Le nouveau Testament

Le nouveau Testament de Sacha Guitry, mise en scène de Daniel Benoin.nouveautestamentfraichermatthey.jpg

 Petite piqûre de rappel: Sacha Guitry est né en 1885 à Saint-Petersbourg et son  père comédien l’emmena avec lui à Paris où il vécut et  mourut à Paris en 1957.

Entre temps, il fut renvoyé de  onze lycées , écrivit plus de cent pièces où il jouait en général le rôle principal et réalisa quelque trente trois films dont beaucoup étaient des adaptations de son théâtre., et quelque fresques  historiques.

  Arrêté après l’Occupation pour sympathie avec les Allemands et parce qu’il n’avait pas voulu fermer son théâtre, il resta deux mois en prison et,  jamais avare d’un bon mot ,déclara :  » Ils m’emmenèrent menottes au main à la mairie, j’ai cru qu’ils allaient me marier de force ». Il faut noter qu’il refusa toujours que ses pièces soient jouées en Allemagne et, on l’oublie souvent , obtint la liberté de Tristan Bernard et de sa femme auprès de l’occupant, ce qui, sans aucun doute possible,  leur sauva la vie. Mais  Guitry n’obtint un non-lieu qu’en 47, ce qui le rendit assez amer.
 Personnage complexe, il se maria cinq fois avec des comédiennes ou de jeunes femmes qui le devinrent, ce qui en dit long sur sur l’idée qu’il avait du mariage ,dont il disait cyniquement:  » C’est y résoudre à deux les problèmes que l’on n’aurait pas eu tout seul » et il ajoutait avec délice :  » Il faut courtiser sa femme comme si on ne l’avait jamais eue. Il faut se la prendre à soi-même ». Il eut, bien entendu, d’innombrables petites amies dont Arletty,  qui eut ce mot savoureux; « J’allais pas épouser  Sacha Guitry, il s’était épousé lui-même ».
  Effectivement  égocentriste, charmeur, grand travailleur sans en avoir l’air,  et sans doute odieux et cassant  quand il en avait envie,  il avait de curieux rapports avec les femmes  comme avec les hommes, et n’eut pas que des amis! Mais le nombre et la qualité des acteurs qui travaillèrent avec lui en dit long sur la fascination qu’il exerça. Entre autres: Eric von Stroheim, Orson Welles,, Gérard Philipe, Jean-Louis Barrault, Arletty, etc… Et  fit l’admiration des cinéastes de la Nouvelle Vague (dont François Truffault ),et de Charlie Chaplin. Mais aussi d’hommes de théâtre comme Antoine Vitez!

Inclassable Guitry! Plus de cinquante ans après sa mort , son théâtre que l’on  a souvent  traité de léger, continue à être joué régulièrement, en ce moment à Edouard VII et à Nanterre . Il y a dans son oeuvre sans doute beaucoup de pièces surévaluées comme Mon père avait raison (assez estoufadou ), ou Faisons un rêve,  dont le propos est un peu mince. Mais c’est cependant  un bon scénariste et un dialoguiste  qui sait faire les choses, et le Nouveau Testament est loin d’être une pièce mineure.
Mais Guitry,  considéré  comme un auteur de boulevard avec mots  d’auteur et répliques faciles (ce qui n’est pas totalement faux),  reste un des territoires privilégiés  du théâtre privé, et ses pièces  sont peu, voire jamais montés  dans le théâtre public. Par peur du ridicule, par ignorance?  La France est un curieux pays!

 Daniel Benoin, le directeur du  Centre dramatique de Nice n’est pas si frileux ,et c’est tant mieux ; il  avait déjà monté Quadrille de Guitry  en 1992 et il a réitèré en montant Le Nouveau Testament  en 2007 et cette fois,  en diptyque avec Faces de John Cassevetes dans un décor unique: soit une très grande scène , dotée de quelque quarante canapés  de quatre places chacun avec table basse , le public étant réparti au choix sur deux gradins bi-frontaux ou dans les canapés;  les comédiens jouent dans les allées ou assis parmi les spectateurs. Et il y a quatre écrans vidéo disposés sur chacun des  murs de la salle.
 A la vérité, c’est assez  impressionnant quand on entre; c’est en effet comme une intelligente métaphore du fameux salon bourgeois. Mais cela ne fonctionne pas vraiment , Daniel Benoin a beau répartir les scènes un peu partout , il y a  de l’injustice dans l’air, selon le côté où l’on se trouve mais c’est une injustice permanente .Et si l’on est assis dans un des foutus canapés, il y a aussi  beaucoup de choses que l’on voit mal, puisque les comédiens sont forcément de dos à un moment où à un autre; de toute façon, à une trop grande distance, on entend mal dès qu’il s’agit de conversations privées., puisque la salle dite transformable de Nanterre n’a rien d’un théâtre de poche! Disons que c’est sans doute une belle idée scénographique et visuelle  au départ mais pas à l’arrivée…  On se demande bien pourquoi  Daniel Benoin n’a pas voulu  d’une  scène frontale…
 La pièce: on est en 34, peu de temps avant le fameux 6 février  où la France faillit s’embraser quand les les gens de droite s’en prirent aux partis de gauche; cela  se passe chez un grand bourgeois, médecin de son état, le docteur Jean Marcelin  a su  que son épouse Lucie passe d’agréables moments avec le jeune fils de ses bons amis Marguerite et Adrien Worms. Attendu pour le dîner, il ne revient pas et quelqu’un-évidemment  commandité par lui, ce que le public a tout de suite compris, mais ni sa femme ni  l’amant ni ses bons amis-  confie au valet la veste du docteur, sans décliner son identité et sans dire le pourquoi du comment du retour à domicile de cette sacrée veste.
 Et, bien évidemment,  on trouve dans ses poches  une chose plutôt compromettante:  un testament ( photo plus haut) où l’on apprend qu’il lègue une forte somme à parts égales entre son épouse,  une madame Lecourtois, et une troisième: femme :  Juliette Lecourtois . Et il ajoute: l’un de ces personnes est ma fille et l’autre ma  maîtresse. Et la nouvelle secrétaire de Marcelin  que son épouse ne peut pas supporter-et qu’elle soupçonne d’être sa maîtresse -se révélera être sa fille.  Quant à madame Worms, on apprend qu’elle a aussi été la maîtresse de Jean Marcelin…
 Bref, comme le disait , à la même époque, un vieux paysan normand à un journaliste qui enquêtait  sur un crime: « De toute façon, vous ne saurez rien, tous ces gens-là ont tous couché ensemble. » Mais il n’y a pas ici  de crime et, comme est dans la  « bonne » société parisienne,  on règle ses comptes en famille et le brave docteur Marcelin choisira de tout étaler  dans une sorte de jeu de la vérité . La  leçon de morale  un peu longuette et ras les pâquerettes que Guitry se croit  obligé de nous infliger à la fin est cynique, comme lui-même devait l’être dans la vie:  » A notre âge, à notre époque et dans notre situation, nous devons considérer que tous les événement qui nous arrivent sont heureux , sinon nous n’en sortirons jamais ».
On n’est pas encore aux constats doux amers et subtils  de Catherine Millet à la fin de Jours de souffrance » (..) J e sais maintenant que chacun peut, si le regard rétrospectif ne lui fait pas peur, découvrir que son passé est vraiment un roman, et que, serait-il chargé d’épisodes douloureux, cette découverte est un bonheur ».  Le nouveau Testament, sans être un chef d’oeuvre comme le croit Benoin, est loin d’être si légère.. .
  Guitry, quand il parle de relations amoureuses, est souvent  proche de Feydeau et de Marivaux, et  les dialogues de la pièce  sont parfois ciselés  du genre:  » Ce qui fait rester les femmes, c’est la peur qu’on soit vite consolé de leur départ »  Une femme  qui s’en va avec son amant n’abandonne pas son mari, elle le débarrasse d’une femme infidèle ». Plus les homme sont intelligents, moins ils sont malins ».  » Ceux qui n’ont pas droit au bonheur, n’ont pas non plus  droit au malheur ». D’accord, ce n’est pas du Confucius mais enfin…
   En revanche, mieux  vaut oublier les jeux de mots un peu trop faciles comme : »Je la trouve un peu voyante/ – Tu as peur qu’elle te prédise l’avenir » ou   » Si elle est en grand deuil, ce n’est pas urgent, je ne peux plus rien faire pour elle ». La pièce ne repose heureusement pas que  sur ces mots d’auteur, même si Guitry adore en parsemer  son théâtre.
 Daniel Benoin  a préféré garder un air d’époque à la pièce,  encore que les costumes ne sont en rien 1930, et il cède à la manie actuelle, en se croyant  obligé de nous rappeler la situation politique et sociale vue par les actualités de l’époque .Si Guitry n’y fait aucune allusion, alors grands Dieux, pourquoi le faire?  Bon, cela fait, toujours plaisir de voir des images que l’on voit peu  mais casse le rythme déjà un peu lent.Il y a aussi cette idée aussi sotte que grenue, comme disait autrefois Olivier Revault d’Allonnes  dans ses cours,  d’imager  certaines répliques; exemple: quand on croit le docteur Marcelin mort, on le voit étendu dans l’herbe sur les écrans. Ce qui est bien naïf et, en tout cas, ne sert rigoureusement à rien.
A ces réserves  près, la mise en scène ,  dans cet ovni scénographique, représente un pari dont  Daniel Benoin  sort plutôt gagnant, même si un peu plus de rythme , surtout pendant la dernière demi-heure, ne serait pas du tout  un luxe , et c’est un euphémisme,  mais comment faire quand les comédiens doivent parcourir sans arrêt des dizaines de mètres pour circuler entre  tous ces canapés; la scénographie adoptée tient quand même du gadget… Pourquoi faire simple avec une belle et vraie scène frontale, bien adaptée aux intrigues à la Guitry, quand on peut faire bling bling et un peu tape-à-l’oeil, avec cette grande surface mal adaptée au propos… Moralité: quand on aime les gadgets, cela peut vous retomber dessus!
Mais c’est vraiment réjouissant  de voir l’excellent François Marthouret ( Marcelin )qu’on a vu davantage dans un type de théâtre plus sérieux , chez Brook ou ailleurs, ainsi que Marie-France Pisier ( Lucie Marcelin) qui est plus une habituée des plateaux de cinéma. mais tous les autres rôles sont bien tenus  , et  le dialogue au début entre  le valet ( Jacques Bellay) et Jean Marcelin annonce, en aussi loufoque et aussi comique, La Cantatrice chauve d’Eugène  Ionesco.

 A voir? Oui,  ce n’est pas pas encore une fois ni LA pièce ni LA  mise en scène de l’année mais ce Nouveau testament, fait passer une bonne soirée, surtout après les atrocités de la guerre racontée à Bobigny comme à Confluences en solo d’une heure interminable : ce sera pour demain lundi.
 . Et, si vous ne connaissez pas Guitry- personne n’est parfait- vous découvrirez un auteur plus fin et moins boulevardier que sa réputation  pouvait le faire craindre. On attend avec impatience le second volet de ce diptyque, Faces de Cassavetes , dans ce même décor aux quarante canapés.

Philippe du Vignal

Théâtre Nanterre Amandiers jusqu’au 5 avril et Faces a lieu le 4 avril et du 7 au 11 avril.


Archive de l'auteur

Le Pulle

Le Pulle, opérette amorale, texte et mise en scène d’Emma Dante, sur une musique originale de Gianluca Porcu.

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Emma Dante est maintenant bien connue en France et,  en particulier, au Théâtre du  Rond-Point où l’on avait déjà pu voir deux de ses spectacles: Mishlelle di Sant’Oliva et Vita mia en 2007 qu’on avait  appréciés. Emma Dante, d’abord comédienne à Rome, est revenue à Palerme sa ville d’origine  où  elle a fondé sa compagnie en 1999 avec des comédiens siciliens. Sans beaucoup d’argent mais sans aucun doute avec foi et passion; peu connus au début, ses spectacles ont vite ait le tour de l’Europe et Le Pulle, qu’elle baptise « opérette amorale » , est un petit bijou: c’est une opérette au sens étymologique, c’est à dire une sorte de petit opéra dit  » amoral », parce qu’elle  considère que l’univers dont elle parle, celui des prostitués, n’a pas à être jugé sur le plan moral et que l’on ne doit y attacher aucune  connotation péjorative.image22.jpg
Le spectacle est » né d’une écriture contemporaine à celle du spectacle » , dit Emma Dante quia » aidé les comédiens à générer une parole, au lieu de la prononcer », même si elle arrive avec des idées sans doute très  précises sur la façon dont elle entend dérouler le fil rouge des improvisations qui mèneront à la réalisation finale. Cinq hommes et quatre  femmes dont Emma Dante qui vont dire en en peu plus d’une heure la vie au quotidien de ces travestis qui arpentent le trottoir des grandes villes à la recherche du client.

Avec leurs joies et leurs malheurs, celui pour commencer de leur vie personnelle qui a souvent très mal commencé: même si on a souvent quelqus difficlutés à voir en même temps le spectacle et la traduction simultanée, on découvre pour chacun d’eux un passé misérable : grave anorexie pour l’un avec ensuite problème de surcharge pondérable qui va modifier son corps; un autre a été forcé de se travestir à douze ans pour ensuite être livré à la prostitution, etc.. moyennant un peu d’argent, un autre est né plus ou moins hermaphrodite! Bref, le passé de ces êtres qui rêvent comme de tout un chacun  de mariage et de bonheur avec un compagnon, n’a jamais été simple à assumer. pas plus que leur présent fait souvent d’une vie dans un milieu où la drogue, la violence et les brutalités et humiliations des loubards comme des policiers sont leur lot de tous les jours.

Et Emma Dante met cela en scène avec beaucoup d’intelligence et de raffinement: pas grand chose sur le plateau  qu’un rideau rouge à motifs et six pendrillons qui s’abattent brutalement à la fin de chaque séquence: les images sont de toute beauté: celle par exemple du début du spectacle où filles et garçons ,avec des costumes féminins , ont une sorte de voile  collant  sur le visage, et n’ont donc plus d’identité sexuelle repérable ,alors que l’on devine plus ou moins à la charpente du corps qu’ils n’ont pas le même sexe. Ils jouent tous avec leurs soutiens-gorges et leurs slips mais sans jamais se dénuder complètement.

Il faudrait tout citer, en, particulier ce maquillage collectif, à la fois d’un ridicule achevé et d’une subtile émotion. Il y a aussi cette scène sublime du mariage à la fin où l’un des prostitués, un peu ridicule , immense avec ses chaussures à talons aiguille, en guépière blanche avec un petit sac à main , marche sur un étroit tapis rouge de cérémonie , accompagné d’une musique d »orgue à la rencontre des autres mariées en robe blanche qui tiennent  un masque assez hideux d’où se déroule une poupée gonflable munie chacune d’un sexe en érection, puis l’un d’eux finit par prendre une à une  ces pauvres poupées qui se sont  dégonflées , et les emporte toutes sur son dos. Cette parodie de cérémonie  est à la fois drôle et profondément émouvante. et tous les comédiens possèdent une remarquable gestuelle ,dansent et  chantent très bien , que ce soit en solo ou en choeur. Et tout est admirablement réglé. Grâce à la grande qualité de la musique de Gia Luca Porcu, alias Lu, en particulier quand ils interprètent les chansons en dialecte palermitain. 

Avec un remarquable enchaînement ; quand on les voit sur scène, on se souvient de cette phrase magnifique de Zéami (1653-1724-: « Si la danse ne procède pas du chant, il ne peut y avoir d’émotion. L’instant précis où, à l’impression laissée par le chant, se substitue la danse, possède un pouvoir merveilleux ». Entre le Japon et l’Italie et à travers le temps, Zeami/ Emma Dante, même combat pour la beauté.

image5.jpg On n’aurait pas dit grand chose, si l’on ne parlait pas de la beauté de la création lumière mais surtout de la vérité et de la splendeur des costumes( signés Emma Dante) incroyables mais jamais vulgaires- j’ai assez souvent dans ces chroniques déploré la médiocrité des costumes  des spectacles français mais ici,  quel bonheur! La grande qualité de ce spectacle, c’est  d’abord sa grande rigueur, mais aussi son intelligence de conception et son esthétique de tout premier ordre.

  Emma Dante, qui chante dans le spectacle, est décidément une grande metteuse en scène. Quelle est la compagnie actuelle en France capable de créer un spectacle de ce type aussi bien construit et aussi beau? Ne répondez pas tous la fois!

    Il y a bien quelques redites et certaines longueurs qui gagneraient à être élaguées. Mais Emma Dante ne triche pas et dit finalement beaucoup de choses sur la conquête de la liberté sexuelle, la notion de transgression, et  les regards plus que douteux que la société continue à porter sur ses marginaux. Elle est  aussi, ne mâchons pas les mots, un excellente  peintre !

A regarder Le Pulle, on pense en effet aux silhouettes féminines comme masculines que réalisait  dans les années 80 ,un artiste comme Bruce Nauman , aux sculptures d’ un Larry Rivers (1966), ou à ce merveilleux metteur en scène new yorkais d’origine sicilienne ,  John Vaccaro qui ,déjà,dans les années 60, avait mis le sexe en scène avec ses travestis en strass et paillettes qui furent imités ensuite un peu partout; un tribunal bruxellois l’avait même condamné  à 300 euros d’amende pour immoralité,(dans  » Cockstrong, ( 1970)  » une jolie jeune femme en petite gaine et bas noirs se masturbait quelque secondes sur un coin de table et , à la fin , un gigantesque phallus éjaculait sur le public).  Cela avait suffi à mettre en émoi les ligues belges de protection de la jeunesse qui avaient porté plainte, ce qui avait fait une publicité formidable au spectacle qui ,du coup,  refusait du public!..

Alors à voir? Oui, absolument, sans hésitation, même s’il fait beau mais, comme il va bientôt pleuvoir, réfugiez-vous au Théâtre du Rond-Point… Mais dépêchez-vous, cela commence à être bien plein.Jean-Michel Ribes a eu raison d’inviter à nouveau Emma Dante..

Philippe Du Vignal

Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 11 avril

 

 

Le canard sauvage

Le Canard sauvage d’Ibsen, mise en scène d’Yves Beaunesne.

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  Le Canard sauvage  a été écrit par Ibsen en 1884 quand il vivait encore à Rome ( il obtint une bourse et partit vivre à Rome, dramaturge  encore mal connu, où il resta presque trente ans) et il  reprend  dans cette pièce plusieurs des thèmes le plus constants de ses pièces les plus connues: Les Revenants,Rosmersholm,Solness le constructeur, Jean-Gabriel Borckmann, Quand nous nous réveillerons d’entre les morts, Brand ,Maison de poupée , Helda Gabler ou  Peer Gynt: les mariages  difficilement conclus et jamais très heureux, l’inexorable faillite du couple avec  ses conséquences pour les enfants,le crime et l’emprisonnement, les sombres histoires familiales d’argent, l’alcoolisme et la maladie mentale ou physique incurable, le suicide, le sexe, le mensonge et l’hypocrisie, le retour d’un parent ou ami fanatique, le délire religieux, les chantages divers et variés, le crime et la prison, ..Bref, ce n’est pas vraiment tout rose dans  les familles représentées par Ibsen! Qui  possédait très bien son sujet,  et pour cause!  Ses parents s’étaient séparés très vite : en effet,  son père, qui avait fait faillite, sombra dans l’alcool ; sa mère essaya de retrouver dans le mysticisme un accomplissement personnel…

  Donc , dans Le Canard sauvage, Gregers Werles, beau jeune homme, revient après un exil de plusieurs années, chez son père Haken Werles, un grossiste qui a fait fortune où il retrouve un ami d’enfance Hjalmar Hedkal ; celui-ci,  devenu photographe et futur inventeur incompris d’on ne sait trop quelle machine ,  a épousé une jeune femme ,  autrefois servante de Haken et dont il a eu une fille  Heldig, qui a  quinze ans ….Mais Haken Werles   avait arrangé vite fait  le mariage  de sa servante avec Hjalmar !
 Gregers, en quête d’absolu, est sûr que le mensonge est la pire des choses et , dans une sorte de parano, pense que les familles repartiraient d’un bon pied, si on ne leur cachait rien d’un passé pas toujours reluisant. Et  Gregers ,qui connaît le dessous des cartes, va faire comprendre à son ami que la douce et belle Heldig est en réalité la fille de Haken  Werles. Pour faire bon poids, il lui révélera aussi que le vieux père d’Edkal a été mis en prison  pour un crime commis par ce même Haken. Il a évidemment tout faux…
 Hjalmar Hedekal, accablé,  va rompre avec son épouse, et ne voudra plus revoir la petite  Heldig ; Gregers, qui n’est pas à court  d’idées naïves la persuade alors de tuer le canard sauvage blessé qu’elle a recueilli pour prouver à son « père » qu’elle l’aime beaucoup., et qu’elle a besoin de lui.Mais elle subtilisera un pistolet et , au lieu de tirer sur ce fameux canard,se tuera… Moralité: à quoi sert de vouloir traquer l’absolu et la vérité ,si c’est pour faire exploser une famille . Mieux vaut encore les hypocrisies et les mensonges les plus durs que l’explosion programmée d’une famille,  semble dire , sans le dire mais tout en le montrant bien,  le  grand Ibsen.
 Chaque famille possède son  paquet de secrets bien dissimulés  dont quelques uns de ses membres connaît au moins un petit morceau, ce qui est encore plus croustillant;, surtout quand ils ne s’enendent pas très bien… Ibsen a construit comme toujours un bon scénario ,  même si les ficelles sont parfois un peu grosses et le dénouement attendu. La pièce a un peu de mal à démarrer vraiment et son début , long comme un jour sans pain ,aurait sans aucun doute  dû être reconstruit.
 Quant à la mise en scène d’Yves Beaunesne, que dire? Cela commence plutôt mal par  la réception chez le père Werles à laquelle ne croit pas une seconde, et cela ne s’améliore guère… La direction d’acteurs laisse à désirer : chaque comédien fait son travail mais  joue à sa façon, sans qu’il y ait beaucoup d’unité dans l’interprétation… En fait ,ce qui manque à cette mise en scène sans envergure de la pièce d’Ibsen , c’est une solide dramaturgie ; il semble que Beaunesne se soit contenté de la mettre en place sans trop d’effort, et c’est tout…

  François Loriquet ( Hedkal) a de bons moments mais on n’entend ni ne comprend souvent ce qu’il dit; Judith Henry interprète le rôle de son épouse, sans grande passion et de façon assez conventionnelle, Fred Ulysse ( le père d’Hedkal)  cabotine un peu;  Freyssung, ( le grossiste) , par ailleurs excellent comédien , fait ce qu’il peut  mais tout cela laisse une impression de vieux théâtre poussiéreux, alors qu’on aurait pu faire dire bien plus à la pièce d’Ibsen . Désolé, mais  l’on s’ennuie rapidement ( et le spectacle dure plus  de deux heures sans entracte!).

  Et ce n’est pas la scénographie maladroite et laide ,à laquelle on ne peut croire un instant, qui peut aider à rattraper les choses. On pense  à ce que  Thomas Ostermeier , le metteur en scène allemand de l’admirable Maison de poupée jouée aussi à Sceaux l’an passé, aurait fait avec ses merveilleux acteurs… Dommage!
 Alors, à voir? Oui, si vous n’êtes vraiment pas, mais vraiment  pas difficile, ou que vous ayez  comme çà envie de découvrir la pièce d’Ibsen,  sinon vous pouvez vous abstenir; en tout cas, conseil d’ami:  évitez d’y  emmener votre meilleur (e) ami (e) ou d’y  inviter des lycéens, ils risquent fort d’être dégoûtés à jamais du théâtre . Par ailleurs,  il y a beaucoup d’autres bonnes  choses à voir comme ,par exemple , La Cerisaie au Théâtre de la Colline ou cette merveille qu’est  Le Pulle, opérette amorale d’Emma Dante au Théâtre du Rond-Point, que nous venons de voir et dont on vous parlera demain.

Philippe du Vignal

Théâtre Les Gémeaux  à Sceaux ,Hauts-de-Seine

Idiot

Idiot, un spectacle de Vincent Macaigne, librement inspiré de Dostoievski. image3.jpg

Le célèbre roman Crime et Châtiment, le premier grand roman de Dostoievski a un esprit chrétien et vise clairement les idées positivistes  qui commençaient à se répandre dans les milieux bourgeois des grandes villes russes;  dans  L’idiot, il y aussi,  chez le Prince comme chez Hippolyte, voire chez Rogojine et Lebedev, une pensée nettement religieuse et sociale, où la question de la richesse des uns et de la misère des autres  est clairement posée, à une époque où l’on guillotinait sans trop d’état d’âme. Malgré tout, il y a  tout au long du prodigieux roman fleuve de Dostoievski ( quelques 800 pages), avec ses innombrables actions secondaires et ses dizaines de personnages,  un  amour de la vie où le plus petit instant mérite d’être goûté parce qu’on le sait fragile. On croirait entendre à plus de vingt siècles de distance l’Eschyle des Perses:  » Jouissez chaque jour des joies que la vie vous apporte car l’argent ne sert  à rien chez les morts ».
Les adaptations aussi bien au théâtre- celle d’André Barsacq avec Philippe Avron- aussi bien qu’au cinéma ( notamment celle de Georges Lampin ( 1946) avec Gérard Philipe  sont très nombreuses : il faut dire que malgré la difficulté ( impossible de ne pas choisir des moments particuliers, le roman est très long),  on est encore ébloui  par  un scénario de tout premier ordre et des dialogues exemplaires.

Alors au metteur en scène de se débrouiller avec une action qui se déroule  sur  six mois et qui comporte quelque 27 personnages, sans compter ceux qui n’ont aucun rôle vraiment actif et , en général, on ne garde  que les plus importants à savoir :Totski, le « bienfaiteur » de la jeune et belle Anastasia, amoureuse de la vie et croqueuse d’hommes, qui a fini par rompre avec lui , Rogovine avec qui elle a de curieux rapports d’amour/haine et qui finira par la tuer, Gania qui voudrait bien se marier avec elle, Lebedev, le petit fonctionnaire,  Aglaé, la fille du général Epantchine,  rivale d’Anastasia et  Le Prince Mychkine, atteint de crises d’épilesie et qui revient de Suisse où il est allé se faire soigner et qui aime aussi d’amour fou Anastasia. Il sont tous âgés d’une vingtaine d’année ou un peu plus , sauf Totski qui a  55 ans. Le Prince arrive avec un baluchon mais esr en passse d’obtenir un héritage qui le fera devenir très riche. Ce qui change évidemment la donne…

Vincent Macaigne ne triche pas et prévient  avec honnêteté que le spectacle est librement inspiré  du roman de Dostoievski dont il n’ a gardé que certaines  scènes essentielles; il a aussi écrit de nombreux dialogues d’après le récit des événements et il en a repris  certains directement tirés du roman mais écourté comme ceux de la  fin. du spectacle. Le jeune metteur en scène dit que » l’enjeu n’est pas de résumer l’Idiot mais de rendre sa force épique et littéraire, son mouvement et sa profusion. Il veut aussi « transcrire les force qui structurent son écriture » et « réduire à des situations de plateau fortes qui permettent de condenser dans un temps réel celui de la représentation commun aux acteurs et aux spectateurs les  enjeux narratifs et symboliques ». « Il nous appartient ,ajoute-t-il sans beaucoup d’humilité de réactiver le mythe dostoievskien ». A la lecture de ces bonnes  et prétentieuses intentions, qui peuvent  paver l’enfer mais aussi quelquefois le paradis théâtral,  on avait fortement envie d’aller voir…
Alors, justement ,que voit-on? On pourrait dire:  beaucoup du pire et un peu du meilleur. Quand on entre d’abord dans le hall de la Salle Gémier, pleine de guirlandes lumineuses de fête foraine, on peut voir des flashes de tableaux classiques savamment mélangés de telle façon que l’oeil ne puisse en reconnaître que des traces et encore à condition d’avoir fait un peu d’histoire de l’art.  Miracle de la technologie.Bon!  A suivre.
Il y a aussi  au-dessus de la scène un tableau lumineux comme autrefois à la SNCF qui  débite, avec un cliquetis merveilleux et  à toute vitesse des chiffres et des lettres pour se fixer sur une  destination et un horaire: les ville défilent: Strasbourg, Londres, Paris… pour s’arrêter à : Saint- Petersbourg 1875-1876. Bon , à suivre. Hippolyte, qui ressemble un peu à Stanislavski jouant Les Bas-Fonds, regard fixe et longs cheveux noirs,  se tire un  coup de revolver qui ne part pas, avec derrière lui un grand  Mickey qui flotte en l’air.  ( Merci Jeff Koons) Bon! Encore à suivre.
Il n’y pas grand chose sur la scène sinon une table avec nappe blanche et flûtes en image2.jpgplastique et de l’autre côté, un distributeur de boissons. Une jeune femme derrière un paroi vitrée écrit, pendant qu’un homme plus très jeune la regarde faire en silence: « Je t’aime encore moi, ne m’abandonne pas… je t’aime. Si tu m’abandonnes, je ferai de ta vie un cauchemar et tu seras obligé de te mettre à quatre pattes pour te débarasser de moi. Tu me dois de l’amour. »Il y a un tube fluo suspendu, l’inévitable portant ( très mode dans le théâtre contemporain), avec des costumes prêts à servir., et la no-moins inévitable servante allumée.Un homme nu, revêt la peluche d’un gros nounours blanc. Et le Prince, au cas où on l’entendrait pas,  hurle au mégaphone avec un accent suisse à couper au couteau, parce qu’il est allé  faire soigner ses crises d’épilepsie en Suisse; Ah! Ah! Ah!… Heureusement,  Pascal Réneric a l’intelligence de ne pas  en faire trop.
Et,  comme c’est l’anniversaire de Nastassia, ils dansent tous en buvant derrière la paroi vitrée, immergés  dans une boîte à mousse comme celles des  clubs branchés, sur fond d’alcool et  de sexe. Dans ces cas-là, nul besoin de connaître l’intrigue, il faut  aller à la pêche aux personnages qui sortent ici d’une bande dessinée; ne restent finalement que les avatars d’avatars de l’Idiot d’origine qu’on ne vous racontera pas parce que ce serait beaucoup trop long.On arrive tant que bien que mal à suivre mais cela  réduit singulièrement la  dimension dramatique. Tout se situe dans un espace et un temps où rien n’est vraisemblable,  mais pourquoi pas?
Mais il  y a aussi, suprême raffinement, des sons qui doivent dépasser allègrement les 105 décibels , limite autorisée pendant trois minutes dans le spectacle et à plus de trois mètres minimum des baffles. On se demande d’ailleurs bien pourquoi la direction de Chaillot autorise ce jeune homme à faire cela en toute illégalité. Le mépris du public a des limites et des spectateurs sortent, incapables de résister à cette torture.
Que cherche  Vincent Macaigne? A jouer sur les nerfs du  public?  Gagné!  Mais c’est à la fois , inadmissible ,naïf  et prétentieux, et on peut vous garantir un bon mal d’oreilles à la sortie. A partir de ce moment-là, on commence à avoir de sérieux doutes sur ses capacités de créateur, d’autant qu’il accumule sans trop de gêne les pires poncifs du théâtre contemporain: les courses effrénées et sans raison  dans la salle, qu’il doit trouver drôles, les fumigènes à gogo, les écrans de télévision avec l’interview de Sarkozy par David Pujadas, les costumes ridicules ( le Prince en caleçon), la neige qui tombe ( très mode en ce moment,  merci Savary qui le faisait il y a déjà quarante ans) … Il  ne craint pas non plus d’emprunter ( on dira citer, cela fait plus chic) le grand panneau du fond qui s’abat subitement ( merci Giorgio Corsetti dans Gertrud/  Le Cri ).
Entracte:  on donne au public un petit texte plutôt bien  écrit pour résumer ce qui se passe entre temps pendant quinze ans (?? le roman se déroule sur quelques semaines ) mais bon , allons , faisons encore une concession…Hippolyte, sur une caisse roulante dans le hall du théâtre,   crie  son mal-être et crache le sang  pour cause de tuberculose avancée.(mais qui sait encore parmi les jeunes spectateurs  ce qu’est vraiment la tuberculose) , avant que Macaigne n’invite en hurlant le public à rentrer dans la salle qui s’est un peu vidée et  où l’attend une bonne dose de fumigène…Du terreau tombe des cintres,( merci,  Claude Régy ) les personnages se balancent de la peinture verte.( merci tous les performers d’il y a trente ans minimum ) . Puis ils vont prendre une douche installée sur scène ( nul n’ignore que c’est toujours passionnant de voir quelqu’un se doucher à moitié habillé). On casse à coup de pioche un panneau, histoire de voir une belle lumière  derrière et de faire ainsi une belle image.

Quand on aime, on ne compte pas…Mais pour mémoire, le fongible de chaque soir s’élève à quelque 1.000 euros! Il faudrait que  Daniel Mesguisch, maintenant directeur du Conservatoire, d’où vient Vincent Macaigne,  fasse donner quelques conférences sur l’écologie. Savoir gérer un plateau aux moindres frais  participe aussi du respect du public… et de la planète où Vincent Macaigne , comme nous tous, n’est que de passage…image41.jpg
Ce jeune metteur en scène semble  intéressé par l’art contemporain et quelques  images d’Idiot sont assez belles.Dans son texte d’intention, il  cite des artistes comme Terry Richardson, Andreas Serrano et Gregory Crewdson, dont on peut voir  de remarquables  photos, magistralement mises en scène,  à la Galerie Templon, et mentionne  aussi Rembrandt, Bacon et Depardon ! Cela fait quand même beaucoup de monde convoqué au  portillon., pour ce qu’il a à montrer. Et comme il y a de la prétention dans l’air, il ne craint pas de présenter ce travail comme une « suite synthétique de ses précédents travaux » ! Tous aux abris!
La deuxième partie s’étire un peu mollement, ponctuée par les effets dont nous avons parlé plus haut; la fin est plus forte et il y a  une scène remarquable en densité et en vérité; c’est celle où Aglaé et Nastassia hurlent en s’injuriant et en viennent aux mains: là , on se dit  que Vincent Macaigne peut  être un  bon directeur d’acteurs. mais c’est presque la fin de ces trois heures et demi peu convaincantes. Heureusement, Vincent Macaigne  sait  choisir ses comédiens; en particulier: Pascal Réneric (Le Prince), Thibault Lacroix (Hippolyte) et Servane Ducorps ( Nastassia) qui  sont tous les trois d’une justesse et d’une sensibilité remarquables, et si le spectacle arrive quand même à passer par moments, c’est bien surtout à eux qu’on le doit. On les connaît depuis longtemps et ils n’ont cessé de progresser ; n’en déplaise à M. Goldenberg, qui n’est plus directeur des lieux, ils ont tous les trois, fait l’Ecole du Théâtre National de Chaillot…
Alors,  à voir? C’est selon votre capacité d’endurance acoustique ( en cas de problème, vous pouvez envoyer un commentaire sur ce blog en demandant le téléphone d’un excellent et très gentil  oto-rhyno à l’Hôpital de la Pitié qui, en plus, est un bon spécialiste de théâtre, on vous l’enverra aussitôt) . Cela dépend  aussi  de  votre envie de passer plus de trois heures dans ces conditions à  voir une chose que l’on oublie vite,  ou  de votre volonté de savoir  comment on peut employer l’argent public à concocter ce genre de produits.

  Sinon vous pouvez vous abstenir, la vie est courte et vous pouvez plutôt aller à la Galerie Templon voir les photos de Crewdson et/ou bien vous offrir  le film de Depardon. A vous de choisir mais ne venez pas dire que l’on ne vous aura pas prévenu…

 

Philipe du Vignal

Théâtre National de Chaillot, jusqu’au 21 mars.

En attendant Godot

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En attendant Godot
de Samuel Beckett, mise en scène de Bernard Lévy.

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La pièce , célèbre, emblématique de tout le théâtre contemporain, fut créée au Théâtre Babylone, en 53 après avoir été écrite en  48 par un  écrivain, seulement connu du monde littéraire, dans une  petite salle en fond  de cour boulevard Raspail , dirigée par Jean- Marie Serreau ( le père de Coline) qui, bien plus tard, créera le Théâtre de la Tempête.
La mise en scène était  de Roger Blin auquel Suzanne , l’épouse de Beckett  avait confié le manuscrit de Godot. On peut dire que,  sur ce coup-là, comme sur beaucoup d’autres, Roger Blin , grand défricheur de textes , avait visé le centre de la cible…

Cette petite coopérative ouvrière du boulevard Raspail (Max Barrault,  frère de Jean-Louis, Maurice Jarre…) vit aussi les débuts d’Adamov -Tous contre tous- avec Laurent Terzieff,  et ceux de Roland Dubillard mais, faute d’argent, dut fermer deux ans plus tard. Voilà, c’était en une minute chrono, le petit cours matinal d’histoire du théâtre contemporain de du Vignal…
Bon, on revient à ce Godot ; la pièce n’est pas si souvent jouée que cela; Beckett lui-même, en avait fait une mise en en scène;  Roger Blin l’avait reprise à la Comédie-Française en 78, puis Ottomar Krejca l’avait mis en scène au  Festival d’Avignon avec Gorges Wilson, Rufus, et Michel Bouquet,  puis aux Bouffes du Nord. La distribution était de tout premier ordre mais si, nos souvenirs sont bons, la mise en scène l’était un peu moins. A la lecture, aucune difficulté, quand on aborde Godot: tout est d’une clarté limpide,  d’autant que les didascalies de Beckett sont d’une précision absolue.
Mais la mettre en scène peut  entraîner bien des déboires: il n’y a guère d’action,  ce sont plutôt, pourrait-on dire des micro-actions: une chaussure enlevée avec difficulté, une carotte que l’on mange, des coups porté à Lucky, quelques embrassades, la chute conjointe de Pozzo et de Lucky, un coup de fouet qui claque, etc… Il y faut donc des acteurs capables d’une grande concentration, y compris  celui qui joue Lucky, toujours immobile et muet mais  qui débite soudain un monologue délirant et  absurde (l’un des purs joyaux comiques du théâtre français. Souvenons-nous que Beckett a écrit Film, réalisé par Alain Schneider en 1965, avec l’immense Buster Keaton…).
Et il y a justement dans Godot, une fascination pour le corps qui n’a  cessé d’obséder Beckett toute sa vie, qui, on l’oublie trop souvent, fut jeune, bon sportif, puis  remarquable résistant  qui souffrit beaucoup de  la mort de son  ami Peron en camp de concentration.Et les allusions  au second acte de Godot  sont  claires: la « mort de billions d’autres », la mention de charnier, d’ossements… mais il y a aussi cette espèce de faim permanente ( souvenir de l’Occupation?) de Wladimir et d’Estragon qui a, dans ses poches ,  une carotte, des navets, une rondelle de radis noir. Pozzo lui, a sa bouteille de rouge,du  pain et un  morceau de  poulet dont il jette les os  que ramasse, vite fait, Wladimir après lui avoir demandé l’autorisation…
Fascination du corps douloureux: les plaies du corps, celle des chaussures  et  de la corde autour du cou de Lucky ou les coups de pied au tibia portés sans ménagement au même Lucky , les exercices d’assouplissement que Wladimir et Estragon essayent de faire,  la cécité de Pozzo. Bref, c’est donc bien du corps ausssi dont il est question ici… Toujours présent et assez bien rendu dans la mise en scène de Bernard Lévy, qui sait faire dire au mieux les  fameuses répliques par ses comédiens:  Gilles Arbona, Thierry Bosc, Garlan Le Martelot, Georges Ser, Patrick Zimmerman, qui font tous un travail  efficace et remarquable de sobriété: à la fois dans l’impeccable articulation du texte que l’on entend  bien, comme dans la gestuelle  de chaque scène.
La mise en scène de Bernard Lévy semble parfois un peu sèche, et le début du second acte est un peu mou, mais, malgré cela ,et quelques effets de bruitages inutiles,  ses comédiens  savent très bien dire  le temps passé à attendre , l’aliénation à un autre, l’absence d’ancrage dans un lieu indéterminé (Route à la campagne avec un arbre,  dit la première didascalie), et la fatigue de marcher depuis six heures …
Et ce n’est pas si facile de  rendre cette immobilité de pauvres êtres passant leur temps à bavasser de choses insignifiantes mais  qui disent  tout de la condition humaine, de la vie dont ils ne veulent plus et, qu’en même temps, ils refusent de quitter. Les personnages de Beckett n’ont en effet aucune raison de vivre,  sinon de d’attendre Godot et de parler; le langage devient en quelque sorte leur  bouée de sauvetage dans ce désespoir le plus absolu, dans cette attente infernale de ce Godot plus d’une dizaine de fois invoqué et qui ne viendra jamais.
Et ce langage, quand il est bien servi comme ici, devient  des plus savoureux, toujours à la croisée du comique teinté d’absurdité et du tragique le plus noir. Il  y a un amour de la langue française étonnant chez Beckett: que l’on songe à cette citation délirante de ces noms dans le  monologue de Lucky: Poinçon et Wattman, Testu et Conard, Fartov et Bellcher,  Steinweg et Petermann , qui semblent faire comme un  écho verbal  à ces deux paires de personnages: Wladimir et Estragon,  Pozzo et Lucky. Mais il y a aussi quantité d’autres phrases qui sont devenues en cinquante ans des phrases cultes souvent citées,  du genre: » çà fait passer le temps/ Il serait passé sans ça/ Oui, mais moins vite »… Ou cette suite aussi sublime que loufoque: « Ne disons pas de mal de notre époque, elle n’est pas plus malheureuse que les précédentes; n’en disons pas de bien non plus. N’en parlons pas. Il est vrai que la population a augmenté ». Ou encore une petite dernière pour la route, avec ou sans arbre:  » Elles accouchent à cheval sur une tombe, le jour brille un instant, puis c’est la nuit à nouveau ».
A voir?  Oui, sans aucun doute…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Athénée jusqu’au 28 mars.

Crédits photos:  Clémence Hérout , photos de répétition.

Gênes 01

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 Gênes 01 de Fausto Paravidino, mise en scène de Victor Gauthier-Martin.

 Les présentations en vitesse: Fausto Paravidino est un jeune auteur italien (33 ans), vedette dans son pays et qui commence à être bien connu dans l’hexagone: Nature morte dans un fossé avait été superbement créé en 2001 par Patrice Bigel en 2007, puis par le Collectif DRAO; la même année Jean-Romain Vesperini avait  traduit et créé  en France Deux frères; et Victor Gauthier-Martin, à qui on devait déjà La Cuisine d’Arnold Wesker,  un très beau Timon d’Athènes,  avait  monté (comme Stanislas Nordey et, Hubert Colas mais eux sans grand succès)  Gênes 01 au Théâtre national de la Colline en 2007, que nous avions déjà pu voir.
 ( Vesperini et Gauthier Martin,  soi-dit en passant, tous les deux sortis de l’Ecole du Théâtre national de Chaillot, n’en déplaise à M. Ariel Goldenberg, ex-directeur des lieux qui ne supportait pas la présence de cette Ecole). Enfin, passons…
   Gênes 01, c’est la remise en mémoire, par le biais du texte de Paravidino  et de bandes vidéo des « événements », comme on dit pudiquement, qui ont ensanglanté la ville italienne à la fin 2001, quand s’y était déroulée la réunion internationale dite G 8 réunissant les puissants de ce monde; entre autres:  le pitoyable Busch, le Blair de service, Chirac et l’incontournable Berlusconi – tous très riches. Berlusconi, déjà à l’époque, régnait de façon musclée, avec une grande partie de la presse écrite et audio-visuelle italienne  à sa botte. Les alter-mondialistes surtout italiens mais aussi européens, avaient eu l’immense prétention de vouloir  manifester pacifiquement leur façon de penser. Mais tout avait très vite dérapé, à cause d’un guet- apens monté de toute pièces par la police qui avait coincé le cortège .
 Paravidino a mené son enquête et a démontré faits et témoignages  à l’appui, que Berlusconi avait laissé à la police italienne tous les pouvoirs y compris celui de tabasser, de blesser gravement, voire de tuer si cela se produisait. Et le pire est arrivé: un jeune manifestant Carlo Giulani avait  été tué de sang-froid par un autre jeune du même âge,  policier de son état. Et des dizaines de manifestants, retranchés dans une école, avaient été sauvagement blessés, torturés, injuriés et menacés du pire par des bandes de policiers de tout poil,  sûrs de leur impunité, sans que le cynique Berlusconi n’ait la volonté politique d’arrêter les dégâts. De plus, Paravidino montre très bien que toute l’enquête sur les faits a été truquée sur ordre du gouvernement pour faire retomber les responsabilités sur les manifestants au besoin , en  faisant fabriquer  de faux témoignages  par la police.
 Mais comment  mettre en scène cette tragédie des temps modernes qui s’était déroulée si près de chez nous? Comment montrer les mécanismes qui avaient pu engendre autant de haine et de bêtise dans une « république démocratique, » comme la nomme la pauvre mère du jeune homme abattu froidement et dont le corps avait été écrasé par deux fois par un camion de la police?

Paravidino ne mâche pas ses mots et décrit  les choses de la façon la plus crue, sans précipitation, par rafales de monologues souvent croisés:  mais   Victor Gauthier Martin a eu la l’intelligence de ne pas tomber dans la sensiblerie et de dire simplement les faits en montrant simplement les choses par le biais d’écrans vidéo qui retransmettent  la manifestation.
  Quelques tables, des écrans, des accessoires et six comédiens . La mise en scène est d’une rigueur absolue et cela fonctionne parfaitement; d’abord et sans doute, parce que Victor Gauthier Martin n’a pas choisi la facilité et  n’ a pas voulu montrer des  personnages mais l’incarnation de la  colère contre ce qu’avaient pu vivre des dizaines de milliers de gens de tout âge et de tout horizon politique. Et,  pour une fois, la vidéo sur une scène ne sert ni de faire valoir ni de cache-misère mais s’inscrit dans un projet dramaturgique solide. Les meilleurs moments sont sans doute ceux , dans une mise en  abyme perspicace, on voit les comédiens, en train d’être filmés ( voir les photos).

Il y a aussi une  très curieuse impression de confusion mentale entre passé et présent ,comme si l’on était atteint de démence frontale, quand les photos de 2001 passent avec ,en-dessous, les grand titres de l’actualité du jour : cours de la bourse, suicide d’un jeune détenu à  Moulins et mort d’Alain Baschung. Cela aussi fait partie de la tragédie humaine….

  Un peu serré par les dimensions réduites de la petite scène de la Colline, le spectacle prend toute son ampleur sur le grand plateau du Blanc-Mesnil , où Xavier Croci a bien fait d’inviter Victor  Gauthier Martin. Il faudrait sans doute resserrer les boulons du côté de l’interprétation féminine qui part un peu en vrille à certains moments, et veiller à mieux  régler la balance entre sons et voix.A ces petites réserves près, c’est une belle réussite de théâtre politique; certes, les faits remontent à dix ans mais les jeunes gens qui ,en majorité, remplissaient la salle, ne s’y sont pas trompés et ont applaudi chaleureusement. Cela prouve au moins une chose :  le théâtre qui a quelque chose à dire n’est pas déserté.

 Dix ans, en effet, ce n’est rien et nous nous demandions, si une  erreur politique de cette dimension pourrait se produire maintenant chez nous. A voir czzz0905.jpgomment sont donnés les ordres par les proches du Sarkozy, comment a été gérée la lamentable affaire des départements d’Outre-Mer où le pouvoir avait juré que 200 euros d’augmentation était chose impossible pour finalement les accorder, comment se déroule le procès Colonna, comment les promesses du Président ressemblent de plus en plus à des effets d’annonce, voire à des mensonges déguisés quand il s’agit de fermetures d’usines, comment Madame Albanel, ministre de la Culture se permet de  rayer d’un trait de plume ,pour convenances personnelles et/ou politiques (?)  la nomination à la tête d’une Scène Nationale, d’un metteur en scène reconnu et apprécié  etc..,

  On peut alors se dire que, si le pire n’est pas pour demain matin, nous avons quand même  toutes les raisons de nous méfier et de rester  vigilants. Même si, comme chacun sait, les manifestations en France passent inaperçues! Si, au moins, le théâtre peut encore servir à éveiller les consciences ,  à transmettre une réflexion intelligente sur l’injustice et le trucage de la vérité  érigés en système d’Etat , sur la fragilité du destin de chacun d’entre nous quand la machine politico-policière se met en marche … c’est déjà très bien.

  Au Blanc-Mesnil , le message a été parfaitement reçu; que le pouvoir en place  comme l’opposition, ne  se fasse pas trop d’illusions: c’est bien dans la banlieue parisienne , et pas à Neuilly ou dans le 7 ème arrondisement,  que se trouvent les forces vives de demain. Sarkozy, ne va guère au théâtre  mais il pourrait peut-être envoyer sa Carlita- qui connaît sans doute Paravidino- avec son Albanel de service voir Gênes 01. Mâcon, ou Arras, ce n’est pas si loin en voiture présidentielle…. C’est bien, du Vignal,  de rester jeune et de rêver comme çà. Continuez…

Philippe du Vignal

 

Théâtre de Chelles le 20 mars; Théâtre de Mâcon le 24 mars; Théâtre de Verdun le 31 mars , le 1 er et le 2 avril; Théâtre d’Arras le 30 avril et le 1 er mai.

Sacrifices

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Sacrifices, un solo de Nouara Naghouche,  co-écrit et mise en scène par Pierre Guillois.

 Noura Naghouche est une jeune femme qui a créé son premier solo Nous avons tous la même histoire, mise en scène par Barbara Boichot il y a déjà dix ans qu’elle avait présenté  à Colmar, Strasbourg et Paris. Elle est aussi comédienne et a joué dans plusieurs spectacles à Colmar  avec Pierre Guillois, metteur en scène reconnu et depuis 2005, directeur du fameux Théâtre du Peuple de Bussang, construit en bois,  dont le fond de scène, idée géniale, peut  s’ouvrir sur la forêt vosgienne. Construit  en  pleine nature par Maurice  Pottecher, en 1895, qui fut enterré là,  il a été  classé monument historique et accueille chaque été des milliers de spectateurs; si vous passez par là, faites un détour, il est possible de le visiter sur simple réservation ( voir le site) , vous ne le regretterez pas.
 Une fois les présentations faites,fermons la parenthèse et  revenons au solo de Nouara Naghouche. « Sacrifices, dit Noura Naghouche, c’est mon engagement en tant que femme vis- à -vis des femmes  de toutes les couches sociales, maghrébines ou autres, desquelles on exige beaucoup trop de sacrifices, comme si c’était normal. Je parle de la femme, de tout ce qu’elle subit. C’est un cri du coeur. J’avais envie avec ce spectacle de me mettre à nu et de dénoncer une forme d’injustice qui sévit au quotidien. »
 Nouara Naghouche est originaire d’un quartier pauvre de Colmar, où le racisme et l’exclusion sont justement vécus au quotidien; elle est alsacienne, c’est sûr,  et quand même  algérienne, c’est sûr aussi ; elle peut imiter un Français teinté d’un lourd accent alsacien, revenir au parler parisien et continuer en arabe, sans la moindre difficulté.

  Elle a visiblement des comptes à régler avec la famille algérienne, où, dit-elle, la femme a le beau rôle, à condition qu’elle fasse la cuisine sans jamais  se rebeller , qu’elle accepte de se faire tabasser par un époux beurré et qu’en gros, elle obéisse aux mâles brutaux  de la tribu, qu’il s’agisse de choix d’époux, de liberté sexuelle ou de liberté tout court. Et elle  y va sec,  sans hésiter  sur le choix des mots: « Je fais la machine à écarter les jambes et mon plaisir à moi, il est où? « .   » On se fait une touffe près d’un couscous »,

   Mais elle a aussi  quelques petits autres comptes  à régler avec l’Ordre français représenté par les vigiles des grandes surfaces… qu’elle ne ménage guère. Mais les personnages qu’elle incarne sont surtout des femmes, comme Zoubida qui écoute sans cesse les chansons rétro de Radio Nostalgie, en préparant son couscous , de Marguerite  qui doit bien aimer M. Le Pen, et qui traduit R.M.I. par Revenu Minimum Islamiste,  ou de Marie-France avec laquelle elle va en boîte. C’est drôle ,parce qu’elle ne triche jamais et qu’elle est impressionnante de vérité dans son simple survêtement bleu.
 Nouara Naghouche a quelque chose de Guy Bedos conjugué au féminin et de Valérie Lemercier ; elle est tout de suite  sympathique et a une sacrée présence, même  si  son humour est du genre tranchant, souvent teinté  d’un cynisme bien trempé. Mais ,comme elle a un immense savoir-faire, une impeccable diction sauf à quelques rares moments où elle boule son  texte, et une gestuelle de tout premier ordre, la vérité (parfois caricaturale ) passe bien , et cela dès le premier instant où elle  arrive sur scène, même si c’est parfois facile et un peu racoleur.
  Mais quel talent de conteuse! Quelle habileté à passer d’un personnage à l’autre: de  l’alsacienne donneuse de leçons  à l’accent à couper au couteau, à la mère de famille algérienne. Quel contact avec le public, qu’elle emmène là où elle veut! Il  faut la voir soutirer  un porte-monnaie, puis un portable et même une carte bleue avec un culot monstrueux, et quand elle demande aussi le numéro de code, c’est évidemment le fou rire dans la salle. D’autant plus que Pierre Guillois l’a dirigée au plus juste, et a sans doute veillé à l’arrêter là où il faut.

  La petite revendication féministe de la fin accompagnée au piano est sans doute un peu de trop: on avait compris ses colères et ses frustrations, et ce n’était pas la peine de rajouter une cuiller de harissa à un plat déjà pimenté. Le spectacle dure une heure, c’est drôle sans être jamais vulgaire,  et  le temps passe très vite . Après deux heures de Nuit d’iguane lundi et deux heures de Casimir et Caroline, mardi ( voir le blog)un peu estoufadou comme on ne dit pas à Colmar, c’est une  pause bien savoureuse…
 A voir, oui absolument, si vous passez  dans le coin, mais, attention,c’est à 18 h30 ; la bande de collégiens  qui était là se sentait très proche de Nouara Naghouche, comme les spectateurs plus âgés qui ne boudaient pas non plus leur plaisir. Alors ,pour une fois que l’on rit vraiment au théâtre, n’hésitez pas.

 

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point jusqu’au 11 avril.

Casimir et Caroline

Casimir et Caroline d’Ödön von Horvath, mis en scène d’Emmanuel Demarcy-Motta.sylvietestud.jpg

Petite piqûre de rappel: né en 1901 à Fiume située alors en Hongrie, romancier et dramaturge de langue allemande,  Ödon von Hörvath  fit des études un peu partout, au gré des postes qu’occupa son père diplomate: Belgrade, Budapest, Munich; européen avant l’heure, il disait: « Je n’ai pas de pays natal et je n’en souffre aucunement ».En 1930, il rencontra Hitler près de Munich et se disputa avec ses proches. Après une pièce La nuit italienne, il reçut le prix Kleist pour Légendes de la Forêt viennoise( 1931) mais, vu ses relations avec le régime nazi, ses livres feront partie de ceux qui furent brûlés.

 Sa pièce Foi, Amour, espérance , interdite de création à Berlin , fut montée à Vienne  mais l’auteur « dégénéré » comprit qu’il valait mieux vite quitter l’Allemagne puis l’Autriche où venait d’être proclamé l’Anschluss. Surtout,  après la parution de son roman pamphlet Jeunesse sans Dieu contre le nazisme. Commença alors un long exil: Budapest, Venise, Trieste, Milan, Prague, Zurich, Amsterdam et enfin Paris chez son amie Vera Liessen .Mais, quand il revint d’un spectacle au Théâtre des Champs-Elysées, une tempête eut la grande gentillesse de lui envoyer une branche de marronnier sur la tête en face du Théâtre Marigny; ainsi disparut subitement à 37 ans, ce merveilleux écrivain sans pays natal….
 Casimir et Caroline, est une pièce écrite en même temps que Légendes de la forêt viennoise, et créée en 1932 à Berlin et comporte plusieurs versions ; c’est une histoire d’amour entre un jeune homme,  chauffeur de son état qui vient de perdre son emploi ( on est à Munich, c’est l’année de la crise économique mondiale et le chômage atteint des records en Allemagne). Pièce populaire comme l’a sous -titré von Horvath,  elle tient un peu du mélo sentimental, de la farce mais aussi de l’opérette avec de nombreuses danses et marches de Johan Strauss, Adolf Scherzer,etc..  des hymnes ( Solag der alte Peter) mais aussi un chanson  de Schubert, sur fond de tempête socio-politique imminente.
 C’est quand même la fête de la bière à mi-septembre : elle se tient depuis  1810 et  rassemble toute la ville, bandes de jeunes garçons et filles , riches hommes d’affaires, magistrats,  gérants de boutiques foraines, marchands de glace et de poulet frit, voleurs à la tire, jeunes personnes prêtes à se prostituer, etc…  Casimir aime Caroline et Caroline aime Casimir mais voilà Casimir vient de perdre son emploi de chauffeur,  et  n’a plus d’argent …  Caroline est jeune; elle  aime bien la fête et la vie comme ses copines et  chacun sait qu’un homme  sans argent n’est plus pour une minette que l’ombre de lui-même. En fait, Casimir se retrouve face à lui-même,  et c’est le plus grave, n’ a plus confiance en lui. Et Caroline va se détacher de son Casimir chéri : elle semble même tourner la page avec un certain cynisme, et le quitte brutalement: l’époque Casimir est  révolue, la crise économique est passée par là et  a suffi à casser un jeune couple d’amoureux.Même si l’amour,dit plusieurs fois von Orvath , ne cesse jamais et donc,  Casimir continuera à aimer Caroline même partie…

Dans cette fête où, l’on boit trop, fatigué par une semaine de travail ou anxieux d’être  au chômage, tout semble prêt pour une déflagration sociale, surtout quand des hommes riches et seuls croisent dans les parages. Comme le dit l’infirmier après un accident qui a failli coûter la vie à Caroline: « Ils sont nerveux, les gens, et ils ne tiennent plus l’alcool ». On s’amuse ou on fait semblant, qu’importe, en s’enivrant à la bière et en draguant  n’importe qui; et les hommes  se bagarrent  pour pas grand chose.

  On se suicide aussi  comme jamais auparavant, ( mais pas dans la pièce)dans une  Allemagne déjà  soumise à Hitler… Sans doute, y-avait-il déjà dans ce climat de violence larvée  quelque chose qui annonçait le pire, dont certains n’étaient pas dupes, surtout pas von Orvath.
 
 Comment traiter cette pièce qui dit beaucoup de choses, à travers les mots simples et les dialogues de la  vie quotidienne, dans une suite de  courtes scènes qui font souvent penser à des séquences de film? Emmanuel Demarcy-Motta a choisi un parti pris: montrer surtout la fête,avec sa foule, ses  danses collectives ,ses chants , ses musiques, et ses beuveries, bref le délire des corps et des esprits  emmenés par le grand huit, justement celui que Casimir ne peut plus  offrir à Caroline, la crise économique humiliant deux pauvres êtres en porte-à -faux avec  à eux-mêmes , dans un semblant de bonheur festif arrosé à la bière mal assumé.

  Le metteur en scène a convoqué, une fois de plus, – cela devient une manie- ses grands praticables à roulettes qui ne sont pas  indispensables, deux toboggans, et un cheval/ sculpture. Il y a aussi  des projections en fond de scène d’un  grand huit  tout à fait réussies mais qui parasitent l’action. Cela dit, Emmanuel Demarcy-Motta dirige  dix neuf comédiens.. avec une remarquable maîtrise;  comme dans une comédie musicale américaine,  tout est réglé au millimètre, et les chansons en choeur et les scènes de danse, inspirées de Pina Bausch , sont  de grande qualité.Il y a eu, c’est évident,un grand travail de préparation et de répétition, avec des techniciens chevronnés .
 Plastiquement, cela tient aussi la route:  les projections d’ombres sont impeccables.  Et l’on peut voir qu’Emmanuel Demarcy Motta dispose de moyens  importants. De ce côté-là, sa petite entreprise ne connaît pas la crise!
 Oui, mais…. Parce qu’il y a un mais… Vous n’êtes pas encore content, du Vignal? Non, pas vraiment! Cela ne fonctionne en effet pas très bien:le spectacle est vraiment trop démonstratif! Où est donc passé le texte et  l’esprit du texte?  Tout parait  sec  et noyé sous une  avalanche de matériel, et sur ce grand plateau à la fois  nu et encombré,  la pièce ne parait pas à son avantage, et ne dégage guère d’émotion,  malgré une distribution imposante et de grande qualité :Sylvie Testud, Hugues Quester, Alain Libolt, Thomas Durand, Cyril Anrep… 

Par ailleurs,  François Regnault  a commis une « nouvelle traduction » (sic)  sur laquelle il est permis de s’interroger,  quand on la compare à celle d’Henri Christophe publiée à l’Arche: il y  a parfois des expressions qui appartiennent à la langue écrite  du type: » il se dirige » ou « il veut t’avoir au sens sexuel ». Et  Regnault et Demarcy-Motta  ont cru bon d’intercaler quelques scènes d’autres oeuvres de von Orvath, sans qu’on en voit la nécessité. Par ailleurs, la mise en scène  traîne  souvent et  manque de rythme , à cause de fréquents noirs et de trop longs déplacements de praticables. Comme la lumière est chichement comptée, on voit mal et l’on s’ennuie donc un peu .

Alors à voir? Oui, si vous avez déjà acheté vos billets; non, si vous avez envie de voir montée la pièce de von Horvath – que vous ne connaissez sûrement pas parce qu’elle est rarement jouée*-de façon plus pointue et plus simple. Désolé, Casimir et Caroline  méritaient un autre traitement… Si vous êtes étudiant, la médiathèque  de votre fac abrite peut-être le film de Légendes de la forêt viennoise qu’André Engel  mit en scène il y une dizaine d’années… A défaut de Casimir et Caroline, vous aurez un assez fabuleux von Orvath.

Philippe du Vignal

* Elle avait été monté par Jacques Nichet en 1999 déjà,  de façon tout à fait remarquable.
Théâtre de la Ville jusqu’au 27 mars.

La Nuit de l’iguane

La Nuit de l’iguane de Tennessee  Williams, mise en scène de Georges Lavaudant.

Eh! oui … Encore Tennessee Willams:  Baby Doll en ce moment au Théâtre de l’Atelier, ( voir notre article récent ) et cette fois dans le théâtre dit public, La Nuit de l’Iguane à la MC 93 de Bobigny; ce n’est pas une des grandes pièces de l’auteur; écrite en 61, donc à la fin de sa vie, elle a été adaptée par Marcel Aymé et publiée en 72. il y aussi un film en noir et blanc (1964) de John Huston .. Mais  la pièce a été peu jouée en France.
  Cela se passe pendant la seconde guerre mondiale, en 1940, sur une plage du Mexique: Larry Shannon est un pasteur américain; la cinquantaine avancée, alcoolique, il a été suspendu pour fornication et blasphème,  et  a été obligé de se reconvertir en guide-accompagnateur de voyages organisés bas-de-gamme… Pendant le voyage en car, il n’a  rien perdu de ses habitudes et a fait l’amour une fois de plus  à une belle et séduisante nymphette qui voudrait l’épouser.

Mais Shannon est vite devenu le souffre-douleur d’une des touristes;  bigote, laide et frustrée,  visiblement homosexuelle, elle veut le traîner en justice, pour son immoralité et pour la médiocrité de  l’hôtel Costa Verde, assez délabré, et du voyage. Le Costa Verde est tenu par une belle jeune femme, Maxine à laquelle il n’est pas insensible  et réciproquement. Comme il commence à troubler  Hannah, une autre jeune femme qui erre en compagnie de Nono, son grand-père qui arrive dans cet hôtel en chaise roulante. Mais elle n’a pas un dollar en poche et essaye, pour gagner de quoi vivre, de vendre ses aquarelles ou de faire le portrait de  touristes de passage, comme ces Allemands fascistes qui passent des vacances au Mexique. Le grand-père, poète sans grand talent, essaye, lui, de dire quelques uns de ses poèmes en public , pour ramasser  quelques pièces …sans beaucoup plus de succès que sa petite fille.
 Bien entendu, Hannah sera vite  fascinée par cet homme déchiré entre ses pulsions sexuelles et une vocation spirituelle à laquelle il ne semble plus croire beaucoup. Séducteur tourmenté,   il voit bien, dans un éclair de lucidité, que le retour aux Etats-Unis devient pour lui chaque jour de plus en plus impossible. Mais,  en même temps, la vie au Mexique lui parait  loin d’être paradisiaque et, assez fauché, il doit vendre aux touristes qu’il accompagne des  pastilles  contre les « troubles digestifs », comme dit pudiquement Tennessee Williams. En fait, on s’en serait douté, le pasteur a  quelques sérieux  comptes à régler avec lui-même, surtout avec une enfance où sa mère lui a flanqué une bonne raclée quand elle a appris qu’il se masturbait.
  Les confidences échangées  dans la nuit entre Shanonn et  Hannah, dont le grand- père, déjà mal en point, vient de mourir,  sonnent  comme une sorte de renaissance possible pour ces deux esquintés de la vie: elle, dont les quelques  amours, si on l’en croit,  n’ont pas dû être fabuleux et,  lui, le grand séducteur  qui n’a jamais réussi à faire les bons choix et qui n’arrive pas à oublier son  passé de pasteur,  sans non plus très  bien voir  l’avenir…
 A la fin de la pièce, Shannon  coupe la  corde qui retient  un  petit iguane, comme pour se délivrer lui-même et  se faire pardonner ses errances en redonnant la liberté à cet animal promis à l’engraissement pour être ensuite mangé. Tennessee Williams , comme Shannon,règle lui aussi  ses comptes à la société puritaine de son époque où la sexualité  était encore sous la domination totale du christianisme. Quant à être homosexuel comme le fut Williams, on n’ose à peine imaginer les souffrances qu’il a dû subir… Mais en quoi, ces histoires peuvent-elles encore vraiment  nous concerner?
 Donc, Georges Lavaudant, à qui l’on doit de grandes et merveilleuses mises en scène, s’est emparé, Dieu sait pourquoi, de cette pièce mineure, assez bavarde et au scénario un peu mince, qui n’en finit pas de finir . Lavaudant a souvent parcouru le Mexique auquel il voue une véritable passion, et, comme s’il avait peut-être besoin d’assouvir une vieille obsession, il semble vouloir traduire sur scène  ce qu’il a ressenti en présence de l’océan et de la nature sauvage, dans un endroit perdu, où les passions humaines se dévoilent et où , dans la solitude, l’on est obligé de faire preuve de lucidité quant à sa propre vie. Mais cela  tient du syllogisme du genre: j’ai envie de parler du Mexique, comme Tennesse Williams a écrit une pièce qui a pour cadre le Mexique, donc je la mets en scène…
 . Et,  comme il y a de l’espace au Mexique, je la monte sur un grand plateau. Et pour que l’on sache bien que l’on y est, je demande à mon cher et fidèle Jean-Paul Vergier  de m’aligner une série de cactus géants au milieu de la scène. Quand le rideau se lève, comme dans le théâtre privé le public de professionnels hier soir a applaudi ; bravo, ce sont  sans aucun doute de beaux et majestueux  cactus mais… ils  gênent la circulation des comédiens qui jouent pratiquement toujours au centre  sur quelques mètres carrés…
 On dirait  que  Georges Lavaudant a travaillé contraint et forcé, et sa mise en scène a, disons,  du plomb dans l’aile … La pièce, quand même assez terne,  se traîne pendant deux heures interminables. Et  c’est quand même bizarre d’avoir dans sa distribution un jeune Mexicain comme Iannis Guerrero ( qui n’aurait sûrement pas demandé mieux que de l’aider),  et de faire dire à ses comédiens quelques mots avec un accent  espagnol aussi faux. Ne parlons pas de ces cinq touristes allemands qui traversent la scène en maillot de bain , marchant au pas et chantant plutôt bien- merci Ariane Pirié-dans  une grande bouée de canard, marquée du sigle nazi….au cas où, pauvres spectateurs  un peu débiles, nous n’aurions pas bien compris. Et cela voudrait sans doute être drôle mais ne  l’est pas du tout.
 Quant à la direction d’acteurs, elle flotte aussi: Tckeky Kario, par ailleurs , excellent acteur de cinéma, débite son texte au début comme s’il répétait dans un  coin de la scène, ou bien surjoue, comme s’il ne croyait pas vraiment  à son personnage ,et il faut souvent  faire un sérieux effort pour entendre ce qu’ Astrid Bas et lui peuvent bien se dire.  C’est assez grossier et méprisant pour le public! Que  Georges Lavaudant envoie son assistant Jean-Michel Vesperini en haut de la salle et  il  lui dira  de quoi il retourne.Un spectacle n’est pas fait seulement pour les premiers rangs, où se massaient  les huiles du Minsitère mais pour TOUS les spectateurs; c’est vrai que nous sommes un peu lâches et que si deux ou trois personnes avaient crié: « Plus fort, » Monsieur Tcheky Kario aurait peut-ête consenti à communiquer avec le public…Cela devient une manie dans le théâtre contemporain: soit les comédiens crient sans raison, soit ils parlent comme dans un micro…

  Seule, s’impose Dominique Reymond, ((Hannah) toujours aussi lumineuse et  que l’on entend, elle, très bien..et L’on a aussi du plaisir à retrouver Pierre Debauche dans ce personnage de vieux poète. Mais tout cela ne fait pas du tout, mais pas du tout une soirée! Et le public a chichement, et avec raison,  mesuré ses applaudissements.
 Alors, à voir? A la rigueur, si vous  voulez voir de très beaux cactus ,si vous habitez Bobigny près du théâtre et si  Patrick Sommier, le directeur de la MC 93,  vous invite;  sinon, ce n’est pas vraiment la peine de faire une demi- heure de métro.  Attendez plutôt le 26 mars à 20 h 30; comme le signale gentiment le programme, le  Magic Cinéma  à Bobigny ((tout près du métro) présente The Night of the Iguana de John Huston avec Ava Gardner et Richard Burton, ;  en plus,  c’est en v.o….. et ce n’est pas cher.

 

Philippe du Vignal

 

MC 93 de Bobigny jusqu’au 5 avril.

Le Garçon du dernier rang

 Le Garçon du dernier rang de Juan Mayorga, mis en scène de Jorge Lavelli.

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Juan Mayorga est sans doute l’auteur contemporain espagnol le plus connu (quelque trente pièces)  et Jorge Lavelli l’avait révélé avec Chemin du ciel  dans ce même théâtre de la Tempête. Le Garçon du dernier rang, c’est un lycéen qui préfère ne pas trop attirer l’attention sur lui et se placer au dernier rang, où l’on peut observer comment va le petit monde. Et son professeur de lettres quand il corrige ses rédactions s’aperçoit vite que le petit Claude est très doué pour analyser les relations curieuses au sein de deux familles, et bien sûr, il va en faire une sorte de feuilleton.  Germain, son professeur de lettres est marié avec Jeanne,  une  directrice de galerie qui veut se positionner comme on dit sur le marché de l’art le plus contemporain. Le petit Claude est curieux de tout et a une vraie sensibilité pour la littérature classique; son professeur , qu’il voit souvent ,est un peu usé par l’enseignement et  déçu par la faiblesse et le manque d’intérêt de ses  élèves pour la littérature,et il est  très admiratif envers  cet adolescent qu’il voit progresser très vite dans l’écriture.Claude a en effet vite perçu que l’écriture est un moyen d’acquérir une identité mais cette relation assez ambigüe ne va pas sans heurt ni difficultés. D’autant plus que le cher petit Claude se révèle être un redoutable manipulateur et qu’il n’hésitera pas à  essayer de séduire Jeanne. Mais elle est peut-être la seule qui ait  vraiment senti que cette passion de Claude pour l’écriture et l’analyse des sentiments n’allait pas sans risques  pour lui comme pour ses proches.

  Quant à l’autre famille, c’est celle de  son copain de classe qu’il va aider chez lui pour essayer de le faire progresser  en trigonométrie. Le père comme la mère sont plutôt des petits bourgeois: lui, est assoiffé de réussite au sein de son entreprise, et essaye de conquérir des marchés chinois, mais il échoue  et en sort meurtri . La mère , elle aussi, est ambitieuse et rêve d’une plus belle maison bien installée et décorée. Rapha, lui, est plutôt obsédé par les records sportifs. Claude se révélera alors comme un personnage incontournable, puisqu’il rend service . Mais il aussi une passion, celle de fouiller dans les tiroirs avec un certain cynisme pour aller dans des zones interdites et donc d’en savoir plus sur cette famille qui l’accueille volontiers.

   Redoutable manipulateur, il n’a aucun scrupule et ne  va pas tarder à séduire Esther, la mère de son ami Rapha. A la fois, en lui parlant , mais aussi en lui envoyant un poème. Il a bien conscience que la jeunesse et une certaine fragilité sont des atouts majeurs quand on cherche à attirer une femme. Encore adolescent, il a très vite compris que l’on peut, si on en a le courage et l’ambition, manipuler les autres , même s’ils appartiennent à un autre milieu social et surtout quand une femme n’a pas le même âge que lui.

Et, Claude en bon judoka de l’esprit mathématique,  habitué à se servir de ses faiblesses contre l’adversaire,  savoure ce genre de pratique. Il n’est pas vraiment voyeur, encore que..   Il a sans doute aussi un certain goût – sans en avoir bien conscience- pour les risques que comporte toute aventure sociale où les choses établies: amitiés, amours, réussite financière, ne durent jamais vraiment. Mais il y a parfois des surprises  qui l’attendent au tournant: écrire des mots n’est pas aussi innocent et on peut facilement se laisser emporter par un petit récit fictif qu’on s’amusait à écrire. C’est ainsi que l’on tombe amoureux d’une femme comme Jeanne pour laquelle il n’éprouvait guère d’intérêt, puisqu’elle était simplement la mère de son copain Rapha.

   Il l comprendra un peu tard que le petit jeu du pouvoir et de la séduction a ses limites , quand son professeur, à la fois admiratif mais excédé de le voir tourner autour de Jeanne,  mettra un point final à leur relation en lui envoyant une belle gifle. Mais l’humilié n’est pas celui que l’on croyait…Le professeur, déstabilisé,  a abandonné son rôle de grand initiateur:  zéro partout et la balle au centre.  Claude, à l’issue de cette histoire dont il est à la fois le créateur et le personnage central , aura peut-être acquis ses galons d’adulte.

  La grande trouvaille de Mayorga est d’avoir fait de cet adolescent à la  fois un personnage mais aussi une sorte de commentateur du propre récit qu’il est en train de vivre. Le fil conducteur est en fait l’écriture ,et la relation entre le professeur et son élève constitue la trame de cette pièce qui est aussi une sorte de roman d’apprentissage.Qui manipule qui ? Au début sans aucun doute possible, le professeur ,grâce à son expérience et à sa  grande culture . Mais , à la fin, quand ils regardent deux femmes, on s’aperçoit que le gamin , très sensible aux choses du quotidien, a un regard beaucoup plus acéré que son maître en littérature.
Cela nous rappelle une séance de travaux dirigés à la Sorbonne, où, sur un passage difficile des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, une jeune camarade de licence a osé dire à Jacques Seebacher, par ailleurs éminent spécialiste de Victor Hugo, récemment disparu qu’elle ne voyait pas les choses comme lui. Et relisant la phrase, ,il avait  simplement dit avec beaucoup d’humilité: « Exact, c’est vous qui avez raison »…
Cette mise à distance de la fiction fonctionne  avec beaucoup d’efficacité  dans le spectacle ; d’autant plus que Lavelli en a bien compris les mécanismes et signe ici une mise en scène de premier ordre. Tout est d’une précision exemplaire, et Lavelli sait parfaitement où il va quand il compose avec ses comédiens cette  quête existentielle où la  réalité,  parfois  glauque, n’est pas dénuée d’un certain humour. Il construit  avec beaucoup de savoir-faire la simultanéité des scènes- ce qui parait aller de soi mais n’est en rien facile- et établit de remarquables  passages  entre le  romanesque et le dramatique de pièce un peu longue qui aurait sans doute  gagnée à être  resserrée. Comme dit Edith Rappoport, toute pièce a toujours vingt minutes de trop…
Lavelli  a imaginé un espace vide où chaque personnage est situé en pleine lumière,à la fois banal et exceptionnel, sans aucun échappatoire et c’est d’une totale efficacité. Bien dirigés, les acteurs, en particulier le jeune Sylvain Levitte (Claude ) et Nathalie Lacroix  qui joue Esther, sont tous remarquables, même si Jorge Lavelli devrait veiller à ce qu’ils ne se mettent pas souvent  à crier sans raison. Le décor a quelque chose d’un peu triste avec ces grands miroirs pas vraiment utiles  ou cette photo projetée en fond de scène . A ces réserves près, c’est une belle réussite.
A voir ? Oui, si vous voulez découvrir un auteur  exigeant mais  encore peu joué en France; attention, ce type de pièce demande une attention soutenue mais il doit y avoir aussi une place dans le théâtre contemporain pour  ce type d’écriture où l’auteur invite le public à réfléchir et, en somme, à devenir co-auteur . En effet,  dit avec raison Lavelli, » le chemin dramaturgique n’est pas un jeu de piste balisé, certifié praticable. L’écriture de Mayorga , multiplie les points de vue,balaye toute certitude ».

 

Philippe du Vignal

L’ensemble du théâtre de Juan Mayorga est publié aux Solitaires Intempestifs.

 

Théâtre de la Tempête,  Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 12 avril.

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