Rêves d’automne

Rêves d’automne de Jon Fosse, traduit du norvégien par Terje Sending, mise en scène de Patrice Chéreau.

  fosse.jpgAprès les avant-premières au Musée du Louvre que nous n’avions pu voir et dont vous avait rendu compte dans ces colonnes Davi Juca(1), nous attendions avec impatience la mise en scène de Patrice Chéreau. Celle  de René Loyon, en partie à cause d’un décor assez peu efficace n’était pas du tout convaincante; mais celle de David Géry au Théâtre de l’Athénée, il y a juste deux ans, possédait une force et une beauté indéniable avec des acteurs de premier ordre… . Il y a en France, les partisans de Jon Fosse et ceux que ses textes ennuient profondément, pourtant montés par des metteurs aussi expérimentés que Claude Régy ou Jacques Lassalle…
La tâche n’est pas aisée: comment en effet faire vivre ces phrases banales sans intérêt immédiat mais qui nous disent le plus intime de nous, un peu comme chez Tchekov ou Ibsen  auquel on pense bien sûr en entendant les dialogues de l’auteur norvégien. Mais il y faut une précision d’orfèvre et une grande sensibilité chez le metteur en scène, et une faculté d’écoute du public, en même temps qu’un plateau approprié: cela fait quand même de nombreux paramètres à prendre en compte. L’histoire est simple; il s’agit d’un homme et d’une femme qui se retrouvent dans un cimetière. Ils ont vécu ensemble autrefois, puis  se sont perdus de vue mais ce n’est sûrement pas innocent que ces  retrouvailles aient lieu dans un cimetière, où il doit venir enterrer sa grand-mère. C’est elle, vieille Ophélia, qui, dès le début, un bouquet de fleurs à la main, en chemise de nuit blanche immaculée et robe de chambre grise, erre d’une salle à l’autre, en silence- magnifiquement interprété par Michelle Marquais,fantôme parmi les fantômes du musée.I
L’Homme y retrouve ses parents qu’il n’avait pas vus depuis des années. Il y a aussi son ex-épouse ( la seule qui porte un prénom: Gry ( très bien jouée par Marie  Bunel) qui a peur de perdre  leur seul enfant qui est entre la vie et la mort à l’hôpital. Plus tard, L’Homme retrouvera encore sa mère pour l’enterrement de son père ( Bernard Verley) et entre temps, leur jeune fils de dix neuf ans lui aussi sera mort. Et, à la fin, absolument sublime, l’on peut voir les corps des trois hommes :père, fils et petit- fils étendus en ligne , tandis que les trois femmes quittent lentement la salle de musée.
Chéreau a en effet préféré concrétiser ce cimetière par une salle de musée ( et la pièce a déjà été présentée en avant-première au salon Denon du Louvre.  voir l’article de Davi Juca dans Le Théâtre du Blog) . Richard Peduzzi,  vieux complice fidèle de Chéreau depuis quelque quarante ans au théâtre  comme au cinéma et qui a su donner une dynamique exemplaire à l’ecole Nationale des Arts Décoratifs a réalisé une magnifique et très impressionnante scénographie.
automne.jpgImaginez une salle au parquet de chêne qui arrive jusqu’au premier rang du public, aux  très hauts murs rouge foncé, avec des entrées aux cadres noirs donnant sur d’autres salles qu’on entrevoit seulement- mais où l’on  peut aller  après le spectacle, comme des visiteurs de musée.Il y a là notamment La Chute d’Icare en deux exemplaires dont l’un est déposé en bas d’un mur. Dans la salle où a lieu l’action, les tableaux ont été décrochés et ne restent que les cartels où l’on peut lire le nom des défunts comme on les lit sur les tombes dans le texte original de Jon Fosse;  les tableaux représentant  des scène mythologiques ou d’histoire romaine sont haut placés, un peu comme au Musée de Chantilly  dont l’accrochage  n’a pas bougé sur ordre testamentaire du duc d’Aumale,  et  on les devine plus qu’on ne les voit vraiment..
Il y a  surtout des  batailles et des scènes de mort  ( et ce thème n’est  pas un hasard chez Chéreau hanté par la disparition de plusieurs de ses proches  et  lui-même fils de peintres: La mort de Sénèque de Luca Giordano, La mort de Roncevaux d’Achille Etna Michallon, ou des paysages assez mélancoliques comme ceux que peignait Théodore Carelle d’Aligny, cet excellent paysagiste du 19 ème ou encore  Charles Le Brun. Les tableaux ne sont en rien des copies, nous a dit Richard Peduzzi mais ils sont encore plus vrais que nature dans cet étonnant espace théâtral.
Il n’y a pas -mais on pourrait la deviner- cette odeur prenante d’encaustique des anciens musées un peu oubliés des grandes villes de province quand on était encore enfant. Il y a aussi une lumière zénithale un peu froide et triste comme souvent en novembre. La mise en scène de Patrice Chéreau  est exemplaire de finesse et de beauté pure, comme dans ces scènes d’amour entre elle et lui ( Pascal Greggory), même si on entend souvent mal Valéria Bruni-Tedeschi, comme cette autre scène où Bulle Ogier, formidable de force et  de vérité ( la Mère ) gifle son fils qu’elle prend encore pour un gamin, ou bavarde avec la nouvelle épouse de son fils…
Qui est mort? Qui va mourir? se demande-t-il dans cette pièce hantée par le désir sexuel  et par la mort que  l’on essaye ,en vain bien sûr, d’apprivoiser . Ce que rend très bien aussi Chéreau et qui est un des thèmes majeurs de Rêves d’automne, c’est l’idée de  transmission et d’unité entre les morts et les vivants chère à l’écrivain  orthodoxe Olivier Clément.
Il sait dire, comme peu de metteurs en scène, son  obsession  du temps (il avait déjà  monté Le Temps et la chambre de Botho Strauss..) et de la mémoire, obsession qui est aussi celle de Jon Fosse. Il n’était pas revenu au Théâtre de la Ville depuis Peer Gynt  il y a presque trente ans., et l’on sent le plaisir  qu’il a eu à disposer d’un aussi beau plateau. Mais, eh! Oui, il y a un mais. Même si les lumières de Dominique Bruguière sont, comme d’habitude de toute beauté, même si la direction d’acteurs est de  premier ordre, on est obligé de dire que ce n’est pas le type de salle vraiment adaptée à l’univers intimiste de Jon Fosse. Et comme Patrice Chéreau traite nombre de scènes un peu comme un cinéaste qu’il est surtout devenu, mieux vaut être dans les premiers rangs si l’on veut partager l’univers de ces êtres déchirés. Mais pour les spectateurs du milieu et du fond de salle, l’esthétique de la mise en scène plombe souvent  le dialogue et même le sens de la pièce. Et c’est d’autant plus dommage que c’est vraiment une mise en scène d’une rare qualité où Chéreau comme l’écrivait déjà Freud au début du 20 ème siècle, semble nous conseiller de renoncer d’une certaine façon à l’amour, de choisir la mort et de nous familiariser avec la mort. Ce qui ne veut pas dire du tout que la mise en scène de Chéreau soit sinistre ,mais plutôt douce et apaisante, et ,même par moments, ludique…
Alors à voir? Oui, bien sûr, que vous connaissiez Jon Fosse ou pas, malgré ces réserves mais conseil d’ami:  faites preuve d’exigence et vraiment insistez pour avoir des places dans les premiers rangs et de préférence au centre… Vous avez le temps ,cela se joue jusqu’à la fin janvier… 


Philippe du Vignal

 

(1)http://theatredublog.unblog.fr/2010/11/16/reve-dautomne/

 

Théâtre de la Ville jusqu’au  25 janvier.

 

Ensuite  au Grand T de Nantes du 2 au 11 février; au de Singel d’Anvers le 1er et 18 février; au Théâtre du Nord de Lille du 8 au 18 mars;   au Stadsschouwburg d’Amsterdam du 24 au 26 mars; au Piccolo Teatro de Milan du 1 er au 11 avril; à la Scène  nationale de Poitiers du 3 au 26 mai; au Théâtre national de Bretagne à Rennes du 11 au 20 mai; au Wiener Festwochen de Vienne du 26 au 29 mai et enfin,  au Théâtre national de la Criée à Marseille du 6 au 11 juin.


Archive de l'auteur

Dämonen

Dämonen Démons de Lars Norén, traduit du suédois en allemand d’Angelika Gundlach,  mise en scène de Thomas Ostermeier.

Lars Norén, 66 ans est sans aucun doute le dramaturge suédois  le plus connu en France,avec des  pièces dont  Guerre, La Force de tuer, Kliniken, La Veillée, Munich-Athènes. sur les quelque file587hddaemonenlarseidingerbrigittehobmeier.jpgdizaines qu’il a écrites. Dämonen  ( 1983)  est une sorte de tranche de vie: un couple, Frank 38 ans- l’âge qu’avait Norén quand il écrivit sa pièce et Katarina vivent ensemble depuis longtemps mais le couple a quelques difficultés relationnelles dans leur vie quotidienne, au point qu’ils n’ont que les reproches et les injures se mettent à pleuvoir. Et cela passe, on le sait bien, par des détails qui, accumulés au fil des années, deviennent une bulle prête à exploser avec violence. Un soir, Quand Frank rentre , Katarina est en train de prendre une douche et elle casse un verre, et la tablette du lavabo. verre cassé  qui s’éparpille partout sur le carrelage. Ce qui excède Frank qui  lui rappelle qu’elle avait déjà cassé la plaque de verre du bac-à légumes du réfrigérateur il y a quelques années, celles que l’on ne trouve jamais à acheter. Quant à  elle a un peu de mal à accepter que l’urne  contenant les cendres de la mère de Frank soit toujours dans le couloir…
Et l’escalade verbale va commencer du genre: « Ne me regarde pas avec tes petits yeux ridés de cochon ». ou « Ta pute italienne que tu as baisée à Orly »  Qui peur de Virginia Woolf ? , que nous avions  vu jeudi a, vingt ans plus tard, évidement inspiré Norén. … D’autant plus que Frank propose à ses voisins du dessous  Jenna et Tomas un jeune couple comme eux mais qui ont deux enfants, dont un bébé Wolfgang qui a est malade,  de venir prendre un verre. Jenna, un peu enveloppée, mère de famille,  est un peu l’antithèse de Katarina qui a quelque chose de la Vénus de Boticelli. Ils  se mettent à boire tous les quatre et dans ce huis-clos, la machine à produire de la cruauté mais aussi à révéler  la vérité de chacun des personnages est programmée de façon irréversible. Complices et victimes à la fois, Katarina, très séduisante, et Frank mènent le bal, visiblement assoiffés d’échapper à un quotidien qu’ils ne supportent plus, incapables aussi sans doute de ne plus s’aimer.  Jamais sans toi, plus jamais avec toi…: « Ou je te tue ou tu me tues, ou on se sépare ou continue comme çà. Choisis, dit Frank, tout en sachant qu’il n’y a as de vraie réponse.
Comme on pouvait s’y attendre, elle se met à draguer Tomas qui ne résiste gère à ses avances. Et comme dans la pièce d’Albee, l’autre couple va vite être contaminé par ce déluge de violence verbale, où l’attirance sexuelle jamais vraiment avouée, est sans arrêt présente. Et Frank a visiblement des penchants homosexuels et se met à draguer Tomas de façon très physique.  Dans un moment de grande violence et déjà très imbibé, il versera les cendres de sa mère sur Katerina, pour ensuite  passer l’aspirateur et les remettre dans l’urne. ..Ce qui n’empêchera pas Frank, à la fin de partir avec Jenna qui un besoin irrépressible d’amour: « Tomas ne m’a jamais aimé; c’est pour cela que je tombe  enceinte tout le temps « . Thomas Ostermeier a repris un dispositif scénographique comparable à celui de Maison de Poupée soit une vaste tournette avec , d’un côté,  un appartement contemporain avec table basse, fauteuils , et de l’autre côté, séparé par un box en verre où est placé un vélo d’entraînement, une petite cuisine, le lit d’une chambre et une douche avec lavabo.
Et le directeur de la Schaubühne a placé deux projecteurs vidéo qui retransmettent certaines scènes sur les murs de l’appartement, surtout quand elles se passent de l’autre côté. C’est techniquement de grande qualité mais comme d’habitude, cette vidéo- véritable manie du siècle que nous avons souvent dénoncée, ne fonctionne pas très bien et voir de gros plans de visages  ou Frank pisser dans le lavabo quand les trois autres personnages continuent à discuter dans le salon tient de la provocation  de potache, et n’apportent strictement rien au spectacle. Mais, surtout avec une pièce mineure, Thomas Ostermeir a réalisé une mise en scène exemplaire, notamment dans sa direction d’acteurs; on connaissait déjà Lars Eidinger  ( Frank) qui avait déjà joué  dans son Hamlet mais les trois autres comédiens Brigitte Hobmeier, Eva Meckbach et Timan Straub sont d’une vérité et ont une qualité de jeu tout à fait exceptionnelle. Ce qui frappe le plus, c’est la simplicité apparente  de leur interprétation et l’unité de jeu du quatuor.
Alors à voir?  Même si la pièce beaucoup trop longue, ( deux heure vingt cinq sans entracte) sur un thème très proche, n’a pas la force d’écriture de Qui a peur de Virginia Woolf et n’offre guère d’émotion, on est quand même séduit par la mise  en scène de Thomas Ostermeier. A vous de choisir. Apprentis comédiens, courez y, vous verrez une direction d’acteurs d’une rare qualité.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Odéon  jusqu’au 11 décembre

 

 

Qui a peur de Virginia Woolf?

Qui a peur de Virginia Woolf? d’Edward Albee, traduction de Daniel Loayza,mise en scène de Dominique Pitoiset.

quiapeurdevirginiawoolf004ressourceoriginale.jpgLa célèbre pièce qui fut créée en 62 à New York puis en 64 au Théâtre de la Renaissanc avec ces formidables comédiens :  Raymond Gérôme, Madeleine Robinson, Pascale Audret  et Claude Giraud, seul encore vivant dirigés par Franco Zefirelli. Et l’on connait tous le film adapté de la pièce,  de Mike Nichols avec  Richard Burton et Elizabeth Taylor. Qui a peur… n’est pas si souvent représentée que cela, et pour des raisons évidentes: la pièce est axée sur deux personnages assez monstrueux, pas commodes à incarner, George et Martha qui vont mener deux heures durant une sorte de psychodrame devant  Nick et Honey 28 et 26 ans apeurés puis fascinés par ce coupe hors norme  qui pourraient être leurs parents ,dont ils n’arrivent à décoder le fonctionnement, et  dont, par moments, il deviennent  complices.
La nuit est déjà avancée quand George et Martha son épouse, rentrent chez eux après une réception bien arrosée chez le père de Martha, président de l’Université où George est professeur d’histoire. Martha lui rappelle qu’il a invité à prendre un verre un jeune professeur de biologie  et Honney, son épouse blonde et mince . Effectivement, quelques minutes plus tard, leurs deux invités arrivent, et le  » jeu » va commencer. Martha commence  à injurier son mari, George, cynique et impitoyable renvoie la balle sans aucun scrupule. Ils boivent tous les quatre sans arrêt, et pas du jus d’orange…
Et c’est un feu d’artifice: aveux truqués, ruses, mensonges , phrases à perfidies: Nick va vite comprendre dans quel abime de folie ils se sont fourrés, et prend peu à peu conscience que, d’abord témoins innocents, ils vont se trouver très vite eux aussi emportés dans une spirale irréversible. Avec, en prime,  la projection « in vivo « de ce que pourrait être leur quotidien de leur couple dans quelque vingt cinq ans… sur fond d’alcool et de règlements de compte., dans un campus universitaire où les chers collègues ne se font aucun cadeau.   Martha se met à draguer ouvertement Nick, presque sous les yeux de George qui joue les indifférents.
Quant à Honey, c’est un mélange de naïveté apparente mais elle ne tarde pas, elle aussi, même si elle a trop bu d’alcool, et qu’elle doit aller vomir, à voir que les dés sont pipés et qu’ils ont été invités , elle et son mari, comme figurants intelligents d’un épisode d’un conflit qui doit durer depuis longtemps. Mais ce n’est pas la jeune idiote que pouvait laisser supposer le début de la pièce. Sans eux, en tout cas, le jeu n’aurait plus de sens… Albee a bien réussi son coup en alternant les  scènes entre les personnages de ce quatuor, de façon à ce que l’intérêt ne faiblisse pas. On apprendra à la fin que  le fils dont ils parlent tient du phantasme et que le couple, en fait, n’a pas réussi à avoir d’enfants, et qu’ils gardent malgré tout une tendresse évidente l’un pour l’autre. Cette nuit aura été pour tous les quatre une sorte d’exorcisme nécessaire, et l’aube arrivant, il ne leur rester plus qu’à tenter d’essayer de  continuer à vivre pour George et Martha, et de commencer  à naviguer dans un monde universitaire sans pitié pour Nick et  Honey. Mais le temps d’apprendre à vivre , il est déjà trop tard, disait  Aragon. Et les dernières répliques de la pièce quand George et Martha se retrouvent seuls et ne peuvent plus se jouer leur comédie, laisse un  goût amer… Il était intéressant d’aller voir comment Dominique Pitoiset  l’avait mis en scène; le spectacle  a été créé il y a un an au Centre Dramatique de Bordeaux dont il est le directeur. Jeune, il avait été élève de l’Ecole des Beaux-Arts de Dijon et il a toujours été son propre  scénographe. Pour Qui a peur…, il a imaginé un sol de verre lumineux où il y a juste un très grand canapé et deux fauteuils en cuir blanc, avec en fond de scène, un long buffet bas qui sert de bar à boissons.
C’est sur le plan plastique, comme toujours chez lui, intelligent et impeccable , un peu comme une installation d’art contemporain qui n’oserait pas dire son nom. Et ce serait exposé au Musée de Tokyo qu’on n’en serait pas étonné mais il n’est pas sûr que ce dispositif convienne bien à la pièce, qui est quand même fondée sur un huis-clos  et ici les acteurs semblent un peu flotter dans le vide, d’autant plus que le plateau des Gémeaux est  assez vaste; au dessus, un grand châssis de toile  blanche,  dont George dit gentiment que le tableau représente l’espace mental de Martha … et qui servira à projeter entre les actes des  images  des locaux de l’Université de Bordeaux vides de toute présence humaine. Images dont on ne voit pas du tout l’intérêt, sinon de faire comprendre au  spectateur que les mœurs des universitaires, sont identiques
et que la solitude humaine existe partout..(mais cela on l’avait compris même si  l’espace et l’époque ne sont pas les mêmes!) .Cette vidéo, comme la plupart du temps, est absolument superflue…
Du côté de la mise en scène, c’est plutôt réussi: Dominique Pitoiset aurait sans doute pu préciser parfois davantage les intentions de jeu de Nick et Honey et il y a parfois sur la fin quelques baisses de rythme mais il  sait diriger ses comédiens, y compris lui-même, que l’on ne connaissait pas comme acteur et qui excelle dans ce rôle de prof cynique et manipulateur. Et Martha  ( Nadia Fabrizio) , son épouse à la ville, est aussi très juste et tout à fait crédible.
Quant aux deux jeunes comédiens: Cyril Texier et Deborah Marique, ils n’ont pas la tâche facile, puisqu’ils servent un peu, et même beaucoup, de punching ball et de faire-valoir, mais il sont , eux aussi , absolument impeccables, même si, au début, ils semblent avoir un peu de mal à trouver leurs marques comme  personnages: c’est un des défaut de la pièce qui, à quelque 48 ans , garde cependant une force et une virulence que n’ont plus beaucoup de ses contemporaines!
Quant à la traduction de  Daniel Loayza, les termes injurieux , qui appartiennent à des registres différents,  sont beaucoup plus durs  que dans le texte de Jean Cau mais, en tout cas, le dialogue possède comme un sang neuf et un souffle plus dramatique. Alors à voir? Oui, malgré les réserves indiquées, et malgré le vent mauvais et la froidure, si vous pouvez vous déplacer jusqu’à Sceaux ( le RER est à quelques centaines de mètres), cela vaut le coup, et pour la pièce et pour l’interprétation.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre des Gémeaux à Sceaux,  jusqu’ au dimanche 19 décembre..

La Cerisaie

La Cerisaie d’Anton Tchekhov, mise en scène de Paul Desveaux.

  Décidément La Cerisaie n’a pas trop de chances cette saison: après la mise en scène très médiocre de Julie Brochen, on a eu droit à quelque chose d’aussi inutile avec celle de Paul Desveaux que l’on a connu plus inspiré. p924724.jpgDès l’entrée dans la salle, nous avons été saisi par un mauvais pressentiment… Soit une scénographie d’amateur conçue par Paul Desveaux lui-même : un plancher à grosses planches non fini ou déjà défait avec dans le fond, un mur lui clairement en ruine ( bonjour les symboles! Plus vulgaire, je meurs!) ) avec une petite galerie; ( à gauche sur la photo ) l’on y  monte par un escalier étroit  où viendra dormir Lioubov et où l’on remise les valises.
Côté cour,  une armoire, la fameuse armoire de la chambre des enfants, un vieux canapé aux bois  dorés, avec, à côté, une bergère. et un arbre avec des branches sans feuilles façon cubiste planté là pour donner du sens aux scènes  qui se passent  à l’extérieur..
Plus loin,  côté cour, la table de la salle à manger,  mais on ne sent ni le froid ni l’aube, et tout est sec comme un coup de trique. Et l’on ne sent évidemment pas  non plus  la présence même lointaine de cette cerisaie en fleurs qui est, que l’on le veuille ou non le symbole et le nœud central de la pièce.. Tous les personnages sont en costumes contemporains. Pourquoi pas, même si les jeunes femme sont habillées de robes d’été… Mais ce n’est pas cela qui peut faire sens, quand les enjeux mêmes de la pièce sont comme gommés et réduits à quelques images qui ne sont fondées sur aucune dramaturgie.
Quant à la direction d’acteurs, là, très franchement, on ne comprend pas  bien ce que Desveaux a voulu faire: ni Christophe Grégoire ni Océane Mozas, que l’on sent pas très à l’aise, ne sont  Lopakhine  et Lioubov, et crédibles à aucun moment. Alors, dans ces conditions, il n’y plus qu’à tirer l’échelle comme disait Molière.
Tout est mou:  la pièce s’étire sans rythme ,  fade et pâlichonne , et  même les scènes culte ( comme l’annonce de la vente de la cerisaie, ou le dernier dialogue entre Lioubov et Lopakhine ) sont ratées. Que sauver de ce désastre? La scène du bal peut-être, bien chorégraphiée par Yano Iatridès, où  tout d’un coup quelque chose se met à vivre dans cette triste chose, et  il y a aussi la belle présence de Jean-Claude Jay dans  le vieux Firs. Dès qu’il apparaît sur le plateau, c’est un peu de ce temps tchekhovien, si cruellement absent pendant ces quatre actes, que l’on retrouve pendant quelques minutes. Pour le reste.. autant  en emporte le vent dans les branches de cette cerisaie invisible…
Alors à voir? Non, surtout pas; ce ne serait pas du tout honnête que de recommander cet erzatz de Tchekhov… Revoyez plutôt chez vous dans le silence et , si possible ,avec un  ( tout petit)  verre de vodka à la main,  La Cerisaie de Brook ou celle de Strelher, impeccables de vérité et de vie, ces deux monuments tchekhoviens du 20ème siècle, dont les images sont encore présentes dans la mémoire de tous ceux qui les ont vu.
A chaque fois que nous les avons montrés à de jeunes étudiants qui n’en avaient évidemment jamais entendu parler, ces deux mises en scène ont provoqué l’admiration. C’est un signe qui ne trompe pas…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Athénée Louis Jouvet jusqu’au 11 décembre.

Klaxon, trompette et pétarades

 Klaxon, trompette et pétarades, texte de Dario Fô, traduction de Marie-France Sidet, adaptation et mise en scène de Marc Prin.

On connaît bien en France depuis quelque quarante ans Dario Fô  (notamment son  fameux Mistero Buffo, Couple ouvert à deux battants, Faut pas payer; cette dernière pièce  avait obtenu un beau succès l’an passé dans ce même théâtre etc..) . Quant à cette pièce, elle  fut mise en scène et  jouée par Dariô Fô en 1981…  » C’est une pièce ancrée dans une actualité spécifique: l’ Italie des  » années de plomb » 1970 avec ses luttes sociales violentes, les séquestrations comme et l’assassinat d’Aldo Moro, nous dit Marc Prin. Quand, nous découvrions tous horrifiés les photos de son corps dans le coffre arrière d’une voiture, dans un pays très proche aux liens séculaires avec le nôtre…
Cette époque , se demande le metteur en scène, a-t-elle quelque chose à voir avec la nôtre. Oui, dit-il dans la mesure où elle annonce l’avènement d la prédominance et de l’omnipotence du pouvoir économico-financier sur la « chose politique ».  Et il ne craint pas de parler de théâtralité joyeuse et irrévérencieuse, véritablement populaire, en quête ce rire acéré qui aiguise la lucidité du spectateur »…
Bon,bon mais que voit-on sur le plateau? En vérité pas grand chose!  Une comédie à l’argument des plus minces, qu’il dit avoir adaptée et resserrée ( qu’en serait-il été si elle n’avait  été resserrée!) mais où l’on s’ennuie ferme pendant une heure quarante. Le thème: Antonio, l’un des ouvriers d’ Agnelli le tout puissant patron de la FIAT ; il roule avec sa  132 dans les faubourgs  de Turin quand il assiste à un horrible accident: une voiture, celle justement d’Agnelli percute un bas-côté de la route et a pris feu. N’écoutant que son courage, il cherche à sauver ses occupants bloqués à l’intérieur de la voiture; il en enveloppe un dans sa veste; l’homme- évidemment c’est Agnelli !- a le visage brûlé et  est dirigé d’urgence à l’hôpital où les chirurgiens vont lu refaire un visage correspondant à la photo qui est dans la veste que l’on croit la sienne. Sa femme et sa petite amie viennent rendre visite à cet Antonio qui n’est pas le bon.
Sur cette improbable confusion d’identité,quiproquos en rafales, gags usés jusqu’à la corde, etc… Ce qui pourrait à l’extrême rigueur faire l’objet d’une petite farce vite expédiée, étirée sur une heure quarante devient très vite quelque chose d’à peine supportable. D’autant plus que la mise  en scène, sans parler de ce qui fait office de scénographie  et  la direction d’acteurs sont misérables: cabotinage, criailleries permanentes, courses dans la salle. Dix minutes après le début, on a compris qu’il n’y avait plus rien à espérer, et la pièce se traîne lamentablement jusqu’à une fin qui n’en est pas une. Rien à sauver , tous aux abris. Pathétique… Aussi pathétique qu’un des petits textes du programme dont nous ne voudrions pas  priver nos lecteurs:  » La voix de la dissidence, une fois débondée, interdit-elle la dissension? (…) Entre le comédien et le personnage, entre la salle et la scène, entre la représentation et le réel, la farce remet du jeu, transforme en jeu la dénonciation elle-même. La destruction a ainsi son pendant positif de recomposition: ce que la dissidence farcesque défait du corps social qu’elle démembre en le représentant, elle le recompose dans l’ici et le maintenant de la représentation. Elle construit en direct l’utopie concrète d’une pratique lucide du spectacle qui vaut saisie lucide du réel ». ( sic)
Deux questions: Que pouvait être cette pièce de Dario Fô, à l’origine et non adaptée en 81? Comment et pourquoi Jean-Louis Martinelli , qui a d’habitude des choix plus rigoureux, a-t-il programmé ce  texte indigent et qui n’aurait sans doute pas attiré grand monde, s’il n’avait  été signé Dario Fô? On ne lui fera pas l’injure de croire qu’il ne l’avait pas lu? Le mystère reste entier.

 

Philippe du Vignal

Théâtre Nanterre-Amandiers jusqu’au 18 décembre.

http://www.dailymotion.com/video/xfkb75

Le Mariage

 Le Mariage de Nicolas Gogol, traduction d’André Markowitz, mise en scène de Lilo Baur.

gprmariage1011.jpgCe Mariage , monté par Fokine en spetembre dernier au Théâtre de la Ville, est aujourd’hui monté par Lilo Bau,  ancienne assistante de Peter Brook avec les acteurs du Français.. La piécette n’a pas la dimension du Revizor, très bien monté par Jean-Louis Benoît il y a quelques années; même si Le Mariage a été créé juste après, en 1841 et  est un peu de la même veine, elle n’en pas les qualités dramatiques.
C’est un sorte de satire sociale aux accents de farce que  cette recherche d’un conjoint par une marieuse., femme expérimentée mais forcément roublarde et pas très nette en affaires, comme le sont les petites annonces matrimoniales actuelles dans les journaux ou sur Internet.
L’institution du  mariage qui repose toujours sur une base de petits malentendus et de négociations,  est  un bussiness lucratif pour cette marieuse, et, bien entendu,chez Gogol, les choses ne se passent pas comme prévu: la jeune file est un peu sosotte, les prétendants ont des allures de pieds nickelés, vantards et pas très malins, et bien entendu, tous plus ou moins alcooliques.
Et c’est une bonne occasion pour Gogol  de se livre à un je de massacre,  en  mettant en scène des personnages hauts en couleur comme un marchand, un  petits fonctionnaire , deux  officiers en retraite, ou encore Omelette un employé de collège,  tous plus âgés que la jeune fille à marier; il y a aussi , dans cette galerie de personnages, le meilleur ami du plus jeune des prétendants, aussi brave que maladroit et qui arrive presque à réaliser cette fameuse union de rêve qui échouera,  puisque son ami s’enfuira subitement.
Lilo Baur a imaginé un décor à deux facettes: l’une étant l’appartement du célibataire et l’autre face le salon de la jeune fille, avec sur le côté un antichambre où attendent ses prétendants qui veulent vérifier, comme des maquignons si le produit à vendre  correspond bien aux qualités annoncées par la marieuse. Et le langage est parfois cru et bien observé, puisque Gogol connaissait bien ce milieu, qui est aussi celui des Ames mortes et que l’on retrouve aussi dans ses Scènes de la vie mondaine. Il y déjà du Labiche chez Gogol mais aussi, comme le dit Lilo Baur, du Chaplin ou du Keaton avec ces portes qui claquent, ces personnages pris dans un engrenage auxquels ils ont bien du mal à s’échapper.
Reste à savoir comment l’on peut représenter aujourd’hui cette pièce pas vraiment passionnante à vrai dire et qui  dure quand même une heure quarante; Lilo Baur s’y emploie avec sérieux et savoir-faire. mais le compte n’y est pas tout à fait.Il y a un côté propret, bcbg , à la fois dans ce décor un peu chicos, et  ces costumes trop raffinés. Quant aux  acteurs, ils font le travail, rien à dire mais semblent un peu coincés, sauf Nicolas Lormeau , le prétentieux et ridicule employé de collège, et Laurent Natrella qui s’est composé une silhouette incroyable pour jour les bons copains. Mais ce qui manque à cette mise en scène , c’est surtout un véritable ton burlesque, et un rythme qui donnerait une véritable couleur farcesque à cette comédie un peu mince où  chaque personnage n’est qu’esquissé.
On s’ennuie? Oui, un peu; et l’ on a bien du mal à s’attacher à ces personnages d’une affaire qui ne nous ne concerne guère. Il y aurait fallu plus d’audace et de folie dans la mise en scène, comme dans cette incroyable Mariage de Tchekov , inspiré de celui de Gogol et mis en scène par Pnakov avec des comédiens russes et ukrainiens au Théâtre des Abbesses.

Alors à voir? Pas nécessairement: cette recherche de l’âme sœur dans un milieu petit bourgeois aurait pu être plus réjouissante…Encore une fois, il manque ici une véritable dramaturgie comique et burlesque, ce qui, on le sait, n’est pas si facile à appréhender.

Philippe du Vignal

Théâtre du Vieux-Colombier jusqu’au 2 janvier 2011.

Pinocchio

Pinocchio d‘après Carlo Collodi, texte et mise en scène de Joël Pommerat.

pinocchio.jpgNous  vous avions dit en janvier 2009 dans le Théâtre du Blog(1) beaucoup de bien de ce merveilleux Pinocchio ; depuis le spectacle a beaucoup été joué et s’est encore bonifié. Il nous a semblé que le rythme s’était   resserré, qu’on entend mieux le beau texte de Joël Pommerat dont les répliques coulent dans la bouche des ses comédiens avec une aisance  hors du commun, qui ont une présence fabuleuse.Ils font tous un travail comme on aimerait en voir plus souvent sur les scènes françaises.Pierre-Yves Chapalain, le présentateur, glaçant de vérité, parfois même très inquiétant… Jean-Pierre Costanzziello, Daniel Dubois, Anne Rotger, Maya Vignando: tous sont absolument crédibles et justes. Et il y a une unité de jeu absolue qui donne une vérité aux personnages et au conte, avec comme le dit Daniel Loyaza, « un éclairage qui n’appartient qu’à Joël Pommerat. » Et l’on sent parfaitement que ce Pinocchio, librement réinventé où l’imagination enfantine se mesure à la dureté des grandes personnes, part donc de la question de la paternité et de la pauvreté. Comme dans cette admirable scène tout à fait poignante où l ‘enfant comprend que son père a vendu son seul  manteau pour acheter un livre, véritable sésame pour aller à l’école, et que Pinocchio vendra pour assister à une attraction de fête foraine. Mais s’il va à l’école , c’est aussi pour gagner beaucoup d’argent et délivrer son père de la misère. C’est un conte mais qui reste, à chaque minute absolument crédible. Que dire des images qui avec les lumières et la scénographie admirable d’Eric Soyer sont d’une telle qualité poétique qu’on entre dans ce conte comme un enfant: nous avons eu même un peu peur ( eh! oui) dans cet univers souvent assez noir où François , Grégoire Leymarie et Yann Priest ont créé un univers sonore à la fois précis et envoûtant . Il y a une belle citation de Kantor avec ses petits enfants/ mannequins assis en rang, et ces rangées d’êtres hybrides à têtes d’animaux absolument fabuleuses. Rine n’est jamais laissé au hasard et il n’y pas la moindre petite hésitation , que ce soit dans le jeu comme dans la mise en scène. Sans doute le meilleur spectacle depuis la rentrée 2010, et le meilleur aussi du théâtre pour enfants souvent  si approximatif. En fait, ce qui fait la beauté et l’unité de ce spectacle, servi par toute une équipe c’est sans doute l’engagement profond du metteur en scène qui ne triche jamais; on retrouve les figures les plus connues du conte que le petit garçon va rencontrer dans cette sorte de quête initiatique mais qu’il a su replacer à l’époque contemporaine avec une sensibilité et une intelligence exceptionnelle

Vraiment, on ne vous le dire pas trois fois, courez y et emmenez-y les enfants  comme les adultes qui vous sont proches) car c’est des grandes qualités de ce spectacle de pouvoir être lu par des spectateurs de tout âge ( mais pas avant huit ans précise le programme et c’est une bonne recommandation). Un dernier mot: il faut signaler que c’est Dominique Goudal, la directrice du centre culturel de Brétigny qui, la première , a tout fait, pour aider Joël Pommerat à ses débuts et on ne peut que la remercier pour sa lucidité et son engagement.

 

Philippe du Vignal

(1)http://theatredublog.unblog.fr/2009/01/23/pinocchio/

Théâtre de l’Odéon-Ateliers Berthier jusqu’au 19 décembre

 

Didon et Enée

Didon et Enée , livret de Nahum Tate, musique d’Henry Purcell, direction musicale de Jean-Marie Puisant, adapté pour la scène par le Théâtre de la Mezzanine, mise en scène de Denis Chabroullet.

    ann4cd041d5cd626.jpgDenis Chabroullet  est, comme il se qualifie lui-même, un « auteur scénique » avec une propension à fabriquer des images souvent influencées par celles de la B. D. , où les effets lumineux et, le son et la lumière jouent un rôle important sans que l’on sache toujours trop bien quelles sont ses intentions. Pas ou très peu de texte mais un univers  personnel authentique. D’un spectacle à l’autre, (et nous avons dû en voir au moins six ), on retrouve ces bâtiments industriels hors d’usage,avec des fûts métalliques, des tuyauteries compliquées, des plans d’eau où les comédiens pataugent et/ou tombent, de belles  jeunes femmes en sous-vêtements,des vélos ou des motos que conduisent deux danseuses à la perruque rousse de la brume, beaucoup de brume, des palissades en bois, de vieux faux tableaux électriques, des robinets que l’on ouvre et  de petites cheminées de zinc qui  laissent alors échapper des jets de fumée blanche..:  Tout est parfaitement agencé et  pas de surprise: dès les premières secondes, on sait que c’est du Chabroullet pur jus.
Ce Didon et Enée n’échappe pas à la règle mais, opéra faisant loi, il y a quand même une certaine rigueur imposée par la dramaturgie du livret et qui est -enfin!- la bienvenue;  dès le le lever du rideau, on peut voir  un grand plan d’eau où flottent des centaines de petites bougies de paraffine qu’un homme va ramasser avec une grande épuisette: aucun doute l’image est très belle  et les enfants qui étaient là regardaient  fascinés. Coté cour, un sorte d’installation en tubes métalliques,avec une estrade de bois  où s’installeront  les jeunes musiciens: et un petite cabane d’où part un monte-charge qui fait descendre l’enchanteresse à la chevelure incroyable  jusqu’au plateau..
Au dessus du plan d’eau, un gros tuyau horizontal qui sert aussi de passerelle aux personnages, comme on en voit dans les raffineries de pétrole. Et très vite, des personnages apparaissent dans la brume, avec des habits qui ont dû être autrefois de de bonne qualité mais un peu usés et vieillis. Un homme porte un hélicon accroché sur son dos; brume épaisse , pluie et, à la fin , violent orage sont au rendez-vous. Les images, pour n’avoir rien de très original, se laissent pourtant voir comme celles d’un vieux livre que l’on avait enfant et que l’on retrouve trente ans plus tard mais mieux vaut ne pas être trop exigeant quant à la gestuelle. Qu’importe le livret, pourvu que l’on ait la brume et  l’ivresse provoquée par une  certaine nostalgie des vieilles choses hors d’usage  et des être abimés; cela tombe bien, puisque Didon comme Enée ont eu tous les deux bien des malheurs avant de se rencontrer.
On ne va pas vous  raconter la triste histoire de  Didon et Enée un peu trop compliquée pour être vite résumée; mais on se laisse vite envelopper par la musique magnifique de Purcell, en particulier par le chœur,  chantée en anglais; côté solistes, sans être spécialiste, il nous a semblé que les voix étaient un peu inégales. mais aucun doute, on se laisse prendre par un certain charme, et il y a une très belle scène quand Didon et Enée se séparent.
Alors à voir? Les spécialistes d’opéra semblaient rester sur leur faim, et c’est vrai que, depuis une bonne vingtaine d’années, on a trop souvent vu ce genre de mise en scène fondée sur une imagerie techniquement sans reproche mais sans grand intérêt non plus: ce genre  de scénographie passe-partout et un peu racoleuse pourrait facilement resservir à beaucoup d’autres opéras… ou à un prochain spectacle de Denis Chabroullet. Mais il y a la musique de Purcell et, comme le spectacle ne dure qu’une heure quinze, encore une fois, on peut se laisser prendre… A vous de choisir.

Philippe du Vignal

Spectacle vu à l’Onde de Vélizy le 19 novembre; le 8 janvier à Meaux; en janvier le 14 à Fontenay; le 21 au Théâtre Romain Rolland de Villejuif; le 29 à Ermont; le 5 avril au Théâtre Alexandre Dumas de  Rueil; le 17 et le 18 à La Coupole de Melun-Sénart et le 20 mai au Théâtre 95 de Cergy.

crédits photographiques: Christophe Raynaud de Lage

Archives et création en danse

Archives et création en danse. Conférence et exposition du Centre contemporain de la danse de Bruxelles à l’occasion de son 20 ème anniversaire.

 

 dsc010372dpi.jpgCréé par les Editions Contredanse, ce Centre de documentation rassemble à la fois des documents liés à la création chorégraphique, à la,pensée théorique  comme aux pratiques en dans contemporaine européenne surtout. L’exposition temporaire met en valeur de nombreux documents relatifs à l’improvisation comme à la composition mais aussi à tout ce qui touche à la transmission comme à l’analyse du mouvement et aux techniques relatives au corps. Il y a au premier étage une riche bibliothèque avec de nombreux programmes de compagnie de danse: les ballets du marquis de Cuevas,les ballets Roland Petit, etc.. Mais aussi au rez-de chaussée une collection impressionnante de photos de compagnies belges ( Le Plan K/ Frédéric Flamand, Patricia Kuypers, ) mais aussi d’autres pays. Egalement au rez de chausse, toute une grande table avec des écrits théoriques qui, depuis quelque vingt ans ont largement influencé la danse contemporaine: entre autres Dominique Dupuy, qui introduisit Cunningham en France, Laurence Louppe, critique et théoricienne de la danse,etc… Dans cette même salle on peut aussi entendre au casque des émissions de radio consacrées à des chorégraphes contemporains, où Patricia Kuypers explique très bien que les chorégraphes belges ont dû aller chercher leurs références à l’étranger, en France et en Allemagne surtout, puisqu’il n’y avait pas de tradition dans leur pays. Juste retour des choses, le public belge a été beaucoup plus vite très ouvert à la création la plus contemporaine. mais les aides financières des institutions wallones comme flamandes n’ont pas toujours suivi alors que Bruxelles est depuis longtemps une capitale européenne… Si bien que si  la formation  classique existe, la formation en danse contemporaine est encore à la traîne. On peut aussi  voir ,dans cette même salle , sur de petits écrans, malheureusement pas trop légendés des extraits de ballets contemporains; Pina Bausch bien sûr, mais aussi Cunningham, Trisha Brown,  Karol Armitage, et surtout la célébrissime Table verte du grand Kurt Voos (1932)et un solo de Martha Graham (1929). Mieux vaut quand même avoir les clés, et connaître ces chorégraphes mais ce peut être aussi une initiation malgré le manque de son et la juxtaposition des écrans, ce qui brouille la perception.
Cette exposition invite à un voyage dans la mémoire de la danse et nous incite à nous poser la grande question de l’enregistrement de la chorégraphie et à se demander aussi comment des archives conséquentes peuvent nourrir ou du moins aider à nourrir par la réflexion qu’elle engendre, la pratique artistique et la création chorégraphique contemporaine.
Et de ce côté-là, l’exposition est du genre réussi. Contredanse avait invité pour cette anniversaire: Laurence Louppe , historienne de la danse qui, malade n’a pu venir, Peter Hulton ,auteur de nombreux documentaires sur la danse, Olga de Soto chorégraphe belge et chercheuse, ainsi que Daniel Dobbels, chorégraphe, danseur et critique de danse.
Peter Hulton  a bien montré que toutes les nouvelles technologies d’enregistrement  ( avec notamment des extraits de films sur le travail de Steve Paxton , Dominique Dupuy ou Carlotta Ikeda) pouvaient être tout fait profitables aux créateurs. Les archives , dit-il ont quelque chose à voir avec la notion de temps mais  forcément subjectives ne peuvent concerner de près que ceux qui sont intéressés par ce type de matériel artistique à un moment précis de leur parcours.
La démarche d’Olga de Soto est des plus singulières, puisqu’elle a entrepris de retrouver  ( après un énorme travail d’investigation) des spectateurs qui avaient assisté à la création le 25 juin 1946 du ballet culte, souvent repris depuis, Le Jeune Homme et la mort, argument de Jean Cocteau, chorégraphie de Roland Petit sur une musique de Jean-Sébastien Bach avec Jean Babilée et Nathalie Philippart. Et Olga de Soto a entrepris d’en tirer un film. Démarche exceptionnelle et particulièrement émouvante: des gens maintenant souvent très âgés mais  lucides  décrivent avec précision et calme les images de ce ballet qui les ont frappés, quelque 64 ans après! Ils nous disent leur émotion et leur plaisir à être allé voir ce ballet dans un Paris qui venait d’être libéré et où ils avaient été privés  de nombreux spectacles pendant cinq ans.
Peu de documents écrits ou imprimés, Cocteau disparu depuis longtemps déjà, Nathalie Philippart décédée en 2007, Roland Petit lui encore vivant mais  restent-ils beaucoup de ceux qui ont vu le spectacle à l’époque… ? C’est tout l’enjeu du film  d’Olga de Soto: la mémoire, l’enregistrement de la mémoire mais aussi la perception visuelle d’un spectacle   Daniel Dobbels, lui  a pris en exemple des photos de créatrices de ballet : il nous ainsi montré Isadora Duncan entre deux colonnes du Parthénon photographiée par Steichen vers 1920. Cette œuvre bien connue , dit-il,  a-t-elle valeur d’archive, ou bien a-t-elle rejoint , au delà du témoignage temporel, le statut d’œuvre d’art? En quoi une archive, quelque soit son support, peut-elle intéresser un jeune chorégraphe contemporain? Quel peut être son sens actuel,  comme les photos de Martha Graham, Isadora Duncan, Mary Wigman qui toutes ont fortement contribué à la création d’une danse contemporaine au début du 20 ème siècle?
Qu’est- ce au fond qu’une archive sinon un bref témoignage, souvent un peu énigmatique, comme ces photos, qui nous échappe en partie, même si sa valeur continue à rester inestimable, puisqu’elle fait désormais partie de notre mémoire collective. Mais Daniel Dobbels a posé les bonnes questions et , dans une dernière  approche des difficultés que pose la constitution d’archives, citant Derrida, il met aussi en garde contre cette tentation du film d’archive qui peut ne rien dire ou si peu de la création artistique … « Comme un double hanté par une création qui n’en finit pas de se jouer de lui »…

 

Philippe du Vignal

 

Exposition : Le centre de documentation sur la danse a 20 ans/  Contredanse à La Bellone 46 rue de Flandre 1000 Bruxelles T: 32 (0)n 2550 13 00

 

Julius Caesar

Julius Caesar de William Shakespeare, mise en scène d’Arthur, spectacle en anglais surtitré.

jc.jpgJules César est , comme le rappelle Arthur Nauzyciel, la première de la série des grandes tragédies de Shakespeare. Pièce politique où la force du langage et du discours peuvent modifier profondément le cours de l’Histoire, hier comme aujourd’hui. Il y  a deux grandes parties dans cette tragédie de cinq actes: dans les trois premiers, c’est d’abord, à Rome,  la conspiration des proches de César avec la réconciliation difficile de Cassius  et de Brutus qui a fomenté et organisé l’assassinat  et  la mise à mort de César, dont le sang versé est comme le signe annonciateur d’autres morts.
Et ensuite, après que Brutus et Marc Antoine se soient adressés au peuple  dans un discours célèbre:  » Brutus est un homme honorable… »L’ armée de Marc Antoine, Octave et Lépide affrontera à Philippes loin de Rome,celle de Brutus et de Cassius. Par un de ces  revirements dont l’Histoire est friande, les morts se succèdent: Cassius se suicide, Titinius, Caton et Brutus seront tués. C’est pour Shakespeare, l’occasion d’une réflexion sur le pouvoir politique, notamment sur l’erreur de jugement , thème que l’on retrouve notamment dans Troïlus et Cressida, et Le Roi Jean.
Réflexion aussi sur le temps et le destin sur lequel les hommes n’ont pas prise, aussi puissants soient-ils  ( l’apparition fantôme de César revient hanter  ses assassins). Les morts chez Shakespeare en particulier influencent la vie des vivants, et le passé donne naissance au futur comme dans une circulation infernale que les hommes ne peuvent en rien maîtriser. » Ma vie a tracé sa boucle » dit Brutus.
Quatre siècles plus tard c’est Tchekov qui dira aussi : « Ce sont les vivants qui ferment les yeux des morts mais ce sont les morts qui ouvrent les yeux des vivants ». Mais comment mettre en scène cette pièce sans la dénaturer? L’épreuve est difficile; Stanislawski puis Antoine en France, et Dullin quelque trente ans plus tard avec des moyens et un espace limité, puis  à sa suite Barrault puis encore Hossein l’avaient montée en gardant l’aspect monumental et épique, en représentant la foule romaine… Ce qui parait plus que difficile aujourd’hui.
Denis Guénoun avait  dans la banlieue d’Avignon réussit en 77 si nous souvenirs sont bons, à mettre en scène Jules César de façon très convaincante dans une église moderne en mettant l’accent sur l’aspect politique de la pièce. Ce qu’a chois de faire aussi Arthur Nauzyciel en en proposant une lecture personnelle , sans doute influencée par l’adaptation qu’en avait faite Brecht, Nauzyciel a travaillé avec des acteurs américains, à la suite d’une commande faite par l’American Repertory Thetaer de Boston. C’est, disons le tout de suite, à la fois  intelligent et superbement dirigé; Arthur Nauzyciel   a  voulu replacer la pièce dans le contexte des années 60, qui resteront marquées par l’assassinat de Kennedy, même s’il n’est resté que quelques années au pouvoir: une ère finissait et une autre commençait, un peu comme dans Jules César.
Les personnages sont  tout à fait crédibles; pas de peplum et de grands effets: les hommes sont habillés en costume et cravates noirs et chemise blanche;  les deux femmes, elles sont en  robe longue: Calpurnia ,qui  a des rapports difficiles avec son mari César, et  Portia, l’épouse de Brutus; il y a conversation  entre les deux époux particulièrement bien traitée par Nauzyciel , avant l’assassinat.de César.
Le metteur en scène a privilégié la vision politique de la pièce ; cela dit, le peuple romain semble un peu lointain,  un peu absent de ce conflit entre les grands dont il est  pourtant l’enjeu et le spectateur impuissant.   Mais quel bonheur d’entendre Shakespeare en anglais…   Les comédiens, même dans les scènes les plus violentes, ne crient jamais ( nous ne visons personne dans l’hexagone mais…),  sont toujours justes  et possèdent une force intérieure de sentiments tout à fait étonnante. Côté scénographie, le grand rideau de fond, photo d’ une grande salle de spectacle  qui , bien entendu , figure le sénat ,n’est pas vraiment convaincant. D’où l’impression d’une certaine démonstration, d’une certaine  sécheresse un peu comme dans Lulu mise en scène par Stéphane Braunschweig- Vitez, dont ils ont été tous  les deux les élèves, aurait-il encore frappé?-.
Et il y a une certaine lenteur, surtout au début, qui tient  à la construction de la pièce, mais Arthur Nauzyciel a eu la bonne idée de faire appel à un trio de jazz avec Marianne Solivan,une chanteuse formidable, dont les chansons qui malheureusement ne sont pas sur-titrées parlent  de suicide et de mort, et ce commentaire musical  aère et ponctue  cette pièce fleuve.
Alors à voir? Oui, sans hésitation, surtout pour la direction d’acteurs d’Arthur Nauzyciel qui est vraiment remarquable. Mieux vaut sans doute connaître la pièce (le surtitrage, très en hauteur et en petits caractères est peu efficace), et oblige à un constant aller et retour pour ceux qui ne maîtrisent pas comme nous la langue anglaise, mais cette mise en scène nous offre une lecture de la pièce  solide et  intelligente, ce que l’on ne voit pas tous les jours.

Philippe du Vignal

Théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis jusqu’au 28 novembre; attention: c’est à 19 h 30, le samedi à 18 heures et le dimanche à 16 heures; il y a une navette pour le retour sur Paris. T:01-48-13-70-00

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