Mise en capsules

Mise en capsules.

Mise en capsules mises-en-capsules-2012Septième édition du festival Mise en capsules: soit seize pièces de trente minutes d’auteurs parfois connus comme Rafael Spregelburd ou Bruno Nuyten qui se succèdent en alternance pendant deux semaines à raison de cinq par soirée de 19 à 22 heures. Nous n’en avons pu voir que  deux qui étaient d’un très bon niveau.
D’abord Garance et le docteur Q.  d’Eloïse Lang, mise en scène par l’auteur: une jeune femme vient consulter un sexologue. Motif: sa vie sexuelle et sentimentale, dit-elle, n’est pas du tout épanouie. Les rendez-vous se succèdent sans beaucoup de résultat et Garance qui,s’est entre temps fait plaquer par son amoureux, se mettra même en colère quand le sexologue lui dira qu’il a un compagnon. C’est pour elle comme une sorte de trahison professionnelle… Jusqu’au moment  où elle croisera dans l’escalier de son cabinet, un jeune homme venu consulter pour son homosexualité. Et Garance finira, enfin sauvée,  par faire l’amour avec lui.

L’auteur sait mener rondement un  dialogue bien ancré dans le réel, même s’il y a quelques facilités d’écriture… Et comme Camille Cottin et Christophe Corsand sont très crédibles et tiennent leur personnage avec une grande efficacité dès le début de la pièce, cette demi-heure passe très vite. Et, en plus, il y a un beau trompe-l’œil/photo de bibliothèque. Que demande le peuple?
La dernière demi-heure de  Julien Chavannes, mise en scène par Salomé Lelouch,  se passe au Q.G. de Pierre Lois, candidat au second tour des Présidentielles. Trois grandes affiches de campagne, une table couverte de livres des derniers présidents auxquels il va peut-être succéder, et quelques chaises.  Son assistante, sûre d’elle et autoritaire, pianotant sur son portable, ne cesse de l’abreuver des derniers pronostics… tous en dessous des 50%! Et les derniers flashs radio ne sont guère rassurants. Bref, il n’en mène pas large et  cette demi-heure est du genre tendu! Arrive alors-on ne sait comment-très statue du commandeur, un homme aux cheveux blancs, à l’allure mitterrandienne: c’est l’actuel président de la République, l’autre candidat du second tour!

 Rêve ou réalité? En tout cas, Pierre Lois, mal à l’aise va quand même devoir faire avec;   le Président qui a l’expérience du poste, l’accable d’une certaine condescendance et lui impose même  de refaire le débat télévisé qui a eu lieu entre eux il y  a quelques jours… Dialogue là aussi, précis et ciselé; les deux personnages ont tout à fait crédibles, même si on est très loin de la réalité puisque les états-majors, comme le candidat, connaissent déjà les résultats plusieurs  heures avant  grâce aux puissants ordinateurs et aux médias étrangers qui ne se privent pas de diffuser les résultats bien avant huit heures. Mais on situera cette dernière demi-heure pour des Présidentielles, avant le règne d’Internet…
Comme c’est très bien dirigé par Salomé Lelouch et impeccablement joué par Hervé Dubourjeal, Bertrand Combes et Ludivine  de Chastenet, on se laisse vite prendre par cette fiction. La salle est  bourrée d’un public très jeune, assez surchauffé, bref un public de rêve, attentif, complice malgré la chaleur équatoriale et  qui  sort  ravi. Mais il faudrait que le Ciné-13 Théâtre respecte les consignes de sécurité et ne place pas  des tabourets un peu partout dans les passages.
 Par ailleurs, l’idée de donner un prix à la meilleure des pièces courtes pour que ses créateurs puissent passer à une forme longue n’est pas du bois dont on fait les flûtes. Passer à une forme longue? On ne voit pas très bien ce que cela pourrait apporter; ce serait comme demander à l’auteur d’une nouvelle de la transformer en roman… Mieux vaudrait programmer une série de représentations  avec chaque soir les trois meilleures sur les seize  pièces présentées..

Philippe du Vignal

Ciné 13 Théâtre avenue Junot Métro Abbesses ou Lamarck-Caulaincourt jusqu’au 8 juin.


Archive de l'auteur

du sexe de la femme comme champ de bataille

Du sexe de la femme comme champ de bataille de Matéi Visniec, mise en scène de Bea Gerzsenyi.

du sexe de la femme comme champ de bataille du-sexe-1-photo-bea-gerzsenyiPrintemps 94. La pièce, construite en courtes séquences, est un huis-clos entre deux femmes. Dorra,   une bosniaque,  la trentaine, soignée dans une clinique en Allemagne, près du lac de Constance, reste prostrée, après un viol subi pendant les guerres interethniques de son pays. Kate, médecin, originaire  de Boston, qui pourrait être sa mère, l’entoure et essaie de la faire sortir de son silence: “Vous sentez le printemps” ? lui demande-t-elle.
Au fil des séquences, la réalité se révèle, de plus en plus crue, et quand Dorra trouve l’énergie de la parole, “Non, dit-elle, ne me dis pas que le temps guérit tout…  Le temps ne peut guérir que les blessures guérissables”, c’est la haine qui s’exprime envers  son Dieu comme envers l’homme des Balkans, rude et âpre.
Kate, pleine d’humanité et de compassion, note en termes cliniques,  l’évolution du comportement de Dorra, dans un climat de confiance qui se construit, où elle va jusqu’à révéler ses propres failles, en parlant de son grand-père irlandais collectionneur, puis tailleur de pierres, et de l’émigration de sa famille aux Etats-Unis : “Trop de pierres, c’est ça l’Europe. Un jour, elle va sombrer sous le poids de ses pierres”, de la raison de son séjour en Bosnie, où, de psychologue venue accompagner les fouilleurs de charniers, elle se met à travailler jusqu’à se perdre….
A plusieurs reprises, Kate lit des fragments de son journal, écrit dans les différents lieux de Croatie et de Bosnie où elle est passée : “Le viol est une stratégie militaire pour démoraliser l’ennemi. Il a, dans le cas concret des guerres interethniques en Europe, le même but que la destruction des maisons, des églises ou des lieux de culte de l’ennemi, de ses vestiges culturels et de ses valeurs”, et elle écoute les enregistrements qu’elle en a faits, se parlant à elle-même et exprimant sa douleur face à ces témoins muets: “Tu ne pourras plus jamais retrouver ton calme si tu ne comprends pas pourquoi”.
Les moments de complicité qui finissent par se créer entre les deux femmes, conduisent à un état des lieux sur les Balkans, sévère et ironique: “Dans le bistrot minable où il se saoule la gueule, qu’il soit à Zagreb, à Belgrade, à Tirana, à Athènes, à Bucarest, à Sofia, à Ljubljana ou à Skopje, l’homme balkanique devient tout de suite internationaliste et généreux dans l’amour pour son proche”.
Les pays concernés,  passés à la moulinette de l’auteur, sont, à travers quelques traits spécifiques à chacun, volontairement caricaturaux. Chansons tsigane, albanaise ou roumaine, s’intercalent dans les  dialogues, grâce à la subtile présence d’une chanteuse qui semble venir d’outre-tombe (Anett Slarku). Dorra et Kate deviennent comme les deux faces troublées d’une même personne qui se dédouble, ou comme le positif et le négatif d’une photo. La blessure inouïe de l’une, ouvrant la béance des blessures de l’autre, et déclenchant, pour chacune, des bribes de mémoire.
L’histoire se ferme quand Kate renonce à sa mission et décide de retourner à Boston, près des siens, et quand Dorra retrouve son instinct de vie, selon la métaphore de l’arbre, où, quand on en abat un vieux, on en replante un  jeune. Elle finira par accepter cet enfant qu’elle n’a pas choisi. Dans le tableau final, quelques pierres tombent, les unes après les autres, symbole d’un monde balkan qui s’effondre.
Ecrite en 96, La femme comme un champ de bataille, sous-titrée Du sexe de la femme comme champ de bataille dans la guerre en Bosnie, inspirée du drame bosniaque, reste une œuvre de fiction, dit l’auteur, même si elle s’est inspirée de témoignages issus de la réalité. Né en Roumanie, auteur prolixe, Visniec a souvent écrit à chaud, et puisé dans l’actualité politique et sociale.
Bea Gerzsenyi, créatrice de la compagnie Faut Plancher, a été l’assistante de Tamás Ascher au Théâtre Katona de Budapest, elle a accompagné Josef Nadj, monté  Jean Genet et Elfriede Jelinek. Et  son  travail porte sur la question de la distance et de l’expression de la douleur et de la désespérance.
Quel degré de souffrance (au même titre qu’un degré Fahrenheit) peut-on s’autoriser à montrer et comment la partager ? La relation entre ces deux femmes, blessées, oscille entre pudeur et exacerbation, mais en dépit de sa tension extrême, reste juste. La mise en scène et la direction d’acteurs, sobres et précises,  s’inscrivent dans cette justesse de ton et les deux actrices ont une présence qui reste chargée de leurs non-dits.

Dorra, (Vasiliki Georgikopoulou), au seuil de la folie, malgré une intégrité physique et morale brisée  et Kate, (Simone Keresztes) meurtrie, mais forte de son expérience, essayent de se reconstruire. Au-delà de la Bosnie, elles nous parlent d’aujourd’hui, et d’autres régions du monde.

Brigitte Rémer

Spectacle vu le 1er juin, au Théâtre Casalis de Créteil. Et jeudi 6 juin à 20h30, Ambassade de Roumanie, 123, rue Saint-Dominique, 75007 Paris   T : 01-47-05-15-31, e-mail : resa@institut-roumain.org)

What I heard about the world

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What I heard about the world, conception et interprétation d’Alexander Kelly, Chris Thorpe et Jorge Anglade.

Cela se passe dans la grande salle de répétitions au plus haut du Théâtre de la Ville, un bel espace pour une centaine de spectateurs sagement assis sur trois rangées de  chaises noires en plastique. Pas de scène;  alignés sur une douzaine de mètres: un aquarium plein d’eau  sans poissons, une bibliothèque à vitres coulissantes avec dessus, un ancien téléviseur et une plante verte en plastique, une girafe naturalisée, deux canapés en cuir noir, une grande table en formica blanc, quatre chaises dorées de cocktail avec une bouteille , des verres et un grand vase chinois. Dans le fond, des armoires métalliques de vestiaire dont l’intérieur des portes  montre la peinture de vagues.
Et trois comédiens/performeurs-dont l’un chante aussi en s’accompagnant à la guitare électrique-qui  racontent, en une série de petits monologues, des histoires vraies souvent des plus glauques sur des événements inventés,  comme ce détournement d’avion par des pirates de l’air  et du crash qui s’ensuivit à cause d’un manque de carburant pratiqué pour des raisons d’économie.
C’est énoncé soit en portuguais soit en anglais … Cela ressemble, tonalité pour tonalité, aux bulletins d’information  de n’importe quelle radio, et  de ce côté-là, c’est plutôt bien vu.
Cette rencontre entre la compagnie portuguaise Maia Voadora et un collectif anglais Third Angel  « croise les champs du théâtre, du « live art », de la vidéo, de la photographie » (sic). Les monologues se succèdent au micro, avec, de temps en temps,  quelques chansons: pas vraiment de quoi se passionner ni non  plus de s’ennuyer, puisque la chose dure une heure dix; cela flirte avec les performances des  années 80, au parfum un peu potache, avec des moments d’improvisation-évidement non traduits-qui ne fonctionnent pas du tout.
Cela fait souvent penser à ces petits happenings que réalisent parfois des étudiants d’école d’art en fin d’année, et  se finit par une exécution au kalachnikov en plastique à coup de jets de sang trop rouge pour être honnête. Bon…

De là, à « réinventer le théâtre d’intervention et un théâtre nouveau qui se joue des conventions et qui reste accessible à tous comme », comme ils le disent assez prétentieusement  dans le programme… il y a une marge.  « Nous voulons en même temps, ajoutent-ils aussi,  divertir, établir une relation directe avec le public dont nous sollicitons la participation et qui peut être tour à tour conspirateur ou témoin ».
On veut bien mais,  très franchement, là, on est loin du compte. On ne se divertit guère,  on n’est en rien conspirateur ni vraiment témoin. Et, il faut faire un effort quelques heures plus tard pour garder un  souvenir de  ce moment pas vraiment du genre inoubliable.
« C’est l’opportunité de connaître une nouvelle génération de jeunes créateurs,  a dit à France-Inter, Antonio Costa, le maire de Lisbonne,  à propos de Chantiers d’Europe Lisbonne-Paris. Heureusement, il y a d’autres choses: théâtre, musique, danse,  cinéma /vidéos et six performances au Palais de Tokyo et à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts (voir le site www.theatredelaville-paris.com)

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville le  4 juin.

Nothing hurts

Nothing hurts de Falk Richter, traduction d’Anne Monfort, mise en scène de Marie Fortuit.

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Cela se passe au Lieu de Théâtre A, une petite salle toute blanche, de trente-cinq places, juste équipée de quelques projos, située dans une rue proche de la Mairie des Lilas, donc à des années-lumière du bruit et de la fureur parisienne. C’est une sorte de petit laboratoire expérimental que le bon acteur Arnaud  Veilhan cornaque avec bienveillance.
Nothings hurts- qui avait reçu le premier prix de l’académie des arts de Berlin en 2001- est  signée Falk Richter, jeune dramaturge allemand, proche des milieux alternatifs allemands et maintenant bien connu en Europe
, que l’on avait déjà pu voir chez nous et  dont s’est emparée Marie Fortuit  pour sa première mise en scène.
Comme dans les autres pièces de Richter, cela parle d’agres
sion physique, d’ un mystérieux accident de la route  qui tient plutôt du suicide.  Mais pas que de cela.  L’auteur allemand associe au texte,  musique sur scène et vidéo et demande au spectateur d’être actif et  donc  attentif à cet essai d’analyse du monde actuel, alors que la télévision, pour lui, ne fait que reproduire le monde extérieur sans le comprendre.
Il y a ainsi  sur scène deux jeunes femmes seulement, l’une réalisatrice, l’autre journaliste, au lieu de nombreux  jeunes gens des deux sexes qui, dans la pièce  originale, boivent, font l’amour et, en même temps,  réalisent un petit film que l’on peut voir sur un écran placé sur scène. Sylvana (Violaine Phavorin) regarde, debout, l’écran de son ordinateur. On la sent mal dans sa peau, terriblement seule.
Arrive ensuite Bibiana (Cyrielle Le Coadic) à qui Sylvana exprime son désir d’être proche avec elle. Ce à quoi, Bibiana répond simplement:  » Mais on est proches ». Ici, les sentiments comme les mots font du sur-place, ou dérapent: il n’y a d’action que dans l’expression  d’une incertitude permanente et d’une angoisse souterraine qui étreint les deux jeunes femmes. Elles ont sans doute été amoureuses, le sont peut-être encore et le langage ,  tout au long de cette pièce insolite et pas vraiment convaincante,  s’apparente à une double et longue confession sentimentale qui n’ose pas dire son nom.

C’est un texte qui,  parfois, reprend en boucle les mêmes mots et où l’on peut curieusement retrouver certains accents du nouveau roman français que l’auteur doit avoir fréquenté. Cela ne fonctionne pas toujours mais, aux meilleurs moments, il y a bien comme une osmose entre la parole, la gestuelle  des deux jeunes femmes et  la musique  émise  sur place  par un D.J., incarné ici par le  compositeur et musicien Christophe Hammarstrand.
La mise en scène de Marie Fortuit a les défauts d’un premier travail (entre autres:  on ne voit pas très bien ce que peut apporter le film sur le  petit écran vidéo situé en fond de scène) mais, c’est incontestable, elle sait diriger avec justesse et  efficacité le jeu de  ses trois comédiens, Violaine Phavorin, Cyrielle Le Coadic qui ont une excellente diction et une belle présence sur le plateau,  et Nessim Kahloul, même s’il  a un rôle secondaire.
C’est un travail de précision et sans prétention aucune. Nous pouvons  nous tromper mais on devrait vite voir Marie Fortuit s’attaquer avec bonheur à d’autres textes contemporains: elle a la dimension  pour le faire…

Philippe du Vignal

 

Le spectacle a été joué en  jusqu’au 31 mai au Lieu de Théâtre A  43 rue du Coq-Français , Les Lilas – T/ 01 75 34 88 79

Macbeth en forêt

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Macbeth en forêt, d’après William  Shakespeare, traduction de Jacques Livchine, par le Théâtre de l’Unité, mise en scène d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine.

 Cela se passe  à Audincourt où le Théâtre de l’Unité est basé,  pour le Festival Nature dans le Pays de Montbéliard,  imaginé par Yannick Marzin, le  directeur de la Scène Nationale.
Il est 22 heures; c’est la nuit noire dans la forêt  à la périphérie d’Audincourt ; miracle, il ne pleut plus mais… boue et humidité garanties! Mais tout se mérite… Hervée de Lafond-bottes, longue capote kaki et chapka-accueille les cent trente spectateurs pour ce Mabeth en forêt,  d’après la  pièce difficile et maudite d’un certain Shakespeare dont le Théâtre de l’Unité n’avait encore jamais monté aucune œuvre…
Consignes  militaires: » Bienvenue en Ecosse. Vous avez de la chance, dit-elle avec humour, aujourd’hui, la météo,  est presque méditerranéenne! Je vous demande d’observer le silence le plus absolu, pas de portable ouvert, pas de photo, aucune lumière. J’insiste: l’obscurité totale est un acteur principal; l’autre, ce sont les bruissements de la forêt, les chants lointains, et la chouette qui peut-être hululera au bon moment.
Il y a huit minutes de marche pour arriver ! Vous allez plonger dans une forêt épaisse où vous pourrez vous  perdre,  comme dans le texte de Shakespeare, (rien n’est simple avec lui, et si vous perdez pied dès le début ,vous êtes « lost », alors, suivez-moi bien: nous allons monter au front au sens propre  pendant huit minutes; là-haut, en effet, c’est la guerre: le Roi d’Ecosse Duncan se bat contre le roi de Norvège; il a deux  généraux, le très valeureux Banquo et M. dont je tairai le nom maudit: je dirai donc M. l’Ecossais. Avec Banquo, amis de longue date, ils s’aiment profondément. Maintenant, prenez vos tabourets sur le chemin à droite, selon votre  taille: petite, moyenne ou grande. Et, en avant ».
Sur le chemin forestier, c’est la nuit, totale, à peine éclairée par la lune , toujours la nuit emblématique-du moins au début-de cette étrange pièce. On entend des cris de corbeaux et de hiboux(alias les comédiens) et huit minutes de chemin  plus tard, c’est la première scène: de toute beauté, fantastique avec un cercle de feu allumé par deux sorcières vêtues de noir.  Elles ne sont que deux, et non trois comme dans la pièce, mais, pour une fois, assez crédibles  en  grand manteau noir, revendiquant la notion de  mal absolu: « Le  beau est laid et le laid est beau » et ce sont elles, freudiennes avant la lettre, qui vont  pourrir les rêves de Macbeth,  de son épouse et de Banquo: Livchine a bien fait d’insister là-dessus…
Les grands arbres feuillus et très verts grâce au crachin franc-comtois:trembles, chênes, bouleaux… constituent une sorte d’écrin magnifique éclairé par la seule lumière des flammes. C’est la première d’une série d’images fabuleuses comme Le Théâtre de l’Unité, et Le Royal de Luxe-du moins à ses débuts- savent seuls en créer…
Les scène principales vont se succéder  dans cinq petites clairières: Jacques Livchine a souvent mais  finement résumé les répliques en quelques phrases mais, en en gardant le sens véritable, quitte à prendre quelques libertés avec le texte: ainsi Malcolm annonce l’exécution de Cawdor: « Cawdor a été très digne, a reconnu ses fautes, vous a demandé pardon et a accepté sa peine. Il est mort comme s’il avait appris par coeur comment mourir. Il a reçu le coup d’épée comme une caresse ». Private joke, mister Livchine? :  »  » caresse remplace ici presque le même mot anglais : « As ’twere a careless trifle ». « Comme une bagatelle insignifiante », traduit Jean-Michel Déprats.
Hervé de Lafond, pour resituer les choses, ce qui n’est pas un luxe, vu la complexité de la pièce, fait un petit commentaire explicatif de temps à autre, toujours  avec humour: » M. l’Ecossais veut la couronne mais il a entendu la prédiction des sœurs fatales, des sorcières:Roi, oui, mais sans postérité, sans enfants et pourquoi? Est-il stérile? Jacques  est passionné par ce mystère :il pense qu’il est impuissant, soit qu’il baise comme un lapin,(M.l’Ecossais pas Jacques! enfin quoique..). En tout cas,  vous allez entendre six fois Lady M. l’Ecossaise dire à son mari:vous n’êtes pas un homme …mais Shakespeare ne s’explique pas là-dessus, d’ailleurs, Shakespeare ne s’explique sur rien ,c’est ce qui le rend si difficile ».
Cette adaptation de Macbeth met en relief-et avec bonheur-certaines répliques dotées  de curieuses références  à l’amour, à la paternité et aux bébés, (qui passent souvent inaperçues dans les nombreuses mises en scène contemporaines) comme celle de Lady Macbeth: « J’ai donné le sein, moi, et je sais qu’il est doux d’aimer le bébé qu’on allaite, mais tandis qu’il souriait, je l’aurais jeté hors de mon sein et fait éclater sa cervelle, si je vous avais entendu dire les inepties comme celles que vous venez de proférer ».
Et une fois de plus, Hervée de Lafond s’en empare avec  jubilation: « Donc, Lady M. a eu un bébé, de qui ? Et qu’est-il devenu, mystère? C’est une sorte de Rachida Dati ». Autant dire que ce commentaire, (parfois facile mais dit avec une grande maîtrise) et beaucoup d’humour, devient alors un véritable personnage du spectacle, dit par une espèce d’adjudant roublard dans la  tradition du Théâtre de l’Unité. A propos de Cawdor que Shakespeare désigne, dans une superbe formule,  comme  le plus déloyal des traîtres, elle  cite aussi Cahuzac. Bref, un Ca-Ca, à tous les étages et à toutes les époques!  Plutôt bien vu…
Et plus loin, Hervée de Lafond en rajoute encore une louche: « Quand Macduff dit: « la haine vient d’accoucher d’un chef-d’œuvre parfait », j’adore ça, c’est tout Shakespeare, ça. M. l’Ecossais seul ne serait pas allé tuer le Roi, c’est sa femme qui a armé sa main, c’est un cadeau que M. fait à sa femme mais… pour quelle contre-partie ? Jacques  pense qu’il a fait ça pour une fellation, remède souverain d’après lui, pour l’unité d’un couple. Maintenant, nous allons nous rendre au château de Scone à une  journée de cheval et pour nous,  à deux minutes  à pied ».
Obéissants, nous suivons Hervée de Lafond, toujours  avec nos tabourets. Cinq  lieux vont ainsi  se succéder mais sans  éléments de décor autres que des braseros,  des  torches ou des lampes  à leds surtout destinées aux gros plans, quelques drapeaux. Et la plupart des scènes sont jouées debout: d’abord, au  château  où le couple maudit va préparer le crime et où Lady Macbeth montre sa vraie personnalité. C’est un très beau moment  et Livchine et de Lafond insistent sur  le fait que c’est elle qui  pousse constamment son  mari vers le crime absolu. Sans aucun état d’âme: « Tu joues l’infirme. Donne-moi ces poignards, j’y vais moi, le sommeil et la mort ne sont que des peintures. C’est l’œil d’un enfant qui a peur d’un diable peint. »
On sent moins en revanche la complicité sexuelle  de ces deux monstres assoiffés de pouvoir et de sang mais dont la femme se révèle être encore plus cruelle que lui. Quand il s’agit de tuer, en effet, plus aucun état d’âme. Mais on ne peut tout avoir: les nuances du texte disparaissent ainsi parfois  au profit de l’image sur laquelle est surtout fondé, en grande partie, le théâtre dit de rue… qui se joue de moins en moins souvent dans la rue.
Il y a,  en fait, dans cette mise en scène , une certaine contradiction;dont Hervée de Lafond et Jacques Livchine ne sont sans doute pas dupes . C’est en effet une idée formidable et parfaitement assumée de jouer Macbeth dans une  forêt, en créant  des images très fortes, comme entre autres, cette arrivée de chevaux juste avec quelques lampes torches et quelques hennissements,  ou celle que l’on voit en marchant,  au détour d’un buisson: Lady Macbeth suicidée, pendue à un arbre, alors que ce n’est pas encore dit  dans le texte. Et il y a, par ailleurs, la nécessité  de jouer un texte forcément élagué donc rendu encore plus dense, pour  que le spectacle tienne en 85 minutes , vu les conditions rustiques où se déroule le spectacle. Lequel donc résiste parfois au traitement imposé par ces deux fous de théâtre et par leur équipe qui y ont travaillé longtemps et même en hiver,  dans cette même forêt…
Il y faut en tout cas: une générosité,  une intelligence  et un savoir-faire certain en matière de théâtre nocturne ambulatoire et enfin, une bonne dose d’audace et de  ténacité: bref, tout un cocktail  de qualités que l’on trouve ici mais qui  ne se rencontrent pas sous les pieds… d’un cheval même shakespearien. Côté interprétation: Panxo Jimenez, que l’on avait déjà vu remarquable dans Vania à la campagne, sait donner un côté inquiétant à ce personnage, guerrier fasciné par les sexe et le mal, attiré comme malgré lui sur les chemins du crime, et finalement pris de remords. Catherine Fornal en Lady Macbeth a plus de peine à  interpréter Lady M. qu’elle a tendance à surjouer,  et est donc moins convaincante… Les autres comédiens sont tous justes et ont une excellente diction, indispensable, ici… Puisqu’il n’y a, et  heureusement,  aucun redoutable micro H.F.!
Mais nous n’avons vu qu’une première et tout devrait vite se caler et se bonifier: il s’agit d’un travail théâtral encore un peu brut de décoffrage qui a besoin d’être rodé… Aucune inquiétude: le Théâtre de l’Unité sait très bien faire cela. La pièce, maudite et si redoutée des metteurs en scène qui restent quand même fascinés par le texte, aura porté chance.aux deux compères qui  se sortent au mieux de cette  pièce maudite et, comme disait le père Claudel: « Le pire n’est pas toujours sûr! « .
Et ce  Macbeth dans la forêt mérite d’avoir une aussi longue vie qu’ Oncle Vania à la campagne qui a dépassé les 80 représentations…

Philippe du Vignal

Le spectacle s’est joué du 29 au 21 mai au Bois de Dasle, à Audincourt et se jouera à Mulhouse/scènes de rue les  18, 19 et  20 juillet ; à  Wolfenskirchen/la Sarre à contes les  26 et 27 juillet; à Lons-le-Saunier/scènes du Jura, les  16, 17 et  18 octobre ;  à Seyssinnet Pariset : (38) le  5 avril ;  à Gradignan (33) les  1, 2, 3 mai  et à Oloron Ste Marie  (64) , les  6 et 7 mai 2014.


 



L.A. Danse project.

Refelctions, Quintett et Moving Part par L.A Dance Project,  conception de Benjamin Millepied.

 

 


L.A. Danse project. mnm_6002-marie-noelle-robertComme Serge Diaghilev, son  prédécesseur  au Châtelet, Benjamin Millepied va  bientôt aller à l’Opéra, comme chorégraphe en mai prochain puis, comme directeur de la danse,  en remplacement de Brigitte Lefèvre. A  trente-six ans, il  y  a présenté deux de ses créations,  tout en délicatesse, Reflections en première mondiale  et une création récente Moving Parts. Et enfin Quintett, célèbre chorégraphie de William Forsythe, un maître dont il se revendique.

La transmission de la danse contemporaine est une forme de compagnonnage,  et Benjamin Millepied a aussi un autre maître à penser qu’il admire: c’est Mikhaïl Baryschnikov. Et il dit de lui: « C’est un véritable apprentissage d’être son ami. Pour moi,  ce n’est pas seulement le plus grand danseur de son époque, c’est aussi cette ouverture d’esprit, cette ténacité, il regarde toujours vers demain, pas derrière lui. C’est une inspiration énorme pour moi et d’autres actuellement. Aux Etats-Unis, il a créé l’un des rares lieux qui soutient une certaine danse, il rassemble ».
 C’est dans cet esprit  que Millepied a créé L.A Dance Project, une compagnie ouverte aux  créateurs contemporains et  vivant grâce aux  revenus des tournées, de sponsors privés et d’un partenariat de Van Cleef & Arpels pour trois créations sur trois ans. Quintett est toujours aussi émouvant avec cette chanson répétitive Jesus’Blood Never Failed Me Yet, et  les trois danseurs et les deux danseuses font renaître la même émotion que celle ressentie à la création, et  sur cette même scène en 93.
 Le talent des interprètes éclate dans les deux autres chorégraphies de Millepied. Avec Moving Part, la musique de Nico Muhly, jouée en direct, les emporte dans une succession de mouvements du solo au quintette qui évoquent  des ruptures ou des rencontres. Sans que l’on n’entende le bruit de pas des danseurs, tous en chaussettes et genouillères...
Ils  déplacent des panneaux mobiles recouverts de lettres et de chiffres, ce qui, associé aux variations des lumières, donne une sensation de permanente mobilité. Reflections est fondé  sur une scénographie étonnante de Barbara Kruger qui a conçu un design de mots blancs sur fond rouge, placés  en toile de fond et au sol et un troisième élément de décor mobile. Mais la sensation d’harmonie entre danse et  images est ici moins évidente  et la musique au piano d’Andrew Zolinsky est parfois dissonante.
Mais ce triptyque constitue une très belle soirée. Micha devrait  être satisfait !

Jean Couturier

Au Théâtre du Châtelet du 23 au 25 mai.               

Belgrade

Belgrade d’Angelica Liddell, traduction de Cristilla Vasserot, mise en scène de Julien Fošera.

Belgrade belgrade-6Angelica Liddell, comédienne/auteur et metteur en scène espagnole, avait bouleversé, avec un langage oral et gestuel des plus crus, il y a trois ans déjà, le paysage tranquille du Festival d’Avignon avec La Casa de la fuerza, (Voir Le Théâtre du Blog) un spectacle qui allait la consacrer. Elle a depuis récidivé avec Richard, une sorte de performance solitaire, inspirée de la célèbre pièce de Shakespeare où elle ne mâchait non plus ses mots: « Vous vous souvenez des Tibétains, des Kurdes, des Libanais, des Péruviens, des Arméniens, des Cambodgiens ? Vous vous souvenez de tous ces morts ? De toutes ces tueries ? Non ! Vous ne vous souvenez que des Juifs. Vous savez pourquoi ? Vous ne vous souvenez que des Juifs parce que ces cons se sont mis à écrire. Ils ont survécu, et ils ont écrit des centaines de putains de livres ».
Ecrite en 2008, Belgrade n’a encore  jamais été jouée. On est en 2006, quand ont lieu, à Belgrade, les funérailles de Miloševic, accusé auprès du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) de La Haye, de crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide, et  qui est mort la cinquième année de son procès.
Baltasar, un jeune Espagnol  qui travaille avec son père,  spécialiste des conflits balkaniques et lauréat du prix Nobel, recueille les témoignages d’habitants;  fait  la connaissance d’un gardien du musée où est exposé le corps  du dictateur,  et d’ Agnès, une jeune femme reporter, retour du Kosovo.

 Cela l’amène à essayer de comprendre la situation politique en Serbie et l’attitude de la communauté internationale durant les guerres dites de Yougoslavie. Mais, il  se décidera à rentrer chez lui où il va  interroger sa mère; mais avant tout, il essaye de régler ses comptes et  se bat  contre l’autorité dont son père, prix Nobel, a pu faire preuve à son égard.
Ici, Angelica Liddell convoque déjà,  pour mieux les exorciser,  ses vieux démons: la guerre sans merci que les humains se livrent entre eux, l’amour et/ou domination, le viol, la vie privée et la société, le sexe, les relations entre père et fils, le mal et l’inimaginable cruauté de l’être humain aux comportements incompréhensibles quand il est  confronté à des situations de guerre ou d’après-guerre, comme le rappellent aussi ces images terribles  dans notre  douce France à la Libération, avec  ces femmes tondues, simplement parce qu’elles avaient été les amantes de soldats allemands.*

Le langage d’Angelica Liddell est déjà d’une rare violence et : « La vie est un massacre en scène » . « J’avais besoin d’une bouillie sentimentale », etc…  Malgré un texte qui ne semble pas tellement écrit pour le théâtre, le public-jeune-une heure et demi durant! est d’une extrême attention. Malgré une sorte de logorrhée et une série de monologues forcément inégaux, et de trop rares dialogues. Avec aussi des personnages qu’on ne situe pas toujours bien, très bavards ou, à la fin, comme dans un film, réduits à de muettes silhouettes, comme cette mère ou ce jeune homme  qui n’existent qu’une  minute  sur le plateau.
La mise en  scène de Julien Fošera est du genre précis et rigoureux… Mais  la  direction des acteurs qui n’ont pas tous une diction impeccable semble beaucoup plus hésitante et on ne voit pas bien pourquoi il s’obstine à les placer en position statique-ce qui est très mode- et souvent dans une demi-obscurité décourageante…
Ce qui n’est en rien justifié par un texte fort mais  inégal où il y a  souvent de longs tunnels que rien ne vient aérer. Un » théâtre de la parole en action »,  comme Julien Fošera le revendique, oui, sans  doute  mais il faudrait quand même aider le pauvre spectateur durant une heure et demi….
Et  la scéno, assez prétentieuse, ne  rend pas vraiment service aux comédiens.  Virginie Mira est architecte, et cela se voit: son décor  fait penser aux formes de la  gare de Lille- mais inversée- imaginée il y a  vingt ans par Jean-Marie Duthilleul. Elle a sans doute voulu imposer  ces quatre gros blocs   comme un sorte de personnage à part entière. Mais ils écrasent les  autres  véritables personnages de la pièce qui commencent à exister, au moment où il s’écartent un peu de cette gangue de béton.

Alors à voir? Oui, malgré ces réserves, si vous voulez découvrir un texte – mais mineur-de la grande Angelica Liddell.Pour le reste, autant en emporte le vent…

* Voir l’exposition  Cheveux chéris au Musée du Quai Branly.

Philippe du Vignal

Théâtre de Vanves 12 rue Sadi Carnot T: 01-41-33-92-91 jusqu’au 1 er juin.

Le Misanthrope mise en scène de J.F. Sivadier

Le Misanthrope de Molière, mis en scène de Jean-François Sivadier.

Le Misanthrope mise en scène de J.F. Sivadier le_misanthrope_sivadier_51Le Misanthrope ou L’Atrabilaire amoureux,  inspirée du Dyscolos de Ménandre, en cinq actes, et en  alexandrins,  fut créée  le 4 juin 1666 soit déjà plus de trois  siècles! au Théâtre du Palais-Royal. La pièce est écrite dans une langue admirable-on le sait mais c’est encore un étonnement  à chaque fois. Il y a eu de belles  mises en scène: entre autres, celles de Barrault, Vitez, Engel, Pradines ou Lassalle, Mais celle de Jean-François Sivadier, est différente dans la mesure où il  a privilégié  le comique de la pièce. Il faudrait tout citer mais entre autres: la scène du sonnet d’Oronte, celle des deux petits marquis le combat  que se livrent Alceste et Oronte, Clitandre et Acaste, Alceste et Célimène, Arsinoé et Célimène, etc… Autant de scènes  dirigées avec intelligence, et où le public rit de bon cœur!
Quitte à rendre parfois un peu artificiel l’alexandrin. -mais ce vers  emblématique du théâtre classique  a-t-il jamais été « naturel »-, Sivadier fait sonner les vers de Molière avec beaucoup de maîtrise depuis le début où  la pièce glisse  ensuite  est fondée sur la peinture de personnages grotesques vers le négatif: Alceste va sans doute perdre son procès, Célimène, confondue par ses lettres d’injures, passe du rôle de grande séductrice  à celle de mauvaise langue notoire, puis Alceste  se voit refuser tout net son offre de  retraite dans un désert avec elle. Bref, cela grince et rien n’est plus dans l’axe dans ce microcosme bien parisien dont les valeurs  paraissent encore plus artificielles

Noirceur, amertume, cruauté, sombres perspectives quant à l’avenir: la société du paraître, des intrigues amoureuses, de la frime ridicule, du rôle à jouer pour essayer, coûte que coûte, d’avoir une identité va vite prend vite l’eau: le constat de Molière, si bien traduit par Sivadier, est sans appel. Sa direction d’acteurs est  brillante et  l’on ne se lasse pas d’écouter les célèbres répliques qu’on connaît si bien, entre autres: « Sur quelque préférence, une estime se fonde, Et c’est n’estimer rien qu’estimer tout le monde ».  » Le temps ne fait rien à l’affaire »   » Il est bon à mettre au  cabinet »ou  » Ah! Qu’en termes galants, ces choses-là sont mises ».  » Belle Philis, on désespère, Alors qu’on espère toujours ».
Bref, Sivadier, l’air de ne pas y toucher,  donne à entendre avec générosité  la langue de Molière comme on l’ a rarement entendue, grâce surtout à Nicolas Bouchaud, qui, pour n’avoir plus du tout l’âge du rôle, possède une présence tout à  fait  remarquable. C’est lui, avec une diction parfaite et une magnifique gestualité, qui met  en valeur, et dès le début, le sens de  toute la pièce; il y a, pour l’accompagner, une distribution de premier ordre: en particulier,Nicolas Guédon (Philinte), Cyril Bothorel  (Oronte), Cristèle Tual  (Arsinoé).
Mais Norah Krief,  est, elle, beaucoup moins à l’aise. Elle est peu crédible  en  Célimène: un peu raide, plus âgée qu’il ne faudrait-cette coquette a vingt ans!-plus agressive et médisante que séductrice. Cette erreur de distribution est d’autant plus ennuyeuse que la très jeune femme est le pivot de la pièce!

Le spectacle est  une « lecture » personnelle, comme on disait dans les années 70,  d’une grande pièce classique et,  comme à son habitude, Sivadier met en abyme la théâtralité  d’une pièce:  trois  petits jets d’eau, Alceste,  et Oronte aux cheveux très longs, tous les deux en kilts, une jeune domestique en mini-robe noire, des musiques de ballet de Lully des croisements de jambes en chœur comme chez Pina Bausch: anachronismes et citations qui ne sont guère nouveaux mais toujours très efficaces.
Mais il aurait sans doute pu, et sans dommage, nous épargner références et clins d’œil de mise en scène et scénographie…qui appartiennent aux  stéréotypes du théâtre contemporain, et qui pèsent inutilement sur le spectacle. Avec, entre autres, un plateau nu-où l’acoustique n’est pas toujours évidente et où certaines répliques  sont donc peu audibles;  un sol jonché de pétales noirs que vont balayer  les personnages à la fin du premier acte, suivie d’une pluie de ces mêmes pétales noirs.
Quand, à la fin,  les choses se mettent à aller mal, Alceste se mettra lui aussi, bien seul, à balayer la scène dans un mouvement circulaire (cela surligne sans raison la tristesse d’Alceste à la fin  de la pièce mais bon… ) ; une table  de maquillage à vue, un rideau brechtien blanc, et  pour faire bon poids, quelques tas de chaises d’école tubulaires et deux servantes, en fond de scène, qui s’allument de temps en temps. Et Arsinoé, qui arrive dans son carrosse-un praticable avec  deux de ces mêmes  chaises d’école, muni d’une série d’ampoules et  difficilement poussé par des accessoiristes; des perruques grotesques comme pour signifier que ce sont bien des perruques et que l’on enlève et  l’on remet,  les  deux petit marquis, en caleçon, maillot et bas noirs, s’entraînent à lutter ensemble…

On veut bien, mais désolé, Jean-François Sivadier! ces facilités, ces trucs de vieux théâtre  que l’on a vus un peu partout et dont  en est saturé, doivent  sans doute être  perçues au second, voire au troisième degré, mais n’ont  plus aucune efficacité scénique. Et c’est un peu dommage, alors que, répétons-le,il y a une formidable  direction d’acteurs.
Alors à voir? Oui, malgré ces réserves, surtout  pour l’intelligente mise en valeur du texte et pour Nicolas Bouchaud, vraiment  exceptionnel…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon jusqu’au 29 juin.  

la nouvelle saison du théâtre de la ville

La nouvelle saison du Théâtre de la Ville.

la nouvelle saison du théâtre de la ville photo-1Rituel du mois de juin: Le Théâtre de la Ville convie ses chers  critiques à sa conférence de presse annuelle. La présidente,  Dominique Alduy souligne la bonne santé du paquebot qui s’est promené cette année à Londres, aux Etats-Unis avec son Rhinocéros Victor ou les enfants au pouvoir ira  ainsi à Lisbonne et en Corée, Rhinocéros un peu partout en France mais aussi en Argentine et au Chili. Mais il est aussi le seul théâtre parisien à  accueillir autant de compagnies et de  spectacles étrangers.
 Emmanuel Demarcy-Motta,  qui va entamer sa cinquième saison  comme directeur, et  à qui on donne toujours vingt cinq ans,  souligne que dans les trois domaines Théâtre/ Danse/ Musique, il a en tout 100 programmes: 26 pour le théâtre et autant pour  la danse; 27 pour les musiques du monde et  13 pour le domaine classique pour une jauge d’environ 300.000 places sur les deux sites et ceux des théâtres partenaires comme le 104, Le Théâtre de la Cité internationale, Le Grand-Parquet, le Monfort et  cette année,  Le Nouveau théâtre de Montreuil. Avec une ouverture de septembre à juillet, y compris pendant les vacances scolaires, ce qui paraît normal mais qui devient presque exceptionnel  dans le paysage théâtral parisien.
 Ce qui, en ce ces périodes de vaches plutôt maigres, implique,  dit Emmanuel Demarcy-Motta,  une vigilance de tous les instants quant aux dépenses.  Et il a insisté sur l’importance d’une rigueur économique dans chaque secteur, s’il veut pouvoir continuer à co-produire autant de créations et programmer autant de tournées. Mais il y aussi, rappelle-t-il- le théâtre a vieilli!- et des travaux importants sont à prévoir , que  soit  pour  le proscenium bien  fatigué  ou  les loges d’artistes… Rançon d’un usage intensif!
 Ce sera aussi  la troisième édition du Parcours enfance et jeunesse,  avec l’aide des théâtre partenaires parisiens, soit neuf spectacles en danse, cinéma, théâtre,  et dès la rentrée 2013, dans le cadre de la réforme des rythmes éducatifs,  le Théâtre de la Ville proposera aussi , entre autres, des ateliers de pratique aux enfants et des séances de découverte des lieux de création.C’est-dit-il- d’une importance capitale de continuer un combat qu’avait initié Vitez à Chaillot puis Olivier Py à l’Odéon, en mettant aussi l’accent sur des spectacles en langue étrangère ,comme ce sera le cas cette saison avec, notamment, Peter Pan mis en scène par Bob Wilson.
Emmanuel Demarcy-Motta a aussi dit la nécessité qu’il y avait à penser l’activité de son théâtre en termes européens et sur la nécessité de faire sonner haut et fort la langue française chez nos voisins les plus proches, à commencer par l’Italie ou le Portugal qui sera cette année,  un partenaire privilégié.
Du côté de la programmation, que du solide!   Avec des metteurs en scène étrangers comme Christoph Marthaler, et surtout  Bob Wilson avec quatre spectacles:Living rooms au Musée du Louvre,   Peter Pan déjà évoqué plus haut, The Old Woman d’après Danill Harms en collaboration avec Mikail Baryshinikov et, enfin  la  reprise du mythique Einstein on the beach  créé il y a presque quarante ans déjà!
Thomas Ostermeier    viendra avec  Mort à Venise d’après Thomas Mann et Un ennemi du peuple de son cher Ibsen que le directeur de la Schaubühne continue à interroger. Et ,à voir absolument parce qu’il y a bien longtemps qu’on ne les avait pas vues: les très fameuses marionnettes du bunraku japonais mise en scène  par le photographe Hiroshi Sugimoto d’après  Double suicide à Sonezaki,  une œuvre de l’immense auteur et théoricien du 17 ème siècle, Chikamatu Monsaemon. Ne les ratez surtout pas!
Chez les Français, on ne  peut tout citer mais il y aura la reprise de Rhinocéros et l’excellent petit Ionesco suite, mise en scène par le patron ( voir le Théâtre du Blog) , ainsi que  Le Faiseur  cette pièce peu connue, et très noire, d’Honoré de Balzac .  La création par Eric Lacascade  d’une  des pièces les plus fortes de Techkov: Oncle Vania, et enfin Le Roi Lear; mise en scène de Christian Schiaretti.
Et enfin deux Corneille peu connues et jamais jouées, La Mort de Pompée et Sophonisbe,  mises en scène de Brigitte Jaques-Wajeman qui a, avec Corneille une vieille complicité et  qu’on pourra découvrir, même si elles ne sont pas de la veine du Cid…

Côté danse, notre ami Jean Couturier se prépare avec délectation à aller voir la  reprise de plusieurs spectacles des grandes dames de la danse contemporaine  qui se ont enfuies  il y a trois ans et cette année: Pina Bausch avec le fameux Palermo, Palermo et Trisha Brown avec deux programmes.
Mais il y aura aussi Anne Teresa de Keersmaeker, Jérôme Bel, et nombre de chorégraphes moins connus,  français comme étrangers. Tout se passe comme si l’innovation- même si c’est souvent les mêmes noms qui reviennent là aussi- était quand même plus évidente pour la danse dont les programmes attirent toujours les fans , que pour le théâtre,abonné, lui, aux valeurs sûres, quel que soit le type de création. Mais comment faire autrement si l’on veut équilibrer les finances tout en maintenant des pris de billets raisonnables? Elémentaire,  mon cher Wilson, dont on peut être sûr  que les   billets  hors abonnement pour ses spectacles partiront en quelques heures… Ce qui n’est pas  souvent  le cas  à  Chaillot,  pourtant doté d’une  riche programmation.
Reste, qu’on le veuille ou non, la nette impression que les programmes des institutions parisiennes, voire de banlieue, comme le Théâtre des Amandiers de Nanterre,  ont de plus en plus tendance à se ressembler. Et l’équation de la réussite: metteur en scène des plus connus étrangers ou français et/ou pièce connue ou ,du moins d’auteur connu, avec des comédiens renommés  voire célèbres,   n’ aura  jamais été aussi pratiquée. Mais au moins,  et on le dit pas assez ,Emmanuel Demarcy-Motta  sait s’entourer d’une bande  de  bons acteurs fidèles  qui ressemble de plus en plus à une véritable troupe, les emmener en tournée en France et à l’étranger.  Ce qui donne une véritable solidité à une grande maison…

Côté musique, pourquoi changer une formule qui a fait ses preuves depuis quarante ans avec un savant équilibre entre  de merveilleuses musiques du monde qui ont toujours des inconditionnels et des concerts de musique classique.
Bref, Emmanuel Demarcy-Motta a  raison de ne pas avoir trop d’inquiétudes:i l sait visiblement anticiper et le paquebot, doté d’une  équipe efficace, suit sa route… Il a rappelé la phrase que Jean-Louis Barrault  avait emprunté à Paul Valéry: « Barboter dans ce que l’on ignore au moyen de ce que l’on sait, c’est divin ».

Philippe du Vignal

l’odeur des planches de Samira Sédira

L’Odeur des Planches de Samira Sédira.

l'odeur des planches de Samira Sédira dans analyse de livre 31tou1tydsl._sl160_  Formée  à l’école de Saint-Étienne, elle a joué au Théâtre de la Colline, au T.N.P. de Villeurbanne, au Théâtre National de Strasbourg, etc… mais   puis peu à peu, les contrats se sont arrêtés… Et, comme il faut bien vivre, Samira Sédira fait des ménages, vit la fatigue et l’humiliation de devoir pénétrer  chez des inconnus, de nettoyer leurs toilettes, de ramasser leur linge sale.
Dans son livre,  elle met en parallèle son
histoire, celle de ses parents avec sa rencontre avec le théâtre et son besoin de créer. Grâce à une amie, elle avait découvert  le théâtre à l’université;  ses premiers mots sur scènes sont ceux du Roi Lear : »Je ne sais plus quels étaient ces mots, mais je reste à jamais marquée par le silence de mes partenaires, leur incroyable écoute, si dense. Une émotion fiévreuse avait jailli de moi, comme si je n’avais pas parlé depuis des années (…) Alors sous les regards médusés et l’éclairage artificiel que j’absorbais par tous les pores de ma peau, j’ai laissé venir les larmes, la douce, la profonde montée des larmes, des sanglots longs qui venaient de loin.
« J’étais devenue lumière, je me sentais riche, enfin, et cette richesse me servirait tout au long de ma vie. J’avais le pouvoir »
Ses parents n’ont pas tout de suite compris quel était ce métier, cette voie qu’elle choisissait mais ils l’ont soutenue et tout se passait bien dans ce qu’elle croyait être « la grande famille du théâtre ». Quand elle n’a  plus de  travail, elle se renferme, ne sort plus et reste discrète sur son travail. « S’il m’arrive de croiser quelqu’un que je connais, je préfère dire que je ne fais rien pour l’instant, plutôt que d’avouer que je fais des ménages. Ou alors,  je mens, je m’invente des projets, je dis que je donne des cours de théâtre, à des enfants, dans les écoles, je raconte n’importe quoi »
Avec les Tchehkov, elle dit souvent qu’elle « a mal à Platonov », des mots qu’elle comprend parfaitement dans sa situation, quand il devient difficile de s’apprécier et  de vivre avec soi. Mais Samira Sédira se dit qu’elle doit faire quelque chose, elle a cette qualité qu’ont les créateurs, la capacité d’utiliser les arts pour éviter un trop plein, pour partager aussi. Ce qu’elle fait dans ce livre, qui n’est absolument pas porteur de ressentiment, et n’est pas là pour  montrer son c.v. et retrouver des contrats.
C’est simplement une confession courageuse, douce et sincère, crue quand il le faut. Et il n’est pas question que de théâtre: sa vie familiale s’imbrique au fur et à mesure du récit. Elle crée des rapprochements avec sa mère, fil rouge de cette histoire, cette mère, qui a fait un  mariage arrangé avec  son père, sans amour.  Samira Sédira, elle, est consciente de la chance de ne pas avoir eu à subir tout ça, ni le déracinement qu’a vécu sa mère…
Un récit bouleversant où il est question de théâtre et de création, une belle démonstration de courage et d’opiniâtreté. On a beaucoup de plaisir à la lire, et on espère  revoir très vite Samira Sédira sur une scène. Si le théâtre, provisoirement, ne l’aime plus, elle prouve ici son besoin de vivre au théâtre.

Julien Barsan

Editions La Brune au Rouergue 16€


p3230549 dans analyse de livre

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