L’année de la pensée magique

L’année de la pensée magique de Joan Didion, adaptation de Christopher Thomson et Thierry Klifa, mise en scène de Thierry Klifa.


anne769e.jpgJoan Didion est une journaliste et romancière américaine, auteur aussi de plusieurs scénarios de cinéma comme ceux de Panique à Needle Park de Jerry Schatzberg, Play It As It Lays de Frank Perry, A Star is born de Frank Pierson  qu’elle écrivit avec son mari John Gregory Dunn, mort brutalement d’une crise  cardiaque; ils avaient adopté Quintana qui mourut aussi  quelques mois après son père d’une pancréatite aigüe à 39 ans.
C’est ces deux décès qu’elle a raconté dans un roman devenu  un monologue aujourd’hui monté par Klifa avec Fanny Ardant. Un récit d’un moment de sa vie, à la fois empreint de la tragédie que fut la perte des deux êtres qui lui étaient le plus proches mais aussi  d’un certain comique, ce qui, on le sait, n’est pas totalement incompatible, du genre: « Quand on vous dit que quelqu’un du service social d’un hôpital veut vous parler, en général, c’est mauvais signe.! »
Joan Didion dit les choses avec une précision clinique: la tache de sang noir sous la table du repas qu’ils allaient prendre tous les deux un soir de décembre pour être près du feu et ne pas aller au restaurant, puis les attentes interminables aux urgences, les médicaments qu’on donne sans trop y croire, l’espoir  fou de pouvoir rembobiner le film, alors qu’elle a  vite compris dès le début que son mari allait mourir. »La vie change vite. La vie change en un instant. On s’apprête à dîner et la vie telle qu’on la connaît s’arrête ».
On sent qu’elle s’est  raccroché à l’écriture pour ne pas sombrer, pour essayer de supporter l’insupportable… Mais  la tragédie d’un soir de décembre  n’était encore que la moitié de ce qu’elle allait vivre,  avec la maladie brutale de sa fille, elle aussi condamnée à brève échéance. Bref, une double peine qui va broyer la vie de cette épouse puis de cette mère qui reste prête à tout:  » Pour la garder en vie, je dois me concentrer. je dois éviter de prêter attention à tout ce qui pourrait me ramener  vers le passé ».
C’est Fanny Ardant qui prend en charge ce long monologue sur une terrasse de bois; aucun accessoire qu’un sac à main  et une chaise où elle s’assoit parfois. C’est sans doute la première fois qu’ elle est seule aussi longtemps en scène, même si elle a souvent joué au théâtre. Très concentrée, elle a une présence remarquable et impose ce texte de sa voix rauque  qu’elle module de façon inimitable.
Aucun doute la-dessus, elle sait prendre un public avec un texte où l’on côtoie souvent l’indicible et où l’on pourrait tomber dans la sensiblerie et qui va droit au cœur de chaque spectateur qui reste accroché pendant une heure et demi à chacune de ses phrases. UN silence de grande qualité dans la salle: elle dit comme peu d’actrices la douleur qui ronge, la charge émotionnelle qui envahit le proche d’un malade quand il se voit dans l’incapacité d’être un tant soit peu utile ,l’inquiétude sans limites, et de ce côté-là, elle a sans doute beaucoup donné: Truffaut est mort quand elle avait  trente cinq ans! Bien dirigée par Klifa,  droite dans ses bottes, elle est  impeccable: aucun geste faux,  aucun mot mal placé, elle dit les choses simplement et avec une admirable efficacité ; de temps en temps, elle boule un peu son texte mais elle le fait avec un tel naturel qu’on ne peut lui en vouloir.
Vraiment du grand art, même si le texte,  un peu bavard, aurait exigé quelques coupes. Laura Pels, la directrice de l’Atelier, a réussi un beau coup.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Atelier  Place Charles Dullin. Paris 18 ème.  T: 01-46-06-49-24

Le texte de la pièce et les livres de Joan Didion sont édités pour la plupart chez Albin Michel.


Archive de l'auteur

Zadig

Zadig, conte parodisiaque de Voltaire, (sic) mise en scène de  Gwenhaël de Gouvello.

   zadig.jpgZadig est un conte philosophique de Voltaire qu’il fit paraître en 1747 sous le titre de Memnon puis, un peu plus tard, lesté de quelques chapitres supplémentaires, sous son nom actuel.
C’est un peu le cousin de Candide; le conte est aussi le voyage initiatique d’un jeune homme, cette fois  babylonien, « riche et jeune » et « d’un cœur sincère et noble » qui est à la recherche du bonheur mais,  qu’à chaque fois, un mauvais sort accable:  les jeunes femmes qu’il aime le trompent sans état d’âme, et il sera condamné à être pendu avant de se retrouver Premier ministre.
Le balancier repartant dans l’autre  sens, le pauvre Zadig  vendu comme esclave, verra le bûcher de près. Puis le brigand Arbogad le fera prisonnier; Zadig arrive quand même à regagner Babylone avec la reine Astarté qu’il a réussi à libérer de l’esclavage. Mais il devra encore affronter des combats qui doivent désigner l’homme qui méritera d’épouser Astarté. Mais il perd à cause d’un adversaire malhonnête; il rencontre alors un ermite qui n’est autre en fait que l’ange Jesrad qui s’est déguisé et qui lui expliquera l’ordre de l’univers. Zadig alors remporte une épreuve où il doit deviner des énigmes et il retrouvera ainsi la Reine Astarté qu’il épousera.
C’est, bien entendu, une œuvre influencée par Les Contes des mille et une nuits qui avaient été édités  dans la traduction de  Galland au début du 18 ème siècle mais Zadig se situe aussi dans la tradition du roman picaresque, avec des cadeaux du destin mais aussi avec des chutes sociales  imprévues qui font réfléchir le malheureux jeune homme aux  destinées qui gouvernent le monde et les humains.
Bonne occasion aussi  pour Voltaire de régler ses comptes avec ses ennemis: les  ministres sont corrompus, les médecins bêtes  et incompétents, les religieux fanatiques et les femmes incapables de rester fidèles, nette allusion à son amie Madame du Châtelet…
Cette réflexion sur le bonheur n’est pas exempte chez Voltaire d’un pessimisme bon teint. L’auteur de Zadig ne se fait pas d’illusions sur la bêtise et la cruauté de l’homme, qu’il soit occidental ou oriental… C’est une invitation claire à ses lecteurs à ne pas se bercer d’illusions et à agrandir leur champ de vision du monde. Moralité: mieux vaut être  bon observateur, s’en tenir à la raison et comprendre  que la liberté individuelle ressemble à un mythe et pas à un absolu.
Bref, ce conte de Voltaire qui oscille entre satire et philosophie nous apprend que le monde est régi par des lois et non pas par notre imagination, et nous rappelle que l’échec nous menace à tout moment, et qu’il vaut mieux alors croire en la raison. Les tribulations des personnages imaginés par Voltaire  suffiraient à  fournir l’argument de plusieurs pièces de théâtre.
Gwenhaël de Gouvello a, sans aucun scrupule, rebaptisé Zadig, conte parodisiaque de Voltaire  l’œuvre du célèbre philosophe comme s’il était l’auteur de la chose présentée. Il y a tromperie sur la marchandise. Alors qu’il indique ensuite en toutes petites lettres: adaptation! Il faudrait savoir,  et c’est un bien mauvais présage…
Sur une scène nue,  vingt chaises de bistrot en bois, manipulées sans arrêt par la douzaine de comédiens, vont servir à  créer des accessoires ou des praticables. Malheureusement,  la mise en scène et la direction d’acteurs comme les costumes sont d’une rare indigence. Et aucun des  comédiens n’arrive à  rendre  crédible les  personnages de ce conte. Soyons justes: comme la diction est tout à fait correcte, on entend bien le texte, c’est déjà cela mais le reste est affligeant  et  le jeu  souvent vulgaire et racoleur.
La majorité du public venait d’un collège voisin semblait s’accommoder de cet ovni mais la demoiselle qui se trouvait devant moi a  commencé très vite à lire ses sms et à y répondre: c’est un signe qui ne trompe pas… Que peut-on sauver de ce bri-à-brac qui, on le craint, ne pourra guère être amélioré? La musique de Bruno Girard sans doute, charmante et discrète mais c’est bien tout.
Alors à voir? Sûrement pas. A tout prendre le Candide dont nous vous avions récemment parlé, sans être bien fameux, avait au moins des qualités d’invention mais  ici, on se demande bien à quoi l’on est venu  assister. Il y a aussi, à la base,  une erreur  de dramaturgie: le dialogue philosophique de Zadig est quand même trop important pour se prêter à une adaptation théâtrale.
Décidément, Voltaire adapté au théâtre n’a pas eu de chance ce mois-ci! Et on se demande bien pourquoi Colette Nucci a programmé ce spectacle…

 Philippe du Vignal

 Théâtre 13,  30 rue du Chevaleret 75013 Paris jusqu’au 18 décembre.

Ivanov

Ivanov de Tchekov,  (première version), traduction de Françoise Morvan et André Markovics, mise en scène de Jacques Osinski.

    m1ivanov7.jpgIvanov, c’est la première pièce de Tchekov à avoir été jouée (1887)mais on ne met en scène d’habitude que la seconde version, (1889) sous-titrée tragédie et non plus comédie. Jacques Osinski a choisi de revenir à cette première version redécouverte par André Markovics il y a une dizaine d’années.Le canevas général et les dialogues sont  proches. C’est l’histoire d’Ivanov, 35 ans, (on dirait 45 maintenant)plus très jeune et pas encore vieux   » déçu, fatigué, écrasé par une activité médiocre « comme il le dit-lui-même, dont le femme Anna Petrovna, née Sarah Abramson, est rongée par la tuberculose (comme Tchekov); il l’a aimée follement mais il s’en est détaché.
En fait, il y a eu un double malentendu: Anna a abandonné la religion juive et donc son identité pour se marier avec lui; reniée par ses parents, elle n’a pas eu de dot  et Ivanov, en épousant une femme juive, est mis au ban de cette  société rurale antisémite! Sans argent, mal dans sa peau,  il est  fasciné, même s’il s’en défend et se sent   coupable, par Sacha (20 ans), la fille des Lebedev qui l’aime elle passionnément.
Mais Lvov le jeune médecin , sans doute aussi  un peu amoureux d’Anna qu’il essaye de soigner,  injurie Ivanov à qui il reproche de mal se conduire avec  elle . II culpabilise et reconnaît avoir fait des erreurs et l’avoir trompée mais ne supporte pas qu’Anna le traite de menteur et de lâche; exaspéré, comme s’il voulait en finir, il dira cruellement à  sa femme  qu’elle va bientôt mourir.
Quant à Sacha, elle ne supporte pas non plus que Lvov juge Ivanov  et l’attaque sans arrêt. Ivanov, écorché vif, épuisé par ces épreuves, sait peut-être dans cette première version qu’il est au bout du rouleau ; ce qui se vérifie, puisqu’il meurt peu après  d’un infarctus. Mais il y a des différences notables entre des deux versions:  comme on est à la campagne,  au cœur de la Russie centrale, on parle  souvent gros sous, comme dans La Cerisaie: fermages, dettes et dotes, champs qui rapportent, et… traites à rembourser; les personnages, des êtres ordinaires, sont bien ancrés sur leurs terres, même et surtout quand ils n’ont plus  d’argent.
Par ailleurs,le mariage de Sacha et d’Ivanov a lieu bien avant,  et à la fin, Ivanov meurt seul, un peu à l’écart, alors que dans la seconde version, il se suicide devant tout le monde. En fait, Tchekov , dont le regard est parfois féroce, surtout quand il dénonce l’antisémitisme de Chabelski, veut peindre un monde du quotidien, et ce monde n’est pas encore celui du drame de le seconde version :  » Le plus souvent, on mange,on boit, on flirte, on dit des sottises. C’est ça qu’on doit voir sur la scène. Il faut écrire une pièce où les gens vont, viennent, dînent, parlent de la pluie et du beau temps, jouent au whist, non par la volonté de l’auteur, mais parce que c’est comme ça que ça se passe dans la vie réelle. Alors,naturalisme à la Zola ? Non, ni naturalisme, ni réalisme. Il ne faut rien ajouter à un cadre. Il faut laisser la vie telle qu’elle est, et les gens tels qu’ils sont, vrais et non boursouflés. »
Jacques Osinski a donc  voulu montrer cette société rurale, très fermée sur elle-même, où  l’on s’ennuie et  où, en proie à la nostalgie dès que l’on passé la trentaine,on ne sait trop quoi faire de sa vie.  » Le passé me tourmente et je crains l’avenir » , faisait déjà dire à ses personnages  le bon Corneille! Alors on joue aux cartes, on dit du mal de ses proches parents ou amis, on rêve à des mariages, on mange des harengs et des gâteaux, on boit beaucoup, et  de la vodka plus que du thé!
Et le metteur en scène pendant la première moitié du spectacle nous montre ces anti-héros tchekoviens en proie à la lassitude et à l’ennui, errant d’un canapé à un fauteuil,  qu’ils repositionnent très souvent sans que l’on sache bien pourquoi. Le décor, plastiquement très réussi, dans les gris et crème, avec une profondeur de champ très limitée, de façon obscène au sens étymologique du mot, ressemble à une « installation « et tient  donc  d’une œuvre d’art contemporain où  deux lampadaires sur pied dispensent une lumière des plus avares.   Comme l’on voit à peine ce que disent les comédiens dont certains ont une diction approximative, et qu’ils bougent à peine et parlent doucement, en prenant des temps , une douce torpeur s’empare  du public, jusqu’à plomber le spectacle. Il  est vrai que le début de la pièce n’est quand même pas du même niveau que celui des grandes pièces de Tchekov et que l’on sent encore une certaine difficulté chez Tchekov à s’emparer des personnages. Il y a un parti pris sans aucun doute mais vraiment, on ne comprend pas ce que le metteur en scène a voulu faire  et  cela ne fonctionne pas, surtout dans cette salle difficile du Théâtre de l’Ouest Parisien.
Puis, comme par un coup de baguette magique, la scène est davantage éclairée, on voit chaque personnage, les dialogues incisifs ont une vie et une saveur incomparables, et il  y a  des scènes étonnantes de vérité et de cruauté, comme celle où Sacha embrasse Ivanov et qu’elle s’aperçoit vite qu’Anna Petrovna est là, muette, en train de les regarder, ou quand Ivanov subit les reproches d’Anna, ou encore quand Lvov le jeune médecin, sûr de lui, accable Ivanov de reproches qui lui rappelle que les êtres humains son complexes. Tout est juste et clair  dans la direction des  acteurs qui sont excellents;  Vincent Berger (Ivanov),  Grétel Delattre (Anna Pétrovna), Jean-Claude Frissung (Lébédev), Delphine Hecquet (Sacha), ou Alexandre Steiger (Lvov). On retrouve ici la même exigence de mise en scène que dans les travaux précédents d’Osinski, notamment Le Triomphe de l’amour. Comme si Jacques Osinski était plus à l’aise dans les scènes intimistes avec dialogue coup de poing .Alors à voir? Oui quand même si vous voulez découvrir un Ivanov inédit, mais pour la seconde partie du spectacle mais… prenez un café avant de subir la première et essayez d’être dans les premiers rangs…

Philippe du Vignal


Théâtre de l’Ouest Parisien à  Boulogne jusqu’au 13 novembre.

Cendrillon

Cendrillon, texte original de Joël Pommerat d’après le mythe de Cendrillon, mise en scène de l’auteur.

   jpommeratcendrillon20ciciolsson.jpgL’histoire de Cendrillon fait partie de la culture et de la mémoire collective de tout Français normalement constitué  qu’il a lue enfant, mais  le plus souvent  dans une version édulcorée de Charles Perrault et  souvent assez  piteusement illustrée, ou bien dans celle des frères Grimm, et, qu’ une fois adulte, il n’a jamais relue…
Donc Cendrillon , petite fille puis adolescente, est persécutée par la nouvelle épouse de son père mais une charmante fée va l’introduire dans un bal donné à cour du Prince. mais les deux filles de la dame vont tout faire pour  écarter Cendrillon du Prince charmant. Mais, miracle!  comme il n’en existe que dans les contes de fée, une petite chaussure de vair (fourrure de grand prix) que Cendrillon a perdue en sortant du château, va permettre au Prince de retrouver celle dont il tombé aussitôt éperdument amoureux, et de se marier avec elle.
La gentille Cendrillon aura donc droit au bonheur qu’elle a amplement mérité après tant d’années passées à souffrir chez son odieuse belle-mère qui lui faisait  accomplir  du matin au soi les tes travaux ménagers les plus repoussants. les plus durs. Bref, la justice est passée et la morale est sauve…bien entendu, Joël Pommerat quand ils empare de ce genre de mythes où  le héros  doit lutter contre sa propre famille ( Le Petit Chaperon rouge ou Pinocchio),  réécrit toute cette histoire  et quitte résolument les domaines de du conformisme et c’est une autre Cendrillon qui apparaît; chez Pommerat, la gentille jeune fille va enfin quitter un état d’aliénation  où elle acceptait d’obéir aux ordres donnés par sa méchante belle-mère et dont on peut se demander si elle n’y trouvais pas un certain plaisir masochiste pour acquérir enfin sa liberté et entrer dans un monde sans doute moins confortable et moins rassurant mais où elle pourra acquérir une véritable  identité.
Cendrillon ne jouera plus le personnage de la gentille petite fille martyrisée mais devra affronter la vie  avec ses trous noirs qui se nomment la mort, l’absence, la peur, etc.. L’enfant qu’elle était va grandir, supporter les épreuves  sera ainsi condamnée à revivre la perte  de sa mère chérie dont Perrault parle peu mais sur laquelle Pommerat revient, obsession de Cendrillon  qui doit rejoindre les siennes.
En devenant adulte au bout de ce parcours initiatique, elle devra accepter ce  deuil, parce qu’il n’y a malheureusement aucune autre issue si l’on veut vivre.  » Le désir de vie par rapport à son absence », dit Joël Pommerat. C’est sans doute  le prix à payer quand on veut acquérir son autonomie et ne plus être sous la coupe des adultes et des familles. L’image de cette mère disparue, que l’on voit étendue sur son lit au début et à la fin  est bien en filigrane de tout le spectacle et en est pour ainsi dire le véritable moteur. Mais il y a de l’ironie et du comique dans l’air: la belle-mère est vulgaire jusque dans ses expressions, le Prince perd son auréole de Prince charmant et Cendrillon la petite fille aux boucles blondes un peu neuneu, héroïne de bien des versions musicales du célèbre conte que dénonce à juste titre Alvina Ruprecht ( voir Le Théâtre du Blo)) de la semaine passée,.
Eric Soyer, le remarquable scénographe et éclairagiste( double fonction qui est rare) a imaginé un cube noir très fermé où chacun des personnages va prendre une dimension mythique et le plateau devient ainsi le cadre sublime de courtes scènes où la voix du narrateur (Marcella Carrara) nous introduit lentement.La lumière fait ici partie du travail de scénographie. C’est une  écriture en elle-même dont on sent que chaque terme du vocabulaire a été soigneusement pesé, en accord parfait avec la mise en scène.
Comme le jeu de tous les acteurs belges: Noémie Carcaud, Caroline Donnely, Catherine Mestoussis , Alfredo Canavate et,en particulier Deborah Rouach( Cendrillon),  est de grande qualité, on se laisse vite emporter. par ce conte pour adultes/enfants ou pour enfants/adultes si l’on préfère. D’autant plus que la mise en scène de l’auteur est d’une précision absolue, ce qui n’exclut pas une grande poésie, au contraire.
Jamais peut-être, Pommerat n’aura aussi bien maîtrisé à la fois l’écriture et la mise en forme de ce conte pour grands enfants et adultes. il y a en effet, dans le texte comme dans la mise en scène, plusieurs niveaux possibles de lecture, et la joie dans les yeux d’un petit garçon de onze ans et de sa sœur de neuf faisait plaisir à voir. Seul bémol: on ne voit pas bien, à part les nuages qui passent et encore ( c’est devenu un stéréotype du théâtre contemporain!) à quoi peuvent servir les images vidéo  de motifs géométriques en voir et blanc  qui n’apportent pas grand chose, voire même polluent la vision des images.
Mais sinon, quelle intelligence dans la conception du spectacle et quel raffinement dans la direction d’acteurs! Après tant de spectacles approximatifs depuis la rentrée, cela fait du bien à voir! N’hésitez pas, même  si la salle et la scène sont peu éclairés (mais il n’y a rien de violent ou d’agressif), à y emmener des enfants, disons à partir de sept/ huit ans. vraiment, vous ne le regretterez pas, et eux non plus.

Philippe du Vignal

Odéon/ Ateliers Berthier (17 ème) jusqu’au 25 décembre à 15 heures et à 20 heures selon les jours T: 01-44-85-40-40

N0 83 Comment expliquer des tableaux à un lièvre mort

N0 83 Comment expliquer des tableaux à un lièvre mort, texte et mise en scène de Tiit Ojasoo et Ene-Liis Semper.

 

th99lievremort.jpgLe Théâtre NO99 de Tallinn,  capitale de l’Estonie au bord de la mer Baltique, compte  400.000 habitants, 10 théâtres, 151 jours par an avec pluie et 93 avec neige.
Le titre du spectacle fait  référence à une action de trois heures que Joseph Beuys avait réalisée à Dusseldörf en 65. Il tenait contre lui un lièvre mort à qui il montrait des tableaux: grâce à des micros disposés dans ses chaussures, le public, qui n’avait pas accès à la galerie,  pouvait cependant voir  Beuys à travers une porte vitrée, une fenêtre et des images vidéo, et entendre ses pas et les commentaires  qu’il murmurait , quand il expliquait le sens de l’art au lièvre mort.
N0 83 se passe dans une  salle répétition aux murs défraîchis,où  il y a juste un vieux canapé, une étagère avec des bouteilles, quelques livres et des bacs en plastique bleu pâle. Neuf jeunes comédiens-sept hommes et deux femmes-travaillent à des exercices d’improvisation, et une dame plus âgée- la directrice de l’endroit?- vient de temps en temps discuter avec eux. Ils entament aussi de grandes dialogues sur l’esthétique du théâtre et de l’art.
Un des jeunes gens apporte plusieurs planches de bois blanc qu’il fait tomber une à une avec un grand bruit. Ils  s’amusent aussi à tous se blottir en mélangeant leurs corps sur l’unique canapé. Il y a aussi des exercices de mime à partir d’un mot. Et une historienne de l’art parle en vidéo de l’art de Beuys.
Dans une scène merveilleusement poétique, trois grands lapins entrent chacun avec une feuille de papier blanc et  regardent en silence un des  jeunes  gens dont le corps est accroché à une planche contre un mur, puis se concertent  et  hochent doctement la tête, dans une inversion souvent utilisée dans l’art (notamment sur le tympan de l’abbatiale d de Conques où est fustigé , avec beaucoup d’humour, le braconnage avec deux lapins portant, attaché à une perche le corps d’un chasseur).
Ici, c’est une allusion évidente à la passion qu’avait Beuys pour  les animaux; on sait qu’il avait partagé trois jours à vivre aux Etats-Unis dans une cage avec un coyote sauvage, espèce que vénéraient les Indiens et qu’avaient cherché à éliminer les colons américains. A la fin, les comédiens  ramassent ce qui est sur la scène: planches, rayonnages, objets qu’ils rangent soigneusement dans les bacs en plastique bleu et posent le tout sur le canapé qu’ils vont  emballer façon, Christo ou Kantor, avec un  grand tissu crème et ficeler avec des cordes, puis  suspendre à un filin,  à quelques mètres au-dessus de la scène. C’est une très belle installation qui pourrait figurer sans complexe dans n’importe quelle biennale d’art contemporain, et que l’on ne lasse pas de regarder jusqu’à la fin.
Puis la dame plus âgée en costume folklorique ridicule vient vanter avec les mêmes phrases les différents mérites de la culture traditionnelle estonienne…. Comme ce collage de scènes est impeccablement réalisé et que les acteurs sont  tout à fait concentrés, ce N0  83 se regarde avec un certain plaisir. Bien entendu, ce NO 83 penser à de nombreuses actions/performance auxquelles on a pu assister dans les musées  d’ Allemagne ou  de  Pologne dans les années 80 et a donc un air de déjà bien connu; quant aux fausses impros parfaitement  réalisées, elles reproduisent ce que l’on peut voir tous les jours dans toutes écoles de théâtre.
Et ce n’est quand même pas d’un intérêt majeur au bout de dix minutes, et le théâtre dans le théâtre, merci, on a déjà beaucoup donné! Et on s’ennuie donc un peu comme à tout happening, performance, événement ou action mais… cela fait aussi partie du jeu, comme le disait Marcel Duchamp. Mais, malgré une fausse fin maladroite après la suspension de l’emballage, ces deux heures trente sans entracte, adroitement mis en scène par Tiit Ojasoo et Ene-Lis Semper,  se digèrent assez bien, même si le spectacle, malgré de bons moments, aurait sans aucun doute été beaucoup plus drôle et plus fort s’il avait été  moins long.
Alors à voir? Disons que ce n’est pas vraiment une priorité, mais cela peut être intéressant, surtout pour des professionnels, d’aller voir  cet ovni  à la  frontière entre arts plastiques et théâtre… Après tout, on ne va pas en Estonie tous les jours , alors ,pour une fois que l’Estonie vient à Paris!

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Odéon jusqu’au 10 novembre.

Le Baladin du monde occidental

Le Baladin du monde occidental de J.M. Synge, mise en scène d’Elizabeth Chailloux.

 

  synge.jpgLa pièce de Synge à sa création en 1907 avait provoqué quelque scandale à la fois  à cause de son  thème  et   du  parler plutôt rude  des habitants de  cette île perdue  irlandaise  que le dramaturge a su habilement  installer dans cette fable populaire.
Cela se passe dans un bistrot où, un soir, surgit de nulle part un jeune homme, Christy Mahon,  qui se met à raconter sa pauvre histoire. A l’entendre, il prétend avoir tué son père d’un coup de bêche à la tête au cours d’une bagarre; ce qui suffit, dans cette île où il ne se passe sans doute pas grand-chose,  à faire de lui une sorte de héros exceptionnel. On oublie vite qu’il est un  parricide et personne n’ ira le dénoncer aux « casqués »,  comme disent ces gens simples ; les hommes du coin l’admirent et les femmes-les jeunes comme les moins jeunes à l’instar de la veuve Quin voudraient bien le conquérir. Et la fille du patron de l’auberge, la mignonne Pegeen Mike, absolument subjuguée par Christy, se désintéresse alors de son fiancé un peu falot. Mais , catastrophe, voilà qu’un vieil homme barbu, le crâne couvert de sang, arrive à l’auberge; c’est le père de Christy qui a survécu à sa blessure, et  veut se rapprocher de son fils …dont cela ne va être la fête au village. En effet d’un seul coup, maudit et couvert de honte, il échappera de peu à la pendaison; devenu maintenant un homme, il quittera l’île pour aller, comme un baladin, raconter de nouveau sa pauvre histoire dans le monde occidental.   Le Baladin du monde occidental, c’est une merveille de pièce au dialogue exceptionnel pas si facile à monter que cela, puisque le metteur en scène doit absolument faire surgir les rêves de ce personnage aussi fantasque qu’attachant, ici solidement incarné par Thomas Durand  dont le personnage est  crédible dès les premières répliques et qui a une présence magnifique sur le plateau. Mais Elizabeth Chailloux semble avoir eu plus de mal avec les autres comédiens qu’elle  a pourtant, pour la plupart, déjà employés ,  et  le soir de la première, ils surjouaient presque tous et criaillaient souvent à qui mieux mieux, ce qui empêchait  de savourer la traduction de ce texte sublime faite par Françoise Morvan.
Il y a cependant de beaux moments dans cette mise en scène solide dont on aurait souhaité qu’elle soit plus exigeante, mais dont la scénographie imaginée par Yves Collet , un peu sèche et un peu trop géométrique, n’est sans doute pas des plus heureuses. Il y a aussi un ciel chargé de nuages qui défilent sans apporter grand chose (l’inévitable manie de la vidéo a encore frappé!).
On comprend bien le souci qu’a eu Eizabeth Chailloux de ne pas tomber dans le rustico-pittoresque faussement irlandais mais le résultat est loin d’être convaincant.
Alors à voir? Une fois le spectacle rôdé et une direction d’acteurs mieux maîtrisée, pourquoi pas? Et c’est une bonne occasion de découvrir cette pièce devenue  qui, il y a quelque cent ans déjà, fit le bonheur des Parisiens, dont Paul Léautaud qui ne s’était pas trompé sur le génie de Synge qui avait donné l’idée des Fusils de la mère Carrar à Brecht. Si, si , c’est vrai!
Il y a peu de textes, qu’ils soient français ou étrangers de l’époque qui aient réussi à passer l’épreuve du temps comme celui-ci!

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre d’Ivry. salle Antoine Vitez jusqu’au 30 novembre

Candide

Candide, un spectacle masqué d’après Voltaire, adaptation et dramaturgie d’Isabel Garma, mise en scène de Rafael Biancotto.

 

  candide.jpgOn connaît tous le fameux roman Candide ou l’optimisme, traduit de l’allemand de M. le Docteur Ralf alias Voltaire, publié en 1759 à Genève et  qui a souvent fait l’objet de nombreuses adaptations théâtrales. Voltaire est un scénariste génial et les aventures de de ce jeune garçon qui vit au château de Thunder-ten-tronchk où il suit l’enseignement du philosophe Pangloss qui lui enseigne la la métaphysico-théologo-cosmonigologie et qui pense que l’on vit dans le meilleur des mondes possibles. mais voilà, Candide est chassé du château pour s’être livré à une « leçon de physique expérimentale » sur  Cunégonde, fille du baron. Le pauvre Candide,  enrôlé de force dans des troupes bulgares, assistera impuissant à la boucherie d’une guerre sans merci, puis retrouvera le pauvre  Pangloss défiguré par la vérole qui lui dira que Cunégonde a été violée par les Bulgares puis il s’embarquera pour Lisbonne où il arrive le jour du tremblement de terre. Il y découvre l’Inquisition et Pangloss sera pendu au cours d’un autodafé! La découverte du monde par Candide s’annonce mal
Il retrouve par hasard Cunégonde devenue la maîtresse d’un grand inquisiteur et d’un juif très riche qu’il tuera avant de s’enfuir avec son valet Cacambo en Amérique du Sud  et il devra abandonner Cunégonde à Buenos-Aires avant de se retrouver au Paraguay où il retrouve le frère de Cunégonde qu’il va tuer.Puis il découvre l’Eldorado  Il retrouvera par la suite, dans une sorte de quête obsessionnelle, sa Cunégonde qui a été vendue comme esclave mais avec Cacambo, il  rejoint Paris où,  à cause de la médecine, il a failli mourir puis Venise où il retrouve Paquette la servante du château et son amant le moine Giroflée.Puis Candide arrive à Constantinople où il retrouve Pangloss qui a échappé à la pendaison,rachète Cunégonde devenue esclave; elle est laide et méchante mais il l’épouse quand même. Il vit désormais là-bas avec Pangloss, Cunégonde, Pâquette et Giroflée : désabusé mais un peu plus serein, il dit simplement cette seule phrase devenue célèbre: « Il faut cultiver notre jardin ».
Le scénario de ce conte philosophique et véritable roman initiatique est délirant mais exemplaire, et le dialogue dès les premières répliques se révèle d’une ironie cinglante à partir duquel on peut  effectivement bâtir un spectacle. Rafael Biancotto a choisi de construire sa mise en scène sur deux principes: une scène nue avec quatre comédiens: deux hommes et deux femmes pour interpréter la vingtaine de personnages de la saga imaginée par Voltaire, et trois musiciens ( tuba, clarinette et claviers) pour les accompagner avec du fado, des mélodies tropicales, orientales, et des bruitages assez bien vus.. Et de faire pencher le tout vers un  jeu masqué, très gestuel. Il y a parfois de belles trouvailles mais ce n’était sûrement pas l’idée du siècle de traduire, par un jeu masqué,l’ironie du texte et le refus de Voltaire de se plier aux diktats de l’église toute puissante  qui régnait sur son époque.   De temps en temps , quelques  répliques réussissent à  émerger mais la quintessence du texte a disparu et, avec elle, la modernité du propos que Rafael Biancotto voudrait,dit-il, nous révéler. En fait, manque d’évidence  une véritable dramaturgie où l’on  retrouverait  l’essentiel de ce conte philosophique,mais c’est loin  d’être le cas…
Comme, de plus,le spectacle qui commence déjà en retard, n’a pas assez de rythme et traîne en longueur, le compte n’y est pas tout à fait, malgré les efforts des comédiens pour rendre crédibles leurs personnages. D’autant que les masques sont  laids, sauf celui tout à fait étonnant de Pangloss.
Alors à voir? Non, ma mère… Dommage mais nous ne voyons pas bien pourquoi on vous enverrait jusque là; le résultat est quand même trop décevant par rapport aux intentions affichées par le metteur en scène, et ce serait un bien mauvais coup que d’y emmener des lycéens si on voulait leur faire découvrir  ce merveilleux Candide qui reste plus de deux siècles après sa parution un trésor national d’une intelligence et d’une  ironie qui sont restées exceptionnelles. On imagine ce qu’ un acteur, même seul en scène, comme Luchini par exemple, pourrait en faire…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de Ménilmontant jusqu’au 23 novembre

Lulu

Lulu de Frank Wedekind, mise en scène, décors et lumières de Robert Wilson, musique et chants de Lou Reed.

  lulu.jpgLa pièce-culte de Wedekind a été souvent montée, notamment par Peter Zadek en 88 avec Suzanne Lothar mais aussi plus près de nous par Hans-Peter Cloos et par Stéphane Brausnschweig mais l’œuvre de Robert Wilson tient cette fois davantage d’une comédie rock où le texte, souvent chanté sur de la musique de Lou Reed est accessoire pour laisser une place prépondérante à une suite d’images expressionnistes en noir et blanc, disons le tout de suite d’une beauté incomparable.
  Sur la scène un grand écran blanc, avec au centre, seulement quatre petites lettres noires L U L U, cette tragédie moderne que Wedekind acheva en 1894, après plusieurs versions dont La Boîte de Pandore… Mais la pièce, tel que l’a revisitée Bob Wilson, ressemble ici plus à un argument et ne reprend sans doute qu’à peine la moitié du texte d’origine. Le spectacle commence  comme dans un éternel retour, par la même annonce que dans le le célébrissime Regard du Sourd: « Ladies and gentlemen… » Et, sur quelques notes aigrelettes de piano, s’avance alors un vieil homme chauve avec quelques cheveux qui pendent par-derrière, le visage blanc, les sourcils et les lèvres noires, courbé en deux  et s’appuyant sur une canne,sans doute le père de Lulu, puis quelques  hommes tous en habit noir, et un autre plus jeune, élégant et mince, avec un pantalon souple et chandail/cagoule, et Lulu, la femme-enfant fatale, un revolver à la main, jouée par la grande  Angela Winkler.
C’est elle qui  joue, sans l’incarner,  le personnage sulfureux imaginé par Wedekind, sans avoir du tout l’âge du rôle, puisqu’ elle a  67 ans, sans que cela soit en rien gênant, par rapport aux options de mise en scène de Wilson, qui, en fait, commence le spectacle par la fin: la mort de Lulu, prostituée déchue et qui finit  tuée par un client dans un taudis de Londres.Sur le plan plastique, c’est d’une grande beauté. On l’aura compris, Wilson est à l’opposé de tout naturalisme et a, comme finalement depuis ses  débuts à New York   et pour  tous ses spectacles, la volonté de faire un théâtre formel, en gardant, dit-il, les événements à distance, en privilégiant une vision plastique, influencée par le constructivisme.
On retrouve  dans cette Lulu les éléments de son vocabulaire scénique: décor minimal, très architectural (ce n’est pas pour rien que Bob Wilson commença par fréquenter une école d’art et de design) à base de lignes noires sur fond blanc: perches visibles avec des projecteurs et des lampadaires accrochés ,mobilier de fer comme  ces grandes chaises hautes ou ces épures de canapés, que l’on a déjà vues dans d’autres spectacles de lui et qui sont comme autant de sculptures, réglettes de  tubes fluo blanc posées au sol ou alignées sur un mur éclairé de rouge, escalier et praticables en tubes carrés noirs se découpant, en ombres chinoises comme les personnages sur un fond de scène blanc. C’est d’une rigueur et d’une précision dans le formalisme tout à fait remarquables que l’on retrouve dans la gestuelle des comédiens du Berliner Ensemble, tous admirables dans le jeu et dans le chant, voire même dans la danse, comme échappés d’un cabaret sinistre où la mort et la déchéance rôde autour de Lulu.

Mais ne comptez pas sur la moindre émotion ou alors il vous faudra bien chercher…  On pourrait penser que le monde de  Bob Wilson et celui de Brecht sont à des années-lumière mais, à bien y réfléchir, ce n’est pas si étonnant que cela: il y a longtemps en effet que Bob Wilson connaît le Berliner par le biais d’Hélène Weigel, la veuve de Brecht et de Stefan Brecht  leur fils-personnage très wilsonien -qui joua dans Le Regard du sourd  puis dans La Lettre à la reine Victoria.  Il y a une grande unité dans le jeu de ces comédiens, unité qui fait parfois défaut dans la mise en scène entre la première et la seconde partie après l’entracte, comme si deux époques de la  vie de Bob Wilson se bousculaient un peu: on retrouve ainsi l’allée de cyprès d’Edison, par exemple, d’inspiration plus surréaliste quand Lulu arrive à Paris.
  Bien entendu, comme on l’a  dit,  les mésaventures de  Lulu, la femme enfant mal-mariée, aussi capricieuse qu’érotique qu’incarna autrefois Louis Brooks dans le film de Pabst en 29 sont ici plutôt évoquées; et c’est bien à une lecture personnelle de la pièce  ou plutôt de ses thèmes essentiels que l’on est convié, lecture qui donne naissance  à  une suite d’images fabuleuses, sans doute souvent  un peu trop  désincarnées, où  la musique de Lou Reed, (mais il s’agit sauf une chanson, de morceaux déjà anciens savamment recyclés) interprétée en direct par six musiciens, tient une place magistrale.
Mais Bob Wilson devrait revoir d’urgence avec son ingénieur du son le volume des basses surtout pour les spectateurs des premiers rangs qui n’ont pas à supporter une telle aberration acoustique (voir le commentaire de notre mai Jean Couturier, maître en la matière ).  Et on peut  quand même attraper mais il faut faire une effort ( le petit écran est au-dessus de la scène quelques bribes de texte, grâce à Michel Bataillon, qui, en dramaturge expert, réussit les mains dans le cambouis, c’est à dire aux manettes, à rendre synchrone répliques et sur-titrages.

  Donc, c’est à prendre ou à laisser mais mieux vaut quand même prendre; le public semblait, lui, partagé (le spectacle,  sec et froid on l’a dit,  accuse en effet  des longueurs vers la fin de la première partie et la musique est beaucoup trop amplifiée, voire insupportable) mais il a longuement applaudi la performance des comédiens allemands dans ce qui reste, malgré les réserves indiquées, un beau spectacle.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville Tél. : 01-42-74-22-77. Jusqu’au 13 novembre.. Du mardi au samedi, à 19 h 30 ; à 15 heures dimanche 13 novembre. En allemand surtitré.

Réalité non ordinaire

Réalité non ordinaire , conception et interprétation de Scorpène, mise en scène de Serge Dupuy.

 

scorpene.jpg  C’est un spectacle de magie mentale, et non physique, auquel nous convie Scorpène sur la grande scène du Monfort:  » Ici, dit-il, on ne manipule pas les objets pour tromper le regard, on manipule les pensées, on les prédit, on joue d’influence et l’on taquine le libre arbitre de chacun ». Et effectivement, on ne comprend pas:  pas la peine d’essayer des clés cartésiennes : il y a sans doute  des trucages bien réels-mais indiscernables parce que nous nous refusons à les admettre-, un savoir-faire  évident mais aussi une bonne dose de psychologie. Scorpène sait très vite si cela peut bloquer avec telle ou telle personne, et dans ce cas, il abandonne.
Ancien et très jeune champion d’échecs , il arrive sur scène avec une petite mallette  en cuir  qu’il pose sur une table: c’est tout. Diction et gestuelle parfaite, l’homme n’a rien de prétentieux, et nous présente les choses simplement,  ce qui lui vaut aussitôt la sympathie d’un public concentré et attentif, prêt à entrer dans son jeu et à collaborer avec lui sur scène, ce qui lui est indispensable pour les numéros étonnants qu’il va pratiquer durent une heure dix.
Il prend aussi la précaution de dire que l’on ne va pas assister à des « tours », et que cela peut fonctionner ou pas, c’est selon. Manipulation de cartes: il fait prendre une carte dans tout un jeu, demande à une personne de la garder, d’y penser très fort, et d’en communiquer  au public par gestes codés  le chiffre et l’espèce (carreau, cœur, trèfle et pique) , et de la replacer cette carte sous le paquet. Bien entendu, Scorpène va deviner en quelques secondes le roi de cœur qu’elle avait indiqué au public.
Le truc de ce vieux tour serait énorme mais comme nous ne pouvons admettre qu’il soit aussi énorme, il marcherait  à tous les coups…Mystère! Plus complexe: une série de quatre rondelles de bois coiffées chacune d’un gobelet en plastique blanc dont l’une possède une aiguille acérée :il fait vérifier par un spectateur qu’elle n’est pas rétractable. Il se fait bander soigneusement les yeux avec du scotch noir et un bandeau, puis demande à ce que l’on mélange les rondelles. Scorpène se fait conduire ensuite devant la table et demande au même spectateur de répondre oui à chacune des questions qu’il lui posera,  (on ne saura jamais pourquoi sinon pour deviner  quelque chose  sur la simple prononciation de ce oui? ), puis il tape d’un grand coup sur chaque gobelet,  sauf le dernier qui cache la pointe acérée, sans jamais bien entendu s’empaler la main.
Scorpène prétend s’appuyer sur la physique quantique, selon laquelle l’observation influerait sur l’objet observé. On veut bien… Mais  si, après tout, Scorpène émettait  des ondes capables de percevoir cette  aiguille posée à un mètre environ de sa tête, ou si l’aiguille , grâce à un artifice émettait elle-même des ondes qu’il pouvait percevoir les yeux bandés. Bref, on nage dans le doute le plus absolu! Autre numéro: un jeune femme qu’il a fait choisir dans le public par un spectateur est priée de penser à un mot. Après quelques minutes de bavardage, il inscrit ce mot sur une ardoise: brocante, et c’est évidemment le mot auquel  la dite jeune femme reconnaît avoir pensé. Il y a aussi un exercice de divination: quatre spectatrices
qu’il a fait choisir dont l’écrivain Noëlle Châtelet sont invitées à mettre leur bague dans une enveloppe  puis à mélanger ces enveloppes. Et Scorpène va attribuer sans hésitation chaque bague à sa propriétaire.
Trucage? manipulation, intuition poussée à l’extrême? On ne saura jamais. C’est peut-être plus facile, nous direz-vous, encore que… Scorpène s’est fait  applaudir puis a quitté la scène aussi discrètement qu’il y était entré.Le public lui est resté sous le choc. Et c’est vrai que si cette magie mentale existe réellement, elle a quelque chose d’assez inquiétant, mais si elle n’est que fondée sur un ensemble de procédés ou de trucs que nous sommes incapables de percevoir, cela a quelque chose d’aussi inquiétant… En tout cas, le spectacle vaut vraiment le coup.

 

Philippe du Vignal


Le Monfort 106, rue Brancion 75015 Paris du 8 au 12 novembre 2011 – 20h30 et du 15 au 19 novembre 2011 – 20h30

http://www.scorpene.fr/

Le corps wigmanien

Le corps wigmanien d‘après Adieu et Merci( 1942) de Sarah Nouveau. 

 

9782296549906j.jpgDans la collection Univers de la danse, Sarah Nouveau, danseuse contemporaine et enseignante à Lille-III,  à partir d’un mémoire qu’elle avait réalisé au Centre d’études chorégraphiques d’Aubagne, entreprend de retracer l’itinéraire de la célèbre danseuse qui s’est fait connaître surtout par ses solos des années 20 jusqu’en 42,  année à partir de laquelle elle se consacrera à des chorégraphies, à des mises en scènes d’opéra et à l’enseignement.
Sarah Nouveau rappelle à juste titre que Mary  Wigman a été très influencée par les travaux de Laban dont elle fut l’élève puis l’assistante en Suisse. C’est à cette époque,  (il y a presque cent ans déjà!), que fut expérimentée une nouvelle approche du mouvement en dehors d’une esthétique « classique » avec, comme axe principal, l’importance du corps en mouvement  et d’un langage propre , indépendamment des thèmes traditionnels où la psychologie et le le langage verbal  régnaient  sans partage. Sarah Nouveau a raison de rappeler que c’est le corps qui raconte et se raconte dans la « danse absolue » wigmanienne, hors de la représentation et de l’expression. Ce qui impliquait bien entendu, comme on le verra plus tard chez Cunningham, un rapport totalement différent à l’espace qui sera traité chez Mary Wigman comme matière, densité et substance à part entière.
Elle analyse ensuite le fameux solo, devenu emblématique de la danse contemporaine dans la mesure où il a préfiguré bien d’autres solos chez ses successeurs, d’abord et surtout,  parce que ce solo avait,dit-elle,  » une relation très subtile à la gravité ». Il y a aussi, dans ce petit livre, une bonne explication de la modernité du style qu’a pu avoir Mary Wigman, au sens baudelairien, c’est à dire une relation très précise à la vie de tous les jours, et non à la mythologie comme nombre de ballets classiques, et par ailleurs, la nécessité pour la chorégraphe américaine d’une nouvelle relation au mouvement: « Nous ne dansons pas des sentiments! Ils ont des contours beaucoup trop nets ».
Les choses sont dites. Et cette nécessité correspond, bien entendu,  à celle dont un peintre comme Kandinsky   parlait déjà en 1910 dans Du Spirituel dans l’art… ou  Paul Klee. Sarah Nouveau consacre aussi un chapitre à l’espace et au rythme tels que les ont théorisés Laban,  puis Dalcroze qui pensait avec raison que l’éducation corporelle pouvait aider à l’initiation musicale et que la respiration jouait un grand rôle dans le déplacement du corps.
Quelques pages traitent un peu rapidement- et c’est dommage- de l’influence de Wigman chez les chorégraphes contemporains comme Karin Waehner, Alwin Nikolaïs, Gerhard Bohner, Pina Bausch et les deux fondateurs du Butô, Hinjikata et Kazuo Ôno. Pour Grotowski, le grand créateur de théâtre et pédagogue contemporain, les choses sont beaucoup moins évidentes que ne le pense Sarah Nouveau et la notion de pauvreté au théâtre qu’il prônait ne sont pas du même ordre que chez Mary Wigman. Même s’il a toujours privilégié l’importance du corps sur la scène. Ce qui n’est pas la même chose.
Malgré ces réserves, ce livre constitue  une bonne initiation à la personnalité de Mary Wigman souvent contestée (subventionnée par les nazis, elle sera ensuite mal vue par le régime hitlérien), et surtout à la redéfinition de la création en danse au début du 20 ème siècle…

Philippe du Vignal

Editions L’Harmattan. 157 pages, 15,80 euros

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