Les Champignons de Paris d’Émilie Génaédig, mise en scène de François Bourcier

Festival d’Avignon:

Les Champignons de Paris d’Émilie Génaédig, mise en scène de François Bourcier

©Tahiti zoom

©Tahiti zoom

 La compagnie  du Caméléon basée en Polynésie française existe depuis vingt-trois ans,  et avec la programmation d’un théâtre citoyen,  «invite à l’échange et à l’éveil des consciences, agissant comme une incitation permanente à décentrer notre regard et à alimenter une pensée libre, éclairée et critique. »
Cette pièce qui a reçu le prix Beaumarchais 2016 a pour thème l’effroyable programme militaire d’essais de bombes nucléaires que notre pays, a réalisé de 1960 à 1996, avec près de deux cent tirs aériens puis souterrains! D’abord dans le désert algérien puis en Polynésie française, à Morurua et Fangataufa!  

Dans la bonne conscience générale- on a voulu l’oublier mais c’est Pierre Mendès-France alors président du Conseil en 1954  qui  donna le feu vert à l’armée pour qu’elle commence à faire joujou avec la bombe nucléaire. Et comme les médecins militaires disaient que cela n’avait rien de dangereux ! La machine commença vraiment à se mettre en marche avec des moyens financiers considérables dès 1965. Ainsi la Marine nationale française créa un groupe aéronaval, avec plus de 3. 500 hommes, un porte-avions, trois escorteurs d’escadre, deux pétroliers et un bâtiment de soutien.  Tout cela, d’abord sous la présidence de de Gaulle, puis de  Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand et Jacques Chirac qui, finalement mettra fin à ces expériences nucléaires. Raison répétée jusqu’à plus soif, par les gouvernements de gauche comme de droite : garantir la paix au nom du peuple français, à la France, quelques soient les dommages causés à la population locale très souvent atteinte de cancers incurables, et à l’environnement! 

 Peu ou pas de répliques de l’opposition : la Polynésie, même si c’est la France, c’est si loin, très loin. Et la mer est vaste. Et puis le trop fameux secret-défense fonctionne à plein régime. Et tout le pouvoir militaire en place, bien entendu, fermait les yeux. La honte! Seul et courageusement, le général de Bollardière décédé en 86, manifesta de façon non violente en 1973, au large de Muruora contre ces essais nucléaires. Mais la Marine française intercepta le voilier envoyé par Greeenpace, où il se trouvait avec un prêtre, Jean Toulat, un écrivain Jean-Marie Muller et Brice Lalonde,  alors qu’il était en dehors des eaux territoriales! Mais à l’intérieur du périmètre de sécurité. Arrêté, il renvoya sa Grand croix de la Légion d’honneur!  Plus tard en 1985, le fameux Rainbow Warrior alla jusque dans la zone militaire interdite. Et sur ordre du Ministre de la Défense, une équipe de nageurs de combat coula le bateau dans la baie d’Auckland, avec un mort à la clé, ce qui provoqua un scandale international.

 C’est tout cela, que raconte le spectacle, à la fois grâce à des images vidéo qui font froid dans le dos et à de courtes scènes. Il faut voir les films des explosions nucléaires avec le trop fameux champignon,  mais aussi l’insupportable et suffisant sieur Messmer, alors ministre de la Défense, dire tout le mépris qu’il a pour les actions de Greenpace contre ces essais qui, comme l’avait bien  vu cette organisation, allaient faire des dégâts considérables-  à court mais aussi à très long terme- sur les populations locales mais aussi sur l’environnement, et qu’on n’a pas fini de payer. Bravo la France!

Et bien après, il y seulement a six ans! (sic) Une levée partielle du secret-défense portant sur une cinquantaine de documents, permit de confirmer que les zones touchées par les retombés radioactives s’étendaient bien au-delà du périmètre défini par la loi d’indemnisation des victimes et ses décrets d’application. Et c’est l’ensemble des cinq archipels de la Polynésie qui est donc pris en compte. Après combien de vies foutues à cause des cancers, combien de désastres écologiques, tous toujours niés ou très minorés par le Ministère de la Défense, et de morts : aussi bien des militaires venus de métropole, que des civils polynésiens. La honte! Toujours la honte irréversible…

Le spectacle est encore brut de décoffrage et il y a  une redoutable scénographie à base de toiles plastiques. Mais la direction d’acteurs de François Boursier est précise, et Tepa Teuru, Tuarii Tracqui et Guillaume Gay se sortent bien d’un texte souvent bavard, et aux dialogues assez faibles. Même si les extraits choisis de discours politiques de l’époque et les images sont toujours aussi accablantes! Tout se passe comme si l’auteure hésitait un peu  à dénoncer haut et fort, sauf à la fin, ce scandale qui reste d’une actualité brûlante mais dont on ne parle jamais en métropole: celui des nombreuses victimes de ces essais nucléaires. Mais aussi celui des conséquences, après plusieurs décennies, sur l’environnement maritime, avec, à la clé, la menace d’un possible tsunami.

Tel qu’il est, Les Champignons de Paris manque sans doute encore de virulence. Malgré les témoignages indéniables sur les tirs effectués à Muruora qu’il détaille avec une grande précision. Mais il peut au moins agir comme une piqûre de rappel sur cette aberration qui a duré plusieurs dizaines d’années… En tout cas, les spectateurs semblaient effondrés par ce qu’ils venaient d’apprendre. Et c’est tout à l’honneur de la Chapelle du Verbe Incarné, d’avoir invité cette compagnie du Caméléon. En venant depuis Tahiti jusqu’en Avignon, elle aura au moins contribué à libérer la parole, à dire la vérité, et surtout à détruire le mythe des essais propres, jusque là véhiculés avec complaisance par l’armée française et les résidents de la République successifs et de tout bord politique.

Avec un texte revu et corrigé, Les Champignons de Paris, sans doute encore imparfait, a de réelles qualités de théâtre d’agit-prop, et mériterait d’être accueilli l’an prochain dans le In. Ne rêvez pas trop du Vignal, et cela ne plairait sans doute ni au Ministère de la Défense ni à l’Élysée. Mais bon, qu’importe… Allez, encore un effort, Olivier Py, vous qui programmez une chose aussi niaise que ces Ovni(s), (voir Le Théâtre du Blog), vous pourriez donner une chance à ce spectacle où des acteurs français tahitiens osent dire aux Français métropolitains, une vérité qui dérange encore… Ce In assez branchouille y gagnerait en tout cas une crédibilité qui lui fait bien défaut cette année…

 Philippe du Vignal

Chapelle du Verbe Incarné, rue des Lices, Avignon, jusqu’au 28 juillet à 21h 35. T. : 04 90 14 07 49.


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Bizarres, scénario et mise en scène de Natasza Soltanowicz, (en polonais surtitré en français)

 

Bizarres, scénario et mise en scène de Natasza Soltanowicz (en polonais, surtitré en français)

©Jean Couturier

©Jean Couturier

 A vingt-quatre ans, cette metteuse en scène polonaise nous emporte, avec ses comédiennes du Théâtre universitaire de Wroclaw, dans l’entre-monde des vivants et des morts. Au sol, une jeune femme habillée de blanc gît parmi les membres de la famille : mère, tante, sœur, amies etc. Qui, d’entre elles, est encore présent ou a disparu ? Difficile à dire. La jeune femme rêve-t-elle? Ces êtres fantomatiques cherchent-ils à l’emporter dans le monde des ténèbres? Vêtus de longues robes noires moulantes à capuchon, ils ressemblent à Martha Graham dans Lamentation, une pièce créée en 1930. « Nous essayons de découvrir, la dimension féminine de l’expérience d’une perte en s’inspirant des anciens rites funéraires de diverses cultures, explique Natasza Soltanowicz. La plainte comme un outil pour survivre au deuil et qui aidera à explorer la relation entre la parole et le son pendant le rituel funéraire. »

La jeune femme va subir différents rites perpétrées par ces figures familiales, des âmes mortes qui s’expriment : «Elle est un peu insoumise. » (…) « On reviendra quand tu seras prête». L’héroïne va passer peu à peu dans l’autre monde :  «Ta main est si froide, ton odeur est si bizarre, tes yeux ne sont que poudre et poussière.»

 Le Teatr Uklad Formalny nous fait découvrir un spectacle exigeant et audacieux qui s’inspire de Tadeusz Kantor (1915-1990), créateur mythique polonais qui disait à propos de sa pièce Wielopole, Wielopole : «J’étais présent dans cette chambre, quand mon grand-oncle, le prêtre, est mort et j’ai vu le cadavre dans le cercueil. Je n’ai rien compris, mais j’étais témoin de la mort et, pour l’enfant, c’est une expérience très profonde. »

 Joanna Kowalska, Natalia Maczyta-Cokan, Malwina Brych, Katarzyna Faszczewska, Marta Franciszkiewicz, Zuzanna Kotara, Martyna Matoliniec, Joanna Sobocinska, Magdalena Zabel, comédiennes et danseuses, parviennent, grâce à leur sensualité et à leur forte présence, à évoquer ces moments douloureux. Les séquences jouées de ce spectacle surtout musical paraissent moins lisibles que les parties chantées et dansées qui sont d’une grande beauté. Natasza Soltanowicz, démiurge de cette création singulière mais aussi scénariste et metteuse en scène, a signé la musique de cette œuvre atypique jouée dans un nouveau lieu du Off, né d’un partenariat entre la Ville et l’Université d’Avignon, pour de créer des passerelles entre les pays et favoriser la circulation des spectacles internationaux présentés dans le Off.

Jean Couturier.

Campus international, 74 rue Louis Pasteur, jusqu’au 20 juillet. T. : 06 24 21 74 49 www.campus-international-avignon.com         

Saison sèche, conception et dramaturgie de Phia Ménard et Jean-Luc Beaujault

 

 © Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Festival d’Avignon :

Saison sèche, conception et dramaturgie de Phia Ménard et Jean-Luc Beaujault

Surprenante Phia Ménard (ex Philippe Ménard) qui, une fois de plus, nous entraîne dans un univers en mutation. Après la glace fondue en eau (Belles d’hier) le vent (Foehn), la mer et le feu (Les Os noirs), c’est sur les corps mêmes qu’ici les transformations s’opèrent, en interaction avec le décor, comme à son habitude. A l’avant-scène, elle lance, avant de s’éclipser, un provoquant et énigmatique : «Je te claque la chatte!»,  expression d’admiration mais avec connotation sexiste ! `

Car de sexe, il est question, mais pas que féminin, dans ce spectacle qui explore le genre en trois mouvements ( soumission naissance, combat) avec prologue et  épilogue. Sur la scène immaculée et sous un plafond trop bas pour s’y tenir debout et symbolisant l’enfermement, sept femmes attendent, immobiles, en position gynécologique. Dans cette boîte et sous l’éclairage fluo d’un salle d’hôpital, elles semblent relever d’une opération dans leurs chemises de nuit blanches. Le plafond tantôt étouffant, tantôt relevé pour laisser libre cours à leur éveil, monte et descend au gré des trois tableaux qui composent la pièce.

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© Christophe Raynaud de Lage

 

«  Je vous convie à un rituel mettant en scène sept femmes à qui je demande de détruire la maison du patriarche », spécifie la metteuse en scène. Ce que vont faire les interprètes qu’on retrouve, après un noir sec, en tenue d’Eve, se grimant et se peinturlurant le visage, les seins et l’entrejambe,  avant de mener une ronde endiablée et joyeuse, un gai sabbat masturbatoire…  Un humour salace bonne

 

Une sorte de danse tribale dévergondée, qui tranche avec le tableau suivant où elles se déguisent en hommes,  empruntant à la gente masculine diverses panoplies, du chasseur en tenue kaki au sportif en survêtement, en passant par l’homme d’affaire grisonnant en costume-cravate ou le mondain en smoking. Forçant le trait du machisme, elles défilent, raides et guerrières, sur un rythme militaire, ad nauseum…

La musique et les sons d’Ivan Roussel accompagnent discrètement mais  avec efficacité le spectacle. « Il me faut parler d’une plaie que l’affaire Weinstein a réveillée : le patriarcat et l’impact de ce pouvoir oppressif sur les femmes et donc sur l’humanité en général », écrit Phia Ménard. Elle le fait en tournant ce pouvoir en dérision, puis en organisant sa chute symbolique : petit à petit le décor prend l’eau, littéralement et grâce à toute une machinerie sophistiquée, les murs se gondolent et une boue noire s’écoule sur le sol immaculé… Une norme contraignante ces murs prisons n’étaient donc qu’une construction dérisoire, un tigre en papier !

 Empruntant à la danse, aux arts plastiques, au théâtre, et s’inspirant ici du film de Jean Rouch, Les Maîtres fous, tourné au Ghana et sorti en 1955, montrant une danse rituelle de la secte religieuse des Haukas,  Phia Ménard entraîne le public dans ses combats contre les diktats du patriarcat, revendiquant  des identités libres. Elle sait frapper les esprits avec des images fortes qui resteront dans la mémoire. «Je revendique, dit-elle, un théâtre de chair et de mythe où l’acteur, l’actrice prêtent leur corps au regardant, pour lui permettre de sentir l’acte et non seulement d’écouter un discours. «

Mais ce spectacle sans paroles en dit long. Fait d’images, cris et colères, il pourra en choquer certains. Rondement mené en une heure trente, il atteint l’objectif que s’est fixé l’artiste: «Dans une forme onirique où l’identité est un jeu de masques, nous éclairer sur le factice et l’usurpation d’un pouvoir ».

Mireille Davidovici

Jusqu’au 24 juillet, à Vedène,  à 18h : ATTENTION : départ de la navette à la gare routière d’Avignon (près de la gare SNCF) à 17h.

Le 29 novembre, Bonlieu-Scène nationale d’Annecy .
Du 10 au 13 janvier, MC93 Bobigny ; les 17 et 18 janvier, Scène nationale d’Orléans .
Le 5 février, Tandem Douai Arras ; les 13 et 14 février, Comédie de Valence .
Du 28 févier au 2 mars, Théâtre de la Criée,  Marseille .
Le 7  mars , Théâtre des Quatre saisons, Gradignan ; les 13 et 14 mars, Grand T à Nantes . Du 20 au 29 mars, Théâtre National de Bretagne, Rennes .
Le 4 mai, La Filature, Mulhouse.
 

Rosa Luxemburg Kabarett, texte et mise en scène de Viviane Théophilidès

Rosa Luxemburg Kabarett, texte  et mise en scène de Viviane Théophilidès

 

(C)Pascal Gely

(C)Pascal Gely

C’était il y a donc presque un siècle et elle demeure assez mal connue  en France, cette Rosa Luxemburg, révolutionnaire allemande exemplaire Née polonaise elle avait fait des études en Suisse, devint allemande, et militante socialiste  et membre de l’Internationale ouvrière socialiste. Cadre du Parti social-démocrate, Rosa Luxemburg travailla comme journaliste pour la presse socialiste, et comme traductrice (elle parlait yddish, polonais, russe, allemand et français) et donne des cours d’économie et d’histoire du socialisme.  En 1904,  elle est condamnée à trois mois de prison pour avoir critiqué l’empereur Guillaume II dans un discours et s’opposa aussi aux idées de Lénine sur une insurrection armée, préférant élever la conscience des ouvriers. Elle n’appréciait pas non plus sa conception d’une autorité centralisée.

Elle s’était vite estimée trahie par les sociaux-démocrates qui votèrent sans état d’âme les crédits de guerre en 1914, ce qu’elle dénonça vigoureusement. Avec Karl Liebknecht, elle  fonda le mouvement spartakiste, marxiste et révolutionnaire. Mais deux semaines après, en janvier 1919, elle fut assassinée par les Corps francs qui ressemblaient déjà aux futurs nazis. Voilà résumée à grands traits, ce que fut la vie de cette jeune femme d’une rare intelligence qui consacra sa vie à la révolution. La ligue Spartakiste voulait une radicalisation de la révolution et l’accès au pouvoir des conseils d’ouvriers et de soldats  créés en 1918 dans toute l’Allemagne. Et que la révolution s’étende à toute l’Europe, avec le soutien des soviets…

Et Viviane Théophilidès, pour essayer de raconter les moments forts de cette très riche aventure humaine et politique qui nous concerne encore, a réuni les discours de Rosa Luxemburg, ici  bien interprétée par Sophie de la Rochefoucauld, des petites scènes avec elle et Bernard Vergne, mais aussi des mélodies yiddish, tziganes ou allemandes magnifiquement chantées par Anna Kupfer, accompagnée au piano-synthé par Géraldine Agostini. Sur le plateau nu, un portant avec des costumes, quelques chaises. C’est tout et c’est bien suffisant.  Il y a dans ces textes forts, déjà la lutte contre les nationalismes qui menacent aujourd’hui une partie de l’Europe, mais aussi contre toutes les formes de capitalisme et d’exploitation de l’homme par l’homme. Décidément, l’histoire bégaie en ces temps de président des riches… Le spectacle, le jour de la première, manquait encore de rythme et d’unité : les extraits de discours auxquels mieux valait déjà être initié si on ne voulait pas s’y perdre étaient trop longs, et il y aurait eu sûrement des coupes à faire. La pensée de Rosa Luxemburg, souvent complexe, ne fait pas en effet toujours bon ménage avec une construction scénique qui doit, elle, aller à l’essentiel mais il y a des moments d’une grande beauté surtout quand chante Anna Kupfer. Depuis Viviane Théophilidès a sûrement revu la forme de ce spectacle qui a dû prendre son envol. Il le mérite car il est bien mis en scène et a d’excellents interprètes. Et c’est une bonne occasion de mieux connaître cette femme exceptionnelle que fut Rosa Luxemburg.

En Avignon, le temps est chichement compté quand on veut voir un certain nombre de réalisations,  et nous n’avons pas eu le temps d’y retourner pour voir comment il avait évolué. Notre ami Julien Barsan encore  sur place vous en dira quelques mots…

Philippe du Vignal  

Théâtre des Carmes André Benedetto  6, place des Carmes, Avignon, jusqu’au 25 juillet, à 16 h 25. T. : 04 90 82 20 47

L’Avalée des Avalés, d’après le roman de Réjean Ducharme, mise en scène de Lorraine Pintal

L’Avalée des Avalés, d’après le roman de Réjean Ducharme, mise en scène de Lorraine Pintal

Crédit photo : Yves Renaud

Crédit photo : Yves Renaud

 « La vie ne se passe pas sur la terre, mais dans ma tête. La vie est dans ma tête et ma tête est dans la vie. Je suis englobante et englobée. Je suis l’avalée de l’avalé.  Ce roman,   première œuvre de l’écrivain québécois Réjean Ducharme (1941-2017), avait essuyé un refus des éditeurs de son pays mais fut publiée par Gallimard en France. Il reçut aussi le prix du Gouverneur général,poésie ou théâtre de langue française.

Etrange fillette que cette Bérénice Einberg, le personnage principal aussi conteuse de son histoire, qui témoigne d’une lucidité précoce. Elle a la sensation, quand elle se présente au public, d’être avalée par tout ce qui l’environne, physiquement et mentalement. Elle s’imagine, soit tomber dans le vide de son ventre où elle étouffe, soit suffoquer en scrutant la vie alentour : «Que j’aie les yeux ouverts ou fermés, je suis englobée: il n’y a plus assez d’air,  tout à coup, mon cœur se serre, la peur me saisit ».

Cette héroïne volubile crée, avec une  puissance d’invention et en langue québécoise, des images et métaphores à n’en plus finir. Dans une sorte de ballet verbal, dans un bouquet de mots stimulés par une ivresse naturelle, avant de repartir et s’envoler encore sur les chemins de la langue française… «Je veux voguer sur des continents et des déserts. Je veux venir à bout des abysses et des pics. Je veux bondir d’abîme en sommet. Je veux être avalée par tout, ne serait-ce que pour en sortir. Je veux être attaquée par tout ce qui a des armes.»

 Aux côtés de son frère bien-aimé, Christian, qui rêve de devenir lanceur de javelot,  elle ne peut vivre heureuse sur l’île des Sœurs, dans la banlieue de Montréal. Les enfants sont en effet au cœur d’un conflit entre leurs parents. Particulièrement lucide, elle est encline à suivre la fantaisie de ses rêves à travers des jeux de langage insolites, comme pour s’immuniser contre l’ennui des jours.«Je suis avalée par le fleuve trop grand, par le ciel trop haut, par les fleurs trop fragiles, par les papillons trop craintifs, par le visage trop beau de ma mère. »

 Bérénice est éduquée dans la foi juive de son père , et Christian dans celle, catholique  de sa mère. Mais chacun de leurs parents instrumentalise les enfants pour blesser leur conjoint. Manipulation parentale, mensonges, souffrances et violences imposées, ces adultes ignorent que leurs enfants ont besoin de bien-être De là, l’amour sans limites de Bérénice pour Christian auquel elle écrit des lettres dithyrambiques, interceptées par leur père, Mauritius Einberg.

La fillette  aime aussi ses amies, Constance, Chlore et Gloria. Pour la punir et mettre fin à cet amour rebelle et démesuré, le père envoie Bérénice en pension à New York, chez un oncle autoritaire, un juif très orthodoxe, et enfin en Israël, où l’action  finira tragiquement,  au cœur du conflit armé.

Eternellement juvénile, Sarah Laurendeau porte la prose poétique de Réjean Ducharme avec verve et rythme, et interprète cette jeune fille, sage avant l’heure, qui sait changeante l’étoffe des jours : «Il ne faut pas avoir vécu bien longtemps pour pouvoir tirer de justes conclusions à propos du bonheur … On fait l’effort de s’en ficher, quand on est sage, quand on vit sa vie, Les alternances de joie et de tristesse sont un phénomène incoercible, extérieur, comme la pluie et le beau temps, comme les ténèbres et la lumière. On hausse les épaules et on continue. Fouette, cocher ! »

 Charles Binamé a imaginé, pour révéler à la lumière les tableaux successifs du parcours de Bérénice, une boîte qui donne vie à des instants de rêve éveillé, entre théâtre d’objets : belle armoire de poupée, échelle en bois, et marionnettes qu’animent Sarah Laurendeau, Benoît Landry et Louise Marleau. Il y a aussi les chansons poétiques de l’auteur, mises en musique par Robert Charlebois pour ce conte philosophique, ancré dans l’actualité, qui, malgré une sombre fin, déplie une foi irrésistible en la  vie….

 Véronique Hotte

Le Petit Louvre, 23 rue Saint-Agricol, Avignon, jusqu’au 29 juillet à 12 h50, relâche les 18 et 25 juillet. T. : 04 32 76 02 79.

Les Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris Ier , du 6 novembre au 8 décembre. 

Cendres, d’après Avant que je me consume, roman de Gaute Heivoll, mise en scène d’ Yngvild Aspeli

 

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Festival d’Avignon

 

Cendres, d’après Avant que je me consume, roman de Gaute Heivoll, mise en scène d’ Yngvild Aspeli

 Au lointain, de minuscules maisons blanches sur une falaise, en bord de mer: celles d’un village paisible au sud de la Norvège. On entend le vent et les vagues. Sur un praticable, à l’avant-scène, un petit bonhomme, manipulé par des ombres noires, gambade et rigole, brandissant un jerricane d’essence…

Sur son ordinateur, un écrivain commence un récit : de ses phrases, inscrites sur  un écran, émergent les personnages d’une légende qui a bercé son enfance, l’histoire pourtant bien réelle  de Dag l’incendiaire, qu’il va nous conter. Une histoire intimement mêlée à sa vie : il avait deux mois, cet été 1978, lors des événements : «L’histoire des incendies m’a suivi toute ma vie, jusqu’à ce que je me décide à l’écrire.»  L’occasion pour l’auteur de croiser les démons personnels qui le consument, avec ceux qui habitent le jeune pyromane, l’occasion aussi de revisiter sa propre mémoire familiale.

Yngvild Aspeli, à partir du roman, fait naître des êtres et des images issus de ses fantasmagories. Et ses marionnettes, plus vraies que nature, sont comme habitées par une vie intérieure. De l’ombre, du feu et de la fumée, surgissent alors des monstres démoniaques que le narrateur va devoir affronter comme autant de cauchemars. Les siens et celui de son héros.

Tout commence un soir chez les Ingerman, une famille ordinaire : la mère, le fils et le père, chef des pompiers de son état qui habitent un modeste logis. Le gamin, un diablotin roux, se déchaîne… Le  village prend feu! Brusque changement d’échelle: les poupées prennent alors des tailles humaines et les acteurs-marionnettistes apparaissent à leurs côtés, les manipulant à vue, et parfois sont manipulés… Une lutte sans merci s’engage entre rêve et réalité. Tandis que le  pyromane démoniaque fait des siennes, d’autres apparitions viennent hanter le plateau. L’écrivain voit son père agonisant, s’envoler dans la fumée d’une dernière cigarette… Des bêtes sauvages effrayantes sortent de la forêt : un loup-garou,  une carcasse d’élan…

 Directrice artistique de la compagnie Plexus Polaire, installée en Bourgogne depuis 2016, à la suite d’un compagnonnage avec la compagnie Philippe Genty,  la metteuse en scène norvégienne Yngvild Aspeli qui réside en France depuis 2003, mène depuis une carrière internationale. Cendres, créé en 2014, ne cesse depuis de tourner. Après Chambre Noire (2017),  la metteuse en scène travaille à une adaptation de Moby Dick d’Herman Melville pour 2020, et nous promet une baleine géante.

Cendres interroge les frontières entre normalité et folie. Mêlant acteurs, marionnettes, vidéo et son, avec une grande virtuosité technique, ce spectacle nous entraîne dans un monde où réalisme et fantastique se côtoient et s’interpénètrent . Du très bel ouvrage.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 29 juillet, La Patinoire à 18h 05 : ATTENTION : départ en navette une demi-heure avant, à la Manufacture, 2 rue des Écoles, Avignon T. : 04 90 85 12 71.

 Les 12 et 13 août ,The Train Theater Festival, Jérusalem (Israël) ; les 21 et 22 août, Festival Pop up Puppets, Stockholm, (Suède). Le  9 septembre, Festival Synergura, Erfurt (Allemagne). Le 13 octobre, Figurentheaterfestival, Meppel (Pays-Bas); le 16 octobre, International Puppets Theatres Festival, Torunn (Pologne). Le  2 février, L’Hectare, Vendôme (France). Du 1 au 4 mars, Center for Puppetry Arts, Atlanta (Etats-Unis).

 Le texte est publié en français chez Jean-Claude Lattès (2014).

De l’avenir du Théâtre de l’Aquarium et de la Cartoucherie en général

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De l’avenir du  Théâtre de l’Aquarium et de la Cartoucherie en général

 Cela devient comme une tradition: le Ministère de la Culture prépare ses coups tordus  pendant l’été … Souvenez-vous : Jacques Toubon, le ministre de l’époque, mettait fin pour d’obscures raisons, au mandat de Jacques Lassalle, administrateur de la Comédie-Française. Pour éviter les réactions, il l’avait l’annoncé juste avant la fin du festival d’Avignon ! Bonjour le courage…
 C’était aussi il y a bien longtemps mais nous ne l’avons pas oublié : Michel Guy, voulant virer-  mais sans succès devant la liste impressionnante des pétitions de soutien- Guy Rétoré, alors directeur du Théâtre de l’Est Parisien situé à l’endroit de l’actuel Théâtre de la Colline, pour mettre à sa place Marcel Maréchal !  Encore plus récemment, Catherine Marnas, pourtant choisie par un jury, pour être directrice du Théâtre de la Criée à Marseille, est remplacée par Macha Makeieff, grâce à un tour de passe-passe du cabinet de la Ministre. Même chose pour Guy Freixes, choisi par un jury pour diriger le Centre Dramatique de Vire, puis écarté juste après par le Ministère… Bref, une spécialité bien française !

Bon cette fois-ci  encore une histoire de nomination au programme des festivités ministérielles, avec, en prime, la possible disparition du Théâtre de l’Aquarium, à la Cartoucherie de Vincennes. Devant le tollé général de la profession et de la critique, (voir Le Théâtre du Blog),  l’éviction de François Rancillac, son directeur, avait été reportée, et l’individu responsable de cette connerie exemplaire que la Ministre de l’époque, visiblement peu au courant, avait dû avaler, fut  exfiltré en douceur et recasé à Radio-France. Bravo !

Le délai venant cette fois à expiration, François Rancillac quittera normalement ses fonctions fin décembre, et la Mairie de Paris à qui appartient le site de la Cartoucherie (même s’il est situé dans le bois de Vincennes, son adresse officielle est: Paris XIIème). Cela se fera en accord avec le ministère de la Culture qui, lui accorde les subventions- une situation  ubuesque, là aussi bien française! Sera alors décidé l’avenir de l’«ensemble immobilier n°4 » ! (sic). Et a donc été lancé un appel à projet, pour cet Aquarium, une ancienne et immense salle d’usine que des fous exemplaires transformèrent il y a un demi-siècle, en un vrai théâtre, qui connut de belles réussites. Dirigé par Jacques Nichet, ex-directeur du groupe de théâtre de Normale Sup/rue d’Ulm, rejoint par Didier Bezace et Jean-Louis Benoît.

 La suite, on peut la craindre ! Elle n’ira pas dans le sens d’une direction artistique mais d’une gestion : c’est très mode!  Choisie par un jury dont le ministère  de la Culture n’a pas caché la composition mais ne l’a pas annoncée non plus! Merci pour la transparence… Mais le Théâtre de l’Aquarium l’a amplement fait savoir: soit quatre représentants de la Ville de Paris, quatre, du Ministère, trois, des théâtres de la Cartoucherie avec Ariane Mnouchkine (Théâtre du Soleil), Antonio Diaz Florian (Théâtre de l’Épée de bois), Clément Poirée (Théâtre de la Tempête),  et l’un des fondateurs de l’Aquarium ou son représentant légal.

Bien entendu, nous avons toutes les raisons d’être très méfiants et Françoise Nyssen, ministre de la Culture n’a pas daigné évoquer, du moins à notre connaissance, le devenir de l’Aquarium. Sera-t-il victime comme c’était dans les tuyaux du Ministère, il y a un peu plus d’un an, d’une baisse radicale de subventions puis transformé vite fait  en lieu de résidence de compagnies? Ce qui manque cruellement à Paris. Oui,  rien n’est gratuit en Macronie, et on peut craindre que la Mairie de Paris comme l’Etat louchent ensemble du côté d’un projet immobilier. Les raisons d’être inquiet ne manquent donc pas..

 1) Le prix du terrain à Vincennes ne cesse d’augmenter. Et le site de la Cartoucherie qui s’étend sur plusieurs hectares! est tout proche de celui, immense de l’Institut National des sport qui accueille quelque six cent sportifs et sportives de haut niveau, dont quatre-cent internes, et cent cinquante cadres techniques sportifs.  Et, au cas où vous ne seriez pas au courant, Paris accueillera les Jeux Olympiques. Il y aura donc un réel besoin de locaux en tout genre.  Pas de parano… mais suivez notre regard.

Evidemment, on nous rétorquera sans doute qu’il s’agit d’hypothèses de travail comme on dit dans le beau monde. Mais n’empêche, à la Mairie de Paris, le service des Sports et celui de la Culture ne sont pas étanches, et on peut craindre que l’avenir des sites de la Cartoucherie, réhabilités par des théâtreux passionnés à la fin du XX ème siècle, ne pèse alors pas bien lourd dans la balance de la raison municipale et dans celle du Ministère de la Culture. Et dans quelques années, Ariane Mnouckhine, sa directrice, qui a une influence majeure, quittera son cher Théâtre du Soleil dont l’avenir sera alors des plus incertains. Elle a déjà, en tout cas, de bonnes raisons de se méfier… Même si ce Trésor national vivant du théâtre occidental parait encore intouchable.  Mais le Ministère de la Culture, quand il s’agit de faire des coups pas nets, a souvent une imagination débordante…

 2) Et  l’ensemble du site de la Cartoucherie pourrait être reconverti, du moins en partie: cela, semble-t-il, aurait déjà été évoqué par la Mairie. Mais pour le moment, botus et mouche cousue, impossible de rien savoir, du moins officiellement! Quant à l’Etat qui avait vendu, sans aucun état d’âme et pour se faire du blé, ce petit bijou qu’est l’hôtel particulier de la rue Saint-Dominique, il s’épargnerait les subventions de fonctionnement des cinq sites théâtraux de la Cartoucherie. Ce serait alors gagnant-gagnant, à la fois pour la Mairie qui récupérerait ses billes, comme pour l’Etat- le Président des riches l’a clairement laissé entendre-  est toujours à la recherche d’argent…

 3) On a aussi l’impression que les services concernés du Ministère de la Culture n’avaient pas bien avalé le fait d’avoir été obligés, sous la pression des milieux artistiques et théâtraux, de reconduire François Rancillac. De là, à le faire payer… il y a un tout petit pas que nous ne franchirons peut-être pas… Du moins pour le moment. En tout cas, quelque soit le successeur de Françoise Nyssen que l’on dit sur le départ, il faudra rester très vigilant cet été! Les mesures qui seront prises concernent la profession du spectacle dans son intégralité: comédiens, danseurs, artistes, administratifs, techniciens, le plus souvent intermittents et nombreux à travailler à la Cartoucherie…

Même si des négociations vont sûrement avoir lieu entre les différents partenaires,  on peut tout craindre de cet appel à projet pas très clair et, rappelons-nous, les coups bas se font toujours au mois d’août!  A bon entendeur, salut,  mais, comme Le Théâtre du Blog ne ferme pas, nous vous tiendrons au courant, dès que nous en saurons plus sur ce triste feuilleton.

Philippe du Vignal

Qui suis-je ?, d’après le roman de Thomas Gornet, mise en scène de Yann Dacosta

Qui suis-je ?, d’après le roman de Thomas Gornet, mise en scène de Yann Dacosta (à partir de douze ans)

 

Crédit photo : Arnaud Berthereau – Agence Mona

Crédit photo : Arnaud Berthereau – Agence Mona

Grégoire Faucheux  a conçu un espace scénique éblouissant de clarté  qui invite le public à pénétrer du regard l’espace de jeu: une surface blanche de papier glacé, avec sols et murs lisses ; il y a seulement des bancs adossés au châssis du lointain  qui fait aussi office d’écran de projection, avec des images de cour de récréation d’un collège, une salle de classe, des vestiaires de sport, l’intérieur d’un bus, mais aussi la chambre personnelle du protagoniste esseulé dans l’appartement parental…

 Sur l’écran frontal est aussi projetée dans un esprit facétieux d’album pour enfants, une bande dessinée cocasse réalisée par Hugues Barthe. Avec des personnages dessinés au crayon comme les parents du garçon Vincent, son frère Thibault, etc.  qui se mêlent aux acteurs sur le plateau. Comme s’il s’agissait d’une fiction réinventée, d’ une composition savante élaborée.

 Les spectateurs mais aussi les adolescents de tous les collèges du monde, sont comme invités à la démonstration tranquille d’un théorème scientifique : les données sont là, le personnage principal et ses amis, les bons et les méchants, la principale du collège, plus extérieure, le nouvel élève, et l’histoire se met en route avec  des hypothèses posées  pour résoudre un problème.

La mise en scène de Yann Dacosta est précise et poétique. Vincent (Côme Thieulin) est à la fois le personnage et le narrateur d’un parcours intime. Avec calme, retenue et pudeur, il expose au public les tenants et aboutissants de sa propre expérience juvénile, griffée de confusion et d’étrangeté. Un mal-être ressenti dans les vestiaires du collège : le professeur d’éducation physique et sportive le rabroue quand il a des difficultés à  monter à la corde ou des camarades se moquent de lui, de façon insistante. Et ses vrais amis, loin de le harceler, lui font tout de même des remarques difficiles à saisir.

 Vincent, tourné pourtant sur lui-même et sur ses rêves, ne se doute de pas de son orientation sexuelle et ne s’est pas encore posé de  question : «Je me suis toujours demandé ce que les gens entendent par «crise d’adolescence « . Je me demande si, chez moi, elle ne se traduit pas comme ça : une endive incapable de supporter son reflet… »

 Les notes du bon élève Vincent chutent au cours de l’année, et correspondant à l’arrivée d’un nouvel élève dans la classe dont il pressent l’influence : «Je repense à Myriam, à Aziz et ses pieds qui puent, Aux cours de montée à la corde. A la première fois où j’ai vu Cédric. Je regarde ses cheveux noirs. Ses yeux noirs. Son jean. L’élastique de son caleçon qui en dépasse. La grosse boule angoissante monte en moi. OK Je crois que j’ai compris. Ça va pas être facile. » Comment parler «librement» de l’homosexualité, quand on est adolescent, voire adulte ? Rien n’est plus difficile, même si on aborde le sujet avec une fière assurance. Le récit intime de Qui suis-je ? pose avec tact la naissance du désir amoureux, et cette confrontation avec soi perçue à travers l’aiguillon de la différence.

 Un spectacle au thème « sérieux », mais enchanteur et malicieux, et  à connotation enfantine. Et autour de Côme Thieulin, Théo Costa-Marini qui joue les affreux et les gentils, et Manon Thorel qui incarne avec allant, la bonne copine, la principale, etc. font de cette pièce, un joli moment de théâtre pédagogique, et foncièrement humaniste.

Véronique Hotte

11. Gilgamesh Belleville, 11 boulevard Raspail, Avignon, du 6 au 27 juillet, relâche le 18 juillet, à 14h 40. Tél : 04 90 89 82 63

Le roman est paru aux éditions du Rouergue.

 

Kitchen Blues, rhapsodie électro-ménagère de Jean-Pierre Siméon, mise en scène de Clémence Longy

Kitchen Blues, rhapsodie électro-ménagère de Jean-Pierre Siméon, mise en scène de Clémence Longy

7_2 Un défi, un exercice :  à la manière de Samuel Beckett qui écrivait aussi directement en français,  l’auteur a écrit en anglais, un monologue inspiré de Yeats, Synge et  Beckett.Et à partir de ce matériau initial,  il a composé pour Clara Simpson, d’origine irlandaise, un ensemble kaléidoscopique de sept « minilogues » en vers libres où sept personnages féminins prennent la parole.

Et l’auteur propose une version française de cette composition polyphonique dans un jeu d’aller-et retour efficace. Avec de drôles de dames pour de drôles de drames…

Dans ces courtes comédies mi-figue mi-raisin, s’imposent en effet des femmes aussi énigmatiques, que malicieuses, un rien inquiétantes qui n’hésitent pas à jouer avec l’homme auquel elles s’adressent : le mâle, l’époux, l’employeur, le prêtre, le juge… Comme elles le feraient avec elles-mêmes : «Je ne suis pas un reflet dans la vitre. »

Toutes s’apprêtent à quitter l’usurpateur ou le dominateur silencieux :  un adversaire  sans aucune argumentation ni défense circonstanciées. Soumises à un fantôme, elles se voient confinées dans une cuisine attenante à un salon avec un fauteuil. Mais ces femmes au foyer, dans leur solitude quotidienne, se rebellent, et ont une capacité inattendue d’échapper à cette réclusion symbolique. Elles s’inventent alors en dames, à la fois merveilleuses et inquiétantes, fées ou sorcières, et assument ainsi leur émancipation morale.

Jean-Pierre Siméon parle d’«une fenêtre ouverte sur un instant volé de la vie de cette femme»,  à l’imagination prolixe et qui possède une conscience politique. Avec une malice et un humour pétillants, Clara Simpson s’amuse de ses multiples transformations à vue. Assez pincée, assise dans son fauteuil, elle porte un tailleur en tweed «very british», et un chapeau loufoque avec un oiseau, puis va, peu à peu, s’en dégager. Libre alors de ses mouvements, elle détache ses cheveux, et met un autre costume plus souple : « J’adore mon mari, j’y suis habituée, à mon avis, l’habitude est le bon chemin pour l’amour. »

Ici,  l’espace privé relève du polar, avec grondements d’orage, pluie intense et éléments de fantastique comme ce micro-ondes qui s’allume ou ces lumières qui fusent ou s’éteignent tout à coup, grincements de portes, perceptions sonores aléatoires: «Tout dépend de l’humeur, et j’étais d’humeur pluvieuse, inexplicablement. »  L’actrice fait feu de tout bois, de la gravité au burlesque selon les situations, avec une tendresse infinie, une belle humilité et un goût évident du jeu.  Dans un entre-deux presque clownesque, elle nous emmène de la réalité à la fiction, et du pragmatisme, au rêve. Clémence Longy a saisi toute la poésie de l’enjeu théâtral et elle réussit à mettre à distance les ratés d’une vie pour mieux nous en faire rire librement.

 Véronique Hotte

Le Train bleu, 40, rue Paul Saïn, Avignon, jusqu’au 28 juillet  à 10 h, les jours pairs. T. : 04 90 82 39 06.

 

La véritable Histoire du cheval de Troie, adaptation et mise en scène et adaptation de Claude Brozzoni

Festival d’Avignon:

La véritable Histoire du cheval de Troie, adaptation de L’Iliade d’Homère et L’Enéide de Virgile et mise en scène de Claude Brozzoni

C’est le trentième spectacle de la compagnie Brozzoni créée en 1989. On se souvient, entre autres, d’Eléments moins performants, et de Médée Kali. Ici, Enée et son ami Tchavalo, une valise à leurs pieds, (Guillaume Edé, comédien-chanteur et Claude Gomez, accordéoniste) sont à la recherche d’une terre accueillante où poser leurs bagages après leur fuite de Troie qui a été détruite. Leurs compagnons, dont le plus grand nombre a échappé de justesse à la mort, sont effrayés par les rivages de la Méditerranée où  ils voient des Grecs partout.

C’est dit, le metteur en scène, ce qu’on appelle une petite forme, celle d’un conte, où à travers le mouvement, le jeu, la voix et la musique, un moment où le verbe se fait chair, souffle et voix.  Cette histoire raconte comment à la fête des dieux, où la déesse Eris ne fut pas invitée et où on donna la fameuse Pomme d’or à Vénus, ce qui provoquera l’enlèvement de la belle Hélène par Pâris. Après avoir vainement assiégé Troie pendant dix ans, les Grecs eurent l’idée de construire un cheval géant en bois où se cacha Ulysse et des soldats. Malgré les avertissements de Cassandre, le cheval est tiré dans l’enceinte de la cité et les Troyens font alors une grande fête. La nuit, bien imbibés de vin, ils  se sont endormis, et les Grecs sortirent du cheval et ouvrirent alors les portes de la ville pour  permettre à l’armée de  massacrer, tous les hommes  et d’emmener en esclavage toutes les femmes. Et les enfants mâle furent eux aussi tués pour éviter une éventuelle vengeance.

 Troie sera détruite et ce fut la fuite sur les mers.« Enfuie-toi Enée, c’est l’heure inéluctable, il n’y plus de Troyens! (…) Permettez-nous de tirer nos vaisseaux sur le sable. Nous sommes paisibles ! »

Un chant, suivi d’un long silence de deuil partagé par le public, met fin au spectacle. A une époque où les migrants sont chassés sans pitié d’une frontière à l’autre, on peut méditer sur cette Véritable Histoire du cheval de Troie «Il me semble important, dit Claude Brozzoni, que les personnages sur la scène aient une belle langue.» Et ici, vous l’aurez compris, cela ne nuit pas au message….

Edith Rappoport

La Manufacture, rue des Ecoles, Avignon, jusqu’au 26 juillet, à 13 h 25, relâche le 19 juillet. T. : 04 90 85 12 71

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