La ménagerie de verre

 La ménagerie de verre de Tennessee Williams, mise en scène de Jacques Nichet.

 lamenageriedeverre.jpg Tennessee Williams ( 1911-1983), engagé par la MGM en 43 pour tirer un scénario d’un roman, préféra écrire le sien que la MGM refusa et qu’il transforma alors en pièce… qui fut ensuite adaptée au cinéma… C’était La Ménagerie de verre qui  fit de T. Williams à 34 ans  un auteur  à succès… La pièce  est  largement inspirée de sa vie personnelle: le père, voyageur de commerce disparut très vite et  il vécut chez ses grands parents avec sa mère et sa sœur schizophrène et, à laquelle on a fait subir une lobotomie.
  C’est une tranche de vie bien réelle d’une famille pauvre des années 30, dans le Sud des Etats-Unis, après la grande dépression économique qui fit des ravages aux Etats-Unis; le narrateur Tom  ( le véritable prénom de Williams) fait revivre cette vie faite de travail mal payé dont les personnages, en proie à une profonde solitude s’échappent par le rêve. .Il y a là la mère très possessive, qui veut se mêler de tout et en particulier de l’avenir de sa fille qu’elle voudrait à tout prix marier. Elle demande donc à Tom d’inviter son collègue de travail JIm , qui se révèle être un copain de lycée de Laura; le repas se révèle être vite une catastrophe, puisque Laura ne veut pas y assister, alors que sa mère a mis sa plus belle robe, un peu défraîchie. Malgré tout, Laura ne semble pas indifférente à JIm qui l’embrassera furtivement. Mais il avouera à Armanda,  qui le presse de revenir quand il veut ,qu’en fait il est déjà fiancé et qu’il vas se marier prochainement… Le beau rêve d’Armanda s’écroule. Tennessee Williams  a déjà, même si la pièce n’a pas encore la force de La chatte sur un toit brûlant ou d’Un tramway nommé désir, écrit déjà de superbes dialogues- très bien traduits ici  par Jean-Michel Desprats- et en quelques répliques, tout est dit: le mal-être de Laura enfermée dans une profonde solitude l’exaspération de Tom qui supporte de plus en plus mal  un  travail sans intérêt et qui se réfugie, du moins le dit-il, dans  sa passion pour le cinéma, et la vie banale au jour le jour d’Armanda qui exaspère son fils par ses bavardages et ses illusions…
  Jacques Nichet a réalisé une mise en scène qui rompt avec  tout naturalisme, un peu trop sans doute mais c’est son point de vue: un plateau noir , deux chaises en fer, deux coussins: c’est tout, et en arc de cercle au fond un rideau de fils noirs, avec, par derrière , un écran où son projetées des images de mer démontée d’abord,  puis plusieurs fois de suite le  visage du père définitivement absent, la grande maison à colonnes de l’enfance chez le grand père pasteur, une grande table avec nappe blanche et de beaux couverts  quand on invite Tom, ou encore des phrases tirées du texte que les personnages  vont dire ou sont en train de dire: comme cet  » On me trompe » prononcé par Armanda, dont chacune des lettres tombent par terre, (????),  ou des titres comme Le pain de l’humilité. Et la pièce se terminera par les images du début…
  On ne voit pas bien ce qu’a voulu faire Nichet avec ce genre de projections qui tournent vite au procédé inutile: rompre avec le  réalisme d’une scénographie et le compenser dans  sa mise en scène? Donner un plus au texte de T. Williams qui n’en a nul besoin?  Mieux mettre en valeur le texte alors que ses comédiens le font superbement, introduire une petite louche de néo-brechtisme dans sa mise en scène ?  Et cela étonne d’autant plus que sa direction d’acteurs d’une grande clarté et d’une rigueur  est l’une des plus remarquables et des plus efficaces  qu’il ait jamais faites: Luce Mouchel  surtout ( Armanda) est vraiment formidable, avec de multiples nuances de jeu,  comme Agathe Molière qui joue Laura, et Micahël Abiteboul ( Tom) et Stéphane Facco ( Jim). C’est une distribution exacte et juste, et les comédiens possèdent une unité de jeu trop rare pour ne pas être signalée.
  Alors à voir? Oui, malgré les réserves énoncées plus haut et une lumière très chiche conforme, une fois de plus,  à la mode du temps. Comme si le noir signifiait tout de suite tristesse et tragique!  Ce serait trop simple et Jacques Nichet sait cela depuis toujours….Mais une bonne occasion de voir ou de revoir la pièce  d’un auteur qui, après une vingtaine d’années où il fut peu et mal joué en France, opère un retour en force depuis quelques saisons.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Commune d’Aubervilliers , jusqu’au  dimanche 6 décembre ; relâche exceptionnelle le 29 novembre.


Archive de l'auteur

Le Recours aux forêts

Le Recours aux forêts, texte de Michel Onfray, images de François Royet, chorégraphie de Carolyn Carlson, musique de Jean-Luc Therminarias, lumières de Renaud Lagier et mise en scène de Jean Lambert-wild.

 

lerecoursauxforts5.jpg  Ce n’est pas, à proprement dit,  une œuvre « théâtrale » mais une sorte de petit opéra avec images projetées, musique, danse et texte non chanté mais plutôt proclamé par quatre solistes placés sur un  praticable côté cour : deux comédiennes Ela Hourcade, Laure Wolf , Fargass Assandé et Stéphane Pelliciaet , tout de noir vêtus, chacun devant  un micro. Le spectacle a lieu sur la grande scène du théâtre d’Hérouville, où Michel Onfray, bien connu pour son Université populaire dans ce même théâtre tous les lundis  où il dispense une conférence qui fait chaque semaine un véritable tabac..
  Qu’est-ce que Le recours aux forêts?  D’abord, un texte, commandé par  Jean Lambert -wild: «   Le stoïcien  qui souhaitait que moi l’épicurien je réponde à une commande que je n’ai  toujours pas comprise », dit  Michel Onfray . C’est vrai que la recette ne figure pas dans les livres pourtant nombreux de théorie théâtro-culinaire. Pensez à quelques chose qui serait un spectacle à proprement dit théâtral ( même s’il ne comprend pas de personnages) au sens  étymologique du terme  (Theaô en grec ancien= voir) , puis demandez à votre ami et compositeur habituel,  une musique à laquelle des comédiens pourraient associer le texte d ‘Onfray, et à  une chorégraphe renommée de vous concevoir un solo pour un danseur, et  laissez voguer votre inspiration  à partir d’un voyage en Irlande, sur des images que vous avez pu mémoriser puis faire enregistrer, et puis surtout, commandez à un ami philosophe et écrivain, cordialement détesté par ses confrères qui prétendent (les  Dieux savent pourquoi mais dans ces cas-là, c’est plutôt bon signe) qu’il ne fait pas de philosophie. sans doute parce qu’il qui est l’auteur de livres que beaucoup de gens, ont lu, à juste titre, avec passion , parce que sa langue et ses propos  clairs et souvent tranchants, les aident aussi à se comprendre, et à vivre  un peu mieux leur vie, de façon plutôt épicurienne. Ce qui n’est déjà pas si mal dans une vie d’homme qui vient d’avoir cinquante ans
   Miche Onfray concocte donc un poème en deux parties: Permanence de l’apocalypse,et Traité des consolations  dont le sous-titre est La Tentation de Démocrite, ce philosophe grec présocratique ( 460 ?-370  avant J.C.) ,convaincu que l’univers était composé d’atomes enveloppés dans le vide qui leur permettait d’être en mouvement et qui, dit-on, se fit construire une petite cabane dans le fond de son jardin pour fuir un monde qu’il trouvait détestable. Ce qui n’est pas sans déplaire à Michel Onfray , attaché à ses origines normandes, à la fois prolétaires et rurales…
  Donc, laissez reposer le projet plusieurs mois, ou, plutôt, pensez sans cesse à la mise en forme  que vous pourriez lui donner pour que la sauce puisse prendre en faisant autre chose, notamment en continuant à diriger un théâtre…Et cela donne quoi ? Quelques mois après avoir vu les premières images, la tentation était grande d’aller se rendre compte sur place. Ce n’est pas si facile d’en parler mais essayons. A l’entrée de la salle, l’on vous prête des lunettes noires qui permettent de voir le spectacle en trois dimensions (beaucoup de gens n’avaient pas compris comme moi qu’il fallait les mettre dès le début.. mais c’est sans grande importance). Donc, d’un côté les comédiens disant le texte de Michel Onfray, en solo et/ ou en choeur ,suivant une partition très maîtrisée même si, le soir de la première , la balance avec la musique ou  entre chaque soliste était loin d’être parfaite.
lerecoursauxforts7.jpg Le premier des deux textes d’ Onfray, quand il envisage le monde où il vit,  est impitoyable, et sans doute fondé sur une expérience personnelle, qu’il envisage les choses de la guerre, la duplicité des écrivains et des universitaires, ou les passions et la médicorité  des humains qui l’entourent:  » J’ai vu à l’hôpital des médecins de Molière / Prenant leur avis aux pendules, lisant leur diagnostic dans les astres / Disant une chose et son contraire (…)/ Mais toujours pontifiant en blouse blanche tachée de sang, d’urine,d’excréments/ Traînant derrière eux les membres qu’ils venaient de découper faute de savoir et de pouvoir les soigner ».
   La seconde partie  est heureusement plus douce et fait souvent appel à des souvenirs d’enfance: « Je veux prendre le temps de regarder longuement l’étoile polaire Celle que mon père me montrait du doigt sur le devant de la porte ». Seule consolation lucide  de Michel Onfray: planter un chêne, le regarder pousser , débiter ses planches , les voir sécher pour s’en faire un cercueil où il pourra prendre sa place dans le cosmos.
  Sur la scène,un vaste plan d’eau où danse,  seul, le rebelle, le révolté,  comme un frère d’Onfray , Juha Marsalo , tandis que passent derrière , sur un grand écran,  entre autres images:  des nuages, et des arbres squelettiques, et que, côté jardin, Jean-François Oliver joue au vibraphone, une partie de la musique de Jean-Luc Therminarias qui est aussi  diffusée par des baffles. On pourrait, à juste titre se demander quelle est l’unité réelle de ce court spectacle ( 60 minutes) à l’impeccable mise en scène mais après tout qu’importe!
  Les meilleurs et nombreux  moments sont ceux où, entre les images: les irisations fantastiques  dûes à la chute de paquets de colorants dans l’eau  font penser aux toiles de l’ américain Sam Francis, l’espèce de neige glacée qui tombe sur les incroyables contorsions du  danseur nu et qui refroidit très vite la salle…il y a conjugaison avec  le texte d’Onfray d’abord pétri de fureur puis de douceur,  et avec la musique de Therminarias; oui, ces moments-là  sont vraiment de pur bonheur.
   Et cela fait du bien qu’un jeune metteur en scène, au lieu de nous livrer la xième version d’une tragédie antique qu’il ne sait même pas comment traiter , ou de vouloir  à tout prix nous faire découvrir deux heures durant un  dialogue obscur et touffu mais- évidemment génial- d’un de ses amis soi-disant dramaturge, ose dire que le théâtre, peut être aussi une réalisation comme celle-ci.

  L’on pourra toujours reprocher à Jean Lambert-wild un coup médiatique, ce qui reste encore à prouver, mais  le public de Caen ,visiblement curieux et fasciné par la proposition, semblait être reconnaissant d’un pareil cadeau et  ne boudait pas son plaisir devant tant de beauté. Mais, bien sûr , l’on peut toujours aller voir La cage aux folles.
  A voir? Oui, absolument, si le spectacle passe près de chez vous.

 

Philippe du Vignal

 

Le spectacle a été créé par la Comédie de Caen au Théâtre d’Hérouville le 16 novembre et sera présenté le 26 et 27 à Roubaix; puis le 2 et 3 décembre à Limoges; le 8 décembre à Vannes puis en 2010 le 5 janvier à Vannes, le 21 et 22 à Cavaillon; le 28 et 29 à Belfort;enfin le 3 et 4 février à Evry et le 30 mars au Havre.

 

Le recours aux forêts La tentation de Démocrite  de Michel Onfray est publié dans la collection Incises chez Galilée.

Rosmersholm et Maison de poupée

Rosmersholm et  Maison  de poupée, mise en scène de Stéphane Braunschweig.

 

  0683436001258031535.jpg Ibsen écrivit Rosmersholm en 1886, sept ans après Maison de poupée, et la pièce fait partie de cette suite de pièces où le dramaturge norvégien s’est intéressé à la vie quotidienne et à l’intimité d’êtres en conflit violent avec l’ordre social et familial. Dans Rosmershom, le dialogue fait souvent place à une sorte de retour en arrière qui permet de mieux situer les personnages. L’histoire se passe dans la grande maison bourgeoise où habite le pasteur Johannes Rosmer, dernier descendant  de la lignée de puissants grands bourgeois , hommes d’affaires ou hauts fonctionnaires rigoureux, dont les cinq grands portraits dans le grand salon imposent une présence presque paralysante. Comme le père d’Ibsen, directeur d’une grande firme qui n’avait pas survécu à sa faillite, alors que le futur dramaturge n’avait que seize ans! Et l’on devine dès le début que la vie de Rosmer, comme celle d’Ibsen,qui épousa la fille d’un pasteur, a été et reste  en fait une lutte intérieure d’un homme contre ses fantômes qui éprouve un besoin constant de voir clair en lui…
  C’est peu de dire que la maison n’est pas drôle, au point que l’on n’a jamais vu d’enfants y rire et les morts même disparus depuis longtemps occupent encore leur place parmi les vivants .Mais Johannes le pasteur, dont Beate l’épouse s’est suicidée l’année passée en se jetant dans la rivière,sans doute parce qu’elle ne pouvait avoir d’enfants et par amour pour lui, a décidé de donner une autre orientation à sa vie. D’abord, en reniant sa foi puis en s’engageant politiquement dans un parti progressiste.:  » Une vie agitée s’ouvre devant moi, maintenant, une vie de combat et de sensations fortes. Et cette vie, je veux la vivre, Rebekka ».Brand lui aussi était pasteur dans le drame de 1866 et lui aussi avait été déçu par le christianisme..
    Cette Rebekka West est  une jeune femme qui fascine le pasteur ; elle était à l’origine une amie de Beate et est entrée comme gouvernante dans la maison mais va vite se révéler une redoutable manipulatrice.Elle avouera à Johannes avoir menti à Beate pour la pousser vers le suicide et pense qu’elle n’a plus rien à faire à Rosmersholm qui, dit-elle, l’a finalement dévorée. Comme le dit Brendel, Rosmersholm « annoblit les âmes mais tue le bonheur ». Et, dans un dernier revirement, elle proposera à Johannes de mourir pour lui.
  Parmi les proches du pasteur, il y a aussi un certain Kroll, proviseur de lycée  dont on va apprendre qu’il est aussi le frère de Beate, et qui a une profonde antipathie pour Johannes; pour lui, Beate s’était persuadée qu’elle devait se suicider pour que Rosmer puisse  enfin épouser Rebekka. Mais Johannes est accablé par le remords, alors qu’il se sentait libre.Ulrich Brendel, autrefois professeur de Rosmer qu’il considère un peu comme son fils, a eu une vie des plus difficiles et  vient le voir pour lui soutirer quelques vêtements et un peu d’argent.

  Quant à Mortensgaard, le rédacteur en chef du Phare, un journal révolutionnaire, il dit avoir reçu une lettre de Beate où elle insinue qu’il pourrait y avoir des relations intimes entre elle et son mari. Personnage assez inquiétant,il se veut progressiste mais en fait, se révèle être un petit arriviste sans beaucoup de scrupules.Et il voudrait bien de la collaboration que Johannes lui propose mais, à condition qu’il reste pasteur pour que Le Phare profite de l’image de marque et de la confiance que la population lui témoigne…Bref, tout du bau monde, avec, en filigrane, les vieilles haines bien recuites, les jalousies et les petits chantages….

  Mais Johannes commencera de plus en plus à douter de lui-même et de Rebekka qui veut quitter Romersholm pour échapper à l’ enfermement qui la guette, avant de changer d’avis et de vouloir mourir pour lui;  le pasteur décidera alors de se délivrer du remords qui l’accable et de se suicider avec elle Et la femme de chambre qui les regarde s’éloigner tous les deux vers le torrent ne pourra rien faire.La fin tragique de cette pièce,quoique bien construite en quatre actes longuets, est assez artificielle, et beaucoup moins convaincante que celle de Maison de poupée, quand Nora quitte mari et enfants  pour essayer de vivre enfin pleinement sa vie.
  Stéphane Braunschweig  qui a  déjà monté plusieurs pièces d’Ibsen s’est attaqué à ce morceau de quelque deux heures  trente cinq qu’il a préféré ne pas couper d’un entracte, et, en cela, il a eu raison, même si les dernières quarante minutes commencent à peser lourd et si les spectateurs commencent à s’impatienter. Sa mise en scène est impeccable, sobre et solide comme d’habitude; mais l’on peut s’étonner qu’il ait adopté une scénographie un  poil prétentieuse et « bavarde »: comme ce faux/vrai salon en angle aux murs presque noirs, avec ces  bouquets de fleurs blanches dans une vingtaine de vases transparents, et ces portraits d’ancêtres accrochés d’abord au mur et que l’on verra ensuite à l’envers posés sur la parquet, ou encore cette très longue et très haute bibliothèque blanche avec des centaines de livres dans le bureau du pasteur. #
  En fait, tout se passe un peu s’il n’avait pas eu totalement confiance dans les dialogues de cette pièce, pour dire tout le tragique et le pessimisme profond d’Ibsen. Dans un récent article d’Alvina Ruprecht du 14 novembre paru dans Le Théâtre du Blog, Thomas Ostermeier qui avait réalisé une mise en scène tout à fait remarquable de Maison de poupée et qui a aussi monté trois autres pièces d’Ibsen semble éprouver quelques difficultés avec sa dramaturgie. On ne sait s’il pensait en particulier à Rosmersholm mais la pièce- ici dans son intégralité-aurait sans doute bénéficié de quelques coupes, ce qui n’aurait pas été un luxe et aurait donné au spectacle un meilleur rythme. Et comme il y a plusieurs baisser de rideau pour modifier le décor, cela contribue encore à allonger les choses.
  0001821001258031101.jpgCe n’est pas un hasard si l’on retrouve aussi cette même sagesse, ce trop grand respect du texte dans Maison de Poupée. On a l’impression que Brausnchweig n’a pas voulu ou pas osé  toucher à Ibsen, alors qu’Ostermeier avait été plus radical dans son adaptation et avait recréé, sans toucher comme il dit au coeur de la pièce, un univers  contemporain, pour le plus grand bonheur du public.
  Du côté de la direction d’acteurs, aucun doute là-dessus, Stéphane Braunschweig sait faire et bien faire, mais, à relire le texte, on ne sent pas toujours, telle que l’interprète Maud Le Grevellec,la manipulatrice sournoise et presque cruelle qu’est finalement Rebekka. Les autres comédiens: Claude Duparfait,( Johannes) Christophe Brault ( Krolle) , Marc Susini (Mortensgaard) et Sylvie Mercier ( la femme de chambre) font un travail précis mais dans le rôle de Brendel, Jean-Marie Winling est tout à fait remarquable et  fait preuve d’une vérité dès la première minute, quand il débarque sans prévenir dans la maison du pasteur…
  Alors à voir? A vous de juger. Vous pouvez éventuellement, avec les réserves indiquées , et si vous êtes vraiment passionné par Ibsen, vous enfiler les deux heures trente cinq de la pièce, soit vous contenter d’ aller voir Maison de Poupée- dont le texte, qu’ on finit par connaître presque par cœur, est vraiment éblouissant. Même si la mise en scène propre comme il faut, et qui reste tout de même beaucoup trop sage, il y a Chloé Rajon ( Nora) qui est excellente  dans son approche du personnage, à la fois inconsciente des efets ravageurs que son faux en écritures privées peut déclencher, puis, déterminée et courageuse  à la fin quand elle comprend qu’elle n’a plus rien à faire avec l’homme qui l’a mis plus bas que terre et Philippe Girard (le docteur Rank) . Mais, actuellement, côté mise en scène,il n’y a pas mieux sur le marché parisien.  En tout cas, conseil d’ami:  évitez l’intégrale: à cause de Romersholm, l’éternité, soit presque sept heures avec l’entracte, c’est  long surtout vers la fin..

Philippe du Vignal

#  Le décor ci-dessus est celui du salon aux murs presque noirs de Rosmersholm où est encastré celui du bureau qui est une des pièces de l’appartement moderne d’ Une Maison de poupée, lequel est aussi peu convaincant.Le cadre de la porte du fond surdimensionnée , avec une boîte à lettre transparente pour que l’on voit bien la lettre de dénonciation que redoute Nora (!) est à l’origine celle de la porte-fenêtre du salon de Rosmersholm: ce genre de bricolage, même techniquement bien maîtrisé, quand il est destiné  à deux pièces différentes n’est jamais vraiment très efficace, et l’on a encore ici la preuve. Il existe pourtant nombre de scénographes maîtrisant bien leur métier auxquels Stéphane Braunschweig pourrait faire appel, au lieu de faire dans l’à-peu-près.Mais bon, tant pis….

 

Philippe du Vignal

Théâtre de la Colline jusqu’au 20 décembre et du 9 au 16 janvier 2010.

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UNE MAISON DE POUPÉE  d’ Henrik Ibsen, mise en scène et scénographie de Stéphane Braunschweig

Nora, jeune épouse apparemment frivole fait irruption dans son appartement les bras chargés de paquets. C’est la veille de Noël, elle a fait des achats, un peu trop tôt au goût d’Helmer son mari, ancien avocat qui sera nommé directeur de banque quelques jours plus tard, ce qui la réjouit au plus haut point. Avec l’arrivée inopinée de Christine, une amie d’enfance démunie à la suite d’un veuvage, on apprend que Nora s’est lourdement endettée pour sauver la vie de son mari en l’emmenant en Italie pour le guérir d’une grave maladie. Et elle a fait un faux en écriture et ne peut donc honorer la reconnaissance de dette qu’elle a contractée auprès de Krogstat, un employé de la banque que son mari s’apprête à licencier pour donner son poste à Christine. Aux abois, elle ne se confie pourtant pas au riche docteur Rank, fidèle ami du couple, amoureux d’elle et mourant.

  Helmer, lui,  ne cesse de proclamer son amour à Nora, son aimée qu’il prend pour une tête de linotte, jusqu’au moment où il découvre sa supercherie et la rejette violemment. Finalement Krogstat retire sa plainte, Helmer se calme, mais c’est Nora,  qui est ulcérée par le comportement de cet homme qu’elle a adulé pendant huit ans ; elle décide de le quitter sur le champ, lui et  leurs trois enfants , l’abandonnant à sa médiocrité,  « je dois , dit-elle penser par moi-même et tâcher d’y voir clair. »

  Chloe Réjon campe une magnifique Nora, légère et primesautière, incapable de comprendre la loi des hommes qui l’aurait empêché de sauver la vie de son mari grâce à un faux en écriture  dont elle ne peut concevoir la gravité. Philippe Girard, fidèle comédien de Braunschweig est un docteur Rank , condamné par la maladie, ironique et grave. Le salon et la chambre immaculée des premiers actes laissent la place dans la dernière partie  au seul bureau et à  la porte grande et sombre de l’appartelment mais celui de Maison de poupée, mise en scène par Thomas Ostermeier  était autrement plus efficace. On est  gêné au début  par la diction un peu sourde d’Éric Caruso en Helmer, mais c’est tout de même de la belle ouvrage !

Edith Rappoport

Soudain l’été dernier

Soudain l’été dernier de Tennessee Williams mis en scène de René Loyon.

 

tenessee.jpg    La saison passée avait été celle de La nuit de l’iguane, mise en scène de Georges Lavaudant à Bobigny  et de Baby Doll montée par Benoît Lavigne, ( voir les articles précédents du Théâtre du Blog) et  cette année arrive le Wooster Group américain  avec Vieux carré mis en scène par Elizabeth Lecompte , La Ménagerie de verre mise en scène par Jacques Nichet au Théâtre de la Commune à Aubervilliers, dont on vous rendra compte prochainement , et enfin Un tramway nommé désir dans la mise en scène de Warlikowski bientôt au Théâtre de l’Odéon …Et l’on en oublie sûrement, tant le monde de Tennessee Williams fascine metteurs en scène et public
Soudain l’été dernier n’est sans doute pas l’une des plus jouées des oeuvres de T. Williams, malgré le succès du film réalisé par Mankiewicz The last Summer ( 1959), (mais désavoué par Williams) avec Katerine Hepburn, Elizabeth Taylor et Montgomery Clift. Mais c’est une pièce attachante par bien des côtés. Soudain l’été dernier , comme la plupart de celles du dramaturge américain , a quelque chose à voir avec sa vie personnelle (père absent et haï, soeur adorée en proie à la schizophrénie et qui fut opérée par lobotomie, homosexualité difficilement vécue..)

  C’est l’histoire de Violette Venable, très riche bourgeoise qui a une belle et grande demeure à la Nouvelle Orléans; nous sommes en en 1935, à la fin de l’été, dans une atmosphère lourde et poisseuse.  Son fils Sébastien est mort l’an passé, dans des circonstances tragiques  et mystérieuses à Cabeza de Lobo,  que l’on  pourrait situer  en Amérique du Sud où il était parti avec sa cousine Catherine.
Mais, comme le récit de ce meurtre par Catherine dépasse l’entendement, il est considéré comme peu crédible, et elle est déclarée  psychiquement atteinte et  internée malgré son obstination à répéter  sa version de la mort tragique de Sébastien. Violette Venable, décide alors de demander à un jeune neuro-psychiatre ,spécialiste de la lobotomie ( intervention chirurgicale dans le lobe frontal du cerveau siège de la mémoire, du langage et de certaines notions cognitives qui se révéla  sans grande efficacité et qui n’est plus guère pratiquée) mais  les choses se compliquent puisque Violette Venable pratique un petit chantage en lui proposant une forte somme d’argent pour l’aider dans ses recherches ,ce qui sous-entend : opérer et  interner définitivement Catherine. En fait, l’on va vite comprendre que Violette Venable, atteinte d’une jalousie morbide, n’ a jamais supporté l’amitié que vouait Sébastien à Catherine qu’elle l’ait remplacé auprès d’elle dans ses voyages, en servant de rabatteuse auprès de jeunes hommes que son cousin voulait séduire.

  D’après Catherine , Sébastien aurait été tué par une bandes d’adolescents très pauvres et  affamés,  » horde de petits moineaux noirs déplumés » , prêts évidemment à se prostituer sans difficulté aux riches blancs qui passent des vacances dans leur pays et  qui l’auraient ensuite déchiqueté et mangé…

  Violence extrême, haine de l’étranger et racisme bien ancrés, en même temps qu’attirance sexuelle et perversité: dans le milieu des riches américains du Sud dont fait partie Violette Venable, on ne semble guère s’embarrasser de scrupules quand le mensonge doit prendre toutes les apparences de la vérité.Et l’argent est la clé qui permet d’installer l’autorité d’un discours officiel, et, au besoin, de pratiquer un internement psychiatrique, comme il a permis aussi  à Sébastien de vivre ses amours homosexuels  dans des pays dénués de ressources…

  Le jeune neuro-psychiatre , que l’on sent amoureux de sa patiente, décide alors d’injecter quelque chose comme un sérum de vérité à  Catherine pour essayer de démêler le vrai du faux, pour essayer de faire sortir la vérité de la parole et conclura: « si cette jeune fille disait la vérité. »..Ainsi s’achève cette pièce , à la fois datée mais qui renvoie à l’actualité la plus récente sur fond de racisme et de tourisme sexuel, et d’ homophobie!  Bien traduite par  Jean-Michel Déprats et Marie-Claire Pasquier, la pièce n’est sans doute pas aussi bien construite que les grands chefs-d’oeuvre de Tennesse Williams.Mais, en grand conteur qu’il est, Williams réussit très bien à créer des images fortes par la voix de ses personnages, comme celle de la plage surchauffée  et du restaurant où ont pris place Catherine et Sébastien, ou comme celle des oiseaux  qui dévorent les tortues des îles Galapagos. Ce qui touche le public chez Tennessee Williams, c’est sans doute les relations difficiles entre les personnages et cette peur du futur  qu’ils ont tous, faute peut-être d’un passé familial à peu près correct; l’écrivain pensait que si le Créateur n’avait pas tout ordonné pour le mieux, du moins , avait-il accordé un don inestimable aux animaux en les privant de la faculté inquiétante de réféchir sur l’avenir…

  soudainletedernier172.jpg La mise en scène de René Loyon est sobre et efficace , tout comme sa direction d’acteurs; pas de pathos, pas de grandes envolées lyriques, mais une grande rigueur dans le traitement du texte. Et René  Loyon  joue aussi avec beaucoup d’habileté avec  les lumières de Laurent Castaingt et les sons de Françoise Marchessau. et arrive à recréer un monde d’une cruauté parfaite, surtout quand la petite Catherine arrive sans rien comprendre, prête à être dévorée par sa tante qui la hait et par le jeune neuro-psychiatre qui, au début du moins, ne semble pas avoir de scrupules à traiter Catherine comme il l’entend….Et comme la distribution est d’ un excellent niveau, en particulier Marie Delmarès ( Catherine) qui est tout à fait exemplaire d’intelligence et de vérité , on écoute cette parabole sur l’humanité-même si elle est effroyable- avec beaucoup de plaisir… En dépit des deux  monologues/tunnels assez maladroits qui débutent la pièce et que l’on aurait pu élaguer.. Alors à voir ? Oui; cette mise en scène  est beaucoup plus convaincante que celle des deux autres pièces jouées l’an dernier.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Tempête jusqu’au 13 décembre et Théâtre des Célestins à Lyon du 30 mars au 8 avril 2010.

Passion Théâtre de Micheline Boudet

Passion Théâtre de Micheline Boudet

     34262.jpgCe ne sont pas à proprement parler des souvenirs mais plutôt le parcours d’un petit rat de l’Opéra qui y rencontre un autre petit rat, nommée Marie Bellon qui deviendra par la suite Marie Bell dont elle retrace la vie, en même temps que la sienne. Comme les temps de sa jeunesse furent, disons, troublés: la guerre,la débâcle de 40 et l’occupation allemande avec les premier bruits de botte de l’armée du Reich sur les Champs-Elysées, l’antisémitisme avec le départ contraint vers l’étranger de Vera Korène , d’Henri Bernstein et de combien d’autres,  et enfin l’épuration , avec ses règlements de compte pas toujours très propres. Micheline Boudet raconte leur entrée dans le petit univers du théâtre où elle firent une longue et brillante carrière, notamment à la Comédie-Française où elle furent toutes deux sociétaires: Micheline Boudet y joua beaucoup, entre autres : Feydeau , Musset, Molière et Marivaux. Marie Bell, décédée en 85,  y créera le rôle de Dona Prouhèze dans Le Soulier de satin, jouera magnifiquement Phèdre et accueillera Peter Brook avec Le Balcon de Genet dans son Théâtre du Gymnase qui porte aussi maintenant son nom. On croise au fil des pages nombre d’acteurs célèbres et reconnus comme Raimu, Jouvet, Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault, Gérard Philipe, Pierre Dux, Arletty, Robert Hirsch, Jeanne Moreau mais aussi des écrivains comme Céline.

  Micheline Boudet rappelle que c’est grâce à Marie Bell qui intervint auprès de Nordling, consul général de Suède, que Céline put rentrer d’un exil de sept ans, lequel Raoul Nordling avait aussi agi auprès de Von Choltilz pour qu’il ne mette pas à exécution l’ordre d’ Hitler de détruire Paris. Elle évoque  aussi les hommes politiques de l’époque qui, ne dédaignaient pas  de choisir une amoureuse parmi les actrices de théâtre, comme Georges Mandel avec Béatrice Bretty, Mandel qui sera  assassiné par la milice , ou Edouard Herriot. Micheline Boudet dit les choses simplement, ne parle que de ce qu’elle a vécu, avec beaucoup de fraîcheur et d’humilité, ce qui n’est pas si fréquent chez les comédiens , et, comme comme cette petite chronique du théâtre français des années 50, plutôt bien écrite, est aussi un peu celle de la vie politique française de ces années-là, ces deux cent pages se lisent très vite, et l’ on en redemanderait bien une petite louche…

  Même si les noms évoqués, si familiers à Micheline Boudet et à ceux de la génération qui suivit, sont maintenant presque tous inscrits sur des pierres tombales, et risquent de ne rien évoquer aux jeunes gens d’aujourd’hui, ce livre contribue très utilement à la mémoire du théâtre français.

Philippe du Vignal

Editions Robert Laffont; prix : 18 euros

Le Cerceau

capturedcran20091112220435.jpgLe Cerceau de Victor Slavkine, mise en scène de Laurent Gutman.

   Les présentations: Slavkine, qui a 74 ans, ci-devant ingénieur des transports, puis journaliste dans l’ex URSS a été propulsé sur le devant de la scène théâtrale avec La fille adulte du jeune homme montée par le grand Vassiliev il y a trente ans puis, en 82, écrivit Le Cerceau que monta aussi Vassiliev dans une mise en scène exemplaire et que nous avions pu voir à Bobigny. Depuis, c’est devenu une sorte de pièce culte en Russie qui est aussi souvent jouée en Europe.

  L’histoire est simple: Petouchok, un ingénieur, célibataire d’une quarantaine d’années, a hérité de sa grand-mère d’une belle maison de campagne, et il y a emmené pour un week-end, cinq amis qui ont à peu près le même âge que lui: une femme qui, autrefois, a été son amante passionnée, et trois hommes, et une autre jeune femme de 26 ans. Petouchok a envie de transformer cette maison dont il ne sait finalement pas trop quoi faire en un lieu où pourrait se rassembler une communauté d’amis, vieux rêve utopique qu’il doit porter depuis des années sans se l’avouer à lui-même, dans le but de ne plus être en proie à la solitude, même si les choses ne sont pas aussi évidentes à réaliser. Après tout, qu ‘ont-ils en commun sinon un même regard sur le passé? Pour le moment, ils sont là , autour d’une grande table ovale, et tout est paisible dans cette maison, il y a de beaux chandeliers qui dispensent une lumière douce, et ils s’amusent à lire des paquets de lettres de la grand-mère de Petouchok à son amoureux qui est devenu un vieux monsieur et qui, justement, comme si c’était dans l’ordre naturel des choses, arrive dans cette maison où il vécut autrefois. Et tous l’écoutent , avec beaucoup d’attention, raconter des pans de sa vie.  

  Quant à Petouckok qui retrouve son amante, il semble réaliser que leur amour commun avait sans doute besoin d’une rupture initiale, pour prendre vraiment vie , et que cette attente leur a été plutôt bénéfique à tous deux. Mais, en même temps, comme si aucun d’eux n’avait rien à cacher, elle lui confie publiquement qu’elle trouve leur vie si vide et si odieuse qu’elle éprouve un profond besoin d’être aimée.

  Le passé à jamais disparu, le présent sans intérêt, la nostalgie toujours aux aguets, la société soviétique qui a été emportée dans le grand vent de l’histoire et le besoin qu’ils ont tous de se rapprocher, même s’ils ne semblent pas se faire trop d’illusions sur les chances réelles de voir se créer une communauté, sont les thèmes essentiels de cette pièce où il y a finalement peu d’action mais  dont on écoute pourtant chaque dialogue avec gourmandise pendant trois heures … Sans doute, comme on l’a dit souvent, parce que son univers rappelle encore et toujours, celui des personnages de Tchekov. Mais, trente ans plus tard après qu’elle ait été écrite, la pièce sonne toujours aussi juste et semble même s’être encore bonifiée…

   Il faut dire que la mise en scène et la direction d’acteurs de Laurent Gutman , qui a choisi de ne plus assurer la direction du Centre Dramatique de Thionville, sont d’une rare efficacité, si bien que l’on entre tout de suite en connivence avec les personnages de Victor Slavkine. D’autant plus qu’il a su créer des images et d’une grande beauté qui font parfois penser à celles qu’imaginait le grand Klaus-Michael Gruber disparu l’an passé. Aucun pathos, aucune déclamation mais une grande proximité de la parole que l’on perçoit parfois comme dans un murmure, toujours en osmose avec une remarquable gestuelle, et toujours aussi en accord avec les silences qui prennent ici une importance capitale , surtout quand ils sont soulignés de lointains échos musicaux.

  Et la bande d’acteurs que Laurent Gutman a fait travailler ( Jade Colinet, qui joue magnifiquement la jeune naïve de 26 ans, Bruno Forget, Daniel Laloux qui possède une présence imposante dans le rôle du vieux monsieur, Marie-Christine Orry, avec son humour corrosif, Eric Petitjean, François Raffenaud et Richard Sammut, ) possède une unité de jeu tout à fait rare et chaque personnage est toujours à l’écoute de l’autre. Et  ce genre de performance est vraiment exceptionnel dans le paysage théâtral contemporain

   On ne voudrait pas dire ( mais on le dira quand même) : les distributions de théâtre importants comme par exemple, la Comédie-Française, avec des acteurs qui passent trop souvent d’une pièce à l’autre, n’ont pas toujours cette qualité de jeu scénique.Au chapitre des inévitables réserves: quelques longueurs, notamment dans les longs monologues de Lars, et  la mauvaise répartition du spectacle: 40 minutes/ entracte/ 100 minutes / entracte/ 40 minutes, rendue nécessaire (?) par un changement de décor, qui aurait pu nous être épargnée,  tout comme cette stupide invasion de fumigène dans la dernière partie dont on peine à voir la raison. Mais ce sont des défauts mineurs et facilement réparables.

 Le spectacle est actuellement présenté au Studio-Théâtre que Daniel Jeanneteau a bien eu raison d’accueillir; c’est donc à Vitry encore pour quelques jours mais le RER C, lui, fonctionne bien, et le Studio-Théâtre est à six minutes de la gare; oui, cela dure trois heures mais qui passent vraiment très vite; oui, c’est jusqu’au 15 novembre seulement; oui, il n’y a qu’une cinquantaine de places mais si vous pouvez y aller, vous ne serez pas déçus…

 

Philippe du Vignal

 

Le 14 novembre à 19 heures et le 15 à 16 heures, seulement au Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine ; puis le 27 janvier au Théâtre Anne de Bretagne de Vannes; le 11 février à la Passerelle de Saint-Brieux; le 26 mars à la Scène nationale de Chateauroux et le 30 mars au Théâtre Gallia de Saintes.

 

Le Cerceau est publié dans la traduction de Simone Sentz-Michel aux Editions Actes-Sud Papiers.

Les petits cadeaux de départ de Madame Albanel.

Les petits cadeaux de départ de Madame Albanel.

   Le Bulletin officiel des Décorations,  Médailles et Récompenses daté du 30 octobre 2009 nous apprend que Monsieur Christophe Tardieu, ancien directeur adjoint  du cabinet de madame Albanel a eu le privilège  de se voir promu Chevalier dans l’Ordre  des Arts et Lettres… Le nom ne vous dit rien? Allez,  un petit  effort de mémoire: c’est ce monsieur qui, avec beaucoup d’élégance  avait, au printemps dernier,  retransmis un courriel de Jérôme Bourreau Guggenheim, employé de TF1,  adressé à sa députée Françoise de Panafieu  qu’il prévenait des méfaits de la loi Hadopi, laquelle l’avait envoyé à la Ministre. Et Tardieu, n’écoutant que son bon coeur, l’avait fait très gentiment suivre à  son ami J. M. Cournillon, secrétaire général et directeur des affaires juridiques  de TF1… en accusant au passage Jérôme Bourreau Guggenheim de tirer contre son propre camp » ( sic)
  La sanction n’avait pas traîné: le gêneur avait été viré sur le champ. Devant les protestations et les injures qui fleurissaient dans la presse et  sur Internet, l’Albanel de service, un peu  embêtée par la tournure que prenait l’affaire, avait essayé de camoufler le truc, en précisant:  » que l’e-mail avait été envoyé sans aucune demande de sanction mais pour information », dixit Le canard enchaîné généralement très bien informé…
   On croit rêver: le Ministère de la Culture  aurait pu  demander une sanction! En vertu de quel texte  juridique ? Jusqu’à nouvel ordre,  TF1 n’ a pas encore  été intégré au Ministère de la Culture; ( il existe en revanche une  loi qui protège la correspondance privée, ce que M. Tardieu n’ a sans doute pas appris à l’E.N.A.) . Madame Albanel avait alors reculé et avait  fini par mettre à pied pour un mois seulement ( avec maintien de son salaire, rassurez-vous) ce délicat personnage, par ailleurs Inspecteur des Finances.
  Pour se faire sans doute  pardonner de ne pas avoir été gentille avec l’un de ses collaborateurs les plus proches,  Madame Albanel (qui n’a quand même pas fait une conférence de presse pour annoncer l’événement ) vient donc de lui offrir ce petit hochet. Et , pour faire bonne mesure, ( quand on aime,  on ne compte pas! ),  elle a aussi décoré Thomas Tanzi, son maître d’hôtel et Dominique Bédier, son « conducteur d’automobile « (sic) !
   On avait connu Madame Albanel moins généreuse, quand elle avait, sans aucun état d’âme, rayé d’un trait de plume la nomination de Guy Freixes, metteur en scène- à qui les services de son Ministère avaient déjà annoncé la bonne nouvelle -à la tête du  Centre dramatique de Vire en Normandie, en méprisant complètement l’avis du jury, pour nommer quelqu’ un d’autre… Mais c’est vrai que le Ministère n’en est pas à son coup d’essai en la matière,  puisque  Dominique Pitoiset, dont l’arrêté de nomination à la tête du Théâtre national de Chaillot n’avait pas encore paru au Journal Officiel , avait aussi été débarqué sans ménagement pour faire place aussi à un personnage  qui n’a pas fait tellement de merveilles, c’est même le moins que l’on puisse dire, puisqu’il a  fini par être lui aussi débarqué..
   Pathétique et scandaleux… Vous avez dit pathétique et scandaleux ? Que les gens à qui on a remis ce genre de grelot, et qui ne souhaitent pas faire partie de la même tribu que ce merveilleux Inspecteur des Finances à qui l’E.N.A. n’a pas du prodiguer beaucoup de cours de morale, n’ hésitent pas à  renvoyer le dit grelot, ou du moins le beau papier qui vous donne le droit de le porter, à  Madame Albanel qui fera suivre… Liberté, Egalité et Fraternité! Et vive la France

Philippe du Vignal

La Corde, Soif, L’endroit marqué d’une croix

La Corde, Soif, L’endroit marqué d’une croix  d’Eugene O ‘Neill, un triptyque mis en scène par Guy Freixe.

Eugene O ‘Neill ( 1888-1953) est maintenant bien connu en France où il a été monté mais on l’oublie souvent,  dès 1923 par Gaston Baty, puis par Gerges Pitoëff en 29…. Guy Freixes a choisi de mettre en scène en triptyque  trois courtes pièces du grand dramaturge, et,  par ailleurs arrière-grand père de l’excellent James Thierrée, lequel est aussi le petit-fils de Charlie Chaplin qui avait épousé la fille d’ O’ Neill. Bon, vous suivez toujours?

  Les présentations faites, passons à ces trois oeuvres : dans La Corde qui est une première et courte version du Désir sous les Ormes, un vieux fermier,  c’est évident pour tous et il ne cesse de le répéter, a caché sinon un trésor, du moins un bon magot.  Il  attend depuis cinq ans déjà le retour de son fils qui est parti comme marin, et qui lui a, au préalable , « emprunté » un peu de cet argent qu’il n’avait pas voulu lui donner. Et le vieux fermier lui a prédit une belle malédiction: la corde! si , par hasard, il revenait un jour, et qui pend là, bien visible comme une menace permanente.

  Bien entendu, un jour sans prévenir, le fils finit par revenir et se met en tête avec son beau-frère de récupérer le magot. Mais, comme on le sait, la vie est imprévisible, et ce n’est ni l’un ni l’autre mais la belle-fille qui le découvrira grâce à une ficelle dramaturgique de tout premier ordre que l’on ne vous révélera pas. Bien entendu, comme toujours chez O’ Neill, il y a une arrière-plan mythologique, en l’occurrence ici, la fameuse histoire d’Abraham et d’Isaac. Le début de la représentation patinait un peu le soir de la première mais cela devrait  se caler, et l’on entre très vite dans l’univers de ces êtres , à la fois simples et compliqués, comme le sont des milliards de représentants de l’humanité; O’ Neill, savait à la fois construire un scénario  mais aussi , en quelques répliques, installer, avec un métier très sûr,  des personnages  tout à fait crédibles ,  quand un metteur en scène sait  les mettre en scène, et ce type de théâtre, qui frappe toujours juste, convient bien à Guy Freixe: quel bonheur après l’interminable Cabaret Hamlet de Langhoff que cette série de trois petites pièces montées sans aucune prétention.

Soif est évidemment plus difficile à mettre en scène: cela se passe en plein océan sur un canot de sauvetage où trois naufragés: une sorte de dandy  qui, quelques heures auparavant, devait encore savourer un excellent Bourbon au bar d’un paquebot de luxe, une chanteuse de cabaret et un marin métis, trois pauvre hères qui ont peu chances d’avoir la vie sauve. . Ils ont une obsession commune: une soif impitoyable qui les détruit petit à petit; dès lors toutes les tentations, tous les rêves aussi  sont permis, puisque la chanteuse et le dandy croient ou font semblant de croire que le marin a caché de l’eau: bref, la folie est au rendez-vous. La pièce ne manque pas d’intérêt ; reste à savoir comment on peut l’installer sur un plateau, et la marge de manoeuvre est limitée, que l’on aille du côté d’un réalisme- impossible!-  ou d’un expressionnisme injustifié.

  Il faudrait sans doute  situer l’histoire ailleurs que sur cette barque incorporée à l’intelligent  décor à transformation de  Raymond Sarti à laquelle on a du  mal à croire. Et le costume de la chanteuse de cabaret est peu convaincant, surtout quand elle doit séduire le bau matelot pour avoir une chance de survivre… Les costumes dans l’ensemble sont un point faible de ce spectacle et leur créatrice devrait relire Roland Barthes qui, on  le sait, a écrit un texte  remarquable sur le sujet.

  L‘endroit marqué d’une croix  parle aussi d’un  voyage, mais,  cette fois, immobile, celui d’un vieux capitaine, Bartlett, qui a transformé une des chambres de sa maison en cabine .  Et il passe son temps à guetter l’arrivée d’un bateau qui doit lui rapporter un trésor enterré dans une île lointaine; même si le dit bateau a depuis longtemps coulé, le capitaine Bartlett continue à croire en ses rêves. Rêves qui en quelque sorte ont déteint sur son fils Nat qui, avec son père,  voit aussi le bateau revenir, et des hommes venir et vider des coffres pleins… de poussière.Mais on ne saura jamais si  cette obsession commune au père ou au fils tient plus du délire onirique  ou  d’une réalité peu  crédible… Guy Freixe réussit  à mettre en valeur cette espèce de connivence  qui conduit à la folie le père et le fils, à la fois bien ancrés dans la réalité de la vie quotidienne mais victimes de leur obsession psychique qui va les détruire plus sûrement que n’importe quel virus grippal…

  Dans ces trois  pièces, on retrouve les thèmes chers au dramaturge américain: l’argent, toujours l’argent : l’argent des autres, l’argent dont on rêve et  qui devait être rare chez les premiers émigrants irlandais comme  le père du dramaturge,   les relations difficiles entre père et fils, ( O’ Neill en savait quelque chose !),  la part cachée que chaque être porte en lui  et  que, même ses plus proches ne peuvent apercevoir, le destin finalement tragique  qui poursuit chaque être humain dès son berceau, et le bonheur indicible qu’il éprouve à mener sa petite vie personnelle malgré les les ennuis qui pleuvent. On a souvent dit , et avec raison, qu’ O’ Neill avait été proche des tragiques grecs, lui qui a aussi écrit Le deuil sied à Electre. En voyant ce triptyque fort bien monté et dirigé par Guy Freixe,  on pense à cette phrase fameuse  des Perses de l’immense  Eschyle: «   Même dans le malheur, jouissez  des joies que la vie vous apporte,  car la richesse ne sert à rien chez les morts »….

 

Philippe du Vignal

 

Le spectacle a été créé au Pôle culturel d’Alfortville le 5 novembre et est  repris du 7 au 12 décembre à 20 h 30 au Café de la Danse à Paris. Puis en tournée: le 19 novembre à Epinal (88); le 24 novembre au Sémaphore de Sébazat ( 63); le 1 er décembre au Théâtre ATP de Poitiers (86); du 7 au 9 janvier à L’apostrophe, scène nationale de Cergy-Pontoise (95); le 21 janvier au Théâtre Gérard Philipe à Saint-Cyr- sur-l’Ecole; (78) le 26 janvier au Théâtre de Cachan et le 13 février au Théâtre des Sources de Fontenay-aux-Roses (92).

 

 

UN CABARET HAMLET

hamlet1.jpgEn manteau rouge, le matin traverse la rosée qui sur son passage paraît du sang ou HaM. AND EX BY WILLIAM SKAKESPEARE UN CABARET HAMLET de Matthias Langhoff sur une musique d’Olivier Dejours, traduction Irène Bonnaud mise en scène et décor de Matthias Langhoff (sic)

   Cela se passe au Théâtre de l’Odéon, vénérable théâtre à l’italienne aux stucs dorés et aux fauteuils en velours rouge, dont le parterre a été vidé aux trois quarts de ses sièges pour que l’on puisse y mettre des petites tables rondes avec des chaises en fer noir , où est assise une partie du public; sur le devant de la scène, de longues tables qui servent de praticables aux comédiens et autour desquelles sont assis d’autres spectateurs . A jardin, est installé sur une tournette, un petit orchestre( dont un altiste, un pianiste, un trompette, un saxo et une batterie et parfois un accordéon , devant une grande coquille Saint-Jacques comme celle du fameux tableau de Botticelli, et côté cour, une autre tournette- la manie du jour!- dont les toiles peintes représentent un salon bourgeois et autre lieux et; côté pile,  les portes de loges d’un théâtre à l’italienne. Il y a un cadre de scène en tubes fluo bleu et , au-dessus, une bande où défilent les traductions les textes de chansons en allemand ou en anglais, c’est selon.      

  Entre les deux tournettes, une petite scène surélevée où se passent quelques scènes qu’on peut deviner à travers un store à lamelles qui, refermé, donne à voir une grande affiche des années 40 vantant les mérites du fromage danois…. Je pense au décor avant de penser à la mise en scène, disait autrefois Brecht, le maître de Langhoff… Encore faudrait-il que la, mise en scène veuille bien suivre, ce qui n’est malheureusement pas le cas ici. On ne va pas vous raconter le scénario de la célébrissime pièce du théâtre occidental, d’autant plus que la traduction/ adaptation/ montage d’Heiner Muller et de Langhoff, retraduite de l’allemand par Irène Bonnaud ( cela fait peut-être un peu beaucoup de strates!) est une sorte de réinterprétation/ déconstruction , où l’on voit surtout la figure d’Hamlet magistralement incarnée par François Chattot en pantalon noir et chemise blanche ,un chausson rouge à un pied et une grande botte à l’autre qui nous fait entendre le texte. Surtout,  quand il est au balcon en train de dire à une spectatrice le fameux : « Etre ou ne pas être »… à la seule lumière d’une torche électrique . Sur le plan plastique, il y a reconnaissons-le, de très belles images) ,( c’est toujours l’un des  atouts de Langhoff qui a un œil de peintre, comme l’enterrement d’Ophélie, on voit mal la totalité du spectacle ( et pourtant nous n’étions qu’au deux tiers du parterre), à cause d’un sous-éclairage permanent et , comme la plupart des comédiens ont un diction disons assez approximative pour être poli, on ne perçoit pas grand chose de ce texte.

  Il y a bien quelques moments agréables de chansons en anglais et en allemand ( dont les célèbres standards Hello Dolly et Summertime , et des chansons tirées des fameux sonnets de Shakespeare de que l’on a cru bon de faire surtitrer en couleurs, ce qui parasite encore les choses, on se demande, comme dit lucidement notre consoeur Barbara Petit, ce que l’on vient voir. Et, comme la chose en question dure plus de quatre heures, très vite , malgré l’apparition ponctuelle d’un beau cheval gris qui vient montrer sa tête parmi les musiciens, une chappe d’ennnui tombe sur la salle déjà pas très pleine ; inutile de préciser qu’à l’entracte, nombre de spectateurs avaient déjà déserté…
En fait, le plus grand défaut du spectacle vient d’abord d’une inadaptation scénographique majeure: le dispositif scénique installé au Théâtre du Parvis à Dijon quand il y a été créé en décembre dernier et qui fonctionnait ans doute beaucoup mieux, arrivé dans la grande salle de l’Odéon, ne signifie plus grand chose. D’autant plus que Langhoff, qui adore se moquer du naturalisme, nous ressert ses vieilles recettes de théâtre dans le théâtre qui semble, en ce moment surtout, la dernière tarte à la crême: les toiles peintes manipulées à vue, quelques sièges de la salle sur la scène tournante elle-même pourvues de portes de loges) et l’on offre ,sans doute pour faire plus cabaret, un gobelet de bière à quelques spectateurs , avec sur un écran , bien en vue, en guise de remerciements à la marque, le logo  de la dite bière, laquelle a sans doute financé les opérations… Pourtant, vu ce qu’ a du coûter le spectacle, (19 personnes en scène) non ne devait pas en être à cela près…
Il y a aussi un véritable problème avec le temps qui n’en finit pas ( quatre heures trente! avec un petit entracte ) que Langhoff n’ a pas voulu ou pas su gérer, mais , de toute façon, sur une durée aussi longue et , dans une perspective dramaturgique aussi hybride, c’était presque mission impossible, et le rythme de cette représentation s’en ressent , et ce qui aurait pu, en une heure et demi, dans une espèce de vérité théâtrale à la Livchine, avoir une véritable force, paraissait ici de peu d’intérêt .
Pour faire bref: un texte déguisé et morcelé,  peu convaincant, un plateau que l’on peine à voir à cause d’une disposition maladroite, et en tout cas inadaptée  au lieu, des lumières trop faibles, la diction approximative de la plupart des comédiens qui ne semblaient pas croire à ce qu’ils faisaient, et le manque de rythme de l’ensemble; rien ne semblait vraiment dans l’axe ce soir-là ,même et surtout s’il y avait quelques rares bons moments , grâce au grand François Chattot, qui était bien le seul à donner une véritable dimension au texte. Mais, pour le reste, l’on restait sur sa faim.
Vouloir traduire quelques idées majeures par une scénographie singulière a toujours été un des principaux  soucis de Langhoff, qui y avait, par le passé, le plus souvent réussi et qui  nous  proposé de grands et magnifiques spectacles : avec , entre autres, Le Prince de Hombourg Le Roi Lear , ou plus maîtrisé encore un Macbeth remarquable à Chaillot ou encore Les Trois soeurs au Théâtre de la Ville ou Le Désir sous les ormes d’O’ Neill à Nanterre. Il savait nous parler de ses angoisses et de son obsession de la guerre avec beaucoup de sensibilité. Mais ici, on a l’impression que, s’il a toujours cette même maîtrise rigoureuse des moyens scéniques, la machine, cette fois,semble tourner à vide, et cet hybride d’un  cabaret et de scènes d’Hamlet était sans doute une fausse bonne idée qui ne nous concerne pas vraiment. D’autant que Langhoff , s’il n’avait pas été à l’étranger ces jours-ci, aurait  peut-être  redonné un peu d’élan et de vie à un spectacle qui, arrivé à Paris, semblait à bout de souffle…
Désolé, tout se passe comme si l’on avait  affaire à un  théâtre poussiéreux qui croit encore jouer les avant-gardes, fondé sur des recettes personnelles qui ont déjà trop servi.Et, comme le public, surtout la petite frange de jeunes gens, n’était pas dupe, les applaudissements furent bien maigres…   

  Alors à voir? Si vous êtes un fanatique de Langhoff, vous y trouverez peut-être un peu et encore  votre compte mais, conseil d’ami, évitez surtout d’y emmener votre petit(e) ami(e), votre bon et vieux copain, ou des adolescents ou de jeunes gens qui voudraient découvrir Skakespeare: ils ne vous le pardonneraient pas …
Matthias Langhoff, rendez-nous Mattthias Langhoff…

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Odéon jusqu’au 12 décembre.

LEONTINE en BRASSIERE

De l’impossible retour de LEONTINE en BRASSIERE, texte de Benoît Paiement-Bernard Dion, mise en scène de Robert Reid.

 

dsc0362.jpgCela se passe au deuxième étage du Théâtre d’aujourd’hui, situé au 3900 ( sic ) de la rue Saint-Denis à Montréal, bien connue pour ses centaines de restaurants en tout genre, dont le Commensal, , un libre service végétarien très fréquenté des Montréalais ,où l’on paye en fonction du poids de l’assiette que l’on a remplie… Donc, le Théâtre d’aujourd’hui programme cette saison une adaptation des Essais de Montaigne, une comédie musicale d’après la pièce culte de Michel Tremblay Les Belles soeurs mais aussi l’an passé des oeuvres de l’incontournable Wajdi Mouawad et de Normand Chaurette bien connus en France) . Le  théâtre possède une grande salle et, au sommet d’un escalier assez rude, une petite salle de quelque soixante places avec une scène toute en longueur plutôt destinée à des réalisations expérimentales.. . et qui accueille le Groupe de Poésie moderne qui reprend cet Impossible retour de Léontine en brassière( soutien-gorge en québécois).
Il s’agit des malheurs supposés d’une actrice Félixe Ross jouée par l’actrice… Félixe Ross, que l’on ne trouve plus vraiment assez jeune pour jouer cette fameuse Léontine,  mais on le comprend vite, c’est un aimable prétexte pour parler de tout et de n’importe quoi, mais aussi de la peinture de Paul-Emile Borduas, peintre québécois ( 1905-1960) qui aurait fait le portrait de Félixe Ross. Il  a peint  nombre de tableaux non figuratifs fondés sur un certain automatisme mais il est  surtout connu  pour une remarquable toile  à la fin de sa vie L’Etoile noire.

  Mais Borduas est aussi l’auteur, avec son ami Riopelle et quelques autres,  de Refus global ( paru en 48 !) ,un Manifeste visionnaire  et courageux qui dénonçait la tyrannie morale de l’Eglise catholique au Québec. Ce  dont parle  ce spectacle avec des extraits de textes authentiques assez édifiants; mais  on y discute aussi pratique artistique en  avec, en vrac: un certain Picasseur, Seurat, Gauguin, mais aussi Klee et un clin d’oeil au pop art et à Roy Lichenstein, quand les comédiens se coiffent de perruques d’un blond agressif.
Tout cela est simplement et finement évoqué par quelques coups de pinceaux lumineux sur un grand écran pivotant , seul élément scénique, avec lequel jouent les comédiens. Mais il est aussi question dans la soixantaine de petits textes juxtaposés, de Jacques Cartier qui écrit au général de Gaulle pour lui signaler un certain nombre de collines d’où il pourrait prononcer ses prochaines allocutions… et des citations de politiques importants comme René Lévesque, le grand défenseur de la minorité québécoise et de la langue française et son adversaire René Trudeau contre lequel avait eu lieu une gigantesque manifestation! Mais là, il vaut mieux être de la paroisse pour bien comprendre les choses.
Les quatre comédiens, très solides, qui ont une diction absolument parfaite, sont habillés en collants noirs, et établisssent vite une réelle connivence avec leur publicdemandent au public auquel ils demandent de se lever pour écouter l’hymne national mais oublient de les faire se rasseoir! Les phrases se bousculent , et les mots sont déchirés puis reconstruits, en tout cas, très souvent malmenés, voire passés à la moulinette de l’absurde, de la dérision et du télescopage sémantique: bref, on l’aura compris, cela tient à la fois de la poésie sonore de gens comme Bernard Heidsieck, Henri Chopin, ou François Dufrêne, mais ce délire verbal participe aussi de la poésie de Jean Tardieu, avec une petite goutte d’Eugène Ionesco.
Côté gestualité, c’est tout aussi raffiné et cela fait un peu penser aux Frères Jacques , admirable quatuor des années cinquante qui chantait notamment la fameuse Truite de Schubert sur des paroles de Francis Blanche. Il y a cette même précision du verbe et du geste, ce même décalage tout en nuances, non pour donner corps à un personnage mais pour alimenter une machine à délires verbaux et à loufoqueries qui fonctionne à merveille avec le public de Montréal qui les suit fidèlement depuis des années. Mais la dramaturgie qui avance par à-coups montre quelques faiblesses qu’il  faudrait  éliminer d’urgence : à certains moments, le spectacle part un peu dans tous les sens, et n’est sans doute pas aussi caustique qu’on lesouhaiterait. Malgré la mise en scène très rigoureuse de Robert Reid qui dirige ses quatre comédiens avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité…
A voir? Oui si vous passez par Montréal l’an prochain,car le spectacle devrait y être repris et si vous voulez vous rendre compte de ce qu’un groupe québécois de recherche peut produire d’original; en effet ,on connaît davantage en France Lepage, Mouawad, Chaurette ou Fréchette. Viendra-t-il aux Francophonies de Limoges? Ce ne serait peut-être pas un luxe…
En tout cas, c’est toujours émouvant d’entendre à des milliers de kilomètres de l’hexagone, des comédiens qui se font visiblement plaisir à jouer aussi finement avec cette langue française à laquelle ils tiennent tant, et avec juste raison..

 

Philippe du Vignal

 

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