Adishatz / Adieu

Adishatz / Adieu ,de et avec Jonathan Capdevielle

Personnage a part dans le paysage théâtral, Jonathan Capdevielle, trente-neuf ans,, fait ses classes à l’Ecole nationale supérieure des arts de la marionnette de Charleville-Mézière  où il rencontre Gisèle Vienne  avec qui il crée  le retentissant Jerk (voir Le Théâtre du Blog).
C’est est aussi un des rares comédiens à être ventriloque. Il revient ici vers une forme théâtrale plus traditionnelle fondée sur l’imitation et le travail de la voix. Il arrive au bord du plateau,  en jeans, baskets aux lacets rouge et sweat-shirt à capuche.  Une canette de boisson de cola à la main, Il va chanter a capella des tubes des années 90, au micro sans fil : Daft Punk, Britney Spears et Madonna (son idole), avec une voix féminine plutôt bien maitrisée et quelques effets…
 Le public rit au début, quand il reconnaît les chansons. Jonathan Capdevielle, malgré son habit très masculin, a les ongles longs et vernis de rouge et tire parfois sur son sweat, comme si cet habit l’empêchait d’être lui-même. Dans ces chansons, se glissent des bizarreries comme un chant de rugbymen du Sud-Ouest puis une chanson paillarde qui fait beaucoup rire! On rit beaucoup moins quand le dernier couplet de cette chanson  a pour thème la pédophilie : la vie quotidienne du personnage s’immisce peu à peu, au milieu des tubes de la bande FM.
La musique s’arrête ; Jonathan Capdevielle, qui cultive beaucoup les silences, va s’asseoir en fond de scène vers une petite table ornée de deux tubes fluo verticaux,  seule lumière du plateau. En même temps qu’il amorce sa métamorphose en femme, il imite une conversation téléphonique avec son père, passant facilement d’une voix à l’autre.  Dans un moment  émouvant, il prend des nouvelles de son fils, malgré la distance (au propre et au figuré) qui existe entre eux. Sans limites, le travail de la voix va ici jusqu’à la retranscription d’une scène douloureuse où sa sœur malade halète sur son lit d’hôpital et qui, ne pouvant fumer, réclame une sucette. Scène au double sens patent qui n’est pas sans rappeler d’autres sucettes à l’anis…
  Lui succède, dans une boîte de nuit de province, une soirée qui finit mal après un échange de coups. A la fin, cinq chanteurs d’une chorale entonnent Les Montagnards sont là, chant symbole des Pyrénées. La mise en scène alterne bien les passages très visuels avec de belles lumières et d’autres où Jonathan Capdevielle est au premier plan. Mais pourtant, cet enchaînement de séquences, plutôt documentaire, ne nous emmène nulle part. On attendait peut être plus de cet acteur qui sait être  fort et impudique.
  « Le chaos de l’adolescence, et la recherche de soi-même» annoncés ne sont  pas assez creusés. Et, comme il y a un peu de tout : rire, émotion, musique, rien  ne ressort en particulier. Bref, on reste sur sa faim, alors que le débuts de ce jeune comédien avaient été pourtant fracassants.Dommage…

Julien Barsan

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Nouveau Théâtre de Montreuil du 11 au 15 décembre T. 01 48 70 48 90


Archive de l'auteur

Dios Proveera

David-Bobee-Dios-Proveera-©-Arnaud-Bertereau-Agence-Mona_R7B9697-copie

Dios Proveera mise en scène et scénographie de David Bobée, direction musicale de Sébastien d’Hérin

 

Derrière les barrières métalliques qui servent à contenir les foules, de jeunes artistes, défiant les forces de l’ordre, et celles de la pesanteur, se livrent à des numéros d’équilibre, de jonglage et de voltige, tandis qu’une formation baroque dirigée par Sébastien d’Hérin, Les nouveaux Caractères, fait entendre des airs anciens, profanes et sacrés, instrumentaux ou chantés.
Orgue et clavecin, viole de gambe, cornet à bouquin, flûte à bec et percussions accompagnent la voix aérienne et profonde de la soprano Caroline Mutel. Aux corps bruts, à l’énergie incroyable des jeunes circassiens sortis d’une petite école de Bogota, la Gata Cirko, s’oppose une musique savante et religieuse, issue des répertoires espagnols et sud-américains.
Les garçons grimpent sur les épaules les uns des autres pour mieux se lancer dans le vide, deux filles se livrent à de savantes arabesques suspendues à un énorme anneau, un athlète, tout en muscles,  tourne violemment autour d’un filin… Tous beaux et talentueux.
Une dramaturgie élaborée relie ces numéros impressionnants : Dios Proveerá (Dieu pourvoira), est une sorte d’Inch’Allah latino, exprimant un sens de la fatalité que les Colombiens ici présents, refusent, comme le montre le spectacle avec un unique décor, très graphique: des dizaines de barrières métalliques qui, déplacées, renversées ou soulevées, symbolisent les frontières à ouvrir, les injustices à combattre et la répression, omniprésente en Colombie.
David Bobée, séduit par la vitalité et la virtuosité de ces acrobates, a travaillé sur le contraste entre «le sublime du répertoire baroque et le brutal du cirque acrobatique de rue», entre des séquences très physiques et une musique délicate, voire désincarnée, mais où s’entend une douleur sous-jacente. Sébastien d’Hérin a fouillé les archives de la Catedral Santa-Fé et de la ville de Bogota pour y dénicher des musiques sacrées et populaires, en latin ou en espagnol, jouées et chantées du Mexique à la Colombie, de la fin du XVIème au XVIIIème siècles. D’abord, importées d’Espagne par les conquistadores (comme celles de Diego Ortiz, compositeur de Charles- Quint). Puis autochtones, tel ce Hanacpachap  (Notre Père), chant anonyme du XVIIème siècle, qui résonne en langue quechua, au début du spectacle.
Cette histoire musicale illustre celle de la colonisation : de nombreuses missions jésuites, avec à leur tête, un général, dit  «Le Pape noir», vont évangéliser, de gré ou de force, les populations locales : la musique des offices religieux y jouera un rôle primordial. Imposée par la vieille Europe, la musique baroque colombienne est entachée de cette violence. En la réinvestissant, le spectacle nous plonge dans un passé lié au climat social actuel de la Colombie.
Pendant deux heures, vite passées, grâce au rythme soutenu et à une mise en scène tonique, ces jeunes filles et garçons  montrent une envie farouche de vivre et de s’exprimer, libres…

Mireille Davidovici

Théâtre des Gémeaux-Scène nationale, Sceaux. T :01 46 61 36 67 , jusqu’au 13 décembre.

Les Glaciers grondants

Les Glaciers grondants, texte et mise en scène de David Lescot

 

glaciersA l’occasion de la COP21, un hebdomadaire passe commande à un écrivain d’un article sur les changements climatiques. Il va enquêter, un an durant, sur la question, ce qui le mènera à rencontrer des scientifiques, des artistes et des politiciens. En même temps, il vit avec douleur une séparation, et remonte à l’orée de sa relation amoureuse pour la remettre en question. Tel est le fil rouge de ce «drame documentaire à stations,  dont le sujet, selon David Lescot, relie le ressenti le plus intérieur et la situation mondiale. »
L’itinéraire d’Éric Caruso, (le nom de l’auteur dans la pièce et celui, véritable de l’acteur), est la colonne vertébrale d’une pièce écrite avec des éléments disparates rassemblés par David Lescot : interviews,  lectures, articles de journaux…. et et aussi, noyau, dur et poétique du Conte d’hiver de Shakespeare, qu’on peut, de plus, lire en langue originale ( le spectacle étant sur-titré en anglais). Le spectacle réunit comédiens, danseurs,  acrobate et, bien sûr, musiciens, comme dans tous les spectacles de David Lescot, musicien lui-même. Benoît Delbecq au piano, et Steve Argüelles à la batterie, créent une musique d’ambiance plutôt basique, et accompagnent quelques jolies chansons.

  Pour cette suite de numéros proche du cabaret, le chorégraphe DeLaVallet Bidiefono a imaginé des pas-de-deux harmonieux qu’il danse avec Ingrid Estarque mais  le dispositif scénique ne leur permet pas toujours d’occuper entièrement l’espace… Les numéros de cercle de Théo Touvet sont autant de respirations : le grand anneau dans lequel il évolue avec grâce et talent, renvoie aux sphères célestes et à notre globe terrestre en danger de mort.
Par un heureux hasard, ce jeune circassien, issu du C.N.A.C. de Châlons-en-Champagne, qui joue son propre personnage, est aussi normalien et polytechnicien, et a réalisé pour la NASA, une mission sur le climat: «Ma recherche portait sur les interactions océan/glace, dit-il à Éric Caruso. J’ai surtout optimisé le modèle glace/océan Antarctique (… ) afin de produire des synthèses de plus en plus précises de toutes les données disponibles sur l’océan et la banquise. » 
Pédagogue, il éclaire la lanterne de son interlocuteur néophyte, et aussi du public, sur les phénomènes physiques à l’œuvre, dans l’évolution des masses d’eau près de la calotte glacière du pôle Sud.  En contrepoint de ces propos sérieux, Anne Benoit, qui joue un bon nombre de rôles, apporte fantaisie et ironie, et développe une grande puissance le temps d’un monologue apocalyptique, bel exercice de style de David Lescot. Eric Caruso est un candide plausible, et, dans son rôle éponyme, acquiert une épaisseur romanesque, grâce à son jeune double, (Maxime Coggio en étudiant rêveur et maladroit.)
Les aventures scientifiques et sentimentales de cet écrivain imaginé par David Lescot se sont construites au fur et à mesure des répétitions, en fonction de ses rencontres, des improvisations des artistes, et au fil de l’actualité.
Ainsi, dans un compte-à-rebours avant l’ouverture de la COP 21, ils citent les «unes» des journaux de novembre, et, à la date du 13, tous s’immobilisent pour une minute de silence. Le va-et-vient entre fiction et actualité, personnages réels et imaginaires (dont certains portent le nom des acteurs), fait le sel de ce spectacle et son intérêt immédiat.
Eclaté, il peut paraître décousu et parfois laborieux et souffre aussi de quelques longueurs, mais sa fantaisie le sauve (pas toujours vraiment!) d’un certain didactisme. Cette «réflexion baladeuse, hasardeuse», selon l’auteur, reste séduisante et obéit à l’urgence d’alerter l’opinion sur les changements climatiques. Ce qu’elle fait avec humour…

Mireille Davidovici

Théâtre des Abbesses, Paris.  T. 01 42 74 22 77, jusqu’au 18 décembre. theatredelaville-paris.com
Théâtre de la Passerelle de Gap,  le 12 janvier ; Comédie de Saint-Etienne du 11 au 13 mai.

 Les Glaciers grondants, suivi de Le Plus près possible sont publiés chez Actes-Sud Papiers-Hors collection.

La compagnie Martha Graham au festival CONtEXt de Moscou

La compagnie Martha Graham au festival CONtEXt de Moscou

IMG_6836Martha Graham, qui s’est éteinte en 1991, à 96 ans, a changé radicalement l’esthétique de la danse du XXème siècle, aux Etats-Unis d’abord, puis dans le monde entier. C’est pourtant la première fois que la troupe qui perpétue son œuvre, danse en Russie : trois programmes dans une même soirée couvrant soixante-dix ans de création…
Les vingt interprètes terminent ici à Moscou, une tournée mondiale débutée en octobre en Chine, avec un engagement, un professionnalisme et une énergie sans faille, soucieux de faire découvrir à un nouveau public, l’inventivité de la chorégraphe qui, à côté de ses créations, avait aussi engagé depuis 1926 un travail d’enseignement et de transmission  avec une grande rigueur. Merce Cunningham et Paul Taylor, entre autres, sont issus de son école.
Chronicle, un solo du répertoire créé en 1936, a été repris depuis par de nombreuses compagnies. Sur une musique très cinématographique de Wallingford Riegger, la danseuse, souvent immobile, presque statufiée, vêtue d’une robe rouge et noire, compose, assise sur un petit podium, un tableau vivant, très expressionniste. Puis, elle manipule sa robe qui, en un court instant, forme un cœur autour d’elle.

  À cette pièce, succède une chorégraphie axée sur une opposition : dix danseuses, pieds nus, en robe noire, courent, sautent, puis encerclent une femme en blanc, debout au centre de la scène et prenant des poses très graphiques. Une esthétique vraiment novatrice pour l’époque…
Vient ensuite Lamentations Variations, imaginé en 2007 par plusieurs chorégraphes, pour commémorer  la tragédie du 11 septembre à New York. Sur des musiques de Gustav Malher, Gabriella Montero et Frédéric Chopin, les interprètes se croisent, se touchent et se cherchent pour, dans un final émouvant et pathétique, s’affaisser lourdement au sol.
Difficile de ne pas lier ces images à celles qui ont tourné en boucle dans le monde entier, après les attentats du 13 novembre à Paris, d’autant qu’une des premières prises d’otages par des terroristes, eut lieu en 2002, au théâtre de la Doubrovk à Moscou …
Avant Le Sacre du Printemps, recréé en 1984 et qui clôt ce programme, le public russe a découvert, dans un silence religieux, un extrait de film en noir et blanc, Lamentation (1930) et interprété par Martha Graham elle-même.  Nicolas Roerich, auteur des costumes et décors du Sacre du Printemps à sa création en 1913, écrivait à Diaghilev : «J’ai voulu peindre la joie de la Terre et le triomphe du ciel, tels que les Slaves se les représentaient.»

Mais la joie ne domine pas dans cette nouvelle version du ballet qui,  très sombre, est centré, d’emblée, sur l’élue, la danseuse Peiju Chien-Pott, qui sera, plus tard, sacrifiée par le maître du rituel, un shaman solide et sauvage. Ben Schultz campe, lui,  une sorte de gourou tentateur, comme de nombreuses religions ou pseudo-religions en suscitent depuis les débuts de l’humanité! Les deux artistes , qui donnent de leur personne, sont absolument terrifiants…
Les autres interprètes accompagnent ce duo avec des sauts et des danses tournoyantes, associant un homme dominant et une femme dominée qui  tente parfois de s’échapper, mais en vain : le shaman lui fait subir une épreuve de « shibari » (bondage japonais) et l’emprisonne, des pieds à la tête avec une grosse corde. Une vraie folie semble alors s’emparer du groupe, avant le sacrifice final…
Ces trois chorégraphies marqueront pour longtemps le public moscovite mais on regrette que cette compagnie ne se soit pas venue depuis huit ans à Paris et en France!

Jean Couturier

Théâtre Mossoviet de Moscou le 28 novembre. Marthagraham.org

Laurent Wauquiez

La Bêtise est la chose la mieux partagée du monde, texte et mise en scène de Laurent Wauquiez

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Claude Chaigneau: Laurent Wauquiez; les marionnettes et le cirque

L’auteur, 40 ans, agrégé d’histoire et brillant énarque, a été élu député de la Haute-Loire en 2004. Il fut ensuite secrétaire d’Etat auprès du Premier ministre, secrétaire d’État chargé de l’Emploi en 2008, puis maire du Puy-en-Velay, ministre chargé des Affaires européennes, puis ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche de 2011 à 2012. Et, à nouveau, député de la Haute-Loire depuis 2012, et enfin vice-président de l’U.M.P.
Bref,  le monsieur a des références,  ce qui l’a sans doute autorisé à dire une belle connerie dans un domaine qu’il ne connaît pas: le 13 novembre dernier, donneur de leçons  des plus maladroits, il s’est permis de présenter une solution géniale pour lutter contre le chômage: « Fermer les formations fantaisistes comme celles des métiers du cirque et des marionnettistes » et « ouvrir des formations débouchant sur des vrais jobs » comme « l’aide au maintien à domicile, le digital et le numérique, la chaudronnerie, le conseil à la création d’entreprises, la plasturgie… » (sic) Quand on émet ce genre de proclamation, mieux vaut  réviser ses fiches si l’on veut être sûr de son coup… il a dû pourtant apprendre cela à l’E.N.A.
Chapeau! Laurent Wauqiez, ignore sans doute que les métiers de marionnettiste et d’artiste de cirque figurent  déjà de par la loi, dans la liste des artistes du spectacle reconnue par le Code du travail avec deux Diplômes Nationaux Supérieurs Professionnels. Fleur Pellerin, ministre de la Culture a annoncé d’ailleurs il y a peu, un statut des artistes marionnettistes dans la loi de création architecture et patrimoine avec des droits sociaux comme tout un chacun… Elle souhaite aussi que soit créé un pôle national et international de l’art de la marionnette à Charleville-Mézières.
Laurent Wauquiez ignore peut-être l’existence de remarquables spectacles de marionnettes comme on en a vu naître depuis une vingtaine d’années, à la suite de leurs grands ancêtres comme entre autres,  le Braead and Puppet ed Peter Schumann, et de cette école de Charleville, reconnue au plan international. Il ne sait peut-être pas non plus qu’il y a un festival important dans cette ville tous les deux ans qui attire une foule de gens dont de nombreux jeunes étrangers…
La France  compte aussi entre autres, une Maison de la Marionnette à Paris, une compagnie exemplaire comme celle de la Licorne  qui vient de s’installer à Dunkerque, sans compter Le Royal de Luxe devenu si populaire plusieurs écoles de cirque, comme celles entre autres, du C.N.A.C. de Chalons-en-Champagne, l’Académie Fratellini à Saint-Denis, etc., que fréquentent aussi des élèves de toute nationalité: autant de petits trésors bien vivants qui font partie de la culture française … Il n’y  a pas que la Comédie-Française, il faut sortir un peu,   Laurent Wauquiez,
C’est une dimension qui a dû lui échapper… Les énarques, sauf quelques-uns comme Catherine Tasca ou Bernard Faivre d’Arcier, ne sont pas en général à une approximation ou une bêtise de plus, quand il s’agit de parler art et formations artistiques… En tout cas, l
es professionnels du cirque et de la marionnette ont répondu, avec mesure et rigueur, à cette  attaque aussi  mesquine que scandaleuse, venant d’un élu: « Ne mésestimez pas le poids économique et social de l’art et de la culture dans notre pays, qui représente 1,3 million d’emplois en France (sans compter les effets positifs sur les commerces et la restauration que fréquentent les publics). En outre, votre distance à l’égard de ces formes artistiques populaires étonne. Elle semble aller à l’encontre de cette fameuse relation au peuple dont vous semblez vous réclamer. Le paradoxe doit être souligné. Que serait la Région Auvergne Rhône-Alpes sans les dynamiques de coopérations portées par les acteurs culturels dans les domaines du théâtre, des musiques et de ces arts populaires aujourd’hui légitimes ? Les représentants de la nation, dont vous faites partie, ont inscrit ces deux jobs au cœur de la prochaine loi sur la liberté de création et du patrimoine votée au mois d’octobre 2015″.
Laurent Wauquiez n’est pas à une gaffe près: il avait d’abord  déclaré que s’agissant du « digital, du numérique et de la logistique, l’offre de formation [était] suffisante »!!! On attend encore qu’il revienne sur ces sottises proférées sans état d’âme, alors qu’il espère conquérir la nouvelle région Auvergne-Rhône-Alpes, où il affronte Jean-Jack Queyranne, président socialiste sortant de Rhône-Alpes… En tout cas, cela ne donne pas envie aux électeurs de cette région de voter pour lui.
Ce genre de petites phrases faciles et racoleuses n’est pas digne d’un élu de la nation comme Laurent Wauquiez qui a la (fausse!) naïveté de penser qu’économiser sur l’enseignement en général et la formation artistique en particulier, fait partie des solutions radicales par temps de crise! C’est une vue à court terme et cela n’a jamais été une preuve d’intelligence politique: on l’a vue sous Nicolas Sarkozy…
S’il y a des économies à opérer, il ferait mieux de s’en prendre à toutes les évasions fiscales absolument scandaleuses ( dans les milieux d’affaires et/ou politiques, plus que dans ceux du spectacle, et qui pourrissent la vie du pays). Leur montant serait bien utile à la culture!
Là, il gagnerait notre reconnaissance et notre respect…

Philippe du Vignal

En attendant Godot

En attendant Godot, de Samuel Beckett, mise en scène de Jean-Pierre Vincent

 photo_raphael_arnaud_6Samuel Beckett a, en son temps, bousculé la dramaturgie conventionnelle et  ses codes bourgeois, en faisant la part belle à un théâtre inédit de l’absence mais aussi de l’incapacité humaine à tolérer toute présence, surtout depuis les camps d’extermination de la seconde guerre mondiale.
Chez Samuel Beckett, l’homme, décidément incapable d’assumer sa solitude comme de nouer une amitié, a une existence  due à une erreur de la destinée : une conception non programmée par des géniteurs irresponsables et une conscience qui se voit ainsi jetée brutalement dans le vaste monde. Bref, autant parler d’une épreuve bue dans la douleur jusqu’à la lie. Heureusement, la parole de théâtre est un recours, et ses personnage profèrent des mots qui leur échappent, planche ultime de salut et d’énergie.
  Ici, les dialogues des personnages tracent une ligne de temps qui s’écoule dans la lumière, et contre l’oubli. En attendant Godot (1952) répète l’attente vaine de marginaux, exclus ou sans-papiers, des êtres désenchantés qui conversent pour s’extraire de l’ennui, dans l’espoir à peine formulé d’un événement qui les divertisse.
 Vladimir et Estragon voient dans l’arrivée inopinée de deux complices: Pozzo (Alain Rimoux) et Lucky (Frédéric Leidgens), (on ne sait lequel martyrise l’autre), un événement en soi, dans le long fleuve tranquille du temps… Ces nouveaux venus sont tenus par une relation de pouvoir. «Vous n’avez pas fini de m’empoisonner avec vos histoires de temps ? C’est insensé ! Quand ! Quand !… Elles accouchent à cheval sur une tombe, le jour brille un instant, puis c’est la nuit à nouveau. En avant ! », dit Pozzo le tyran, en  tirant sur la corde qui retient Lucky.
Le temps recèle une impressionnante source d’oubli : faits, illuminations, paysage… Mais ici, de cette mémoire défaillante, ne subsiste qu’un sous-sol.
Vladimir insiste : «Pourtant nous avons été ensemble dans le Vaucluse, j’en mettrais ma main au feu.»
Jean-Paul Chambas, le fidèle scénographe de Jean-Paul Vincent, s’inspire du Vaucluse et des nuits arlésiennes étoilées de Vincent van Gogh.  Mais ici, ne reste plus, au lointain, que le seul bleu nuit du firmament, un soleil ou une lune brumeuse. Et, une paire de « godillots », du nom de son inventeur, abandonnés sur un plateau de lumière immaculée, rappel des cinq natures mortes que le peintre au destin tragique représenta, de façon un peu provocatrice, à son arrivée à Paris dans les années 1830, et un arbre qui fait penser à L’Homme qui marche d’Alberto Giacometti. Le grand sculpteur avait créé l’arbre pour la création d’En attendant Godot….
Jean-Pierre Vincent a fait de Vladimir et Estragon qu’interprètent brillamment Charlie Nelson et Abbès Zahmani, deux figures comiques et tranquilles, à la Laurel et Hardy, au chapeau melon, et  portant des costumes usés, l’un étriqué pour le plus fort des deux, et l’autre trop grand pour le fluet…

 Ces personnages burlesques égrainent leur partition ciselée, dans un parcours sans faute, et laissent fuir le temps, tout en se regardant vivre et en contemplant l’espace nu, métaphore somptueuse d’une vaine attente où peut quand même naître un contact entre les êtres…

 Véronique Hotte

 Théâtre des Bouffes du Nord, Paris du 4 au 27 décembre. T : 01 46 07 34 50.

Iliade, d’après Homère

Aristie d'Achille

Iliade, d’après Homère, mise en scène de Pauline Bayle.

 Vingt-quatre chants et un peu plus de quinze mille vers d’une épopée pour dire les horreurs d’une guerre de Troie qui dure depuis neuf ans, et où on va croiser, pendant six jours et six nuits, les destins de ces  mortels fabuleux, Grecs : Agamemnon, son frère Ménélas, Achille, Ulysse, Ajax le grand, Patrocle, Diomède, Hélène… des Troyens : Priam, Hécube, Hector, Andromaque… et des immortels comme Zeus, Thétis, Héra, Poséidon.
Cela commence par la fameuse colère d’Achille qui, dit Homère, « jeta dans l’Hadès tant d’âmes de héros, livrant leur corps en proie aux oiseaux comme aux chiens ; ainsi s’accomplissait la volonté de Zeus».  A propos de cette fameuse Grecque la belle Hélène, enlevée par Pâris le Troyen, à Ménélas, frère d’Agamemnon.

  Les adaptations au théâtre et au cinéma ne se comptent plus… Pauline Bayle, elle, a voulu mettre l’éclairage sur le thème de la guerre qui, dit-elle, «pendant des millénaires, a constitué le prolongement naturel de l’être humain, une sorte d’issue certes fatale, mais inévitable de l’existence (…) où des héros mettent tout en œuvre afin d’échapper à leur condition de mortel, tout étant sans arrêt rattrapés par elle.» Quand elle a préparé son spectacle, elle ne pouvait encore prévoir cette autre forme de guerre que furent les récents attentats… et qui ne semble pas près de s’arrêter !
Il y a aussi des chœurs où Pauline Bayle a repris des phrases de personnages comme Ulysse, Agamemnon, Diomède et Hector et d’autres glanées un peu partout dans cette extraordinaire épopée,  comme ces mots étonnants d’Hélène au chant VI : « Zeus nous a chargés d’une mauvais part pour que plus tard, nous soyons chantés par les hommes qui viendront ». Le spectacle est aussi celui de récits de guerre comme ceux d’Ulysse et Agamemnon, Diomède, Hector, et de dialogues entre Hélène et son beau-frère Hector, entre Hector et Andromaque, ou encore Ulysse et Achille.
Les dialogues entre les dieux: Héra, Poséidon, Aphrodite…  proviennent eux d’improvisations, et vont vers le burlesque, du côté de La belle Hélène de Jacques Offenbach et de La Guerre de Troie n’aura lieu de Jean Giraudoux.
Il y a aussi des récitatifs de listes de noms,  comme sur les monuments aux morts, ceux de la guerre de Troie que Pauline Bayle a repris mais en les accumulant. C’est efficace, les noms grecs sont si beaux, mais parfois un peu long ! Enfin, elle aurait eu tort de se gêner; après tout, l’immense Eschyle l’avait fait avant elle, avec le récit du messager des Perses, pour le plaisir évident de faire entendre la liste de ces acteurs et victimes de la guerre avec les Grecs.
 Et cela fonctionne ? Plutôt oui, et parfois moins bien. Il y a surtout, vers la fin, des scènes formidables de vérité comme ce dialogue entre Hector (Jade Herbulot) et Achille (Charlotte van Bervesselès). Et Il y a aussi des images très fortes, comme cette scène où Achille le guerrier asperge le sol avec le sang de deux éponges pressées. Là, avec quelques chaises, un peu de lumière et de musique mais surtout cinq jeunes comédiens efficaces, on entre dans le vrai théâtre avec de belles métaphores, loin des singes, des vrombissements et autres supercheries de L’Orestie de Romeo Castellucci, (voir Le Théâtre du Blog). Avec une mise en scène qui privilégie le récit oral sans que cela nuise jamais au jeu scénique, Pauline Bayle confirme ici ses dons évidents de directrice d’acteurs.
 Ce que l’on aime moins : ces changements très rapides de personnages joués alternativement par des filles ou des garçons qui donnent un peu le tournis … Ce procédé facile, très mode, fatiguant et qui a beaucoup servi, il ne facilite en rien l’accès à cette lecture personnelle de l’Iliade et le spectateur non averti s’y perd facilement, malgré la liste des personnages grecs et troyens collées au mur du fond.. Belle et efficace idée.
   Les acteurs sont habillés de vêtements assez laids du quotidien, ce qui, là aussi, s’est trop fait depuis que le Living Theater avait innové mais il y a déjà cinquante ans… et s’affublent parfois de perruques féminines. Les costumes, c’est toujours «un problème douloureux» comme aurait pu dire Monseigneur Marty, archevêque de Paris, à propos de tout et de rien.
Malgré ces réserves, cette Iliade, même encore brute de décoffrage, jouée par de jeunes comédiens qui mouillent leur chemise comme on dit, est un spectacle intelligent, plein de générosité et d’invention; on y entend toute la force poétique d’Homère, et qui dépasse, et de loin, le travail d’un atelier d’école. La mise en scène, réalisée avec rigueur et humilité, fait entendre la violence de la guerre, quand elle est téléguidée par les Dieux, c’est à dire sans que les mortels puissent vraiment en comprendre les raisons majeures.
Quoi, hélas, de plus actuel ?
Signalons  aussi une autre version de L’Iliade, mise en scène par Damien Roussineau, et Alexis Perret, lui  aussi ancien élève comme Pauline Bayle de l’Ecole de Chaillot où deux frères viennent d’enterrer leur père, et qui se retrouvent dans le grenier de leur enfance… Le souvenir de ces longs après-midis à jouer à L’Iliade resurgit et ils  interprètent une dernière fois l’épopée d’Homère, comme un adieu au père, rite ultime. Cela se passe au Théâtre  de l’Usine, à Eragny à partir du 29 janvier. Mais il faut prendre le RER pour rejoindre ce petit lieu sympathique dirigé par Hubert Jappelle.

 

Philippe du Vignal

Théâtre de Belleville 94 rue du Faubourg du Temple, Paris (11 ème), jusqu’au 7 février. T: 01 48 06 72 34.

Splendid’s

Splendid’s de Jean Genet, mise en scène d’Arthur Nauziciel

 

1906689Jean Genet écrit entre ce texte mystérieux qu’il reniera ensuite, entre 44 et 48, quand il faisait régulièrement des séjours en prison, avant de bénéficier d’une grâce présidentielle. Splendid’s se présente comme une cérémonie d’adieu à l’univers des gangsters sublimes. Arthur Nauziciel a eu l’idée de la faire précéder d’un film tourné par Jean Genet lui-même, Un chant d’amour (1950), qui en est le pendant cinématographique. Il constitue aussi un hymne au prisonnier, au voleur, à l’assassin, au hors-la-loi, dans toute la poésie, la sensualité et  l’érotisme de son corps magnifié.
Tourné en noir et blanc, et considéré à l’époque pornographie, ce film s’est heurté de plein fouet à la critique et s’est distribué sous le manteau. Muet, il obéit aux codes du théâtre, fermement bordé par le cadre des trois unités, se résume à l’expression du pur désir, d’autant plus exacerbé qu’il est interdit  et offre une matière d’une rare pureté.
 Le travail de l’image, en noir et blanc, offre un jeu intense sur les lumières, sur la matière même de la peau ou de la fumée. Le corps masculin s’y donne comme un  parangon de tout désir, sujet et objet à la fois. Pour Splendid’s, second volet de ce qu’il présente comme un diptyque, le metteur en scène  a soigné l’articulation avec le film, dont la fin laisse apercevoir, derrière l’écran, les pieds nus des acteurs déjà présents sur scène. Ce passage insensible invite le spectateur à construire la cohérence de l’ensemble dont les thèmes sont l’homosexualité masculine et l’univers des gangsters, considérés par Jean Genet et par son époque, comme une malédiction et une universelle réprobation.
 Mais on perçoit vite que cette cérémonie tient elle aussi du chant du cygne et, comme le film, d’un adieu aux armes et aux voyous qui ont peuplé l’univers de l’auteur depuis son enfance. Nostalgie d’un monde qui se défait sous nos yeux et qu’il va quitter pour le silence, avant de revenir à l’écriture avec de nouvelles thématiques. Comme le film, la pièce est portée par la douleur d’une inévitable trahison.
  Il a emprunté le thème, mince et bien conventionnel, aux plus ordinaires des films ou romans noirs : sept gangsters d’opérette, (ce que soulignent les costumes) aux noms grand-guignolesques : Johnny, Riton, Rafale, etc., retiennent la fille d’un milliardaire au septième étage de l’hôtel Splendid’s. Cette prise d’otage se présente d’emblée comme foireuse: ces gangsters attendent l’irruption des forces de l’ordre et se savent condamnés à mort. Le tout, commenté en voix off par la voix grave de Jeanne Moreau, venant d’un poste de radio.
La chute, inéluctable, va se produire: un policier a perdu ses repères et semble avoir changé de camp, fasciné par l’univers des gangsters. Comme un double de Jean Genet lui-même, hésitant entre attirance et trahison.
  Ces hommes sont entre eux, se disputent les rôles les plus avantageux, ceux du pouvoir et du prestige,  et se montrent capables de verser dans la soumission et l’abjection. Univers trouble où, à l’approche de la mort, chacun joue sa partition personnelle du Condamné à mort. Cette condamnation  leur donne une intensité qui les pousse au paroxysme de leur être. Dans cette tragédie renforcée par l’omniprésence de la trahison et cette dialectique fatale de la force et de la faiblesse, les acteurs sont susceptibles de trahir aussi cette trahison.
Ainsi, le policier retourne sa veste une première fois, pour accéder au grand univers du crime, et une seconde fois quand, déçu par la lâcheté des gangsters, il veut réintégrer les forces de l’ordre, toujours à la recherche d’un sublime qui n’existe nulle part… Il y a là ici un étrange mixte de tragique et de burlesque,  et le metteur en scène accentue ce décalage avec un décor en carton-pâte, une moquette fleurie et des costumes bouffons: nul n’est héroïque en chaussettes !
Arthur Nauziciel a renforcé la dimension parodique de la pièce, en faisant traduire le texte de Jean Genet en anglais surtitré: allusion à la mythologie du cinéma des Etats-Unis, et il a engagé les acteurs américains qu’il avait déjà distribué dans  Julius Caesar en 2008.
Ce Splendid’s est un curieux objet théâtral, déroutant et séduisant! Arthur Nauziciel a l’habitude de se confronter à des pièces difficiles, et ses dernières mises en scène d’Ordet du danois Kaj Munkon en 2008, et trois ans plus tard, de Jan Karski, mon nom est une légende, célébraient une hantise de la mort, et il choisit toujours des textes qui résonnent profondément dans sa vie et qui expriment ses hantises.

On ne sort pas indifférent de Splendid’s dont on garde longtemps la mémoire.

 Michèle Bigot

Spectacle créé en janvier dernier au Centre Dramatique National d’Orléans, et joué au Théâtre de la Criée  à Marseille du 3 au 5 décembre.
Théâtre de  La Colline, du 17 au 26 mars.

 

 La Nuit spirituelle de Lydie Dattas

 Macha Makeïeff, la directrice du Théâtre de la Criéée, a eu l’idée de faire précéder ce spectacle par la lecture d’un texte de Lydie Dattas qui touche au plus près à l’histoire de Jean Genet et de sa création littéraire:  « Un jour, j’ai trouvé Jean Genet assis dans mon fauteuil. Alexandre l’avait rencontré dans la rue, et sachant mon admiration juvénile, l’avait invité chez nous. Le poète ne tarda pas à s’installer dans l’appartement voisin.
Le soir même, j’entrai joyeusement dans sa chambre pour discuter avec lui, exprimant sans censure mes désaccords à celui dont l’œuvre avait bouleversé mes seize ans. Jean Genet devint de glace. Le lendemain il signifia à Alexandre mon bannissement : «Je ne veux plus la voir, elle me contredit tout le temps. D’ailleurs Lydie est une femme et je déteste les femmes.» Cette parole qui me rejetait dans la nuit de mon sexe me désespéra. Trouvant mon salut dans l’orgueil, je décidai d’écrire un poème si beau qu’il l’obligerait à revenir vers moi. Surmontant mon désespoir, j’écrivis La Nuit spirituelle, pour le blesser aussi radicalement qu’il l’avait fait, lui rendant mort pour mort. Quand je posai ma plume, face à sa haine des femmes,  luisait le bloc de nuit de mon poème, lequel, en lui donnant raison, lui donnait tort. La semaine suivante, on cogna à ma porte : c’était Jean Genet qui venait demander pardon.»
Comment Lydie Dattas s’y est-elle prise pour faire de cette Nuit spirituelle lesoleil noir de la femme, brillant d’un éclat si intense qu’il éclabousserait Jean Genet. Elle en vient à cultiver si profondément cette noirceur de l’être féminin, qu’elle rejoint l’esthétique du noir de Pierre Soulages, et qui brille d’une lumière intense. Loin de contester la parole de l’écrivain, elle s’y engouffre, la cultive jusque dans ses derniers retranchements ; elle reproduit et retourne contre Jean Genet, la stratégie énonciative qui parcourt toute son œuvre, celle d’une malédiction assumée et revendiquée.

  Jean-Paul Sartre a dit qu’il a dans son enfance, endossé la malédiction : «Tu es un voleur», et la retourne en profession de foi «Je suis un voleur». Et il a inscrit cette malédiction dans sa vie, dans sa chair et dans son œuvre et en a fait l’essence même de son art. C’est la même manœuvre que Lydie Dattas retourne contre Jean Genet, en assumant pleinement la nuit spirituelle où se vit la condition féminine. Puisqu’il s’agit de l’’être, sachez donc que le plus maudit des êtres maudits est une femme, toute femme. Et c’est du plus profond de cette obscurité qu’elle va tirer la force de nous éblouir de sa parole. Démonstration imparable: la force magistrale du verbe en impose au plus exigeant des lecteurs, jusqu’à vaincre sa répulsion misogyne. Jean Genet répond à Lydie Dattas (publié dans sa postface) :« À mademoiselle Lydie Dattas, Pardonnez-moi de vous dire cela aussi brutalement, mais ce que vous avez fait est très, très beau. C’est à la fois désespéré et au-delà du désespoir. On est giflé par la distance que vous prenez avec le lecteur.Votre parole est comme projetée par un rayon qui viendrait de très loin, et puis la langue est magnifique. Vous êtes une grande grammairienne […] ». Dans ce texte puissant, il compare la poétesse au plus fort de Charles Baudelaire et de Gérard de Nerval, et on aurait envie de citer d’autres passages!
Mais il faut l’entendre, lu par Macha Makeïeff, si menue et si présente à fois, dont la voix blanche et comme percluse d’émotion, restitue au texte toute sa force, sans rien devoir au pathétique, ni aux affres de la vengeance. Elle a bien compris sa démarche de Lyidie Dattas: la force du verbe s’impose non par l’émotion, mais par le rythme de la phrase, la splendeur  des images, et la richesse du vocabulaire poétique.
Et surtout elle en a révélé toute l’ironie, et place le public dans l’inconfort absolu, en l’obligeant à réviser ses conceptions, honteux d’avoir fauté contre l’esprit. Jean Genet ne s’y était pas trompé !

 M. B.

 Théâtre de la Criée, Marseille le 5 décembre.

 

La Fusillade sur une plage d’Allemagne

La Fusillade sur une plage d’Allemagne, de Simon Diard, mise en espace de Marc Lainé

 la_fusillade_sur_une_plage_d_allemagne_01_02.12.2015_047«Au milieu d’une forêt, près d’une fosse où a été jeté un adolescent, présumé tueur de masse en puissance, un petit groupe de personnages dont on ne sait rien, projette de détruire le mal à la racine». Il faut citer l’accroche du texte de présentation qui nous jette déjà en plein cauchemar; et on ne se débarrassera pas si vite de la réalité de ce groupe de gens, fictive et de plateau mais qui est aussi celle de notre monde et des images que les médias en donnent.

Comme beaucoup d’autres écrivains, Simon Diard a saisi la violence qui est dans l’air, comme on dit, et bien avant les attentats de Paris. Il n’a pas eu à chercher loin : son tueur de fiction s’inspire de celui qui s’est mis à mitrailler, il y a quelques mois, une plage de Tunisie. On n’a là qu’une partie du cauchemar. Il y a surtout cette fosse, et ces éradicateurs : mal contagieux pour qui tente de l’arracher. Important: cela se passe en Europe, terre de relative sécurité, mais aussi d’indignations et de peurs qui se traduisent, de façon lamentable, par des votes d’extrême droite.
Bonheur obligé sur la plage, »la seconde idéale » et « valeurs » non interrogées sont bousculés par cette violence sans retour. Nous plongeons dans la catastrophe, à coup sûr. À cela s’ajoute, jouissance et terreur, la vision obsessionnelle d’un enfant impuissant à sauver son frère de la noyade, et la volupté du nageur au-dessus de l’abîme… Et la boucle se boucle : l’adolescent furieux et le nageur ébloui ne font qu’un.
On fera un seul petit reproche à l’écriture très visuelle de Simon Diard: la présence un peu envahissante donc parfois superflue, de termes techniques de cinéma. Il suffirait juste de dire que le père a filmé ce merveilleux jour d’été.

Les mises en espace sont présentées peu de fois, donc vous ne pourrez pas assister à celle-ci. Ulysse Bosshard, Bénédicte Cerutti, Jonathan Genet, Mathieu Genet, Olivier Werner excellents comédiens ont livré ce texte complexe, riche, avec une sorte de détachement légèrement narquois. À l’image de nos sociétés ironiques et décomplexées, au sens assez nauséeux que certains politiques donnent à cet adjectif ?
La pièce, forte, compliquée et virtuose, se place à côté de celles de la grande dramaturgie allemande contemporaine : Marius von Mayenburg, Roland Schimmelpfennig, Lukas Bärfuss… On peut aussi la lire en tapuscrits, ces précieux petits livres édités par Théâtre Ouvert et se faire ainsi sa propre mise en scène.

 Christine Friedel

 Théâtre Ouvert. T : 01 42 55 74 40.

 

Coup fatal

Coup fatal de Serge Kakudji et Rodriguez Vangama, direction artistique d’Alain Platel,  direction musicale de Fabrizio Cassol

 

opera-lille.frC’est une explosion de musiques, de mouvements, de couleurs et de rythmes : l’ambiance de Kinshasa envahit la scène dès l’apparition des onze instrumentistes/danseurs/chanteurs réunis autour du contre-ténor Serge Kakudji, et du guitariste Rodriguez Vandama, chef d’orchestre pour l’occasion.
  Cela commence par un duo guitare-likembe, avec quelques notes identiques où deux styles s’affrontent et se mêlent, dans un mariage de sonorités occidentales et africaines tout au long du spectacle.
Au son des likembe, guitares, marimbas, xylophone et balafon, Haendel, Vivaldi, Bach, Monteverdi ou Gluck vont trouver ici un nouveau rythme, et le chant pur et suave du contre-ténor Serge Kakudji, est exalté par les voix chaudes de Russell Tshiebua et Bule Mpanya. «Comme si, dit Fabrizio Cassol, ces musiques se fondaient pour en créer une nouvelle.Les langages, baroque et congolais ont ceci en commun, c’est d’être polyphoniques, mais de façon différente.»
Il en résulte des croisements musicaux, des glissements harmoniques et rythmiques où une fugue de Jean-Sébastien Bach prend des allures de rumba. Cela tient à la fois des morceaux de départ (baroque) et des propositions des musiciens travaillés pendant les répétitions, et la chorégraphie tissée par Alain Platel emprunte autant aux danses africaines qu’au ballet classique et contemporain.
Mouvement et musique n’ont jamais été aussi imbriqués, puisque les interprètes sont aussi des danseurs hors-pair. Deux heures durant, ils nous offrent des performances extraordinaires de virtuosité et de bonne humeur. En solo, en duo ou en chœur, ils réalisent des figures virevoltantes, sinueuses, acrobatiques, en phase avec les airs joués et chantés.

En dernière partie,un défilé de tenues extravagantes et colorées, en hommage à la SAPE (Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes)…. et la chanson de Nina Simone To be young gifted and black (Être jeune, talentueux et noir) qu’ils entonnent fièrement, s’applique à cette troupe constituée par les Ballets C de la B. De même que l’aria finale Lascia ch’io pianga de Haëndel, où retentit, comme une revendication dans la bouche de Serge Kakudji, La liberta !
Il a fallu plusieurs années pour rassembler ces nombreux talents et élaborer un spectacle qui, après le festival d’Avignon en 2014, a tourné dans le monde entier, et va bientôt conquérir New-York. «Ce spectacle est un immense cadeau», dit Alain Platel. Nous partageons son avis et le public lui a fait une ovation enthousiaste.
On peut voir aussi, au Théâtre National de Chaillot, du 9 au 12 décembre, mais dans un tout autre registre, celui de la fanfare et autres harmonies à vent, En avant marche, un spectacle concocté par Alain Platel et mis en musique par Steven Prengel.

 Mireille Davidovici

Le spectacle s’est joué au Théâtre national de Chaillot jusqu’au 5 décembre.
Fondation Équilibre-Nuithonie, Fribourg (Suisse) le 7 décembre. Théâtre du Passage, Neuchâtel (Suisse) le 9 décembre; Théâtre du Crochetan, Monthey (Suisse) le 11 et 12 décembre. Onassis cultural centre, Athènes du 17 au 19 décembre.
Manège de Reims les 22 et 23 mars ; Centre Culturel de Maasmechele (Belgique) le 25 mars ;, Théâtre de l’Agora, Evry le 29 mars; L’Avant-Seine de Colombes le 31 mars; Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines le 4 avril ; KVS_Bruxelles du 5 au 16 avril ;Théâtre national de Bretagne à Rennes du 17 au 21 avril.

 http://www.dailymotion.com/video/x2taq9t

 

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