Focus Grand Rue Haïti au Studio Boissière à Montreuil

Focus Grand Rue Haïti au Studio Boissière à Montreuil

 
Avec des écrivains, peintres, sculpteurs, photographes, musiciens et performeurs mais aussi DO-KRE-I-S, revue annuelle bilingue (créole, français) et  la revue Intranqu’îllités : au moment où l’on retrouve le goût  de sortir et d’aller à la rencontre de nos contemporains, quoi de plus stimulant que les œuvres engagées de ces artistes de la récupération et de l’imaginaire venus de Port-au-Prince ? L’initiative revient au Studio Boissière,  lieu original et associatif à Montreuil, qui disposait déjà d’une petite collection. Cet ancien studio photo a aussi de très belles archives dont les tirages sophistiqués, voisinent avec des œuvres empreintes de spiritualité et de colère d’artistes de la Grand Rue à Port-au Prince…

Photo d'Henri

Photo d’Henri Roy


Dénuement, sexualité, monstruosité, identité : autant de liens qui tendent les œuvres entre elles, mettant à nu le mode de vie précaire des artistes comme le lien qu’ils glorifient avec les divinités du vaudou. Quelques tableaux et objets de cérémonie complètent l’exposition.


Dans ce lieu plutôt modeste, les organisateurs n’ont eu aucun mal à réinventer les espaces où travaillent les artistes de ce quartier très pauvre de Port-au-Prince, à l’origine du mouvement Atis Rezistans. Des matériaux récupérés : calandres de radiateurs de camion, rebuts métalliques, capsules, éclats de verre, morceaux de tissus, connaissent entre leurs mains une fortune imprévue, une transformation quasi magique. Le monde des vivants et celui des morts conversent dans ces murs :  ici, l’invisible séjourne et la fête des corps ressemble à un exorcisme nocturne.

œuvre de Barbara d'Antuelmo Photo X

Barbara d’Antuelmo
Photo X

 L’exposition rassemble, outre les créations de Françaises Leah Gordon qui a photographié,  entre autres, les festivités pré-carême du mardi gras à Jacmel, une ville du sud du pays et Barbara d’Antuono, peintre, sculptrice. Mais aussi de jeunes créateurs haïtiens : les peintre Hérold Pierre Louis  Hérold et Lesly Pierre Paul Lesly. Et des artistes confirmés: le sculpteur André Eugène, Céleur Jean Hérard, le vidéaste Maksaens Denis, la peintre Catherine Ursin…

Peinture de Catherine Ursin

Peinture de Catherine Ursin

Et des Haïtiens travaillant en Belgique et en France comme Élodie Barthélémy, peintre et sculptrice, Henry Roy, écrivain, photographe et vidéaste… Certains, dont  Pascale Monnin, peintre, graveuse et sculptrice mais aussi  fondatrice de l’Association Passagers des Vents et de la revue IntranQu’îllités, ont déjà exposé aux Biennales de Venise, Miami, Sydney, Port-au-Prince… ou  au Grand Palais, à La Villette ou à la galerie Agnès B à Paris.

 En février dernier, la Grand Rue a dû faire face à un incendie qui a détruit des œuvres mais aussi des ateliers artisanaux. En mars, à l’annonce du confinement, la fondation du mécène Antoine de Galbert a voulu aider le monde de l’art contemporain et le Studio Boissière a pu ainsi bénéficier d’un fonds de soutien pour tous les artistes exposés et on peut  bien entendu acheter aussi des œuvres, ce qui leur permettra de poursuivre leur travail. Vu la situation actuelle particulièrement difficile en Haïti, il s’agit tout simplement pour eux de survie !

 Marie-Agnès Sevestre

 Studio Boissière 268, boulevard Aristide Briand, Montreuil (Seine-Saint-Denis), tous les jours jusqu’au 17 juillet.

Soirée Musique le 24 juin avec Claude Saturne et Jean Mary Louissaint joueurs de  tambours sacrés haïtiens.

Soirée Littérature le 1er juillet avec la revue DO.KRE.I.S.

Le Studio est ouvert dans le respect des normes sanitaires en vigueur, du mercredi au samedi de 13 h à 21 h  ou sur rendez-vous.
Pour l’évolution du programme: Facebook : MAP DANSE ANBA LAPLI Focus Grand Rue ou STUDIO BOISSIERE
Maccha Kasparian : + 33 698 665 267 studioboissiere.montreuil@gmail.com et Catherine Ursin : + 33 614 683 337 catherine.ursin@gmail.com


Archive de l'auteur

Brefs entretiens avec des femmes exceptionnelles de Joan Yago

Brefs entretiens avec des femmes exceptionnelles de Joan Yago

La compagnie Le Grand cerf bleu, créée en 2014, s’est constituée sur la base de la pratique  d’écritures dites de plateau, avec un rapport exigeant à la langue. Laureline Le Bris, Gabriel et Jean-Baptiste Tur, formés dans des Ecoles nationales supérieures de théâtre, interrogent les positions respectives de l’auteur, de l’acteur et du metteur en scène, en assumant tour à tour, chacune de ces fonctions traditionnelles. Leur plongée actuelle dans le texte de Joan Yago leur fait faire un pas de côté dont ils affirment tirer le meilleur bénéfice. En effet, ils s’approprient ce que la jeune génération d’auteurs catalans développe aujourd’hui : une approche critique des médias,  une  résistance aux effets compassionnels et le refus d’un théâtre purement « engagé ».

Le collectif Le Grand cerf bleu © Laurier Fourniau

Le collectif Le Grand cerf bleu © Laurier Fourniau

 
Le trio a convié quelques acteurs à partager ce travail d’exploration. Leur expérience n’est pas été inutile pour aborder la construction en portraits, inspirés à l’auteur par des personnes existantes. La parole est donnée successivement à cinq femmes qui, de  plusieurs façons, s’échappent de la norme sociale, voire de tous les schémas  d’un militantisme d’identité : rapport au monstrueux, à la déviance, à l’incertain et donc à l’absurde, à l’ironie et aux retournements imprévus des certitudes du spectateur.

Nous avons pu a pu voir une heure et demi de répétition : le minimalisme de l’écriture dramatique est servi par un jeu direct de prise de parole, à l’image d’entretiens documentaires. Sans s’adresser directement au public, les acteurs l’assigne à la position de témoin, voire de juge de situations pour le moins délicates. Ce public est donc renvoyé aux choix qu’il fait pour lui, aux déviances qu’il est prêt à soutenir, aux fêlures intimes qui sont peut-être aussi les siennes…

 Les thèmes du  corps, de  l’identité, de l’enfance et la liberté de se mouvoir à l’intérieur d’une histoire personnelle, chahutent ces portraits qui pourraient être une sorte de cabinet de curiosités humaines et qui sont autant de symptômes d’une société qui n’est pas au bout de ses surprises… Ce que l’on croit penser, ce qu’on peut imaginer des dérèglements de rapports à la norme, au pouvoir, explosent ici sous nos yeux. Sans afficher de lien direct avec les réseaux sociaux, l’auteur joue de façon subtile avec la fabrication de chaque identité exposée, cachée, recomposée, mensongère, manipulatrice….

Aller toujours plus loin dans la revendication d’une originalité personnelle, comme cet homme de cinquante deux ans, qui est une fillette de six ans : il a besoin de revenir à l’enfance pour construire son être-femme de soi-même de A à Z. Ce que l’auteur impose au personnage: d’un personnage de fiction pourtant bien réel puisque présent sur le plateau, chaque actrice fait entendre en quelque sorte la fable.

La parole, adressée à un interlocuteur présent sur scène, donne un effet documentaire auquel il ne faudrait pas trop se fier: les textes sont très écrits, l’auteur est intervenu de façon très littéraire et créative sur ces témoignages qu’il a glanés au cours de ses explorations dans les replis cachés du Web.

Dernière compagnie à fouler le plateau de Théâtre Ouvert avant sa fermeture définitive fin juin, le Grand Cerf bleu répète, alors qu’a lieu le déménagement.  Concentrée sur les enjeux du spectacle à venir, la compagnie sera à La Mousson d’Eté. Brefs entretiens avec des femmes exceptionnelles et sa traduction ont fait l’objet d’une commande dans le cadre du programme Fabulamundi (*) présent chaque année à ce festival.

Pour les partenaires européens qui ne pourront  accueillir la compagnie aux dates prévues, une forme audio est en préparation. Et Théâtre Ouvert met la dernière main à l’édition du tapuscrit qui sortira en édition bilingue. Enfin le spectacle verra le jour dans les locaux rénovés de Théâtre Ouvert, avenue Gambetta, en février 2021. Toute une histoire, bousculée par l’épidémie mais fièrement accompagnée par ses partenaires…

 Marie-Agnès Sevestre

 (*) Fabulamundi Playwriting Europe (Programme Culture de l’Union Européenne) en partenariat avec la Maison Antoine Vitez (Centre international de la traduction théâtrale)
Les répétitions ont eu lieu à Théâtre Ouvert, 4 bis cité Véron, Paris (XVIII ème) du 2 au 13 juin.

En juillet la version sonore et la version bilingue en catalan et français du texte seront publiées aux éditions Tapuscrit -Théâtre Ouvert.
Mise en espace à la Mousson d’été à Pont-à-Mousson, (Meurthe et Moselle) en août et en septembre, diffusion sonore de  Brefs entretiens avec des femmes exceptionnelles sur la plateforme du programme Fabulamundi – Playwriting Europe.

 Création de la pièce dans le nouveau lieu de Théâtre Ouvert , avenue Gambetta, Paris (XX ème) en février  prochain. 

Adieu Elisabeth Carrecchio

Adieu Elisabeth Carrecchio

Autoportrait d'Elisabeth Carrechio

Autoportrait d’Elisabeth Carrechio

Après le départ de Marcel Maréchal et de Martine Spangaro, décidément en juin la série noire n’en finit pas… Cette photographe de théâtre aura accompagné les spectacles entre autres des meilleurs metteurs en scène français et étrangers comme Bruno Boeglin, Patrice Chéreau, Jacques Lassalle, Luc Bondy, Georges Lavaudant, Régine Chopinot, Kristian Lupa, Michaël Thalheimer.  Mais aussi Stéphane Braunschweig, Bernard Sobel, Sylvain Maurice, Joël Pommerat et cela depuis une vingtaine d’années.

La Réunification des deux Corées de Joël Pommerat  Photo X

La Réunification des deux Corées de Joël Pommerat
Photo Elisabeth Carrechio

 

Elle a aussi travaillé notamment à partir de 1998 au Festival d’art lyrique d’Aix en Provence les mises en scène de Peter Brook, Klaus-Michael Grüber, et elle était la photographe des Théâtres Nationaux de Strasbourg, de la Colline et de l’Odéon…

  Et elle a été photo-journaliste pour la presse nationale et internationale avec de nombreux sujets à l’étranger : les travestis au Brésil ou à Naples, les adolescents gays sans-abri de Londres, les lesbiennes en Slovénie, les parents gay aux Etats Unis, la police muscovite. Une publication internationale de ses travaux par ONUSIDA, sur les militant(e)s d’Act-up aux Etats-Unis, est en cours.

On ne dira jamais assez que les meilleures traces que laissent les spectacles, par définition éphémères, sont des photos et celles d’Elisabeth Carrecchio étaient celles qui rendaient compte de la façon la plus juste des mises en scène du théâtre contemporain.

Philippe du Vignal

La Maison des Pratiques Artistiques Amateurs déconfinée

La Maison des Pratiques Artistiques Amateurs déconfinée

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© X

«Le confinement fait sauter aux yeux comme une bombe la nécessaire  réunion des trois ingrédients du spectacle : le temps, le lieu, les autres »,  écrit Sonia Leplat, directrice de la M.P.A.A. qui rouvre les portes de ses cinq sites ( voir Le Théâtre du blog) après avoir annulé quarante-cinq dates. La Culture, c’est d’abord du lien entre les gens.» Elle considère comme un luxe de travailler avec des amateurs : sans problèmes financiers, il ne reste que « l’essence de pourquoi les gens se rassemblent. La vidéo, l’écriture, le dessin, la photographie, les visites virtuelles, les podcasts ont ouvert une fenêtre rassurante sur l’inépuisable créativité et l’insatiable curiosité mais, pour beaucoup d’entre nous, il manque l’essentiel : la présence physique. La notion de relation n’a jamais été aussi forte. On crée une manière de se relier  à l’autre, par l’objet artistique. »

 Vide, la Maison a cependant réussi à maintenir du lien à distance, en continuant autrement, grâce aux outils numériques. Les artistes sont en contact mais à distance avec les amateurs.  Et Frontière(s) ouvert in extremis le 29 février et prévu de mars à septembre, s’est transformé. Dans le cadre de ce  vaste projet mené dans l’Est parisien, Place de la Réplique, une de ses composantes, proposé en partenariat avec le Théâtre de la Colline et Association pour la Jeunesse et l’Education, a rassemblé de jeunes habitant·e·s de ces quartiers qui ont inventé et répété seuls chez eux des saynètes, sous la direction de Pier Lamandé, avant de restituer leurs travaux en juin lors d’un rendez-vous sur la plateforme Zoom.

Frontières chœur avec les doigts © Chloé Bonnard

Frontières, chœur avec les doigts © Chloé Bonnard

 Cette conférence par web a mobilisé deux cent cinquante spectateurs autour de quinze acteurs en jeu ! Dans ce spectacle en ligne, il fut beaucoup question de la situation des femmes : des textes ont été écrits, des clips tournés, des auteurs et autrices redécouverts : Simone de Beauvoir, Simone Veil, etc. Un nouveau rendez-vous est donné le 2 juillet avec Réplique#Essai 2 *.

« L’enfermement a rapproché les gens, dit Sonia Leplat. Il a été légitime d’écrire, oser s’enregistrer, publier sur Facebook ou Instagram… Si on leur  laisse le temps,  l’expression arrive. » Bon nombre d’éditeurs voient, eux aussi, que les claviers se sont activés, vu l’afflux considérable de textes reçus… Il y a eu aussi des initiatives collectives et la M.P.A.A. propose une « collecte des projets artistiques collectifs : soit des initiatives “vivantes“, d’un balcon à l’autre par exemple, soit des créations vidéo à distance… »

 Aujourd’hui, les espaces de la Maison sont à nouveau ouverts au public. Les deux cent cinquante compagnies amateurs qui devaient répéter de mars à juillet en ont été prévenues : «Il y a de l’envie et beaucoup ont déjà réservé pour septembre », dit Sonia Leplat. Les restrictions sanitaires n’empêchent rien car les salles de répétitions sont assez grandes. Mais les “ spectacles“  ne reprendront pas  comme avant . Comment intéresser, concerner, impliquer, toucher, celles et ceux qu’on appelle des publics ? Quel temps peut-on y mettre ? Quel prix a la présence d’un artiste sur un territoire ? Quelle reconnaissance pour les pratiques en amateur et quelle place ont-elles dans nos politiques culturelles ? »

Comme beaucoup,  la directrice estime donc que cette crise « a mis en exergue les failles de ces politiques: trop univoques, elles ne reflètent pas la diversité (…)  Soixante-dix ans après Malraux, le bilan de la Décentralisation est mitigé. Les théâtres n’ont pas su élargir leur public, dialoguer avec lui, travailler avec les bibliothèques. La Culture n’a pas mis frein à l’échec scolaire. Il faut se demander ce qu’on attend aujourd’hui des artistes et des responsables de lieux… Il va nous falloir inventer une manière de mener les politiques culturelles pour demain, questionner leurs limites, en formulant (enfin) nos ambitions. C’est un moment d’observation, il faut prendre le temps de réfléchir…

La petite ceinture dans le XX ème  Photo X

La petite ceinture dans le XX ème
Photo X

Ce sera aussi l’occasion de faire sortir de l’ombre, la pratique artistique amatrice qui, avant tout, a besoin de reconnaissance et de légitimité. Mais aussi de dialogue avec les structures professionnelles :  » est au cœur des questions de proximité, de circuits courts, de biens communs et offre une autre manière de faire exister l’espace public ». Et dans l’immédiat, l’objectif sera de  «ne pas reprendre la saison avec une overdose de spectacles.   (…)  Et nous allons certainement faire une programmation plus au dehors que dedans. Paris regorge de jardins, places, parcs ou promenades plantées. Il y aura des événements le long de la Petite Ceinture.»

 Entretien réalisé par Mireille Davidovici

 

Les rendez vous de la MPAA :Place de la Réplique, le 2 juillet : www. mpaa.fr

Collecte de projets artistiques : http://img-view.mailpro.com/clients/2014/07/10/63011/CP_MPAA_Collecte_Cre%CC%81ativite%CC%81_noir(1).pdf

 

 

L’Urgence des alliances (suite): Culture et Economie

L’Urgence des alliances (suite): Culture et Economie


Le Théâtre de la Ville  et Télérama poursuivent la tenue de tables rondes pour imaginer la Culture post-coronavirus et la faire rayonner à nouveau (voir Le Théâtre du Blog).  Yasmine Youssi, rédactrice en chef des pages Culture du magazine, anime cette rencontre, consacrée à l’épineuse et récurrente question économique. Chaque matin, sont examinées les conséquences de la pandémie, telles que les voit chacun des invités et chaque après midi, des propositions concrètes de leur part.

 Pour Jean-Jacques Aillagon, ministre de la Culture de 2002 à 2004 qui avait fait voter une loi sur le mécénat « nous avons tous été atteints par un rétrécissement de l’horizon de nos existences. L’offre culturelle s’est effondrée mais ce fut une période d’intense réflexion».  Ancien directeur du Centre Georges Pompidou, il conseille actuellement François Pinault pour la création de ses musées et revient sur « la responsabilité de la puissance publique qui doit « tout faire pour ne pas laisser crever la Culture » et souligne que nous sommes dans une période « d’interrogation féconde ». «Vive la crise, dit  Françoise Benhamou, économiste des médias et de la Culture qui voit dans cette dernière « un aiguillon pour l’économie française, et dans le statut de l’intermittence, un modèle de salariat du futur. Pourtant, les tendances de ces dernières décennies : globalisation et montée de l’événementiel par la “festivalisation“, ont été mises à mal  et seul le numérique tire son épingle du jeu « pour le meilleur et pour le pire » : cela a permis, dit-elle, une incroyable créativité mais ne dégage pas de revenus pour les artistes.

Laurence Equilbey Photo X

Laurence Equilbey
Photo X

 Laurence Equilbey, l’une des (trop) rares cheffes d’orchestre à avoir une stature internationale, est associée à La Seine Musicale de Bologne-Billancourt (Hauts-de-Seine) et à La Philarmonie de Paris. Elle voit l’opportunité d’ancrer davantage la musique dans le territoire  et pense que les tournées incessantes, devraient être « plus mesurées », vu la crise climatique et que « théâtre et musique ont besoin du vivant, devant du vivant.  « Le numérique ne peut les remplacer et remettons l’artistique et la transmission au cœur des structures culturelles. » Alors qu’en musique classique, les programmes sont bouclés trois, voire quatre ans à l’avance, elle voudrait plus de place pour l’inattendu…

 Un constat général : cette crise nous oblige à repenser globalement l’économie de la Culture. Jean-Jacques Aillagon voudrait que soit mis en place un nouveau pacte : « Il faut y mettre les moyens ! »  Et Daniel Cohen rappelle, en vidéo, que selon la loi de William Baumol, économiste américain (1922- 2017) les gains de productivité dans le domaine de la scène sont quasi inexistants et  que le facteur travail reste incompressible. Contrairement à l’industrie culturelle, en effet plus on exploite une pièce, une chorégraphie, etc. plus cela coûte cher. Il faut donc aider le spectacle vivant qui pendant la crise, est apparu « comme une composante indispensable de notre vie ».

 Et pour Mireille Bruyère, maître de conférences en économie à l’Université de Toulouse II et membre de l’association des Économistes atterrés : «Dans notre société productiviste, on a l’impression que la Culture est malade. Il ne s’agit pas de la faire entrer dans un modèle productiviste qui est une impasse écologique et démocratique. La trop grande rationalisation du travail de l’artiste comporte un risque de standardisation. La Culture pourrait sauver le modèle économique d’une impasse, comme l’agriculture: plus de gens dans les champs = meilleure qualité des produits. » Pour elle , « il faut donner du temps aux artistes pour la création et déployer au maximum, le système de l’intermittence. « 

 A contrario, François Benhamou suggère de limiter le nombre de productions et  d’en renforcer la diffusion. Elle n’y voit  pas de risque de standardisation. Le fossé qui existe entre l’offre à caractère inflationniste  et la maigre diffusion revient à un gaspillage économique et culturel, accentué par le régime de l’intermittence et le cahier des charges des établissements. Elle voudrait que les artistes circulent dans d’autres lieux comme les écoles et surtout  les Universités où « l’absence de culture est désolante ». Jean-Jacques Aillagon, lui,  pense qu’il faut produire beaucoup pour trouver des chefs-d’œuvre.

José Manuel Gonçalvès

José Manuel Gonçalvès

José Manuel Gonçalvès, directeur du Cent Quatre à Paris, propose de moraliser la création et la diffusion en mettant fin à l’exclusivité que les théâtres imposent aux pièces qu’ils produisent, en empêchant ainsi leur exploitation immédiate sur un même territoire : « Il faut que les œuvres tournent! » il observe depuis peu une tendance aux reprises, ce qui permet d’amortir un peu les investissements et de prolonger heureusement leur durée de vie, …

 Quant au mécénat, Jean-Jacques Aillagon souligne qu’il n’a pas vocation à se substituer à une action publique défaillante mais il faut prendre acte de son caractère incertain. Mais dans les grandes maisons, une grande partie des recettes provient de la billetterie. Et sans  des recettes  propres, elles risquent de s’effondrer. C’est le cas de l’Opéra de Paris, comme le rappelle Stéphane Lissner dans une interview qui nous est retransmise : « Cette tragédie nous révèle que le service public était en danger. Depuis 2017, le Pacte de stabilité, en limitant les dépenses, a touché la Culture et renforcé l’inégalité territoriale. Le financement n’est pas réfléchi et, à l’heure actuelle, le saupoudrage ne règle rien. On croit les grandes institutions plus fortes et plus solides : c’est le contraire : pour elles, l’autofinancement est supérieur au subventions publiques. L’Etat est devenu un actionnaire minoritaire. »

 Comme un leitmotiv, la question du numérique a influencé toute cette rencontre. Laurence Equilbey  réclame un «Valois du numérique» et  que les plateformes éditorialisées prévoient une juste rémunération des auteurs par les utilisateurs:« C’est incroyable que les plateformes ne respectent pas les droits d’auteur, dit Françoise Benhamou. Les grands gagnants du Covid auront été Netflix, Youtube. Il faut donc se mettre au travail d’urgence.  »

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Réebecca_zlotowski

La réalisatrice Rébecca Zlotowski, plus nuancée,  voit en Google et Netflix des alliés avec qui on pourrait négocier des rémunérations. Pour elle, il faut revaloriser le statut des producteurs  sur les plateformes pour lutter contre le libéralisme sauvage et revoir la  question de la diffusion des films qui ne peuvent actuellement pas sortir sur les chaînes  de télévision avant d’avoir été projetés en salle : «Pourquoi ne pas les mettre en ligne brièvement, en même temps que leur sortie dans les cinémas ? » 

 Ont été aussi évoqués sen filigrane les rapports Culture/Éducation auxquels sera consacrée  la dernière rencontre.  Et a été réclamée une nouvelle donne globale incluant fortement la question du numérique. Après André Malraux et Jack Lang, la rue de Valois a du pain sur la planche… Mais y aura-t-on la vision de ces anciens ministres ? La balle, pour l’instant, est dans le camp des artistes et de ceux qui les accompagnent. Tous s’interrogent et on espère qu’enfin on les entendra….

 Mireille Davidovici

 L’Urgence des alliances (suite): Culture et Economie a eu lieu au Théâtre de la Ville à l’Espace Cardin, avenue Gabriel, Paris (VIII ème)  le 18 juin.

Une synthèse de ces rencontres sera publié dans le numéro Télérama du 6 juillet 

Ces rencontres sont à voir en direct et en différé sur les sites  telerama.fr ; theatredelaville-paris.com, institutfrancais.com

La Revue Parages, entretien avec Frédéric Vossier

 

Frédéric Vossier, responsable de la revue Parages, éditée par le Théâtre National de Strasbourg où il est aussi auteur associé, a vu annuler la création de Condor, sa dernière pièce au festival d’Avignon cette année, mise en scène par Anne Théron  (voir Le Théâtre du Blog). Elle est reportée en janvier prochain au Centre Dramatique National d’Angers dont Thomas Jolly vient de prendre la direction. La pièce sera ensuite jouée dans les théâtres coproducteurs: le T.N.S. et la MC 93 Bobigny en 2021 et en tournée; elle parle du trauma provoqué par la torture dans les dictatures d’Amérique latine et de l’opération Condor dont l’auteur s’est inspiré. Un texte sur la subjectivité « effrayée »  ou comment la peur fraie son chemin dans l’espace mental… 

Pascal Kirsch, lui, va créer Grand Palais, une autre pièce que Frédéric Vossier a écrite avec Julien Gaillard sur la relation entre Francis Bacon et Georges Dyer,  au T.N.S. l’an prochain. « J’ai, dit-il, un autre projet: Faune, avec Sébastien Derrey, un solo consacré à Nijinski qu’incarnera Frédéric Gustaedt, mon alter ego scénique. Sa compagnie a créé deux de mes textes et c’est un compagnonnage très important pour moi.» Séphora Pondi, artiste associée au Théâtre 14 à Paris, montera aussi de lui, Eternel Enfant, une adaptation très libre de La Cloche d’Andersen.

 

 Parages 07,  entretien avec Frédéric Vossier

 -Quels sont les engagements du T. N. S. à l’égard de la revue ?

Stanislas Nordey

Stanislas Nordey

-Stanislas Nordey, son directeur, a conçu un projet de rayonnement des écritures contemporaines. Et cela faisait aussi longtemps qu’il rêvait d’une revue exclusivement consacrée aux auteurs vivants. Première condition non négociable: qu’elle soit indépendante de la programmation et que Parages soit un lieu d’hospitalité placé sous les signes de la liberté et de la singularité pour les auteurs. Mais dans la droite ligne de la politique de la maison, avec un numéro spécial consacré à chaque écrivain associé au T.N.S. : Falk Richter, Pascal Rambert et, à venir, Claudine Galea et Marie N Diaye. Textes et auteurs repérés par le comité de lecture peuvent trouver un écho dans le revue sous une forme d’articles, rencontres… Financée par le théâtre, Parages est aussi soutenue par les collaborateurs du T.N.S. Ainsi Nathalie Trotta, sa coordinatrice est aussi très impliquée dans son fonctionnement.
En tout cas, nous revendiquons l’indépendance éditoriale de cette revue qui est et qui doit rester un instrument de réflexion et de création sur les auteurs contemporains bien sûr, mais qui publie aussi des textes d’acteurs, metteurs en scène, chercheurs, éditeurs… Il s’agit de pluraliser toutes les approches de la littérature dramatique contemporaine et d’en photographier le paysage…

 -Le Théâtre National de Strasbourg a-t-il  une responsabilité plus large ?

- D’abord, il a les moyens d’éditer une revue… Et puis, en effet, c’est son rôle d’avoir un rayonnement national, de faire circuler la parole, de créer un espace public consacré aux auteurs. Ce que faisaient Les Cahiers de Prospéro jusqu’en 2002. Et une fraternité d’auteurs, non préexistante, se construit de numéro en numéro. Comme le disait Maurice Blanchot: « Les amants sont ensemble, mais pas encore ». Cette phrase a été un élément de conception important pour élaborer la ligne de Parages.

Stanislas Nordey et moi avons été profondément marqués dans notre jeunesse par l’œuvre du philosophe Jean-Luc Nancy qui parle de «singulier pluriel » : cela évite en effet de tomber dans les pièges d’une communauté corporatiste et s’articule à la phrase de Maurice Blanchot. Parages veut donc être l’espace de ce singulier pluriel où les amants peuvent s’unir ou découvrir qu’ils s’aiment. Par exemple, dans ce numéro, la rencontre entre Pascal Rambert et Julien Gosselin fait émerger, contre toute attente, une certaine fraternité de parages. Le titre de la revue vient d’un texte de Jacques Derrida qui avec Blanchot a inspiré notre ligne éditoriale.

Pascal Rambert

Pascal Rambert Photo X

 

-Ce numéro est construit à l’image qu’on pourrait presque dire sentimentale de Pascal Rambert, tant les témoignages convergent dans la sympathie…

-C’est vrai, on sent de la passion, des battements de cœur, de l’amour. Il y a chez Pascal Rambert, un côté  «torrents d’amour» pour reprendre le titre du film de John Cassavetes (1984). Son œuvre provoque des émotions fortes; il parle de la sincérité, au sens rousseauiste. Romeo Castellucci parle lui aussi avec feu  et à travers les images qu’il tisse, fait circuler une pensée, une « vision ».

Angelica Liddell

Angelica Liddell Photo X


Angelica Liddell développe une poétique très personnelle mais chez elle, il n’y a pas que du «sentimental»:  lettres, récits, carnets de répétitions, portraits, textes théoriques, échanges, leçon de jeu…, leur circulation crée finalement l’harmonie et l’unité d’une œuvre, dans une variété d’approches. C’est aussi une pensée du travail théâtral de Rambert. Une mosaïque de facettes chez cet artiste inclassable. 

- Mais les différents regards portés sur lui sont très peu… critiques ?

Joseph Danan, dans son analyse, apporte quand même un élément critique! Et Jean-Pierre Thibaudat, qui suit le cheminement de Pascal Rambert depuis ses débuts, ne se prive pas, à l’occasion, d’une certaine acidité… Mais il y a un principe : la revue n’a pas à se désolidariser des auteurs que le T.N.S. a choisi de subventionner et rendre visibles.

-Faut-il  pour autant faire de Pascal Rambert, un mythe ?

-C’est un mot pour rire. N’est-il pas une « passion française » pour paraphraser les journalistes ? Quel artiste a été autant haï ou autant aimé que lui ? Il est devenu une sorte de mythe, non, presque à la façon dont en parle Roland Barthes ? On aurait : le Tour de France, le steack-frites,  Pascal Rambert…  

 

Les acteurs et actrices d'Architectures au festival d'Avignon

Les acteurs et actrices d’Architecture au festival d’Avignon 2019 Photo X

Il a construit sa légende et il y a, chez lui, quelque chose d’une rock-star théâtrale. Je me souviens dans mon adolescence, d’un article de Jean-Pierre Thibaudat  sur cette étoile filante, pleine de promesses qu’ il était alors, nageant dans nombre d’excès: le prodige allait-il survivre? En fait, il a eu plusieurs périodes. Sans carrière linéaire, sans trajectoire ascendante comme tant d’autres. Il a vite décidé d’être international, de faire craquer la trajectoire et d’opérer des bifurcations.
Rôdeur productif vers 1980, il a été aussi très «accompagné» comme on dit, et il a bénéficié d’une reconnaissance précoce. D’autres prodiges, à la même époque, se sont cassés les ailes. Lui, est toujours là, il est même pleinement là et veut vivre sa vie et son art, comme dirait un personnage d’Henrik Ibsen. Vie et art ensemble, comme chez Fluxus, ce courant artistique qu’il mentionne souvent et qui l’a influencé. Pascal Rambert est un flux…

-Pourquoi, en fin de compte, son  travail a-t-il un caractère unique?

-Il a un geste littéraire impétueux et profus qui s’unit organiquement au présent vivant de l’acteur. Avec côté mise en scène: une élimination, un nettoyage pour articuler au maximum la force d’un texte avec celle d’une actrice. Stanislas Nordey le raconte bien dans un article de ce numéro. Ce rapport au féminin est essentiel chez Pascal Rambert et j’invite à lire le texte de Claudine Galea et l’entretien croisé mené par Bérénice Hamidi-Kim avec les actrices d’Architecture. Il aime et désire les femmes, il leur donne une parole habitée par elles mais se laisse aussi déborder par celle qu’il leur donne.  Il faut revenir à l’image inaugurale de la petite nageuse qui l’avait tant fasciné, quand il était enfant. L’écriture naît dans cette béance et il y a dans ses textes, de la souffrance : ce sont ,bien sûr, des cœurs qui souffrent. Mais s’y cache aussi un art d’aimer qui renvoie plutôt à Ovide et qui prône l’égalité dans le désir, le plaisir et la jouissance. Pascal Rambert est ovidien, incontestablement…

 

Parages 07 Revue du Théâtre National de Strasbourg, numéro spécial Pascal Rambert, sous la direction de Frédéric Vossier

parages-07«Je ne fais pas une distribution. Je cherche à constituer, pour chaque pièce, une sorte de famille, et les personnages trouvent toujours leur incarnation dans les personnes, écrivait Antoine Vitez. »Ce Parages 07 est beau. Avec d’abord une photo en noir et blanc de l’auteur-metteur en scène signée Jean-Louis Fernandez. Pas tout à fait un portrait:  on le voit assis seul en bas de  rangées de sièges derrière lui dans l‘attente du public. Devant lui, ce qu’on décrypte comme étant la table du metteur en scène, montée sur un échafaudage tubulaire à colliers, signe minimal d’un chantier et d’où pend un câble de raccordement, un autre signe minimal: celui de de l’outil informatique.

La mythique Cour d'Honneur

La mythique Cour d’Honneur Photo X

Sur le côté droit, on voit un peu flou, un mur de pierre: on est bien dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes à Avignon. Lieu majuscule. L’homme appuie le majeur de sa main gauche sur sa pommette, ses autres doigts déployés en aile… Une attitude à la fois réflexive et dandy. Barbe courte, un peu sauvage, marquée de poils blancs sous la lèvre qu’on dirait boudeuse. Derrière les lunettes, un œil semble regarder à l’intérieur, l’autre, à l’extérieur.

Une fois pour toutes, Pascal Rambert a pris le pouvoir là où il est auteur-metteur en scène, même s’il dit avoir nettoyé, dans son travail, la réalisation. Une fois pour toutes, il a marqué son territoire en signant ses textes Tokyo, Los Angeles, Gennevilliers. Aimer et être aimé : l’alpha et l’oméga de son Théâtre. Il a gardé ce qu’il croit sans doute être l’insolence de sa jeunesse  et qui était déjà de l’outrecuidance, une façon d’être qu’on ne saurait reprocher à un artiste: car c’est bien sa fonction, de penser outre. Cela peut agacer… Nous nous souvenons de lui tout jeune, quand il créait Réveil avec ses actrices Narvé et Nilou Kaveh  au lycée Voltaire à Paris dans le cadre de Mémoire des lycées et collèges : pas de soumission à « l’animation ».  Il faisait travailler les  jeunes sur le plateau, ce qu’il fera aussi beaucoup plus tard en les chorégraphiant à Gennevilliers. On ne montre pas la fabrication du théâtral, encore moins sa gestation, on fait. À prendre ou à laisser, et là, ça a pris. Voir le témoignage de Nathan Aznar dans  Parages/07.

 Il faudrait un jour dédier un autre numéro de Parages au maître de maison Stanislas Nordey qui partage avec son artiste associé, une éternelle adolescence –à savoir: la croissance vers un état d’achèvement qui recule à mesure que l’on avance, impatience, foi dans tous les possibles, avec tous les frémissements du doute et de l’angoisse-, le talent d’être soi, sur scène et auteur de et à la scène, même s’il n’est pas, comme Stanislas Nordey auteur du texte de la pièce.

Pascal Rambert, au fil des ans, recompose en douceur sa famille fidèle (un bon signe) d’actrices et d’acteurs, en invitant les meilleurs. Quand il écrit à Julien Gosselin, on le sent heureux de se trouver des égaux, des frères plus jeunes: Gosselin donc, Creuzevault mais aussi Macaigne (un moins bon signe!), rejetant les reproducteurs « d’asservissements de l’imaginaire »:  une condamnation sans appel! Et il glisse alors dans l’exaltation d’un récit de voyage, vers des naïvetés à la Guy Bedos ou à la Jean-Loup Dabadie qui, ensemble ou presque, nous ont récemment quittés  : « Personne. Que des Indiens! » Mais, mise à part l’anecdote, cette Correspondance travaille à vif, avec une inquiétude sérieuse et à l’image de tout ce numéro de Parages, sur cette occupation singulière qu’est la création et l’écriture du théâtre.

Pascal Rambert dit chercher au théâtre, le féminin. En tout  cas, les femmes, sont bien présentes dans ce numéro. Et les actrices d’Architecture: Audrey Bonnet, Emmanuelle Béart, Marie-Sophie Ferdane et Anne Brochet, la dernière recrue, travaillent ensemble à éclairer ce qu’est jouer au théâtre: une activité neuve, naissante à chaque spectacle. Architecture créé à Avignon l’an passé (voir Le Théâtre du Blog) avait manqué son architecture! Mais pas le dialogue entre ses comédiennes ni l’hommage de Jacques Weber, grand frère attendri à cette toile d’araignée qui se tisse entre écriture, acteurs, espace et texte. Terme à prendre avec précautions pour ce qu’il exprime d’un écrit qui aurait mangé l’oralité, le vivant. Voir les études de Claudine Galea, autrice associée, elle aussi au T.N.S., de Bérénice Hamidi-Kim et de Joëlle Gayot, critique, mais aussi le carnet de bord d’Hélène Thil, assistante sur la création de Sœurs avec Audrey Bonnet et Marina Hands.

Tiago Rodrigues © Getty / Jean-Marc Zaorski/Gamma-Rapho

Tiago Rodrigues © Getty / Jean-Marc Zaorski/Gamma-Rapho

Les auteurs et metteurs en scène Tiago Rodrigues, Romeo Castellucci, Angelica Liddell… et avec un fraternité et une complicité plus grandes chez le Japonais Oriza Irata, nous parlent autant de leur poétique que de celle de Pascal Rambert. Ils dressent, comme tout ce numéro de Parages, un faisceau de reconnaissance et même d’hommages ardents, mis en perspective par la diversité même des regards. Dont les analyses de Joseph Danan et le parcours de Jean-Pierre Thibaudat sur l’ensemble de ce que l’on appellera quand même une « carrière » y compris dans l’Institution. On ne visite pas ce monument (quelque deux cent pages!) en une seule lecture… Mais on en retiendra surtout ce qui fonde l’écriture textuelle et scénique de Pascal Rambert par et pour les acteurs. C’est le noyau de l’affaire, l’essentiel (conscient) de son Théâtre. Emmanuelle joue le rôle d’Emmanuelle, inspiré par ce que l’auteur a envie de prendre d’elle, au prix d’un travail d’actrice qui ne se contente pas d’être là, au risque d’une vertigineuse proximité entre Emmanuelle et Emmanuelle.

On peut aussi lire ou relire le numéro 05 de Parages consacré à Falk Richter: ces deux personnalités aux cheminements différents sont chacun assez « particulières » pour engendrer écritures et  contributions singulières. Les prochains numéros spéciaux seront consacrés, l’un à Claudine Galea et l’autre à Marie N Diaye.

Ch. F.

Le théâtre de Pascal Rambert est publié aux éditions Les Solitaires intempestifs à Besançon.

 

 

 

Christine Friedel

 

 

 

Entretien avec Ramón Mayrata

Entretien avec Ramón Mayrata

Auteur de nouvelles, poésies, romans, théâtre et essais, il fait aussi partie, comme anthropologue, de la Commission d’études historiques qui défend l’indépendance du territoire Sahraoui devant la Cour de La Haye. Enseignant, il a aussi fait des recherches sur l’histoire des arts du spectacle et sur la présence de l’Espagne en Afrique du Nord.

Vers 1970, il a vécu plusieurs années à Paris où il fut journaliste et et traducteur. De retour en Espagne, il collabore régulièrement au magazine Sábado Gráfico et avec l’agence Metropolitan qui diffuse des articles sur l’actualité culturelle dans une vingtaine de journaux locaux. Il fait aussi des critiques littéraires à El Sol, et il  écrit dans des revues comme Camp de l´arpa, Fablas, Revista de Occidente, Poésie espagnole, Ozone, Nueva Lente, Art contemporain /Arco, Newsletter de la Fundación Juan March, Review, Fin du siècle, etc. Il fait partie de l’équipe initiale de La Luna à Madrid.

images-5Depuis 1982, scénariste de plusieurs séries télévisées (TVE et ANTENA 3) et de programmes radio (RNE), il dirige Las Tardes de Armagedón / Secretos para imaginar, une émission hebdomadaire consacrée à la littérature sur Radio Nacional de España /Radio 3. Ramón Mayrata est aussi professeur d’histoire de l’illusionnisme et écrit actuellement un livre sur cette discipline.

 -Comment êtes-vous entré dans la magie ?

-Enfant, j’étais fasciné par les feuilles dans le vent. Debout, je ne pouvais pas les atteindre avec ma main. Elles montaient en l’air, flottaient, tremblaient et s’envolaient : une liberté fascinante et fugitive à la hauteur de mes yeux. Quelque temps plus tard, le corps qui montait lentement dans les airs et restait suspendu, sans appui ni soutien apparent, en obéissant aux passes du magicien, a marqué profondément ma mémoire, quand j’ai vu une lévitation pour la première fois…

Jeune, je voulais me consacrer à la littérature puis j’ai eu la chance de rencontrer Gabriel Moreno, un magicien d’exception qui m’a mis en contact avec l’École de Magie de Madrid. Pas une école au sens académique, mais plutôt un champ de travail, d’étude et de création qui a réuni un groupe prodigieux qui voulait développer l’illusionnisme comme art. Et j’y ai trouvé une correspondance très forte avec la littérature car il est lié à la fiction et aux arts du spectacle. Une ancienne légende celtique raconte l’histoire d’un garçon, Gwion, qui enlève un chaudron où mijotent l’inspiration et le savoir, selon une recette des livres du magicien Vergi de Tolède. Trois gouttes de feu ont sauté du chaudron et sont tombées sur le petit doigt de Gwion. Quand il les a porté à sa bouche, il s’est immédiatement «rencontré»… J’ai eu l’impression que quelque chose de similaire m’arrivait quand j’ai rencontré par hasard la magie la meilleure et la plus subtile, avec Juan Tamariz et Arturo de Ascanio qui ont trouvé les mots capables de nommer les complexités, souvent invisibles, de la double réalité où la magie opère et qui est à la base de ce que pratiquent les illusionnistes. Ils la vivent mais le public ne la voit généralement pas.

Et les écrivains sont aussi conscients de cette double réalité. Ils voient simultanément comme chez Miguel de Cervantes Don Quichotte, ses géants et Sancho, ses moulins… Il me semblait que la magie m’offrait une poétique efficace mais aussi un laboratoire pour vivre directement les questions qui m’inquiétaient, à savoir : la création d’autres mondes possibles, l’adoption de perspectives multiples, le dépouillement de soi, les métamorphoses de l’identité, l’expérimentation de réalités parallèles. Et aussi d’avoir la capacité de manipuler des mots.

 -Qui vous a aidé dans cette démarche?

-J’ai eu une formation d’anthropologue et la seule fois où j’ai pratiqué cette science a été au Sahara occidental. Après l’illusionnisme, j’ai connu d’autres formes de magie, celle des chamans et des soufis. J’ai vécu l’expérience d’une société où la mentalité magique était toujours existante et où il n’y avait pas encore de rationalisation.
Je ne partage pas les croyances ésotériques mais je m’intéresse aux expériences. Ce que j’ai essayé de capturer en 1992 dans mon premier roman. El Imperio desierto (L’Empire du désert). J’ai découvert là-bas une société et un territoire si inhospitaliers où, pour un homme occidental et rationnel,  tout semblait dépassé. Mais ces modes de pensée ont permis à d’autres hommes de survivre des siècles dans des conditions extrêmes.

La double vue par Jean Eugène Robert-Houdin

La double vue par Jean Eugène Robert-Houdin

J’ai eu une relation étroite avec certains marabouts très prestigieux. Et il y a une tendance à accorder un pouvoir aux miracles pour convaincre les incroyants. Cela m’a incité à  imaginer que pouvait intervenir mais de façon cachée, la prestidigitation dans certains rites. Au fil du temps, j’ai vu que les pratiques illusionnistes – avec la musique ou la danse- étaient une partie fondamentale des rituels de certaines confréries du Maghreb. Comme l’Aïssawa, une confrérie religieuse et mystique qui a joué un rôle dans l’histoire de l’illusionnisme et qui est liée à la légende de Jean-Eugène Robert-Houdin. Mais ce qui m’a le plus frappé, est cette symétrie entre les pouvoirs thaumaturgiques attribués aux marabouts et aux chamans, et fondés sur l’illusion. Et en retour, leurs rituels sont, à mon avis, la source originale des spectacles d’illusion…

-Comment travaillez-vous ?

-Je me suis toujours consacré à écrire des livres mais cet engagement personnel est aussi lié à une intense activité dans les médias. J’ai fondé et dirigé avec Juan Tamariz, la maison d’édition Frakson, spécialisée dans les livres de magie technique. Aujourd’hui, je me consacre surtout à l’écriture et à la recherche. Et depuis des années, je travaille sur une histoire culturelle de l’illusionnisme qui a bien avancé.
Je donne aussi des conférences sur cette discipline et des cours de littérature sur l’Age d’or espagnol et l’art moderne et contemporain, au Centre d’Etudes Hispaniques de Ségovie et dans les universités Bethel et Concordia aux Etats-Unis. Enfin, je dispense mes cours d’histoire de l’illusionnisme au Centre Universitaire Royal Escurial-María Cristina.

J’ai publié plusieurs romans dont El mago manco (2016), des essais comme Valle-Inclán,  Houdini y el hombre que tenía rayos X en los ojos (2015), ou mon dernier ouvrage, Fantasmagoría, Magia, Terror, Mito y Ciencia (2017) sur le rôle de l’illusionnisme dans la création de spectacles, sur l’apparition du cinéma et la genèse de la réalité virtuelle.

 -Quels sont les artistes qui vous ont le plus marqué ?

 -Il y a un fil rouge qui rassemble les grands maîtres que j’ai eu l’occasion de voir et/ou de fréquenter : Vernon, Frakson, Slydini, Kaps, Tamariz, Ascanio, Camilo Vázquez et Gabriel Moreno. Puis Pepe Carroll, Giobbi, Paviato et Gaëtan Bloom. René Lavand a créé aussi  une magie à laquelle je m’identifie le plus et je ne peux oublier l’émotion que j’ai eu devant des numéros comme La Boîte aux épées d’Hans Moretti et le Puppet horror Show d’Al Carthy.120235269

 -Y-a-t-il des  styles qui vous attirent davantage?

-J’ai été formé à la magie et à la littérature dans une conception de réalisme et de vraisemblance. Mais j’ai toujours été plus intéressé par le «double fond» de la réalité, c’est-à-dire l’illusion. Un processus de  métamorphose du réel, une altération de son manque de sens originel, fondée sur le hasard et la nécessité, pour lui donner des significations provisoires qui disparaissent, dès qu’elles sont conçues.  Elles doivent en effet être l’objet d’un renouvellement continu pour soutenir, promouvoir et faciliter la vie dont le sens se trouve dans cette métamorphose incessante et dans la capacité à en trouver un nouveau dans les ruines de la précédente. Avec le réalisme, on ne peut renoncer à explorer ce double fond qui cache le pouvoir du désir, de l’inconscient, du mythe… Je suis donc très à l’aise quand je dialogue avec les nouvelles générations de magiciens espagnols pour qui l’art de «rendre impossible» est provoqué par l’expérience de réalités alternatives.

 -Quelles sont vos influences ?

-Les pratiques et les œuvres qui sous-entendent une approche magique de l’art, écrites par des auteurs légendaires : le poète inconnu de Gilgamesh, Miguel de Cervantes ou Shakespeare mais aussi Restif de la Bretonne, Edgar Poe, Georges Méliès, Jorge Luis Borges, Orson Welles, le poète et dramaturge espagnol Joan Brossa ou William Kentridge… Pour eux, la magie n’est pas un ensemble d’astuces mais une façon de penser qui vient de loin et qui a pour base, le désir, plus puissant que la réalité.

 -Quels conseils à un débutant dans la magie actuelle? 

-Surtout désobéir à la réalité mais de façon prudente, intelligente et efficace. Comme dans l’art en général, il faut créer d’autres possibilités et le sens donné à la vie n’est pas l’élément transcendantal des religions. De plus, cela permet d’avoir d’autres vies et des situations matérialisées. Ainsi, contrairement aux mots de la littérature, les illusions créées sont, elles,  bien vécues : on voit ce qui se passe et on les perçoit avec les sens. Parmi les grandes figures du XX ème siècle,

Harry Houdini ( 1874-1926)

Harry Houdini ( 1874-1926)

Harry Houdini fonda sa carrière sur les « évasions », en se libérant dans ses numéros de toutes sortes d’entraves. Il nous montre en fait une métaphore de la libération de l’être humain. Comme avec ses numéros de corps coupés, qui donnent le sentiment de pouvoir défier la maladie et la mort.

 -Et l´importance de la Culture dans l´approche de la magie ?

- Cette dernière a joué un rôle déterminant dans notre façon de percevoir et d’expérimenter la réalité, ce qui n’a pas été assez étudié : trop déconcertant pour le monde académique! L’histoire de la Culture nous permet d’évaluer l’intrusion cruciale de la magie dans la diffusion de l’image à travers la « lanterne magique » et la fantasmagorie. Et, aussi, dans la reformulation du rôle des arts et la création d’une industrie du divertissement qui transformera la culture populaire selon les paramètres d’une société industrielle et de la cyberculture. Maintenant associées aux réseaux informatiques et au virtuel qui envahissent notre espace physique.

 - Et en dehors de la magie, que faites-vous ?

- C’est un des rares mondes où professionnels et amateurs cohabitent naturellement. Et j’ai une passion à la fois pour la magie, la littérature, l’enseignement et la recherche… J’ajouterais la cuisine, l’amitié, une certaine inquiétude et une responsabilité sociale.

Sébastien Bazou

A lire mais en espagnol seulement : Por arte de magia : una historia de ilusionismo, Puntual ediciones, 1982.  La sangre del Turco, Editorial Frakson, 1990. Valle-Inclán y el insólito caso del hombre con rayos x en los ojos Editorial La Felguera, 2015. El mago manca, Frontera D Ediciones, 2016. Fantasmagoría. Magia, Terror. Mito y Ciencia, La Felguera Editores  2017.

 

 

Le Théâtre du Soleil à la manifestation des blouses blanches

 

Le Théâtre du Soleil à la manifestation des blouses blanches

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© Marie-Agnès Sevestre

 Le théâtre reprend ses droits sur la place publique en accompagnant les revendications des soignants, dans le défilé de protestation appelé par les organisations syndicales du personnel hospitalier et par les professionnels de la santé. Les « héros » de la « guerre » contre le covid 19 ne demandent pas qu’on leur dresse des statues ni qu’on leur distribue des médailles. Ils revendiquent simplement qu’on reconnaisse leur travail à sa juste valeur. Et qu’on leur redonne les moyens matériels de faire leur métier. « Blouses blanches colère noire ! » affichait une des banderoles. Plus loin des couturières en colère  masquées demandent justice : « Bas les masques ! » Et « Les lobbies trinquent à notre santé !  » dénoncent  des Gilets Jaunes. Partis du Ministère des Solidarités et de la Santé, avenue de Ségur  à Paris (VII ème) les manifestants ont marché vers la place des Invalides.

 « Nous ne pouvons pas nous accommoder d’autant d’injustice dans la suite des événements »,  disait hier, le philosophe Mathieu Potte-Bonneville à la rencontre L’Urgence des alliances au Théâtre de la Ville,  Espace Pierre Cardin (voir Le Théâtre du Blog). Comme en résonance, le Théâtre du Soleil a personnifié la Justice avec une poupée géante de femme toute en blanc, luttant contre des corbeaux noirs baptisés : Cynisme, Infantilisation, Cruauté, Arrogance, Irresponsabilité, Infantilisation…

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© Marie-Agnès Sevestre

Du sang coule sur son visage. manipulée par les comédiens, c’est une figure de la France populaire blessée, combattive autant que meurtrie;  elle brandit son glaive au son des tambours. La balance de la Justice veille sur ses gestes, à la fois gracieux et guerriers, orchestrés par Ariane Mnouchkine, pleine d’énergie au milieu de sa troupe.

« Je ressens de la colère, une terrible colère et, j’ajouterai, de l’humiliation, comme citoyenne française devant la médiocrité, l’autocélébration permanente, les mensonges désinformateurs et l’arrogance obstinée de nos dirigeants », disait-elle dans un long entretien avec Télérama en mai, quand elle se relevait tout juste d’une attaque de coronavirus.

Ariane Mnouchkine à la manif

Ariane Mnouchkine à la manif

«Au réveil, j’ai fait la bêtise de regarder les représentants-perroquets du gouvernement sur les médias, tout aussi perroquets. » (…) « Quand, dans mon petit monde convalescent, sont entrés en piste ceux que je surnomme les quatre clowns : le directeur de la Santé, le ministre des Solidarités et de la Santé, la porte-parole du gouvernement avec, en prime, le père Fouettard en chef, ministre de l’Intérieur, la rage m’a prise».

 En tête de la manifestation, le théâtre, déconfiné et solidaire de ceux qui, trois mois durant, ont bataillé contre le virus, leur prête une voix poétique. Sur une banderole, sont inscrits ces vers d’une étonnante actualité vingt-cinq siècles après de l’Agamemnon du célèbre dramaturge grec Eschyle : «Lourde est la profération coléreuse des citoyens. Il faudra payer le prix de la malédiction populaire. »

 Mireille Davidovici et Marie-Agnès Sevestre 

 

L’urgence des alliances Culture et Santé: les conséquences de la pandémie et l’atelier des propositions

L’urgence des alliances, Culture et Santé : les conséquences de la pandémie et l’atelier des propositions

IMG_4716Organisée par Télérama et le Théâtre de la Ville, ces rencontres, animées par Valérie Lehoux, rédactrice en chef du magazine, se déroulent à l’Espace Cardin qui voit sa réouverture au public depuis la pandémie, dans le respect des conditions sanitaires. Cinq invités sur le plateau et trois témoins filmés en off  pour parler de la Culture en cette période jamais vue après le discours du Président de la République… qui n’a pas parlé des conséquences sur toutes les formes de spectacle, cet été et au-delà.

 

 Mathieu Potte-Bonneville, philosophe et directeur du département Culture et Création au Centre Georges Pompidou, se souvient de son engagement à l’arrivée du Sida : « Le virus est redevenu l’acteur principal au sein de nos sociétés humaines, ce qui réaffirme la valeur absolue de la vie, mais en même temps, l’inégalité de nos vies ». Les théâtres ont commencé à réfléchir ensemble pour sortir de cette crise et il cite la proposition de Didier Fusillier,  le président du parc et de la grande Halle de la Villette, partenaire du Théâtre de la Ville et du Centre Georges Pompidou: transformer le parc en une plaine artistique pour accueillir cet été, artistes, chorégraphes, philosophes et public dans les conditions sanitaires requises. Il faut peut-être mutualiser le parcours d’un artiste ou éviter son déplacement dans un lieu donné pour une seule représentation ou penser différemment l’acte de création, comme le fait Jérôme Bel.  Engagé contre le réchauffement climatique, le chorégraphe va réaliser pour le Centre Georges Pompidou une mise en scène à distance avec des artistes de Shanghai. Baptiste Beaulieu, médecin et chroniqueur sur France-Inter, rappelle -en vidéo mais cruellement! – que Santé Publique-France et l’Organisation Mondiale de la Santé avaient prévu cette crise!

Le Corona  virus

Le Corona virus

Pour lui,  parler de «guerre»  à propos de cette pandémie permet au  gouvernement actuel et aux précédents, de se disculper et de fuir leurs responsabilités et le manque depréparation :  «Héroïser les soignants permet aussi de les mettre au silence ; un héros, on lui érige une statue, cela ne coûte rien ! Et nous ne pouvons pas nous accommoder d’autant d‘injustice dans la suite des événements. »

 printempsdebourges2021_120x150Thierry Langlois, producteur et programmateur du festival Garorock et du Printemps de Bourges, est pessimiste et son travail, aujourd’hui, dit-il, relève plus du soutien psychologique. «Mes artistes aiment que leurs salles soient pleines à craquer.» Comme les concerts sont des bombes sanitaires où il sera compliqué de respecter les  normes actuelles, il réfléchit à des solutions :  communiquer plus sur l’hygiène et faire preuve d’autodiscipline.

Thomas Lilti, médecin et réalisateur de la série Hippocrate, s’est trouvé au cœur du problème, puisque qu’il tournait dans une aile désaffectée de l’hôpital Robert Ballanger à Aulnay-sous-Bois ( Seine-Saint-Denis): «Cette pandémie va remettre en question la façon dont je parle de l’hôpital public. Est-ce que je fais toujours sens?» Ses films évoquent pourtant la fragilité matérielle de l’hôpital en France et celle de tout le personnel soignant.

5498720Et même s’il n’exerce plus depuis huit ans, il est retourné travailler comme médecin dans un centre anticovid. Mais la crise sanitaire a beaucoup changé les conditions de travail : il y a des préconisations collectives impossible à tenir et il pense mettre en place une charte personnelle : « Sur un tournage,  les règles ne peuvent être les mêmes pour tout le monde.» Thomas Lilti avoue qu’autour de ce virus, il y a encore beaucoup d’inconnues et qu’il faut oser dire que l’on ne sait pas tout. Même avis de Carine Karachi, neurochirurgienne à l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière: elle souligne que l’irruption du virus a réveillé les peurs du personnel  et des patients et que, pour éviter le repli sur soi et la peur, il faut partager, décloisonner les savoirs et stimuler la solidarité entre soignants qui a compensé ces derniers temps le manque de matériel.

Comme elle ne pouvait témoigner d’empathie vis-à-vis des patients et en l’absence de traitement, elle s’est tournée vers la poésie et l’art, grâce à Emmanuel Demarcy-Mota qu’elle connaissait déjà. Elle a participé aux consultations scientifiques par téléphone mises en place par le Théâtre de la Ville, en parallèle avec les consultations poétiques pour le grand public et pour les malades hospitalisés  afin de rompre leur isolement. Elle envisage de donner plus de place à l’art à l’Hôpital, de construire un programme avec le Théâtre de la Ville, en unissant patients, soignants et artistes.

Le Musée des Beaux-Arts de Montréal

Le Musée des Beaux-Arts de Montréal

 Barbara Carlotti nous a signalé qu’elle chantera à la fête de la Musique dans les jardins des hôpitaux. Et Nathalie Bondil, directrice du Musée des Beaux-Arts de Montréal,  filmée à distance, évoque son expérience de relation entre réseaux de santé et  musées pour lesquels la prescription d’une visite gratuite existe au Canada !

Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville et du Festival d’Automne et metteur en scène, a cité Fernando Pessoa : «La poésie peut guérir de tous les maux.» Il a lancé, en plein confinement, ces consultations poétiques (voir Le Théâtre du Blog) et précise qu’il faut repenser le théâtre avec les artistes, les médecins, les poètes et philosophes… Pour inventer ensemble quelque chose de différent, briser d’une certaine façon les frontières et permettre le redémarrage du spectacle vivant. Il y a urgence à sortir des chiffres et des résultats et il faut éviter d’infantiliser les gens, les responsabiliser, sensibiliser aussi les jeunes et mettre un terme à la hiérarchie habituelle entre les théâtres. »

 Un grand chantier de réflexion et d’expérimentation s’ouvre donc. Ces rencontres qui se poursuivront toute la semaine peuvent être suivis en direct sur les sites de Télérama et du Théâtre de la Ville.

Jean Couturier

L’Urgence des Alliances , Théâtre de la Ville à l’Espace Cardin, avenue Gabriel, Paris (VIII ème) , du 15 au 19 juin.

Télérama.fr, Theatredelaville-paris.com, Institutfrançais.com                              

Derniers petits cadeaux avant l’oubli (II)

  Derniers petits cadeaux avant l’oubli (II)  

Nous nous étions trompés : quand il n’y en a plus, il y en a encore de ces cadeaux de confinement, avec bien sûr du meilleur et du… moins bon. Rappelons d’abord le mythique Elvire Jouvet 40  fimé par  Benoît Jacquot; Brigitte Jaques avait mis en scène avec une empathie évidente, des extraits des  sept leçons rassemblées dans de Molière et la comédie classique * et que donna le grand acteur et metteur en scène Louis Jouvet (1887-1951) au Conservatoire National en 1940. Il dirige ici la jeune Claudia dans le personnage extraordinaire d’Elvire dans Dom Juan.

Maria de Medeiros

Maria de Medeiros

Ce spectacle exemplaire fut créé par Brigitte Jaques avec Maria de Medeiros et le formidable Philippe Clévenot (1942-2001) qui repose en paix dans le petit cimetière de Villerville, un beau petit village normand dominant la mer et qui abrite-exceptionnel dans le théâtre français, deux autres grands acteurs : Fernand Ledoux (1897-1993) que nous avions vu dans les années cinquante, remarquable dans Tartuffe à la Comédie-Française et Jean-Yves Dubois  et l’un des meilleurs comédiens d’Antoine Vitez, mort accidentellement en 2003 . Un lieu décidément artistique puisqu’y fut aussi tournée une scène d’Un Singe en hiver par Herni Verneuil en 1962, avec Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo. Hasard théâtral ? Dans ce tout petit et beau village normand a été créé un excellent petit festival longtemps dirigé par Alain Desnot  et qui aura quand même lieu cette année dans des conditions sanitaires strictes. Cette année, il a passé le relais à Matéo Riz, un jeune comédien… On vous en reparlera.

Encore Dom Juan, une des meilleures ouvres du théâtre français avec des scènes cultes : vous pouvez aussi voir l’adaptation de Jean Lambert-wild, sans doute inégale mais le metteur en scène et directeur du Centre National Dramatique de Limoges a eu le mérite de renouveler la vision que l’on a de la pièce, en la tirant vers l’art du clown et le comique. Avec, sur le plateau, les quatre acteurs musiciens de l’Ovale, un orchestre burlesque suisse (voir Le Théâtre du Blog). Jean Lambert-wild reprend ici certain aspects de Gramblanc, son clown blanc comme dans Richard III ou Lucky dans En attendant Godot. Et il y a un très bon Sganarelle qu’interprète Yaya Mbilé Bitang. Avec en alternance, quatre des quinze jeunes comédien(e)s de l’École Supérieure Professionnelle de Théâtre-L’Académie pour jouer Elvire, Charlotte, Don Carlos et le Mendiant…

théâtre contemporain.net

hate2Hate un spectacle de Laetitia Dosch, mise en scène d’Yuval Rozman et Laetitia Dosch (déconseillé aux moins de treize ans

Ce spectacle a été créé il y a tout juste deux ans au Théâtre Vidy–Lausanne par cette comédienne qui avait été inspiré avec Le Bac à sable   inspirée par Zouc, la grande humoriste Suisse. Dans Hate, elle joue absolument nue et dialogue avec Corazon, un cheval son unique partenaire sur le plateau pendant un peu plus d’une heure.

Laetitia Dosch chante quelques petites chansons rap, nous raconte des histoires intimes  et nous parle de ses engagements en politique… Mais compte surtout ici, une sorte d’amour fou entre une femme et un cheval. Avec de magnifiques images poétiques, dans une belle scénographie de Philippe Quesne, le directeur du Théâtre Nanterre-Amandiers,  d’après une peinture d’Albert Bierstadt, ce remarquable paysagiste allemand devenu américain, pas assez connu chez nous (1830-1902 connu pour ses paysages de l’Ouest des Etats-Unis, aux belles lumières douces. Un spectacle plus plastique que théâtral, mais qui ne manque pas de charme  avec des images qu’un Bob Wilson ne renierait pas.

Nanterre amandiers.com

Comparution immédiate II de  Dominique Simonnot, mise en scène de Michel Didym

Photo Eric Didym

Photo Eric Didym

C’est toute la banale et lamentable  histoire du jugement des flagrants délits que raconte avec un formidable talent de conteuse, semaine après semaine  dans Le Canard enchaîné, sa collaboratrice. Bruno Ricci passe remarquablement  d’un personnage à l’autre de cette tragédie des tribunaux correctionnels français où l’accusé, souvent étranger, comprend souvent à peine ce qui lui arrive, un president épuisé par le nombre de dossiers à traiter et un avocat, la plupart du temps commis d’office, qui a eu juste  quelques minutes pour essayer d’y voir clair et défendre au moins mal son client que la vie avait déjà sérieusement malmené. Avec des jugements-couperets et souvent à de la prison ferme dont la Justice Française ne sort pas grandie. Malgré un micro HF inutile, un court mais bon spectacle et dont la captation rend bien compte. Mais aussi une magistrale leçon d’interprétation…

théâtre.contemporain.net      

* Molière et la comédie classique est édité chez Gallimard.      

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