La Conférence des oiseaux, livret et musique de Michaël Levinas

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La Conférence des oiseaux, d’après  Farid al-Din Attar, livret et musique de Michaël Levinas, direction de Pierre Roullier, mise en scène de Lilo Baur

L’épopée mystique  du grand poète persan, publiée en 1177, a connu la célébrité en Occident, surtout grâce à l’adaptation qu’en fit Jean-Claude Carrière pour Peter Brook. Jouée dans le monde entier avec succès dans les années soixante-dix, La Conférence des oiseaux a inspiré Michaël Levinas, qui, en 1985, a  répondu à une commande de la Biennale de Paris consacrée au thème des oiseaux. Cette pièce lyrique, créée avec Michaël Lonsdale et la chanteuse-comédienne Martine Viard, est l’une des premières œuvres marquantes du compositeur.

Il convoque ici une chanteuse, un récitant et  un comédien qui joue tous les oiseaux, ainsi qu’un petit ensemble instrumental couplé à un dispositif électro-acoustique. La pièce, peu reprise depuis, sauf au Festival de Montpellier en 1988 et 2006, fait l’objet d’une nouvelle réalisation par l’ensemble musical 2e2m. Sous la conduite de Pierre Roullier, les huit instrumentistes -ensemble ou en solo- jouent en son direct avec des timbres étranges : vibrations, infra-sons, cris d’animaux, réverbérations infinies… ou accompagnés d’effets électro-acoustiques: déformation du son, utilisation de samples. «Comme dans toutes mes pièces antérieures, dit Michael Levinas, j’ai utilisé l’amplification, l’électronique et la spatialisation pour aller chercher les dimensions cachées de ce que j’ai appelé l’essence de l’instrumental. Il y aurait un lien originaire entre l’instrumental et le vocal». Ce « mélodrame lyrique», plutôt que «pièce de théâtre musical», est en fait un petit opéra de cinquante-cinq minutes qui préfigure Go-gol (1996) et Les Nègres (2004) du compositeur. Le livret est un condensé de l’oeuvre initiale qui elle décrit longuement tous les oiseaux et les sept vallées qu’ils traversent, comme autant d’étapes dans leur quête d’un roi.

Au milieu des piaillements des instruments, on entend le concert bruyant de «tous les oiseaux, ceux qui sont connus et ceux qui ne sont pas connus» dont chacun symbolise un comportement ou une faute: la tête de file, la Huppe, criarde et autoritaire, exhorte ses congénères: «Oiseaux négligents, il faut partir!»  Les ordres de la Huppe s’inscrivent comme un leitmotiv dans la première partie,  et le narrateur (Hervé Pierre) raconte cette croisade aviaire à destination d’une lointaine contrée, pour trouver le mythique Simurgh. «Nous avons un roi, il faut partir à sa recherche, sinon nous sommes perdus»: la soprano Raquel Carmarhina siffle, tempête et mêle chant et déclamations. Mais nombre d’oiseaux, incarnés par la voix du comédien Lucas Hérault, abandonnent, chacun avec une excuse, incapables de supporter le voyage: «Je suis efféminé de caractère, je ne sais que sauter d’une branche à l’autre», dit l’un d’eux. Le corbeau, le paon et le rossignol prennent la parole à leur tour. 

Enfin, après de longs atermoiements, les plus courageux décollent: «Adieu, canard, adieu perdrix!» Les instruments imitent la gent volatile, bruissement d’ailes, cris, et vent dans les plumes : les archets glissent sur la contrebasse et frappent la harpe; cor, saxophone et flûte, feulent et criaillent; les percussions sourdes et vibrantes,  le piano et les claviers, se déchaînent. Cette musique concrète se compose de longues tenues, frôlements, détournements et séquences monocordes.

Les arias de la chanteuse émergent de ces bruitages. Michaël Levinas, élève d’Olivier Messiaen, est aussi passionné que lui par les chants d’oiseaux, mais sa partition peu mélodique s’inscrit plutôt dans la lignée de Karlheinz Stockhausen dont il suivit les cours à Darmstadt. Il donne en arrière-plan, des tonalités tragiques à cette croisade qui virera au cauchemar: de nombreux voyageurs s’arrêtent en chemin, d’autres tombent. Arrivés au but, « les oiseaux découvrent que le Simurgh, c’était eux-mêmes, et qu’eux-mêmes, c’était le Simurgh. Alors, les oiseaux se perdirent pour toujours dans le Simurgh. » Et conclut le narrateur: « La voie reste ouverte, mais il n’y a plus ni guide, ni voyageurs»

Lilo Baur a choisi la sobriété pour les décors et costumes et, en plaçant l’ensemble 2e2m de part et d’autre du plateau, elle rend visible cette musique concrète. Mais les interprètes ne se contentent pas de figurer les oiseaux avec leurs instruments -ce en quoi, ils excellent-, ils  vont se mêler aux comédiens, en imitant avec maladresse! la gestuelle de la gent ailée : ce qui n’est pas vraiment nécessaire pour une partition déjà illustrative. Quelques oiselets blancs, agités au bout de tiges métalliques, simulent maigrement le vol, alors que la musique le fait avec beaucoup plus de puissance.

Mais la metteuse en scène et le chef d’orchestre ont su trouver un bon équilibre entre vocal et instrumental : chaque mot du beau chant lyrique jouant souvent sur les assonances et les onomatopées, nous parvient, et la musique ne couvre pas les voix du comédien et du narrateur. On suit donc avec plaisir cette pièce originale qui résonne encore aujourd’hui, avec l’actualité et qui nous renvoie aussi à la vanité d’une quête de l’ailleurs. «Le grand secret est ici-bas, et il a fallu payer le prix le plus élevé pour se trouver enfin face à soi-même», dit Jean-Claude Carrière, à propos de ce grand poème philosophique appartenant à la mystique soufi persane.

Mireille Davidovici

Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, 7 rue Boudreau, Paris IXème. T. 01 53 05 19 19, jusqu’au 11 avril.


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Ses Singularités, texte et mise en scène de Clyde Chabot

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Ses Singularités,  texte et mise en scène de Clyde Chabot

Clyde Chabot avait commis avec sa compagnie, il y a quelques années une sorte de performance fort peu convaincante L’Insurrection et a depuis créé plusieurs spectacles, disons d’expérimentation, à la frontière de la théâtralité, des arts plastiques, et de la musique (voir Le Théâtre du Blog). Avec sa compagnie, la Communauté inavouable,  elle fait ainsi appel à des artistes invités pour “croiser les regards, multiplier les approches, proposer aux interprètes différents appuis.  Avec la possibilité d’une certaine disparition de la position centrale du metteur en scène”.

Clyde Chabot  réitère cette fois avec un texte écrit à la troisième personne du singulier-qu’elle met aussi en scène-où un homme relate toutes les pathologies qu’elles soient d’ordre psy-et/ou physiologiques qui l’accablent ou du moins le tourmentent, et qui nuisent à ses relations qu’il essaye de construire avec les autres. Question d’identité? Sans doute! Et le personnage accumule « ses singularités», et en fait la liste avec patience et méthode.

Cela va de l’inquiétude de ne pas réussir à rentrer  chez lui qui  freine immédiatement ses mouvements, sa pensée, sa mobilité. Mais il est aussi victime de graves troubles du sommeil. “Il pouvait s’endormir partout. A tout instant. Très profondément.” Il y a chez lui une peur des maladies qui va même jusqu’à celle « d’entendre parler des maladies par crainte qu’elles ne se produisent en soi? Mais le bonhomme redoute aussi l’effacement des noms: il a peur que la possibilité d’apprendre et de retenir de nouveaux prénoms et noms ne se tarisse et que ceux déjà acquis s’effacent de sa mémoire.
Côté physiologique, cela ne va guère mieux et, au lieu d’affronter le danger, son corps se tétanise!
Et il doit encore faire face à un certain nombre de lassitudes. Ce qu’il appelle  « éloignement du flux médiatique »  et  « fin de la musique”. « Avant il achetait des 45 tours, des 33 tours, des K7 puis des CD. De célèbres et de moins célèbres groupes et chanteurs. Il écoutait les émissions musicales à la radio. Il allait aux concerts.Puis plus rien. Ni CD, ni radio, ni concerts. Et la fièvre de l’écriture comme celle de faire des dessins gardés secrets dont il avait des collections entières, ne l’intéressait plus du tout. » Cet isolement lui donnait “l’impression d’évoluer dans le monde sans en faire réellement partie». Et cela fait de lui, comme il dit, un personnages à part, à la fois très seul avec ses bizarreries.

La fin-théâtre dans le théâtre-est assez habile : « Cher auteur, nous avons pris le temps de lire votre manuscrit. Nous n’avons pas été convaincus par votre proposition qui dresse le portrait d’un homme à partir de ses atypies. Tant de singularités pour un seul homme nous paraît en effet guère vraisemblable. Aussi, cette addition de singularités (…)ne nous a pas semblé construire un texte dramatique à l’enjeu suffisamment théâtral.”

Cela se passe à l’Atelier du Plateau, une petite salle atypique sans scène et avec un bar-cuisine derrière le public, en carré, avec sur deux côtés, une cinquantaine de chaises non attachées et une seule porte, au mépris de toutes les règlements de sécurité! 
Le musicien-créateur de sons (Manuel Coursin) joue de percussions avec des objets du quotidien mais aussi de la flûte, et le comédien Laurent Joly dit tout près de lui, en toute complicité et de façon solide-belle diction, bonne gestuelle-ce texte curieux où Clyde Chabot fait le portrait en une heure de ce personnage à part et très seul qui se sentait « inadapté pas tout à fait terminé ».
Malgré une bonne direction d’acteurs, la mise en scène tient plutôt d’une mise en place. Mais comment faire autrement dans un endroit pareil, plutôt dévolu à la musique, et qui ne favorise en rien cette « étape de création», après celle aux Lilas en scène en décembre dernier. A suivre donc mais cette fois sur un véritable plateau…

Philippe du Vignal

Étape de création à l’Atelier du Plateau, Paris  XIX ème ouverte au public,  les 6 et  7 avril.

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Nous texte de Nicholas Verken, par la compagnie Khta

(nous) texte de Nicholas Verken, par la compagnie Khta

 

©Margot-Frouin.

©Margot-Frouin.

Les spectacles de cette compagnie qui existe depuis presque vingt ans se jouent dans des dispositifs comme des containers, derrière des camions roulant dans les rues  (voir Le Théâtre du Blog), sur des places, toits, parkings, etc.  Les acteurs s’adressent aux spectateurs directement, mais dans une architecture urbaine, avec tous les bruits nécessaires ou imposés de façon collective aux habitants, ou créés par eux…
Donc un «théâtre»à la fois d’une grande intimité mais où il y a plus à entendre un texte exigeant qu’à voir (encore que ?) qui flirte avec la poésie, plus qu’avec le dialogue et qui parle du monde d’aujourd’hui.

Cela se passait hier en plein air, sur la place de l’Hôtel de Ville à Paris. Dans un dispositif pensé pour ce texte, et achevé en 2016.. Soit un tout petit cirque sans toit, en barres de fer carré et contre-plaqué, avec des gradins pour quarante personnes. Mais habile scénographie, le dispositif vers la fin se resserre puis se desserre. Et un acteur et une actrice, choisis au dernier moment-mais on ne saura jamais pourquoi-parmi ceux de la compagnie. Le plus souvent dos à dos, presque collé l’un à l’autre. Avec juste la place pour dire le texte, toujours dans une très grande proximité et souvent, au plus près des spectateurs qu’ils regardent droit dans les yeux.

Les deux complices-très proches physiquement et en harmonie parfaite-même s’ils se voient pratiquement pas, disant ce texte d’un grand raffinement et fait de seules interrogations,qui touche à la fois au collectif urbain et au plus intime de nous-même. Bel exercice de sociologie appliquée jusque même dans la conception du dispositif scénographique qui reprend l’idée de l’arène de cirque, de l’architecture des théâtre grecs de l’Antiquité ou presque. Avec des phrases que le public entend avec ravissement: «Est-ce que tu te souviens comment c’est quand on tombe amoureux? Est-ce qu’il y a un moment pile, un instant où ça arrive? Est-ce que c’est un déclic? Ou bien est-ce que ça vient doucement? Est-ce qu’il y a une heure où on tombe amoureux ? Est-ce qu’il y a une heure où on tombe plus amoureux que les autres (les heures, les autres heures) ? Est-ce qu’on tombe amoureux ? Tu trouves pas ça bizarre, tomber amoureux ? Je veux dire : tu trouves pas ça bizarre qu’on utilise le mot tomber pour parler de l’amour, qu’on ne dise pas monter amoureux, ou bien bondir amoureux, ou bien s’élever amoureux? »

On voit très vite que ce petit/grand spectacle participe aussi d’une approche très fine de la ville  et qui parle de l’appropriation de l’espace urbain, mais aussi de la domination sociale avec tous les règlements d’hygiène, sécurité, administration, police, etc. En courtes phrases systématiquement interrogatives: plan Vigipirate, état d’urgence, perches à selfie,  architectes de prison, CRS amoureux, marchand d’armes; bêtise des composteurs SNCF mal programmés, bonheur étalé sur Facebook, « nombre d’arabes et de noirs aujourd’hui? Et hier? Et demain? » De construction de murs anti-émigrés.  Mais aussi de la  perception que l’on peut avoir du bonheur et des politiques: « Et c’est qui le pire, Dassault ou Bolloré, Cahuzac ou Balkany?” Et on parleencore de la vie d’un poisson rouge dans son bocal rond, autre phénomène urbain si l’on y pense: en trouve-t-on jamais dans les maisons à la campagne!  Un spectacle que Georges Pérec aurait sûrement bien aimé, et que Pierre Michon, l’auteur des Vies Minuscules, apprécierait beaucoup… Pas si loin finalement de l’émission-culte de Noëlle Breham sur France-Inter, Maman les petits bateaux, avec ses redoutables questions posées par des enfants…

Et où l’auteur réussit de façon la plus efficace et insidieusement, à parler aussi de ce qu’il y a de plus intime en nous-même du genre: “ C’est vieux quand, une femme? Et quelques minutes plus loin: “C’est vieux quand, un homme?” “Est-ce qu’on peut faire des enfants dans ce monde-là? »  “Est-ce qu’on peut partager ses doutes, ses questions? »

Comme le dit la compagnie Khta : «C’est sans doute ce qu’on a de plus honnête à partager. C’est ce qui nous relie aux autres le plus simplement, le plus directement, parce que c’est là qu’on se retrouve. Parce qu’on cherche encore, parce qu’on n’a pas trouvé, pas tout, parce que c’est sacrément compliqué, parce qu’on a besoin des autres, pour avancer encore un peu (…)  Ou comment on préserve, on souligne la sensation de faire partie d’un tout, d’une communauté ? Comment on se maintient éveillés? »

6_795316Pas de micros, pas de vidéo, pas de lumière autre que naturelle, pas de décors autres que le ciel bleu printanier,  les  façades des immeubles alentour et de l’Hôtel de ville; pas de costumes, bref, un texte comme dit à mains nues mais de façon la plus rigoureuse possible. C’est souvent brillant et drôle, même si on a parfois du mal à bien entendre certaines phrases, car souvent et pour cause, dites de dos et parfois parasitées par les bruits de la ville: conversations de passants, sirènes de pompiers et de police, cris d’un bébé, pendule de l’Hôtel de Ville qui égrène ses six coups. Cela distrait parfois l’attention, mais c’est bon aussi un dimanche de printemps, d’entendre pour de vrai, et pendant un spectacle, le sifflement des oiseaux et le son de plusieurs cloches d’une église à proximité. On repense à cette phrase du Baal de Bertolt Brecht: “Qu’il serait doux le son des cloches, s’il n’y avait tant de malheur dans le monde. » Ne ratez pas ce formidable et intelligent spectacle qui fait du bien par où cela passe. Mais il y a peu de places, donc il faut absolument réserver…

Philippe du Vignal

Place de Ménilmontant, Paris XXème, jeudi 3 mai à 20h, vendredi 4 mai à 20h, samedi 5 mai à 18 et 20h, dimanche 6 mai à 15h et 17h. Puis à Parade(s) à Nanterre (Hauts-de-Seine) les 2 et 3 juin, Et à Vivacités, Sotteville-lès-Rouen, le 24 juin.

 

 

Show chorégraphie et musique d’Hofesh Shechter

Show chorégraphie et musique d’Hofesh Shechter

© Gabriele Zucca

© Gabriele Zucca

Un rideau en fond de scène avec guirlandes d’ampoules, évoque un cirque à l’ancienne. Éclairés par des rampes lumineuses au lointain, et des projecteurs latéraux à l’avant-scène, huit danseurs âgés de dix-huit à vingt-cinq ans et sélectionnés parmi mille candidats, constituent le groupe Shechter II, (la jeune compagnie) qui nous fait partager une danse ludique qui, peu à peu, va basculer dans une farce sombre et violente.

Les beaux costumes de Laura Rushton renvoient à l’univers des clowns: ici des personnages inquiétants dansent sur une musique envoûtante aux sons sourds et aux tonalités martiales répétitives, évoquant des rafales de kalachnikov! Nous retrouvons dans ce Show, la grammaire d’Hofesh Shechter : harmonieux déplacements en groupe, sautillements sur place et mouvements de bras implorant le ciel.

Cette pièce, servie par de remarquables interprètes-ils semblent l’avoir dansée toute leur vie-évolue vers des tableaux de plus en plus inquiétants, avec exécutions successives aux gestes  précis comme des impulsions animales. Ici, on tranche les gorges, on est tué d’une balle dans la tête ou d’un impact de bazooka. Les corps tombent et se redressent et ensuite la victime devient bourreau et libère son âme avec une danse de mort hypnotique. Entre ombre et lumière, le malaise s’installe et, comme drogués, les interprètes répètent leurs gestes par saccades et les figures classiques sont brutalement  interrompues-chose rare-par la chute d’un danseur… 

Cette pièce d’une heure, créée en 2016, sous le titre Clowns pour le Nederlands Dans Theater de la Haye, prend ici une autre dimension, grâce à la jeunesse de ses interprètes aux gestes d’une froideur maîtrisée. Show, pantomime musicale, participe d’un fascinant carnaval des ténèbres, régie par une violence théâtralisée et dansée. Une image-choc, un baiser de mort termine ce voyage, juste avant les saluts. Il faut aller découvrir à tout prix cette chorégraphie inoubliable.

Jean Couturier

Théâtre de la Ville-Les Abbesses, 31 rue des Abbesses Paris XVIIIème. T. : 01 42 74 22 77, jusqu’au 21 avril.

 

Akaji Maro, Danser avec l’invisible, présentation et entretiens d’Aya Soejima

Livres et revues:

Akaji Maro, Danser avec l’invisible, présentation et entretiens d’Aya Soejima, photos de Nobuyoshi Araki

(C)Jean  Couturier

(C)Jean Couturier

Un beau titre pour un livre qui explore la vie et l’art d’Akaji Maro dont le travail a été présenté cet hiver à la Maison de la Culture du Japon. La photo de couverture et celles qui accompagnent ces entretiens sont du célèbre Nobuyoshi Araki, photographe officiel d’Akaji Maro et de sa compagnie Dairakudakan. Ils se sont rencontrés à la fin des années 1960 dans le studio de Tatsumi Hijikata, créateur de la danse butô, décédé en 1986.

A force d’accompagner le maître dans ses interviews parisiens depuis plusieurs années et de se rendre deux fois par an dans son studio à Tokyo, Aya Soejima a eu l’idée de ces entretiens. La première partie du livre révèle la vie d’Akaji Maro depuis sa naissance à Nara en 1943, jusqu’à son travail, ces dernières années avec sa compagnie. Un long parcours, riche en rencontres artistiques: Yuko Mishima, les danseurs Ushio Amagatsu et Carlotta Ikeda, les cinéastes Takeshi Kitano ou Quentin Tarantino… D’abord engagé dans les milieux  culturels alternatifs de Tokyo, en marge d’une société japonaise strictement réglée, le chorégraphe s’intéresse au théâtre dès son adolescence et, en 1964, rencontre Jūrō Kara et participe à la création du Jôkyô Gekijô, compagnie-phare du théâtre underground. Le maître est devenu avec le temps, une institution mais mieux reconnue à l’étranger que chez lui.

La deuxième partie du livre, consacrée à sa vision de la danse et du monde, révèle les codes et orientations de ses créations et sa belle philosophie de l’existence. «Je joue au théâtre, je danse, dit-il. Mais je ne fais que mettre l’humain en scène.» Comment interpréter une existence, par le théâtre ou la danse? Jūrō Kara mettait en avant les errements de l’amour, ses fêlures et aberrations. Les textes, fondés sur le sens caché des mots et la polysémie, ont influencé le jeu des acteurs en qui il avait confiance. Il les questionnait beaucoup sur leur vie, puis insufflait une partie de leur vécu dans leur personnage. «J’ai changé de manières de m’exprimer, en passant du théâtre à la danse, mais je me dis que la danse représente aussi la vie de chacun. Le théâtre, pour moi, est un art raffiné. Ma danse, elle, relève plus du rituel. C’est plus primitif.».

Un livre passionnant et à découvrir.

Jean Couturier

Akaji Maro, Danser avec l’invisible, présentation et entretiens d’Aya Soejima. Riveneuve Archambaud éditeur.

        

Nouvelles Zébrures 2018

Nouvelles Zébrures 2018

La scène francophone semble quelque peu menacée avec la fermeture du Tarmac à Paris, mais les Francophonies en Limousin poursuivent leur exploration des écritures en français venues d’Afrique, d’Amérique, d’Europe…
La Maison des auteurs de Limoges reçoit des écrivains en résidence, repérés par son comité de lecture mais veut aussi présenter leurs projets, dont certains se réaliseront lors du prochain festival, en octobre. Ce printemps, auquel neuf auteurs de la planète francophone participent avec Nouvelles Zébrures, constitue un tremplin ouvert à de futures créations bien au-delà du Limousin et trouve de nouveaux partenaires en nouvelle Aquitaine, à Sarrant (Gers), La Rochelle, Barbézieux, Monbazillac, Bordeaux, Paris et jusqu’à Bruxelles.

 Ces parcours constituent les prémices de la programmation du festival à venir. Comme Par tes yeux présentés par trois auteurs : Gianni Grégory Fornet, de Bordeaux, Martin Bellemare, du Québec et Sufo Sufo, du Cameroun. Ils sont  allés  dans ce dernier pays pour y travailler et parler avec les jeunes, et vont confronter cette expérience avec des lycéens du Limousin.  Le spectacle final naîtra en septembre, de ces allers et retours ..

 Convulsions d’Hakim Bah

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

La pièce est lue au Centre Wallonie-Bruxelles, un écho parisien de Nouvelles Zébrures, sous la direction du metteur en scène belge Armel Roussel, dans la version radiophonique qu’il avait présentée au festival d’Avignon. L’auteur a reçu le prix RFI 2016 (voir Le Théâtre du Blog : Ça va ça va le monde). Un meurtre fratricide déclenche les malédictions en chaîne, au sein d’une famille. Cette adaptation africaine de la tragédie antique des Atrides, troisième volet d’une trilogie intitulée Face à la mort, emprunte largement son intrigue à Thyeste de Sénèque,  qui est ici resituée dans un contexte contemporain. Dans l’adaptation radiophonique, la pièce centrée sur l’adultère d’Atrée et Erope et la vengeance de Thyeste, commence  par un monologue d’Erope qui parle de sa condition de femme battue. On entre ainsi d’emblée dans le cercle infernal de la violence, avec celle faite aux femmes : «Ça commence par une claque ou quelque chose comme ça/Un premier coup de poing ou quelque chose comme ça//Un premier coup de tête ou quelque chose comme ça/ Un premier coup de genou ou quelque chose comme ça/ Un premier coup de pied ou quelque chose comme ça. »

 Cette violence atteindra des sommets insoupçonnés, et la prose d’Hakim Bah verse alors dans un rythme saccadé, convulsif. La langue se fait haletante, à mesure que l’horreur gagne. L’auteur guinéen, en réponse aux guerres qui agitent le monde, entend remonter à la source des violences, avec des gens qui « se bouffent  entre eux jusqu’à devenir leurs propres victimes ». Mais les didascalies, parfois ironiques,  apportent un répit bienvenu à cette tension. Certaines situations aussi permettent de sourire.

 Mireille Davidovici

La treizième édition de Nouvelles Zébrures  a eu lieu à Limoges du 13 mars au 6 avril.

Une autre version de Convulsions sera présentée au prochain festival d’Avignon dans une mise en scène de Frédéric Fisbach

La pièce est publiée par Tapuscrit Théâtre Ouvert/RFI

 

 

Prix RFI Théâtre 2016.

 

www.lesfrancophonies.fr

 

 

Le Fils de Jon Fosse, traduction de Terje Sinding, mise en scène d’Etienne Pommeret

Le Fils de Jon Fosse, traduction de Terje Sinding, mise en scène d’Etienne Pommeret

Crédit photo : Hervé Bellamy

Crédit photo : Hervé Bellamy

La dureté s’impose aussitôt. Obscurité ou manque de lumière, solitude de ceux qui restent quand tous les autres s’en vont de ce hameau. Des propos anodins mais éprouvés à l’extrême par un père et une mère qui, au seuil de l’hiver dans un pays nordique, sont rivés à leur fenêtre, seule ouverture au monde, attendant le passage du bus du soir…Le seul moment de vie sociale qui leur soit offert dans les environs!

Scénographie soignée de Jean-Pierre Larroche : côté jardin une route sinueuse, tel les rails de train d’une jolie maquette où la route semble grimper vers le lointain, bordée de petites maisons, éclairées ou non dans la nuit. «Et on dirait que c’est de plus en plus sombre d’année en année. Il n’y a plus de lumière nulle part. Il y a tant de maisons vides maintenant. Autrefois, il y avait de la lumière dans toutes les maisons. Alors que maintenant…» constate le père (Sharif Andoura) qui se réfugie souvent près de la fenêtre-suivi par la mère à la belle sagesse intérieure (Sophie Rodrigues) qui amenuise toujours la gravité des propos de son mari.

Tous deux aspirés par le paysage de la route, avec un regard qui leur est propre, entre plaisir, émotion et méditation. Sobre tristesse et solitude des cœurs, dans une région économiquement fragile et face à l’hostilité du monde extérieur où l’hiver est le temps du repli sur soi mais aussi métaphore de la mort. Dans une nature sombre et froide, tous les encombrements de la vie sociale disparaissent et l’être reste face à lui-même et à sa prochaine disparition. Un thème fréquent chez cet auteur norvégien de cinquante-huit ans, maintenant bien connu dans toute l’Europe et au-delà, et dont Etienne Pommeret avait déjà monté à l’Echangeur Dors mon Petit enfant et Kant. Jacques Lassalle avait, lui, mis en scène Matin et soir et Patrice Chéreau, Je suis le vent…(voir Le Théâtre du Blog).

Très attendus sont les jours où la lumière revient progressivement. Mais les vieux meurent : une règle du temps, et les jeunes, privés d’avenir, partent. Les parents n’ont guère de nouvelles de leur fils, sinon par un seul et proche voisin, un veuf alcoolique qui leur a appris sans plaisir, l’emprisonnement du jeune homme, musicien dans un groupe rock.  Mais, ce soir-là, le bus laisse descendre à l’arrêt près de leur fenêtre, ce voisin dont on savait qu’il était parti en ville et… ce fils qu’ils n’attendaient pas. Dans le salon, près de la cuisine attenante, le jeune homme (Karim Marmet) reste près de passions qu’il ne partage pas avec  ses parents qui ne sauront jamais s’il est allé en prison ou non.

Le voisin, bavard, hâbleur et malicieux (Etienne Pommeret) surgit malgré des difficultés à respirer. Ici, pas de règlements de compte mais une impossibilité toujours de communiquer entre les êtres, de se comprendre par-delà les générations et les choix de vie. Et pourtant, l’attente du renouveau n’en apparaît pas moins: «Oui, il fait noir et froid en ce moment, dit le père, j’ai hâte que ce soit le printemps, qu’on puisse sortir le bateau, aller à la pêche. Que les journées soient plus longues. On se sent mieux, quand les journées sont plus longues».

La prose poétique de Jon Fosse, à la fois, sobre et ouvragée avec des mots forts, est scandée de répétitions et variations à l’infini. Toujours sur le point de se révéler, la lumière, celle des maisons et des voitures,  celle de l’âme aussi ne diffuse plus sa tristesse mais, au-delà des songes et des illusions perdues, répand son éclat. Un spectacle poétique sur le temps et la vie qui passent…

Véronique Hotte

Théâtre de L’Echangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 13 avril. T. : 01 43 62 71 20.

Le texte est publié l’Arche éditeur.

Les sept Pendus d’Andreïev Leonide, mise en scène de Konstantinos Gogoulos et Angélique Paspaliari

 

Les sept Pendus d’Andreïev Leonide, adaptation d’Angélique Paspliari, mise en scène de Konstantinos Gogoulos et Angélique Paspaliari
 
7 ΚΡΕΜΑΣΜΕΝΟΙ (8)Auteur dramatique russe, influencé par le symbolisme sans appartenir au mouvement dont certains membres le rejetaient, Andreïev Leonide  (1871- 1919) signe des pièces comme La Vie de l’homme (1907), Le Roi-faim (1908), Les Masques noirs (1909), Celui qui reçoit des gifles (1915), etc. Son théâtre, à l’écriture assez rude, est hanté jusqu’au morbide par la solitude de l’homme face à la mort, par la frontière insaisissable entre folie et raison et la noirceur de la vie sociale.

La nouvelle Les Sept Pendus (1908) retrace les derniers jours de la vie de condamnés à mort: des terroristes qui préparaient l’assassinat du ministre de l’Economie : un bandit, un voleur, un assassin russe venant d’Orel, et un fermier estonien qui a tué son maître et a tenté de violer sa femme… Coincés dans une petite cellule, ils attendent l’annonce de leur pendaison. Chacun prend la parole, juge ses actes, articule sa propre vérité et étale ses souvenirs, tout en essayant de se justifier défend sa vision du monde. Le terroriste lutte ici avec son destin;  il montre et partage ses inquiétudes et ses angoisses.

Angélique Paspaliari a choisi des extraits de la nouvelle et écrit des dialogues qui dévoilent avec force la psychologie des prisonniers et les relations contradictoires qui se forment durant cette terrible attente. Le metteur en scène souligne les combats idéologiques auxquels se livrent les personnages. Décor simple:  des planches de deux mètres tracent les  murs  d’une cellule. Les comédiens incarnent bien leurs personnages mais parfois surjouent et/ou crient trop fort, même quand ils sont soucieux des nuances.

Konstantinos Dalamagas (Ivan Ianson) colore à travers ses expressions l’injustice de son châtiment et sème la panique, tout en implorant la pitié. Stergios Kontakiotis (Micha le Tzigane) joue d’une façon extraordinaire, toujours située entre un burlesque où il exprime la mentalité du héros et un grotesque qui reflète la situation présente. Konstantinos Gogoulos (Werner) et Dimitris Papavassiliou (Serge) développent chacun leur propre rhétorique sur les événements qui les ont marqués Charis Chiotis (Vassili) n’approfondit guère  son personnage de condamné et reste à la surface de l’interprétation avec cris et gestes. Aggeliki Paspaliari (Tania) et Athanassia Kourkaki (Moussia), des forces «douces» mettent un certain équilibre dans cet espace plein de tensions.
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Théâtre Tempus Verum, 19 rue Iakchou, Gkazi, Athènes, T. : 0030 210 34 25 170

Le Méridien d’après Le Méridien de Paul Celan, mise en scène d’Eric Didry

©Jean-Louis Fernandez

©Jean-Louis Fernandez

Le Méridien, d’après Le Méridien de Paul Celan, traduction de Jean Launay, adaptation de Nicolas Bouchaud, mise en scène d’Eric Didry

Après La Loi du marcheur, d’après les entretiens avec Serge Daney, puis Un Métier idéal, d’après John Berger et le photographe Jean Mohr, Nicolas Bouchaud a adapté pour la scène le magnifique discours prononcé en 1960 par Paul Celan (1920-1970), quand lui a été remis le prix Georg Büchner, en Allemagne.

Le poète juif -né Paul Antschel en 1930 à Cernaüti, en Roumanie à l’époque et aujourd’hui en Ukraine- a choisi d’écrire  en allemand, la langue de ses parents… et de ses bourreaux. Son père et sa mère ont disparu dans les camps nazis, et lui, interné, a côtoyé la mort en Roumanie, son pays. Installé après la guerre à Vienne, il viendra à Paris en 1948, et exercera la fonction de lecteur d’allemand et de traducteur à Normal’ Sup. Paul Celan se jettera dans la Seine en 1970, laissant une œuvre d’une sombre et lumineuse beauté et d’une inquiétante étrangeté. On redécouvre avec émotion dans ce spectacle, le célèbre et bouleversant Todesfüge (Fugue de Mort) et Strette, entre autres poèmes.

Nicolas Bouchaud saisit le Méridien à bras le corps et met bien en valeur l’oralité de ce discours : «Que fais-je là devant vous?» s’interroge-t-il en même temps que Paul Celan. S’appuyant  sur l’œuvre de Georg Büchner pour réfléchir à sa propre pratique de la poésie,  il lui oppose la notion d’art, «avec un accent circonflexe». Le dramaturge allemand s’en prend en effet à l’art officiel: «Tout ceci n’est qu’artifice et mécanique, carton-pâte et horlogerie », dit Valério dans Léonce et Léna. Paul Celan cite aussi la nouvelle restée inachevée, Lenz (1834). Jakob Lenz, le personnage central, arrive le 20 janvier 1778 chez le pasteur Oberlin à la tombée de la nuit, après une traversée à pied de la montagne. « Simplement, il lui était parfois désagréable de ne pouvoir marcher sur la tête», écrit Georg Büchner, à propos de ce cheminement dans les Vosges, et Paul Celan surenchérit : « Celui qui marche sur la tête, a le ciel en abîme sous lui ! ».  Et conçoit ainsi la poésie : « une renverse du souffle ( …) Le poème vient par les chemins du souffle »

Une image de montagnes sous un ciel tourmenté, occupe le fond du plateau  et, au sol, Nicolas Bouchaud dessine à la craie blanche sur le sol noir, les espaces des œuvres de Georg Büchner : un échafaud pour La Mort de Danton, la table du pasteur Oberlin pour Lenz…  Et après qu’une pluie de poussière de craie aura recouvert l’espace, il y inscrit des dates, cette fois en noir sur le sol blanc. S’établit ainsi une topographie et une chronologie visuelles renvoyant à l’architecture complexe de ce discours où le poète opère une mise en abyme des œuvres de Georg Büchner et d’autres écrivains comme Blaise Pascal, Gustav Landauer… Il mène aussi une réflexion sur le temps et la mémoire : «Tout poème, dit-il, garde inscrit en lui son « 20 janvier ».» : allusion au voyage de Lenz mais aussi au 20 janvier 1942 , tenue de la conférence de Wannsee, où sera décidée par Hitler et ses sbires la «solution finale» !

Ces dates, mémorial de la violence qui active la plume de Paul Celan, s’affichent sur le plateau. Pour l’écrivain, le méridien, ligne fictive qui relie d’un pôle à l’autre, des lieux du globe, met aussi en relation tous les événements traumatiques inscrits dans sa chair et plus largement la longue suite meurtrière qui traverse l’Histoire, et dont il se fait le témoin. Réponse scénographique au temps et à l’espace cadastrés: une grande carte d’Europe vient remplacer le paysage montagnard… Mais il constate dans les dernières lignes de son discours: « Ces lieux n’existent plus sur la carte ».

Nicolas Bouchaud intègre ici un ultime poème: Toi aussi parle. Sans pathos, et avec sobriété, il nous fait entendre ce fameux «tournant du souffle», source d’écriture pour Paul Celan: «Regarde alentour, /vois comment ce qui t’entoure, devient vivant/Par la mort ! Vivant !/ Celui dit vrai, qui parle d’ombre. / Mais voici que s’étiole l’endroit où tu es …»

 Après nous avoir tenu en haleine pendant une heure dix, le comédien va serrer la main des spectateurs, pour partager physiquement cette belle leçon de poésie et de théâtre : «Je ne vois pas de différence, concluait Paul Celan dans Le Méridien,  entre la poésie et une poignée de main. » Car, tout comme ce spectacle, «le poème veut aller vers un autre» en «laissant parler son temps ».

Un grand merci à Nicolas Bouchaud et Eric Didry.

Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point, 2 bis Avenue Franklin D. Roosevelt, Paris VIIIème. T. : 01 44 95 98 21 Jusqu’au 14 avril.

Le Méridien est publié aux éditions du Seuil.

 

Lettres à Elise de Jean-François Viot, mise en scène d’Yves Beaunesne

Lettres à Elise de Jean-François Viot, mise en scène d’Yves Beaunesne

 

©GuyDelahaye

©GuyDelahaye

Témoignage juste et pertinent de la guerre 14-18, le spectacle, inspiré d’une correspondance réelle, entrelace la grande Histoire aux petites histoires familiales. Un instituteur, appelé au front, laisse au pays sa femme enceinte et ses deux enfants. Elle fera cours à la classe restée sans maître et accueillera aussi quelques Belges en exode qui aideront à la ferme. Elie Triffault, seul, lit ou bien fait revenir à sa mémoire certaines images d’un passé récent au village, avec son épouse et les siens,  et il anticipe les permissions qui tardent et finissent par arriver… L’acteur évoque, commente et décrit sa situation précaire. Derrière lui-belle scénographie de Damien Caille-Perret-une paroi vitrée sert aussi de tableau où le soldat dessine son pays en guerre et sa petite famille. Et des images vidéo laissent entrevoir la silhouette féminine aimée qui, peu à peu, dit avec émotion ses lettres de réponse.

Figure fugitive, fantôme gracieux en noir et blanc, elle semble glisser sur le sol. Peu à peu, Elise (Lou Chauvain) apparaît en transparence, à la fois présente et lointaine, indéfectiblement à Jean. Et les copains de service militaire restent soudés et forment une autre famille  pour la jeune femme quand son mari  est au front. Elise accouchera de Jeanne, la petite dernière et lui apprendra cette naissance mais aussi les notes à l’école de Camille et d’Arthur, les aînés, et l’arrivée d’un enfant et d’un adulte belges.

 Au front, un Noël partagé, fête éphémère entre soldats allemands et français. Mais les officiers tyranniques, seront capables de fusiller le chef de la compagnie: Victor bien-aimé de tous, aussitôt remplacé par Jean. Violence et brutalité des chefs haineux, sentiment de trahison chez les soldats…

Au village, la vie d’Elise s’organise et les Belges apportent leur lot d’humanité. Avec des instants comiques dans ce spectacle. Jean, lisant la lettre d’Elise, imite la Comtesse du village, altière et cruelle, qui ne livre pas de bois en quantité suffisante pour chauffer l’école mais protège son fils pour qu’il n’aille pas au front. La vie va, par-delà les horreurs de la guerre : graves blessures, voire amputations, séjours à l’hôpital et mort qui survient  brutalement. Comme on peut le voir aussi grâce à des images d’archives muettes des poilus dans les tranchées. Un spectacle précis et poétique, au plus près de la qualité des êtres.

 Véronique Hotte

Théâtre de l’Atalante 10 place Charles Dullin Paris XVIIIème, jusqu’au 14 avril. T. : 01 46 06 11 90

 

 

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