Candide

Candide, un spectacle masqué d’après Voltaire, adaptation et dramaturgie d’Isabel Garma, mise en scène de Rafael Biancotto.

 

  candide.jpgOn connaît tous le fameux roman Candide ou l’optimisme, traduit de l’allemand de M. le Docteur Ralf alias Voltaire, publié en 1759 à Genève et  qui a souvent fait l’objet de nombreuses adaptations théâtrales. Voltaire est un scénariste génial et les aventures de de ce jeune garçon qui vit au château de Thunder-ten-tronchk où il suit l’enseignement du philosophe Pangloss qui lui enseigne la la métaphysico-théologo-cosmonigologie et qui pense que l’on vit dans le meilleur des mondes possibles. mais voilà, Candide est chassé du château pour s’être livré à une « leçon de physique expérimentale » sur  Cunégonde, fille du baron. Le pauvre Candide,  enrôlé de force dans des troupes bulgares, assistera impuissant à la boucherie d’une guerre sans merci, puis retrouvera le pauvre  Pangloss défiguré par la vérole qui lui dira que Cunégonde a été violée par les Bulgares puis il s’embarquera pour Lisbonne où il arrive le jour du tremblement de terre. Il y découvre l’Inquisition et Pangloss sera pendu au cours d’un autodafé! La découverte du monde par Candide s’annonce mal
Il retrouve par hasard Cunégonde devenue la maîtresse d’un grand inquisiteur et d’un juif très riche qu’il tuera avant de s’enfuir avec son valet Cacambo en Amérique du Sud  et il devra abandonner Cunégonde à Buenos-Aires avant de se retrouver au Paraguay où il retrouve le frère de Cunégonde qu’il va tuer.Puis il découvre l’Eldorado  Il retrouvera par la suite, dans une sorte de quête obsessionnelle, sa Cunégonde qui a été vendue comme esclave mais avec Cacambo, il  rejoint Paris où,  à cause de la médecine, il a failli mourir puis Venise où il retrouve Paquette la servante du château et son amant le moine Giroflée.Puis Candide arrive à Constantinople où il retrouve Pangloss qui a échappé à la pendaison,rachète Cunégonde devenue esclave; elle est laide et méchante mais il l’épouse quand même. Il vit désormais là-bas avec Pangloss, Cunégonde, Pâquette et Giroflée : désabusé mais un peu plus serein, il dit simplement cette seule phrase devenue célèbre: « Il faut cultiver notre jardin ».
Le scénario de ce conte philosophique et véritable roman initiatique est délirant mais exemplaire, et le dialogue dès les premières répliques se révèle d’une ironie cinglante à partir duquel on peut  effectivement bâtir un spectacle. Rafael Biancotto a choisi de construire sa mise en scène sur deux principes: une scène nue avec quatre comédiens: deux hommes et deux femmes pour interpréter la vingtaine de personnages de la saga imaginée par Voltaire, et trois musiciens ( tuba, clarinette et claviers) pour les accompagner avec du fado, des mélodies tropicales, orientales, et des bruitages assez bien vus.. Et de faire pencher le tout vers un  jeu masqué, très gestuel. Il y a parfois de belles trouvailles mais ce n’était sûrement pas l’idée du siècle de traduire, par un jeu masqué,l’ironie du texte et le refus de Voltaire de se plier aux diktats de l’église toute puissante  qui régnait sur son époque.   De temps en temps , quelques  répliques réussissent à  émerger mais la quintessence du texte a disparu et, avec elle, la modernité du propos que Rafael Biancotto voudrait,dit-il, nous révéler. En fait, manque d’évidence  une véritable dramaturgie où l’on  retrouverait  l’essentiel de ce conte philosophique,mais c’est loin  d’être le cas…
Comme, de plus,le spectacle qui commence déjà en retard, n’a pas assez de rythme et traîne en longueur, le compte n’y est pas tout à fait, malgré les efforts des comédiens pour rendre crédibles leurs personnages. D’autant que les masques sont  laids, sauf celui tout à fait étonnant de Pangloss.
Alors à voir? Non, ma mère… Dommage mais nous ne voyons pas bien pourquoi on vous enverrait jusque là; le résultat est quand même trop décevant par rapport aux intentions affichées par le metteur en scène, et ce serait un bien mauvais coup que d’y emmener des lycéens si on voulait leur faire découvrir  ce merveilleux Candide qui reste plus de deux siècles après sa parution un trésor national d’une intelligence et d’une  ironie qui sont restées exceptionnelles. On imagine ce qu’ un acteur, même seul en scène, comme Luchini par exemple, pourrait en faire…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de Ménilmontant jusqu’au 23 novembre


Archive de l'auteur

Lulu

Lulu de Frank Wedekind, mise en scène, décors et lumières de Robert Wilson, musique et chants de Lou Reed.

  lulu.jpgLa pièce-culte de Wedekind a été souvent montée, notamment par Peter Zadek en 88 avec Suzanne Lothar mais aussi plus près de nous par Hans-Peter Cloos et par Stéphane Brausnschweig mais l’œuvre de Robert Wilson tient cette fois davantage d’une comédie rock où le texte, souvent chanté sur de la musique de Lou Reed est accessoire pour laisser une place prépondérante à une suite d’images expressionnistes en noir et blanc, disons le tout de suite d’une beauté incomparable.
  Sur la scène un grand écran blanc, avec au centre, seulement quatre petites lettres noires L U L U, cette tragédie moderne que Wedekind acheva en 1894, après plusieurs versions dont La Boîte de Pandore… Mais la pièce, tel que l’a revisitée Bob Wilson, ressemble ici plus à un argument et ne reprend sans doute qu’à peine la moitié du texte d’origine. Le spectacle commence  comme dans un éternel retour, par la même annonce que dans le le célébrissime Regard du Sourd: « Ladies and gentlemen… » Et, sur quelques notes aigrelettes de piano, s’avance alors un vieil homme chauve avec quelques cheveux qui pendent par-derrière, le visage blanc, les sourcils et les lèvres noires, courbé en deux  et s’appuyant sur une canne,sans doute le père de Lulu, puis quelques  hommes tous en habit noir, et un autre plus jeune, élégant et mince, avec un pantalon souple et chandail/cagoule, et Lulu, la femme-enfant fatale, un revolver à la main, jouée par la grande  Angela Winkler.
C’est elle qui  joue, sans l’incarner,  le personnage sulfureux imaginé par Wedekind, sans avoir du tout l’âge du rôle, puisqu’ elle a  67 ans, sans que cela soit en rien gênant, par rapport aux options de mise en scène de Wilson, qui, en fait, commence le spectacle par la fin: la mort de Lulu, prostituée déchue et qui finit  tuée par un client dans un taudis de Londres.Sur le plan plastique, c’est d’une grande beauté. On l’aura compris, Wilson est à l’opposé de tout naturalisme et a, comme finalement depuis ses  débuts à New York   et pour  tous ses spectacles, la volonté de faire un théâtre formel, en gardant, dit-il, les événements à distance, en privilégiant une vision plastique, influencée par le constructivisme.
On retrouve  dans cette Lulu les éléments de son vocabulaire scénique: décor minimal, très architectural (ce n’est pas pour rien que Bob Wilson commença par fréquenter une école d’art et de design) à base de lignes noires sur fond blanc: perches visibles avec des projecteurs et des lampadaires accrochés ,mobilier de fer comme  ces grandes chaises hautes ou ces épures de canapés, que l’on a déjà vues dans d’autres spectacles de lui et qui sont comme autant de sculptures, réglettes de  tubes fluo blanc posées au sol ou alignées sur un mur éclairé de rouge, escalier et praticables en tubes carrés noirs se découpant, en ombres chinoises comme les personnages sur un fond de scène blanc. C’est d’une rigueur et d’une précision dans le formalisme tout à fait remarquables que l’on retrouve dans la gestuelle des comédiens du Berliner Ensemble, tous admirables dans le jeu et dans le chant, voire même dans la danse, comme échappés d’un cabaret sinistre où la mort et la déchéance rôde autour de Lulu.

Mais ne comptez pas sur la moindre émotion ou alors il vous faudra bien chercher…  On pourrait penser que le monde de  Bob Wilson et celui de Brecht sont à des années-lumière mais, à bien y réfléchir, ce n’est pas si étonnant que cela: il y a longtemps en effet que Bob Wilson connaît le Berliner par le biais d’Hélène Weigel, la veuve de Brecht et de Stefan Brecht  leur fils-personnage très wilsonien -qui joua dans Le Regard du sourd  puis dans La Lettre à la reine Victoria.  Il y a une grande unité dans le jeu de ces comédiens, unité qui fait parfois défaut dans la mise en scène entre la première et la seconde partie après l’entracte, comme si deux époques de la  vie de Bob Wilson se bousculaient un peu: on retrouve ainsi l’allée de cyprès d’Edison, par exemple, d’inspiration plus surréaliste quand Lulu arrive à Paris.
  Bien entendu, comme on l’a  dit,  les mésaventures de  Lulu, la femme enfant mal-mariée, aussi capricieuse qu’érotique qu’incarna autrefois Louis Brooks dans le film de Pabst en 29 sont ici plutôt évoquées; et c’est bien à une lecture personnelle de la pièce  ou plutôt de ses thèmes essentiels que l’on est convié, lecture qui donne naissance  à  une suite d’images fabuleuses, sans doute souvent  un peu trop  désincarnées, où  la musique de Lou Reed, (mais il s’agit sauf une chanson, de morceaux déjà anciens savamment recyclés) interprétée en direct par six musiciens, tient une place magistrale.
Mais Bob Wilson devrait revoir d’urgence avec son ingénieur du son le volume des basses surtout pour les spectateurs des premiers rangs qui n’ont pas à supporter une telle aberration acoustique (voir le commentaire de notre mai Jean Couturier, maître en la matière ).  Et on peut  quand même attraper mais il faut faire une effort ( le petit écran est au-dessus de la scène quelques bribes de texte, grâce à Michel Bataillon, qui, en dramaturge expert, réussit les mains dans le cambouis, c’est à dire aux manettes, à rendre synchrone répliques et sur-titrages.

  Donc, c’est à prendre ou à laisser mais mieux vaut quand même prendre; le public semblait, lui, partagé (le spectacle,  sec et froid on l’a dit,  accuse en effet  des longueurs vers la fin de la première partie et la musique est beaucoup trop amplifiée, voire insupportable) mais il a longuement applaudi la performance des comédiens allemands dans ce qui reste, malgré les réserves indiquées, un beau spectacle.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville Tél. : 01-42-74-22-77. Jusqu’au 13 novembre.. Du mardi au samedi, à 19 h 30 ; à 15 heures dimanche 13 novembre. En allemand surtitré.

Réalité non ordinaire

Réalité non ordinaire , conception et interprétation de Scorpène, mise en scène de Serge Dupuy.

 

scorpene.jpg  C’est un spectacle de magie mentale, et non physique, auquel nous convie Scorpène sur la grande scène du Monfort:  » Ici, dit-il, on ne manipule pas les objets pour tromper le regard, on manipule les pensées, on les prédit, on joue d’influence et l’on taquine le libre arbitre de chacun ». Et effectivement, on ne comprend pas:  pas la peine d’essayer des clés cartésiennes : il y a sans doute  des trucages bien réels-mais indiscernables parce que nous nous refusons à les admettre-, un savoir-faire  évident mais aussi une bonne dose de psychologie. Scorpène sait très vite si cela peut bloquer avec telle ou telle personne, et dans ce cas, il abandonne.
Ancien et très jeune champion d’échecs , il arrive sur scène avec une petite mallette  en cuir  qu’il pose sur une table: c’est tout. Diction et gestuelle parfaite, l’homme n’a rien de prétentieux, et nous présente les choses simplement,  ce qui lui vaut aussitôt la sympathie d’un public concentré et attentif, prêt à entrer dans son jeu et à collaborer avec lui sur scène, ce qui lui est indispensable pour les numéros étonnants qu’il va pratiquer durent une heure dix.
Il prend aussi la précaution de dire que l’on ne va pas assister à des « tours », et que cela peut fonctionner ou pas, c’est selon. Manipulation de cartes: il fait prendre une carte dans tout un jeu, demande à une personne de la garder, d’y penser très fort, et d’en communiquer  au public par gestes codés  le chiffre et l’espèce (carreau, cœur, trèfle et pique) , et de la replacer cette carte sous le paquet. Bien entendu, Scorpène va deviner en quelques secondes le roi de cœur qu’elle avait indiqué au public.
Le truc de ce vieux tour serait énorme mais comme nous ne pouvons admettre qu’il soit aussi énorme, il marcherait  à tous les coups…Mystère! Plus complexe: une série de quatre rondelles de bois coiffées chacune d’un gobelet en plastique blanc dont l’une possède une aiguille acérée :il fait vérifier par un spectateur qu’elle n’est pas rétractable. Il se fait bander soigneusement les yeux avec du scotch noir et un bandeau, puis demande à ce que l’on mélange les rondelles. Scorpène se fait conduire ensuite devant la table et demande au même spectateur de répondre oui à chacune des questions qu’il lui posera,  (on ne saura jamais pourquoi sinon pour deviner  quelque chose  sur la simple prononciation de ce oui? ), puis il tape d’un grand coup sur chaque gobelet,  sauf le dernier qui cache la pointe acérée, sans jamais bien entendu s’empaler la main.
Scorpène prétend s’appuyer sur la physique quantique, selon laquelle l’observation influerait sur l’objet observé. On veut bien… Mais  si, après tout, Scorpène émettait  des ondes capables de percevoir cette  aiguille posée à un mètre environ de sa tête, ou si l’aiguille , grâce à un artifice émettait elle-même des ondes qu’il pouvait percevoir les yeux bandés. Bref, on nage dans le doute le plus absolu! Autre numéro: un jeune femme qu’il a fait choisir dans le public par un spectateur est priée de penser à un mot. Après quelques minutes de bavardage, il inscrit ce mot sur une ardoise: brocante, et c’est évidemment le mot auquel  la dite jeune femme reconnaît avoir pensé. Il y a aussi un exercice de divination: quatre spectatrices
qu’il a fait choisir dont l’écrivain Noëlle Châtelet sont invitées à mettre leur bague dans une enveloppe  puis à mélanger ces enveloppes. Et Scorpène va attribuer sans hésitation chaque bague à sa propriétaire.
Trucage? manipulation, intuition poussée à l’extrême? On ne saura jamais. C’est peut-être plus facile, nous direz-vous, encore que… Scorpène s’est fait  applaudir puis a quitté la scène aussi discrètement qu’il y était entré.Le public lui est resté sous le choc. Et c’est vrai que si cette magie mentale existe réellement, elle a quelque chose d’assez inquiétant, mais si elle n’est que fondée sur un ensemble de procédés ou de trucs que nous sommes incapables de percevoir, cela a quelque chose d’aussi inquiétant… En tout cas, le spectacle vaut vraiment le coup.

 

Philippe du Vignal


Le Monfort 106, rue Brancion 75015 Paris du 8 au 12 novembre 2011 – 20h30 et du 15 au 19 novembre 2011 – 20h30

http://www.scorpene.fr/

Le corps wigmanien

Le corps wigmanien d‘après Adieu et Merci( 1942) de Sarah Nouveau. 

 

9782296549906j.jpgDans la collection Univers de la danse, Sarah Nouveau, danseuse contemporaine et enseignante à Lille-III,  à partir d’un mémoire qu’elle avait réalisé au Centre d’études chorégraphiques d’Aubagne, entreprend de retracer l’itinéraire de la célèbre danseuse qui s’est fait connaître surtout par ses solos des années 20 jusqu’en 42,  année à partir de laquelle elle se consacrera à des chorégraphies, à des mises en scènes d’opéra et à l’enseignement.
Sarah Nouveau rappelle à juste titre que Mary  Wigman a été très influencée par les travaux de Laban dont elle fut l’élève puis l’assistante en Suisse. C’est à cette époque,  (il y a presque cent ans déjà!), que fut expérimentée une nouvelle approche du mouvement en dehors d’une esthétique « classique » avec, comme axe principal, l’importance du corps en mouvement  et d’un langage propre , indépendamment des thèmes traditionnels où la psychologie et le le langage verbal  régnaient  sans partage. Sarah Nouveau a raison de rappeler que c’est le corps qui raconte et se raconte dans la « danse absolue » wigmanienne, hors de la représentation et de l’expression. Ce qui impliquait bien entendu, comme on le verra plus tard chez Cunningham, un rapport totalement différent à l’espace qui sera traité chez Mary Wigman comme matière, densité et substance à part entière.
Elle analyse ensuite le fameux solo, devenu emblématique de la danse contemporaine dans la mesure où il a préfiguré bien d’autres solos chez ses successeurs, d’abord et surtout,  parce que ce solo avait,dit-elle,  » une relation très subtile à la gravité ». Il y a aussi, dans ce petit livre, une bonne explication de la modernité du style qu’a pu avoir Mary Wigman, au sens baudelairien, c’est à dire une relation très précise à la vie de tous les jours, et non à la mythologie comme nombre de ballets classiques, et par ailleurs, la nécessité pour la chorégraphe américaine d’une nouvelle relation au mouvement: « Nous ne dansons pas des sentiments! Ils ont des contours beaucoup trop nets ».
Les choses sont dites. Et cette nécessité correspond, bien entendu,  à celle dont un peintre comme Kandinsky   parlait déjà en 1910 dans Du Spirituel dans l’art… ou  Paul Klee. Sarah Nouveau consacre aussi un chapitre à l’espace et au rythme tels que les ont théorisés Laban,  puis Dalcroze qui pensait avec raison que l’éducation corporelle pouvait aider à l’initiation musicale et que la respiration jouait un grand rôle dans le déplacement du corps.
Quelques pages traitent un peu rapidement- et c’est dommage- de l’influence de Wigman chez les chorégraphes contemporains comme Karin Waehner, Alwin Nikolaïs, Gerhard Bohner, Pina Bausch et les deux fondateurs du Butô, Hinjikata et Kazuo Ôno. Pour Grotowski, le grand créateur de théâtre et pédagogue contemporain, les choses sont beaucoup moins évidentes que ne le pense Sarah Nouveau et la notion de pauvreté au théâtre qu’il prônait ne sont pas du même ordre que chez Mary Wigman. Même s’il a toujours privilégié l’importance du corps sur la scène. Ce qui n’est pas la même chose.
Malgré ces réserves, ce livre constitue  une bonne initiation à la personnalité de Mary Wigman souvent contestée (subventionnée par les nazis, elle sera ensuite mal vue par le régime hitlérien), et surtout à la redéfinition de la création en danse au début du 20 ème siècle…

Philippe du Vignal

Editions L’Harmattan. 157 pages, 15,80 euros

Laissez-nous juste le temps de vous détruire

 Laissez-nous juste le temps de vous détruire d’ Emmanuelle Pireyre, mise en scène de Myriam Marzouki. 

100.jpg  Le spectacle  se situe dans la même ligne qu’ United Problems of coût de la main- d’œuvre de  Jean-Charles  Massera ou Europeana de Patrick Ourednik ,  même ligne qu’avait déjà suivi cette jeune metteuse en scène: soit,  à partir du texte d’un écrivain contemporain, un constat et un questionnement très violent  sur l’état de notre civilisation occidentale.
Myriam Marzouki , cette fois, remet le couvert en s’invitant, avec l’ humour caustique d’un texte écrit  par Emmanuelle Pireyre,  dans le pavillon de banlieue , où des  bobos en proie à une passion scrupuleuse pour l’écologie et la sauvegarde notre chère planète, à la recherche d’un bonheur familial absolu. Il y un faut un jardin,  des enfants et
l’obligation qu’ils s’imposent   de sacrifier à » l’universelle sociabilité du barbecue »...
Bien entendu, la bêtise et la prétention sont bien là,quand un jeune journaliste venu faire une enquête sur cet univers où les certitudes ne volent  pas très haut, pas  loin des merveilleuses déclarations de Bouvard et Pécuchet.   Il y a sur scène trois maisons, ou plutôt trois semblants de maisons en tissu avec une porte dont le rideau  est roulé, et chaque maison est entourée d’une petite haie en contre-plaqué;
C’est sans doute un coin de campagne, ou de presque campagne, déjà urbanisée, loin  de Levallois… dont l’une des deux jeunes femmes  a parfois la nostalgie, quand elle se voit obligée de vivre selon ses principes, ce qui représente, avoue-t-elle, un travail à plein temps! Mais tout est dérisoire dans cette obsession écologique qui taraude les deux couples et qui les pousse à prendre à prendre d’incroyables précautions pour ne pas polluer: toilettes  sèches, isolants naturels,ampoules basse consommation, jardin potager familial, bassin de phyto-épuration, prise en compte des trajets de transport des aliments, etc… alors qu’ils sont probablement, d’une autre façon, d’inconscients pollueurs de premier ordre. Ce que suggère aussi l’auteur.
Servie avec efficacité et humour par Myriam Marzouki qui est devenue, spectacle après spectacle, une excellente directrice d’acteurs, cette dénonciation assez décapante de ce type d’idéologie  ne manque pas de piquant, même si la charge est souvent un peu facile.
Comme les comédiens ont une diction de premier ordre et ont adopté une gestuelle un peu mécanique impeccable, très drôle et  qui fait parfois penser  à celle de Buster  Keaton, et que les micros HF-indispensables?- renforcent encore ce côté pantins, l’on rit de bon cœur, quand on entend les délires mentaux  de leurs personnages.
Dans le seconde partie, les comédiens, tous impeccables, en particulier Johanna Khortal Altes, passent en revue les différents thèmes qu’ils pourraient traiter sur  scène, pour réinventer un théâtre d’intervention politique,  à l’image peut-être de celui du Groupe Octobre animé entre autres, dans les années 30,  par Jacques Prévert  et le metteur en scène Roger Blin.Ils  rêvent ainsi de mettre  au point  des sketches sur  le rôle des traders dans la crise financière internationale,ou sur l’affaire, désormais célèbre, du rêve devenu cauchemar des petits propriétaires américains ou irlandais qui se retrouvent à la rue pour avoir fait confiance aux sourires angéliques des banquiers.
Mais là, cela marche moins bien- et c’est dommage: cette mise en abyme tombe un peu à plat, sans doute parce que l’indispensable unité, qui est la  base même  d’un spectacle réussi, n’est pas ici tout à fait au rendez-vous.
Alors à voir? Oui pour toute la première partie, à la fois drôle et intelligente, non pour la seconde plus courte mais estouffadou, qui pèse sur le spectacle…Mais Myriam Marzouki a encore du temps pour la réviser, avant les autres dates prévues prochainement.

Philippe du Vignal

 Spectacle joué au Théâtre du Fil de l’eau de Pantin, du  19 au 21 octobre 2011, et en tournée: au Phénix, Scène Nationale de Valenciennes le  2 février 2012 , et à la Maison de la Poésie, à Paris, du 7 au 25 mars 2012.  

Une Ronde militante

Une Ronde militante  de Jacques Jouet, mise en scène de Gérard Lorcy.

 

    visuelrondemil.jpgC’est un peu, sur le modèle de la fameuse Ronde d’ Arthur Schnitzler, et en sept séquences, la vie de militants communistes  dont l’idéal, le plus souvent dans la pauvreté, ce qui n’excluait pas du tout la solidarité, a été vécu au quotidien malgré toutes les attaques du pouvoir en place et du grand patronat.
Trois hommes et trois femmes pour représenter sept personnages de 1950 à 2010, et chaque séquence se déroule tous dix ans, et l’on va ainsi pouvoir rencontrer d’abord un jeune couple de communistes où la femme plus que l’homme est militante engagée , et pas du tout insensible au secrétaire de cellule qui deviendra représentant syndical, jusqu’ à faire  l’amour avec lui. Il y a aussi ensuite le groupe de  grévistes, puis la visite de représentants syndicaux au Ministre communiste, et  le fantôme de Nadejda Kroupskaïala , la veuve de Lénine, et enfin une jeune fille de notre époque, la petite- fille du couple du début du spectacle qui vient voir son grand-père et qui se pose plein de questions sur ce passé des militants lié à l’histoire de sa famille, ce passé de luttes sociales souvent impitoyables qui a construit le paysage sociologique actuel.
La pièce de Jacques Jouet, vieux routier des Papous dans la tête, l’émission culte de France-Culture créée par le regretté Bertrand Jérôme, qu’il a écrite à partir de témoignages recueillis auprès d’anciens responsables politiques et syndicaux de la région de Creil, fonctionne bien, à mi-chemin entre le tragique quand est évoquée la vie difficile des métallos de l’époque-les accidents horribles n’étaient pas rares-  et le comique quand il y a du sexe dans l’air: ici, on s’embrasse beaucoup sur le bouche!
Surtout dans  cette image  de la transmission de l’ idéal par la parole, celle que l’on prend et celle que l’on reçoit dans le petit monde fermé que constituait une cellule du Parti Communiste de l’époque. Et il y a de très beaux moments, comme cette entrevue de délégués syndicaux avec le Ministre, tout à fait convaincante.
Pas grand chose sur la scène au même niveau que le public: un tapis de danse noir, des tabourets hauts tubulaires, un téléphone ,  quelques chaises d’école maternelle, et des armoires  métalliques grises de vestiaire, où le comédiens décrochent à vue les costumes nécessaires pour la séquence suivante . La mise en scène de Gérard Lorcy  est  efficace, même si la direction d’acteurs est parfois un peu flottante et s’il a du mal  à mettre en valeur les dernières séquences, à vrai dire bien  faiblardes, où intervient la veuve de Lénine; c’est Sylvie Jobert , comédienne épatante, que l’on avait pu voir autrefois chez Jérôme Deschamps, qui s’y colle, et elle a vraiment  du mérite à prendre en charge cette  pseudo-réflexion politique sans grand intérêt…
Les  acteurs : François Decayeux, Nora Gambet, Francis Coulaud, Dominique Laidet sont tout à fait crédibles et efficaces et  Jehanne Carillon qui a rejoint l’équipe des Papous dans la tête depuis deux ans  possède une présence étonnante sur le plateau. Quand ils ne jouent pas- aucun dégagement sur les côtés-ils attendent sagement leur tour  sur des tabourets hauts, comme dans les années 70; ce qui correspond bien, après tout, à un théâtre militant issu des années Brecht; et ils  savent comment s’y prendre pour obtenir  la complicité du public, ce qui n’est pas du tout  évident dans ce type de salle.
C’est en effet du travail sans filet,  vu la grande proximité avec le public très attentif ,  toutes générations confondues, à cette plongée dans l’histoire politique de la France depuis soixante ans; mais les nombreux lycéens qui étaient là, ont  décroché quand la veuve de Lénine s’est lancée dans une discussion politique assez ennuyeuse.
Comme le dit souvent, et avec juste raison, Christine Friedel, notre amie et critique de service au Théâtre du Blog, il faut toujours faire attention aux réactions des plus jeunes parmi les spectateurs. Gérard Lorcy devrait effectivement, en tenir compte et revoir sa mise en scène dans ce sens. Ce serait vraiment dommage que ce spectacle ne trouve pas sa véritable dimension…

 

Philippe du Vignal

 

Le Vent se Lève ! 181 avenue Jean Jaurès 75019 Paris T : 01 77 35 94 36, (attention , l’entrée est peu visible!)

les jeudis vendredis samedis 13, 14, 15 / 20, 21, 22 et 27, 28, 29 octobre à 20h30

 

et à La Faïencerie de Creil, le 8 novembre à 20 h 45 et le 9 à 19 h.

 

 

Quartier lointain

 Quartier lointain de Jirö Taniguchi, mise en scène de Dorian Rossel.

 

quartier.jpgJirö Taniguchi est bien connu en France pour ses bandes dessinées; auteur de nombreux mangas, il a raflé nombre de prix  dont celui du Festival d’Angoulême pour Quartier lointain  édité en 1998, où il essaye, à partir de son histoire personnelle, et comme il le dit-lui même, de « rendre au plus près la réalité quotidienne des sentiments des personnages ». C’est évidemment  loin de la BD traditionnelle et se situe plutôt dans un espace poétique.
Pour raconter Quartier lointain, Dorian Rossel et sa dramaturge Corine Carajoud, ont chois de ne pas illustrer mais de dire la théâtralité de ce récit graphique, et les  acteurs  (quatre hommes et deux femmes, accompagnés de deux musiciennes) jouent plusieurs rôles masculins ou féminins , c’est selon les besoins. Un décor minimaliste, avec des panneaux colorés et quelques  accessoires; par exemple, le fauteuil roulant de la grand-mère est suggéré par un petit banc et une roue que le comédien tient  de sa main droite.
Quartier lointain est une sorte d’exorcisme des années d’enfance de l’auteur et de l’histoire de ses parents, bien avant sa naissance, et du départ de son père dont la mère croit qu’il a une maîtresse, qui est en fait, une amie de lycée qu’il va voir chaque mois  à l’hôpital où elle est en train de mourir. Ce qui n’empêchera pas son père de partir un jour , comme pour échapper à son destin et s’assumer en tant qu’homme libre de ses choix.
Et c’est à un constant aller et retour entre passé et présent, entre âge mur et années de lycée, que nous convie Dorian  Rossel, où l’adolescent  que fut  Jirö Taniguchi,  se trouve confronté aux choix de son père:  » Quand tu auras mon âge,lui dit son  père, tu me comprendras peut-être un peu ». Avec toujours en filigrane, la perte, le délitement, la nostalgie de l’enfance à jamais disparue mais toujours en mémoire,et la mort des êtres chers. Aucune esbrouffe, aucune prétention, aucune japonaiserie et pas de criailleries, pas de grands gestes inutiles:  Dorian Rossel dit les choses calmement et  dirige ses comédiens avec une  admirable rigueur mais aussi avec beaucoup de grâce: les petites scènes, parfois un peu trop courtes,  se succèdent dans le calme, avec  de très beaux éclairages, soutenues,  de temps à autre,par l’air d’une flûte et d’un violon.
Il y  sans doute de l’Ozu dans l’air et Taniguchi ne cache pas son admiration pour le grand cinéaste japonais. C’est d’une grande habileté dans le rythme et dans la création d’espaces réalisée avec quelques panneaux mais aussi dans la direction des acteurs qui s’emparent de ce récit avec   beaucoup de maîtrise. Ce qui est le plus frappant, c’est le silence et l’attention du public, où il y a nombre d’adolescents et d’enfants, alors que la forme de théâtre proposée où le jeu est capital, va à l’encontre de tout réalisme. C’est vraiment réjouissant de voir ce public faire à la fin une formidable ovation aux comédiens.Laurence de Magalhaes et Stéphane Ricordel, dans le cadre d’une programmation croisée avec le Théâtre de la Ville, ont bien fait d’inviter Dorian Rossel…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre Monfort 106 rue Brançion 75015 T: 01 56 08 33 88.

Sunderland

Sunderland de Clément Koch, mise en scène de Stéphane Hillel.

 

  piecegalerie535thumb.jpgCela se passe à Sunderland, une  ville industrielle importante du Royaume-Uni, au bord de la mer du Nord du côté de Newcastle, où Nissan, installée là depuis un quart de siècle a la plus grosse usine automobile du pays, et qui exporte jusqu’au Japon!  Sunderland possède aussi un club de foot important. Sur scène, le rideau est déjà levé et l’on est dans un loft, sans doute un ancien atelier aux murs de brique, avec un escalier menant à une chambre,  et peu éclairé par une petite fenêtre sur cour.   Dans le fond, une gazinière, un gros réfrigérateur sans âge, une table en bois avec trois chaises en stratifié et tube inox, et  devant, un canapé rouge  qui a déjà beaucoup vécu, un écran plat et une grosse chaîne.
C’est là que vivent Ruby, une jeune femme assez exubérante ; elle gagne sa vie avec la messagerie rose et  elle héberge contre un semblant de loyer, Sally et  Jill, sa sœur de 16 ans en proie à une sorte d’autisme. Mais la grippe aviaire est arrivée et l’usine de conditionnement de poulets qui l’employait  a fermé, et Sally  est au chômage.
Par moments, apparaît aussi  en vidéo la mère de Sally et Jill, qui les abandonnées pour devenir chanteuse de music-hall, et qui a fini par se pendre. Cela sent déjà la grisaille et le mélo à vingt mètres! Si, en effet,  Sally ne trouve pas un travail rapidement, l’assistante sociale, en tailleur pied-de-poule blanc et noir, forcément désagréable et butée, va lui faire enlever la garde de sa petite sœur pour la faire soigner dans un hôpital.  Prenez vos mouchoirs!
Mais un grand jeune homme baraqué,un peu frustre,  admirateur du club de foot de Sunderland,  et très amoureux de Sally,  et qui vient souvent chez elles remettre en route le poële à mazout, laisse traîner un magazine où il y a une petite annonce de recrutement de mères porteuses: Sally  n’hésite pas donc à entrer un contact avec un couple homo londonien d’avocats: un petit rondouillard, laid, chauve, et blanc, et un grand, mince et beau, noir. P
ar souci de discrétion, ils ne veulent pas que cela se passe dans une clinique, et ils viennent  donc tous les deux, éjaculer dans des petits flacons que Ruby, prévoyante et généreuse bonne copine, est allée chercher à la pharmacie. Pourquoi tous les deux ? Pour mélanger les spermes et donc ne pas savoir si le futur bébé sera blanc ou noir…. C’est-y pas malin? Mais catastrophe: le grand jeune homme, un peu niais et gaffeur,  révèle aux deux avocats  que la petite Jill a une maladie mentale  d’origine génétique.
Affolés, les deux compères remporteront leurs précieux flacons. Mais Ruby, toujours bonne copine généreuse, ira à Londres les rencontrer pour les persuader de faire une geste financier, de façon à ce que Sally puisse racheter le stock de revues porno d’une librairie spécialisée et se mettre à son compte, et donc gagner de l’argent, et donc récupérer sa petite sœur déjà hospitalisée par la méchante assistante sociale… Si c’est pas du happy end, ça! Tout finit donc bien à Sunderland pour les pauvres jeunes femmes sans travail…
Comme on l’aura déjà compris, le nouveau boulevard, bien camouflé, est arrivé, avec, dans sa sacoche, les bonnes recettes de l’ancien! Décor hyper-réaliste, (même la cuisinière fonctionne et la porte claque vraiment), personnages stéréotypées à la limite de la  caricature et  embringués dans une situation impossible, dialogue ping-pong, souvent assez facile et superficiel, avec mots d’auteur rigolards, scénario  bien ficelé enrobé de mélo (voyez, cher public, le choix cornélien imposé à Sally!).
Mais  les vieilles ficelles ressemblent ici à des cordes. Heureusement, l’interprétation tient la route, et en particulier le trio: Elodie Navarre, Constance Dolé, et Lépoldine Serre, la plus jeune de ces Trois Sœurs  montée récemment au Théâtre de l’Athénée (par son grand frère Volidi et des deux vraies sœurs (voir le Théâtre du Blog) ; les trois actrices sont tout à fait crédibles et  s’en sortent  bien, même si les deux premières, qui boulent souvent leur texte, auraient un sérieux effort de diction à faire. A noter aussi la belle et forte présence de Bénédicte Dessombs dans le rôle de la mère indigne.
La mise en scène de Stéphane Hillel est nette et précise, et le public dans l’ensemble, semble ne pas bouder son plaisir; pendant  90 minutes, il rit souvent de bon cœur à cette  plongée dans l’univers prolétarien de l’Angleterre contemporaine façon Ken Loach. Mais ce regard un peu voyeur, presque ethnologique, met  mal à l’aise. Si Clément Koch avait situé l’action de sa pièce dans la banlieue lilloise, il y a fort à parier qu’il y aurait eu une vague de protestations…Mais à Sunderland!
Alors à voir?  A la rigueur, si vous n’êtes vraiment pas difficile du côté texte, ne vous attendez pas  à quelque chose d’exceptionnel! Comme  les places ne sont pas données ( 43 à 25, 50 euros quand même!), à vous de décider, mais on ose parier que vous n’allez pas encombrer le standard…

 


Philippe du Vignal

 

Petit théâtre de Paris à 21 heures.

 

 

 


Les Fantoches

Les Fantoches, spectacle de la compagnie Gérard Gérard, avec  la complicité de Denis Péan (groupe Lo’Jo) et de Wladislaw Znorko, mise en scène de Michaël Filler.

 

ff.jpg  C’est la cinquième édition   de l’opération Par les villages-qui reprend le titre de la pièce de Peter Handke- à Trets et Meyrargues, villages de la Communauté du Pays d’Aix-en-Provence.
Avec des spectacles gratuits, en cours de création et joués ici pour la première fois, qui ont été coproduits, après avoir été « choisis par une commission de représentants des organisateurs, d’élus et de techniciens culturels, et de spectateurs fidèles » . C’est ainsi que la Compagnie Gérard Gérard est venue depuis Rivesaltes ( Roussillon)où elle est désormais installée depuis quelque quatre ans.

  Cela se passe à la Maison des colombes de Trets, une salle polyvalente comme il y a en tant mais apte à recevoir des spectacles de théâtre et plutôt correctement équipée, et où officient une équipe de techniciens efficace; des gradins de 150 places mais pas de scène; les Gérard Gérard transportent avec eux, comme autrefois, leur matériel et leur décor: des projecteurs, un tapis de danse noir et ce qu’il faut pour recréer un café des années cinquante:  comptoir  où officie un patron, habillé de noir, le torchon  toujours à la main, et plutôt cérémonieux, quelques tables rondes  du même style, et une vieille enseigne lumineuse de Mützig, bière d’Alsace,surplombant la scène. C’est sobre mais suffisant. Sur le côté, deux musiciens, parfois assis à une table  en train justement de savourer une bière, ou de jouer l’un de la guitare, l’autre de la batterie.
  Endroit  un peu glauque qui  fait penser à certains bars des années 70 à Bruxelles que fréquentaient surtout  des clodos qui venaient boire  quelque chose vers minuit et dormir assis une heure ou deux. Il y a dans Les fantoches une galerie de personnages embarqués dans leurs rêves ou qui jouent à une improbable partie de Master mind, sans trop y croire, juste histoire de passer le temps, ou chantant au micro, ou encore monologuant comme cette jeune femme assise un peu à l’écart.
« Le spectacle , dit Michaël Filler, dont c’est la première mise en scène vient sans doute d’un sentiment de confusion ressenti à des heures tardives dans les bars : lorsque le temps n’existe plus et qu’on devient tout à coup sentimental. Un questionnement métaphysique et une réponse : pataphysique. C’est une fiction de la mort et de l’au-delà défendue par un jeune collectif (trente ans de moyenne d’age… ).
Nous sommes partis du principe que la plupart des bars sont habités la nuit lorsque le rideau de fer tombe (attention, je ne parle pas de ces cafés modernes à écran plat des grandes villes qui ont remplacé les vieux bars!)
Bien sûr, ce ne sont pas les mêmes occupants que le jour ni les mêmes règles. Ceux-là subissent une nuit éternelle… pour certains c’est un paradis pour d’autre l’ennui. Ce soir là : deux intrus ont glissé dans leur monde.Le spectacle fait tour à tour référence au poème d’Apollinaire La maison des morts,ainsi qu’à la fameuse phrase de Jim Morrison sur les portes de la perception  On nous demande souvent si nous avons écrit le texte. Oui… mais sur le plateau, avec le sentiment qu’un silence vaut bien une parole « .
On ne sait trop en effet si les personnages sont encore vivants mais, comme Tchekov  l’avait dit dans une phrase admirable:  » Ce sont les vivants qui ferment les yeux des morts mais ce sont les morts qui ouvrent les yeux des vivants ».  Le spectacle est ainsi constitué de courtes scènes fugitives  se succédant sans à-coup où officient les  sept comédiens avec une gestuelle très précise et une belle présence.

   Les petits textes auraient sans aucun doute besoin d’être retravaillés mais  bon, c’est surtout un théâtre d’ images à dominante surréaliste et poétique auquel on est convié, comme ce petit bateau émergeant  d’une brume épaisse avec, seul à bord, un petit capitaine-endormi ou  mort?-que le patron de bistrot pose délicatement sur le bar avant d’aller essuyer  avec soin, et une fois de plus, les tables de son café. Images influencées-mais ce n’est pas un reproche- par les spectacles de Znorko et par ceux de  l’immense Kantor qui fait partie de leur héritage. dans une sorte de va-et-vient constant entre le monde des trépassés et celui des vivants.
  Le spectacle finit  simplement , et de façon émouvante, sur quelques phrases de Bach jouées par les  deux comédiennes au violoncelle et au violon. Comme l’écrivait Daniel Barenboïm, pianiste et chef d’orchestre:  » La relation entre la vie et la mort est que celle qui existe entre le silence et la musique – le silence précède la musique et lui succède ».  

 

Philippe du Vignal

 

Maison des colombes de Tretz (Bouches-du-Rhône) le 15 octobre.

Cabaret Nono

   .
Cabaret Nono,  mise en scène de Marion Coutris et Serge Noyelle, textes de Marion Coutris, musiques de Marco Quesada.

 

  dsc3234.jpg Cela fait maintenant quelque quatre ans que Serge Noyelle a émigré et quitté son théâtre de Châtillon,  pour installer sa compagnie, à Marseille, au milieu des pins dans  la Campagne Pastré, une propriété de plusieurs hectares  de garrigue au pied des montagnes et à deux pas de la mer qui appartenait à Lily Pastré, grande amie marseillaise des arts et de la musique qui la légua à la municipalité, sous réserve qu’il n’y ait aucune construction en dur.
  Serge Noyelle a donc fait construire un grand chapiteau de 40 m de long sur  20 m de large et des annexes, en bois ou en toile pour accueillir le public, les artistes et techniciens de son équipe. Il vient d’y  présenter  à nouveau pour une série de représentations le Cabaret Nono qu’il avait créé dans une première version en 2004., puis rejoué ensuite .
Le cabaret est une forme de spectacle qui s’était comme greffée aux quartiers des théâtres, les Boulevards et le Palais-Royal; ces cabarets devinrent ensuite des caf’conc’, où comme leur nom l’indique, le public, sans doute plus hétérogène que celui des théâtres, pouvait à la fois consommer des boissons et regarder des numéros, des chansons et des danses.
Idée qu’a repris Serge Noyelle, avec une scénographie particulièrement bien adaptée: imaginez un ovale avec une piste qui l’entoure et à chaque extrémité, un orchestre  de quelques musiciens et une scène de quelques cinq  mètres d’ouverture. Au milieu, le public-190 personnes un peu serrées autour de tables rondes et convié à déguster un petit dîner de qualité, servi à l’assiette et avec beaucoup d’aisance, ce qui n’est pas évident avec tant de monde, par des garçons en smoking, comédiens de leur état.

  Il ne s’agit pas tout à fait d’un cabaret traditionnel mais plutôt de tableaux vivants avec quelques fragments de texte, des chansons et des numéros dansés en solo ou chœur, le tout dirigé par un maître de cérémonie en queue-de-pie aux couleurs chatoyantes. Les costumes et les maquillages  de chacun des quelque cinquante  personnages incarnés par une vingtaine d’acteurs/chanteurs/danseurs, souvent travestis: hommes/femmes (c’est plus drôle évidemment) et femmes/ hommes sont d’une rare invention, et rappellent le baroque de ceux du Ridiculous Theater new yorkais de John Vaccaro dans les années 70,avec ses strass, ses paillettes.
C’est , comme une galerie de personnages entraînés dans un délire poétique et comique où l’on perçoit parfois des bribes du texte écrit par Marion Coutris. Mais le cabaret Nono, c’est aussi  une suite de formidables images où l’on retrouve parfois l’influence du grand Kantor qui avait tant marqué Noyelle à ses débuts, comme  cette jeune femme au faux long nez , en robe noire qui tire une sorte de chariot où est étendue une autre jeune femme les seins dénudés; un homme au crâne rasé lui verse lentement l’eau d’un arrosoir  vert dans la bouche… Le tout dans la brume traversée de très belles lumières .
On est un peu dans Magritte et le plus souvent dans le surréalisme: Noyelle est autant  peintre, et bon peintre,  que metteur en scène, et il déguste en connaisseur la beauté sculpturale des corps nus ou habillés, filiformes ou obèses comme celui de certaines de ses actrices.

  Comme l’écrit Chantal Jaquet dans Le corps:  » La vue saisit l’existence matérielle des corps ne tant qu’ils se manifestent par la forme et la couleur. Elle est apte à percevoir le beau, non seulement pour des raisons internes à l’œil qui tiennent à la condition de possibilité de la perception visuelle, à savoir la lumière » .
Que le corps soit immobile ou en mouvement, comme dans cette formidable danse rythmée  sur la piste circulaire des acteurs-tous possèdent une maîtrise absolue de leurs corps- qui entrent les uns après les autres par une fente du rideau rouge. Rien que pour cette image fabuleuse à la Pina Bausch, le cabaret Nono mériterait d’être vu.

  Il y a aussi suspendu au milieu du public et éclairé des lumières bleues, et, au dessus d’un bac rond accueillant les bouteilles  de vin, un magnifique lustre de perles de glaces qui fond lentement. Saluons aussi les musiciens  qui sont là en permanence en osmose avec les comédiens, et la performance des serveurs et employés de cuisine qui arrivent à servir correctement une entrée, un plat et un dessert  en harmonie avec le spectacle.         Jacques Livchine, qui a pourtant la dent dure, ne tarissait pas d’éloges sur le spectacle.Le public marseillais, lui aussi est vite conquis , et a très longuement applaudi, après  deux heures et demi avec une petite pause pour seulement,  ceux,  prioritaires, qui ont envie de coke ou d’aller aux toilettes  rappelle Serge Noyelle.
  Des bémols? Pas beaucoup. Le spectacle a tendance à patiner un peu les vingt dernières minutes- fatigue des acteurs et/ou du public moins réceptif-quelques coupes ne seraient pas un luxe-et  même si Noyelle trouve que la place n’est pas chère puisque le repas (sans boissons!) est inclus dans le prix d’entrée: 45 euros(tarif réduit: 35 euros et il y a beaucoup de bénéficiaires).
Ce qui est vrai, mais n’est quand même pas à la portée de nombre de Marseillais, d’autant plus qu’il faut une voiture pour y aller…Et comme les transports en commun s’arrêtent à 21 heures… Sans doute pourrait-on revoir la formule?

   En tout cas, si vous le pouvez, n’hésitez pas: une autre édition de ce Cabaret sortira la saison prochaine à Marseille.

 

Philippe du Vignal

 

 

Théâtre Nono – Campagne Pastré  35 Traverse de Carthage 13008 Marseille.

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