Entretien avec Muriel Mayette-Holtz

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Entretien avec Muriel Mayette-Holtz

 Actrice entrée à vingt ans à la Comédie-Française, elle en devint sociétaire trois ans plus tard ; elle fut professeur au Conservatoire National. Elle est la première femme nommée administratrice du Français en 2006 jusqu’en 2014.  Elle aura renouvelé le tiers de la troupe et réussi à établir une fréquentation de l’ordre de 90% pour les trois salles. Elle sera nommée en 2015 directrice de la Villa Médicis à Rome qu’elle quittera  il y a deux ans. Elue membre de l’Académie des Beaux-Arts, elle a été nommée directrice en novembre dernier, du Théâtre National de Nice…

-La liaison téléphonique de portable à portable  n’est pas bonne mais on va essayer de s’en sortir… Comment cela se passe dans un Théâtre National comme celui-ci en cette période difficile?

-Comme vous le savez, j’ai été nommée directrice il y a un peu plus de quatre mois. Premier point essentiel: nous essayons de garder le contact avec notre public. J’avais commence à donner ce que j’appelle avec cet Atelier de la Parole un cours d’oralité, deux lundis par mois. Ouvert à tous et absolument gratuit. Sont venues environ deux cent personnes à chaque fois. Une séance de travail avec exercices d’articulation, de diction,  lecture à haute voix  pour faire des progrès quand on doit s’exprimer en public… Il ne s’agit pas d’un cours de théâtre mais de comprendre le fonctionnement de « l’oralité”, s’entraîner à la prise de parole et découvrir aussi la magie d’une représentation. Ce rendez-vous n’est pas destiné aux acteurs mais à tous ceux qui souhaitent découvrir la puissance des mots.

-Et en ce moment?

-Bien sûr, ce n’est pas la même chose, le théâtre comme toutes les autres salles de spectacle est fermé mais le matin, sur le site du Théâtre National de Nice, je continue par vidéo à donner ces mêmes exercices et l’après midi tous les jours, je lis des contes sur le mythe de Thésée; cela s’adresse aux adultes comme aux enfants.
 De son côté, Muriel Szac, d’abord rédactrice en chef des magazines de Bayard Presse  Popi, Tralalire et Les belles Histoires, a ensuite créé il y a dix ans le département pédagogique Bayard Education qu’elle y dirige. Elle lit actuellement ses quatre feuilletons consacrés à la mythologie grecque en cent épisodes sur le site de cette maison d’éditions.

– Et en ces temps troubles, l’avenir de ce grand théâtre, quand on en est la directrice?

- Une chose au moins est claire: le confinement va durer encore plus d’un mois. Donc la fin de la saison est plus que compromise! Reporter les douze spectacles encore programmés? Pas simple; il faudra faire très attention et résoudre cela au cas par cas. On ne peut en effet pas revoir toute  la programmation à suivre; comme ailleurs, elle est est déjà bouclée ou presque. Et quand pourrons-nous en ouvrir à nouveau les portes? Sans doute pas avant la rentrée… Pour le moment, bien sûr, le théâtre reste absolument fermé et une partie de notre équipe continue à avoir  une activité en télétravail. Mais bon, le théâtre continue à exister dans toutes les âmes d’enfant…

Philippe du Vignal

 

 

 


Archive de l'auteur

Les artistes contre le Coronavirus ! Du côté des auteurs : Noëlle Renaude, Jacques Rebotier et les autres…

Les artistes contre le Coronavirus !

 

Du côté des auteurs : Noëlle Renaude, Jacques Rebotier et les autres…

 Confiné, le théâtre, se poursuit en ligne. En particulier, grâce aux auteurs dramatiques qui nous proposent des textes à lire ou à entendre sur internet à partir de leurs sites ou de Facebook . … Déjà Wajdi Mouawad, directeur du Théâtre de la Colline à Paris nous offre une écoute quotidienne de ses textes. Bien d’autres sont à leur table de travail pour partager avec nous leurs écrits. On va y découvrir des pépites…

 AVT_Jacques-Rebotier_1157Rebotier Con-finé par Jacques Rebotier

 Il conjugue tous les talents: il reçoit le Grand Prix de la Poésie SACEM 2009 et comme compositeur, le  Prix Musique SACD 2010. Jacques Rebotier s’apparente à la folle famille des dislocateurs de mots, de sons et de cerveaux. Performeur-né, il se joue des frontières entre les disciplines. Avec voQue, fondé en 1992, un ensemble de musique et compagnie verbale, il produit des concerts et spectacles. Ses pièces dérangeantes et joyeuses, allient une écriture exigeante à un esprit insolite. Il interprète aussi des Chansons climatiques & sentimentales avec un drôle de quatuor à cordes sur-mesure, naviguant, à oreille et à vue, dans un mix classique/pop, savant/populaire, acoustique/électronique, écrit/improvisé… dans tous les registres des écritures d’aujourd’hui. Jeux de langage, formes, glissements du son et du sens, son travail porte avec précision sur tous les aspects du phrasé et de l’articulation, intonation, accentuation, rythme, débit.

Pour nous dérider, l’auteur de Contre les bêtes (voir Le Théâtre du Blog) nous lit chaque jour un passage de sa  Description de l’omme (éditions Verticales, 2008). De quoi tenir une longue quarantaine.Un essai qui se plie aux contraintes formelles du genre encyclopédique pour décliner, les aspects anatomiques, sociologiques, ludiques, érotiques et métaphysiques ou encore climatiques de l’homme. Inspiré par la curiosité de ton et l’inventivité approximative des sciences avant le Siècle des Lumières, il propose un inventaire rabelaisien et déconstructiviste.

« Nos cerveaux confinés ont faim !  dit-il.  Chaque jour, pour se nourrir, rire, réfléchir, je vous propose un billet extrait notre encyclopédie en cinquante chapitres pour tout/rien comprendre sur notre espèce, et aussi les autres bêtes, la religion, les fleurs, la bourse, les… virus. Et nous allons piocher dedans, jusqu’à un total déconfinement. Comment ? Il manque un H à Omme ? Disons voir pourquoi à la fin. »

 Voici déjà en ligne :confiné 1 > anatomie par jennifer olive et jr (parlé et signé) ; confiné 2 > nutrition. excrétion. ; confiné 3 > vir. viril. viral. virus ; confiné 4 > restez couché ; confiné 5 > du sexe des fleurs par élise caron ; confiné 6 > la soupe des marchés

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Noëlle REnaude et Christophe Brault répétant Ma Solange…

Noëlle Renaude et ses jeux d’écriture

 Elle vient de publier son dernier roman Les Abattus, roman noir  aux Éditions Rivages Noir et nous fait cadeau d’une chronique journalière sur Facebook. Des jeux de Tante Mick à de savoureuses variations textuelles, elle enchante la langue française de nouvelles trouvailles. Ce confinement sera aussi l’occasion de relire ses œuvres depuis Le Renard du Nord, l’une de ses premières pièces, à Vues d’ici, Un avion tombe, On veut tout savoir (2019),  en passant par le mythique Ma Solange, comment t’écrire mon désastre, Alex Roux, (1996). Une somme de trois volumes, feuilleton créé en1994, au jour le jour, avec le comédien Christophe Brault. «  Ma Solange est devenu un texte un peu légendaire, dit-elle. On a beaucoup circulé, beaucoup inventé, beaucoup travaillé et bien, c’est ce qu’on se disait avec Christophe. Moi j’écrivais, on répétait, je réécrivais, on rerépétait, et on livrait. »

 Dans Noëlle Renaude, Atlas alphabétique d’un nouveau monde (2010) qui lui est consacré, le regretté Michel Corvin (voir Le théâtre du Blog) explore les territoires de l’autrice. Il  écrit dans la préface: « Immobile à grands pas, Noëlle Renaude arpente un monde qu’elle construit au fur et à mesure qu’elle pose sur lui son regard lucide et narquois, précis et impitoyable. « (…) « Silhouettes plutôt que personnages, embryons de situations plutôt que fictions, parlures imaginaires saisies au vol plutôt que langage bien élevé, tous ces véhicules d’une nouvelle écriture dramatique nous emmènent là où on s’y attend le moins. »

 A suivre…

 Mireille Davidovici

 http://www.rebotier.net/la-compagnie

 Noelle Renaude : Aujourd’hui tout savoir sur les moutons https://www.facebook.com/758789294/posts/10158230699374295/?d=n

 

La plus grande partie de l’œuvre théâtrale de Noëlle Renaude est publiée aux Éditions Théâtrales , qui par ailleurs, offrent pendant le confinement, chaque semaine, l’accès à deux  livres, l’un pour la jeunesse, l’autre pour les adultes.

Première semaine: dès neuf ans, Geb et Nout suivi de La Revanche des coquelicots de Françoise du Chaxel et pour les grands, Un concours de circonstances de Catherine Verlaguet.

 

 

 

 

 

Chers lecteurs

 

 


Photo Jim Caldwell

Photo Jim Caldwell

Chers lecteurs,

Nous recevons plein de beaux cadeaux de la part de théâtres ou de compagnies, à savoir des extraits de captations. Meredith Monk nous en a ainsi envoyé un d‘Atlas, un bel opéra qu’elle avait écrit et mis en scène et dont  nous avions vu autrefois la création à Houston (Texas). Et nous tenions à vous faire partager ces quelques minutes de bonheur visuel et musical:

 This week, we look back on Atlas, an opera in three parts (1991). Watch « Choosing Campanions from the 1992 performance of Atlas at Brooklyn Academy of Music and listen to Atlas on Spotify ECM Records, 1993.

Voilà, histoire de dire que nous ne vous oublions pas… Suivront aujourd’hui et les jours suivants régulièrement informations, interviews, textes sur le théâtre, la danse et le spectacle en général.

Philippe du Vignal

Café Ulysse, spectacle librement inspiré de l’Odyssée d’Homère, mise en scène de Jean-Jacques Fedida

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Café Ulysse, spectacle librement inspiré de L’Odyssée d’Homère, textes de Jean-Jacques Fdida et Francine Vidal, mise en scène de Jean-Jacques Fedida

 Cela se passait juste avant les mesures de confinement drastiques dans la grande salle municipale de Romagnat ( sept mille habitants)  à quelques kms de Clermont-Ferrand. Mais le spectacle est le plus souvent joué en plein air devant ce même petit café aux couleurs bleues comme on en trouvait encore il y a trente ans dans les îles grecques avant l’invasion touristique. Fait de bric et de broc avec chaises et petites tables rondes pour quelque cent spectateurs. Un décor bien conçu par Nicolas Diaz et tout à fait adapté au plein air comme à un espace fermé.

Les aventures d’Ulysse en Méditerranée servent de fil rouge mais il y a aussi de courts récits avec pour thème l’exil, l’identité, la petit maison natale mythique que l’on rêve de retrouver et des moments de vies actuelles comme celles d’une jeune Palestinienne, d’un réfugié, d’un paysan grec… le tout sur la musique parfois dispensée par un gros transistor.  Mais sans folklore inutile. Le spectacle donne la parole à tous ceux qui ont un jour ou l’autre croisé Ulysse dans son long périple : Nausicaa, Circé, Pénélope… mais aussi le cyclope Polyphème, Télémaque, le chien Argos…

C’est comme une sorte de conte-feuilleton-patchwork avec de courts ou plus longs récits et quelques dialogues. Un texte habilement tricoté, traduit simultanée par un des acteurs, notamment en langue des signes, ce qui donne une belle  résonance gestuelle à l’ensemble. « En mêlant à ces récits des récits contemporains, nous souhaitons mettre en perspective hier et aujourd’hui, pour mieux entendre à la fois l’Odyssée et nos destinées. »

Et on entend comme rarement, cette histoire invraisemblable et pourtant si juste et si vraie, mille fois adaptée notamment au cinéma et au théâtre, en BD et qui n’en finit pas de nous surprendre.  Soit ici sur trois heures avec des pauses café, thé verre de vin rouge ou d’ouzo entre les deux parties, elle-même coupées par un petit dîner. On pose d’abord quelques jalons empruntés à L‘llliade, histoire de rafraîchir les mémoires du public. « L’histoire commence en Grèce, sur l’île antique d’Ithaque montagne rocheuse couverte de forêts, croissant fertile juché entre mer et ciel, reine de beauté au cœur de son archipel. Un jour, une rumeur s’est faufilée :-C’est la guerre ! Il faut aller faire la guerre à Troie ! La guerre pour qui ? La guerre pour quoi ?-Nous allons chercher Hélène. La plus belle des grecques ! Elle a fui avec son amant. Vous savez, quand une femme quitte sa maison, le monde s’effondre, c’est vrai. Mais ils allaient jusqu’à dire qu’Hélène qui s’en allait pour une autre nation, c’était de la haute trahison. On a même envoyé Ulysse, l’homme aux milles ruses, pour négocier la paix… Mais les Grecs ne voulaient pas renoncer à Hélène. »

Petit rappel aussi de personnages moins connus comme Euryloque. « Ce nom ne vous dit rien, hein ? Vraiment rien ? Il appartenait pourtant à la famille d’Ulysse. Il était son beau-frère et son second d’équipage, lui aussi avait grandi sur l’île escarpée d’Ithaque.  Et il y a quelques courts textes additifs avec  allusions à l’actualité : « Nous, dans ce village de Crète, nous sommes de vieilles famille et, avec des oliviers qui ont plusieurs siècles, nous faisons de l’huile d’olive. Mais, aujourd’hui, ils font une huile d’olive pas chère, européenne, qui n’a plus aucun goût. Résultat : la nôtre ne se vend plus… Même nos enfants s’en vont. Ils disent qu’ils veulent «un monde qui bouge ». Notre fille est partie vivre à Thessalonique et notre fils, au Portugal ou en Italie, je ne sais plus. »

 Reinier Sagel, néerlandais, Francine Vidal, française et Fatimzohra Zemel, algérienne parlent tous le français mais Fatimzohra Zemel souvent l’arabe et un peu d’italien mais tous les trois le français et les deux actrices la langue des signes. Histoire sans doute de montrer que la Méditerranée est un creuset de langues dont les habitants en parlent tous un peu quelques-unes… Les comédiens -excellentes diction et gestuelle- ont une solide pratique du conte et les  nombreux enfants et adolescents écoutaient avec une grande attention, cette réinterprétation du mythe d’Ulysse.

Côté mise en scène, c’est plus flou et disait notre grand maître Bernard Dort, il faudrait resserrer les boulons de cette mise en scène qui a déjà pourtant été jouée. Les allers et retours depuis l’intérieur du café sont artificiels et il y a des longueurs.Côté dramaturgie, pourquoi ces traductions simultanées permanentes en français ou en langue des signes qui ralentissent le jeu et forment un mille-feuilles d’informations pas ?  Un clin d’œil de temps à autre aurait suffi. Il y a des moments comme le combat d’Ulysse et du Cyclope bien traités et vivants. Mais la rencontre et la vie d’Ulysse avec Circé puis Nausicaa, son retour dans sa chère Ithaque  restent assez sommaires et sans grande poésie ni émotion. On ne “voit” pas vraiment le fameux massacre des prétendants par Ulysse ni le personnage de Pénélope. Dommage!

Et on ne comprend pas bien l’introduction assez artificielle de ces bribes de récits contemporains: cela ne fait pas vraiment sens et nuit à l’unité de l’histoire. Quant à ces pauses sympathiques, elles cassent le rythme. Comme ce repas qu’il aurait mieux valu servir sous forme plus légère et directement aux spectateurs. Ce qui aurait économisé beaucoup de temps. Cela dit, joyeux de ne pas être encore confinés, ils avaient l’air content d’être ensemble à écouter cette fabuleuse aventure mais ne se doutaient pas encore de ce qui l’attendait dans la semaine à venir…
Un spectacle est parfaitement rodé: il a beaucoup été joué notamment au Festival Chahuts, Bordeaux, à Chalon dans la rue In, à la Biennale urbaine du Spectacle, Romainville, à la Maison du Conte, Chevilly-Larue, au festival Les Arts du Récit en Isère, à La Minoterie, Dijon , au Théâtre du Rabot de Semur-en-Auxois, à la Fête de la Ville, Saint-Denis, à la Médiathèque de Riom. Mais il demanderait à être remis en forme c’est à dire… en scène. Ce récit par ailleurs  très vivant, de la fabuleuse  épopée d’Ulysse le mérite bien. “Il y a aura eu d’abord pour nous comme une fraîcheur d’eau au creux de la main. Après quoi, on est libre de commenter à l’infini” si l’on veut, écrivait Philippe Jaccottet dans L’Avertissement de sa belle traduction de L’Odyssée.

 Philippe du Vignal

Spectacle vu le 14 mars à la salle des fêtes de Romagnat (Puy-de-Dôme).

Vessel chorégraphie de Damien Jalet

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Vessel chorégraphie de Damien Jalet

Voici, après Ils n’ont rien vu  de Thomas Lebrun (voir Le Théâtre du Blog), une nouvelle collaboration franco-japonaise qui réunit un chorégraphe français et l’artiste et scénographe japonais Kohei Nawa. Une œuvre exceptionnelle, créée lors d’ une résidence à la Villa Kujoyama à Kyoto.

L’année dernière, le Français, artiste associé au théâtre national de la danse de Chaillot, avait, dans Skid, fait évoluer ses interprètes sur un toboggan géant. Ici, il place sept danseurs -six Japonais et un Grec- sur un plan d’eau. Au centre de cet espace, une sorte d’ilot blanc bouillonne comme de la lave : c’est un matériau presque vivant, le katakuriko, fait de fécule de pomme de terre.

Les artistes sont confrontés à deux contraintes : on ne voit pas leurs leurs visages,  ce qui les fait ressembler à d’étranges insectes suivant les combinaisons des corps  et dans le dernier quart d’heure, ils sont confrontés au katakuriko qui devient solide quand ils le manipulent mais liquide, quand ils s’en éloignent. «C’est une vraie performance, dit le chorégraphe. Pendant une heure, être dans toutes ces positions sans jamais se montrer, passer d’un milieu solide à un milieu liquide pour aller vers quelque chose entre ces  états, avec toute cette imbrication et la notion d’intimité qu’elle suppose, -ils sont parfois complètement imbriqués les uns dans les autres-  c’est  très rigoureux.»

Les musiques « new age » de Marihiko Hara et Ryùichi Sakamato et les faibles lumières rasantes de Yukoko Yoshimoto renforcent l’étrangeté de cette pièce, dont l’esthétique rappelle celle de la troupe Sankai Juku. Et chacun peut interpréter les images  selon sa propre sensibilité.

Cette œuvre, plébiscitée au Japon, pourrait trouver sa place dans un musée d’art moderne. «Dans ce pays, il n’y a pas de culture de la danse contemporaine, ils n’en sont pas si fans, dit Damien Jalet. Ce que nous avons crée, entre sculpture et danse, a finalement fait venir beaucoup de gens. Ils ont été captivés».  Le public parisien a eu la chance de découvrir ce spectacle…

Jean Couturier

Le spectacle a été présenté du 6 au 13 mars à Chaillot-Théâtre national de la danse, 1 place du Trocadéro, Paris (XVIème). T. : 01 53 65 30 00.

La Ménagerie de verre de Tennessee Williams, mise en scène d’Ivo van Hove

 

©Jan Versweyveld

©Jan Versweyveld

La Ménagerie de verre de Tennessee Williams, traduction d’Isabelle Famchon, mise en scène d’Ivo van Hove

Une histoire de famille boiteuse, comme la fille handicapée que la mère voudrait « bien» marier  et protéger ainsi une fois pour toutes. Son frère travaille dans une usine de chaussure et réussit ainsi à les faire vivre mais il s’évade dès que possible au cinéma. Et c’est la clé de la pièce : chacun, dans ce «théâtre de la mémoire », se fait son cinéma. La mère, avec sa nostalgie aristocratique des «beautés du sud»  dont elle fit partie et des fringants prétendants qui les entouraient, la fille avec sa ménagerie de verre, délicats bibelots dans lesquels elle projette sa fragilité et ce qu’elle a de précieux. Et Jim, l’ancien chanteur-vedette du lycée dont elle était  amoureuse en rêve, qui est rendu, le temps d’une soirée, à sa jeune gloire passée.

La Ménagerie de Verre n’a pas besoin d’une représentation réaliste et s’organise à partir du récit de Tom, le frère et de ses jeux de magicien: parier sur l’illusion pour parvenir au vrai, plutôt que de chercher à donner l’illusion du vrai. Ivo van Hove joue avec justesse entre l’ouverture vers le public et le confinement -on n’y échappera pas!- d’un appartement moche, bas de plafond et en sous-sol, avec un escalier qui s’échappe vers les hauteurs, vers l’extérieur et la vie réelle pour Tom et d’où vient et où retournera Jim.

Les murs marron sont hantés de visages dont le portrait flou du flamboyant mari -simple employé du télégraphe et non prestigieux planteur- qui a abandonné épouse et enfants. Dans le fond, un  petit espace-cuisine enferme parfois la mère, comme au centre de sa toile d’araignée. Selon les vœux de l’auteur, un écran -trop petit- s’incruste dans la paroi, face public, chargé de permettre la contradiction, au moins le commentaire ironique avec des bancs-titres ou des images de ce qui se passe sur le plateau. Ce qu’avait fait Jacques Nichet dans sa remarquable mise en scène en 2009 mais ici cela ne fonctionne pas. Cela mis à part, la scénographie de Jan Versweyveld est d’une fidélité irréprochable à l’auteur et au texte.  Mais cette histoire de famille aurait besoin d’un cadre un peu plus intime que celui de l’Odéon.

©Jan Versweyveld

©Jan Versweyveld

C’est pourtant l’écrin nécessaire à Isabelle Huppert, qui vient souvent y jouer. Elle compose le rôle d’Amanda, la mère, suivant une méthode presque « cubiste », en montrant, avec de grands-à plat, tantôt une facette tantôt une autre du personnage et de sa fonction. Un choix cohérent avec l’écriture de la pièce : Amanda est un personnage complètement aliéné, inauthentique, enfermé dans l’image de ce que doit être une mère aimante et dévouée, ancienne belle du Sud à  la légendaire hospitalité, de ce que doit souffrir une pauvre abandonnée…

Amanda se fait son cinéma et il est juste que le rôle ait été confié à une actrice devenue (presque) l’incarnation même du Cinéma. Avec les froufroutantes mousselines dont elle est habillée, parfaitement déplacées dans cet appartement oppressant et misérable, elle trouve peut-être une façon de tenir et de faire face. Encore un rôle,ou peut-être un véritable engagement, entre autres, envers sa fille qu’il s’agit de protéger ?
Le cas des jeunes, personnages et comédiens, est différent. Ils ont droit, eux, à leur authenticité. Nahuel Pérez Biscayart assume la double responsabilité de Tom, narrateur et conducteur de la représentation  mais aussi chargé de famille. Énergique, découragé ironique, lui aussi trouve le moyen de tenir. Ce sera peut-être un peu plus difficile pour Jim (Cyril Guei) et Laura (Justine Bachelet), après leur moment d’illusion lyrique.

Jim revit, grâce à la mémoire de Laura, son moment de gloire, avant de retourner avec Tom à la fabrique de chaussures où ils travaillent. Laura voit se réaliser le rêve secret d’un premier amour de jeunesse, jusqu’au moment où la bulle et le malentendu éclatent. Elle et Jim ne partageaient pas la même exaltation. L’un repart vers de nouvelles ambitions plus terre à terre : il avoue qu’il est fiancé à une jeune fille bonne ménagère. L’autre se réfugie auprès de sa ménagerie de verre, symbole d’une beauté pure, fragile et stérile. Les trois jeunes comédiens sont excellents.

Ironie du sort : La Ménagerie de Verre (née de son histoire familiale), a d’abord pris la forme d’une nouvelle, puis d’un scénario qui a été refusé par Hollywood, pour devenir la pièce qui triompha à Broadway et enfin un film dont Tennessee Williams fut dépossédé : les studios de Hollywood en avaient acheté les droits et en particulier celui de clore le film par un inévitable happy end… Sans ironie, cette fois, on peut se demander pourquoi Ivo van Hove, qui utilise en général beaucoup le cinéma et l’image dans ces spectacles,  au point parfois d’effacer les acteurs,  n’y a pas eu recours pour Tennessee Williams. Cette fois, c’est au spectateur de se faire son cinéma, hors-champ. Il a déjà sa vedette.

Christine Friedel

Spectacle vu à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris (VIème). Les représentations étaient initialement prévues jusqu’au 28 avril, en tout cas, ne reprendront pas en mars. (voir le site)

Tournée prévue :

du 4 au 8 mai, Comédie de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme); du 28 au 30 mai, de Singel à Anvers.
 
Du 4 au 11 juin, Barbican, Londres

Du 11 au 14 septembre, New National Theater, Tokyo

Les 21 et 22 novembre, Thalia Theater, Hambourg

les 5 et 6 décembre, Les Théâtre de la Ville de Luxembourg

Du 18 au 20 décembre, Onassis Stegi, Athènes.

 

Illusions perdues d’après Honoré de Balzac, mise en en scène de Pauline Bayle

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Illusions perdues d’après le roman d’Honoré de Balzac, mise en scène de Pauline Bayle

 

C’est notre amie Christine Friedel qui devait faire l’article mais vu les circonstances… Et comme on ne verra pas ce spectacle avant, restons optimistes, plusieurs semaines… en voici déjà une première critique. Nous connaissons Pauline Bayle depuis douze ans et on sentait déjà chez elle une énergie, une présence scénique et une volonté d’en découdre peu courantes. Elle écrivit  et mis en scène une pièce en 2017 (voir Le Théâtre du blog ) et malgré et grâce à -ce n’est pas incompatible- une certaine maladresse, il y avait déjà une belle énergie. Puis, elle se décida à adapter et à mettre en scène L’Iliade puis L’Odyssée en une heure et quelque avec six acteurs. Deux courts mais brillants spectacles. Plateau nu, costumes non «d’époque» mais actuels: proches de ceux de notre quotidien, diction et gestuelle impeccables, jeu d’une grande précision, personnages  que l’on peut vite identifier même quand les femmes jouent des hommes, aucun accessoire, jeu très savant des lumières: c’est un ensemble d’éléments devenus en quelques années  un peu sa marque de fabrique…

Ce sont ces mêmes principes  qu’elle applique ici à cette mise en scène. Elle a éliminé le début assez bavard qui se passe à Angoulême et elle a eu raison. Illusions perdues reste sans doute le meilleur roman de Balzac mais c’est un pavé de quelque sept cent pages publié en trois parties entre 1837 et 1843, soit il y a déjà presque deux siècles avec Les deux Poètes, Un grand homme de province à Paris et Les Souffrances de l’Inventeur.  Mais il y a une extraordinaire qualité des dialogues, toujours aussi vivants et qui attirent les metteurs en scène de théâtre :  «C’est ignoble, mais je vis de ce métier, moi comme cent autres! Ne croyez pas le monde politique beaucoup plus beau que ce monde littéraire: tout, dans ces deux mondes, est corruption, chaque homme y est ou corrupteur ou corrompu.» Des répliques savoureuses dans la bouche des jeunes acteurs dirigés par Pauline Bayle et qui frisent parfois le mot d’auteur : « La polémique est le piédestal des célébrités. » Ou qui préfigurent déjà étrangement Sacha Guitry: «Quand une femme arrive à se repentir de ses faiblesses, elle passe comme une éponge sur sa vie, afin d’en effacer tout. »

Lucien Chardon, nous dit Balzac, est le fils d’un pharmacien et d’une aristocrate d’Angoulême et il se fait appeler Lucien de Rubempré, le nom de sa mère : ce qui sonne bien mieux! Il fréquente, avec Madame de Bargeton sa maîtresse, la noblesse de la petite ville. Mais ce poète en herbe ne se sent pas assez reconnu et le couple va alors «monter » à Paris. Tout de suite ou presque, et sans aucun état d’âme, elle plaquera Lucien, pas assez distingué à ses yeux pour la société aristocrate qu’elle fréquente. Mais il va tout faire pour s’en sortir et apprendra vite la leçon: grâce à la toute puissance du journalisme, on peut arriver à ses fins: à condition de n’avoir aucune scrupule et d’être prêt à se compromettre sur des affaires douteuses. «Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à l’ingratitude, il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître l’étendue de la corruption humaine. »

Le formidable pouvoir d’influence de la presse cachait en effet des arrière-cours peu reluisantes: coups bas, trafics d’influence, conflits d’intérêt dissimulés, pressions politiques diverses et variées. Tout cela permet de gagner cyniquement de l’argent et de mener une vie de luxe mais… se paye un jour… et très cher. Malheur aux beaux jeunes gens intelligents et ambitieux, avides de gloire littéraire comme Lucien de Rubempré qui ne savait pas -ou faisait semblant de ne pas savoir- que l’on «peut être brillant à Angoulême, mais presque insignifiant à Paris. »

Et il y a une règle du jeu intangible: celui qui pouvait broyer sans état d’âme ceux qui se croyaient puissants, le sera à son tour. Du Capitole à la roche Tarpéienne : le vieux proverbe latin est encore valable… Il vit dans le luxe belle -maison et domestiques- avec sa Coralie, mais quand cette petite actrice ne trouve plus de rôles et que Lucien se voit refoulé de toutes les rédactions, ils en seront vite réduits à la grande pauvreté et il n’y aura personne pour les aider. Ils comprennent que Paris est un monstre fascinant mais cruel : les beaux jours sont derrière eux et la seule issue pour Lucien est un retour humiliant à la case départ dans sa ville natale d’Angoulême qu’il avait tant voulu fuir!

Donc sur un plateau nu, dans un dispositif quadri-frontal: une bonne idée pour cette lutte à mort, le public quelque peu voyeur, assiste avec délectation à cette guerre en continu qui ne dit pas son nom. Les jeunes femmes jouent souvent les hommes mais  ce n’est pas réciproque. Un sacré marathon quand il faut incarner, le temps de courtes scènes, les quelque dix-sept personnages très différents imaginés par Honoré de Balzac. Lucien presque toujours sur le plateau, Madame d’Espard, Coralie une jeune et belle actrice, Camusot, Dauriat le libraire, Madame de Bargeton, Raoul Nathan un poète, … Toute une galerie de personnages qui donnent une idée assez pessimiste de cette vie parisienne que Balzac a si bien réussit à faire vivre. Pauline Bayle est une formidable directrice et ses acteurs sont tous excellents : Charlotte Van Bervesselès, Hélène Chevallier, Guillaume Compiano, Alex Fondja et surtout Jenna Thiam (Lucien) : mention spéciale à la présence de celle qui est pratiquement tout le temps sur le plateau. Ils arrivent grâce à un jeu efficace, rigoureux et précis, à nous faire entrer sans difficulté dans cette aventure balzacienne.

Adapter un roman au théâtre n’est pas chose facile et très souvent, les metteur(e)s en scène ont bien du mal à trouver la dramaturgie ad hoc. Pauline Bayle, forte de deux expériences précédentes avec Iliade et Odyssée a réussi un travail remarquable d’intelligence. Et tout s’enchaîne vite et bien. Mais le spectacle dure deux heures et demi sans entracte et même s’il n’y a aucune longueur, le public, disons assez branché du théâtre de la Bastille, montrait quelques signes de lassitude et quelques personnes sont sorties. On pourrait en fait éliminer sans dommage quelques scènes accessoires, ce qui gagnerait du temps.

Et attention, il ne faudrait pas que la syntaxe radicale que Pauline Bayle,  travailleuse infatigable, a mis au point avec ses acteurs : plateau nu, aucun décor, priorité au langage, adapté de textes littéraires, etc., ne tourne au procédé. Cela dit, à trente ans, elle est sans aucun doute une des meilleures metteuses en scène du théâtre français… Et, malgré les annulations actuelles, ce spectacle a encore de beaux jours devant lui.

 Philippe du Vignal

Spectacle vu le 11 mars au Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris (XI ème); les représentations jusqu’au 4 avril et du 6 au 10 avril, sont annulées, vu les circonstances.

Représentations prévues: La Coursive, La Rochelle (Charente-Maritime), du 14 au 16 avril ; Le Carré Belle-Feuille, Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), le 21 avril ; Théâtre Liberté, Toulon (Var), les 28 et 29 avril.
Les 3 Pierrots, Saint-Cloud (Hauts-de-Seine),  le 5 mai ; La Garance à Cavaillon (Var)  le 7 mai.

 

Après la fin, de Dennis Kelly, mise en scène de Maxime Contrepois

 

Après la fin, de Dennis Kelly, traduction de Pearl Manifold et Olivier Werner, mise en scène de Maxime Contrepois

 9976D41F-BF81-4CF1-B7F2-70597F0AF66CDehors, c’est la catastrophe : une explosion nucléaire. Dedans, en bas, dans l’abri où Mark a transporté Louise évanouie, c’est l’enfermement et la survie. De maigres rations, peu de lumière, aucune occupation, sinon un jeu de Donjons et Dragons dont elle ne veut pas. Et avant tout, la lutte pour la vie entre les deux personnages, plus tendue, plus dure avec les jours qui passent. D’ailleurs, fait-il encore jour quelque part ? Et si Mark ne l’avait pas «sauvée, mais séquestrée ? Et ce qu’il raconte des corps sanglants et noircis, dehors, n’était-il pas un fantasme emprunté aux récits d’Hiroshima? Et si Louise ne devait être que le témoin de l’angoisse de Mark devant la catastrophe annoncée ? Et si tout cela était seulement une drôle de manière pour dominer et posséder cette jeune collègue de travail qui l’aime bien mais qui ne l’aime pas Et si tout cela, en fait, révélait un dévoiement assombri du désir ?

Le jeune metteur en scène Maxime Contrepois dit poursuivre « une radiographie de la violence, de la façon dont elle circule entre les êtres et les révèle à eux-mêmes et aux autres ». Un théâtre de l’intime, auquel cette pièce se prête bien,  rejetant le monde “en haut“ et “dehors“ et rendant le temps à la fois pesant et sans repères… De quoi devenir fou, ou au moins laisser monter le fou que l’on porte en soi.  Les différentes séquences, séparées par un « bain de noir » et par des musiquettes électroniques chargées d’autodérision, expérimentent les rapports de force entre les deux partenaires. Ici, Mark, (Jules Sagot) sans cesse en train de s’excuser, pratique la tyrannie des faibles face à une Louise (Elsa Agnès) écorchée et agressive. Dans d’autres mises en scène de la pièce, on a pu voir, tout aussi justement, un Mark agressif –mais c’est encore le signe qu’il est conscient de sa faiblesse- face à une Louise froide, qui refuse d’entrer dans son jeu.

 Margaux Nessi a conçu un décor haut et ouvert qui montre  très bien mais  de façon surprenante, l’enfermement. Il fait songer davantage à un grenier où joueraient des enfants qu’à un abri antiatomique souterrain, et là est sa justesse. Ces jeunes adultes, surtout lui, sont encore pétris des terreurs de l’enfance et de ses affabulations ; ils sont  hésitants sur la passerelle, rendue plus fragile par ce huis-clos, entre  réel et fantasme.

After the end  (le titre n’était pas traduit) a été créée, en 2012, par Olivier Werner, avec Pearl Manifold et Pierre-François Doireau, au Festival des Caves à Besançon. Le public partageait avec eux le même bunker, espace confiné et cela devait jouer avec force sur les émotions partagées. Mais la pièce a le pouvoir de suivre plusieurs pistes, comme l’ont montré trois mises en scènes récentes, par Baptiste Guiton au T.N.P. à  Villeurbanne, il y a un an (voir Le Théâtre du blog), par Georges Lini en Belgique et enfin par Catherine Javaloyès à Strasbourg.

La mise en scène de Maxime Contrepois, physique et au plus près des mouvements intérieurs des protagonistes avec ce qu’il faut d’enfance, fonctionne très bien. Et même s’il s’en défend, ici la pièce entraîne d’autant mieux son lot de métaphores, et surtout en ces temps de rumeurs, de confinement, d’angoisse de la catastrophe.

On ne vous racontera pas ce qui se passe « après la fin », où l’utilisation de la vidéo prend un sens qu’elle n’avait pas dans le corps de la pièce (où elle est du reste peu présente) : le « combat des cerveaux » a ici assez de force pour se passer de gros plans. À voir, précisément pour ce duel d’acteurs, sensibles et puissants. Et pour la part de naïveté (c’est un compliment) qu’assume la mise en scène.

Christine Friedel

La pièce a été jouée jusqu’au 14 mars, au Théâtre de la Cité Internationale, 17 boulevard Jourdan, (Paris XIV ème).  T. : 01 43 13 50 50

Le texte de la pièce est publié aux éditions de l’Arche.

Penthésilée, d’après Heinrich von Kleist, mise en scène de Sylvain Maurice

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 

Penthésilée, d’après Heinrich von Kleist, traduction de Ruth Ortmann et Éloi Recoing, mise en scène de Sylvain Maurice

La jeune reine de Amazones porte le poids d’une nation massacrée et d’une tradition de fer. Fini, plus d’hommes.  Si les femmes veulent perpétuer leur communauté,  elles devront aller chercher sur le champ de bataille le guerrier qui incarne pour elle le dieu Mars fécondateur et devront le vaincre. Penthésilée entraîne sa troupe dans la guerre de Troie, mais seulement pour trouver celui qui lui est destiné, l’unique Achille. Lui, subjugué, feint de tomber à ses pieds. Insupportable fraude : Penthésilée, folle de rage devant cette tromperie qui détruit sa victoire en même temps que son amour, se déchaîne et dévore celui qui lui était promis.

Cela ressemble à une histoire très lointaine et très barbare, et pourtant… La pièce renvoie avec force à la question de l’identité que forge pour chacun le poids de l’histoire. Penthésilée  mourra en rejetant les lois si dures, si draconiennes de la lignée de femmes dont elle est née et dont, responsable, elle porte la couronne. Question urgente aujourd’hui où l’on assiste à une revendication de groupes resserrés autour de leur identité, au détriment de la liberté individuelle et très clairement, de la liberté d’expression.

L’aujourd’hui de la tragédie, Sylvain Maurice l’a cherché dans une forme d’oratorio dont il a confié le texte à Agnès Sourdillon qui passe du récit, au jeu, dans le rôle d’un rhapsode au charme puissant. Il a réuni autour d’elle un chœur, iquatre musiciennes et deux musiciens, différents les uns des autres : Janice in the Noise vient du jazz, Mathilde Rossignol, du chant lyrique, Ophélie Joh, de la danse et de la comédie musicale, Julieta, du beatbox comme Paul Vignes, multi-instrumentiste et polyglotte des formes musicales, le tout sous la rythmique du bassiste et compositeur Dayan Korolik. Cela nous vaut une interprétation ultramoderne de la tragédie, à la fois sensible et cérébrale, toutes ces disciplines musicales étant tenues ensemble avec une rigueur de puriste et une force créative unique.

Le revers de cette rigueur ? Le spectacle laisse aux mots seuls ce moment trouble qui est au cœur de la dramaturgie de Kleist.  Dans ses autres pièces, le prince de Hombourg s’égare dans une crise de somnambulisme où il se voit couronné avant la bataille et où le réel –le gant de sa fiancée- vient s’imprimer dans le rêve. Et la petite Catherine de Heilbronn et le comte von Strahl se sont–ils connus dans un autre espace-temps ? Le moment de ravissement de Penthésilée, dévorée par une absence meurtrière, manque à la représentation. C’est le défaut des qualités de ce spectacle…

Christine Friedel

Spectacle vu au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines- Centre Dramatique National.

Ils n’ont rien vu, chorégraphie de Thomas Lebrun

Ils n'ont rien vu_07 © Frédéric Lovino

©Frederic Lovino

Ils n’ont rien vu, chorégraphie de Thomas Lebrun

Un beau titre pour cette pièce qui essaye de parler de l’impensable: le 6 août 1945, trois mois après la capitulation de l’Allemagne, une bombe atomique américaine anéantissait Hiroshima! Soixante-dix mille morts et autant par la suite, à cause des irradiations.  Le XX ème siècle entrait dans l’ère nucléaire !

Cette immense tragédie a inspiré à Alain Resnais Hiroshima mon amour (1959), un film, scénario de Marguerite Duras, dont nous entendrons quelques extraits. Puis les huit danseurs, au micro, égrènent sobrement des témoignages de victimes, accompagnés d’une bande-son où résonnent des percussions traditionnelles japonaises. Pour s’imprégner de la mémoire collective de cet événement, Thomas Lebrun et son équipe sont allés à Hiroshima, à la rencontre des survivants de la bombe atomique, les « hibakushas ». «Ce voyage a complétement transformé notre vision des choses, dit-il. Il a nourri notre imaginaire et notre savoir, de réalités et de témoignages et nous a permis d’avancer dans ce projet, avec d’autres regards et d’autres mots : ceux des  anciens qui ont vu et raconté, et que nous avons vus et écoutés … »

Rieko Koga a conçu un « baro », une pièce de tissu de huit mètres sur dix, constitué d’étoffes anciennes et contemporaines, en provenance d’Hiroshima  et d’autres villes japonaises. Ce matériau-mémoire à l’esthétique délicate va prendre différentes formes sur le plateau. Et Jeanne Guellaff a conçu les beaux costumes de cette pièce de quatre-vingt minutes qui débute par une touchante séance collective d’origamis. Un hommage à Sadako Sasaki, une petite fille de douze ans, victime du bombardement qui s’était promis, en vain malheureusement, de confectionner mille grues de papier pour survivre. Les gestes précis font référence à différents styles, de la danse traditionnelle japonaise, à Pina Bausch.

Nous nous souviendrons longtemps du moment évoquant la chute de la bombe nucléaire annoncée par la voix du pilote américain aux commandes de l’avion ce jour-là. Comme une sorte de nuée ardente, les éclairages de François Michel, exceptionnels, figent au sol les corps meurtris des artistes. C’est beau quand la danse fait sens !

Jean Couturier

Le spectacle a été présenté du 5 au 11 mars, à Chaillot-Théâtre National de la danse, 1 place du Trocadéro, Paris (XVI ème). T. : 01 53 65 30 00.

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