Trilogie du devoir de Botho Strauss

de-giuseppe-greco-pour-trilogie-du-revoir-reduitTrilogie du devoir de Botho Strauss, traduction de Claude Porcell, mise en scène de Benjamin Porée

 

  Le dramaturge allemand a écrit cette pièce en 1977 pour la troupe de la Schaubühne, après avoir réalisé une adaptation des Estivants de Maxime Gorki que lui avait demandé Peter Stein, alors directeur du fameux théâtre. Et Claude Régy la monta en 80, dans une mise en scène admirable, très épurée, avec la très jeune Christine Boisson et  avant Grand et petit et Le Parc. Il nous révéla, avec  Michel Dubois et Patrice Chéreau qui, eux, mirent en scène Le Temps et la chambre ce théâtre sur la solitude, l’enfermement, l’incommunicabilité entre les êtres de  toute classe sociale. Mais la pièce,  avec des séquences souvent courtes, ou parfois longues avec de nombreux monologues, difficile à monter et qui nécessite une nombreuse distribution,  a donc été peu reprise.
 Ici, une tribu contemporaine d’hommes et de femmes appartenant  au milieu artistique, à l’intelligentzia locale et à la bourgeoisie d’affaires, se pose la question de savoir quel sens elle peut donner à sa vie quand elle consomme sans grand état d’âme.
Comme le dit l’auteur, ses personnages proches des «aimables épaves de Tchekov (…) sont, de malfaisante façon, des gens qui ne rêvent pas, prosaïques, éclairés, totalement dépourvus de sentimentalité. Amortis dans l’âme. Esclaves à problèmes. Ruines d’intelligence. Restes de réalistes. Petits, tout petits fantoches du général dont jamais ne sortiront de beaux indifférents, des pensifs illusionneurs d’eux-mêmes. »

Ils font partie du cercle d’Amis des Arts, et sont venus pour le vernissage de l’exposition Réalisme capitaliste, et dont Moritz, le directeur d’un musée provincial, bon chic bon genre, la cinquantaine, est le commissaire.  Menacée  d’annulation à cause d’un tableau dérangeant, elle deviendra Imaginations de la réalité  après négociations.
Il y a ici Richard, l’éditeur du catalogue en proie à une crise d’allergie devant des céréales peintes sur un tableau! Kiepert, un directeur de banque, un amateur d’art, un écrivain fauché, un acteur et son fils, un pharmacien et un adolescent qui mitraille tout le monde avec son Polaroïd. Et six femmes épouses, et/ou actuelles, anciennes ou futures amantes mais moins visibles, et dont on ne saura pas grand chose… et enfin un gardien

Ils se connaissent souvent mais semblent dépourvus de repères, regardent les tableaux, ou du moins font semblant, et bavardent comme dans tout vernissage. Vacuité, vanité et volonté de faire illusion… Ils parlent d’eux, d’art, de littérature, longtemps et beaucoup, un verre à la main mais incapables de la moindre empathie envers l’autre, sinon le temps d’un flirt poussé; bref, in vino veritas: ces conversations mondaines ne donnent pas une haute idée de ces gens auxquels on a parfois du mal à s’intéresser.
C’est un peu la limite de cette
pièce intéressante mais longue, et à la dramaturgie difficile, où Botho Strauss voit surtout l’occasion d’une réflexion personnelle sur la représentation du réel dans la peinture mais aussi sur l’image et l’expression de l’imaginaire dans le théâtre, la photo, la littérature… L’œuvre dramatique et romanesque de Botho Strauss agissaient il y a quarante ans, avec un sens aigu de la narration, du temps et de l’espace mais  loin des codes dramatiques de l’époque, et comme une sorte de miroir de la société. Cela dit,  le dramaturge se gardait bien dans Trilogie du revoir comme dans ses autres pièces, de donner clés et explications.
Après 68, nous étions fascinés par cette élégante réflexion sur ce désespoir existentiel et sur la solitude des habitants d’un pays comme l’Allemagne, l’Italie ou la France. Une époque où on découvrait encore le théâtre de Tchekhov, pas aussi joué que maintenant, et qui a sans doute influencé Botho Strauss, via Maxime Gorki.
  Benjamin Porrée, et on le comprend, a voulu se mesurer à cette pièce qui semble aujourd’hui peut-être un peu datée, dont la construction est faite d’allers et retours, avec un grand nombre de personnages comme dans le remarquable Platonov de Tchekhov justement, qu’il avait monté il y a trois ans (voir Le Théâtre du Blog).
« Nous sommes donc comme les personnages de la pièce nous aussi encore dans cette même crise. Nous en sommes les enfants, les observateurs par naissance et nous devons continuer d’en témoigner, (…) Nous avons voulu penser les images  Notre travail trouve ici son moteur dramaturgique dans le visuel, dit Benjamin Porrée. Les corps au plateau ainsi que les projections de vidéo composent des tableaux vivants. » 
Oui, mais une fois sur le plateau, cela donne quoi ? Malheureusement, pas grand chose d’intéressant. D’abord la scénographie, assez prétentieuse ne peut pas  servir une pièce comme Trilogie du revoir. Imaginez un grand espace vide avec un canapé de six places au moins que l’on verra sur tous les angles,  grâce à un plateau tournant à deux pistes, avec au fond,  une grande paroi vitrée qui servira, comme les deux côtés de la scène, d’écran vidéo.  Avant même que la représentation commence, l’adolescent qui, dans la pièce prend en photo les visages des spectateurs avec un Polaroïd, tient ici une petite caméra dont les images sont retransmises en très gros plan, et cela de façon presque permanente. Bref, cela commence mal, avec ce procédé que l’on voit partout depuis quelques années, devenu d’une banalité affligeante et qui n’apporte rien même pas un confort visuel.
 Benjamin Porrée dit vouloir: «mettre en lumière la coexistence entre le films, le théâtre, le off, le Hors-champs (sic). Mon but est de donner au spectateur la sensation qu’il est un visiteur privilégié de l’exposition. Les images projetées s’approchent,comme s’il faisait lui-même un pas pour examiner le détail d’un tableau.»
Quelle naïveté! 
Le jeune metteur en scène semble ici découvrir avec émerveillement, de nouveaux joujous avec la vidéo et un plateau tournant qui ici ne sert strictement à rien (tout le monde n’est pas Thomas Ostermeier !)
A cause d’un manque de véritable réflexion dramaturgique et scénographique, il n’y a donc aucune évolution dans la mise en scène du réel, et ce qui aurait pu être, de nos jours, assez provocateur et dénonciateur d’un monde urbain et d’un mode de vie capitaliste) distille un rare ennui…
Comme le disait hier sur France-Inter l’écrivain et metteur en scène Wouajdi Mouawad, le théâtre se doit de proposer une parole pour recréer une communauté, mais à la condition que cela soit bien fait. En confondant impunément image et texte,  Benjamin Porrée s’est vite pris les pieds dans le tapis!
Bref,il ne réussit jamais à réaliser la forme de narration dramatique imaginée par Botho Strauss, et le spectacle ne fonctionne pas. Surtout avec des acteurs qui, pas ou peu dirigés et à la diction souvent approximative comme Sylvain Diueuaide, (le directeur du musée) qu’au début surtout on a du mal à comprendre…
Même de bonnes comédiennes comme Mireille Perrier ou Hélène Rencurel ont du mal à s’imposer.
Et avec une unité de jeu aux abonnés absents, le résultat ne se fait pas attendre : dans cette belle et grande  salle à moitié vide, (bonjour l’ambiance !) le public où il n’y a presque aucun jeune, somnole, et une bonne vingtaine de spectateurs s’enfuit discrètement au bout d’une heure. On les comprend !
Le spectacle, déjà assez mal accueilli cet été en Avignon,  durait trois heures; même réduit à deux heures et demi, il n’arrive jamais à prendre son envol et devient vite interminable. Public de Meaux, Beauvais, Tarbes, Mulhouse, Saint-Quentin et Montluçon, vous pourrez vous épargner ce naufrage théâtral. Qu’en sauver ? Juste quelques belles images-soignées,peut-être même trop-d’ombres d’invités en fond de scène! Un peu juste pour une soirée !
«Quand il réussit, dit Botho Strauss, quand il utilise les comédiens pour ramener le plus lointain à une inconcevable proximité, le théâtre acquiert une beauté déconcertante, et le présent gagne des instants qui le complètent d’une manière insoupçonnée. »
Avec cette revisitation de Trilogie du revoir, on en est vraiment loin! Dommage…

Philippe du Vignal

Le spectacle s’est joué du 9 au 20 mars aux Gémeaux/Scène nationale 49 avenue Georges Clémenceau (92)Sceaux.


Archive de l'auteur

L’Odin Teatret au Théâtre du Soleil

 

L’Odin Teatret au Théâtre du Soleil

Variations autour de Devant la loi de Franz Kafka,  mise en scène et dramaturgie d’Eugenio Barba.

L’Odin Teatret reprend un spectacle créé une vingtaine d’années qui avait été présenté au Théâtre du Lierre, et dont le titre se réfère à un verset de l’Évangile selon Saint-Matthieu (12-39): « Une génération méchante et adultère demande un signe ; il ne lui sera donné d’autre signe que celui du prophète Jonas ».
Devant la loi raconte l’histoire d’un homme venu de la campagne qui  se présente devant la porte de la Loi mais ne peut la franchir» par timidité et obéissance, n’ose pas franchir la Porte de la Loi. L’homme réfléchit et demande au gardien, s’il pourra entrer plus tard. « C’est possible, lui dit-il, mais pas maintenant.
Le spectacle entrecroise des angoisses métaphysiques et nihilistes, des trames souterraines, des versions apocryphes et noires des Livres Sacrés. Le désespoir se déguise en espoir, et l’extrémisme spirituel prend des airs de scepticisme goguenard. L’espace public du théâtre devient l’espace paradoxal pour une solitude partagée.
Nous sommes quatre-vingt spectateurs assis en cercle devant  les dix acteurs de l’Odin Teatret qui vont déployer leurs chants et leurs danses autour des versions apocryphes et noires des livres sacrés, et deux  jeunes acteurs se sont joints aux fidèles de l’Odin Teatret.
Le désespoir se transforme en espoir et l’extrémisme spirituel prend des airs de scepticisme goguenard. L’espace public du théâtre devient l’espace paradoxal pour une solitude partagée. Mais nous n’avons retrouvé la fascination exercée par les anciens spectacles de l’Odin Teatret…

Les grandes villes sous la lune, mise en scène et dramaturgie d’Eugenio Barba

« Le spectacle est né par hasard en 2000, d’un troc entre notre théâtre et un groupe de patients de l’hôpital psychiatrique de Bielefeld  (Allemagne) dit Eugenio Barba. Nous pensions ne le présenter qu’une seule fois, mais il fait partie désormais de notre répertoire. Il décrit posément des scène d’exil, de massacres et d’exactions qui appartiennent à l’histoire de notre temps, accompagnés de chants de poètes qui nous sont chers : Bertolt Brecht, Jens Bjorneboe, Ezra Pound, Li Po. »
Dix acteurs assis en demi-cercle, avec leurs accessoires et instruments de musique à leurs pieds. Un soldat en treillis très raide se place au centre et chante une mélopée : « J’étais devenu un soldat expérimenté/ Quand je signais pour aller en Iran(…) J’ai vu bien des champs de bataille/ Mon pays a une grande mission (…) Et quel cadeau venu d’un pays lointain/ Réveilla ma mère un matin/ Les restes de mon corps sauté sur une mine/ Dans un cercueil avec le drapeau canadien… ».
Une succession d’images et de chants donne le frisson. Iben casse un verre de vin : « Je suis allée là où je pouvais, j’ai changé de pays plus souvent que de chaussures (…) même l’hiver le plus long n’est pas éternel (…) les maisons de mes amis sont vides, mais la nuit, ils sont avec moi ! ».
Roberta incarne Mère Courage, Iben reprend  son costume rouge pour le rôle de Catherine, la fille muette de  la cantinère qui s’enfuit et va tenter de toutes ses forces de réveiller la cité de Halle sur le point d’être envahie.
Emotion, souvenirs : avec Cendres de Brecht joué par l’Odin Teatret en 1982.
Tage chante la complainte de Mackie de L’Opéra de Quat’sous, et Roberta chante aussi Kurt Weill en nourrissant  un poisson rouge dans un bocal placé entre les jambes d’Iben/Catherine allongée et violée.
Julia, elle, avance lentement dans son travail de tricot en tirant derrière elle de grosses pelotes de laine, l’air extasié. « Les empires s’effondrent, l’avenir est dans les ténèbres, l’eau de pluie, à force de couler, vient à bout de la roche la plus dure !
Le spectacle se conclut par un final magnifique en forme de revue américaine avec un chant chinois et le très fameux Moon of Alabama publiée à l’origine avec des paroles d’Elisabeth Hauptmann, dans Les Liturgies domestiques de Bertolt Brecht, puis mise en musique par Kurt Weill, pour Mahagonny en 1927, et reprise entre autres par Boris Vian, David Bowie, Melina Mercouri…

Edith Rappoport

Théâtre du Soleil,  Cartoucherie de Vincennes, du 16 au 20 mars, mercredi, jeudi vendredi et samedi à 20 h 30, et dimanche à 15 h 30 et  samedi 19 mars T : 01 43 74 24 08.

www.theatre-du-soleil.fr www.odinteatret.dk

 

Huis Clos de Jean-Paul Sartre

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Huis Clos de Jean-Paul Sartre, mise en scène d’Agathe Alexis et Alain-Alexis Barsacq

 «L’enfer, c’est les autres », la réplique de cette pièce a fait florès… Trois personnages, récemment décédés, sont enfermés ensemble pour l’éternité, et condamnés à se torturer les uns les autres. Pas de flammes, ni  gril, ni  pals dans ce lieu où chacun sera le bourreau des autres.
Selon le philosophe, sa fameuse petite phrase a été mal comprise : «On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’était toujours des rapports infernaux. Or, c’est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors, l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance. »
Jean-Paul Sartre a mis en place une dialectique diabolique, avec des personnages dépravés, lâches et menteurs : Joseph Garcin, directeur d’un journal pacifiste, coureur de jupons vivant à Rio avec sa femme et fusillé pour désertion (Bruno Boulzaguet), Inès Serrano, ancienne employée des Postes, lesbienne perverse responsable du suicide du mari de Florence qu’elle a détournée de lui; Inès sera finalement tuée par cette même Florence (Agathe Alexis), et Estelle Rigault, riche mondaine, nymphomane, qui a tué son bébé sous les yeux du père qui était son amant et qui s’est suicidé (Anne Le Guernec).
Ils vont s’affronter, s’allier en alternance, mais pour mieux se trahir. Aucun ne peut échapper au regard de l’autre qui va le juger. Ce drame, concis, en un acte et cinq mouvements, ménage de constants renversements de situation.
La mise en scène, sans affèterie, privilégie le texte, met en valeur son habileté dramaturgique, et se concentre sur le jeu des acteurs. Précis dans leurs déplacements, justes dans leur phrasé, ils campent des êtres à la fois pugnaces et vulnérables, tels des boxeurs sur un ring. Malgré leurs tentatives pour échapper à cet enfer, ils ne peuvent s’empêcher de revenir à la charge..
La scénographie traduit cet enfermement moral : un lieu vide, abstrait, avec trois fauteuils et, en fond de scène, un escalier qui ne mène nulle part, surplombé par le « bronze de Barbedienne » comme le précise la didascalie mais qui, ici ne ressemble pas à la sculpture attendue. Le dispositif  bi-frontal englobe les spectateurs, confinés eux aussi dans le petit espace de l’Atalante, bas de plafond, étouffant !  Surtout quand la fumée pénètre par la porte donnant sur un long et mystérieux couloir, par où entre et sort le gardien.
Créée par Raymond Rouleau, avec  Michel Vitold, Tania Balachova, Gaby Sylvia,et René-Jean Chaufard au théâtre du Vieux-Colombier, à Paris le 27 mai 1944, sous l’occupation allemande -ce qui avait exposé son auteur aux vindictes des patriotes-, la pièce apparaît ici dépoussiérée et n’a perdu ni de sa force ni de son ambiguïté.
Pourtant, en convoquant ces damnés, Jean-Paul Sartre entendait aborder la notion de liberté : « Ils ont commencé à être lâches, rien ne vient changer le fait qu’ils étaient lâches. C’est pour cela qu’ils sont morts, c’est pour cela, c’est une manière de dire que c’est une mort vivante que d’être entouré par le souci perpétuel de jugements et d’actions que l’on ne veut pas changer. De sorte que, en vérité, comme nous sommes vivants, j’ai voulu montrer par l’absurde, l’importance chez nous de la liberté, c’est à dire l’importance de changer les actes par d’autres actes. Quel que soit le cercle d’enfer dans lequel nous vivons, je pense que nous sommes libres de le briser (…) »  De quoi méditer… Cette version de Huis clos, simple et forte nous y incite.
Créé à l’Atalante en 2013, le spectacle s’est déjà joué plus de cent fois. Ces nouvelles représentations vont relancer des tournées, en avril à Kiev, puis en Guyane et en Espagne… 

 Mireille Davidovici

 Théâtre de l’Atalante, place Charles Dullin, Paris, jusqu’au 27 mars.

 

 

Rosa Liberté, texte et mise en scène Filip Forgeau

Rosa Liberté, texte et mise en scène Filip Forgeau

 

couv-RL-1-copieRosa Luxemburg : une figure, presque une allégorie : le « drapeau rouge »  (titre du journal qu’elle a créé à Berlin en 1918) d’une révolution qui devait se faire en Allemagne, position avancée du capitalisme et des ses contradictions, avant la première guerre mondiale. Que cette révolution ait eu lieu en Russie, pays qui n’y était pas prêt selon Karl Marx, a  encore  renforcé l’enthousiasme et la volonté révolutionnaire de cette fervente militante.

  Le poète et dramaturge Filip Forgeau a écrit la grande ode, les stances de cette vie passionnée : apprendre, aimer, lutter, résister. Pour la cause, Rosa, pour être à sa juste place dans le monde du savoir et du combat politique, a quitté sa famille. Exilée à Zurich, elle a ainsi manqué la mort de sa mère, puis de son père, et elle est triste, mais quoi, le monde, les masses prolétariennes ont besoin d’elle…
De son assassinat, le visage fracassé à coups de crosse, une balle dans la tête comme si ça ne suffisait pas, puis son corps jeté dans un canal, Filip Forgeau remonte, avec le récit de sa mort, la boucle d’une vie pleinement vécue, consacrée à la liberté.. Rosa Lux, comme certains la nomment, Rosa Lumière, est de ces femmes qui éclairent. Comme Milena Jesenska, qui a aussi été la correspondante de Franz Kafka,  ou  Anaïs Nin,  l’amie d’ d’Henry Miller. L’auteur les réunit ici en une trilogie des grandes libératrices, insupportables aux pouvoirs machistes et fascistes.

  Une musique très contemporaine (la bande-son de bruitages est, elle, moins réussie) soutient une scénographie simple et décalée : des ballons rouges suspendus. Soizic Gourvil, qu’on a vue dans La Chambre de Milena en février dernier (Voir Le Théâtre du blog), donne sa jeunesse, son énergie, à toutes les Rosa, jeunes, vieilles, amoureuses, travailleuses, combattantes… La comédienne n’est pas Rosa : elle dit Rosa, la raconte, reçoit dans son corps les soubresauts du récit. Avec le regard presque toujours fixé au-dessus du public, dans une sorte d’eden.

 Étrange, pour celle dont la dernière prison fut un hôtel Eden… En tout cas, ce regard renvoie à un idéal, ou même à un idéalisme, celui peut-être celui de la grande révolutionnaire, et l’immortalise ici dans son “illusion lyrique“ , comme aurait dit André Malraux. Avec une scansion du poème, souvent ternaire, et tenue avec une parfaite rigueur. Trop parfaite : pour ce que dit cette Rosa au-dessus des âges, on regrette que, ne fût-ce qu’un instant, la comédienne et le metteur en scène n’aient pas osé la voix nue ni le regard sur nous. Peut-être trop violent? Mais  cela aurait apporté une grande ouverture…
 Serait-ce la métaphore du blocage actuel de l’idée de révolution ?

Christine Friedel

Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes. T : 01 48 08 39 74,  jusqu’au 27 mars.
Rencontre avec l’auteur et Elsa Faucillon, dirigeante du P.C.F., le 19 mars à 17h45.
Rencontre avec Jean-Luc Mélenchon, Jean-Numa Ducange, historien, Daniel Mesguich, metteur en scène, et Nicolas Romeas, fondateur de la revue Cassandre, le 26 mars à 17h 45.

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Don Juan de Molière

Dom Juan de Molière, mise en scène d’Anne Coutureau

 

Visuel 2 © Svend AndersenQuelle histoire que celle de ce «grand seigneur méchant homme» et de son valet Sganarelle (1665)! Molière dresse ici un réquisitoire contre l’orgueil et l’imposture des grands,  la petitesse d’âme et la prétention hypocrite des privilégiés de la naissance et de la fortune.
Face à un Sganarelle éberlué et fasciné, choqué et impuissant, Don Juan le libertin séduit toutes les femmes, paysannes ou bourgeoises, mais ne consent à aucun attachement, même avec sa digne épouse Elvire qu’il ne veut plus entendre. Et il fuira aussi le dangereux salut par l’honneur quand ses beaux-frères, outragés par son défi conjugal, le poursuivront. Essuyer une tempête, braver l’errance dans la forêt, obliger un pauvre à renier sa foi, inviter enfin à dîner la statue du commandeur qu’il avait tué autrefois. Duper aussi son créancier, insulter un père accablé, et feindre finalement de se repentir:  tout participe chez Don Juan d’un bel exercice d’hypocrisie ludique, lui qui ne supporte ni concurrence ni rivalité avec son ennemi d’envergure, le Ciel.
Anne Coutureau, maîtresse d’œuvre d’un très réussi Naples millionnaire! d’ Eduardo de Filippo,  a réalisé ici une mise en scène passionnante qui, malgré des maladresses, a de réelles qualités, et elle tire la pièce vers une tragédie noire, pour laquelle
James Brandily a imaginé un plateau immense perdu dans des nappes de brume qui cachent à peine les beaux combats virils dans une lumière blafarde, bravant les mystères et les ombres, les doutes et les peurs dans la nuit obscure.
On connaît la fin fatale de ce séducteur, victime consentante du Ciel, représentée ici par une scène naturaliste avec génuflexions, tirée de la semaine sainte à Séville, avec un Christ vivant mis en en croix. Les jeunes acteurs, « issus de la diversité » ou dits encore « de banlieue », comme l’excellent et imprévisible Birane Ba (Pierrot), Aurélia Poirier ( Mathurine ) et Alison Valence (Charlotte), qui remplacent à merveille et avec une rare vitalité, les paysans des mises en scène d’antan quelque peu… muséaux.
Sganarelle (Tigran Mekhitarian), lui, se situerait entre bienséance et dérive subversive, quant à  l’accent social. Il joue les valets soumis, et, à la fois velléitaire et contestataire,  il a une gestuelle libre et dégagée mais des intonations parfois un peu attendues. Peggy Martineau, elle,  interprète de façon magistrale, Elvire, la femme digne et bafouée.
Quant à Dom Juan (Florent Guyot), Anne Coutureau en fait un être peu attachant, violent, impulsif, égoïste, calculateur, qui cherche le plaisir et la jouissance dans le mépris affirmé de l’autre. Et nous approuvons, bien entendu, la position de la metteuse en scène sur la condition féminine, quand elle met en exergue le rapport distordu de l’homme à la femme, du maître abuseur à la servante abusée, du consommateur à la consommée, et en général, du puissant au faible… Don Juan, le séducteur suit l’appel instinctif de son corps : un désir à fleur de peau qui lui fait « aimer» toute jeune femme qui passe près de lui. Avec comme méthode arriver à ses fins, la violence physique et mentale.
La pièce prend alors l’allure d’une danse de mort, sombre et oppressante mais le jeu en vaut bien la chandelle: Anne Coutureau dénonce ici avec raison la place réductrice, encore maintenant, assignée à la femme et aux êtres de moindre condition sociale : valets, paysans et bourgeois.
Le spectacle, qui gagnerait à être parfois plus resserré, devrait vite trouver son vrai rythme de croisière.

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 17 avril.

Les Aventuriers de la Cité Z

Les Aventuriers de la Cité Z, de Frédéric Bui Duy Minh, Cyril Courbet et Aymerac de Nadaillac, mise en scène d’Aymerac de Nadaillac, collaboration artistique d’Alain Sachs

 série Z Au départ, une histoire vraie, celle  de Percy Harrison Fawcett, d’abord élève officier anglais qui, de 1906 à 1913, participa à six expéditions cartographiques  en Bolivie, et qui découvrit un document portugais de  1753 relatant la découverte d’une cité Inca fabuleuse. L’explorateur traversera la jungle amazonienne à la découverte de ses ruines mais ne donna plus signe de vie après mai 1925…
De quoi inspirer Hergé: dans L’Oreille cassée, Tintin rencontre un explorateur du nom de Ridgewell, et Arthur Conan Doyle créera un professeur Challenger dans Le Monde perdu.
Et nombre de cinéastes ne se sont jamais privés de raconter des histoires d’explorateurs, riches et intrépides  à la recherche de fabuleux  trésors dont Philippe de Broca avec L’Homme de Rio et, bien sûr, Steven Spielberg  à partir de 1981, avec Indiana Jones et Les Aventuriers de l’arche perdue puis Indiana Jones et le Temple maudit, Indiana Jones et la dernière croisadeIndiana Jones et le Royaume du crâne de cristal. 
   Le  théâtre et, en particulier, la comédie musicale ont aussi assez friands de ce genre d’aventures. Mais sur une petite scène, sans trop de moyens, avec quelques acteurs, comment raconter une histoire pareille? Mission impossible?  Non, mais en tout cas périlleuse, si on se prend au sérieux. Mais les trois complices, avec l’aide efficace d’Alain Sachs, ont intelligemment joué la carte de la parodie, et utilisent des personnages stéréotypés selon en scénario parfaitement déjanté auquel on a le plaisir de ne pas croire un instant. Cela crée, bien entendu, une belle complicité entre acteurs et public.
Cela se passe au début du vingtième siècle où Joan, une belle jeune femme séduisante (formidable Sara Lepage) capable de se transformer en vamp en quelques secondes, demande à une sorte d’aventurier hardi mais un peu minable, souvent imbibé et à l’Ouest,  de retrouver son explorateur de père disparu.

 Il y a aussi un sinistre nazi au nom burlesque d’Heinrich Schpunz qui dit avoir déjà visité un bonne douzaine de continents,  et  que le Troisième Reich aurait envoyé  pour essayer de récupérer le fameux trésor…
Côté dramaturgie, on n’échappe pas aux poursuites, rencontres du troisième type et  heureux dénouements après moult aventures des plus dangereuses. Merveilleux outil que le théâtre quand il est bricolé et quand il ne cherche surtout pas à copier un réel impossible à restituer!  Mais leurs créateurs ont alors tout intérêt à avoir l’imagination fertile. Comme Cyril Gourbet et Damien Cravagno qui ont  fait un remarquable travail scénographique et pictural. Avec entre autres des feuilles  de contre-plaqué figurant les pages d’un grand livre,  quelques accessoires comme un guidon et un gros phare pour figurer un side-car, et des rideaux/toiles peintes (on pense souvent aux merveilleux décors imaginés par Michel Lebois pour Chroniques coloniales ou Les Aventures de Zartan, frère mal aimé de Tarzan, (1971) et pour Robinson Crusoé (1972) du grand Jérôme Savary). Et aussi quelques petites vidéo-projections « naïves »pour assurer les transitions pour faire voyager les personnages en avion ou en bateau!
Tout est d’une “épouvantable” fausseté: les gorilles, les murs en pierre de la tombe, la jungle, les pyramides, le tout souvent dessiné en ligne claire, etc. Ce qui ajoute encore au décalage de la mise en scène précise et d’un sur-jeu très maîtrisé. Ce qui donne très logiquement  au spectacle une incroyable vérité : « L’art du théâtre se situe dans un espace entre une vérité qui n’est pas une vérité et un mensonge qui n’est pas un mensonge”, disait déjà il y a plus de trois siècles le grand Chikamatsu Monzaemon.
Résultat: un grand spectacle de vrai théâtre, intelligent, petit bijou de drôlerie avec un Jack Beauregard pas très courageux (Cyril Gourbet) qui voyage en bateau, en pirogue, side-car, et qui va se trouver face à des bêtes féroces. A la fin, un couple d’affreux cannibales accueillera celui des explorateurs. Bref, on est en plein délire…
Aymeric de Nadaillac et Loïc Trehin jouent à eux deux une dizaine de personnages. Ce spectacle assez rare, bourré de gags et plein d’humour, avec une remarquable bande-son, réussit aussi à faire naître par moments l’émotion. Le tout, à un rythme déjanté mais absolument parfait et avec une forte unité de jeu. Chapeau!
  Que demande le peuple? Rien de plus. Si, quand même: la reprise d’un spectacle aussi réussi et rodé ( pour tout public à partir de six ans) par ce quatuor de bons auteurs et comédiens, et qui a déjà fait ses preuves… mériterait une scène un peu plus grande et un peu plus haute. On comprend mal qu’un grand théâtre national parisien, ou régional ne le programme pas pour une longue série… Décidément, le comique semble mal vu dans le théâtre public!

 Philippe du Vignal

 Apollo Théâtre 110 rue du Faubourg du Temple Paris (11ème) jusqu’au 30 avril.
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L’Adversaire, d’après Emmanuel Carrère

L’Adversaire d’après Emmanuel Carrère, adaptation de Vincent Berger et Frédéric Cherbœuf, mise en scène de Frédéric Cherbœuf

 

25407842115_f7eff4d389_o.« Quand il faisait son entrée sur la scène domestique de sa vie, chacun pensait qu’il venait d’une autre scène où il tenait un autre rôle, celui de l’important qui court le monde… et qu’il reprenait en sortant. Mais il n’y avait pas d’autre scène, pas d’autre public devant qui jouer l’autre rôle. Dehors, il se retrouvait nu. Il retournait à l’absence, ou vide, ou blanc, qui n’étaient pas un accident de parcours mais l‘unique expérience de sa vie. »
Voilà un des aspects étranges et singuliers du personnage principal de L’Adversaire, Jean-Claude Romand – ainsi nommé dans la réalité comme dans l’auto-fiction-qu’Emmanuel Carrère met en exergue en proposant du meurtrier un faisceau aigu et miroitant de visions contradictoires.  
  Une vie auprès des siens, et une autre à l’extérieur, mensongère, irréelle et nulle.De son côté, Frédéric Cherboœuf reprend à son compte dans une belle mise en abyme théâtrale les questionnements de l’écrivain. Et le spectacle ne reconstitue pas le fait divers morbide mais bien l’élaboration du livre. Ainsi, dans une manière de double regard pour le public retranché dans la salle, comme aux Assises,  le metteur en scène et acteur Frédéric Cherbœuf, intrigué et passionné, vient interroger l’auteur, l’acteur Vincent Berger.
Quand Emmanuel Carrère a interrogé le criminel, la première fois, par lettre à laquelle réponse lui fut accordée deux ans plus tard, puis au cours de ses visites ultérieures en prison, pour  préparer son livre.

 L’adaptation repose sur une écriture documentaire : interrogatoires, témoignages et reconstitutions,  d’après le récit de l’auteur Emmanuel Carrère, qui a un regard éthique et esthétique et sur des séquences significatives entre proches ou entre journalistes.
Le 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand tue sa femme, ses enfants, ses parents, puis tente, mais en vain, de se tuer lui-même. Nullement médecin et chercheur à l’O.M.S. à Genève comme il le faisait croire, mais sans activité et en quête de l’argent de ses proches qu’il prétendait placer, il mentait depuis dix-huit ans! Près d’être découvert, il préféra supprimer ceux dont il ne pouvait plus supporter le regard.
Comment ce meurtrier fascinait-il par la duplicité, le double jeu et le calcul prémédité ? Il ne cessait de trouver son adversaire dans les autres mais aussi en lui-même, et s’oppose à l’autre dans une situation de combat et de compétition.
L’adversaire ultime s’incarne en une sorte de Satan, le « plus savant et le plus beau des Anges », selon la poésie baudelairienne.
Dans l’histoire de Job, Satan appartient aux «fils de Dieu» et fréquente leur cour. Ce n’est pas un diable authentique, et il se rapprocherait plutôt de celui qui contredit l’assurance de Dieu, qui l’autorise à éprouver le juste : il n’apparaît pas comme un vrai réprouvé.
Mais Jean-Claude Romand, lui, plus la représentation avance, apparaît comme un être calculateur et froid, à la personnalité abusive, exerçant un attrait ambigu sur des êtres fragiles et crédules : son épouse, ses enfants bien entendu, son meilleur ami et sa femme, ses maîtresses enfin, et puis encore les visiteurs de prison chrétiens qui se laissent conduire aveuglément par ce curieux maître.
La mise en scène précise, détaillée et délicate, fait une large place à l’énigme et au mystère qui entourent cette affaire si tragique. Camille Blouet, magistral au piano, donne un souffle qui nous fait quitter la chape de plomb de ces événements maudits. Les amis et les visiteurs, (Jean de Pange, Gretel Delattre, Alexandrine Serre et Maryse Raver), égarés, évoquent avec humilité, incertitudes et pertes de repères du criminel. Vincent Berger incarne le romancier: soit la malédiction d’une vérité qui se cherche et ne se laisse pas atteindre mais aussi le bourreau, le renégat ultime.
Le théâtre est toujours un beau laboratoire de recherche sur l’indécidable existentiel…

 Véronique Hotte

Théâtre Paris-Villette, jusqu’au 26 mars. Théâtre des Quartiers d’Ivry, du 29 mars au 8 avril.
Le texte est édité chez P.O.L Editeur 2000.

La joyeuse et probable histoire de Superbarrio que l’on vit un jour s’envoler dans le ciel de Mexico

La joyeuse et probable histoire de Superbarrio que l’on vit un jour s’envoler dans le ciel de Mexico, texte et mise en scène de Jacques Hadjaj

superbarrio-photo-pierre-dolsaniSuperbarrio tient d’une sorte de bande dessinée théâtrale, allègre, pourtant inspirée par le  tremblement de terre qui, le 19 septembre 1985, provoqua environ 10.000 morts,  30.000 blessés et de terribles dégâts. L’épicentre du séisme  était situé à 350 km au large de la côte pacifique du Mexique.
Le personnage de Superbarrio a bien existé dans Mexico ravagée par cette catastrophe… Ouvrier, ancien champion de lucha libre (catch mexicain), avec  le visage masqué, en combinaison rouge et cape jaune, il défendit les droits des sans-abris, tel un Zorro des faubourgs.
En effet, plusieurs années après, les survivants vivaient toujours dans des conditions lamentables, malgré les dons qui ont afflué mais qui ont été détournés par une riche propriétaire. Une fois costumé, Superbarrio enfourche sa mobylette qui tombe en panne, et il lui faudra marcher pour gagner le centre ville.
Autour de Superbarrio, une ronde de personnages : sa sœur, un cousin policier, un ange tombé du ciel, une stripteaseuse, un travesti, un jeteur de sort, une femme d’affaires… Certains le soutiennent mais d’autres le combattront. Sa sœur, qu’aimait un de ses cousins, tombe amoureuse d’un homme qui, la corde au cou qui veut aller se noyer. Et une idylle se noue entre la propriétaire et Superbarrio qui renoncera finalement à se présenter aux élections présidentielles.
 Accompagné par un orchestre qui joue une musique savoureuse de Marc Bollengler, le spectacle enchaîne des séquences comiques, comme celles entre une prostituée, amoureuse de Superbarrio et un travesti.
Malgré quelque vingt minutes de trop, la pièce de Jacques Hadjaj se révèle assez réjouissante…

Edith Rappoport

Théâtre 13/Seine à 20 h,  et le dimanche à 16 h, relâche lundi, 30 rue du Chevaleret 75013 Paris jusqu’au 17 avril. T: 01 45 88 62 22. 

Tempête sous un crâne, d’après Les Misérables

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Tempête sous un crâne, d’après Les Misérables de Victor Hugo, adaptation de Jean Bellorini et Camille de La Guillonnière, mise en scène de Jean Bellorini

 

Inutile de résumer la pièce : l’épopée de Jean Valjean, ex-forçat, converti par la désarmante charité d’un évêque, incarne la victoire des forces du bien sur celles du mal.  À mesure que le spectacle avance, nous voyons combien nous sommes imprégnés de ce grand roman populaire, tant de fois porté à l’écran et à la scène.
Tous les épisodes présentés pendant ces trois heures quarante-cinq opèrent comme des morceaux choisis familiers et nous guident au fil de cette adaptation qui prend ici une forme particulière, en épousant à la lettre le récit hugolien, sa profusion lyrique, son épaisseur humaniste.
Et, bien sûr, elle fait revivre ses personnages, les bons et les méchants, petites gens ordinaires devenus des êtres légendaires et  des types : autour de Jean Valjean, Fantine, Javert, Cosette, Marius, les Thénardier…
Pour tout décor, à cour, un arbre mort, et un lit en fer au centre, un plafond qui devient plate-forme praticable  grâce à un treuil; des points lumineux donnent quelques repères dans l’espace libre du grand plateau. Deux musiciens (accordéon, piano, batterie, guitares) apportent un univers sonore poétique et participent activement à l’action. Mais certaines chansons qui servent d’intermèdes ne sont pas à la hauteur des autres propositions musicales…

La narration, parsemée de quelques dialogues, est prise en charge  dans la première époque, par Clara Mayer et Camille de La Guillonnière qui assument toutes les actions et tous les personnages, changeant de rôle pour les besoins de l’intrigue, et jouant l’un avec l’autre, alternativement ou simultanément, en complicité permanente. Sorte de chœur réduit à un duo, il sont rejoints après l’entracte par Mathieu Coblenz, Karyll Elgrichi et Marc Plas. Tous remarquables de justesse et de sobriété, dans les partitions chorales comme dans les solos.
La deuxième époque fait une grande part aux journées de juin 1834 qui embrasèrent Paris,  aux barricades et à la répression sauvage des révolutionnaires. On découvre des épisodes oubliés, et d’autres inoubliables : les amours de Marius et Cosette, le sacrifice de Fantine, la fougue guerrière de Gavroche, la fuite de Jean Valjean et Marius dans les égouts, et le suicide de Javert qui clôt le spectacle.

L’action se développe selon le même principe choral, mais prend, avec sept acteurs et musiciens sur scène, une ampleur à la mesure de cette prose magnifique. La première partie avait tendance à s’étioler à cause d’une diction monocorde, et peinait à créer des images mais, ici, tout prend vie. Des mouvements de groupe, émergent des scènes isolées, avec gros plans sur tel ou tel épisode du roman, comme la mort de Fantine et celle de Gavroche, grands moments d’émotion. Avec aussi des discours politiques où l’on entend le credo progressiste de l’auteur, morceaux de bravoure rhétorique qui emportent l’adhésion.
   Jean Bellorini a su créer des images avec des moyens très simples, lumières, effets sonores, projections de papiers rouges… Le public est emballé.  A la tête du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis depuis 2014, le metteur en scène reprend ce spectacle qu’il avait créé avec succès en 2010 au Théâtre du Soleil, et qui tourne toujours…Il a su, avec une distribution réduite, et une forme dramatique modeste mais ambitieuse, raconter, comme à livre ouvert, cette belle histoire, en respectant la langue brillante et le verbe porteur d’espoir du poète.
  Il faut aller voir ce spectacle et écouter ces paroles exprimées avec énergie et conviction par les jeunes comédiens : «Limiter la pauvreté sans limiter la richesse, créer de vastes champs d’activité publique et populaire, employer la puissance collective à ce grand devoir d’ouvrir les ateliers à tous les bras, des écoles à toutes les aptitudes et des laboratoires à toutes les intelligences, augmenter le salaire, diminuer la peine, balancer le doit et l’avoir, (…) en un mot, faire dégager à l’appareil social, au profit de ceux qui souffrent et de ceux qui ignorent, plus de clarté et plus de bien-être, c’est, que les âmes sympathiques ne l’oublient pas, la première des obligations fraternelles, c’est, que les cœurs égoïstes le sachent, la première des nécessités politiques. »

 Mireille Davidovici

 Théâtre Gérard Philipe de  Saint-Denis jusqu’au 10 avril.

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Effet Bekkrel

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Festival Spring des nouvelles formes de cirque en Normandie, proposé par Plateforme 2 Pôles Cirque en Normandie

  Ce festival dirigé avec maestria par Yveline Rapeau, directrice de La Brêche à Cherbourg, du cirque-Théâtre d’Elbœuf, et de Plateforme 2 Pôles Cirque en Normandie, est, dit-elle, » le seul à l’échelon de cette grande région. avec tout un réseau de partenaires: entre autres, les espaces culturels du Nord-Contentin, le Centre chorégraphique, la Comédie/Centre Dramatique national de Caen et le Théâtre de Caen, le Théâtre municipal de Coutances, Le Préau/centre dramatique régional de Vire, la Scène nationale d’Alençon qui nous soutiennent, et, cette année, la prestigieuse abbaye du mont Saint-Michel. Difficile de trouver un plus bel endroit pour réconcilier l’âme et le corps…
  Cette année, deux femmes sont à l’honneur, Phia Ménard et Chloé Moglia; c’est aussi une façon de mettre l’accent sur la place des femmes dans le cirque contemporain. Et je veux absolument que Spring reflète l’excellence et le caractère innovant de nombre de spectacles qui ont complètement modifié le paysage du cirque depuis une vingtaine d’années.
Et ce programme renforce, je pense l’idée de fidélité artistique à laquelle je tiens beaucoup.
Le festival qui a maintenant sept ans, inaugure aujourd’hui une passerelle entre Cherbourg-en-Cotentin et Métropole Rouen Normandie, et je souhaite que le champ artistique du cirque actuel progresse encore sur le plan de la création et repousse les limites du genre.”  

 Effet Bekkrel, conception et interprétation de Fanny Alvarez, Sarah Cosset, Océane Pelpel, Fanny Sintès, regard et conseil à la mise en scène de Pierre Meunier

Le groupe Bekkrel inaugure dans ce merveilleux petit bijou qu’est le théâtre à l’italienne  de Cherbourg, dû à Charles Garnier, célèbre architecte de l’Opéra de Paris et natif de la ville, avec ce spectacle dont le nom est emprunté  à celui du célèbre physicien français Henri Becquerel, découvreur de la radioactivité…
Sur le plateau, quatre jeunes femmes montent avec maestria dans le noir ou presque, un système compliqué de fils, câble, mât chinois, corde lisse, agrès et bascule. Difficile à décrire, ces acrobaties qui s’enchaînent: toujours en mouvement, comme dans ce fabuleux numéro où deux d’entre elles, suspendues chacune à un bout d’une grande corde, ne cessent d’être en déséquilibre jusqu’à  ce que la troisième, propulsée par la quatrième à partir de la bascule rattrape la première accrochée à la corde!
Entre acrobatie, mât chinois, fil tendu, voltige, équilibrisme, avec  beaucoup de poésie et d’humour où on sent la patte de Pierre Meunier… et toujours avec une parfaite unité et sous les lumières des plus raffinées de Clément Bonnin.

A la limite du danger (toujours maîtrisé), ce spectacle poétique, aussi intelligent que sensible, né à Elbœuf l’an passé, qui met à l’honneur à la fois le corps et l’esprit et a quelque chose de fascinant où l’instabilité corprorelle devient le principe de base, associée à une modification plastique de l’espace avec de merveilleux changement de lumière…Pas si fréquent qu’un petit collectif comme celui-ci rassemble pour le meilleur, quatre jeunes femmes au parcours différent (dont Fanny Sintès passée par le Conservatoire national, et venue faire un stage d’un an au CNAC de Châlons-en-Chmpagne (voir Le Théâtre du blog). N’en déplaise à M. Laurent Wauquiez, nouveau président de la région Auvergne-Rhône-Alpes qui tapait sec avec une belle naïveté sur les écoles de cirque, ce spectacle n’est pas né par hasard: il y a derrière tout un enseignement qui force le respect!
« Nous nous sommes trouvées artistiquement, disent-elles, et  on a eu envie de partager la scène ensemble et on a présenté une petite forme avant que Fanny ne retourne faire du théâtre. On sentait qu’il se passait quelque chose, que de cette complicité naissait comme une promesse de se revoir. (…) Nos chemins ont pris des directions différentes mais on savait que le moment de se retrouver allait arriver… et c’est maintenant ! ».
  Du côté des bémols, une musique de basses pas toujours maîtrisée (heureusement il y a aussi des airs d’opéra)  et des nuages de fumigènes un peu faciles. Mais sinon, le temps de ces quelque soixante-dix minutes, surtout après une semaine de théâtre de texte souvent estouffadou (Edward Bond et Botho Strauss…), c’est un vrai bonheur de voir, sans autre parole que de rares grommelots, cette magie des corps dans l’espace.
Dernière image fabuleuse : les quatre complices se retrouvent- on se demande comment!- sur leur bascule suspendue à quelques mètres du sol, après avoir juste tiré quelques filins, avec l’aide de leur régisseur toujours attentif, sur une sorte de Radeau de la Méduse .
Le public du Trident, souvent très jeune, leur a fait une longue ovation tout à fait justifiée. Effet Bekkrel part ensuite en tournée, et s’il passe près de chez vous, surtout n’hésitez pas.

Philippe du Vignal

Pour les autres spectacles du festival jusqu’au 30 mars : www. FESTIVAL-SPRING.EU
T : 02 33 88 55 55

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