La Dispute de Marivaux

C’est seulement que je ne veux rien perdre /La Dispute de Marivaux, théâtre-performance, mise en scène de Grégoire Strecker

 

disputeAvec La Dispute (1744), Marivaux, en accord avec les idées de son temps, évoque le « commencement du monde et de la société ». Cette dispute entre le Prince et Hermianne porte sur l’origine féminine ou masculine de la première infidélité; c’est en fait,   le miroir  d’un malaise sentimental au sein du couple.
Le père du Prince avait fait élever dans une sorte de château au fond d’une forêt, trois couples d’enfants, sans aucune communication entre eux, et chacun n’a connu que son éducateur attitré qui l’espionne. Le Prince, lui, fait libérer ces enfants qui ont été volontairement coupés du monde, pour répondre au désir de connaissance dominatrice de leur maître…

 Ainsi, Églé et Azor vont se rencontrer et, aussitôt, se sentir attirés l’un par l’autre. Adine et Mesrin vont s’aimer eux  aussi mais  Adine et Églé se jalousent et dénigrent la beauté de l’autre, alors que les deux garçons sont plutôt bons camarades. Amours croisés entre les deux couples mais les deux jeunes filles, volages mais dépitées, voudraient bien retrouver leur premier amoureux.
Hermianne, outrée, refuse de continuer à les observer. Le troisième couple, c’est Dina et Meslis, qui s’aiment d’un amour inaltérable. Le prince et Hermianne les placeront sous leur protection, et se retireront amers.

  Ces enfants naïfs ne sont pas des sauvages, et prêtent attention à des sentiments nouveaux : « Le plaisir de vous voir m’a d’abord ôté la parole », dit  Azor à Eglé et chacun découvre le plaisir d’aimer, de ravir, d’enchanter, et de soupirer. Chacun exprime son amour, nuancé de crainte, d’inquiétude et de désir d’éternité. Mais les garçons  sont  aussi  infidèles que les filles auxquelles revient quand même la palme…
La tyrannie des hommes et la coquetterie des femmes sont des données originelles, dans une société où les hommes oppriment les femmes. Azor est intensément amoureux, mais Églé est plus égoïste: elle n’a jamais vu ni aimé aucun homme et quand, elle se regarde dans l’eau d’un ruisseau, elle conçoit pour elle-même, une admiration plus forte que son amour pour Azor. Mais l’inconstance, elle,  appartient aux deux sexes : « Il veut que ma beauté soit pour lui tout seul, et moi, je prétends qu’elle soit pour tout le monde dit Eglé.»

  Grégoire Strecker a monté cette comédie comme une fantaisie poétique noire, un cauchemar d’avant ou d’après les temps de la civilisation. On est dans une sorte de théâtre-performance, avec une scénographie tri-frontale. Cette mise en scène de La Dispute offre un univers de déchets, et sur le plateau maculé, traînent sacs en plastique, chaussures de tennis esseulées, veste et pantalon de sport jetés, détritus, dans une atmosphère de brouillard et de trombes d’eau. Les personnages juvéniles, (en couches-culottes!) ont ici perdu leur grâce et leur spontanéité aériennes à la Marivaux, malgré les chants clairs d’oiseaux saisis ici et là, si on  a une oreille attentive.
  Les acteurs, s’engagent à corps perdu mais semblent, malgré cela, empêtrés comme des créatures sorties tout droit de La Planète des Singes; ils ne connaissent pas la station verticale et évoluent à quatre pattes, en maugréant, et en déclamant un texte qui devient vite pesant et fastidieux dans leurs bouches essoufflées. Les filles sont interprétées par des acteurs, et les garçons par des actrices…   C’est joliment joué en termes de genre et de désir, mais servi par la seule cause de corps nus, ce qui se révèle être une fausse bonne idée… À la place de la sensualité recherchée, s’impose alors la seule violence psychologique dans les relations existentielles, et la domination qui  crée des victimes.
Le metteur en scène, a voulu ne considérer que le désir animal chez l’humain, mais ici, il ne reste que la bête!

 Véronique Hotte

 Studio-Théâtre de Vitry, jusqu’au 13 octobre (à partir de seize ans). 


Archive de l'auteur

Camille, Camille

Camille, Camille, Camille de Sophie Jabès, mise en scène de Marie Montegani

vz-9D19334B-9065-4A46-B0AC-76E64689EFEDCamille Claudel, artiste maudite, a été sortie de l’oubli par de nombreuses biographies, quelques pièces de théâtre et deux films, l’un avec l’inoubliable Isabelle Adjani, l’autre avec Juliette Binoche. Sa vie est « un roman [...] même une épopée. [...] Je suis tombée dans le gouffre. Je vis dans un monde si curieux, si étrange. Du rêve que fut ma vie, ceci est le cauchemar », écrit-elle en 1934, alors qu’elle est internée depuis  vingt et un an (elle le restera jusqu’à son décès, en 1943).
Ici, trois comédiennes la font revivre à trois moments décisifs de son existence: Camille la démente, au seuil de la mort, en proie au délire de persécution; Camille, la jeune fille passionnée de sculpture, élève de Rodin, prête à céder aux avances du maître; Camille, l’amante bouleversée, quelques jours avant son internement, sombrant dans une folie destructrice.
La démultiplication du personnage permet à l’auteure de bousculer une chronologie par trop réaliste, pour composer un portrait kaléidoscopique  fondé sur la synergie entre les actrices et des couleurs de jeu contrastées. Elles interviennent en alternance ou simultanément, ce qui impulse un rythme syncopé au spectacle, et chacune parvient, dans son registre, à donner vie à un texte efficace mais sans grand relief. Formant un trio étrange, fantômes les unes des autres, notamment quand elles dialoguent ensemble…
Une vidéo projetée en fond de scène  et le discret univers sonore et musical qui l’accompagne, ouvrent un espace fantasmagorique. Mais  dommage! l’apparition d’un messager dans le film vient perturber et redoubler la notion de tragique qui sous-tend déjà ce spectacle en trois temps, dont on retiendra surtout le jeu de Vanessa Fonte, Nathalie Boutefeu, et Clémentine Yelnik.

 Mireille Davidovici

Théâtre du Lucernaire   53 Rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris T. 01 45 44 57 34 jusqu’au 22 novembre

Le texte de la pièce est publié chez Lansman.

Combat de Gilles Granouillet

Combat de Gilles Granouillet, mise en scène de Jacques Descorde

Combat-c-Nadege-Cathelineau« Notre maman va recevoir la médaille du travail… » : le frère tourne et retourne maladroitement les formules de sa lettre pour inviter sa sœur à la cérémonie : il est si peu sûr de lui et amer, vis-à-vis d’elle, qui a réussi sa vie, alors que lui, est resté coincé dans leur ville natale, sans emploi et sans avenir, entretenu par sa femme qui travaille aux abattoirs, tout comme leur mère et beaucoup d’habitants de ce coin perdu.
Le ton est donné. Pour tout décor, une table en formica et quelques chaises qu’on déplace en fonction des séquences; au fond du plateau, un quartier de bœuf grandeur nature pend au-dessus des confettis et des serpentins épars. On ne verra pas la mère, ni la fête, triste et ratée, comme la vie ici: « Ce n’est plus une banlieue mais un triangle, avec nous dedans », constate le frère.
Quand elle fait son apparition, la sœur, jeune et belle, contraste avec cet univers; un fossé social et culturel la sépare de la famille ouvrière qu’elle a quittée. Jusqu’au moment où, comme si elle était de nouveau happée par son milieu, son destin bascule. Elle poignarde, sauvagement et sans raison, un inconnu sur le quai de la gare. Son frère vient alors à sa rescousse, trouvant enfin, dans ce combat, un sens à sa vie : « C’est une affaire de famille. Je suis donc un autre homme, un homme qui va jusqu’au bout », dit-il. Et il ira jusqu’à se dénoncer pour la sauver. «Si vous avez deux pieds de tomates dans un petit pot, un pot tellement petit qu’ils ne pourront plus grandir ensemble, demande-t-il,  vous arrachez le vilain ou le beau? »
Gilles Granouillet s’intéresse une fois de plus aux petites gens, dans un thriller, presque un polar, qui fouille et dissèque les entrailles d’une famille éclatée, détruite par les frustrations sociales et affectives. Il revendique le plaisir d’employer le mot prolétariat: «C’est une mot banni! Ne plus le nommer, c’est le faire disparaître! Le prolétariat, qui existe aujourd’hui comme hier, comment on en sort, comment on y reste, c’est aussi ça, Combat ».
Cependant ses personnages, loin d’obéir à des types sociologiques, ont une véritable épaisseur. De quoi, pour les comédiens, donner corps, avec justesse et précision, à des dialogues serrés, écrits dans une langue imagée. Avec des scènes d’une violence qui remue les tripes, tempérée par un humour féroce et beaucoup de dérision. C’est dans les vérités qu’on se lance à la figure que réside surtout la cruauté. La confrontation s’avère musclée entre la sœur (Astrid Cathala) frêle et élégante, qui n’aura pas le dessus, face à sa belle-sœur (Anna Andreotti), plus massive, dans une robe tristounette et mal coupée.
Le frère (Jacques Descorde) quitte sa dépouille de désespoir et d’acrimonie, comme transfiguré par son sacrifice. La mise en scène ne tombe jamais dans le réalisme sordide et l’illustratif, et  garde une distance glacée avec le fait divers sanglant qui précipite l’action dans le drame; sobre, elle maintient une tension, une étrange inquiétude, jusque dans les recoins du plateau où, tapis dans la pénombre, les protagonistes se glissent, prêts à surgir.
Le spectacle nous tient en haleine comme un match de boxe; il nous trouble aussi, et nous touche,  sans jamais se vautrer dans le pathos. Il faut assister à ce combat.

 Mireille Davidovici

 Théâtre du Lucernaire, 53 Rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris T. 01 45 44 57 34 jusqu’au 16 novembre.

 

Combat est publié aux Editions des Quatre vents/L’avant-scène théâtre.

 

 

La Face cachée de la lune

La Face cachée de la lune, musique des Pink Floyd, concert-spectacle imaginé par Thierry Balasse, avec la complicité de Laurent Dailleau et d’Yves Godin.

hd01-plateau-la-face-cacheepatrickberger Pour Thierry Balasse, praticien de la musique liée à l’électroacoustique,  qui s’est inspiré de  l’œuvre de Pierre Henry, l’album mythique  des  Pink Floyd, The Dark Side of the Moon, parcourt toute la richesse sonore du chant, musique instrumentale,  synthétiseur,  bruitage, et voix parlée.
Cet album correspondait  à une révolution musicale conduisant la musique rock là où elle n’était encore jamais allée,  et qui se faisait aussi l’écho d’une prise de position philosophique radicale : « Don’t be afraid to care » (Ne craignez pas de vous soucier des autres)

Roger Waters, bassiste et compositeur du groupe, fait allusion à une « expression d’empathie politique, philosophique et humaniste ». et le célébrissime Money évoquait déjà, il y a quarante ans, la prépondérance des investissements  financiers sur la qualité des relations humaines! Neuf musiciens ont retrouvé les instruments d’époque: synthétiseur AKS, piano Wurlitzer, et caisse enregistreuse qui scande Money; le progrès technique aidant, ils font sur scène, ce que les Pink Floyd enregistraient en studio.
   Le spectacle s’apparente à une  reconstitution, et, en même temps,  à une façon de réfléchir à l’histoire des arts. The Dark Side of The Moon avait été enregistré dans les mythiques studios d’Abbey Road à Londres en 1972, à une époque où s’était développée la lutherie avec des synthétiseurs analogiques, aussitôt balayée par le numérique des années 80. « Aujourd’hui, dit Thierry Balasse, le son est presque toujours numérisé avant d’arriver aux oreilles, alors qu’un synthétiseur analogique, branché sur un système tout aussi analogique, donne des sensations inégalables ».
Le spectacle propose donc les timbres de cette époque, avec une belle sensation de qualité sonore. La scénographie  reconstitue un studio, avec un placement inhabituel des instruments,  synthétiseurs et systèmes de bruitage sur le devant de la scène, et priorité est donnée, par exemple, à des tintements de cloches lointaines,  balancements d’horloge, mécanismes familiers identifiables dans la mise en œuvre musicale de Time. S’accomplit ainsi à vue, le bruitage du battement d’un cœur,  avec juste un chiffon noir froissé d’un coup sec au micro, typique d’une installation artisanale du spectacle. Et les manipulations sont montrées, en direct et dans le détail, sur des écrans vidéo.
Pour la dimension ludique de Money, une feuille de journal, déchirée vivement et régulièrement au micro par le même musicien accessoiriste, précède le bruit métallique des pièces de monnaie, placées dans le tiroir des anciennes et feues caisses enregistreuses de notre enfance, et remis ici à l’honneur par Thierry Balasse lui-même, maître de cérémonie aux commandes des synthétiseurs analogiques Minimoog, synthi AKS et des bruitages, pour réaliser ce jingle de renommée planétaire.
Se succèdent des échanges entres synthétiseurs, claviers, et solos auxquels chacun des musiciens a droit: Eric Groleau est à la batterie, Olivier Lété, à la basse, Eric Loher, à la guitare, Cécile Maisonhaute, au piano à queue, au synthétiseur Nordstage et au chant, Benoît Meurant aux Minimoog et VCS3, Antonin Rayon, à l’orgue Hammond, au piano électrique Wurlitzer et au chant. Saluons les voix émouvantes de Yannick Boudruche et d’ Elisabeth Gilly.
Un retour lumineux dans le passé pour les anciens, et une révélation pour les jeunes…

 Véronique Hotte

 

Théâtre de la Cité internationale  du 7 au 10 octobre.
Et les 19 et 20 novembre, Festival Automne en Normandie, Le Hangar 23, Rouen; les 22 et 23 novembre à L’Espal, Le Mans (72); les 9 décembre, L’Apostrophe à  Cergy Pontoise (95); les 15 et 16 décembre à Vannes; les 8 et 9 janvier, Maison de la Culture, Bourges (18); le 23 janvier, Théâtre de Sartrouville et des Yvelines; le 28 janvier, Théâtre municipal, Bastia; le 31 janvier, Théâtre des Salins, Martigues; les 6 et 7 février, Nuithonie-Equilibre, Fribourg (Suisse); le 3 mars, Château-Rouge, Centre culturel d’ Annemasse; les 5 et 6 mars, Espace Malraux, Chambéry; le 10 mars, Dôme Théâtre, Albertville; le 12 mars,Théâtre du Crochetan, Monthey (Suisse); les 10 et 11 avril, Le Bateau Feu, Dunkerque; le 14 avril, Espace Malraux, Joué-les-Tours  et le 19 mai, Opéra de Limoges.

Le Malade imaginaire

Le Malade imaginaire de Molière, mise en scène de Jean Liermier

 topelementMolière et son œuvre, sont encore loin d’être méconnus d’une majorité du public, jeune, et moins jeune! Créée au Théâtre du Palais–Royal en 1673, avec la musique composée de Marc-Antoine Charpentier, c’est la dernière œuvre de Molière qui succombera le 17 février de cette même année, quelques heures après la quatrième  de cette comédie drôle et grinçante à la fois, où la mort aux multiples visages,  rôde sans partage…
Aller voir une pièce du répertoire que l’on a déjà vue ou simplement lue, engendre souvent une curiosité et une interrogation  chez de nombreux spectateurs qui la connaissent peu ou prou, et qui se demandent si le texte et la mise en scène vont encore réussir à les étonner et à les éblouir… Ce Malade Imaginaire, a été créé en janvier dernier au Théâtre de Carouge à Genève, et, grâce à la mise en scène de Jean Liermier et à une interprétation remarquable de Gilles Privat et des comédiens qui l’entourent, le pari est gagné!
Argan, veuf,  est remarié avec Béline, qui attend la mort de son mari pour en hériter, et le fait soigner en multipliant saignées, purges et remèdes. Angélique, leur fille, veut épouser Cléante, au grand dam de son père qui préférerait la marier à Thomas Diafoirus, un médecin… Une comédie macabre, où le rire et la fable tiennent à distance le réel,  qui est, bien sûr, la critique de la médecine, mais aussi l’histoire d’un homme d’âge mûr,  obsédé par l’angoisse de la maladie, et surtout de la mort : « Par la mort, nom de diable, je lui dirais (à ce Molière) crève, crève » dit Argan. La mort est aussi présente aussi chez les jeunes gens de la pièce, qui sont prêts, eux, à mourir… mais d’aimer !
Faire du contemporain, là n’est pas la question pour Jean Liermier qui, pour la troisième fois, s’empare de l’univers théâtral de Molière (Le Médecin malgré lui  (2007), et L’École des Femmes (2010). La difficulté, entre autres, est avant tout, face à une pièce obéissant à la règle des trois unités, et à ce langage et ces mœurs du 17è siècle, de savoir  encore provoquer  l’écoute et l’émotion du public. Et cela, sans toucher au texte (sauf comme le plus souvent, l’églogue et les intermèdes, chantés et dansés), et sans avoir recours à une scénographie et à des costumes contemporains.
Les mises en scène actuelles du Malade Imaginaire, à trop vouloir respecter l’époque de la pièce, ou bien à lui donner un air actuel, sont ennuyeuses et nous laissent  souvent déçus:  on se dit alors qu’il  aurait mieux valu lire, ou relire, tranquillement  la pièce.
.. Mais ici, et dès le début, le rythme est pris: le comique et sa gravité sous-jacente envahissent la scène. Atmosphère étrange : au début, Argan, dort dans un lit médicalisé, gesticulant et marmonnant, en plein cauchemar; en fond de scène, sont suspendus deux gigantesques oiseaux/chauves souris, apparus subitement au-dessus de  lui, et comme sortis tout droit des Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec, la série de bandes dessinées de Jacques Tardi, publiée depuis 1976.
Nous retrouvons au troisième acte, ces marionnettes géantes, animales ou humaines, proches d’un carnaval, réelles ou en vidéo. « C’est alors que le carnaval entre en scène, dit Jean Lermier. La servante devient médecin, le prétendant, professeur de musique; le père, le mort, et la mère aimante, la marâtre. L’ordre des choses est inversé et l’espace d’un instant, le théâtre sert de révélateur en mettant en lumière le véritable amour et la terrible réalité ». Bref, Mort et  Carnaval font ici bon ménage !
L’action est menée tambour battant, et Jean Liermier n’a pas voulu de costumes d’époque qui ont été créés selon la situation, et en harmonie, avec le tempérament et l’humeur des personnages. L’univers sonore de Jean Faravel -subtil- n’est jamais insistant, et, avec la musique, renforce la tension, l’étrangeté et l’onirisme de la pièce, et contribue à cette impression que nous éprouvons de plus en plus distinctement, d’être face à une situation existentielle et sociale, qui est encore, en 2014, aussi prégnante et violente, malgré l’évolution de la médecine et des mœurs.
Molière est bien là, tout proche de nous, grâce à l’intelligence poétique et dramaturgique de Jean Liermier. Pour nous faire entendre avec légèreté et beaucoup d’esprit, la part,  sombre et comique à la fois, de notre condition ! Et cela fait vraiment du bien !

Elisabeth Naud

Il est là, immense, sur son lit  médicalisé. En bon père moliéresque, Argan impose, étale son égoïsme : il lui faut un médecin pour gendre. Naturellement, cela n’arrivera pas, selon le schéma classique qui voit triompher la jeunesse et l’amour. Le Malade imaginaire est une drôle de pièce, écrite par un vrai malade qui a une dent solide contre les médecins.
Molière avait déjà fait d’eux sa cible au détour de son Dom Juan, il y revient en grand, et avec le souvenir de ses autres grandes comédies. Par exemple, la scène où le père interroge la petite Louison (seul rôle joué à la création par la propre fille de Molière) pour savoir jusqu’où sont allées les privautés entre Angélique et Cléante, ressemble fort à l’interrogatoire d’Agnès par Arnolphe dans L’Ecole des femmes –ce qui accentue rétrospectivement l’aspect incestueux de la pièce-.
L’intronisation finale d’Argan en médecin renvoie,elle, au Mamamouchi du Bourgeois gentilhomme. Bref, Molière n’hésite pas à recycler ce qui a bien marché sur scène en même temps que ce qui le tourmente, au fond se son cœur. Jamais il n’aura été aussi amer au sujet de sa femme, ici diabolisée en Béline. Mais il introduit dans le Malade une ultime nouveauté, avec une ironie terrible : l’irruption immédiate du réel. Il défie sa maladie en se maudissant lui-même sur scène : « Ne me parlez pas de ce Molière, c’est un grand impertinent. S’il vient à tomber malade, ce que je souhaite c’est que les médecins refusent de le soigner, et qu’il crève, qu’il crève ! ». On connaît la suite.
Dans le dernier décor (posthume!) de Jean-Marc Stehlé, gigantesque, « hénaurme » et raffiné en même temps (on vous laisse découvrir la machinerie), avec, en trumeaux, une série de leçons d’anatomie et de descentes de croix, Gilles Privat est carrément royal. Les jeunes premiers sont un peu minces, comme il se doit, Toinette un peu décevante, mais la troupe aguerrie, solide, est prête à toutes les métamorphoses.
La mise en scène et la direction d’acteurs déçoivent pourtant : les pistes burlesques proposées ne sont pas explorées, des figures à la Daumier rencontrent un malade bien d’aujourd’hui et ça n’explose pas. Bon, on nous dit qu’il s’agit de l’un des nombreux effets de théâtre dans le théâtre que la pièce propose, que ce sont des fantasmes d’Argan. Soit…
En tout cas, avec cet Argan-là et  après son Arnolphe, Gilles Privat emporte tout, élève l’entreprise au-dessus du gag (il y en a, et on en rit quand même) et du grand spectacle. Une bonne tranche de  drôlerie qui fait passer la déception sur certains choix de jeu.

 Christine Friedel

 Théâtre 71, scène nationale de Malakoff, jusqu’au 18 octobre.

Tao dance Theater

Tao Dance Theater 4/5 chorégraphie de Tao Ye

 IMG_4545Intéressante découverte que celle de ce groupe connu à l’étranger et qui vient pour la première fois en France, avec deux courtes pièces de trente minutes. La première avec  quatre danseurs debout, oscillant à l’unisson dans une belle fluidité, avec des mouvements tantôt lents, tantôt rapides.
  Masques neutres et vêtements amples ne permettent pas de distinguer le sexe des interprètes. Même constat pour la deuxième pièce, bien que les cinq danseurs, dont le chorégraphe,  soient cette fois à visage découvert. Ils ne forment qu’un seul corps, masse protéiforme en perpétuel mouvement sur le  plateau nu. Parfois, l’un tente de se distinguer,  en se positionnant à la verticale mais il est vite phagocyté par les autres.
  Le glissement des corps les uns sur les autres, l’occupation de l’espace sont parfaitement harmonieux,   et une musique au piano de Xiao He complète cet  étrange et beau moment.  « La danse, dit Tao Ye qui était danseur dans l’Armée de la  libération du peuple, m’a donné la possibilité de canaliser et de soulager mes émotions (…). Parfois, on n’a pas besoin de savoir pourquoi on bouge,  ou ce qui nous fait bouger. Ce qui compte,  c’est le processus en soi. »

Jean Couturier

Théâtre des Abbesses  du 1er au 4 octobre. 

Permafrost

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Permafrost de Manuel  Antonio Pereira,  mise en scène de Marie-Pierre Bessanger

Une femme observe un homme, un étranger, venu d’«une ville à l’envers de la nôtre ». Fascinée par son corps viril, sa présence silencieuse, elle raconte,  à mots choisis et imagés, l’existence monotone de cet inconnu, «une vie sans couleurs», au milieu des machines, dans un univers d’usines en voie de fermeture, où l’avenir «sonne creux» et les suicides au travail sont monnaie courante.
Le récit de la femme s’accompagne d’un ballet de personnages  en bleus de travail, gens de l’ombre, qui vivent, anonymes, dans le bruit et le métal des ateliers. De courtes scènes dialoguées entrecoupent son monologue, plus terre à terre et plus directes que la prose littéraire du récit, dont l’intervention de cadres et journalistes cyniques, d’un médecin humaniste mais sans pouvoir, tous glosant sur le monde ouvrier jusqu’à en être comiques.
Autant de moments qui détendent l’atmosphère grave de la pièce, renforcée par la nudité du plateau jonché de pièces détachées, et par des lumières blafardes et des grincements de mécanismes mal huilés.
Cependant, certaines de ces séquences  tranchent trop brutalement avec la prose poétique de la narratrice, à laquelle Agnès Guignard prête sa voix flûtée. Sa présence gracieuse, dans  cet univers déprimant contraste avec la carrure massive de Gaétan Lejeune. Danseur et chorégraphe, il campe un personnage  taiseux et inquiétant, hanté par un « ange d’affliction » qui lui annonce : «Tu ne peux pas être heureux (… ) la blessure est ton avenir».
Mais, démentant ces sombres prédictions, l’amour fera fondre la carapace glacée de cet être fruste. Marie-Pierre Bessanger, directrice du Bottom Théâtre de Tulle a créé la pièce au Festival des Francophonies de Limoges. Elle rend concrète l’écriture ciselée de Pereira et sa mise en scène minimaliste, toute en nuances, recrée une  vie authentique correspondant «aux mondes du travail»,thématique de rentrée à la Maison des métallos.
Permafrost
est un spectacle original, élégant et d’une grande  pudeur, parmi tous ceux qui traitent ce thème.

Mireille Davidovici

Maison des Métallos, jusqu’au 19 octobre : T. 01 47 00 25 20. Théâtre de Bourg-en-Bresse,  les 27 et 28 janvier. Théâtre de Fontenay-sous-Bois, le 3 février.

Permafrost est publié aux éditions Espace 34.

 

Qui-Koto

Qui-Koto par la compagnie Tsurukam

IMG_4544Une artiste japonaise, Fumie Hihara qui maîtrise son instrument, le koto, à la perfection, un marionnettiste, Sébastien Vuillot qui tente de contrôler les fils de sa muse, la danseuse japonaise Kaori Suzuki, qui elle, de son coté, veut se libérer de ses attaches, et un public (qui parfois participe à l’action), limité à une trentaine de personnes, voilà les  éléments de cette  cérémonie secrète.
Qui manipule qui ? pourrait être le sous-titre de cette pièce d’une heure, qui comprend tous les artifices du théâtre d’objets : projections d’images sur le corps de la danseuse ; petit castelet ; théâtre d’ombres, marionnette vivante à fils. Le spectateur a le choix de suivre tel ou tel moment, entre ombres et lumières, libre de ses déplacements, malgré l’obscurité qui règne au milieu de l’espace de jeu.
  Ce spectacle est encore dans sa période de gestation et devrait continuer d’évoluer, mais  il y a déjà de très beaux moments poétiques et cruels, que l’on devine derrière la manipulation d’une femme dont le corps ne cesse de danser. Une autre danse est, elle, à découvrir : celle fascinante des doigts de la musicienne sur  son  koto.
Des instants rares et beaux, un spectacle à repérer et à découvrir lors de son prochain passage.

Jean Couturier

 Espace Culturel Bertin Poirée les 6 et 7 octobre.   

Gouttes d’eau sur pierres brûlantes

Gouttes d’eau sur pierres brûlantes de Rainer Warner Fassbinder, mise en scène d’Hugo Bardin

Capture d’écran 2014-10-08 à 11.34.30Nous vous avions parlé (voir Le Théâtre du Blog) de cette pièce atypique, parfois maladroite, qui avait  été montée  par Gwenael Morin, et il y a deux ans par Sylvain Martin.
Elle a été écrite en 1963, par un jeune homme de dix-neuf ans, qui possède un sens du dialogue et du scénario déjà tout à fait exceptionnels.

   En Allemagne, dans les années soixante-dix, un certain Léopold, la quarantaine, invite chez lui  le jeune et beau Franz, dans le but évident mais non avoué, du moins au début, de faire l’amour avec lui.
Très vite, Franz, séduit, quitte sa fiancée et va vivre avec lui  mais les jeux  sont pipés, (sinon il n’y aurait pas de pièce!), puisque c’est Léopold, souvent absent qui gagne la vie du couple,  et qu’il va le faire  comprendre avec cynisme à son amant qui considère Franz qui mène une vie de reclus, comme la boniche de service,  et  exige de lui qu’il tienne l’appartement en ordre et bien chauffé.

  Malgré tout, ces deux-là dans un rapport dominant/dominé  consenti, vieux tandem de théâtre inoxydable forment un couple, bizarre mais réel jusqu’au jour où Anna,  l’ancienne et jeune fiancée de Franz, réapparait à la surface et essaye de renouer avec lui, même si elle n’ignore rien de sa vie actuel. Même si c’est assez peu vraisemblable…
  Et, dans un curieux parallèle amoureux, digne des intrigues de Marivaux, arrivera aussi à la presque fin de la pièce, Véra, une transsexuelle qui a longtemps vécu avec Léopold. Dès lors, sur fond d’amour passionnel avec crises de  jalousie à la clé, la machine infernale est en marche, et il faudra une victime expiatoire: c’est sans doute le prix à payer pour que tout revienne à une certaine normalité. Et Franz, désespéré, se suicidera.
  La scénographie  témoigne d’un bel amateurisme avec deux étroits escaliers qui ne servent à rien, et avec un minuscule matelas en haut pour symboliser le lit  conjugal,  et d’une salle d’eau avec  cuvette de toilettes. Cela ne facilite en rien le démarrage de la pièce où on entend pendant de trop longues minutes la voix off de Léopold- dialoguant avec Franz -fausse bonne idée de mise en scène-et où les deux acteurs criaillent trop souvent.
Les choses s’améliorent nettement, quand apparait Marie Petiot (Anna) qui apporte tout d’un coup,  un air de fraîcheur dans une interprétation qui reste assez conventionnelle. Kameliya Stoeva (Vera) se tire comme elle peut d’un rôle pas facile mais fagotée dans une guêpière blanche assez laide, elle reste peu crédible.

  Vous pouvez tenter le déplacement jusque dans ce petit théâtre sympathique pour découvrir cette première pièce de Fassbinder mais mieux vaut ne pas être trop exigeant quant à la mise en scène et à la direction d’acteurs…

Philippe du Vignal

Théâtre de Belleville jusqu’au 21 octobre.

 

Yumé.

Yumé mise en scène d’Yoshi Oïda, chorégraphie de Kaori Ito

IMG_4472Voilà un spectacle singulier que le public découvre au festival d’Île de France/ Tabous, musiques et interdits. Un drame lyrique et musical,  d’après la pièce de théâtre nô Matsukaze, qui raconte l’histoire de deux sœurs, Matsukaze et Murasame. Récoltant du sel au bord de l’océan,  elles tombent amoureuses d’un prince exilé, Yukihira qui va retourner dans son royaume et y mourir;  à leur tour, elles périssent de chagrin.
Elles sont inhumées au pied d’un pin auquel est suspendue la tunique laissée par le prince: «Les objets sont les cicatrices de ce qui a été et qui n’est plus». Leurs fantômes reviennent chaque nuit hanter ce lieu, et leur vie nocturne révèle la violente jalousie qui existait entre les deux sœurs.
Plusieurs formes d’expression se trouvent réunies ici: la musique originale de Kazuko Narita est jouée en fond de scène par un ensemble instrumental, séparé du plateau par un tulle qui se teinte de couleurs dorées ou argentées, pendant qu’un baryton, Dominique Visse, chante et narre cette histoire. Deux marionnettes de bunraku figurent Murasame, manipulée par la danseuse Kaori Ito et Matsukaze, manipulée elle, par Mitsuka Yoshida, une marionnettiste de la tradition du bunraku féminin. Toutes les deux très justes dans leurs interventions mais le récitant dont, fort heureusement, le beau texte s’affiche sur deux écrans, a beaucoup plus de mal à nous convaincre, et ici  l’alternance entre voix chantée et parlée ne fonctionne pas.
Kaori Ito est très impressionnante quand elle incarne la jalousie du spectre de Murasame: «Murasame ressentait la souffrance dans son corps (…) plutôt que détruire, elle préfère se détruire.» Elle explique qu’elle «a tenté de convaincre le public sans danser, danser mais sans danser, ce n’est pas une danse c’est une incarnation d’un personnage qui est très physique».
Elle réussit à exprimer physiquement cette jalousie par des spasmes et des tremblements éloquents, et s’envole joliment le long d’une corde pour tenter d’atteindre la tunique du prince accrochée à un arbre métallique d’une belle esthétique. Cette mise en scène mêle  avec intelligence danse, musique, marionnettes et texte, pour un voyage poétique, loin de nos préoccupations matérialistes actuelles. Retenons ces quelques mots, à propos de la destinée des deux sœurs: «Leurs réserves d’amour étant épuisées, elles se sont avancées dans la mer et ont glissé leurs corps dans la vague.»

Jean Couturier
 

Maison de la culture du Japon les 3 et 4 octobre        

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