Chaque jour un peu plus

 

Chaque jour un peu plus de Mahin Sadri, mise en scène d’Afsâneh Mâhian, en persan surtitré en français

 

© Reza Ghaziani

© Reza Ghaziani

 Vêtues de noir, tête couverte, trois femmes s’affairent, chacune dans sa cuisine. Mahnâz ramasse les noix répandues sur le sol échappées de son saladier. Ce faisant, elle nous raconte son histoire qui commence en 1981, quand éclate la guerre entre l’Iran et l’Irak. Son mari, pilote, y laissera sa peau, en martyr. Le récit de Mahnâz est entrecoupé par de timides interventions de Shahlâ, alors à l’école primaire, et de Leylâ, une collégienne.
Chacune évoque des anecdotes de l’époque: la maîtresse d’école qui demande aux enfants du riz pour les soldats, ou la directrice du collège qui psalmodie les sourates d’un gros Coran, pendant les alertes. Le bruit des bombardements retentit au loin, grâce à une bande-son omniprésente qui, au fur et à mesure des trois récits parallèles, reflètera les ambiances intérieures, feutrées, et portera les bruits et la fureur du dehors.
Mahin Sadri, remarquable actrice de Timeloss, au Théâtre de la Bastille (voir Le Théâtre du Blog) a écrit une pièce à trois voix, avec des récits qui se chevauchent Son titre persan, Acclimatation, contient l’idée d’adaptation mais, comme l’auteure n’a pas trouvé d’équivalent en français, elle a choisi une phrase «qui communique le chemin parcouru par ces femmes qui cherchent à adapter à ce qui leur arrive»: habilement, un mot de l’une appelant les paroles d’une autre. Leurs destins se tissent, côte à côte, pour former un écheveau triangulaire et raconter, à travers ces cas particuliers, et du point de vue des femmes, l’histoire de l’Iran contemporain, jusqu’en 2013.
Confinées dans leur espace domestique, Setareh Eskandari, Elham Korda et Baran Kosari racontent, avec sobriété, l’une, son culte d’un mari, héros national, qu’elle imagine toujours vivant; l’autre, sa passion de l’alpinisme qui l’arrache au conformisme traditionnel, et la dernière, son amour fatal pour un footballeur vedette qui la conduit au gibet.
Dans un espace dépouillé à l’extrême où règne ordre et propreté, la mise en scène conjugue une scénographie minimaliste et un jeu sans pathos : les actrices se contentent d’égrener, sans affect, leur vie intime où les hommes sont omniprésents. Tout aussi appliquées à la confection de leur plat, que précises et cliniques dans leurs paroles. Joie, tristesse ou colère sont contenues, ce qui n’empêche nullement le spectateur de s’émouvoir et de s’indigner. Derrière cette apparente froideur, cette dignité dans le malheur, sous ces habits et ces foulards sombres, transparaît le drame des femmes dans une société qui veut les effacer de la place publique. «J’étouffe»,  dit l’une d’elles.
Loin d’un théâtre documentaire ou psychologique, ce très beau spectacle dévoile des intimités résignées et témoigne de l’énergie qui anime ces êtres opprimés.
Un spectacle à voir.

 Mireille Davidovici

Théâtre des Abbesses jusqu’au 7 novembre. T: 01 42 74 22 77
www.theatredelaville-paris.com

 


Archive de l'auteur

La Fin de l’Histoire

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La Fin de l’Histoire, d’après Witold Gombrowicz, texte et mise en scène de Christophe Honoré

 

Witold Gombrowicz (1904-1969) est devenu en France où il vécut longtemps et mourut, un auteur bien connu et très apprécié, grâce surtout à son Journal, à ses romans comme Ferdyduke, et à des pièces: Yvonne, princesse de Bourgogne, et Opérette, souvent jouées chez nous et sans doute, inégales  mais où resplendit son intelligence et son humour féroce
Christophe Honoré, cinéaste, auteur et metteur en scène qui avait déjà monté en 2012, Nouveau Roman à la Colline (voir Le Théâtre du Blog), s’est donc emparé d’extraits de ce Journal et d’Opérette, pièce inachevée, et d’articles polémiques  de Witold Gombrowicz et y ajouté quelques mauvais sketches de sa plume. Le tout signé: Christophe Honoré, ce qui est quand même un peu abusif !

 Son scénographe Alban Ho Van a installé une salle de fêtes avec plafond monumental en béton des années cinquante avec un grand escalier, gris et triste. Décor très réussi mais pas vraiment indispensable, et qui a dû coûter cher. Côtés Jardin et Cour, une grande table de conférence et des chariots de valises qui serviront par la suite.
Et cela donne quoi ? Clairement: un brouet assez prétentieux et d’une rare vacuité: «Je cherchais un texte à travailler par amputations et ajouts, un texte qui m’entraîne vers une écriture de plateau où d’autres textes existants ou à écrire, pourraient venir s’agglomérer à une matrice initiale ». (sic). Aussi bavard qu’indigeste (presque trois heures sans entracte!), ce spectacle aux dialogues faciles, d’un niveau de mauvais théâtre de boulevard, va cahin-caha, à partir d’une lecture personnelle où l’auteur/metteur en scène essaye en vain «d’interroger la logique même du texte de Gombrowicz» (sic)

 Cette Fin de l’Histoire commence en 1939, quand le jeune  auteur doit aller à Buenos-Aires pour deux mois mais Hitler envahit  la Pologne  et celui dont l’œuvre sulfureuse fut interdite en Pologne par les nazis puis par les communistes, restera en Argentine vingt-cinq ans…Sa pièce parle de la seconde guerre mondiale mais il met aussi le doigt là où cela fait mal: l’antisémitisme polonais. On a droit ici , si on a bien compris, à une sorte de B.D. par tableaux successifs avec: 1) La famille de Witold Gombrowicz, parents, frères et sœur, 2) Un exposé de sa philosophie avec des extraits de textes de Jacques Derrida, Karl Marx, Hegel, Fukuyama… que disent les comédiens masqués et sagement alignés sur un banc de bois. (longue leçon assez pénible !), et enfin 3) l’Histoire, la grande Histoire, en l’occurrence celle de l’effroyable Munich et des années qui verront naître le nazisme, avec en 1933, à Dachau, dans sa banlieue, la création du premier camp. En 1938, à la suite de trop fameux accords, les grands dirigeants européens donneront nombre de territoires  au chef nazi…
Mais là encore l’auteur-)metteur en scène envoie des noms comme ceux de Jacques Doriot, etc. qui ne sont pas nécessairement connus du public, et cela sans aucun état d’âme. Comprenne qui pourra et mieux vaut être déjà bien informé sur la seconde guerre mondiale, si on veut saisir le sens exact des dialogues. Christophe Honoré se fait plaisir, sans grand souci d’une dramaturgie cohérente, et se prend donc les pieds dans le tapis.
Sans aucun doute, des thèmes comme la jeunesse, les relations difficiles et  souvent très violentes entre les hommes, la philosophie comme moyen de parvenir à  avoir une véritable réflexion sur nous-même,  ont été au centre de l’ouvre romanesque et dramatique de Witold Gombrowicz. Mais Christophe Honoré n’aura pas réussi «à mettre en scène, comme il le dit, cette contradiction, cette énigme : que représente aujourd’hui l’expression avoir sa place dans l’Histoire? ». Dans la première partie, il se lance dans une comédie de famille, au début assez confuse, avec disputes entre le père, la mère, leurs trois fils et leur fille, où il y a quelques rares bons instants, même si les dialogues ne volent pas bien haut… Et où tout le monde parle souvent au micro HF ou sur pied, ce qui n’arrange pas les choses.


La deuxième partie est surtout consacrée à la célèbre et maudite conférence de Munich en 1938 : ce sont évidemment les mêmes acteurs, sans distinction de sexe, (photo plus haut) qui jouent le tchèque Benes, le polonais Jozef Beck, l’anglais Chamberlain, le français Daladier, et les trois compères: Hitler, Mussolini et Staline. Cette caricature parfois drôle, est facile et bien longuette, d’autant qu’une véritable horloge au plafond, une manie chez Christophe Honoré, mesure le temps avec précision. Et l’éternité, c’est long surtout vers la fin, disait Alphonse Allais. Il y a eu quelques désertions de spectateurs, dont celle d’un éminent confrère qui, visiblement exaspéré, a pris la fuite au bout d’une heure et demi. Nous avons voulu rester jusqu’au bout, pour profiter des quelques instants de pur Gombrowicz et pour voir jusqu’où Christophe Honoré pouvait aller. Mais on ressort de là, éreinté par tant de prétention théâtrale.


Enfin, on a au moins droit à un spectacle impeccablement dirigé et on salue leur travail de mémorisation du texte par les acteurs, même si l’unité de jeu n’est pas toujours évidente, dans un spectacle où on n’arrête pas de parler. Il y a un jeune comédien acrobate Erwan Ha Kyon à l’étonnante gestualité, qui apporte une belle touche de poésie et Annie Mercier crée un remarquable personnage de mère autoritaire et déglinguée: ce n’est pas un luxe dans cet océan d’ennui dont on ressort comme anesthésié.
Voilà, à vous de voir, si vous avez envie de vous embarquer pour un voyage de deux quarante cinq qui ne tient pas la route. On pardonnerait beaucoup à Christophe Honoré s’il s’agissait d’une pochade en une heure et quelque… Mais quel manque de perspective historique, alors que le but de l’opération était justement d’évoquer le concept de fin de l’Histoire!
On est en droit de se demander pourquoi, et comment, ce projet de spectacle est arrivé à la Colline, Théâtre National rappelons-le, et on a connu Stéphane Braunschweig plus lucide… Des raisons de vous envoyer voir cette pauvre chose ? Soyons francs : vraiment aucune, et on ne voit pas vraiment comment le spectacle pourrait s’améliorer!

Philippe du Vignal

Théâtre de la Colline, 5 rue Malte-Brun, Paris XX ème,  jusqu’au 28 novembre.

 

Iris, d’après le roman inachevé de Jean-Patrick Manchette

Iris , d’après le roman inachevé de Jean-Patrick Manchette, mise en scène de Mirabelle Rousseau

 21482-iris_4_muriel_malguy-1-320x320« J’ai voulu être cinéaste pour gagner de l’argent, et j’ai écrit des scénarios, j’ai fait des traductions et finalement, j’ai fait des romans dans l’espérance que je pourrais les transformer moi-même en film », avouait Jean-Patrick Manchette (1942-1995), dans une lettre inédite.
  Le maître du néo-polar français, proche de la mouvance situationniste des années 1960, était aussi un cinéphile passionné. Son roman inachevé, Iris, intègre deux composantes : la question du terrorisme  et une histoire rocambolesque d’acteur minable, engagé comme doublure d’un mystérieux nabab paranoïaque retranché dans une île-bunker.
 Maurer ou Liberzon, selon la version du roman choisie, manquera de peu d’être assassiné par un sniper, à la place du millionnaire,  lors d’un défilé officiel, tandis que la starlette qui l’accompagne y trouvera la mort.
Par son style et sa construction, Iris emprunte largement au septième art. Le collectif  T.O.C. ( Théâtre Obsessionnel Compulsif) a puisé dans de nombreuses archives pour bâtir sa dernière création,  et a épluché  toute l’œuvre, y compris les inédits, et surtout, toutes les versions du polar dont Jean-Patrick Manchette n’aura finalement écrit que la première bobine.
Prenant l’auteur au mot, Mirabelle Rousseau et son équipe ont procédé à une véritable enquête, exhumant tous les brouillons d’Iris et procédant à une reconstitution, séquence par séquence, des combinaisons proposées dans les différents états du manuscrit et les notes d’intention de l’écrivain.
La scénographie démultiplie les espaces de jeu: à l’avant-scène, le réalisateur et ses assistants se démènent dans une sorte de salle de répétition mais aussi de montage où un film serait préparé, ou en post-production. Derrière, les scènes sont jouées dans un décor de carton-pâte crûment éclairé, ou en ombres chinoises. Nous partons, avec les acteurs, pour une aventure littéraire que le théâtre met en abyme, en faisant appel au cinéma : certains scènes simulent un tournage, d’autres se présentent comme des lectures du scénario, ou des bouts d’essai enregistrés au magnétoscope. D’autres encore, filmées, sont projetées sur grand écran. Ainsi, une longue séquence réalisée façon polar par Marie Vermillard, introduit le spectacle; nous sommes entraînés dans un labyrinthe où, loin de s’éclaircir, les situations s’embrouillent et  nous sommes amenés à forger nous-mêmes nos propres déductions. Mais Iris est aussi le résultat du travail dramaturgique fin et exigeant de  Muriel Malguy.

Mirabelle Rousseau a trouvé des solutions originales pour adapter une œuvre romanesque au théâtre. Elle en bouscule l’ordre chronologique et symbolise tous les allers-retours, reprises, remords d’écriture, avec retours en arrière et sauts en avant. Par exemple, au tout début, Le Réalisateur commente le film de l’attentat final, qu’il regarde sur un petit écran, pour peaufiner son montage.
Cette même séquence sera improvisée en direct, à la fin. Les acteurs, partie prenante de cette recherche esthétique, passent d’un jeu cinéma, à une interprétation plus théâtrale avec une grande aisance. Dans cet écheveau complexe, se dessine en creux le portrait de Jean-Patrick Manchette. Il en remonte un parfum des années quatre-vingt où il a entrepris puis abandonné son livre. Le T.O.C., fidèle à sa démarche de travail en cours, implique toujours le public dans son processus de création: il voit les acteurs en train de mener leur enquête et donc y participe. Ce travail passionnant, très maîtrisé, ravira, à condition qu’ils se laissent embarquer, les amateurs de polar comme les amoureux du cinéma : les films des années soixante y sont évoqués avec nostalgie…

Mireille Davidovici

Nouveau théâtre de Montreuil T: 01-48-70-48-90 jusqu’au 19 novembre, www.nouveau-theatre-de-montreuil.com
Centre culturel Le Figuier blanc, Argenteuil, les 26 et 27 novembre et Théâtre Antoine Vitez ,Aix-en-Provence, le 1er décembre.
Trois des versions d’Iris parmi une dizaine, sont publiées dans la collection Quarto, Gallimard, 2005. Lire aussi  Chronique de Cinéma, de Jean-Patrick Manchette, Payot-Rivages, 2015.

Eugénie

Eugénie, texte et mise en scène de Côme de Bellescize

   Eugénie_répétition (2)Il y a deux ans, ce jeune auteur et metteur en scène avait créé Amédée (voir Le Théâtre du Blog) où il contait l’histoire tragique de Vincent Humbert,  ce jeune pompier qui, à la suite d’un accident de la route en 2000, était devenu tétraplégique et aveugle mais il était encore lucide et avait demandé à sa mère de lui injecter une dose de médicament mortel, avec l’aide du docteur Chaussoy. Ils avaient donc été poursuivis en justice. Avant un non-lieu en 2006.
  Eugénie est aussi un sujet de société  qui a trait à la vie et à la mort réelles et/ou fantasmées. Sarah et Sam ne peuvent avoir d’enfant. Après de vains essais, la jeune femme arrive à être enceinte grâce à une thérapie médicamenteuse. Mais le médecin qui suit la jeune femme prévient le couple que le bébé peut avoir de graves malformations.
Et cette petite Eugénie, tant désirée va les faire entrer dans un univers des plus fantasmatiques où Sam, vendeur de photocopieuses, voit tout d’un coup une machine défectueuse transformer des Mondrian en Pollock. Il y aura aussi un interrogatoire de police  et nombre de scènes qui  sont la traduction onirique de faits réels des plus angoissants. Avant la naissance d’une petite  Eugénie parfaitement normale…
“La question du handicap, dit Côme de Bellescize, me permet de travailler sur deux formes de violence. Une violence sociale, celle de la standardisation et de la force normative de notre société, et une violence primitive: la figure monstrueuse portant en elle une dimension tragique qui découvre des mécanismes impitoyables qui se dissimulent parfois derrière une violence exacerbée.”

  A la lecture de la pièce, on perçoit assez bien cet aller-et-retour permanent entre réel et fantasmé: l’accouchement, la douleur,  la mort. Mais,  sur le plateau, c’est moins évident et la pièce part un peu dans tous les sens; on se perd, un peu, beaucoup? dans cette construction mentale du rêve et de la réalité qui, sur le plan dramaturgique, a du mal à fonctionner.
 Mais Côme de Bellescize dirige très bien ses acteurs  qui arrivent sans difficulté à incarner une quinzaine de personnages. Tous impeccables: Jonathan Cohen (Sam), Eugénie (la mère et Eugénie)  Eléonore Joncquez (Sarah) qui était déjà remarquable dans Amédée,  et Philippe Bérodot  qui joue à la fois un client, le médecin, un flic et un enquêteur. A une écriture labyrinthique et complexe où Côme de Bellescize semble parfois se complaire, on est en droit de préférer sa mise en scène des plus précises, sans esbroufe, épurée, et bien servie par l’intelligente  scénographie de Sigolène de Chassy.
  Le public du beau théâtre de Rungis écoutait dans un grand silence et avec une rare attention, ce qui n’est pas si fréquent, cette pièce dont le thème, la stérilité, est ancien au théâtre mais dont la médecine et la chimie contemporaines ont bouleversé les donnes depuis une trentaine d’années.
 L’intimité de la petite salle du Rond-Point où le spectacle va se jouer du 13 novembre au 13 décembre devrait encore mieux mettre en valeur le jeu entre fantasme et réel  et les projections mentales de Sam et Sarah…

 Philippe du Vignal

Le spectacle a été créé le 4 novembre au théâtre de Rungis.
A noter: dans le hall du théâtre, une belle exposition de cent vingt marionnettes de la compagnie Emilie Valantin sur quelque quarante ans de créations. Jusqu’au 11 décembre.

  

Ca ira/ Fin de Louis

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Ça ira (1) Fin de Louis, une création théâtrale de Joël Pommerat

 

Pour Joël Pommerat, Louis XVI, seul personnage historique nommé ici, est une énigme autour de laquelle gravite une myriade d’anonymes, même s’ils sont probablement les répliques de figures légendaires. Le spectacle balance ainsi entre  fiction et réalité historique.
Le public est invité à une manifestation théâtrale de l’événement fondateur de nos démocraties européennes : la Révolution Française, à travers un esprit dialectique vif, soutenu par les idées de liberté, égalité et fraternité. Les instigateurs et suiveurs, manipulateurs et manipulés,  se posent des questions sur les intentions royales et sur leur vie à eux.                                     
Le monarque est l’un des fils conducteurs de cette séquence de notre Histoire, depuis la crise financière de 1787 jusqu’au printemps 1791, peu avant la tentative de fuite de Louis XVI et Marie-Antoinette,  dernière chance pour eux. Auparavant, se succèdent séances de débats, avec premier ministre, clergé, noblesse, députés  et  président de séance.Comme, entre autres, le  blocage des États Généraux avant la déclaration de l’Assemblée nationale.

Sur la scène mais aussi dans la salle où survient à l’improviste, depuis le haut des gradins, le roi en costume- cravate, telle une apparition sacrée et un portrait contemporain en majesté, avec  son entourage,  des députés et des Parisiens dans leurs lieux de réunion, comme la résidence royale et l’Assemblée nationale à Versailles, l’Hôtel de Ville, et les quartiers de la capitale.  Là, règne l’art du conflit révolutionnaire, de la dispute et des ruptures temporaires ou définitives. Ainsi, contradiction, opposition, argumentation, thèse et antithèse, s’épanouissent à tort et à travers, et alimentent l’intrigue, avec des mouvements en eaux troubles-risques et menaces-jusqu’à parvenir à la «vraie liberté» arrachée aux oppressions.

Le verbe et le geste vindicatif et glorieux des députés, représentants du peuple, et privilégiés, debout au milieu du public, face à l’assemblée réunie, retiennent d’emblée l’attention, et, entre fractures collectives et comportements individuels, nous font passer d’un camp à l’autre…
Nous  assistons à une Histoire qui s’accomplit sous nos yeux, comme si elle était actuelle, dans un contexte difficile : pénurie des vivres à Paris  comme en province, magasins vides et famine, alors que l’on réfléchit à la réorganisation du pouvoir et à l’homme nouveau, mu par des valeurs citoyennes de partage et d’échange humanistes !

Cette fresque correspond à notre inquiétude quant à la chute des valeurs démocratiques en Europe, et l’œuvre de Joël Pommerat est portée par un souci politique d’interroger notre présent, dont les failles socio-économiques et morales s’approfondissent. Les comédiens talentueux, hommes et femmes, avec micro HF, en costume/cravate, incarnent  surtout les représentants du peuple en colère mais interprètent aussi les citoyens des comités de quartier à la mise plus modeste.  Sur le bureau des politiques , les dépêches se succèdent…
Mais, dans cette grande et longue messe citoyenne et médiatique, (plus de quatre heures !) façon spectacle de candidature à la présidentielle américaine où chacun est invité à côtoyer les faiseurs de l’Histoire, il y a, malheureusement, une résonance factice ! L’invasion sonore et répétitive des discours et débats politiques à la radio ou à la télévision dans un quotidien aseptisé, est telle que l’effet de surprise disparaît, quand s’installe la banalité de plaidoyers successifs et similaires sur la cité. Les invités (le public) sont conviés à une émission de télévision en direct où les acteurs, admirablement engagés, profèrent, en colère contre les nantis, de beaux discours sur le thème de la quête de la reconnaissance populaire et de la «vraie» liberté.
Brouhaha et vanité de discours ressassés!  Mais  cette  proximité scénique parait ici fabriquée. Malgré les vociférations du peuple devant les grilles du château de Versailles, cette leçon, trop  formelle et complaisante, esquive ici l’exigence d’une véritable réflexion intérieure que nous attendions… Dommage!

 Véronique Hotte

 Théâtre de Nanterre-Amandiers, jusqu’au 29 novembre. T : 01 46 14 70 00

L’Orchestre de papier

 

L’Orchestre de papier  conception et  jeu de Max Vandervorst, mise en scène d’Alain Moreau

image  Deux feuilles pliées en éventail, et c’est le froissement d’ailes d’un papillon qui s’envole ; un souffle dans un carton posé sur un verre d’eau, et l’on entend coasser une grenouille. Un cône de papier percé de trous devient pipeau, flûte ou trompette selon la taille de l’instrument. Un boîte de lessive Bonux sera le corps d’une guitare basse…
Max Vadervost, compositeur et maître belge en «lutherie sauvage», invente et présente depuis 1988, des instruments de musique fabriqués à partir d’objets de fortune.

Entre ses doigts, tout devient matière sonore. Après des bouteilles en plastique et des boîtes de conserve vides, le musicien s’attaque, à coups de ciseaux, au papier et au carton. Orchestre de papier exploite toutes les ressources de ce matériau banal. Peu à peu, le montreur de sons fabrique et  exhibe devant nous sa panoplie de vents, cordes et percussions, dont il joue en alternance ou  simultanément.
  Homme-orchestre, il excelle aussi bien dans le jazz, le rock-and-roll que dans la musak de bal, ou se lance dans une tyrolienne endiablée avec, respectivement, une boîte de Toblerone et de Vache-qui-rit en guise de maracas, collées sur ses chaussures, accompagnée d’une rhombe tournoyant sur son chapeau pointu. Il y a du clown chez ce poète, fondateur aussi d’une Maison de la Patophonie qu’il définit ainsi : royaume musical aux frontières ondulantes.
 La musique y est célébrée au quotidien, sauf le 21 juin qui est la fête du silence. On y accède par le soupir d’une porte, une promenade au clair de la lune, un soir de poubelles dans les rues de Bruxelles, en interprétant Plaisir d’Amour sur une gamme de pots de fleurs dans la jardinerie d’un Bricorama. La fantaisie est au rendez-vous.
Les enfants, à qui s’adresse ce spectacle ludique, ne s’y trompent pas : ils se taisent ou rient, séduits par la virtuosité, l’inventivité, la drôlerie et la désinvolture de l’artiste. Et les adultes ne sont pas en reste. Courez voir ce spectacle réjouissant, avec ou sans enfants…

Mireille Davidovici

Le Grand Parquet, 35 rue d’Aubervilliers 75018 T: 01 40 05 01 50 jusqu’au 15 novembre. http://www.maxvandervorst.be/spectacles/spectacles-en-tournee/l-orchestre-de-papier/

Thomas

 

 

Thomas, texte de Thomas Bernhard, adaptation, traduction de Christiane Ghanassia, mise en scène de Gilles Pastor

  Thomas_046Le célèbre autrichien Thomas Bernhard (1931-1989), auteur de plusieurs recueils poétiques, textes et nouvelles, et de vingt pièces dont la fameuse Place des Héros (1988) entrée au répertoire de la Comédie-Française, est maintenant bien connu du public  français.
Enfant naturel, comme on disait, il eut d’abord une douce, à Seekirchen, dans la campagne près de Salzbourg, élevé par sa grand-mère et son  grand-père, l’écrivain Johnannes  Freumbichler.  

 Mais c’était la seconde guerre mondiale et  à onze ans, il fait un séjour dans un camp national-socialiste où il est maltraité, puis est mis dans un internat nazi.
Puis il vit en Bavière avec sa mère,  et retourne dans cet internat  «sale et froid» où il  subit aussi  le cauchemar des bombardements. Il a une sainte horreur de l’école et, à seize ans, choisit d’être apprenti dans une épicerie, mais, dehors dans le froid,  à décharger des sacs de pommes de terre, il va tomber malade d’une grave pleurésie.
A l’hôpital en 1949, les médecins le croient perdu, et il apprend par le journal désespéré, que son grand-père chéri puis sa mère l’année suivante, sont décédés et il décide alors de quitter le monde des mourants qui l’entourent et d’affronter la vie. Bref, une jeunesse pourrie et atteint d’un
e maladie pulmonaire qui ne le quittera plus, aura raison de lui en 1989.
Thomas Bernhard raconte très bien et avec une ironie des plus féroces, dans cinq récits, cette enfance et cette adolescence effroyables qui l’ont marqué à jamais, avec une haine/fascination pour son pays et ses institutions… qu’il ne quittera pourtant pas, et un profond dégoût des Autrichiens, que l’on retrouvera plus tard dans toute son œuvre. L’écrivain reconnu avait grand plaisir à provoquer des scandales qui émaillèrent ainsi sa carrière.

Gilles Pastor a eu l’idée de mettre en scène  un monologue de quatre-vingt dix minutes, adapté de ces textes où l’on retrouve déjà la plupart des thèmes de son théâtre : la haine constante de toute autorité, la mort des proches, la maladie qui vous diminue…
  Sur le grand plateau nu du Théâtre de la Croix-Rousse, deux fauteuils des années cinquante, un fauteuil de toile, une chaise, et un écran blanc où est projetée en permanence l’image d’une belle vallée alpine avec prairies, sapins avec dans le fond, des montagnes enneigées. Vallée qui se retournera entièrement, reviendra à son aspect initial et qui passera ensuite de la couleur au noir et blanc, sans que l’on sache vraiment pourquoi! A noter cependant : quelques belles minutes où on voit le grand-père de Gilles Pastor.
Malgré tout ce système vidéo, assez peu justifié, est un bel exemple de pollution visuelle qui n’a pas grand chose à voir ni avec un spectacle théâtral, ni avec les textes de Thomas Bernhard, ou si peu. Alors que l’on sait depuis longtemps que, sur une scène, le visuel occupe plus de 50% de l’information délivrée…

  Jean-Marc Lavocat a une diction précise et fait le boulot. Gilles Pastor avait sans doute ses raisons à lui de le choisir mais un jeune comédien aurait sans aucun doute beaucoup mieux exprimé la fureur de vivre et les colères de Thomas, adolescent. La direction d’acteurs est ici aux abonnés absents. Pourquoi ce ton monocorde et trop sage en général, et ce peu de nuances? Pourquoi cette position statique en permanence?
  Le spectacle, au soir de cette générale, ressemblait à un travail en cours qui pourrait se bonifier mais il faudrait d’abord revoir la direction d’acteurs et la part accordée à la vidéo, corriger les éclairages assez maladroits (on voit souvent mal le visage du comédien  à cause de la lumière dispensée par cette vidéo invasive !)  et réduire ce texte d’une vingtaine de minutes. Bref, il y a encore du travail. Donc à suivre…
  Enfin, on retrouve ici, comme concentrées, les colères flamboyantes des pièces du dramaturge autrichien, et cela peut donner envie à ceux qui ne le connaissent pas encore, de le découvrir.

 Philippe du Vignal

Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon (IV ème) jusqu’au 7 novembre.

 

La double Inconstance

La double Inconstance de Marivaux, mise en scène de Adel Hakim

 

La Double inconstance 4©Nabil BoutrosAvec Le Jeu de l’amour et du hasard (1730) et Les fausses Confidences (1737),  La double Inconstance (1723) -un chassé-croisé d’amoureux entre harcèlement et consentement-possède un mécanique bien huilée et est fondée sur les procédés d’une logique de l’amour, identifiable avec ses repères du travestissement, de l’inconstance, de l’épreuve et du préjugé social.
Entre malices et facéties, vérité et mensonge, les personnages jouent au chat et à la souris; grâce à une écriture souriante, Marivaux brode des variations infinies sur les mensonges de soi à soi, les mensonges du sentiment, de l’amour-propre, de l’orgueil et de l’inégalité sociale…
Tel est le marivaudage, auquel jouent des personnages qui tentent, avec un langage aux réparties parfois cinglantes, d’imposer un masque à la vérité qui les tourmente.
Ici, le Prince veut épouser une paysanne, Silvia, qui aime Arlequin; il l’enlève et la séquestre, sans violence et en lui accordant le confort, avec l’aide de son valet Trivelin qui surveille la captive rebelle aux caprices du Maître. Flaminia, une de ses proches, met en œuvre une stratégie qui vise à réduire puis à rompre l’amour fidèle qui lie Arlequin et  Silvia.
Le palais, lieu clos, est une sorte de laboratoire où les grands mènent leurs expériences sur les petits, comme sur des cobayes. La Double Inconstance, pour Adel Hakim, à l’écoute de la résonance contemporaine de la pièce, montre la façon âpre et calculée dont le Prince et ses acolytes, maîtresse et valet, dressent deux beaux jeunes gens, dont l’énergie un peu sauvage s’avère nécessaire pour régénérer le pouvoir en place. À cette observation cynique, il veut aussi que cette nouvelle génération manipulée, et en passe de prendre le pouvoir à son tour, abandonne toute rébellion!
La représentation de cette comédie d’analyse du cœur requiert chez  ses interprètes, souplesse et vivacité, naturel, virtuosité mimique et  sens de l’improvisation. Au début, les jeunes gens suscitent la surprise: Silvia, la paysanne (Jade Herbulot) est ici une fille  des banlieues radieuse et têtue, en blouson, leggings et chaussures de sport; énergique, mouvante et arrogante, elle a une volonté inébranlable que renforce encore son amour pour Arlequin.
Ce paysan malin et rieur,(Mounir Margoum), bonnet sur la tête, est le reflet, au masculin, de la belle sauvageonne dont il est l’amant, s’abandonnant sans mesure au fil de son désir; il est  fidèle… jusqu’à  au moment où les appâts de Flaminia (Irina Solano) lui feront renier son amour pour Silvia,  surtout  quand on lui offre bonne chère et bons vins.
Lisette (Lou Chauvain), déguisée en vamp ludique de pacotille pour séduire Arlequin, choisit l’expression verbale et gestuelle d’un jeu outré, allant toujours plus loin que son  partenaire, dans la réalisation des figures burlesques. Le Prince amusé (Frédéric Cherboeuf), monument de patience, montre la prestance aristocratique attendue et a un verbe provocateur. Trivelin (Malik Faraoun), en serviteur «philosophe des Lumières», analyse et commente la situation économique, sociale et morale de la relation entre maître et valet. Il  incarne avec talent une figure intelligente et inquiétante qui, jamais, ne trahira ses idées.
Ce théâtre recèle une force sensuelle perceptible dans les manifestations mêmes du désir (les éblouissements de l’amour et l’attrait du pouvoir et de ses plaisirs) que la tradition scénique orne souvent d’une élégance trop abstraite et légère.
Malheureusement, à force de vouloir mettre à nu la brutalité concrète et crue des enjeux privés et des désirs implicites, Adel Hakim tombe dans le vide d’un capharnaüm complaisant et sans nuances d’une condition vulgaire et plombée, propre au théâtre de boulevard…

 Véronique Hotte

 Théâtre d’Ivry/Antoine Vitez, jusqu’ au 29 novembre. T : 01 43 90 11 11

 

 

 

Considering/Accumulations

 

 

Considering/Accumulations, d’après Sur le théâtre de marionnettes  dHeinrich von Kleist, chorégraphie de Laurent Chétouane

 

considering-2Le fameux récit d’Heinrich von Kleist (1810) est fondé sur un paradoxe : pour ce danseur fictif, étoile de l’Opéra, rencontré par l’auteur au jardin public, une marionnette serait plus habile que le plus  remarquable des danseurs. Délivrée de la pesanteur et de tout affect, elle peut en effet, soigneusement manipulée, exécuter les mouvements rectilignes ou les ellipses les plus parfaits. La poupée a donc tout à apprendre à l’être humain dans l’art de se mouvoir, pour, malgré son imperfection, parvenir à la grâce, ce paradis perdu…
Dialogue philosophique, conte moral, traité esthétique,ce texte énigmatique appelait pour Laurent Chétouane, une confrontation avec la danse, passionné qu’il est depuis toujours par la rhétorique des corps. Raphaëlle Delaunay et Mikael Marklund  vont, une heure vingt durant, évoluer sur le plateau nu, accompagnés au piano par Mathias Susaas Halvorsen.
Corps neutres,  ils traversent la scène, à pas comptés, mécaniquement, avant que le récit ne commence, dit par Clara Chabalier, en voix off assez neutre.
Ainsi, tout au long du spectacle, la danse et le texte opéreront en décalé, pour éviter toute redondance.
Les noirs découpent la pièce en séquences : lumières et musique donnent l’ambiance de chaque morceau, souvent dansé alors que la voix s’est tue. Ne subsiste dans la  danse que des échos du texte. Les mouvements d’abord maladroits trouvent petit à petit une perfection mécanique, les corps sont habiles, mais habités seulement par les forces centrifuges ou centripèdes qui les meuvent, l’un vers l’autre ou l’un loin de l’autre.
La brillante interprétation par le jeune pianiste norvégien de Phasma de Beat Furrer, partition syncopée, qu’il joue avec un doigt, les coudes ou le dos de la main, perlée de notes aigües et de passages plus graves, est en complète adéquation avec les pas des interprètes qui trouvent, à la fin, la grâce tant recherchée, et le pas-de-deux s’envole sur la Partita (1-3) de Jean-Sébastien Bach, merveilleusement  jouée…
Cette chorégraphie, exigeante, semble laborieuse, empruntée, décousue, et ne trouve son allure de croisière que dans les trente dernières minutes. Et surtout, on perd souvent le fil du propos de Kleist, à cause de longs silences qui interrompent le texte.
Malgré tout, certains trouveront plaisir à entendre Sur le théâtre de marionnettes, à découvrir un pianiste et à regarder évoluer des danseurs aguerris. Quelques échos du texte en subsistent dans la chorégraphie : les mouvements, d’abord maladroits, trouvent petit à petit une perfection mécanique, les corps sont habiles, mais habités sont seulement mus, l’un vers l’autre, ou l’un loin de l’autre, par des forces centrifuges ou centripètes.Les noirs répartissent la pièce en séquences, avec  lumières et musique  pour  chaque morceau, souvent dansé, alors que la voix s’est tue.
Mais on perd souvent le fil du propos, à cause de longs silences qui interrompent le texte d’Henrich von  Kleist. Malgré tout, certains trouveront plaisir à entendre Sur le théâtre de marionnettes, à découvrir un pianiste et à regarder évoluer des interprètes aguerris.

 

Mireille Davidovici

 

Théâtre de la Commune à Aubervilliers, jusqu’au 20 novembre.T: 01 48 33 16 16 ;  lacommune-aubervilliers.fr

L’Aquarium d’hier à demain

Photo de répétition

Photo de répétition

 

 

L’Aquarium d’hier à demain, texte et mise en scène de François Rancillac

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   Ils sont jeunes et dégagent une énergie toute neuve, à l’image des personnages qu’ils vont interpréter. Sur le plateau nu de la petite salle, avec quatorze chaises pour tout décor, leurs vêtements pour tout costume, les comédiens frais émoulus de l‘ESAD (Ecole supérieure d’art dramatique de Paris) nous content, deux heures et demi durant, les aventures du Théâtre de l’Aquarium.

En ouverture, sagement assis, ils se posent une série de questions comme «Pourquoi ce nom ?» Réponse : l’Aquarium est le sobriquet donné au hall d’entrée de l’Ecole Normale Supérieure, rue d’Ulm,  dont était issu Jacques Nichet, alors étudiant en lettres. Ils lancent des dates, des faits, pour situer l’action, puis très vite, des individus émergent du groupe d’acteurs : ils se nomment, et là, commence l’épopée d’une troupe, née en janvier 1965, sous la houlette de Nichet.
Dans le cadre de la manifestation : L’Aquarium a 50 ans et toutes ses dents, François Rancillac, assisté de Juliette Giudicelli, a pioché dans les volumineuses archives du théâtre, pour concocter un parcours savamment architecturé. Il a aussi interviewé une quinzaine de fondateurs : leurs paroles rendent la pièce très vivante et lui évite d’être un catalogue d’événements : elle est jalonnée de scènes, de confrontations, d’affrontements, d’actions… Bref, on ne s’ennuie pas.
« Me replonger dans le passé, cela m’aide à mieux imaginer un avenir cohérent pour cette maison », dit l’actuel directeur des lieux, au moment où ont lieu des pourparlers houleux avec le ministère de la culture pour qu’il puisse conserver cet outil de travail (voir l’article de Christine Friedel et Philippe  du Vignal dans Le Théâtre du Blog).
Jouant le pari du collectif, comme les protagonistes de cette fresque, le metteur en scène fait tourner les rôles, chaque comédien ou comédienne jouant alternativement Jacques Nichet (reconnaissable à ses lunettes cerclées de noir), Thierry Bezace, Thierry Bosc,  Jean-Louis Benoit, Bernard Faivre, et bien d’autres, puisqu’ils  ont été jusqu’à vingt permanents…

Un traitement  particulier est réservé au personnage de l’administrateur, celui qui trouve les sous… Par sa bouche, s’expriment les problèmes-toujours actuels-de l’économie du spectacle vivant : nécessaires concessions à faire au système, gratuité des actions militantes, hiérarchie des salaires, statut d’intermittent et  passage obligé par la case chômage. L’éternelle question de l’artiste face à l’argent….
On se trouve bientôt plongé au cœur des événements de mai 1968 : les barricades, l’occupation de l’Odéon, le militantisme. Et quid de la Révolution ? Marx, Trotski,Mao sont convoqués ainsi que des sociologues, philosophes, et économistes. Tous les questionnements-là aussi toujours actuels- qui préoccupaient les intellectuels engagés, et plus spécifiquement, le théâtre de l’époque.
Comment représenter la classe ouvrière au théâtre ? Comment soutenir les luttes ? Comment s’opposer à la spéculation immobilière et aux expulsions et combattre le pouvoir des banques… ?
Les réponses se trouvent d’abord dans l’autogestion de cette troupe universitaire qui se professionnalise en 1970 : on voit concrètement, sur le plateau comment s’opérait le partage des tâches manuelles et artistiques et on assiste, amusés, à leur vie démocratique lors d’interminables assemblées générales dans la cuisine enfumée. Et cela ne va pas de soi, comme en témoignent  altercations,  moqueries,contradictions qui opposent ici les jeunes comédiens.
Nous assistons avec bonheur au récit de leur arrivée à la Cartoucherie, en 1972. Certains, qui n’avaient même jamais planté un clou,  se mettent à  déblayer les gravats, à gâcher du plâtre. Jacques Nichet n’est pas très à l’aise quand il manipule une échelle…
On découvre sa méthode pour créer un théâtre politique et documentaire; on voit aussi comment s’élaborent des spectacles. Ainsi sont nés, après de longues enquêtes sur le terrain, de multiples lectures et des mois d’improvisations : L’Héritier (inspirés des Héritiers de Bourdieu et Passeron), Marchands de villeGob ou le journal d’un homme normal, Tu ne voleras point, Un Conseil de classe très ordinaire… et bien d’autres succès de la compagnie.
Avec cette histoire du Théâtre de l’Aquarium,  ce sont les années soixante-dix qui défilent, ponctuées par les discours de Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing (qui chante horriblement faux) et François Mitterrand, dont l’élection marque la fin d’une période d’effervescence, riche en créations et porteuse de rêves.
On glisse ensuite un peu vite sur la suite, la transformation du collectif en triumvirat, les départs successifs, vécus comme une désertion, de Jacques Nichet pour Montpellier, de Didier Bezace pour Aubervilliers et enfin, en 2001, de Jean-Louis Benoît pour Marseille… Leur succède Julie Brochen, montrée comme un personnage BCBG, sage et appliquée puis François Rancillac.
Quand le noir se fait, on entend un «C’est fini ? ». Mais c’est une fausse fin : la scène se rallume : clin d’œil à la situation actuelle. Non, ce n’est pas fini, espérons-le ! » Ce spectacle évite toutes les chausse-trappes du genre  et il y a une belle inventivité du scénario, une qualité de la direction d’acteurs et de la mise en scène  à l’écart de toute hagiographie, commémoration respectueuse ou reconstitution compassée.

Instructif pour ceux qui n’ont pas connu les débuts de la troupe, touchant pour les témoins de cette histoire, toujours pertinent et drôle, le spectacle recrée l’esprit de l’Aquarium. Tout en ouvrant sur demain. Un brin nostalgique, il propose une utopie pour l’avenir, un avenir pour l’utopie.
On aimerait que cette pièce soit reprise et tourne un peu partout pour témoigner d’un pan de l’histoire du théâtre très fortement liée à l’histoire politique et sociale française. Pour mieux «se souvenir de l’avenir», dirait Louis Aragon. Ce soir-là, étaient présents,  entre autres, Jacques Nichet, Didier Bezace, Jean-Louis Benoit. Ce fut l’occasion de les revoir sur scène, après le spectacle, avec quelques-uns de leurs compagnons de route, et d’entendre leurs réactions, à la fois amusées et émues.

Ils saluèrent le travail de François Rancillac et des comédiens. «Jacques était souvent joli, à travers  la jeune  comédienne qui le jouait», plaisanta Didier Bezace. «Quand je repense aux années soixante-dix, c’était formidable, extraordinaire ! », dit Jean-Louis Benoit.
 Quant à Jacques Nichet, il  évoqua son départ en se référant aux conteurs africains qui terminent ainsi leur récit: «Mon conte est terminé, j’en reste là; quelqu’un viendra le reprendre et le re-racontera.» Ils expliquèrent ensuite, comment, au départ de Jean-Louis Benoit, l’existence de l’Aquarium fut alors menacée… Comme elle l’est encore aujourd’hui…

 Mireille Davidovici

Théâtre de l’Aquarium, jusqu’au 8 novembre. (c’est gratuit !) T. 01 43 74 99 61. theatredelaquarium.com A ne pas manquer, la belle exposition dans la grande salle.
A lire La Cartoucherie, une aventure théâtrale, de Joël Cramesnil (éditions de L’Amandier, 2004), dont se sont inspirés François Rancillac et Juliette Giudicelli.

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