Juke box camping sauvage par L’Encyclopédie de la parole

Juke box camping sauvage par  L’Encyclopédie de la parole

Une étrange expérience initiée par Joris Lacoste… auteur de théâtre dès la fin dramaturge  dont les textes ont été publiés entre autres à Théâtre Ouvert. Après plusieurs collaborations avec des metteurs en scène et chorégraphes, il a crée ses propres spectacles : 9 lyriques pour actrice et caisse claire (2005) Purgatoire en 2007 au Théâtre National de la Colline, Parlement en 2009) et deux ans plus tard  Le vrai spectacle. Avec des formes originales d’écriture et de parole jouant avec les codes: théâtre, danse, arts visuels, musique, poésie sonore mais aussi jeu, conférence, discours politique, sport… Il initie deux projets collectifs : W (théorie, pratique et critique de la performance) depuis 2004 et cette Encyclopédie de la parole où il explore depuis 2007 l’oralité sous toutes ses formes. Joris Lacoste pratique toutes sortes d’enregistrements et les répertorie en fonction de la cadence, de la choralité mais aussi du timbre, de l’emphase, de l’espacement, de la saturation ou  encore de la mélodie. Chacune de ces notions constitue une entrée dans un corpus sonore doté d’une notice explicative. À partir de cette collection de quelque mille documents, l’Encyclopédie de la parole crée des pièces sonores, concerts, performances, spectacles, conférences et installations …

Elise Simonet photo X

Elise Simonet
photo X


Ce solo d’Elise Simonet, axé sur une ville et ses habitants, se développe à partir de cinquante documents de parole enregistrée dans des contextes très divers et collectés dans les langues de la ville d’accueil.

Munis d’un livret en présentant l’ensemble, les spectateurs choisissent ceux qu’ils veulent entendre.La performance de l’interprète s’achèvera quarante-cinq minutes après. On nous fait écouter des messages sur répondeur enregistrés à Gennevilliers et dans toute l’Ile-de France mais aussi à Rome et Conakry…


Edith Rappoport

Spectacle vu le 5 septembre au Théâtre 71 de Malakoff ( Hauts-de-Seine).


Archive de l'auteur

Yourte de Gabrielle Chalmont et Marie-Pierre Nalbandian

Yourte de  Gabrielle Chalmont et Marie-Pierre Nalbandian, mise en scène de Gabrielle Chalmont

41357124fa775Un soir d’été 1998, alors que la France se couvre de milliers de drapeaux tricolores, des enfants se font une promesse : vivre tous dans une yourte ! Ils veulent larguer le monde moderne. Vingt ans plus tard, ces enfants ont grandi comme leurs rêves, à l’ère de la mondialisation et du capitalisme. Mais face aux menaces climatiques, ils décident de tout plaquer pour se réinventer. Et vivre ensemble selon ce qui les rassemble: entraide, partage, égalité au vert et non dans des banlieues bétonnées. Une migration utopique loin de tout fatalisme? Peut-on se libérer du monde qui nous a construits?

On installe une tente d’Indiens: c’est le premier anniversaire de la communauté de la yourte ! « On commence par une répétition efficace des tâches ménagères. Pour le tri des poubelles, on s’est entraînés le matin. Claire Bouanich, Bastien Chevrot, Sarah Coulaud, Louise Fafa, Maud Martel, Jeanne Ruff, Hugo Tejero, Benjamin Zana proposent la lecture des textes d’ amateurs de la communauté. Ils montent une yourte. Tous dansent, s’étreignent  et s’embrassent : « il faut que les gens de la rue se rendent compte qu’on n’est jamais d’accord sur rien ! Mais que, finalement, on est un  bel ensemble ! ».
Joué avec une belle énergie, ce spectacle sur des montages de yourtes dont les poteaux s’emmêlent, nous a paru… assez énigmatique!

Edith Rappoport

Théâtre 13 Seine, 30 rue du Chevaleret,  Paris (XIII ème) jusqu’au 27 octobre. T. : 01 45 88 62 22.

Notre Besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman, conception et interprétation de Simon Delétang, création musicale et interprétation de Michaëla Chariau et David Mignonneau du groupe Fergessen

200829121125773473

© Jean Louis Hernandez

 

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman, conception et interprétation de Simon Delétang, création musicale et interprétation de Michaëla Chariau et David Mignonneau du groupe Fergessen

Le Théâtre du Peuple de Bussang rouvre ses portes. Ce «temple rustique», comme l’appelait Maurice Pottecher qui l’a fondé en 1895, est dirigé depuis trois ans par Simon Delétang. Mais il n’a pu, vu les circonstances,  assurer les spectacles prévus pour cet été. Au grand dam de ce bourg de quelque 1.200 habitants qui voit son économie stimulée par la fréquentation estivale du public.
En effet selon une étude, un euro dépensé par le théâtre en engendre quatre en retombées économiques sur Bussang, dit Alice Trousset, la directrice-adjointe. Avec huit cent places par représentation, la billetterie de l’été finance les créations de l’année, les dépenses de fonctionnement étant assurées par ailleurs. C’est donc un perte importante pour le théâtre qui a honoré tous les contrats signés pour cent-quarante  intermittents et précaires,  grâce à une enveloppe supplémentaire accordée par la Direction Régionale du Travail et de l’Emploi. Heureusement, les fromageries, les pâtissiers et brasseurs du pays ont pu écouler un peu de leurs produits grâce à un afflux exceptionnel de vacanciers dans les Vosges.

La prochaine saison va repartir avec des activités culturelles sur le territoire : reprise du spectacle itinérant Lenz, actions en milieu scolaire, résidences d’auteurs et de création… Le projet de l’équipe étant d’assurer une permanence à l’année dans la région. Mais, comme pour tout le monde du spectacle, l’avenir reste incertain…

 Aujourd’hui face à la salle vide, le public prend place sur le plateau, après être entré par la grande porte du fond, qui s’ouvre d’habitude sur la forêt vosgienne à la fin des pièces. Pour tout décor, les hauts murs de bois brut de la cage de scène, un tapis et les micros et synthétiseurs de Michaëla Chariau et David Mignonneau qui  accompagnent le monologue de Simon Delétang. Campé devant nous, fine moustache et chevelure ondulée à la romantique, il nous fait entendre la prose directe et sans concession de Stig Dagerman (1923-1954). Son écriture abrupte, sa rhétorique implacable nous entraînent dans les méandres d’une souffrance existentielle à la recherche de consolation. Comment trouver sa liberté dans la contrainte ? Comment échapper au désespoir face à la seule certitude de l’homme qu’est la mort ?

Dépressif mais lucide,  l’écrivain suédois alterne la plus sombre des humeurs avec des moments lumineux comme cette évocation de la mer, symbole de la liberté absolue : « Personne n’a le droit d’exiger de la mer qu’elle porte tous les bateaux, et du vent qu’il gonfle toutes les voiles ; de même personne n’a le droit d’exiger de moi, que ma vie consiste à être prisonnier de certaines fonctions. « (…)  «Pour moi, c’est la vie avant tout ! » (…) « Je dois avoir droit à des moments où je puisse faire un pas de côté ». Évoquée tout au long de ce court essai, la Nature (« la forêt, la cime d’un arbre ») —une Nature que le public sent littéralement frémir autour de lui— prodigue quelque fugitive consolation mais ne suffit pas  à sortir du gouffre : «Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux. » Mais, du fond de cette noirceur, surgit un répit lumineux. Libératoire. `

Les musiciens avec leur univers électro-rock aux grandes plages planantes, sombres ou plus éclatantes accompagnent ce cheminement tortueux.  De la mélancolie à l‘élation, ils ouvrent des échappées sonores, des respirations dans le texte.  «J’ai rencontré dans une émission de télé locale, les musiciens du groupe Fergessen quand je suis arrivé dans les Vosges il y a quatre ans et leur univers m’a tout de suite touché, dit le metteur en scène. »

Et, dans le contexte actuel cet oratorio avec claviers, guitare, chant et voix parlée, résonne étrangement  : « Pendant cette période angoissante et hors du temps que nous venons de traverser, j’ai repensé à la notion de consolation, confesse Simon Delétang. Comment nous consoler de tout cela ? De toute cette activité artistique empêchée ? De la perte d’êtres chers ? De l’attente interminable d’un retour à la vie ? »

Le théâtre ici aura été notre consolation en nous transmettant, pendant quarante minutes denses et prenantes,  le credo de Stig Dagerman : « Et mon pouvoir est redoutable, tant que je peux opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s’exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. » Le spectacle finit sur une chanson en demi-teinte du groupe Fergessen : En attendant le bonheur…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 3 septembre au Théâtre du Peuple-Maurice Pottecher, rue du Théâtre, Bussang  (Vosges).  T.  03 29 61 62 49.
info@theatredupeuple.com

Les 19 et 20 septembre, musée de Remiremont (Vosges) dans le cadre des Journées du patrimoine  et les 24 et 25 septembre, Comédie de Colmar (Haut-Rhin).
Les 26 et 27 septembre, Théâtre des Célestins, Lyon (II ème).

Le texte, traduit par Philippe Bouquet, édité chez Actes-Sud (1984).

Entretien avec Carisa Hendrix, profession: magiciennne

Carisa Hendrix portraitEntretien avec Carisa Hendrix, profession: magicienne

Elle a été souvent remarqué pour sa percée fulgurante dans un domaine qui a toujours été dominé par les hommes. Cette magicienne canadienne a été participé plusieurs fois au Melbourne Magic Festival et a été nommée artiste en résidence au Chicago Magic Lounge pour 2019. Artiste régulière au Magic Castle à Hollywood,  elle y joue Lucy Darling, le personnage d’un magicien à la langue acérée qu’elle a imaginé. Il y a huit ans, elle a établi le record Guiness du monde pour avoir tenu le plus longtemps possible une torche enflammée dans sa bouche. Et en  2017, Carisa Hendrix a remporté le Melbourne International Comedy Festival Award et l’an passé, le Canadian Rising Star Award. Elle vient d’être nommée à Los Angeles, »Magicienne de l’année »: l’équivalent des Oscars pour cette discipline artistique.

 -Comment êtes-vous entrée dans la magie ?

-En 1993, ma famille déménage à Calgary (1.400.000 habitants), une ville pétrolière du Canada près des Montagnes Rocheuses.. Je vois alors pour la première fois une émission télévisée consacrée à la magie et je deviens immédiatement accro. Cette émission devient vite un rendez-vous familial et, à chaque pause publicitaire, mon père me demandait : «Comment ont-ils fait ça ? » J’avançais une théorie extravagante et il répondait toujours : « Oui, je pense que tu as raison ».

-Quand avez-vous franchi le premier pas et comment avez-vous appris la magie ?

A sept ans, je commençais déjà à faire des tours pour mes camarades à l’école. Petit souci:  je n’avais jamais lu un livre de prestidigitation, jamais appris un seul tour ou même une seule once de manipulation. Et j’inventais donc par moi-même les pires choses du monde… Mais cela faisait son effet ! En 2003 donc dix ans plus tard, après du bénévolat dans des organisations à but non lucratif, j’ai participé à un petit programme Art of Youth. Là, avec des adolescents défavorisés, j’ai eu l’opportunité d’étudier le théâtre, la danse et les arts visuels, tout en participant à des spectacles de compagnies théâtrales, entre autres The green Fools et The one yellow Rabbit.

Pendant une collecte de fonds pour une émission de variétés, j’ai découvert mon premier artiste d’attractions et j’ai été époustouflée. Un homme avec des nageoires à la place des bras: l’un des derniers bébés « thalidomides » nés au Royaume-Uni ! J’ai trouvé son spectacle incroyable et intrigant. Il était très drôle et plutôt mignon. Il avait un accent et il aimait mes chaussures à semelles compensées en cuir! Tout en regardant le numéro, un enfant, debout derrière moi, m’a demandé: «Comment pensez-vous qu’il fait ça? » Je lui ai répondu : « Avec un morceau de ruban adhésif et du fil. »  Mais, dans ce cas précis, j’avais tort…

Après cette expérience, j’ai commencé à étudier de manière obsessionnelle les « attractions », le cirque et la magie, surtout avec des livres empruntés à la bibliothèque et avec les informations -limitées- alors disponibles sur Internet. Avez-vous déjà appris à jongler en lisant un livre ? Je ne le recommande à personne! Puis j’ai pris des cours, reçu un enseignement personnel et les choses ont alors commencé à décoller.

-Qui vous a aidé ?

-Bonne question: l’année suivante, mes jeunes parents m’ont expulsé de la maison ! Mon comportement d’adolescente impertinente, c’était trop pour eux… J’ai alors  trouvé un moyen de subvenir à mes besoins pendant mes deux dernières années de lycée. Pourquoi ne pas utiliser mes nouvelles compétences pour aider à payer mon loyer ? Mais je ne savais pas trop comment m’y prendre et j’ai trouvé un travail dans une pharmacie où je commençais tôt le matin, avant d’aller au lycée, à ranger des médicaments. Le soir, je bossais dans un bar à jus de fruits. Je dormais quatre heures par nuit ! Cette période compliquée m’a rendue triste…
Marsha Meidow, ma mentor et amie, m’a alors proposé un long contrat au moment d’Halloween pour travailler dans une attraction de maison hantée. Pour quatre à cinq interventions de quinze minutes par nuit pendant vingt-trois jours consécutifs, à cinquante dollars la nuit. Je faisais tout ce que je pouvais pour occuper la scène et retenir l’attention d’un public indifférent : tours de magie, cascades, danses du feu et beaucoup de blagues… J’ai adoré cette expérience et de nombreux artistes de ce milieu m’ont soutenu.

-Comment travaillez-vous ?

-Surtout pour des pièces de théâtre mais aussi dans des bars, dans la rue, pour des festivals et des soirées privées. Aujourd’hui, je développe des spectacles virtuels.

-Quelles sont les magiciens  et les styles qui vous ont influencé?

-Paul Daniels, Amazing Jonathan, Rudy Coby, Pop Haydn. Les prestations de Rob Zabrecky furent aussi formatrices pour moi. Les styles, ce sont ceux  qui m’invitent dans un monde de magie et qui font partie d’une routine globale avec d’autres éléments théâtraux. De la manipulation qui casse les doigts ! J’ai été étudiante dans une école d’art, donc j’ai un certain nombre de références en arts visuels. Il y a aussi des artistes qui m’ont marqué comme Mae West et Eartha Kitt qui ont grandement influencé mon personnage de Lucy Darling.

-Un conseil à un magicien débutant ?

-Apprenez autres chose que la magie: c’est est une forme d’art qui nécessite d’autres compétences pour l’encadrer/ Etudiez le jeu d’acteur, l’improvisation, la comédie…

-Quel regard avez-vous sur la magie actuelle et quelle est l’importance de la Culture dans votre travail ?

-Je fais partie du grand changement numérique actuel avec des spectacles de magie virtuelle. Au début, j’étais très sceptique mais cela m’a montré à quel point les magiciens peuvent s’adapter et je suis vraiment fière de voir tout le travail qu’ils accomplissent en ce sens. Et je pense que la Culture est quelque chose de capital dans cette discipline artistique; elle est le reflet de notre temps, ou en tout cas, devrait l’être. Quelque chose d’important pour moi : j’aime faire de la cuisine, du patin à roulettes, du ukulélé, du  dessin, mais j’aime aussi jongler et écrire.Tout cela finira bien un jour ou l’autre par se retrouver dans mes spectacles…

 Sébastien Bazou

 

Un Festival à Villerville :La Maladie de la famille M. de Fausto Paravidino, mise en scène de Théo Askolovitch

Un Festival à Villerville (suite et fin)

 

La Maladie de la famille M. de Fausto Paravidino, mise en scène de Théo Askolovitch

 

Photo X

Photo X


Pour ce jeune acteur et metteur en scène, le dramaturge italien s’exprime ici avec le langage d’une jeune génération faisant fi d’un bien-parlé formel. Et qui s’adresse d’abord à ses pairs dans une pièce qui leur est destinée et qu’elle invente elle-même : «Elle parle, dit le metteur en scène, de nos désirs, de nos peurs, de nos rêves, de nos ennuis, de nos amours et de nos pertes.» Se sentir proche, savoir et pouvoir être un des personnages de cette «maudite» famille et en même temps, capables d’éprouver un lot de haine et à la fois d’amour… Le père Luigi, la sœur dévouée Marta, le frère joueur Gianni et Maria, l’autre sœur sensible qui veut trouver l’amour sont tous mus par une même passion, celle d’exister…Mais près d’eux, il y a aussi les amis Fulvio et Fabrizio, et un médecin consciencieux, narrateur et observateur omniscient qui trouvera plus tard sa voie en se spécialisant dans les maladies tropicales… « Au sein d’une famille qui ne communique pas, la fatalité n’a pas de hiérarchie, dit Théo Askolovitch. Et je me sens proche de ces jeunes gens, de chacune de leurs batailles, deuils et difficultés à dire ce qu’ils ressentent comme à parler aux gens qu’ils aiment. »

Riches de leurs différences, aux origines et aux parcours multiples, ils ont une même rage de vivre, une insolence et une volonté d’en découdre… Et d’inventer un autre théâtre, authentique et personnel. Mélancolie, violence sont ici exprimées dans une composition poétique brutale, avec les références musicales  et cinématographiques d’une nouvelle génération… Sur le plateau,  une classe sociale dont on ne parle pas : les gens de peu et sont évoqués le clip A l’ammoniaque de PLN et le film La Haine de Mathieu Kassovitz. Et cela résonne dans les textes de rappeurs comme Nekfeu : «La vérité blesse et il n’y a qu’aux gens que j’aime, que je mens. »

Marta, la sœur enjouée, joue le rôle d’une infirmière et d’une mère de famille : père, frère et sœur devraient se sentir coupables de ce sacrifice. Son monologue intérieur pourtant n’évoque jamais ce trop-plein de responsabilités. Mais croit-elle, les autres à côté, « boivent, pensent, fument, baisent ». Et dit son frère Gianni: « J’ai une putain de tristesse qui m’est tombée dessus. J’ai l’impression de porter tout le poids du monde sur mon dos, genre Christ dépressif. » Marta, tenace, elle, reprend : « La nuit on est plus tout. Plus heureux, plus tristes, plus casse-couilles. La nuit on parle plus. » Chacun s’en tient à sa propre solitude, quand parler à l’autre tourne à vide et vous tient en porte-à-faux.

La mise en scène de Théo Askolovitch est pleine d’allégresse, malgré les tensions familiales exprimés dans la pièce. Robinson Guillermet et Sherazad Dermé ont imaginé une scénographie nette et éloquente : une table ordinaire, quelques chaises et un paravent séparant ce lieu stratégique des autres pièces. L’extérieur de la maison, domaine de Fulvio et de Fabrizio se résume à une voiture où on entre pour se donner des coups et auprès de laquelle on discute en pleine nuit, hors du monde quotidien et avec des rêves prometteurs.

Théo Askolovitch, Délia Espinat-Dief, Constance Guiouillier, Ghislain Decléty, Tigran Mekhitarian, Louka Meliava et Thomas Rio sont au plus près de leur vérité, dubitatifs ou déterminés, mais toujours habités par une même rage de vivre, loin des obligations formelles et des conventions étriquées, pour être enfin pleinement eux-mêmes,  en quête du « vert paradis des amours enfantines » cher à Charles Baudelaire…

 Véronique Hotte

 Le spectacle a été joué, du 27 au 30 août à Villerville (Calvados).
 
Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes, du 16 au 25 novembre (navette gratuite depuis le métro : Château de Vincennes).

 

 

 

 

 

 

Les Echappées jurassiennes des fous de la falaise organisée par la Franc-Comtoise de rue

Les Echappées jurassiennes des fous de la falaise organisée par la Franc-Comtoise de rue

Les compagnies de rue de Franche-Comté en hommage à Michel Crespin disparu en 2014, organisent quatre échappées à travers la région, en mobylettes, à vélo, sur des ânes, voir en camping-car et un groupe suisse viendra les rejoindre. Ce vendredi, nous avons vu les quinze comédiens cyclistes dans la cour d’école de Châtelneuf (Jura), un village de 147 habitants dont la plupart arrivent le soir chargés de victuailles. La mairie est une des rares à avoir soutenu ce projet un peu fou. Les acteurs font chaque soir, un spectacle différent élaboré dans l’après midi. Soit une succession de treize scènes. Pas de décor, quelques accessoires et beaucoup de scènes sans texte. On voit des jambes émerger sous une bâche. Six filles et deux hommes chantent: « Le Jura, donne-moi du gras et du Conté de dix-huit mois.»

Photo X

Photo X

Puis ils racontent leurs nuits et leurs insomnies, dorment dans les salles de fête à même le sol. Ils s’emmitouflent, se couchent, se disent bonne nuit et ronflent. Mais Mathilde ne supporte pas les ronflements et prend dans son sac de couchage, des poses incroyables, car elle est quasiment contorsionniste. Ils se racontent, présentent à la demande d’une spectatrice, leurs vélos, et racontent les côtes, les déraillements , les piqûres de guêpe, etc. « J’ai les fesses tellement tannées que je suis obligé de pédaler en danseuse.Je ne sais pas si j’aurai de bonnes idées pour la prochaine échappée. Mathilde ose avouer que, pour une femme, l’on peut vivre de très agréables sensations à vélo. Rires du public. Un homme sur un banc mange un sandwich, un deuxième arrive, une fille se dandine, un homme crache des noyaux dans la bouche de l’autre, à quatre mètres de lui mais n’y réussit pas… Puis, il y a une série de séquences incohérentes mais drôles qui se terminent par la lecture d’un extrait des Raisins de la colère de John Steinbeck sur une petite chorégraphie, et suit une chanson. Spectacle gratuit, on ne passe même pas le chapeau mais les  comédiens, issus de différentes compagnies, sont invités à dîner. Céline Chatelain, metteuse en scène bien connue à Besançon, a pris les rênes du groupe.

https://youtu.be/PhDdCutQ5qo

Le 29 août, matin, le Théâtre de l’’Unité qui en a pris la responsabilité, a voulu rendre  un hommage à Michel Crespin décédé en septembre 2014 qui avait organisé ici un acte fondateur du théâtre de rue: La Falaise des fous. Rendez-vous secret à 10 h au bord du lac de Chalain car aucune demande n’a été faite en préfecture.  Ralph Geldreich, le directeur du camping à qui la Franc-Comtoise de rue avait demandé un accès pour cent personnes maximum pour à peine dix minutes en respectant les consignes covid, avait sèchement refusé et a fait fermer tous les accès pour que rien ne puisse avoir lieu. Une douzaine de personnes sont quand même arrivées à descendre du haut de la falaise par un petit sentier.  Mais Xavier Juillot l’artiste qui doit intervenir, ne pourra pas pénétrer. C’est le drame annoncé. Anne Matheron, la directrice de la D.R.A.C. Bourgogne- Franche Comté  est présente car elle connaissait Michel Crespin. Accompagnée par Stéphanie Ruffier, la présidente de la Franc-Comtoise de rue, elle va alors voir le directeur du camping. Comme elle représente le préfet et  l’Etat, et qu’elle se porte garante de l’événement, le directeur finit par céder en avalant sa colère. Seule condition exigée : porter un masque et partir avant midi. Pendant quelques minutes, la frontière  va s’ouvrir laissant passer une dizaine de véhicules dont la remorque de Xavier Juillot, chargé de la performance centrale. La gendarmerie surveille à une centaine de mètres. La tension est forte. Petit  discours  d’ouverture de Jacques Livchine avec la célèbre phrase d’Anton Tchekhov :  « Les vivants ferment les yeux de morts mais les morts ouvrent les yeux des vivants”et ainsi donc Michel continue de  nous parler. Bernard Kudlak,  le directeur du Cirque Plume plaide  pour que les jeunes n’oublient jamais la nécessité de la poésie dans le théâtre. Et là, miracle,  le moteur Porsche, se met en route et à 11 h 52, la machine se met en route et une structure gonflable s’élève à cent  mètres.

« Gigantesque émotion, dit Jacques Livchine, nos  yeux sont embués de larmes de joie. Phénomène bizarre, nous sommes ensemble,  liés par une force souterraine, une espèce d’amour universel, un sentiment indescriptible d’appartenance  à un mouvement artistique qui ne s’arrêtera pas. » Les artistes présents improvisent un rituel, courent autour de la structure, puis se couchent, on entend au loin, la musique de Ninon Rota  (une la fanfare de cuivres et percussions) pour Huit et demi  (1963) de Federico Fellini avec Marcello Mastroianni, Anouk Aimée… Un souvenir d’il y a quarante ans. Invités par Michel Crespin, 270 artistes avaient joué ici. Et la Falaise des fous restera, après Aix-en-Provence, ville ouverte aux saltimbanques, une grande manifestation crée par Jean Digne en 1973, un événement fondateur du théâtre dit de rue. Puis  Michel Crespin avait créé entre autres, le festival d’Aurillac, la Fédération des Arts de la rue, Lieux Publics…

Aix-en-Provence, ville ouverte aux saltimbanques Photo X

Aix-en-Provence, ville ouverte aux saltimbanques
Photo Ina.fr


Retour à Verges à une dizaine de kilomètres, ce village est le seul dont la mairie avait décidé d’accueillir la suite de l’événement qui va durer tout le samedi…. Chaque groupe doit raconter son échappée puis organiser un débat. Premier groupe initié par Christophe Châtelain, directeur du Pudding, mobylette et gros pistons . Quinze casques posés par terre, chacun des  coureurs lève les bras, se casque enfourche sa mobylette.. Christophe parle aux jeunes : « Vous êtes la génération maudite.  » Ils ont entre douze et quatorze ans, ils font des acrobaties sur le capot de la Jeep.  Puis s’’ensuit une discussion en trois groupes : enfants,  jeunes adultes et  « historiques ». La question:  quelle est votre définition de la décentralisation culturelle ?
Thierry Combes avec son camping-car, raconte son échappée. Il se demande si on peut dans les arts de la rue,  atteindre profondément un spectateur?  Discussion intéressante mais si on est déjà touché soi-même en jouant, n’est-ce pas suffisant ? Il faut vivre en poésie, la question de la joie est essentielle,  dit Bernard Kudlak. Les seize cyclistes posent leurs vélos et s’asseyent. Ils font une démonstration acrobatique. « On a tous essayé des disciplines qui ne nous appartenaient pas. Départ à 8 h chaque jour. Quatre heures de pédalage. Tous les soirs, on a essayé des formes différentes. Une anecdote nous a fortement marqués. Sur la route, on reçoit un message téléphonique marquant une hostilité  à notre venue. Une dame craignait que l’on joue sous ses fenêtres… Puis on a fait une représentation magique:  une grande rencontre avec les habitants du village. Face au covid, les gens ont eu peur. Mais dans les petites communes qui se sont frottées à l’intrusion de l’étrangeté, les gens sont très contents. Les acteurs sont obligés de jouer dans les cours d’écoles mais tout le monde faisait tout. La vélorution:  emmener le théâtre dans les campagnes mais, grand sujet de discussion, on fait comment quand les gens nous rejettent au nom de leur tranquillité? « 

Mathurin Gasparini du groupe Tonne et Stéphanie Ruffier évoquent l’échappée des ânes : ils ont marché trente deux kms…. « Les caravanes se forment pour parcourir les villages et monter cette œuvre théâtrale partagée, et même au pire, ça marche ! il faut, disent-ils, aller à la rencontre des gens sur leur territoire. La Fédération des foyers ruraux  rassemble un public plutôt âgé. Dans le groupe des ânes, il y avait Simon avec son castelet et son guignol. Il déforme sa voix et fait beaucoup rire… C’est un roi de la manipulation qui a été élève de l’Ecole de marionnettes de Charleville-Mézières…

 

La place principale de Moirans-en Montagne © D.R.

La place principale de Moirans-en Montagne © D.R.

Les compagnies Echappée BD, Little Nemo, David Eischenberger et Elise ont joué dans les médiathèques les mardis et mercredis, ont  font des micro-trottoirs à Moirans-en-Montagne, la capitale du jouet (2.500 habitants) Ils passent trois ou quatre jours dans chaque ville dont la dernière est Mesna, accueillis par des personnes-relais.Une opération passionnante que celle de ces Echappées des fous de la falaise.  Soutenue par Scènes du Jura-Scène nationale, la D.R.A.C., le Département et organisée en moins de trois semaines avec une ferveur incroyable. Et si là se jouait le théâtre de l’avenir?  Irriguer le territoire hexagonal village par village pendant que les villes tremblent sous la menace du COVID…

Edith Rappoport


Les Echappées ont eu lieu du 24 au 29 août dans des villages de Franche-Comté.

L’Homme qui dormait sous mon lit, texte et mise en scène de Pierre Notte

L’Homme qui dormait sous mon lit, texte et mise en scène de Pierre Notte

IMG_4740

Clyde Yeguete, Muriel Gaudin et Pierre Notte © M. Davidovici

 Initialement programmé au Théâtre des Halles à Avignon en juillet, le spectacle est joué quelques jours à Paris, en extérieur dans le cadre d’Un Eté particulier. «C’est l’une de mes premières farces politiques, dit Pierre Notte, et je suis allé dans la noirceur. » Il s’empare d’une question bien réelle : comment accueillir des réfugiés? Il imagine une société où un bon migrant serait un migrant mort et esquisse un présent (prochain ?) où une indemnité serait allouée aux personnes qui hébergeraient un demandeur d’asile avec une prime accordée au cas oùil se suiciderait…

Une jeune femme (Muriel Gaudin) héberge un homme (Clyde Yeguete) dans son minuscule appartement. Une seule chaise et un lit pour deux… Dans cette promiscuité, les relations se tendent.Elle ne supporte plus la situation, même si son hôte vit sous son lit. Une médiatrice, comédienne de son état (Silvie Laguna), intervient pour calmer le jeu, espérant partager la prime générée par la  défenestration de l’intrus. Ces femmes sans scrupules et âpres au gain ne font pas dans le sentiment puisque le dispositif d’accueil est «constitutionnel». Lui, sans parvenir à trouver sa légitimité dans cette société, ne peut se résoudre à mettre fin à ses jours et se défend comme il peut : en corrigeant les impropriétés de langage de l’hôtesse, ou… en pissant sur les pensées qu’elle cultive sur son balconnet. Son instinct de survie aura raison de l’acharnement des deux harpies.

 Côté texte et mise en scène, Pierre Notte pousse les situations jusqu’à l’absurde et, prenant le parti du burlesque, évite réalisme et posture moralisatrice. Les répliques fusent et, en plein air, avec une chaise pour tout accessoire et sans autre appui de jeu que des pauses musicales, ils maintiennent la tension du début à la fin. Et quand la pluie vient interrompre la représentation à quelques minutes du dénouement, le public court aux abris, en attendant une reprise des hostilités entre les personnages.

 Après l’averse, chacun regagne sa place. Et, surprise, la pièce finit bien avec une valse de réconciliation. «Deux individus condamnés à vivre ensemble doivent comprendre qu’il est plus simple de bâtir ensemble, dit Pierre Notte. »  L’auteur fait un pied de nez à la réalité et choisit l’optimisme : « On est aussi là pour ça, rêver un peu, après avoir ri tant bien que mal du désastre. » Sera-t-il entendu ? Cette comédie cruelle n’est légère qu’en apparence: elle  met le doigt sur un problème d’une criante actualité…

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 30 août, dans la cour de l’Institut Suédois 11 rue Payenne, Paris (III ème)

Du 2 au 6 septembre, square Saint-Lambert Paris (XV ème)  à 16 h et 19 h. Entrée libre. Un Eté particulier continue jusqu’au 15 septembre : www.quefaire.paris.fr

 

Un festival à Villerville

Un Festival à Villerville, du 27 août au 30 août 2020.

 

Œuvrer son cri, écriture collective, mise en scène de Sacha Ribeiro  par la compagnie Courir à la catastrophe.

 Des artistes occupent leur lieu de travail : Le Garage, à Villerville, la salle même où le public est installé pour cette création.  L’espace en question est fermé depuis maintenant quelques mois et sur le point d’être détruit. A travers cet acte de militantisme prononcé, tous mais chacun à sa manière, vont tenter de reconquérir collectivement et intimement leur force d’action. Le théâtre est là pour que poésie et humour se conjuguent dans cette parole inédite. La question de l’engagement politique dans la cité est ainsi posée : la troupe militante d’artistes – comédiens, scénographe, costumière et vidéaste – s’impose sur la scène, entrant sur le plateau en file indienne, portant bagages et accessoires.

Photo X

Photo X

 Dans un premier temps, on les aura vus dans un film voué aux prises extérieures. Ils discutent entre eux, avant de surgir sur le plateau. Arthur Amard, Alicia Devidal, Marie Menechi, Simon Terrenoire, Alice Vannier, Camille Davy, Léa Emonet et Jules Boquet s’impliquent dans cette occupation illicite et s’ils réusssisent à investir le lieu pendant deux jours, il ne pourrait y avoir de délogement… Autant de détails que le spectateur saisit, grâce à la documentation: articles, photos et situations inédites rapportées, comme pour  Nuit Debout ou bien l’occupation du Théâtre des Célestins à Lyon. Et certains artistes du collectif se sont fait forts de cette dernière expérience, intéressés politiquement, entre philosophie et sociologie.

 Aussi décide-t-on une consultation citoyenne: les habitants de Villerville, l’adjoint à la culture, tous les citoyens et les bénévoles seront entendus. Les acteurs passent d’un rôle à l’autre, du statut d’artiste à celui de citoyen de ce village normand, voire commerçante,  touriste québécoise fantasque ou bourgeoise étriquée. Certains enthousiastes, d’autres méfiants et peu conciliants : un miroir de notre société actuelle où chacun peut être replié sur lui-même ou au contraire, ouvert à l’autre. Un théâtre ! Quoi de plus engageant pour entendre et voir la vie qui va. Les questions sont posées avec un bel humour et un esprit constructif, chaque membre du collectif respectant l’autre, et partageant toute chose – accessoire et ustensile- voire un lit concédé à toute personne..

L’équipe de Courir à la catastrophe dont les émules pour ce projet sont Sacha Ribeiro et Alice Vannier.  On avait pu déjà apprécier d’elle En réalités  d’après La Misère du monde d’Emmanuel Bourdieu qui avait conquis le grand public. Ici, les acteurs jouent  le jeu à fond, occupant l’espace, l’une peignant des slogans sur un mur, l’autre rangeant costumes et accessoires, un autre encore jouant de l’accordéon avant de faire une déclaration timide à celle qu’il aime. Jusqu’où peut-on se révolter ? Doit-on accepter les compromis et les moyens termes pour mieux construire ensemble une société meilleure, même si on réalise qu’on est quelque peu abusé ou bien trompé – encore et toujours ? Au moins, aura-t-on essayé, mais difficile de maintenir jusqu’au bout -nécessité économique oblige- des positions radicales et intransigeantes.

 Cet inventif Œuvrer son cri respire la bonne humeur, en même temps qu’un esprit raisonneur légitime… Parler, échanger, que l’on soit artiste ou non, pour faire en sorte que les relations socio-politiques entre citoyens s’améliorent: tel est l’enjeu. Et maintenir d’abord la part de poésie qui réside en tout… Alice Vannier revêt ainsi atours et chapeau au voile blanc – un oreiller blanc ceint d’une étole transparente . Et il y a des jeunes femmes de la bonne société en villégiature sur la côte normande, figure qu’aurait pu peindre Eugène Boudin, à la fin du XIX ème siècle. Un spectacle rieur et malicieux, en phase avec les interrogations de notre temps.

 Véronique Hotte

 Spectacle joué au Garage à Villerville (Calvados) du 27 au 30 août.

 

 

 

 

 

 

 

Un festival à Villerville (suite)

Un Festival à Villerville

 Le Monte-plats d’Harold Pinter, mise en scène de Lucie Langlois et Matéo Cichacki

Photo X

Photo X


Deux hommes sont enfermés dans un sous-sol sans fenêtre. Ils s’affaissent chacun sur un lit délabré mais  se parlent à peine.  L’un lit son journal de façon approximative, relevant çà et là quelque fait divers absurde, cruel et macabre. Et se mettant à rire seul…L’autre, plutôt angoissé, joue compulsivement et sans arrêt avec une balle, agaçant l’autre et faisant du bruit plus qu’il n’en faut. Il jouit manifestement d’un pouvoir dont l’autre ne peut guère profiter, réduit à l’état de subalterne, d’employé servile, simple exécutant d’ordres supérieurs. Le « faible » n’en finit pas de poser des questions auxquelles le « fort » ne répond pas.

 On comprendra par la suite que ce sont des tueurs à gages attendant, dans un ennui sinistre, l’arrivée de leur prochaine victime. Le «faible», une sorte de clown existentiel sans le savoir, est ici Matéo Cichacki, le nouveau directeur d’Un Festival à Villerville. Très inquiet et peu sûr de lui, gêné par sa non-compréhension des missions qu’on lui donne, il questionne et interroge l’autre qui lui répond de façon évasive et peu claire… Ce dialogue incomplet -failles, silences et manques- rend encore plus grande la distance les séparant. L’attente qui s’éternise devient une épreuve et laisse apparaître les fêlures de chacun. Mais ils ne recourent jamais à un raisonnement logique : l’un semble évacuer les problèmes, l’autre les met en constamment en relief.

Survient un imprévu : le bruit d’un monte-plats de restaurant avec une commande précise. Les deux complices offrent le peu qu’ils ont et ne pourront satisfaire les exigences autoritaires qui s’accumulent en vain. Angoisse et doute grandissent, et les circonstances les pousseront dans une situation comique proche de l’absurde. Humour noir et cynisme, dérision des vœux qu’on pourrait avoir…. Ces compagnons d’armes s’épient dans ce huis-clos blafard et attendent des ordres aléatoires mais n’arrivent à saisir rien de sensé ou logique et se voient submergés par leur anxiété qui aura au moins raison de l’un… Doit-on obéir aveuglément face à l’autorité? Une question que ici pose Harold Pinter. Il semblerait que non… comme en témoignent avec talent Matéo Cichacki et Anton Cisaruk.

 Véronique Hotte

Le spectacle a été joué à Un festival à Villerville, du 27 août au 30 août.

 

Un festival à Villerville

Un festival à Villerville

 
La Septième édition de ce festival consacré au théâtre in situ et à la découverte de mises en scène par de jeunes compagnies signe le retour du théâtre, vital dans le climat instable que traverse la société et le monde du spectacle. Alain Desnot l’avait créé avec passion en 2014 et dirigé avec talent jusqu’en 2019. Cette année, c’est à Matéo Cichacki, jeune acteur et metteur en scène, qu’il passe le flambeau ! 

  

La programmation plus réduite vu les circonstances est variée et engageante : du répertoire classique au plus contemporain. Avec une nouveauté: des lectures de textes dramatiques inédits comme C’est moi Guy de Victor Inisan, Les très courtes étapes du deuil de Lucie Langlois et 55 jours de Théo Askolovitch. Le public ne cache pas son enthousiasme et va de surprise en surprise. La qualité et l’inventivité des mises en scène in situ sont au rendez-vous. De Molière avec  Don Juan, chef-d’œuvre absolu, en passant par Harold Pinter avec Le Monte-plats, un classique du théâtre contemporain, Black March de la jeune autrice Claire Barrabès, ou La Maladie de la famille M de Fausto Paravidino. Mais aussi Oeuvrer son cri, une écriture collective de la compagnie Courir à la catastrophe… La relève prise par Matéo Cichacki semble prendre un chemin prometteur, ouvert aux bruits du Monde. Et confirme en ces temps troubles, la nécessité de cet évènement artistique dans cet ancien et charmant village de pêcheurs. Un festival porteur de découvertes, de partage culturel et qui sait d’emplois futurs. 

Don Juan de Molière, mise en scène de Tigran Mekhitarian

« Don Juan ne respire plus dans le monde qui l’entoure (…) Il rêve de faire de sa vie l’aventure la plus magistrale(…) que cette terre est connue. Sganarelle son meilleur ami, va le suivre dans son aventure, espérant lui faire entendre raison pour éviter sa perte, quitte à le trahir ou le tuer. (…) Un voyage qui mènera Don Juan à son accomplissement ou à sa destruction », Tigran Mekhitarian 

Photo Sophie Quesnel

c. Sophie Quesnel

La pièce mythique et scandaleuse fut jouée pour la première fois le 15 février 1665. Elle a traversé les siècles et innombrables en sont les mises en scène. Assister à une création de ce monument de l’art théâtral, suscite une attente sans pardon du public. Tigran Mekhitarian, jeune metteur en scène d’origine arménienne, avait déjà monté Les Fourberies de Scapin, puis L’Avare avec succès. Mais Don Juan a une place singulière dans l’œuvre de Molière. Cette pièce exige beaucoup d’un metteur en scène quand il faut mettre en lumière toute la complexité du texte et rendre sa modernité, sensible à notre esprit du XXIème siècle !  Ce dernier point a été central dans l’adaptation de Tigran Mekhitarian: « Nous gardons le texte original de Molière mais nous ajoutons des créations personnelles afin d’ancrer le texte dans le présent ». Volonté théâtrale accomplie. Humour, naïveté et cruauté, perversité, énigmes sacrées ou plus profanes : amour, religion, statue du commandeur, rayonnent dans cette création. Pour réaliser ce désir éthique, (tenter de rendre Molière accessible à ceux qui pensent être exclus du théâtre classique, ou même du théâtre tout court !) et ce geste esthétique, Tigran Mekhitarian est allé puiser dans des oeuvres de la culture grand public. Ce geste souvent calamiteux dans les mises en scène contemporaines, est là mené de main de maître.  »Le Don Juan que j’ai imaginé est proche du personnage d’Olivier Queen dans la série Arrow, le point de départ de mon adaptation se situe autour de lui  (…) ». Ici, le sacré côtoie le rap: intéressante et belle idée! Tout comme les journaux télévisés en voix off, féminine, relatant les frasques de Don Juan. Les petites scènes ajoutées, entre autres l’épisode du jeu sont convaincantes, aucune lourdeur ni vulgarité. Ecrites cinq siècles plus tard, elles invitent Don Juan, Sganarelle, Elvire, Charlotte, Pierrot, et les autres dont la Statue du Commandeur, à prendre corps au sein de notre monde chaotique… Et cela fonctionne ! Tragique, commedia dell’arte, et comics se succèdent. Le rythme soutenu du spectacle, l’ éventail  culturel  (séries TV, BD, le Rap…), les costumes, créent,  juste ce qu’il faut, avec poésie et humanité, cet espace contemporain au sein de la pièce.  Mais ce n’est pas tout. Le spectacle commence déjà avant que le public n’accède au lieu dit : Le Garage, endroit de cette création. Un des personnages s’adresse au hasard aux spectateurs qui attendent le feu vert pour entrer. Et c’est sous l’œil de Sganarelle, assis sur un banc public, le visage dissimulé sous la capuche de son sweat gris, et au son de chants sacrés arméniens, sublimes, que nous allons gagner la salle. Au sol, quelques chandeliers et bougies: atmosphère solennelle et ecclésiastique. La grande simplicité de la mise en scène : l’espace nu, la bande-son et les chants, le texte porté par une diction juste et audible, offrent aussitôt une qualité dramatique à la représentation et retiennent l’attention du public… Violence, comique, solitude, joie, folie, tour à tour se manifestent et rencontrent avec profondeur et fougue, l’écriture du texte. 

Tigran Mekhitarian réussit à nous surprendre ! Il donne un air nouveau tout en finesse à l’œuvre, sans jamais la dénaturer ou l’appauvrir.  Comique, gravité mais aussi intensité du jeu des acteurs. Grâce à la subtilité de l’interprétation et du metteur en scène, l’action est concentrée dans un espace et un temps qui ne manquent pas de merveilleux et de noirceur. Fascinant Tigran Mekhitarian qui joue Don Juan avec un visage à la fois d’ange et de voyou beau gosse, Théo Askolovitch, touchant et jubilatoire Sganarelle, tout en finesse dans ses rapports avec son maître et ami. Tous les autres personnages sont joués par Marie Mahé et Éric Nantchouang: éblouissants  de sincérité et de grâce, et quand ils passent d’un personnage à l’autre. La fin aussi, ne manque pas d’audace.

Avec éclat, cette adaptation réussit à concilier l’ancien et le nouveau. Et revient à Molière et Don Juan,  Eternels ! 

Elisabeth Naud

Un festival à Villerville du  27 au 30 août. Réservation: contact@unfestivalavillerville.com et au :  06 71 62 21 57. Sur place au Garage, 10 rue du Général Leclerc, du 27 au 30 août de 10 h à 22 h.

-

12345...426

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...