L’apprenti de Daniel Keene

Festival d’Avignon :

 

L’Apprenti de Daniel Keene, traduit de l’anglais par Séverine Magois mise en scène de Yann Dacosta

Visuel 1 © Julie RodenbourL’auteur et dramaturge australien Daniel Keene met en lumière dans ce spectacle familial accessible à tous dès 8 ans, le duo inattendu d’un garçon de douze ans et d’un quarantenaire. L’apprenti désigne aujourd’hui quelqu’un qui apprend un métier, un jeune qui suit une formation professionnelle en alternance, entre une entreprise et un centre de formation.
  Plus anciennement, le terme évoque encore un jeune, employé par un maître artisan qui l’initie à son métier. Philosophiquement, un novice, un débutant. Dans la mise en scène colorée et acidulée  de Yann Dacosta, on s’attend à ce que la maturité de l’un enseigne à la juvénilité de l’autre. Or, la vie se révèle souvent plus subtile qu’il n’y paraît,  et ne cesse d’émerveiller les élèves que nous sommes tous, face à l’aventure conviviale d’être au monde.
Pour l’heure, entre la jeune pousse et l’ancienne, circulent une énergie et un courant alternatif à travers les liens vivants et tissés de l’échange d’une existence partagée. Il y a ici, comme une cette magie d’être ensemble, dans l’abandon respectif et volontaire du repli sur soi.
Et n’est pas le plus sage celui qu’on croit, même si l’enfant interroge sans cesse son interlocuteur, un partenaire choisi dans un troquet depuis la fenêtre de l’appartement parental, à l’aide de jumelles, et qu’il met à la question sur le grill de ses incertitudes. Le quarantenaire reste souvent perplexe ou muet dans un premier temps, face aux répliques spontanées et fulgurantes de l’adolescent qui, par exemple, joue aux mots croisés d’une manière plus libre et ludique que son aîné lui, beaucoup trop sérieux.
Les réunissent un même goût pour les résultats sportifs comme ceux le Tour de France mais aussi aller au cinéma, visiter une église, apprendre à apprécier un paysage ou une musique. C’est la mission que s’octroie l’adulte auprès de l’enfant. Le premier sait aussi écouter le second, quand il lui parle de son père peu attentif.
De fil en aiguille, et dans la déclinaison des douze mois de l’année, la rencontre s’esquisse puis se dessine plus clairement, avant de s’approfondir et nouer une amitié et une complicité réelles, loin de toute obligation formelle.
La scénographie et l’illustration subtiles de Nathalie Arnau, sous les lumières de Marc Leroy,  dégagent comme une fraîcheur d’enfance, un vert paradis. Quelques cubes accumulés sur le plateau, empilés et déconstruits, face à un écran vidéo aux images significatives: arches d’église ou bibliothèque d’intérieur, donnent à l’installation une connotation de jeu et de mouvement provisoire gracieux.

Comme si les mois de l’année passaient dans un chaos de sensations et d’impressions qui n’en faisaient pas moins retomber sur leurs pieds les interprètes. Jean-Marc Talbot pour l’adulte et Florent Houdu pour l’adolescent sont excellents. L’un simule l’agacement, une condescendance initiale, pour mieux s’ouvrir ensuite, tandis que l’autre dispense, sans calcul, une belle leçon de vie et d’attachement.

Véronique Hotte

 Le Petit Louvre, jusqu’au 26 juillet, à 14h.

Le texte de la pièce est publié  aux Éditions Théâtrales Jeunesse.

 

 


Archive de l'auteur

Misa Lisin

Festival d’Avignon :

 Misa-Lisin par le Langasan Theatre

IMG_2495En découvrant ce spectacle, le public est confronté à une sensation équivalente, en plus modérée, à ce qu’Antonin Artaud a pu ressentir quand il a découvert les Indiens Tarahumaras au Mexique. C’est plus une performance liée à des rituels ethniques que l’on vient voir ici.
  Le Langasan Theatre a été fondé en 2012, conjointement par des aborigènes austronésiens taïwanais et des Han taïwanais. Tout est symbole dans cette création : la jarre portée par une femme, le riz lancé en l’air, la boue de la terre, matrice de vie.
  Chaque tableau a un sens profond que l’on peut chercher à décrypter, mais il vaut mieux se laisser porter par la poésie et la pureté des gestes de ces artistes qui se livrent, avec une complète authenticité, à des rituels inconnus de nous. Nous découvrons des scènes d’une grande beauté comme celle où de la peinture est projetée sur une danseuse presque nue ou celle des corps rampant dans la boue laissant percevoir des mouvements d’un grand érotisme. Les danseurs se frôlent, se touchent avec une forte sensualité.
C’est pourtant le spirituel et le rapport de l’être humain à sa terre d’origine que l’on retiendra. Au salut, une des artistes dit,  fragile et sincère : «Merci aux montagnes, à la forêt, à la pluie et au vent, Misa-Lisin est né dans la nature, nous suivons toujours les valeurs de la terre, merci à Taïwan notre belle province, merci d’être venus, si vous aimez notre travail, parlez en à votre entourage.»
N’hésitez pas à entreprendre ce voyage authentique et d’une esthétique peu commune dans le off.

 Jean Couturier

 Théâtre de la Condition des Soies, jusqu’au 25 juillet. Http://www.langasan.com 

            

 

En fer et en os

123504026_B971581443Z.1_20131210112700_000_G061KP77R.1-0Festival d’Avignon:

En Fer et en os, texte et mise en scène de Rachid Bouali

C’est l’histoire pas banale du naïf Wilber qui, parti au marché avec les dernières économies de la famille pour acheter une vache, revient avec une armure du plus bel effet. Cuissardes, haubert, heaume, bouclier… Sa panoplie brille de mille feux. Devant nos yeux ébahis, apparaît un chevalier dont la superbe impressionne tout le village.
Magie du théâtre ! Le plateau est pourtant nu, sans accessoires, ni décor, ni vidéo. A peine quelques nuances de lumière et un tintement de clochette par ci, par là.  Rachid Bouali, seul en scène, maîtrise parfaitement son art.

L’Ecole Lecoq aura sans aucun doute nourri ce comédien particulièrement doué pour faire d’un geste, une épopée. Une foule de personnages truculents naissent de ses jeux de voix et sa langue bien pendue bruisse d’images puissantes et fertilise tout l’espace.
Le chevalier fait son chemin. Sûr de lui, il part à la conquête du monde. Malheureusement, son armure, métaphore de toutes les carapaces, drame du paraître, le rend imperméable aux subtilités de l’extérieur, emprisonne son identité, obscurcit sa vue comme son écoute et crée des péripéties aussi fines que cocasses.
L’écriture, inventive et espiègle, fait de Wilber, un cousin du prince de Motordu. On lui dit « manger », il entend « danger », « attaque » pour « barque ». Complètement parano le chevalier ! Sa femme le rassure, ce n’est que « le chat du voisin ».
Il saute hors du lit : « Des farazins ! Je m’en doutais ! » Et voilà comment le chat qui miaule près du cimetière se change en «horde qui a passé la frontière». Le quiproquo évoque aussi bien les différences de perception au sein du couple, que les intolérances et préjugés qui déforment la vision politique du monde.
La rencontre avec un oiseau philosophe ouvre de belles perspectives de réflexion : «De quelle réalité veux-tu parler ? De la tienne ou de la mienne ?» Elle apprend à relativiser la notion d’ennemi. L’oiseau, impeccablement campé en trois mouvements, propose d’abandonner ce heaume qui enserre nos idées pour s’ouvrir à une généreuse vision panoramique.   

  Spectacle conseillé à partir de huit ans, mais les plus jeunes restent suspendus à l’univers de mots déployé sur le plateau. Que de nuances… Les parents, qu’ils soient lecteurs assidus de Boris Cyrulnik ou simples amateurs de belles histoires, goûteront toutes les subtilités d’une fable délicatement engagée.

Stéphanie Ruffier

 Maison du théâtre pour enfants, tous les jours sauf les dimanches 12 et 19 juillet, à 14h15.

Sous la glace

FESTIVAL D’AVIGNON

Sous la glace de Falk Richter , traduction de l’allemand d’Anne Monfort,  mise en scène de Vincent Dussart

 

 sous-la-glace_WEB-037La compagnie de l’Arcade, créée en 1993 et implantée en Picardie depuis 2001, défend un théâtre humaniste, un théâtre de texte,  penché sur la contradiction de l’être dans sa quête significative d’une identité et d’une relation au monde qui soit juste, en sondant par exemple, les images du couple, de la famille et du travail.
Vincent Dussart s’attaque donc comme naturellement, à un texte de Falk Richter, grand dramaturge et metteur en scène allemand rivé au réel, attentif à la contemporanéité occidentale, traquant sans complaisance ses paradoxes, ses égoïsmes, une humanité dévalorisée et perdue.
Sous la glace (2004) est un des volets du projet plus ample Das System ; la pièce expose, avec une belle rage, l’érosion existentielle provoquée par la vanité et l’absurdité des expériences professionnelles de trois consultants d’une société d’audit. Xavier Czapla, Patrice Gallet et Stéphane Szestak, costume cravate et chemise blanche, jouent ces esclaves actuels et consentants, soumis à l’exigence de résultats toujours croissants, pliant sous l’interdiction implicite car jugée dangereuse du moindre retour à soi : intimité, intériorité, vie privée.
Cela commence par une mise en lumière du plus âgé des trois, encadré, à égale distance, par ses deux collègues plus jeunes, placés à l’arrière, et dont la mission consistera pour l’heure à prendre sa place et à se débarrasser sans état d’âme de ce cador obsolète, gisant nu, sur le plateau.  Lui aussi, été jeune, et pour conserver son job, il n’a pas hésité à éjecter de l’entreprise des cadres plus âgés, appréhendés comme moins battants, moins compétitifs et moins concurrentiels, et donc dangereux pour le sacro-saint avenir menaçant.

 La roue du temps n’en tourne pas moins de plus en plus vite, et c’est au tour du tueur, jeune loup vieilli, d’être montré du doigt comme looser,  dépassé, devenu historiquement un homme fini, bon pour la remise puis la casse.
Ce héros déchu se nomme d’ailleurs Jean Personne, Mister Nobody, puisqu’il n’est pas, ne vit pas, n’est rien, uniquement dévolu à satisfaire ce qu’on attend de lui – ses parents jadis, ses supérieurs plus tard – afin de plaire toujours à l’autre, n’ayant pu faire le deuil de l’enfance pour se construire une vraie autonomie, bref, n’ayant pas grandi.
Et puisqu’accéder à «être au monde» et  à une existence pleine s’avère être plutôt un échec, il va bien falloir réussir sa propre conquête dans l’univers de l’«avoir». 
Ce qui revient, selon Falk Richter, à voir essorer le concept de Ressources Humaines comme un vieux torchon : s’animent alors des figures abstraites qui ne pensent qu’à l’acquisition de « biens » , mal-nommés : «Plus de revenus, plus de travail, plus de sexe,, plus de plans de communication, plus de belles voitures, plus de performances, plus d’évaluation, plus de rencontres interpersonnelles, plus de bouffe, plus, plus… » Plus d’argent, mais pourquoi ?
L’humanité a déserté la coquille de l’être, terrorisé par la menace du licenciement. Sur la scène, la dénonciation politique, économique et sociale est portée,  avec rigueur et clarté, avec panache et désinvolture.
Sous la glace est l’exposition d’un show – sonore, musical et visuel –, épisode spectaculaire de stridences et d’éclats, de jeux violents de lumières et de pluies sonores, à travers des appels informatisés et des notes de guitare, terrorisant le moi.
Les acteurs, telles les figures manipulées puis déshumanisées qu’ils dénoncent, s’investissent dans un jeu scénique éblouissant– large déclamation vocale, danse gestuelle et synchrone, à la fois fébrile et tenue, cascade de chutes chorégraphiées. Le souffle puissant de l’acharnement emplit le néant dévastateur de leur personnage : les tueurs sont tués sous le coup de leur propre énergie aveugle.

 Véronique Hotte

 Théâtre des Lucioles, jusqu’au 26 juillet à 17h 25.

 Le texte de la pièce est publié chez L’Arche Éditeur.

Les anges meurent de nos blessures

Festival d’Avignon:

Les Anges meurent de nos blessures
, de Yasmina Khadra, adaptation et mise en scène de René Chéneaux

   Les anges meurent 3Après Trois Voix pour les sirènes de Bagdad, René Chéneaux adapte au théâtre ce nouveau roman de Yasmina Khadra. Ainsi, se dessine un jeu à trois où Rachid Benbouchta, Catherine Le Hénan et Jean-Baptiste Siaussat  fontrevivre l’histoire d’un boxeur, Turambo, dans l’Algérie des années 20.
  Yasmina Khadra est le pseudonyme de l’ancien officier algérien Mohammed Moulessehoul,  composé des deux prénoms de son épouse pour échapper à la censure militaire; adaptés au cinéma, au théâtre, en B.D. ses romans sont traduits en quarante  deux  langues.
Il marche ici sur les traces d’Albert Camus ; cela se passe à Oran, comme dans La Peste, roman porteur des accents humanistes significatifs de L’Homme Révolté. Ici, l’espace est confidentiel, mais la scénographie est assez subtile pour n’en laisser rien paraître.

 La Récitante représente l’auteur et narrateur Yasmina Khadra, et parfois une amie du sportif. Elle commente aussi, les yeux pétillants, l’action des personnages, comme un journaliste commenterait un match de boxe. Rachid Benboucha est le boxeur et le bel athlète, et le malicieux Jean-Baptiste Saussiat, le coache, complice ou non.
  Au centre du plateau, une toile circulaire figure un espace cabaret et festif. Au lointain, un tulle reçoit des images filmées, archives de combats de boxe, et laisse apparaître des scènes en transparence.
 L’interaction est juste, entre le récit de la narratrice, parfois actrice pour un personnage féminin, l’action des hommes virils ensuite qui défendent leurs points de vue divergents, et enfin l’image documentaire. Un monde où se conjuguent faits du passé et histoire personnelle.
Les mouvements des combats de boxe sont ici restitués, mimés et intensifiés. Dix tableaux  se succèdent, vite menés, et font défiler les rounds d’un match spectaculaire et épique qui donne à voir et à vivre l’ascension, la gloire et la chute du héros qui  travaillait pourtant à garder sa lucidité et sa clairvoyance.

En vain. La biographie de l’athlète, devenue spectacle vivant, trouve sur le plateau son accomplissement, loin des interprétations et des jugements à bon marché. La couleur sépia de la fresque privilégie l’esprit des photographies anciennes : nostalgie d’un monde où l’humanité des relations existait,  comme la cruauté manipulatrice et abusive des plus forts sur les plus faibles.
 Le boxeur se souvient ainsi du jour où son oncle le conduit au cimetière juif  dont le gardien est sa «gueule cassée de père». Une prise de conscience. Le fils raconte : «Si le sol s’était dérobé sous mes pieds à cet instant, je n’aurais pas hésité à le laisser m’engloutir. »
Le fils humilié de voir son père n’avoir plus que ce travail minable, et même pas dans un cimetière musulman, pense qu’il n’est plus rien et doit se battre pour devenir quelqu’un, se faire reconnaître et accéder à une dignité personnelle.

  Un combat rude et sans cadeaux, dont le récipiendaire potentiel n’est jamais dupe. Les comédiens, facétieux et pleins d’allant,  nous font goûter à un monde où la lutte pour la vie est de tous les instants.

 Véronique Hotte

Théâtre des Amants, jusqu’au 26 juillet à 12h20, relâche le 20 juillet.

 

 

On ne l’attendait pas

 tableau qui a inspiré l'auteur

Huile sur toile (160,5 x 167,5 cm) réalisée en 1884
tableau qui a inspiré l’auteur

Festival d’Avignon:

On ne l’attendait pas de Stig Larsson, traduction de Jacques Robnard, mise en scène de Jorge Lavelli

  Stig Larsson  est un poète, dramaturge, romancier et scénariste suédois, à ne pas confondre avec Stieg Larsson lui aussi suédois,  auteur du fameux  Millenium,  décédé en 2004.  Plusieurs de ses romans, Les Autistes, Nouvel an, Introduction, La  Comédie, et cette pièce On ne l’attendait pas, ont été traduits en français. Mais c’est la première fois qu’elle est montée chez nous, et en plus, par Jorge Lavelli. 
  Cela se passe dans une ville non identifiée. La mère et la fille sont là dans ce qui semble être un salon quand apparaît soudain comme une sorte de revenant : un homme d’une cinquantaine d’années. On ne sait pas d’où il vient, ni quand, ni pourquoi il est parti ni pourquoi il est revenu. Est-il coupable de quelque chose? Il dit avoir échoué sur une île où il aurait rencontré une jeune femme. Mais il a un besoin évident de parler sans que l’on puisse savoir vraiment s’il est sincère ou s’il s’invente des histoires pour se valoriser…
  Il semble avoir des relations difficiles avec sa femme, et on a comme une forte impression qu’il a commis un inceste et des violences sur sa fille. On est constamment entre le réel et l’imaginaire, ou du moins le fantasmé. La mère de son côté prétend qu’elle est devenue aveugle.  Bref, une famille de rêve…
  Sur le plateau, un grande surface ronde de bois clair, trois fauteuils et une table basse très design suédois. Les personnages vont s’expliquer dans un dialogue des plus tendus. Jean-Christophe Legendre, Eleonore Arnaud, Hélène Bressiant et Florian Choquart sont impeccables et la mise en scène de Jorge Lavelli, tout aussi impeccable. Il évite, et il a raison (car cela serait insupportable) de tomber dans le réalisme mais il dessine une fiction impressionnante de rigueur où l’on voit une famille exploser.
Nous avons eu du mal à pénétrer dans la dramaturgie de Stig Larsson.
Mais que cela ne vous empêche surtout pas d’y aller découvrir la création de  cette pièce; le off décidément, progresse en qualité d’année en année, et fête cette année, rappelons-le, son cinquantième anniversaire…

Philippe du Vignal

Présence Pasteur à 20h jusqu’au 26 juillet.
Les romans de Stig Larsson ont été édités aux Presses de la Renaissance et On ne l’attendait pas  aux Nouvelles écritures théâtrales en 2003.

N° 51 Mu Naine Vihastas, ma femme m’a fait une scène

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Festival d’Avignon:

N°51 Mu Naine Vihastas, ma femme m’a fait une scène et a effacé toutes nos photos de vacances par le Teater n° 99 de Tallin, mise en scène d’Ene-Lis Semper et Tiit Ojasoo

Pour ces metteurs en scène, l’image a acquis un formidable pouvoir dans notre société moderne : elle est partout,  au détriment de l’écrit qui aurait tendance à disparaître. Ils  nous parlent d’un homme qui vient de perdre toutes les images du bonheur familial qu’il a vécu sur une île paradisiaque avec sa famille.
 Il est dans une chambre d’hôtel. Dans le silence, son jeu, extraordinaire de précision, révèle une personnalité pathologique obsessionnelle. Chacun de ses gestes est signifiant et, tel Buster Keaton, il nous entraîne dans sa folie compulsive. Après un long noir brutal, la chambre se trouve soudain occupée par un groupe de  trois femmes et quatre hommes ; des jeunes gens et deux autres qui pourraient être leurs parents.
 Avec leur concours,  il va chercher à récréer des émotions perdues, à partir d’images de ce qu’il a mémorisées. Il leur  dit seulement:  » Ma femme a flingué toutes nos photos, est-ce que vous pouvez m’aider à refaire ces photos ici, c’est moi qui paye».
  Il tente ainsi de retrouver les postures et les moments tragiques ou cocasses de ces fragments de vie.  «Je les veux exactement comme elles étaient», référence indirecte aux images mièvres de Facebook ou d’Instagram! 
Des dizaines de clichés noir et blanc sont pris sur  scène par lui ou les autres personnages et projetés sur un écran à gauche de la chambre. A mesure que l’homme se reconstruit une mémoire, la pièce bascule dans une folie de plus en plus surréaliste. D’autant que ces gens, surgis de nulle part, vont apporter chacun leur touche personnelle à la recréation des images. Et pendant les quelques minutes où il s’absente de la chambre, ils vont se prendre au jeu et transformer la pièce en boîte de nuit décadente.
   On pense alors aux images de Snapchat.  A son retour, il tente de reprendre en main le fil de sa mémoire visuelle, mais le groupe va créer, à partir des accessoires quotidiens de cette chambre d’hôtel, les images mythiques qui ont envahi notre réalité moderne.
Après le départ du groupe, l’homme reste en présence de la femme qui jouait le rôle de son épouse lors des prises de vues. Il évoque sa noyade et celle de sa fille, réalité fantasmée ou réelle, nul ne le saura vraiment, et la pièce bascule de la farce burlesque  au drame. «Ce voyage, dit-il, a été une erreur, tout a été une erreur».
   Le public vit une heure quarante de théâtre pur et jubilatoire, où chaque personnage est vrai et vraisemblable, dans un  jeu  intense et juste.  C’est sans doute uniquement pour cela que l’on se rend encore aujourd’hui dans les théâtres. A notre façon, nous faisons  acte de résistance à cette civilisation de l’image. Aujourd’hui, si l’on perd ses images, l’on perd sa vie!
  Remercions cette troupe estonienne que nous avions croisée en novembre 2011 au théâtre de l’Odéon de nous avoir rappelé cette réalité.  « La société primitive avait ses masques, dit Jean Baudrillard, la société bourgeoise ses miroirs, et nous avons nos images»

Jean Couturier
 
Spectacle joué au Gymnase du lycée Aubanel du 6 au 9 juillet.

Vader par la compagnie Peeping Tom

Vader  par la compagnie Peeping Tom, mise en scène de Franck Chartier

 Peeping-Tom_Vader_c_Herman-Sorgeloos-2Vader traite de la figure du père ; le thème de la mère et des enfants suivront dans la trilogie qu’inaugure la compagnie belge.
Après la trilogie sur l’espace domestique (Le Jardin, Le Salon, Le Sous-sol) qui explorait, avec fantaisie, en les poussant à l’extrême, les postures et interactions corporelles générées par l’habitat humain, nous retrouvons les artistes accomplis de Peeping Tom dans un vaste hall, flanqué de grandes tables, dominé par une petite scène de théâtre en fond de plateau.
Perdus dans ce décor, qui s’avère être une maison de retraite, les acteurs-danseurs s’activent autour de Leo (Leo De Beul) vieillard en plein naufrage, mis au rencart, mais dont les accès de vitalité explosent de temps en temps. Les soignants, happés  à leur tour par cet environnement délétère, sont en proie à des comportements extrêmes: jusqu’à  la contorsion.
Ils se glissent subrepticement dans  des échappées fantasmatiques comme cet admirable duo de chats, course-poursuite entre la Chinoise  Yu-Chun Liu et le Coréen Hun-Moj Jung, ou des numéros comiques quand Maria Carolina Vieira, tout en chantant, rétrécit pour devenir une vieille sénile et entamer une course de chaises roulantes avec Leo.
Rien de réaliste dans cette chorégraphie : des gestes poussés jusqu’au bout tirent le spectacle vers une bouffonnerie salutaire, désamorçant le sordide de ce vieil homme dont le corps et le mental se délitent.  La présence de figurants, tout en ancrant la narration dans le réel, ne nuit pas au loufoque: chœur muet, bien ordonné mais insolite, tour à tour ils manient habilement des balais, ou deviennent des hôtes de l’hospice…
On peut juste regretter que les artistes, si habiles de leurs corps, se mettent, vers la fin du spectacle à régler leur compte de vive voix avec la figure paternelle.

  Ils exprimaient beaucoup mieux leur colère, leur désarroi en dansant, en chantant. Les mots en disent beaucoup moins long que leurs gestes perpétrés entre dérision et désespoir ; désamorçant l’émotion en demi-teinte que génère le spectacle, ils le  font tomber dans un vérisme psychologique qui ne colle pas avec la démarche globale de Peeping Tom.
Malgré cette réserve, le spectacle vaut le détour s’il se joue près de chez vous. Il aborde, d’une manière originale et assez neuve, le statut de la vieillesse en Occident.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu au Théâtre de la Ville, à Paris ;  les 22 et 23 août, Waves Festival Vordingborg (DK) ; le 3 septembre, Tanztheater, Hanovre ; les 11 et 12 septembre, Het Theaterfestival, Bruxelles ; les 22 et 24 octobre, NTGent, Gand ; les 17 et 18 novembre, Espace Malraux, Chambéry ; et  du 8 au 11 décembre, Koninklijke Vlaamse Schouwburg, Bruxelles ; les 14 et 15 janvier, L’Apostrophe, Cergy-Pontoise ; les 19 et 20 janvier, le Grand R, La Roche-sur-Yon ; le 28 janvier, Le Bateau-Feu, Dunkerque ; le 3 février, La Filature, Mulhouse ; du 9 au 11 février, Danse Emoi, Limoges ; le 13 février, Les Treize Arches, Brive.

Juliette et Justine, le vice et la vertu

Festival d’Avignon:

Juliette et Justine,  le vice et la vertu, lectures de textes de Sade réunis par Raphaël Enthoven

   huppertL’auteur de ce montage s’est appuyé sur deux livres du Marquis de Sade (1740-1814), Justine ou les malheurs de la vertu, ainsi que  L’Histoire de Juliette ou les prospérités du vice.   Le Marquis de Sade passa  un tiers de sa vie emprisonné ou interné,, mais son œuvre peu connue jusqu’au XXème siècle, doit beaucoup à Jean-Jacques Pauvert qui osa l’éditer, malgré les menaces de la censure. C’était en 1957,… et il entra dans la Pléiade en 1990 seulement!   Le principe de ces lectures en fait une seule, était,  selon Raphaël Enthoven, était de donner le jour à deux personnages en un. (…) Le dialogue entre Justine et Juliette est un dilemme moral autour de deux tentations, la vertu n’étant pas moins tentante que le vice. Entre la figure christique inaltérée dont le comportement vertueux est sans cesse puni-Justine-et la fourbe qui se résigne aux supplices qu’on lui inflige-Juliette-il y a l’expression de deux chemins possibles de l’existence humaine ». Et le choix d’Isabelle Huppert pour incarner  ces deux jeunes femmes semblait, dit-il, naturel au philosophe.  Après tout pourquoi pas!
Mais les dieux seuls savent sûrement pourquoi on a choisi pour cadre de cette lecture créée au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles en janvier dernier, et pour un seul soir, la prestigieuse Cour d’honneur du Palais des papes. Affublée d’éléments de décor du redoutable Roi Lear,  mis en scène par Olivier Py (voir Le Théâtre du Blog).
Ont été juste ajoutés un pupitre de musicien, une lampe de lecture et un fauteuil vaguement XVIIème, où Isabelle Huppert  viendra s’asseoir seulement quelques minutes. La vedette, puisque vedette il y a, entre, éclairée par une poursuite, elle est en belle et longue rouge ; la salle est bourrée et  le public applaudit! (Il y a, une fois de plus, très peu de jeunes gens). On se croirait dans le théâtre privé… Bon et ensuite! Pas grand chose. Isabelle Huppert commence la lecture mais, très vite, on voit que c’est mission impossible. Et, sauf à de rares moments, le texte et la pensée de Sade passent mal. La faute à quoi: d’abord, au choix de ce lieu sans doute prestigieux mais casse-gueule et en tout cas pas du tout adapté à ce type de lecture. Ensuite encore  ce  foutu micro HF qui fait disparaître toute nuance. De plus, la direction d’acteurs est aux abonnés absents. Isabelle Huppert qui tient son texte à la main, fait seulement de temps en temps quelques moulinets avec l’autre bras… Bref, rien de très convaincant…    A la décharge de la comédienne, l’invité surprise: un assez fort mistral mais  à chaque fois qu’elle tournait une page,  cela créait un bruit infernal à cause du micro. Et elle devait sans cesse se battre pour ne pas avoir les cheveux dans les yeux…
Mais il ne faut pas être très futé pour savoir que le mistral peut souffler fort pendant le festival.
Elle lutte courageusement mais comme elle n’a pas vraiment le texte en bouche, elle butte souvent sur les mots.  Ce qui n’est pas admissible, même pour une “lecture”…   Si bien que le public décroche très vite et s’ennuie; ces soixante-dix minutes semblent être effectivement une éternité!
Ma voisine, sans aucun état d’âme, visiblement furieuse de s’être fait avoir, commence à envoyer des textos, et elle n’est pas la seule! Les places sont à 38 €! En fait comme elle l’a dit après le spectacle, elle avouait être venue pour Isabelle Huppert, et non pour le divin marquis qu’elle ne connaissait que de nom, comme la plupart des spectateurs… Cherchez l’erreur!
Quand on va au théâtre plus pour une vedette que pour une pièce ou un texte, il y a quelque chose de pourri au royaume avignonnais. Reste à savoir qui a eu cette magnifique idée de faire connaître au public du festival l’œuvre de Sade dans de telles conditions… Tout se passe comme si on avait voulu jouer sur deux tableaux : draguer un nombreux public (quelque 1.800 personnes!) avec une vedette, et  montrer une performance d’actrice seule sur le grand plateau de la Cour d’ honneur.
Ce qui est le meilleur moyen pour avoir tout faux et passer à côté d’un véritable théâtre populaire.
 Comme le remarquent de nombreux spectateurs, le Festival in d’Avignon tend de plus en plus à se boboïser, tandis que le off avec d’excellents acteurs comme, entre autres, Serge Maggiani  qui reprend lui sa belle lecture de L’Enfer de Dante, attire de plus en plus le public. C’est aussi une des leçons à tirer de ce festival…

Philippe du Vignal

 Lecture donnée dans la Cour d’Honneur pour une unique fois, le 9 juillet.

Finir en beauté

Festival d’Avignon:

Finir en beauté, texte et conception de Mohamed El Khatib

 25_DONADIO_ActOral_J6-Mohamed El Khetib«Ma mère a 78 ans… Elle a les traits tirés, le visage marqué par les années de souffrance et de bonheur, le corps usé par tant d’hospitalité, de devoir d’hospitalité. Accueillir l’autre, quand on vient des montagnes du Rif, ça a du sens. Depuis l’hiver dernier, je suis à son chevet. Alors je lui raconte des histoires. »
À partir d’interviews, courriels,  SMS, extraits d’acte de naissance de l’auteur et de décès de sa mère, et d’autres sources, dites «réelles», concrètes et tangibles, l’auteur, metteur en scène et performeur, reconstruit, seul en scène, le deuil de sa mère.

Une pièce documentaire en deux mouvements : une performance et un «livre», Pièce en un acte de décès. La représentation, le récit de la maladie, et la mort, laisse entendre une «bande originale» composée de cartes postales sonores prises sur le vif : la langue arabe que parle la mère, les balbutiements du médecin ne sachant pas comment lui annoncer sa mort prochaine, les chants religieux lors des obsèques au Maroc, des remarques culpabilisantes de ses sœurs qui reprochent son absence à leur frère coincé dans la nuit à Belle-Ile-en-Mer, lors du décès à l’hôpital orléanais, .
  Un monde où la langue maternelle, l’arabe, et la langue médicale, ressenties comme «étrangères» et lointaines, et tout d’un coup, ne sont plus essentielles. C’est un travail d’introspection et de captation du réel, afin de faire resurgir détails, impressions et souvenirs. Selon cette écriture de l’intime revendiquée, tous les intermédiaires ont été effacés entre l’auteur, sa vie, son écriture et le spectateur.
 Mohamed El Khatib, à travers la question universelle du deuil, a souhaité communier avec le public dans le partage de cette parole fragile et ultime. La représentation se décline à partir de l’ébauche d’un récit, ici et dans le présent du plateau: retours réguliers et ténus à l’écoute de la voix maternelle, conciliabules silencieux avec les sœurs et le père, discussion  avec le médecin, et condoléances d’anciens amis après le décès.
  La fiction documentaire, l’ensemble du «matériau-vie» conçu entre mai 2010 et août 2013, ménage instinctivement la pudeur et  la décence. Mohamed El Khatib raconte d’abord sa vie inscrite en France, à Meung-sur-Loire où il est né… Une histoire de bon élève, issu de l’immigration mais pleinement français qui s’accomplit dans les études, les nouvelles technologies et l’art, soit un monde contemporain que le fils préféré fait sien mais où la mère n’a guère de place.
Mais l’amour absolu du fils pour cette mère s’en trouve d’autant plus agrandi depuis cet éloignement choisi. Il note dans son carnet : «La mort tranche le quotidien alors survient la construction affolée de l’avenir… Pour la première fois depuis quelques jours, idée acceptable de ma mort. »
Et de se rappeler cette phrase de Roland Barthes dans son Journal de deuil : «Beaucoup d’êtres m’aiment encore, mais ma mort ne tuerait aucun d’entre eux. » Plutôt qu’être en deuil, Mohamed El Khatib préfère encore dire qu’il a du chagrin, et écouter un ami lui rappeler que toute mère n’est pas non plus le centre du monde.

Cette performance s’accomplit dans la dignité et le recul du temps.Le public, lui, se reconnaît dans cette expression détaillée et distanciée d’une peine immense, la perte de celle qui portait en elle la mémoire de l’enfance.

 

Véronique Hotte

 

La Manufacture, jusqu’au 25 juillet à 12h10, relâche le 15 juillet.

 

 

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