1669 Tartuffe, Louis XIV et Raphaël Lévy

1669 Tartuffe, Louis XIV et Raphaël Lévy, texte et mise en scène de Jacques Kraemer. 

 

    arton.jpg1669, Louis XIV intervient pour mettre un terme à  ce que l’on a appelé la Cabale des dévots et autorise les les représentations de Tartuffe.. C’est aussi en septembre de la même année qu’un certain Raphaël Lévy, marchand de bestiaux de Boulay, un  village des environs de Metz, se rend à cheval par un chemin de forêt pour acheter un shofar (instrument juif traditionnel de musique à vent constitué d’une corne de bélier et avec lequel l’on peut exprimer quatre sons différents) ainsi que du vin,  pour célébrer le Yom Kippour, fête du nouvel an juif…
Mais, à Glatigny,  un petit village situé sur la même route qu’emprunte Raphaël Lévy, un jeune  femme Mangeotte Villemin s’aperçoit que son fils de trois ans , Didier Le Moyne a soudain disparu.(Décidément l’histoire bafouillera  même nom ou presque, même région ou presque ,même si le meurtre du petit Grégory eut lieu plus près de Nancy que de Metz!) Et un homme affirmera qu’il a vu Raphaël Lévy porter un enfant sous son manteau.. Et donc un Juif a enlevé un enfant chrétien pour un meurtre rituel – les Juifs sont en effet supposés tuer de jeunes enfants pour prendre leur sang et de lacérer la sainte hostie pour en faire jaillir le sang! Aucune preuve, aucun indice mais le malheureux Raphaël Lévy sera vite incarcéré puis torturé avant d’être brûlé en place publique, avec l’approbation de la population locale , où  la rumeur et l’antisémitisme avaient  vite fait des ravages. Préfigurant, exactement trois siècles plus tard, une autre  rumeur: celle d’Orléans en 1969 où l’on avait accusé des commerçant juifs  de chloroformer de jeunes  clientes dans la cabine d’essayage de leur boutique pour ensuite les livrer à la prostitution. Et Edgar Morin avait remarquablement analysé cette lamentable histoire.
L’Etat de Louis XIV  protégeait les Juifs, mais interviendra trop tardivement pour empêcher l’exécution de Raphaël Lévy,  et Louis XIV  n’arrivera qu’à faire libérer quelques autres juifs de Metz  qui avaient été aussi jetés en prison. Ce que raconte de façon très détaillée Pierre Brinbaum dans son livre *. Jacques Kraemer s’est emparé de cette histoire (qui sonne aussi comme une avant-première de ce que sera deux siècles et demi plus tard la trop fameuse affaire Dreyfus), mais en pratiquant un tricotage permanent de scènes . Soit  une troupe contemporaine- le Théâtre du Ricochet- qui répète Tartuffe ( encore le théâtre dans le théâtre, ce qu’avait déjà fait Kraemer dans Phèdre/ Jouvet/Delbo.39:45 et Agnès 68)!  On assiste donc à ces  répétitions mais aussi aussi des scènes d’amourettes et de jalousie entre les jeunes premières de la troupe.
Mais Alexandre , le directeur  du Théâtre du Ricochet, metteur en scène éprouve de plus en plus de difficultés à  mettre en œuvre la célèbre comédie de Molière. Par ailleurs, deux jeunes acteurs conçoivent alors l’idée de recréer  cette affaire Raphaël Lévy  et  vont commencer à en répéter quelques scènes. Et c’est parti pour deux heures,  plus que pesantes, d’une équation que Kraemer a mise en place, sans jamais arriver à la résoudre.En effet, l’histoire de Raphaël Lévy aurait dû commencée à être mise en scène dès le début et non à la fin, comme un petit gâteau qu’on offre avec avarice au public, alors que cela devrait être l’essentiel du spectacle.
Au lieu de cela, Kraemer auteur bavarde , n’arrive pas à construire son spectacle, et se lance dans des divagations sur la difficulté à faire du théâtre aujourd’hui. Ce plaidoyer pro domo est un peu pénible  et nous avions envie de lui dire : aide toi, le Ciel t’aidera.  D’autant que le scénario de la pièce fondée sur le thème du théâtre dans le théâtre est plutôt du genre laborieux: Kraemer imagine que  le metteur en scène intervient d’abord dans  la salle, et pour  ajouter un peu de distanciation brechtienne, quelques acteurs attendent sur des chaises côté jardin, et pour faire, cette fois, contemporain et branché, le visage  de certains personnage est retransmis sur grand écran… Tous aux abris!
Comment quelqu’un de ses proches  n’a-t-il pas osé dire à Kraemer  que c’était vraiment du vieux théâtre et qu’il était urgentissime de renoncer à  cette  dramaturgie et  à  ces stérétotypes usés jusqu’à la corde! Essayons de dire clairement les choses, le théâtre dans le théâtre: Kraemer  qui semble s’être fait plaisir, devrait être conscient qu’on s’en fout, et que le public qui, s’il ne connaît pas Tartuffe, ne peut pas s’y retrouver.
De plus, Kraemer semble régler quelques comptes personnels avec l’institution culturelle, ce qui n’est pas vraiment d’un grand intérêt; quant à ces amourettes, en quoi pourraient-elles  nous concerner? Cela ressemble aux plus mauvaises séries télé et on n’y croit pas une seconde! Qu’est-ce qu’un bon film, disait Hitchcock? D’abord  un bon scénario, ensuite un bon scénario et encore un bon scénario! Ce qui, on l’aura compris,  fait ici défaut , autant qu’un vrai dialogue de qualité.
Et c’est d’autant plus frustrant que  Kraemer sait bien diriger ses onze comédiens, dont, entre autres , les excellents  François Clavier (qui joue Alexandre le metteur en scène), Coco Felgeirolles, Mathias Maréchal et Emmanuelle Meyssignac qui, malheureusement, n’ont pas beaucoup de grain à moudre ni de  vrais personnages à défendre. La machine théâtrale tourne à vide!
Peut-on sauver quand même quelque chose de ce spectacle? Oui: une  courte scène-très belle et très simple- du procès de Raphaël Lévy qui fait penser à du théâtre de tréteaux et qui aurait pu être signée Ariane Mnouckine dans 1789, et une autre scène  aussi courte où Louis XIV, sur fond de tissu doré, maquillé et  vêtu de blanc et emperruqué, intervient, à l’extrême fin du spectacle, majestueux comme une statue, pour fournir un financement  et éviter ainsi la mise en faillite du Théâtre du Ricochet, tout en lui intimant l’ordre de mettre en scène à la fois Tartuffe et l’affaire Raphaël Lévy.
Là, nous sommes enfin dans du vrai et bon théâtre…C’est drôle, c’est juste , et ce clin d’œil à la fin du Tartuffe ne manque ni de finesse ni de beauté, mais il aura fallu auparavant subir quelque deux heures d’ennui…
Spectacle vivant et sensible, dit cependant notre  consœur-et néanmoins amie- Véronique Hotte dans La Terrasse.Nous n’avons pas dû voir tout à fait le même! 

 


Philippe du Vignal

Salle des Fêtes de Mainvilliers,  tout près de Chartres, jusqu’au 21 mai.

T: O2- 37- 28-28- 20

* Pierre Brinbaum: Un récit de « meurtre rituel » au Grand siècle- L’affaire Raphaël Lévy 1669  (Editions Fayard, 2008)


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Fin de partie


findepartiedesamuelbeckettdansune.jpgC’est une des pièces cultes   du théâtre du XX ème siècle, et,  disait en 1978 son auteur avec son humour glacé, celle qui lui déplaisait le moins.
Elle a été créée en français en 1957 par le grand Roger Blin au Royal Court Theatre à Londres. On l’a souvent vue montée de bien des façons , pas facile à appréhender correctement; comme le disait encore Beckett, « elle dépend surtout de la capacité à crocheter,  elle est plus inhumaine que Godot ». (…) Tout est construit sur des analogies et des répétitions ».
Dans la mesure où elle consiste surtout dans  un dialogue entre Hamm, homme d’un âge certain, aveugle et paralysé,installé en permanence dans un fauteuil monté sur un petite estrade à roulette et  son domestique Clov  qui sa haïssent mais qui sont attaché viscéralement l’un à l’autre. Hamm lui dit qu’il ne peut pas le quitter et Clov répond sèchement: « je sais. Et tu ne peux pas me suivre ». Comme dans un vieux couple , Hamm a besoin de Clov en permanence, et Clov ne peut vivre sans lui. Et Clov reconnaît que Clov l’ a fait souffrir mais avec un seul mot: si. Hamm lui confie qu’il lui a servi de père mais l’on n’en saura jamais plus! Installés dans de grosses poubelles les parents de Hamm, Nell et Nag que l’on voit émerger de court moments.. Il y a dans cette pièce aux très hauts murs gris comportant à gauche comme à droite, à trois mètres de hauteur, une seule petite fenêtre  sans croisée avec  juste un rideau  , conformément aux didascalies très précises indiquées par Beckett.
Pas ou si peu d’action physique, et Clov est le seul à se déplacer , et encore pas très loin puisqu’il va et vient depuis une cuisine, et Ham quand Clov lui fait faire un petit tour. Pas d’espace que ce curieux endroit, sinistre et glauque, absolument fermé. Clov à la fin va s’habiller dans la cuisine , comme pour partir  ni de temps vraiment défini: on sait seulement que c’est bientôt la fin de quelque chose.
La pièce commence par cette phrase emblématique: « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir, et cette déclinaison sur le temps et sur la fin reviendra comme un leit-motiv. Et grâce à la formidable mise en scène d’Alain Françon, on n’aura jamais aussi bien entendu le texte. Légèrement différent de celui que l’on entend d’habitude ,puisqu’il s’agit d’une version révisée par Beckett lui-même et publié chez Faber and Faber en 92. Un texte que l’on croit connaître comme celui de toutes les grandes pièces et dont on redécouvre le dialogue étonnant avec ses phrases sur lé déchéance physique « Je ne peux pas m’asseoir, je ne peux pas me tenir debout  » ou ses allusions au sexe: Mais voyons! Si elle se tenait coïte, nous serions tous baisés ».Ou cette citation de Baudelaire à l’ultime fin de la pièce: »Tu réclamais le soir; il descend: le voici. » Ou enfin ces fréquents jeux sur les mots comme: « Le matin,on vous stimule, le soir on vous stupéfie ».
Bien entendu, la mise en scène d’Alain Françon, est, aussi et surtout,  fondée sur une direction d’acteurs irréprochable avec des interprètes de très haut niveau. C’est Serge Merlin, tout drapé de noir, qui joue Hamm avec beaucoup de nuances, et Jean-Quentin Châtelain qui interprète Clov, courbé en deux, le crâne rasé, tout à fait impressionnant de vérité. Quant aux « géniteurs » , comme dit Beckett, ce sont Michel Robin et Isabelle Sadoyan, toujours aussi merveilleux. Bref , tous de grands  et très solides acteurs.
Des bémols?  Oui, quelques longueurs vers la fin, et  ce serait bien si Hamm et Clov criaient  un peu moins: c’est souvent une manie du théâtre contemporain…Et l’on se demande bien pourquoi Alain Françon  a obligé Jean-Quentin Châtelain à jouer tout le temps courbé et à marcher sans cesse: c’est fatiguant et ne set vraiment pas à grand chose.
Mais à part cela, quel régal devant ce grand moment de théâtre et ce feu d’artifice de langue française… La vision de l’humanité que nous donne à voir Beckett , quand il se livre à cet exorcisme de la disparition et de la mort , n’est certes pas des plus réjouissantes , mais que Beckett, dans son  immortalité se rassure, quand il disait en 1964: « Tirons autant de rires que possible de cet horrible fatras ».  Il peut être rassuré: on rit, même si l’on rit un peu jaune…
En tout cas, malgré les réserves indiquées plus haut, à voir sans hésiter.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Madeleine jusqu’au 17 juillet. T: 01-42-65-07-09

 

 

Le Vin de sang

Le Vin de sang, par la Compagnie Les Moires, texte et mise en scène de Jean-Philippe Oudin.

 levindesang.jpgPeu d’accessoires sur le plateau:  seules quelques caisses en bois pour litres étoilés de vin des Rochers et de bière comme on en faisait autrefois, un rideau brechtien en plastique transparent  dans le fond,  et six ampoules suspendues. C’est bien assez pour évoquer une usine d’embouteillage où travaillent quatre jeunes femmes dont, Bijou, une sorte de vedette de village assez déjantée  en talons hauts et jupe courte qui raconte volontiers sa vie aux autres, et qui se dit très amoureuse de son fiancé Raoul parti à la guerre, et avec qui elle va se marier,  dit-elle,  et avoir plein d’enfants, çà c’est sûr,  comme elle le redit souvent. Elle en est même enceinte ou fait semblant, on ne sait plus trop.
  C’est la guerre, plutôt celle 39-40, si l’on en croit les robes courtes et les talons compensés mais les filles ont des collants et  cela pourrait donc être n’importe quelle guerre où les femmes ont remplacé les hommes partis au front, et dont elles attendent une lettre ou au moins un message.  Même quand elles ne savent pas bien , ou même pas du tout lire. Elles ont chacune un sacré caractère même celle qui est un peu neu-neu mais parlent bite et couilles, et leur  langage est direct, parfois très cru:  » Tu vas te retrouver toute seule comme un vieux Tampax » , ou  » Il a tout ce qu’il faut là où il faut ». Elles mangent, travaillent et rient ensemble pour résister au désespoir, chantent Il est mort le soleil, le tube inoxydable de 1967 chantée par Nicoletta, repris ensuite par Ray Charles, et dansent parfois. Malgré les jalousies et les exclusions:  à l’intérieur même du village: « on ne la connaît pas celle-là ,dit la plus âgée, elle habite au-delà du canal ».
 Quant aux hommes on les aperçoit seulement de temps à autre, et n’ont guère le beau rôle,  l’un est visiblement handicapé mental et obsédé sexuel. Un autre revient , grièvement blessé, la tête enveloppée d’un bandage en sang. Un vieux poste de radio crachouille des messages codés, mais ce n’est pas encore le célèbre « Mon cœur caresse un espoir  » qui a annonçé le débarquement,  et les sirènes de d’usine qui  annoncent le début et la fin du travail alternent les sirènes d’alerte au son caractéristique et supérieurement angoissant  qui revient comme un leit-motiv et qui rythme les petites scènes qui se succèdent. On pense par moments à L’Atelier de Jean-Claude Grumberg et l’on est vite pris: la direction d’acteurs de Jean-Philippe Oudin est  très précise et les quatre jeunes comédiennes tout à fait remarquables: Nathalie Blanc que l’on peut voir actuellement dans Xanadu sur Arte :( derniers épisodes samedi prochain) Jennifer Bocquillon, Bénédicte Dessombs (Barbara Petit avait ici même dit beaucoup de bien d’elle dans  son Zelda à la Porte Saint-Martin, qu’elle va reprendre en Avignon) , et Adeline Mallet.
 Le spectacle qui a déjà une belle unité, résultat sans doute d’un long travail d’équipe,  est encore un peu brut de décoffrage: lumières et son encore un peu approximatifs, erreurs de mise en scène comme ces inutiles  allers-et-retours dans la salle, et dix  minutes à gagner sur la fin, ce qui ne nuirait pas à l’ensemble..
Mais tout cela devrait vite se caler .Ce serait vraiment  dommage que l’exploitation s’arrête à ces quelques représentations…


Philippe du Vignal

 

Espace Icare, 31 Bd Gambetta Issy-les Moulineaux jusqu’au 19 mai à 20 h 30.

Vaudou à la Fondation Cartier

Vaudou à la Fondation Cartier 

 

vaudou412.jpg C’est dans plusieurs salles un ensemble très important et exceptionnel , non pas d’ »objets » comme le dit maladroitement la plaquette mais de sculptures Vaudou issues de la collection d’Anne et Jacques Kerchache. Autodidacte, Jacques Kerchache (1942-2001), avait fait de nombreux voyages en Afrique, puis en Amérique centrale et Amérique du Sud. En particulier au Dahomey -actuel Bénin- à la fin des années 60. Et c’est à son initiative que furent créés en 2000 le très beau pavillon des Sessions du Louvre consacré aux arts d’Afrique, d’Asie et d’Océanie et le Musée des arts premiers, et il collabora plusieurs fois avec la Fondation Cartier pour des expositions thématiques. »Pour les arts primitifs, et notamment pour la vaudou, il y a Jacques Kerchache et il n’y a que lui »,  avait dit André Malraux, et ce projet d’exposition Vaudou imaginé de son vivant ne put être réalisé à cause de son décès prématuré. Cette exposition est aussi une façon de rendre hommage  à cet expert passionné.
  Il y a dans la cosmogonie de la religion vaudou encore très pratiquée au Bénin, dans le sud du Togo et du Nigéria, et en Haïti, à la suite  de la traite,  des pratiques religieuses fondés sur les liens entre le monde visible des vivants et celui invisible des disparus, avec qui on peut communiquer par des actes sacrificiels et divinatoires autour de petites sculptures, prières rituelles, et cérémonies de possession.
Comme cette étrange et très impressionnant cortège dont le participants portaient en courant et à bout de bras un cercueil vide pour fêter « le bout de l’an » d’un défunt de la famille,  que nous avions pu voir à l’automne 63  dans les rues de Porto-Novo.

  La Fondation Cartier a demandé au scénographe italien Enzo Mari d’imaginer une présentation de cet ensemble de statues; au rez-de-chaussée, il y a huit « bocio », grandes sculptures en bois, représentant des membres de la famille placés devant chaque propriété et chargés d’éloigner les mauvais esprits et les dangers. Enzo Mari a préféré les disposer devant des simulacres en contre-plaqué non figuratifs de maisons; c’est sobre mais cela ne fonctionne pas très bien: il  y manque l’indispensable relation entre ces figures religieuses , dont certaines sont tout à fait étonnantes, et la maison béninoise.
  Au sous-sol, il y a cinquante sculptures d’une quarantaine de centimètres qui sont placées, un peu comme les calvaires en Occident à la croisée de chemins mais aussi au bord d’un champ, protégés par un petit toit de palmes tressées, ou encore à l’intérieur des maisons. Ce qui frappe quand nous les avions vues,  toujours en 63,  » in vivo » pourrait-on dire et sans avoir été prévenu, c’est l’espèce de fascination qu’elles exercent presque aussitôt; elle sont à la fois très humbles mais on les sent chargées et investies d’un véritable pouvoir bénéfique ou maléfique-il était  évidemment impossible d’en savoir plus même auprès de nos amis ou collègues dahoméens-qui reste à nos yeux d’Occidentaux,   assez énigmatique. Il y a en elles,  comme une sorte de concentré d’énergie correspondant à la fonction curative qu’elle sont censées exercer.
Comme devaient l’être autrefois chez nous les innombrables statues de saints qui avaient chacun leur spécialité. C’est une dimension capitale  de la sculpture africaine, et en particulier vaudou que l’on oublie trop souvent, et où le prêtre qui les a créées a focalisé des  sentiments: peur, douleur, vengeance, amour, besoin de protection…
de elui qui la lui a demandé.
 Fabriquées avec soin en bois et en terre, recouverte d’huile de palme,  elles comportent souvent des morceaux de chaînes, de petits cadenas fermés, des herbes , quelques cauris, des cordes qui les enveloppent, ou encore des fichets de bois insérés,  comme si cette pénétration agressive permettait de mieux aller au plus profond du vœu du commanditaire.
   Les 48 statues sont alignées chacune, à hauteur du regard, sous un coffre vertical de plexiglass rectangulaire, et  baignées dans une lumière sépulcrale.  » Sur les 48 colonnes s’inscrit la vie réelle des hommes, la volonté d’échapper à la mort » , dit Enzo Mari . On veut bien mais cela a un côté très esthétisant, très galerie  d’art contemporain qui a quelque chose d’un peu choquant, même si  Kerchache était très séduit par le qualités esthétiques de ce qu’Enzo Mari persiste à appeler « objets » .
La solution idéale n’était sans doute pas des plus faciles à trouver mais, qu’y-a-t-il  de plus antinomique que ces sculptures provenant d’un milieu bien défini et ce sous-sol consacré à l’art contemporain? Que ces sculptures soient parvenues sans date ni lieu de provenance, sans doute milieu du 20 ème siècle et  Sud du Bénin, c’est un fait mais  le minimum aurait été, du moins pour les plus importantes, qu’il y ait un petit cartel… Faute de mieux,  une petite plaquette remise à l’entrée comporte quelques extraits du lexique de la symbolique vaudou de Kerchache qui permet d’y voir un plus clair, notamment en ce qui concerne la signification des différents liens et autres petits objets qui font partie des statues et dont beaucoup ont à voir avec un désir de mort de l’adversaire.
Mais on se sent  quand même très frustré devant tant de bauté dont on ne peut vraiment percevoir le snes profond.
Dans l’autre salle salle du sous-sol, il y exposé dans le même esprit  esthétisant- tant pis, il faut faire avec- sur un bassin d’eau noire, une sorte de char avec deux chaînes et  têtes de crocodile, absolument magnifique intitulé Le Char de la mort, qui appartient à la collection Kerchache; l’art contemporain occidental   fait alors bien pâle figure à côté de cette œuvre. Impossible de ne pas être sensible à cet ensemble à la fois grave et paisible qui rappelle nos plus beaux classiques Memento mori.
Aucun besoin de connaître la philosophie vaudou; c’est une œuvre  des plus sublimes qui dépasse les continents et qui peut parler à chacun d’entre nous.

  Enfin dans la salle du rez-de-chaussée, une salle est consacrée aux documents de recherche personnelle de Jacques Kerchache ( lettres, photos, manuscrits…) ainsi que des films.Mais cet ensemble est quand même un peu décevant.
  Alors à voir? Oui, absolument, malgré les nombreuses réserves  concernant la scénographie de cette exposition indiquées plus haut, comme la magnifique exposition sur l’art Dogon au Musée des Arts premiers.

 

Philippe du Vignal

 

Fondation Cartier pour l’art contemporain, 261 Bd Raspail 75014 Paris, jusqu’au 25 septembre.

 

http://www.vaudou-vodun.com/fr/
Un livre illustré de quelque 200 photos, retrace le parcours de Jacques Kerchache, et des textes sur l’art africain et sur l’art vaudou, avec des approches complémentaires de spécialistes a été publié à l’occasion de cette exposition..Bilingue franco-anglais Relié 24 X 32 cms , 236 pages pour la modique somme de 49 euros.

Mademoiselle Julie

Mademoiselle Julie d’August Strindberg, traduction de Terje Sinding, mis en scène de Christian Schiaretti.

   mllejulie.jpgLe directeur du T.N.P. avait déjà monté Camarades et Père du célèbre auteur suédois.Le diptyque Mademoiselle Julie et Créanciers complètent la représentation de cette  » tragédie naturaliste »; ce sous-titre de Mademoiselle Julie dit bien que la pièce  est surtout fondée  sur la thématique ontologique de la relation homme/femme ».Et Schiaretti a raison de préciser qu’à l’instar des tragédies classiques, le tragique de Srindberg possède  une unité de temps:(une nuit);  de lieu: la cuisine d’une demeure de grands bourgeois., et enfin  d’action avec seulement trois personnages, en fait ,plus souvent deux: Julie la fille du comte  et Jean le domestique; Christine la cuisinière et fiancée de Jean n’étant qu’une sorte de contre-point indispensable.
Avec une difficulté réelle pour tout metteur en scène: comment concilier la situation tragique d’un amour impossible  et un naturalisme évident. Christine fait la cuisine devant nous, Jean cire les bottes du comte, en même temps que se noue une passion dévorante et insoluble dès le départ, sinon par la mort et la séparation entre deux êtres.
Strindberg révèle ici son mal-être permanent, et la question des relations entre hommes et femmes , surtout quand elle ne sont pas du même milieu, l’a visiblement taraudé toute sa vie. Il faut rappeler que sa mère avait d’abord été la servante de son père avant quelle ne se marie avec lui, et lui-même a divorcé trois fois…
Et le dramaturge suédois reconnaît sans détour qu’il a puisé le thème de Mademoiselle Julie, dans la vie réelle; toute la pièce est en fait un « immense règlement de compte entre des êtres dressés les uns contre les autres dans une perpétuelle revendication « comme disait Adamov:  » et un antagonisme violent entre l’homme et de la femme,  fondé sur  un problème d’ascension et de  chute sociale ».  Julie ne peut pas admettre les raisons de Jean , et réciproquement. Finalement ,tout les sépare, même s’ils ont toujours vécu dans la même maison. C’est ce que va révéler cette  nuit de la Saint-Jean, où bien des choses sont permises et où les relations entre maîtres et serviteurs  plus floue qu’à l’habitude: Julie, qui a rompu ses fiançailles est  attirée par Jean, même si l’on ne danse pas avec les paysans ou les domestiques, et même si Jean est déjà fiancé avec Christine la cuisinière.
Et sitôt Christine sortie de la cuisine, elle  se jettera sur Jean qui ne résistera pas bien longtemps.Il a sans doute une revanche à prendre et rêve comme elle mais pas pour les mêmes raisons de s’échapper  de cette maison.Il rêve sans doute d’un ailleurs mais saura se montrer inflexible avec Julie quand il aura besoin d’argent et elle  n’hésitera pas à voler son père pour partir avec lui refaire leur vie à l’étranger,. Même s’il se rend compte que le piège s’est déjà refermé sur cette liaison qui n’ a qu’une issue:  la mort de l’un d’entre eux. Et c’est lui qui, sans état d’âme, qui donnera un couteau de cuisine à Julie pour qu’elle se tue.Il faut une victime sacricifielle mais ce ne sera pas lui:  » Il faut toujours étudier la nature des êtres avant de donner libre cours à la sienne « dira-t-il cyniquement.

Christian Schiaretti a réalisé une mise en scène de tout premier ordre. Avec d’abord une scénographie exemplaire signée Renaud de Fontainieu qui réussit à concilier un naturalisme bien visible: Christine cuisine réellement pour Jean un petit plat qu’elle fera flamber sur un piano de grande maison: plaque chauffante, plan de travail et évier érunis en rectangle, avec four en fonte en dessous, mais, derrière point de murs, juste un espace libre avec  une longue pente qui mène à une double porte coulissante  qui laisse entrer et sortir les personnages, dans un superbe contre-jour.Impressionnant, non de vérisme mais de vérité et d’intelligence. On est à la fois dans le réel le plus terre à terre: la cuisine et, en même temps dans une dimension ontologique, un autre monde où a lieu l’autre vie des personnages dont nous ne savons peu de chose, une vie hors-champ en quelque sorte. Nous avons bien souvent dans ces mêmes colonnes fait remarquer l’insignifiance de telle ou telle scénographie, pour dire combien celle-ci est en parfaite harmonie avec la remarquable mise en scène de Christian Schiaretti.
Cela fonctionne un peu moins bien  , puisqu’il s’agit à peu près du même décor , avec Les Créanciers dont vous rendra compte Christine Friedel. Ce qui est le plus impressionnant c’est la direction d’acteurs de Christian Schiaretti, toujours juste et précise comme sa mise en scène. Pas de détails inutiles , pas de vidéos parasitaires, mais un respect et une intelligence du texte de Strindberg, comme rarement nous l’avions entendu, sans aucun doute grâce aussi à la belle traduction de Terje Sinding . Seul petit bémol, l’introduction de personnages masqués avec des têtes d’animaux: belle image  mais pas vraiment utile.

La pièce est  servie par trois acteurs de tout premier ordre: Clara Simpson dans le petit mais indispensable rôle de Christine, Clémentine Verdier dans une  Julie  et dont elle rend très bien la volonté de possession d’une belle jeune femme qui a visiblement besoin de rompre avec son milieu et qui en voit bien toute l’impossibilité matérielle et morale. Wladimir Yordanoff, exceptionnel dans Jean. Manipulateur, cynique, assoiffé de revanche sociale mais quand même très lucide sur ses faibles chances de réussite, puisqu’elles dépendent de Julie dont il a eu envie mais qu’il n’aime pas. Wladimir Yordanoff fait un travail tout en nuances et sait bien rendre les deux facettes de  ce personnage de Jean, domestique, devenu  d’un extrême cynisme avec celle qui reste la fille de son patron, et  qui, en même temps, reste attentif au moindre coup de sonnette de monsieur le Comte. On n’efface pas des années d’obéissance servile…
Nous venons  d’assister en direct à un moment d’attirance sexuelle, immédiate et foudroyante entre deux êtres dont devine que leur histoire va basculer en quelques heures dans l’irréparable. Echec programmé, malgré l’abnégation de Christine. Et la dernière scène de rupture,  quand Jean laisse Julie, désemparée, partir avec le couteau qu’il vient de lui donner, est de toute  beauté dans  la noirceur d’un rituel de mort qui n’ose pas dire son nom.Noirceur sans doute mais qui, comme toutes les noirceurs , ne cesse de nous fasciner! La mort de Julie  ne préfigure-t-elle pas au fond la chute sociale de Jean le domestique qui se rêvait propriétaire d’un hôtel restaurant?
La fable inventée par Strindberg a plus de cent ans déjà mais reste d’une vérité cruelle: il suffit de lire les pages de faits divers des quotidiens. Et Christian Schiaretti  cette signe là une mise en scène vraiment exceptionnelle.

A voir sans aucune réserve. Vraiment comme Les Créanciers mais peut-être vaut-il mieux voir les deux pièces séparément.

Philippe du Vignal

Théâtre national de la Colline jusqu’au 11 juin. T: 01-44-62-52-52

Vivre dans le feu

Vivre dans le feu, d’après les carnets et poèmes de Marina Tsvetaeva, adaptation/mise en scène de Bérangère Jannelle. 

 

   Marina Tsvetaeva est maintenant bien connue en France; cette écrivain  russe était née en 1881 et avait eu une enfance plutôt délicieuse, jusqu’à la disparition de sa mère morte de tuberculose. Elle suivit des cours d’histoire de la littérature à la Sorbonne, ce qui devait être  rare à l’époque pour une jeune fille. Très vite, elle se maria avec Efron,  un jeune officier , tout en ayant une liaison avec le poète Ossip Mandelstam, mais aussi avec  la poètesse Sohie Pranok. De retour en Russie,les ennuis commenceront : elle connaîtra la famine et l’un de ses deux filles mourra de faim dans un orphelinat où elle l’avait placée pour qu’elle puisse survivre!
C’était une amie de Pasternak et de Rilke. Elle vécut à Paris où la colonie russe blanche se méfiait d’elle, tout comme Staline en Union soviétique. Trop indépendante, trop libre aux yeux des hommes ; en refusant de se soumettre, elle en paiera le prix cher. Son mari Efron fut soupçonné de participation  à l’ assassinat d’un espion soviétique et sera fusillé. Quand elle reviendra en Union soviétique, avec son fils en 39, elle  y survivra, seule,  misérablement et après qu’on lui ait refusé un emploi dans une cantine, elle finira par se pendre en 41. Entre temps, elle aura quand même eu le courage et la force d’ écrire des milliers de pages de poèmes, carnets, journaux intimes,voire même de stragédies inspirées des grecs.
Ce fut une femme exceptionnelle, passionnée par la vie, par l’amour et la poésie,  ce que les Russes finiront par reconnaître en la réhabilitant en 1955, et dont les écrits restent toujours aussi bouleversants, où l’on trouve des phrases aussi fortes  comme:  » J’ai trouvé une devise: deux verbes auxiliaires: être vaut mieux qu’avoir » ou  » Passer sans laisser de traces est peut-être de comprendre le temps et l’univers ». Dans le cadre du Festival Seules en scènes. Olivier Meyer a demandé à  sept actrices-dont Michèle Guigon et Meriem Tenant (voir Le Théâtre du Blog)- de  se confronter au grand plaisir mais aussi à la difficulté d’investir un plateau en solitaire, avec des textes écrits par elles ou par de grand auteurs ; ainsi  Marie-Armelle Deguy avec une adaptation de La Princesse de Montpensier de Madame de Lafayette.
C’est une bonne idée, mais cette ancienne salle des fêtes qui abrite maintenant le Théâtre de l’Ouest Parisien,  où le public voit mal le plateau, n’est guère adaptée à ce genre d’exercice mais, bon, quand on est dans les premiers rangs, cela va encore et l’on y a vu d’excellents spectacles. C’est Natacha Régnier, plutôt actrice de cinéma à la belle présence, et que l’on n’avait jamais vue sur scène du moins en France, qui ouvre le bal ,en disant des extraits  des carnets de Marina Tsvetaeva.. Il y sur scène un petite table blanche, avec plein de cartons remplis de feuilles de papier, que Natacha Régnier dispersera ensuite au  sol , et une sorte de bannière verticale déroulante où s’inscrivent d’abord le mot F E U en grandes lettres rouges,  qui tient plus d’une œuvre d’art conceptuel et qui n’a guère sa place ici. A la fin, on verra même sur la dite banderole des gouttes de sang couler!  Tous aux abris…
Il y a aussi, dans le fond et sur le côté, des animaux rouges, et un grand rocher en polystyrène où Natacha Régnier montera un moment une épée à la main pendant que la neige tombe…. Si, si c’est vrai! Très vite, à cause d’un manque d’éclairage assez surprenant, et d’une mise en scène ronronnante, l’ennui s’installe.  Natacha Régnier a une belle présence en scène et une diction claire et juste , mais  elle ne peut pas grand chose contre la médiocrité et la prétention d’une mise en scène aux fausses bonnes idées, qui se voudrait créative et qui ne donne rien à entendre de la fulgurance de la pensée de la jeune poétesse russe. Ce n’est pas à coup de fumigènes, de sculptures contemporaines, de sonatines et de musique symphonique que l’on donne à percevoir  une  poésie de cette intensité .  On veut bien que son projet , comme elle l’écrit avec beaucoup de naïveté » , soit bâti autour de l’enchantement »,  mais d’enchantement, nenni! Bérangère Janelle aurait dû faire les choses plus simplement au lieu de se lancer dans un travail  à la fois théâtral et plastique qui n’est absolument pas convaincant.Dommage!
Mieux vaut donc  aller revoir Natacha Régnier dans l’un de ses nombreux films dont le formidable La Vie rêvée des anges d’Erick Zonca, et relire au calme , le soir dans un jardin les merveilleux écrits de Marina Tsvetaeva.

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Ouest Parisien jusqu’au 7 mai; le spectacle sera repris au Théâtre des Abbesses du 5 au 16 octobre. Le  Festival Seules en scènes a lieu jusqu’au  25 mai T: 01-46-03-60-44

 

http://www.dailymotion.com/video/xgjovs

Semianyki

Semianyki de et par  Olga Eliseeva, Alexandre Gisarov, Marina Makhaeva, Kasyan Ryvkin, Elena Sadkova, Yulia Sergeeva.

    teatrsemianyki.jpgOn avait vu souvent  autrefois la compagnie Licedei,  troupe comique de très haut niveau fondée en 68. Semianyki ( la famille) est issu en fait d’un spectacle d’une promotion de l’ école fondée par cette même troupe, il y a une dizaine d’années. Spectacle que Gérard Gélas avait accueilli  dans son Théâtre du Chêne noir en 2005, et qui, depuis, a parcouru le monde.
C’est une tranche de vie d’une famille aussi improbable que burlesque: il y a le père, ridicule, habillé comme un clodo et  qui ne boit pas que de l’eau, la mère énorme bibendum qui attend un enfant , leur fille aînée,  leur fils , la cadette et le bébé ; ils ont des cheveux ébouriffés roux ou blancs, ou des couettes qui bougent toutes seules, et affublés de grosses lunettes …
Quelques éléments scéniques, comme sur le côté jardin, un piano droit  qui laisse échapper , de temps à autre, des corps de poupée, un lustre en dentelle  déchirée, un téléphone noir d’autrefois avec un fil interminable,  un tricycle d’enfant muni d’un pupitre d’orchestre… Et ce sont des musiques de bandonéon  et  d’Amérique du Sud entre autres mais aussi les Gymnopédies d’Eric Satie, qui servent de toile de fond à tout un univers burlesque qui se met en marche. Buster Keaton comme les Marx Brothers,   ne sont jamais loin dans ce monde déjanté où l’on joue sans cesse avec l’attente du spectateur.Les gags se succèdent à grande vitesse mais  généralement en plusieurs temps. C’est d’une drôlerie savamment mise au point: il y a chez ces comédiens comme une sorte de mécanique implacable qui détermine la moindre de leurs actions ,gestes ou déplacements mais dont la vraisemblance n’est paradoxalement jamais exclue: comique de situation, comique de répétition surtout quand toute la famille  fait  le même mouvement loufoque, inversion des positions,interférence inattendue  dans une série de gestes, erreurs fatales et chutes  dûes à la distraction, événements inattendus comme ces canards prêts à cuire qui tombent des cintres par dizaines, et dont l’un va bizarrement remonter seul du sol au petit lustre de dentelle où il restera accroché: les comédiens dirigés par Boris Petrusshamskiy  connaissent tous les numéros du registre clownesque; et ils le font avec une si formidable précision et en même temps, ce qui n’est pas incompatible, avec une telle  générosité, qu’ils nous embarquent sans difficulté dans leur univers.
Bien entendu, le public, en particulier le enfants, est  immédiatement séduit, et  marche au quart de tour. Les personnages que le six comédiens ont créés, occupent donc en fait tout le plateau dans cette série de gags souvent connus mais revisités avec beaucoup d’intelligence et et d’invention. Et c’est tout leur corps comme leur visage qui est constamment en mouvement dans un délire sans paroles: le seul mot prononcé par la mère est: allo, quand elle intercepte un coup de téléphone… destiné à un spectateur qu’elle fait venir sur scène. Ce qui est le plus étonnant dans le spectacle est la précision gestuelle -collective ou individuelle-des numéros qui se succèdent sans aucun temps mort., et jusqu’à la fin que
l’on ne vous dévoilera pas.-qui n’est ni très neuve ni très écologique- mais qui ravit le public; public auquel ils lui font souvent appel dans une merveilleuse complicité.
Certes, on  ne rit pas sans cesse  pendant cette heure quarante (ce n’est pas un défaut et ce serait impossible) et le spectacle a peut-être un peu de mal à démarrer mais on est tout le temps ébloui  par ce ballet d’êtres ridicules et qui ont conscience de l’être, par cette maîtrise incroyable du corps fort peu répandue chez nous et  dont on ne se lasse pas. Les comédiens de Semianyki, formés à bonne école, sont vraiment de grands artistes. Allez-y  sans réticence ; vous ne le regretterez pas; ce n’est pas tous les jours que l’on rit dans le théâtre  contemporain… Après  le sinistre et interminable  Noli me tangere, cela fait du bien!

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point  à 20 h 30, jusqu’au 2 juillet.
6 juin 2011 Festival de théâtre de Tomblaine puis d’août à octobre 2011, tournée en Amérique latine et en  novembre 2011 reprise de la tournée en France

La Noce chez les petits bourgeois

 La Noce chez les petits bourgeois de Bertold Brecht, traduction de Magali Rigaill, mise en scène de Julie Deliquet.

lanoce0082sabinebouffelle.jpgLa Noce chez les petit bourgeois, on l’oublie souvent, a presque cent ans, puisque Brecht l’écrivit  en 1919, il avait alors juste vingt et un ans. Et ce n’est sûrement pas un hasard, cette  pièce en un acte, est souvent jouée par les jeunes compagnies. On peut y mettre beaucoup de choses, la situer à une époque ou une autre, lui adjoindre de la musique et des chansons, la  jouer réaliste ou plutôt poétique.
Bref, c’est une formidable auberge espagnole pour des comédiens réunis en collectif comme c’est le cas avec In Vitro. ou bien d’autres. Comme si la notion de collectif ressemblait peu ou prou à un rempart contre la solitude et le manque de contrats.
Charlotte Maurel, la scénographe, avec trois bouts de ficelle et demi, et du matériel de récupération, a réussi quand même à recréer un univers des années 74 ; soit au sol, un lino imitation de parquet à chevrons en chêne. Une  table en verre à roulettes avec  un électrophone 33 tours, un petit bar en tour avec bouteilles, un fauteuil  tournant de bureau bien affaissé, tous meubles dont personne ne vaudrait plus aujourd’hui, une armoire  pauvrette avec un papier à motifs des plus hideux, pur jus années 70 , et enfin deux tables disposées en T, avec une nappe bien laide et des serviettes à carreaux rouges.   Plus loin, sur le côté, il y a une banquette en plastique crème à vomir et des chaises tubulaires  avec une galette ronde en agglo recouvert de vinyl rouge foncé. Dans le genre laideur poussée à l’extrême, c’est plutôt bien vu.
Les costumes sont, eux, moins réussis et n’ont ni unité  ni vérité. Pas bien mais pas grave: on oublie, et on fait avec. Quand on entre dans la petite salle,  les invités de la noce sont déjà à table: tout le monde fume , parle fort et boit déjà pas mal; il y a là  toute la famille, Jacob et Maria,les deux jeunes mariés, le père qui se lance dans un discours  confus et a une forte tendance à parler opérations avec force détails pas très ragoûtants, et insiste lourdement sur le toucher rectal.. Déjà bien imbibé, il se lance dans une imitation de Giscard d’Estaing. On danse le boogie, mais très vite, le repas bascule dans l’ennui et l’agressivité, bref le cœur n’y est pas, ou plus tout à fait et  les  gens de la famille tous âges confondus, vont se révéler de plus en plus glauques.
En poussant la table pour pouvoir danser, un des invités casse le pied d’une table, et la banquette  va s’effondrer aussi. Et comme c’est Jacob, dont Maria est si fière ,qui se vante d’avoir lui-même réalisé les meubles, il n’apprécie pas du tout. Maria, elle, danse en se dénudant les seins et se laisse draguer sous l’œil indifférent de son mari. Bref, la soirée dérape de plus en plus, malgré les desserts apportés par la mère, et  on  continue à remplir les verres de vin rouge. Les couples commencent à s’injurier et une jeune femme , elle aussi bien imprégnée, révèle que Maria est enceinte.
Les invités,  qui n’ont rien à se dire,  vont  alors à fuir courageusement ce champ de ruines;  les deux jeunes mariés se retrouvent seuls,  et  font un triste bilan: pourquoi on s’est marié? Pourquoi t’as dansé avec cette dévergondée? Malgré tout, mi-pleurant mi-riant, ils  vont  s’embrasser goulûment – la vie même médiocre reprend le dessus – avant d’aller faire l’amour à moitié nus dans le fond de la scène… Comme pour exorciser cette soirée au triste  avant-goût de ce qu’ils vont aussi devenir dans une dizaine d’années: condamnés à vivre en commun une vie de bofs, aussi vulgaires que leur famille  venue  pour leur mariage,  rite obligatoire de passage pour  leur  entrée dans la société. Et l’on rit mais un peu jaune.
Presque cent ans après l’écriture de la pièce , remaniée en 29,  ce petit acte du jeune Brecht tient encore bien  la route. Sans doute grâce à la traduction précise de Magali Rigaill qui ne mâche pas les mots de Brecht  et tout d’un coup, ils retrouvent une verdeur et une vérité bien savoureuses. Grâce aussi et surtout à la qualité de la mise en scène, et à  la direction d’acteurs rigoureuse de Julie Deliquet: avec, en amont, sans doute  de nombreuses impros et un long  travail en commun: tous les comédiens-
pas de vedette et une réelle complicité- ont une formidable aisance sur scène, comme  s’ils  avaient toujours vécu là, et une belle unité de jeu .
C’est à la fois jubilatoire et  insolent. Aucune tricherie, aucune  criaillerie  mais  un ton et une gestuelle toujours justes; les personnages sont bien là, dans une grande proximité avec le public ,même si l’interprétation est parfois inégale. Il faudra que le spectacle se rode;  il est encore un peu brut de décoffrage et mieux vaut oublier les justifications théoriques un peu embrouillées de Julie Deliquet. Mais cette  réussite de travail collectif  qui, « mutatis mutandis, » comme dirait Giscard d’Estaing, rappelle (ne rougissez pas de plaisir Julie Deliquet) les tout débuts du Théâtre du Soleil avec Les Petit bourgeois ou La Cuisine… Si, si c’est vrai, et nous jurons devant Brecht que c’est vrai.
Reste à vendre ce spectacle, et il y a neuf comédiens, et, par les temps qui courent,  ce n’est pas gagné. Croisons les doigts pour eux; ils  le méritent.

Philippe du Vignal

La Noce ,traduction de Magali Rigaill est éditée chez l’Arche.

 Salle Panopée: 11 avenue Jézéquet à Vanves jusqu’au 7 mai; ce 7 mai, il y a, avant La Noce, une reprise du précédent spectacle d’ In Vitro: Derniers remords avant l’oubli de Jan-Luc Lagarce:  encore un histoire de famille…

La nouvelle saison de l’Odéon par Olivier Py.

La nouvelle saison de l’Odéon par Olivier Py.

Pour les épisodes précédents et le résumé du feuilleton théâtro-politico-élyséen, voir Le Théâtre du Blog ( Les petits tours de prestidigitation de tonton Frédo). Pour l’heure, c’est l’encore maître de maison, Oliver Py qui officiait dans l’ancien foyer du Théâtre de l’Odéon pour sa conférence de presse annuelle.  Après quelques cocoricos  forts justifiés sur la saison passée, Olivier Py ne cache pas son émotion, et on le comprend:  » Je suis très triste, de polivierpy.jpgar le fait du Prince,  de quitter cette maison, son architecture et surtout  l’équipe avec laquelle j’ai travaillé pendant quatre ans, soit un an et demi, pour faire démarrer les choses, deux ans et quelque pour atteindre le plein régime.Il me reste donc un an à être encore dans ces murs ».
« J’ai demandé au Ministre de la Culture de préserver les projets en cours dont celui de l’opération Villes en scène que j’avais mise en place. Cela a été particulièrement douloureux, dit-il- et on peut le croire quand on voit la façon dont F. Mitterrand  s’y est pris- cette annonce de non-reconduction. Ce n’est pas moi mais ce sont les idées, celle de promouvoir un théâtre de service public, mais aussi le fait  d’avoir des relations suivies avec l’Éducation nationale qui étaient à la base du travail que nous avons mené tous ensemble; mon équipe et moi ,nous  nous sommes battus  pour recréer ce  théâtre public que toute l’Europe nous envie mais qui  crée des devoirs : nous avons donc élargi le public en pratiquant  des prix abordables, et  en remplissant les salles sans tomber dans la démagogie mais cela  été remis en question par le Ministre; c’est toujours le public qui légitime l’action d’une équipe théâtrale et non l’audimat ,  et nous avons toujours considéré le spectateur comme un relais avec d’autres spectateurs éventuels.
C’est vrai , je suis triste de quitter l’Odéon mais  ma dernière saison dans ces murs, je veux l’accomplir avec enthousiasme dans trois directions essentielles à mes yeux: un projet européen dont  quatre spectacles allemands,  et une saison qui soit une sorte de miroir d’histoires d’amour. Olivier Py insistera bien,  et à plusieurs reprises, mais sans jamais citer le nom de son successeur potentiel Luc Bondy sur la dimension européenne de son travail en cours: Ivan van Hove avec un  Misanthrope en allemand surtitré, Castorf avec La Dame aux camélias avec des comédiens français, Ostermeier  avec son Mesure pour mesure, et  Cassiers avec une nouvelle pièce Sang et roses. Il y a aura aussi  la reprise de  Tramway de Warlikowski, tous déjà bien connus en France mais aussi le Belge Fabrice Murgia avec une pièce de lui Le Chagrin des ogres, et surtout  La Maison de la force de la grande Angelica Liddell qui avait été la révélation l’an passé du Festival d’Avignon ( voir encore Le Théâtre du Blog). et l’Estonien Tiit Opsaoo: autrement dit, suivez mon regard, puisque c’est ce manque soi-disant de » dimension européenne »,  que le Ministre, sans doute à court d’arguments,  avait  injustement reproché à Olivier Py.  Deuxième axe de cette prochaine saison: l’accession à l’Odéon de nombreux jeunes metteurs en scène qui se plaignent d’être laissés en marge des institutions.  Comme le disait joliment Vitez: « Le plus dur,  c’est de pénétrer dans la citadelle », et il était bien placé pour le dire!
Et, du côté français, on retrouvera Joël Pommerat avec Cercles/ Fictions , Ma chambre froide et Cendrillon: grands  moments de théâtre des saisons passées. Olivier Py créera Roméo et Juliette dont il veut montrer la dimension politique et Prométhée Enchaîné. Fiesbach reprendre sa Mademoiselle Julie qui va être créée au Festival d’Avignon, avec J. Binoche et Nicolas Bouchaud.
Beau programme à la fois exigeant sans être branchouille, et osons le mot ,populaire sans être vulgaire… Franchement, que pourrait demander le peuple? L’éviction d’Olivier Py qui se révèlait  déjà  être  un  beau gâchis, se confirme …  Le Ministre de la Culture qui  n’a décidément pas la main très heureuse en ce qui concerne les nominations, aurait pu en faire l’économie. Olivier Py  a aussi ajouté  que c’était pour lui l’occasion de dire qu’il nous appartenait à tous de demander aux candidats à la Présidence de mettre la culture au centre de leur programme. Là on veut bien, mais avec Marine Le Pen, la réponse, au moins, on la connaît déjà; quant au Président actuel, même s’il s’ s’agite en ce moment pour montrer qu’il possède quelques brins de culture, on peut être tout à fait sceptique sur ses intentions…
On souhaite en tout cas à Olivier Py, comme il le veut profondément, qu’il puisse poursuivre  au Festival d’Avignon, tout le travail  qu’il a réalisé à l’Odéon; encore faudrait-il, comme il l’a rappelé,  que le conseil d’administration du Théâtre de l’Odéon demande à celui du Festival d’Avignon d’entériner la proposition de tonton Frédo qui, de toute façon, ne sera plus ministre dans un an tout juste.
Décidément l’affaire est compliquée, quoiqu’en disent les services du Ministère de la Culture. D’ici là, beaucoup d’eau aura coulé sous les ponts de Paris comme d’Avignon.

Philippe du Vignal

Odéon-Théâtre de l’Europe,Paris le 2 mai.

Lettres d’amour à Staline

Lettres d’amour à Staline de Juan Mayorga, texte français de Jorge Lavelli et Dominique Poulange, conception et  mise en scène Jorge Lavelli.

  Juan Mayorga, à 46 ans, membre du collectif  théâtral El Astillero de Madrid, a écrit une trentaine de pièces, et est sans doute l’écrivain espagnol contemporain le mieux connu en France. Et sa pièce pour le moins complexe,Le Garçon du dernier rang, qu’avait monté Jorge Lavelli en mars 2009 ( voir Le Théâtre du Blog) , mettait singulièrement en lumière les difficultés que nous éprouvons tous quant à notre identité et  le pouvoir de la manipulation. ..
 Cette fois, la pièce  de Juan Mayorga, à travers quelques épisodes de la vie de Boulgakov, constitue, comme le dit l’auteur lui-même,  » une méditation sur la nécessité pour l’artiste d’être aimé du pouvoir, nécessité aussi forte que celle du pouvoir à être aimé de l’artiste ». Boulgakov (1891-1940)  fut d’abord médecin, puis se mit à l’écriture: on lui doit plusieurs romans dont le célèbre Le Maître et Marguerite,  et plusieurs pièces; il  fut ,  tout  au long de sa courte vie, à la fois  jalousé  par Meyerhold, Maïakoswski, et Taïrov, ce qui fait quand même beaucoup, et  joué par Stanislawski,  mais n’a cependant pas pas cessé  d’avoir de sérieux ennuis avec la censure et cela ,dès les années 20. Staline l’admirait beaucoup et l’a même aidé, mais s’en méfiait terriblement. Au moins, lui,  ne fut-il pas exécuté…
  Staline, comme le dit Jorge  Lavelli, » cette bête redoutable dont la voix et la volonté ont irradié la fin de la seconde guerre mondiale » régnait alors sur les intellectuels et il n’y avait aucune possibilité de se démarquer du régime, sauf à se taire et à ne plus écrire que des choses inconsistantes.
Sur cette base historique t simplifiée, Mayorga en profite pour nous parler des situations  déchirantes à un moment de la vie, qui accablent les grands poètes comme n’importe lequel d’entre nous. Dans ces Lettres d’amour à Staline, on voit donc le malheureux Boulgakov avec son épouse à un moment où il ne sait plus très bien comment rester lui-même face à une censure sans nom, sans visage mais terriblement efficace et éprouvante.

  Et Boulgakov décide alors d’écrire une lettre à Staline pour lui demander de quitter l’Union soviétique, même provisoirement, puisque tous ses écrits sont systématiquement rembarrés par un pouvoir occulte. Et, fait extraordinaire, il reçoit même un jour un coup de téléphone du petit père des peuples, en personne qui désire beaucoup le rencontrer pour avoir un entretien avec lui. Mais, fatalité ou volonté du maître absolu du Kremlin,on le saura pas, la communication est soudainement coupée. Et la vie de Boulgakov va devenir insupportable, et sa personnalité elle-même en est dévorée. Il l’écrit: « mes forces sont brisées, je n’ai plus le courage d’exister dans cette atmosphère de traque, je sais qu’à l’intérieur de l’URSS, il m’est interdit de publier mes livres ou de faire jouer mes pièces ». Mais l’exil tant demandé ne lui est pas accordé.
 Il y a dans la pièce de Mayorga deux personnages: Boulgakov et sa femme, sans doute la deuxième,( il en eut trois) qui joue au début surtout le personnage de Staline en cherchant à l’incarner au maximum dans une sorte d’exorcisme, puis Staline lui-même ou son fantôme, sort d’une armoire , en costume militaire blanc, et va passer dans la vie du couple, comme un être maléfique qui ne cesse de hanter la pensée de l’écrivain. A raconter comme cela, cette manipulation psychologique devrait être aussi passionnante à observer qu’ effrayante.
 Malheureusement , le texte de Mayorga n’a pas, et de loin,  les mêmes qualités que celui  du Garçon du dernier rang. Et cette farce philosophico-historique, bien bavarde, sur la cruauté et la bêtise humaine fait long feu, comme si l’auteur avait voulu surtout privilégier la fable plus que les personnages qui semblent, sauf à quelques rares moments, assez  inconsistants. Le dispositif scénique imaginé: des meubles sévères: tables, chaises,banquette, armoire, lit, le tout rangé au cordeau sur une moquette rouge n’est pas non plus d’une fabuleuse inventivité; quant à la direction d’acteurs, on a connu le grand Lavelli mieux inspiré. Les trois acteurs: Luc-Antoine Diquero, Gérard Lartigau et Marie-Christine Letort font ce qu’ils peuvent mais ne savent pas quelle direction de jeu prendre, et criaillent trop souvent pour être vraiment crédibles. Même la gestuelle est souvent fausse ou conventionnelle…
  Mission peut-être impossible: comment représenter des personnages comme Boulgakov et Staline sans tomber dans l’anecdotique? En tout cas, ces quelque 95 minutes dégagent un ennui profond. Comme l’auteur était dans la salle hier soir, les Français, qui sont  (en général mais pas toujours) des gens  polis, l’ont applaudi, mais sans grand enthousiasme… Et ce ne ne serait pas très honnête de vous  recommander ce spectacle.
  Décidément il y a des semaines comme cela: après le Noli me tangere, ces Lettres d’amour à Staline ne donnent pas trop envie de fréquenter les auteurs contemporains…Et ce n’est pas avec ce genre de spectacles que l’on attirera les jeunes au théâtre!

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Tempête jusqu’au 29 mai. t: 01-43-28-36-36

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