Trissotin ou Les Femmes savantes

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Trissotin ou Les Femmes savantes de Molière, mise en scène de Macha Makeïeff

 

Philaminte, une de ses deux filles, Armande, et sa belle-sœur Bélise, admirent Trissotin, mauvais poète et cousin de Tartuffe qui, en fait, lorgne l’argent de cette famille bourgeoise. Mais le mari de Philaminte, Chrysale, son frère Ariste, Henriette, la sœur cadette d’Armande, sont eux, plus lucides mais assez lâches, comme impuissants, devant cet étrange personnage qui les fascine. Et Chrysale a bien du mal à contredire Philaminte qui veut lui offrir sa fille. Trois contre trois! Qui va gagner?

 Le beau Clitandre en a pincé longtemps pour Armande, mais, comme elle admirait Trissotin, il est alors devenu amoureux d’Henriette, et ils veulent se marier… Chrysale et Ariste y sont favorables, mais Philaminte, éblouie  comme Bélise par le personnage, veut qu’Henriette épouse Trissotin, mais aussi, comme, et plus curieusement, l’intelligente Armande qui est, elle, jalouse de voir sa sœur s’envoler avec son son ancien amoureux, et semble ainsi régler ses comptes.  Le mariage d’Henriette et Clitandre est donc compromis, même s’ils luttent contre ce Trissotin auquel ils tentent de s’opposer, avec l’aide cette fois de Chrysale, devenu enfin plus ferme. Mais, heureusement, Ariste, le frère de Chrysale, avec l’aide de Martine, la servante renvoyée par Philaminte (car elle ne respectait pas les règles de la grammaire !) et réengagée par Chrysale, arrivera à prouver, grâce à de faux documents, la duplicité de Trissotin qui sera ainsi mis en échec. Henriette pourra donc épouser son cher Clitandre…

 Cette comédie écrite par Molière en 1672, donc un an avant sa mort, a quelque chose d’assez amer et est surtout une satire de ses contemporains et  dénonce le pédantisme dans une société corsetée où le grand dramaturge met aussi habilement le doigt où cela fait mal: la misogynie, les méandres de la sexualité mais aussi l’évidence de la libido chez la célibataire endurcie et érotomane de tata Bélise, tout cela sur fond de dot et placements d’argent.  Dépassée, vieillotte cette histoire ? Que nenni ! Cela rappelle l’histoire de ce Thierry Tilly qui dut répondre de séquestration, de violences volontaires sur personne vulnérable et d’abus frauduleux. Il était arrivé à déposséder de son argent et de son château, il y a une dizaine d’années, une riche famille bordelaise où il s’était introduit…

 Molière montre ici le délire d’une mère et de sa fille, sous l’influence d’un gourou faux intello, séducteur ridicule mais aussi dangereux stratège qui vise aussi la dot d’une des filles pour arriver à ses fins et profiter cyniquement d’un confort bourgeois : « Pourvu que je vous aie, il n’importe comment ». Cela a au moins le mérite de la clarté! Cela nous rappelle étrangement la phrase d’un vague copain que nous citaient nos parents:  » L’une ou l’autre, qu’importe, c’est la maison qui m’intéresse. » Le célèbre dramaturge parle aussi d’une nécessaire émancipation des femmes, et a écrit une pièce, aussi souvent comique que pathétique, où règnent dans cette famille, le mensonge, les petites stratégies amoureuses ou pseudo-amoureuses, les manipulations, l’incapacité du père à prendre ses responsabilités. La critique sociale est virulente quand il montre cette maisonnée où tout part en vrille, et où on est parfois proche de la folie pure et d’un désastre final avec une jeune et belle Henriette, sacrifiée à Trissotin.

Macha Makeïeff a composé une sorte de galerie de personnages, à la fois pittoresques, ridicules et parfois touchants. Et il y faudra, comme dans Tartuffe, un coup de théâtre, l’astucieuse manipulation d’Ariste pour rétablir l’ordre social… «Toquée» comme elle dit, de Molière,  la metteuse en scène avoue être  fascinée par cette langue «si forte, puissante et difficile, inventive et musicale, écrite en alexandrins sonores». Et elle a parfaitement réussi à faire entendre cette «pièce immense». En mettant l’accent sur le personnage de Trissotin et en montrant comment ces femmes intelligentes sont soumises, l’une aux délices d’un certain pédantisme, les autres: au sexe, à la puissance maternelle, à la jalousie, à la volonté de se faire une place dans un monde d’hommes…

Tout cela est bien vu et finement interprété avec une impeccable diction. Macha Makeïeff  a eu raison de faire appel à Valérie Bezançon dont il faut saluer le remarquable travail qui permet d’entendre, comme rarement, ce texte fabuleux.  La metteuse en scène bouscule les repères traditionnels et a situé les choses avec une certaine distance, plutôt du côté de la farce, dans les années 1960, avec des costumes déjantés et des gag en série séries, comme ce téléphone mural qui ne fonctionne pas, et une scénographie qui rappelle celles des spectacles qu’elle avait conçus et mis en scène avec Jérôme Deschamps. Avec, entre autres, des portes battantes comme celles de leur fameux Lapin-Chasseur.

Sur le plateau, dans le genre gaguesque et très second degré, une vingtaine de chaises, fauteuils et banquettes disparates (c’est très à la mode en ce moment, voir dans Le Théâtre du blog, La Volupté de l’Honneur) et souvent d’une rare laideur  comme ces  sièges en vinyl noir ou de couleur criarde. Il y aussi une sorte de laboratoire vitré où Philaminte et Bélise se livrent à des expériences de chimie. Bélise notamment verse un liquide transparent dans une éprouvette, qui, en se transformant en fumée blanche, prend la forme d’un phallus !

 On pardonnera à Macha Makeïeff certaines approximations de mise en scène. Il faudrait qu’elle revoie le début de la pièce lente à démarrer sans doute et qui, ici, a du mal à prendre son rythme. Et on se demande bien pourquoi Martine nettoie les vitres très en hauteur debout sur une échelle, pourquoi un domestique trimballe sans raison des valises, ou enfin pourquoi une étagère toute en hauteur  et chargée de livres se décroche  comme dans la plus pure tradition des Deschiens. Ce n’est pas méchant mais ne sert à rien, et pollue visuellement un travail de grande qualité. Elle a su en effet choisir et diriger ses comédiens comme, entre autres, Marie-Armelle Deguy, remarquable  (comme toujours) en Philaminte,  Geoffroy Rondeau (Trissotin) qui a une formidable présence, Karyll Elgrichi  qui réussit à imposer le personnage secondaire de Martine), Vanessa Fonte qui crée un belle et fragile Henriette,  Thomas Morris, comédien et chanteur lyrique qui fait de Bélise une sorte de Castafiore bedonnante et trop maquillée,Vincent Winterhaller  (Chrysale).
Mais tous sont absolument crédibles et attachants, même quand ils sont ridicules comme Vadius, dès qu’il entrent sur le plateau, et le plus petit rôle est bien tenu, avec une belle unité de jeu et de solides arrangements musicaux de Jean Bellorini.

Le soir de la première à Saint-Denis, la salle était remplie de collégiens qui n’ont pas boudé leur plaisir à voir, deux heures durant, ces personnages venus d’un tout autre monde que le leur à Saint-Denis, où se passe au moment où on écrit ces mots, une tragique affaire en lien avec les attentats. Trois siècles plus tard, la pièce reste d’une rare intelligence… Macha Makeïeff n’a pas triché, comme le font souvent les metteurs en scène quand ils essayent de monter des classiques. On sent qu’elle aime vraiment Molière, et elle aura réussi son pari : nous faire rire (ce n’est pas un luxe en ce moment !) et entendre cette langue française formidable qui nous appartient à tous, comme un trésor vivant, avec jeux de mots savoureux à la clé: «Quand on se fait entendre, on parle toujours bien, dit Martine à Bélise qui réplique: « Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire ? » Ce à quoi, Martine lui répond : «Qui parle d’offenser grand’mère, ni grand’père ? » Et Chrysale avoue :«Je vis de bonne soupe, et non de beau langage ».

C’est cela aussi la civilisation : aller librement dans un lieu de spectacle entendre notre langue, et non lire le franglais des affiches publicitaires du métro qu’on nous impose et que Fleur Pellerin, ministre de la Culture, trouve tout à fait légitime, parce que, dit-elle, « il y a beaucoup de touristes à Paris. » (sic) Sans commentaires.

Philippe du Vignal

Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis jusqu’au 11 novembre, et en tournée.

 


Archive de l'auteur

La France en deuil

 

 La France est en deuil, et toute l’équipe du Théâtre du Blog s’associe à la douleur des familles des victimes; nous pensons en particulier à Anne Silvestre qui a perdu son petit-fils au Bataclan.
Nous tenons aussi à manifester notre solidarité avec tous ceux qui vont continuer à travailler dans les nombreux théâtres à Paris.

Jour après jour, et tous ensemble, sans exception, il nous faudra résister à cette cruauté inadmissible qui a touché des innocents qui regardaient un spectacle, buvaient un verre à la terrasse d’un café, ou se baladaient à vélo tout près du restaurant Le petit Cambodge, où une de nos consœurs journalistes était assise une heure avant la fusillade.
C’est dire que nous sommes tous concernés. Mais n
ous continuerons à aller au théâtre et à vous rendre compte quotidiennement de l’actualité du spectacle. « Nous avons des nuits plus belles que vos jours » écrivait Jean Racine à un ami en 1662 et « Il nous faut, disait Wladimir Maïakowski, arracher la joie aux jours qui filent. »
Malgré le cortège d’horreurs qui nous a frappés ces derniers jours, restons tous debout.

Ph. du V.

le 18 décembre.

Hier, vendredi 21, le Théâtre de la Ville rouvrait ses portes et il n’y avait pas un seule place de libre pour le spectacle de la troupe de la Schaubühne berlinoise qui avait décidé de venir jouer. Quelles meilleures réponses à ces actes de barbarie qui nous ont frappé il y a juste une semaine…

 

L’Enfant Roi

L’Enfant Roi de Clémence Barbier

1567180938-20141128124103Le Bureau Trois, en partenariat avec La Générale, ce lieu atypique du XIème arrondissement qui est une sorte de laboratoire mutualisé de création et d’expérimentation artistiques, organise cette semaine L’Éveil de l’Automne, festival  pour  le jeune public. En mettant à l’honneur des jeunes compagnies, particulièrement celles qui défendent sur scène un propos politique (au sens large).
Après l’effroyable massacre qui a eu lieu vendredi dernier tout près de la Générale, le festival est maintenu, mais les 1.500 élèves qui avaient prévu de s’y rendre, devront rester dans leurs classes ! Tout s’effondre donc pour la première édition de ce festival, et nous rappelle tragiquement les annulations de janvier dernier. Les compagnies de spectacle jeune public risquent, une fois de plus, de vivre des temps difficiles pour leur économie et leur survie. Espérons que notre public de demain  pourra revenir au plus vite dans les salles de spectacle. À la Générale, les spectacles sont maintenus mais pour un petit nombre de personnes : programmateurs, amis comédiens…
La minute de silence de ce lundi midi fut aussi sobre qu’émouvante pour les quelques-uns d’entre nous qui l’avons vécu, dans ce lieu de culture qui a ouvert grand ses lourdes portes d’acier vers la rue. Clémence Barbier, de la compagnie Microsystème (voir Round Up dans Le Théâtre du Blog) innove avec cet Enfant roi : c’est sa première pièce et c’est aussi la première fois que la compagnie destine un spectacle au jeune public.
 Même s’il suit le fil de l’histoire d’Œdipe, l’écriture a été de nombreuses fois testée en atelier auprès des jeunes, notamment à Chelles où la compagnie est en résidence dans ce beau théâtre. « L’aventure d’Œdipe, dit Clémence Barbier, est l’histoire la plus célèbre et surtout la plus improbable qui soit. Un garçon qui tue son père et épouse sa mère. Qui pourrait y croire ? Pourquoi voudrions-nous en faire le récit à des enfants ?
Le sujet de la pièce, c’est le désir, la naissance du désir chez le petit enfant, le corps qui désire, le désir de l’autre, le désir de parcourir le monde, le désir sexuel ». En effet, Œdipe, cet enfant gâté voit la puberté arriver, comme un miroir pour les jeunes spectateurs, puis c’est l’adolescence, et il quitte sa famille… Ensuite, on connaît l’histoire.

  Alban Aumard incarne un Œdipe flamboyant, loin des clichés, plutôt rondouillard, et certains sourires lui donnent l’air d’un éternel enfant. Il n’est pas sans rappeler Olivier Martin Salvan, avec autant de talent mais avec un peu plus de douceur. Autour de lui, Jehanne Carillon et Clémence Barbier ont une belle présence, alternant les rôles et apportent un bon rythme à la pièce, si bien que ces soixante-quinze minutes passent vite.
  Il y a une remarquable unité visuelle, avec des costumes blancs, et une sorte de castelet  au rideau ingénieux. La bande-son, très étudiée, accompagne bien tout le spectacle, dont la mise en scène est pleine d’idées, comme ce flash-back du parcours d’Œdipe, ou ce saladier en aluminium qui passe du ventre rond au casque. Et Clémence Barbier a évité les écueils de l’adaptation, qui ici, n’est ni dans l’abêtissement ni dans l’emphase et la raideur que peuvent parfois susciter les mythes grecs.
  Un spectacle intelligent pour un jeune public mais aussi passionnant pour les plus âgés. Un beau travail donc à découvrir encore ce mercredi 18 novembre à 15h. Allez-y,  cela fera chaud au cœur aux comédiens comme à vous.

Julien Barsan

La Générale, 14 Avenue Parmentier, 75011 Paris. T : 06 18 44 06

 

Idem, création collective

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Idem, création collective des Sans Cou, mise en scène d’Igor Mendjinsky

 

Terrifiante lucidité des artistes : «Nous voulions que tout commence dans un théâtre », dit Igor Mendjinsky. Marqués par la prise d’otages catastrophique au théâtre de la Doubrovka à Moscou, en octobre 2002, et par l’assassinat de l’équipe de Charlie-Hebdo cette année, les Sans Cou en ont fait le point de départ de leur réflexion sur l’identité.
Ils ne croyaient pas être les prophètes d’une nouvelle horreur! Vendredi dernier à Paris, attentats meurtriers, prise d’otages et massacre au Bataclan ont eu lieu pendant qu’ils jouaient sans rien en savoir. Le match a continué, comme à Saint-Denis, et c’est bien qu’il ait continué dans la joie, la vivacité, la jeunesse : tout ce que les terroristes ont voulu abattre ce soir-là. Mais c‘est terrible : cet Idem, ce «même», annonce la répétition d’actes dont on s’était dit, en janvier dernier : «plus jamais ça».
Reprenons souffle, et parlons de ce théâtre qui parle si bien du monde, et que le monde oublie : avec de l’amour, et de l’espoir. Idem pose trois questions et suit quatre trajectoires : celle de l’identité individuelle, perdue par Julien Bernard, journaliste de télévision rescapé de la prise d’otages (d’un mystérieux pays de l’Est) mais amnésique et récupéré par le groupe terroriste, celle de l’identité de groupe, et celle de l’identité artistique.
Quel est ce groupe, que veut-il ? On ne sait rien de lui, sinon qu’il perd tout sens en s’enfonçant précisément dans son pur fonctionnement de groupe (Qui a trahi ? Qui mène ?) perdant de vue son objet, mais pas sa violence.

On suit, bien sûr la trajectoire de la femme venue chercher son mari, dans ce bout du monde où elle se perd, de la fille, beaucoup plus tard, qui en veut à son père de l’avoir «abandonnée», et celle de Gaspar, l’écrivain fantôme qui s’est emparé de l’histoire de Julien pour en faire un best-seller qui lui colle aux doigts.
On a, là, toute la richesse d’un drame, et la troupe ne se cache pas de faire référence à Victor Hugo, et même à William Shakespeare. De fait, même si l’écriture n’arrive pas à l’épaule de ces deux géants, la jubilation y est. Les cheminements s’entrecroisent, à toute vitesse, les images et les présences surréalistes s’invitent, entre autres sous la forme d’une danseuse-chat. Les questions graves-on sait à quel point, celle de l’identité a pourri la vie politique- ne sont jamais oubliées, mais mises en jeu.
Le public est interpellé, interrompu en plein suspense puis le spectacle reprend de plus belle: on se régale ainsi de la satire du faux écrivain, rebelle aux médias obstinés à lui faire dire quelque chose ; la récupération du show à l’américaine est tout aussi jouissive. Bref, les comédiens, vifs, précis, originaux et changeant de peau à vue, nous en font voir de toutes les couleurs.
L’actualité changera ces couleurs, pour ceux qui verront le spectacle. Car il faut aller voir cet exercice de la pensée par l’humour, le vrai (pas une petite dérision racoleuse) par la tendresse aussi, et l’attention aux êtres dans toutes les situations ; par la fantaisie et l’intuition poétique, en toute liberté. C’est cela qu’il faut défendre, qu’il faut vivre.

 Christine Friedel

 Théâtre de la Tempête. T : 01 43 28 36 36, jusqu’au 13 décembre.

Visage de feu

Visage de feu, de Marius von Mayenburg, mise en scène de Martin Legros.

 

078Les apparences ne trompent pas longtemps, ou du moins la normale n’est pas ce que l’on croit. Visage de feu nous présente une famille normale de la fin du vingtième siècle : père ingénieur, lisant les faits-divers pour se détendre le soir, mère au foyer taisant son amertume, fille, et fils adolescent, le garçon étant particulièrement tourmenté par sa puberté.
 Le dérapage commencera avec le trouble provoqué par les mystères du corps féminin, le sang des règles sur la faïence blanche des toilettes. L’arrivée de Paul et de sa moto –le type du garçon sans problème- dans la vie d’Olga exaspèrent les tentations incestueuses de son frère. « Nous sommes une famille » ? Kurt, le garçon, l’entend ainsi : ma sœur est à moi, et pas à ce type qui se comporte déjà comme papa. Feu partout : il se brûle, entraîne sa sœur dans son épopée pyromane, jusqu’à la pire violence.
Marius von Mayenburg suggère que cette violence est tout aussi présente chez le père, avec son appétit pour les récits de meurtre, mais bridée, contrainte, là où elle est sans limite chez les enfants. Pour le dramaturge allemand, cette absence de limites est la marque du tournant du siècle (la pièce date de 1998) : pas de “valeurs“, rien n’est transmis, sinon un mode de vie que les enfants rejettent parce qu’on ne leur donne aucune raison, aucun motif de l’accepter, et qu’eux-mêmes n’ont aucun désir sinon celui de l’immédiat.

  Il développe jusqu’au bout la logique d’une violence à l’état pur, comme il le fait dans Martyr, que l’on a pu voir la saison dernière mise en scène par Matthieu Roy. La pureté elle-même, dans les deux pièces, est une terrible et extrême tentation : du côté du nihilisme dans Visage de feu et du côté de l’intégrisme religieux (chrétien, mais on comprend que cela vaut pour tous) dans Martyr.
La pièce est jouée au Montfort dans un décor blanc, impeccable, qui fait d’autant mieux ressortir les souillures de la violence. Le jeu des comédiens, de même, est épuré, stylisé, parfaitement maîtrisé, y compris dans la représentation de l’excès.

 Le collectif Cohue, né en 2009 à Caen, réunit les générations, comme il se doit en famille, entre débutants et comédiens expérimentés (qui sont souvent allés voir ailleurs, et du côté des plus novateurs), avec la même exigence formelle, la même qualité de travail.
 Pourtant, on reste assez extérieur à ce spectacle d’excellente qualité. Mais les lycéens présents ce soir-là, ont retenu leur souffle tout au long de la représentation, et se sont défoulés ensuite par le rire : eux, au moins ont reçu le spectacle dans toute sa force.

 Christine Friedel

 Montfort Théâtre. T : 01 56 08 33 88, jusqu’au 18 novembre

Prima carta de San Pablo a los corintios

Primera carta de San Pablo a los Corintios, (Première épître de Saint-Paul aux Corinthiens)Cantata BWV 4, Christ lag in Todesbanden. Oh, Charles ! d’Angélica Liddell (en espagnol et suédois surtitrés)

  corintios_1-samuel_rubio-20150318L’automne dernier, Angélica Liddell créait dans ce même théâtre de l’Odéon, You Are My Destiny (Lo stupro di Lucrezia) ( le premier des trois volets du Cycle des résurrections (voir Le Théâtre du Blog).
 Aujourd’hui, Prima carta de san Pablo a los corintios, le second volet, avant Tandy, le dernier de ce cycle, participe à la fois d’une sorte de confession mystique, et d’une longue déclaration d’amour à son amoureux.  Avec nombre de références religieuses et bibliques, mais surtout avec de larges extraits de la Première Epître de Siant-Paul aux Corinthiens, où il place l’amour au-dessus de tout: «J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien./L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil /Il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. (…) /L’amour ne passera jamais. Les prophéties seront dépassées, le don des langues cessera, la connaissance actuelle sera dépassée./Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais le plus grand des trois, c’est la charité. »
Sur le plateau, rien ou si peu, à cour, un grand rideau de lourd velours rouge qui tombe des cintres et se répand en plis sur le sol, où il y a trois étroites plates-formes. Dans le fond, une grande reproduction du merveilleux tableau à l’exceptionnelle richesse chromatique du Titien, exposé aux Offices de Florence, La Vénus d’Urbino (1538), où l’on voit une très belle jeune femme nue, sensuelle et séductrice, allongée auprès d’un petit chien. Avec une main sur le sexe, (pour le cacher ou se masturber ?).
Le ton est donné: avec rappels des thèmes de ses précédents spectacles : profond mysticisme, fascination pour le corps humain nu des deux sexes, érotisme et amour physique, proclamé, revendiqué, avec références à la peinture occidentale,  texte personnel, prédominance des images et de la musique.
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Il y a sur le plateau, une jeune femme en robe blanche, et un homme aux cheveux longs, très christique, le corps nu mais couvert d’une peinture bronze, qui arrive avec une sorte de petit nécessaire pour dire la messe, puis qui s’en va…
Dans ce spectacle, il y a, aussi comme fil rouge, le texte de trois lettres : celle, dans Les Communiants (1964) d’Ingmar Bergman, de Marta  Lundberg, une institutrice athée, qui voue en vain un profond amour au pasteur Tomas Ericsson qui a perdu la foi depuis la mort de sa femme adorée, puis  La lettre de la Reine du Clavaire au grand amant, d’Angélica Liddell, et donc cette fameuse Epître de Saint-Paul aux Corinthiens.
Plus tard, après cette sorte de préambule,  tombent des cintres avec grand fracas des poutres que des jeunes femmes nues au crâne rasé vont chevaucher. Angélica Liddell apparaît ensuite pour dire, avec une rare violence et une belle efficacité, cette lettre à son ancien amoureux où elle dit et proclame que l’amour  rejoint le sacré : « Désobéir au calcul de la raison, dit Angélica Liddell, est ce qui nous met en contact avec l’essence des émotions humaines, avec notre ETRE PRIMITIF, qui est l’ETRE qui moi m’intéresse. Cette transgression, c’est la poésie. » (…) La création poétique est, par essence, une transgression de toutes les lois que nous devons respecter dans la vie ; elle est l’espace tragique où sont réunis Dieu, l’amour et la mort.
Vers la fin, cinq jeunes femmes entièrement nues, tête rasée, entrent chacune, avec le crâne et les bois d’un cerf, qu’elles vont  lentement déposer au sol. Le jeune homme nu coupe les longs cheveux d’une jeune femme, sur la musique de la Cantate BWV 4 de Jean-Sébastien Bach; un peu plus tard, (âmes sensibles s’abstenir), une infirmière, en pantalon et tee-shirt, vient, professionnelle, avec une poche à perfusion, et pique le bras droit du jeune homme pour recueillir un peu de sang, (pas d’affolement, on est au théâtre et il y a déjà de l’eau dans la poche!) qu’elle suspend et dont le tuyau va lentement laisser couler un mélange rougeâtre sur un drap blanc que l’on montrera cérémonieusement au public.
Telles sont quelques-unes des images de «ce voyage pour atteindre la lumière à travers les ténèbres». Et cela donne quoi sur le plateau? A la fois de l’excellent, quand Angélica Liddell seule, en longue robe rouge, ses beaux cheveux  noirs dénoués, nous dit cette longue et belle lettre, autour de la divinisation de l’être aimé. Sans pathos mais très vite et avec une sourde colère. Mais toujours avec une présence généreuse et engagée tout au long de ce monologue; aucun doute, Angélica Liddell sait capter l’attention du public…
Pour le reste, on sort de là un peu déçu. Il y a bien tout son vocabulaire habituel : sexe, nudité, sang, cheveux, souffrance physique, volonté d’en découdre avec ses amants, crudité d’un texte aux revendications clairement féministes sur fond musical ou, au besoin, silence total, et référence permanente à la peinture classique et à l’art contemporain ( rayon: arts minimal et conceptuel, performances et happenings)
Ce collage musique, arts plastiques et texte fonctionne moins bien, et il manque ici une véritable syntaxe à ce collage, par ailleurs très bien réalisé: Angélica Liddell sait faire, et bien faire. Mais la pièce a bien du mal à se mettre en marche et le spectacle commence en fait quand elle apparaît, elle, sur le plateau, superbement éclairée.
Désolé, mais le spectacle  un côté attendu, presque BCBG, comme si Angélica Liddell avait peur de choquer le public bourgeois de l’Odéon; elle ne va pas aussi loin dans l’expression de la violence et l’exaltation de l’amour que dans ses premières pièces présentées en France, comme cette remarquable La Casa della Fuerza (La Maison de la Force), il y a déjà cinq ans.
Et les applaudissements étaient un peu timides.
Alors à voir ? Si vous êtes un fan d’Angélica Liddell, vous y trouverez peut-être votre compte, mais, pour nous, même si elle reste sincère et juste dans sa démarche, la créatrice espagnole semble vivre un peu sur les réserves de son magasin, avec un ton en-dessous, et comme si elle nous avait déjà dit ce qu’elle avait à nous dire sur son parcours quasi-mystique, via ses expériences amoureuses.
On a droit, nous semble-t-il, d’être plus exigeant avec celle qui nous a habitué à des spectacles où elle  faisait preuve de beaucoup plus de beauté, de superbe arrogance, avec des images fabuleuses d’inspiration picturale, et où elle s’engageait personnellement comme auteure, metteuse en scène et comédienne…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon jusqu’au 15 novembre.
Le Maillon à Strasbourg du 1er au 3 décembre et Theater Chru (Suisse).

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Ruy Blas

Ruy Blas, ou La Folie des moutons noirs, d’après Victor Hugo, mise en scène d’Axel Dhrey

 

8a097b_963211f861624480a41c786ff1b918f6Critique grognon, spectateur mécontent: si vous préférez assister à une représentation de Ruy Blas, non d’après, mais de Victor Hugo, plutôt qu’à cette «fantaisie», votre critique est disqualifiée, car vous n’êtes que des pédants sans humour! Les Moutons noir vous ont brouté l’herbe sous le pied, et il ne vous reste alors qu’une solution, quitter la salle!
 Ce que nous avons fait après trente-quatre minutes du spectacle… Sollicitations bruyantes du public, rires forcés, timides audaces qu’on nous présente comme «une expérience unique et originale» (sic) n’apportent rien au drame de Victor Hugo. Là, où l’on espérait un plus, on a un moins : équation négative! Hugo+ Louis de Funès+ Yves Montand + Les Moutons noirs (comédiens pourtant formés à bonne école) : on y perd, en charme, en émotion et en rire franc. Pire, on y perd aussi en respect : on se sent méprisé.
Trop bêtes pour supporter Victor Hugo ? Trop faibles pour son lyrisme et son culot ? On attend toujours une étincelle dans les scènes ajoutées pour «ouvrir en grand les portes de la comédie» (sic) aux personnages de Ruy Blas. Passons sur le décor, encombrant, malcommode et, pour tout dire, très laid.
Voilà, et rien ne laissait espérer que le reste du spectacle puisse retourner la situation en sa faveur. Et cela nous fait penser à une interprétation récemment entendue de l’expression «mouton noir» : ce ne serait pas la victime expiatoire, mais un animal dressé à conduire le reste du troupeau à l’abattoir… On n’en est pas là, mais attention  surtout à ne pas confondre populaire et populiste.
Le public a droit, et sans restriction aucune, à un théâtre «plus» : plus intelligent, plus étonnant, plus courageux, plus travaillé…

 Christine Friedel

 Théâtre 13, jusqu’au 13 décembre.

 

 

Les trois Moines

 

Les trois Moines par le Théâtre national d’art pour les enfants de Pékin

PEJ-3moinesC’est une des  pièces les plus connues du  répertoire du Théâtre national d’art pour les enfants qui, depuis près de soixante ans, transmet aux plus jeunes des pièces anciennes et modernes du théâtre chinois. Les Trois Moines, célèbre conte traditionnel transmis de génération en génération, traduit sous la forme d’une petite histoire, un proverbe qui montre avec ironie la tendance à vouloir se reposer sur les autres : «Un moine seul porte deux seaux d’eau, deux moines portent un seul seau et quand ils sont trois, ils manquent d’eau… »
Il y a eu une version (1980) dans un registre cocasse, réalisée par Ah Da, artiste du studio d’animation de Shanghai, mais cette lecture à la fois théâtrale et chorégraphique  montre toute la richesse et la subtilité de la culture chinoise.

Sans dialogue,  avec seulement  quatre interprètes, on nous  conte ici avec danses, musique, projection lumineuses et arts martiaux, l’arrivée successive de trois moines, un petit, un gros et un maigre, dans un monastère situé au sommet d’une montagne. L’approvisionnement en eau, qui oblige à descendre jusqu’à la rivière, finit par semer la zizanie entre eux, jusqu’au jour où un incendie se déclare, mettant tout le monde d’accord. Cette fable théâtralisée veut  dénoncer l’égoïsme, la paresse et l’hypocrisie de l’espèce humaine.
Sur scène, un grand paravent demi-circulaire, en fils blancs tendus, servira à la projection des images, quelques accessoires et, à cour, un discret percussionniste assis en tailleur avec tambourins, petits gongs pour rythmer les différents moment de cette pièce muette.
Concentration, sens de l’espace, gestuelle, danse costumes unité de jeu: ici, tout relève des plus anciennes traditions du spectacle chinois, et impeccable, (moins les graphismes contemporains projetés assez vulgaires dans la forme et l’expression), et cette représentation de théâtre pour enfants est du même niveau, très élevé, que celles pour adultes.
Seul ennui: peut-être avons-nous perdu notre âme d’enfant, mais la fable nous a paru assez peu claire… Sans doute est-elle suffisamment connue en Chine pour être, sans paroles,  comprise de tous mais en Occident?  Peut-être aurait-il fallu quelques mots de temps en temps, en voix off, pour nous guider. Que cela ne vous empêche pas de tenter l’expérience: ce n’est pas tous les jours que l’on peut voir à Paris du théâtre chinois pour enfants…

Philippe du Vignal

Théâtre des Abbesses  Paris du 11 au 14 novembre.

POP UP garden

POP UP Garden, direction artistique de Davide Venturini et Francesco Gandi, chorégraphie de Stefano Questorio et Valentina Consoli

 

POP UP Garden 03@Ilaria CostanzoLa compagnie T.P.O. est bien connue pour avoir créé un théâtre d’images d’une haute technologie, chorégraphié et plutôt destiné au jeune public. POP UP Garden relève d’une relation singulière et ludique  avec les arts visuels, et se vit donc comme le fruit d’une expérimentation sur les nouveaux langages digitaux, associés à la danse, la musique et la poésie. Le concept de ce théâtre  se caractérise par un espace qui interagit avec le public.
  Avec une installation scénique bi-frontale dotée d’un tapis de danse sensible, équipé de capteurs à pression et d’une technologie sophistiquée, cette création rafraîchissante a pour thème, universellement proche et réconfortant, la nature et des jardins. Inspirée des livres de Gilles Clément, paysagiste, botaniste et écrivain (Traité succinct de l’art involontaire, 1997…).
  Nous assistons ici à une rencontre inédite entre Nature et Science qui, foncièrement technique et manipulatrice, touche à la Nature, élément irréductible et non manipulable, en l’associant au théâtre et à la danse. POPUP garden est un spectacle vivant qui flirte de façon  insistante, avec la technologie. Il suffit d’un rien comme le pas léger de Stefano Questorio ou la danse charmante et poétique de Valentina Consoli sur un tapis dessiné, pour qu’agisse la magie et qu’apparaissent alors des images solaires ou lunaires, terrestres ou célestes, arides ou gorgées de vie, avec feuilles vertes sur leurs tiges élégantes, pétales de fleurs épanouies, et oiseaux délicats d’estampes japonaises.
Les enfants confiants et facétieux déposent un pied léger sur la scène, de manière imaginaire depuis la salle, puis physiquement, à la fin du spectacle. C’est un drôle de sol qui bouge sous nos pieds, et dont on ne maîtrise rien. Aussitôt surgissent, glissent et s’échappent des images vidéo, admirables autant qu’inaccessibles, mirages entrevus et envolés aussitôt, avec des nuages blancs dans le ciel bleu, ou des pivoines rouges et charnues, qui semblent fuir la terre même.
Aux couleurs chaudes et chatoyantes de l’automne, succède le grand hiver sec et rude qui investit l’espace, entre fumées et étrangetés insaisissables. Après la mort, la vie renaît, victorieuse, faisant fi du passé et tendant le doigt vers les horizons futurs. Cette forme visuelle et sonore, mouvante et immersive, donne à voir  images, sons et couleurs d’une haute technologie. Mouvements, sons et voix sont repris par des caméras et micros invisibles, et jouent avec les déplacements des interprètes.
Parler de la planète est d’une actualité brûlante : terre, plantes et fleurs, l’homme est un jardinier qui observe et entretient ce que la Nature lui procure: une matière aidée par le vent, la pluie et le soleil  mais aussi meurtrie par le froid et le gel.  Ces mouvements volatils et transparents sont recueillis par les êtres attentifs à ce trésor collectif qui cultivent leur jardin pour leur survie.

 Énergie, vents et tempêtes, courants d’air et flux d’eau, la terre ne cesse jamais une danse que l’homme suit avec plus ou moins de bonheur. Cette leçon artistique envoûtante est aussi un hommage subtil rendu à la Terre et à l’enfance inventive.

Véronique Hotte

Théâtre National de Chaillot, du 5 au 14 novembre. Tél : 01 53 65 30 00. Bonlieu-scène nationale Annecy, du 5 au 7 janvier. Cluses, le 9 janvier. Maison des arts du Léman, Thonon-Evian-Publier, les 15 et 16 janvier. Lux-Scène nationale de Valence, du 20 au 22 janvier. Espace Malraux-Scène nationale Chambéry-Savoie, du 8 au 12 février.

 

Le petit Théâtre du bout du monde d’Ezechiel Garcia-Romeu

Le petit Théâtre du bout du monde d’Ezechiel Garcia-Romeu

 

PTBM7-small«Tout ceci, on s’en excuse, est un peu imprévisible. Mais n’est-ce pas mieux que la fin d’un monde.» Avertissement que se voient remettre les «chers visiteurs» dans le hall du Théâtre National de Nice. Une lettre dans une enveloppe leur donne en effet quelques indications sibyllines et paradoxales sur la conduite à tenir durant le spectacle. En substance : explorez, soyez curieux !
Le parcours débute dans l’ascenseur, en petit comité, et se poursuit par un couloir qui fait office de galerie de portraits. Les visiteurs peuvent s’arrêter sur la poésie mélancolique que dégagent d’étranges êtres mutants, avant d’entrer dans l’obscure salle de répétition, où se trouve une sorte de longue  et assez basse cabine vitrée.

  Autour de cet inquiétant studio, tenant à fois du vivarium et du laboratoire, des bancs sont disposés en espace quadri-frontal. Sur le toit, un monde d’errance, de trappes, où quelques «prolétaires du néant» patientent. Au-dessus, un avion constitué de plaques de métal et de haut-parleurs.
  Bienvenue dans le petit monde post-apocalyptique d’Ezechiel Garcia-Romeu! Dramaturge associé à Laurent Caillon, metteur en scène et concepteur de marionnettes, il en assure aussi la manipulation. Au premier coup d’œil, on retrouve ce talent de miniaturiste et cette recherche d’intimité avec le spectateur, qui faisaient déjà le charme de Banquet Shakespeare et du Scriptographe.
Cet univers souterrain, muséal, en lisière de l’art brut, est parsemé d’objets d’autrefois: un tourne-disques, une machine à écrire, une télé qui neige, un téléphone filaire… Autant de vestiges d’un passé technologique déjà frappé d’obsolescence. Une ambiance un peu poussiéreuse d’Allemagne de l’Est, quand elle est peinte dans Good Bye Lenin par le cinéaste Wolfgang Becker.

  Une marionnette à tige, énigmatique personnage-taupe aux yeux lumineux, fait figure de guide. Le spectateur peut se déplacer au gré des micro-saynètes mises sous verre. Ecouter de la musique liturgique dans des gouttières. Observer ce qui se passe au-dessus, en-dessous. Nous assistons à une succession lente d’instants de (sur)vie.
   Parmi ces personnages usés, appareillés, dégingandés, un obèse cul-de-jatte attire plus particulièrement l’attention. Animé par une opération douloureuse, un tuyau planté dans le dos, il émet un discours-gromelot stupéfiant. Moment de grâce cacochyme. C’est la vie qui se déploie sous nos yeux, si finement décrite par Kleist dans son fabuleux petit texte, Sur le théâtre de marionnettes : «L’âme (vix motrix), centre de gravité du mouvement».
Ces personnages qui attendent, se déplacement difficilement, traînent leur valise ou leurs sacs de vide, aussi touchants que déprimants. Prophétisent-ils la société de demain ? Ne sont-ils pas plutôt le miroir de la nôtre, peuplée d’êtres blessés, amputés, claudiquant dans la jungle de Calais, les zones commerciales, ou  le monde de l’entreprise et autres lieux de transit ?

Leur univers de claustration, feutré, ralenti, dénonce notre absence d’ambition écologique, sous une lumière jaunâtre. L’univers sonore, surtout, nous alerte; percé de sons métalliques, de vols de mouche, de grésillements issus de haut-parleurs, il nous donne la clé : notre production de plastique et de béton est alarmante.
  L’homme provoque un tsunami sans précédent à l’échelle planétaire. La COP 21, conférence de Paris sur les changements climatiques, c’est maintenant! Il n’y a que la fondation Gates, nous dit une voix de chroniqueuse, qui investisse dans le traitement de nos matières fécales. Ambiance…
Le spectacle semble illustrer cruellement les théories d’Edward Gordon Craig qui voyait dans la marionnette, l’acteur idéal. Sans psychologie, sans égo, elle impose sa présence et s’anime, allégorie idéale de cette post-humanité réduite à quelques postures et gestes. L’univers d’Ezéchiel Garcia-Romeu est cohérent de bout en bout, désespéré. Il extrait de la matière brute, l’ultime mouvement, la grâce dernière. C’est beau, poignant.
Mais qui viendra nous apporter à nous, humains, un nouveau souffle ? Nous relever, nous guider, nous libérer de la gravité, sinon nous-mêmes ?
Le message sur l’artiste comme lanceur d’alerte, est expulsé avec plus de douleur. D’où, sans doute, ces applaudissements ténus à la fin de cette visite douce-amère. Si le spectateur ne peut qu’être sensible à la délicatesse des créatures, à l’urgence écologique, il est toutefois maintenu dans le désespoir par une esthétique où tout agonise.
Ici ou là, lui restent une maigre énergie et le menu plaisir de transgresser son impuissance en changeant d’angle de vue, en faisant tourner un vélo d’appartement (fournisseur d’électricité), en décrochant un téléphone pour un maigre dialogue. Il touche furtivement à la possibilité d’agir, d’entrer en contact.
Emergent de tout petits fragments d’humanité. Et pourtant, jusqu’au bout de ce monde, un constat : l’homme bouge encore.

 Stéphanie Ruffier

Théâtre National de Nice, jusqu’au 15 novembre. Théâtre d’Arles, les 8 et 9 janvier. Centre Dramatique National de Strasbourg du 13 au 15 janvier.

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