Ne me touchez pas

Ne me touchez pas, texte librement inspiré des Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos, mise en scène d’Anne Théron

 

NMTP1©JeanLouisFernandez053_2048Le travail d’Anne Théron, écrivaine, metteuse en scène et cinéaste, déjà remarquée avec  une première version théâtrale de La Religieuse de Diderot en 1997, puis avec une seconde en 2004, avait déjà frappé les esprits de sa singularité.
Aujourd’hui, artiste associée au Théâtre National de Strasbourg et à son École, dirigés par Stanislas Nordey, aux côtés de Julien Gosselin, Thomas Jolly, Lazare, Christine Letailleur et Blandine Savetier,  elle a créé L’Argent de Christophe Tarkos, en 2013.
Ne me touchez pas respire un même bonheur à s’emparer d’une langue somptueuse, ciselée et ordonnancée à l’excès, la langue du siècle des Lumières pour la faire résonner et la malmener dans la fulgurance d’une modernité heurtée: usage de l’anglais, images crues griffant la bienséance, vocabulaire du cinéma.
«Vous croassez, Madame, tandis que votre plumage s’effrite», dit le séducteur froid, et de son côté, la maîtresse évoque sa rivale si difficile à séduire, déambulant, «la main entre les cuisses», la caméra la suivant en longs travellings.
L’auteure-metteuse en scène se penche à nouveau sur le XVIII ème siècle, avec  Les Liaisons dangereuses et sur la fin du XX ème avec Quartett d’Heiner Muller, une réécriture de ce roman épistolaire, emblématique d’une génération engagée.
Pour Anne Théron, Les Liaisons dangereuses, écrites par un homme et Quartett par un autre, n’en finissent pas de poser, en gloire obligée, la mort féminine, «deux femmes anéanties par le désir d’un homme, jusqu’à y laisser leur peau… »
La pièce d’Anne Théron interroge, en ce début du XXIème siècle, le désir et le devenir des femmes qui, finalement, n’en mourront plus. L’ironie du discours distille toutes les significations du fameux: «Ne me touchez pas», si  prétendument pudique et féminin, face aux sollicitations viriles souvent brutales.

  Valmont est une machine de guerre, dont la langue s’articule autour des exploits de la conquête, mais le guerrier est en bout de course. «Ne me touchez pas», l’interdiction qu’il attribue à Madame de Tourvel, une jeune incorruptible qu’il s’est juré de conquérir, reflète son incapacité à aimer, en dévoilant sa peur d’être ébranlé, bouleversé ou ému, sans rien tenir : «Cessez de mépriser vos proies, Monsieur, vous me prenez pour une dinde ou toute autre femelle à plumes incapable de distinguer vos manœuvres d’approche…vous rêvez de me fouler aux pieds. Lâchez ma main… ne me touchez pas. »
Le discours amoureux ne se penche pas ici sur la description du sentiment et préfère s’attacher à l’anatomie corporelle potentielle en passe d’assouvir le désir masculin. La liberté féminine, l’autonomie, est possible, au prix d’une solitude personnelle. 1789 est l’époque de la séparation des pouvoirs, de la contestation du roi et de Dieu, d’une autre pensée, d’un autre monde, l’évanouissement du Grand horloger. Il est alors urgent de repenser des relations sentimentales plus sincères, hors du jeu du pouvoir.
Merteuil et Valmont, accomplissent ici un ultime face-à-face dans l’épuisement du désir, en présence  de la Voix, figure lucide et analytique. La scénographie de Barbara Kraft participe de cette atmosphère de décadence, d’un monde à bout de souffle qui s’effondre: miroirs anciens de galerie, arcades intérieures avec lambris aux  teintes chaudes, sol carrelé et  presque abandonné,  joli fauteuil bleu XVIIIème,  baignoire ample et  accueillante, qui tient lieu d’ottomane à laquelle fait allusion le texte.

Le plateau, manière Enki Bilal, avec cette salle de bains de privilégiés, suggère le délaissement du temps qui passe et la disparition des êtres voués à la mort. Sur le mur de fond, côté cloître intérieur, se dessine le faux-semblant d’une échappée de couloir filmé, intégré dans la scénographie, où s’épanouissent les rêves et les songes, répondant aux images du texte, mais pas forcément.
Des silhouettes, des ombres, comme extraites d’un passé et d’une mémoire universelle – enfant, chien, poule, couple d’amoureux, fantôme noir et imposant de la mère de Valmont – évoluent dans le lointain, tel un tableau entêtant avec ténèbres et obscurité brumeuses. Les costumes somptueux pourraient évoquer ceux de Marie-Antoinette de Sofia Coppola: bas blancs, jupon-panier, robe de soie colorée et perruque poudreuse.
A l’ambiance éloquente de ce songe toujours vivant, extrait du vif des imaginaires et de l’Histoire, s’ajoutent les motifs mélodiques et les dissonances à la guitare électrique de la musique de l’Ouest américain à la Neil Young – façon Dead Man de Jim Jarmush – par Jean-Baptiste et Jérémie Droulers.
Laurent Sauvage incarne le séducteur fatigué et dévasté, miné par son propre talent.  Marie-Laure Crochant en Merteuil et Tourvel, est juste, rebelle à la fois enfantine et de belle maturité. La Voix,  (Julie Moulier) diffuse toute la distance requise pour l’observation suggestive de ce couple maudit, maléfique et éternel.
Dépaysement et plaisir complets pour le public : avec des aveux cyniques d’une affection contrariée chez  l’homme comme la femme, des histoires d’amour qui finissent mal, une quête vaine d’autrui  quand on est pris dans le filet inextricable des relations de pouvoir, des sentiments forts et d’un amour sans joie, jusqu’à ce que la mort achève son œuvre de désagrégation.

On rêve à l’infini du désir existentiel et vital qui habite l’être, un trésor si peu manipulable…

 Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg jusqu’au 9 octobre. La Filature-Scène nationale de Mulhouse les 13 et 14 octobre. La Passerelle-Scène nationale de Saint-Brieuc, les 4 et 5 novembre. TU-Nantes  du 9 au 13 novembre (relâche le 11).La Halle aux grains – Scène nationale de Blois le 6 janvier. Gallia Théâtre de Saintes le 12 janvier.Théâtres en Dracénie à Draguignan le 15 janvier. MC2 de Grenoble du 19 au 23 janvier. Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine du 26 au 29 janvier.
Le texte de la pièce est édité  aux  Solitaires Intempestifs

 


Archive de l'auteur

Pauvreté, richesse, homme et bête

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Pauvreté, richesse, homme et bête d’Hans Henny Jahnn, traduction d’Huguette Duvoisin et René Radrizzani, mise en scène de Pascal Kirsch

   À la source de la pièce d’Hans Henny Jahnn, romancier, dramaturge allemand mais aussi excellent facteur d’orgue, et viscéralement anti-nazi (1894-1959),  il y a l’homme, l’humain. Dans son travail, dans la nature, avec les saisons et les animaux, dans ses histoires d’amour, il vit sous les yeux des autres, malmené par les on-dit, poussé et aveuglé par son désir, et illuminé par les mythes et légendes.
 Il était une fois une jeune fille pauvre et un riche fermier, et il y  avait, entre eux une belle histoire d’amour. Mais… Mais, au village, ça ne passe pas. Insinuations, mensonges, railleries, vengeances : un pauvre enfant bâtard naît et meurt d’un viol, la jeune mère, accusée d’infanticide, fait de la prison, le fermier épouse la solide fermière qui le convoitait, et voilà.
Seulement, Jahnn est plus profond que cela, il connaît la richesse, le poids de vérité des contes et légendes. Il ne va pas «arranger les choses», les fermer, il écoute la complexité humaine. Il va ouvrir des zones d’ombre et des rais de lumière dans le monde dur qu’il a choisi. Il va convoquer les paysages, un cheval enchanté, les enfants, pour rappeler qu’on peut être un peu plus grand que soi-même.
Pascal Kisch a pris ce texte à bras le corps avec toute la force, tout l’amour qu’il mérite. Et d’abord en confiant la scénographie à Marguerite Bordat : un jeu de tables qui s’emboîtent et se séparent agrandit ou ferme l’espace, fait glisser, en une narration continue, d’un intérieur aux montagnes, elles-mêmes figurées par de très belles maquettes de rochers et de hameaux poudrés de neige.

 Il y a une vraie poésie, et de l’enfance, dans ce bouleversement des échelles, avec, au loin, la présence obsédante d’un merveilleux cheval blanc. Pour autant, la mise en scène et la direction d’acteurs n’a rien de naïf ni de mièvre : les duretés de la langue, de la vie, sont interprétées avec une précision musicale rare.
Hauteur, intensité des voix, dialogue avec la guitare électrique de Richard Comte, tout est réglé avec une parfaite justesse qui n’a rien de formel, au contraire : c’est ce travail qui donne au texte, à la partition, sa plénitude symphonique.
Jans Henny Jahnn sait ce qu’est la tragédie (Médée, Pasteur Ephraïm Magnus) : elle naît des passions, des frustrations, de l’âme humaine tiraillée entre Eros et Thanatos. Sa psychologie est celle d’un philosophe, non du cliché. Et, si son théâtre apporte une consolation, ce n’est pas par l’illusion ou la rêverie, c’est en nous faisant écouter aussi l’inépuisable pulsion de vie. Il y a de l’amour qui circule, sans fin…
Quel rapport avec la qualité de la mise en scène de Pascal Kirsch ? Il est évident : c’est l’attention à la vérité du geste, inséparable de la vérité du monde. Pauvreté, richesse, homme et bête nous ramène sans nostalgie ni prétention à une terre qu’on a oubliée, et cela loin des effets de mode.

Un très beau moment de théâtre qui vous remet les pieds sur terre, donc, la tête sur les épaules, et le cœur, sinon au ventre, du moins à sa place.

 Christine Friedel

 Nous  confirmons absolument la remarquable qualité de ce spectacle que nous avions vu en juin au Studio-Théâtre de Vitry mais dont nous n’avions pas eu le temps de vous parler avant la vague de festivals. Il a changé de lieu (Régis Hébette a bien eu raison de prendre le relais au Théâtre de l’Echangeur) et s’est encore bonifié, ce qui n’est pas toujours le cas dans les reprises, et il n’a rien perdu ici de ses très exceptionnelles qualités.
Auteur allemand ignoré du public français, mal connu et peu joué chez nous, (Médée à la Colline),  acteurs qui ne sont pas des vedettes de cinéma, metteur en scène qui a encore peu produit… Et pourtant quelle réalisation! Un texte passionnant que l’on écoute pendant presque trois heures sans aucune lassitude, à la langue formidable, d’une force et d’une rare  poésie, une mise en scène d’une grande finesse mais aussi d’une solidité, d’une maîtrise à toute épreuve, et d’une précision assez rare par les temps qui courent, qui oscille entre réalisme et merveilleux, sans jamais tomber dans le surlignage, des acteurs à la gestuelle comme à la diction remarquables, et  tout de suite très crédibles dans ces personnages de paysans norvégiens, et qui ne sont jamais dans le sur-jeu, une scénographie passionnante (Marguerite Bordat) comme on voit rarement, et que Claude Lévi-Srauss, lui qui parlait avec passion des modèles réduits, aurait beaucoup aimé, une intelligente utilisation de la vidéo: le cheval en fond de scène paraît plus vrai que nature! Les images de l’autre petit écran paraissent  moins convaincantes mais c’est bien la seule réserve. Et la musique de Makoto Sato, et Richard Comte qui l’interprète aussi, est en parfaite osmose avec le texte, elle « agace » au meilleur sens du terme, et nous tient constamment en éveil.

Encore une fois, il est très rare-et c’est ce qui fait la force de ce spectacle-de voir une telle synthèse de talents mis au service d’un texte. Avec beaucoup d’humilité, d’intelligence et de sensibilité.
On ne vous le dira pas deux fois : courez, courez vite voir ce spectacle dans la belle salle de l’Echangeur. Il faut espérer que ce spectacle pourra être vu par un très large public. Il le mérite amplement.

Philippe du Vignal

 Théâtre de l’Echangeur, 59 Avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet. Métro Gallieni (pas d’affolement, le théâtre est à cinq minutes).
T : 01 43 62 71 20, jusqu’au 8 octobre.

 

 

 

Moins deux

Moins deux , texte et mise en scène de Samuel Benchetrit

  Moins 2 2015 Laurencine Lot-thumb-500x767-58332 Jean-Louis Trintignant et Roger Dumas avaient joué cette petite pièce il y a une dizaine d’années. Deux hommes, plus jeunes du tout, qu’incarnent cette fois Guy Bedos et Philippe Magnan, sont    allongés sur  leur lit avec un goutte-à-goutte, dans la même chambre d’un service de réanimation, comme un grand panneau lumineux nous l’indique au cas où on n’aurait pas compris.
Paul Blanchot et Jules Tourtin, d’abord un peu agressifs entre eux,  en viennent à se faire leurs confidences. Même si, dans ce genre de service, les pauvres patients sont dans l’incapacité de parler et où on n’entend guère que les pas feutrés des infirmières et les bips des machines qui transmettent encore la vie…Passons!
Paul a eu autrefois une fille qu’il n’a jamais vue, parce que sa mère enceinte est partie sans laisser d’adresse avant d’accoucher; quant à Jules, il a deux enfants qui ne viennent pas le voir ici, car il est impensable qu’ils ratent l’étape du tour de France à la télé… Ambiance…

  Un médecin vient les voir, et leur annonce haut et fort, et à tous les deux ensemble, au mépris de toute déontologie, que leurs petites maladies sont en fait de graves cancers, et que leur durée de vie ne va, pour Paul, pas au-delà d’une semaine et pour Jules, de quinze jours. Ce qui n’a pas l’air de les troubler plus que cela…
Ils décident alors, n’ayant plus rien à perdre, de quitter ensemble l’hôpital en pyjama bleu rayé presque identiques, et d’aller se promener. Au fait, qui pourra un jour nous expliquer pourquoi les pyjamas pour homme sont toujours rayés! Jules emmène même avec lui son goutte-à-goutte sur roulettes. On voit tout de suite que nous somme en pleine vraisemblance!

  Les deux vieux amochés vont en rencontrer d’autres, comme cette jeune femme enceinte qui cherche un hôpital pour accoucher et qui les supplie d’aller trouver son compagnon qui l’abandonnée, et de le persuader de  la rejoindre..  Puis leur petite promenade les mène au bord d’un canal où un homme désespéré a voulu en finir en se jetant à l’eau…
Revenus à l’hôpital, Jules veut à tout prix retrouver la fille de Paul!!! Et, miracle des miracles, le service de renseignements, qu’il appelle depuis une cabine publique, retrouve le numéro de cette Lou! Si, si c’est vrai. On lui répond qu’elle est au théâtre. Intrigués ils se rendent sur la scène du dit théâtre, et la voient,  jouant Sonia dans la fameuse et dernière scène d’Oncle Vania de Tchekhov. Paul se présente alors et lui révèle qu’il est son père…

  La jeune comédienne est évidemment très émue par cette rencontre inimaginable. Mais la représentation continue tout de même, si, si c’est vrai!!! et cela tombe bien, c’est aussi la fin de la pièce de Tchekhov:  » Nous verrons tout le mal terrestre, toutes nos souffrances noyées dans la miséricorde qui va emplir l’univers tout entier et la vie deviendra douce, tendre, bonne, comme une caresse. tu n’as pas connu de joie dans ta vie mais patiente un peu, patiente… nous nous reposerons. »
 Samuel Benchetrit, on le voit, ne fait pas dans la dentelle et nous propose une sorte de conte, après tout pourquoi pas? mais  le dit conte manque singulièrement de poésie; il est évidemment impossible de croire à un tel tissu d’invraisemblances, alors que le scénario se veut des plus réalistes… Cherchez l’erreur!
Et, comme la direction d’acteurs et la mise en scène sont aussi en réanimation, on s’ennuie vite. Comme semble s’ennuyer Guy Bedos qu’on entend à peine au début, et qui ne fait pas preuve d’une énergie débordante: il semble s’être trompé de spectacle, comme s’il regrettait de s’être embarqué dans l’aventure.

On l’a vu, il y a peu, plus virulent quand il parlait de son procès -finalement gagné-contre Nadine Morano qu’il avait, sur scène, traité de conne. Philippe Magnan, lui, s’en sort mieux et semble avoir plus d’énergie pour défendre quand même cette piécette, dont les dialogues faiblards, sont comme écrits, vite fait, sur un coin de table. Il y a peut-être juste un petit moment d’émotion, c’est vrai, quand Paul retrouve sa Lou. Manuel Durand et Audrey Looten, dans les autres rôles,  font le boulot  et s’en sortent.
 Les raisons de vous envoyer voir ce chef-d’œuvre qui a heureusement le mérite d’être court (70minutes)? On ne voit pas bien, d’autant que les places ne sont pas données: de 17 à 48€ (sic) et  de 15 à 38€ jusqu’au 11 octobre. (On ne voudrait pas être radin mais cela fait quand même cher de la minute!).
Et le public dans tout cela? Plutôt âgé et pas très nombreux, il a applaudi mollement… On le comprend.

Philippe du Vignal

Théâtre Hébertot 78 bis Boulevard des Batignolles 75017 Paris : 01 43 87 23 23

Retour à Berratham

Retour à Berratham, chorégraphie d’Angelin Preljocaj, texte de Laurent Mauvignier

 IMG_4999Le chorégraphe fête ses trente ans de création, et, à cette occasion, a de nouveau collaboré avec Laurent Mauvignier, parce qu’il aime parfois associer un texte à sa danse. Installé au Pavillon noir d’Aix-en-Provence depuis 2006, avec ses vingt-quatre danseurs permanents, il  passe, depuis plusieurs années d’un spectacle grand public un peu racoleur comme Les Nuits en 2013, à une création plus exigeante et très réussie avec Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier, en 2012.
 Créé au  dernier festival d’Avignon avec un accueil très réservé de la critique, le spectacle retravaillé intelligemment, a mûri. Berratham est un lieu imaginaire qui pourrait évoquer les Balkans. Un jeune homme vient y rechercher sa fiancée, et  la brutalité des rapports humains s’exprime sous toutes ses formes : viol, meurtre, mariage forcé. Une réalité d’aujourd’hui dans certaines contrées proches de chez nous…
Le texte de Laurent Mauvigner traduit la violence des hommes dont la sauvagerie et l’impulsivité du corps sont ici traduits par Angelin Preljocaj par de fulgurants passages chorégraphiques. Il ne faut pas trop suivre le récit-un peu trop démonstratif- dit par trois comédiens, sous peine de s’y perdre. Il y manque en effet une réelle dramaturgie pour le mettre en valeur

  Mieux vaut se laisser aller à la beauté de séquences dansées qui transcendent les corps des interprètes et créent des images fortes. Nous nous rappellerons en particulier du mariage où la nudité douloureuse de l’héroïne est magnifiée, et de la nuit de noce.
 L’esthétique des danses contraste avec la crudité de l’aire de jeu : Adel Abdessemed  a recréé un terrain vague avec une carcasse de voiture brûlée et des sacs poubelle. En fond de scène, derrière des grilles délimitant l’espace, il y a une grande étoile.
La qualité des danseurs est remarquable et leurs mouvements, tendres ou sauvages, emportent notre enthousiasme, malgré un texte finalement redondant. Mais Il faut voir ce spectacle malgré ces qualités paradoxales…

 Jean Couturier

 Théâtre National de Chaillot, Paris jusqu’au 23 octobre.                

Comédie pâtissière

Comédie pâtissière, texte et mise en scène d’Alfredo Arias

 

Comedie_patissiere_rAlfredo Arias a apporté en France, dans les années 1968, du spectacle comme on n’en avait jamais vu, comme en rêvait. Nostalgique et brillant, moderne par son « fini » et par son culot trans-genre, trans-social, transatlantique, c’était une Argentine fantasmée, une fête pour les yeux et les oreilles, du beau travail. L’Histoire du théâtre, Luxe, Peines de cœur d’une chatte anglaise, d’après les dessins de Granville : on n’a pas oublié les premiers éblouissements, ni les derniers divertissements, sans doute moins retentissants, que nous a offerts Alfredo Arias, sous le chapeau ou non du Groupe TSE.
 Chapeau, donc, et un Carlos Gardel d’honneur (distinction à créer)-après tout, ce dernier était toulousain avant d’être argentin- pour avoir réveillé, avec ses compatriotes Jorge Lavelli et Jérôme Savary, un théâtre français peut-être trop sérieux. Merci à nos Argentins de nous avoir entraînés dans les failles poétiques et humoristiques qu’ils ont ouvertes. Non pas mine de rien, mais avec tambours, trompettes, plumes, paillettes et femmes nues poudrées de blanc.
Quelques décennies plus tard, et après quelques déceptions pour nous, Alfredo Arias revient à une forme plus légère, à un théâtre de chambre (la crise ?) plus personnel. Voilà, il a pris assez d’âge pour se pencher sur son enfance et sur la fée délicieuse et écrasante qui régnait alors sur l’Argentine, Eva Peron. Demandez à son ami Copi ce qu’il en pense.

La fée de dessin animé, donc, avait délégué pour amuser les familles sur les premiers écrans de télévision une pâtissière phénoménale qui inventait des gâteaux impossibles (Le manège, Le livre de prières, Le drapeau argentin, La montre) faits pour «transformer la misère en luxe pâtissier». Alfredo Arias imagine, sous le drapeau national transformé en rideau de scène, les retrouvailles entre cette Dona Patrona (presque Peron, au palier en- dessous) et le vieil enfant qu’il est toujours, et qui a toujours été « différent ».
Ce qui nous touche ici, c’est avec retenue, son regard sur le passé qui n’a rien de nostalgique ni de sentimental. Il signifie plutôt : « Je m’assume, voilà d’où je viens, qui je suis, et ce qui m’a fait, voilà ce que c’est que mon exil ». Du coup, on ne s’étonnera pas de son goût pour le kitsch, un kitsch élégant, soigné à l’humour et au travail bien fait. À vrai dire, la pièce manque de colonne vertébrale, et patine un peu.

  Mais elle reste plaisante, avec les interventions décontractées, faussement paresseuses et vraiment sensuelles, de la chanteuse Andrea Ramirez (l’enfant et la pâtissière sont joués par Alfredo Arias lui-même et Sandra Macedo). Encore une fois, c’est de la crème Chantilly, plus légère que les pâtisseries évoquées dans le récit, mais avec une forte note d’authenticité, sous la convention impeccable du music-hall.
  Pour les nostalgiques du groupe TSE : vaut-il mieux en rester aux souvenirs ? Cette petite forme, en tout cas, va les chercher au fond des mémoires et en donne la source sans regret, sans arrogance. L’Argentine ayant vécu ce qu’elle a vécu, et le monde étant ce qu’il est, on sera bien obligé de convenir qu’à sa façon, le divertissement parle de politique. Sous le glaçage sucré, une  pointe d’acidité, une goutte d’amertume. 

 Christine Friedel

 Théâtre de la Tempête, jusqu’au 18 octobre. T : 01 43 28 36 36.

Les Francophonies en Limousin 2015/versant auteurs (suite)

Les Francophonies en Limousin 2015/versant auteurs (suite)

 

Hommages à Sony Labou Tansi

Une de ses phrases figure en exergue sur le programme et l’affiche des Francophonies 2015 : « L’histoire fait mal au rire ! » Le romancier, dramaturge, poète est mort il y a vingt ans, mais son œuvre reste plus que jamais actuelle et son verbe vivace; plusieurs événements sont proposés pour témoigner de sa beauté et de son actualité.

 Sony l’avertisseur entêté, lecture/performance d’Etienne Minoungou d’après Encre, sueur, salive et sang (recueil de textes de Sony Labou Tansi, éditions du Seuil, 2015)

Etienne Minougou a réussi, malgré le récent coup d’Etat, à sortir, in extremis, du Burkina Faso où, entre autres, il organise le festival Les Récréâtrales. Au bar du Théâtre de l’Union, dont la direction vient d’être confiée à Jean Lambert-Wild, il profère avec conviction, entouré de deux musiciens, les mots de l’auteur congolais qui épinglent les maux frappant l’Afrique et, par contamination, le monde entier : «L’Afrique deviendra de plus un plus un cas de conscience pour l’humanité toute entière.» Et : «Si l’Afrique meurt, elle ne fera qu’inaugurer le cosmocide.»
Vingt ans après, elles apparaissent prémonitoires. « Pensez, vendre et acheter ont bousillé les géographies », dit le poète car «L’histoire s’est mise à courir plus vite que les multinationales ». Quelle clairvoyance quand il annonce : « Au terrorisme technologique, les pauvres opposent la terreur primitive » ; « Ceux à qui on a refusé l’humain seront des brutes » « Un peuple qui a peur est capable du pire » !… Mais l’humour n’est jamais loin :«Européens, ne tuez donc pas l’Afrique elle peut encore servir » ; « Les Arabes ont trop de pétrole pour être heureux. » Cependant, ce qui nous transporte, c’est, au milieu de la pire noirceur, une capacité de rêve : «Je crie tout cela à la face des hommes pour dire l’espoir à l’oreille d’une humanité bâclée » ;  « Nous allons inventer l’Afrique, le monde de demain(…) Nous autres têtus d’Afrique (…)  Il faut avoir le cœur d’exister…»
Etienne Minougou n’a pas eu beaucoup de temps pour caler sa performance avec les musiciens, mais il incarne avec ferveur cette prolixité verbale, terminant par ces mots : « Nous sommes encore au monde, c’est un miracle.» Les paroles du poète sonnent comme autant de maximes. Il faut continuer à les lire.

photoRendez-vous rue Sony Labou Tansi !

Aux confins de la ville, entre pavillons, labours et reliquats de forêt, on la trouve difficilement. C’est dans cette ruelle que quelques compatriotes de Sony Labou Tansi, dont Dieudonné Niangouna, ont bricolé, avec les moyens du bord, une déambulation littéraire hors programme. Une belle idée… comme dit le poète : «Les mots vont mourir, si on ne les remue pas à temps.» À chaque station, des bouquets de textes de l’écrivain congolais, suspendus aux arbres ou placardés aux palissades, s’offrent au promeneur.  Ponctuée de poèmes dits haut et fort, dans les champs ou au bout d’une allée, au milieu d’aboiements canins, la balade se termine en musique et en buvant des bières. Sous le soleil d’automne, la rue Sony Labou Tansi prend des allures de Kinshasa ou de Brazzaville et devient l’une des plus belles de Limoges. En temps ordinaire, on ne la remarquerait pas.

 Exposition Sony Labou Tansi

On suit aussi l’itinéraire de l’écrivain à la BFM : Bibliothèque francophone multimédia de Limoges. Dans le hall de ce bâtiment à l’architecture exceptionnelle, une exposition comportant de nombreuses archives nous incite à la lecture jusqu’au 14 novembre.

 L’Imparfait du présent : quatre auteurs québécois pour fêter les 50 ans du CEAD !

 Le Centre des auteurs de Montréal (CEAD) accompagne, depuis un demi-siècle, les nouvelles dramaturgies québécoises. Découvreur et diffuseur de talents, comme  ceux de Michel-Marc Bouchard, Carole Fréchette ou Wajdi Mouawad, il continue à nous faire connaître le meilleur des écritures théâtrales de la province. Le comité de lecture des Francophonies a sélectionné quatre pièces lues par les apprentis-comédiens de l’Académie de Limoges, sous la direction de Paul Golub. Ces lectures ont depuis quelques années un succès fou: elles affichent complet et c’est la bagarre pour réussir à entrer dans le Théâtre Expression 7, devenu trop exigu.

Hamster de Marianne Dansereau. La pièce met en présence des personnages échoués dans une banlieue désertée, un jour de premier mai. La Fille de l’abribus attend le 51 qui ne circule pas, rejointe par le Vieil Homme qui passe l’aspirateur sur sa pelouse. Il lui tient la jambe tandis que, dans la station service d’en face s’étiolent deux garçons aux comportements étranges. Au parc municipal, la Fille qui a la jupe trop courte selon le règlement, monologue avec son hamster. La langue est dense, inventive, et à la fin, on découvre le drame qui rassemble tous ces personnages, à priori sans lien les uns avec les autres.
Marianne Dansereau triture le vocabulaire et la syntaxe, distillant un humour glacial. Un nom à retenir!

Réserves, Phase 1, la cartomancie du territoire de Philippe Ducros. Après l’Afrique et la Palestine (voir L’Affiche  dans Le Théâtre du Blog novembre 2009), l’auteur entreprend d’explorer un nouveau territoire, cette fois au cœur de son pays. Celui des peuples spoliés et relégués, les Indiens et les Inuit. Il va à leur rencontre, les entend, restitue leurs paroles. Parallèlement,  il explore les statistiques, revisite l’Histoire qui a privé ces nations de leurs terres, de leurs langues, de leur identité.  Il s’émeut et se révolte.
Dans cette première phase de théâtre documentaire, il se met en scène, avec les personnages rencontrés dont il rapporte les témoignages. Il trace ainsi un carte des territoires relégués : les réserves au bord des autoroutes, froid et neige, alcool, drogue, viols, prostitution prison… suicides.
Il trace aussi un portrait économique : colonisation et pillage des réserves naturelles (bois, charbon, pétrole, minerais…) Une grande générosité l’anime, et donne de l’élan à son écriture.  Après cette lecture, on a hâte de voir ce texte mis en scène.


Tu iras la chercher de Guillaume Corbeil. “Tu es là, le dos droit, tu attends quelqu’un. Qui? Tu ne t’en souviens plus. Où es-tu exactement?”  S’adressant à elle-même à la deuxième personne, une femme cherche son identité dans les images que les miroirs, ou les gens lui renvoient de la réalité. Elle se confond avec une autre qu’elle poursuit jusqu’à Prague.
Une quête vertigineuse, construite comme une fuite en avant, une fugue de Bach. On se souviendra de Pélagie Papillon: la jeune actrice habite le corps vide du personnage et joue toutes les nuances de ce thriller théâtral.


  Invisibles de Guillaume Lapierre-Desnoyers. A cause de sa mésentente avec sa mère, une adolescente fait une fugue, une vraie cette fois. Quatre personnages cooexistent mais dans une espace temps éclaté, où ils s’affrontent indirectement ou directement, et qui laisse place à un récit collectif : la mortelle randonnée de ces enfants qui fuient leur famille, sur ces autoroutes sans fin ou, de stop en camion en stop en camion, de viol en prostitution, les filles errantes deviennent invisibles. La solitude de l’homme au milieu des vastes espaces d’Amérique, est un thème récurrent de la dramaturgie québécoise…

 Les Prix

Le Prix RFI théâtre vise à mettre en lumière, et en ondes, des dramaturgies encore sous-exposées, tant en Europe qu’en Afrique. Le jury, présidé par le dramaturge ivoirien Koffi Kwahulé, a choisi de récompenser Hala Moughanie, une jeune auteure libanaise, pour sa pièce Tais-toi et creuse.  Il a apprécié l’humour jubilatoire et féroce de ce texte qui, avec des dialogues acérés, dit la violence de la guerre, vécue au sein d’une famille fouillant un trou : trou d’obus, trou de mémoire, trou insondable au creux de l’être…Le texte est publié aux éditions Arcane (Liban).
Le Prix de la dramaturgie de langue française de la SACD:  parmi une dizaine de textes proposés par la Maison des auteurs de Limoges, un jury d’auteurs distingue un lauréat ; cette année,  Jonathan Bernier (Canada-Québec)  pour Danserault. Blotti sur une plage, au milieu d’un littoral où l’on ne parle qu’anglais, le vieil Hôtel Danserault, au charme désuet, a perdu de son lustre, tout comme la station balnéaire. Le retour de Damien, le plus jeune des fils Danserault, va tout bouleverser…
Le Prix Sony Labou Tansi des lycéens 2015:Un comité de lecture de quelque 600 élèves a décerné le prix 2015 à Sarah Berthiaume (Canada-Québec) pour sa pièce Yukonstyle publié aux éditions Théâtrales. La devise du Yukon, tout au nord du Canada, à la frontière de l’Alaska : «Larger than life ». C’est là que Kate fait du stop dans sa robe de Lolita trash, alors que dans leur cabane, trois marginaux  tentent de passer l’hiver. Il fait quarante-cinq degrés au-dessous de zéro… La rudesse du Yukon fait écho à celle des hommes : violence économique, individualisme, misère affective exprimée ici dans une langue très libre, à la fois dure et poétique. Pour la deuxième fois en deux ans, le prix est remis à un auteur québécois, ce qui montre une fois de plus la vitalité de cette écriture, qui sait aussi parler aux adolescents.
Là ne s’arrêtent pas les manifestations littéraires, il y en aura jusqu’au bout du festival. L’horizon de la Francophonie est large: le 2 octobre, des écrivains du Viet Nam seront à l’honneur. A suivre…

 Mireille Davidovici

 Les Francophonies en Limousin. T : 05 44 23 93 51 ; www.lesfrancophonies .fr  jusqu’au 3 octobre. Retrouvez l’univers de Sony Labou Tansi au Centre Wallonie-Bruxelles le 6 octobre à 12 h 30 pour une bistrot littéraire et le 9 octobre, à 20 h pour un spectacle : Amour quand tu nous prends, conception et mise en scène de Jean-Felhyt Kimbirima. 127-129 Rue Saint-Martin, 75004 Paris T. 01 53 01 96 96

 

Far/Away (Daleko Daleko)

Festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville Mézières 

Far/Away (Daleko Daleko) par le  Bolchoï Puppet Theatre

  Cette compagnie de marionnettes de Saint-Pétersbourg présente une adaptation mêlée de deux contes : Les six Frères cygnes des frères Grimm et Les Cygnes sauvages d’Andersen. On y voit d’abord un couple qui se forme dans une danse élégante, puis qui se place derrière un drap sur  toute la largeur du plateau; ils lévitent tout en douceur et ont donc ainsi une taille bien plus grande que la normale. C’est le premier effet de ce spectacle qui en comptera beaucoup.
Et par un simple  jeu de mains, ils vont faire naître des enfants, six garçons et une fille, symbolisés d’abord par des petites chemises. On voit arriver du fond du plateau six têtes  de comédiens, chacun avec autour du cou des petites jambes et petits bras qu’ils actionneront, créant des scènes  très drôles, avec un sens du geste incomparable de précision.
 Les frères enchaînent les moments de jeu avec leur sœur, ils la protègent, c’est désormais la seule femme de la maison, puisque la mère n’est plus là. Et les choses vont se gâter: le père va se marier avec une marâtre que les enfants n’accepteront pas.
   Après le rire de la première partie, c’est donc vers l’angoisse que nous amène la compagnie russe. Manipulant les draps, filant la métaphore de la chemise des garçons, ils ont une maîtrise complète des marionnettes, ombres, jeu, sons, lumières… C’est efficace et l’on passe une heure de féérie. La fin est un peu longue et complexe, et les rares dialogues sont en anglais… avec un accent à couper au sabre !
  Mais bravo à cette compagnie russe si talentueuse pour l’adaptation de ces deux contes qui proposent un spectacle très complet et qui émerveillera longtemps…

Julien Barsan

 

Compagnie nationale de danse d’Espagne

 Compagnie nationale de danse d’Espagne direction de José Martinez

 

 Dans le cadre du festival Au Temps d’Aimer la danse, cette compagnie a fortement impressionné le public de Biarritz. Le travail de fond de José Martinez sur les chorégraphies du répertoire se révèle efficace. Des répétitions préalables de trois semaines précèdent les répétitions classiques, afin que les danseurs acquièrent une mémoire corporelle des mouvements et maîtrisent ainsi plus aisément les spectacles. Des danseurs de qualité et trois bons chorégraphes: cela concourt à une soirée réussie.
Sub d’Itzik Galili met en scène sept interprètes bien préparés dans un espace limité à un rectangle lumineux au sol. T
ous torse nu, ils se rencontrent, se perdent et se retrouvent ©StephaneBellocq_Danza_1avec une réelle sensualité mélangée à une forte virilité. Mais les mouvements, trop influencés sans doute par la musique, paraissent un peu répétitifs. Herman Schmerman, une très beau ballet de William Forsythe, fut créée en 1992 avec une musique de Thom Willems. Le talent des danseurs prend ici toute son ampleur, en particulier avec le duo  Kayoko Everhart et Alessandro Riga, d’une grande puissance émotionnelle et technique. Les costumes de Gianni Versace ajoutent une touche érotique décalée à ce ballet. Minus 16 d’Ohad Naharin est une pièce maîtresse de la Batsheva Dance Company mais qui appartient au répertoire de nombreuses autres compagnies, et est constituée d’extraits d’œuvres précédentes du chorégraphe. Elle alterne une danse de groupe autour de chaises positionnées en demi cercle-chorégraphie quasi rituelle, violente et belle-et la technique Gaga que chaque interprète initie individuellement.  Ici, chaque mouvement est juste et incarné: les artistes ont une énergie et une présence impressionnante sur le grand plateau de la Gare du Midi. Minus 16 se poursuit par une invitation faite à quelques spectateurs qui évoluent en couple avec les danseurs de la compagnie de José Martinez; il nous prouve qu’elle est très professionnelle, dans le registre classique comme dans le contemporain, et promise à un bel avenir. Il faut absolument aller la découvrir lors de ses tournées dans le monde.

 Jean Couturier

 Festival Au Temps d’aimer la danse, le 18 septembre à Biarritz. www.letempsdaimer.com cndanza.mcu.es      

La belle au bois dormant

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La Belle au bois Dormant chorégraphie de Youri Grigorovitch avec les danseurs du Bolshoi

 

C’est un réel privilège que de voir un grand ballet classique sur la scène historique du Bolshoi. Ce théâtre académique d’État,  qui a été  entièrement rénové depuis 2011 après six années de travaux est un lieu mythique, et le restera encore pendant  longtemps… Il a des proportions majestueuses et un rapport scène/salle parfait. Entièrement habillés en rouge et or, la salle et son personnel accueillent le public de façon à ce que chacun se sente un peu comme un petit prince. La fosse d’orchestre se situe au niveau du parterre, comme au New York City Ballet.
 Les lustres devant chaque baignoire, et le lustre central donnent une excellente luminosité à la salle. Le mot Poccua (Russie en alphabet cyrillique) est décliné une soixantaine de fois sur le rideau de scène : nous sommes bien ici dans le plus grand théâtre du monde, et il est russe ! Chaque personne qui y travaille, des ouvreurs à  tous les interprètes, se sent fière d’appartenir à cette institution qui emploie 3.000 personnes.
La Belle au bois dormant est l’une des rares pièces au répertoire du Bolshoi à ne pas aller en tournée, du fait des décors importants d’Ezo Frigerio. Le scénographe de Giorgio Strehler et de Rudolf Noureev semble s’être inspiré de l’esthétique monumentale du Vatican, avec ses colonnades torsadées. La richesse des costumes multicolores de Franca Squarciapino accompagne les dorures des décors qui entrent en résonance avec celles de la salle.

   Quant à la musique de Tchaikovski, elle est remarquablement interprétée par l’orchestre dont le rythme intense et les envolées romantiques de son chef, Vassily Sinaisky, viennent conforter le public dans son goût du classique. La chorégraphie de 2011 de Youri Grigorovitch, sur les traces de Marius Petipa, met en lumière la remarquable vivacité et la technique des danseurs que nous retrouvons avec bonheur, après les avoir vus ici en janvier pour une reprise de L’Appartement de Mats Ek. Issus le plus souvent de l’Académie chorégraphique de Moscou, ils sont toujours aussi impressionnants par leur engagement physique et leur sens du jeu.
   Mais ce ballet de deux heures trois quarts a un prix ! Il n’est pas aisé de se procurer un billet, même avec la réservation  par Internet qui facilite les choses… à condition de s’y prendre à temps. Et un autre ballet, très organisé, se déroule donc chaque soir et en toute impunité, devant le Bolshoi, celui des vendeurs au noir. Les bonnes places se négocient pour les plus chanceux, autour de 100 à 500 euros. Précisons que l’on voit correctement la scène de presque partout.
Surprenant : à sa création, le 15 janvier 1890, ce ballet en deux actes fut un triomphe mais la musique de Tchaikovski suscita de fortes critiques: «Le compositeur abuse de sa maîtrise… À quoi bon des teintes aussi compactes, d’aussi grosses masses orchestrales pour accompagner le baptême d’Aurore? Ne dirait-on pas, en entendant cette musique, qu’il s’agit de Macbeth et des sorcières.»
La critique est un art délicat, et pas toujours visionnaire.

 

Jean Couturier

bolshoi.ru

 

Élisabeth Bam

Élisabeth Bam, de Daniil Harms, mise en scène de Claude Merlin


Élisabeth BamMais de quoi a-t-elle peur, cette charmante, vive, vulnérable et robuste Elisabeth ? Deux policiers frappent très fort à sa porte, mais elle ne va pas se laisser faire comme ça ! Bref, ils se disputent plus ou moins entre eux, font amis-amie avec la supposée délinquante qui n’a rien délinqué du tout (encore que ?). Arrivent des scènes de famille et un musicien qui passe… Tout cela va son train à la manière d’une Alice au pays des merveilles croisée avec les mondes de Franz Kafka et Alfred Jarry.

Daniil Harms  (1905-1942) ne ressemble qu’à lui-même, très proche des enfants pour qui il a beaucoup écrit, très radical pour avoir, dans l’enthousiasme de la jeune révolution soviétique, traité à neuf le langage, sans autre référence que sa réalité propre. D’où des morceaux où l’inconscient croise le politique, où les comptines se terminent en lettrisme…
 Dans ce monde-là, à égalité entre réel concret et réel imaginaire, Claude Merlin est à sa place. Pas de décor, puisqu’il n’y a pas d’argent pour cela, mais à quoi servirait un décor ? Tout se passe dans la déambulation d’acteurs sur le plateau, dans un espace un peu indéterminé, mouvant, au gré du cauchemar et du sourire ? Les comédiens âgés apportent à la pièce leur expérience désabusée et malicieuse, et la jeune interprète d’Elisabeth, une énergie digne du petit chaperon rouge.
Avec ses pastiches de «comédie réaliste» ou de «pathos lyrique» : on est déjà dans le théâtre de l’absurde. Le tout donne un spectacle rêveur, souriant et pessimiste, Cela donne surtout envie de lire, et de relire Daniil Harms, bien servi ici par le lunaire Claude Merlin.

 Christine Friedel

 La Parole  errante, à Montreuil, jusqu’au 2 octobre. T : 01 48 70 00 76.

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