Etty

Etty d’après les écrits d’Etty Hillesum , création théâtrale  et mise en scène d’Antoine Colnot de Staël.

 

Ester  ( Etty) Elsumi était née  1914 aux Pays-Bas et décédée le 30 novembre 1943  à Auschwitz en Pologne; elle  a tenu un  journal intime (1941-1942) et écrit des lettres (1942-1943) depuis le camp de transit de Westerbork qui témoigne d’une grande recherche spirituelle et  d’une foi en l’homme, envers et contre tout, malgré ce qu’elle a eu à subir depuis la remise en question des droits des Juifs aux Pays-Bas, puis les persécutions, et enfin la mort au camp d’Auschwitz.
Elle se refuse toujours à céder à la tentation de la violence et cherche à trouver une voie vers la sagesse  » Pour humilier, il faut être deux. Celui qui humilie et celui qu’on veut humilier, mais surtout, celui qui veut bien se laisser humilier », écrivait-elle. Et son Journal comme sa Correspondance sont pleins de ces phrases à l’intelligence aiguisée .
Antoine Colnot de Staël avait déjà monté à à Créteil une première version de ce spectacle ( voir Le Théâtre du Blog de mars 2010), dont la rigueur , la densité et le jeu dans l’espace avaient  quelque chose de tout à fait prometteur; mais la deuxième version  sur le petit plateau de la Comédie-Nation a quelque mal à s’imposer. Le travail sur le texte est aussi rigoureux qu’il l’était  à Créteil  et dans Les Justes de Camus qu’il avait  montée précédemment. Les trois comédiennes: Audrey Boulanger, Anne Jeanvoine et Valérie Maryane ont une belle présence…mais il faut plus d’une demi-heure pour que l’émotion commence enfin à surgir.
Antoine Colnot de Staël  les fait monologuer, dire ou chanter en solo ou en chœur, avec une grande précision et aux tout moments de la dernière partie, on sent enfin  le parcours  qu’Etty a dû accomplir pour se réconcilier avec l’univers qui l’a fait naître. Mais il n’est pas du tout certain ,comme  de Staël le dit,  que la matière offerte par la parole et la pensée d’Etty soit le support d’une forme théâtrale qui utilise au mieux  le corps, du moins pas de cette façon-là. Sur un thème similaire,  Grotowski, qui savait ce dont il parlait puisque l’ immense camp d’Auschwitz avait été installé dans son pays, avait autrefois mieux compris les choses.
Et  les petits morceaux  d’une  chorégraphie aussi  conventionnelle qu’inutile, ne correspondent  en rien à l’hymne à la vie que  de Staël  voudrait voir surgir des textes d’Etty Elsumi, ce  qui  affaiblit singulièrement  sa proposition… En effet, des épreuves subies et du dénuement vécu,  par ces trois femmes , nous n’avons pas vu grand chose. Les comédiennes sont beaucoup plus à l’aise quand elle disent, avec un très beau phrasé, les paroles justes et sobres de l’auteur.
Restent quelques  images fortes dont celles de la fin, quand les trois jeunes femmes nues, s’en vont, calmement sans un mot,  vers leur pauvre destin. Alors à voir? Non pas vraiment: c’est encore une des formes théâtrale hybrides qui n’apportent pas grand chose à un  texte qui mérite cependant d’être lu.
Antoine Vitez disait, sans doute avec quelque ironie pédagogique,  que tout pouvait faire matière à théâtre… Sans doute, mais pas n’importe comment, et surtout pas sur une scène aussi peu adaptée!

Philippe du Vignal

 

Comédie-Nation 77 rue de Montreuil 75011, le vendredi et samedi, et dimanche à 19 heures.( Attention, c’est bien à 19 heures) jusqu’au 3 avril.

 


Archive de l'auteur

Adagio, Mitterrand

Adagio, Mitterrand, le secret et la mort, un spectacle d’Olivier Py.

adagio.jpg« Ce n’est pas un traité de sagesse dont nous avons besoin mais d’une représentation. représentation est le mot juste, rendre présent à nouveau ce qui se dérobe à la conscience.  L’ au-delà des choses et du temps. La cour des angoisses et des espérances, la souffrance de l’autre, le dialogue éternel de la vie et de la mort ». C’est par ces phrases de François Mitterrand  que s’ouvre le spectacle qu’Olivier Py a écrit, en partie avec des textes ,  des dialogues et des  déclarations de l’ancien Président de la République, en partie  avec un texte de lui. Qu’il a aussi mis en scène.
Olivier Py a situé cette méditation sur la mort dans un grand escalier qui occupe tout le plateau, avec dans le fond une immense bibliothèque qui glisse pour laisser apparaître  un bois avec quelques arbres où se déroulent  certaines scènes, scénographie exemplaire de Pierre-André Weitz ; tout le personnage politique de l’époque, plus  ou moins proche du Président, est là  entre autres: son éminence grise  Anne Lauvergeon, souvent présente sur scène, Robert Badinter, Jack Lang, Bernard Kouchner, Michel Charasse, Pierre Bérégovoy, Jacques Séguéla, Pierre Bergé, François de Grossouvre, Danièle Mitterrand, etc… mais aussi Gorbatchev, Helmut Kohl, etc…. sans oublier son médecin personnle le docteur Gubler.
Mai 1981: François Mitterrand a été enfin élu, après plusieurs tentatives infructueuses, à la Présidence de la République; il apprend quelques mois après son élection qu’il est atteint d’un cancer de la prostate qui a aussi atteint les os.
Ce qui n’empêchera pas les grandes victoires: abolition de la peine de mort, semaine de 39 heures, cinquième semaine  de congés  annuels, et…
Et il avoue qu’il a la hantise de la fin de Georges Pompidou que les huissiers de l’Elysée  avaient dû soutenir pour aller jusqu’à son dernier conseil des ministres. Et, en même temps, François Mitterrand , malgré les voiles noirs qui planent sur son second septennat, refuse de quitter le pouvoir comme il  refuse aussi les dernières années de sa vie qu’on lui vole sa mort avec  l’aide de la morphine .
Mai 88:  il est réélu mais le second mandat , malgré l’inauguration de la Pyramide du Louvre, qui sonne comme un curieux présage de sa fin proche, puisqu’il passa ses presque derniers  jours en Egypte- et malgré la ratification du traité de Maastricht, est terni par trop de mauvaises nouvelles: affaire Urba qui éclabousse ses proches, prêt de Patrice Pelat à Pierre Bérégovoy qui, incapable de faire face, se serait suicidé dans des circonstances curieuses, victoire de l’opposition avec l’arrivée de Baladur, puis l’année suivante, suicide encore  pour le moins troublant de François de Grosouvre, proche du Président dans son bureau de l’Elysée, débuts des massacres au  Rwanda: tous ces événements ont affecté François Mitterrand , déjà très malade. Mais sans qu’il envisage un instant de démissionner.
En fait, ce à quoi nous convie avec beaucoup de finesse Olivier Py, c’est surtout aux dernières années du vieil homme obsédé, dit-il,  non par l’acte même de mourir mais par sa disparition. On se souvient sans doute des mots de Mazarin:  » Dire qu’il va falloir quitter tout cela! ‘ ».
Olivier Py a éludé le versant familial- et il a eu raison-  de la vie compliquée de François Mitterrand qui avait formellement interdit que l’on parle de sa fille Mazarine Pingeot, ce qui était en réalité un secret de Polichinelle dans  Paris. On ne la verra donc pas ni aucun de ses deux fils:  on ne parle , et brièvement que de Jean-Christophe, soupçonné à plusieurs  reprises, de malversations financières , et Danièle Mitterrand ne fait qu’à la fin une brève apparition.
Le spectacle entier repose surtout sur le personnage de François Mitterrand incarné par  Philippe Girard, absolument étonnant de vérité et de vraie sensibilité. Il ne copie pas l’ancien Président mais il en  a la voix, les inflexions et  son fameux débit- sans doute, savamment mis au point- avec ses bouts de phrases qui souvent restaient en l’air.
Philippe Girard pendant plus de deux heures restitue une image de ce Président qui commence à regarder la mort en face, parfois avec humour et désinvolture. C’est un travail exceptionnel d’acteur , et même s ‘il est plus grand que l’ancien Président, il en a la stature et  donne une vérité et une profondeur  de tout premier ordre à ce personnage en proie à la solitude et envahi par un orgueil démesuré.
Les autres comédiens  bien dirigés par Olivier Py; en particulier Elizabeth Mazev (Anne Lauvergeon) , comme John Arnold, Bruno Blayret, Scali Delpeyrat et Jean-Marie Winling font aussi un remarquable travail si bien qu’avec les pauses musicales (  Phil Glass, Bach, Ligeti, Barber, entre autres..) du  très bon Quatuor à cordes Léonis, ces deux heures vingt coulent très vite. Sans doute, le texte  a parfois une couleur bande dessinée, avec des mots d’auteur que n’aurait pas désavoué Guitry,  mais qui font mouche.  et mieux vaut connaître les protagonistes proches de Mitterrand qui sont ici  un peu flous, puisqu’ils n’apparaissent le plus souvent  que quelques minutes. mais bon, cette page de l’histoire de France et ce portrait -  parfois un peu long- du vieux Président  attaché par-dessus tout à ce que l’on ne lui vole pas sa mort,  vu par Olivier Py, a quelque chose de juste et de profondément vrai.
C’est, allons lâchons le mot, du théâtre « populaire », puisque c’est tout un peuple qui aura finalement assisté à la fin de François Mitterrand. La longue ovation du public était tout à fait justifiée.

Philippe du Vignal


Théâtre de l’Odéon, jusqu’au 10 avril.

http://www.dailymotion.com/video/xhl5si

39° à l’ombre et Embrassons-nous Folleville

  39° à l’ombre et Embrassons-nous Folleville d’Eugène Labiche, mise en scène de  Pierre Pradinas.

 

    Louis-Philippe a abdiqué en 1848 et la République va être proclamée après des insurrections ouvrières qui firent plus de 5.000 morts!  Et Louis-Napoléon Bonaparte sera bientôt élu Président de la république. La France des grands ,comme des petits bourgeois,  se lance dans l’industrialisation et dans la course à l’argent, sûrs de leur puissance et protégés par un gouvernement autoritaire. La France d’en bas étant, elle, priée de travailler dur avec des journées de 10 heures, voire plus. Enfin; le grand Victor Schoelcher obtient l’abolition de l’esclavage qu’avait rétabli Napoléon…
Eugène Labiche commence alors une carrière d’auteur dramatique; il a 33 ans et il écrivit quelque 174 pièces, avec une armée de collaborateurs.Les théâtres ne désemplissent pas et il faut répondre à la demande… 39° à l’ombre ( 1875) est pourtant l’une des rares avec trois autres qu’il écrivit seul et qui ne manque pas de charme..
C’est, comme toutes ses pièces, une peinture assez acidulée  de la bourgeoisie,  aux dialogues souvent très brillants, teintés parfois  d’absurde et de non-sens. 39° à l’ombre se passe à l’extérieur, ce qui est rare chez Labiche . Nous sommes dans le jardin de la propriété à la campagne que possède le riche et influent M. Pomadour. Il y a quelques invités: Courtin, Piget et le grand et bel Adolphe qui, comme tous les autres, a fait un peu trop d’honneur au bon déjeuner et surtout au petit vin blanc ( du Chablis, mon cher, répliquera, vexé,  Pomadour…).
Ils jouent au jeu dit du tonneau ou de la grenouille où il s’agit de lancer un   jeton plat en fonte  dans  des trous. Mais cela ennuie vite les invités de Pomadour qui n’osent cependant pas l’avouer. Et Adolphe, lui, profitera de la présence des autres dans le jardin  pour aller embrasser la jeune et belle Madame Pomadour qui ne semble pas du tout  en être vraiment accablée…
Et quand Pomadour s’en apercevra, il exigera évidemment réparation en duel avant de comprendre son erreur puisqu’il n’y  connaît rien en armes. Alors que son adversaire s’en vante, lui.  Cela, bien entendu,s’arrangera, puisque l’un et l’autre s’accorderont sur un dédommagement financier qui , comme le fait remarquer Pomadour,  ira à ses bonnes œuvres: la construction d’une école dans le village où enfin pourra être dispensée l’instruction au bon peuple et dont il pourra être reconnu comme un généreux et glorieux  donateur…
La seule qui soit vraiment sympathique, telle que la voit  Pierre Pradinas, est madame Pomadour qui rêve à l’évidence d’une petite aventure extra-conjugale. Comme toujours chez Pradinas, la mise en scène eet la direction d’acteurs sont extrêmement soignées, et l’on rit de bon cœur à cette pochade où le couple Romane Bohringer et Gérard Chaillou sont remarquables. On se demande seulement pourquoi Pradinas a fait mettre des costumes contemporains à ces personnages…Et pourquoi, il y a cet écran bleu en fond de scène?
  labichephotolibremarionstalens2831.jpgQuant à  Embrassons-nous Folleville qui date  du milieu du siècle, elle est plus proche d’une sorte de petite comédie musicale:  » cet art d’être bête avec des couplets « disait déjà  Labiche. La pelouse verte du jardin bascule en arrière  et l’on découvre alors le salon bourgeois un peu vulgaire de M. Manicamp, bourgeois lui aussi , très  sûr de lui qui veut absolument marier sa fille Berthe (toujours Romane Bohringer) avec le Chevalier de Folleville ( Matthieu Rozé). Petit ennui imprévu: Folleville, assez timoré ne sait pas comment  résister aux ordres  péremptoires de son futur beau-père qui commence à organiser tout le mariage… D’autant que Folleville n’éprouve aucune sympathie pour la jeune fille…
  Elle-même n’est pas insensible  au riche Vicomte de Chatenay qui commence à être follement amoureux d’elle. Après bien  des péripéties, et notamment une bagarre avec destruction de vases de fleurs et un  repas où Manicamp et Chatenaay s’envoient leur assiette  petit salé au visage, avant de se réconcilier…Et tout rentrera dans l’ordre.
Il y a quelque chose de noir , même dans le décor, et de tout à fait surréaliste dans le texte qui ont  sûrement bien plu à Pierre Pradinas  dont la mise en scène est aussi brillante, même si les chansons sont  doublées ; on rit parfois, mais la pièce-un peu longuette- n’a pas ce même degré de virulence  et cette mêm exigence dans le dialogue:  l’ennui pointe donc parfois .

  Alors à voir?  Oui, mais ce n’est pas incontournable:  on reste quand même un peu sur sa faim, surtout pour la seconde des deux pièces. Enfin si vous avez envie d’aller goûter  l’air printanier et écouter les oiseaux chanter à la Cartoucherie, pourquoi pas?
Il y a aussi à quelques dizaine de mètres, au Théâtre de l’Epée de bois,  La Cagnotte du même Labiche,  dont Elise Blanc vous parlera prochainement…

Philippe du Vignal

Théâtre de le la Tempête , Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 10 avril.
 

Long voyage du jour à la nuit

 Long voyage du jour à la nuit d’Eugène O’ Neill, traduction de Françoise Morvan, mise en scène de Célie Pauthe.

 0613413001299667509.jpgPrès de trente ans  (1913) après sa première pièce En route vers  Cardiff, Eugène O’Neill commence en 1939 ce Long Voyage, qu’il situe en 1912 , comme pour boucler un parcours, et  dont sa dernière pièce,  Une Lune pour les déshérités ,sera comme  une  sorte de prolongement  .
Il avait  cinquante ans et souffrait déjà de la maladie de Parkinson dont il devait mourir en 53.. C’est  sans doute la pièce où Eugène O ‘Neill se raconte le plus, dans une sorte d’autobiographie douloureuse où l’on retrouve sa famille: un père qui fut un acteur qui ne fit guère d’efforts pour jouer un autre rôle que celui du Comte de Monte-Cristo qui l’avait fait connaître et qui sombra dans l’alcoolisme  comme  le frère d’Eugène; sa mère, elle se droguait à la morphine  pour échapper  à un mal-être permanent.
Le théâtre d’O'Neill n’est en fait connu en France que par quelques pièces, et nous n’avons vu, pour notre part que les plus importantes  Le Désir sous les ormes que monta brillamment Langhoff, Le marchand de glaces est passé, Le deuil sied à Electre, Vingt sept remorque pleines  de coton,  et  La Lune pour les déshérités mais Alain Ollivier, disparu il y a un an déjà,  a bien fait de recommander à Célie Pauthe ce Long voyage du jour à la nuit, pièce peu  jouée ( en 2010 quand même à Alençon!) ;  créée à Stockholm trois ans après  la mort d’O'Neill, contre ses volonté testamentaires,  elle est  longue-presque quatre heures- et pas si facile à monter.
Quatre personnages seulement et quelques répliques de la  femme de chambre: le père, Tyrone, « soixante cinq ans  mais on lui en donne dix de moins » , vieil acteur pas très intéressant, vivant plus dans ses souvenirs de vieux cabot qui n’a jamais eu la volonté de préparer de grands rôles, et toujours le verre de whisky à la main, d’une avarice maladive et incapable de générosité, Jamie le fils aîné qu’il a plus ou moins obligé à  devenir acteur,  qui gagne très mal sa vie, et donc toujours sans le sou, et son  jeune frère Edmund, maigre et atteint d’une tuberculose à un stade déjà  avancé,ce qui, en 1912, ne se soignait pas du tout, et Mary, 54 ans, et la mère, fille  d’un épicier alcoolique et elle- même droguée en permanence; et, même si elle ne veut pas se l’avouer, mère envahissante et  aimante à la fois, dure envers elle-même comme envers ses proches.
Ce quatuor improbable règle ses comptes, dans un amour doublé de haine,  où,  comme le dit Céline Pauthe, les deux parents et leurs fils  se disent tout au cours d’une seule journée. O’Neill nous  les livre ici tels qu’ils sont sans les juger ni les accabler: ils semblent flotter , loin d’une exigence par rapport à eux-mêmes, en proie à un mal-être qui ne les  quitte pas.
On ne les voit jamais rire et ils ont  pour unique consolation, l’alcool ou la morphine. A la fin seulement, il semblent plus  apaisés; la parole, l’acte même de parler les a libérés, alors même qu’il vivent tune tragédie moderne fondée sur une unité d’action, de temps et de lieu on ne peut plus classique, puisque la mort rôde et qu’Edmund  est vraiment très atteint. T
Toute l’action de ces quatre actes se passe dans le salon des Tyrone depuis  8 heures et demi du matin, puis vers 18 h et demi , et enfin à minuit. Plus encore que Tchekov, O’Neill est quelque peu maniaque des  didascalies : il indique avec une grande  précision  la disposition de ce salon de cette maison de campagne, et même les titres des livres de la bibliothèque!
Célie Pauthe a imaginé, elle, que tout pouvait se passer dans une chambre d’hôtel propre mais à décoration minable, au motif que l’écrivain a beaucoup vécu , enfant, dans des hôtels quand son père était en tournée, et que lui- même y est mort.. Ce n’est sûrement pas l’idée du siècle mais bon…
Le décor de Guillaume Delaveau restitue donc avec précision une chambre d’hôtel avec  un numéro sur la porte , assez sinistre avec un  papier  peint vulgaire à grosses fleurs et un plafond blanc, juste éclairée par deux grosses lampes de chevet et un lampadaire; au fond, on voit une salle de douche avec un grand miroir et un lavabo. On pense bien entendu à Edward Hopper mais aussi à Greg Crewdson dont avait pu voir les extraordinaires photos il y a peu à la galerie Templon.
La mise en scène et la direction d’acteurs de Célie Pauthe sont d’une rare exigence  et elle ne fait aucune concession à l’air du temps; et c’est bien ainsi. On pourrait  décrocher de ce texte fleuve mais non, on  écoute,  fasciné et 
avec attention, cet exorcisme familial mis en scène avec intelligence et sensibilité.  Mary, la mère est magnifiquement jouée avec beaucoup de nuances par Valérie Dréville, mais qui,même avec une perruque de cheveux blancs, parait  trop jeune pour le rôle. On nous rétorquera sans doute qu’elle était  chez Vitez,  Clytemnestre , à 25 ans. Mais c’est peut-être moins évident dans l’univers  et le langage réaliste d’O'Neill que, par ailleurs, Célie Pauthe à su très bien traduire, même remarque, en  sens inverse, pour Philippe Duclos, impeccable comme toujours. Même si l’on a un peu de mal  à croire qu’avec ses cheveux blancs, il puisse être le jeune Edmund…
Ou bien, il faut accepter cette convention théâtrale dès le début et se laisser porter par l’immense talent des cinq comédiens: Pierre Baux ( le fils aîné) comme Alain Libolt James Tyrone le père père) et la Anne Houdy ( la servante) sont ,eux  aussi, excellents. Il y avait, ce soir-là, comme de la magie dans l’air et  Célie Pauthe réussit à nous entraîner sans difficulté dans cette espèce de huis-clos infernal.
Cela dit, mieux vaut quand même être dans les premiers rangs… Si les lumières de Joël Hourbeigt – juste  deux lampes de chevet et un lampadaire- soutenues parfois par quelques pinceaux de projecteur sont très belles comme d’habitude, on est quand même un peu dans la pénombre. Alors y aller? Oui, trois fois oui, mais attention, le spectacle a quand même quelques longueurs vers la fin de la première partie… Mais quelle mise en scène!
Notre consœur, et néanmoins amie, Edith Rappoport n’a pu dépasser l’entracte…comme quelques spectateurs, mais le reste du public, même un peu sonné par cette drôle de ballade dans cet enfer sur terre, semblait  vraiment touché et heureux-paradoxe du théâtre- d’avoir vu vivre pendant presque quatre heures avec ces drôles de frères humains attachants, même empêtrés qu’ils sont dans cette tragédie familiale qui, sur fond d’alcoolisme et de drogue, a, soixante ans après, de singuliers accents contemporains…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Colline jusqu’ au 9 avril. Attention c’est à 20 heures!

La Nuit des rois

La Nuit des rois de William Shakespeare, adaptation et  mise en scène de Jean-Michel Rabeux.

  imgspect6nb4gt.jpgUne tempête provoque le naufrage d’un bateau qui vient de Messine ; Viola  et son frère jumeau Sébastien  se retrouvent donc tous les deux en en Illyrie, mais dans des endroits différents.   Orsino, duc d’Illyrie,  est triste,  parce qu’Olivia endeuillée par la disparition de son frère , ne s’intéresse guère à lui.  Viola , elle,  va se déguiser en homme ( à gauche sur la photo) et prendre le nom de Césario ;elle  se présente à la Cour du duc d’orsino dont elle  deviendra le page et  qu’elle va aimer en secret.  Quant à  Olivia , à qui elle porte les messages d’Orsino , elle  la prend évidemment pour un homme et tombe amoureuse d’elle.
Mais il ya un autre quiproquo quand arrive Sébastian qui ressemble beaucoup à Cesario/Viola, ce qui trompe Olivia . Dénouement : les deux jumeaux apparaissent ensemble. « Cesario «   révèle qui elle est c’est à dire Viola; elle  épousera le duc Orsino et Olivia épousera Sébastian .Vous suivez toujours?
Naufrage, jeu de doubles, effets d’inversion pour l’histoire principale mais il y a aussi une intrigue secondaire avec avec des personnages hauts en couleur comme le cousin d’Olivia, Sir Toby Belch et son ami Sir Andrew, sa femme de chambre Maria,  Feste le blouffon, et l’intendant Malvolio à qui on fait croire par une fausse lettre  qu’Olivia est amoureuse de lui… Jean-Michel Rabeux  qui avait déjà monté Le Songe, devait porter en lui depuis longtemps cette Nuit des Rois et s’est visiblement réjoui à la mettre en scène: « Parfois, dit-il, j’ai envie de rencontrer le plus large public possible. J’ai envie de faire souffler l’esprit de fantaisie que doit recéler tout théâtre sur la multitude de nos spectateurs adorés, mais en les plongeant à cœur joie dans leurs perplexités et leurs passions, en « les harponnant à l’hameçon de l’amour » comme dit Shakespeare. Qui mieux que lui, a su réunir ces extrêmes : un théâtre profond, novateur, perturbateur, mais pour tous les âges, toutes les classes, tout le monde ».
Sur la scène nue, sans  rideaux noirs, quelques rampes lumineuses verticales et au milieu, un grand praticable  avec  une série de 36 portraits peints,  des tronches patibulaires: pour la plupart,  des hommes, six femmes et trois têtes de mort, très  inspirés  de James Ensor. Ce  praticable est  monté sur roulettes mais  on en verra  plus souvent  l’autre côté de tôle rouge pas très réussi mais bon…; il y aussi deux autres praticables,  l’un mobile pour le jeu , et l’autre fixe en gradins où les personnages s’assoient quand ils ne jouent pas et où officie le musicien accompagné parfois par  quelques comédiens. C’est tout. « La Nuit des rois,  est d’abord une comédie des amours. Une comédie de la mélancolie. Ce qui ne l’empêchera pas d’être loufoque, explosive, musicale, joyeuse, hilarante, et, donc, étrangement, mais profondément, mélancolique. dit aussi Jean-Michel Rabeux qui ajoute:  » Parfois, j’ai envie de rencontrer le plus large public possible(…)  en « les harponnant à l’hameçon de l’amour » comme dit Shakespeare ».
Pour la mélancolie, c’est une carte que Rabeux  a un peu oublié et il a adapté, à sa façon que l’on pourra qualifier d’iconoclaste si l’on est puritain,  cette pièce compliquée;  ainsi revue et corrigée, elle contient aussi  des allusions sexuelles qui ne figurent pas dans le texte original mais qu’importe; la plus merveilleuse fantaisie règne ici et  la pièce  tient aussi souvent  de numéros de clowns où la musique jouée sur scène a un rôle important, la musique  qui, comme chacun sait, tient une grande place dans le théâtre de Shakespeare  ( la réplique du duc d’ Orsino qui ouvre  La Nuit des Rois le confirme « : Si la musique nourrit l’amour, joue encore et donne m’en à l’excès »). C’est ici des mélodies d’Elvis Presley, Janis Joplin en passant par Ray Charles…
Les costumes et les maquillages sont aussi clownesques mais , pour éviter que le public ne s’embrouille, chaque personnage porte un costume unicolore, ce qui est vraiment d’une belle intelligence scénique, et qui dénote un grand  respect du  public.
Le spectacle est fondé sur une interprétation vocale et gestuelle de  premier ordre, et les comédiens, qui semblent vraiment heureux sur scène, doivent être tous cités: Hubertus Biermann, Patrice Botella, Bénédicte Cerutti, Corinne Cicolari, Claude Degliame, Georges Edmont, Sébastien Martel, Géraldine Martineau, Gilles Ostrovsky, Vimala Pons, Christophe Sauger, Eram Sobhani. Et leurs personnages avec les merveilleux costumes de Pierre-André Weltz sont tout à fait crédibles…
Les dieux savent combien nous avons pu  voir de Nuit des rois, et pas toujours des plus réussies, mais celle-ci est exceptionnelle de fraîcheur  et d’intelligence, et  garde jusqu’au bout une belle unité de jeu  et un rythme excellent. Ce qui n’est pas si facile avec une œuvre aussi complexe qui dure ici quand même deux heures quarante cinq sans entracte …
Encore une fois , on peut faire la fine bouche mais Jean-Michel Rabeux, même quand il ne fait pas dans la dentelle, n’est jamais vulgaire et sa mise en scène n’a rien de racoleur et traduit au mieux l’aspect aussi bien délicat que farcesque de La Nuit des Rois.
Le soir où nous y étions, la salle  bourrée de lycéens, a gardé une attention  assez rare, tout en riant de bon cœur, jusqu’à la fin où il y eut- si, si c’est vrai- une immense ovation debout! Comme dirait notre consœur et néanmoins amie Christine Friedel, c’est un indice quant à la qualité d’un spectacle qui ne trompe jamais. C’est rassurant de voir que le théâtre peut encore faire naître de telles soirées. Et sans vidéo!
D’accord, il faut aller à Bobigny, et cela nous demande une heure de trajet mais sans aucun regret…Et le spectacle sera aussi visible en tournée… Allez Carla, un geste humanitaire, emmenez votre président de mari, cela lui ferra oublier les affres de la future campagne électorale!
En tout cas, vous tous, lecteurs et amis du Théâtre du Blog, ne le ratez pas.

Philippe du Vignal

 Le spectacle  a été créé  le 11 janvier 2011 à La Rose des vents – scène nationale Lille Métropole – Villeneuve d’Ascq et se joue jusqu’au  3 avril 2011 à la MC93 – Bobigny, Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis Les lundis, vendredis et samedis à 20h30 Les mardis à 19h3 Les dimanches à 15h30 Informations et réservations : 01 41 60 72 72
www.mc93.com
Du 11 au 15 janvier 2011 à La rose des vents – Scène nationale de Villeneuve d’Ascq / Lille Métropole
Informations et réservations : 03 20 61 96 96
www.larose.fr Du 19 au 21 janvier 2011 au Maillon – Théâtre de Strasbourg / Scène européenne
Informations et réservations : 03 88 27 61 71www.le-maillon.com Du 25 au 27 janvier 2011 au TAP – Scène nationale de Poitiers
Informations et réservations : 05 49 39 29 29www.tap-poitiers.com Les 1er et 2 février 2011 au Théâtre Brétigny – Scène conventionnée du Val d’Orge
Informations et réservations : 01 60 85 20 85
www.theatre-bretigny.fr Les 8 et 9 février 2011 au Bateau Feu – Scène nationale de Dunkerque
Informations et réservations : 03 28 51 40 40
www.lebateaufeu.com

http://www.dailymotion.com/video/xgnzid

Quelqu’un comme vous

Quelqu’un comme vous de Fabrice Roger-Lacan, mise en scène d’Isabelle Nanty.

 

p9053814.jpgFabrice Roger-Lacan est l’auteur de nombre de scénarios et de quatre pièces Cravate club et  Irrésistible, mises en scène déjà par Isabelle Nanty et de Chien-Chien mise en scène par Jérémie Lipman à la rentrée dernière. Quelqu’un comme vous, c’est une histoire, ou plutôt le début d’une histoire qui se passe sur une plage de sable où un riche dirigeant d’entreprise, la  soixantaine et la bedaine triomphantes,  est venu s’accorder quelques heures de repos au soleil. Arrive alors un jeune homme qui lui aussi a bien l’intention de profiter aussi du  sable fin et du soleil à ce même endroit, même si la plage fait trois kilomètres… Le jeune homme en question n’a l’air de douter de rien et surtout pas de lui-même,et engage très vite  la conversation avec  le riche dirigeant d’entreprise. Il a une façon de provoquer et de manier le syllogisme qui déroute son voisin,  puisqu’il arrive à l’exaspérer , tout en le fascinant, par son habileté à le mettre en contradiction avec ce qu’il vient de dire.
Le jeune homme, un peu glauque et inquiétant, va jusqu’à lui demander si un de ses amis pourrait l’appeler sur son portable et lui, pas très à l’aise, refuse sous un mensonge  qu’il va tout de suite dévoiler.
Cela ressemble un peu à une conversation mondaine,  assez acidulée quand même, mais on sent que les choses ne vont pas en rester là; en fait le jeune homme, sous des apparences anodines,  va se révéler être un tueur à gages et un maître chanteur de premier ordre.
Dès lors tout va sembler possible et on ne donnerait pas cher de la peau du dirigeant d’entreprise…. Le dialogue est incisif et les réplique font mouche entre Jacques  Weber, très méfiant, mais
bonhomme et prêt aux concessions, et Bénabar, de plus en plus inquiétant ,machiavélique et dépourvu de tout scrupule.
C’est  bien écrit et brillant, du moins au début et  cela fait penser parfois à du Guitry avec quelques gouttes de Beckett, mais, très vite le dialogue s’enlise et la pièce ne commence à fonctionner qu’un quart  d’heure avant la fin, malgré la très bonne direction d’acteurs d’Isabelle Nanty; elle  a réussi à cadrer Jacques Weber qui, pour une fois, n’en fait pas trop,  et à  donner de l’assurance à Bénabar, pas très à l’aise au début mais  qui devient de plus en plus crédible. Mais cette une heure vingt est quand même un peu longue à passer. Alors à voir? On cherche des raisons de vous envoyer au Rond-Point mais en vain. Une peu écourtée, la pièce ferait un bon lever de rideau comme on disait autrefois, mais pas plus…

P.S. Vous pouvez y emmener sans risques votre grand-mère.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre du Rond-Point jusqu’au 10 avril.

Ma Chambre froide

Ma Chambre froide, texte et mise en scène de Joël Pommerat.

 froide.jpgC’est un spectacle où la narration, du moins des morceaux de narration, est plus explicite que dans les précédents spectacles de Jöel Pommerat mais, avec une dramaturgie  qui lui est bien personnelle; de temps à autre, en effet, une voix off ponctue, voire  commente l’action, un peu comme dans une sorte de roman-feuilleton théâtral. L’auteur/ metteur en scène a  abandonné le fantastique et le fabuleux qui était un peu comme la signature de ses précédents spectacles et   Ma chambre froide  qui garde quelque chose du conte moderne possède une lisibilité sans défaut:  personnages, intrigue, etc… du moins en apparence, puisque Joël Pommerat invite quand même le spectateur à l’aider dans la construction de cette tragi-comédie…
Cela se passe dans une entreprise- une P.M.E. comme on dit- qui possède un  super-marché, un abattoir, un bar et une cimenterie,  et c’est  cet ensemble qui est dirigé par un certain Blocq qui fait penser à la fois à Maître Puntila, le héros de Brecht mais aussi au  Thomas Pollock Nageoire de L’Echange de  Claudel.
Méprisant, raciste, exigeant , l’engueulade  et le hurlement faciles, cynique et enclin à la promotion-canapé; Blocq  est évidemment détesté mais ses employés n’ont pas le choix et  filent doux…. Jusqu’au jour où il apprend  de ses médecins qu’il est condamné et qu’il disparaîtra dans quelques mois. Et, comme il hait profondément ses enfants, il va léguer  son entreprise à ses employés, à charge pour eux de consacrer une journée par an à sa mémoire, de façon à ce qu’il reste quand même quelque chose de lui. C’est  Estelle ,  une jeune femme douce et gentille
, qui rend  service à tout le monde, sans jamais se plaindre de ses  collègues qui abusent de sa gentillesse, ni de son patron qui, pense-t-elle, est quand même un être bon qui, s’il  voyait correctement les choses, se conduirait comme il faut. Estelle n’arrive pas à condamner les agissements des autres: c’est sa force mais aussi sa faiblesse et elle, avec ses collègues, s’engage devant  notaire à monter un spectacle sur la vie de Blocq. Le spectacle, avec des animaux joués par les employés, bien entendu, ne verra jamais le jour!
Aucun d’entre eux n’a été préparé  au bouleversement qui va tous les secouer, aussi fortement que s’ils avaient été licenciés par Blocq et, comme le dit Adeline: « Passe encore d’hériter d’un magasin et d’essayer d’apprendre à le diriger mais devenir, en même temps, patron de trois autres sociétés dans lesquelles je n’ai jamais mis les pieds, ça me dépasse, je l’avoue, et ça me liquéfie ça! « . Adeline et ses collègues, de petits employés smicards qu’ils étaient, vont se retrouver tous patrons à égalité, et découvrir à leurs dépens ,  les rouages qui font tourner la
chambre.jpgboîte, et comment il faut parfois , envisager et vite et le moins mal , des solutions  dures radicales, même si c’est aux dépens d’autres hommes qui n’ont rien à se reprocher…   C »est à partir de là que les  vrais ennuis  vont commencer . En fait, la cession de l’entreprise aux employés se révéler être un cadeau empoisonné, avec une série de catastrophes annoncées mais que Blocq avait fait passer sous le tapis: le bar se révèle être un bar à putes, et ils donc ont peur d’être accusés de proxénétisme; les  abattoirs ne sont plus aux normes et il faudrait beaucoup d’argent pour faire les travaux, et, comme le cours de la viande n’est pas fameux, on irait droit dans le mur ; quant à la cimenterie, elle,  ne vaut plus grand chose, sauf à vendre le terrain…
Parmi eux, la situation n’est ps réjouissante et ils commencent à s’injurier; la  gentille et douce Estelle, va devenir une femme très dure, au moment où il va falloir procéder à des choix douloureux. C’est elle aussi qui va prendre en main les répétitions du spectacle en hommage à leur ancien patron, petit clin d’œil de Joël Pommerat au grand Shakespeare  et sans doute l’un des meilleurs moments du spectacle.
Et le magasin? Il tiendra encore le coup mais lui aussi finira par fermer. Et cela se termine comment ce feuilleton? Le mari policier d’Estelle se fera tuer, Estelle quittera son emploi sans crier gare pour ne revenir que  bien des années après.
Mais, ultime coup de théâtre, il y aura une fin heureuse pour les autres employés, que l’on ne vous dévoilera pas … Comme toujours chez Joël Pommerat, le dialogue d’abord mais aussi la mise en scène,  la direction  comme le jeu des comédiens (Jacob Ahrend, Saadia Bentaïeb, Lionel Codino, Serge Larivière, Frédéric Laurent, Ruth Olaizola-exceptionnelle dans un double rôle que l’on vous laisse découvrir-Maria Pumontese et Nathalie Rjewsky ) sont d’ une rare qualité: les changement de scène, ponctués par des noirs, sont impeccables, comme les éclairages et le son.
Joël Pommerat a sa façon bien à lui, comme il dit, de considérer « le théâtre comme un lieu possible d’interrogation ». Et toute cette machinerie dramaturgique qui parait simple comme toutes les belles choses, est en réalité fondée, semble-t-il,  sur une espèce d’équilibre complexe entre le temps théâtral et le temps du vécu de chacun des protagonistes,  et  le remarquable scénario de cette fable  ne cesse de nous surprendre.
Seuls bémols: la pièce, qui dure quand même deux heures et quart, patine un peu sur la fin et aurait sans doute été plus forte,  si elle avait eu quelque 25 minutes de moins. Et cette inscription du temps vécu dans un cercle avec le public installé tout autour sur de raides banquettes n’est pas vraiment  convaincante.
Mais bon, qu’importe: il n’est pas si fréquent de voir un spectacle de cette ampleur et de cette intelligence…


Philippe du Vignal

Odéon-Théâtre de l’Europe-Ateliers Berthier, jusqu’au 27 mars puis au Théâtre d’Arras les 12 et 13 mai, et ensuite,  en tournée, pendant la saison 2011-2012. T: 01-44-85-40-40

Les Grandes personnes

 Les Grandes personnes de Marie NDiaye, mise en scène de Christophe Perton  mystère et les thèmes de l’écriture romanesque de Marie NDiaye.

 

1298986898088.jpgCela fait pas mal d’années que Marie NDiaye s’est fait connaître  comme romancière; elle a eu les honneurs du Prix Fémina, puis  du Prix Goncourt avec Trois femmes puissantes; et l’on se souvient sans doute aussi qu’elle n’avait pas eu peur de dire avec une belle lucidité, tout le bien qu’elle pensait du gouvernement actuel:« Je trouve cette France-là monstrueuse. Le fait que nous (avec son compagnon, l’écrivain Jean-Yves Cendrey, et leurs trois enfants ) ayons choisi de  vivre à Berlin depuis deux ans est loin d’être étranger à ça. Nous sommes partis juste après les élections, en grande partie à cause de Sarkozy, même si j’ai bien conscience que dire ça peut paraître snob. Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité… Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux ». Et le merveilleux Eric Raoult , député UDF et maire du Raincy, avait exigé d’elle qu’elle  observe un devoir de réserve, comme si elle était une fonctionnaire… Ce qui avait placé tonton Fredo, ministre de la Culture, dans une drôle de situation…
Mais Marie NDiaye est aussi  auteur dramatique; et la seule écrivain française vivante dont une pièce
Papa  doit manger,  mise en scène par André Engel,  est  entrée (2003) au répertoire de la Comédie-Française  et  Christophe Perton qui doit bientôt tourner un film d’après Trois femmes puissantes et qui avait déjà mis en scène Hilda, la première pièce de Marie NDiaye, puis Rien d’Humain, lui a commandé ces Grandes Personnes où l’on  retrouve ici cet univers si particulier où les enfants, quel que soit leur âge, sont en conflit violent avec leurs parents.Les Grandes Personnes, c’est, comme le dit justement Perton, une sorte de conte où des parents ne veulent pas ou ne peuvent pas voir leurs enfants tels qu’ils sont en réalité.
Il y a ainsi, Eve et Rudi, plutôt grands bourgeois; ils ont perdu leur fille ,qui s’est sans doute suicidée et dont le fantôme blanc qui se niche sous l’escalier, revient sans cesse les tourmenter:  » J’avais des parents merveilleux, un frère adorable, une vie exquise. L’amour, le bien être et le confort, il m’appartenait de les mettre en péril, Car je ne sentais pas que j’existais… ».
Et leur fils adoptif africain qui les a quittés peu de temps après leur fille,  leur reproche de l’avoir adopté parce que cela a fait terriblement souffrir ses parents naturels qu’il garde, logés dans sa poitrine:  » Oui, c’est à l’adolescence que j’ai commencé à les sentir se tortiller en moi (…) Ils étaient impérieux, vous savez, ils étaient pleins d’assurance car le temps ne comptait pas pour eux ».  Mais les parents ne comprennent pas non plus ce qui leur arrive: « Et au lieu de nous laisser endosser tout le mal possible, au lieu de nous laisser vous aimer et vous protéger, vous êtes partis en douce… », dira Rudi, exaspéré, qui se refuse à accepter les choses .
Il y a aussi Georges et Isabelle, les amis d’enfance d’Eve et Rudi, un couple plutôt « modeste », comme on dit à France-Inter, qui se réjouissent d’avoir un fils devenu instituteur. Mais une jeune femme africaine l’accusera d’avoir violé son fils et d’autres enfants de sa classe. Ce qu’il ne veut pas admettre, et ce que ses parents, avec un tas d’arguties de la plus mauvais foi, se refusent à considérer comme des actes criminels. Et la jeune femme africaine se retrouvera sans défense devant les parents d’élèves.
Marie NDiaye dit que tout ce qu’elle écrit est « une espèce d’exagération des histoires que l’on trouve dans toutes les familles » ,et que sa connaissance du monde et des êtres en France s’est faite dans un village de la Beauce où elle a passé son enfance avec sa mère. Les personnages des Grandes personnes, comme ceux de ses romans,  semblent tous voués à la solitude, même et surtout quand ils vivent ensemble, poursuivis par une sorte de mal-être qu’ils n’arrivent pas à s’expliquer: peut-être, comme cet instituteur qui dit être « seul dans ma maison solitaire, dans mon école », ne sont-ils jamais arrivés à  couper vraiment le cordon ombilical avec les parents. Ni enfants, ni adultes, ils sont devenus des êtres vulnérables qui n’aiment pas les enfants et que les adultes n’aiment pas.Et les parents ne veulent pas admettre que la cellule familiale leur est devenu un enfer. Les humiliations,le refus de vivre, le déni semblent passer de génération en génération, comme un mal irréversible. Bref, le malentendu qui engendre la souffrance comme le  malheur, est  sur toute la ligne…
1298986898090.jpgLes dialogues de  Marie NDiaye sont ciselés et écrits dans une langue remarquable, et les comédiens, bien dirigés par Christophe Perton, sont tout à fait crédibles dans des rôles  pas toujours faciles à assumer.
Mais, pourtant, le spectacle a quelque mal à fonctionner, et ces presque deux heures nous ont semblé souvent bien longues, voire même ennuyeuses par moments. A cause, sans doute de la structure de la pièce composée  de courtes scènes sans véritable fil conducteur, où les personnages, parfois un peu caricaturaux, manquent de consistance, et la pièce se termine plutôt qu’elle ne finit. Comme si Marie NDiaye avait eu quelques difficultés à passer du romanesque au théâtral.
A cause aussi d’un choix de mise en scène où Christophe Perton, sans doute influencé par le cinéma, multiplie les descentes de rideau noir, ce qui casse singulièrement le rythme et alourdit le spectacle. On oubliera aussi les corbeaux  noirs empaillés sur de hautes perches pour illustrer le malheur, et l’un d’eux,lui, bien vivant et apprivoisé, s’en ira même traverser la salle (?! )
Alors à voir? Le public, samedi soir, semblait attentif au début, puis beaucoup moins ensuite, ; vous pouvez tenter l’expérience mais on vous aura prévenu, et nous n’avons pas été très sensibles à la proposition de Perton, même si, par ailleurs,le spectacle est très soigné… Mais  c’était déjà le cas avec cette improbable Folie d’ Héraclès qu’il a
récemment montée au Vieux-Colombier!

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Colline jusqu’au 3 avril.

Le texte de la pièce est paru chez Gallimard.

http://www.dailymotion.com/video/xhbwxm

Les Rêves de Margaret

 Les Rêves de Margaret de Philippe Minyana, mise en scène de Florence Giorgetti.

margareth.jpg C’est le premier opus des Epopées de l’intime,  cinq pièces inédites de Philippe Minyana qui vont se poursuivre jusqu’au 19 mars dans ce même théâtre. Les Rêves de Margaret, c’est  comme une sorte de conte moderne, de fable  qui se passe dans l’atelier de Margaret, tapissière à Malakoff , ville de la toute proche banlieue de Paris . Il y a a de grandes baies vitrées coulissantes qui donnent directement sur un carrefour puis sur une forêt avec des animaux qui deviennent des personnages.
Margaret vit avec son vieux papa qui élève une poule; elle n’est pas riche,  et accepte de la nourriture que lui apportent des voisins. Elle se lie avec un couple de SDF , apparemment une mère et son fils qui, de temps à autre, viennent prendre une douche chez elle. » Je veux explorer, dit Florence Giorgetti, toutes les teintes du merveilleux qui donne une substance et une saveur unique à ce nouveau texte, et peindre l’infinie fantaisie dans nos solitudes; je veux opérer par touches, vignettes, sens du détail touchant, et faire des allers retours entre réel et irréel « .  Telle est la base de départ du spectacle. de ce qui pourrait s’apparenter, façon 2011, aux contes et légendes de notre enfance …
Et à l’arrivée? Pas grand chose de bien intéressant! Il y a de temps à autre une voix qui commente l’action mais le texte est d’une telle pauvreté que tout se passe comme si Florence Giorgetti le tirait  tant bien que mal au maximum pour qu’il remplisse une  heure vingt  mais, comme  à l’impossible nul n’est tenu, on s’ennuie très vite..
Les acteurs, dont elle dans le rôle de la tapissière, font leur boulot,  mais ce récit et ces pauvres dialogues agrémentés de quelques plates chansonnettes ne peuvent faire illusion. Et l’on n’est pas du tout, mais alors,  vraiment pas du tout, dans ces transports vers l’extra-ordinaire comme le souhaitait la metteuse en scène.
Soyons honnêtes: à l’extrême fin,  quand les humains/animaux de la forêt arrivent derrière les baies vitrées, un frémissement de spectacle existe alors!  Mais c’est  trop tard, et l’on sort de là quelque peu désemparés…
Alors à voir? Nous ne vous le conseillons  pas,  sinon, au cas où vous iriez , nous  recevrions  des tonnes de courriels assez méchants!

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre des Abbesses jusqu’au 12 mars.

Tu devrais venir plus souvent


Tu devrais venir plus souvent de Philippe Minyana, mise en scène de Monica Espina.

 

souvent.jpgLe Théâtre de la Ville a proposé à Philippe Minyana de faire découvrir son écriture théâtrale à travers cinq textes inédits de lui, Les Epopées de l’intime.Le premier est une petite forme, comme aurait dit Antoine Vitez: la simple histoire, sous forme d’un  court récit (quelque 35 minutes), d’une femme qui, un peu par hasard et par obligation, retrouve son village et ses habitants, dont elle n’ a pas revu les visages depuis longtemps certains, voire  des dizaines d’années.
 » Le ciel était lavé, les champs se déroulaient, c’était pour l’enterrement de ma tante Clotilde ». « Je revois en pensée Colette qui tricote, je revois en pensée Luc qui joue du trombone… C’est toujours en effet-qui n’ a pas connu cela? – une drôle d’émotion qui vient s’ajouter à celle d’un deuil-  quand on  retrouve les gamins de son enfance avec  des  cheveux gris. Pendant les obsèques ou au cimetière:  les paroles banales, le plus souvent décousues  et pourtant si vraies de la voix de « la parentèle ».
Comme dit cette femme:  » J’a pas peur de mourir, j’ai peur de disparaître » , « Aline , ma cousine, quand elle parle , on voit ses dents » , « La vie, c’est pas joli, joli; oublie ce que je t’ai dit » ou encore  « Comment va M. Nollet? – Figurez-vous qu’il nous a quittés » ; « Je suis en fin de vie « , dit,  d’une voix aigüe,  Madame Charvet.
Bref, la France profonde, comme si on y était… et dont s’amusent souvent nos amis étrangers! Elizabeth Mazev, seule en scène, fait  cela très bien, avec  tendresse ,  et  juste ce qu’il faut de détachement et d’humour, pour raconter ces petits morceaux de vie où les êtres aimés, ou simplement rencontrés sans beaucoup plus d’atomes crochus, font  partie intégrante d’une vie parfois bien lointaine mais toujours aussi présente à la mémoire: le texte de Minyana a les  mêmes fulgurances poétiques qu’on lui connaît  depuis Inventaires.
Elizabeth Mazev est bien dirigée par Monica Espina dont la mise en scène, en revanche,  est peu convaincante, surtout quand elle utilise un petit arsenal technologique dont elle aurait pu faire l’économie: voix off, voix amplifiée par moments  de la comédienne, bruitages, petites projections de visages au plafond et sur les murs de la salle qui n’apportent rien et qui parasitent le texte si juste et si clair de Minyana.

Philippe du Vignal

Théâtre des Abbesses jusqu’au 5 mars.

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