Festival d’Avignon: Ping-Pang Qiu

Festival d'Avignon: Ping-Pang Qiu ping-pang-qiu

 

Ping Pang Qiu, texte mise en scène et scénographie d’Angélica Liddell, en espagnol surtitré.

On se souvient du formidable coup de tonnerre dans le ciel serein d’Avignon quand l’artiste espagnole avait présenté, il y a trois ans, sa longue mais tout à fait remarquable performance La Casa de la fuerza (voir Le Théâtre du Blog). A 47 ans, auteur d’une vingtaine de pièces, elle est revenue depuis avec plusieurs spectacles au Festival et ensuite à Paris:  L’année de Ricardo, Maudit soit l’homme qui se confie dans l’homme, Un projet d’alphabétisation. Et cette année, elle a été invitée avec d’abord Ping Pang Qiu et Todo el Cielo.
Ping Pong Qiu, c’est une sorte de théâtre document où Angélica Liddell nous livre à la fois son immense admiration et son amour pour la Chine où elle vient de passer quelques mois, sa fascination pour les 4.000 caractères à apprendre:  » Je m’impose des taches colossales qui m’aident à supporter le désespoir ». « La discipline m’aide à supporte le manque de joie et à me rendre inapte à la joie ».  » Quand les espoirs sont détruits, il faut chercher l’indestructible. Et les 4.000 caractères sont indestructibles. Et mon amour de la Chine est indestructible ».  La metteuse en scène essaye de comprendre cette  Chine qui avait conclu en pleine guerre froide avec les Etats-Unis un accord dit « de diplomatie du ping-pong « qui, en 1971,  permit grâce l’envoi de  joueurs américains dans l’empire de maintenir des relations convenables entre les deux pays. Même quand la  Chine  condamnait la guerre que menaient les Etats-Unis au Viet nam…
Mais, en fait, dans cette nouvelle pièce Angélica Liddell, en dix sept séquences, règle à nouveau ses comptes avec l’incarnation du mal: la dictature d’un homme seul sur un peuple comme Mao qu’un ami chinois a comparé à Hitler, avec les intellectuels et artistes français coupables à ses yeux d’une grande naïveté devant ce phénomène exaltant pour eux que fut la Révolution culturelle chinoise. La fille d’un général franquiste sait ce dont elle parle, pendant que défilent les célèbres images de cet homme seul face aux chars  sur la place Tien-Amen, elle tape juste, sec et fort:  » Bref, si la France avait eu affaire à Mao, Paris, le merveilleux Paris serait aujourd’hui une  grande plaque de ciment (…) Les Français ont de très jolis cafés et d’excellents vins pour défendre n’importe quoi « .

La Chine la fascine mais Angélica Liddell n’est pas dupe:  ce conflit permanent qu’il y a chez elle, entre  amour et politique, la renvoie aussi à ses propres questionnements sur la vie qui passe, sur ses amours disparues et sur sa haine des parents  » Ce qui nous sauve de tout, c’est la solitude ». Le public écoute,  dans un silence presque religieux,  cette jeune femme pour qui le langage est une arme redoutable dont elle sait admirablement se servir, et sans aucune concession. Y compris quand il s’agit de parler de relations sexuelles. Lucide mais très pudique, Angélica Liddell n’en dira pas plus même si on sent chez elle une terrible violence intérieure:  » Quand on tombe amoureux, on peut juste choisir entre la discipline et la punition. S’éloigner et respecter la discipline. Ou bien se rapprocher et supporter la punition ».
  »La véritable anéantissement de l’être humain consistait à priver les générations à venir de la beauté suffisante pour comprendre le monde, pour comprendre la triste boue dont nous sommes faits » quand elle parle des nazis brûlant des œuvres de Klimt. Pour de telles phrases, il lui sera beaucoup pardonné à Angélica Liddell qui  cite aussi  Le Livre d’un homme seul de Gao XingGiian, l’écrivain chinois à qui fut attribué le prix Nobel et réfugié en France.
Sur le plateau d’un gymnase, pas grand chose d’autre que des caisses de Coca-Cola, un petit tas de sable blanc où l’on verra -sublime image- un livre que l’on fait  flamber dans un seau, et une table de pin-pong au centre, avec quelques chaise hideuses en tubes inox et  sièges en vinyl marron. Reviennent plusieurs fois des extraits de l’opéra de Glück Orphée et Eurydice, dont le fameux Che faro senza Euridice, métaphore de son attachement à la Chine au point, dit-elle,  de vouloir l’arracher à ses ombres. On entend aussi à la fin  Perfidia chanté par Nat King Cole. Angélica Liddell s’est entouré de quatre comédiens espagnols, dont deux grimés en chinois, et même s’ils ont une belle présence, on voit vite que c’est d’elle, et encore d’elle qu’il s’agit. Elle parle, danse dans une grande robe rouge sans manches et ne craint pas de s’allonger les seins nus sur la table de ping-pong.
ppqCela dit, même si on ne boude pas tout le plaisir que l’on a à retrouver cette boule de colère et de violence, sa mise en scène est loin de l’excellence. Rien à dire sur sa direction d’acteurs et ses images sont toujours aussi luxueuses, comme cette machine à lancer des balles de ping-pong pour l’entraînement des joueurs où chaque balle s’en va rebondir une fois sur la table, puis sur le sol et une dernière fois sur le même projo orange d’une série ! On regarde fasciné alors qu’il n’y a rien de bien particulier à voir! A mi-chemin d’une performance aux images luxueuses et d’un projet plus théâtral qui manque parfois d’une véritable unité. Et quelle sotte idée d’avoir appareillé les comédiens de micros HF qui donnent de drôles de couleurs au texte! C’est devenu une véritable manie  dans le in comme dans le off. Et Angélica Liddell aurait pu nous épargner cette pénible séquence finale de bouffe de nouilles chinoises que ses acteurs s’enfournent dans la bouche, et jettent un peu partout sur le plateau. C’est long, inutile, même pas provocant et surtout ne signifie rien. Elle gardera sans doute cette séquence mais, on le lui dit quand même, elle est vraiment nulle!
Alors à voir? Oui, mais en tournée et à Paris, car cela parait foutu pour entrer au gymnase du lycée Mistral, on s’arrache les places mais enfin, vous pouvez toujours essayer de trouver un billet revendu…Malgré ces faiblesses de mise en scène, ce Pin Pang Qiu reste un spectacle intéressant. Les dramaturges  contemporains, mis à part Thomas Bernhard dont Angélica Liddell cite l’exemple, ne sont pas si fréquents à s’exprimer avec une telle rage et à se battre contre la pourriture du monde.
On vous parlera demain de Todo el cielo, son autre spectacle à Avignon.

Philippe du Vignal

Gymnase du lycée Mistral, à 15 heures, jusqu’au 11 juillet. Durée : 1 h 40. Ensuite au Théâtre de l’Odéon.


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Festival d’Avignon: La Ville

Festival d'Avignon: La Ville laville


La Ville de Evgueni Grichkovets, traduction d’Arnaud Le Glanic, mise en scène d’Alain Mollot.

Dramaturge, mais aussi comédien et chanteur, Evgueni  Grichkovets, est né en 1967 à Kemerovo ( Sibérie). Créateur d’une petite troupe, il monte en solo d’abord ses propres textes inspirés par  la société russe. En 1998,  Comment j’ai mangé du chien  présentée au festival international de  Moscou, le  fait mieux connaître dans son pays-où c’est maintenant un auteur et metteur en scène culte- mais aussi  en Europe et en France où la pièce avait été jouée au Théâtre de la Bastille.
La Ville est  fondée sur sur les errances de Sergei Basin, un intellectuel qui ne se sent pas très à l’aise dans l’entreprise qui l’emploie et qui dit tout le temps à sa femme Tatiana, et à son ami  Maxime qui essaye de lui emprunter de l’argent pour faire des travaux chez lui,  qu’il va tout plaquer. Distrait, il perd agenda, chaussettes ou billet de train selon les jours. Seul, son père fait  preuve de compréhension envers lui.
En fait,  le personnage semble quelque peu mystérieux, et le dialogue du coup en devient presque surréaliste avec des répliques souvent absurdes: personne n’écoute vraiment personne et tous se laissent , surtout lui, entraîné par une sorte de délire collectif. Mais au fait pourquoi Serguei veut-il partir. A-t-il une autre vie quelque part? Quelles sont ses relations avec son épouse et son père? Grichkovets sait créer une sorte de climat bizarre où les personnages nous emmènent dans un monde où règnent l’absurde, le  poétique  et le métaphysique à la fois. Il livre les questions sans apporter les réponses…Et c’est sans doute ce qui avait séduit Alain Mollot qui a créé la pièce à Villejuif en janvier dernier. C’est la première, et malheureusement la dernière fois,  qu’il mettait en scène un texte d’un auteur contemporain.
La pièce, à vrai dire, est un peu longuette  et démonstrative (80 minutes et beaucoup de monologues où Serguei explique sa pensée) et aurait mérité d’être un peu abrégée. Mais, avant de disparaître en juin, Alain Mollot nous a laissé une belle mise en scène, à la fois précise et fine, toute en nuances et servie par  cinq  comédiens de haut niveau: Cécile Métrich, Philippe Millas-Carus, Bruno Paviot, François Roy et Pierre Trapet, et dans une scénographie assez futée de Raymond Sarti.
Malgré les réserves que l’on peut avoir sur ce texte trop bavard, on passe un bon moment et on découvre un auteur.  C’est sûrement un des meilleurs et des plus intelligents spectacles du off… qui ne fourmille pas toujours de bonnes surprises. Il est d’un format, d’une qualité et d’une interprétation qui  ne serait pas du tout déplacée dans le in.  Que demande le peuple?

.Philippe du Vignal

Théâtre des Lucioles à 17h 25

La Ville et les  pièces de Grichkovets sont publiées aux  Solitaires intempestifs.

Festival d’Avignon: Orlando Guy Cassiers

Festival d'Avignon: Orlando Guy Cassiers play_2110_large_orlando

FESTIVAL D’AVIGNON 2013 Orlando de Virginia Woolf, traduction en néerlandais de Géraldine Franken, adaptation de Kateljine Damen, mise en scène de Guy Cassiers.

Vincent Baudriller et  Hortense Archambault, les deux directeurs du Festival dont la mandat s’achève cette année ont souhaité accueillir  des metteurs en scène reconnus qui ne pouvaient être présents cette année de venir avec une réalisation qui serait présentée  une fois ou deux: lecture, film, performance, ou spectacle. Après Guy Cassiers, venu plusieurs fois au Festival, auront manifesté ainsi leur attachement au Festival, entre autres: Alain Platel, Christof Marthaler, Peter Brook avec le film de son fils sur lui, Claude Régy, Thomas Ostermeier,  Wajdi Mouawad, Patrice Chéreau…
Guy Cassiers a,  lui,  porté à la scène le grand roman de Virginia Woolf-dédié à Vita Sackville-West, dont l’auteur anglais était amoureuse- et  qui ne cesse de fasciner les metteurs en scène, depuis que Bob Wilson s’en était emparé avec Isabelle Huppert.
Orlando? Pas vraiment un roman, plutôt un sorte de biographie fictive sur quatre siècles. Avec, un personnage principal androgyne, jeune courtisan de la reine Elisabeth d’abord  qui refuse tout mariage . Orlando aura eu avant  de nombreuses aventures; amoureux de la fille d’un ambassadeur de Russie, il   sera lui-même diplomate en Orient.
Il
changera brutalement de sexe au 18 ème siècle et vivra en compagnie de Tziganes puis retournera  à Londres où elle fréquente à la fois les aristocrates et le peuple. L’histoire s’achève en 1928 quand elle reçoit un prix littéraire pour  un long poème Le Chêne.
C’est Kateljine Franken qui retrace cette étrange aventure, avec une belle présence  pendant  presque deux heures. On retrouve ici la maîtrise incomparable de Guy Cassiers, passé comme bien d’autres metteurs en scène contemporains par une école d’art, qui a tricoté tout un environnement vidéo qui ressemble à une somptueuse tapisserie. Comme cela se passe dans l’écrin de l’Opéra-Théâtre, on est à la fois surpris et fasciné par les personnages qu’incarne Kateljine Franken…
Le système scénique mis en place par Cassiers  fonctionne bien,  du moins au début, mais est-ce  l’emploi de micro HF qui n’en finit pas de faire des ravages comme dans Par les villages monté par Nordey (voir le prochain article de Véronique Hotte), ou le sous-éclairage presque constant et surtout le surtitrage- indispensable pour entendre un tel texte quand on n’a pas le bonheur d’être néeerlandophone? Mais,  en tout cas,  une douce torpeur finit par s’emparer de la salle. Malgré encore une fois, le caractère exemplaire de cette réalisation. Mais nos amis belges et hollandais avaient l’air assez contents…

Philippe du Vignal

Spectacle vu à l’Opéra-Théâtre d’Avignon le 6 juillet.

Festival d’Avignon: La FabricA

Festival d’Avignon: inauguration de La FabricA.

Festival d'Avignon: La FabricA dans actualites avignon-s-agrandit-naissance-de-la-fabricam115413Le festival d’Avignon ne disposait pas de lieu de répétition et de résidence pour les compagnies qui y créent des spectacles, disent Vincent Baudriller et Hortense Archambault, et dès leur premier mandat il y a presque dix ans déjà,  les deux directeurs ont tout fait pour que le lieu devienne réalité.
Conçue par l’architecte Maria Godlewska-qui a réhabilité  les Théâtre de Bayonne et de Cusset-et le scénographe Thierrry Guignard, et inaugurée le 6 juillet, La FabricA a été construite à un kilomètre environ des remparts, à l’intersection des quartiers populaires de  Monclar et Champfleury.
Habitants de barres d’immeubles et des petites maisons,  super-marché Leclerc auront donc pour nouveau voisin ce très bel ensemble architectural aux faux airs d’architecture industrielle,  réalisé après seulement un an de travaux: soit une surface  plus de 3.900m2, avec  un belle salle rectangulaire de 900 m2 aux dimensions de la scène du du Palais des papes, et  des locaux techniques attenants de 400m2,  et une série de dix-huit logements…
Le grand cube noir de la salle: 38m X 23 m avec une hauteur sous grill de 12m et des passerelles tout autour  est impressionnant de  rigueur et de fonctionnalité.  Sagement rangés sur un des deux plus petits côtés,  des plates-formes rétractables de  six cent sièges  attendent aussi  le public. Hiver comme été… Il y a aura aussi bientôt, à l’issue d’une deuxième tranches de travaux, des ateliers de construction. Coût total: 10 M  €, hors taxes, financé à parts égales par l’Etat, la ville d’Avignon, le Département et la Région.
Côtés studios: l’extérieur tout en bois, est réussi  mais mieux vaut être discret quand on rentre le soir; on se croirait chez Ibis dont l’architecture n’a  jamais  été exemplaire! Tous les studios à plan carré d’environ 18m 2 donnent en effet sur une passerelle extérieure au premier étage, laquelle donne sur un beau patio! Au rez-de chaussée, là aussi discrétion obligatoire:  il y a une grande  cuisine et une salle-à-manger. Comprenne qui pourra. Maria Godlewska a sûrement de bonnes raisons mais elles doivent être plus esthétiques que fonctionnelles.
Une fois entré dans le logement, on a le droit d’aller dormir sur la mezzanine si l’on consent à monter- et à en redescendre!- par une échelle de bateau:  très amusant pour des ados mais les comédiens plus âgés devront se contenter du canapé en bas sinon le Samu sera vite débordé…
La FabricA, comme l’a rappelé Aurélie Fillipetti, dans un discours  laborieux, truffé de lieux communs et de stéréotypes visiblement écrit vite-fait par un de ses collaborateurs,  a plusieurs vocations: d’abord d’être un espace de répétitions et de résidence , un lieu de représentations mais aussi un lieu de rencontre entre les artistes et les habitants.
Michel Vauzelle, président de la Région, a, lui, souligné que le théâtre avait  valeur de résistance face aux dangers de le numérisation tous azimuts et que ce nouvel outil de travail en symbolisait bien l’esprit.
Tous les intervenants ont remercié Hortense Archambault et Vincent Baudriller, qui furent chaleureusement applaudis pour le travail exemplaire qu’il sont assuré pendant dix ans à la tête du plus important festival du monde. Vincent Baudriller  succèdera à René Gonzalès récemment décédé, à la tête du Théâtre Vidy-Lausanne et,  elle,  rejoindra Stanislas Nordey « à la tête d’un lieu important ». Traduction: le Théâtre National de Strasbourg.
Et on ne peut que que se réjouir qu’Avignon soit maintenant doté d’un tel lieu de travail (quelques années tout de même après le Festival d’Aurillac),  et dont Vilar disait que c’était ce qui manquait le plus en Avignon. Il y  aura quand même fallu près d’un demi-siècle!
Restent quelques questions soigneusement écartées pour ne pas nuire à la fête de famille. Au-delà des formules toutes faites: » projet exemplaire, requalification urbaine des quartiers Ouest en mutation, mutualisation des moyens, lieu de vie et de création, espace à dimensions humaines, rencontres entre  les artistes et le public, diffusion de spectacles, équipement culturel dans la cité, contact avec la création », on en passe et des meilleures dans ce cortège de louanges, rien n’a été dit sur les véritables relations entre ce nouveau lieu et les habitants de ces quartiers »….
Il ne faudrait en tout cas pas qu’ils le considèrent comme une enclave réservée ou presque à d’autres, plus fortunés. Dommage,  par exemple, que madame l’architecte n’ait pas, semble-t-il, pensé à mettre en place quelque chose qui ressemblerait à un café ouvert à tous…
Attention, danger! Olivier Py, quand il arrivera dans quelques semaines au gouvernail du Festival, ne pourra faire l’économie de la question! Pas facile….
Comment faire pour que ces quartiers trouvent aussi leur compte dans l’implantation de ce nouveau lieu? Visites guidées, voire ateliers de théâtre ouverts à des gens dont on peut être sûr qu’il n’ont  jamais vu les spectacles du festival, dont le  public  reste  en majorité extérieur à la ville d’Avignon…  Peut-être, mais cela ne sera pas suffisant.

  Il y a, en  tout cas, urgence, par les temps qui courent, à ne pas faire dans une programmation élitiste, et il serait normal que le festival soit davantage ancré dans la population  avignonnaise…

Philippe du Vignal

 

La FabricA, avenue du Président Eisenhower, Avignon.

journées de juin du cons; classe de nada strancar

Journées de juin au Conservatoire  national; classe de Nada Strancar.

journées de juin du cons; classe de nada strancar 605

©Anne Gayan

Cela ressemble à un marathon et c’est en est souvent un, d’abord pour les élèves et pour le public, prié de regarder presque en continu quelque trois heures d’un spectacle qui n’en est pas tout à fait un,  puisque ce sont, et annoncés comme tels, des  travaux dirigés  par l’enseignant.
A partir de textes pas faciles à dénicher, puisqu’il faut, et souvent en coupant, en montant/ montrant une ou deux scènes d’une pièce, accorder  à chacun des seize élèves son petit morceau d’entrecôte, tout en donnant  au public l’impression qu’il assiste quand même à un spectacle digne de ce nom. La solution: monter une pièce entière mais on retrouve alors la difficulté de trouver un véritable rôle pour tout le monde, et, si on en monte plusieurs, le travail devient  monstrueux!
Il faut aussi  que les metteurs en scène de théâtre et les réalisateurs de cinéma ou de télé puissent éventuellement y faire leur marché. Donc: la quadrature du cercle auquel professeurs et directeur sont, chaque année,  confrontés…

Nous n’avons pu voir que cette seule séance-sur les quatre du travail proposé par Nada Strancar-avec des élèves de chacune des  trois années: Pauline Bayle, Simon Bourgade, Idir Chender, Maxime Coggio, Emilien Diard Detoeuf, Pierre Duprat, Alex Fondja, Elsa Guedj, Nassim Haddouche, Karim Khali, Inga Koller, Morgane Nairaud, Anne-Clotilde Rampon, Loïc Riewer et Jenna Thiam) avec  des textes peu joués de Brecht, comme La véritable vie de Jacob Geherda, Celui qui dit oui, celui qui dit non, Le Mendiant ou le chien mort, Marie Stuart,  et, en point d’orgue,  Marie Stuart de Schiller dont Brecht s’était inspiré…
La Vie de Jacob Geherda a pour thème l’activité  en déclin d’un restaurant  touché par la crise économique et sociale de 29  qui secoua durement l’Allemagne. Métaphore pour Brecht de la société de son époque, juste avant que le nazisme ne sévisse.Le fiancé d’une serveuse vient se plaindre au patron de ce restaurant, parce qu’elle aurait été importunée, lui a-t-elle dit, par de jeunes et riches clients, membres d’un club nautique.
Vérité, mensonge ou demi-vérité?  Ses camarades de travail indifférents ou ayant peur de perdre leur emploi refusent de témoigner en sa faveur; Jacob Geherda, seul contre tous voudrait, lui,  dire ce qui s’est passé en réalité mais il n’en a pas vraiment le courage et s’imagine alors en chevalier noir, capable de défendre ceux qui souffrent d’injustice.  Mais le rêve et la réalité font mauvais ménage!
La pièce-55 minutes seulement-démarre bien mais s’essouffle vite; elle  permet toutefois d’employer quatorze élèves, la plupart dans de rôles mineurs et cela s’apparente donc ici à un exercice de style. Inga Koller dans le rôle travesti du patron s’en sort bien,, même avec quelques facilités,  et on remarque surtout Loïc Riewer (Jacob Geherda). Elsa Guedj, (la réceptionniste) qui tire constamment sur sa très mini-jupe), cabotine un peu mais déclenche les rires  facilement…
Ce sont des travaux dirigés de bonne tenue, mais  il n’y a pas vraiment  de parti-pris de mise en scène. La diction des apprentis-comédiens est impeccable, c’est la moindre des choses mais la gestuelle, bizarrement, est  bien peu rigoureuse comme souvent au Conservatoire!  Dommage…Et Nada Strancar a eu la curieuse idée façon brechtienne- d’aligner sur les côtés, assis sur des chaises, les élèves qui ne participent pas à la scène et qui… se moquent éperdument de regarder jouer leurs copains. Comme si on était déjà dans le vedettariat! Cela se voit et ce n’est pas bien du tout! La solidarité en scène, cela fait pourtant aussi partie du métier, de comédien,  non ? Allez, Daniel Mesguish, un petit rappel à l’ordre sous forme de note de service  du directeur, cela ne serait pas un luxe… 

Celui qui dit oui, celui qui dit non est au  nombre de  ces pièces de Brecht au côté  didactique et préchi-précha un peu laborieux mais elle permet de bien mettre en valeur deux élèves de troisième année Louise Coldefy et Pauline Bayle (déjà auteur et metteur en scène voir Le Théâtre du Blog), toutes  deux absolument impeccables dans le rôle de l’instituteur et  de l’enfant: présence sur le plateau, diction, gestuelle. Visiblement, Nada Strancar les a bien dirigées.
Le Mendiant ou le chien mort  ne mérite guère que l’on s’y attache; et la soirée se termine avec une scène de  Marie Stuart inspirée  de Schiller, une querelle entre deux poissonnières, Madame  Zwillich (Louise Coldefy) et  Madame Scheit (Morgane Nairaud), et enfin la fameuse scène entre les deux reines Mary d’Ecosse et Elisabeth d’Angleterre  de la pièce de Schiller où Pauline Bayle-encore elle!-est tout à fait à la hauteur.du rôle. Anne-Clotilde Rampon a de bons moments mais semble encore un peu fragile pour le rôle.

C’est peut-être le hasard puisque nous n’avons pas tout vu mais les filles, comme d’habitude au Cons, nous ont semblé plus mûres, plus à l’aise que les garçons-corrects mais souvent un  peu éteints! et surtout sans grande envie d’en découdre.
On se demande toujours ce que vont devenir maintenant ceux des élèves qui sortent, et on essaye de les imaginer en 2023… Mais mieux vaut ne  rien prédire de leur parcours;  en général,  on a tout faux…

 

Philippe du Vignal


Séance du 27 juin en soirée

love and money

Festival des jeunes metteurs en scène au Théâtre 13. Love and money de Denis Kelly, traduction de Philippe Lemoine, mise en scène de Benoît Seguin.

Dennis Kelly  a 43 ans est né et a grandi à Londres dans une  famille  irlandaise de cinq enfants, où  son père était conducteur de bus.  Dennis a quitté l’école à seize ans et a  travaillé dans des supermarchés, puis il a  découvert le théâtre en intégrant une jeune troupe, The Barnet Drama Centre. A trente ans, il  écrit sa première pièce, Débris; il est aussi l’auteur,  entre autres,  d’ Osama the hero, Blackout, After theend, White pig, Orphans,  ou  Taking care of baby, qui a  été mise en scène par Olivier Werner en 2011 à la Colline et en Europe, mais aussi au Japon et aux Etats-Unis et au Canada… C’est aussi un auteur de télévision.
Love and money a aussi été montée plusieurs fois en France; ce n’est pas une pièce des plus faciles… Ecrite en sept tableaux,  on dira,  pour  faire simple,  que c’est l’histoire d’un jeune couple; Jess et David qui se bat assez mal  contre un dette écrasante qu’a contractée Jess. Mais il y a aussi nombre d’autres personnages, tous représentatifs de la société contemporaine. Un père et une mère qui parlent de la tombe de leur fille, un chœur d’hommes et de femmes parlant, à coup de petites phrases courtes business,  intérêts d’emprunts mais aussi  boudhisme et idée de cheminement. Et Val,  une jeune cadre de banque, au cynisme et au langage des plus crus, qui propose à son ancien petit ami  David un travail bas de gamme:  » Jess ou toi, pourriez sucer des bites, vous prendre en photo et les vendre sur internet. DAVID. Non, je ne vais pas sucer des bites. VAL. Je sais bien. Je sais bien David.
Il y a aussi Debbie: la jeune  femme va finir  par enlever sa culotte pour l’offrir à Duncan, qui le lui demande; c’est  un pauvre type imbibé d’alcool qui se raconte des histoires en n’omettant surtout pas d’en  raconter aux autres et qui la drague dans un café.

 Là aussi, les frontières entre  envies forcenées  de réussite sociale et pulsions sexuelles sont des plus floues. L’écriture  de Love and money, assez inégale a sans  doute été  influencée par celle de PInter.  Et, même si  la construction par fragments de la pièce exige du spectateur qu’il recompose le puzzle qu’il lui propose, après un un monologue interminable au début, les choses sont  ensuite plus claires et  les dialogues à deux ou trois personnages sont  d’une grande justesse et tout à fait somptueux dans leur violence glacée! 
Le travail sobre et efficace de Benoît Seguin a surtout des qualités plus que  les défauts d’une première mise en scène: il ne tombe pas dans la caricature et  il maîtrise bien l’espace et le temps( aucun cabotinage et pas de courses effrénées dans la salle ou autres bêtises) mais fait preuve au contraire  d’une grande  rigueur. Et  il sait diriger  ses sept acteurs, dont certains possèdent une belle  présence et sont remarquables de  force et de vérité :Emilie Cazenave, Fiona Chauvin ( Debbie) et  Cédric Colas. Dès qu’ils apparaissent sur scène surtout Emilie Cazenave, il se passe quelque chose: c’est assez rare pour  être signalé…

  Les  autres comédiens sont  moins convaincants et  la diction n’a pas  été vraiment prioritaire dans l’enseignement qu’ils ont reçu! Allez,  Martin-Barbaz encore un effort! Sur ce point, Benoît Seguin aurait intérêt à resserrer les boulons d’urgence.  Et il vaudrait mieux aussi qu’il évite de placer ses comédiens alignés face public comme Nordey  a la manie de le faire. Mais cela dit, il a aussi  un autre atout et non des moindres: la scénographie épurée de Charlotte Maurel  est intelligente et  fonctionne bien avec ses propositions dramaturgiques; on voit qu’il  a  dû mettre toute son énergie et ses petits sous dans l’aventure, cela se sent et c’est toujours agréable. En tout cas, chapeau.
Qu’il ait le Prix des jeunes metteurs en scène ou non, peu  importe, sa mise en scène intéressera plus d’un directeur de théâtre.

Philippe du Vignal

Spectacle vu au Théâtre 13 le 26 juin.

Festival des caves

Festival des caves à Besançon: La Guérison infinie d’après le dossier médical d’Aby Harburg, adaptation et mise en scène de Raphaël Patout.

Festival des caves guerisonLe Festival des caves-dont c’est la huitième édition- créé par Guillaume Dujardin et Raphaël Patout, s’est déroulé cette année, de mai à juin à la fois à Besançon mais aussi à à Dôle, Lons-le-Saulnier, Arcs-et-Senans, Arbois et à Lyon, dans une cinquantaine de lieux et quelque deux cent représentations!
Et uniquement dans des caves prêtées par des particuliers ou par des monuments historiques.  » La contrainte imposée par la cave est transformée en liberté, dit Guillaume Dujardin, car ce que nous ne pouvons pas montrer, nous devons l’imaginer. Le théâtre qui peut s’y inventer devient infini. Tout y est possible, surtout ce qui ne devrait pas l’être. Quelques mètres carrés qui nous obligent à être politiques et poétiques. Sous la terre, regarder le monde. Et le réinventer. Afin de le montrer autrement. »

Effectivement, les contraintes sont bien là: le plus souvent,  pas plus de 19 spectateurs, consignes de sécurité obligent, espace clos sans dégagement;  nombre d’acteurs, éléments de décor et accessoires limités, éclairage sommaire et donc mise en scène imaginée pour le lieu.
L’histoire du théâtre nous rappellerait au besoin que les spectacles depuis l’antiquité ont dû d’abord s’adapter au paysage ou à l’architecture existante, que ce soit la colline d’Epidaure, la cour d’auberge espagnole, ou plus près de nous, les appartements nus de Varsovie pendant l’occupation allemande puis… la cave cracovienne où eurent lieu les spectacles-cultes de Tadeusz Kantor .

La Guérison infinie, c’est un montage de textes: réflexions notés par une infirmière, extraits de son dossier médical, de l’historien d’art allemand Aby Harburg, soigné en 1923 pour de graves troubles mentaux à Kreuzligen, en Suisse. Il souffrait, selon les termes d’une lettre du directeur de la clinique à Freud, d’une grave psychose, accompagnée d’angoisses, d’obsessions… Aby Harburg avait choisi pour une conférence qui devait servir de test à une éventuelle sortie de l’hôpital les souvenirs d’un voyage qu’il a fait  vingt sept ans auparavant aux Etats-Unis. Issu d’une grande famille de banquiers juifs de Hambourg, il entretenait des relations difficiles avec le judaïsme, et avait choisi pour thème, de  cette conférence la manière dont les Indiens Hopis, maîtrisent collectivement, par le rituel dit du serpent , une peur immémoriale, et croient dominer les forces de la nature par le jeu de la pensée symbolique.
Harburg y met en évidence le caractère schizophrénique de la civilisation occidentale. Cassirer, l’autre grand historien de l’art allemand, avait bien vu qu’il sentait derrière les œuvres d’art les grandes énergies formatrices d’une civilisation.

Mais Harburg,  profondément malade, avant que la dégénérescence neuronale ne lui provoque, cinq ans plus tard, une attaque cardiaque fatale, prononçait aussi des phrases qui font froid dans le dos: « Je suis à la terminaison d’une chaîne d’intrigue, sans que je sache de quoi il s’agit. Parce qu’on ne me dit rien. 18 juin Un nid de merles, avec quatre petits, a disparu. Les petits étaient mes enfants. 4 juillet Pourquoi vous me coupez les cheveux? 7 juillet Le thé est contrefait, il pue, il y a du poison dedans! Le court de tennis est un lieu de rencontre pour criminels. L’eau du lac n’était pas humide, les petits garçons qui se baignaient sont ressortis secs! Le docteur Ludwig Binswanger a expédié par le train des caisses remplies de chair humaine. À la fin, qui êtes-vous ? Qui m’a envoyé dans cette caverne, où il n’y a que des putains, des souteneurs, des criminels, des meurtriers. Le gardien chef veut me tuer aujourd’hui! Petit Warburg, si cette maudite bête de Satan d’infirmière ne te protège pas, tu es perdu ! Ne m’abandonne pas! Ma bonne étoile! Qui êtes-vous donc, pour faire de telles choses ? Bande de cochons. La fange qu’on me donne pour nourriture est faite de sang humain? »
Raphaël Patout a très finement adapté,  dans une forme courte, ces textes qui sont souvent d’une violence inouïe, interprétée par une jeune comédienne, Pearl Mainfold. Aucun décor si ce n’est une carcasse de paravent en bois où elle accrochera puis décrochera à la fin ces photos de Harburg, de sa famille mais aussi d’œuvres d’art, toutes en noir et blanc.  Il y a j juste une grande table de bois, avec posé dessus, un flacon contenant un serpent, allusion  à ce rituel des Indiens Hopis.
Avec,  comme seul éclairage,  deux balladeuses à ampoule fluo répandent une lumière blafarde dans cette  petite cave voûtée où le public est en grande proximité avec l’actrice, très bien dirigée par Raphaël Patout. Elle a une belle présence et dit ces textes fulgurants avec précision et légèreté à la fois, textes que la musique d’Arno Pärt vient heureusement aérer par instants.
Mieux vaut ne pas être claustrophobe mais rarement un lieu n’aura été aussi adapté à un texte d’une telle intensité. Soixante minutes pas plus, on ressort de là comme un peu sonné par le destin de cet homme à la grande sensibilité artistique, frappé encore jeune par la maladie mentale; difficile, pour nous, de ne pas faire le parallèle avec cette grande historienne de la danse que fut Laurence Louppe, frappée elle aussi par cette même maladie…

Le spectacle devrait être repris mais il vaudrait mieux qu’il le soit dans une cave comme ici. C’est une sorte d’aventure  que Guillaume Dujardin a eu raison de programmer et c’est est bien qu’un festival comme celui des Caves puisse accueillir des spectacles hors normes comme cette Guérison infinie

Philippe du Vignal

tabac rouge

tabac rouge  tabacrouge-richardhaughton

Tabac rouge, mise en scène, scénographie et chorégraphie de James Thiérrée.

 

C’est son cinquième spectacle, et le premier où il n’apparait pas sur scène. Il en a assuré à la fois la scénographie qui est toujours chez lui un des axes centraux , comme dans cette merveille qu’était en 98 La Symphonie du Hanneton,  mais aussi  la musique et  les lumières. Il y a aussi   ce même dénominateur commun: un personnage en lutte contre un groupe humain, sur un grand plateau.
Mais son travail, qu’il orientait davantage vers le mime et l’acrobatie de haut niveau,  comprend cette fois, de nombreux moments dansés dont il a assuré lui-même la chorégraphie visiblement influencée par Pina Bausch, Alain Platel et Wim Vandekeybus- il y a plus mauvaises  références!-qui entre ici en interaction avec quelque chose qui ressemble à du théâtre non parlé… Enfin, James Thiérrée a choisi comme parti pris, une sorte de déconstruction  permanente  surtout vers la fin,  avec un décor qui ne cesse pratiquement pas de bouger.

C’est, il faut le reconnaître, assez remarquable  sur le plan technique: imaginez un grand mur de perches imbriquées les unes dans les autres avec des châssis de miroirs, mur que les régisseurs déplacent, et qui, à la fin, happé par des filins,  se retrouve à l’horizontale au-dessus de la scène. C’est  d’une virtuosité exemplaire, comme le sont les enchaînements musicaux ou chorégraphiques. Tout cela fonctionne très bien comme dans une boîte à musique au mécanisme de montre suisse. Aucun doute là-dessus, Thiérrée sait faire, et bien faire,  tant  le grand plateau du Théâtre de la Ville lui est maintenant familier… Et on peut constater  que le spectacle  est bien rodé.
  Mais cela donne quoi sur le plan artistique? Désolé mais vraiment pas grand chose d’intéressant! Et les applaudissement ont été des plus frileux-il y eut même quelques sifflets et les saluts furent vite et tristement  abrégés. Thiérrée lui-même n’est pas venu saluer, comme s’il se doutait de l’accueil qui allait être réservé à cette chose. Comme me l’a dit,  à la sortie, un mien confrère, non dénué d’humour:  » C’est toi qui vas faire l’article, condoléances, cher Philippe ».
Mais il est intéressant d’essayer de comprendre  pourquoi cette grosse machine avec dix interprètes dont six danseuses, et une équipe technique remarquable,  qui a  exigé de gros moyens, ne fonctionne pas, et cela, dès pratiquement les premières minutes. D’abord, le grand praticable mobile  et le bureau aux deux lampes à abat-jour kitch, avec ses bataillons de roulettes ne sont quand même pas sur le plan plastique d’une grande réussite. Enfin passons!
Mais les faire sans cesse évoluer sur le plateau finit par donner le tournis et provoque une sorte d’anesthésie visuelle qui  empêche de voir le reste. Ce qu’un décorateur expérimenté aurait tout de suite conseillé à Thiérrée de ne pas faire. Kantor  était, lui, son propre  scénographe, mais il avait longtemps exercé ce métier difficile avec beaucoup de savoir-faire et d’intelligence, avant d’être le créateur à part entière de spectacles-cultes comme La Classe morte, Wielopole, Wielopole, etc….

Par ailleurs, désolé aussi de le dire mais la chorégraphie, même inspirée de celles des grands noms cités plus haut,  n’est pas vraiment du bois dont on fait les flûtes et n’accroche en rien le regard du spectateur qui cherche en vain l’axe d’une réalisation sans  unité qui part dans tous les sens, et   dispense un ennui de premier ordre pendant quatre vingt dix  minutes. Tabac rouge sans doute mais fil rouge, que nenni !
Denis Lavant, qu’on aperçoit seulement à cause de  la parcimonie des éclairages, fait ce qu’il peut,  mais,  à l’impossible,  nul n’est tenu. Sur le plan gestuel, il y a quand même quelques belles images, mais cela ne suffit pas et  Thiérrée est tombé dans tous les stéréotypes du spectacle contemporain depuis  cinquante ans: plateau nu, fumigènes à gogo avec effets lumineux comme  dans n’importe quelle boîte miteuse, interprète  qui s’enroule le corps d’une bande plastique noire, miroirs qui reflètent les spectateurs, danseuse qui traverse les premiers rangs du public… Tous aux abris ! Comme si,  à court d’idées, Thiérrée s’était rabattu sur des procédés dont n’importe quel jeune metteur en scène sait qu’ils sont usés jusqu’à la corde.
Reste à comprendre aussi comment un spectacle aussi pauvre  sur le plan artistique, a pu avoir droit de cité au Théâtre de la Ville. Il y a bien eu, au départ, un projet soumis à Emmanuel Demarcy-Motta -qui sait pourtant bien diriger sa grosse boutique- et à ses collaborateurs, non ? On ne comprend pas! Le Théâtre de la Ville s’en remettra et  James Thiérrée aussi mais mieux  vaudrait qu’il  renouvelle d’urgence son inspiration… On a presque l’impression que l’auteur de ce Tabac rouge n’est pas le même que celui de la célèbre Symphonie du Hanneton.
Que vous ayez vu ou non ses précédents spectacles, vous pouvez vous abstenir! Sinon, dans les deux cas, vous seriez déçu. On verra bien ce qu’en pensent nos amis russes, peu habitués à ce type de théâtre et donc, sans doute plus indulgents. Mais, comme disait l’immense Dante: «  Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate! »

Philippe du Vignal

Nous avons  demandé à notre jeune correspondante russe, Anastasia Patts,  doctorante à Paris, de nous donner aussi  ses impressions sur ce spectacle… Point de vue:

Le public s’habitue sans doute à ne pas chercher une histoire  chez certains metteurs en scène de théâtre visuel,  au motif qu’une vraie création se produit, non pas sur  le plateau mais dans son imagination. Comme dans les spectacles oniriques de James Thiérrée:  La Symphonie du hanneton, La Veillée des abysses, Au revoir parapluie et Raoul, qui se révèlent très achevés et même d’une indéniable cohérence). Dans T,  on cherche les trois principes fondamentaux  de narration: une intrigue, un pic et un dénouement mais difficile  de les  définir…
On essaye de trouver une explication à ces images de corps de comédiens/danseurs, dont on espérait percevoir les émotions. Mais, déception, c’est plutôt les changements de cette grande plaque de miroirs (tour à tour verticale, horizontale, ou inclinée) au mécanisme complexe  qui nous fascinent!
Et quand on  essaye de  voir les rapports entre le spectacle et la scénographie, on se perd en conjectures. Naturalisme? Surréalisme? Symbolisme? Pas d’interaction entre le décor et le jeu des comédiens! Les reflets vacillant des miroirs opaques et tremblants semble évoquer la fragilité de l’existence.  La fumée du tabac au début, les personnages clones issus de l’imagination du protagoniste (Denis Lavant), ou de ses hallucinations narcotiques,  leurs métamorphoses, la disparition du héros dans les dessous … tout cela  rappelle le fameux  baroque de La vie est un songe et le caractère illusoire de la vie, de la frontière confuse entre réalité et imagination.
 Mais on  s’interroge en vain sur le pourquoi de cette  séparation entre émotionnel et visuel, malgré   les trouvailles merveilleuses de mise en scène et de scénographie de James Thiérrée.

Anastasia Patts

Théâtre de la Ville jusqu’au 8 juillet puis en tournée..

addendum du 27 février:

cet article me semble bien sévère! J’ai vu ce spectacle avec plaisir. Certes on peut trouver des reproches à faire en sus des fumigènes, mais Ph. du Vignal s’en est largement chargé! peut-être Tabac rouge s’est bonifié depuis, il y avait de quoi se mettre sous l’œil et dans les noreilles, le public  à applaudi longuement et les rappels se sont succédés! Ce qui prouve que je n’était pas seule à apprécier le beau travail.

Claudine Chaigneau

Mes jambes, si vous saviez, quelle fumée

Mes jambes, si vous saviez, quelle fumée… de Bruno Geslin et Pierre Maillet, d’après les entretiens de Pierre Chaveau avec Pierre Molinier, mise en scène  de Bruno Geslin.

 

 Mes jambes, si vous saviez, quelle fumée 281-2003-ms-jambe-01Une scène éclairée de rouge,  avec des paravents tapissés de toile de Jouy. Côté jardin, un tabouret et côté cour, un établi-bureau un peu foutrac. Au centre, un écran  vidéo aux ombres indiscernables, où l’on distingue quand même une paire de jambes avec escarpins.
Une voix au timbre nasillard-car accélérée- distille quelques suggestions hypnotiques:  » Vous vous détendez de plus en plus, vos paupières sont lourdes, et à la fin, quand les lumières se rallumeront, vous vous sentirez frais et détendus, comme après une bonne nuit de sommeil… »

C’est amusant, permet de se concentrer et de se laisser glisser  dans un nouvel univers. Efficace sans doute mais un peu gadget, et on  ne comprends pas bien  le lien avec  le texte.  Après cette mise en bouche décalée, le spectacle commence. On entend des bribes de voix incompréhensibles, répétitives et incongrues. Ambiance  à la fois étrange et drôle, avec une vidéo noir et blanc où l’on voit  des morceaux de corps,et de  jambes gainées de bas, assaisonnées de lettres qui défilent  une à une:  P-I-E-R-R-E-M-O-L-I-N-I-E-R.
La vidéo est vraiment tout à fait remarquable: grâce à un  montage rapide et à  sa place au centre du plateau, elle devient actrice à part entière, en ouvrant un éventail de possibles dans un rapport image/son  assez réussi. Mais dans la suite du spectacle, les images  sont   moins  fortes: plans fixes ou compositions animées de jambes, inspirées par le travail photographique de Molinier, mais trop longues et répétitives, et en fond de scène décoratif, elles restent  alors  à la surface  du texte, l’illustrent ou le paraphrasent… Cette  vidéo aurait vraiment gagné à créer une ouverture visuelle vers le travail de Molinier, et ajouter une  dimension plastique au texte.

 Ensuite, changement de lumières et  la musique éclate: deux hommes, dont l’un glousse de rire, dansent en bas noirs et talons aiguille, comme dans les photos bien connues de Molinier. Noir. La lumière revient progressivement, et sur un tabouret à l’avant-scène,  assis, droit et fier de lui, Pierre Maillet rit  en regardant le public- et c’est contagieux et cela  devient  comme  un refrain qui apporte ponctuation et légèreté.
Long silence, rires dans la salle. Il glousse encore, content de lui, puis commence à parler. Pierre Maillet EST Pierre Molinier: mêmes initiales, et probablement, même morceau d’âme en commun dans une interprétation incarnée et  crédible: c’est un véritable plaisir que de savourer ses perles de réflexions, même les plus noires.
L’acteur dans une sorte d’auto-dérision,  réussit à nous faire entendre avec plaisir  l’intelligence du texte;  même les explications  de Molinier sur l’usage des godemichets, et   la mise en scène d’un suicide en deviennent réjouissantes. Fantasmes incestueux, éjaculations inavouables: tout y passe, avec fluidité,  quand Pierre Maillet/Molinier  se livre ainsi sans aucune pudeur, mais non sans  délices. « Sensationnel ! », comme il dit, en  gloussant,  une fois de plus…

Dans une suite de courtes scènes, l’acteur nous livre la vie de  Pierre Molinier, ses humeurs et ses  déboires, comme on parle à un ami..  Alternées   avec des intermèdes  à un, deux ou trois danseurs (le troisième étant Molinier), assez peu  convaincants, malgré de jolis moments avec  le jeune et sculptural Nicolas Fayol (surtout lorsqu’il porte un masque rouge à l’arrière du crâne), et d’amusants trios.
Mais pourquoi cette  musique  convenue est-elle aussi forte ? Comme les lumières rouges, vertes et bleues, cela voudrait  évoquer l’univers de la nuit…  Molinier parle de désir, de fétichisme, de plaisir charnel et  de corps travestis, mais pourquoi lui accoler une esthétique de club érotique déjà cent fois vue ?
À une époque de mœurs encore corsetés, la grande force de Molinier est d’avoir intégré sa sexualité à son mode de vie, de l’avoir vécue, de façon  authentique et sans tabou. Son univers  n’est pas seulement érotique, c’est aussi un chemin instinctif vers une transcendance. Iconoclaste, il crée ses propres images, en « tentant  de résoudre le problème de l’androgyne initial ».
Mais peut-on ici seulement parler d’érotisme, de fétichisme, ou de sexe? Il a inventé son mode de vie, son esthétique, et une  forme de spiritualité. Le point d’entrée dans ce monde semble être le désir qu’enfant, il avait  pour les jambes de sa sœur. Gorgée de vie et de sourires que cette graine de désir a fait naître, une telle richesse aurait dû être mise en valeur de façon un peu plus  subtile. Molinier est sans doute  un être  qui sait jouir de la vie et lui dire oui, et qui appréhende la mort  de la même  façon totale: il  s’est finalement  suicidé
.

images

©Pierre Molinier

Cette ambiance club paraît donc creuse, même  en lui  ajoutant une séquence vidéo où l’on voit, de dos, un homme  qui  danse de façon répétitive, avec un masque de squelette sur la tête. Et quel est le rôle-Elise Vigier, malgré une belle présence, n’est pas danseuse -de cette femme , immensément triste et muette? Si ce n’est pour équilibrer la masculinité de Nicolas Fayol dans une chorégraphie intégrant principes féminin et masculin… Si l’objectif était d’illustrer la quête androgyne de Molinier, Fayol pouvait, à lui seul, l’incarner, tant il ressemble à une statue d’éphèbe grec en mouvement. Ces  chorégraphies ont au moins le mérite de relancer un  rythme qui tend parfois à se diluer…
Alors à voir ? Oui, pour la superbe interprétation de Pierre Maillet, pour un  texte à la fois drôle et savoureux, et pour certains des intermèdes  chorégraphiés (entre autres, ceux avec un danseur au masque rouge, une projection sur voile et un homme-araignée). Et pour la  mise en scène, riche et bien travaillée. Mais  on  regrette de ne voir aucune des photos, portraits de gens,  peintures, dont parle Molinier… Dommage!
Si votre curiosité est piquée, dépêchez-vous, la salle est comble !

 Laurie Thinot

Théâtre de la Bastille

Münchausen, le spectacle

Münchausen, le spectacle, écriture collective dirigée par Julien Luneau, mise en scène collective dirigée par Elsa Robinne.

Münchausen, le spectacle munchhausen-spectacle_02Karl Friedrich Hieronymus Freiherr von Münchhausen  combat pendant dix ans dans l’armée  russe et est   nommé, en 1750, capitaine de cavalerie. Revenu en Allemagne, il confie à l’écrivain Rudolf Erich Raspe ses aventures: il aurait voyagé sur la lune sur un boulet de canon et dansé avec Vénus. Outre-Rhin, cet officier  nostalgique de ses prétendus  exploits est un archétype bien connu (déjà Le Miles gloriosus de Plaute!), et un héros légendaire, un peu  à la manière de Tartarin de Tarascon ou de Cyrano de Bergerac, affabulateur,  et  un peu dérangé. Un héros dont le nom a été donné à un syndrome psychique où  les victimes simulent tous les symptômes d’une maladie afin d’attirer l’attention des médecins.
En 1785, Rudolf Erich Raspe   publie en anglais ces récits (du vivant du baron de Münchausen)  qui furent ensuite  traduites en allemand-mais remaniées  dans un style plus satirique-par le poète Gottfried August Bürger (1747-1794). Puis ces Aventures  furent traduites  en français par Théophile Gautier(fils),  avec les illustrations bien connues de Gustave Doré.  Elles donnèrent lieu aussi à une dizaine d’adaptations au cinéma dont la première en 1911 par Georges Méliès, puis plus  récemment au théâtre.
Ce Baron fantasque est prisonnier de son manoir comme des pages du livre de ses récits. Et, en proie à l’alcool,  il ressasse ses histoires mais plus personne ne l’écoute…. Karl le majordome du baron  est le  témoin impuissant de ses délires et de sa descente  aux enfers. Puis ce Baron, imbu de lui-même, vantard et grand menteur devant l’éternel, comprendra qu’il n’a plus rien à gagner à n’être qu’un personnage de papier et décidera de sortir de cette situation inconfortable… quitte à être obligé de
Le collectif qui s’est emparé  de cette œuvre insolite, a,  pour le raconter, choisi de la traduire à travers une exploration de son for intérieur » et de  représenter le baron avec six personnages qui vont livre les différents visages du baron ». Accompagnés par un accordéoniste et batteur,  et avec une scénographie  et des lumières très simples de Nicolas Hubert soit une série de seize cubes qui leur servent à construire un trône, un muret,etc… et qu’ils manipulent souvent-un peu trop souvent mais de façon assez ludique. La diction et  la gestuelle des jeunes comédiens  sympathiques  sont d’un niveau tout à fait correct,  les costumes plutôt fins et frôles, la scénographie assez futée, et il y a un  bon rythme, du moins, au début…
Et cela fonctionne? Non, pas vraiment. Cette adaptation, issue d’une écriture collective, est  bien trop bavarde, il y a peu de véritables dialogues, et  il manque une véritable dramaturgie pour que l’on s’y intéresse un peu plus longtemps que, disons, les vingt premières minutes. Les déplacements sont plutôt bien dirigés mais on ne sait pas trop où ce collectif veut en venir, et l’ennui est vite au rendez-vous. Tout est trop flou! Les jeunes comédiens font ce qu’ils peuvent mais, à l’impossible, nul n’est tenu!
En fait,  tout se passe comme si ce collectif- mais, au fait, qui a fait quoi dans ce collectif?- avait été séduit par ce personnage mythique sans trop savoir comment arriver à  raconter  une  histoire philosophique où « l’imaginaire et le pouvoir se disputent le pouvoir ».
Le jury de présélection a trouvé que « la proposition de mise en scène  était tenue  et maîtrisée », peut-être… mais  pas sur une heure et demi; et, désolé,  ce texte redondant  ne possède guère de vertus théâtrales…

Philippe du Vignal

Spectacle joué au Théâtre 13 Seine  les 18 et 19 juin.

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