La grande et fabuleuse histoire du commerce

La grande et fabuleuse Histoire du commerce, une création théâtrale de Joël Pommerat. 

 

La grande et  fabuleuse histoire du commerce 93ed57ca-314d-11e1-a880-aa3373773d44Qu’est-ce que la vente ? L’échange d’un bien, d’une marchandise contre une somme d’argent. C’est l’exercice banal de ceux qui vendent ou achètent, un exercice au quotidien où s’acquièrent les qualités d’un bon commerçant. Investir du temps et de la patience pour capter le client, évaluer réciproquement le rapport des forces et des désirs, et capter sa confiance.
La Grande et Fabuleuse Histoire du Commerce 
met en scène la vente à domicile, assurée par une équipe de quatre gaillards. Rien que des hommes-leurs épouses ne sont évoquées que par les appels téléphoniques quotidiens, reçus ou donnés. Cette brigade minimale fait précisément la force de vente de l’entreprise.

Or, un jeune, sans expérience, vient d’être embauché. Ainsi, ces commerciaux virils vont volontiers « driver » le nouveau venu pour améliorer leur chiffre d’affaires. La crise guette déjà, et le commerce ne se porte pas si bien que cela. La vente idéale ne devrait pourtant durer que quatre minutes : « arrivée, boniment, étalage de la marchandise, choix de l’article, paiement de la valeur inscrite sur l’étiquette, sortie. » (Robbe-Grillet). Pas si simple…
Cette façon de faire est plutôt désuète puisqu’aujourd’hui s’impose largement la vente par téléphone,le téléachat, la vente en ligne sur internet… Savoir pratiquer l’échange et la négociation, en tout lieu. Attirer et garder ses clients exigent une confiance et une séduction à inventer et à « jouer », comme dans toute relation humaine. Être un bon commerçant revient à être un bon acteur.
Les voyageurs de commerce  chez  Pommerat, vulgaires et bavards, appartiennent à une vision nostalgique du passé, fortifiée à l’origine par l’optimisme et l’esprit d’entreprise, hors du moindre contexte de récession.Vision qui reflète  les choix et  valeurs d’une société.
Dans le premier scénario, c’est une arme de défense qui fait l’objet des éloges des vendeurs auprès de leurs clients éventuels: on peut ainsi s’opposer à la violence extérieure depuis son chez soi, d’autant que sur la télé de leur chambre d’hôtel, défilent les images inquiétantes de mai 68. Ces vendeurs ne peuvent être sur les barricades, tout à leur souci d’honorer les valeurs de l’ordre, de la soumission, du travail… et du gain.
Trente ans plus tard, deuxième scénario, les rapports de pouvoir se sont inversés : les petits coqs d’antan sont chenus et chômeurs, et c’est un jeune chef des ventes-il a le vent en poupe-qui leur donne la réplique et le mouvement joyeux et libérateur. La leçon est cinglante: le même comédien (Ludovic Molière) qui incarnait le manque d’audace et la timidité dans le premier scénario, à son tour incarne la verve, le dynamisme, l’énergie souhaités. Ces travailleurs mûrs, maintenant  à la recherche d’un emploi, (Patrick Bebi, Hervé Blanc, Eric Forterre et Jean-Claude Perrin), vantards et sûrs d’eux,
ont été retournés comme des gants: ils sont à présent apeurés, velléitaires et pessimistes.
La roue tourne, et les nantis d’hier peuvent se métamorphoser en démunis d’aujourd’hui. Une leçon vivante de sociologie, une relation à l’argent à reconsidérer…

 

Véronique Hotte

 

 Théâtre des Bouffes du Nord Paris. Tél : 01 46 07 34 50  jusqu’au 16 novembre.


Archive de l'auteur

Fin de série

Fin de série, spectacle de Zazie Delem, Alain Booon et Jean-Claude Cotillard, mise en scène de Jean-Claude Cotillard.

 

Fin de série 477709762.2Il y a sur le plateau, une table et deux chaises, une espèce de secrétaire à abattant,  un buffet de cuisine des années 50, le tout peint, au second degré bien sûr,  dans une couleur beige aussi uniforme qu’immonde, un aquarium avec un faux poisson rouge, un panier à chat avec un faux chat et une cage à oiseau sans oiseau visible mais qui chante tout le temps et surtout un couple, l’homme et la femme, un peu handicapés par l’âge mais ne voulant pas se l’avouer.
Lui,  un peu ratatiné,
maigre et échevelé dans un pantalon trop large et elle, en savates et vieille robe de chambre, remarquable de tristesse et de laideur. A la fois terriblement vrais mais attendrissants, et caricaturaux comme tout droits sortis d’une BD.
Au début du spectacle, ils prennent leur petit déjeuner dans un silence total qui demeurera tel ou presque ensuite; elle, rigolant bien de la blague qu’elle joue à son mari, tourne vite dans son dos et
de façon perverse  l’ampoule qui pend au-dessus de la table, alors  qu’il  vient juste de la  remplacer,  et qui ne fonctionne donc plus.
Le ton est donné et tout le spectacle est muet, à part quelques mots que l’on parvient à discerner parfois.
Ils essayent tous les deux de rétrécir un temps dont ils ne savent pas quoi faire: en se chamaillant pour un rien,
ou en savourant la visite du médecin qui les bombarde d’une ordonnance interminable, puis,  revenus de la pharmacie, en rangeant chacun  une montagne de boîte de médicaments inutiles mais bien rangés et entassés dans un sac en papier pour chacun. Ils reçoivent aussi un représentant en appareils électro-ménagers qui essaye de leur vendre tout et n’importe quoi. Et le délégué d’une entreprise de pompes funèbres qui vient leur vanter différents cercueils qu’il leur présente en modèles réduits…
Quant au four à micro-ondes, il  joue des tours au vieux monsieur,  dont le pacemaker  s’affole et qui l’emmène dans une suite de mouvements saccadés. Bref, rien n’est vraiment dans l’axe dans la vie de ces deux retraités qui pourtant,  ne se plaignent pas vraiment.
C’est d’un comique très acidulé, et même parfois méchant, visiblement influencé par les spectacles de Macha Makeieff et Jérôme Deschamps, notamment Les Petit pas qui mettait en scène des personnes réellement âgées, pour les gags, les costumes, la gestuelle et un langage muet, ou à peine audible, bredouillé d’où émergent quelques mots auxquels on se raccroche. C’est magnifiquement bruité, et  drôle malgré certaines longueurs. Et Zazie Delem, Alain Booon et Jean-Claude Cotillard,  sont tout à fait justes et savent ne pas en faire trop, ce qui était le danger.
Reste à corriger une mise en scène pas toujours bien solide qui a tendance à patiner et à installer les choses; il faudrait aussi revoir la dernière partie mitée par plusieurs fausses fins, et resserrer un rythme général qui a parfois tendance à s’essouffler. Et ce ne serait pas un luxe d’ajouter quelques cuillerées de folie  à un ensemble un peu trop sage.
Mais, dans un genre pas évident ces derniers temps, le comique muet, cette Fin de série,  a fait l’unanimité du public pour une fois d’âge assez différent…Ce qui est toujours bon signe.

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué au Vingtième Théâtre jusqu’au 13 octobre et sera prochainement repris. 


Livres et revues

Livres et revues:

1975/2012, Scénographies en France, ouvrage collectif sous la direction de Luc Boucris et Marcel Freydefont, avec Jean Chollet, Véronique Lemaire et Mahtab Mazlouman.

Comme le précisent  dans la préface, Luc Boucris et Marcel Freydefont, l’ouvrage rassemble les portraits de cinquante-deux scénographes, et des notices pour cent soixante trois autres. Ils  ont pour la plupart travaillé avec les metteurs en scène les plus importants de théâtre comme d’opéra, les chorégraphes,les cirques, etc… sur les scènes les plus traditionnelles ou dans des lieux reconvertis à la scène, permanents ou provisoires, voire éphémères, à l’extérieur,  jardins, parcs ou rues. Mais aussi pour les plus connus,  sur des plateaux de cinéma ou de télévision.
Depuis les années 60, avec quelque retard sur les Etats-Unis, l’Allemagne, la Russie ou la Pologne, la scénographie s’est vite imposée en France comme élément essentiel d’un spectacle, avec une prise en compte des volumes, et de l’espace comme au Théâtre du Soleil, et  chez  Bob Wilson, Luca Ronconi, le Living Theatre, ou Jérôme Savary .
La plupart du temps dans des espaces modulables  ou restructurés à partir de salles existantes. Voire  dans des lieux loin des lieux de théâtre traditionnels et devenus des acteurs majeurs du théâtre contemporain comme, entre autres,  la carrière Boulbon près d’Avignon, aménagée par Jean-Guy Lecat.
Les deux préfaciers ont raison de rappeler que « le scénographe est à la fois au bord et au cœur, proche et pourtant à distance de l’action scénique » et un trait d’union essentiel entre les différents partenaires scéniques. L’ensemble de l’ouvrage fait un peu dictionnaire mais comment faire autrement, et à y regarder de près, Jean Chollet, Véronique Lemaire et Mahtab Mazlouman ont œuvré avec efficacité pour bien résumer le travail de chaque scénographe avec l’analyse de  trois de leurs réalisations.
Privilège de l’âge, nous  avons vu la majorité des travaux traités ici, et on peut dire que  l’ouvrage donne une excellente idée à la fois du style de chaque scénographe: la liste est longue des plus remarquables-manque Bob Wilson et Kantor on ne sait trop pourquoi-qui ont formé (hélas, la liste s’est encore allongée cette semaine avec la disparition de Patrice Chéreau!), ou qui forment toujours un couple indissociable avec un metteur en scène:  René Allio/Roger Planchon, Gilles Aillaud/ Klaus Michael Grüber, Roberto Platé/Alfredo Arias, Jean-Marc Stelhé/Beno  Besson, Yannis Kohkos/ Antoine Vitez, Richard Peduzzi/Patrice Chéreau, Guy-Claude François/ Ariane Mnouchkine, Michel Lebois/Jérôme Savary  ( non admis  dans la liste principale et c’est dommage!), Jean-Pierre Vergier/Georges Lavaudant,  François Delarozière/Le Royal de Luxe, Alain Chambon/Jacques Nichet, Jean-Paul Chambas/Jean-Pierre Vincent,  Eric Soyer/Joël Pommerat. Mais il y en a beaucoup d’autres qui sont cités dans une liste annexe.
En résumé, un petit ouvrage rigoureux  et qui sera bien utile aux  apprentis scénographes,  aux professionnels comme aux théâtreux qui veulent en savoir un peu plus sur ceux qui ont la mission enthousiasmante mais compliquée de donner un espace à un texte dramatique, à un opéra, ou à un spectacle de rue, etc… Il y a aussi, à la fin de l’ouvrage, un bon choix des livres parus depuis une dizaine d’années consacrés à la scénographie.

Ph. du V.

Actes Sud  28 euros

Ubu Scène d’Europe, Théâtre et argent.

Chantal Boiron, la rédactrice en chef de la revue Ubu,  a eu la bonne idée de consacrer un numéro aux relations difficiles que le spectacle vivant entretient avec le monde de l’argent, et cela dans la plupart des pays de l’Union européenne, et en particulier en France, où les choses ne datent pas d’hier.
Promesses électorales: la sanctuarisation annoncée par le candidat Hollande  n’a pas longtemps résisté, une fois qu’il a été installé à l’Elysée. La seule augmentation des charges( électricité, loyers, etc…) met les compagnies dans des situations souvent inextricables alors que les institutions, quoiqu’elles en disent, ne s’en sortent pas si mal, même si le coût du personnel administratif va croissant. (Il leur en coûterait plus cher de procéder à des licenciements!). Le théâtre public que le public continue à fréquenter s’en sort mieux  que le théâtre privé, actuellement pas très rempli,  mais il affiche des prix de places  à 35, voire 40 euros… cherchez l’erreur! Il faut bien rémunérer des acteurs vedettes, base incontournable du système!
Quand on voit,  entre autres, les dépenses  de communication de la plupart des grands théâtres publics sans que le Ministère de la Culture, toujours aux abonnés absents dans ces cas-là, on se dit qu’il y a quelque chose de pourri de le royaume de France ! et ce n’est pas le mécénat, remarque lucidement Chantal Boiron, qui aidera à sauver la situation. En effet, le dit mécénat, étudie soigneusement ses cibles, ne fait aucun cadeau et préfère la musique orchestrale et le patrimoine, ou s’intéresse à la rigueur aux grandes metteurs en scène vedettes et aux festivals important. Et, rien d’étonnant les banques sont les plus radines avec les petits! Bref, quand on est une jeune compagnie, mieux vaut avoir une vieille tante généreuse pour monter un projet, et/ ou un papa/ tonton/cousin/fiancé(e) capable de vous fournir gratuitement un local de répétition, et bosser dans un bon restaurant pour gagner sa vie. Même si c’est aux dépens des horaires de répétitions. Pas d’autre choix possible!
Là aussi, le ministère de tutelle n’a jamais fait preuve de beaucoup d’audace!et préfère s’en remettre aux D.R.A.C pour quelques saupoudrages de subvention, et  a toujours été  incapable de fournir simplement des locaux de répétition à ceux qui en avaient  le plus besoin. Ce que laissait pourtant faire  généreusement Vitez puis  Savary à Chaillot-ils connaissaient bien le problème-aux directeurs de l’Ecole. Mesure vite exclue quand Goldenberg lui a succédé.
Et le prêt de plateaux autrefois monnaie courante   a disparu ou presque…
Maintenant tout se paye, et cher!  Certes, cela ne date pas d’hier mais depuis une dizaine d’années, le système, la débrouille, la triche organisée arrange bien l’Etat qui ne veut surtout pas de remous! La crise des intermittents lui suffit déjà.  Sans doute y a-t-il trop d’offres par rapport à la demande, c’est aussi un des paramètres que ce numéro d’Ubu n’élude pas. Cette crise incontestable aura au moins le mérite de faire bouger les lignes et de faire naître un nouveau théâtre moins arc-bouté sur ses privilèges qui sont le cancer qui le ronge.
Il y a aussi dans ce  bon ensemble d’articles,  des témoignages de metteurs en scène comme celui du hongrois Viktor Bodo ou d’une administratrice  de collectif d’artistes, comme  la portuguaise Filipa Rolaça, administratrice  Et un remarquable texte de Daniel Migairou et Jean-Pierre Thibaudat sur les profonds changements que vont connaître les projets de théâtre, en particulier quant à la scénographie de plus en plus soumise aux restrictions de budget, à la façon de répéter, à la durée effective des spectacles et au recours à de nouveauxs modes de production, notamment en privilégiant le recrutement d’ acteurs connus, voire vedettes. Mais bon, souvenons-nous des pendrillons de velours noirs de Vilar qui n’avait  d’argent pour des décors importants, et d’acteurs comme Gérard Philippe, capables d’attirer les foules, ou des quelques palmiers en carton de Michel Lebois, de lumières vite réglées et de belles plantes  en porte-jarretelles  au  Magic Circus de Savary qui faisait aussi vendre des bières à  l’entracte par ses comédiens, pour compléter le budget, comme au Théâtre du Soleil.
A chaque époque, sa débrouille… Mais les deux auteurs recommandent quand même à tout débutant de ne pas avoir  les mains absolument vides quand il arrive avec un projet théâtral!
Il y a aussi un article d’Odile Quirot  qui montre que l’argent est aussi un thème récurrent chez les auteurs de théâtre contemporain, article complété par un remarquable entretien avec Joël Pommerat  dont les personnages ont  une relation difficile avec le travail et l’argent comme ces vendeurs à domicile  dans La grande et fabuleuse Histoire du commerce, actuellement jouée au Théâtre des Bouffes du Nord. L’auteur Pommerat parle aussi très bien du chef d’entreprise Pommerat,   puisqu’il est aussi directeur de sa compagnie, et c’est plutôt rare dans la France d’aujourd’hui,  avec souvent plusieurs spectacles qui tournent en même temps.
Maïa Bouteillet s’est intéressée, elle, et souvent de façon pragmatique,  aux moyens de vivre des auteurs dramatiques  que ce soit en France ou les autre pays européens, et on apprend beaucoup de choses sur cet étrange métier où rappelons-le, au 19 ème siècle,  on pouvait gagner fort bien sa vie, ce qui a bien changé!
Un regret? Le numéro est resté frileux sur les chiffres, les bons gros chiffres, bien vulgaires et bruts de décoffrage,  mais parfois impossibles à dénicher, même et y compris quand on travaille dans une institution, et que le public ignore évidemment encore plus. Du genre: le nombre  d’abonnés d’un théâtre (toujours ancien ou inexact!), le coût précis d’un spectacle important, y compris le fongible quotidien,  le salaire d’un directeur, d’un metteur en scène, des comédiens principaux et secondaires, des  figurants, des  machinistes? Combien se paye une scénographie, une création lumière, un ensemble de costumes? Combien une compagnie doit-elle payer la communication pour son spectacle dans un théâtre municipal parisien? Etc… Quelle sont exactement les aides accordées par la mairie de la capitale au théâtre privé?  Cela pourrait faire  l’objet d’un autre numéro d’Ubu! Il y a du pain sur la planche
En tout cas, ces articles  donneront matière à réflexion à tous ceux- y compris aux lycéens des classes théâtre-qui se posent des questions sur l’argent au théâtre…


Philippe  du Vignal

Frictions n° 21.

Citons aussi le dernier numéro de  la revue Frictions dirigée par Jean-Pierre Han avec plusieurs bons articles dont un long, remarquable et souvent drôle: Labiche entre cruauté et mélancolie, où Jean Jourdheuil  parle de ses hypothèses dramaturgiques pour Le prix Martin récemment mis en scène par Peter Stein qui avait fait l’objet de quelques controverses. Et il a raison de se poser la seule bonne question: que se passait-il dans la tête de Labiche quand il écrivit la pièce en 1876 et dans celle de Stein actuellement,  soit presque un siècle et demi plus tard. Effectivement, la réception du théâtre de Labiche ne peut plus du tout être identique  même si on ne change en rien le texte original;  et donc les mises en scène, qu’elle soient de Chéreau, Vincent, Grüber ou Stein, participent d’un regard idéologique très différent, deux Français l’un mort et l’autre pas et deux Allemands l’un mort et l’autre pas, mais en gros du même âge, et Jourdheuil a raison de rappeler que le théâtre de Labiche  est trop souvent appréhendé  par rapport à des idées reçues,  alors qu’il faudrait, comme il dit,  se poser des questions pertinentes quant à la société où ses personnages évoluaient.
En résumé, nous fait comprendre Jourdheuil, on ne peut se permettre de faire l’impasse d’une solide analyse dramaturgique, et les jeunes metteurs en scène qui se risquent dans l’aventure feraient mieux de lire cet article avant… Il propose,  en autres pistes de considérer chez Labiche la sexualité comme option dramaturgique et le grotesque comme option esthétique.

Au fil des pages, on peut également  de Rodolphe Fouano, un portait de Jean Vilar où il bouscule pas mal de stéréotypes; il créa, outre les classiques, de Gatti, Clavel, Claudel, Montherlant, Vian, Vinaver, Obadia, Gide ou Beckett (mais sans doute pas avec le même bonheur que pour les grands classiques). Il fut aussi un écrivain et un théoricien du théâtre bien connu et  écrivit aussi quelques pièces,  souvent adaptées de Lope de Vega  ou Sophocle, etc…
Il y a aussi une communication de  Jean Lambert-wild  metteur en scène et directeur de la Comédie de Caen à un débat franco-germano-hongrois à Budapest en avril dernier sur Pouvoir et culture. Il essaye de situer la place de l’individu inquiet devant les mutations de la connaissance qu’on lui impose actuellement et rappelle  que le principe de notre civilisation, c’est de soutenir toutes les strates de notre culture et toutes les avancées de l’art et de l’éducation.

Ph. du V.

Jeu n° 46

Enfin quelques mots et avec un peu de retard sur la très bonne revue québécoise. On peut y trouver une quinzaine de regards critiques sur des spectacles récents, notamment Robin et Marion d’Etienne Lepage, un cabaret Kurt Weil, la création au Québec d’une pièce de Deirdre Kinahan, Ce moment-là. L’ensemble donne un bon aperçu du théâtre de langue française là-bas.
Il y a a aussi dans ce numéro un dossier Jusqu’où te mènera ta langue  où se posent la question un certain nombre de personnalités comme Marcelle Dubois, directrice artistique et générale du festival Jamais lu, du metteur en scène Martin Faucher, de Catherine Voyer-Léger, directrice du regroupement  des éditeurs canadiens-français, ou Anne-Marie White metteur en scène et auteure.
Egalement à lire une chronique sur deux villes comme Santiago et Sarajevo où Michel  Vaïs  parle entre autres de Villa de Guillermo Calderon, un spectacle du Teatro Playa de Santiago présenté en 2012 à Sarajevo.
Et encore une bonne analyse de la figure des couples dans la danse contemporaine.

Ph. du V.

Amour et désamour du théâtre de Georges Banu.

Livres et revues 9782330022662Amour ou désamour du théâtre, Georges Banu s’interroge sur cette alternative, à travers la dialectique de l’incarnation et de l’imaginaire. Pourquoi quitter la chambre pour aller au théâtre ? Est-ce un loisir ou bien un art ? Ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre. Comment ne pas se souvenir d’Hamlet ? Le prince amoureux du théâtre motive sa passion en retrouvant sur la scène élisabéthaine le miroir qui renvoie le reflet concentré de la vie, ainsi la scène du meurtre paternel par son oncle et sa mère.
Le théâtre est encore le piège où le jeune prince prendra la conscience du roi. Ne pas aimer le théâtre, insinue Banu, revient à ne pas éprouver ce besoin de concentration. La scène, en raison même de l’incertitude instaurée entre le réel et la fiction, procède à la dénonciation de la confusion opérée,  tout en se réjouissant de la croyance suscitée. Un exemple en est la scène du théâtre dans le théâtre des artisans shakespeariens du Songe d’une nuit d’été, qui disent ouvertement « qui » ils jouent.
Le théâtre par ailleurs fait du présent sa condition suprême. Nous sommes ensemble, ici et maintenant, nous nous livrons au jeu dans l’espace restreint d’une salle de répétitions. Comme le dit Prospéro dans La Tempête de Skakespeare, « nous sommes faits de l’étoffe du présent ». La magie ne dure qu’un temps pour l’accomplissement de cet « instant habité », que, sans jamais se lasser,  le spectateur attend. Être dedans la représentation ne signifie pas se rendre prisonnier d’une illusion, mais se projeter intimement dans le spectacle dont on éprouve l’attrait et apprécie la qualité.
Le théâtre est, comme le disait Vitez:  » Le lieu où se rend le peuple pour écouter sa langue ». À travers ce sentiment d’une appartenance, d’une identité qui permet, grâce aux mots, l’enracinement dans la mémoire d’un pays, la jouissance d’une socialité, la sensualité d’une écoute.  Les mots entraînent certes la réduction d’un public, la limitation d’une mobilité internationale du spectacle, mais assurent a contrario, le rattachement d’une communauté à une langue, c’est une sorte de ciment.
Le répertoire-un patrimoine-invite au voyage hors de la durée, et les spectacles marquent les stations dans la durée. En même temps, nous sommes aujourd’hui sous l’emprise du « présent permanent ». Et pour beaucoup, le répertoire renvoie le théâtre du côté de la persistance du passé, contraire au culte de l’immédiat contemporain de nombres de scènes actuelles.
Au théâtre, il existe encore des partisans de la voix forte ou, au contraire,  de la voix chuchotée, et le murmure à peine audible consacre la victoire du cinéma sur le plateau, tandis que la profération confirme la volonté de ne pas se rendre :« Ce fut, dit Banu,  la posture d’Antoine Vitez, qui invitait les spectateurs à projeter la voix, à faire résonner les alexandrins, à cultiver la réverbération des mots dans les murs du Palais des papes ou dans la caverne de Chaillot. Vitez était un anti-Grüber ! »
L’auteur se souvient aussi de Brand d’Ibsen, dans la mise en scène de Stéphane Braunschweig (2005) qui soulignait les imprécations du pasteur totalitaire, à travers la voix magistrale et puissante de Philippe Girard.L’écartèlement est la condition de l’homme de théâtre, entre murmure ou déclamation, divertissement ou art.
Pour « être »enfin,  à la façon d’Hamlet, soyons ce spectateur écartelé, ni acteur ni écrivain,  que l’auteur aurait pu devenir, mais ce citoyen lettré pourtant qui aime se laisser consumer par la passion de la scène.

Véronique Hotte

Le Temps du Théâtre, Actes Sud.

Le plus heureux des trois

 Le plus heureux des trois d’Eugène Labiche et Edmond Gondinet,   mise en scène de  Didier Long.

 

Le plus heureux des trois piecegalerie.1192.thumb_Un cerf aux cornes imposantes trône sur la cheminée du salon et abrite un coucou offert au cocu par l’amant  qui est, par ailleurs, et ce n’est pas incompatible, son meilleur ami. C’est là que les infidèles cachent leur correspondance secrète qui  engendrera tous les quiproquos  de la pièce, alors que s’entremêlent les intrigues amoureuses.
La femme et l’amant trompent le mari; l’amant trompe sa maîtresse; le mari trompe sa femme avec la femme du domestique qui a trompé son mari avec l’amant; l’oncle de l’amant a trompé le mari avec la première femme de ce dernier; le domestique trompé trompe ses maîtres, etc…
Labiche conjugue au pluriel le fameux trio-chacun des huit personnages trompant les autres, au vu et au su du spectateur… spirale infernale développée à l’infini, de cocufiages posthumes à ceux encore dans l’œuf. La mécanique du rire est toujours maîtrisée et  savamment dosée dans cette œuvre écrite en 1870, quelque vingt ans après Le Chapeau de paille d’Italie,  et dix ans après Le Voyage de Monsieur Perrichon.
La mise en scène, tout en respectant la folie débridée de la pièce, ne force pas la caricature et les acteurs ont peaufiné leur personnage. Arthur Jugnot campe un amant enthousiaste,  Jean Benguigui compose un mari retors et cynique sous des airs de fausse naïveté face la femme adultère, Constance Dollé, parfaite écervelée.
Dans un décor élégant et astucieux qui se déglingue à mesure que l’action se précipite et qui  permet aux entrées et sorties incessantes une fluidité naturelle. Sous les rebondissements et les calembours en cascade, pointe une certaine gravité: les bourgeois balourds et hypocrites que le dramaturge prend plaisir à épingler n’en sont pas moins humains et assaillis de doutes; les domestiques, qui contribuent pour une bonne part aux intrigues, bien que caricaturés, ont aussi leur complexité.
La servante peu accorte fait chanter sa maîtresse et joue les voyeuses  et le couple de domestiques alsaciens,  affublés d’un accent à couper au couteau, n’est pas en reste. C’est une  vision bien noire de la société basée sur le faux-semblant, le mensonge, y compris  ceux qu’on se fait à soi-même.
Au sein de cette constellation de triangles amoureux, quel est le plus heureux des trois? Aucun, dirons-nous. Mais le public est séduit par une mise en scène sobre qui laisse entendre la virtuosité du texte.

  

Mireille Davidovici

 

Théâtre Hébertot  Paris  T: 01 43 26 20 22

Aragon

Aragon, ce livre ouvert, textes de Louis Aragon, adaptation d’Alain Paris, musique de Stéphane Puc.

Au bout d’un parcours labyrinthique, on se trouve,  face à un Aragon que l’on connaît peu, Aragon le bâtard. Il a raconté, non sans humour ni sans quelque amertume, la légende de son enfance : sa mère se faisait passer pour sa sœur, lui-même pour le fils adoptif de sa grand-mère, son père, sans le « reconnaître », ne lui a révélé son nom qu’au moment de son départ pour la guerre. Sa tombe devait afficher son identité… Pas étonnant, après cela, qu’il se soit choisi un nom de prince et qu’il ait réinventé l’amour…

Alain Paris glisse avec une grande maîtrise de la prose autobiographique à la poésie et de la  poésie à la chanson. Le style précisément bâtard d’Aragon permet ces glissements : haute langue et popularité, avec un mot canaille de temps en temps. Le rythme de la phrase balance l’alexandrin, qui scande de ses hémistiches la grande chanson à la française. On reconnaît la noble grandiloquence de Léo Ferré dans le poème de la grande guerre  « Tu n’en reviendras pas, toi qui courais les filles, jeune homme dont j’ai vu battre le cœur à nu quand j’ai déchiré ta chemise… ». Le décasyllabe de la poésie courtoise chante dans le poème d’amour: «Il n’aurait fallu, qu’un moment de plus, pour que la mort vienne »…

Alain Paris a une belle voix, ample et nuancée, presque trop grande parfois pour cette salle (qui n’est pas si petite) et il nous fait la grâce de chanter sans micro. Enfin une voix naturelle, libre, sans les parasites et les souffles du son électrifié ! … Stéphane Puc, à l’accordéon, donne un beau coup de neuf aux mélodies de Ferrat et Ferré, et apporte ainsi  une touche supplémentaire d’élégance au spectacle.

 

Christine Friedel

Théâtre de Ménilmontant, 01 46 36 98 60, jusqu’au 27 octobre.

Please, continue (Hamlet) (Montreuil)

Please, continue (Hamlet)  de Roger Bernat et Yan duyvendak.

L a salle Jean Pierre Vernant est transformée en cour d’assises.  Avec  des professionnels de la justice, des acteurs et du public.Le fait de départ est le meurtre d’un homme par l’ex-petit ami de sa fille pendant une nuit de mariage. Bien sûr, le jeune meurtrier c’est Hamlet, L’accusation c’est Ophélie et le témoin,  c’est Gertrude, mère d’Hamlet. Le drame a lieu pendant la fête de (re)mariage de Gertrude avec Claudius et le cadavre,  c’est Polonius, père d’Ophélie.
Trois acteurs sur le plateau pour incarner Hamlet, Ophélie et Gertrude, « matérialisés » par un tee-shirt jaune, enfilé par dessus leur vêtement  avec le nom de leur personnage  suivi de celui de son nom à lui ou elle entre parenthèses.
Les professionnels de justice qui se prêtent à ce jeu sont différents chaque soir. Ils n’ont pas répété, n’ont seulement reçu qu’un dossier d’instruction qui passe dans le public. Ici, les metteurs en scène ont tout fait pour que nous soyons plongés dans un procès aussi réaliste que possible, comme il aurait pu avoir  lieu si l’action datait de nos jours. Il y a d’ailleurs beaucoup d’actualisations qui enfoncent le clou : Hamlet est un  jeune homme mou, ayant arrêté l’école très jeune, consommant drogue et alcool de temps en temps (« à l’apéro quoi » comme il le dit).
Il  porte une arme sans autorisation parce que son quartier « craint un peu », et  pendant la fête du mariage où tout le monde boit beaucoup, il fait une « espèce de spectacle », un « sketch qui a mal tourné ». Puis Hamlet va discuter avec sa mère pour lui dire une fois de plus tout le mal qu’il pense de son union avec Claudius,  mais Polonius, voulant connaître les vraies raisons du malaise d’Hamlet se cache derrière un rideau pour espionner.
Malgré la complicité de Gertrude et Polonius, au premier mouvement de ce dernier derrière le rideau,  Hamlet plante son couteau dans  l’étoffe , tuant ainsi le père d’Ophélie,  croyant « planter un rat ». Le procès  décline ensuite les différentes auditions qui ont lieu après la découverte du corps. Le langage est moderne,  Ophélie,  partie civile, parle de pute, cite Hamlet lui disant qu’elle n’a plus qu’a se marier avec un
« blédard ». Bref, c’est un peu too much …!
L’intervention de l’expert psychiatre -criminologue est assez éclairante sur la psychologie d’un personnage comme Hamlet:  il est question « d’intoxication alcoolique »,  de « discernement entravé mais pas aboli », du caractère « passif dépendant » du fils de Gertrude. On tient là un moment de la pièce important et assez unique, ou comment, par le prisme de l’analyse psychiatrique et criminelle, on va dresser un portrait froid et clinique du plus grand héros du théâtre.
Là encore, pour faire moderne, on apprend qu’Hamlet consommait des anxiolytiques et des antidépresseurs  (dont la prise combinée annule les bienfaits de l’un et de l’autre, souligne l’expert !)
Deux autres moments de théâtre:  les plaidoiries des deux avocats, dont l’un annonce avec malice « on est à la cour d’assise ici et  est pas ailleurs ».  Puis huit  personnes sont tirées au sort sur la liste de réservation pour être juré,  et vont aller  délibérer. Filmés sans son pendant un entracte de 20 minutes. Le spectacle se termine sèchement sur l’énoncé du verdict, les comédiens ne saluent pas vraiment et les applaudissements sont plutôt maigres.
Au-delà de l’intention louable et malgré les 2h30 que dure le spectacle, c’est bien trop court pour que nous soyons véritablement plongés dans une ambiance judiciaire comme c’est l’objectif de départ. Un procès d’assises,  c’est toujours à un moment où un autre, et assez  effroyable, l’énoncé brut des faits, l’émotion des témoins et victimes, la froideur des pièces à conviction, les attaques menées d’avocat à avocat… Ici tout va trop vite, l’affaire est effleurée, on s’attarde sur la présence des rats, et sur la dératisation effectuée quelques mois plus tôt..
On est donc jamais dans l’émotion, quelque chose fait qu’on sait toujours qu’on est au théâtre et que, pour une fois, cela nous rassure.
 Rendre actuels l’histoire et les personnages fait sombrer le spectacle dans une simplification à outrance et des comédiens professionnels qui sont  ceux du plateau qui « jouent » le moins ! Hamlet est complètement amorphe et répond tout juste aux questions,  aucune trace de révolte ne brille dans ses yeux.
Au delà de la fausse bonne idée,  et pas nouvelle, l’alchimie n’a malheureusement pas lieu, ni pour célébrer le mythe shakespearien, ni pour montrer le métier de la justice se faire, mettant d’ailleurs les professionnels de la dite justice un peu en difficulté,  soumis qu’ils sont, pour chacune de leurs interventions, à  un temps imposé. On a l’impression à l’issue du spectacle  que tout le monde s’est bien amusé. Mais pas plus…

Julien Barsan

Nouveau Théâtre de Montreuil jusqu’au 19 octobre.

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Festival mondial de Charleville-Mézières

17ème Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes Charleville-Mézières(suite et fin).

Avec une centaine de spectacles à l’affiche du in, une vingtaine de spectacles de rue, et  un nombre exponentiel de compagnies (impossible à  chiffrer) dans le off, et à présent l’apparition d’un off du off, sans compter les expositions,  rencontres,  le cinq à sept   de  Pulchinella… les festivaliers  ont de quoi faire, voir et entendre… Courant dans tous les sens, plan de la ville à la main.
Les habitants sont mis à contribution pour les héberger (l’infrastructure hôtelière reste insuffisante)  et les renseignent. Vendeurs de gaufres, frites, crêpes et même huîtres… ne chôment pas ! Pas snob du tout ce festival…
Mais cela n’empêche pas-au contraire -le professionnalisme de la programmation, loin des clichés,  et qui  offre un large éventail de formes qui font exploser les frontières entre les arts. Le thème de cette 17 ème édition: celui du passage entre  les générations, les expériences artistiques, les cultures…

Le Chant du Bouc par la compagnie À.

Festival mondial de Charleville-Mézières aThéâtre d’objets, sans parole, cette histoire de bouc émissaire  finit mal évidemment. A droite « la parfaite ménagère » (remarquable Dorothée Saysombat) avec sa maison « Sam – Suffit » en rose, sa petite auto, son petit chien- chien…,  la tondeuse à gazon et la musique du bonheur des  années 50 / 60.
A gauche,  le « parfait homme d’affaires » avec le même attirail en …bleu. Dans deux  espaces placés sur deux tables – guéridon à roulettes. Tout va bien… jusque là,  même les chiens sympathisent…Puis arrive un troisième larron pas-du-tout-du-même-style : caravane sans couleur, bicyclette, et une vache sur un troisième espace à roulettes.
  Une mise à mort  annoncée. Comme dans un film de Fassbinder: mêmes thèmes, mêmes musiques et  même ambiance délétère des années 50 mais il s’agit ici d’un drame réduit à une simplicité confondante: tout se joue sur trois tables, avec des éléments style Lego et des comédiens formidables.

La Pluie d’été de Marguerite Duras,  atelier-spectacle dirigé par Sylvain Maurice, avec la deuxième promotion de l’École supérieure des arts de la marionnette.

Sylvain Maurice a le sens de la marionnette;  avec  Les Sorcières, il entrait, de façon magistrale, dans cette forme artistique que peu de metteurs en scène de théâtre osent aborder pour en faire un moyen d’expression à part entière.
Avec ces élèves (des filles et un seul garçon), il a fait en sorte qu’ils  incarnent tour à tour,  un des points de vue du principal personnage, Ernesto. Tout se passe à Vitry-sur-Seine, dans  une famille un peu hors limites représentée par de toutes petites marionnettes  mais dont  la tête est celle des  comédiens, et dont les jambes et bras sont  animés par les doigts des manipulateurs.
L’ensemble donne un beau spectacle, frais, un peu éloigné du texte de Marguerite Duras, plus sombre, et  disons, plus sociologique mais se libérer des textes peut, comme ici , être positif.

bobFin de série  par le BOB Théâtre

Incroyable performance d’un acteur, seul en scène avec une bande-son parfaite et une musique connue :  celle des films de James Bond  des années 60 là aussi. Lui : Denis Athimon  n’a qu’une table, une chaise et un drapeau américain pour seuls accessoires. L’autre:  une bande-son remarquable de François Athimon.
Lui ne veut plus jouer au héros : il a peur, il a des chagrins d’amour comme tout le monde et en a assez d’accomplir  des missions impossibles, entre hôtels de luxe et  inévitables courses poursuites. L’autre multiplie les provocations à force de coups de poings sonores. James Bond terminera KO.
Une belle démystification d’un héros  mythique…

Mireille Sibernagl

Adieu Patrice Chéreau,

Adieu Patrice Chéreau,

Adieu Patrice Chéreau, dans actualites patrice-chereauPlutôt que vous infliger la n ième biographie comme il y en a dans tous les journaux, nous avons préféré vous donner les témoignages des critiques du Théâtre du Blog qui, pour la plupart, et depuis une quarantaine d’années,  ont vu presque tous ses spectacles.
Chéreau, que l’on ait aimé parfois davantage le metteur en scène que le cinéaste et l’homme, aura en tout cas marqué des générations de spectateurs. C’était une figure emblématique du théâtre français, dans ses mises en scène d’auteurs contemporains ou classiques…

Ph. du V.


 

 

 

Le dimanche 3 novembre, à 20h,  au Théâtre de l’Odéon, Paris.

De nombreux amis et  des proches qui l’ont accompagné  rendront un hommage à l’homme de théâtre, de cinéma et d’opéra. Avec amitié, tous viendront partager un souvenir, un texte…
La soirée sera ponctuée d’extraits de ses films et de documentaires sur son travail, ainsi que d’œuvres musicales qu’il aimait particulièrement.
 Entrée libre dans la limite des places disponibles.

Le film était à la fois osé, sordide, et  bouleversant …L’Homme blessé  était une descente dans les bas-fonds d’une sexualité qui ne pouvait  se montrer à l’époque. Patrice Chéreau a ouvert une plaie qui suintait la douleur et surtout il nous a présenté un merveilleux acteur, Vittorio Mezzogiorno.
Je n’ai jamais oublié ni l’acteur, ni la grande sensibilité de Patrice Chéreau, directeur d’acteurs…

Alvina Ruprecht,  correspondante de Théâtre du Blog, à Ottawa.

Je me souviens d’Hamlet et  de l’arrivée retentissante du spectre à cheval dans la cour d ‘honneur du Palais des papes de Gérard Desarthe et des autres comédiens. Je me souviens de Phèdre et la douloureuse fracture de Dominique Blanc,  seule au milieu des spectateurs des ateliers Berthier. Je me souviens de la folle énergie  des jeunes comédiens du Conservatoire national dans  Richard III à la Manufacture des œillets  à Ivry.
Plus récemment, je me souviens de son  salut, lorsque nous nous croisions au Théâtre de la Ville. Tous ces lieux, alors que  j’étais  en études théâtrales à la faculté de Nanterre ont marqué pour la vie, ma mémoire et mon lien de simple spectateur avec Patrice Chéreau.
Aucun mot ne sera assez fort pour exprimer notre manque définitif aujourd’hui…

Jean Couturier

On l’avait  connu aux Théâtre des Trois  Baudets  géré en 67 par Maurice Delarue de Travail et Culture; il y créait L’Affaire de la rue de Lourcine de Labiche, et nous,  avec le Théâtre de l’Unité,  on jouait Apollinaire à la guerre, le mardi,  jour de relâche.
Nous l’avions invité à dîner un soir à Meudon chez le père de Jacques Livchine. Il  y  avait  donné tous ses coups de fil sans aucune gêne, et déclaré que, dès qu’il pourrait, il laisserait « sa troupe actuelle pour embaucher de vrais comédiens »…
Nous avions vu ensuite  Les Soldats de Lenz à Chaillot au concours des jeunes compagnies, et je me souviens encore de Melly Touzoul, devenue l’épouse de Paul Puaux. Puis ensuite, nous étions allés en voiture, de nuit,  au Piccolo Teatro de Milan voir sa mise en scène de Splendeur et mort de Joaquin Murieta. Epuisée, j’avais un peu dormi, pendant le spectacle mais j’ai encore des images dans la tête. Et  j’avais tout de même réussi à publier un article.
D’autres souvenirs forts: son remarquable Dom Juan au Théâtre du VIIIème de Lyon. Comme  j’avais fait quelques réserves, il m’avait dit:  « Quand est-ce que tu arrêteras d’écrire des articles de merde dans ton journal de chiottes  ( c’était France Nouvelle)!
Encore quelques images: son très beau Richard II à l’Odéon avec Gérard Desarthe et La fausse Suivante aux Amandiers-Nanterre avec Jane Birkin,  et aussi Massacre à Paris de Marlowe  au Théâtre du VIIIe  et  Combat de Nègres et de chiens de Bernard-Marie Koltès à Nanterre.
C’était, je crois, un grand artiste, mais… pas une très belle personne.

Edith Rappoport

De quoi se souvient au juste, d’un si long parcours et dont nous avons pratiquement tout vu, sauf Wagner à Bayreuth! Alors, en vrac: D’abord Les Soldats de Lenz en 66, à la salle Gémier à Chaillot-il avait 23 ans!- qui allait obtenir le prix des jeunes compagnies. Coiffant au poteau et c’était justice, Jean-Pïerre Miquel qui l’avait très mal accepté…
Patrice Chéreau, alors très jeune metteur en scène, avait été élève au lycée Louis-le-Grand; ses copains étaient Jean-Pierre Vincent et Jérôme Deschamps! Si, si, c’est vrai! Il avait un sacré culot: mettre en scène une pièce quasi-inconnue en France, possédé d’une envie d’en découdre avec le théâtre  souvent poussiéreux de l’époque. Et il avait pris des risques, en recomposant le personnage principal de la pièce, une jeune femme très enrobée, dont tombaient amoureux les soldats.
Il nous souvient que Bernard Dort, grand critique et universitaire, notre ancien professeur, n’était pas très satisfait de ce traitement qui, selon lui , rendait moins crédible la pièce, mais le spectacle, malgré des défauts,  avait une énergie peu fréquente, et tout à fait prometteuse.
Je me souviens  de notre première rencontre dans un café pour une interview quand il répétait son très beau Richard II dans une des salles de l’ancien cinéma Gaumont,  place de Clichy. Pas très bavard, fatigué et terriblement anxieux, il disait cependant des choses très justes sur l’univers de Shakespeare.
Je me souviens aussi un dimanche après-midi, de son Dom Juan avec Marcel Maréchal dans l’ancien théâtre de Sartrouville (Yvelines) envahie de bruit parce que situé au-dessus d’un  marché couvert que l’on nettoyait, puis de Peer Gynt qui  nous avait séduit  par sa belle picturalité, mais ne nous avait pas entièrement convaincu, puis de son formidable Hamlet avec la remarquable scénographie de son ami Richard Peduzzi qui l’aura accompagné toute sa vie.
Je me souviens très bien aussi des Paravents de Jean Genet à Nanterre, brutalement interrompu par une panne de courant, et surtout de  Combats de nègre et de chien dans un génial dispositif bi-frontal de  Richard Peduzzi, avec une petite caravane sous une bretelle d’autoroute au Théâtre des Amandiers, et du trio Michel Piccoli, Philippe Léotard et Myriam Boyer. Je me souviens aussi de la radicalité et de la formidable jeunesse qu’il avait su redonner à La Dispute de Marivaux, à l’époque très peu jouée.
Richard Peduzzi est pour beaucoup, on l’oublie trop souvent,  dans les réussites de Patrice Chéreau. Dont une de ses dernières mises en scène, Rêves d’automne de Jon Fosse, avec des fausses/plus que vraies toiles de maîtres dans des salles de musée  parquetées où  le scénographe nous  avait servi de guide après la représentation.
Côté opéra, comme Christine  Friedel, je me souviens de la course à l’échalote pour avoir des places pour son remarquable Lulu à l’Opéra, où des étudiants mexicains avaient passé la nuit  dans leur hamac accroché aux grilles du théâtre pour être sûrs d’être les premiers à l’ouverture des guichets!
On le disait volontiers cassant et dur en affaires… Peut-être, mais il n’empêche: il avait défendu l’Ecole du Théâtre National de Chaillot quand son existence était menacée par Ariel Goldenberg, ci-devant directeur du Théâtre. C’est cette image que nous garderons aussi de lui!
Merci, Patrice Chéreau, pour le formidable coup de jeune, empreint de générosité et de compréhension radicale des textes que vous  aurez apporté au théâtre français. Une vie de critique dramatique au quotidien, c’est aussi celle des metteurs en scène qui nous accompagnent et que nous accompagnons.
Patrice Chéreau, une chose est sûre, faisait partie, et depuis très longtemps, de notre paysage mental et artistique.

Philippe du Vignal

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Qui n’aurait pas aimé son œuvre flamboyante, du théâtre au cinéma en passant par l’opéra ; la splendeur des images (Peer Gynt), la beauté des corps (La Reine Margot, Intimité),  la profonde compréhension des œuvres (Marivaux, William Shakespeare, Bernard-Marie Koltès, Jon Fosse …). Lui qui jouait, comme un peintre de la lumière et l’obscurité.
Mille images surgissent dans le kaléidoscope de notre mémoire. On se souviendra aussi de sa présence puissante et souple, quand il donnait lui-même corps aux textes, incarnant Richard ll, ou Dans la Solitude des champs de coton et, tout dernièrement, donnant vie au Coma de Pierre Guyotat.
Nous serons nombreux à nous rendre au Théâtre du Rond-Point à  partir du 15 octobre, pour voir Les Visages et les corps, mise en scène et interprétée par Philippe Calvario, et tirée du journal intime de Patrice Chéreau.
Il y livre sa vision de l’art; à l’automne 2010, il avait été  invité au musée du Louvre…

Mireille Davidovici


Mille images vivantes restent des spectacles de Patrice Chéreau,  qui ne sont pas de l’étoffe des rêves, mais d’une sacrée volonté de travail, d’intelligence, de beauté. De la vraie beauté, celle qui naît de la justesse, de l’exactitude, et du courage d’aller jusqu’au bout de cette exactitude.
Dans le kaléidoscope et la bousculade des souvenirs: le pont dangereux de La Dispute de Marivaux au théâtre de la Gaîté lyrique, le blanc glacé et passionné des Soldats de Lenz, le piétinement du cheval fantôme de Hamlet, le couloir de vide tendu entre les deux protagonistes de La Solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, Dominique Blanc dans Phèdre, la bagarre pour voir Lulu de Berg à l’Opéra de Paris (et je l’ai vue !)… Et tous les autres souvenirs qui sont, dans la mémoire des spectateurs, dans l’histoire du théâtre.
Parmi tous ces bouleversements, toutes ces admirations, j’ai choisi le Dom Juan de Molière qu il avait mis en scène à Sartrouville en 1969. Quatre ans auparavant, Marcel Bluwal et Michel Piccoli avaient donné un superbe coup de jeune à la pièce, filmée au bord de la mer et aux Salines royales d’Arc-et-Senans.
Patrice Chéreau, lui, était allé beaucoup plus loin. Son Dom Juan n’était pas un séducteur : affaire classée. Gérard Guillaumat, venu de la troupe de Roger Planchon, jouait un être errant, fatigué, au bout de sa liberté. Marcel Maréchal le suivait, Sganarelle ronchon et fidèle, en grand acteur fermement dirigé.
Roséliane Goldstein (qui jouait déjà dans Les Soldats ) était une Elvire mordue par le désir, pliée en deux par la brûlure de son ventre. À l’époque, on avait reproché à Patrice Chéreau,  sa misogynie.
Les paysannes, c’était Michèle Oppenot. Je ne me souviens que d’elle, en haillons, épuisée, avec la dignité de celle qui manque de tout. Patrice Chéreau avait osé une lecture radicale et sérieuse de la pièce. Par exemple, quand Dom Juan joue avec les mains de Charlotte et qu’elle les cache en répondant «Fi, elles sont noires comme je ne sais quoi », ce n’est plus une coquetterie en rose et bleu, c’est la dure vérité d’une fille brûlée par le soleil des champs, salie par la terre. On ne rit plus devant cette figure sortie tout droit des paysans de la Bruyère et de la misère du temps.
Il  s’était occupé de la vérité et de la force de Molière contre Molière lui-même, en supprimant l’humiliante scène de Monsieur Dimanche : allons, occupons-nous plutôt du peuple, de sa force de désespoir et de sa force de travail. Le décor–pour lequel Richard Peduzzi l’assistait pour la première fois- montrait les dessous de la scène, et la mécanique à bras, nécessaire aux prodiges. Le Commandeur était une poupée articulée, une admirable machinerie artisanale. C’était ça, la nouveauté bouleversante : pas d’illusion, le spectacle même de la fabrication du théâtre sollicitant, éclairant l’intelligence par le sensible.
C’est étrange d’écrire une critique quarante-quatre ans plus tard. Comment le souvenir peut-il être encore si précis? Pas seulement l’empreinte des «premières fois», mais aussi un moment d’extraordinaire éclosion du théâtre. Mais ceci est une autre histoire.
Pour aujourd’hui, nous ne remercierons jamais assez Patrice Chéreau pour le degré d’exigence et de beauté auquel il aura porté le théâtre.

Christine Friedel 

Je me souviens, avoir découvert  Bernard-Marie Koltès avec Dans la solitude des champs de coton, en 83, au Théâtre de  Nanterre-Amandiers qu’il co-dirigeait, dans la petite salle, aménagée comme un  hangar, sorte de no man’s land dans la pénombre, avec une scénographie en couloir latéral, où deux personnages s’affrontaient, l’un noir de peau, et l’autre blanc, appelés Le Dealer et Le Client.
Je me souviens d’un huis-clos théâtral aux monologues énigmatiques, interprétés par Isaac de Bankolé et Laurent Malet, pleins de provocation et d’agressivité, d’insolence et de sincérité, entre bluff et rapports de force dans les hostilités.
Je me souviens que l’obscur objet du deal, s’appelait désir. Je me souviens de séduction et d’intimidation, d’étrangeté, et d’une première phrase-clé : «Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir ».

Je me souviens d’obscurité et de violence, de culpabilité et de souffrance, de dépendance, de sexe, et de non-dits.
Je me souviens de dépouillement et haute tension, d’altérité et de conflit, de combat philosophique et politique. «Alors, quelle arme ?» demande à la fin Le Client au Dealer.
Je me souviens d’un théâtre du sens, de force et de poésie, comme un opéra de Wagner…

Brigitte Rémer

 

Il est douloureux–comment ne pas se rappeler La Douleur de Marguerite Duras avec Dominique Blanc-d’admettre la disparition effective d’un ami de cœur, du vertige et du vide que provoque sa perte. Un sentiment de deuil.
Un metteur en scène de génie, avec la pleine connaissance de ce que ce mot veut dire, une sensibilité artistique encline au partage de valeurs universelles. La recherche généreuse de l’humanité, à l’écoute de l’autre – cet autre soi-même qui souffre existentiellement,  dès qu’il est au monde.
D’emblée, le personnage scénique est un être politique, social, économique, moral ; et au plus près de l’acteur, aussi un être de chair. Une réalité où intervient la griffe de Patrice Chéreau, un regard subversif porté sur un théâtre trop conventionnel qu’il va falloir bousculer. Le verbe poétique du dramaturge et le corps de l’acteur si proches avec des gestes et paroles mêlés car les uns ne vont pas sans les autres.
Je me souviens, jeune, de la reprise de La Dispute de Marivaux en 76,  au Théâtre de la Porte Saint-Martin, avec ce couple de jouvenceaux à peine vêtus de linge blanc, les cheveux épars, jouant dans l’énergie et la rage de leur désir de vivre et d’aimer, et pataugeant, comme par inadvertance, dans une flaque d’eau stagnante.
Je me souviens aussi de Loin d’Hagondange de Jean-Paul Wenzel, reprise ces années-là. Je me souviens de Combat de nègre et de chien de Bernard-Marie Koltès à Nanterre, avec un pylône de béton armé au milieu du plateau comme une bretelle d’autoroute dans un brouillard nocturne sous un éclairage glauque  de chantier, une vieille caravane abandonnée pour la femme (Myriam Boyer), les voix rauques des petits blancs incertains-Michel Piccoli et Philippe Léotard-et, dans la nuit, les travailleurs noirs qui venaient en criant, réclamer le corps d’un des leurs.
Un dialogue lancé entre générations et conditions sociales autres, contre les oppressions et toutes les formes d’exclusion, une posture propice à l’apaisement du sentiment de solitude, à travers une urgence à vivre et à comprendre, plaisir et souffrance confondus. La tension intellectuelle est nécessairement liée à la présence du corps et du désir qui en émane ou bien qu’il provoque, la reconnaissance absolue d’une présence au monde.
Je me souviens des Paravents de Genet,  dans une Algérie bruyante, colorée et odorante sur la scène des Amandiers, et dans la salle même, avec Maria Casarès,  Hammou Graïa, Jean-Paul Roussillon, Didier Sandre …
Je me souviens des ballets de rêve sombre, des danses verbales et gestuelles de harcèlement moral et sexuel, que fut Dans la solitude des champs de coton de Koltès, avec Laurent Mallet et Isaac de Bankolé en 87 à Nanterre, puis de nouveau avec Laurent Mallet et Patrice Chéreau en 90 à Nanterre encore, et encore avec Pascal Greggory et Patrice Chéreau à la Manufacture des Oeillets d’Ivry en 95.
Bref, le tournis poétique et chorégraphié d’une même œuvre scénique dont on ne peut se lasser. Je me souviens d’ Hamlet avec Gérard Desarthe en 88 dans la Cour d’honneur du Palais des Papes,  et de Phèdre, en 2000, avec Dominique Blanc et Éric Ruf.
Je me souviens de Rêve d’automne de Jon Fosse en 2010 avec Valeria Bruni-Tedeschi et Pascal Greggory  et de I am the Wind du même auteur, en anglais,  en 2011, au Théâtre de la Ville…
Aujourd’hui, à la Comédie des Champs-Élysées, sous la houlette de Danielle Mathieu-Bouillon, présidente de l’Association de la Régie Théâtrale, Bertrand Delanoë, maire de Paris, a remis le prix du Brigadier 2012/2013 à Didier Sandre, et un Brigadier d’Honneur à Jean Piat et Roland Bertin. Tous ont évoqué la disparition de Patrice Chéreau et plus particulièrement, Didier Sandre et Roland Bertin qui remercièrent, les larmes aux yeux, leurs maîtres, Jorge Lavelli et Patrice Chéreau…

Véronique Hotte

Nous publions ici des extraits d’un texte  de René Gaudy consacré à Chéreau.

Mai 66.  Un petit groupe stationne sur le trottoir devant le Théâtre des trois Baudets à Pigalle. Encore dans le rythme, la légèreté, la lumière crue, la plasticité du spectacle. C’est  L’affaire de la rue de Lourcine  de Labiche, mise en scène par un jeune inconnu.
Je suis là avec ceux qui font alors la critique théâtrale: Bernard Dort, Emile Copferman, Françoise Kourilsky, Renée Saurel, Raymonde Temkine. Il y a aussi le metteur en scène Hubert Gignoux. Quelqu’un lance : «Un nouveau metteur en scène est né ». Tous d’approuver. La force de l’évidence.
Aussitôt, tous nous faisons  ce  que nous avons  à faire, ce que Jack Lang, Bernard Sobel et  Travail et Culture  ont fait avant nous:  nous soutenons le jeune inconnu. Raymonde Temkine parle bien de cette découverte dans  Mettre en scène au présent.
Le maire communiste de Sartrouville, Auguste Chrétienne,  fait de même: il accueille le prodige et sa compagnie. Ainsi Patrice Chéreau rejoint pour un temps la petite noria des pionniers du théâtre hors les murs, Gabriel Garran, Bernard Sobel, Guy Rétoré, Raymond Gerbal, Pierre Debauche.
Les Soldats de Lenz tiennent les promesses du Labiche.  Tous nous étions «bluffés ». A la fois la jeunesse de l’animateur et de son équipe, l’insolence, la « méchanceté ».  Un style. Les SoldatsLa Cuisine d’Arnold Wesker  par  Ariane Mnouchkine et Le Théâtre du Soleil, le Bread and Puppet de Peter Schumann. Une autre façon de faire du théâtre. Les prémisses de mai.

Les papas de Chéreau

  Avec le recul,  on identifie mieux les composantes du style Chéreau. Un manteau d’Arlequin cousu à partir de  diverses pièces: chorégraphie de Jacques Garnier, costumes de Jacques Schmidt, lumière d’André Diot, décor de Richard Peduzzi.
Sans parler des comédiens Hélène et Jean-Pierre Vincent, Jérôme Deschamps… A l’arrière- plan, nous le savons maintenant, il y a un modèle, un «patron» : le Piccolo Teatro de Strehler avec son décorateur Damiani. Les Soldats de Patrice Chéreau «copient» l’esthétique de Barouf à Chioggia de Strehler/Damiani présenté peu avant à l’Odéon.  L’artiste a  le droit de copier,  le critique,  le devoir  de témoigner.
A l’époque, presque personne n’a noté la filiation, alors qu’un peu plus tard, il n’échappe à personne que  les chariots de 1789 viennent d’Orlando furioso de Luca Ronconi. Par la suite,  Patrice Chéreau ne fera pas  mystère de sa dette envers Giorgio Strehler. Après Sartrouville, il prendra sa suite à Milan.
(….)
Koltès
Heureusement, il y a eu Bernard-Marie Koltès.  En se couplant avec un poète,  Patrice Chéreau a trouvé modernité et rejoint le Panthéon des couples mythiques metteur en scène/auteur. Jean-Louis Barrault/Paul Claudel. Roger Blin/Samuel Beckett et Jean Genet. Giorgio Strehler/Goldoni et Pirandello.
Koltès l’Africain.  Combat de nègres et de chiens,  le dessous d’une autoroute en construction dans la jungle africaine, gigantisme de l’arche en béton, petite cabane de chantier, silhouette noire. Le tranchant nature/béton, noir/blanc, Europe/Afrique, exploiteurs/exploités…  Koltès le poète. « Dans la solitude des champs de coton ». Ivry, pas de fleurs dans cette ancienne usine d’œillets métalliques.  Murs de brique, lumière blafarde. Deux hommes dans la nuit.  Que me veux-tu ? Que veux-tu? De la drogue ? Du sexe ? Un peu d’humanité? Ambiguïté. Equivoque. Trouble. Le spectateur s’interroge. Le regard torve et perdu de  Patrice Chéreau. Débit saccadé, visage mangé de tics,  reniflement. C’était lui, vraiment. Nu. Dégagé de la gangue du décor,  pure présence du poète. 
A quelque temps de là, je le vois dans la caféteria de ce même lieu d’Ivry, devenu pour un temps  une annexe de l’Ecole des arts déco dirigée par Richard Peduzzi. J’ai envie de lui parler, est-ce qu’il va me reconnaître? Je m’approche, je dis sans réfléchir : «Il y a  longtemps que nous ne nous sommes  vus». Il répond: «Très ». Et s’éclipse. Je  reste avec ce « très ». Une seule syllabe.  Pas grand-chose. Mieux que rien,  après tout.
Disons que je suis fier que l’illustre après tant d’années ait reconnu l’ancien critique qui l’avait soutenu, quand il  débutait… 

René Gaudy

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La Dame de la mer

La Dame de la mer, d’Henrik Ibsen, adaptation d’Eric-Emmanuel Schmitt, mise en scène de Jean-Romain Vesperini.

 

La Dame de la mer scene05L’investigation patiente de la psychologie féminine, a toujours été privilégiée par Ibsen. La Dame de la mer distille ainsi « cette mélancolie, comme une sourde lamentation sur la condition humaine dans son ensemble et sur la conduite des hommes ». Certains ont pu voir dans la pièce  (1888), une étude réussie d’un cas d’hystérie ou de névrose, compliquée d’hypnose-discipline en  vogue dans  cette seconde moitié du XIX ème siècle.
Ellida, qu’incarne avec une rare justesse Anne Brochet, distille une mélancolie chagrine que l’attraction pour les choses de l’au-delà et le mépris pour les réalités des jours qui passent, entretiennent. Figure insolite  soumise à l’envoûtement indéfinissable d’un homme venu de l’ailleurs.
L‘hypnose est attachée au marin – l’Étranger – et à son regard, voire à la mer abyssale et tourmentée que représente l’aventurier. Il n’est guère possible de résister à une telle fascination inconsciente pour la nageuse expérimentée, fille de gardien de phare. Le sincère amour de Wangel – (Jacques Weber) père de deux jeunes filles, Hilde et Bolette, et qui a épousé Ellida en secondes noces, ne peut s’opposer à la malédiction qui pèse sur l’amante de la mer.
Le silence et le non-dit, l’allusion, la demi-teinte, la suggestion, sont des signes de reconnaissance infaillibles du théâtre d’Ibsen. L’indicible encore est l’univers dans lequel le couple se réfugie : le mari et la femme ne se parlent pas, ils se parlent à eux-mêmes, livrant de temps à autre des bribes de leur réflexion personnelle, dans un monologue intime dont ils ne se départissent jamais.
Un ancien motif légendaire, populaire et à connotation magique, venu d’Islande et des pays du Nord, semble avoir présidé à la conception de la pièce, une histoire de sirène métamorphosée en femme terrestre et qui aspire finalement à retourner à la mer dont elle sent l’appel irrésistible.

La mer est souveraine : l’élément bachelardien a laissé un temps la sirène vaquer à ses occupations quotidiennes, près du fjord, et elle demande à présent que la belle lui revienne, un dû suite à un pacte conclu  par marin interposé (Laurent Fernandez). Ainsi, deux bagues nouées et jetées dans la grande bleue en guise de promesse d’amour pour le marin américain et pour Ellida qui n’était pas mariée encore. La pièce romanesque est mêlée de symbolisme et de réalisme, un mélange subtil… qu’il n’est guère aisé d’atteindre.
Anne Brochet, qui sait jongler avec les deux courants artistiques, est une vraie Dame de la mer intérieure, tout en retenue, pudique, idéaliste et attachée aux forces oniriques qui l’accaparent.
Jacques Weber fait son job comme attendu–paroles pesées et démarche de sénateur. Notons la poésie des prestations soignées  du rêveur Jean-Claude Durand, du facétieux Jean-François Lapalus,  et de l’aimable et rieuse Ninon Brétécher, un plaisir pour le public…

Véronique Hotte

Du mardi au samedi à 20h30, matinées samedi à 17h30 et dimanche à 15h30. Théâtre Montparnasse, 31 rue de la Gaieté 75014 Paris. Tél : 01 43 22 77 74

Voyage au pays des Lilikans

Voyage au pays des Lilikans dans actualites photo-2

 

 

Voyage au pays des Lilikans, le plus petit théâtre du monde : le théâtre Ten’

photo-1 dans actualitesLe plus petit théâtre du monde est à Moscou, et est devenu un théâtre d’état après avoir été le premier théâtre familial de la nouvelle Russie à la fin des années 1980. Honoré de neuf Masques d’or depuis sa création, il reçoit dans sa forme  à l’italienne,  au maximum six spectateurs.
Pas de billetterie pour les spectateurs qui sont considérés comme des invités privilégiés de ce lieu hors du temps, un vaste appartement  avec  plusieurs pièces dont un salon d’accueil des hôtes, où le thé et les petits gâteaux les attendent. Une comédienne va ainsi leur faire découvrir l’univers des Lilikans à travers son récit, ensuite elle invite ces spectateurs à se rendre au grand théâtre royal de Lilikani.
Comme pour la Russie, le spectateur a besoin d’un passeport qui lui est fourni et d’un visa tamponné. Nous découvrons alors un petit théâtre entouré de six chaises, au sol  recouvert de particules de liège pour mieux nous faire changer de repères. Pour cet authentique théâtre à l’italienne, tout est présent, l’affiche miniature du spectacle, le lustre central, le rideau rouge, l’orchestre dans sa fosse et les spectateurs habitants de Lilikani.
Nous suivons la représentation à travers les fenêtres du théâtre, la musique retentit, pour suivre l’action nous avons des oreillettes qui nous font entendre les commentaires en voix off. Le rideau se lève, de petites marionnettes à tige de la taille d’une phalange sont en place, le spectacle débute. Ce théâtre a un répertoire  qui va d’opéras d’une durée de quatre  à huit  minutes, de Carmen à Don Juan, au ballet classique, avec Casse-noisette, etc…
.  Anatoli Vassiliev y a créé un Misanthrope, et  le danseur du Bolchoï Nikolaï Tsiskaridze y a proposé un mini spectacle original en faisant jouer son propre pied gigantesque dans  ce cadre de scène de 25 X 35 cm. Chaque metteur en scène  peut proposer sa propre création. Cet après midi, nous avons découvert une histoire pleine de poésie et d’effets spéciaux, qui a reçu un «Masque d’or», imaginée  par Macha Litvinova et Slava Ignatov. Tout les artifices du théâtre à l’italienne du XIX ème siècle sont présents, des trappes s’ouvrent, les décors en perspective se succèdent, un monstre envahit la petite scène, (une marionnette à gaine en forme de tête de lion), la fumée envahit parfois le plateau.
Les petites marionnettes virevoltent avec une précision de manipulation extrême. A l’entracte, une boisson et un mini gâteau sont servis dans de la vaisselle de la taille d’un ongle. Le spectateur émerveillé redevient un enfant, et  l’animisme joue tout son rôle.  Maya Kranopolskaya et Ilya Epelbaum fondateurs de ce concept travaillent actuellement avec une dizaine d’artistes, alors que le plus grand théâtre de marionnettes de Moscou Obraztsov emploie  300 personnes…
La jauge réduite ne permet pas de satisfaire toutes les demandes. Afin de palier cela, il a été créé un théâtre ambulant à l’intérieur d’une camionnette, une scène à l’italienne avec ses dorures et ses parures rouges qui  accueille deux personnes pour des courtes séances d’Opéra.  Cette structure joue pour les festivals ou à la demande de municipalités, en particulier durant les fêtes de Noël. Ce concept est le plus exploitable pour les programmateurs, car le théâtre voyage avec son moyen de transport. Parmi leurs projets fous Ilya et Maya travaillent actuellement sur un cabaret Shakespeare qui serait joué à leur domicile, chaque spectateur attablé choisissant dans le menu telles ou telles pièces de l’auteur anglais, adaptées aux petites marionnettes.
Le théâtre Ten’ est un lieu à part de convivialité vraie, loin du gigantisme de la capitale russe.

Jean Couturier

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