubliés, comme dans un étrange grenier de la mémoire.
Une douzaine de matelas  jonche le sol, comme si la vie se réduisait à un lit tranquille, apte à recevoir les ébats des deux amoureux en proie à une passion effrénée. Il y a aussi une machine à écrire antique qui attend son écrivain de pacotille, et quelques photos pornos que filme Charlotte sont  projetées en fond de scène, ainsi que  les visages et corps des personnages, des rues, des nuages et des paysages ruraux, comme chez Krzystof Warlikowski.
La metteuse en scène possède une véritable culture du théâtre contemporain,  et cite des esthétiques  qu’elle sait reproduire avec précision. Des musiques diverses, dont des morceaux d’œuvres classiques pour piano, envahissent l’espace et ne le quittent plus; on ressent ainsi une osmose entre images et sons, comme sait en créer, par exemple, François Tanguy et son Théâtre du Radeau.
Les comédiens excellents, fous, engagés, sont heureux de jouer, comme Laurent Papot (Harry), clone du jeune acteur et metteur en scène Vincent Macaigne, (voir Le Théâtre du Blog) qui a cette même effervescence, cette même envie d’en découdre avec le monde et de le parcourir, de le maîtriser pour ensuite le dévorer… et le recracher. Deborah Rouach qui incarne pleinement la pétillante et fragile Charlotte, rappelle cette actrice singulière qu’est Norah Krief; ils y vont aussi à fond, sans distance aucune. Comiques malgré eux, dans leur nudité physique et avec leur micro H.F. collé au corps…
Un spectacle en forme de performance, à la fois sourde et obsédante, prend le cœur du spectateur, sans jamais lui laisser de répit. Pari scénique qui ne peut laisser indifférent, tant ici est pensée et mise en scène la matière foisonnante de cette nouvelle de William Faulkner, avec tous ses excès, où l’âme est malade…

Véronique Hotte

Nouveau Théâtre de Montreuil, jusqu’au 12 décembre. T: 01 48 70 48 90

La Casa de España

La Casa de España : Maguy Marin dans le quartier de la Petite Espagne, conception et mise en scène de Maguy Marin

Ces « pièces d’actualité », confiées à des artistes par le Théâtre de la Commune d’Aubervilliers répondent à la question : la vie des gens d’ici, qu’est-ce qu’elle vous inspire? Il s’agit, pour Marie-José Malis, sa nouvelle directrice, de « renouveler l’idée du théâtre comme  agora ». Maguy Marin, auteur de la pièce d’actualité n° 2, a choisi de se plonger dans le monde de la Petite Espagne, un quartier de Seine-Saint-Denis, terre d’accueil pour de nombreux émigrés venus d’au-delà des Pyrénées.
La chorégraphe nous entraîne dans un lieu de spectacle insolite : le Hogar de los Españoles. Ancienne salle de patronage, fermée depuis 2012, au grand dam et malgré les vives protestations de la communauté espagnole, et située dans l’enceinte de la Casa España, à la Plaine Saint-Denis, elle appartient à l’Etat espagnol. La réouverture temporaire de ces locaux d’apparence modeste mais chargés d’histoire, augure peut-être de leur réhabilitation, et c’est avec émotion et espoir que le public s’y presse. Ici, on parle espagnol, dans la salle comme sur scène.
Maguy Marin a réuni ici des amateurs, de différentes générations et d’horizons divers mais tous immigrés hispanophones de plus ou moins longue date, et leur a proposé de partager leurs expériences et la mémoire de tout un peuple. Tout commence et se poursuit par des chansons, qu’on entonne autour d’une table où un repas coloré se prépare : poivrons, tomates…
Airs populaires, berceuses, chants de la guerre civile, et même Marseillaise en espagnol, rythment le spectacle, ainsi que des poèmes comme le magnifique Caminante, no hay camino d’Antonio Machado : « Toi qui marches, ce sont tes traces/ le chemin, et rien de plus / toi qui marches, il n’y a pas de chemin/ le chemin se fait en marchant/ en marchant se fait le chemin… »  Ce  poème, choisi par Maguy Marin, évoque le destin des êtres mais aussi sa manière de créer.
Chaque acteur a aussi sa propre histoire à raconter en direct, tandis qu’on projette des moments du témoignage filmé d’une vieille dame - la mère de Maguy Marin-  qui raconte la fuite de sa famille à Toulouse et la dictature du général Miguel Primo de Rivera à la tête de l’Espagne de 1923 à 1930. « Je suis moi-même fille d’émigrés espagnols, dit-elle, et cette histoire est aussi la mienne. »
Ces paroles d’exilés, toutes émouvantes, composent d’un siècle à l’autre une mémoire commune de souffrances mais aussi de résistance et de luttes, avec des récits mis en scène par petites séquences, où chacun des protagonistes se détache du groupe, toujours occupé aux préparatifs du dîner. Ensemble, ils se déploient aussi dans l’espace, chœur disparate de corps alertes ou fatigués, tous bien présents. On découvre avec eux des vies singulières.  «Gracias a la vida » (Merci la vie) ! Comme le dit la chanson de Violeta Parra joliment interprétée ici par Emilie Hériteau, qui a rejoint le groupe pour le final, avant que l’on serve la soupe à l’assistance.
Maguy Marin a toujours montré de l’intérêt pour les gens face à l’oppression. « Cette indignation constitue le moteur de mes pièces,  dit-elle, et sur le plateau, nous essayons de donner forme à cette colère qui vient de la violence du monde ». Ici, l’ambiance est plus apaisée, plus bon enfant que dans ses dernières œuvres, et elle s’est surtout attachée à fédérer un groupe autour d’une mémoire commune, à faire voir et entendre des personnes, portant le poids de leur vécu dans leur corps et dans leurs dires.
Une expérience qui nous dévoile un aspect méconnu du travail de Maguy Marin et nous fait découvrir un quartier, témoin de l’histoire ouvrière du XXème siècle, aux confins d’Aubervilliers et de Saint-Denis, derrière le Stade de France. Pour toutes ces raisons, il faut y aller.

 Mireille Davidovici

Théâtre de la Casa  España, 10 rue Cristino Garcia, Saint-Denis, jusqu’au 14 décembre. Navette gratuite depuis le Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. T: 01 48 33 16 16

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Nuits blanches

Nuits blanches d’après Sommeil, nouvelle d’Haruki Murakami, adaptation et mise en scène d’Hervé Falloux, texte français de Corinne Atlan

 admin-ajaxHaruki Murakami a 65 ans; il a enseigné la littérature japonaise dans diverses universités aux Etats-Unis, puis  est rentré au Japon, après le tremblement de terre de Kobé en 1995, et l’attentat du métro de Tokyo.
Il a traduit F. Scott Fitzgerald, Raymond Chandler… et a écrit de nombreux romans et nouvelles
, comme entre autres Écoute le chant du vent (1979), La Fin des temps (1992), La Ballade de l’impossible (1994), Après le tremblement de terre (2002), Kafka sur le rivage (2006), Saules aveugles, femme endormie (2008),  Les Attaques de la boulangerie (2012) et Underground (2013).
Sommeil, est une nouvelle qui a pour thème, la grave insomnie dont souffre une jeune femme qui va prendre conscience de l’urgente nécessité pour elle de changer de vie. Ce qu’a vécu aussi Hervé Falloux: « Le désir de la porter à la scène, dit-il, est d’abord lié à ma propre histoire. Apparemment je vivais une vie agréable et équilibrée. Ma femme me souhaitait une bon
ne journée, quand j’accompagnais mes filles à l’école tous les matins et nous lui répondions: « Bonne journée », en agitant les mains. Ma vie était encombrée de petits rituels et devenait de plus en plus monotone. J’étais ensommeillé, endormi, mort à moi-même.
Cette nouvelle a été un révélateur de la morbidité de ma vie et a accompagné mon chemin vers ma nouvelle vie ». On comprend bien qu’un metteur en scène puisse trouver une résonance de son parcours personnel dans l’écriture d’un grand écrivain mais reste l’ét
ernelle question; comment faire passer sur un plateau une œuvre des plus littéraires qui soient, à la fois délicate et complexe, où pointent souvent humour et tendresse, et où l’onirisme et la banalité de la vie quotidienne forment un curieux couple.
Comment aussi rendre crédible le personnage, aussi énigmatique  que touchant, de cette femme qui a perdu le sommeil pendant dix-sept nuits, et donc la notion de l’espace et du temps. Elle  ne cesse de s’interroger sur elle-même, et sur le curieux état où elle se trouve plongée: « Je ne peux pas dormir, tout simplement, dit-elle,  pas même un petit somme. A part cela, je suis tout à fait dans mon état normal. Je n’ai pas sommeil, ma conscience reste parfaitement claire… Je ne suis pas fatiguée… Simplement je ne dors plus »
Ici, malgré la belle présence de Nathalie Richard, passées les dix premières minutes, on a du mal à  être en empathie avec  son personnage, et le spectacle ne fonctionne pas bien. La faute à quoi? D’abord et surtout à une adaptation assez pesante (mais c’était sans doute mission impossible!)  où on ne retrouve ni l’esprit  ni la finesse d’écriture d’Haruki Murakami,  à laquelle ne correspond en rien une mise en scène palote et une direction d’acteurs beaucoup approximative.
Pourquoi, entre autres, laisser l’actrice aussi souvent statique? Elle mérite beaucoup mieux que cela! Pourquoi cette absence de rythme, pourquoi ces effets vidéo sur trois hauts châssis qui rappellent vaguement la peinture de Nicolas de Staël?  Et une nouvelle, si elle n’a pas été réécrite par l’auteur pour qu’elle soit montée au théâtre, (ce qui est rare!), a souvent le plus grand mal à supporter l’épreuve d’un plateau. N’est pas Tchekhov qui veut! Il avait adapté, entre autres, Les Méfaits du tabac ou La Demande en mariage, avec un sens de la parole théâtrale des plus remarquables… Il n’y a pas d’adaptation innocente, dit avec raison, Gérard Genette, et  celle-ci, bavarde et réductrice, même
en soixante minutes parait bien longue  et n’a rien de convaincant: on décroche donc assez vite!
L’interrogation de cette jeune femme sur ses choix de vie et sur son indépendance, adaptée en monologue (avec leçon de morale en conclusion: femmes insomniaques, évitez d’aller traîner sur les quais la nuit si vous ne voulez pas vous attirer) a eu bien du mal à nous concerner vraiment et n’en finit pas de finir!
Alors à voir? Soyons francs: on ne voit pas bien les raisons de vous pousser à y aller, même si vous aimez bien Nathalie Richard et/ou Haruki Murakami….  Mieux vaut sans doute relire cette  nouvelle, et ses romans .

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Oeuvre, 55 Rue de Clichy, 75009 Paris, du mardi au vendredi à 19h, et  les samedi et dimanche à 18h. Sommeil est publié chez Belfond, et dans la collection 10-18.

Pierre est un panda

Pierre est un  panda de Christophe Pellet.

 1.preview A Pantin (Seine Saint-Denis), La Fabrique d’utopie, dirigée par Jean-Louis Heckel, consacré à la marionnette contemporaine, se veut un pôle de rencontre entre les différents acteurs de cet art. Ici, dit-il, donner une place aux écrivains ne tient pas de l’utopie. Fort de son goût pour la littérature dramatique, il a donc invité, pour la première fois en 2014, un écrivain en résidence.
  Christophe Pellet, malgré son peu d’accointance avec la marionnette, a livré au bout de quelques mois, une pièce de théâtre, Pierre est un panda, aussitôt publiée chez l’Arche. « L’écriture pour la marionnette, dit-il, offre une entière liberté d’imaginaire. Après avoir écrit Qui a peur du loup pour la compagnie du Veilleur, je renouvelle cette expérience d’écriture sur le terrain. Cette fois-ci, il s’agit davantage d’une rencontre avec un lieu, La Nef, et avec les habitants d’une ville, Pantin. Un lieu, mais aussi les gens qui le font vivre… Qu’est-ce qu’écrire, sinon rejoindre une communauté et partager avec elle des imaginaires… et une utopie ?»  Pour fêter la fin de sa résidence, la Nef a proposé un événement autour des œuvres de l’auteur, avec des lectures, – marionnettes à l’appui ou pas -, et des performances. Dont l’une, menée par Christophe Pellet lui-même, et tirée de son prochain essai sur Tennessee Williams.
Nous avions déjà vu un spectacle du même type, fort réussi Pour une contemplation subversive, (voir Le Théâtre du blog, novembre 2012). Ici, nous assistons à une première ébauche, élaborée avec la complicité du metteur en scène Christophe Lemaître.
A l’abri derrière un grand fauteuil, le protagoniste visionne avec nous la bande-annonce en version originale d’Un tramway nommé désir, pour introduire l’écrivain à l’ombre duquel il a forgé, entre autres, son œuvre dramatique : « J’étais adolescent, quand j’ai rencontré l’univers de Tennessee Williams… … », dit-il, en se tournant alors timidement vers le public, pour entrer dans le vif de sa courte conférence.
  Il voit, derrière les visages lisses des stars d’autrefois, éternellement figées dans leur jeunesse, un seul et même visage, masculin et féminin confondus, le spectre vénéneux de Tennessee Williams. Lumineux mais fantômes parmi les fantômes, acteurs et actrices de cinéma sont immatériels, à l’inverse de ceux du théâtre, faits, eux, de chair et de sang. Mais, dans les deux cas, qu’advient-il de l’auteur? Il s’efface, s’aveugle, devient un personnage, et abandonne le réel pour la fiction ou le contraire… «Chaque pays a son Sud, un Sud dégradé » : Toulonnais d’origine, l’écrivain trouve des analogies entre le Sud de son modèle américain, et celui où il a grandi, dont il constate les blessures originelles, celles qui accablent aussi Nina Simone, autre figure de son adolescence (morte en 2003 dans la déchéance, à Carry-le-Rouet, près de Marseille).
Au-delà de cet exercice d’admiration, Christophe Pellet nous livre une réflexion fine, souvent paradoxale, toujours sensible, sur le cinéma, le théâtre, la place de l’auteur. Tout en nous conduisant subrepticement au cœur de son œuvre et de celle de son maître, l’une en miroir de l’autre. Dans l’esprit de transmission qui anime La Nef, Christophe Pellet a souhaité donner la parole à la relève, la « génération 90″, nouvelle vague d’auteurs dramatiques qu’il connaît bien, pour avoir enseigné plusieurs années à la section écriture de l’E.N.S.A.T.T. Il a donc invité trois jeunes femmes à débattre et partager, devant le public, leurs expériences et leur approche du théâtre.
Alexandra Badea, Aurianne Abecassis et Pauline Peyrade, venues chacune d’horizons très différents, racontent en quoi le théâtre est le lieu de liberté où elles ont trouvé leur mode d’expression, et où elles peuvent faire entendre leur colère. Non sans évoquer les difficultés, qui ne datent pas d’aujourd’hui, qu’ont les écrits dramatiques français à trouver le chemin d’un plateau : à l’instar des pièces de Christophe Pellet, bien qu’il soit aujourd’hui un auteur connu et reconnu…

 Mireille Davidovici

 Le 30 novembre, à La Nef – Manufacture d’utopies, 20 rue Rouget de Lisle, 93500 Pantin ; www.la-nef.org La plupart des textes de Christophe Pellet sont publiés chez l’Arche. Sa biographie de Tennessee Williams va faire partie d’une collection lancée par un éditeur suisse, Ides et Calendes, qui demande à des auteurs de théâtre vivants d’écrire sur des auteurs disparus. Le premier ouvrage: Eschyle, par Florence Dupont.

 

Dans la République du bonheur de Martin Crimp

Dans la République du bonheur de Martin Crimp, texte français de Philippe Djian, mise en scène d’Elise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo

   republique3L’auteur britannique est  bien connu chez nous depuis longtemps,  mais Dans la République du bonheur, de la veine de ses nombreuses pièces qu’on a vues en France, comme Getting Attention (1991), Atteintes à sa vie (1997), La Campagne, Le Traitement (2000), Tendre et cruel (2003), etc…  est l’une  dont les  dialogues sont  les plus virulents…
Et on y retrouve des éléments de La Noce chez les petits bourgeois de Bertolt Brecht. Soit un grand repas de famille à Noël (cadeaux bien emballés sous le sapin, grande table pour dix avec nappe blanche immaculée, couverts en argent, verres en cristal, mets luxueux, etc…Mais, comme dans un rituel bien organisé, même si les apparences sont sauves, on  sait déjà que les soldats se sont déjà mis  en ordre de bataille, et les lance-roquettes aussi.
En effet le repas de fête va vite tourner au règlement de comptes en bonne et due forme, entre le père, la mère, leurs deux filles, les deux grands-parents, puis l’oncle et sa compagne  venus  annoncer leur prochain départ pour un pays étranger, et pas les derniers à entrer dans ce jeu de massacre d’autant plus féroce qu’inattendu. C’est d’un humour des plus noirs, où chacun,  n’a plus à attendre le moindre cadeau de l’autre, et d’autant plus que c’est un proche,…
Pour le plus grand plaisir des comédiens (tous impeccables et très crédibles):Katell Daunis, Claude Degliame, Marcial Di Fon
zo Bo, Kathleen Dol, Frédérique Loliée, Pierre Maillet, Jean-François Perrier, Julie Teuf, comme les bons  musiciens, Étienne Bonhomme, Baptiste Germser, Antoine Kogut, et pour celui du public.
Dialogues brillamment écrits par un Martin Crimp virulent, et très à l’aise pour enfoncer le clou là où cela fait mal mais avec beaucoup d’élégance, mise en scène et l direction d’acteurs
d’Elise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo très au point: on rit devant tant de vacheries aussi subtilement proférées…
Puis le décor de la salle à manger grande bourgeoise disparait pour laisser place à une scène presque nue où les personnages de la première partie se livrent les uns après les autres, et avec beaucoup d’énergie, à une sorte d’auto-justification, à partir de leur ressenti personnel, et de leur identité
où ils disent leur volonté de demeurer libres de leurs allers et venues, à l’écart de leur famille, tout en ayant bien conscience qu’on ne s’extrait pas facilement d’une faille, d’un  groupe humain (entreprise, famille, club, etc…) quelles qu’en  soient les contraintes au quotidien. La pièce finira dans une sorte d’espace mental au climat étrangeHabillés dans des costumes complètement déjantés,  voire nus comme des vers.
  Il y a, sur scène, un quatuor de musiciens qui accompagnent les chansons et les danses, ce qui donne à cette suite de scènes pas très passionnantes un petit côté comédie musicale agréable. Mais malgré cela, le courant passe moins bien. Martin Crimp ne semble pas aussi sûr de lui  que dans l’exercice précédent, et la mise en scène est plus conventionnelle: les acteurs parlent souvent immobiles, alignés face public (une manie initiée par Stanislas Nordey, et devenue récurrente dans le théâtre contemporain, cela doit faire chic et choc!),  tout comme ces foutus micros HF qui font des bosses très esthétiques (!) sous les costumes, et qui, surtout,  donnent un ton monocorde aux voix.
  Par ailleurs, le grand plateau de la salle Jean Vilar, même avec ces voix sonorisées, n’est sans doute pas le mieux adapté à ce genre de comédie satirique, malgré la scénographie solide et précise d’Yves Bernard.
Alors à voir? Oui, sûrement pour la première partie, mais le reste n’est pas vraiment au même niveau, sur les plans textuel et scénique, et le temps passe assez lentement!
Donc, à vous de décider…

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 21 au 30 novembre au  Théâtre National de Chaillot, Paris; du 4 au 6 décembre au  Nouveau Théâtre d’Angers, et du 9 au 11 décembre, à la Comédie de Saint-Etienne/Centre Dramatique National.
Voir aussi l’article de Mireille Davidocici  Focus sur Martin Crimp dans Le Théâtre du Blog.

http://www.dailymotion.com/video/x290jq9

 

 

Candide ou l’optimisme

Candide si c’est ça le meilleur des mondes…, d’après Voltaire, adaptation de Maëlle Poésy et Kevin Keiss, mise en scène de Maëlle Poésy

 

Candide 029∏Vincent ArbeletÀ côté des Lettres philosophiques et de son  Dictionnaire, publié trente ans plus tard, Candide ou l’Optimisme (1759), considéré comme son chef-d’œuvre, revient sur la définition de la plupart de ses idées sur la liberté, la politique, la religion et la littérature...
   Effectivement, le héros éponyme de ce conte, pour retrouver la jeune fille qu’il aime, parcourt le monde dont il va éprouver l’horreur, à travers  massacres, injustices, fanatismes religieux, intolérance et esclavage. Sans compter les catastrophes naturelles : violents tremblements de terre  et tempêtes suivies de naufrages.
Ce Candide que Maëlle Poésy met en scène avec un bel esprit inventif, se présente comme une aventure urgente, vivement narrée, et  comme une leçon implicite de scepticisme élaborée à partir des choses pratiques de la vie et du monde.  Ainsi l’amour du jeune Candide pour Cunégonde est ici bousculé par les préjugés sociaux et la réalité des guerres infernales que les hommes aveuglés entreprennent absurdement.
Au passage, Voltaire égratigne les croyances religieuses rivales qui se proclament vérités, imposées aux hommes dans un monde misérable où règne la folie des grandeurs de quelques-uns qui rêvent, une fois au pouvoir, de conquêtes menées à coups de brutalités guerrières et de massacres. Les relations des hommes entre eux ne connaissent d’autre alternative que celle du maître et de l’esclave ; les blancs, du côté du maître, et les noirs, de l’esclave.
Le jeune Candide est un bâtard, éduqué par le précepteur Pangloss, au château du baron de Westphalie qui l’a recueilli enfant, et élevé auprès de son fils et de sa fille Cunégonde, même s’il ne saurait y avoir entre les jeunes gens la moindre complicité sociale. Pangloss, en bon disciple du philosophe Leibniz, est convaincu que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ». Mais le baron chasse Candide, amoureux de Cunégonde; il errera de par le vaste monde, mu par une seule obsession : la retrouver…
Cette épopée multiplie récits, événements réels, apartés, dialogues, commentaires de Candide lui-même qui achève son initiation, et constitue donc  un véritable défi pour qui veut le porter à la scène. Après une présentation frontale, devant un rideau de fortune, des personnages qui portent leur ballot de vêtements, la fête commence, avec, posé au sol, un piano de projecteurs frontaux.
Les acteurs déclament, et vivent ici avec fureur la succession des événements : mises en demeure oratoires, courses effrénées, hommes qui, comme des paons, font mentalement la roue dans leurs conquêtes exterminatrices, effondrement des victimes, dont Candide et ses amis, qui se réveillent, avec la volonté d’en découdre et de ne pas se soumettre aux vainqueurs.
Gilles Geenen, Marc Lamigeon, Roxane Palazotto et Caroline Arrouas – jouent, avec une gourmandise pleine d’allant et de santé, tous les personnages: bourreaux et victimes, hommes et femmes, jeunes et vieux. Jonas Marmy, heureusement inspiré, n’incarne pas, lui, un Candide naïf et passif, mais conserve un tonique esprit de révolte contre la folie d’un monde décevant…  Un vrai Candide, enfin de notre temps, vif, réactif et autonome.
Les  personnages imaginés par Voltaire,  étranglent leur tristesse, oublient leurs souffrances, dansent leur joie, puis rassemblent leur énergie, sans jamais freiner leur ardeur.
Paisibles dans telle scène, indisciplinés et turbulents dans telle autre, mais… jamais là où le spectateur les attend. Les voici au Portugal sur une terre tremblante, soumise aux fureurs volcaniques ; ils se tiennent à peine debout, et, sur le point de s’affaisser, tombent puis se rattrapent au dernier moment.
 Ce sont eux qui déplacent les structures de barreaux en fer sur roulettes, installent les micros, ou traînent la poussette éclairée d’une loupiotte, d’un protestant hollandais vagabond, ou font glisser sur la scène, le trône d’un puissant jésuite et prédateur au Paraguay.
Au moment des tempêtes, les passagers d’un bateau se tiennent à un bastingage fragile et brinquebalent d’un côté à l’autre sans répit : le tournis atteint le public de ce spectacle dont les interprètes  ne sont jamais à bout de souffle et continuent à se battre pour « être ».
Un Candide à la vitalité scintillante dans cette incarnation des événements du monde, et dont le public devient lui aussi philosophe…

Véronique Hotte

 Théâtre de Vanves, du 28 novembre au 2 décembre. T : 01 41 33 92 91

 

 

 

 

 

Bad Little Bubble B

Bad Little Bubble B. conception et mise en scène de Laurent Bazin, co-écriture : Cécile Chatignoux, Céline Clergé, Lola Joulin, Mona Nasser, Chloé Sourbet.  
 
p183761_2Bad Little Bubble B., au titre énigmatique, a été créé l’an passé au Théâtre de la Loge. « Nous voulions d’abord, dit Laurent Bazin, un titre ouvert qui ne nous enferme pas dans une forme, ou dans un programme implicite. Ce titre improbable laissait le droit à l’improbable. Il y avait aussi l’idée d’une élaboration bulleuse, (…) Le B final renvoie à certaines obscénités qui abondent dans la culture pornographique:  Bubble Butts/ Gros culs ronds. »
S’emparer d’un thème comme celui de la pornographie, même si le metteur en scène précise que la dite pornographie « est moins le sujet que l’origine »,  a quelque chose d’audacieux. Quoi de plus difficile à traiter et à (re)présenter? « Cinq femmes mettent à l’épreuve notre voyeurisme, dit la note d’intention. (…) Laurent Bazin entremêle l’éloge plastique du genre pornographique et sa critique.(…) »
   «T’es mort, y a du sang partout…»; voix off, ambiance dérangeante, éclairage en clair-obscur : c’est la première scène de ce spectacle construit en plusieurs séquences entrecoupées de noirs, avec saynètes, ou tableaux chorégraphiés (qui sont les moments les plus réussis) .
Laurent Bazin invite ainsi le public à se confronter sans détour, à la fascination exercée, encore et toujours, par la pornographie et ses pratiques; ce jeune metteur en scène a placé le corps féminin au centre de son spectacle; il l’y représente dans tous ses états, et à travers diverses situations. Par exemple, dans un colloque consacré au thème de la pornographie, tableau qui ne manque pas d’humour mais trop caricatural, ou
une audition d’actrices venues de l’Est, ou encore une thérapie de groupe pour lutter contre l’addiction aux images pornographiques…
Le spectacle présente une belle qualité visuelle, et certaines images sont fortes, poétiques et jamais vulgaires. La question du corps féminin,  de son exploitation, de sa souffrance et de ses revendications, grâce à un travail du son très abouti, et à une gestuelle évocatrice mais esthétique, parvient,  par instants, à franchir le seuil du simple malaise, ou de l’agacement que l’on peut éprouver.
Mais on reste perplexe quant à la profondeur du propos, et au désir du metteur en scène et de sa compagnie, de mettre à distance cette fascination pour les images pornos.
Malgré la belle et audacieuse interprétation de Cécile Chatignoux, Céline Clergé, Lola Joulin, Mona Nasser et  Chloé Sourbet, on est un peu surpris par l’absence d’interprète masculin, même muet, ou en voix off.  Laurent Bazin semble ne pas avoir su aller au-delà de la fascination et du charme qu’il subissait, quand il a mis en scène ses interprètes.
Rien ici, en effet, ne vient susciter la réflexion critique et le questionnement sur un thème aussi complexe. Et ce n’est pas la maîtrise, esthétique et habile, du son, des images et de la gestuelle qui permet à ce spectacle d’influencer notre sensibilité et notre pensée.
 Bad Little Bubble B. s’était vu décerner le prix du jury au Festival Impatience...
 
Elisabeth Naud
 
Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 6 décembre.
 
 
 

Marathon Tchekov

marathon

Marathon Tchekhov, mise en scène d’Urszula Mikos

 

Course de fond, et course de vitesse; le pari: monter cinq pièces de Tchekhov en deux mois et demi, avec onze jours de répétition seulement pour chacune et, au total, quarante-quatre comédiens, hommes et femmes, jeunes ou non, expérimentés ou débutants, avides de relever le défi. Ils l’ont fait. Urszula Mikos est une chercheuse, on le sait, il faut ajouter qu’elle trouve.
On ne va pas raconter ici Le Sauvage (souvent traduit par L’Homme des bois, première version d’Oncle Vania), ni Ivanov, Platonov, La Mouette ou Les Trois sœurs. On essaiera juste de se remettre en mémoire le monde qu’il a construit, sur une classe sociale insatisfaite et pleine d’espérance, futile, attachée à ses petits et grands privilèges dont elle devine aussi la fin.
Cela ressemble-t-il  à notre monde, plus de cent ans après ? On le dirait bien, à voir la modernité des spectacles proposés, sans aucune tricherie avec les textes, même si d’infimes improvisations s’y glissent, histoire de faire un clin d’œil à notre quotidien. Ce que l’on voit, ce sont des émotions, les comportements dictés par ce que Spinoza appellerait des « passions tristes », comme l’avarice, mais aussi par les passions flamboyantes et décevantes de l’art, de l’amour…
Écrire, quel supplice ! répond Trigorine à Nina, La Mouette, fascinée par la « gloire » de l’écrivain. « Amo, amas, amat », récite exaspérée la Macha des Trois Sœurs à son insupportable professeur de mari, mais celui qui vous met une larme aux yeux, c’est lui, ce ridicule, mis en face de l’adultère, et qui continue à aimer…`
Mais on a dit qu’on ne raconterait pas. Ce travail passionné donne une vie extraordinaire aux textes de Tchekhov. Le fait de travailler vite oblige sans doute à donner des fulgurances qu’un travail de polissage userait peut-être. Quand on n’a pas le temps de finasser, on va droit au but, ou on le rate, mais peu importe, on est dans un mouvement qui libère les vérités de la pièce. Et l’on arrive à l’essentiel : émotion et pensée.
  Prenons le cas d’Ivanov, pièce moins souvent jouée que d’autres, peut-être, parce que c’est l’une des plus cruelles. L’acteur du rôle-titre n’a rien de fascinant, alors qu’il est censé être adoré de sa femme, qui a tout quitté pour lui, et par la jeune voisine qui en fait un dieu. Là, est la trouvaille : Tchekhov n’idéalise ni ne condamne personne, ses personnages s’en chargent…
Cet Ivanov effacé se charge de vérité au fil de la pièce, la sienne, d’homme déçu dégoûté de lui-même : l’être lumineux qu’attend sa jeune voisine n’existe pas. De même, la Macha de La Mouette « qui porte le deuil de sa vie » donne une interprétation très rock,  « no future » qui secoue très intelligemment. Et ainsi de suite, comme dirait le vieux Sorine…
Généralement, Urszula Mikos a pris comme un malin plaisir à décaper les représentations traditionnelles qu’on se fait des personnages tchekhoviens : ça gratte, ça interroge, ça revitalise, et ne trahit jamais. Quoi de neuf ? Tchekhov.
Voilà, le théâtre est un art vivant et éphémère. Ce marathon ne sera pas couru une seconde fois, du moins sous cette forme. En revanche, ne manquez pas, à la Fabrique MC11, la reprise de La Pensée d’après Leonid Andreïev, adapté et joué par Olivier Werner (Voir Le Théâtre du  blog). Ni celle de Trio, d’après Bogoslaw Schaeffer, qui fait maintenant partie du répertoire d’Urszula Mikos, avec Olivier Werner, Michel Quidu et Régis Ivanov : ce spectacle hors normes est un régal d’inventions verbales, corporelles, de folie spatiale, bref de théâtre total à trois comédiens, sans autre accessoire qu’eux-mêmes.
Le petit théâtre de cette fabrique, dirigée par Olivier Cohen et Urszula Mikos, est précieux : accueil du public et  des comédiens agréable,  beau plateau,  et accès on ne peut plus facile à deux pas du métro…

Christine Friedel

Fabrique MC 11,   11 rue Joseph Bara, Montreuil.Métro Robespierre.

 

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