Letzte tage, Ein Vorabend, Derniers jours. Une veillée

Letzte tage, Ein Vorabend, Derniers jours, Une veillée, texte et mise en scène de Christoph Marthaler (spectacle en allemand surtitré).

 

Letzte tage, Ein Vorabend, Derniers jours. Une veillée photo2Une part fondamentale de l’histoire de l’Europe avec ses meurtrissures indélébiles s’invite aujourd’hui au théâtre de la Ville.  Chistoph Marthaler nous convie à assister à une séance publique  de l’ancien parlement de Vienne. qui, contrairement à ce que montre la photo de l’’affiche, ( ci-contre),  n’est pas recréé ici. Les 500 spectateurs sont en effet assis sur la scène, face à la salle. De quoi perdre un peu nos repères spatio-temporels.
Cela se passe  à la veille de la première guerre mondiale. Mais nous sommes aussi au 200 ème anniversaire de la libération du camp de Mauthausen-Gusen. Nous pourrions être aussi au Parlement hongrois  où le président de la République, le  nationaliste Victor Orban  prononce  un  discours.

Le metteur en scène fait alterner passé et  futur pour nous mieux faire  percevoir  le présent, et  nous mettre en garde  contre les risques de l’avenir. Pour lui, l’histoire n’est qu’un éternel recommencement.  On entend  le discours antisémite de Karl Lueger, maire de Vienne en 1913, ou celui d’une député viennoise du parti nationaliste de Jörg Haider en 2007,  et ses propres écrits à lui, Chistoph Marthaler, où il reprend parfois des notices biographiques de musiciens juifs morts dans les camps de concentration.
  Comme en contrepoids des discours racistes et antisémites, la musique  constitue le personnage central du spectacle et a une sorte d’action cathartique. Le metteur en scène a repris  les musiques de compositeurs juifs déportés, en particulier ceux qui sont  passés par Terezin, comme Viktor Ullmann ou Pavel Hass. Terezin qui était un  exemple de camp «privilégié» et constituait un élément  primordial de l’entreprise de propagande nazie. Mais aussi  un  lieu de transit pour les artistes juifs, allemands ou tchèques  avant d’être envoyés à Auschwitz.
  La vie culturelle y tenait une place essentielle, soutien de vie et d’espoir mais aussi travestissement de la réalité et de son avenir meurtri par les nazis. Et de nombreux compositeurs y ont écrit leurs musiques. Karel Fröhlich, un  violoniste,  témoigne, dans La Musique à Terezin,  de la puissance de l’action créatrice: « Pour un artiste, cela a représenté une formidable opportunité de travailler pendant la guerre dans le domaine qu’il s’était choisi. Nous n’avions rien d’autres à faire que jouer. Cependant, il fallait tenir compte d’un facteur essentiel. Nous ne jouions pas vraiment pour un public, puisqu’il disparaissait continuellement! ».
Pour Chistoph  Marthaler,  la musique est à la fois un témoignage du passé, et un  cri d’alerte pour le futur. Il a, pour ce spectacle, travaillé avec des comédiens, des chanteurs et des interprètes, et quatre pianistes jouent dans la salle et  un autre, sur la mezzanine du hall d’entrée. Malgré certaines longueurs, ce spectacle est essentiel: le théâtre devient ici un lieu de mémoire et de commémoration pour un public, qui  est de plus en plus éloigné  de ce moment cruel de l’Histoire.

Les voix entendues sont d’une beauté douloureuse, et la dernière demi-heure, presque exclusivement consacrée à la musique, retentira longtemps dans la mémoire sensorielle du public. Goethe disait: « Vivez le moment présent, vivez dans l’éternité ».  Ce qui s’est produit pour de nombreux artistes, il n’y a pas si longtemps en Europe … 

Jean Couturier

 

Festival d’Automne/Théâtre de la Ville,  jusqu’au 2 octobre.

 

  


Archive de l'auteur

Traces d’Henry VI

Traces d’Henry VI d’après Shakespeare, mise en scène d’Agnès Bourgeois.

 

Traces d’Henry VI  dscf5852C’est « un travail å la table » auquel se livrent les élèves de première année de l’EDT91 (École départementale de théâtre): les voici donc attablés, tous identiquement vêtus, décortiquant en 90 minutes, cette trilogie fleuve qui  ne compte pas moins d’une centaine de personnages mais ils sont une douzaine à incarner les protagonistes de cette guerre de succession, qui se terminera, une pièce plus tard, par la prise de pouvoir d’un Gloucester, Richard lll…
En attendant, le couvert est mis pour le repas funèbre: les pairs d’Angleterre,  réconciliés pour l’occasion, pleurent la mort d‘Henri V. Trêve de courte durée. Ils auront tôt fait de reprendre les querelles qui opposent les clans irréconciliables de York et de Lancaster : roses rouges contre roses blanches. Ainsi débute le règne chancelant du jeune Henri Vl, encore sous la tutelle d’un Lord Protecteur, corrompu et contesté. Un mariage malheureux avec Marguerite d’Anjou, le fille du roi René, n’affermira pas son autorité:  le nouveau règne est constamment menacé par les luttes intestines.
Agnès Bourgeois a pris le parti radical de choisir l’intrigue politique plutôt que la fresque historique et de resserrer l’action sur un lieu unique, la table qui sera, tour à tour, scène de banquet, débarcadère, promontoire, jardin ou champ de bataille. Elle constitue l’espace symbolique « plein de bruit et de fureur » où se dévoilent les appétits féroces de chacun.
Pour traduire les soubresauts qui agitent le royaume,  s’instaure autour de cet espace circonscrit une ronde sans fin. Les apprentis-comédiens tournent jusqu’à ce qu’obéissant aux  coups de cymbale de la metteuse en scène  en fond de scène, ils s’immobilisent à une place. En s’asseyant sur l’une des chaises portant les noms des grands du royaume (Gloucester, Suffolk, York,  Somerset…, etc.) ou des deux seules femmes ici présentes (Marguerite et Eleonore), ils vont endosser le rôle assigné par le siège qu’ils occupent temporairement.
Pris dans  ce mouvement perpétuel, ils jouent ainsi une partition différente d’une représentation à l’autre. ce qui demande une certaine virtuosité. La pièce se trouve donc  réduite à une succession de figures, à un jeu de rôles où les personnages se fondent les uns dans les autres jusqu’au brouillage des repères…
Ce qui exige du public un effort constant de compréhension. L’exercice est formateur,
tant du point de vue de la dramaturgie que de l’interprétation, pour les comédiens en herbe. lancés sur les traces d’Henri VI . Mais ce jeu de chaises musicales exige  de chacun qu’il maîtrise la totalité du texte et réagisse promptement à toute situation.
C’est  un terrain de jeu et un beau laboratoire de travail offerts aux élèves mais cela constitue une  limite. Il  faut quand même saluer l’originalité de cet Henri Vl et la pertinence de la mise en scène…
Et, même si le acteurs ont parfois du mal à tenir le pari jusqu’au bout, on ne peut contester l’aspect ludique du spectacle. Les spectateurs s’amusent comme les élèves-comédiens à reconstituer la pièce livrée en fragments.

Anis Gras à Arcueil  jusqu’au 22 septembre 2013

Le papier peint jaune

(Die Gelbe Tapete) Le Papier peint jaune d’après Charlotte Perkins Gilman, version anglaise de Lyndsey Truner, traduction en allemand  de Gerhild Steinbuch, mise en scène de Katie Mitchell (spectacle en allemand surtitré).

Le papier peint jaune papierpeint-jaune

Charlotte Perkins Gilman (1860-1935), sociologue et écrivain américain,  a écrit  des essais importants comme Women and Economics: A Study of the Economic Relation Between Men and Women as a Factor in Social Evolution. Mais aussi des  romans The Crux. Forerunner,  Moving the Mountain. Forerunner. et de très  nombreuses nouvelles, dont  The Yellow Wallpaper dans des journaux et dans sa revue The Forerunner.
Peu lue aux États-Unis et ailleurs pendant longtemps sauf mais par les féministes, l’œuvre de Perkins Gilman sera de nouveau très en vogue dans les années soixante. Et Le Papier jaune a été édité en français (1976) par les Editions des femmes.
C’est une nouvelle, dont le thème est une dépression post-natale décrite très précisément par l’auteur, qui est transposée sur un plateau mais avec un traitement tout à fait particulier puisqu’il s’agit d’un  tournage en direct, dont les images réalistes viennent s’inscrire sur un grand écran. Ce n’est pas un film mais  la vision filmée, et revendiquée comme  telle, d’une histoire écrite en 1890 et transposée de nos jours sur un plateau de théâtre/cinéma, celle d’un couple berlinois qui s’en va vivre à la campagne dans le Brandebourg.
L’intrigue a été quelque peu modernisée  mais on y  retrouve les personnages originaux: d’abord cette  femme-remarquablement jouée par Judith Engel) qui vient d’avoir un bébé, visiblement plongée dans un  mal-être permanent, sujette à des crises d’hallucination: elle croit voir apparaître une jeune fille au travers des lambeaux de papier peint qui habille sa nouvelle chambre. On sent bien qu’il ne s’agit pas d’une banale dépression mais qu’elle est atteinte d’une sorte de délire de persécution.
Et on va la voir vivre vraiment devant nous dans sa chambre, celle aussi qui parle: elle nous décrit très précisément ce qui lui arrive, les détails de son délire, et surtout sa pensée intérieure. Mais elle ne parlera guère de son bébé. Comme si elle ne voulait pas l’embarquer dans une maternité qu’elle a du mal à assumer. Bref, acquérir une nouvelle identité, celle de mère, lui a procuré un choc sans doute  trop brutal.
Il y a aussi son mari, (Tilman StrauB), attentif et prévenant mais qui supporte de moins en moins ses hallucinations et a trouvé une autre maison pour pouvoir travailler paisiblement, et la jeune nounou (Iris Becher) du bébé qui essaye de bien faire en protégeant Anna qui, épuisée, finira par se suicider, comme Charlotte Perkins Gilman…

Sur le plateau, deux chambres identiques, avec un grand lit où on verra surtout  Anna et parfois son mari. La deuxième chambre sert aux bruitages réalisés de façon exemplaire et aux gros plans du mur au papier peint jaune que l’on retrouvera à la fin complètement lacéré par une Anna qu’on ne verra jais le faire. Entre ces deux espaces de jeu, il y a une petite cabine insonorisée, où  Ursina Lardi, avec l’aide d’un petit écran, dit le texte au micro, pendant que les images filmées défilent sur le grand écran… L’actrice enfermée dans un m2 est absolument incomparable dans la façon qu’elle a de donner vie au texte. Vraiment du grand art.
Sand doute, nous dira-t-on,  n’est-ce pas la première fois que l’on nous retransmet certaines scènes d’un spectacle, via des caméras sur un écran et, dans le genre, on aura tout vu, y compris ce stéréotype du théâtre contemporain qui consiste à filmer les  acteurs sortant du champ visuel et regagnant leurs loges par les couloirs!
Mais ici, rien de tout cela; il y a, au contraire,  rien de racoleur mais une grande économie d’images dans les belles lumières un peu mélancoliques de Jack Knowles; Katie Mitchell va à l’essentiel et s’attache à une expression du visage,  à la position d’un corps sur le lit ou un détail de l’architecture de l’appartement.
Ce qui frappe dans ce travail scénique, c’est sa grande virtuosité;  Katie Mitchell a visiblement du plaisir à jouer avec la caméra comme outil de distanciation et  n’a pas peur d’inscruster des séquences déjà tournées comme celles où on voit le bébé dans les bras de son père. C’est servi par une équipe de cadreurs très doués mais qui n’arrivent pas toujours à se faire oublier, et les câbles qui traînent sur le sol par dizaines, font parfois un bruit infernal, ce qui nuit à ce qui reste malgré tout du vrai théâtre.
Il y avait bien dans le public quelques spectateurs qui faisaient la fine bouche et qui trouvaient que cela n’avait  rien à voir avec du théâtre et que la metteuse en scène aurait mieux fait de tourner un film. Mais c’est justement à cette croisée des chemins entre le théâtre avec cette actrice enfermée dans sa cabine mais d’une profondeur de jeu et d’une présence remarquable, et les scènes muettes jouées par les acteurs que se situe l’intelligence d’un tel spectacle.

Certes, la Schaübuhne de Berlin dispose de moyens importants, mais quelle scénographie ( Giles Cadle)mais quelle précision, quel art du jeu, quelle attention portée au moindre détail! Katie Mitchell ne triche jamais et sait diriger une équipe, mettre au point un découpage de scènes, conduire un récit théâtral (qui est parfois un peu sec) et nous obliger à avoir une autre vision d’une œuvre, même et si, surtout, elle est d’origine romanesque. Mais le spectacle a aussi pour nous la valeur d’une leçon de théâtre, loin des approximations bavardes et vieillottes, comme on voit trop souvent chez nous et qui donnent une bien mauvaise image du théâtre français.
En voyant le spectacle conçu et réalisé par Katie Mitchell et son équipe, on repense à cette phrase magnifique de Chikamatsu Monzaemon (1653-1724): « L’art du théâtre se situe dans un espace situé entre une vérité qui n’est pas une vérité, et un mensonge qui n’est pas un mensonge ».

Philippe du Vignal

Ateliers Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe 1, rue André-Suarès, Paris 17e. Tél. : 01-44-85-40-73. A 20 heures, jusqu’au jeudi 26 septembre.

 

 

La conférence des oiseaux

Festival mondial des théâtres de marionnettes : La Conférence des oiseaux,  mise en scène de Jean-Louis Heckel

 

La conférence des oiseaux conf-oiseaux-esnam9-photo-christophe-loiseauLa ministre de la Culture, Aurélie Filippetti a rencontré les directrices du festival Anne-Françoise Cabanis et Lucile Bodson directrice de l’Institut International de la Marionnette, entourée de ses élèves-comédiens. Jean-Louis Heckel, directeur pédagogique,  a mis en scène des élèves  dans une adaptation de cette fable persane du XIII siècle qui  raconte l’histoire du peuple des oiseaux, qui ont un jour décidé  de quitter le confort établi pour partir à la découverte de leur roi.
Ce texte mythique, qui avait  connu un grand succès,  avec la création de Peter Brook en 79 au festival d’Avignon, est une métaphore du destin humain. Il décrit la quête profonde d’hommes pour mieux se comprendre et pour mieux vivre. Et, pour incarner les oiseaux, le metteur en scène a travaillé avec  six élèves-comédiennes par les élèves de la neuvième promotion de l’École Supérieure Nationale des Arts de la Marionnette: brésilienne, allemande, russe, lituanienne et française.
  Ce qui impliquait  donc de trouver un langage commun. Chacune manipule des  marionnettes à gaine qui ont la  tête d’un oiseau, réalisées  par Pascale Blaison.  Un comédien et une comédienne jouent eux les maîtres de cérémonie pour nous introduire dans l’histoire.
Le spectacle qui  a été joué cinq fois seulement, n’a pas encore trouvé son rythme. Il y a, au milieu du spectacle,  une vidéo beaucoup trop longue, où, dans les coulisses, chacun des oiseaux se pose des questions quand à sa destinée.  Ce travail de fin de deuxième année est  encore  en devenir mais il y a déjà de beaux moments, quand, au début, les personnages sont représentés en ombre chinoise,  et, à la fin, où on s’envole par la pensée, avec une nuée d’oiseaux en liberté.
La Conférence des oiseaux affichait complet comme la plupart des représentations  ce week-end, ce qui doit faire réfléchir à l’organisation future de ce festival qui s’Avignonise, et où chaque spectacle ne se joue que quelques jours. Les salles sont d’emblée absolument pleines, et mieux vaut donc réserver à l’avance: tant pis pour  le spectateur curieux mais plus cigale que fourmi, qui se trouve fort dépourvu !

Jean Couturier

Théâtre de l’Institut de la Marionnette les 20 et 21 septembre.                   

Top girls

Top girls de Caryl Churchill, mise en scène d’Aurélie Van Den Daele.

Top girls f-2ff-4ca9a9825200aMarlene assure. Devenue cadre sup à la force du poignet dans une entreprise de recrutement–heureux temps où la question n’était pas le chômage mais la chasse aux têtes-elle fête sa promotion avec une bande de copines, « top girls» de tous les temps, dont la papesse Jeanne, toutes triomphantes et toutes défaites, chacune ayant payé très cher son élévation.
Manque Margaret Thatcher qui n’est pas une légende, mais l’actualité. Après le banquet, après les flots de vin et les cascades de rire, les larmes essuyées, retour au bureau, retour, finalement, au bled d’origine.
Marlene a une sœur, Joyce, restée pauvre, amère et de gauche. Et une nièce, Angie, quinze ans, rebelle sans cause, bonne à pas grand-chose, sinon à idolâtrer sa tante et à jouer avec une gamine plus jeune.
Passons sur le mystère de la naissance de la dite Angie…
La pièce a les qualités et les défauts du théâtre anglo-saxon des années 80 : thèses et débat clairement posés mais l’explicatif l’emporte sur le dramatique, et les personnages bien dessinés: tout cela donne un effet  daté. Apparemment, le public est devenu plus rapide, plus zappeur et comprend plus vite.

Qualités et défauts de la mise en scène sont du même ordre : la pièce avance, avec justesse, pas à pas. La scénographie, forcément étouffée dans ce petit lieu, ne fonctionne pas tout à fait. On aurait aimé un montage plus vif, plus violent et  moins  démonstratif.
On aurait aussi aimé, par exemple, que l’indication de l’auteur: « faire des répliques une musique polyphonique » (surtout dans l’épisode du banquet mythologique) ait été suivie avec plus d’audace, pour arriver à une vraie musicalité plutôt qu’à la confusion des paroles. Et on n’aurait pas regretté de larges coupures dans le long prologue que constitue la scène du banquet.
Malgré cela, il faut saluer les comédiennes, justes, drôles, émouvantes, avec une palme spéciale pour Sol Espeche (Marlene). Le défaut de jeunesse de cette mise en scène: un trop grand respect d’une écriture qui aurait besoin d’être bousculée…

Christine Friedel

Théâtre de l’Atalante jusqu’au 6 octobre. T: 01 46 06 11 90

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la Noce chez les petits-bourgeois

Noce de Bertolt Brecht, mise en scène d’Olivier Perrier.

la Noce chez les petits-bourgeois 1236769_609917272404953_1520235424_nOn la connaît, cette Noce remise sur le métier chez les petits-bourgeois par le jeune Brecht. C’est sarcastique à souhait: il dézingue la pauvre passion des apparences de ce jeune marié « qui a tout fait lui-même » pour son futur foyer, pour cette jeune mariée chaste et pure… et déjà enceinte. Brecht tire à vue sur la sottise et la méchanceté–volontaire ou non-des invités, leur vulgarité, l’obscénité de la fausse joie et des youpi de la fête...
Le copain pelote outrageusement la mariée, le couple d’ »amis » préfigure lamentablement l’avenir des “héros du jour“. Et l’on boit, et l’on boit, et l’on monte encore des bouteilles de la cave, et tout se déglingue, craque lamentablement dans la honte et la souffrance.
Et nous, en face, nous rions de ce désastre, pas si loin de ces invités odieux et pitoyables. Pourtant quelque chose dans le spectacle nous sauve, nous laisse du bon côté de la vie. Ce n’est rien d’autre que l’art du théâtre. Olivier Perrier, en effet, ne triche ni avec la pièce ni avec les personnages.

Et d’abord, il a une trouvaille rare:les personnages–les comédiens entrant en scène-saluent  non comme d’habitude à la fin mais  avant la représentation. Nous voyons donc le comédien se transformer en personnage, nous sommes pris en considération. Du coup, cela nous amène à prendre aussi en considération ces pantins en face de nous, hommes et femmes. Respect dans la cruauté!
À la toute fin, quand tous les invités sont partis, amers, chassés, ridicules, furieux, il ne reste plus que le jeune couple: le marié et la mariée se vengent l’un sur l’autre de la soirée ratée et  des apparences trahies.

On ne rit pas : Brecht a vu toutes ces rancœurs faire le lit du nazisme, à nous de tenter d’être moins moches… Cela dure jusqu’à l’insupportable, et jusqu’au sublime: les deux jeunes mariés sont maintenant tombés au plus bas, alors peut-être partageront-ils ensemble ce malheur, et ce sera le début, fragile, d’un amour très petit mais véritable.
Le tout est réglé avec une précision incroyable, et un sens unique de la temporalité. Du coup, nous rions aussi, le cœur libre, du plaisir de cette maîtrise. Ça ne se passait pas n’importe où-ce serait possible-mais au Cube de Hérisson qui  abrite aujourd’hui la compagnie La Belle Meunière de Pierre Meunier (on pourra la voir en décembre au théâtre de la Bastille à Paris), et les jeunes compagnies qui viennent y répéter et y préparer leurs spectacles. Ainsi l’a voulu naguère, obstinément, Olivier Perrier, fédéré avec Jean-Paul Wenzel et Jean-Louis Hourdin : décentraliser la création théâtrale dans un  village.

Et ça marche: la petite commune de Hérisson est devenue –avec quelle fierté- lieu de création théâtrale d’importance nationale. Les Anglais du Footsbarn Travelling Theatre sont venu y planter leur base, d’autres, innombrables, sont venus s’y ressourcer. Les mêmes Fédérés, toujours aussi obstinés, ont obtenu la création d’un théâtre à la mesure de leurs inventions à Montluçon, puis le titre de Centre Dramatique National. Titre ? Pas seulement. C’est bien davantage une responsabilité politique : prouver, par la joie et les belles œuvres partagées, que le théâtre est un besoin et les CDN une nécessité. À Montluçon, les Fédérés ont laissé la place au Festin, dirigé par Anne-Laure Liégeois, puis au Fracas.

Pour les vingt ans du CDN, Johanny Bert, son actuel directeur, a voulu que la fête dure toute la saison. Lui-même y donnera ses créations, Anne-Laure Liégeois reviendra à Montluçon avec son Macbeth. Et c’est Olivier Perrier qui a ouvert le bal à Hérisson, là où toute cette aventure est née.
Sa Noce, créée il y a onze ans et reprise avec les mêmes acteurs pour l’occasion, ne partira pas en tournée. On peut le regretter, mais le théâtre peut aussi être un cadeau magnifique et éphémère. Cet article n’est pas là pour vous dire: allez-y, mais pour vous rendre exigeants si une Noce chez les petits bourgeois passe près de chez vous :  vous avez  droit au meilleur théâtre, et partout.
Allez voir.

Christine Friedel

Le Fracas, Centre Dramatique National de Montluçon-Région Auvergne, 04 70 03 86 18

Pascal Rénéric (le jeune marié) a réalisé en 2002, au moment de la création de La Noce à Hérisson un film de 23 minutes, Fausse noce d’une rare drôlerie, d’une liberté et d’une originalité plus rares encore, jusqu’à la poésie. Et ce n’est pas un vain mot. Il ne nous reste qu’à organiser une pétition pour qu’il soit diffusé.

Chez les Ufs, Grumberg en scènes

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Chez les Ufs, Grumberg en scènes, sous le regard de Stéphanie Tesson.

 

Jean-Claude Grumberg, fils et petit-fils de tailleurs déportés et disparus, tailleur lui-même de quatorze à dix-huit ans, apprend finalement pour son bonheur le métier d’acteur, puis devient auteur. Entre autres succès, il écrit Dreyfus en 1974,  qui a pour thème les répétitions d’une  pièce sur l »affaire Dreyfus par une troupe d’amateurs juifs polonais vers 1930. En 79, Grumber crée L’Atelier, avec un véritable succès; la pièce  qui met en scène en dix séquences  de 45 à 52, sur  la vie d’un atelier de confection à Paris, où Simone, attend son mari qui a été déporté. L’expérience de l’hôpital est évoquée dans Maman revient, pauvre orphelin (1994).
Chez les Ufs Grumberg en scènes, joué aujourd’hui  par Jean-Claude Grumberg, sa fille Olga et par Serge Kribus, jette sur le plateau des bribes joyeusement éloquentes d’une œuvre sombre à l’origine, fidèle à l’Histoire et tournée inlassablement vers le passé.À travers son expérience et celle de ses proches, l’auteur tente de comprendre avec les armes de l’humour et du rire, la terrible tragédie du siècle passé. Sans les larmes de l’amertume.
Durant cinquante ans, Grumberg alterne l’écriture de pièces courtes et celle de pièces longues : « Ce théâtre saisit le réel, dit-il,  avec une habileté rageuse comme pour protester contre l’aveuglement.» Un tel rire fait mal car il procède d’une émotion forte, née de la capacité de recul et de distance face aux événements inoubliables du XX é siècle. Une attitude artistique « positive » qui n’a d’autre  raison que de combattre l’antisémitisme, le racisme, et la différence pour mieux les balayer, une fois pour toutes.
Michu
(1967) par exemple, est une petite fable de théâtre loufoque  où le héros naïf va de surprise en surprise, découvrant grâce à son collègue Michu, au rôle de révélateur impitoyable et dévastateur, qu’il est non seulement pédéraste et communiste, mais encore juif ! Comment s’en sortir ?
Jean-Claude et  Olga Grumberg, et  Serge Kribus, jouent avec facétie encore des extraits des Rouquins (1984) de Ça va (2008), du Petit Chaperon Uf (2005) et de Pleurnichard, un chapitre de merde (2010). Cinquante ans d’écriture qui méritent un retour amusé sur soi sans nulle complaisance. Il s’agit plutôt de faire simplement l’aveu du plaisir d’écrire. La fille joue sa propre grand-mère et le héros n’est qu’un enfant Pleurnichard dont les gémissements sont gentiment moqués. Chez les Ufs (à entendre comme Chez les Juifs) se révèle un moment enjoué de spectacle  vivifiant, au fonctionnement humble avec,  pour seuls accessoires, une table, une lampe et une chaise d’écrivain d’un côté, et de l’autre, un portant  avec des costumes-blouse d’anesthésiste, foulard de vieille femme, etc…-qu’ Olga Grumberg et Serge Kribus  revêtent successivement. La vie des jours passés et de notre présent surgit à chaque réplique, vive et rebelle à tous les enfermements.
Une heure vingt de théâtre enjoué, où les acteurs sont  heureux d’être là ensemble, et  avec le public.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre de Poche-Montparnasse jusqu’au 17 novembre,  du mardi au samedi 19H, et le dimanche à 15 heures.

Il( Deux) de Mansel Robinson

II (Deux)  de Mansel Robinson, traduction de Jean-Marc Dalpé, mise en scène de Geneviève Pineault.

 Zones théâtrales, une  biennale qui regroupe des artistes des scènes  francophones du Canada, a présenté neuf spectacles créés  en Ontario,  Québec, et Acadie (Nouveau Brunswick). qui mettent en scène des  univers à la fois réalistes, singuliers et poétiques, qui s’ouvrent sur des aventures intérieures des plus troublantes.
Deux textes ont retenu l’attention :  II (Deux)  de Mansel Robinson  (Toronto), traduit en français par le comédien et l’auteur dramatique  d’origine franco-ontarienne Jean-Marc Dalpé,  qu’il joue avec Elkahna Talbi. Et À tu et à moi de Sarah Migneron, avec onze comédiennes sur un plateau couvert  de douzaines d’oranges. Chaque  spectacle fondé sur  un choix esthétique différent présente une réflexion sur le processus de jeu et l’orientation de l’acteur dans l’espace.

II (Deux) met en scène  un homme et une femme qui réagissent dans deux espaces-temps différents. Enfermés  dans un lieu clos qui ressemble  à une prison et à une cage,  Mercier, le mari, subit un interrogatoire policier: il a assassiné sa femme Maha, qui  nous livre une confession dans un aéroport, peu avant de se faire assassiner par son mari.
Au début, l’astuce est efficace. Il s’agit de comprendre comment le mari a pu basculer dans la méfiance, la peur  et la violence devant cette femme qu’il a toujours aimée. Maha est étrangère et  musulmane. Elle parle de son amour, mais aussi de son malaise dans notre pays, des  insultes qu’elle y subit et de la  relation illicite qu’elle a avec un certain Ka .

Le personnage le plus intéressant est, bien sûr, le mari, noyé dans des discours haineux qui le bombardent de tous les côtés, et auxquels il ne  résiste pas.  Il se  transforme en être paranoïaque  est c’est assez horrible, même si Dalpé, crispé et déchiré par l’horreur du geste de son  personnage, n’arrive pas à exprimer toutes les nuances du texte. Il a l’habitude des interprétations musclées et réalistes mais ce style d’animal agité, était de trop et on n’a pas vraiment saisi la transformation de cet être en bête qui tue. En revanche, Mme Talbi est délicate, très préoccupée par sa trahison, et recèle une grande  fragilité qui attire notre sympathie.
Un beau texte qui est aussi très opportun, mis en scène par 
Geneviève Pineault et  co-produit par le Théâtre du Nouvel-Ontario (Sudbury) et le Théâtre de la Vieille 17 (Ottawa).

Alvina Ruprecht

 

Le spectacle a été présenté  à la Cour des Arts d’Ottawa, les 10 et 11 septembre.

 

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A tu et à moi de Sarah Migneron

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À tu et à moi de Sarah Migneron, mise en scène de Joël Beddows.

L’Atelier de l’Université d’Ottawa, s’inscrit dans une démarche à la fois artistique et savante, menée par le Centre de Recherche en civilisation canado-française.  Il s’agit pour ses animateurs de sortir des chemins battus du réalisme et de contribuer au renouvellement esthétique du théâtre franco-ontarien, tout en formant  une nouvelle génération de chercheurs et de praticiens s’intéressant à ce théâtre francophone hors  du Québec.
Le texte de Sarah Migneron tient  à la fois d’une partition pour voix, et d’un scénario de situations mises en espace par un chorégraphe (on parle de dramaturgie corporelle),  où se mêlent  les voix et les corps qui  font penser aux chorégraphies de la célèbre Martha Graham.
Le résultat qui résulte d’un travail collectif- est la création du  paysage intérieur d’une jeune personne, 
instable, fluide et changeante,  dont l’identité est impossible à cerner.  Incarnation d’une présence post-moderne qui se révèlent par bribes, à partir de ses  gestes, de ses pulsions, désirs, hallucinations, et frayeurs.
Les corps  bougent sans arrêt, les créatures s’enlacent, se tiennent, se relâchent et repartent. Elles sourient,  adoptent des rythmes rapides, et expriment leur joie, leurs désirs parfois érotiques, ou cruels, voire sadiques, en gribouillant des graffitis sur les murs, en déchiquetant des oranges et en écrasant la pulpe sur la tête.  Le jus coule sur leur  visage comme un filet de sang. Un moment d’anthropophagie malaisé qui évoque  la dévoration mutuelle possible par ces jeunes créatures en voie de perdre leur humanité.
D’étranges personnages qui, dans leur ensemble, captent  le paysage intérieur d’une jeune personne qui cherche une sœur? Une mère, son double?  La jeune voix qui raconte l’ histoire est frappée par une foule de formes vivantes masqués qui le dévisagent derrière la fenêtre du régisseur.  Dans un  arrière-plan purement théâtral qui inscrit l’identité dans la nature même de la performativité.
Un théâtre qui bannit toute psychologie et qui installe une présence figurative définie  par la réitération de ses mouvements à l’infini. La parole est ici superflue. Ne sommes-nous pas revenus aux origines de la danse moderne?

Alvina Ruprecht

Le spectacle  co-produit par l’Atelier et le Centre de Recherche en francophonie canadienne,a été  présenté au studio Léonard Beaulne, Université d’Ottawa.

Les Marchands de Joël Pommerat

Les Marchands de Joël Pommerat les_marchands-1

Les Marchands, texte et mise en scène de Joël Pommerat.

Le cadre de scène noir est le même que pour Au monde ( voir Le Théâtre du Blog); cette fois, le sol est gris. mais les accessoires sont aussi minimaux: juste une table et deux chaises en stratifié et inox comme les années 50, un poste de télévision ventru puis ensuite une sorte de comptoir de bar incolore. Il y a deux jeunes femmes assises,  et l’éclairage très limité provient d’une seule ampoule sous un abat-jour métallique.
On entend la  voix  off  d’une narratrice que l’on retrouvera tout au long de la pièce, comme une sorte de fil rouge du texte qui dit simplement: « La voix que vous entendez en ce moment, c’est ma voix. […] C’est moi que vous voyez là, voilà,  c’est moi qui me lève, c’est moi qui vais parler… […] J’étais son amie à elle, elle que vous voyez là, assise à côté de moi ».
La narratrice (Agnès Berthon) en voix off, que l’on verra ensuite parfois sur la scène,  porte un corset orthopédique, signe d’un  corps cassé par de longues années de travail à l’usine  Norsilor qui produit des armements. il y a eu une explosion et l’usine est menacée de fermeture, avec, à la clé, des centaines d’emplois  supprimés. La narratrice raconte de façon assez naïve, comme au second degré- et ce n’en est que plus fort- la vie de son amie au chômage. Comme les autres ouvriers, elle  n’a pas grand chose d’autre dans sa pauvre vie, sinon son travail. Et le chômage qui semble inévitable signifie pour eux une perte évidente d’identité.
Le spectacle est constitué d’une suite de courtes, voire de très courtes scènes où les autres personnages souvent en ombre chinoise, commentent avec quelques paroles généralement inaudibles, ce que dit la narratrice d’une voix un peu lasse et le plus souvent monocorde. Mais leur jeu, loin d’être illustratif, est en décalage avec ce qu’elle dit. Notamment quand elle nous raconte cette lamentable histoire d’une jeune femme qui a poussé une première fois son petit garçon du haut d’un balcon et qui a échappé par miracle à la mort.
C’est sans doute une façon pour elle de dire sa vérité à la société qui l’entoure, en proclamant  le scandale de cette fermeture d’usine. Et sa seconde tentative pour tuer son enfant sera la bonne: l’enfant mourra. Mais devant ce qui s’apparente à un sacrifice humain, la Direction de l’usine renoncera à son projet de fermeture.

C’est une fable sur le monde du travail et la dernière phrase du spectacle est des plus explicites: « Est-ce donc le travail qui nous lie ainsi si fortement? » C’est en effet le seul effet positif de la maltraitance imposée avec un certain cynisme par le capitalisme. Joël Pommerat sait comme personne dire cette identité commune, même quand il ne saurait être question d’investissement personnel: ici les tâches répétitives, ingrates et exigeant du corps un effort permanent, et dont on n’a guère idée quand on n’y a pas été soumis.
Il a mis en scène de façon exemplaire cette souffrance physique- mais psychique aussi puisque se produit inévitablement une certaine dépossession de soi- des ouvriers aux travail dans cette séquence qui revient plusieurs fois. On les voit sur une chaîne de montage figurée par une poutre éclairée et  par un vacarme de tôles embouties.
La mise en scène est d’une grande intelligence et surtout du début jusqu’à la fin, garde toute son unité. Avec une direction d’acteurs exceptionnelle et un vocabulaire scénique très maîtrisé, que ce soit dans la scénographie et les lumières d’Eric Soyer, les costumes d’Isabelle Deffin, et la bande-son admirablement construite de François et Grégoire Leymarie; tout ici est d’une rare virtuosité, mais jamais gratuit, que ce soit dans les bruitages ou les chansons populaires comme L’Amour est un bouquet de violettes de Francis Lopez chantée par Luis Mariano,  ou une mélodie de Georges Delerue. On retrouve les mêmes comédiens que dans Au monde, sauf Roland Monod mais avec Murielle Martinelli qui joue l’enfant.
Cela fait sept ans que le spectacle a été créé et il n’a pas une ride. Une petite réserve, du Vignal? Oui, encore une fois, comme pour Au Monde, l’autre spectacle de Joël Pommerat présenté, le Théâtre de l’Odéon ne parait pas être le cadre le plus adapté mais bon, on ne va pas faire la fine bouche et comme pour Au Monde, il faut aussi laisser le temps à une re-création de cette ampleur de s’installer.
En tout cas, ne le ratez pas.On peut parier sans difficultés que ce sera l’une des meilleures choses de cette saison.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon à Paris en alternance avec Au Monde jusqu’au 19 octobre.

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