From the Ground to the cloud, écrit par Eve Gollac, mis en scène d’Olivier Coulon-Jablonka

 

From the Ground to the cloud,  écriture d’Eve Gollac, mise en scène d’Olivier Coulon-Jablonka

Inutile de traduire, tout le monde comprend cette langue-là, c’est celle de la langue des dominants : « ground » : le sol, le socle, l’origine, et « cloud »: le nuage où flottent nos photos de famille et toutes les données personnelles qui font de nous, des consommateurs convoités. Le spectacle est né d’une enquête passionnante: remonter aux sources du « big data »: non pas un délicieux nuage: la chose a la forme d’une énorme usine, bourrée d’ordinateurs qui  dévore autant d’énergie qu’une ville de 50.000 habitants, comme celle qui a été construite à La Courneuve (Seine-Saint-Denis). Sans consultation des habitants : tant pis pour les électro-sensibles, s’il y en a parmi eux, et pour les voisins dont les petites maisons ont été ébranlées par le chantier.

Et tout ça, pour quoi ? Pour que tout un chacun puisse se régaler de «lol cats», et de «candy crush» (un jeu), pour toutes les Petites Poucettes (titre d’un livre récent de Michel Serre sur les addictions aux écrans et au «digital» et sur leurs conséquences anthropologiques) avec leur smartphone greffé au bout des doigts, pour choisir entre deux hôtels de rêve où nous n’irons pas, externaliser notre mémoire et, quand même, garder « toute la mémoire du monde » (voir le film d’Alain Resnais (1956), avec le site Gallica de la Bibliothèque Nationale.

Et tout ça vient d’où? De la technologie des communications, celle des militaires et des industriels, cela va de soi (et aussi des universités). Et leur usage privé, libre, gratuit: du «flower power» des hippies libertaires des années 70. Eh oui! en Californie, il y a les fleurs, le soleil et la Silicon Valley. Où l’on verra que la désobéissance civile et la gratuité initiale ont conduit, au nom de l’individu et de sa liberté, à la plus vaste aliénation marchande qu’on ait jamais connue, et encore moins imaginée.

Il est intéressant d’observer comment cette perversion de la communication préoccupe une nouvelle génération de metteurs en scène, entre autres, Julien Gosselin qui, avec 1993 d’Aurélien Bellanger, montre l’image de ce tunnel de la Manche qui a contribué à la construction puis à la destruction de l’esprit européen (voir Le Théâtre du Blog).

La mise en théâtre de cette question?  Une autre affaire… à laquelle Eve Gollac et Olivier Coulon-Jablonka n’ont pas trouvé la réponse. Malgré des éléments assez beaux en eux-mêmes comme la construction à vue, avec les planches de l’estrade, de «cadres de référence», des masques d’animaux très réussis, des chansons d’époque, et une allusion à la San Francisco Mime Troup qui fit la joie du lointain festival de Nancy- mais qui ne trouvent pas vraiment ici leur fonction.

Et Olivier Coulon-Jablonka n’affirme pas assez les différents types d’adresse au public: pourquoi faire passer avec un faux dialogue, ce qui relève du vrai discours ? La fiction d’un groupe d’amis évoluant du :«Faites l’amour, pas la guerre» à la puissance du fameux « big data », n’est pas non plus assumée et les comédiens -inexpérimentés?- les incarnent à moitié et ne portent que des figures allégoriques. Bref, on est déçu, on s’ennuie et on en veut aux créateurs du spectacle d’avoir loupé un sujet aussi important. Faute de théâtre, faute d’une écriture qui oserait être poétique- ce qui ne signifie pas : « jolie » mais forte et révélatrice.

 Christine Friedel

Théâtre de la Commune-Centre Dramatique National, 2 rue Edouard Poisson, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). T. : 01 48 33 16 16 jusqu’au 21 janvier.


Archive de l'auteur

Désobéir d’après Entre les deux il n’y a rien de Mathieu Riboulet, conception et mise en scène d’Anne Monfort

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Désobéir, d’après Entre les deux il n’y a rien de Mathieu Riboulet, conception et mise en scène d’Anne Monfort

Anne Monfort a créé une dizaine de spectacles de théâtre documentaire. On se souvient  entre autres de Morgane Poulette et Nothing Hurts présentés déjà au Colombier. Avec Désobéir,  la metteuse en scène traite un problème qui nous concerne tous. Mathieu Riboulet après des études de cinéma et lettres modernes, a réalisé une dizaine de films de fiction et documentaires auto-produits en vidéo, et depuis 1996, il a publié des romans  comme entre autres Le Corps des anges, Avec Bastien, Entre les deux il n’y a rien.  

Le  spectacle interprété par Katell Daunis, Pearl Manifold et Jean-Baptiste Verquin est fondé sur des improvisations et tout un travail documentaire sur des cas de désobéissance civile dans l’Europe d’aujourd’hui. Comme celui de cet Anglais, Rob Lawrie, qui avait tenté de faire passer la Manche à une fillette de la jungle de Calais qui voulait rejoinder sa famille, et  qui a été condamné parce qu’elle ne portait pas de ceinture de sécurité, alors que l’enfant était dissimulée dans le faux plafond de sa camionnette!
“Comme beaucoup de mes concitoyens, dit Anne Monfort, je m’interroge, intimement, sur notre vivre-ensemble, sur les lois mal faites, qu’on n’a pas envie de respecter. Que s’est-il passé, à quel moment n’a-t-on pas bien regardé, quand l’Europe a-t-elle échoué à se construire, s’est-elle avérée incapable de respecter les droits humains qu’elle avait formulés ?

Le spectacle pose clairement la question des raisons qui nous poussent à désobéir? Que faire, quand on nous contraint d’appliquer une loi injuste? De quoi les colères se nourrissent-elles ?  En fait la désobéissance est un acte fondamentalement subjectif, personnel,  mais qui nous concerne tous. Plusieurs autres dilemmes sont évoqués ici. A partir d’improvisations autour des notions de désobéissance et de communauté puisées dans les films de Jacques Rivette et des situations de jeu où l’on fait ou pas, confiance à l’autre….

Les trois acteurs prennent en charge tour à tour la reconstitution documentaire du procès, mais aussi ont une parole intime, personnelle et sont tentés comme Henry David Thoreau, de se retirer d’un monde qui ne leur convient plus. Anne Monfort a fait se croiser ces improvisations et le récit auto-fictionnel de Mathieu Riboulet. Et pour parler du monde d’aujourd’hui, elle a su trouver une forme poétique et picturale en « confrontant la violence du réel à un essai physique et charnel pour organiser un peu de pensée».

 Edith Rappoport

Le Colombier 20 rue Marie-Anne Colombier, Bagnolet (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 21 janvier. T : 01 43 60 72 81.
 Du 20 au 22 mars, Centre Dramatique National de Besançon-Franche-Conté

 

 

Acta est fabula, chorégraphie d’Yuval Pick

 

Acta est fabula, chorégraphie d’Yuval Pick

©Jean couturier

©Jean couturier

Cette pièce d’une heure est défendue par cinq danseurs exceptionnels: Julie Charbonnier, Thibault Desaules, Madoka Kobayashi, Adrien Martins et Guillaume Zimmermann, à la gestuelle juste et précise et qui ont une parfaite maîtrise parfaite de leur corps. D’abord, l’un d’eux pousse un cri puis disparaît, et le silence s’installe. Chacun des interprètes nous entraîne peu à peu dans l’univers du chorégraphe. «La notion de collectif, dit-il, est la préoccupation principale de mon travail. Comment il se fabrique, comment chacun interagit avec lui, quel espace commun définit-il».

Sur le plateau blanc, les danseurs ont d’étonnants costumes de couleur verte, fushia, bleu électrique,  conçus par Ettore Lombardi et qui nous renvoient aux années quatre-vingt, tout comme la partition musicale composite. Des fragments de musique pop s’interrompent brutalement, et la danse se poursuit alors en silence. Le son créé par Max Bruckert et Olivier Renouf donne un certain esprit de nostalgie au spectacle, comme le souhaite Yuval Pick qui veut  «travailler avec des sons, des voix, des chansons, qui ont laissé une trace en nous, et qui nous rattachent à quelque chose de collectif». 

 Directeur du Centre Chorégraphique National de Rillieux-la-Pape depuis 2011, Yuval Pick, d’ origine israélienne, s’est formé à la  Batsheva Dance Company, et on  retrouve dans la gestuelle de ses danseurs, les  mouvements ondulants des épaules, des bras, et des mains qui caractérisent cette troupe. Plusieurs fois, les cinq  intreprètes s’avancent vers le bord de scène, et fixent du regard les spectateurs, comme les modèles d’un défilé de mode prenant  la pose pour les photographes. Un danseur prononce des paroles décousues, sans apparente signification comme : «primitif, proche, possible, odeur, …»

Ces artistes habités forment un groupe très cohérent et grâce aussi à leur forte présence, Acta est fabula est un spectacle atypique et surprenant. Ainsi Yuval Pick nous entraîne doucement dans une expérience chorégraphique inédite.

Jean Couturier

Théâtre National de la danse de Chaillot, 1 Place du Trocadéro, Paris XVIème jusqu’au 12 janvier.

1993, texte d’Aurélien Bellanger, mise en scène de Julien Gosselin

photo Jean-Louis Fernandez

photo Jean-Louis Fernandez

 

1993, texte d’Aurélien Bellanger, mise en scène de Julien Gosselin

  Après des études de philo, ce jeune auteur avait fait paraître son premier roman, La Théorie de l’Information, qui fait référence à cette même théorie de l’information (codage, transmission du signal, etc.) développée par le  chercheur américain Claude Shannon (1916-2001) à partir de 1948, et le spectacle écrit spécialement pour Julien Gosselin en est aussi proche par ses thèses sur le rapport que l’Europe entretient avec la modernité.

Cela commence par une évocation du tunnel sous la Manche conçu à partir de Calais pour la traversée en une demi-heure par des trains de véhicules routiers et de voyageurs, entre le continent européen et la Grande-Bretagne. Inauguré en 1994, et salué comme une merveille de technologie, il allait  assez vite être pour les Européens, et surtout la France, une source sans fin d’ennuis socio-politiques que l’on ne soupçonnait même pas! Le Royaume-Uni étant réputé plus accueillant pour les migrants, d’abord des réfugiés kurdes ou kosovars, puis afghans, soudanais, érythréens.

Ils firent des environs de Calais, une zone où ils pouvaient survivre et ensuite, en se cachant dans des camions, essayer de gagner l’autre côté de la Manche.  Cette zone allait devenir en quelques années, le  symbole un problème insoluble. Comment en effet faire preuve d’humanité  et accueillir ces réfugiés sans créer un appel d’air? Comment les dissuader de venir? Comment gérer cette situation inédite dans cette Europe qui allait ensuite connaître les arrivées de migrants africains par la Méditerranée? Aucun gouvernement successif d’aucun pays n’y a vraiment réussi. Le vaste bidonville de Calais avec quelque 8.000 migrants fut rasé en 2016, et on installa de hauts grillages munis de barbelés dissuasifs, sans  apporter vraiment de solution. C’est le thème de ce spectacle.

Aurélien Bellanger essaye de comprendre comment ce projet préparé depuis des dizaines d’années et réussi, fondé sur une technologie de pointe et sur la volonté de communication avec l’Europe, a pu faire surgir cette zone, dite jungle de Calais! L’écrivain a voulu tenir compte du “caractère hautement politique” du tunnel, et de cette « faillite générale ». «Très rapidement, dit-il, il s’est révélé comme une évidence que la pièce devait interroger le rapport de l’Europe à la modernité”.

A partir d’un article que Francis Fukuyama, philosophe et économiste américain qui écrivait, il y a dix-huit ans déjà, “que  l’Islam et le nationalisme seront les seules possibilités pour les peuples de re-rentrer dans l’Histoire”. La progression de l’histoire humaine, envisagée comme un combat entre des idéologies, touche selon lui  à sa fin avec le consensus sur la démocratie libérale. Et le philosophe s’inquiète des progrès des évolutions technologiques pour modifier les êtres humains. Le tunnel sous la Manche a plusieurs fois a inspiré des romans, documentaires, séries télévisées et plusieurs films- dont déjà celui-prophétique en 1907- du génial Georges Méliès, Le Tunnel sous la Manche ou le cauchemar franco-anglais, prévoyant même en rêve, sa destruction finale…

Et sur le plateau? Cela commence par un alignement au cordeau face public, des douze ex-élèves: la dernière promotion de l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg. Un hommage discret à Stanislas Nordey, le directeur, dont c’est la marotte? Puis très vite, grâce à des châssis remarquablement conçus par leurs deux camarades scénographes Emma Depoid et Solène Fourt, il y a une belle évocation du fameux tunnel avec des lignes de tubes fluo blancs qui s’allument par intermittence et qui semblent défiler, comme si on était à bord d’un train.

Julien Gosselin a imaginé, lui, un noir total pendant une bonne trentaine de minutes avec voix off et ensuite comme partout, un cadreur sur le plateau et dans les coulisses dont les images sont transmises sur grand écran au dessus du plateau, une soupe sonore presque permanente de basses à peine supportables pour l’oreille et le ventre, des fumigènes à gogo avec on ne sait trop quelle saloperie chimique dedans, des lumières stroboscopiques fatigantes et, à un moment, un gros ventilateur de cinéma qui envoie de l’air froid sur le public! Très drôle! Et merci pour le rhume… Bref, tous ces effets vulgaires et faciles que l’on voit partout, depuis que Vincent Macaigne, entre autres, les a érigés en dogmes du théâtre contemporain. La mise en scène de Julien Gosselin, même bien réalisée et cohérente avec son propos, a quelque chose de très académique!

 Et le texte? Les jeunes comédiens-donc invisibles, puisque dans le noir total-munis évidemment de micros HF!-profèrent un texte pâlichon, au style assez neutre, anti-théâtral au possible, sur les rapports qu’entretient l’Europe avec la modernité. Toujours sur fond de basses à décorner les bœufs! Est-ce pour nous signaler de façon absolument désincarnée tout le mal-être d’un Occident déconstruit, incapable de faire face à cette crise migratoire d’une telle ampleur? Un texte dit assez souvent en anglais, traduit ou pas c’est selon-quel snobisme!-et surtitré en français.
Stanislas Nordey, directeur du Théâtre National de Strasbourg et de son Ecole devrait rappeler à son complice et intervenant qu’elle est un établissement  situé en France où on parle le français! Cerise sur le gâteau: quand on ne peut pas entendre le texte en français à cause du boucan sonore, on nous l’offre en surtitrage! Tous aux abris!

Au moins, reconnaissons à Julien Gossselin le mérite de n’avoir pas voulu jouer le misérabilisme et l’enquête sociologique et on ne voit jamais ici d’images de migrants, flics, travailleurs sociaux, etc.  sur le grand écran vidéo au dessus du plateau. Mais pour le reste, quel suivisme, quelle pauvreté théâtrale! Deuxième partie: après l’installation par les comédiens d’un remarquable décor très réaliste derrière une paroi transparente (comme chez Cyril Teste! voir Le Théâtre du Blog) : un salon avec deux vieux canapés démodés, une table au design contemporain rempli de bouteilles de vin, avec dix chaises, des plantes vertes un peu partout, des tableaux et un oiseau noir naturalisé posé sur une étagère. Derrière ce salon, où ils vont faire la fête et l’amour  toute une nuit en buvant beaucoup, il y a des loges d’artiste et une cuisine où l’on verra, par caméra interposée, plusieurs de ces jeunes gens sniffant des lignes de coke.
Quel ennui, quelle prétention! Malgré parfois de très belles images, comme à la fin, quand ces douze jeunes gens nés à la toute fin du XXème siècle, restent immobiles un peu comme des personnages du Musée Grévin, en rond, figés sous une lumière normale d’appartement.  Là, cela fait enfin sens mais on les aura mérités, ces quelques minutes!

Tout se passe ici comme si ce jeune metteur en scène de trente ans-compétent c’est sûr- se contente de faire joujou avec cette promotion de jeunes comédiens… Mais sans les mettre jamais en valeur, puisque, de toute façon, pendant toute la première partie, on ne peut même pas savoir qui parle. Enfin, ils sont tous très professionnels-excellente diction, belle gestuelle… quand on  réussit par instants à les voir!- et ils auront au moins ici appris, faute de mieux, l’humilité quand il faut se mettre au service d’un semblant de mise en scène! Dans le deuxième partie qui comme la première,  a de sacrées longueurs, on ne les voit en effet qu’en groupe, souvent de dos et dans la pénombre, filmés en permanence par une caméra infra-rouge, procédé usé jusqu’à la corde qui fait encore fureur depuis quelques années chez des jeunes metteurs en scène qui croient innover!

 En tout cas, Stanislas Nordey n’aurait pas intérêt, semble-t-il, à renouveler ce genre d’expérience, qui n’est guère profitable à de jeunes comédiens. Où en est-on? Est-ce une expérience pédagogique? Dans ce cas, pourquoi pas, mais à condition de ne pas être présentée en public et comme une création de Julien Gosselin!  Il y a ici comme une curieuse ambiguïté qui ne profite à personne.  Par ailleurs, la feuille de salle nous prévient-mais un peu tard- qu »en raison des effets de lumière et du niveau sonore, ce spectacle est déconseillé aux personnes épileptiques ou asthmatiques ». (sic) On ajoutera seulement: pas qu’à eux!  Vous pouvez tenter l’expérience mais, à moins d’être maso, cela ne vaut vraiment pas le coup.

Philippe du Vignal

T2G-Théâtre de Gennevilliers, avenue des Grésillons, Gennevilliers (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 20 janvier.

 

 

La Vase, conception et mise en scène de Marguerite Bordat et Pierre Meunier

¢Photo Jean-Pierre Estournet

¢Photo Jean-Pierre Estournet

 

La Vase, conception et mise en scène de Marguerite Bordat et Pierre Meunier

 Au centre du plateau, une cuve ronde en tôle, pleine d’un liquide épais gris foncé, où plonge un gros tuyau pendant des cintres, et côté cour, un évier et une grande table sur roulettes en inox. En fond de scène, une toile plastique avec des coulisses derrière, et sur chaque côté de la scène, un rideau à larges lamelles translucides comme dans les entrepôts. “La vase, dit Marguerite Bordat, est une matière très plastique, très picturale et qui se dépose partout. Elle a un fort pouvoir d’étalement, tant sur le plateau que sur les corps”, et Pierre Meunier précise: “Elle n’est pas maîtrisable dans l’espace du plateau, ni dans son envahissement ni dans ses déchaînements. Nous accueillons la dimension aléatoire de sa présence comme une indication au réveil à l’invention dans le présent de la représentation, curieux chaque fois des images qui en surgissent.”

  La boue, la vase nous fascinent. Avec un matériau généralement composé d’argile liée à un solvant comme le bentonite de sodium et/ou la gélatine. Il y a un côté pipi-caca et un brin sadique donc réjouissant pour le public, surtout quand les participant(e)s sont presque nus, ou portent un vêtement habillé et  sont ainsi englués, transformés en une sorte de sculpture molle et grise, sans regard, marchant difficilement, ou même pataugeant dans une matière visqueuse qui se dérobe sous leurs pieds. La lutte dans la boue est un événement-spectacle  que l’on pratique en Extrême-Orient comme la Fête de la boue en Corée du Sud mais aussi en Amérique du Nord. Et en Europe dans les jeux télévisés comme Fort Boyard.

Et il y a eu les fameuses empreintes d’Yves Klein avec des modèles nus, et les élèves de l’Ecole des Beaux-Arts à Paris dans les années cinquante faisaient pratiquer aux nouveaux, lors des bizutages, la fameuse fabrication de peinture verte par une fille nue enduite de bleu  et un garçon tout aussi nu, couvert de jaune… Il y a finalement  toujours eu une fascination des peintres et sculpteurs pour le jet de matière liquide ou mi-solide depuis Jackson Pollock, en passant par  César à partir de 1969 avec ses Expansions (voir l’exposition actuelle un peu décevante au Centre Georges Pompidou) avec du polyuréthane en coulées lisses et dures dont on ne peut contrôler avec exactitude la forme finale.

C’est peut-être dans cette filiation que se situe ce spectacle à mi-chemin entre ce qu’on appelle la performance en arts plastiques  le plus souvent muette et le théâtre avec un texte, qui se veut pseudo-scientifique sur un mode décalé mais malheureusement pas très bien écrit et dit par Pierre Meunier. Au début, on assiste à un travail d’impression avec un jet de cette « vase » sur  une  feuille de plexiglas, puis couverte par une autre plaque du même matériau. Indéniable et très beau résultat que cette impression due à un certain hasard. Et ensuite? Des seaux pleins de cette vase sont vidés sur le plateau depuis les cintres, un gros tuyau envoie de l’air dans le grand bac, ce qui fait des glouglous…

On regarde mais en fait comme souvent dans un happening, et c’est la règle du jeu, il ne se passe pas grand-chose d’intéressant, même si, reconnaissons-le, il y a quelques instants assez drôles; mais on l’attendait et on y a droit: des plongeons dans le bac d’où les acteurs ressortent méconnaissables. Tout cela sur un fond de bruits de mécanismes divers et variés pendant une heure et demi. Ce qui est bien long pour une “performance” d’une durée plus limitée: on s’ennuie donc assez vite. Il y a un beau moment quand de minces tuyaux dans les murs font gicler des jets d’eau et de vase mais l’ensemble reste mal maîtrisé et trop long.

 Pierre Meunier avait réussi quelques beaux coups avec des matériaux “durs” (voir Le Théâtre du Blog) mais ici, il semble se faire plaisir et nous sommes restés sur notre faim. Enfin cela procure du travail aux accessoiristes du Théâtre de la Ville qui doivent passer une bonne heure à passer au karcher le plateau couvert de cette « vase ». Bref, vous pouvez vous épargner sans dommage cette chose prétentieuse, une soi-disant « prise de risque vers l’informe qui permet peut-être d’accéder à une plus grande liberté intime” (sic). Tous aux abris!

Philippe du Vignal

Théâtre des Abbesses-Théâtre de la Ville, rue des Abbesses, Paris XVIIIème, jusqu’au 18 janvier.
T. : 01 42 74 22 77.

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Pour Hélène, texte et mise en scène de Manos Karatzoyannis

 

Pour Hélène, texte et mise en scène de Manos Karatzoyannis

©karol jarek

©karol jarek

L’histoire d’Hélène Papadaki, célèbre comédienne grecque (1903-1944) est liée à deux faits bien distincts: d’abord sa vie dans une société qui ne donnait pas alors aux femmes certaines libertés, comme, par exemple, le fait de fumer ou d’être homosexuelle! Et sur les plan historique et politique, dans la Grèce de cette époque ravagée par la guerre civile et les problèmes sociaux, exister aux côtés de l’autre supposait un minimum de volonté chez une actrice pour partager des choses et vivre sous le même toit !

La méfiance régnait en effet un peu partout sous les traits de «l’ennemi», porteur de la différence. Celui qui diffère, qui n’est pas comme les autre-comme la majorité des gens-dérange l’harmonie superficielle des causes et des faits, et la Guerre civile déchirait en deux, puis en petits morceaux, le discours social de ceux qui cherchaient un terrain propice pour être en paix dans une vie ordinaire. Et Hélène Papadaki, héroïne tragique chez Manos Karatzoyannis, devient presque une victime expiatoire : le bourreau obéit aux ordres donnés par ceux qui propagent la bonne-ou la mauvaise-réputation. La comédienne, que l’on doit sacrifier, a pratiqué dans sa vie personnelle, un libertinage qui fut sa manière à elle, de provoquer ceux qui l’entouraient et qu’elle n’a jamais craint. Elle attirait tous les regards, sachant dans son moi profond qu’elle faisait des choses où elle risquait sa vie,  pour soulager ceux qui souffraient.

Malgré tout, elle n’arrivait pas à  faire plus attention et à cacher certaines habitudes, comme celle de fumer. Elle ne cherchait pas non plus à  faire oublier le fait qu’elle était lesbienne et n’imaginait pas un instant que son libertinage à elle, puisse nuire à qui que ce soit. Innocente, elle n’avait peur de personne car elle pensait n’avoir commis que de belles «fautes», comme son intervention auprès de l’ennemi, quand il avait fallu sauver un innocent.

Manos Karatzoyannis met en scène ce monologue où la grande comédienne se confesse devant le public, juste avant d’être assassinée. L’auteur-metteur en scène s’appuie sur l’émotion jaillie de ses paroles; dans cette fable et dans les mots qu’elle utilise, on sent chez Hélène Papadaki, une envie de faire valoir son argumentation et d’être à la fois, juge d’instruction et accusée dans un tribunal où elle aurait dû être citée, si l’ennemi l’avait permis…   

Maria Kitsou interprète avec une grande justesse, soutenue par les beaux éclairages d’Alexandre Alexandrou, le personnage d’Hélène Papadaki, tuée injustement, et porte  un costume caractéristique d’une femme libre d’esprit et de manières… Marios Makropoulos joue, lui, un interlocuteur muet, qui, à la fin de la pièce et dans le noir absolu, l’exécutera  de sang froid!

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre Stathmos, 55 rue Victor Hugo, Athènes. T : . 0030 211 40 36 322.

Nouvelles Pièces courtes, par la compagnie DCA, chorégraphie de Philippe Decouflé

 

Nouvelles Pièces courtes, par la compagnie DCA, chorégraphie de Philippe Decouflé

©Charles Fréger

©Charles Fréger

Le public japonais-bien élevé-sera sans doute tolérant quand il verra  l’image un peu caricaturale de son pays qu’a Philippe Decouflé quand il y présentera son spectacle. Tous les clichés (kimonos, éventails, décalage horaire, etc.) sont déclinés dans ce Voyage au Japon, cinquième de ces Nouvelles Pièces courtes. «Ce tableau, dit-il, me donne également envie de développer quelque chose qui m’intéresse depuis longtemps: le cinéma. Je développerais bien cette pièce avec une caméra, plutôt que devant le public».

Oui, mais voilà! La vidéo, trop présente dans cet opus d’une heure trente, donne la curieuse impression que la danse ne suffit plus à ce talentueux créateur! Les séquences courtes, très esthétisantes mais sans invention, portent chacune un numéro projeté sur écran, où les corps enchevêtrés des danseurs composent un chiffre, comme dans cette série des vingt-six lithographies d’Erté, célèbre créateur de costumes et peintre d’origine russe (1892-1990) où les lettres de l’alphabet et des chiffres sont figurés par des corps  féminins. Philippe Decouflé avait acquises certaines de ces lithos à la vente aux enchères, il y a cinq ans, de costumes, affiches et accessoires de l’ancien music-hall des Folies Bergère (voir Le Théâtre du Blog).

Les sept artistes-à la fois danseurs, acrobates et musiciens-sont très impliqués mais on retiendra surtout ici l’exceptionnel travail sur les costumes, véritables œuvres d’art signées Jean-Malo et Laurence Chalou. Bien accueilli par le public, ce divertissement réalisé avec soin, unit de nombreuses formes d’expression artistique mais nous a déçu: malgré quelques belles images poétiques influencées par le surréalisme et la remarquable scénographie d’Alban Ho Van, la danse semble en effet s’être diluée ici au profit de tableaux ludiques qui n’ont malheureusement aucune véritable profondeur…

Jean Couturier

Théâtre National de la danse de Chaillot, 1 Place du Trocadéro, Paris XVIème jusqu’au 12 janvier,  Puis du 22 au 28 avril et du 5 au 9 mai.           

Le Songe d’une nuit d’été, d’après William Shakespeare, mise en scène d’Ivan Popovski

Le Songe d’une nuit d’été, d’après William Shakespeare, mise en scène d’Ivan Popovski, (en russe sur-titré en français)

 

Le Théâtre de Carouge à Genève, avant fermeture pour travaux,  a accueilli  la troupe du Théâtre-Atelier du grand artiste russe Piotr Fomenko (1932-2012), professeur de théâtre, metteur en scène, réalisateur et scénariste de cinéma, pour trois représentations exceptionnelles du Songe d’une nuit d’été. Cette comédie féérique s’adresse à un large public. Beau cadeau de Noël et de fin d’année !

A Midsummer Night’s Dream, écrite entre 1594 et 1595, est, avec Hamlet, une des œuvres de William Shakespeare la plus jouée, depuis son inscription, le 8 octobre 1600, au Registre des libraires. L’histoire  se déroule pendant la nuit de la Saint-Jean. Les fleurs cueillies  à ce moment-là acquéraient une vertu magique :  les hommes se trouvaient inexplicablement pris de folie, ce qui se traduit dans la pièce par  une folie amoureuse pour ne pas dire une folie du désir qui s’empare des personnages.

La pièce commence dans le bonheur et dans la sensualité: Thésée, duc d’Athènes attend la nouvelle lune pour célébrer ses noces avec Hyppolyta, la reine des Amazones : «Maintenant, belle Hyppolita, notre heure nuptiale s’avance à grands pas; quatre heureux jours vont amener une autre lune : Oh ! Mais que l’ancienne me semble lente à décroître ! Elle retarde mes désirs (…) »

Mais, coup de théâtre : une querelle familiale menace de tourner au tragique. La jeune Hermia refuse en effet d’épouser Démétrius, choix de son père, Egée, car elle aime Lysandre, et en est aimée… Ils s’échappent alors dans les bois pour pouvoir librement s’aimer. Démétrius, également amoureux d’Hermia, les poursuit, lui-même suivi par Héléna qui l’aime, et qu’il a délaissée. Grâce au pouvoir d’Obéron le roi des fées et de Puck, son serviteur, la situation va soudain s’inverser…

Ici, comme souvent, William Shakespeare fait la part belle au « théâtre dans le théâtre », avec une représentation de Pyrame et Thisbé, devant la Cour, par des artisans qui ont répété toute la nuit. Cette tragédie, pour les grands de ce monde et pour nous-mêmes, a tout d’une farce. La représentation dure trois heures avec vingt minutes d’entracte mais le public s’est laissé envoûter par ce récit enchanteur,  subjugué par le jeu des comédiens, à la fois chanteurs, danseurs, acrobates. Et, comme le suggère le titre, cela ne dure qu’une nuit. Mais quelle nuit !

La scénographie épouse avec sensibilité cet univers magique : des matières textiles de couleur pastel, dansent au gré des corps et des lieux, jouent avec les éclairages. L’action se passe de temps à autre dans la salle, habilement prise à partie et nous sommes sans détour plongés au cœur d’un espace éloigné du réel, aussi merveilleux qu’étrange. Peu surprenant: il s’agit surtout ici de l’amour et du désir, de ses fantasmes et illusions.

L’âme du théâtre se manifeste dans cette comédie avec exaltation.William Shakespeare sait donner à cet art toute sa richesse et son intelligence, qu’elles soient celles de la raison ou du cœur. Le pouvoir de la poésie dans sa faculté de transfigurer le réel, mais aussi le pouvoir politique et social, sont ici mis en lumière avec génie par le rire… parfois tragique. La frénésie du désir et/ou les grands sentiments  se manifestent de façon différente chez les gens « bien-nés » et  dans le peuple. Le rire aussi : l’un, blasé et moqueur, l’autre naïf et spontané.

Saluons ici avec enthousiasme le metteur en scène macédonien. Chapeau bas aussi aux trois générations des Fomenki -les anciens élèves et comédiens de Piotr Fomenko-réunies dans cette création-. Ivan Popovski, tel un chef d’orchestre, s’empare subtilement de cette comédie où virevoltent les situations rocambolesques, sous nos yeux éblouis. Il règne ici un esprit ludique, avec juste ce qu’il faut d’ironie, et d’humour mais aussi de candeur et de rêve. Sa mise en scène frôle parfois l’art du cirque : les acteurs, en acrobates, s’emparent des drapés tombants des cintres sous forme de colonnes, et qui se transforment en hamacs, balançoires,  palais,  forêt, etc.

Ivan Popovski et la troupe du Théâtre-Atelier Fomenko ont su donner un rythme ensorcelant et un charme intemporel à ce récit féérique, dans la plus fidèle tradition du genre. Le tragique n’est cependant jamais loin. Ici, sous un aspect de légèreté, le rêve finit toujours par céder la place à la réalité. Certes. Mais l’imaginaire et la fantaisie sont les seules armes capables de remettre en cause le pouvoir de la raison, pour  nous permettre d’accéder à la liberté et laisser éclore la beauté.

 Elisabeth Naud

 Spectacle vu le 10 décembre au Théâtre de Carouge, rue Ancienne 39, 1227 Carouge, Suisse. T : 41 22 343 43 43.

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Les Passagers de Flavio Goldman, mise en scène de Filippos Mendes Lazaris

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Les Passagers de Flavio Goldman, traduction de Christodoulos Kakouris et Katerina Kokkinidou, mise en scène de Filippos Mendes Lazaris

Ce texte de l’auteur brésilien met  en scène une rencontre entre un patient et un psychiatre qui prennent ensemble l’ascenseur pour arriver à son bureau.Mais  à cause d’une panne,  ils vont y rester enfermés. Une séance étrange va alors se dérouler dans ce tout petit espace qui se transforme en ring en dévoilant les psychismes de ces personnages coincés qui échangent des répliques où se mêle le vrai et le faux, le secret et le mensonge d’une relation purement professionnelle  avec  pour but, le traitement du patient.

La psychanalyse est, comme on sait, un long voyage douloureux avec des épreuves souvent désagréables, afin que la personne prenne conscience de sa situation et définisse ses objectifs. Les limites de l’âme, les réactions de l’inconscient et l’auto-connaissance ne se rangent pas toujours aux données qu’un spécialiste peut manipuler avec sureté. Les méthodes ont des effets différents et chaque cas est unique.

Filippos Mendes Lazaris, lui aussi brésilien, a une approche réaliste du texte et réussit à créer un spectacle bien rythmé et intense. Manolis Iliakis a conçu un ascenseur dont les lumières de Christina Thanassoula soulignent la clôture, et le jeu entre réalité et le factice. Les comédiens forment un duo exceptionnel: les expressions du visage entre raison et humeur, d’Alexandros Sotiriou (Le Psychiatre),  sont remarquables et Stelios Xanthoudakis (Le Patient) trace avec clarté les lignes de démarcation entre l’être et le paraître.

 Nektarios-Georgios Konstantinidis

 Studio Mavromichali, 134 rue Mavromichali, Athènes. T. : 0030 210 64 53 330.

Candide ou L’optimisme de Voltaire, adaptation et mise en scène de Thomas Moshopoulos

 

©Patroklos Skafidas

©Patroklos Skafidas

Candide ou l’optimisme de Voltaire, adaptation et  mise en scène de Thomas Moshopoulos
 
Dans ce conte philosophique publié en 1759 et révisé en 1761, Voltaire veut montrer que le monde va mal et qu’il pourrait aller mieux, si l’on commençait par dire moins de bêtises. En attendant,  avertit le célèbre auteur français, mieux vaut rire que pleurer, tout en cultivant notre jardin: Candide conjugue la philosophie et le comique.

Le destin mouvementé de ses personnages contredit la théorie philosophique de l’optimisme, selon laquelle tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, mais sans la détruire tout à fait, puisque la plupart d’entre eux finissent par se retrouver près de Constantinople, pour cultiver sagement leur jardin, en renonçant à la métaphysique.

Thomas Moshopoulos a écrit des dialogues où il fait passer  le message philosophique sans perdre la vivacité du langage parlé. Il garde ainsi intact l’esprit de l’écrivain et souligne sa critique caustique en insistant sur la dimension comique de l’œuvre.  Ici les notions philosophiques font sens dans la joie et le divertissement. Le décor d’Evangelia Thérianou et les costumes de Clare Bracewel renvoient à l’époque des Lumières et rappellent les données historiques du conte.  Avec le soutien efficace de la chorégraphie signée Sophia Pashou et des lumières de Sophia Alexiadou.

Michalis Syriopoulos, Hélène Vlachou, Irène Boudalis, Efsthathie Tsapareli, Manos Galanis, Pantelis Vassilopoulos, Foivos Siméonidis, Vassilis Koulakiotis et Dimitris Fourlis interprètent avec enthousiasme tous les personnages, avec la fougue des petits enfants qui racontent une histoire… Un spectacle à ne pas manquer !

 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Théâtre Porta, 59 Avenue Messogeion, Athènes. T. :  0030 210 771 1333.

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