Le dernier jour du jeûne , premier volet d’un diptyque de Simon Abkarian

 

Le dernier jour du jeûne, premier volet d’un diptyque, texte et mise en scène de Simon Abkarian

(C) Antoine Agoudjian

(C) Antoine Agoudjian

C’est une évocation de la tradition en pays musulman où les femmes qui n’égaleront jamais les hommes, n’ont pas leur langue dans leur poche! Sur une musique orientale,  dans une cuisine,  Sandra, une philologue, invoque le ciel : « Il fait jour, debout les morts ! » La mère de famille entre en tenue légère pour faire le ménage, sa sœur arrive; elles minaudent et se révoltent. Les hommes veulent savoir qui va sauver le monde. Les femmes fument:  «Pénurie de la pensée engendre la peur du ventre vide ! »
On déploie le décor de la maison pour faire apparaître la ville. Une fille invoque le ciel pour trouver l’âme sœur, des femmes s’étreignent. Le fils raconte un rêve en chevauchant un cheval à tête de chien. Cinq femmes s’affrontent : «La main du temps t’a piqué la pomme et toi, tu rêves de la croquer.. »
Le père arrive et  sa fille se blottit contre lui. Un jeune moustachu drague une fille, ils s’embrassent et s’enfuient. Dans sa boucherie, un veuf, le gros Minas, vitupère : « Penses à te taire avant de parler ».
La mère polémique avec son futur gendre. Le boucher, que son fils a quitté, s’envoie deux apéritifs : « Peuple rassasié, jamais ne se soulève ! (…) Manger sans boire, c’est se battre sans condition ! » La tante aux cheveux blancs méprise le mariage, l’une des sœurs est amoureuse de l’étranger, mais les rencontres de fiançailles sont aigres-douces. L’étranger cueille des pommes, suivi par son amoureuse qui la prend dans ses bras : « Quand tu me dis: j’ai envie de toi, si je meurs, je partirai tranquille ! »
 
Le père prend sa fille dans ses bras, il croit que c’est sa défunte épouse et la viole. Toute l’assemblée porte un toast, c’est la rupture du jeûne ! Les changements de décors – dus à Noëlle Ginefri-Corbel-  rapides et spectaculaires sont réalisés par les acteurs, et cet étrange spectacle fascine le public qui salue d’applaudissements nourris Simon Abkarian, Ariane Ascaride, David Ayala, Assad Bouab Aris, Pauline Caupenne, Delia Espinat-Dief,  Marie Fabre, Océane Mokas, Chloé Réjon, Catherine Schaub-Abkarian , Igor Skreblin…

Edith Rappoport
 
Théâtre du Soleil,  Cartoucherie de Vincennes,  jusqu’au 14 octobre. Intégrale des deux volets,  les samedi à 16 h et dimanche à 13 h. T. : 01 43 74 24 08


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Les Sots sous le clair de lune de Teodor Mazilu, mise en scène d’Anca Bradu

Les Sots sous le clair de lune de Teodor Mazilu, mise en scène d’Anca Bradu (en roumain, surtitré en français)

0A0FCD3B-8A1E-4643-8A19-0C22E775DCF0 Pour célébrer le 31 août,  Journée de la langue roumaine, l’Institut Culturel Roumain présente des créations du Théâtre Matei Visniec, à Suceava, en Bucovine, au Nord-Est du pays. «Je me suis beaucoup impliqué, dit Matei Visniec, dans la « construction » artistique de ce lieu de création et de diffusion, de rencontres et de débats. » Inaugurée en 2016, cette scène porte le nom du dramaturge qui nous invite aussi à découvrir sa région natale, et elle organise tous les printemps, en mai, un festival de « théâtre international de dimension francophone »…

 Pour cette première tournée en France, le Théâtre Matei Visniec met en valeur le répertoire roumain contemporain. Avec d’abord, une pièce de Teodor Mazilu, auteur qui dénonçait, dans les années soixante-dix, et malgré la censure, les dérives du régime. En particulier, la corruption généralisée. Une question ne semblant en rien avoir perdu de son actualité : le succès que rencontre ce spectacle rencontre un beau succès dans le pays… On assiste ici aux chassés-croisés de deux couples mal assortis, dans une intrigue construite en miroir : Gogu, un escroc notoire, quitte la trop honnête Clémentine, moraliste et pleurnicharde, pour l’aguicheuse et délurée Hortense qui s’ennuyait auprès de « l’incorruptible» contrôleur financier Emilian; au désespoir, celui-ci renoncera-t-il à exercer un contrôle fiscal sur les malversations de Gogu, pour récupérer sa pulpeuse moitié ? Après bien des péripéties, ces histoires d’amour où se mêlent les intérêts pécuniaires ne peuvent que mal tourner…

Sous couvert de burlesque, que la mise en scène souligne avec une gestuelle et une musique de cabaret signée Ovidiu Iloc, Teodor Mazilu épingle, dans cette parodie qui confine à l’absurde, une société hypocrite. Les acteurs sont  tous excellents, et Anca Bradu parvient à mettre à distance une dramaturgie un peu datée mais qui renvoie avec humour aux années noires du régime de Nicolae Ceaușescu.

Ce festival présente deux autres créations : Kebab de Gianina Carbunariu, mise en scène de Daviel Iordan, et Chats, texte et mise en scène de Bobo Burlacianu. Il offre aussi l’occasion de découvrir l’hôtel de Béhague qui abrite depuis 1939, l’ambassade de Roumanie. Edifié en 1867 pour la comtesse Amédée de Béhague, cet hôtel particulier possède, entre autres trésors, un théâtre dont les colonnes de porphyre et les mosaïques de style byzantin, ont valu au bâtiment le surnom de « Byzance du VII ème arrondissement ».  

 Mireille Davidovici

Hôtel de Béhague, 123 rue Saint-Dominique, Paris VIIème, jusqu’au 6 septembre,.

https://www.eventbrite.fr/e/inscription-kebab-48326162854

De si tendres liens de Loleh Bellon, mise en scène de Laurence Renn Penel

De si tendres liens de Loleh Bellon, mise en scène de Laurence Renn Penel

 

Crédits Photo Lot

Crédits Photo Lot

Pour le philosophe Alain, l’amour maternel est éminemment égoïste, ou d’une autre façon, le plus énergique des sentiments altruistes. La figure de la mère représenterait le premier objet d’amour en soi, et toutes les autres affections se souviennent de cet élan initial qui la lie à son enfant, comme si ces affections  maternelle et filiale n’étaient qu’un seul élan fusionnel.

 Dans cette mise en scène à la fois sobre et lumineuse, Charlotte, (Christiane Cohendy) et sa fille Jeanne (Clotilde Mollet) sont l’une et l’autre ou l’une après l’autre, constamment aux aguets. Sur le plateau, selon les moments, se dessinent un salon, une chambre d’enfant, avec un espace cerné de parois légères et translucides dont une porte centrale ouvrant sur un  couloir, une cuisine et un couloir avec accès au dehors. Le public est invité  à voir vivre cette mère divorcée qui élève seule sa fille, et qui sort volontiers le soir avec des amis. Charlotte a aussi un amant avec lequel elle va vivre quelques mois avant la déclaration de guerre. Jeanne part, une fois, en vacances à la campagne, l’été chez les parents de celui-ci.  Elle se souvient d’une longue solitude  quand elle passe des soirées chez sa mère qui ne s’efforce jamais de rester un peu à ses côtés.  Elle évoque aussi ses vacances chez son père remarié.

 Mais Charlotte semble seule sans la compagnie chaleureuse de sa mère absente et tant aimée, qui pense, elle, n’avoir vécu que pour sa fille, délaissant même ses amis. Amertumes, petits regrets, et reproches accumulés au fil du temps, fusent des deux côtés. L’exigence filiale, que Jeanne considère comme un devoir chez un adulte face à un enfant, ne trouve ici nul écho sincère chez sa mère… Des années 1930 aux années 1970, le temps a déposé patiemment son volume de vie, dans  une succession éclatée de scènes significatives. Puis la situation bascule  et l’autorité s’inverse . Jeanne  qui souffrait de l’absence de sa mère, a grandi et, devenue plus assurée, inflige à sa mère vieillissante, mais sans le vouloir, la peine qu’elle a subie.

Christiane Cohendy joue une mère idéale qui n’existe peut-être pas : ni possessive, ni indifférente, elle ressent son état de mère comme une joie simple.  Elle aime son enfant sans exiger rien en retour, et donne son amour librement, et sa fille le lui rend avec une une présence attentionnée ou boudeuse.  Quand la mère lui parle de la fête des Mères, Jeanne la rabroue gentiment, et lui signifie la valeur commerciale de cette fausse célébration. Clotilde Mollet privilégie le retour à soi, en personne sensible, d’où naît un sentiment de solitude. Fillette, elle s’éloigne des divertissements bavards et des bruits alentour. Puis, devenue femme, elle éprouve à son tour le bonheur d’«être ».

A la fois présentes à soi et à l’autre, les comédiennes, pleines d’humanité, s’affrontent dans la grâce car elles connaissent la même expérience à travers la solitude ressentie et la constance d’un amour réciproque.

 Véronique Hotte

Le Lucernaire 53, rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris VI ème, jusqu’au 20 octobre. T. : 01 45 44 57 34 

Vingt-quatrième édition de La Mousson d’été : Ecrire le théâtre d’aujourd’hui

Vingt-quatrième édition de La Mousson d’été : Ecrire le théâtre d’aujourd’hui

 

023ECB9C-5CEB-4048-9025-46378046608EPour certains, une première et pour d’autres, un rendez-vous culturel estival à ne pas manquer. Le public vient des quatre coins du monde, de France ou de la région, comme ce festivalier de Bar-le-Duc qui, chaque matin, se lève très tôt et repart le soir en voiture : «Surtout ne pas perdre une journée, avant la rentrée proche ! » dit-il, enthousiasmé.

Cette Mousson d’été, fondée par le metteur en scène et comédien, Michel Didym  et la metteuse en scène, Véronique Bellegarde, consacrée aux écritures contemporaines du monde entier, réunit toujours et avec autant de ferveur et de curiosité, amateurs passionnés, et auteurs, traducteurs, acteurs, metteurs en scène, techniciens de théâtre. Pendant six jours,  et avec souvent par la suite, la possibilité d’une mise en scène…

Dans l’Abbaye des Prémontrés, un lieu calme et magnifique, édifiée dès 1705 par l’architecte Thomas Mordillac, « La Mousson d’été propose, dit Michel Didym, une oasis spatio-temporelle, pour prendre le temps de comprendre et de ne plus avoir peur. » Ce festival ouvre aussi ses portes à une université d’été, ce qui a favorisé une évolution des programmes scolaires en littérature dramatique dans la région. Les auteurs contemporains ont ainsi pris une place  importante dans l’éducation et la culture théâtrales. «Il y a vingt-quatre ans, on étudiait 85% de classiques, et 15 % de contemporains mais aujourd’hui, c’est l’inverse. »

« Cette année, comme le remarque l’auteure et metteuse en scène Pascale Henry, la programmation n’était pas fondée sur un thème précis, et le public, en ce début du festival, a pu remarquer au fil des lectures et de trois spectacles, une parole dramatique à la recherche d’un monde autre que le nôtre, dévoré par l’injustice, la brutalité et où le langage économique du management et du commerce, ont mangé tout l’espace. Celui de l’art y compris. » Un souffle poétique et politique a ainsi parcouru les différentes rencontres et lectures, pour regarder et entendre autrement le monde d’aujourd’hui, en pleine mutation sous l’emprise des nouvelles technologies dans la vie sociale, professionnelle et privée. Comment repenser l’individu en ce début du XXI ème siècle ? Une question qui a traversé plus d’un texte de cette Mousson d’été.

Un théâtre «des bruits du monde» porté par un esprit de révolte et/ou d’utopie dont témoigne notamment violente et surprenante, L’Autrice d’Ella Hickson (Angleterre):«Je veux de l’admiration. Je sens que j’ai besoin de sang. Tout le temps. Et tout ce qui est moins que ça, me désespère. Ça me donne envie de mourir»,  dit le personnage principal.
Ou encore Présence(s) de Pascale Henry. Troublant et onirique, le texte où se mêle blessures, mélancolie, rêve, modernité, mémoire des anciens donne une place déterminante à la voix. Ici perçue comme personnage. Elément poétique et théâtral par excellence, la voix donne une sensibilité, une couleur singulière à l’un des thèmes majeurs de la pièce : la construction d’une identité féminine. «Tout commence par un rêve. A la suite d’un cauchemar où un distributeur de billets affirme que la propriétaire de sa carte de crédit est décédée, ELLE, une femme d’une quarantaine d’années, se retrouve plongée dans une enquête criminelle intérieure, et s’adresse à elle-même, une rivière de mots et de questions. (…) La recherche des preuves et sera interrompue par un appel de sa fille. »

Au programme aussi, plusieurs pièces se projetant dans le futur ou opérant des allers et retours, à l’écriture subtile et maîtrisée. Comme dans cette lecture radiophonique de La Brèche de Naomi Wallace (Etats-Unis), mise en ondes par Pascal Deux. Le drame se passe en 1977 et en 1991, au sous-sol et sur la terrasse de la maison d’une famille ouvrière, en banlieue d’une ville américaine à moitié oubliée… La pièce se déroule dans les années 1970 et 90, ce qui nous permet de suivre les personnages sur deux générations : Jude Diggs, presque dix-sept ans, intelligente et sauvage; Acton Diggs, son frère, à peine  quatorze ans, asthmatique; Frayne Mortinson, quinze ans, d’une classe sociale moyenne, assez dur, charismatique; Hoke Tafford, à peine  dix-sept ans, « presque timide, presque sûr de lui», d’un milieu très aisé. Ces quatre jeunes gens se risquent à un jeu dangereux qui échappe à leur contrôle, mais quand ils sont devenus adultes, les effets de cette violence se font encore ressentir… La fable n’est pas chronologique, et ne procède pas non plus par retours en arrière mais par fragments de vie s’intercalant en 1970 ou 1990. Le public s’y est beaucoup intéressé. Saluons la qualité fictionnelle, l’écriture classique à forte tension dramatique, une belle création musicale de Frédéric Fresson et le jeu formidable des acteurs: Quentin Baillot, Thomas Blanchard, Glenn Marausse, Julie Pilod, Bertrand de Roffignac, Souleymane Sylla et Alexiane Torrès. L’enregistrement de la pièce sera diffusé sur France-Culture, le 16 septembre. Ne le ratez pas !

Autre petite perle, sur un thème mondial et très actuel, celui des migrants : Excusez-nous, si nous ne sommes pas morts en mer d’Emanuele Aldrovandi (Italie). Mais, et ce n’est pas coutume, traitée crûment, sans pathos ni cliché. Avec un humour noir, des suspenses et des coups de théâtre…Les noms des personnages : Le Gras, Le Robuste, La Belle, Le Grand… donnent le ton à cette comédie dramatique dont la lecture a été dirigée avec panache, par le metteur en scène croate Ivica Buljan: « BELLE: Tu as peur de salir ta valise, de sang ? GRAND: Non, mais… enfin, bref, tu fracasserais la tête de quelqu’un pendant qu’il dort ? BELLE: Pour éviter que lui, te la fracasse, dès que tu te dormiras. GRAND: Je ne comprends pas, comment fais-tu pour… tu le connaissais d’avant ? »

Quelques déceptions, comme la mise en espace de Philoxenia, un exercice à ne pas confondre avec une lecture, et plus périlleux et exigeant qu’il n’y paraît.  Surtout avec des acteurs amateurs qui, pourtant, ne manquaient ni d’énergie ni de présence. Et une des «conversations» de La Mousson d’été, Mettre en lecture et mettre en espace, avec Michel Didym, Véronique Bellegarde et le comédien Quentin Baillot, fut éclairante d’un point de vue technique et esthétique: différences dans la direction d’acteurs, différences aussi entre mise en scène et mise en espace, et entre lecture et mise en espace. Il faut souligner la qualité des écritures et leur diversité,  et le choix de thèmes très actuels. Félicitations aux comédiens, fidèles au festival pour beaucoup d’entre eux et à toute l’équipe !

On souhaite que cette Mousson d’été continue encore longtemps sur sa lancée. Sous un soleil radieux, un rendez-vous rare en littérature dramatique, au plus près du public et des professionnels. Un lieu de rencontres et de découvertes, havre indispensable à préserver, sous l’emprise du numérique et du virtuel!

Elisabeth Naud

La Mousson d’été a eu lieu, du 23 au 29 août, à l’Abbaye des Prémontrés, Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle).

 

Martha Graham Dance Company : répétition d’Ekstasis, chorégraphie de Virginie Mécène

Martha Graham Dance Company : répétition d’Ekstasis, chorégraphie  de Virginie Mécène, d’après Martha Graham

Jean Couturier

Jean Couturier

Six soirées consacrées à cette compagnie historique dirigée par Janet Eilber, vont permettre au public de découvrir des œuvres historiques comme Cave of the Heart, Appalachian Spring, Lamentation variation et The Rite of Spring

Ekstasis, (1933) une courte mais remarquable pièce vue cette année au festival de Neuss en Allemagne (voir Le Théâtre du blog), est un premier tournant pour  Martha Graham : «Quand j’ai créé cette danse, j’ai découvert l’opposition entre les mouvements de mon bassin et ceux de mes épaules », ce qui a généré une ondulation du corps inventée bien avant le développement des autres techniques de Martha Graham.
Le processus de recréation pour Ekstasis est particulier, puisque Virginie Mécène n’avait pas de film, peu de photos et seulement quelques écrits. L’ex-danseuse-chorégraphe a construit, ici, une nouvelle version de cette pièce à partir de son propre ressenti :

« J’ai imaginé une relation avec le bassin, plus profonde,  avec l’épaule mais aussi avec la connexion au sol, avec l’énergie venant du centre du corps en connexion avec la terre ». Virginie Mécène, « à l’écoute de ses racines », trouve sur elle-même ces ondulations du corps, qu’elle transmet à Peiju Chien-Pott, danseuse-étoile de la compagnie, en les sculptant sur elle ; un processus qui a demandé un an de travail. Copie de l’original, le costume de couleur sable ,fait d’un fin maillage, permet une véritable liberté de mouvement.

Comme elles n’ont pas retrouvé la musique originale, Virginie Mécène et Janet Eilber ont choisi la musique de Ramon Humet, un mois avant la première. Rendant hommage à Martha Graham, elles réadaptent ce morceau du compositeur espagnol dont la musique apparaît ici en totale adéquation avec la pièce.

Natasha M Diamond-Walker et Anne Souder, vont aussi travailler ce rôle. Ce solo sera repris  par Aurélie Dupont pour six représentations à l’Opéra-Garnier. Elle  apprécie le style de Martha Graham depuis sa découverte à l’école de danse de ce même Opéra. Elle connaît  bien Virginie Mécène, puisqu’elles ont travaillé ensemble lors de la célébration des  quatre-vingt-dix ans de la compagnie Martha Graham à New-York (voir Le Théâtre du blog).
La répétition à laquelle nous avons assisté nous révèle l’intimité d’une recréation originale. Pour Virginie Mécène , il faut «s’inspirer de sa propre mémoire ancestrale, de sa connexion avec la terre, c’est le bas du corps qui fait monter les mouvements du reste du corps, il faut être à l’écoute de ses organes, de son corps vivant ». « Et dit Aurélie Dupont,  c’est très simple et en même temps très beau. C’est une danse de la maturité du corps, il faut avoir conscience de son corps, cela s’apprend avec le temps ». Ces artistes confirment que cette simplicité des mouvements qui évoluent avec quelques détails dans leurs variations, révèle une grande beauté esthétique. Allez à l’Opéra Garnier découvrir les formidables danseurs de la Martha Graham Dance Company et retrouver Aurélie Dupont sur cette même scène depuis ses adieux il y a trois ans…

Jean Couturier.

Opéra Garnier 8, rue Scribe,Paris IX ème, du 3 au 8 septembre.

 

 

La Liste de Jennifer Tremblay

La Liste de Jennifer Tremblay,  mise en scène d’Yves Chenevoy

Créée en 1989, la compagnie Chenevoy a monté plus d’une vingtaine de spectacles qui ont été beaucoup joués. D’abord avec des textes classiques (Molière, Goldoni…) et depuis quelques années, avec des auteurs contemporains comme Wajdi Mouawad, Suzanne Lebeau, Catherine Zambon, Carole Frechette, Rémi De Vos, ou Emmanuel Darley. La Liste est une pièce de la romancière et dramaturge québécoise qui a aussi écrit des pièces comme Le Carrousel et La Délivrance.

Dans cette courte pièce- en fait un monologue- une femme se met à parler dans sa cuisine; profondément triste, elle  confesse qu’elle se sent coupable de la mort de sa voisine Caroline qu’elle aurait dû mieux protéger. Elle témoigne de sa disparition : «Je suis responsable de sa mort ! » Et elle colle sur un tableau des petits papiers  avec la liste des tâches à accomplir. Caroline, une accordéoniste, pénètre  sur le plateau, pieds nus, et dialogue, très complice, avec son amie.  «Je reste un fruit amer, je continue de devoir rester, Je veux être un chameau. Libre dans le désert du Sahara. Je veux être un platane. Immobile sur les Champs-Elysées.Je veux être cette prostituée d’Amsterdam. Superbe sur ses talons hauts. (…) A force d’être seule, je n’ai pas su être avec quelqu’un! Je ne voulais pas partager mes mercredis. »

Elle alterne phases d’enthousiasme et d’angoisse : « Je déteste ces maisons, ce village, je sais que je finirai lâchée au fond de la penderie. (…) J’aime la facilité d’aimer les enfants. » Elle ne cesse de rajouter et de supprimer les  petits papiers. Noël arrive, elle craque sur ses listes et s’écroule. Mais Caroline accouche, perd du sang, s’évanouit  et meurt. Sa compagne hurle après sa maman.

Claudie Arif est bouleversante de sincérité mais cette petite pièce, entre théâtre et poésie, ne nous a pas vraiment convaincu.

Edith Rappoport

Théâtre Essaion 6 rue Pierre au Lard Paris IVème,  jusqu’au 4 décembre. T. : 01 42 78 46 42

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Souffle, par Action d’Espace, François Rascalou

 

Festival d’Aurillac

Souffle, par Action d’Espace, François Rascalou

C35C5EB9-617B-4A47-B5EB-A7237129C46D La convocation tient à un fil, fragile et ténu. «Vous êtes là ?» interroge le comédien-berger, en funambule. Ses regards francs aimantent le troupeau des spectateurs, et ses étranges sauts de cabri font tinter sabots et clochettes.

Un univers sonore- auquel l’accent chantant de Pascal Rascalou ajoute une note pittoresque- nous fait immédiatement grimper sur les hauteurs montagneuses où se joue un drame pastoral. Inconnu, insaisissable, le loup est dans la bergerie, allégorie de la grande faucheuse.

Quelle étrange proposition faite d’avancées et de reculades ! L’appréhension et les ajustements sont palpables, exhibés, et on pénètre dans un territoire hasardeux et sauvage, celui des peurs enfantines où « les mots sont peuplés de bêtes».  Soit un homme face à un animal : deux danseurs. Entre eux, un poème qui évoque à la façon d’une tauromachie, la visite de la Mort et le deuil du père. Petit à petit, on respire au rythme de la bête et cet étrange spectacle déambulatoire requiert une grande concentration et une adhésion à une gestuelle sautillante et louvoyante qui peut sembler triviale de prime abord. Les danseurs, en tenue de varappe, harnachent deux perches fluo jaune et orange à des élastiques et à des mousquetons. Ce qui demande beaucoup de manipulations à vue.

Parfois, la magie prend, focalise l’attention : « Je te regarde, animal, je me demande si tu sais la fin. » Les cannes sculptent dans les rues d’un quartier résidentiel, des suspensions, arches, seuils et cornes : autant d’éléments mythologiques illustrant un face-à-face homme/animal. Mais d’autres fois, il y a des flottements, à cause de déplacements sinueux et  d’une métaphore, très cryptée… Au gré des étapes, naissent des saynètes : cauchemar nocturne, saut du grand plongeon, face à face agonistique… Autant de petits pas pour apprivoiser la bête fabuleuse, la condition humaine.

Cette fable se nourrit de la trame de La Chèvre de Monsieur Seguin, une nouvelle d’Alphonse Daudet. C’est une lutte inégale, faite de provocations, traques et esquives:  un domptage chorégraphique de la mort du père. On y lit l’appréhension et le désir de contact. Pour adhérer à la proposition, «il faut se bichifier», accueillir Eros et Thanatos, accepter tressauts et métamorphoses, coller aux corps dansants. Devenir pair ou père.

Les grandes cannes transformables génèrent des espaces très émouvants : frontières, cercles, passages à franchir. Mais la gestion de ce Souffle se révèle subtile, et de ci, de là, la lassitude gagne : cette abstraction poétique  exigeante désarçonne et il y a une certaine déperdition de public qui, au gré de la marche, se plaint de l’hermétisme. Le reste des spectateurs est fasciné. Cette proposition qui puise dans les ors mythologiques et les temps immémoriaux, ouvre de belles pistes et offre des images surprenantes. Mais elle mériterait d’être resserrée et il faudrait élaguer les gestes techniques  et approfondir la diction, pour créer un duel sonore De profundis. « Partons », dit le fils,  au théâtre, il me vient de drôles de pensées. » Et en effet, ce cheminement se vit plutôt comme une expérience reptilienne…

Stéphanie Ruffier

Jusqu’au 25 août, rue de Clairvivre, à Aurillac.

 

Les 4 Saisons par Délices Dada

 

Festival d’Aurillac

Les 4 Saisons par Délices Dada

Photos Patrice Terraz

Photos Patrice Terraz

Cette compagnie historique du théâtre de rue a mis au point depuis les années 1970, un imaginaire décalé dans les grands espaces, son terrain de jeu favori. Quand un serpent lumineux nous conduit sur le terrain de sport du lycée Emile Duclaux, on se réjouit. Un grand cercle permettant une vision panoptique nous accueille. Cette  nouvelle création ne semble pas suivre la devise: «La parole dans tous ses états » mais laisse la place aux grands airs du célèbre compositeur italien. Avec une revue musicale d’une simplicité déconcertante, agrémentée de petits cartons naïfs comme dans le cinéma muet. Des questions un peu bêtasses scandent ainsi les saisons : Le printemps donne-t-il des ailes ? ou Vivaldi rend-il fou 

Quelle idée bizarre de réinterpréter ces douze mouvements des Quatre Saisons que les cabines d’ascenseurs et les standards téléphoniques encombrés ont usé jusqu’à la corde… On attendait du neuf et du pétillant. Las! La musique enregistrée des  saxophones a des sonorités de canards. Et aucun musicien jouant en direct pour nous distraire !

La scénographie circulaire censée évoquer une pizza quatre saisons -vraiment? – propose quatre dispositifs frontaux décevants. Quel peut bien en effet être l’intérêt de faire pivoter d’un quart de tour le public placé au centre, s’il se retrouve devant un podium noir toujours identique ? Même micro, mêmes lumières, alors que le cadre nocturne aurait pourtant permis de jolis effets. Même cantatrice candide, fausse bourgeoise à fourrure et diadème, avec des jeux vocaux certes amusants à la Cathy Berberian,  et flanquée du même bruiteur, Jeff Thiébaut…

Autour d’eux, les comédiens manipulent des marionnettes en carton évoquant la saison traitée : abeilles, champignons, Père Noël… Les costumes noirs agrémentés de gants blancs, de bandes sportives ou de tutus,  jouent sur la discrétion.  On veut bien concéder une naïveté charmante, une poésie un peu absurde. Mais ça ne prend pas. Il y a bien quelques moments piquants : le passage surréaliste d’un skieur, la chorégraphie surprenante de l’été indien interprétée par Richard Brun et une chasse à courre avec grappes de raisins-grelots et chiens-fusils.

Pour le reste, on s’ennuie ferme. Propositions illustratives et rythmes trop répétitifs arrachent de rares sourires. Mais on ne voit pas très bien où l’on veut nous emmener, sinon dans une farandole enfantine. «Quoi faire ?» s’interroge un carton. Réponse, côté verso : «Tout et rien. »

 Stéphanie Ruffier

 Lycée Emile Duclaux, jusqu’au 25 août.

Temps Fort de Quelques p’Arts, CNAREP, à Annonay (07)  le 21 octobre, à 20h et 22h.

 

Jusque dans vos bras par Les Chiens de Navarre

Festival d’Aurillac

Jusque dans vos bras par Les Chiens de Navarre

Theatre-les-Chiens-de-Navarre-sont-enragesLe collectif créé en 2005 par Jean-Christophe Meurisse, et maintenant bien connu, construit des spectacles satiriques proches de ceux des chansonniers des années soixante mais à partir d’improvisations. Cette écriture, dite «de plateau » est très mode. Parfois pour le meilleur, avec des dialogues incisifs et drôles et pour le franchement pas bon, avec des effets faciles et racoleurs (voir Le Théâtre du blog).

Ici, sur  la scène, une belle pelouse, en vraie herbe, pas en polyester comme les quelques feuilles mortes qui la parsèment. Et un lampadaire de ville au pied duquel un Africain bien seul est assis. Il chantera plus tard une vieille mélodie française. Cela commence par une  annonce au public l’informant qu’on ne jouera pas le spectacle adapté pour Aurillac mais dans une version normale ! Ah !ah ! Ah ! Suit une attaque virulente sur la ville d’Aurillac qui sent mauvais et sur ses habitants. Drôle et bien sûr, au second degré, mais pas dans le genre léger…
Et l’acteur en remet une couche en précisant qu’ici tout le monde paye, sauf les gens du conseil régional qui «pourtant gagnent tous bien plus que vous».  Pas très fin non plus, mais efficace: cela marche bien auprès de spectateurs qui, visiblement, connaissent déjà Les Chiens de Navarre et apprécient ce deuxième degré, même s’il rejoint parfois le premier. Puis l’acteur-animateur demande au public de se tenir par la main et de chuchoter une même petite phrase.

Dociles, et ravis comme s’ils étaient encore en colo de vacances, ils  obéissent avec plaisir. Puis, arrive une belle image souvent déjà vue mais qui marche à tous les coups, au théâtre comme au cinéma, celle d’un enterrement sous une vraie pluie, avec une dizaine de personnages tous en noir ici devant un cercueil drapé du drapeau tricolore. Et sans qu’on sache vraiment comment elle est arrivée, une bagarre générale éclate, avec quelques visages dégoulinant de sang.  Et une jeune femme bascule dans le cercueil, accueillie par le défunt sur fond de Marseillaise puis du fameux You Need is love des Beattles. Là, les Chiens de Navarre savent faire et bien ce genre d’images.

Il y a ensuite un pique-nique entre vieux potes déjà bien imbibés qui enfilent des lieux communs sur la politique, la vie et la sexualité. Du genre : les politiques, tous des vendus et des pédés… Et l’un d’entre eux dans un grand élan patriotique, propose de faire une campagne pour remettre sur pied le Parti Socialiste avec Lionel Jospin à sa tête, et racheter le siège historique de la rue de Solférino… Et au passage, Emmanuel Macron prend quelques baffes assez virulentes pour le plus grand plaisir du public.

Cela tourne vite,  à coups de verres de vin rouge, à l’engueulade, puis au repentir du principal intervenant qui se met à pleurer. Derrière eux, un homme absolument nu, se masturbe consciencieusement. Un moment vraiment drôle, très bien joué mais… un peu longuet. Comme souvent, Les Chiens de Navarre maîtrisent mieux l’espace que le temps. Aux meilleurs moments, dans la tradition du Théâtre de l’Unité, ils n’hésitent pas à s’en prendre avec une certaine pertinence à la grandeur de la France et à l’identité nationale, même si c’est souvent un peu appuyé. Il y a ainsi un général de Gaulle maghrébin de plus deux mètres, très impressionnant, dragué par une Marie-Antoinette ridicule en longue robe et crachant le sang, une Jeanne d’Arc bien beurrée en cuirasse et cotte de maille, ou un Obélix en pleine dépression. Dans un canot pneumatique posé sur un chariot à grosses roues, des migrants demandent de l’aide au public pour tirer sur la corde de leur embarcation de fortune… Une vieille ficelle pour se concilier le public qui tire avec plaisir sur une longue corde! Il y aussi un pape noir, tout habillé de blanc qui chante une chanson de Johnny Hallyday…

Parfois, on a droit à des scènes plus construites et plus élaborées  comme celle où dans un bureau de  l’O.F.P.R.A. (Office français de protection des réfugiés et apatrides), un fonctionnaire interroge avec l’aide d’un interprète, un jeune Congolais. L’assistante aux cheveux décolorés à la voix nasillarde insupportable dit sans arrêt des bêtises, et l’interprète se mêle de qui ne le regarde pas. Le jeune Africain, lui, reste impassible et continue à répondre aux questions sans fondement mais le fonctionnaire, devant une situation aussi absurde qui dégénère, se confond en excuses, promet de régler très vite la situation de ce sans-papiers. Et il en vient même à lui offrir sa Twingo. Acide et drôle, ce sketch réussi- mais un peu longuet- rappelle curieusement Le Commissaire est bon enfant de Courteline…

 Dans un salon -table basse, grande bibliothèque, boisson détox- un couple de bourgeois, pleins de bons sentiments, accueille chez eux trois migrants du Congo belge, qui, malgré leur visage tout rouge, ont un accent belge prononcé,  et à leur grand étonnement, connaissent bien Pina Bausch et Anne Teresa de Keersmaker!  Mal à l’aise et trop gentil, le couple n’en est pas à une gaffe près: «Vous avez fait un bon voyage ? » dit la dame… « Oui, mais on a mis plus de trois mois pour venir jusqu’ici, lui répond seulement un des migrants. »

Cela tient à la fois d’une parodie du théâtre de boulevard et de la farce réaliste: une vieille tradition du théâtre français, depuis le Moyen-Age, qui est ici remise au goût du jour. Mais ces sketches rondement menés par les acteurs, gagneraient beaucoup à être élagués. Et Les Chiens de Navarre pourraient nous épargner une incursion fréquente sur leur terrain de jeu préféré: le théâtre dans le théâtre.  Comme cette fausse rangée de livres qu’on nous montre bien comme fausse, ou une adresse au technicien pour qu’il règle une lumière. Pénibles, ces vieux trucs usés jusqu’à la corde et auxquels personne ne croit plus une seconde!  Le spectacle, trop long, patine sérieusement dans le dernier quart d’heure, et se termine plus qu’il ne finit vraiment. Avec un drapeau bleu-blanc-rouge que deux astronautes tentent en vain de planter sur  une planète…

Jusque dans vos bras, qui a déjà bien tourné depuis sa création l’an passé, est donc rodé. Mais mieux vaut ne pas être trop exigeant quant à la dramaturgie. Mal construit et sans autre véritable fil rouge qu’un défilé assez sage de saynètes,  il a pour thème approximatif, l’identité française.  Rien donc de très provocant ni de très neuf dans la forme qui semble hésiter entre une véritable agit-prop et une comédie franchouillarde à la satire virulente. Mais, comme c’est bien joué et souvent drôle, on rit volontiers. Ce qui n’est pas un luxe dans le théâtre français actuel, très avare là-dessus… Mais on aurait aimé qu’un auteur s’empare des improvisations en amont et écrive un texte moins conventionnel et plus iconoclaste. Assez bavard, ce spectacle!  et Jean-Christophe Meurisse ferait bien d’aller voir les kapouchniks, ces cabarets mensuels, très populaires du Théâtre de l’Unité à Audincourt, autrement plus incisifs et plus proches, eux, d’une véritable agit-prop…

A voir? Oui, malgré ces réserves et un prix un peu élevé: 18 € la place, dans un festival aussi populaire que celui d’Aurillac, c’est, rapport qualité/prix, quand même un peu cher!

Philippe du Vignal

 Jusque dans vos bras s’est joué au Théâtre d’Aurillac, les 22, 23 et 24 août.

 

Festival d’Aurillac La Nuit unique par le Théâtre de l’Unité, mise en scène d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine

 

Festival d’Aurillac

La Nuit unique par le Théâtre de l’Unité, mise en scène d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine

Fanny Girod

Fanny Girod

Notre amie Stéphanie Ruffier ( voir Le Théâtre du Blog) vous a déjà dit tout le bien qu’elle pensait de ce spectacle hors-normes dont les représentations à l’extérieur comme à l’intérieur,  ne sont jamais identiques. Donc, cela valait le coup d’y aller et d’en remettre une couche… Ici, cela se passe au Parapluie, un beau lieu de travail pour les compagnies de théâtre de rue mais pas que, situé près de la route de Mauriac, construit il y a quinze ans déjà,  très au calme dans les prés verdoyants, en dehors d’Aurillac. Donc sans aucun bruit ni lumières extérieures, ce qui est précieux et très recherché.

Difficile de raconter cette longue nuit, et comme les autres,  nous avons par moments dormi à un moment ou un autre. Le plus impressionnant dans cette grande salle à la scénographie bi-frontale, avec deux cent personnes: le silence et la paix. Et, comment dire les choses, une sorte de « recueillement ». Pas une récrimination, pas un faux pas mais un respect des autres. Les gens s’excusent poliment quand ils doivent déranger un peu pour aller aux toilettes puis rejoindre une des bulles individuelles en plastique rouges gonflées à l’air où on s’allonge pour la nuit. Mais où il vaut mieux vaut ne pas trop bouger sous peine de perdre l’équilibre !

A chaque heure, Jacques Livchine, toujours suivi de son  fidèle et vieux  chien noir, fait sonner une cloche, et annonce la couleur de la thématique qui va suivre : l’amour, la mort, le rêve, le réveil… Et cela jusqu’à six heures. Bien entendu, tout n’est pas de la même qualité. Mais il faut quand même avoir  un sacré culot à soixante-quinze ans et une formidable expérience pour concocter une telle aventure et avertir le public, au début de la représentation, de ne pas hésiter à s’endormir…. Alors que c’est l’obsession inverse de nombreux réalisateurs, quand ils se lancent sans aucun état d’âme dans des spectacles-fleuve d’une dizaine d’heures… souvent assez ennuyeux.

  Nous connaissons Hervée de Lafond et Jacques Livchine depuis une quarantaine d’années et il sont devenus experts depuis longtemps dans la façon d’amener le public là où ils veulent. Ils savent aussi maîtriser parfaitement cette étrange cérémonie collective… Avec une grande précision, et beaucoup de générosité. Ce qui n’est pas incompatible. Nombre de jeunes metteurs en scène qui font preuve d’une rare prétention, feraient bien d’en prendre de la  graine. Les créateurs de cette Nuit unique précisent bien qu’ils ne sont pas en couple dans la vie mais seulement au théâtre. Bon… Mais ils ont depuis toujours une grande et très efficace complicité dans le travail théâtral. On voit mal un spectacle de l’Unité sans cette indispensable osmose. Hervé est le bras armé de Jacques mais c’est plus compliqué. Et cela se sent dans tout le spectacle, ils restent obsédés par leur mort prochaine. Il y a dans cette Nuit unique un aller et retour permanent sur leur passé. Comme en écho au vers magnifique du Cid de Corneille: « Le passé me tourmente et je crains l’avenir ».  En attendant,  ils font encore et régulièrement ensemble de très bons spectacles comme ce Parlement de rue créé à Aurillac il y a trois ans et récemment encore joué à Paris…

Hervée de Lafond raconte ici qu’elle a été élevée au Viet nam par une merveilleuse nourrice, et passe lentement dans les rangées de spectateurs avec une tablette électronique où on peut voir une vieille photographie de cette nounou, et du frère de Lafond. Hervée est retournée récemment dans ce pays avec, on le devine,  beaucoup d’émotion, et raconte aussi, et de façon magnifique, le suicide de ce frère, privé de parole après une erreur médicale, qui s’exprimait avec une machine à écrire, et qui s’est noyé dans le canal du Midi, il y a une trentaine d’années.

On voit les drapeaux rouges de la révolution à Hô Chi Minh ville,  et une file de gens  coiffés de chapeaux pointus puis Jacques Livchine parle de son cancer guéri mais aussi de la fascination qu’exercent sur lui les jeunes femmes. Il demande à Catherine Fornal, une jeune comédienne exemplaire et d’une grande présence, si elle ferait l’amour avec un homme de soixante-quinze ans. Lucile Tanoh, elle, fait la liste, vraie ou fausse, de tous ses amants.

Et il y a souvent au cours de cette nuit,  de courts  extraits de textes,  tous remarquablement dits par l’un ou l’autre des comédiens. Au programme: Alejandro Jodorowski, Henri Michaux, Fernando Pessoa, Gherasim Luca, Danils Harms, etc. Une unité dans tout cela? Sans doute celle de la confidence et de l’intimité, et c’est bien suffisant. Jacques Livchine récite lui, superbement et avec passion, Le Bateau ivre d’Arthur Rimbaud et, presque en entier, La Prose du Transibérien de son cher Blaise Cendrars. Les deux Chochottes Garance Guierre et Léonor Stirman, habituées du Théâtre de l’Unité, chantent aussi avec Fantazio, à la contrebasse. Cela défile comme dans une sorte de rêve dans un grand silence, percé de temps à autre par une ronflement d’un dormeur anonyme.

Moins convaincants et un peu faciles, les dialogues commentés de la Bérénice de Racine ou du Dom Juan de Molière avec des Elvire nues, comme dans la mise en scène du Théâtre de l’Unité il y a longtemps. Et des citations visuelles du grand maître polonais Tadeusz Kantor (1915-1990) dont Catherine Fornal a rencontré à Cracovie les fameux acteurs jumeaux, personnages aussi remarquables dans la vie que sur la scène. Ou d’une revisitation d’un ballet de Pina Bausch, mais à l’interprétation dansée, disons plus qu’approximative… 

Les comédiens viennent parfois chuchoter quelques bribes de poèmes à l’oreille des spectateurs endormis ou non. La dernière heure : « Le réveil »,  fleurte avec le un peu n’importe quoi ; on sent la fatigue et le remplissage ! Là, les deux complices devraient resserrer les boulons. Il y a ensuite un petit déjeuner avec café ou thé-pain-beurre- confiture, et chacun parle enfin et volontiers, avec son voisin de lit, et Hervée de Lafond confie à une spectatrice qui a, elle aussi,  vécu au Viet nam, qu’elle sait faire les nems mais pas les travers de porc caramélisés.

Une expérience unique et tout à fait étonnante, où, bizarrement, on ne s’ennuie pas du tout – aucun spectateur n’est parti- comme enveloppé dans un cocon de musiques, chants, danses, images, et  textes, même si on n’entend pas tout, avec une impeccable diction. Cela devient de plus en plus rare et fait du bien! On pense aussi souvent aux images du célèbre Regard du Sourd de Bob Wilson au festival de Nancy, il y a plus de quarante ans,  et qui durait plus de six heures. Cette création avait beaucoup impressionné Hervée de Lafond et Jacques Livchine, comme tous les metteurs en scène de leur génération.

La Nuit unique, plus qu’un spectacle avec ses grandeurs et ses faiblesses évidentes, est sans doute un patchwork artistique des plus intelligents et des plus maîtrisés dans l’espace et dans le temps, et qui aurait sans doute bien plu  à Tadeusz Kantor. En tout cas, une expérience exceptionnelle de vie nocturne en commun de plusieurs générations,  sous de fabuleux éclairages tout en nuances. Et quel plaisir de voir par les grandes baies vitrées le jour se lever sur les collines … Ici, et c’est exceptionnel, il y a des enfants ravis et de nombreux jeunes gens, visiblement attirés par cette expérience qui, par certains côtés, mais sans les décibels, rappelle un concert rock.

Madame la Ministre de la Culture n’y viendra sûrement pas, et c’est bien dommage pour elle. Pour le moment, cette Nuit unique est programmée un peu partout, mais pas à Paris ! Au fait, quel directeur de théâtre  voudrait l’inviter ? Didier Deschamps à Chaillot, Wajdi Mouawad au Théâtre national de la Colline, Stéphane Braunschweig à l’Odéon, José Manuel Gonçalvès au Cent-Quatre. Ou encore Stanislas Nordey à Strasbourg, Catherine Marnas à Bordeaux ? Ne répondez pas oui, tous à la fois… Pourtant ces directeurs disposent d’espaces appropriés. Mais le Théâtre de l’Unité, cinquante ans après sa création, dérange encore et met effectivement souvent le doigt là où cela fait mal …  C’est sa grande force mais il le paye! Ne ratez pas surtout pas ce spectacle à Aurillac encore ce soir, ou s’il passe près de chez vous. Prenez une couverture ou mieux un sac de couchage, un bon oreiller, une bouteille d’eau et laissez-vous prendre par la main, vous ne le regretterez pas…

Philippe du Vignal 

Le  Parapluie,  jusqu’au 23 août.
Prochaine Nuit Unique:  le 15 septembre à Petite Pierre ( Gers).

Conseils du Théâtre de l’Unité à ne pas suivre, avec les grains d’Hervée de Lafond de Jacques Livchine. Editions de L’Harmattan.  

 

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