Le Procès-Spectacle, mise en scène de Michel Roger , création collective de la compagnie Jolie Môme.

affiche6nov3dechirepage119640.jpg La Compagnie Jolie Môme, c’est d’abord un troupe, une vraie troupe de douze comédiens/chanteurs /musiciens comme il n’y en a plus guère, à part la Comédie-française mais qui n’ a pas, mais pas du tout-on s’en doute- les mêmes moyens, et  qui travaille dans un tout autre registre. lls sont logés à La Plaine Saine-Denis à La Belle Etoile, un lieu merveilleux, généreusement prêté et mis aux indispensables normes de sécurité  par la Ville de Saint-Denis qui peut être fière de son initiative . Imaginez une ancienne salle des fêtes municipale, avec son plafond parsemé d’étoiles dorées et  supporté par des fermes Polonceau *,avec une partie accueil  dotée de tables où l’on peut se restaurer et derrière, une belle petite salle de 150 places.
  Le Procès- Spectacle, qui vient d’être créé dans sa forme actuelle, est une sorte de réponse artistique au procès -qui se tiendra le 11 décembre prochain à la 14 ème chambre correctionnelle de Paris- procès intenté par la C.F.D.T., qu’on ne présente plus , pour violation de domicile contre Michel Roger et Ludovic Prieur. Le metteur en scène qui n’en est pas à son coup d’essai- avait même réussi avec tous ses copains intermittents du spectacle à  obliger le Ministre de la Culture de l’époque Renaud Donnedieu de Vabres à quitter la Cour d’Honneur du Palais des Papes à Avignon en disant aux comédiens: « S vous jouez, ce sera sans le Ministre; sinon vous ne jouez pas. Le Ministre est parti… Donc, le metteur en scène et ses complices s’étaient invités dans les locaux de la CFDT,  il y a trois ans déjà , pour demander au nom de quoi les « accords » concernant le statut des intermittents du spectacle avaient été signés. mais la CFDT n’avait pas du tout apprécié…Le ridicule ne tue pas!
  Ce procès- spectacle avec un président, une procureur , une avocate,un greffier et tout un défilé de témoins, dont Spartacus, Eve, une espèce de gourou indien dont les mandras approximatifs sont traduits par un commentateur à l’accent québécois, la Crise incarnée par une jeune femme en robe blanche, etc… est une sorte de cabaret politique aux dialogues burlesques finement ciselés qui sont constamment soutenus par un petit orchestre de quatre excellents musiciens/chanteurs . C’est bien, entendu, le plus souvent en phase avec l’actualité politique du moment: « casse-toi pauvre conne », lance à un témoin la Procureure  à qui le Président demande de surveiller son langage;  un autre témoin cite la phrase d’un ex- syndicaliste CFDT: « Si le patronat rétablissait l’esclavage, la CFDT négocierait le poids des chaînes.
  Le langage est souvent cru et d’un humour grinçant, parfois à la limite de la vulgarité ou de la facilité, mais, comme ce cabaret politique est bien écrit et toujours intelligemment fait, que la musique et les chansons sont vraiment impeccables, cela passe la rampe sans difficulté: Michel Roger et ses complices savent emmener leur public là où ils veulent avec un savoir-faire de premier ordre et chacun sait que le cabaret est une rude école pour les artistes…
   Cela fait souvent penser à Coluche et au Café de la Gare de la grande époque.Il y aussi une ou invité-surprise par soir; hier c’était la comédienne Valérie Marinho de Moura du Collectif Génocide made in France qui rappelle l’épisode tristement célèbre de l’intrusion de l’ Etat français dans la préparation du génocide rwandais. Ce sont les dix minutes « sérieuses » de la soirée. Il y aura prochainement:Patrick Braouezec, député PCF, Alain Krivine de la LCR ou Maurice Lemoine , rédacteur en chef du Monde Diplomatique.
   Certes, le spectacle mériterait d’être mieux construit- il y a parfois des longueurs et la machine patine un peu dans le dernier quart d’heure; mais les choses devraient se caler après les premières. Si vous ne connaissez pas encore Jolie Môme, c’est une bonne occasion de découvrir la belle insolence de ce cabaret politique et si vous avez une petite place dans votre voiture- la Belle étoile est un peu loin du métro- faites signe à Madame Albanel, cela lui changera peut-être les idées et elle verra qu’il y a aussi des gens talentueux en banlieue dont le spectacle mérite vraiment le détour, et suggérez-lui, au paasage, de demander à la Comédie-Française de l’inviter  au Vieux-Colombier …( Ne rêvons pas trop!)

Philippe du Vignal

 

La belle Etoile  à La Plaine Saint-Denis, du jeudi au samedi à 20 h 30; mieux vaut réserver, il y a du monde au: 01-49-98-39-20.

Note à benêts: la ferme Polonceau est la géniale invention d’un ingénieur du 19 ème siècle qui a imaginé des charpentes métalliques dont les éléments sont reliés par des plaques à pivots qui permettent à la toiture d’avoir une certaine souplesse et de mieux résister au vent. Au moins, vous aurez appris deux choses l’existence de la Compagnie Jolie Môme et  ce qu’était une ferme Polonceau. Bon dimanche…

 


Archive de l'auteur

Nunzio de Spiro Simone et La Busta de Spiro Simone et Francesco Sframeli

  Nunzio  de Spiro Simone, mise en scène de Carlo Cecchi  et La Busta de Spiro Simone et Francesco Sframeli, mise en scène de  Francesco Sframeli; en dialecte sicilien pour la première, et en italien pour la seconde.

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  Il sont deux, l’un logeant sans doute l’autre, et compagnons d’infortune, cela se sent très vite. Habitués à vivre ensemble tant bien que mal, et le plus souvent, plus mal que bien. Meubles de cuisine réduits à l’essentiel, vêtements de mauvaise qualité, nourriture approximative du dernier moment. L’un, très humble, travaille dans  une usine qui lui  fait profiter de sa pollution, et il tousse sans arrêt, en avalant par tubes entiers, sans trop y croire, des pilules que le patron lui offre généreusement; l’autre, très autoritaire, vit sans aucun doute de trafics douteux . Il revient de voyage et s’apprête à partir pour un voyage au Brésil..  De temps en temps, quelqu’un glisse une enveloppe sous la porte dont la dernière contient un paquet d’argent. Mais on n’en saura pas beaucoup plus!
  Ils sont tous les deux enfermés dans un monde clos, victimes désignées d’ un système où l’ordre et le silence règnent, où les femmes ne tiennent pas les leviers de commande et la Sicile ne leur laisse pas d’autre choix que de s’y soumettre. Ils ne disent rien de déterminant mais semblent condamnés à une logorrhée d’autant plus forte pour nous  qu’elle s’exprime de façon répétitive. Ils ne semblent pas avoir de passé derrière eux, quant au futur… Au fond, ce qui se dit n’a guère d’importance- on pense souvent,  et pour cause, à  Cédrats de Sicile, cette petite pièce remarquable de leur ancêtre Pirandello: ils mangent et parlent beaucoup de nourriture, comme s’il  s’agissait de donner un peu de consistance au temps, de le consommer  avec leur pauvre petit repas improvisé., parce qu’ils sentent qu’il leur est chichement compté.
 Comme toujours, on est un peu gêné par le surtitrage, parce qu’on aimerait entrer davantage dans leur délire; c’est peut-être pour cela que le texte n’est pas toujours convaincant mais comme c’est très bien  interprété  par Spiro Simone et par Francesco Sframeli, les cinquante minutes du spectacle passent assez vite.
  L’autre pièce La Busta ( l’enveloppe), écrite cette fois en italien,  est encore plus grinçante; un pauvre type , muni d’une très grande enveloppe ( souvenir de Kantor?), arrive dans une grande administration rencontrer le Président . Qu’il ne rencontrera jamais,  bien sûr. Comme dans la première pièce,  tout a lieu dans un huis-clos, une antichambre  grise à la  Kafka, où règne en maître un appariteur qui fait penser tout à la fois aux personnages de Beckett , Ionesco et Mrozeck, et qui tient enfermé dans un réduit un pauvre bougre qu’un cuisinier nourrit  de sauce tomate qu’il répand dans une auge à chien.
 Très vite, le pauvre type  se retrouvera piégé, déclaré coupable d’on ne sait trop quel crime, simplement parce qu’il en a trop dit ou pas assez, parce qu’il est surtout la victime idéale du système mis en place . L’appariteur s’absente de temps en temps, muni d’un casque et d’une bonne matraque, donner une « leçon de démocratie »: la menace,la corruption, le chantage permanent par voie de lettre anonyme sont bien au rendez-vous d’un système politique et financier qui n’a guère de points communs avec ce que l’on appelle la démocratie…
  La pièce fonctionne sans doute mieux que la première peut-être plus conventionnelle.Cela n’a rien de vraiment révolutionnaire mais se laisse voir, surtout si l’on parle italien. Cela a au moins le mérite de faire court : 55 minutes comme Nunzio…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 30 novembre

Une chambre à soi de Virgina Woolf, mise en scène d’Anne-Marie Lazarini.


  L’essai de la célèbre romancière anglaise, née à Londres en 82 et qui s’est suicidée à 58 ans , repris de deux conférences données en 28 à Cambridge  est considéré comme un pilier de la pensée féministe contemporaine. Virginia Woolf y revendique notamment l’indépendance financière comme celle des hommes et une chambre personnelle indispensable à la réflexion et à l’écriture ; elle pose aussi un certain nombre de questions dérangeantes du genre: Pourquoi les hommes boivent-ils du vin  et les femmes de l’eau ? (cela a quand même changé depuis 80 ans, encore que, dirait Anne-Marie Lazarini). Pourquoi un sexe est-il si prospère et l’autre si pauvre?,  etc.  Mais – that is the big question of this performance -une conférence retranscrite en livre et portée à la scène ne fournit pas forcément un bon argument théâtral!
.En effet, tout se passe comme si Anne-Marie Lazarini ne savait pas trop comment nous emmener dans un texte quand même un peu mince- ce n’est ni Orlando ni Mrs Dalloway  ni La promenade au phare, dont on connaît toute l’influence sur le roman du 20 ème siècle. Même s’il comporte quelques belles phrases caustiques à souhait  où Virgina Woolf règle ses comptes avec la société en général et avec les hommes en particulier.Il y  a, comme une sorte de ponctuation, la voix de Virgina Woolf, ce qui parait un peu redondant, et un beau décor de bibliothèque de François Cabanat, trop beau peut-être, mais où l’on ne se lasse pas de promener son regard, faute d’être vraiment accroché au texte.  Une petite forme, toute simple, où une comédienne nous lirait des extraits de l’oeuvre de Woolf paraîtrait plus adaptée…
  Tout se passe en effet comme si Edith Scob- au demeurant , excellente comédienne- avait voulu se diriger elle-même, au lieu de faire confiance à Anne-Marie Lazarini et essayait , dès le début, de nous convaincre de la valeur de ce qu’elle nous dit, en tapant sur la fin des mots avec  précision et  énergie… comme aucune apprentie comédienne n’oserait le faire, à tel point que cela devient vite insupportable à entendre, surtout, pendant plus d’une heure. Mais autant dire les choses : il ne semble pas y avoir beaucoup d’unité entre la metteuse en scène et sa comédienne, me trompe-je ?
  Alors à voir? Non, très franchement, sans doute pas….


Philippe du Vignal

Théâtre Artistic Athévains, jusqu’au 16 novembre.

Couteau de nuit, texte et mise en scène de Nadia Xerri-L.

couteaudenuit162.jpg  Il sont sept devant nous : le jeune Alex, (26 ans), présumé coupable comme on dit,d’avoir donné un coup de couteau ayant entraîné la mort d’un autre jeune un soir de beuverie. Jean -Pierre et Patricia, ses père et mère, Frédéric son jeune frère, Cécile, sa petite amie, Germain,  le frère jumeau de Rémi qui a été tué baignant dans son sang sur un trottoir, et Hélène la narratrice, quelques  minutes avant l’ouverture du procès en assises.
En bref, des familles, fascinées par l’irréversible et l’irréparable, marquées au fer rouge par un acte criminel commis par l’un d’entre eux , qu’ils doivent malgré tout assumer devant la société et qui les poursuivra jusqu’à la fin de leur vie. Avec leurs doutes, leur orgueil,  surtout celui des parents du jeune Alex, leurs espoirs aussi que la vérité, leur vérité( Alex n’aurait jamais pu faire cela) sorte enfin au fil des audiences qui vont se dérouler. Il y a aussi  la prise de conscience que la violence  que le père a utilisée dans  l’éducation de leur enfant, a fini par se transmettre. Ce que veut aussi dire Nadia Xerri-L., c’est une morceau de la vie de gens  sans histoires qui a soudainement basculé,  face à une douleur trop grande pour eux; du tragique, le plus souvent sordide, celui des faits divers de la France d’aujourd’hui comme on en connaît  un exemple à quelques kilomètres de chez  soi, voire dans le voisinage immédiat. Lors d’un soir de fête, la frontière du fameux « Tu ne tueras pas » des dix commandements a vite été franchie, avec, au compteur annuel français, deux cent meurtres jamais vraiment élucidés… L’horreur vécue au quotidien par des gens appartenant souvent à des » milieux modestes, » comme on dit à France-Inter.

Nadia Xerri-L.  a pris comme point de départ un article de Ouest-France relatant le procès d’un jeune homme accusé de meurtre qui répète en boucle- ce qui a dû exaspérer le jury d’assises-:  » ce n’est pas mon histoire » et dont l’arme du crime, un couteau n’a  jamais été retrouvé. Cela pourrait être effectivement l’amorce de ce que Peter Weiss a appelé le théâtre-documentaire, comme on avait pu le voir dans le spectacle Rwanda 94, où l’on tente d’élucider des faits, de parvenir à une vérité. ce peut être aussi une sorte de révélation, comme le firent les journaux vivants en Angleterre pendant la seconde guerre mondiale.
Le Théâtre de l’Unité a très bien réussi ce pari avec ses fameux kapouchniks ( en russe: soupe)  à Audincourt qui théâtralisent l’actualité de la semaine, mais Jacques Livchine et Hervée de Lafond  ne changent pas  d’un mot les extraits d’articles qu’ils ont été cherchés au fil de la presse hebdomadaire. Oui, mais………….. cette transposition scénique est fondée sur une véritable dramaturgie… Ce qui n’est  pas le cas avec  ce texte qui, à quelques exceptions près,  ne possède pas de dialogues suffisamment solides pour éviter le bavardage. Que nous dit cette pièce que l’ on ne sache déjà?  Rien, c’est un fait, et les faits sont têtus.
Et la mise  scène n’arrive pas non plus à compenser le déficit textuel;  comme c’est tragique, Nadia Xerri-L. pense que la scène doit être noire, vraiment noire,  avec une lumière rouge ( pourquoi rouge? Cherchez bien, vous allez trouver);  les comédiens , simple coïncidence sans aucun doute, ont aussi des costumes noirs!  Ils sont placés face public la plupart du temps, et, pas vraiment dirigés, ils font ce qu’ils peuvent, mais  la pièce distille un ennui qui s’installe assez vite. A voir?  Allez plutôt voir le dernier film de Depardon; il sait faire, côté document, et rapport qualité /prix, vous ne serez pas déçu, à moins que le sort des  derniers paysans du Sud de la France ne vous laisse indifférent. Sinon, grimpez jusqu’au Théâtre des Abbesses.

 

 

Philippe du Vignal

Théâtre des Abbesses, (métro Pigalle) jusqu’au 22 novembre  à 20 h 30,dimanche à 15 h.( vous avez le temps de réfléchir; au moins, on vous aura prévenu)

Le Retour au désert / O Retorno ao deserto de Bernard-marie Koltès, mise en scène de Catherine Marnas

 en portugais et français

 

 

 Mathilde rentre d’Algérie avec ses enfants pour aller dans une ville  de l’Est de la France retrouver la maison famimage2.jpgiliale, qu’elle a quittée il y a quinze ans. La maison où vit très- trop? – paisiblement  son frère Adrien, sa femme et son fils. Il pense que Mathilde vient lui rendre visite, mais ,pas du tout, terrible malentendu, puisque Mathilde met très vite les choses au point: elle revendique le droit de s’y installer….Mais Adrien  n’apprécie pas beaucoup cette brutale intrusion dans son univers douillet et en vient même à accuser sans ménagements sa chère sœur de vouloir fuir la guerre d’indépendance.. Cela flirte, au second degré bien sûr,  avec le théâtre de boulevard. La pièce écrite par Koltès  un an avant sa disparition- c’était en 88- et montée la même année par Patrice Chéreau avec finesse et intelligence , réunissait une distribution de premier ordre: Jacqueline Maillan ,  Michel Piccoli, Monique Chaumette, Pascal Bongard, Isaac de Bankolé… Elle avait été remontée- avec moins de succès- par Nichet et enfin, l’an passé,  par Muriel Mayette à la Comédie-Française. Le texte est souvent brillant et incisif, parle à la fois de la famille bien sûr, de la bourgeoisie provinciale- que Koltès connaissait bien- et des rapports toujours ambigus entre frère et soeur sur fond de règlement de compte, comme dans tout bon héritage qui se respecte.  » La mémoire de notre père, lance Mathilde en guise d’introduction, je l’ai mise aux ordures,  il y a bien longtemps ».  » Ne la salis pas, »  réplique Adrien; ce à quoi, Mathilde répond « Cela est déjà sale tout seul ». Tout est  clair dès les premières scènes… 

La pièce est à la  fois violente et, par moments pleine d’humour grinçant,  et est écrite dans une langue savoureuse. Catherine Marnas a choisi, elle, d’en faire une lecture bilingue franco-brésilienne, où les comédiens se partagent la plupart des personnages, dans une sorte de dédoublement, avec un surtitrage qui envahit aussi les beaux murs  courbes de Carlos Calvo que les acteurs déplacent selon le besoin des scènes. C’est réalisé avec une bonne direction d’acteurs,  une maîtrise de l’espace et une beauté plastique indéniables. Reste que cette mise en scène ressemble furieusement à une sorte d’exercice de style imposé; pour faire bref:  ce qui serait intéressant vingt minutes,  ne l’est pas avec aussi d’évidence puisque ce bilinguisme ralentit le rythme ( 2 heures dix sans entracte!). Comme le plateau est presque  plongé dans la pénombre et la distribution, disons, inégale,  sauf Franck Manzoni, dont le jeu est tout à fait remarquable, l’ennui est souvent au rendez-vous. A voir, si vous êtes un fervent Koltésien et si vous aimez les accent magnifiques du portuguais brésilien, si vous n’êtes pas allergique au surtitrage et si …vous en avez le temps ( il vous reste quelques jours!).

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Ville, jusqu’au dimanche 9 novembre.

Un jeu d’enfants de Martin Walser, mise en scène de Julie Timmerman.


  La pièce de  Martin Walser *, écrivain allemand, 85 ans au printemps prochain, longtemps proche du parti communiste, est connu depuis les années 50, pour ses nombreux romans et nouvelles mais a été très critiqué récemment pour avoir, disent ses adversaires, donner du crédit aux thèses négationnistes, parce qu’il avait déclaré nécessaire de tourner la page des cimes nazis. Walser a écrit aussi quelques  pièces dont , entre autres, Le Cygne noir, Chêne et lapins angora que monta autrefois Georges Wilson( le papa de Lambert) avec le grand Dufilho, quand il était directeur du T.N.P., et  Un Jeu d’enfants.
  Cela se passe dans une maison de campagne où se sont donnés rendez-vous Asti, sa soeur Billie, et leur père, Gérald,  accompagné de sa nouvelle épouse. La première partie de la pièce est une sorte de  duel amoureux entre frère et soeur qui jouent aussi à être papa et maman, et qui font le procès de leur père. Lui manie un revolver avec la ferme intention de s’en servir assez vite, et entraîne sa soeur dans son délire  et décident de le condamner à mort.                                                                                                                                                               
             Justement,  cela tombe bien, le père arrive flanqué d’Irène.
 Asti- on le comprend assez vite est un jeune homme déterminé, rusé, qui parle beaucoup et qui a visiblement des comptes à régler avec son père ( la mère serait morte si l’on en croit l’article de journal qu’il montre à Billie), mais aussi avec lui-même et la société bourgeoise. Bref, la vengeance est au rendez-vous ; Gérald, lui, joue les pères calmes et sûrs d’eux qui essaient de maîtriser les choses dans l’intérêt de tous en négociant avec son fils, dont la révolte faiblira assez vite. Le coup de feu partira quand même sans tuer ni blesser personne. Et les choses rentreront finalement dans l’ordre.
  La mise en scène de Julie Timmerman est intelligente et rigoureuse, et l’on voit vite qu’elle sait diriger ses comédiens: Aurélie Babled ( la fille) comme  Guillaume Marquet ( le fils) sont tout à fait crédibles, et ont une très belle gestuelle ( surtout elle). Pascal Martin-Granet et Olivia Dalric qui arrivent dans la seconde partie de la pièce ont plus de mal à s’imposer. Julie Timmerman a cru bon de mettre sur scène  trois musiciens rock  (une basse, une guitare et une batterie) et de faire danser de temps à autre les personnages:  ce n’est pas sans doute pas la meilleure idée du siècle, parce que cela casse le rythme de la pièce qui pèse déjà son poids… Il y a du 1968 dans l’air- la pièce date de 69 et impossible de se tromper elle est bien datée 69! -, avec tous les thèmes à la mode  de l’époque (révolte des jeunes, contre l’ordre établi, valeur du symbole, passage à l’acte, etc..) qui ont été à la base de nombreux spectacles  et une vague teinture de théâtre dans le théâtre,mais disons que Walser ne fait pas trop dans la légèreté!  Quant à Julie Timmerman, on ne saurait trop lui conseiller de mieux choisir ses textes- cela s’apprend et elle a le temps- mais elle possède déjà un incontestable métier.

Philippe du Vignal.

Dans le cadre du Festival Un automne à tisser en coréalisation avec le Théâtre de l’Epée de Bois jusqu’au 2 novembre; le spectacle sera repris au Théâtre Confluences en janvier.

 

 

* Note à benêts: ne pas confondre avec Robert Walser, cet excellent écrivain suisse -que Musil admirait beaucoup- né en 1878 et mort dans la neige le jour de Noël 56, après avoir fugué d’un hôpital psychiatrique, qui écrivit notamment ce beau roman Les enfants Tanner.

Electronic City, de Falk Richter, mise en scène de Cyril Teste

ecitypjadjedj01.gif Electronic City de Falk Richter, mise en scène de Cyril Teste

  Cela se passe entièrement dans des lieux anonymes, sans véritable identité, qu’ils se situent à Tokyo, New York, Rome ou  Amsterdam: halls d’aéroport, chambres d’hôtels internationaux de la chaîne Welcome home, où se croisent, sans vraiment se rencontrer, des hommes d’affaires, un cinéaste , de jeunes femmes intérimaires dans des boutiques.
Comme les lieux, banals aussi sont ces jeunes  hommes e
t femmes qui, le plus souvent, monologuent, jouent constamment avec leur identité et commentent leurs moindres faits et gestes  qui sont relayés par de très belles images vidéos en gros plan, voire de détail, uniques ou multipliées par trois, accompagnées d’une musique de Nihil Bordures qui réussit à  créer un univers générateur d’angoisse et de stress.
Une fois n’est pas coutume, la vidéo, grâce à la mise en scène au scalpel de Cyril Teste, donne au monologue (traduit de l’allemand) d’un des personnages  une dimension conceptuelle très forte, comme au corps vivant des personnages une incarnation esthétique et plastique très forte, obscène au sens étymologique du terme. Ce qui fascine avec juste raison le public, d’autant plus que les comédiens sont tous remarquables, en particulier,  Pascal Réneric et Servane
Ducorps.
Falk Richter réussit à dire tout leur mal-être de gens qui ne savent plus trop où ils en sont de leur esprit comme de leur corps, ballottés au gré des vols internationaux , rivés à leur portable, perturbés par les incidences que pourrait avoir le  moindre retard. Mais dans cet univers aseptisé où les sentiments semblent avoir presque disparu, il y a parfois un petit miracle, nous dit Richter à la fin de sa pièce: Tom et Joy , d’abord murés dans leur solitude,finiront par  être attirés l’un vers l’autre et vivre une histoire d’amour.
Ce que dit Richter n’est pas bien neuf  (JacquesTati dans un autre style, Jean-Luc Godard, etc..) et ses dialogues sont souvent bien minces. Il devient vite évident que cette révélation réaliste du vivant le plus banal ne pourrait pas fonctionner scéniquement sans ces images , et il faut rendre hommage à la scénographe Elisa Bories, au créateur des lumières( ah! les jeux de toute beauté sur le noir et le blanc! ), à Julien Boisard le scénographe,  comme au chef opérateur Michel Lorenzi  qui a mis en place  un réseau de caméras qui donnent au spectacle toute sa dimension.
Cet Electronic City participe finalement autant des arts plastiques, par le champ visuel  et temporel (75 minutes) que Cyril Teste  réussit à imposer, que du théâtre traditionnel.Le travail de ce jeune metteur en scène qui n’en est pas à son coup d’essai, frappe par son unité, et est  aussi beau et intelligent que  celui des meilleurs spectacles de Bob Wilson, quand il ne s’était pas encore auto-académisé. Christophe Rauck , le nouveau directeur de Saint-Denis a bien eu raison de l’inviter.

Philippe du Vignal
Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis jusqu’au 2 novembre.

 

corpus eroticus, une proposition de Virginie Deville

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  Corpus eroticus est composé de deux volets: l’Opus 1 que nous n’avions pu voir mais qu’Edith Rappoport, elle a vu, ( voir son compte-rendu dans ce même blog et l’Opus de 2. Il s’agit dans les deux Opus de trois dispositifs scéniques carrés de 16 m2 qui accueille chacun une sorte de monologue/confidence de 25 minutes, pour 12 spectateurs: soit:  Aficionada de Christian Siméon, Libérez-moi de José Pliya et Par exemple de Nathalie Fillion. Comme pour les trois premiers textes, il s’agit d’une commande faite à ces auteurs par  Virginie Deville ,aidée par la SACD/ Fondation Beaumarchais, la Maison des Métallos, la ferme du Buisson, j’en passe et des meilleurs… Les spectateurs reçoivent  des mains d’une hôtesse court-vêtue d’une robe en bande de plastique rouge et perruque rousse un ticket d’alcôve dont les photos indiquent le parcours à suivre; les comédiens disant donc leur texte trois fois de suite pour chacun des groupes. Rendons d’abord à César c’est à dire à Jacques Livchine, cette idée scénographique qu’il avait utilisée autrefois pour son spectacle culte Mozart au chocolat.
  Le monologue d’ Aficionada, est interprété par Virginie Deville qui a assuré avec beaucoup de maîtrise: il s’agit d’une femme allongée sur une arène de sable fin et reliée, du moins au début, à deux goutte-à-goutte de sang ( qui n’en est pas vraiment, rassurez-vous) qui s’écoulent  dans une rigole à l’extérieur du cercle( âmes trop sensibles aux perfusions au sang, s’abstenir). Mais, hier soir, les longs tuyaux de plastique devaient être bouchés, et cela ne fonctionnait pas, dommage…
 Elle nous raconte  son désir amoureux, profond ,exclusif pour un torero  mais une vingtaine de minutes plus tard le taureau tuera son amant ou son amant supposé, on ne sait trop, sans, dit-elle , qu’elle ait rien fait pour l’empêcher de toréer ce jour-là; la jeune femme donne des pinceaux aux spectateurs pour qu’ils inscrivent des marques rouges sur  son corps.Le texte n’est pas toujours convaincant mais Virginie Deville est si proche des douze spectateurs qu’elle finit, avec beaucoup de savoir-faire, et d’intelligence,  par les emmener dans son délire. Cela tient presque autant de la performance que du simple monologue dramatique; en tout cas, il règne un curieux mélange de gêne et de sympathie entre les douze spectateurs, qui commencent à prendre conscience qu’ils vont devoir devoir passer trois fois 25 minutes ensemble dans un espace confiné.
  Le second monologue Libérez-moi de José Pliya est une sorte de confession d’un homme qui a été statufié nu avec un sexe démesuré dans le jardin d’un musée. Gravier par terre, chaises de jardin, murs tapissés de gazon en plastique et de grosses marguerites. L’homme- remarquable Pascal Renault- disserte sur les rapports homo et hétérosexuels, interpelle les spectateurs avec beaucoup d’humour et une pincée de cynisme sur les rapports entre les deux sexes. Pascal Renault aurait mérité une meilleure statue qui est franchement ratée, d’autant plus qu’elle est très bien éclairée par une douzaine de spots au sol. Mais bon…
  Quelques secondes d’attente dans le hall, pas plus- c’est impitoyablement synchronisé par Virginie Deville- et l’on pénètre ensuite dans  l’alcôve du peep-show de Par exemple: un carré toujours de  16 m2 avec douze petits compartiments sur trois des côtés, éclairés au début par une ampoule rouge. Chaque spectateur, seul dans sa case,  est assis sur une chaise haute en fer, devant un miroir sans tain mais ses jambes  sont à découvert et à portée de main de la comédienne qui, parfois, les caresse du bout du pied… Une jeune femme en guépière,  slip rouge et bas noir( un seul) nous raconte ses fantasmes de femme mariée avec enfants, qui passe du quotidien le plus banal: les courses,le menu des enfants aux jeux plus torrides et à ses fantasmes les plus personnels. Dans une sorte de quête érotique sans cesse renouvelée, où elle se caresse lentement mais sûrement, très proche, voire collée aux miroirs sans tain. Sophie Torresi ne peut voir  du public que les jambes mais elle arrive à installer une belle complicité, en jouant sur une présence physique et mentale sans défaut. Un vrai et beau travail d’actrice .
  Ce Corpus Eroticus se joue encore jusqu’au 8 novembre à la Maison des Métallos (11 ème);  ce serait dommage de le rater, si vous avez un moment, après une visite/ chrysanthèmes  chez vos morts préférés; c’est, en tout cas, un bel hommage à la vie érotique et à la vie tout court. Quant à nos amis provinciaux, il faudra qu’ils patientent… Le spectacle n’a que quatre comédiens mais il faut une semi-remorque pour transporter les alcôves. Producteurs intéressés, soyez les bienvenus…

Philippe du Vignal
                                                                           

Bios ( quelques tentatives ) , écriture Joseph Danan et Emmanuelle Rodrigues, conception et mise en scène Neus Vila

bios1.jpg             Cela commence par une bonne dose de fumigène sur la scène nue et,  dans le silence, trois personnages face public se débarrassent lentement de l’enveloppe plastique qui les emprisonne: tout cela fait très années 70 ( au moins cela nous rajeunit…). Une console lumière côté jardin, en fond de scène, Julien Gauthier avec un synthé et une guitare dont la création sonore donne un peu de sens ces Bios.  Aucun décor , sinon un piano vu de dos , un écran noir au dessus de la scène qui s’éclairera ensuite. On baigne d’abord dans une douce pénombre, où quelques projecteurs rasant apportent un peu de lumière chaude. Les comédiens débitent  lentement  une  suite de pauvres phrases qui se voudraient poétiques et où Neus Vila trouve  » la compassion, l’espoir,  la vie, le monde malade du temps et de la mémoire, le monde malade de vivre » . ( sic!) .On veut bien … mais on l’ avait connu mieux inspirée dans le choix de ses textes quand elle avait monté Quatre femmes et le soleil  de Jordi Père Cerda, beaucoup mieux inspirée aussi dans  sa direction d’acteurs et dans sa mise en scène.
  Il y a à la fin un tout tout petit instant théâtral – mais c’est bien le seul-quand un comédien fait pivoter le piano qui se révèle être un petit bar à soupe que Neus Vila offre au public.  Mais,  mieux vaut oublier « le lent travail d’élaboration et de sédimentation des couches qui ont fait la matière de l’écriture et qui elles aussi ont disparu au bout du compte mais laissant le champ libre au souffle de la parole  » dit Emmanuelle Rodrigues. Et elle ajoute sans  hésitation aucune:  » l’oreille se prête alors à la surprise de ce jaillissement. »
Mais  les douze personnes qui constituaient le public hier soir  n’avaient pas vraiment l’air de cet avis, et dire qu’on s’ennuyait ferme relève de l’euphémisme.
 C’est triste de dresser un constat d’échec  mais mieux vaut être honnête : on a beaucoup de mal à imaginer que cette chose puisse être de vous, Neus Vila!  De grâce,  faites preuve de lucidité: oubliez  vite toute cette avant-garde de pacotille, à la fois prétentieuse et inutile; l’avant-garde et la recherche au théâtre sont aussi justifiées que dans n’importe quel domaine artistique, mais, encore faut-il y  travailler avec un texte, une dramaturgie, une recherche plastique et une mise en scène solidement étayées par une véritable démarche…. et rendez nous d’urgence la vraie Neus Vila.

Philippe du Vignal

 

Si malgré tout, le coeur vous en dit et si vous ne crachez pas sur une bonne soupe et un coup de rouge ( bien mérités), c’est au Théâtre de l’Opprimé, rue du Charolais dans le 12 ème; métro Dugommier.   Bios ( quelques tentatives ) , écriture Joseph Danan et Emmanuelle Rodrigues,
  conception et mise en scène Neus Vila

Le théâtre de rue, Un théâtre de l’échange, Textes réunis par Marcel Freydefont et Charlotte Granger

Quelque 300 pages, donc une somme retraçant à la fois l’histoire du théâtre de rue en France avec une partie d’entretiens souvent passionnants ( Michel Crespin, le fondateur du Festival d’Aurillac qui a déjà vingt deux ans), Jean-Marie Songy qui a succédé à Crespin  et retrace avec beaucoup de lucidité l’évolution de l’histoire du théâtre de rue, en particulier sous l’influence aussi discrète qu’efficace de Jean Digne. Il met notamment en garde les jeunes compagnies qui, dit-il, doivent penser à être avant tout à être pertinentes dans le fond et dans la forme, et surtout à ne pas s’empêtrer dans l’héritage. Et on le sent un peu inquiet contre  une certaine institutionnalisation…. Au risque de le décevoir, comment ne pas voir que, malgré une fraîcheur certaine, Aurillac est déjà devenu, dans un tout autre style, le cousin du Festival d’Avignon, et en a vite reproduit les structures, avec un off qui aurait accueilli cette année quelque 400 compagnies; le Festival possède maintenant des lieux fermés comme des chapiteaux et s’est développé, mais plutôt dans le bon sens; heureusement, la ville n’a pas les possibilités d’accueillir un festival plus de quelques jours, ce qui le met à l’abri de propositions culturelles plus classiques et d’une inévitable main mise de l’Etat, puisqu’il y faudrait beaucoup d’argent.   Il y a aussi un bon entretien de Freydefont avec Jean-Luc Courcoult, le metteur en scène du déjà presque légendaire Royal de Luxe qu’il a créé avec Didier Gallot-Lavallée et Véronique Loève, qui s’est baladé un partout dans le monde entier depuis les années 8O. ( Je me souviens de lui avoir donné des vêtements de 1900 pour un de leurs premiers spectacles).
  Dans une deuxième partie,Marcel Freydefont a rassemblé  nombre de témoignages  qui permettent de se faire une idée plus juste ce de ce qu’on appelle le théâtre de rue,  notamment à l’étranger avec un bon historique du Festival d’Aurillac par Charlotte Granger,  deux articles sur le théâtre de rue en Allemagne, en Belgique,  ou au Mali par Adama Traori. A retenir également , en fin de volume, une réflexion très riche, à la fois sociologique et esthétique d’Emmanuel Wallon qui rappelle avec raison que, si le monde a changé, les outils de discernement entre l’idée et ses imitations, la distinction entre des degrés de vraisemblance,des nivaux d’interprétation, des plans de représentation, tout cela n’a guère bougé depuis Platon et Aristote. Et les créateurs de théâtre de rue ne peuvent faire l’économie de ce genre de réflexion.Si le théâtre de l’Unité, dirigé par Jacques Livchine et Hervée de Lafond a eu un parcours aussi exemplaire, en particulier dans le théâtre de rue, c’est bien que toutes leurs créations ont fait l’objet d’une dramaturgie préalable très poussée.
  Bref, on l’aura compris: ce numéro de la revue Etudes Théâtrales de Louvain-la-Neuve restera pendant encore de longues années un ensemble de réflexion incontournable; c’est un peu cher: 27 euros ,mais cela vaut largement le coup.

Philippe du Vignal

 

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