Le Songe

  Ett Drömpsel ( Le Songe)  d’August Strindberg, mise en scène de Mäns Lagerlöf.

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Le Songe est la dernière pièce du grand Strindberg et fut créée à Stockholm en 1908 quatre ans avant sa mort.  » C’était, disait-il, celle de mes pièces que j’aime le plus, l’enfant de ma plus profonde douleur », qu’il écrivit , après le départ de sa femme un mois après leur mariage. Pièce fétiche d’Ingmar Bergman qui la monta plusieurs fois, elle fut aussi mise en scène en France pour la première fois par Antonin Artaud dès 1928; Le songe fit aussi l’admiration de Kafka,des expressionistes et d’Arthur Adamov.
En France, elle fut aussi montée à la Comédie-française par Raymond Rouleau en 1970; la distribution, où les actrices ne sont citées qu’après les acteurs! -le vent de 68 n’était pas encore passé par la salle Ri
chelieu – ressemble maintenant à un cimetière! Et nous avons bien du mal à en faire ressurgir quelques images; quant à la mise en scène de Bob Wilson avec les acteurs du Théâtre Royal de Stockolm, c’était un pure merveille d’intelligence , d’invention poétique et plastique, où Wilson tressait le texte de Strindberg avec ses souvenirs familiaux du Texas. La pièce avait été montée il y a trois ans par Jacques Osinsky  avec aussi beaucoup de poésie.
Le Songe
tient tout à la fois de la vie la plus quotidienne  mais aussi  de celle que les femmes et les hommes  peuvent  percevoir comme un mystère permanent, où le paradis est tout proche de l’enfer. Et la pièce  est truffée de symboles empruntés aux textes religieux aussi bien chrétiens que boudhiques, et mystiques de tout poil, ainsi qu’à  ceux de son compatriote Swedenborg. Le tout étant bien entendu, sur fond de mysoginie et de crises mystiques,   relié à sa vie personnelle qui fut plutôt du genre errant. Il  habita  en effet dans 22 endroits différents pendant les six années qu’il vécut en dehors de Suède!
De plus,  sa mère mourut  quand il avait treize ans , et plus tard , eut une belle-mère confites en dévotion dans une secte;  il épousa trois femmes dont il divorça, et eut, sa vie durant, l’obsession de la faute  et de la souffrance susceptible de transcender la réalité la plus banale. Bref,  il y avait là un bon terreau pour faire un auteur capable d’écrire une pièce qui  est plutôt  comme un long poème  et un  formidable tremplin pour un metteur en scène qui a envie de  créer des images.
Cela valait donc le coup d’aller voir ce qu’avait pu en faire un metteur suédois comme Mäns Lagerlöf… L’histoire qui sous-tend Le Songe est à la fois simple et terriblement enchevêtrée: La fille d’Indra, dieu hindou, souverain du ciel , devenue Agnès, décide un beau jour de débarquer  sur terre pour se rendre compte de l’état de la condition humaine  (que dirait-elle aujourd’hui! ). Elle va ainsi rencontrer tour à tour un officier, un poète puis un avocat. Mais le paradis annoncé se révélera bientôt n’être qu’un enfer assez insupportable.
Reste à faire vivre sur scène cette étrangeté de la vie quotidienne quand l’homme se met à la percevoir  dans une sorte de mauvais rêve; et il faut dire que Mäns Lagerlöf n’ a pas mal réussi son coup en donnant à la pièce une vision écologique si l’on a bien compris  les choses malgré la barrière de la langue ( je ne parle pas suédois malgré la centaine de mots glané ici et là, personne n’est parfait…). Il y a au-dessus de la scène, un compteur à diodes qui indique précisément en permanence, le nombre de watts dépensés pour éclairer la scène ( la Suède est un des pays où  l’écologie et le recyclage battent  des records: il y a  des grands magasins où l’on ne trouve uniquement que des vêtements, électro-ménager, jouets, vaisselle,  livres,etc… d’occasion tout à fait propres et, dans chaque super-marché sont installées des machines à récupérer bouteilles et canettes qui vous rendent illico 60 centimes d’euro par pièce. Pas mal, non? Cela dit, la Suède compte une dizaine de centrales atomiques, alors qu’il n’y pas 10 millions d’habitants…
Donc , le château du début de la pièce devient ici une usine avec murs de briques ,  grande grille et une porte métallique qui n’ouvrira que sur le noir et le néant; les personnages d’origine  sont conservés mais on est dans les années 70 , à en, juger par les tissus orange et fleuris, et par les cheveux longs des hommes.Et il  y a derrière , en photo agrandie des HLM d’une quinzaine d’étages et une grue qui aide à  construire d’autres tours. Quant à  l’officier , il est plutôt du genre para en treillis, béret rouge et rangers noirs bien astiqués. Et, comme on est en Suède et que les beaux jours sont là, on fait griller  de  grosses saucisses à la chaleur d’un petit barbecue, puis la boisson aidant, on s’asperge copieusement de ketchup en dansant et en chantant plutôt bien des chansons du groupe mythique suédois  Abba ( si j’ai bien perçu). Plus disco, je meurs…
La salle, plutôt quatrième âge en robe et escarpins pour les dames,  ou costume noir, chemise blanche et noeud papillon pour les hommes , et une poignée de nymphettes pas aussi blondes que dans la la légende et souvent d’un blond peroxydé, donc la salle, disais-je,  reprend en choeur les refrains et claque des mains. Rideau et entracte dans le hall de ce théâtre très bourgeois début vingtième avec ses ouvreuses bien comme il faut. On parle doucement pour ne pas gêner le voisin et, à l’entracte, l’on savoure religieusement son  « cafelatte  » avec un petit gâteau à la cannelle, comme dans Millenium, le roman devenu culte de Stieg Larsson.
Le spectacle reprend avec le  plateau  nu ; il y a juste un mur où sont accrochés  21 sacs en papier  que chaque personnage vient décrocher, une femme aveugle accompagnée de sa mère aux cheveux longs arrive sur scène. Annonces d’aéroport. Des gens passent une valise à roulettes à la main puis repassent dans l’autre sens au gré des annonces  ( souvenir /citation d’une célèbre scène d’un film de Tati?) . Puis un jeune homme et une jeune femme sont allongés au soleil  sur des chaises longues au bord d’une plage paradisiaque mais,tout d’un coup, le vent se lève, emporte le parasol, le tonnerre gronde, la mer monte à toute vitesse envahissant la plage et  l’eau véhicule des tas de déchets du genre bouteilles en plastique, gilets de sauvetages rouges,  tôles d’acier: bref cela n’est pas dit mais tout a l’allure des conséquences d’un crash d’avion(  comme celui d’Air France où 95 personnes, dont Brigitte Tricot, une amie hôtesse de l’air,  périrent  un beau jour de septembre 68 au large d’Antibes, frappé en plein vol par un tir de missile, sans qu’aucun ministre ni Président de la République n’ait jamais eu le courage d’avouer la chose : vive l’Etat français et son armée de l’air!). Un homme surgit alors des flots noirs  et offre à Agnès un petit livre de poèmes.  C’est, sur le plan scénograhique, assez fabuleusement réalisé.
Retour au mur de briques du début ; quelques personnes, les pieds dans l’eau tiennent une conférence de presse en  se disputant et en s’envoyant des verres d’eau à la figure puis, c’est le noir absolu. Zéro watt indique le panneau lumineux; il y a  un chandelier avec quelques bougies sur le devant de la scène et des candélabres  électriques dans le  fond  et trois hommes pédalent sur une musique d’orgue électronique, mais  leur vélo fixe est relié à ces candélabres. On s’aperçoit vite que ce sont eux qui fournissent l’électricité nécessaire à l’ éclairage scénique..Mais la pièce de Strindberg ne finit évidemment pas comme cela…
Telles sont quelques unes des images assez fortes que l’on perçoit d’autant mieux que l’on ne comprend pas la langue,  mais, comme chez Wilson, l’on on peut très bien voir la pièce comme cela. D’autant plus que c’est mis en scène avec beaucoup de rigueur et de précision par Mäns  Lagerlöf et que les dix comédiens sont tous impeccables,  tout comme la scénographie de Magnus Möllerstedt. On peut regretter que le metteur en scène, quand on relit le texte, l’ait un peu tiré vers la comédie musicale mais c’est si adroitement réalisé que les deux heures et demi ( avec entracte) passent très vite. Et miracle, vous savez quoi, il n’y a pas le plus petit centimètre carré de vidéo… et la mise en scène’est jamais facile ni vulgaire..
A voir.? Oui, si vous passez par là, ce qui m’étonnerait mais sait-on jamais, le spectacle , après avoir été présenté à Linköpping et à Norrköpping,  va se promener en Suède.

Philippe du Vignal

Théâtre de Nörrkopping ( Suède)


Archive de l'auteur

La Jalousie du barbouillé, Le Médecin volant et Les Précieuses ridicules

 La Jalousie du barbouillé, Le Médecin volant et Les Précieuses ridicules de Molière, mise en scène de Christian Schiaretti.

moliereneo1copie2.jpg Le directeur du T.N.P. de Villeurbanne  a mis en scène deux programmes consacrés à Molière: l’un qui regroupe Sganarelle ou le Cocu imaginaire et  L’Ecole des maris, et l’autre, les  trois petites pièces citées plus haut jouées  sur une petite scène à tréteaux , avec fausse chandelles sur le devant ( c’est peut-être du second degré?) posée sur le plateau du Théâtre 71, ce qui est sans doute une fausse bonne idée;  ce n’est en effet ni très beau ni très efficace mais bon!  La Jalousie du barbouillé est une  courte  farce inspirée de celles du Moyen- Age où un  mari jaloux met dehors sa femme Angélique, après s’être confié à un docteur aussi ignorant que prétentieux. Il lui ferme la porte mais elle trouve , à son tour, le moyen de le laisser dehors.

Il y a un tirade formidable qui préfigure celle du Sganarelle de Don Juan , où le Barbouillé consulte  un  médecin vantard et  prétentieux qui prononce  une série de courtes phrases- valises assez étonnantes , et comme  la langue de Molière à ses débuts est déjà savoureuse, et que  c’est du genre plutôt bien joué , on ne boude pas son plaisir (malgré des costumes bien laids), notamment par Jérôme Quintard ( Le barbouillé) , Julien Gauthier ( le docteur) et Laurence Besson ( Angélique). On sent qu’il y a un véritable esprit de troupe, ce qui fera plaisir à Edith Rappoport,, puisque les dix comédiens sortent tous de l’Ensatt,  (deux d’entre eux:  Borle et Quintard, n’en déplaise à M. Goldenberg, ex-directeur du Théâtre national de Chaillot ont d’abord été à l’Ecole …de Chaillot).
Mais la mise en scène  manque singulièrement de rythme et de force. Comme si la mise en scène de Schiaretti, pour reprendre l’expression du grand Bernard Dort, notre maître à beaucoup, avait perdu ses boulons en route, et la remarque vaut pour les trois pièces. C’est méchant? Oui, mais c’est la vérité.
 Le Médecin volant  raconte l’histoire de deux amoureux ,Valère et Lucile dont  Georgibus, son père veut absolument la marier à Villebrequin; Lucile fait semblant d’être malade et Sabine,  sa chère cousine s’en va  chercher un médecin- ridicule et ,comme dans La Jalousie du barbouillé, assez prétentieux , et qui n’est autre que Sganarelle, le valet de  Valère. Finalement Gorgibus, même trompé par cette double identité, reconnaîtra avoir été trompé et  acceptera le mariage des deux amoureux. Le canevas vient tout droit de la commedia del arte et , là aussi, c’est plutôt bien joué , notamment par Olivier Borle et Jeanne Brouaye mais la petite pièce, rarement montée  nous laisse un peu sur notre faim. Et là, on ne peut pas reprocher grand chose à Christian Schiaretti, sinon de l’avoir choisie….
 Quant aux Précieuses ridicules, c’est une belle erreur d’installer  sur cette même petite scène à tréteaux où, par définition, il n’y a guère de place. Dès lors, les comédiens passent  et repassent on ne sait trop pourquoi par le châssis en ferraille qui sert de fond aux deux pièces précédentes, et, très franchement, on n’en voit pas bien l’intérêt: les comédiens ne semblent pas  à l’aise sur un espace aussi limité. Et, Jeanne Brouyaie et Clémentine Verdier, qui jouent Magdelon et Cathos, les deux  jeunes provinciales snobinardes ne semblent pas au mieux de leur forme: elles criaillent et on comprend souvent mal ce qu’elles disent, d’autant plus que le texte est bourré de termes qu’il aurait absolument traduire. Les linguistes ont peut-être les bonnes réponses, mais la pièce a a un vocabulaire  beaucoup moins compréhensible  que celui des grandes  oeuvres comme  Tartuffe ou Don Juan, pour qui n’a pas  étudié au lycée la littérature de cette époque.
 Cela dit, les collégiens, sans être enthousiastes, n’avaient pas l’air de s’ennuyer; peut-être avaient-ils été auparavant cornaqués par leurs profs…
Alors, à voir? Pas sûr, le rapport qualité/ prix n’est pas évident ( 21 euros plein pot!) , sauf si vous avez envie de voir les débuts  du grand Molière, celui dont on continue à dire que, quel que soit le texte, quand les élèves d’un cours d’art dramatique en entendent par hasard une bouffée, ils en reconnaissent aussitôt l’auteur.Et c’est vrai que c’est écrit dans une langue   admirable. Quant au Programme 1, ((Sganarelle ou le Cocu imaginaire, et L’Ecole des Maris) , deux pièces plus longues mais assez mineures, du coup, cela ne donne pas vraiment envie d’y aller  voir. Maintenant , si le coeur vous en dit… Si nous en avons le temps, nous irons nous rendre compte…

Philippe du Vignal

Théâtre 71,  Malakoff jusqu’au 10 avril ( les intégrales des deux programmes n’ont plus lieu, ouf!)

La Cerisaie

 La Cerisaie de Tchekov, mise en scène d’Alain Françon.

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  L’une de nos lectrices nous a laissé un message, après avoir pris connaissance de l’article d’Irène Sadowska, où elle disait avoir été un peu déçue par le spectacle. Un mien confrère, et non des moindres, me disait au contraire son admiration. Je n’avais pas encore eu le temps d’y aller mais, n’écoutant que mon devoir et mon envie (tout critique a vu , comme moi, un bonne douzaine de Cerisaies mais, à chaque fois, c’est le même émerveillement devant l’intelligence et la beauté de la pièce, même quand elle est montée tant bien que mal, et puis il y a toujours, comme en filigrane dans nos souvenirs, les mises en scène géantes de Strehler et de Brook ).. Alors,  j’ai bondi jusqu’à la Colline avec une mienne consœur, et non des moindres. Avis partagé, et plus nuancé, comme celui de la mienne consœur,  que celui d’Irène.
  Commençons par ce que l’on a  beaucoup aimé: le style d’Alain Françon quand il s’empare de ce fameux  texte, bien  traduit par André Markowicz et Françoise Morvan,  pour  mettre en valeur le rire et le comique de personnages secondaires  comme Pitchtchik (Philippe Duquesne), Trofimov ( Pierre-Félix Gravière), ou Epikhodov ( Clément Besson)). C’est un des aspects de la pièce qui est en général mal traité,  comme si les metteurs en scène ne savaient pas trop comment passer d’un registre à l’autre, ce qui est pourtant capital pour un Tchekov. 

  Sans pour autant gommer la nostalgie de Lioubov à la fin dont il sait dire aussi l’ amour profond qu’elle a pour son pays et sa cerisaie, en même temps que la passion qu’elle garde  pour son amant de Paris , même s’il l’a ruinée. Il est bien en effet  à l’origine, en dehors de toute considération historique , celui qui a coupé Lioubov  de ses racines,  quand elle était  avec lui  à Paris ou dans sa villa de Menton, où les Russes fortunés avaient acquis une résidence et certains y ont même leur dernière demeure , comme on dit. Cent ans après, cela recommence!
 Et le metteur en scène met très bien en valeur un des leit-motiv de la pièce, l’importance de l’argent, liquide ou non:  dettes, héritages, emprunts, etc., qui commande la vie de chaque personnage que l’on évoque quelque vingt cinq fois fois , soit toutes les quatre minutes en moyenne!  Si, si, c’est vrai, j’ai compté…

On aime beaucoup dans la mise en scène de Françon sa très grande maîtrise du plateau , quand il dirige dix huit comédiens et une musicienne. Mais aussi la façon qu’il a de faire ressortir la modernité des dialogues d’un texte qui a déjà plus de  cent ans: les personnages se coupent la parole , soliloquent,    quand,  en fait, il répondent à quelqu’un d’autre,  ou grommellent comme le vieux Firs, admirablement interprété par Jean-Paul Roussillon qui, dans la dernière scène où  il se retrouve tout seul, est sublime..Et Françon met très bien  en valeur ces fameux silences dans les répliques qui en disent souvent beaucoup plus long qu’une phrase. Ah! La scène entre la pauvre Varia que laisse tomber Lopakhine, et tout ce dernier acte,avec ces personnages déboussolés :Françon a bien réussi les choses.

Il y aussi la très belle bande-son de Daniel Deshays..Tout cela est d’une grande qualité et l’on sent  que monter La Cerisaie,  dernière pièce de Tchekov, mort quelques mois après sa création, a été un véritable acte de foi  pour Françon qui va quitter la direction de la Colline . Cet au-revoir ne manque pas de panache!
  Ce que l’on aime moins: d’abord,  la scénographie compliquée de Jacques Gabel pour chacun des quatre actes dont, sans doute, Alain Françon porte aussi la responsabilité: la chambre d’enfants, au début, est toute en longueur, et de biais, si bien que tout se passe plutôt côté jardin ( tant pis pour le public qui est de l’autre côté de la salle d’autant plus que la lumière est chichement comptée au premier acte comme dans les autres sans que cela se justifie: il est deux heures du matin mais quand même!).Et les comédiens vont sans arrêt de cour à jardin , ce qui est inévitable mais qui parasite un peu le texte.
  On baisse le rideau à chaque fin d’acte pour préparer vite fait le décor du suivant, (ce n’est pas en réalité très long mais casse quand même le rythme général  déjà trop  lent). Le jardin, qui est une sorte d’avatar du décor de 1904,  n’est pas très crédible:  les didascalies de la pièce indiquent dans le fond deux pierres tombales et une chapelle mais pas deux simples tombes de terre au premier plan. Quitte à faire dans le réalisme…  Quant aux poteaux télégraphiques mentionnés par Tchekov comme indicateurs de la modernité qui arrive à grands pas, bien malin qui pourrait les reconnaître sur la toile du fond.

  Le programme inclut quelques photos de la mise en scène de Stanislavski en 1904, comme si Gabel et Françon voulaient absolument nous prouver le bien-fondé  de leur parti-pris de scénographie quelque peu archéologique;  c’est un peu vain et, de toute façon, c’est trop tard: rien ne sera changé, mais c’est dommage, alors que le décor du dernier acte: la chambre d’enfants du premier, avec ses fenêtres sans voilages, où il n’y a plus ni meubles ni tableaux,  et que le canapé est déjà emballé, est de toute beauté.
Par ailleurs, ce n’était peut-être pas le bon soir mais l’interprétation de Dominique Valadié nous a semblé par trop inégale: il y a de très beaux moments et d’autres où  elle boule son texte, comme si elle n’était pas très convaincue de l’importance de ses répliques- ce qui n’est sûrement pas le cas , mais mercredi dernier,  on avait un peu de mal à reconnaître la grande Dominique Valadié que nous aimons tant d’habitude; quant à Jérôme Kircher, et Didier Sandre, pourtant excellents comédiens,  eux  aussi, paraissaient être un peu en retrait.
  A voir oui,sans aucun  doute, même avec ces défauts importants qui peuvent faire que l’on soit déçu, surtout après tous les commentaires élogieux que l’on a pu faire de la mise en scène d’Alain Françon. Mais dépêchez-vous,  c’est un peu le dernier évènement  parisien…et il y a du monde. C’est en effet pour beaucoup  l’occasion de voir pour la première fois la pièce sublime de Tchekov qui n’est pas si souvent montée à cause de l’importance de la distribution . Et,  si la salle bourrée jusqu’au dernier strapontin, n’était pas délirante, on sentait un grand respect pour ce travail.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Colline, jusqu’au 10 mai inclus.

La Folie de Janus et Je meurs comme un pays

La Folie de Janus, de Sylvie Dyclo-Pomos, mise en scène de Judith Depaule. et Je meurs comme un pays de Dimitris Dimitriadis, mise en scène d’Anne Mitriadis

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  Deux  monologues sur le guerre qui, on le sait, est une source inépuisable pour romanciers, dramaturges et cinéastes, dans la mesure où, qu’elle soit civile, nationale ou internationale, elle modifie très vite les comportement humains, et a des conséquences sur plusieurs générations d’hommes et de femmes, même s’ils  ne l’ont pas vécu directement.  La Folie de Janus  a pour cadre  une affaire plutôt tordue où la France, semble-t-il, n’a pas été très claire.

Il s’agit  de l’épisode dit « des disparus du Beach de Brazzaville » où,  depuis 1993, un guerre sans merci opposa le président de la république Pascal Lissouba au maire de Brazzaville, Bernard Koléas. Une seconde guerre en 97 fit des milliers de morts parmi les civils, puis à la suite  d’un accord de réconciliation, les réfugiés revinrent en 1999,  et 350 personnes furent alors  torturées puis exécutées.
A la suite d’une  plainte auprès de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme, le tribunal de Meaux ouvrit une instruction pour crimes contre l’humanité, puis condamna l’Etat congolais à indemniser les familles des victimes. Mais l’instruction fut suspendue pour conflit de compétence entre la France et le Congo. En 2007, la Cour de Cassation confirma  que la justice française était compétente et en 2008, l’instruction reprit. Voilà vite brossée,  cette terrible histoire où, on l’aura deviné, bien des choses sont restées obscures  et où le rôle de l’ex-colonisateur est loin d’être clair…

 

Judith Depaule a mis en scène le texte à l’écriture précise  de Sylvie Dyclo-Pomos avec un seul comédien, Ludovic Loupé qui  a une belle présence scénique et une diction parfaite; il dit les choses calmement, ce qui renforce encore l’horreur des mots employés. C’est le récit des atrocités répétées: villages dévastés, massacres, pillages, viols et tuerie d’enfants en série sous les yeux des mères, morceaux de cadavres traînant dans la terre: une tête, un bras dont un père s’aperçoit  qu’ils appartenaient aux corps de ses enfants. Bref, les horreurs de la guerre où tout, y compris l’innommable, a lieu. Et cela  ne date pas de l’Antiquité ni du Moyen-Age mais d’il  il y a une dizaine d’années. Mais Judith  Depaule, si elle a bien dirigé le comédien, a cru bon de mettre en abyme, pourrait-on dire, comme si la vidéo lui avait été imposée, l’image permanente d’un visage sur un écran , juste au-dessus de l’acteur , image grossie et déformée à coup de palette graphique, pour surligner les intentions de jeu. A moins qu’il n’y ait de l’Emmanuel Lévinas là-dessous, qui écrivait dans  Ethique et Infini, à propos du visage » ce dont le sens consiste à dire : Tu ne tueras point ». Mais encore faudrait-il pouvoir décrypter la pensée de Judith Depaule.. C’est à la fois stupide et surtout,  cela parasite complètement la parole de Ludovic Loupé… par ailleurs, excellent conteur,

Alors qu’elle aurait faire les choses tout à fait simplement… Non,  il il faut que la vidéo ait un réel pouvoir de fascination sur la génération actuelle des metteurs en scène: Judith Depaule a, comme les autres, et depuis son enfance, connut la télévision mais est-ce une raison pour penser que l’image vidéo et,  particulièrement,  quand elle donne à voir un visage ou un corps humain, devient la béquille indispensable à un  spectacle théâtral, et cela tout genre confondu. En réalité , tout semble se passer comme on n’était pas à un syllogisme près: le texte n’est  pas très passionnant (cela dure quand même une heure), donc, puisque j’en ai conscience, je fais appel à la vidéo, et comme les gens ont l’habitude de la vidéo un peu partout, que ce soit à la Poste, dans les boutiques,mairies, garages, théâtres privés, etc…, pour ne pas passer pour une ringarde, j’en mets aussi dans mes spectacles… D’autant plus que mes petits copains en font autant, alors pourquoi pas moi aussi? Résultat?????.

 

image42.jpgIl y a aussi de la vidéo, plus sobrement employée mais tout aussi inutile dans Je meurs comme un pays; le dispositif scénique est un plateau nu, où sont disposés une table et quelques chaises, un lavabo couvert de sang; sur les murs noirs, quelques phrases en grec moderne et dans dans le fond, une grande porte ouverte sur un couloir très éclairé  où passent ,de temps à autre,  de vieux messieurs aux cheveux blancs  dans des costumes noirs, et sur le  côté cour une toile noire avec- devinez!- une vidéo avec ces mêmes vieux messieurs . Vers la fin , ils  viendront s’asseoir autour de la table en bois et se diront quelque phrases  en lisant les journaux .
Tandis que,  debout Anne Alvaro, toujours aussi magnifique, dit avec beaucoup de calme et de rigueur le texte de Dimitriadis contre la dictature et contre tous les malheurs qui ont accablé son pays :  la guerre de 40, puis la guerre civile qui fit des dizaine de milliers de morts, puis, enfin pendant sept ans, la dictature des colonels  en 1967, où de nombreux intellectuels opposants au régime furent envoyés en prison dans des  îles désertes, maltraités et souvent torturés. Dimitriadis sait ce que veut dire humiliation  et douleur de voir son pays aussi tristement déchiré.

Anne Alvaro dit toutes ces horreurs avec la voix magnifique qu’on lui connaît, de façon impeccable, mais, comme à Confluences, le temps paraît long. On respecte la performance mais, sauf à quelques rares moments, , l’émotion ne passe pas vraiment, sans doute à cause d’une surdose d’horreurs forcément répétitive.  Alors à voir?  Pour La Folie de Janus, le spectacle se rejouera sans doute, mais plus tard, et n’est pas incontournable; quant à Je meurs comme un pays, si vous avez envie de revoir Anne Alvaro, pourquoi pas? mais ne vous attendez pas à quelque chose d’exceptionnel, c’est quand même un peu ennuyeux; voilà, c’est dit…


Philippe du Vignal

MC 93 de Bobigny jusqu’au 7 avril..

Le vieux qui lisait des romans d’amour

filename.jpg Le vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepulveda, adaptation et mise en scène de Patrick Chevalier. 

On connaît sans doute le roman mythique( traduit en trente cinq langues! ) de cet écrivain chilien, inscrit aux Jeunesses communistes sous Pinochet et condamné à… 29 ans de prison; il  fut libéré au bout de deux années grâce à Amnesty International,. il vécut ensuite dans de nombreux pays d’Amérique centrale, fonda une troupe de théâtre à Quito, puis il alla vivre 14 ans à Hambourg et enfin décida de partir pour l’Espagne. 

Le roman raconte l’histoire d’Antonio José Bolivar qui pense avoir un peu plus que les soixante ans qu’on lui attribue. Il vécut longtemps dans la forêt amazonienne, en parfaite harmonie avec la nature pourtant inhospitalière et très ami avec les indiens Shuars dont il avait peu à peu adopté le mode de vie. Il travaille quelques hectares de terre difficile avec l’aide de sa jeune femme Dolorès , morte depuis de la malaria. Antonio José avait appris des Shuars un parfait respect de la terre et de ses animaux, même si elle n’était guère féconde… terre que les Américains du Nord  saccageaient sans état d’âme. Il a depuis quitté la jungle et vit seul,  un peu misérablement dans la campagne avec  quelques ustensiles de cuisine, deux chaises , des caisses en bois comme meubles la photo de son mariage avec Dolorès dans un cadre doré , quelques livres et un petit réchaud à pétrole. A part quelques Indiens, il a un seul ami blanc, un dentiste qui s’occupe de sa santé. 

Quand la pièce commence, on apprend qu’une femelle  jaguar, depuis que des blancs ont tué ses petits,  est en train de semer la terreur et il n’ y a que lui qui peut l’éliminer. Le jaguar a déjà plusieurs morts à son actif,dont elle d’un chercheur d’or Napoléon Salimas, mais Antonio José hésite à éliminer l’animal à coup de fusil. Il le fera cependant mais en restera anéanti… C’est un personnage hors du commun qui a beaucoup vécu et qui ne se fait plus trop d’illusions sur ce que peut être le bonheur. D’autant plus qu’un américain a tué deux de ses copains Shuars, qu’il vengera en abattant un autre Américain. Son seul plaisir est de lire de vieux romans d’amour que son ami dentiste lui a piqués dans un bordel de la ville. Le roman  est tout à  fait passionnant ,d’abord parce qu’il traite d’un immense et terrible problème: la déforestation de l’Amazone qui, comme chacun sait, est le plus important poumon de la planète… et  l’on sent bien que Sepulveda connaît bien et les personnages qu’il fait vivre, et le monde de la jungle. 

Reste à savoir si l’on peut arriver à recréer ce type d’univers sur une des petites scènes du Lucernaire !  Soyons francs: la réponse ne peut être que négative. Patrick Chevalier qui joue le rôle du dentiste a tenté de mettre en scène des fragments de ce roman, mais, pour arriver à un résultat moyen, il aurait déjà fallu déjà une solide dramaturgie, ce qui est loin d’être le cas, et le vieil acteur (Paco Portero) qui interprète Antoni José, s’il a bien la tête  de l’emploi- cheveux blancs en katogan, visage émacié et  corps longiforme-  est tout à fait  crédible… tant qu’il ne parle pas!  Il faudrait qu’il soit vraiment  dirigé;  malheureusement la direction d’acteurs comme la mise en scène sont aux abonnés absents.

Et mieux vaut oublier la scénographie qui se voudrait réaliste mais à laquelle il est impossible  de croire un instant.  Il y a bien une bande -son intéressante mais qui est mal utilisée.  Que peut-on sauver du naufrage ? Pas grand chose sinon quelques brefs instants d’émotion fugitifs mais il faut être vraiment vigilant pour les surprendre…
A voir? Non, sûrement pas. Achetez vous plutôt le roman de Sepulveda.

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire.du 25 Février 2009 au 13 Juin 2009

Festival d’Avignon 63 ème édition


 Festival d’Avignon 63 ème édition du 7 au 29 juillet.

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    Putain, déjà soixante trois ans! Le festival a sans doute bien changé depuis ses modestes débuts, et même depuis le décès de Jean Vilar en 71. Dans ce que l’on appelle désormais le 104, ancien lieu autrefois « dédié » comme on dit dans le langage ministériel,  aux  Pompes Funèbres et à  la  fabrication de cercueils,  magnifique bâtiment du 19 ème siècle reconverti par la mairie de paris en établissement culturel dirigé par Fréddéric Fiesbach et Robert Cantarella,  a lieu cette année la grand messe annuelle consacrée à la présentation du programme du Festival.
 Peu de visiteurs  en ce vendredi matin; l’endroit est beau,  très lumineux mais pas vraiment chaleureux…. Quelques vigiles africains fort aimables renseignent les égarés qui en franchissent le portail; pas l’ombre d’un bar  ou d’un accueil à l’horizon;merci, monsieur l’architecte! La plaquette indique aimablement que le soir, il y a un camion pizza (sic). Mais  il  y a du monde là-bas au bout de la grande halle: donc,  ce doit être là. C’est bien là: il y a même Hortense Archambault et  Vincent Baudrier qui accueillent très gentiment chaque invité- ce  n’est pas si fréquent et mérite d’être salué.
   Bon, dans la grande salle, il y beaucoup de monde et,  sur la scène, les deux directeurs avec leur  » artiste associé » de cette année  selon la formule qu’ils ont mis en place à leur arrivée:  le désormais célèbre Wajdi Mouawad,écrivain et metteur en scène canadien d’origine libanaise et directeur du Théâtre d’Ottawa qui commence par chauffer la salle avec quelques anecdotes amusantes, puis c’est le tour d’Hortense Archambault qui présente les grandes lignes du Festival, avec, précise-t-elle d’emblée, 21 créations sur les 31 spectacles présentés, ce qui est un sérieux atout,  et de Vincent Baudrier qui décline le programme.
  Copieux, le programme de ces trois semaines! D’abord , la nuit culte de 20 heures à 6h 30 de  Wajdi Mouawad, avec  trois de ses pièces les plus connues: « Littoral, » « Incendies, » « Forêts » en intégralité, bien sûr dans la Cour d’honneur du Palais des papes. Le syndrome du « Soulier de satin »  (22 h / 9 h) mise en scène de Vitez,  a encore frappé!  Il y aura aussi dans le parc des Expositions à Château-Blanc (dans la banlieue d’Avignon) une création de Mouawad, « Ciels ».
 On attend avec impatience la création du grand Krystof Warlikowski, « Apollonia « d’après Euripide, Eschyle,et Hanna Krall , romancière polonaise dont Le Roi de coeur( le récit d’une femme dont le mari est emprisonné  à Auschwitz ) a été publié l’an passé par Gallimard. Cette année, on l’aura vite compris, le festival ne baigne pas  dans la franche gaieté , puisque Joël Jouanneau crée « Sous l’oeil d’Oedipe, » d’après Sophocle, Euripide… Pour faire bonne mesure, on aura aussi  droit aux « Cauchemars du gecko « de Jean-Luc Raharimananna, mise en scène de Thierry Bédard, dont M. Kouchner a fait interdire » 47″, récit des massacres à Madagascar perpétrés par l’armée française en 1947, dans les structures dépendantes du Ministère des Affaires Etrangères.
  Il y a aussi  « La Guerre des fils de la lumière contre les fils des ténèbres « d’Amos Gitaï, célèbre écrivain israélien, d’après » La Guerre des Juifs « de Flavius Josèphe, né Yossef ben Matityahou ( 1er siècle après J.C. ) , historien juif de langue grecque qui relata la prise de la ville de Jérusalem par Titus, avec Jeanne Moreau, lequel spectacle sera aussi joué aux Festivals d’Athènes/Epidaure, de Barcelone et d’ Istanbul .
 On ne nous épargnera pas non plus les conflits africains avec « Les Inepties volantes « de Dieudonné Niangouna, auteur et metteur en scène congolais maintenant bien connu, créé au Centre Culturel français de Pointe-Noire en 2008. Et si l’on a bien compris, c’est encore des guerres  au Moyen-Orient dont parleront les Libanais Lina Saleh et Rabih Mroué avec « Photo-romance ». Et le poème « Ismène » de Ritsos,sera mis en scène par Joël Jouanneau…

  Vous avez dit tragique?  On aurait bien aimé quelques petites douceurs comiques mais cela ne semble pas être indispensable aux deux directeurs actuels, alors qu’on reproche si souvent au théâtre subventionné cette carence, ce qui  n’est pas entièrement faux…
 Mais Christoph Marthaler , excellent metteur en scène suisse ( il  avait présenté en 2007 en Avignon,  » Groundings » ,un spectacle  sur le naufrage exemplaire de Swissair)  crée cette année  « Butzbach-le-Gros, une colonie durable ».

  Et vous pourrez voir aussi  d’Ödön von Horvath, « Casimir et Caroline « , par les Hollandais Johan Simons et Paul Koek qui sera créée à Anvers. Et  Claude Régy  mettra en scène  » Ode maritime », le texte  de Pessoa; Denis Marleau le Québécois créera « Une fête pour Boris » de Thomas Bernhard , et Christophe Honoré monte  » Angelo, tyran de Padoue » de Victor Hugo mais il y a aussi Jan Lauwers et sa Need company , Jan Fabre  avec « Orgie de la Tolérance ». Et une exposition sur le grand metteur en scène et théoricien anglais Gordon Craig..  On en passe , et des moins bons , et des meilleurs,  et l’on ne parle pas de la danse,et des dizaines d’autre micro- évènements .
 Et pas encore des centaines de spectacles  du Festival off qui prend de plus en plus d’importance et auquel vous aurez droit une prochaine fois. Voilà: malgré de nombreuses réductions, les prix d’entrée ne sont pas donnés et le public était l’an dernier plus très jeune, comme dans les théâtres parisiens, ce qui est inquiétant pour l’avenir. Mais , si vous le pouvez,  vous aurez  de quoi vous nourrir,  en Avignon cet été. Le festival, même par ces temps de crise, parait avoir encore de beaux jours devant lui….

Philippe du Vignal

http://www.festival-avignon.com/

Le nouveau Testament

Le nouveau Testament de Sacha Guitry, mise en scène de Daniel Benoin.nouveautestamentfraichermatthey.jpg

 Petite piqûre de rappel: Sacha Guitry est né en 1885 à Saint-Petersbourg et son  père comédien l’emmena avec lui à Paris où il vécut et  mourut à Paris en 1957.

Entre temps, il fut renvoyé de  onze lycées , écrivit plus de cent pièces où il jouait en général le rôle principal et réalisa quelque trente trois films dont beaucoup étaient des adaptations de son théâtre., et quelque fresques  historiques.

  Arrêté après l’Occupation pour sympathie avec les Allemands et parce qu’il n’avait pas voulu fermer son théâtre, il resta deux mois en prison et,  jamais avare d’un bon mot ,déclara :  » Ils m’emmenèrent menottes au main à la mairie, j’ai cru qu’ils allaient me marier de force ». Il faut noter qu’il refusa toujours que ses pièces soient jouées en Allemagne et, on l’oublie souvent , obtint la liberté de Tristan Bernard et de sa femme auprès de l’occupant, ce qui, sans aucun doute possible,  leur sauva la vie. Mais  Guitry n’obtint un non-lieu qu’en 47, ce qui le rendit assez amer.
 Personnage complexe, il se maria cinq fois avec des comédiennes ou de jeunes femmes qui le devinrent, ce qui en dit long sur sur l’idée qu’il avait du mariage ,dont il disait cyniquement:  » C’est y résoudre à deux les problèmes que l’on n’aurait pas eu tout seul » et il ajoutait avec délice :  » Il faut courtiser sa femme comme si on ne l’avait jamais eue. Il faut se la prendre à soi-même ». Il eut, bien entendu, d’innombrables petites amies dont Arletty,  qui eut ce mot savoureux; « J’allais pas épouser  Sacha Guitry, il s’était épousé lui-même ».
  Effectivement  égocentriste, charmeur, grand travailleur sans en avoir l’air,  et sans doute odieux et cassant  quand il en avait envie,  il avait de curieux rapports avec les femmes  comme avec les hommes, et n’eut pas que des amis! Mais le nombre et la qualité des acteurs qui travaillèrent avec lui en dit long sur la fascination qu’il exerça. Entre autres: Eric von Stroheim, Orson Welles,, Gérard Philipe, Jean-Louis Barrault, Arletty, etc… Et  fit l’admiration des cinéastes de la Nouvelle Vague (dont François Truffault ),et de Charlie Chaplin. Mais aussi d’hommes de théâtre comme Antoine Vitez!

Inclassable Guitry! Plus de cinquante ans après sa mort , son théâtre que l’on  a souvent  traité de léger, continue à être joué régulièrement, en ce moment à Edouard VII et à Nanterre . Il y a dans son oeuvre sans doute beaucoup de pièces surévaluées comme Mon père avait raison (assez estoufadou ), ou Faisons un rêve,  dont le propos est un peu mince. Mais c’est cependant  un bon scénariste et un dialoguiste  qui sait faire les choses, et le Nouveau Testament est loin d’être une pièce mineure.
Mais Guitry,  considéré  comme un auteur de boulevard avec mots  d’auteur et répliques faciles (ce qui n’est pas totalement faux),  reste un des territoires privilégiés  du théâtre privé, et ses pièces  sont peu, voire jamais montés  dans le théâtre public. Par peur du ridicule, par ignorance?  La France est un curieux pays!

 Daniel Benoin, le directeur du  Centre dramatique de Nice n’est pas si frileux ,et c’est tant mieux ; il  avait déjà monté Quadrille de Guitry  en 1992 et il a réitèré en montant Le Nouveau Testament  en 2007 et cette fois,  en diptyque avec Faces de John Cassevetes dans un décor unique: soit une très grande scène , dotée de quelque quarante canapés  de quatre places chacun avec table basse , le public étant réparti au choix sur deux gradins bi-frontaux ou dans les canapés;  les comédiens jouent dans les allées ou assis parmi les spectateurs. Et il y a quatre écrans vidéo disposés sur chacun des  murs de la salle.
 A la vérité, c’est assez  impressionnant quand on entre; c’est en effet comme une intelligente métaphore du fameux salon bourgeois. Mais cela ne fonctionne pas vraiment , Daniel Benoin a beau répartir les scènes un peu partout , il y a  de l’injustice dans l’air, selon le côté où l’on se trouve mais c’est une injustice permanente .Et si l’on est assis dans un des foutus canapés, il y a aussi  beaucoup de choses que l’on voit mal, puisque les comédiens sont forcément de dos à un moment où à un autre; de toute façon, à une trop grande distance, on entend mal dès qu’il s’agit de conversations privées., puisque la salle dite transformable de Nanterre n’a rien d’un théâtre de poche! Disons que c’est sans doute une belle idée scénographique et visuelle  au départ mais pas à l’arrivée…  On se demande bien pourquoi  Daniel Benoin n’a pas voulu  d’une  scène frontale…
 La pièce: on est en 34, peu de temps avant le fameux 6 février  où la France faillit s’embraser quand les les gens de droite s’en prirent aux partis de gauche; cela  se passe chez un grand bourgeois, médecin de son état, le docteur Jean Marcelin  a su  que son épouse Lucie passe d’agréables moments avec le jeune fils de ses bons amis Marguerite et Adrien Worms. Attendu pour le dîner, il ne revient pas et quelqu’un-évidemment  commandité par lui, ce que le public a tout de suite compris, mais ni sa femme ni  l’amant ni ses bons amis-  confie au valet la veste du docteur, sans décliner son identité et sans dire le pourquoi du comment du retour à domicile de cette sacrée veste.
 Et, bien évidemment,  on trouve dans ses poches  une chose plutôt compromettante:  un testament ( photo plus haut) où l’on apprend qu’il lègue une forte somme à parts égales entre son épouse,  une madame Lecourtois, et une troisième: femme :  Juliette Lecourtois . Et il ajoute: l’un de ces personnes est ma fille et l’autre ma  maîtresse. Et la nouvelle secrétaire de Marcelin  que son épouse ne peut pas supporter-et qu’elle soupçonne d’être sa maîtresse -se révélera être sa fille.  Quant à madame Worms, on apprend qu’elle a aussi été la maîtresse de Jean Marcelin…
 Bref, comme le disait , à la même époque, un vieux paysan normand à un journaliste qui enquêtait  sur un crime: « De toute façon, vous ne saurez rien, tous ces gens-là ont tous couché ensemble. » Mais il n’y a pas ici  de crime et, comme est dans la  « bonne » société parisienne,  on règle ses comptes en famille et le brave docteur Marcelin choisira de tout étaler  dans une sorte de jeu de la vérité . La  leçon de morale  un peu longuette et ras les pâquerettes que Guitry se croit  obligé de nous infliger à la fin est cynique, comme lui-même devait l’être dans la vie:  » A notre âge, à notre époque et dans notre situation, nous devons considérer que tous les événement qui nous arrivent sont heureux , sinon nous n’en sortirons jamais ».
On n’est pas encore aux constats doux amers et subtils  de Catherine Millet à la fin de Jours de souffrance » (..) J e sais maintenant que chacun peut, si le regard rétrospectif ne lui fait pas peur, découvrir que son passé est vraiment un roman, et que, serait-il chargé d’épisodes douloureux, cette découverte est un bonheur ».  Le nouveau Testament, sans être un chef d’oeuvre comme le croit Benoin, est loin d’être si légère.. .
  Guitry, quand il parle de relations amoureuses, est souvent  proche de Feydeau et de Marivaux, et  les dialogues de la pièce  sont parfois ciselés  du genre:  » Ce qui fait rester les femmes, c’est la peur qu’on soit vite consolé de leur départ »  Une femme  qui s’en va avec son amant n’abandonne pas son mari, elle le débarrasse d’une femme infidèle ». Plus les homme sont intelligents, moins ils sont malins ».  » Ceux qui n’ont pas droit au bonheur, n’ont pas non plus  droit au malheur ». D’accord, ce n’est pas du Confucius mais enfin…
   En revanche, mieux  vaut oublier les jeux de mots un peu trop faciles comme : »Je la trouve un peu voyante/ – Tu as peur qu’elle te prédise l’avenir » ou   » Si elle est en grand deuil, ce n’est pas urgent, je ne peux plus rien faire pour elle ». La pièce ne repose heureusement pas que  sur ces mots d’auteur, même si Guitry adore en parsemer  son théâtre.
 Daniel Benoin  a préféré garder un air d’époque à la pièce,  encore que les costumes ne sont en rien 1930, et il cède à la manie actuelle, en se croyant  obligé de nous rappeler la situation politique et sociale vue par les actualités de l’époque .Si Guitry n’y fait aucune allusion, alors grands Dieux, pourquoi le faire?  Bon, cela fait, toujours plaisir de voir des images que l’on voit peu  mais casse le rythme déjà un peu lent.Il y a aussi cette idée aussi sotte que grenue, comme disait autrefois Olivier Revault d’Allonnes  dans ses cours,  d’imager  certaines répliques; exemple: quand on croit le docteur Marcelin mort, on le voit étendu dans l’herbe sur les écrans. Ce qui est bien naïf et, en tout cas, ne sert rigoureusement à rien.
A ces réserves  près, la mise en scène ,  dans cet ovni scénographique, représente un pari dont  Daniel Benoin  sort plutôt gagnant, même si un peu plus de rythme , surtout pendant la dernière demi-heure, ne serait pas du tout  un luxe , et c’est un euphémisme,  mais comment faire quand les comédiens doivent parcourir sans arrêt des dizaines de mètres pour circuler entre  tous ces canapés; la scénographie adoptée tient quand même du gadget… Pourquoi faire simple avec une belle et vraie scène frontale, bien adaptée aux intrigues à la Guitry, quand on peut faire bling bling et un peu tape-à-l’oeil, avec cette grande surface mal adaptée au propos… Moralité: quand on aime les gadgets, cela peut vous retomber dessus!
Mais c’est vraiment réjouissant  de voir l’excellent François Marthouret ( Marcelin )qu’on a vu davantage dans un type de théâtre plus sérieux , chez Brook ou ailleurs, ainsi que Marie-France Pisier ( Lucie Marcelin) qui est plus une habituée des plateaux de cinéma. mais tous les autres rôles sont bien tenus  , et  le dialogue au début entre  le valet ( Jacques Bellay) et Jean Marcelin annonce, en aussi loufoque et aussi comique, La Cantatrice chauve d’Eugène  Ionesco.

 A voir? Oui,  ce n’est pas pas encore une fois ni LA pièce ni LA  mise en scène de l’année mais ce Nouveau testament, fait passer une bonne soirée, surtout après les atrocités de la guerre racontée à Bobigny comme à Confluences en solo d’une heure interminable : ce sera pour demain lundi.
 . Et, si vous ne connaissez pas Guitry- personne n’est parfait- vous découvrirez un auteur plus fin et moins boulevardier que sa réputation  pouvait le faire craindre. On attend avec impatience le second volet de ce diptyque, Faces de Cassavetes , dans ce même décor aux quarante canapés.

Philippe du Vignal

Théâtre Nanterre Amandiers jusqu’au 5 avril et Faces a lieu le 4 avril et du 7 au 11 avril.

Le Pulle

Le Pulle, opérette amorale, texte et mise en scène d’Emma Dante, sur une musique originale de Gianluca Porcu.

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Emma Dante est maintenant bien connue en France et,  en particulier, au Théâtre du  Rond-Point où l’on avait déjà pu voir deux de ses spectacles: Mishlelle di Sant’Oliva et Vita mia en 2007 qu’on avait  appréciés. Emma Dante, d’abord comédienne à Rome, est revenue à Palerme sa ville d’origine  où  elle a fondé sa compagnie en 1999 avec des comédiens siciliens. Sans beaucoup d’argent mais sans aucun doute avec foi et passion; peu connus au début, ses spectacles ont vite ait le tour de l’Europe et Le Pulle, qu’elle baptise « opérette amorale » , est un petit bijou: c’est une opérette au sens étymologique, c’est à dire une sorte de petit opéra dit  » amoral », parce qu’elle  considère que l’univers dont elle parle, celui des prostitués, n’a pas à être jugé sur le plan moral et que l’on ne doit y attacher aucune  connotation péjorative.image22.jpg
Le spectacle est » né d’une écriture contemporaine à celle du spectacle » , dit Emma Dante quia » aidé les comédiens à générer une parole, au lieu de la prononcer », même si elle arrive avec des idées sans doute très  précises sur la façon dont elle entend dérouler le fil rouge des improvisations qui mèneront à la réalisation finale. Cinq hommes et quatre  femmes dont Emma Dante qui vont dire en en peu plus d’une heure la vie au quotidien de ces travestis qui arpentent le trottoir des grandes villes à la recherche du client.

Avec leurs joies et leurs malheurs, celui pour commencer de leur vie personnelle qui a souvent très mal commencé: même si on a souvent quelqus difficlutés à voir en même temps le spectacle et la traduction simultanée, on découvre pour chacun d’eux un passé misérable : grave anorexie pour l’un avec ensuite problème de surcharge pondérable qui va modifier son corps; un autre a été forcé de se travestir à douze ans pour ensuite être livré à la prostitution, etc.. moyennant un peu d’argent, un autre est né plus ou moins hermaphrodite! Bref, le passé de ces êtres qui rêvent comme de tout un chacun  de mariage et de bonheur avec un compagnon, n’a jamais été simple à assumer. pas plus que leur présent fait souvent d’une vie dans un milieu où la drogue, la violence et les brutalités et humiliations des loubards comme des policiers sont leur lot de tous les jours.

Et Emma Dante met cela en scène avec beaucoup d’intelligence et de raffinement: pas grand chose sur le plateau  qu’un rideau rouge à motifs et six pendrillons qui s’abattent brutalement à la fin de chaque séquence: les images sont de toute beauté: celle par exemple du début du spectacle où filles et garçons ,avec des costumes féminins , ont une sorte de voile  collant  sur le visage, et n’ont donc plus d’identité sexuelle repérable ,alors que l’on devine plus ou moins à la charpente du corps qu’ils n’ont pas le même sexe. Ils jouent tous avec leurs soutiens-gorges et leurs slips mais sans jamais se dénuder complètement.

Il faudrait tout citer, en, particulier ce maquillage collectif, à la fois d’un ridicule achevé et d’une subtile émotion. Il y a aussi cette scène sublime du mariage à la fin où l’un des prostitués, un peu ridicule , immense avec ses chaussures à talons aiguille, en guépière blanche avec un petit sac à main , marche sur un étroit tapis rouge de cérémonie , accompagné d’une musique d »orgue à la rencontre des autres mariées en robe blanche qui tiennent  un masque assez hideux d’où se déroule une poupée gonflable munie chacune d’un sexe en érection, puis l’un d’eux finit par prendre une à une  ces pauvres poupées qui se sont  dégonflées , et les emporte toutes sur son dos. Cette parodie de cérémonie  est à la fois drôle et profondément émouvante. et tous les comédiens possèdent une remarquable gestuelle ,dansent et  chantent très bien , que ce soit en solo ou en choeur. Et tout est admirablement réglé. Grâce à la grande qualité de la musique de Gia Luca Porcu, alias Lu, en particulier quand ils interprètent les chansons en dialecte palermitain. 

Avec un remarquable enchaînement ; quand on les voit sur scène, on se souvient de cette phrase magnifique de Zéami (1653-1724-: « Si la danse ne procède pas du chant, il ne peut y avoir d’émotion. L’instant précis où, à l’impression laissée par le chant, se substitue la danse, possède un pouvoir merveilleux ». Entre le Japon et l’Italie et à travers le temps, Zeami/ Emma Dante, même combat pour la beauté.

image5.jpg On n’aurait pas dit grand chose, si l’on ne parlait pas de la beauté de la création lumière mais surtout de la vérité et de la splendeur des costumes( signés Emma Dante) incroyables mais jamais vulgaires- j’ai assez souvent dans ces chroniques déploré la médiocrité des costumes  des spectacles français mais ici,  quel bonheur! La grande qualité de ce spectacle, c’est  d’abord sa grande rigueur, mais aussi son intelligence de conception et son esthétique de tout premier ordre.

  Emma Dante, qui chante dans le spectacle, est décidément une grande metteuse en scène. Quelle est la compagnie actuelle en France capable de créer un spectacle de ce type aussi bien construit et aussi beau? Ne répondez pas tous la fois!

    Il y a bien quelques redites et certaines longueurs qui gagneraient à être élaguées. Mais Emma Dante ne triche pas et dit finalement beaucoup de choses sur la conquête de la liberté sexuelle, la notion de transgression, et  les regards plus que douteux que la société continue à porter sur ses marginaux. Elle est  aussi, ne mâchons pas les mots, un excellente  peintre !

A regarder Le Pulle, on pense en effet aux silhouettes féminines comme masculines que réalisait  dans les années 80 ,un artiste comme Bruce Nauman , aux sculptures d’ un Larry Rivers (1966), ou à ce merveilleux metteur en scène new yorkais d’origine sicilienne ,  John Vaccaro qui ,déjà,dans les années 60, avait mis le sexe en scène avec ses travestis en strass et paillettes qui furent imités ensuite un peu partout; un tribunal bruxellois l’avait même condamné  à 300 euros d’amende pour immoralité,(dans  » Cockstrong, ( 1970)  » une jolie jeune femme en petite gaine et bas noirs se masturbait quelque secondes sur un coin de table et , à la fin , un gigantesque phallus éjaculait sur le public).  Cela avait suffi à mettre en émoi les ligues belges de protection de la jeunesse qui avaient porté plainte, ce qui avait fait une publicité formidable au spectacle qui ,du coup,  refusait du public!..

Alors à voir? Oui, absolument, sans hésitation, même s’il fait beau mais, comme il va bientôt pleuvoir, réfugiez-vous au Théâtre du Rond-Point… Mais dépêchez-vous, cela commence à être bien plein.Jean-Michel Ribes a eu raison d’inviter à nouveau Emma Dante..

Philippe Du Vignal

Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 11 avril

 

 

Le canard sauvage

Le Canard sauvage d’Ibsen, mise en scène d’Yves Beaunesne.

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  Le Canard sauvage  a été écrit par Ibsen en 1884 quand il vivait encore à Rome ( il obtint une bourse et partit vivre à Rome, dramaturge  encore mal connu, où il resta presque trente ans) et il  reprend  dans cette pièce plusieurs des thèmes le plus constants de ses pièces les plus connues: Les Revenants,Rosmersholm,Solness le constructeur, Jean-Gabriel Borckmann, Quand nous nous réveillerons d’entre les morts, Brand ,Maison de poupée , Helda Gabler ou  Peer Gynt: les mariages  difficilement conclus et jamais très heureux, l’inexorable faillite du couple avec  ses conséquences pour les enfants,le crime et l’emprisonnement, les sombres histoires familiales d’argent, l’alcoolisme et la maladie mentale ou physique incurable, le suicide, le sexe, le mensonge et l’hypocrisie, le retour d’un parent ou ami fanatique, le délire religieux, les chantages divers et variés, le crime et la prison, ..Bref, ce n’est pas vraiment tout rose dans  les familles représentées par Ibsen! Qui  possédait très bien son sujet,  et pour cause!  Ses parents s’étaient séparés très vite : en effet,  son père, qui avait fait faillite, sombra dans l’alcool ; sa mère essaya de retrouver dans le mysticisme un accomplissement personnel…

  Donc , dans Le Canard sauvage, Gregers Werles, beau jeune homme, revient après un exil de plusieurs années, chez son père Haken Werles, un grossiste qui a fait fortune où il retrouve un ami d’enfance Hjalmar Hedkal ; celui-ci,  devenu photographe et futur inventeur incompris d’on ne sait trop quelle machine ,  a épousé une jeune femme ,  autrefois servante de Haken et dont il a eu une fille  Heldig, qui a  quinze ans ….Mais Haken Werles   avait arrangé vite fait  le mariage  de sa servante avec Hjalmar !
 Gregers, en quête d’absolu, est sûr que le mensonge est la pire des choses et , dans une sorte de parano, pense que les familles repartiraient d’un bon pied, si on ne leur cachait rien d’un passé pas toujours reluisant. Et  Gregers ,qui connaît le dessous des cartes, va faire comprendre à son ami que la douce et belle Heldig est en réalité la fille de Haken  Werles. Pour faire bon poids, il lui révélera aussi que le vieux père d’Edkal a été mis en prison  pour un crime commis par ce même Haken. Il a évidemment tout faux…
 Hjalmar Hedekal, accablé,  va rompre avec son épouse, et ne voudra plus revoir la petite  Heldig ; Gregers, qui n’est pas à court  d’idées naïves la persuade alors de tuer le canard sauvage blessé qu’elle a recueilli pour prouver à son « père » qu’elle l’aime beaucoup., et qu’elle a besoin de lui.Mais elle subtilisera un pistolet et , au lieu de tirer sur ce fameux canard,se tuera… Moralité: à quoi sert de vouloir traquer l’absolu et la vérité ,si c’est pour faire exploser une famille . Mieux vaut encore les hypocrisies et les mensonges les plus durs que l’explosion programmée d’une famille,  semble dire , sans le dire mais tout en le montrant bien,  le  grand Ibsen.
 Chaque famille possède son  paquet de secrets bien dissimulés  dont quelques uns de ses membres connaît au moins un petit morceau, ce qui est encore plus croustillant;, surtout quand ils ne s’enendent pas très bien… Ibsen a construit comme toujours un bon scénario ,  même si les ficelles sont parfois un peu grosses et le dénouement attendu. La pièce a un peu de mal à démarrer vraiment et son début , long comme un jour sans pain ,aurait sans aucun doute  dû être reconstruit.
 Quant à la mise en scène d’Yves Beaunesne, que dire? Cela commence plutôt mal par  la réception chez le père Werles à laquelle ne croit pas une seconde, et cela ne s’améliore guère… La direction d’acteurs laisse à désirer : chaque comédien fait son travail mais  joue à sa façon, sans qu’il y ait beaucoup d’unité dans l’interprétation… En fait ,ce qui manque à cette mise en scène sans envergure de la pièce d’Ibsen , c’est une solide dramaturgie ; il semble que Beaunesne se soit contenté de la mettre en place sans trop d’effort, et c’est tout…

  François Loriquet ( Hedkal) a de bons moments mais on n’entend ni ne comprend souvent ce qu’il dit; Judith Henry interprète le rôle de son épouse, sans grande passion et de façon assez conventionnelle, Fred Ulysse ( le père d’Hedkal)  cabotine un peu;  Freyssung, ( le grossiste) , par ailleurs excellent comédien , fait ce qu’il peut  mais tout cela laisse une impression de vieux théâtre poussiéreux, alors qu’on aurait pu faire dire bien plus à la pièce d’Ibsen . Désolé, mais  l’on s’ennuie rapidement ( et le spectacle dure plus  de deux heures sans entracte!).

  Et ce n’est pas la scénographie maladroite et laide ,à laquelle on ne peut croire un instant, qui peut aider à rattraper les choses. On pense  à ce que  Thomas Ostermeier , le metteur en scène allemand de l’admirable Maison de poupée jouée aussi à Sceaux l’an passé, aurait fait avec ses merveilleux acteurs… Dommage!
 Alors, à voir? Oui, si vous n’êtes vraiment pas, mais vraiment  pas difficile, ou que vous ayez  comme çà envie de découvrir la pièce d’Ibsen,  sinon vous pouvez vous abstenir; en tout cas, conseil d’ami:  évitez d’y  emmener votre meilleur (e) ami (e) ou d’y  inviter des lycéens, ils risquent fort d’être dégoûtés à jamais du théâtre . Par ailleurs,  il y a beaucoup d’autres bonnes  choses à voir comme ,par exemple , La Cerisaie au Théâtre de la Colline ou cette merveille qu’est  Le Pulle, opérette amorale d’Emma Dante au Théâtre du Rond-Point, que nous venons de voir et dont on vous parlera demain.

Philippe du Vignal

Théâtre Les Gémeaux  à Sceaux ,Hauts-de-Seine

Idiot

Idiot, un spectacle de Vincent Macaigne, librement inspiré de Dostoievski. image3.jpg

Le célèbre roman Crime et Châtiment, le premier grand roman de Dostoievski a un esprit chrétien et vise clairement les idées positivistes  qui commençaient à se répandre dans les milieux bourgeois des grandes villes russes;  dans  L’idiot, il y aussi,  chez le Prince comme chez Hippolyte, voire chez Rogojine et Lebedev, une pensée nettement religieuse et sociale, où la question de la richesse des uns et de la misère des autres  est clairement posée, à une époque où l’on guillotinait sans trop d’état d’âme. Malgré tout, il y a  tout au long du prodigieux roman fleuve de Dostoievski ( quelques 800 pages), avec ses innombrables actions secondaires et ses dizaines de personnages,  un  amour de la vie où le plus petit instant mérite d’être goûté parce qu’on le sait fragile. On croirait entendre à plus de vingt siècles de distance l’Eschyle des Perses:  » Jouissez chaque jour des joies que la vie vous apporte car l’argent ne sert  à rien chez les morts ».
Les adaptations aussi bien au théâtre- celle d’André Barsacq avec Philippe Avron- aussi bien qu’au cinéma ( notamment celle de Georges Lampin ( 1946) avec Gérard Philipe  sont très nombreuses : il faut dire que malgré la difficulté ( impossible de ne pas choisir des moments particuliers, le roman est très long),  on est encore ébloui  par  un scénario de tout premier ordre et des dialogues exemplaires.

Alors au metteur en scène de se débrouiller avec une action qui se déroule  sur  six mois et qui comporte quelque 27 personnages, sans compter ceux qui n’ont aucun rôle vraiment actif et , en général, on ne garde  que les plus importants à savoir :Totski, le « bienfaiteur » de la jeune et belle Anastasia, amoureuse de la vie et croqueuse d’hommes, qui a fini par rompre avec lui , Rogovine avec qui elle a de curieux rapports d’amour/haine et qui finira par la tuer, Gania qui voudrait bien se marier avec elle, Lebedev, le petit fonctionnaire,  Aglaé, la fille du général Epantchine,  rivale d’Anastasia et  Le Prince Mychkine, atteint de crises d’épilesie et qui revient de Suisse où il est allé se faire soigner et qui aime aussi d’amour fou Anastasia. Il sont tous âgés d’une vingtaine d’année ou un peu plus , sauf Totski qui a  55 ans. Le Prince arrive avec un baluchon mais esr en passse d’obtenir un héritage qui le fera devenir très riche. Ce qui change évidemment la donne…

Vincent Macaigne ne triche pas et prévient  avec honnêteté que le spectacle est librement inspiré  du roman de Dostoievski dont il n’ a gardé que certaines  scènes essentielles; il a aussi écrit de nombreux dialogues d’après le récit des événements et il en a repris  certains directement tirés du roman mais écourté comme ceux de la  fin. du spectacle. Le jeune metteur en scène dit que » l’enjeu n’est pas de résumer l’Idiot mais de rendre sa force épique et littéraire, son mouvement et sa profusion. Il veut aussi « transcrire les force qui structurent son écriture » et « réduire à des situations de plateau fortes qui permettent de condenser dans un temps réel celui de la représentation commun aux acteurs et aux spectateurs les  enjeux narratifs et symboliques ». « Il nous appartient ,ajoute-t-il sans beaucoup d’humilité de réactiver le mythe dostoievskien ». A la lecture de ces bonnes  et prétentieuses intentions, qui peuvent  paver l’enfer mais aussi quelquefois le paradis théâtral,  on avait fortement envie d’aller voir…
Alors, justement ,que voit-on? On pourrait dire:  beaucoup du pire et un peu du meilleur. Quand on entre d’abord dans le hall de la Salle Gémier, pleine de guirlandes lumineuses de fête foraine, on peut voir des flashes de tableaux classiques savamment mélangés de telle façon que l’oeil ne puisse en reconnaître que des traces et encore à condition d’avoir fait un peu d’histoire de l’art.  Miracle de la technologie.Bon!  A suivre.
Il y a aussi  au-dessus de la scène un tableau lumineux comme autrefois à la SNCF qui  débite, avec un cliquetis merveilleux et  à toute vitesse des chiffres et des lettres pour se fixer sur une  destination et un horaire: les ville défilent: Strasbourg, Londres, Paris… pour s’arrêter à : Saint- Petersbourg 1875-1876. Bon , à suivre. Hippolyte, qui ressemble un peu à Stanislavski jouant Les Bas-Fonds, regard fixe et longs cheveux noirs,  se tire un  coup de revolver qui ne part pas, avec derrière lui un grand  Mickey qui flotte en l’air.  ( Merci Jeff Koons) Bon! Encore à suivre.
Il n’y pas grand chose sur la scène sinon une table avec nappe blanche et flûtes en image2.jpgplastique et de l’autre côté, un distributeur de boissons. Une jeune femme derrière un paroi vitrée écrit, pendant qu’un homme plus très jeune la regarde faire en silence: « Je t’aime encore moi, ne m’abandonne pas… je t’aime. Si tu m’abandonnes, je ferai de ta vie un cauchemar et tu seras obligé de te mettre à quatre pattes pour te débarasser de moi. Tu me dois de l’amour. »Il y a un tube fluo suspendu, l’inévitable portant ( très mode dans le théâtre contemporain), avec des costumes prêts à servir., et la no-moins inévitable servante allumée.Un homme nu, revêt la peluche d’un gros nounours blanc. Et le Prince, au cas où on l’entendrait pas,  hurle au mégaphone avec un accent suisse à couper au couteau, parce qu’il est allé  faire soigner ses crises d’épilepsie en Suisse; Ah! Ah! Ah!… Heureusement,  Pascal Réneric a l’intelligence de ne pas  en faire trop.
Et,  comme c’est l’anniversaire de Nastassia, ils dansent tous en buvant derrière la paroi vitrée, immergés  dans une boîte à mousse comme celles des  clubs branchés, sur fond d’alcool et  de sexe. Dans ces cas-là, nul besoin de connaître l’intrigue, il faut  aller à la pêche aux personnages qui sortent ici d’une bande dessinée; ne restent finalement que les avatars d’avatars de l’Idiot d’origine qu’on ne vous racontera pas parce que ce serait beaucoup trop long.On arrive tant que bien que mal à suivre mais cela  réduit singulièrement la  dimension dramatique. Tout se situe dans un espace et un temps où rien n’est vraisemblable,  mais pourquoi pas?
Mais il  y a aussi, suprême raffinement, des sons qui doivent dépasser allègrement les 105 décibels , limite autorisée pendant trois minutes dans le spectacle et à plus de trois mètres minimum des baffles. On se demande d’ailleurs bien pourquoi la direction de Chaillot autorise ce jeune homme à faire cela en toute illégalité. Le mépris du public a des limites et des spectateurs sortent, incapables de résister à cette torture.
Que cherche  Vincent Macaigne? A jouer sur les nerfs du  public?  Gagné!  Mais c’est à la fois , inadmissible ,naïf  et prétentieux, et on peut vous garantir un bon mal d’oreilles à la sortie. A partir de ce moment-là, on commence à avoir de sérieux doutes sur ses capacités de créateur, d’autant qu’il accumule sans trop de gêne les pires poncifs du théâtre contemporain: les courses effrénées et sans raison  dans la salle, qu’il doit trouver drôles, les fumigènes à gogo, les écrans de télévision avec l’interview de Sarkozy par David Pujadas, les costumes ridicules ( le Prince en caleçon), la neige qui tombe ( très mode en ce moment,  merci Savary qui le faisait il y a déjà quarante ans) … Il  ne craint pas non plus d’emprunter ( on dira citer, cela fait plus chic) le grand panneau du fond qui s’abat subitement ( merci Giorgio Corsetti dans Gertrud/  Le Cri ).
Entracte:  on donne au public un petit texte plutôt bien  écrit pour résumer ce qui se passe entre temps pendant quinze ans (?? le roman se déroule sur quelques semaines ) mais bon , allons , faisons encore une concession…Hippolyte, sur une caisse roulante dans le hall du théâtre,   crie  son mal-être et crache le sang  pour cause de tuberculose avancée.(mais qui sait encore parmi les jeunes spectateurs  ce qu’est vraiment la tuberculose) , avant que Macaigne n’invite en hurlant le public à rentrer dans la salle qui s’est un peu vidée et  où l’attend une bonne dose de fumigène…Du terreau tombe des cintres,( merci,  Claude Régy ) les personnages se balancent de la peinture verte.( merci tous les performers d’il y a trente ans minimum ) . Puis ils vont prendre une douche installée sur scène ( nul n’ignore que c’est toujours passionnant de voir quelqu’un se doucher à moitié habillé). On casse à coup de pioche un panneau, histoire de voir une belle lumière  derrière et de faire ainsi une belle image.

Quand on aime, on ne compte pas…Mais pour mémoire, le fongible de chaque soir s’élève à quelque 1.000 euros! Il faudrait que  Daniel Mesguisch, maintenant directeur du Conservatoire, d’où vient Vincent Macaigne,  fasse donner quelques conférences sur l’écologie. Savoir gérer un plateau aux moindres frais  participe aussi du respect du public… et de la planète où Vincent Macaigne , comme nous tous, n’est que de passage…image41.jpg
Ce jeune metteur en scène semble  intéressé par l’art contemporain et quelques  images d’Idiot sont assez belles.Dans son texte d’intention, il  cite des artistes comme Terry Richardson, Andreas Serrano et Gregory Crewdson, dont on peut voir  de remarquables  photos, magistralement mises en scène,  à la Galerie Templon, et mentionne  aussi Rembrandt, Bacon et Depardon ! Cela fait quand même beaucoup de monde convoqué au  portillon., pour ce qu’il a à montrer. Et comme il y a de la prétention dans l’air, il ne craint pas de présenter ce travail comme une « suite synthétique de ses précédents travaux » ! Tous aux abris!
La deuxième partie s’étire un peu mollement, ponctuée par les effets dont nous avons parlé plus haut; la fin est plus forte et il y a  une scène remarquable en densité et en vérité; c’est celle où Aglaé et Nastassia hurlent en s’injuriant et en viennent aux mains: là , on se dit  que Vincent Macaigne peut  être un  bon directeur d’acteurs. mais c’est presque la fin de ces trois heures et demi peu convaincantes. Heureusement, Vincent Macaigne  sait  choisir ses comédiens; en particulier: Pascal Réneric (Le Prince), Thibault Lacroix (Hippolyte) et Servane Ducorps ( Nastassia) qui  sont tous les trois d’une justesse et d’une sensibilité remarquables, et si le spectacle arrive quand même à passer par moments, c’est bien surtout à eux qu’on le doit. On les connaît depuis longtemps et ils n’ont cessé de progresser ; n’en déplaise à M. Goldenberg, qui n’est plus directeur des lieux, ils ont tous les trois, fait l’Ecole du Théâtre National de Chaillot…
Alors,  à voir? C’est selon votre capacité d’endurance acoustique ( en cas de problème, vous pouvez envoyer un commentaire sur ce blog en demandant le téléphone d’un excellent et très gentil  oto-rhyno à l’Hôpital de la Pitié qui, en plus, est un bon spécialiste de théâtre, on vous l’enverra aussitôt) . Cela dépend  aussi  de  votre envie de passer plus de trois heures dans ces conditions à  voir une chose que l’on oublie vite,  ou  de votre volonté de savoir  comment on peut employer l’argent public à concocter ce genre de produits.

  Sinon vous pouvez vous abstenir, la vie est courte et vous pouvez plutôt aller à la Galerie Templon voir les photos de Crewdson et/ou bien vous offrir  le film de Depardon. A vous de choisir mais ne venez pas dire que l’on ne vous aura pas prévenu…

 

Philipe du Vignal

Théâtre National de Chaillot, jusqu’au 21 mars.

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