Avec le couteau le pain

Avec le couteau le pain, texte et mise en scène de Carole Thibaut

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Carole Thibaut avait achevé ce texte en 2004 et n’avait pu le monter qu’il y a deux ans; à part quelques représentations au Lavoir Moderne Parisien, puis au T.E.P., elle le remonte encore à Confluences. C’est l’histoire d’une jeune fille encore presque gamine qui doit subir à la fois d’abord l’autoritarisme monstrueux du père et la bêtise passive de la mère, avant d’être la proie du grand méchant loup en la personne de Norbert, le fils d’un très bon ami de son père qui vient lui donner des leçons de maths. Et qui ferait bien un gendre parfait mais la gamine pense que cette fois-ci, il faut dire stop.. à cette machination familiale où le fameux Norbert a tendance à reproduire le système monstrueux d’oppression qu’elle a dû subir auparavant. Voilà pour la trame de l’histoire qui fait souvent penser aux contes des Frères Grimm ou à ceux de Lewis Caroll.
Carole Thibaut sait admirablement défendre le texte à l’écriture très épurée de Carole Thibaut auteur. Et sa mise en scène est d’une précision absolue pour rendre les arcanes d’un univers à la fois enfantin et proche du cauchemar , d’abord parce qu’elle n’en est pas à son coup d’essai, et qu’elle utilise au mieux les techniques du théâtre d’ombres humaines ou de marionnettes, ( On sait que les choses sont encore plus convaincantes quand on les devine seulement.) mais aussi celles beaucoup plus sophistiquées et tout à fait remarquables de la voix amplifiée et de la création sonore ( Pascal Bricard) ou d’une partition lumière ( Didier Brun),qui sculpte littéralement l’espace et le temps. En fait, tout se passe comme si deux univers se juxtaposaient: celui des parents et de Norbert, et celui de la gamine qui voit les objets de la vie quotidienne comme démesurés: le fusil de papa est gigantesque, les verres de vin sont dix fois leur taille, et la très grande table familiale sert aussi d’espace où les comédiens évoluent la plupart du temps… La scénographie imaginée aussi par Carole Thibaut, femme orchestre, est ainsi intelligemment mise au service de cette charge contre un système parental qui obéit aux normes formatées de la société , qui est en fait très violent, et dont la gamine n’a aucune chance de s’échapper sinon par… la violence.
Carole Thibaut n’accuse personne mais constate la formidable emprise des valeurs familiales, en développant une écriture théâtrale très précise où le pathos n’a pas droit de cité; elle semble œuvrer avec distance, sans avoir l’air d’y toucher,ce qui rend les choses encore plus efficaces. D’autant qu’elle ne commet aucune erreur quant à la direction d’acteurs: Marylin Even, Claude Baqué, Karen Ramage, Charly Totterwitz, et Sarah Espour , en coulisses pour les ombres, sont tous remarquables. Avec une  préférence pour Karen Ramage( la gamine) qui possède une présence et une gestuelle de tout premier ordre.
Le seul léger reproche: Carole Thibaut devrait, dans une aussi petite salle que Confluences, ne pas demander à Claude Baqué de crier autant mais ce spectacle, brillantissime, qui- tant pis, si elle se sent écrasée par la comparaison- possède tant sur le plan dramaturgique que plastique , les mêmes qualités que ceux du grand Kantor. Même simplicité du texte, même maîtrise de la scénographie à la fois du côté du plateau que des accessoires, même intelligent recours aux techniques du son et de la lumière pour renforcer la prise de parole, même qualité du jeu… Espérons que le spectacle se rejouera encore, sur une plus longue série. Surtout, n’hésitez pas à le voir s’il passe près de chez vous. Avec le couteau le pain démontrerait , s’il le fallait encore, que la beauté théâtrale peut surgir de l’horreur humaine!

 

Philippe du Vignal

 

Le texte est publié aux éditions Lanzmann.

 

Théâtre Confluences, jusqu’au 11 avril, ATTENTION , le 11 avril, c’est demain samedi, dans la cadre de la première édition de La Genre Humaine, à Confluences, consacrée à la présentation de spectacles, débats, ateliers, lectures qui ont pour thème l’évolution de la situation des femmes , dans la mesure où le bouleversement des regards, comme dit Carole Thibaut, a suscité des expériences artistiques et humaines radicalement différentes.

Mai 68 est à la fois très loin, et Carole Thibaut n’était pas encore née mais l’on n’en finit pas de mesurer la coupure qui s’est produite en termes artistiques; imagine-t-on un spectacle comme Avec le couteau le pain dans ces années-là? Dans un précédent article, je citais un programme de la Comédie-Française où les actrices du Songe de Strindberg étaient citées sur une liste à part ,après bien entendu , leurs collègues masculins! Bref, on revient de loin…!
Enfin, Dominique Hervieu , Muriel Mayette , Julie Brochen sont directrices de trois des plus grands théâtres nationaux, et on espère de tout coeur que Carole Thibaut qui est candidate à la direction du Centre dramatique de Thionville pourra l’obtenir si on ne lui refait pas le coup fait à Guy Freixes , éliminé après avoir été choisi sur concours à un poste similaire et qui a subi la loi de l’Albanotron ou de l’Elysée, ou des deux, sans aucun ménagement. C’est sans doute ce que l’on appelle en démocratie, le fait de la princesse…


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César, Fanny, Marius

César, Fanny, Marius, adaptation et mise en scène par Francis Huster de la trilogie de Marcel Pagnol.

On n’est pas encore entré que cela commence mal: est affiché en lettres néon comme on dit, le titre du spectacle. Mais il devrait commencer par Marius, premier opus de la fameuse trilogie créé en 1929 que suivit très vite en 1931 Fanny César, lui, fut directement créé pour le cinéma en 1936, puis seulement dix ans plus tard monté au théâtre. Enfin, passons…La trilogie de Pagnol a été beaucoup jouée, beaucoup adaptée au cinéma, notamment en Suède: Längtan till havet ( pas vu, pas pris..), en Allemagne, au Japon ( trois fois!), et entrée à la Comédie-Française, avec Fanny, médiocrement mise en scène par Irène Bonnaud, malgré la présence du grand Andrej Seweryn qui réussissait à rendre crédible son Panisse et de Marie-Sophie Ferdane dans Fanny …
Comme si Huster voulait bien montrer que César /Weber ou Weber/César ( on choisira) est bien le personnage principal essentiel. Il y a un décor très réaliste , où rien ne manque mais,  quitte à vouloir se lancer dans une reconstitution réaliste, mieux vaudrait le faire dans l’exactitude; à qui fera-t-on croire que les tabourets hauts sont d’époque et qu’il peut y avoir ces grands abat-jours en tôle dans le café de César, etc… Cela sent le décor cinéma d’opérette américaine bon marché.

Et l’on voit à peine le lointain, alors que Pagnol insiste avec raison sur l’importance du port avec ses tonneaux, et ses mâts de bateaux, symbolisant l’appel du large qui fascine Marius ; quant à l’entrepôt de voiles et cordages de Panisse bouge, dès qu’on s’appuye sur le mur! Et l’éventaire de coquillages d’Honorine avec ses caisses passées au brou de noix a des roues caoutchoutées sorties toutes neuves du B.H.V. Il faut se pincer très fort pour croire à toute cette pacotille . Et mieux vaut ne pas parler du bateau à voiles en fond de scène...
On pense à ce qu’un scénographe comme Guy-Claude François aurait pu imaginer. D’autant plus que les didascalies de Pagnol sont très précises, et que l’on a besoin d’y croire à l’univers marseillais de l’époque, d’autant plus qu’ici ce n’est, semble-t-il, ni une question d’espace ni d’argent… Comme on a besoin aussi de croire à l’univers sonore du Vieux-Port tel qu’il devait être en 29, aux coups de marteaux des chantiers de démolition de bateaux, avant que les Allemands ne bombardent le Pont transbordeur et une bonne partie du quartier…
Mais ici tout est propret, sans vérité, et la moindre des choses aurait été de reprendre vraiment le texte et de le jouer comme il est écrit, sinon on prend tous les risques d’ aller droit dans le mur. Cette trilogie,dont on ne va pas vous retracer l’intrigue ( les amours compliquées du jeune Marius et de la belle Fanny) tant elle est connue, quand elle est montée en France, ne peut guère l’être que si l’on tient compte du temps où Marseille, malgré son port ouvert sur tous les pays du monde, n’était pas une ville bien riche, et de nombreuses vitrines il y a encore une trentaine d’années n’avaient rien de luxueux…

 

  Et César, patron de petit  bistrot, devait vivre chichement, comme son copain Escartefigue, victime de la modernité représentée par ce pont transbordeur qui lui enlève les clients de son ferry-boat traversant le Vieux-Port du quai de la Joliette à la Rive neuve. Monsieur Brun,lui, jeune vérificateur des Impôts , est d’un autre monde; il est d’abord lyonnais et de l’administration, ce qui lui octroie un statut spécial. Quant à Picoiseau, le mendiant, comme il devait y en avoir beaucoup à Marseille, on ne peut deviner que c’est lui, tant la mise en en scène de Francis Huster est approximative. Et l’adaptation qu’il a tirée de la trilogie n’y aide pas non plus; à force de couper un peu partout, et de tripoter les scènes, le texte parait être passé à l’essoreuse, même si après l’entracte, les choses s’améliorent.
C’est en fait tout le spectacle qui  manque de rythme et d’énergie et malgré les fameuses scènes- culte dont celle de la partie de cartes pas trop mal réussie, le temps ne passe pas vite. ( Plus de trois heures avec l’entracte). Sans doute en grande partie, à cause d’une direction d’acteurs bâclée, il n’y a pas d’autre mot convenable. Comment peut-on croire un instant au Panisse d’Huster, copain de tente ans de César, mais raide comme un clergyman d’autrefois qui se serait égaré de pièce. Tout se passe comme si Francis Huster avait été plus ou moins obligé d’accepter le rôle, et comme on sait, un comédien qui va à reculons sur une scène ne fait jamais du bon travail.

Quant à Jacques Weber, il a souvent une diction approximative, Dieu sait pourquoi, et perd souvent son accent marseillais en route, ce qui fait plutôt désordre.Il surjoue et cabotine, comme s’il pouvait tout se permettre. Alors qu’il pourrait être dix fois meilleur s’il était dirigé. Enfin au moins et heureusement,il est là et, quand il veut bien ne pas en faire de trop, il a un jeu assez  nuancé.

Mais là où cela ne va pas du tout, c’est quand Stanley Weber, fils de Jacques ,essaye de jouer Marius, le personnage essentiel de la pièce! S’il a en bien l’âge , il semble traîner son personnage comme un pensum, à tel point que cela en devient gênant pour le spectacle qui n’avait pas besoin de cela. Quant à Charlotte Kady, ( Honorine) en robe à fleurs et collants blancs (si, si! ), elle criaille et a bien du mal à rendre crédible son personnage de marchande de coquillages. 1cesar.jpg
Quant à Hafsia Herzi,( Fanny) qui était si juste dans La Graine et le mulet d’Abdel Kachiche, elle semble un peu perdue; et il aurait fallu qu’elle soit vraiment dirigée, ce qui est loin d’être le cas. Elle a, à 22 ans, à peu près l’âge du rôle mais cela ne suffit pas et l’ on sent bien qu’elle est plus habituée aux plateaux de cinéma qu’à une scène de théâtre; en revanche, Urbain Cancelier ( Escartefigue ) et Eric Laugerias ( M. Brun) sont d’un excellent niveau et donnent un peu de corps à un travail qui reste peu convainquant. Heureusement qu’ils sont là, eux-aussi

  Mais la vraie question est sans doute ailleurs: était-il besoin de monter en la réduisant la plus grande partie de cette trilogie? Pourquoi pas Fanny, sans doute la plus achevée des trois pièces? Par ailleurs, tout se passe comme si Francis Huster ,qui n’est quand même pas n’importe quel acteur, avait un peu perdu l’habitude diriger ses confrères; sa dernière mise en scène à Paris devait être Faisons un rêve de Sacha Guitry, il y a plus de dix ans… Désolé, mais ici, c’est vraiment  trop approximatif; que l’on aime ou non Pagnol (assez mal vu dans les sphères intello), c’est un théâtre populaire qui vaut largement beaucoup de pièces actuelles et qui méritait le respect.
A voir? Non, pas du tout, d’autant plus que les places au parterre sont à plus de cinquante euros! Revoyez plutôt, si vous le pouvez, la trilogie filmée par Pagnol avec le très grand Raimu et Charpin, même si le jeu d’Orane- Demazis est un peu crispant..

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre Antoine

Le Pas de l’Homme

Le Pas de l’Homme, texte et mise en scène de Farid Paya.

pasdelhomme.jpg  Farid Paya nous avait déjà asséné des monuments d’ennui mais cette fois c’est encore pire. »Ce texte a été écrit rapidement, comme s’il était déjà prêt en moi. Bien qu’étant un récit, le retour qui m’a été le plus donné est la qualité théâtrale de ce texte », écrit-il avec superbe. On ne sait de qui est venu ce retour, sans doute d’amis très proches mais, pour qu’il y ait un véritable retour comme il dit, aurait-il encore fallu qu’il y ait …un aller, ce qui est loin d’être le cas .

En effet, Farid Paya, dans son texte,  fait souvent référence à l’Apocalypse, à Marc ou à Job, et ne se prive pas de dire que ses guides secrets ont été René Char et Saint-John Perse. Désolé, mais on est très très loin du compte et à relire  Eloges  paru il y a déjà quelque cent ans ou Anabase qui date de 1924, on est bien loin du compte et la prose de M. Paya fait figure de très mauvais pastiche. De Saint-John Perse, on admire encore la merveilleuse dimension incantatoire des versets d’un poète qui s’identifiait à la nature, au désert comme à l’océan et qui avait gardé de ses voyages en Chine le goût de l’infini. Un siècle après, ces pages font encore rêver . La prose de Paya, elle,  distille un ennui de premier ordre, sans doute parce qu’il y manque , et le souffle indispensable, et une véritable écriture. Bourrée d’ adjectifs, ce qui n’est jamais  bon signe, cette bouillie insipide fait  semblant d’être de la poésie. Mais il y a tromperie sur la marchandise. Il s’agit de trois récits et si on a bien compris, où l’on dit la violence pour aller vers une certaine paix intérieure.

  Mais,  comme Paya enfile les formules toutes faites, les stéréotypes , et n’arrive même pas à mettre en cadence ses pauvres phrases, on est ,dès les premières minutes envahi et cassé  par une espèce de logorrhée qui dure plus de deux heures… la terre, le sexe, les marées, le désert, le sang répandu, le soleil couchant, les viandes,la nuit, les pierres, etc… mais ce que disent la Bible ou Homère en trois mots justes et précis, Paya nous le tartine pendant de longues minutes…

  Et c’est sans espoir, et quand il n’y a aucun espoir au théâtre, on s’ennuie tout de suite. Et dire que Paya prétend  s’entourer de trois conseillers à la dramaturgie…. Tous aux abris! Il y a sur les côtés de la  scène ,quatre groupes de trois masques posés au sol aux couleurs et aux formes plus que médiocres, mais cela commence plutôt bien et on est agréablement  surpris par ce ciel d’aurore où l’on voit se mouvoir des silhouettes d’être humains. C’est à la fois simple et beau, comme peut l’être une image du grand Bob Wilson…

Mais on ne perd rien pour attendre,  et dès que les neuf comédiens entrent en scène, on comprend  que l’on va vivre deux heures de souffrance.Habillés dans des espèces de robes/ pantalons faites de cuir et de tissu- brodé pour certains, avec beaucoup de foulards, ( du sous-sous Christian Lacroix d’une rare laideur, ils prennent des poses, surjouent, roulent des yeux en récitant leur texte façon chant grégorien mais là aussi sans aucune grâce ni harmonie , soit en solo soit en groupe.Et Paya ,qui ne doute de rien,  ne nous épargne rien non plus : hurlements, minauderies, petits pas rythmés, halètements, mimiques ridicules, gestes des mains  vaguement inspirés par la danse indienne bahrata natyam.

  Seuls la musique de Bill Mahder et quelques chants en choeur parviennent à nous tirer de notre hébétude.Et à la fin, il y a un petit film tourné dans un désert par Farid Paya: c’est assez banal et sans grand intérêt  mais au moins cela distrait, même s’il faut encore subir le texte prétentieux de Paya récité par ses neuf comédiens assis sur les côtés. Plus jamais Paya, plus jamais…. Il  nous disait avant le spectacle , et non sans aplomb , que c’était un texte qui divisait: on aimerait savoir dans quelles proportions!  D’autant plus qu’il n’y avait pas foule ce vendredi soir.. On aimerait bien savoir aussi si la Ville  de Paris, Le Ministère de la Culture et le Conseil Régional d’Ile-de-France vont encore aider longtemps Paya à produire des spectacles du même tonneau!  Alors que beaucoup de jeunes troupes auraient bien besoin qu’on s’occupe d’elles. Voilà c’est dit; de toute façon, vous n’irez pas  puisque cela se termine le 5 avril mais si le spectacle est repris, prenez garde…

 

Philippe du Vignal

Le Songe

  Ett Drömpsel ( Le Songe)  d’August Strindberg, mise en scène de Mäns Lagerlöf.

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Le Songe est la dernière pièce du grand Strindberg et fut créée à Stockholm en 1908 quatre ans avant sa mort.  » C’était, disait-il, celle de mes pièces que j’aime le plus, l’enfant de ma plus profonde douleur », qu’il écrivit , après le départ de sa femme un mois après leur mariage. Pièce fétiche d’Ingmar Bergman qui la monta plusieurs fois, elle fut aussi mise en scène en France pour la première fois par Antonin Artaud dès 1928; Le songe fit aussi l’admiration de Kafka,des expressionistes et d’Arthur Adamov.
En France, elle fut aussi montée à la Comédie-française par Raymond Rouleau en 1970; la distribution, où les actrices ne sont citées qu’après les acteurs! -le vent de 68 n’était pas encore passé par la salle Ri
chelieu – ressemble maintenant à un cimetière! Et nous avons bien du mal à en faire ressurgir quelques images; quant à la mise en scène de Bob Wilson avec les acteurs du Théâtre Royal de Stockolm, c’était un pure merveille d’intelligence , d’invention poétique et plastique, où Wilson tressait le texte de Strindberg avec ses souvenirs familiaux du Texas. La pièce avait été montée il y a trois ans par Jacques Osinsky  avec aussi beaucoup de poésie.
Le Songe
tient tout à la fois de la vie la plus quotidienne  mais aussi  de celle que les femmes et les hommes  peuvent  percevoir comme un mystère permanent, où le paradis est tout proche de l’enfer. Et la pièce  est truffée de symboles empruntés aux textes religieux aussi bien chrétiens que boudhiques, et mystiques de tout poil, ainsi qu’à  ceux de son compatriote Swedenborg. Le tout étant bien entendu, sur fond de mysoginie et de crises mystiques,   relié à sa vie personnelle qui fut plutôt du genre errant. Il  habita  en effet dans 22 endroits différents pendant les six années qu’il vécut en dehors de Suède!
De plus,  sa mère mourut  quand il avait treize ans , et plus tard , eut une belle-mère confites en dévotion dans une secte;  il épousa trois femmes dont il divorça, et eut, sa vie durant, l’obsession de la faute  et de la souffrance susceptible de transcender la réalité la plus banale. Bref,  il y avait là un bon terreau pour faire un auteur capable d’écrire une pièce qui  est plutôt  comme un long poème  et un  formidable tremplin pour un metteur en scène qui a envie de  créer des images.
Cela valait donc le coup d’aller voir ce qu’avait pu en faire un metteur suédois comme Mäns Lagerlöf… L’histoire qui sous-tend Le Songe est à la fois simple et terriblement enchevêtrée: La fille d’Indra, dieu hindou, souverain du ciel , devenue Agnès, décide un beau jour de débarquer  sur terre pour se rendre compte de l’état de la condition humaine  (que dirait-elle aujourd’hui! ). Elle va ainsi rencontrer tour à tour un officier, un poète puis un avocat. Mais le paradis annoncé se révélera bientôt n’être qu’un enfer assez insupportable.
Reste à faire vivre sur scène cette étrangeté de la vie quotidienne quand l’homme se met à la percevoir  dans une sorte de mauvais rêve; et il faut dire que Mäns Lagerlöf n’ a pas mal réussi son coup en donnant à la pièce une vision écologique si l’on a bien compris  les choses malgré la barrière de la langue ( je ne parle pas suédois malgré la centaine de mots glané ici et là, personne n’est parfait…). Il y a au-dessus de la scène, un compteur à diodes qui indique précisément en permanence, le nombre de watts dépensés pour éclairer la scène ( la Suède est un des pays où  l’écologie et le recyclage battent  des records: il y a  des grands magasins où l’on ne trouve uniquement que des vêtements, électro-ménager, jouets, vaisselle,  livres,etc… d’occasion tout à fait propres et, dans chaque super-marché sont installées des machines à récupérer bouteilles et canettes qui vous rendent illico 60 centimes d’euro par pièce. Pas mal, non? Cela dit, la Suède compte une dizaine de centrales atomiques, alors qu’il n’y pas 10 millions d’habitants…
Donc , le château du début de la pièce devient ici une usine avec murs de briques ,  grande grille et une porte métallique qui n’ouvrira que sur le noir et le néant; les personnages d’origine  sont conservés mais on est dans les années 70 , à en, juger par les tissus orange et fleuris, et par les cheveux longs des hommes.Et il  y a derrière , en photo agrandie des HLM d’une quinzaine d’étages et une grue qui aide à  construire d’autres tours. Quant à  l’officier , il est plutôt du genre para en treillis, béret rouge et rangers noirs bien astiqués. Et, comme on est en Suède et que les beaux jours sont là, on fait griller  de  grosses saucisses à la chaleur d’un petit barbecue, puis la boisson aidant, on s’asperge copieusement de ketchup en dansant et en chantant plutôt bien des chansons du groupe mythique suédois  Abba ( si j’ai bien perçu). Plus disco, je meurs…
La salle, plutôt quatrième âge en robe et escarpins pour les dames,  ou costume noir, chemise blanche et noeud papillon pour les hommes , et une poignée de nymphettes pas aussi blondes que dans la la légende et souvent d’un blond peroxydé, donc la salle, disais-je,  reprend en choeur les refrains et claque des mains. Rideau et entracte dans le hall de ce théâtre très bourgeois début vingtième avec ses ouvreuses bien comme il faut. On parle doucement pour ne pas gêner le voisin et, à l’entracte, l’on savoure religieusement son  « cafelatte  » avec un petit gâteau à la cannelle, comme dans Millenium, le roman devenu culte de Stieg Larsson.
Le spectacle reprend avec le  plateau  nu ; il y a juste un mur où sont accrochés  21 sacs en papier  que chaque personnage vient décrocher, une femme aveugle accompagnée de sa mère aux cheveux longs arrive sur scène. Annonces d’aéroport. Des gens passent une valise à roulettes à la main puis repassent dans l’autre sens au gré des annonces  ( souvenir /citation d’une célèbre scène d’un film de Tati?) . Puis un jeune homme et une jeune femme sont allongés au soleil  sur des chaises longues au bord d’une plage paradisiaque mais,tout d’un coup, le vent se lève, emporte le parasol, le tonnerre gronde, la mer monte à toute vitesse envahissant la plage et  l’eau véhicule des tas de déchets du genre bouteilles en plastique, gilets de sauvetages rouges,  tôles d’acier: bref cela n’est pas dit mais tout a l’allure des conséquences d’un crash d’avion(  comme celui d’Air France où 95 personnes, dont Brigitte Tricot, une amie hôtesse de l’air,  périrent  un beau jour de septembre 68 au large d’Antibes, frappé en plein vol par un tir de missile, sans qu’aucun ministre ni Président de la République n’ait jamais eu le courage d’avouer la chose : vive l’Etat français et son armée de l’air!). Un homme surgit alors des flots noirs  et offre à Agnès un petit livre de poèmes.  C’est, sur le plan scénograhique, assez fabuleusement réalisé.
Retour au mur de briques du début ; quelques personnes, les pieds dans l’eau tiennent une conférence de presse en  se disputant et en s’envoyant des verres d’eau à la figure puis, c’est le noir absolu. Zéro watt indique le panneau lumineux; il y a  un chandelier avec quelques bougies sur le devant de la scène et des candélabres  électriques dans le  fond  et trois hommes pédalent sur une musique d’orgue électronique, mais  leur vélo fixe est relié à ces candélabres. On s’aperçoit vite que ce sont eux qui fournissent l’électricité nécessaire à l’ éclairage scénique..Mais la pièce de Strindberg ne finit évidemment pas comme cela…
Telles sont quelques unes des images assez fortes que l’on perçoit d’autant mieux que l’on ne comprend pas la langue,  mais, comme chez Wilson, l’on on peut très bien voir la pièce comme cela. D’autant plus que c’est mis en scène avec beaucoup de rigueur et de précision par Mäns  Lagerlöf et que les dix comédiens sont tous impeccables,  tout comme la scénographie de Magnus Möllerstedt. On peut regretter que le metteur en scène, quand on relit le texte, l’ait un peu tiré vers la comédie musicale mais c’est si adroitement réalisé que les deux heures et demi ( avec entracte) passent très vite. Et miracle, vous savez quoi, il n’y a pas le plus petit centimètre carré de vidéo… et la mise en scène’est jamais facile ni vulgaire..
A voir.? Oui, si vous passez par là, ce qui m’étonnerait mais sait-on jamais, le spectacle , après avoir été présenté à Linköpping et à Norrköpping,  va se promener en Suède.

Philippe du Vignal

Théâtre de Nörrkopping ( Suède)

La Jalousie du barbouillé, Le Médecin volant et Les Précieuses ridicules

 La Jalousie du barbouillé, Le Médecin volant et Les Précieuses ridicules de Molière, mise en scène de Christian Schiaretti.

moliereneo1copie2.jpg Le directeur du T.N.P. de Villeurbanne  a mis en scène deux programmes consacrés à Molière: l’un qui regroupe Sganarelle ou le Cocu imaginaire et  L’Ecole des maris, et l’autre, les  trois petites pièces citées plus haut jouées  sur une petite scène à tréteaux , avec fausse chandelles sur le devant ( c’est peut-être du second degré?) posée sur le plateau du Théâtre 71, ce qui est sans doute une fausse bonne idée;  ce n’est en effet ni très beau ni très efficace mais bon!  La Jalousie du barbouillé est une  courte  farce inspirée de celles du Moyen- Age où un  mari jaloux met dehors sa femme Angélique, après s’être confié à un docteur aussi ignorant que prétentieux. Il lui ferme la porte mais elle trouve , à son tour, le moyen de le laisser dehors.

Il y a un tirade formidable qui préfigure celle du Sganarelle de Don Juan , où le Barbouillé consulte  un  médecin vantard et  prétentieux qui prononce  une série de courtes phrases- valises assez étonnantes , et comme  la langue de Molière à ses débuts est déjà savoureuse, et que  c’est du genre plutôt bien joué , on ne boude pas son plaisir (malgré des costumes bien laids), notamment par Jérôme Quintard ( Le barbouillé) , Julien Gauthier ( le docteur) et Laurence Besson ( Angélique). On sent qu’il y a un véritable esprit de troupe, ce qui fera plaisir à Edith Rappoport,, puisque les dix comédiens sortent tous de l’Ensatt,  (deux d’entre eux:  Borle et Quintard, n’en déplaise à M. Goldenberg, ex-directeur du Théâtre national de Chaillot ont d’abord été à l’Ecole …de Chaillot).
Mais la mise en scène  manque singulièrement de rythme et de force. Comme si la mise en scène de Schiaretti, pour reprendre l’expression du grand Bernard Dort, notre maître à beaucoup, avait perdu ses boulons en route, et la remarque vaut pour les trois pièces. C’est méchant? Oui, mais c’est la vérité.
 Le Médecin volant  raconte l’histoire de deux amoureux ,Valère et Lucile dont  Georgibus, son père veut absolument la marier à Villebrequin; Lucile fait semblant d’être malade et Sabine,  sa chère cousine s’en va  chercher un médecin- ridicule et ,comme dans La Jalousie du barbouillé, assez prétentieux , et qui n’est autre que Sganarelle, le valet de  Valère. Finalement Gorgibus, même trompé par cette double identité, reconnaîtra avoir été trompé et  acceptera le mariage des deux amoureux. Le canevas vient tout droit de la commedia del arte et , là aussi, c’est plutôt bien joué , notamment par Olivier Borle et Jeanne Brouaye mais la petite pièce, rarement montée  nous laisse un peu sur notre faim. Et là, on ne peut pas reprocher grand chose à Christian Schiaretti, sinon de l’avoir choisie….
 Quant aux Précieuses ridicules, c’est une belle erreur d’installer  sur cette même petite scène à tréteaux où, par définition, il n’y a guère de place. Dès lors, les comédiens passent  et repassent on ne sait trop pourquoi par le châssis en ferraille qui sert de fond aux deux pièces précédentes, et, très franchement, on n’en voit pas bien l’intérêt: les comédiens ne semblent pas  à l’aise sur un espace aussi limité. Et, Jeanne Brouyaie et Clémentine Verdier, qui jouent Magdelon et Cathos, les deux  jeunes provinciales snobinardes ne semblent pas au mieux de leur forme: elles criaillent et on comprend souvent mal ce qu’elles disent, d’autant plus que le texte est bourré de termes qu’il aurait absolument traduire. Les linguistes ont peut-être les bonnes réponses, mais la pièce a a un vocabulaire  beaucoup moins compréhensible  que celui des grandes  oeuvres comme  Tartuffe ou Don Juan, pour qui n’a pas  étudié au lycée la littérature de cette époque.
 Cela dit, les collégiens, sans être enthousiastes, n’avaient pas l’air de s’ennuyer; peut-être avaient-ils été auparavant cornaqués par leurs profs…
Alors, à voir? Pas sûr, le rapport qualité/ prix n’est pas évident ( 21 euros plein pot!) , sauf si vous avez envie de voir les débuts  du grand Molière, celui dont on continue à dire que, quel que soit le texte, quand les élèves d’un cours d’art dramatique en entendent par hasard une bouffée, ils en reconnaissent aussitôt l’auteur.Et c’est vrai que c’est écrit dans une langue   admirable. Quant au Programme 1, ((Sganarelle ou le Cocu imaginaire, et L’Ecole des Maris) , deux pièces plus longues mais assez mineures, du coup, cela ne donne pas vraiment envie d’y aller  voir. Maintenant , si le coeur vous en dit… Si nous en avons le temps, nous irons nous rendre compte…

Philippe du Vignal

Théâtre 71,  Malakoff jusqu’au 10 avril ( les intégrales des deux programmes n’ont plus lieu, ouf!)

La Cerisaie

 La Cerisaie de Tchekov, mise en scène d’Alain Françon.

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  L’une de nos lectrices nous a laissé un message, après avoir pris connaissance de l’article d’Irène Sadowska, où elle disait avoir été un peu déçue par le spectacle. Un mien confrère, et non des moindres, me disait au contraire son admiration. Je n’avais pas encore eu le temps d’y aller mais, n’écoutant que mon devoir et mon envie (tout critique a vu , comme moi, un bonne douzaine de Cerisaies mais, à chaque fois, c’est le même émerveillement devant l’intelligence et la beauté de la pièce, même quand elle est montée tant bien que mal, et puis il y a toujours, comme en filigrane dans nos souvenirs, les mises en scène géantes de Strehler et de Brook ).. Alors,  j’ai bondi jusqu’à la Colline avec une mienne consœur, et non des moindres. Avis partagé, et plus nuancé, comme celui de la mienne consœur,  que celui d’Irène.
  Commençons par ce que l’on a  beaucoup aimé: le style d’Alain Françon quand il s’empare de ce fameux  texte, bien  traduit par André Markowicz et Françoise Morvan,  pour  mettre en valeur le rire et le comique de personnages secondaires  comme Pitchtchik (Philippe Duquesne), Trofimov ( Pierre-Félix Gravière), ou Epikhodov ( Clément Besson)). C’est un des aspects de la pièce qui est en général mal traité,  comme si les metteurs en scène ne savaient pas trop comment passer d’un registre à l’autre, ce qui est pourtant capital pour un Tchekov. 

  Sans pour autant gommer la nostalgie de Lioubov à la fin dont il sait dire aussi l’ amour profond qu’elle a pour son pays et sa cerisaie, en même temps que la passion qu’elle garde  pour son amant de Paris , même s’il l’a ruinée. Il est bien en effet  à l’origine, en dehors de toute considération historique , celui qui a coupé Lioubov  de ses racines,  quand elle était  avec lui  à Paris ou dans sa villa de Menton, où les Russes fortunés avaient acquis une résidence et certains y ont même leur dernière demeure , comme on dit. Cent ans après, cela recommence!
 Et le metteur en scène met très bien en valeur un des leit-motiv de la pièce, l’importance de l’argent, liquide ou non:  dettes, héritages, emprunts, etc., qui commande la vie de chaque personnage que l’on évoque quelque vingt cinq fois fois , soit toutes les quatre minutes en moyenne!  Si, si, c’est vrai, j’ai compté…

On aime beaucoup dans la mise en scène de Françon sa très grande maîtrise du plateau , quand il dirige dix huit comédiens et une musicienne. Mais aussi la façon qu’il a de faire ressortir la modernité des dialogues d’un texte qui a déjà plus de  cent ans: les personnages se coupent la parole , soliloquent,    quand,  en fait, il répondent à quelqu’un d’autre,  ou grommellent comme le vieux Firs, admirablement interprété par Jean-Paul Roussillon qui, dans la dernière scène où  il se retrouve tout seul, est sublime..Et Françon met très bien  en valeur ces fameux silences dans les répliques qui en disent souvent beaucoup plus long qu’une phrase. Ah! La scène entre la pauvre Varia que laisse tomber Lopakhine, et tout ce dernier acte,avec ces personnages déboussolés :Françon a bien réussi les choses.

Il y aussi la très belle bande-son de Daniel Deshays..Tout cela est d’une grande qualité et l’on sent  que monter La Cerisaie,  dernière pièce de Tchekov, mort quelques mois après sa création, a été un véritable acte de foi  pour Françon qui va quitter la direction de la Colline . Cet au-revoir ne manque pas de panache!
  Ce que l’on aime moins: d’abord,  la scénographie compliquée de Jacques Gabel pour chacun des quatre actes dont, sans doute, Alain Françon porte aussi la responsabilité: la chambre d’enfants, au début, est toute en longueur, et de biais, si bien que tout se passe plutôt côté jardin ( tant pis pour le public qui est de l’autre côté de la salle d’autant plus que la lumière est chichement comptée au premier acte comme dans les autres sans que cela se justifie: il est deux heures du matin mais quand même!).Et les comédiens vont sans arrêt de cour à jardin , ce qui est inévitable mais qui parasite un peu le texte.
  On baisse le rideau à chaque fin d’acte pour préparer vite fait le décor du suivant, (ce n’est pas en réalité très long mais casse quand même le rythme général  déjà trop  lent). Le jardin, qui est une sorte d’avatar du décor de 1904,  n’est pas très crédible:  les didascalies de la pièce indiquent dans le fond deux pierres tombales et une chapelle mais pas deux simples tombes de terre au premier plan. Quitte à faire dans le réalisme…  Quant aux poteaux télégraphiques mentionnés par Tchekov comme indicateurs de la modernité qui arrive à grands pas, bien malin qui pourrait les reconnaître sur la toile du fond.

  Le programme inclut quelques photos de la mise en scène de Stanislavski en 1904, comme si Gabel et Françon voulaient absolument nous prouver le bien-fondé  de leur parti-pris de scénographie quelque peu archéologique;  c’est un peu vain et, de toute façon, c’est trop tard: rien ne sera changé, mais c’est dommage, alors que le décor du dernier acte: la chambre d’enfants du premier, avec ses fenêtres sans voilages, où il n’y a plus ni meubles ni tableaux,  et que le canapé est déjà emballé, est de toute beauté.
Par ailleurs, ce n’était peut-être pas le bon soir mais l’interprétation de Dominique Valadié nous a semblé par trop inégale: il y a de très beaux moments et d’autres où  elle boule son texte, comme si elle n’était pas très convaincue de l’importance de ses répliques- ce qui n’est sûrement pas le cas , mais mercredi dernier,  on avait un peu de mal à reconnaître la grande Dominique Valadié que nous aimons tant d’habitude; quant à Jérôme Kircher, et Didier Sandre, pourtant excellents comédiens,  eux  aussi, paraissaient être un peu en retrait.
  A voir oui,sans aucun  doute, même avec ces défauts importants qui peuvent faire que l’on soit déçu, surtout après tous les commentaires élogieux que l’on a pu faire de la mise en scène d’Alain Françon. Mais dépêchez-vous,  c’est un peu le dernier évènement  parisien…et il y a du monde. C’est en effet pour beaucoup  l’occasion de voir pour la première fois la pièce sublime de Tchekov qui n’est pas si souvent montée à cause de l’importance de la distribution . Et,  si la salle bourrée jusqu’au dernier strapontin, n’était pas délirante, on sentait un grand respect pour ce travail.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Colline, jusqu’au 10 mai inclus.

La Folie de Janus et Je meurs comme un pays

La Folie de Janus, de Sylvie Dyclo-Pomos, mise en scène de Judith Depaule. et Je meurs comme un pays de Dimitris Dimitriadis, mise en scène d’Anne Mitriadis

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  Deux  monologues sur le guerre qui, on le sait, est une source inépuisable pour romanciers, dramaturges et cinéastes, dans la mesure où, qu’elle soit civile, nationale ou internationale, elle modifie très vite les comportement humains, et a des conséquences sur plusieurs générations d’hommes et de femmes, même s’ils  ne l’ont pas vécu directement.  La Folie de Janus  a pour cadre  une affaire plutôt tordue où la France, semble-t-il, n’a pas été très claire.

Il s’agit  de l’épisode dit « des disparus du Beach de Brazzaville » où,  depuis 1993, un guerre sans merci opposa le président de la république Pascal Lissouba au maire de Brazzaville, Bernard Koléas. Une seconde guerre en 97 fit des milliers de morts parmi les civils, puis à la suite  d’un accord de réconciliation, les réfugiés revinrent en 1999,  et 350 personnes furent alors  torturées puis exécutées.
A la suite d’une  plainte auprès de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme, le tribunal de Meaux ouvrit une instruction pour crimes contre l’humanité, puis condamna l’Etat congolais à indemniser les familles des victimes. Mais l’instruction fut suspendue pour conflit de compétence entre la France et le Congo. En 2007, la Cour de Cassation confirma  que la justice française était compétente et en 2008, l’instruction reprit. Voilà vite brossée,  cette terrible histoire où, on l’aura deviné, bien des choses sont restées obscures  et où le rôle de l’ex-colonisateur est loin d’être clair…

 

Judith Depaule a mis en scène le texte à l’écriture précise  de Sylvie Dyclo-Pomos avec un seul comédien, Ludovic Loupé qui  a une belle présence scénique et une diction parfaite; il dit les choses calmement, ce qui renforce encore l’horreur des mots employés. C’est le récit des atrocités répétées: villages dévastés, massacres, pillages, viols et tuerie d’enfants en série sous les yeux des mères, morceaux de cadavres traînant dans la terre: une tête, un bras dont un père s’aperçoit  qu’ils appartenaient aux corps de ses enfants. Bref, les horreurs de la guerre où tout, y compris l’innommable, a lieu. Et cela  ne date pas de l’Antiquité ni du Moyen-Age mais d’il  il y a une dizaine d’années. Mais Judith  Depaule, si elle a bien dirigé le comédien, a cru bon de mettre en abyme, pourrait-on dire, comme si la vidéo lui avait été imposée, l’image permanente d’un visage sur un écran , juste au-dessus de l’acteur , image grossie et déformée à coup de palette graphique, pour surligner les intentions de jeu. A moins qu’il n’y ait de l’Emmanuel Lévinas là-dessous, qui écrivait dans  Ethique et Infini, à propos du visage » ce dont le sens consiste à dire : Tu ne tueras point ». Mais encore faudrait-il pouvoir décrypter la pensée de Judith Depaule.. C’est à la fois stupide et surtout,  cela parasite complètement la parole de Ludovic Loupé… par ailleurs, excellent conteur,

Alors qu’elle aurait faire les choses tout à fait simplement… Non,  il il faut que la vidéo ait un réel pouvoir de fascination sur la génération actuelle des metteurs en scène: Judith Depaule a, comme les autres, et depuis son enfance, connut la télévision mais est-ce une raison pour penser que l’image vidéo et,  particulièrement,  quand elle donne à voir un visage ou un corps humain, devient la béquille indispensable à un  spectacle théâtral, et cela tout genre confondu. En réalité , tout semble se passer comme on n’était pas à un syllogisme près: le texte n’est  pas très passionnant (cela dure quand même une heure), donc, puisque j’en ai conscience, je fais appel à la vidéo, et comme les gens ont l’habitude de la vidéo un peu partout, que ce soit à la Poste, dans les boutiques,mairies, garages, théâtres privés, etc…, pour ne pas passer pour une ringarde, j’en mets aussi dans mes spectacles… D’autant plus que mes petits copains en font autant, alors pourquoi pas moi aussi? Résultat?????.

 

image42.jpgIl y a aussi de la vidéo, plus sobrement employée mais tout aussi inutile dans Je meurs comme un pays; le dispositif scénique est un plateau nu, où sont disposés une table et quelques chaises, un lavabo couvert de sang; sur les murs noirs, quelques phrases en grec moderne et dans dans le fond, une grande porte ouverte sur un couloir très éclairé  où passent ,de temps à autre,  de vieux messieurs aux cheveux blancs  dans des costumes noirs, et sur le  côté cour une toile noire avec- devinez!- une vidéo avec ces mêmes vieux messieurs . Vers la fin , ils  viendront s’asseoir autour de la table en bois et se diront quelque phrases  en lisant les journaux .
Tandis que,  debout Anne Alvaro, toujours aussi magnifique, dit avec beaucoup de calme et de rigueur le texte de Dimitriadis contre la dictature et contre tous les malheurs qui ont accablé son pays :  la guerre de 40, puis la guerre civile qui fit des dizaine de milliers de morts, puis, enfin pendant sept ans, la dictature des colonels  en 1967, où de nombreux intellectuels opposants au régime furent envoyés en prison dans des  îles désertes, maltraités et souvent torturés. Dimitriadis sait ce que veut dire humiliation  et douleur de voir son pays aussi tristement déchiré.

Anne Alvaro dit toutes ces horreurs avec la voix magnifique qu’on lui connaît, de façon impeccable, mais, comme à Confluences, le temps paraît long. On respecte la performance mais, sauf à quelques rares moments, , l’émotion ne passe pas vraiment, sans doute à cause d’une surdose d’horreurs forcément répétitive.  Alors à voir?  Pour La Folie de Janus, le spectacle se rejouera sans doute, mais plus tard, et n’est pas incontournable; quant à Je meurs comme un pays, si vous avez envie de revoir Anne Alvaro, pourquoi pas? mais ne vous attendez pas à quelque chose d’exceptionnel, c’est quand même un peu ennuyeux; voilà, c’est dit…


Philippe du Vignal

MC 93 de Bobigny jusqu’au 7 avril..

Le vieux qui lisait des romans d’amour

filename.jpg Le vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepulveda, adaptation et mise en scène de Patrick Chevalier. 

On connaît sans doute le roman mythique( traduit en trente cinq langues! ) de cet écrivain chilien, inscrit aux Jeunesses communistes sous Pinochet et condamné à… 29 ans de prison; il  fut libéré au bout de deux années grâce à Amnesty International,. il vécut ensuite dans de nombreux pays d’Amérique centrale, fonda une troupe de théâtre à Quito, puis il alla vivre 14 ans à Hambourg et enfin décida de partir pour l’Espagne. 

Le roman raconte l’histoire d’Antonio José Bolivar qui pense avoir un peu plus que les soixante ans qu’on lui attribue. Il vécut longtemps dans la forêt amazonienne, en parfaite harmonie avec la nature pourtant inhospitalière et très ami avec les indiens Shuars dont il avait peu à peu adopté le mode de vie. Il travaille quelques hectares de terre difficile avec l’aide de sa jeune femme Dolorès , morte depuis de la malaria. Antonio José avait appris des Shuars un parfait respect de la terre et de ses animaux, même si elle n’était guère féconde… terre que les Américains du Nord  saccageaient sans état d’âme. Il a depuis quitté la jungle et vit seul,  un peu misérablement dans la campagne avec  quelques ustensiles de cuisine, deux chaises , des caisses en bois comme meubles la photo de son mariage avec Dolorès dans un cadre doré , quelques livres et un petit réchaud à pétrole. A part quelques Indiens, il a un seul ami blanc, un dentiste qui s’occupe de sa santé. 

Quand la pièce commence, on apprend qu’une femelle  jaguar, depuis que des blancs ont tué ses petits,  est en train de semer la terreur et il n’ y a que lui qui peut l’éliminer. Le jaguar a déjà plusieurs morts à son actif,dont elle d’un chercheur d’or Napoléon Salimas, mais Antonio José hésite à éliminer l’animal à coup de fusil. Il le fera cependant mais en restera anéanti… C’est un personnage hors du commun qui a beaucoup vécu et qui ne se fait plus trop d’illusions sur ce que peut être le bonheur. D’autant plus qu’un américain a tué deux de ses copains Shuars, qu’il vengera en abattant un autre Américain. Son seul plaisir est de lire de vieux romans d’amour que son ami dentiste lui a piqués dans un bordel de la ville. Le roman  est tout à  fait passionnant ,d’abord parce qu’il traite d’un immense et terrible problème: la déforestation de l’Amazone qui, comme chacun sait, est le plus important poumon de la planète… et  l’on sent bien que Sepulveda connaît bien et les personnages qu’il fait vivre, et le monde de la jungle. 

Reste à savoir si l’on peut arriver à recréer ce type d’univers sur une des petites scènes du Lucernaire !  Soyons francs: la réponse ne peut être que négative. Patrick Chevalier qui joue le rôle du dentiste a tenté de mettre en scène des fragments de ce roman, mais, pour arriver à un résultat moyen, il aurait déjà fallu déjà une solide dramaturgie, ce qui est loin d’être le cas, et le vieil acteur (Paco Portero) qui interprète Antoni José, s’il a bien la tête  de l’emploi- cheveux blancs en katogan, visage émacié et  corps longiforme-  est tout à fait  crédible… tant qu’il ne parle pas!  Il faudrait qu’il soit vraiment  dirigé;  malheureusement la direction d’acteurs comme la mise en scène sont aux abonnés absents.

Et mieux vaut oublier la scénographie qui se voudrait réaliste mais à laquelle il est impossible  de croire un instant.  Il y a bien une bande -son intéressante mais qui est mal utilisée.  Que peut-on sauver du naufrage ? Pas grand chose sinon quelques brefs instants d’émotion fugitifs mais il faut être vraiment vigilant pour les surprendre…
A voir? Non, sûrement pas. Achetez vous plutôt le roman de Sepulveda.

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire.du 25 Février 2009 au 13 Juin 2009

Festival d’Avignon 63 ème édition


 Festival d’Avignon 63 ème édition du 7 au 29 juillet.

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    Putain, déjà soixante trois ans! Le festival a sans doute bien changé depuis ses modestes débuts, et même depuis le décès de Jean Vilar en 71. Dans ce que l’on appelle désormais le 104, ancien lieu autrefois « dédié » comme on dit dans le langage ministériel,  aux  Pompes Funèbres et à  la  fabrication de cercueils,  magnifique bâtiment du 19 ème siècle reconverti par la mairie de paris en établissement culturel dirigé par Fréddéric Fiesbach et Robert Cantarella,  a lieu cette année la grand messe annuelle consacrée à la présentation du programme du Festival.
 Peu de visiteurs  en ce vendredi matin; l’endroit est beau,  très lumineux mais pas vraiment chaleureux…. Quelques vigiles africains fort aimables renseignent les égarés qui en franchissent le portail; pas l’ombre d’un bar  ou d’un accueil à l’horizon;merci, monsieur l’architecte! La plaquette indique aimablement que le soir, il y a un camion pizza (sic). Mais  il  y a du monde là-bas au bout de la grande halle: donc,  ce doit être là. C’est bien là: il y a même Hortense Archambault et  Vincent Baudrier qui accueillent très gentiment chaque invité- ce  n’est pas si fréquent et mérite d’être salué.
   Bon, dans la grande salle, il y beaucoup de monde et,  sur la scène, les deux directeurs avec leur  » artiste associé » de cette année  selon la formule qu’ils ont mis en place à leur arrivée:  le désormais célèbre Wajdi Mouawad,écrivain et metteur en scène canadien d’origine libanaise et directeur du Théâtre d’Ottawa qui commence par chauffer la salle avec quelques anecdotes amusantes, puis c’est le tour d’Hortense Archambault qui présente les grandes lignes du Festival, avec, précise-t-elle d’emblée, 21 créations sur les 31 spectacles présentés, ce qui est un sérieux atout,  et de Vincent Baudrier qui décline le programme.
  Copieux, le programme de ces trois semaines! D’abord , la nuit culte de 20 heures à 6h 30 de  Wajdi Mouawad, avec  trois de ses pièces les plus connues: « Littoral, » « Incendies, » « Forêts » en intégralité, bien sûr dans la Cour d’honneur du Palais des papes. Le syndrome du « Soulier de satin »  (22 h / 9 h) mise en scène de Vitez,  a encore frappé!  Il y aura aussi dans le parc des Expositions à Château-Blanc (dans la banlieue d’Avignon) une création de Mouawad, « Ciels ».
 On attend avec impatience la création du grand Krystof Warlikowski, « Apollonia « d’après Euripide, Eschyle,et Hanna Krall , romancière polonaise dont Le Roi de coeur( le récit d’une femme dont le mari est emprisonné  à Auschwitz ) a été publié l’an passé par Gallimard. Cette année, on l’aura vite compris, le festival ne baigne pas  dans la franche gaieté , puisque Joël Jouanneau crée « Sous l’oeil d’Oedipe, » d’après Sophocle, Euripide… Pour faire bonne mesure, on aura aussi  droit aux « Cauchemars du gecko « de Jean-Luc Raharimananna, mise en scène de Thierry Bédard, dont M. Kouchner a fait interdire » 47″, récit des massacres à Madagascar perpétrés par l’armée française en 1947, dans les structures dépendantes du Ministère des Affaires Etrangères.
  Il y a aussi  « La Guerre des fils de la lumière contre les fils des ténèbres « d’Amos Gitaï, célèbre écrivain israélien, d’après » La Guerre des Juifs « de Flavius Josèphe, né Yossef ben Matityahou ( 1er siècle après J.C. ) , historien juif de langue grecque qui relata la prise de la ville de Jérusalem par Titus, avec Jeanne Moreau, lequel spectacle sera aussi joué aux Festivals d’Athènes/Epidaure, de Barcelone et d’ Istanbul .
 On ne nous épargnera pas non plus les conflits africains avec « Les Inepties volantes « de Dieudonné Niangouna, auteur et metteur en scène congolais maintenant bien connu, créé au Centre Culturel français de Pointe-Noire en 2008. Et si l’on a bien compris, c’est encore des guerres  au Moyen-Orient dont parleront les Libanais Lina Saleh et Rabih Mroué avec « Photo-romance ». Et le poème « Ismène » de Ritsos,sera mis en scène par Joël Jouanneau…

  Vous avez dit tragique?  On aurait bien aimé quelques petites douceurs comiques mais cela ne semble pas être indispensable aux deux directeurs actuels, alors qu’on reproche si souvent au théâtre subventionné cette carence, ce qui  n’est pas entièrement faux…
 Mais Christoph Marthaler , excellent metteur en scène suisse ( il  avait présenté en 2007 en Avignon,  » Groundings » ,un spectacle  sur le naufrage exemplaire de Swissair)  crée cette année  « Butzbach-le-Gros, une colonie durable ».

  Et vous pourrez voir aussi  d’Ödön von Horvath, « Casimir et Caroline « , par les Hollandais Johan Simons et Paul Koek qui sera créée à Anvers. Et  Claude Régy  mettra en scène  » Ode maritime », le texte  de Pessoa; Denis Marleau le Québécois créera « Une fête pour Boris » de Thomas Bernhard , et Christophe Honoré monte  » Angelo, tyran de Padoue » de Victor Hugo mais il y a aussi Jan Lauwers et sa Need company , Jan Fabre  avec « Orgie de la Tolérance ». Et une exposition sur le grand metteur en scène et théoricien anglais Gordon Craig..  On en passe , et des moins bons , et des meilleurs,  et l’on ne parle pas de la danse,et des dizaines d’autre micro- évènements .
 Et pas encore des centaines de spectacles  du Festival off qui prend de plus en plus d’importance et auquel vous aurez droit une prochaine fois. Voilà: malgré de nombreuses réductions, les prix d’entrée ne sont pas donnés et le public était l’an dernier plus très jeune, comme dans les théâtres parisiens, ce qui est inquiétant pour l’avenir. Mais , si vous le pouvez,  vous aurez  de quoi vous nourrir,  en Avignon cet été. Le festival, même par ces temps de crise, parait avoir encore de beaux jours devant lui….

Philippe du Vignal

http://www.festival-avignon.com/

Le nouveau Testament

Le nouveau Testament de Sacha Guitry, mise en scène de Daniel Benoin.nouveautestamentfraichermatthey.jpg

 Petite piqûre de rappel: Sacha Guitry est né en 1885 à Saint-Petersbourg et son  père comédien l’emmena avec lui à Paris où il vécut et  mourut à Paris en 1957.

Entre temps, il fut renvoyé de  onze lycées , écrivit plus de cent pièces où il jouait en général le rôle principal et réalisa quelque trente trois films dont beaucoup étaient des adaptations de son théâtre., et quelque fresques  historiques.

  Arrêté après l’Occupation pour sympathie avec les Allemands et parce qu’il n’avait pas voulu fermer son théâtre, il resta deux mois en prison et,  jamais avare d’un bon mot ,déclara :  » Ils m’emmenèrent menottes au main à la mairie, j’ai cru qu’ils allaient me marier de force ». Il faut noter qu’il refusa toujours que ses pièces soient jouées en Allemagne et, on l’oublie souvent , obtint la liberté de Tristan Bernard et de sa femme auprès de l’occupant, ce qui, sans aucun doute possible,  leur sauva la vie. Mais  Guitry n’obtint un non-lieu qu’en 47, ce qui le rendit assez amer.
 Personnage complexe, il se maria cinq fois avec des comédiennes ou de jeunes femmes qui le devinrent, ce qui en dit long sur sur l’idée qu’il avait du mariage ,dont il disait cyniquement:  » C’est y résoudre à deux les problèmes que l’on n’aurait pas eu tout seul » et il ajoutait avec délice :  » Il faut courtiser sa femme comme si on ne l’avait jamais eue. Il faut se la prendre à soi-même ». Il eut, bien entendu, d’innombrables petites amies dont Arletty,  qui eut ce mot savoureux; « J’allais pas épouser  Sacha Guitry, il s’était épousé lui-même ».
  Effectivement  égocentriste, charmeur, grand travailleur sans en avoir l’air,  et sans doute odieux et cassant  quand il en avait envie,  il avait de curieux rapports avec les femmes  comme avec les hommes, et n’eut pas que des amis! Mais le nombre et la qualité des acteurs qui travaillèrent avec lui en dit long sur la fascination qu’il exerça. Entre autres: Eric von Stroheim, Orson Welles,, Gérard Philipe, Jean-Louis Barrault, Arletty, etc… Et  fit l’admiration des cinéastes de la Nouvelle Vague (dont François Truffault ),et de Charlie Chaplin. Mais aussi d’hommes de théâtre comme Antoine Vitez!

Inclassable Guitry! Plus de cinquante ans après sa mort , son théâtre que l’on  a souvent  traité de léger, continue à être joué régulièrement, en ce moment à Edouard VII et à Nanterre . Il y a dans son oeuvre sans doute beaucoup de pièces surévaluées comme Mon père avait raison (assez estoufadou ), ou Faisons un rêve,  dont le propos est un peu mince. Mais c’est cependant  un bon scénariste et un dialoguiste  qui sait faire les choses, et le Nouveau Testament est loin d’être une pièce mineure.
Mais Guitry,  considéré  comme un auteur de boulevard avec mots  d’auteur et répliques faciles (ce qui n’est pas totalement faux),  reste un des territoires privilégiés  du théâtre privé, et ses pièces  sont peu, voire jamais montés  dans le théâtre public. Par peur du ridicule, par ignorance?  La France est un curieux pays!

 Daniel Benoin, le directeur du  Centre dramatique de Nice n’est pas si frileux ,et c’est tant mieux ; il  avait déjà monté Quadrille de Guitry  en 1992 et il a réitèré en montant Le Nouveau Testament  en 2007 et cette fois,  en diptyque avec Faces de John Cassevetes dans un décor unique: soit une très grande scène , dotée de quelque quarante canapés  de quatre places chacun avec table basse , le public étant réparti au choix sur deux gradins bi-frontaux ou dans les canapés;  les comédiens jouent dans les allées ou assis parmi les spectateurs. Et il y a quatre écrans vidéo disposés sur chacun des  murs de la salle.
 A la vérité, c’est assez  impressionnant quand on entre; c’est en effet comme une intelligente métaphore du fameux salon bourgeois. Mais cela ne fonctionne pas vraiment , Daniel Benoin a beau répartir les scènes un peu partout , il y a  de l’injustice dans l’air, selon le côté où l’on se trouve mais c’est une injustice permanente .Et si l’on est assis dans un des foutus canapés, il y a aussi  beaucoup de choses que l’on voit mal, puisque les comédiens sont forcément de dos à un moment où à un autre; de toute façon, à une trop grande distance, on entend mal dès qu’il s’agit de conversations privées., puisque la salle dite transformable de Nanterre n’a rien d’un théâtre de poche! Disons que c’est sans doute une belle idée scénographique et visuelle  au départ mais pas à l’arrivée…  On se demande bien pourquoi  Daniel Benoin n’a pas voulu  d’une  scène frontale…
 La pièce: on est en 34, peu de temps avant le fameux 6 février  où la France faillit s’embraser quand les les gens de droite s’en prirent aux partis de gauche; cela  se passe chez un grand bourgeois, médecin de son état, le docteur Jean Marcelin  a su  que son épouse Lucie passe d’agréables moments avec le jeune fils de ses bons amis Marguerite et Adrien Worms. Attendu pour le dîner, il ne revient pas et quelqu’un-évidemment  commandité par lui, ce que le public a tout de suite compris, mais ni sa femme ni  l’amant ni ses bons amis-  confie au valet la veste du docteur, sans décliner son identité et sans dire le pourquoi du comment du retour à domicile de cette sacrée veste.
 Et, bien évidemment,  on trouve dans ses poches  une chose plutôt compromettante:  un testament ( photo plus haut) où l’on apprend qu’il lègue une forte somme à parts égales entre son épouse,  une madame Lecourtois, et une troisième: femme :  Juliette Lecourtois . Et il ajoute: l’un de ces personnes est ma fille et l’autre ma  maîtresse. Et la nouvelle secrétaire de Marcelin  que son épouse ne peut pas supporter-et qu’elle soupçonne d’être sa maîtresse -se révélera être sa fille.  Quant à madame Worms, on apprend qu’elle a aussi été la maîtresse de Jean Marcelin…
 Bref, comme le disait , à la même époque, un vieux paysan normand à un journaliste qui enquêtait  sur un crime: « De toute façon, vous ne saurez rien, tous ces gens-là ont tous couché ensemble. » Mais il n’y a pas ici  de crime et, comme est dans la  « bonne » société parisienne,  on règle ses comptes en famille et le brave docteur Marcelin choisira de tout étaler  dans une sorte de jeu de la vérité . La  leçon de morale  un peu longuette et ras les pâquerettes que Guitry se croit  obligé de nous infliger à la fin est cynique, comme lui-même devait l’être dans la vie:  » A notre âge, à notre époque et dans notre situation, nous devons considérer que tous les événement qui nous arrivent sont heureux , sinon nous n’en sortirons jamais ».
On n’est pas encore aux constats doux amers et subtils  de Catherine Millet à la fin de Jours de souffrance » (..) J e sais maintenant que chacun peut, si le regard rétrospectif ne lui fait pas peur, découvrir que son passé est vraiment un roman, et que, serait-il chargé d’épisodes douloureux, cette découverte est un bonheur ».  Le nouveau Testament, sans être un chef d’oeuvre comme le croit Benoin, est loin d’être si légère.. .
  Guitry, quand il parle de relations amoureuses, est souvent  proche de Feydeau et de Marivaux, et  les dialogues de la pièce  sont parfois ciselés  du genre:  » Ce qui fait rester les femmes, c’est la peur qu’on soit vite consolé de leur départ »  Une femme  qui s’en va avec son amant n’abandonne pas son mari, elle le débarrasse d’une femme infidèle ». Plus les homme sont intelligents, moins ils sont malins ».  » Ceux qui n’ont pas droit au bonheur, n’ont pas non plus  droit au malheur ». D’accord, ce n’est pas du Confucius mais enfin…
   En revanche, mieux  vaut oublier les jeux de mots un peu trop faciles comme : »Je la trouve un peu voyante/ – Tu as peur qu’elle te prédise l’avenir » ou   » Si elle est en grand deuil, ce n’est pas urgent, je ne peux plus rien faire pour elle ». La pièce ne repose heureusement pas que  sur ces mots d’auteur, même si Guitry adore en parsemer  son théâtre.
 Daniel Benoin  a préféré garder un air d’époque à la pièce,  encore que les costumes ne sont en rien 1930, et il cède à la manie actuelle, en se croyant  obligé de nous rappeler la situation politique et sociale vue par les actualités de l’époque .Si Guitry n’y fait aucune allusion, alors grands Dieux, pourquoi le faire?  Bon, cela fait, toujours plaisir de voir des images que l’on voit peu  mais casse le rythme déjà un peu lent.Il y a aussi cette idée aussi sotte que grenue, comme disait autrefois Olivier Revault d’Allonnes  dans ses cours,  d’imager  certaines répliques; exemple: quand on croit le docteur Marcelin mort, on le voit étendu dans l’herbe sur les écrans. Ce qui est bien naïf et, en tout cas, ne sert rigoureusement à rien.
A ces réserves  près, la mise en scène ,  dans cet ovni scénographique, représente un pari dont  Daniel Benoin  sort plutôt gagnant, même si un peu plus de rythme , surtout pendant la dernière demi-heure, ne serait pas du tout  un luxe , et c’est un euphémisme,  mais comment faire quand les comédiens doivent parcourir sans arrêt des dizaines de mètres pour circuler entre  tous ces canapés; la scénographie adoptée tient quand même du gadget… Pourquoi faire simple avec une belle et vraie scène frontale, bien adaptée aux intrigues à la Guitry, quand on peut faire bling bling et un peu tape-à-l’oeil, avec cette grande surface mal adaptée au propos… Moralité: quand on aime les gadgets, cela peut vous retomber dessus!
Mais c’est vraiment réjouissant  de voir l’excellent François Marthouret ( Marcelin )qu’on a vu davantage dans un type de théâtre plus sérieux , chez Brook ou ailleurs, ainsi que Marie-France Pisier ( Lucie Marcelin) qui est plus une habituée des plateaux de cinéma. mais tous les autres rôles sont bien tenus  , et  le dialogue au début entre  le valet ( Jacques Bellay) et Jean Marcelin annonce, en aussi loufoque et aussi comique, La Cantatrice chauve d’Eugène  Ionesco.

 A voir? Oui,  ce n’est pas pas encore une fois ni LA pièce ni LA  mise en scène de l’année mais ce Nouveau testament, fait passer une bonne soirée, surtout après les atrocités de la guerre racontée à Bobigny comme à Confluences en solo d’une heure interminable : ce sera pour demain lundi.
 . Et, si vous ne connaissez pas Guitry- personne n’est parfait- vous découvrirez un auteur plus fin et moins boulevardier que sa réputation  pouvait le faire craindre. On attend avec impatience le second volet de ce diptyque, Faces de Cassavetes , dans ce même décor aux quarante canapés.

Philippe du Vignal

Théâtre Nanterre Amandiers jusqu’au 5 avril et Faces a lieu le 4 avril et du 7 au 11 avril.

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