La tribu des Carcana

La Tribu des Carcana en guerre contre quoi d’Armand Gatti, mise en scène d’Armand Gatti et Mohamed Melaa.

Créée au Festival d’Avignon en 74, à Théâtre Ouvert  (avec,  entre autres,  Olivier Perrier et Paul Allio), la  pièce  vient d’être reprise pour deux soirées à la Maison de l’Arbre par Mohamed Melaa, professeur à l’Université Marc Bloch de Strasbourg, sous l’oeil  vigilant de Gatti.
Il est là  assis, toujours aussi jeune… à plus de 90 ans, avec son éternel  foulard rouge. Sur scène,  douze jeunes acteurs/ musiciens, onze  filles et un garçon en noir; à cour et à  jardin,  deux grands portraits de Durruti et  Antich, anarchistes espagnols exécutés par les fascistes, que Carcana et sa tribu avaient tenté de sauver.
Au centre du plateau, une  tour métallique que les comédiens escaladent pour crier leurs  convictions. Les acteurs se présentent un par un. L’énergie qu’ils déploient pour retracer le parcours de cette tribu Carcana jusqu’à la colonne Durruti est salutaire, et  élude les obscurités de ce texte qui s’interroge : « Qu’est-ce qu’un militant révolutionnaire ? Pour y répondre, nous avons réuni un premier tour : Louise Michel-Antonio Gramsci-Pierre Overney-Augusto Sandino-Ulrike Meinhof-Malcom X-Raymond Carcana-Darius Dessasis-Nguyen Van Troy. » Les militants inconnus l’ont emporté sur les célèbres.
Malgré les obscurités et les incompréhensions dues à  la rapidité du fleuve de mots lancés par ces jeunes comédiens, on ne décroche pas des images et des chants révolutionnaires dont on garde la nostalgie. Gatti,  vieux chêne rajeuni,  rayonne quand il vient saluer avec les acteurs.

Edith Rappoport

 Maison de l’Arbre de Montreuil, 30 août


Archive de l'auteur

Closer de Patrick Marber.

Festival d’Avignon: Closer de Patrick Marber, traduction de Pierre Laville, mise en scène de Françoise Courvoisier.

Closer de Patrick Marber. r.bowring.closerCloser,  créée au National Theatre de Londres en en 97, a obtenu le  Laurence Award et fait l’objet d’une adaptation au cinéma de Mike Nicols, avec un scénario de l’auteur. Avec, entre autres  Julia Roberts et  Natalie Portman. Cette mise en scène de la rentrée 2012 nous vient de Théâtre de Poche de Genève.
  La pièce est un chassé-croisé amoureux à quatre personnages: une photographe reconnue, un écrivain qui voudrait bien l’être, une jeune personne un peu foldingue et un dermatologue. Tous en quête d’amour ou  de sexe, ou les deux à la fois.
Dan est amoureux d’Alice mais rencontre Anna, qui va rencontrer Larry. Comme on est dans une société post soixante-huitarde, aucun ne veut provoquer de jalousie chez l’autre ni lui faire de mal  Non, ce n’est pas  du Pinter- ou si  peu- qui reste  le modèle incontesté outre-Manche de tous les dramaturges contemporains, ni du  Martin Crimp- ou si peu- souvent joué en France.

Les  scènes de rupture  succèdent aux retrouvailles, sur fond d’honnêteté, de franchise et de transparence. Bien entendu, cela ne marche pas plus que les relations hypocrites des mari, femme et amant qui ont fondé le théâtre de boulevard. Cela rappelle aussi les relations compliquées entre les personnages  de Rohmer ou ceux de Truffault: du genre:  Jamais avec toi, jamais sans  toi.
Patrick Marber sait construire un dialogue,même si c’est souvent bavard,  pour dire à la fois le plaisir de la convoitise, puis la découverte d’un nouvel amour mais aussi la douleur pour une  femme d’apprendre que son homme, comme il le  lui dit en toute franchise, a eu un vrai plaisir à coucher avec une pute. Il ya quelques belles scènes,  entre autres,  celle, à la fin,  entre  et l’écrivain et le dermato, qui fait preuve, très calmement,  d’un cynisme absolu: ‘T’as perdu, accepte-le »,  ou celle ou l’écrivain retrouve, par hasard dans un boîte, la jeune donzelle, très provoc en jarretelles et bas noirs .
Mais cette comédie avec ses victimes qui vont vite devenir les bourreaux, et réciproquement, a ses limites, et cette série de rencontres,  tourne souvent à l’exercice de style. D’autant plus que les personnages ne sont guère fouillés et que leurs répliques pourraient être interchangeables. Et une centaine de minutes,  c’est bien long!
Lla mise en scène de Françoise Courvoisier, assez conventionnelle, n’est pas du bois dont on fait les flûtes et accumule les stéréotypes du théâtre contemporain: noirs incessants pour passer d’une scène à l’autre, images vidéos aussi inutiles qu’encombrantes, passages de la salle au plateau… Et, comme le scénographie qui veut faire intérieur contemporain, est du genre aussi laid que prétentieux…
Heureusement, il y a quatre très bons acteurs: Vincent Bonillo, Juan Antonio Crespillo, Sophie Lukasik, Patricia Mollet-Mercier,  à la diction impeccable,  très crédibles et qui jouent bien ensemble. Cela suffit-il à faire une bonne soirée? La réponse est non, comme disent nos hommes et femmes politiques…

Philippe du Vignal

Théâtre des Halles à 11h30 jusqu’au 28 juillet.

 

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Festival d’Avignon: L’Ile de Vénus.

Festival d’Avignon: L’Ile de Vénus, comédie si l’on veut, de Gilles Costaz, mise en scène de Thierry Harcourt.

Festival d'Avignon: L'Ile de Vénus. phod6549d92-eb0c-11e2-9a13-88419670fc00-805x453Cela se passe dans une île absolument déserte où  Roger, un grand scientifique,  a pu trouver un refuge après un naufrage. Il réussit à survivre et ne se plaint pas trop  mais s’ennuie quand même un peu et,  pour s’occuper, s’est mis dans la tête d’inventer un nouvel alphabet. Quand,  miracle ou désespoir, on ne sait, arrive, elle aussi, après un naufrage, une belle jeune femme… tout à fait étonnée de ce qui lui arrive…
Après une période d’acclimatation, le couple qui n’en est pas un, va commencer à se chamailler. Lui, nouveau Robinson, s’est depuis longtemps, habitué à vivre absolument seul mais elle en est encore à se demander quelles sont les boutiques existant dans l’île. Bref le malentendu est complet!
Et Adam et Eve  vont occuper chacune une partie de l’île pour arriver à se supporter. Mais bon, comme rien n’est éternel, il y a comme un rapprochement des corps comme des esprits après cette difficile période de cohabitation qui n’interdit tout de même pas les conversations entre  les deux égarés et une certaine évolution des sentiments
Quand un jour, coup de théâtre, on entend au loin une forte voix d’homme dans un mégaphone: non, ce n’est pas un rêve mais le capitaine d’un bateau qui passait par là. Au mépris des conventions internationales dont il n’a rien à faire, il les laissera quand même à leur triste sort. En regardant le bateau s’éloigner sans eux, ils concluent de façon assez philosophique qu’il ne leur reste plus qu’à attendre le suivant..
C’est on l’aura compris, une sorte de fable,  à la Marivaux,  sur le couple placé dans une situation où l’homme et la femme, ex- »civilisés » ont quelque mal à se transformer en bons sauvages. Lui, ex-grand scientifique, ne semble pas tellement regretter sa vie d’autrefois, avec ses gloires mais aussi toutes  ses mesquineries et l’argent, moteur de toutes les guerres personnelles. Il n’ a plus aucun repère sinon ceux que lui procure la nature sur laquelle il compte pour se nourrir.
Tandis qu’elle vit, elle, encore mentalement dans un autre monde où tout  s’achète, sans aucun état d’âme,  maquillages de prix,  belles robes et bijoux, et où on a l’habitude, quoiqu’il arrive, d’avoir trois repas par jour. La pauvre jeune femme, désemparée, devra bien faire avec, sans doute à son grand étonnement personnel.

C’est plutôt intelligemment écrit, même si  Gilles Costaz, par ailleurs, notre confrère critique théâtral que vous pouvez entendre au Masque et la Plume, et déjà auteur de plusieurs pièces comme Le Crayon, où il y avait déjà ses démêlés entre un homme et une femme, a tendance, au début du moins,  à flirter avec la réplique de théâtre de boulevard un peu facile.
Mais, les deux acteurs: Julie Debazac, qui s’était  fait connaître, entre autres,  avec la série Avocats et associés et Nicolas Vaude,  sont bien dirigés par Thierry Harcourt. Comme tous les deux sont très crédibles et évitent d’en faire trop, la première demi-heure passe très vite; on sourit même souvent mais, ensuite, la pièce a tendance à s’enliser et cela tourne parfois à l’exercice de style.

En fait, comme souvent, cette fable-pochade quelque peu grinçante, ou « comédie si l’on veut » selon le sous-titre, par ailleurs assez plaisante,  gagnerait beaucoup à être resserrée. Gilles Costaz et Thierry Harcourt, encore un effort!

Philippe du Vignal

 

Théâtre du Chêne  noir à  16h 30.  Le texte de la pièce est édité à L’Oeil du Prince.

festival d’avignon: woyzeck /nadj

Woyzeck, ou L’Ebauche du vertige, conception et chorégraphie de Josef  Nadj.

 

 festival d'avignon: woyzeck /nadj joseph-woyzeckDu drame de Büchner qui raconte la triste destinée d’un soldat obligé,  faute d’argent de livrer son corps à des expérimentations médicales et qui poignardera sa femme par jalousie, Josef Nadj réalise une libre adaptation d’une grande intensité dramatique.
Le spectacle, créé en 94 en pleine guerre de Yougoslavie,  a reçu le prix du public au festival de théâtre de Belgrade en 98 et le Masque d’or du meilleur spectacle étranger à Moscou en 2002.
Il fait partie de cette mémoire théâtrale qu’Hortense Archambault et Vincent Baudriller ont voulu exhumer dans la programmation  Des artistes, un jour, un festival. Le chorégraphe né en 57 en Voïvodine (actuelle Serbie) a succédé, en 2006,  à Jan Fabre,  comme artiste associé du festival. Comme lui, il est plasticien de formation, issu des Beaux-Arts de Budapest.
Durant une heure, six hommes dont Josef Nadj et une femme, le visage et les hauts du corps recouverts d’argile grise séchée,  jouent et dansent dans une sorte de boîte encombrée d’objets divers dont un couteau qui sera utilisé par le personnage de Josef Nadj pour fendre verticalement une tête en argile rouge dans une belle cruauté.
Pas de dialogue, mais des sons émis par les comédiens et une musique
d’Aladar Racz que l’on entend faiblement donnent à ces images une tonalité nostalgique. Chaque geste est d’une grande précision, et ces fantômes de personnages semblent obéir à des rituels dont, seuls,  ils  connaissent la signification.
Josef Nadj possède l’art de faire naître des tableaux absurdes, burlesques ou tragiques qui rappellent les images de  Tadeusz Kantor, en un poème théâtral de soixante minutes qui a ravit le public.

 

Jean Couturier

A l’Opéra-Théâtre le 21 juillet

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Casimir et Caroline

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Casimir et Caroline d’ Ödön von Horvath, traduction de Christophe Henri, mise en scène de Bernard Lotti. 

 

Le Festival du Pont du Bonhomme  à Lanester (Morbihan) a, pour cadre, le cimetière à bateaux de Kerhervy où un théâtre de plein air est  installé à ciel ouvert sur le Blavet, qui avance et qui recule,  au rythme des marées.
C’est une anse où  se dessinent, à l’horizon, des épaves abandonnées aux flots, des carcasses rondes de fausses baleines de bois usé. Face à ce tableau de maître, véritable paysage de perspective marine, le public du Pont du Bonhomme a découvert Casimir et Caroline de l’auteur cosmopolite hongrois Ödön von Horvath (1901-1938).
La pièce, créée en 1932 à Berlin et à Leipzig, époque de crise économique et financière, sonne comme un écho, un rappel lointain et proche de notre présent immédiat. Pour Von Horvath lui-même, il ne s’agit pas d’une simple satire de la Fête de la bière mais de la ballade de Casimir, chauffeur au chômage et de sa fiancée ambitieuse, « Une ballade d’une douce tristesse, modérée par l’humour, c’est-à-dire par la plus banale des certitudes : nous devons tous mourir. »
L’auteur écrit en exergue un verset de la Bible : « Et l’amour jamais ne cessera. » Et Jacques Nichet qui avait  monté Casimir et Caroline, cette ballade « rêvée », note que la pièce est l’exposé du démenti de l’exergue,  puisque les amants vont se séparer. En fait,  les jeunes gens s’aiment, « mais  sont aveuglés par l’époque, par le chômage, par les trop petits salaires, par l’illusion de pouvoir s’en sortir seuls ».
Les protagonistes sont les victimes consentantes de leurs besoins du jour, proies faciles de fêtes foraines et d’amusements sans lendemain. Chacun veut s’en sortir individuellement, hors de toute conscience politique. Casimir fait le reproche à Caroline de frayer avec deux hommes âgés et de statut social élevé : « Ce n’est pas des fréquentations pour toi, ces gens-là ! Ils se servent de toi, pour leur plaisir ». Mais la jeune fille  rétorque : « Tes sensibleries, ça suffit ! La vie est dure. Une femme avec de l’ambition,  doit attraper un homme influent par sa vie sentimentale ».
La pièce, prémonitoire,  conserve tout son mordant, surtout quand ses personnages sont en proie au délitement de leur énergie. Aux prises avec l’Histoire, le chômage, le mal-être, la solitude, la peur d’être incompris, ces jeunes gens sont à l’épreuve de la détresse et de l’alcool qui fait rêver…

Bernard Lotti parle, à propos de Casimir et Caroline,  d’une parole pour ne pas dire, une parole qui cherche à cacher ce que l’on pense, et où le silence est vérité.Le metteur en scène a été inspiré par l’ambiance festive et estivale du cadre, lumières colorées, jeux de fête foraine, stands et buvettes, bière qui coule à flots, vols et petits arrangements de bandits en germe. 
  Denis Fruchaud et Ana Kozelka, les scénographes ont imaginé un plateau en   lattes de bois,  avec,  comme  cadre de scène, une arche couleur cuivre qui laisse voir la mer au loin. 
Autour, des marionnettes joliment articulées, des pantins de bois animés grimpent dans les hauteurs pour descendre en acrobates, ou bien assoient leur mélancolie sur un banc de fortune, entre juke-box et jeu de force, stand de glaces et bistrot de fortune. L’atmosphère, rieuse et populaire, donne d’autant mieux à voir les petites misères morales aigues qui transparaissent à travers les fanfaronnades naïves de chacun.
L’équipe enjouée et endiablée est composée de jeunes comédiens  issus de l’école du Théâtre National de Bretagne, et  élèves du Conservatoire de Brest. Se sont  engagés dans l’aventure : Nicolas Sansier (Casimir), Margot Segreto (Caroline), Yassine Harrada (Juppmann), Tristan Rosmorduc (Franzel Mark), Christian Lucas (Tapp), mais aussi Mychel Chenier (Pick), Marina Keltchewsky (Erna) et Marieke Breyne (Elli).
L’enthousiasme collectif améliorera, chemin faisant,  des enchaînements un peu lents parfois entre les scènes. La représentation tient déjà serré son pari festif de divertissement estival doux-amer.

 

Véronique Hotte

  
Festival du Pont du Bonhomme  du 20 au 26 juillet  à Lanester (Morbihan).

Crédit Photo : Alain Monot

Festival d’Avignon: Walden

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Walden, texte d’après Walden ou La Vie dans les bois d’Henry David Thoreau, mise en scène de Jean-François Peyret, musique d’Alexandro Markeas, création vidéo de  Pierre Nouvel.

 

Sur le plateau vide du Tinel de La Chartreuse, deux pianos droits, quatre comédiens ( Clara Chabalier, Jos Houben, Victor Lenoble, Lyn Thibault, assis sur des chaises déjà sur scène avant l’arrivée du public, et à l’avant-scène,  des techniciens une batterie d’ordinateurs et de consoles électro-acoustiques qui parlent entre eux avant de dire des extraits d’un des textes poétiques majeurs qui ont beaucoup influencé les mouvements écologistes des années1960… écrit par Henry David Thoreau (1817-1862) qui  eut la singulière idée pour son époque-mais tout à fait prémonitoire- d’aller vivre deux ans  dans une cabane au Massachussets pour  mieu renouer avec la la nature et percevoir le cosmos.
Mais Thoreau est aussi bien connu pour un texte aussi fondamental que La Désobéissance civile (1849) qui avait beaucoup influencé les théoriciens et les praticiens de la non-violence comme  Julian Beck et Judith Malina , les fondateurs du Living Theater
.
 » J’ai pensé, dit Jean-François Peyret,   qu’il serait intéressant , dans le temps  de la réalité augmentée de la techonologie pure ( l’Experimental Media Performing Art) d’étudier cette œuvre. L’ idée me plaisait, dit Jean-François Peyret, d’aller titiller, avec les équipements scientifiques dont je disposais, le spectre de cet homme qui avait souhaité se réduire à se plus simple expression ».
Thoreau n’en finit pas d’être, avec la connaissance de la nature qui était la sienne, d’être convoqué, par des poètes, des scientifiques ou des philosophes comme Michel Onfray. Jean-François Peyret  y voit l’occasion de continuer avec ce travail son exploration d’un théâtre poétique qui lui tient à cœur. C’est aussi un travail de dramaturgie sur la mémoire associée au fonctionnement des machines et des voix de synthèse qui remplacent parfois celle des comédiens. Occasion aussi pour lui d’une réflexion sur le vivant et l’artificiel, thème  qui avait fait  l’objet d’une grande exposition au cloître Saint-Louis. A la fois,  avec un texte aux magnifiques fulgurances,  associé à de la musique en direct d’un voire de deux pianos,et de très belle images de la nature, à des sons retravaillés.
Et cela donne quoi? Un spectacle extrêmement travaillé qui n’est pas seulement une lecture d’extraits de Thoreau mais-et c’est sans doute un paradoxe qui n’a pas échappé à Peyret- une sorte de tricotage très complexe, comme il l’appelle lui-même entre différentes disciplines qui associent à la fois une parole de base et la tentative de constituer un univers scénique à base surtout d’images réelles ou de synthèse. C’est quand même un peu curieux quand on veut parler de la nature et de Thoreau.
Ou bien, se servir de ce livre exemplaire comme matériau théâtral destiné à mieux comprendre nos mécanismes psychiques de mémorisation, il faut avouer que le chose nous a semblé bien compliquée et finalement peu convaincante, quel que soit par ailleurs la qualité technique.
C’est, disons,  un travail de laboratoire, avec toutes les limites que cela suppose, un peu froid et  austère,  jamais dépourvu d’un certain humour, dans la lignée des autres spectacles de Peyret  mais quelque peu ennuyeux. Ce qui manque sans doute à ce spectacle trop long (90 minutes , sans beaucoup de rythme, c’est une certaine unité entre ses différents éléments. Ami-chemin entre la performance et un spectacle plus « classique ». On se prend parfois à rêver d’une simple lecture de Thoreau par quelques comédiens qui diraient dans une salle moins solennelle la parole du grand poète américain…


Philippe du Vignal

 

 

Spectacle joué du  6 au 11 juillet au Tinel de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon. Du 16 janvier  au 15 février 2014 au Théâtre National de la Colline à Paris.

Festival d’Avignon: Germinal

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Germinal, conception d’Antoine Defoort et Halory Goerger.

 

Voilà un bien curieux spectacle… On y rit beaucoup et on y découvre une forme de théâtre originale. D’abord, les lumières de la salle s’abaissent lentement jusqu’à l’obscurité presque complète puis reprennent de l’intensité, pour retomber à nouveau. Les premiers rires du public sont là, avec pas grand chose !
Le ton est donné ! On découvre un petit jeu de lumières, comme un big-bang de ce qu’accueillera ensuite le plateau. Des parties du  plateau sont éclairées,  successivement et très légèrement;  on aperçoit quatre personnes qui s’amusent aux consoles techniques et qui, ensuite, parleront à l’aide de ces consoles, en lançant un sous-titrage qui reflète leur pensée. Ils  finissent par parler seuls, et, comme en accéléré,  vont tenter de  faire des classements qui s’affichent en fond de plateau : ce qui fait « poc poc », ce qui fait « aïe », en  établissant  même des sous-classements dont nous vous épargnerons les détails…
Sur le plateau nu, une comédienne n’hésite pas à casser une plaque à coups de pioche pour en tirer un  micro, et y découvre la parole ! Un autre tirera même des gravats  une guitare et son ampli !
Derrière cet humour apparent, les protagonistes de Germinal découvrent et construisent le théâtre … comme s’ils  découvraient et  construisaient le monde. C’est la naissance d’une société en  accéléré qui évolue  sous nos yeux surpris par les coups de pioche sur le plateau.
Comique de situation très bien amené: Antoine Defoort explique avoir voulu faire une  grande fresque socialiste. « L
e spectacle, dit-il,  veut parler de la formation et de l’évolution possible d’une communauté ».  Vu comme ça,  Germinal devient ambitieux et se place au delà de l’humour pourtant bien présent. Il est rare de voir un public  du  festival in  aussi hilare et avec un si grand sourire à la sortie!
Les comédiens-Arnaud Boulogne, Ondine Cloez,
Antoine Defoort et Halory Goerger endossent très bien le rôle de gens ébahis, démiurges un peu idiots et, au delà de cette première impression de plaisir, on voit vite que beaucoup de choses sont dites  sur  l’organisation de nos sociétés. Voilà encore une réalisation qui s’attache à la science…
Le 
spectacle vivant élargit son spectre et c’est tant mieux ! Ne ratez pas Germinal.

Julien Barsan

Théâtre Benoît  jusqu’au 24 juillet. Et du 27 au 30 décembre au Merlan /Scène Nationale de Marseille; du 4 au 19 mars au Cent Quatre ; le 25 mars à Chateauvallon ;  le 9 avril à Orléans,  etc…

Festival d’Avignon: Hamlet 60 et Banquet shakespeare.

 Festival d'Avignon: Hamlet 60 et Banquet shakespeare.  hamlet60

Festival d’Avignon: Hamlet 60, d’après la traduction d’André Markowicz, mise en scène de  Philippe Mangenot et Banquet Shakespeare, d’Ezéquiel Garcia-Romeu, d’après Shakespeare notre contemporain, de Jan Kott , et les tragédies de Shakespeare.

Ça commence par la fin : tout le monde meurt ou est mort, seuls survivent le jeune Fortimbras, fils du voisin,  qui n’a pas eu grand chose à faire pour récupérer le royaume, et Horatio, à qui , dans un dernier soupir, Hamlet demande de raconter au monde la triste histoire des princes de Danemark. C’est la version de Philippe Mangenot, inspirée par la traduction rapide, agissante, d’André Marcowicz.
Donc, on ne traîne pas. Chacun des six comédiens s’empare à son tour d’un moment d’Hamlet, les épées imaginaires cliquettent au son de deux cuillers, les couronnes passent de tête en tête. Et pourtant,  rien n’est perdu de cette histoire d’un prince indolent que réveille jusqu’à la folie le mariage de sa mère, la reine Gertrude,  avec son beau-frère Claudius, et plus encore la conviction que son pressentiment était juste (O my profetic soul !) : c’est bien lui l’assassin, le spectre de son père vient le lui confirmer.
Hamlet est fou : fou d’amour pour Ophélie ? Allons, donc ! En soixante minutes –avec sablier et quelques suspensions du temps-, nous comprenons aussi bien qu’en cinq heures qu’il a fait le tour de l’amour en quelques jours, quelques heures, et qu’il en a trop attendu pour pouvoir le vivre, avec une famille pareille.
Au grand galop du spectacle, la poésie de Shakespeare se perd un peu, mais revient parfois en lambeaux éblouissants. Et chacun sait qu’Hamlet est une pièce « pleine de citations ». Le spectacle n’en manque aucune. À voir absolument : surtout si l’on assiste à Hamlet pour la première fois,  cela donne envie de voir la pièce en cinq heures, et pour le plaisir de voir mourir deux fois Gertrude (du poison destiné à son fils et bu par erreur), Laërte (frère d’Ophélie, qui tient à la venger, car, on a oublié de le rappeler, elle s’est suicidée par noyade), Claudius et Hamlet lui-même (de la même épée, vous découvrirez comment), sans compter tous ceux qui ne meurent qu’une fois.
C’est de toutes ces morts royales que se repaît Banquet Shakespeare. Le spectacle, créé au Théâtre de la  Commune d’Aubervilliers la saison dernière,  continue à  tourner. C’est le mot juste, pour son dispositif circulaire, et pour l’amour de Shakespeare, via Jan Kott, qu’il fait tourner dans nos têtes.Au milieu du cercle du conte, à la tangente du cratère (la scène du Globe ?) d’où sortiront les spectres en miniature des tragédies de Shakespeare,  la comédienne conteuse Odile Sankara, les appelle, invoque, et nous convoque à nous pencher sur « la triste histoire de la mort des rois ».
Peut-être faut-il avoir rencontré au moins une fois les Richard, les Henry, les Edouard, Duncan, Claudius, Lear et les autres. Tels quels, ces rois délicats et amers, sortis des mains d’Ezéquiel Garcia-Romeu et de Christophe Avril, reviennent inlassablement sur les lieux de leurs crimes.

 Leurs mains minuscules s’agrippent à la surface de ce monde, puis retombent. La table du banquet de Macbeth surgit par magie, avec un unique verre de vin qui s’écoule comme du sang : on a juste le temps de se souvenir du spectre de Banquo, tué par son ami, et de tous les autres banquets fatals, dans un sombre tourbillon.
À Villeneuve–les-Avignon, le cloître carré de la Collégiale offrait un cadre parfait au spectacle. Ailleurs, il sera aussi fascinant : sa profonde poésie naît au centre du cercle.

Christine Friedel

 Le Petit Louvre  13 h O5 et à Villeneuve-lès-Avignon jusqu’au  28 juillet. 

la colonie pénitentiaire

Festival d’Avignon:


La Colonie pénitentiaire
, d’après la nouvelle de Franz Kafka, mise en scène de Laurent Caruana

la colonie pénitentiaire Le texte bien connu de Kafka, écrit en 1916, se prête plus que d’autres de son auteur, à une adaptation théâtrale. Comme L’Ile  du Salut de  Mathias Langhoff ( 1996),  l’opéra de chambre  In the Penal Colony de Phil Glass. Ou  le film de Raoul Ruiz (1970).
Un explorateur de grande renommée,  mais qui n’est pas nommé, se rend dans une île où a été installée la colonie pénitentiaire d’un grand pays (pas non plus nommé). On l’invite à assister à l’exécution d’un condamné au moyen d’une machine inventée par le commandant de l’île, depuis décédé.
La dite machine, grâce à un fonctionnement des plus complexes,  inscrit
le motif de la punition dans la chair du pauvre condamné qui finit par en mourir dans d’atroces souffrances.
L’officier explique à l’explorateur de façon très détaillée,  le mécanisme de l’engin et lui demande de ne pas intervenir auprès du commandant mais l’explorateur fera quand même part de sa répugnance. L’officier n’arrive pas à le convaincre, libère le condamné, et prend sa place.
Mais l’appareil se met à fonctionner trop vite et le décès intervient très rapidement… L’appareil déréglé se détruit alors de lui-même.
Ici, sur le plateau, une lumière blafarde et jaune éclaire, comme sournoisement, un bureau et une sorte de chaise longue. C’est tout. André Salzet endosse les deux rôles
avec précision et une excellente diction, très bien dirigé par Laurent Caruana; il détaille toute la cruauté de cette fable avec  beaucoup d’intelligence et avec un  humour glacé; on retrouve dans cette nouvelle,  le climat du Jardin des délices, le fameux roman d’Octave Mirbeau dont Frans Kafka s’était inspiré.
André Salzet, qui s’est fait un peu une spécialité de l’adaptation au théâtre de textes littéraires (voir Le Théâtre du Blog), possède un solide métier, et malgré le caractère impitoyable du récit, les spectateurs adhèrent tout de suite au propos-même si le spectacle est un peu trop long-et écoutent, dans un rare silence, le récit de cette prophétie philosophique des temps nazis. Kafka, quelque  trente avant, avait tout pressenti de la barbarie à venir …
Victimes, bourreaux? On ne sait plus trop! Les deux hommes-intelligents sont  pris dans l’engrenage d’un système totalitaire où règne la cruauté et  le sado-masochisme. L’un tout à fait incapable d’empêcher quoi que ce soit, et l’autre guère plus lucide;  pris dans une sorte de piège totalitaire où s’efface la notion d’humanité. Un siècle plus tard, (voir toutes   les guerres actuelles et… à venir), cela fait froid dans le dos!
Rodé depuis longtemps, le spectacle donc au point, est, à coup sûr, un des meilleurs solos du off.

Philippe du Vignal


Théâtre au Coin de la lune 24 rue Buffon
jusqu’au 31 juillet  T:  04 90 39 87 29 et  les  28, 29 et 30 novembre  à 20h30 et 1er décembre à 17h00 Théâtre du Passeur – 88, rue de la rivière – 72000 Le Mans  T:02 43 76 65 82; et les  5 et 6 décembre  à 21h00  et 7 décembre à 17h00 et 21h00 Théâtre Portail Sud : 8, cloître Notre Dame – 28000 Chartres T:  02 37 36 33 06


 

Festival d’Avignon: Exhibit B

Festival d’Avignon : Exhibit B,  conception et mise en scène de Brett Bailey.

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© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon.

Cette « exposition » débute en réalité dans le sas d’attente: on impose au  groupe de vingt spectateurs,  silence,  interdiction de toucher les œuvres et entrée individuelle,  afin de mieux réguler le flux de la visite.
Dès le premier tableau, le choc est brutal:  un homme et une femme noirs sud-africains, le corps couvert de terre ocre, sont exposés comme des statues, au milieu d’une dizaine de têtes d’antilopes naturalisées. Ce qui frappe d’emblée, c’est l’interaction visuelle entre le visiteur et « l’objet humain exposé », c’est à ce regard qu’il sera confronté en permanence.
Nous sommes  dans un zoo humain, avec des personnages bien vivants, comme à  la fin du XIX eme siècle et au début du XX ème, dans différents pays d’Europe- dont la France encore coloniale de l’époque-ci,  mais, ici, les tableaux humains sont assez éloignés les uns des autres pour induire un vrai recueillement devant chacun.
Après la découverte du corps de  la célèbre Venus Hottentote, on peut voir Soliman qui nous regarde allongé sur un catafalque. Le corps de ce Nigérien, qui porte le numéro 1721, fut naturalisé et exposé au public, jusqu’en 1840, dans une collection d’histoire naturelle de Vienne…
Nous découvrons ainsi à quel point la caution, dite scientifique, a permis la validation de ce type d’exposition, dans un but anthropomorphique.  « Il n’est pas anodin, dit
Brett Bailey,-un blanc sud-Africain, dont le pays a connu l’apartheid, régime de discrimination systématique des noirs jusqu’en 1994-que les centres de recherche des anciennes puissances coloniales détiennent encore des milliers de squelettes de citoyens de leurs ex-colonies. Ces ossements qui, dans de nombreuses cultures, ont un pouvoir spirituel. Butin macabre résonne comme un symbole mythique de l’équilibre des pouvoirs dans le monde post-colonial ».
Au milieu de l’exposition, son metteur en scène prend parti, et pose la question de l’immigration clandestine; il expose, comme des objets trouvés, un réfugié congolais, un immigrant erythréen et un immigrant somalien attachés par des câble à son siège d’avion!.
Ce travail sur la mémoire de notre belle Europe civilisée est à voir absolument. Dernier tableau bouleversant: dans une cage,  une femme de ménage  en robe à fleurs,  qui porte le numéro 0435766, classée métisse, est assise avec son seau et son balai.  Sur une pancarte est écrit: « Les noirs ont été nourris »; en contrebas, sur une autre pancarte,  à peine visible, indique  la fin de cette belle « exposition »-en harmonie parfaite avec le cadre solennel  de l’église des Célestins. Il y est inscrit la mention:  « The Divisional Council, Whire area », invitant ainsi le visiteur à sortir….

Jean Couturier

Église des Célestins jusqu’au 23 juillet   

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