Alain Crombecque

Décès brutal d’Alain Crombecque

 

    ac.jpgDeux des artistes  qu’il avait invités au Festival d’Automne PIna Bausch d’abord et Merce Cunningam sont partis il y a quelques mois , et voilà qu ‘ à soixante dix ans, il s’en est allé à son tour lundi dans le métro, victime d’une crise cardiaque qui l’a foudroyé.

  Je me souviens de lui,  l’air insouciant (en apparence du moins) et les yeux dans le vague, quand il n’était encore que chargé de relations publiques de Jérôme Savary ,  il y a bien bien longtemps. Comme je lui demandais quelques photos pour un article, alors qu’il était, au contrôle d’un théâtre , en train de répondre au téléphone d’une main et de donner ses billets à un spectatrice: » Ouais, ouais,  j’y pense,tu les auras demain . Et l’amie qui était avec moi, n’y croyant pas du tout, m’avait  dit: « tu peux toujours compter dessus.! » ..Mais si, les photos impeccables étaient là avant neuf heures sous mon paillasson comme promis. Il était déjà d’un grand professionnalisme.
Je me souviens de sa joie à la première, quand il avait  invité Le Soulier de Satin, dans la superbe mise en scène de Vitez,  au Festival d’Avignon qu’il dirigeait alors.
Je me souviens , quatre ou cinq  mois avant le début du Festival d’Automne, quand ,dans un bistrot près de la Place des Vosges, il nous détaillait les grandes lignes  du programme du Festival d’Automne, sans jamais chercher à nous influencer, avec conviction et simplicité, simplement parce qu’il croyait, en quelques mots , sans esbrouffe mais avec une foi qui soulève les montagnes.
Je me souviens aussi d’un soir il y a bien longtemps aussi  où il était venu dîner avec son amie Corinne et, où  il n’avait guère dit que quelques paroles polies, comme il faisait souvent, en épargnant ses mots  pour ensuite nous raconter d’un seul coup et pendant deux heures – et nous l’écoutions avec passion- tous les voyages qu’il avait fait à l’étranger quand , très jeune encore, il était à l’UNEF.
 Je me souviens encore l’an passé  quand nous étions revenus ensemble dans le tramway,  après   L’Opérette imaginaire de Valère Novarina que sa nièce Marie Ballet et Jean Bellorini avaient monté et que nous avions tous les deux beaucoup aimé et qu’il analysait avec une acuité et une sensibilité remarquables.
 Je me souviens l’avoir encore rencontré il y a quelques jours dans un théâtre comme je l’y rencontrais souvent. Voilà , c’est tout. Nous sommes tous tristes: Alain Crombecque était un homme de grande qualité.

Philippe du Vignal


Archive de l'auteur

Trahisons

  Trahisons d’Harold Pïnter, mise en scène de Mitch Hooper.

La pièce d’un des plus célèbres dramaturges anglais disparu le 24 décembre dernier est maintenant bien connue et c’est l’une des celles où il se montre le plus brillant, à travers des dialogues d’une virtuosité tout à fait remarquables. C’est un pan de l’histoire de deux couples qui ont chacun deux enfants : il y a Emma, directrice d’une galerie d’art, Jerrry, agent littéraire devenu son amant , Robert son éditeur et ce qui n’est pas incompatible le meilleur ami de Jerry; Edith, l’épouse de Jerry , est souvent évoquée  mais n’est pas présente; c’est la pièce invisible mais très présente de cette partie truquée d’échecs. Jerry et Emma ont connu une passion érotique fulgurante mais absolument secrète, croit du moins Jerry, jusqu’à louer un appartment pour pouvoir y faire tranquillement l’amour  l’après-midi mais Emma, très vite , a tout révélé à son mari. mais Robert n’a absolument rien dit à  Jerry alors qu’ils déjeunent souvent et travaillent ensemble. Il n’en a pas évidemment parlé à Emma ni à son épouse Judith. Quand la pièce commence, Emma a voulu revoir Jerry pour lui parler de la décision qu’elle et son mari, après une longue nuit de discussion, ont prise de se séparer. Pinter sait peindre avec une grande virtuosité toute la palette de sentiments qui animent ces trois personnages; profonde tendresse mais aussi désir de l’autre, ivresse de l’érotisme et fascination pour l’autre, ambiguïté des relations entre époux et par ailleurs parents, nostalgie des soirées passées avec les enfants, amitié réelle entre les deux hommes…

  Par petites touches, sans avoir l’air d’y toucher , Pinter , à coups de flash-back sait dire le passé comme le présent de cette relation triangulaire , en mettant habilement  le doigt là où cela fait mal, sans jamais porter aucun jugement moral, avec une sorte de regard froid d’entomologiste regardant ces pauvres humains s’aimer et se déchirer à la fois, sans trop finalement savoir pourquoi, et en essayant de trouver dans le vin et le whisky un petit réconfort. Comme le disait son compatriote Oscar Wilde: « Personne n’est parfait ».  Pourquoi ce désir et cette fascination sexuelle  de l’autre? Pourquoi cette impossibilité de choisir et cette souffrance qu’elle engendre? Pourquoi ces mensonges qui n’en sont pas vraiment, comme si l’autre savait sans vouloir l’admettre. Il n’y a aucune indulgence chez Pinter mais pas non plus de moquerie: il constate et c’est tout et,  depuis les années 60, il sait bien que c’est l’un des ressorts dramatiques les plus efficaces, et en cela c’est un maître incontestable: il livre le matériau brut de décoffrage, mais avec beaucoup de soin et de retenue,  et c’est ensuite au public de se débrouiller avec… Ce que le dit public sait  parfaitement faire  et relier ce que se dit sur scène, y compris les silences, à sa propre expérience: c’est tout le grand art de Pinter….

  On avait déjà vue la saison passée la très brillante mise en scène de Philippe Lenton; celle de Mitch Hooper n’a sans doute pas le même poids mais, avec une scénographie de rien du tout, il réussit très bien à situer les différents lieux de l’action et  à nous faire sentir le poids de chaque mot, sans effet inutile, sans esbrouffe. Delphine Lalizout n’était peut-être pas tout à fait à son aise le soir  et où nous avons vu le spectacle mais les trois interprètes, Anatole de Bodinat,  Sacha Petronijevic et elle,  sont à la fois justes et touchants, même si l’érotisme n’est pas  vraiment au rendez-vous de la liaison entre Emma et Jerry, quand ils se mettent au service du texte avec beaucoup d’humilité et ils sont tout à fait crédibles jusqu’au bout. Alors à voir? Oui, en une heure vingt,  la messe est dite, sans bavardage inutile, sans bavure, avec  précision et  honnêteté.

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire jusqu’au 28 novembre

Médée

  Médée d‘Euripide, traduction de Florence Dupont. Mise en scène de Laurent Fréchuret.

    medee.jpgCela se passe sur le grand et beau plateau du Théâtre de Sartrouville dont Laurent Fréchuret est le directeur depuis cinq ans. Imaginez une fosse d’orchestre au milieu de la scène pour trois musiciens ( batteur, violoniste et basse, et dans l’angle côté cour, quelques meubles dont un canapé et une table avec un miroir. En fond de scène, un praticable à deux étages en bois où Médée comme Jason feront quelques apparitions. Il y a d’abord la projection d’un petit film muet en couleurs: promenade et jeux sur une plage du couple en plein bonheur avec ses deux enfants: on n’entend pas leurs paroles mais, aucun doute, ils ont du plaisir à vivre ensemble. C’est magnifiquement filmé (Pierre Grange ) et en quelques minutes,  tout est dit sur la relation amoureuse de ces  deux êtres et de leurs deux enfants… qu’on ne reverra malheureusement plus ensuite, et c’est bien dommage…
  Puis débute la tragédie elle-même; vous connaissez le scénario par coeur,et l’on va faire bref: : Médée et Jason ne n’entendent plus; à qui la faute? Qu’importe,  mais Jason ne veut plus entendre la voix de Médée qui lui est insupportable et il ne voit pas ce qui va se passer ; comme le dit finement Euripide, dialoguiste hors pair: « La nature nous a faites , nous autres femmes, absolument incapables de faire le bien mais pour le mal les plus habiles des ouvrières ( traduction d’Henri  Berguin).  Dans celle de Florence Dupont , cela devient:  » Nous , les  femmes, nous ne sommes pas douées d’imagination pour le bien »… ce qui n’est quand même pas tout à fait  la même chose.Au passage, signalons quelle n’a pas  beaucoup de scrupules à respecter le texte grec, et ne nous épargne pas quelques vulgarités ou facilités de langage qui ne sont absolument pas chez  Euripide  du genre: « dégage » ,  » ramolli comme toi, , « gros problème « . Pour faire plus moderne plus croustillant ?
Les dialogues d’Euripide n’ont vraiment pas besoin de ce genre de nettoyage…. et c’est vraiment dommage car cela nuit  à l’unité du texte, et pas besoin de connaître le grec ancien pour s’en apercevoir.
 » Représenter Médée, c’est tenter de réinventer une musique et un jeu tragiques et nous ne traitons pas l’histoire de Médée comme un fait divers, un infanticide mais plutôt comme un sacrifice », dit Fréchuret. Et il faut dire que cette représentation qui donne une grande part à la musique et à la mélodie ne manque ni d’allure ni de  force; de toute façon, le peu que l’on sait des conditions de représentation de l’époque ne nous permettent guère d’imaginer des solutions vraiment satisfaisantes. Sinon que les airs de flûte et les percussions , comme le chant devaient agir avec force sur la sensibilité des spectateurs. Et  les premiers à s’être risqués dans l’aventure , il y a plus de soixante  dix ans au Groupe de Théâtre antique de la Sorbonne: le metteur en scène Maurice Jacquemont et le compositeur Jacques Chailley , avec les Ondes Martenot, ancêtre du synthé  en lieu et place de la flûte, des percussions  et des  voix , n’avaient pas si mal réussi leur coup, même si les vieillards du choeur étaient encore … étudiants. Et il y avait l’autre soir un peu de cette musique qui avait ébranlé le public de la cour de la Sorbonne. Cette musique dont Euripide  disait , dans Médée , que  » personne n’avait encore inventé le moyen de consoler les hommes de leurs chagrins sinon grâce aux chant des muses et à la musique des lyres qui l’accompagnent ».
  Même si la mise en scène- assez sage-  de Laurent Fréchuret  n’a sans doute pas les qualités dramatiques  de la grande Médée de Deborrah Warner ,  même si l’on reste peu  convaincu par un  dispositif scénique qui rend les déplacements compliqués, et qui conviendrait mieux à un oratorio. mais après tout, c’est sans doute ce qu’a voulu Laurent Fréchuret..  Même si  la scène est  chichement éclairée ( on l’a  déjà dit – mais ce n’est pas nouveau: ainsi va la mode – cette rentrée théâtrale s’effectue sous le signe de l’économie d’énergie … Ce qui ne rend les choses ni moins ni plus tragiques mais a le remarquable inconvénient de rendre les situations  moins vraies. Il y aussi une chose que l’on ne sent pas assez, c’est le fait que Médée est une « barbare » , c’est à dire au sens strict du terme, une non-grecque, ce qui pose d’emblée la question de l’exclusion, de la misère et de l’exil, question oh combien contemporaine. Ce que l’on perçoit asssez mal dans la mise en scène de Fréchuret, c’est la situation où s’est mise Médée, entièrement dépendante de Jason. Elle, l’étrangère intelligente et volontaire, a été assez naïve  de croire que  si l’on  tout donnait tout à l’être aimé,  elle serait elle-même aimée pour la vie, par un Grec.Et c’est cela qu’elle ne supporte plus: « L’amour est le pire des malheurs ». Comme Euripide, décidément très moderne , l’a finement analysé.En tout cas, à ces réserves près,on entend bien le formidable texte d’Euripide, et cela c’est tout à l’honneur de Laurent Fréchuret et de ses acteurs. 

   medee2.jpgIl  a demandé à Zobeida , l’excellente comédienne bien connue du groupe TSE d’être la voix du choeur qui devrait être comme une sorte de passeur;  à travers ses chants, il prolonge en effet le dialogue et amplifie la voix des protagonistes. Mais ici,  cela ne fonctionne pas vraiment  puisqu’il n’y a qu’un seul acteur , surtout quand une partie du texte est dite au micro. Dans la tragédie grecque telle qu’elle était jouée, le choeur avait  aussi une fonction symbolique: celle de représentant de la cité… Alors avec un seul acteur…. on est un peu loin du compte.
Mais autant dire tout de suite que peu de metteurs en scène contemporains ont réussi à trouver une solution  à cette question presque insoluble de mettre en scène le choeur: comment  mettre sur un plateau et faire vivre un ensemble d’une dizaine de personnes ou même moins. Vitez dans Electre l’avait réduit- avec une certaine efficacité- à trois jeunes femmes. Peter Stein dans L’Orestie d’Eschyle  est peut-être le seul qui ait vraiment réussi la chose en choisissant douze  comédiens véritablement âgés pour donner vie  au choeur d’Agamemnon. Mais, quelle que soit la musique et le style de mise en scène, on est toujours sur le fil du rasoir pour des raisons à la fois économiques mais aussi scéniques, surtout quand une pièce comme dure près de deux heures, et que la part  belle reste quand même aux protagonistes.
  Ce que Laurent Fréchuret a bien réussi en revanche  c’est, on l’ a dit, c’est sa direction d’acteurs: tous font ici un travail exemplaire de sobriété, d’unité  et d’ efficacité qui emporte tout de suite l’adhésion du public: Thierry Bosc ( Créon),   Jean-Louis Boulloc’h ( Jason) le garde-chasse de L’Amant de Lady Chatterley, Catherine Germain ( Médée), Mireille Mossé ( La nourrice)  et Martin Seize ( Le précepteur). Et le public , pour une fois assez jeune, a été, tout au long de la représentation,  d’une rare attention et les a généreusement applaudis.
  Alors à voir? Oui, pourquoi pas? On n’a pas tous les jours l’occasion de fréquenter des textes  de cette hauteur et de cette intelligence.  D’autant plus que vous avez une navette (gratuite) à l’Etoile…à l’aller comme au retour.

Philippe du Vignal

Centre dramatique national de Sartrouville, jusqu’au  23 octobre.  01-30-86-77-77
 

Figaro divorce

Figaro divorce d’ Ödön von Horvath, mise en scène de Jacques Lassalle.

  figarodivorce.jpgVon Horvath, né en 1901 à Fiume en Croatie fut élevé – son père était diplomate- un peu partout (Belgrade, Budapest, Bratsilava, puis Munich) pour enfin résider à Berlin; il y écrit ses deux comédies populaires  les plus célèbres, Casimir et Caroline,  que l’on ne cesse de jouer encore , et Légendes de la forêt viennoise qui reçut le prix Kleist. Von Horvath est alors désormais un auteur consacré  mais les nazis prennent le pouvoir en 33 et ses oeuvres vont être interdites en Allemagne.

  Et il sera sommé de partir en 36, ce qui ne l’empêchera pas de continuer à écrire,  notamment Figaro divorce , Don Juan revient de guerre et deux de ses meilleurs romans : Jeunesse sans Dieu et Un fils de notre temps. Il pense émigrer aux Etats-Unis mais,  en passant par Paris, il va voir Blanche-Neige de Walt Disney au Théâtre Marigny et , sur Les Champs-Elysées,, reçoit une branche de platane emportée par la tempête qui  va le tuer.

  Ainsi meurt en 38, l’un des meilleurs dramaturges du 20 ème siècle qui écrivit quelque vingt pièces et trois romans qui sont autant de  charges vigoureuses contre la médiocrité et le manque de courage des petit-bourgeois,  dans une époque où l’Allemagne s’apprête à vivre des heures cauchemardesques qu’au moins, grâce à une  méchante branche de platane, von Horvath n’aura pas totalement connues.

  Ce Figaro divorce  est une sorte de prolongement de la célèbre pièce de Beaumarchais. Figaro et Suzanne ont fini par se marier mais l’heure est à la Révolution, et ils vont accompagner le Comte et la Comtesse Almaviva qui ont été obligés de quitter leur pays. Mais on ne se refait pas quand on est aristocrate, et, confrontés aux dures réalités de la vie quotidienne, le couple n’est plus en mesure de faire face à cet exil contraint. Quant à Figaro, il reprend son ancien métier et ouvre un  salon de coiffure pour hommes et femmes dans une petite ville de province qui marche assez bien mais où évidemment Suzanne ne trouve pas son compte à coiffer  ces petites bourgeoises, elle qui a vécu avec des aristocrates. Exaspérée par cette existence médiocre, elle demande le divorce et s’en va.
Quant à  Figaro, une fois passées les violences de la Révolution, toujours aussi cynique et sans grand scrupule, il  décide de revenir dans son pays et obtient  le poste convoité d’administrateur du château: » Une seule solution: il faut choisir. L’honnêteté ou la débrouillardise. Moi, j’ai choisi.. » Quant à Amalviva, son épouse est décédée et , lui,  vieilli, mal en point,  couvert de dettes, il rentre avec Suzanne qui retrouve Figaro malgré la lettre d’insultes qu’elle lui a envoyée. Les temps ont décidément bien changé, et, comme Le Mariage de Figaro le laissait déjà percevoir, ce sont les valets qui ont désormais pris le pouvoir…

  Figaro divorce est , bien entendu, comme une sorte de métaphore, où Von Horvath, comme le souligne justement Jacques Lassalle, célèbre le siècle des Lumières, celui où fut créé cet incroyable et magnifique Mariage de Figaro, avant que ses personnages ne soient comme lui, contraints à l’exil et à la survie , dans une Europe en train de sombrer dans la tourmente inventée par les nazis. Comme Von Horvath ne manque pas d’humour, on retrouve aussi Chérubin,  en énorme patron de bar de nuit; Suzanne est,  elle, serveuse, peut-être même serveuse montante comme on dit. Bref, c’est toute une société qui se détraque, sans aucune chance de salut ; ce que rendent  bien  les dialogues , très ciselés, bien servis par la traduction d’Henri Christophe et de Louis Le Goeffic, et qui sont admirables de vérité. L’écriture de von Horvath souvent complexe et la construction même de la pièce , avec ses courtes séquences, font souvent penser à celles d’un film. C’est dire que Figaro divorce n’est pas simple à mettre en scène, de par le nombre de personnages et d’ endroits où se déroule l’action.

  Jacques Lassalle a confié le soin  à sa scénographe  Géraldine Allier d’imaginer un plateau tournant avec trois décors différents, ce qui n’était sans doute pas la bonne solution, parce que cela finit par donner un peu le tournis et ne rend pas service au texte.  Et  Jacques Lassalle n’a sans doute trouvé le bon rythme pour cette pièce qui dure quand même plus de deux heures et demi,  encore cassées ici par une entracte.Il aurait  fallu  donner  un rythme plus soutenu, plus conforme aux géniales séquences imaginées par von Horvath. D’autant plus que l’éclairage est très limité,ce qui contribue à plomber inutilement l’ensemble.

  Alors qu’il y a souvent de très belles images qui auraient méritées d’être mieux accompagnées. Mais, là où Lassalle, comme plus souvent ,excelle, c’est dans la direction d’acteurs, surtout dans le seconde partie; le quatuor Bruno Raffaelli/ Almaviva, Florence Viala/ Suzanne, Michel Vuillermoz / Figaro et Catherine Sauval/ La Comtesse  fait preuve d’excellence. Et Serge Bagdassarian dans Chérubin est étonnant de vérité. Alors à voir? Oui, si l’on veut bien oublier une mise en scène qui manque  singulièrement  de rythme,  et des lumières indigentes , et si l’on a envie découvrir un texte dont le dialogue reste d’une étonnante fraîcheur.

 

Philippe du Vignal

Comédie-Française, Salle Richelieu , reprise du spectacle de 2008 jusqu’au 7 février 2010 ( en alternance)

Sous le volcan

Sous le volcan , texte de Josse De Pauw d’après Malcom Lowry,  dramaturgie d’Erwie Jans, mise en scène de Guy Cassiers.

49418.jpg D’abord, un grand merci à tous nos lecteurs qui nous auront suivi depuis ces douze derniers mois et un  cocorico à tous les collaborateurs du Théâtre du Blog qui auront remis leurs articles  du jour au lendemain, ce qui représente souvent un effort assidu . Nous en fêtons le premier anniversaire… et  cet article sera  le 500 ème  à être publié! Bienvenue aux autres critiques qui vont venir nous rejoindre en octobre : nous avons bien  conscience en effet que nous n’étions pas  assez nombreux pour couvrir au mieux toute l’actualité théâtrale à al fois à Paris même, en banlieue, en France pendant les festivals importants mais aussi dans Le monde… les collaborateurs sans être des globes trotters théâtraux se déplaçant quand même assez souvent…. Bon revenons à Sous le volcan qui fut  un des romans culte aux Etats Unis puis plus tard en France quand il fut traduit en  1955 seulement , alors qu’il avait été publié en anglais, en 1947. Malcom Lowry était né en Angleterre  il y a cent ans déjà se dirigea assez vite vers l’écriture et vers l’alcool qui allait devenir la compagne inséparable de sa vie. Grand voyageur ( Extrême-Orient, Etats-Unis, Espagne où il rencontra sa femme qui donna naissance au personnage d’Yvonne de son roman. Mais le couple battait de l’aile et il finira par être expulsé du Mexique et il rejoindra le Canada avec Margerie sa secrétaire . Malgré le succès de ses romans et de sa poésie, il il finira par vivre un peu partout aux Etats-Unis mais aussi en Sicile puis à Londres.
Et c’est un peu de sa vie que raconte Sous le volcan; celle de cet ex-consul américain imbibé d’alcool en 1938 , l’année horrible qui vit la victoire du général Franco et où se profilait  la deuxième guerre mondiale. . Il y a là dans cet univers étouffant et anxiogène Yvonne Constable, ancienne actrice mais aussi ex-épouse de Geoffrey Firmin, consul de Grande-Bretagne au Mexique, Hugh Firmin , plus ou moins journaliste et demi-frère du consul et Jacques Laruelle, cinéaste et ami d’enfance de Geoffrey qu’il a retrouvé au hasard d’une rue … Ce sont un peu les personnages du roman que l’on retrouve ici, des gens paumés dans leur existence personnelle et bien conscients que le monde où ils vivent va connaître une épreuve qui les atteindra aussi au plus profond d’eux-mêmes. Cassiers a choisi une scénographie très épurée, juste une scène en bois peu profonde avec juste une chaise en bois, et des panneaux coulissants où sont projetées des images de parc, de rues et de maisons mexicains..  » Ce que montre l’image, la parole n’a plus à l’exprimer. L’émotion qu’offre la, musique, l’acteur peut se passer de la traduire. Ce qu’il évoque par les mots la projection vidéo n’a plus à le représenter ». Soit c’est un choix personnel mais ce qui fonctionnait admirablement dans le précédent triptyque qu’il avait donné l’an dernier dans ce même théâtre, ici a bien du mal à être convaincant. D’abord, et le moins malin des dramaturges le sait, l’écriture  d’un roman est assez difficile, pour ne pas dire impossible, à restituer  sur un plateau  de théâtre, et malgré une direction d’acteurs exemplaire on reste un peu sur sa faim, d’autant plus ce que le dialogue d’après le texte de Lowry n’ a rien d’exemplaire et que Cassiers  a cru bon de noyer le tout dans une pénombre presque permanente. Les images , elle, sont parfois intéressantes mais ne font pas vraiment sens ici, même et surtout quand Cassiers Il y a même une certaine naïveté provocante? à montrer des  verres d’apéritif sur un plateau en grande dimension quand les les personnages vont aller boire un coup. Le roman qui raconte l’histoire de la dernière journée de ce consul alcoolique et de ses amours impossibles qui est en quelque sorte emblématique des tourments suicidaires d’un monde en train de basculer dans la seconde guerre mondiale et le fascine a finalement peu de choses à voir avec ces images exotiques mexicaines filmées par Cassiers que l’on nous montre ici. Il y a heureusement quatre acteurs tout à fait remarquables Katelijne Damen, Josse de Pauw, Bert Luppes et Marc van Eeghem.Mais, on l’aura compris, cela ne suffit pas à sauver un spectacle très décevant où l’on s’ennuie assez vite. Bref, le système Cassiers, parfois peintre assez remarquable et metteur en scène exemplaire, ne fonctionne pas à tous les coups, même si son travail reste exemplaire de rigueur. Alors à voir? Si vous voulez découvrir une approche scénique de Malcom Lowry sinon, désolé, ce n’est pas indispensable, la vie est trop courte…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville jusqu’au 9 octobre à 20h 30.

Le Cauchemar

  Le Cauchemar, texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux.

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Sur la  scène,  imaginez un grand drap noir en plastique suspendu au-dessus d’une petite estrade, et plus bas,  cinq téléviseurs posés à même la scène. C’est comme une sorte de procès; depuis l’Orestie d’Eschyle, comme le remarque Rabeux, « on sait que les deux s’entremêlent  » et que c’est même un des fondements de l’univers scénique, des farces du Moyen-Age en passant par les Plaideurs, jusqu’aux très nombreux  procès de Jeanne d’Arc et au sublime Palais de Justice mis en scène par jean-Pierre Vincent autrefois au Théâtre national de Strasbourg. Et ne parlons pas des films comme des innombrables séries télé.
Ici , c’est un peu différent; il y a une sorte de Procureur de la République, nommé La Question, un sinistre travelo, aux cheveux longs frisés et aux grosses lunettes, habillée d’une longue robe noire qui fait un peu penser à la figure de la Mort dans La Classe morte , le spectacle culte de Tadeusz Kantor ; il est  assis sur une banale chaise de bureau tournante;  on voit, par moments, son  visage grossi sur les écrans télé, et parle devant un micro, d’une voix aussi calme que sinistre:  » Aucune question ne peut être posée à La Question », précise-t-il d’emblée. La Question récuse vos généralités ». Le ton est déjà donné ,entre Kafka et Sade, et bien sûr Bataille…
Et puis, sur la petite estrade, il y a l’accusée, Eglantine, qui avoue avoir tué sa mère, son père et sa fille , qui se présente, nue avec juste un peignoir noir sur les épaules à quelques mètres du public, après qu’il lui ait ordonné de se déshabiller. On voit alors sur les écrans des gros plan de son ventre. »Caméra, puis « stop caméra « , dit-il, comme un metteur en scène. Ses phrases sont courtes, précises et tranchantes. Puis , plus tard, une très jeune et belle femme, presque androïde, en pantalon et chemisier blanc arrive simplement. Et cette espèce de simulacre de procès continue:  » La Question affirme que votre fille sait tout de vous ». Et La Question  demande à Eglantine de lui dire qui est le père de sa fille et précise qu’elle veut une réponse explicite… L’interrogatoire tourne effectivement au cauchemar.
Eglantine , tout au long de de ces quatre journées que dure le procès, se confesse, raconte sa vie sans la raconter vraiment, texte  souvent sublime, très théâtral , où l’on parle beaucoup de sexe et de relations familiales compliquées.
Le Cauchemar n’est  pas à mettre entre toutes les oreilles mais Jean-Michel Rabeux a sans doute écrit l’un de ses meilleurs textes, l’un en tout cas des plus sulfureux et des plus poétiques, si l’on veut bien considérer que le poétique est une sorte de métaphore aux méandres imprévisibles de la vie banale, et dont le spectateur ne ressort pas indemne.Le jugement final de La Question , dit de façon imperturbable, fait froid dans le dos, puisqu’il établit une sorte de compromis  existentiel;  en termes vulgaires, cela donne zéro partout, la balle au centre: la mère est condamnée à mort, la fille est condamnée à vivre… Et La Question insiste bien sur le mot  » condamnée »
Les agrandissements vidéo et les projections sur le grand rideau noir plastique  ne sont pas très convaincants, d’autant plus que l’on est très près des trois interprètes. D’abord,  et surtout Claude Degliame;  en une heure dix, elle accomplit un parcours sans faute, sublime à chaque minute, avec un sens des nuances  et une présence scénique des plus rares. Eugène Durif, dans le personnage surréaliste, glauque  et monstrueux de La Question  est pourtant tout à fait crédible, comme l’est aussi  Vimala Pons qui joue La Fille.   Un spectateur pas très content a déclaré à la fin, avant le salut des comédiens,  que le théâtre de Jean-Michel Rabeux était très ennuyeux. On peut certes reprocher quelques  défauts de mise en scène à ce spectacle sans doute encore un peu vert et que nous avons vu par une chaleur assez rude, mais, malgré cela, désolé, il y a peu de textes actuels qui aient  une telle dimension, à la fois dramatique et poétique, et servi par des comédiens  qui font un travail des plus remarquables.  Alors à voir? Oui, sans hésitation…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Bastille 76 rue de la Roquette jusqu’au 17 octobre  à 19 h 30

L’Oral et Hardi

L’Oral et Hardi, allocution poétique, textes de Jean-Pierre Verheggen, texte et mise en scène de Jacques Bonnaffé.

image22.jpgC’est la reprise du spectacle que Jacques Bonnafé  avait donné en 2007 à la Maison de la Poésie;. Toujours aussi magnifique et aussi  jubilatoire. Il est là , seul, près de la scène dans la salle proposant aux spectateurs qui entrent « de prendre un verre après le spectacle ou tout de suite comme cela ce sera fait »… Et le feu d’artifice commence! N’ayant pas le temps  d’être  mal, je serai peut-être un peu long ». Bonnaffé s’en prend à tout et à n’importe quoi, d’abord à l’abribus qui occupe le trottoir juste devant le théâtre, et puis le ton monte ,dans un délire verbal rarement atteint. Calembours au premier ou au second degré, jeux sur la langue qui, dit-il, dans un énorme mensonge ,  lui échappe depuis toujours…jusqu’à l’absurde et au  poétique le plus délicieux.
Au hasard de ses petites impros ou des morceaux choisis de son complice Verheggen:  « vers l’avenir qui les attend de pied ferme » Rotule as-tu du genou,grande question qui nous questionne », » Absinthe , mère de Dieu ». Et tout d’un coup, dans une envolée lyrique, Bonnafé se met à parodier Malraux quand il prononçait sa fameuse oraison funèbre de Jean Moulin.Pour aussitôt prendre le ton du candidat politique en campagne électorale du genre:  » Je ne vous ai pas coupé quand vous m’écoutiez  » ou « content de vous rencontrer , glisse-t-il à quelques spectateurs en leur serrant la main d’air patelin et en glissant en aparté, très content de lui,: « J’ai salué l’opposition ». Le public ne boude pas son plaisir, surtout quand il reprend la désormais célèbre bourde raciste du génial  Hortefeux: « Tant qu’il y en a un,  cela va, c’est quand ils sont nombreux!
 » Au niveau du vécu, le top manager doit ménager sa mouture » , bref, Bonnaffé n’hésite pas à faire flêche de tout bois et à s’obstiner dans un dérapage verbal… parfaitement contrôlé, avec une diction et une gestuelle absolument impeccables,sans jamais tomber dans la facilité . Rien chez lui n’est en effet laissé au hasard, même et surtout quand il semble complètement perdu. Il y a peu de comédiens qui maîtrisent aussi bien cet art du monologue qui est un des fleurons du théâtre français. Et l’un des grand moments du s
image1.jpgpectacle est cette récitation ampoulée et faussement lyrique d’un poème  de Marcelline Desbordes- Valmore.
Il s’en prend aussi gentiment à notre consoeur du Monde Salino et à Jean d’Ormesson, s’emmèle les pinceaux dans les noms propres et parle du zappeur Camembert, et de Bernadette Soupirail… Il faut parfois être un peu de la paroisse mais les références sont suffisamment nombreuses pour que chacun y trouve son compte, qu’il soit parisien ou non.Un autre grand moment est celui où il se lance dans une auto-critique à la troisième personne dans le style et  sur le ton des commentateurs de matchs de foot. « Il lit le texte écrit sur la petite estrade. Quelle déception… Ce sont des images que l’on n’a pas envie de revoir ».
Et  Jacques Bonnaffé, seul en scène pendant une heure et quart,  n’a aucun accessoire autre qu’un caddie encombré de bouteilles mais il possède un tel savoir-faire qu’il réussit en quelques phrases à embarquer son public pour l’emmener là où il veut. Aucun cabotinage comme parfois chez Raymond Devos;c’est à la fois aussi intelligent que jubilatoire,et on l’a dit, les spectateurs sont ravis, même si deux fausses fins auraient pu  sans doute passer à la trappe. Mais c’est bien le seul  petit bémol que l’on peut mettre à la mise en scène de ce spectacle  magnifique.
Alors à voir? OUI, trois fois oui; on reproche assez au théâtre contemporain , et souvent avec raison , une certaine morosité, pour ne pas se précipiter à cet Oral et Hardi. Mais faites vite, c’est très très plein…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Bastille à 21 heures, jusqu’au 9 octobre.

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L’ORAL ET HARDI  par Edith Rappoport . Allocution poétique de Jean-Pierre Verheggen, mise en scène et jeu de Jacques Bonnaffé

 

C’est  à un numéro d’équilibriste fascinant auquel se livre ce magicien de la parole qu’est Jacques Bonnaffé.  Jamais je n’avais éprouvé cet étonnement devant la mémoire d’un acteur se livrant à un tel déluge de mots, pour porter le verbe de Verheggen « handicapé de la langue, handicapé de naissance ». Bonnaffé se livre totalement, avec une très grande maîtrise et une splendide simplicité dans ces langues du terroir du Nord, de la Belgique et d’ailleurs, il a de beaux métissages linguistiques. On rit  parfois à gorge déployée, c’est beau, ça fait du bien. Qui disait que pour aller bien, il fallait rire au moins dix minutes par jour ?

 

Stille nacht

Stille nacht, conception Alexandra Fleischer et Joachim Latarjet.

stillenachtmax10edbfb.jpgC’est une sorte de récit qui n’en est pas un vraiment, puisqu’il combine les images vidéo et des morceaux de texte dits par les deux auteurs du spectacle sur une musique jouée par Joachim Latarget  dans le fond du grand plateau noir de l’Echangeur. Cela commence par les confidences d’un homme René Fleischer, filmé chez lui, dans le salon de sa maison, à Sambin dans le Loir et Cher; c’est le père d’Alexandra qui raconte  son histoire. Il est né en 35 mais il a toujours dit que son enfance commençait en 40; ses parents étaient allemands, juifs et ils l’avaient confié à une dame pour quelques mois mais il restera chez elle cinq ans et ne reverra ses parents qu’en 45. La dame qui a été sa seconde mère lui avait interdit de parler allemand, pour qu’il ne lui arrive rien quand les troupes d’occupation sont arrivées dans son village. C’est une sorte de document brut où il se raconte pauvre gamin, coincé par une langue qui était à la fois celle de sa mère éloignée et celle de l’occupant, et évidemment déchiré…La langue allemande encore synonyme de peur, de menaces, et d’uniforme kaki ,  avait été bien longtemps mise à l’écart, même si, paradoxalement on l’enseignait au lycée.  Mais René Fleischer ne voudra pas l’entendre ni parler pendant des années. Et le vieux monsieur se remémore cette époque de bruit et de fureur avec beaucoup de calme. Face caméra,  il est d’autant plus émouvant qu’il reste très pudique sur ce qu’il a vécu, surtout quand il repense à toutes les personnes disparues de sa famille et à cette femme qui l’avait recueillie. Il y a cette incroyable et magnifique galerie de portraits de sa famille juive. C’est  remarquablement composé, même si on aimerait en savoir encore plus sur René Fleischer, désormais citoyen français, et paisible retraité d’un petit village., autrefois petit juif allemand , qui a eu tant  de mal avec sa langue, c’est à dire finalement avec sa propre identité. Il y a aussi des extraits de dessins animés  comme ceux de Betty Boop, l’une des premières héroïnes plutôt sexy qui lancera son fameux poo-poo-pee-do que reprendra plus tard Marylin Monroë, dessins animés produits par les  Fleischer Studios dans les années 30… Sur le devant de la scène, Alexandra Fleischer, sa fille et Joachim Latarget  , disent des textes inspirés entre autres de Masse et puissance d’Elias Canetti; sans jamais tomber dans le réalisme, sans doute pour faire contre-point aux images sur grand écran; il y a ainsi une grande boîte où Bernard Latarjet est au début enfermé dans une grande boîte qui a un peu les allures d’un cercueil avec des meubles et des  tables de poupée. Disons que les aller et retour entre la partie vivante du spectacle et les images de cet homme tout à fait lucide sur ce qu’il a pu vivre et qui est encore si proche de lui, ne sont pas toujours évidents. sans doute, parce que c’est  toujours un peu mission impossible.  Alors à voir? Surtout pour la présence de René Fleischer , aussi discret qu’émouvant et dont la présence illumine tout le spectacle.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Echangeur Métro Gallieni jusqu’au 28 septembre.

Partage de midi

  Partage de midi de Paul Claudel, mise en scène d’Yves Beaunesne.

   claudel.jpg La pièce a déjà plus d’un siècle ( écrite en 1905 et parue en 1906) mais Claudel, pour des raisons personnelles,  en avait interdit la représentation. Artaud – mais oui!- en monta le premier acte en 1928 mais  sans son autorisation, et la véritable première de la pièce eut lieu dans ce même théâtre Marigny en 1948, puis fut reprise en 54 avec une distribution exemplaire déjà: Pierre Brasseur, Edwige Feuillère, Jean-Louis Barrault et Jacques Dacqmine. Nous nous souvenons aussi du remarquable décor de Labisse et du soleil qui se reflétait sur la mer, quand ils étaient sur le pont du transatlantique., » au milieu de l’océan indien entre l’Arabie et Ceylan en route vers la Chine ».
  Depuis la pièce, devenue mythique, plus de 50 ans après sa création, tient toujours aussi bien la route, et a été constamment montée avec des fortunes diverses mais on a tous en mémoire la clébrissime mise en scène d’Antoine Vitez avec Ludmilla Mikaël , prodigieuse actrice et mère de cette autre grande comédienne qu’est Marina Hands que l’on a pu voir dans L’Amant de Lady Chatterley.
  Les qualités de la pièce sont indéniables, sans doute parce qu’elle a été écrite à partir d’un épisode de la vie de Paul Claudel quand il rencontra sur le bateau cette femme qui lui donna un bébé avant de le quitter définitivement , le marquant pour toujours. Les deux premiers actes sont sans doute mieux construits que le troisième, qu’il a mis plus de temps à élaborer et ces retournements de situation ne sont pas faciles à gérer par un metteur en scène, car la pièce a par moments un côté roman d’aventures.
  On connaît  le scénario:  Mesa, un jeune homme,  » un sale petit bourgeois, très égoïste, très sevré, très concentré sur lui-même » (sic) qui ne connaît rien des femmes , rencontre dans ce microcosme que pouvait être un paquebot en route pendant plusieurs semaines vers l’Extrême-Orient, Ysé, une  femme plus âgée que lui, trente ans, mariée à de Ciz qu’elle n’aime pas  et qui ne semble pas l’aimer beaucoup non plus. Ysé est déjà mère de plusieurs enfants dont on parle peu dans la pièce. Mais il y a aussi sur ce bateau- ce qui n’est pas étonnant – mais  le hasard dramaturgique fait aussi bien les choses, Amalric, l’ancien amant d’Ysé, personnage aussi intelligent et brillant que cynique. De Ciz , malgré les vagues supplications d’Ysé , va partir pour trois semaines en mission, sur ordre de Mesa, et l’histoire d’amour entre Mesa et Ysé va  évidemment se mettre en marche aussitôt, avec l’accord tacite de de Ciz qui semble ne pas être dupe de ce qui est en train de se préparer. Ysé sent bien, elle aussi,à ce moment-là  qu’elle est prise au piège et que les choses ne vont pas être faciles.  D’autant plus que Mesa partira, et Ysé se retrouvera,  devenue veuve, seule avec leur enfant et Amalric, dans une maison en Chine, où il y a des sacs de sable  et des matelas devant les fenêtres car il y a de l’insurrection dans l’air. on entend d’aileurs des coups de feu dans le lointain, vieille histoire coloniale restée encore bien actuelle cent ans après en Afrique…. Mesa revient tout d’un coup, « reprendre cette femme qui est à moi et cet enfant qui est le mien et après une bagarre avec Amalric qui  » n’est nullement heureux de le revoir », et qui le blesse d’un coup de revolver. Ysé annoncera à Mesa que leur bébé est mort; et elle s’apprête à fuir quand il est encore temps avec Amalric, non sans avoir fait les poches de Mesa…Claudel n’hésite pas devant ce genre de mesquineries et il a probablement raison. La belle et grande amoureuse Ysé n’ a pas que des qualités
  Sans doute prise de remords, Ysé reviendra pour mourir avec Mesa  » dans le partage de minuit ». Mais une telle pièce ne se résume évidemment pas à un scénario, et il n’est pas besopin d’être un inconditionnel de Claudel pour admirer cette langue admirable et exigeante, où chaque mot est juste et précis et Elsa Triolet en 48 avait raison de parler « d’un drame à la beauté d’un miroir brisé ». Il n’y a pas tellement de pièces de cette époque qui se complaisait dans le drame bourgeois,  à avoir conservé cette dimension  et cette force en 2009, surtout quand on sait qu’elle a été créée quarante ans après avoir été écrite.Rien qui ne soit datée sion évidemment les conditions de ce voyage qui devait quand même être singulièrement épuisant… Et pourtant, il y a bien à la base la même figure du trio de boulevard: mari, femme amant, mais auquel Claudel a très intelligemment ajouté le personnage d’Amalric, ancien et sans doute futur amant d’Ysé, on le sent dès qu’il arrive sur scène qu’il est resté très proche d’elle.
  partag2.jpgYves Beaunesne a repris sa mise en scène qui lui avait valu un triomphe il y a trois ans à la Comédie-Française avec les mêmes interprètes:  Hervé Pierre ( Amalric), Christian Gonon ( De Ciz ),  Eric Ruff ( Mesa) et  Marina Hands ( Ysé) . Que dire? Rien; il y a quelque chose qui tient ici du miracle et bien sûr d’un  travail exemplaire sur le texte; d’abord, ces quatre  comédiens, aussi discrets qu’imposants sont tous crédibles, en parfaite harmonie chacun avec les autres, savent donner la forme orale exacte aux sentiments qu’ils doivent exprimer; il n’y pas l’ombre dune erreur de jeu  ou de placement, pas l’ombre non plus de quelque chose qui pourrait ressembler même de loin à un léger cabotinage.Le cynisme et l’humanité dAmalric interprété par Hervé Pierre,l’espèce de côté faux et  fuyant  de De Ciz que sait traduire à merveille  Christian Gonon , la jeunesse et la fougue d’Eric Ruff et  l’intelligence, la fascination et l’incroyable  sensualité  qu’exerce Marina Hands sur ces trois hommes. Cette interprétation est aussi exemplaire que la direction d’acteurs d’Yves Beaunesne, et la pièce qui dure quand même deux heures vingt ne souffre d’aucune rupture de rythme.  Du côté du décor et des éclairages, c’est sans doute un peu moins réussi : les cordages  et le morceau de voile qui figurent le pont du bateau sur fond noir ne recréent pas vraiment cet univers étouffant de lumière et de chaleur où les sentiments du quatuor devaient s’exaspérer quelque part au milieu de l’océan, en plein été. Et le cimetière de Hong-kong, avec ses grosses suspensions en tôle et un éclairage très réduit  où se retrouvent Ysé et Amalric, comme la maison « dans  l’ancien style colonial » sont sans doute moins convaincants mais bon…tant pis, on fait avec,et les interprètes aussi.
    Elsa Triolet se demandait, en voyant les costumes 1900 de Christian Bérard à la création si  » ces sentiments tiendraient le coup dans les habits de nos jours ». Qu’elle se rassure dans son paradis des poètes, cela fonctionne parfaitement  en 2009, avec les costumes de Patrice Cauchetier et Marina Hands en robe rouge légère et lunettes de soleil est aussi sensuelle que pouvait l’être Feuillère en longue robe blanche…  Yves Beaunesne, qui avait eu plus de mal avec L’Echange, signe là une mise en scène de tout premier ordre, différente mais de la même qualité que celle de Vitez. Ce qui faisait le plus plaisir à voir, c’était l’attention et le regard des jeunes gens qui – ce n’est pas si fréquent – peuplaient la salle samedi soir.
  Alors à voir? Oui, bien sûr: c’est, dans le théâtre actuel, un évènement exceptionnel, d’autant plus qu’il s’agit d’une reprise mais faites vite, cela se joue peu de temps.

Philippe du Vignal
Théâtre Marigny, jusqu’au 3 octobre.

Les enfants de Saturne

Les enfants de Saturne, texte et mise en scène d’Olivier Py, décors et costumes de Pierre-André Weitz.

image21.jpgOlivier Py,  à la fois comédien, metteur en scène des ses propres pièces et du Soulier de satin comme de l’Orestie; il est aussi depuis presque trois ans directeur du Théâtre de l’Odéon. Il s’était fait surtout connaître en Avignon  en 95 pour son grand cycle de 24 heures La Servante. Il nous présente maintenant son dernier opus Les Enfants de Saturne, une sorte de grande saga familiale qui a pour cadre une scénographie imposante. On entre directement sur la scène soit un bureau de patron de presse avec bureau bas et fauteuil noir capitonné. Il y a des tas de journaux un peu partout, une cheminée avec une pendule en marbre un buste et un tourniquet à cachets en caoutchouc. Un peu plus loin , quelques plantes vertes en plastique ou desséchées sur l’appui d’une des deux  hautes fenêtres à 102 petits carreaux chacune répandant une lumière blafarde, un porte-manteau perroquet, un ancien poste de télévision installé sur une table roulante en stratifié et un drapeau français assez sale, deux chaises copie Louis XVI .
  Tout est chez Weitz précis et extrêmement réaliste, et d’une grande poésie: il sait parfaitement rendre l’écriture d’Olivier Py. Nous sommes installés sur un plateau de gradins tournant à 360 degrés à l ‘inverse des aiguilles d’une montre et les trois autres côtés  de la salle comportent aussi chacun un décor: d’abord une chambre d’hôtel assez pauvre et sale avec un couvre lit à chenilles, et une douche, puis  un quart de tour plus loin, une sorte de grand vestibule de château avec les mêmes deux hautes fenêtres. Encore un quart de tour , une boutique de pompes funèbres sordide et  sale , tenue par un vieil homme avec quelques plaques funéraires, des urnes et statues de la Vierge Marie en vitrine, et tout autour des toiles peintes gris et noir de tombes .
  Il est important de situer les choses ainsi ; en effet, Olivier Py doit une fière chandelle à Pierre-André Weitz qui a, sans doute conçu un des plus beaux dispositifs scéniques que l’on ait pu voir depuis dix ans. C’est à la fois sensible, intelligent et efficace, et les jeunes gens qui sont ses élèves aux Arts Déco de Strasbourg ont bien de la chance de l’avoir comme enseignant.
  Reste le texte : c’est l’histoire d’un quotidien qui va sans doute disparaître parce que son fondateur âgé n’a pas su, pas voulu sans doute non plus,  assurer sa succession. Comme Kronos, le Saturne des Romains, il  semble finalement tirer une certaine   satisfaction  d’amour-propre de n’avoir pu trouver de repreneur à sa hauteur et donc il doit bien constater  l’impossibilité de confier le journal à l’un de ses deux fils Paul ou Simon, ou à sa fille Ans. Paul fait l’amour avec sa sœur qui va bientôt être enceinte. Quant à Simon, il éprouve une sorte de passion pour son fils Virgile , qu’il va essayer d’assouvir en achetant les services de Nour ( en arabe: lumière), un jeune émigré qui a besoin d’argent pour offrir une sépulture digne de ce nom à son père récemment décédé, et qui apparaît comme une sorte d’ange à la fois damné  et merveilleux à la fois .Il y aussi Ré, une sorte de fils illégitime qui veut prendre la place du patriarche chef d’entreprise qui finira par lui confier son héritage. Mais il va se retrouver paralysé sur un fauteuil roulant, ne pouvant plus communiquer que par des battements de paupière… que traduit Ré, en interprétant évidemment les volontés paternelles….A la fin, Ré impose au vieillard de manger en pâté sa main gauche qu’il lui sacrifie ( il a déjà perdu l’usage de la droite dans un accident ).
  Soyons honnêtes: cela commence plutôt bien avec une espèce de discours patriotique revanchard  et assez drôle sur la violence de l’histoire qui se permet de prendre aux pauvres même ce qu’ils n’ont pas, que vocifère le vieux patriarche. « Mitterrand,  ajoute-t-il, son génie venait de la mort et nous ne le savions pas. Et c’est joué par un Bruno Sermonnne absolument magnifique,  comme le sont tous les autres interprètes, en particulier, Pierre Vial, très impressionnant dans le rôle de l’entrepreneur dune boutique de Pompes funèbres appelée Repos éternel -, à fois cynique et goguenard qui donne une grande profondeur à ce personnage secondaire, Michel Fau ( Ré) qui réussit à imposer à l’arrache ce personnage assez glauque, et Philippe Girard dans le rôle de Simon le fils. Il y a au fil du temps quelques belles scènes mais qui restent noyées dans une espèce de torrent qui charrie toutes les obsessions d’Olivier Py et qui paraissait ennuyer souverainement Lionel Jospin… Il faut dire qu’il y avait de quoi!
  En vrac: l’écriture de l’Histoire à la fois individuelle et collective, la notion d’apocalypse, l’obsession récurrente du rapport père/fils, la tyrannie de ce père mais aussi la fidélité au père, les relations homosexuelles, le sexe , le sang, la puissance de l’argent, le défi de l’Amour qui revient comme un leitmotiv, qu’il soit fondé ou non, réel ou supposé, le Temps qui nous engloutit, le suicide ,et l’avortement ( il n’y a dans la pièce qu’une seule femme: Ans, la fille du patriarche), l’idée de l’impossible transmission si chère pourtant au cœur de l’homme et que l’on retrouve à  chaque héritage, la mort qui guette en permanence, le sado-masochisme, la pitié, le meurtre, etc… tout cela sur fond de références  bibliques, catholiques surtout, claudéliennes et philosophiques (Py, on le sait est un grand lecteur),  et mouliné, repassé en boucle deux heures et demi durant. Tous aux abris…
  Ce qui en une heure vingt serait sans doute  intéressant ( mais ce n’est pas dans les habitudes d’Olivier Py) devient à la longue assez insupportable, et c’est dommage!  Malgré le petit tour de manège que nous effectuons à intervalles réguliers, le compte n’y est pas tout à fait; on se demande même finalement s’il y a un rapport au temps qu’Olivier Py n’aurait  pas réussi à maîtriser , quand on voit  la masse de thèmes qu’il traite sans pour autant épargner au public bon nombre de stéréotypes , si bien que cette pseudo saga familiale, dont les personnages sont  mal dessinés et où l’auteur prend prétexte de la pièce pour se confesser,  devient assez vite indigeste), malgré une solide mise en scène et une impeccable direction d’acteurs. Comme disait le cardinal Lustiger : qui trop embrasse mal étreint….Mais maintenant que tout est construit, c’est évidemment trop tard. Restent quelques  images d’une grande beauté qui parfois font penser à Bob Wilson, et quelques belles envolées lyriques., mais perdues dans un magma assez estoufadou.
  Alors à voir ? Oui, si vous êtes un inconditionnel de la prose d’Olivier Py, oui, si vous aimez voir d’excellent acteurs faire un travail de tout premier ordre, même s’il les fait souvent crier sans raison, mais à cette condition- là seulement…Et ne nous envoyez pas de commentaires acides en vous plaignant de vous être ennuyés: on vous aura prévenu…

Philippe du Vignal

Odéon-Théâtre de l’Europe Atelier Berthier (17 ème) jusqu’au 24 octobre.

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