Impatience

  Impatience , Festival de jeunes compagniesimpatiences1.jpg

       Olivier Py et ses collaborateurs ont mis en place ce Festival qui comprend sept spectacles, chacun joué deux fois. Mais ce ne sont ni des mises en espaces, ni cette espèce de chose hybride qu’on appelle maquette, à savoir une tranche/ échantillon qui, la plupart du temps, ne signifie pas grand chose,  mais de vrais spectacles dont les créateurs  sont issus de toute la France ( hélas ! seulement de l’hexagone, il faudra revoir les choses d’urgence), choisis sur plus d’une quarantaine. . Avec cette bonne nouvelle, dont se félicitera La Barbe, sympathique collectif de jeunes femmes, armées de barbes postiches  qui, lors des conférences de presse, s’emparent de la scène quelques minutes pour revendiquer la main mise sur tous les lieux de pouvoir, en particulier théâtraux.

  Au risque de se répéter,on leur fera quand même remarquer que Muriel Mayette, administratrice de la Comédie Française, Dominique Hervieu à la tête de Chaillot et Julie Brochen, au Théâtre national de Strasbourg dirigent trois des premiers établissements de France. Cela dit, les artistes de La barbe ont remonté les bretelles d’Olivier Py comme de Stéphane Braunschweig, en leur faisant remarquer très justement qu’il n’y avait aucune, ou sinon une,voire deux  metteuses en scène dans leur programmation….

  Ici, il y en au moins deux: Sabrina Baldassara  avec une sorte de portrait de Michel Foucault et de ses amis dans les années 71, et Nathalie Garraud qui s’est emparée d’Ursule de Howard Barker.. dont nous parlons plus bas. Les choix sont larges: cela va de Tde Sacha  Guitry, qu’il était mal vu de mettre en scène mais dont la cote semble remonter, à deux Shakespeare , deux montages, l’un de Macbeth, associé à Heiner Muller et Ismael Kadaré, écrivain albanais contemporain; et l’autre , à partir d’Henry VI, comme une sorte d’hommage involontaire, rendu à Roger Planchon décédé quelques jours après  les deux reprsentations et dont ce fut une des pièces fétiches; il y a eu aussi L’enfant meurtrier, de et mise en scène, par un jeune auteur :  Lazare Herson-Macarel. Et enfin, A petites pierres de l’écrivain togolais Gustabe Akakpo .
Cette  pièce est une sorte de comédie populaire, au meilleur sens du terme, jouée sur un petit praticable, avec  quelques accessoires,  que l’on pourrait très bien voir en plein air dans le jardin d’une maison de jeunes à Niamey, Porto-Novo ou Cotonou.  C’est une sorte de comédie de Molière africaine qui parle d’un sujet grave, la lapidation d’une femme au Nigéria. Mais cela reste une comédie , puisqu’au départ, il y a une aventure amoureuse qui tourne mal , pour cause de rencontre sexuelle imprévue.

  C’est écrit dans une langue française magnifique, souvent très crue, avec de formidables inventions de mots qui se bousculent, des expressions où fleurissent les néologismes. On connaissait la langue d’Akakpo, mais là, c’est un pur délice, d’autant plus que les comédiens sont très bien dirigés par  Thomas Matalou, comédien, qui a un sens rigoureux du plateau. De temps en temps, cela a  un petit relent brechtien qui n’ose pas dire son nom mais , comme il a  imaginé une  mise en scène à la fois  simple et  inventive , cela passe  la rampe comme on continue à dire , même s’il y a belle lurette qu’il n’y a plus de rampe nulle part. Et il n’ a pas hésité à faire jouer par des acteurs européens – qui sont tous d’un très bon niveau, un texte destiné à priori à des comédiens africains.  Après tout, les africains jouent bien le théâtre européen….

  Mais il est rare de voir dans un festival de jeunes compagnies, autant de maîtrise scénique chez un jeune metteur en scène; cela rappelle, dans un tout autre genre Les Soldats de Lenz qui avait lancé Patrice Chéreau. Donc ,longue vie à cette Compagnie de l’ Antre du Monstre… A voir, oui , cela se mange comme une friandise , malgré une petite baisse de qualité dans la seconde partie…

 

Quant à Nathalie Garraud et Olivier Saccamato  dont la Compagnie du zieu dans les bleus, patronnée par Pierre Fourny du Groupe ALIS et installée en  Picardie, ils ont osé s’attaquer à Ursule de Howard Barker;  ( encore lui! ). Et cela se passe sur la grande scène du théâtre de l’Odéon. C’est encore bien entendu une histoire de catastrophe, comme chez Barker, inspirée de la fameuse légende de Sainte-Ursule, cette Princesse bretonne qui aurait refusé d’épouser Attila et aurait succombé comme ses compagnes -les non moins fameuses onze mille vierges ( sans doute  une déformation de onze) sous les flèches des Huns. L’histoire a inspiré nombre de peintres dont Carpaccio , Le Caravage, et l’auteur du fameux rétable du couvent des sœurs noires de Bruges…

  Chez Barker, il y a dix jeunes et très belles novices en robes blanches sous la conduite de Placide, une mère supérieure… en tailleur, escarpins et bas noirs. Il y a aussi un jeune prince nommé Lucas qui ne rêve que de se marier avec la belle Ursule à la longue chevelure blonde. Mais Ursule veut se consacrer à Dieu , et toutes les jeunes vierges seront livrées à l’épée de Lucas si l’on a bien compris, et Placide se livrera à Lucas. Le texte  est assez fascinant, même et sans doute grâce à une certaine opacité, d’une grande qualité poétique: cela tient à la fois d’une espèce de légende médiévale et d’un bande dessinée.   

  Même si Barker, à son habitude, ne va pas dans la facilité ni dans l’apparence même d’une intrigue tissée d’un quelconque réalisme; cela veut dire qu’au bout d’une petite heure, on décroche. Dommage! On ne comprend guère que Barker se sente obligé de nous embarquer pour une aussi longue histoire. Quel que soit son indéniable talent poétique. Reste la  mise en scène et la direction d’acteurs de Nathalie Garraud et Olivier Scamatto; aucun doute là-dessus, ils ont un sens pictural exceptionnel. Cela est au moins aussi beau que les premiers Bob Wilson des années 70 ( oui, oui) auquel on pense parfois: des tables étroites, une série de chaises identiques placées en biais, quelques accessoires, des grilles suspendues et une maîtrise  gestuelle de tout premier ordre où rien n’est laissé au hasard. 

  Quelle rigueur, quelle intelligence dans le dispositif scénique! Les jeunes femmes habillées de longues robes  blanc crème, Placide en noir, et Lucas, nu. Puis, à la fin ce seau de sang qu’un assistant jette sur la scène et qu’entraîne Placide avec sa longue robe. Ce sont des images bouleversantes que nous ne sommes pas prêts d’oublier. Le tout dans des clairs obscurs, des pénombres  et des rais de lumière comme on voit chez Lucas Cranach ou chez Rembrandt , ou plus près de nous chez un peintre comme Anselm Kieffer. Il y a bien longtemps qu’on n’avait pas vu tant de beauté ,aussi discrète que radicalement affirmée chez une jeune metteuse en scène.

  On apprécie d’autant, que c’est plutôt bien interprété, notamment par Hugo Dillon, (Lucas) Rena Grimberg (Ursule) et Virginie Colemyn ( Placide), même si l’on avait parfois du mal à entendre quelques phrases un peu boulées. Mais les images, répétons-le, sont tout à fait exceptionnelles. Ursule est le deuxième volet d’une trilogie qui avait débuté par Ismène, d’après les Les Sept contre Thèbes d’Eschyle et Antigone de Sophocle, et avant le dernier: Victoria  avec comme compagnon d’écriture Félix Jousserand.

  Le spectacle doit  tourner un peu partout en France, après Marseille où il a été créé et Bergerac, et Paris. Alors à voir? Oui, oui, oui, si vous vous assez de patience pour supporter d’écouter un texte qui n’a rien quand même d’exceptionnel, pendant deux heures quarante sans entracte, (on vous aura prévenu et pas mal de gens sortent), mais  vous serez récompensé par la découverte d’images comme vous en avez rarement vues dans le spectacle vivant. C’est un peu à prendre ou à laisser… Dans ces cas-là, mieux vaut prendre que laisser. Mais n’emmenez tout de même pas votre vieille tante fatiguée ou votre pacsé(e) allergique à ce genre de spectacle…

Philippe du Vignal

.


Archive de l'auteur

Stuff happens

   Stuff happens de David Hare, mise en scène de Bruno Freyssinet et William Nadylam.stuffhappens2.jpg

       David Hare a 62 ans; c’est sans doute l’un des dramaturges anglais les plus joués dans son pays comme ailleurs. Directeur associé du National Theater de Londres,il est aussi metteur en scène et auteur de nombreux scénarios pour le cinéma et d’adaptations(Pirandello, Brecht, Schnitzler, Lorca…). Mais il dit qu’il  n’ éprouve pas un grand intérêt pour le théâtre contemporain français…A Paris, on  avait pu notamment voir de lui Le malin plaisir monté par Jacques Lassalle, et, en 2006, Mon lit en zinc, mise en scène de Laurent Terzieff. Stuff Happens ( Ce que sont des choses qui arrivent) est l’un des ses dernières pièces .Créée à Londre en 2004, c’est une sorte de chronique historique où, » dit-il, les scènes d’adresse directe au public reprennent les propos de leurs auteurs. C’est seulement  lorsque les portes se sont refermées sur les leaders du monde ou sur leur entourage que j’ai fait appel à mon imagination ».

  L’histoire, on ne la connaît que trop bien puisqu’elle n’est pas encore achevée; en 2001, le nouveau gouvernement américain, obsédé par Sadam Hussein, cherchait un prétexte pour intervenir en Irak , voire au Moyen Orient, avec ou sans l’accord de leur alliés et de l’ONU. Et puis arriva le fameux tragique 11 septembre… Mais  Bush avait évidemment besoin d’arguments pour se lancer dans l’aventure, et puisqu’il fallait en trouver, on en trouva, avec les conséquences dramatiques pour des millions de gens: 1)les armes de destruction massives que les inspecteurs missionnés ne réussiront jamais à trouver;  2) Saddam Hussein est complice de Ben Laden qui avait conduit les opérations du 11 septembre ; 3) il fallait absolument débarrasser la planète de ce dictateur, comme s’il n’en existait aucun autre dans le monde.

  Ce qui devait permettre d’arriver à ce  double syllogisme: une fois Saddam Hussein éliminé, Ben Laden serait vite fragilisé et également éliminé, et les Irakiens, eux en seraient très reconnaissants (« Je suis persuadé, disait avec une belle naïveté, l’ex-vice président Dick Cheney, que nous serions accueillis comme des libérateurs »). Ce pays voterait donc pour la démocratie dans leur pays! On a vu la suite; ce qui est plus difficile à appréhender, c’est que tout un système politique dont les membres sont issus des meillleures universités américaines aient pu être aussi aveugles…

  Dans cette triste affaire , depuis le détournement des quatre avions de ligne qui s’écrasèrent sur le World Trade Center, sur le Pentagone et près de Pittsburg, on oublie un peu trop souvent que c’est d’abord l’ONU qui admit, de facto ,les opérations de 40 armées étrangères (dont la France) en Afghanistan, et on oublie aussi que c’est le Congrès américain qui autorisa Bush à envahir l’Irak, soutenu par huit pays européens. Quant à Colin Powel , il essayera en vain d’entraîner les autres membres du Conseil de Sécurité  dont la France, sur les sentiers de la guerre en Irak.

  Dominique de Villepin, alors premier ministre, prononcera alors à l’ONU un discours assez violent contre la guerre mais Bush , en 2003, après un ultimatum à Sadam Hussein, avec l’appui de Blair , lancera l’opération « Liberté de l’Irak », avec le succès que l’on sait! On ne sait trop comment les choses en sont arrivées là, ni surtout comment Bush, à l’époque, soutenu par son pays, a réussi à convaincre ses compatriotes de la nécessité d’une « guerre préventive », comment Condoleeza Rice, dès 2003 a osé prétendre « punir la France, ignorer l’Allemagne et pardonner à la Russie » . Et on n’oubliera pas non plus le pitoyable Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense, se lancer dans  ce genre de déclarations: « Oussama Ben Laden est soit vivant et en bonne santé, soit vivant et pas très en forme, soit mort ».

  Blair, qui conduit un gouvernement qui n’est en phase ni avec son pays ni avec l’Europe, ni même avec certains de ses camarades de parti persiste, au nom d’on ne sait quelle prétendue solidarité,à être aux côtés de Bush… Il comprendra un peu tard qu’il aurait mieux valu ne jamais accompagner la désastreuse équipée américaine en Irak. Le pauvre Colin Powel, secrétaire d’Etat, finira par admettre en 2004 que les soi-disant preuves de l’existence d’armes de destruction massive , argument jusqu’alors irréfutable pour aller en Irak en 2003, n’ étaient pas vraiment fondées…

  Six ans après une « mission accomplie » comme le prétendait Bush, les Américains sont toujours en Irak et nul ne sait où se trouve Ben Laden. Les grands groupes industriels qui travaillent pour l’armement contribuent toujours à l’économie du pays; bref, les choses ne sont pas si simples et il n’y a plus grand monde pour croire à la guerre , comme rempart contre le terrorisme. Mais, c’est une vieille histoire: une fois la machine lancée,  un pays ne passe pas facilement d’une économie de guerre à une économie de paix: trop d’intérêts sont en jeu et Obama le sait mieux que quiconque.

  C’est tout cela, avec les principaux protagonistes américains: Bush, Condoleeza Rice, Colin Powel, Hans Blix, Donald Rumsfeld et , du côté européen, Blair et de Villepin, que Stuff Happens essaye de raconter dans une sorte de chronique documentaire. La mise en scène de Bruno Freyssinet et de William Nadylam est fondée sur une série de courte séquences, juste ponctuée par un entracte, de près de trois heures. Scénographie bi-frontale, plateau absolument nu, avec quelques éléments de table juste esquissés, deux longs bancs et quelques fauteuils à la forme épurée, donc  rien à voir avec ce que  pourrait être le mobilier de la Maison-Blanche, pour le plus granbd profit du jeu de l’acteur.

  A chaque extrémité de la scène, métaphore du pouvoir, deux grands écrans vidéos chargés de retransmettre en l’amplifiant la parole présidentielle.Il y a très souvent plus d’une dizaine de personnages en scène,et cette espèce d’agitation humaine qu’ont su intelligemment  créer les deux metteurs en scène, montre bien la spirale infernale dans laquelle a été pris le pouvoir politique américain ,quand Bush s’est mis en croisade pour lutter contre » l’axe du mal ». Du côté de la direction  d’acteurs, Freyssinet et Nadylam montrent qu’il savent faire: le ballet est parfaitement réglé.

  Et quand il s’agit de mettre en scène quatorze personnes, les choses sont loin d’être évidentes! D’autant plus que la pièce, qui pèse quand même son poids de minutes ,est une suite de courtes scènes reliées  par le seul fil rouge de cette lutte impitoyable que les Etats-Unis ont mis en place après le 11 septembre. Et, n’en déplaise à M. David Hare qui n’a pas de mots assez durs pour le théâtre contemporain français , Stuff Happens n’ a pas non plus que des qualités et la pièce, assez bavarde,aurait mérité quelques coupes. Les choses vont sans doute un peu mieux dans la seconde partie, où les scènes paraissent plus légères dans leur construction et mieux structurées.

  Mais, côté réflexion politique , on reste un peu sur sa faim… Hubert Védrine, ex-ministre des Affaires étrangères dit qu’il a trouvé » la pièce amusante et bien écrite » mais, de là, à penser comme lui que » Stuff Happens nous permettrait de comprendre les mécanismes de décision de façon intelligente et informée »… Désolé, M. Védrine, la pièce ne nous apprend pas grand chose que l’on sache déjà,  et n’invite tout de même pas le public à une grande réflexion politique de haut niveau . Ce qu’avaient réussi à faire Vinaver, et Eschyle ( Les Perses ) et Shakespeare des siècles avant lui. Mais Bruno Freyssinet et William Nadylam ont en tout cas réussi à  montrer la face cachée des décisions politiques prises au plus haut niveau, ce qui est sans doute le propos de David Hare… 

  Leur  réalisation est d’une grande rigueur, sans effets inutiles ; malgré une distribution un peu inégale qui  reste de bonne qualité (en  particulier :  Daniel Berlioux/ Dick Cheney, Greg Germain/ Colin Powell, Alain Rimoux /Donald Rumsfeld et Arnaud Décarsin / Tony Blair; et Philippe Duclos qui campe un Dominique de Villepin plus vrai que nature. Les deux metteurs en scène ont pris la précaution de ne pas tomber dans la caricature et les Guignols de l’info. Il y a une petite difficulté avec Bush, qu’on a tellement vu en photos ou sur les écrans, qu’il est difficile de le voir autrement qu’il est dans la vie réelle, et Vincent Vinterhalter a un peu de mal à nous convaincre, malgré un excellent travail, qu’il est cette espèce de néo-conservateur qui se croit investi par Dieu pour faire régner le bien sur terre, alors qu’il emmène son pays avec lui dans une suite d’aberrations politiques.        

  Alors, à voir? Oui, malgré les défauts du texte,  et si l’on veut bien rester assis sur les petits sièges coques, étroits et inconfortables, de la salle modulable. Jean-Louis Martinelli, faites quelque chose pour vos gentils spectateurs qui ne méritent quand même pas cela, surtout quand il il s’agit d’assister à une pièce  de plusieurs heures…

Philippe du Vignal

Théâtre Nanterre-Amandiers, jusqu’au 14 juin.

Les Mains sales

  Les Mains sales de Jean-Paul Sartre, mise en scène de Guy-Pierre Couleau.image31.jpg

      Guy-Pierre Couleau avait déjà monté Les Justes d’Albert Camus à l’invitation de Patrice Martinet le directeur de l’Athénée-Louis Jouvet; il revient cette saison avec une reprise de cette même pièce et la création des Mains sales qui est une pièce assez peu jouée. Les Justes sont,  dit-il, comme un essai de tragédie moderne même si les faits qui ont inspiré Camus remontent déjà un siècle, tandis que Les mains sales sont ancrés dans un passé très récent pour Sartre. Et il y a une unique distribution et le décor est le même pour les deux pièces.
  Les Mains sales? Rien qu’à  en évoquer le titre, on a souvent l’impression d’un théâtre déjà très daté et qui ne nous concernerait plus beaucoup. Sans doute la pièce est-elle un peu bavarde, et Couleau a eu raison de pratiquer des coupes … qui auraient pu être plus sévères mais elle mérite d’être vue ; même si, telle qu’elle nous est offerte, elle dure quand même deux heures et demi sans entracte. Mais, à part un début assez difficile qui a les défauts des scènes d’exposition classique, Sartre fait preuve d’un sacré métier de scénariste et certains dialogues quelque peu burlesques font parfois penser à ceux d’un Guitry ou du théâtre de boulevard.
En sept séquences, dont la première et la dernière  se situent en 45 et les autres en 43, c’est la triste histoire d’Hugo, un jeune bourgeois qui s’est rallié au parti révolutionnaire d’Illyrie, un pays d’Europe de l’Est… Hugo a passé deux ans en prison pour avoir assassiné Hoederer, l’un des chefs de ce parti, après,  pour  réussir son coup, être devenu son secrétaire personnel; cet assassinat  a bien entendu été commandité par le Parti pour une raison idéologique. Olga, cadre du parti, est envoyée auprès d’Hugo pour savoir s’il est encore récupérable, sinon, Louis tuera Hugo. ce qui arrivera effectivement mais pas dans les circonstances prévues.
Hugo admire Hoederer, même s’il n’est pas d’accord avec sa philosophie politique, parce qu’il sait que ce haut responsable n’a pas d’état d’âme en ce qui concerne une alliance avec les forces d’extrême droite quand il faudra prendre le pouvoir. Mais le pauvre Hugo, tenaillé par le doute  et par la difficulté de tuer, ne pourra se résoudre dans un premier temps à l’abattre. Les choses changeront quand  Hugo surprendra sa belle jeune femme Jessica dans les bras d’Hoederer. Et il  tuera alors sans l’ombre d’un scrupule celui qu’il admirait tant. La dernière séquence est un peu elle du dernier recours: Olga, qui a plus que de la sympathie pour lui,  lui propose alors  de repartir à zéro mais Hugo a honte d’avoir tué Hoederer ; il  revendique son crime et se considère lui-même comme non récupérable par le Parti, et ira de lui-même au devant de la mort: Louis l’abattra d’un coup de revolver.

Il y a  sans aucun doute du jeune Sartre dans cet Hugo qui n’a plus guère d’affection pour le monde bourgeois dont il vient mais  dont les valeurs continuent à le hanter; il aimerait bien y voir un peu plus clair dans l’engagement politique qui est devenu le sien pour le meilleur, croit-il, et pour le pire qu’il redoute peut-être inconsciemment. D’un côté,  un idéal marxiste révolutionnaire porté en étendard mais vécu en solitaire, dont il devine que, comme tout  révolutionnaire, il devra affronter un jour les dures réalités des luttes politique vécues au quotidien. La question que pose Sartre dans Les Mains sales  consiste en une équation quasi insoluble qui pourrait se résumer ainsi: une pensée révolutionnaire peut-elle un jour, pour continuer à être efficace dans la prise du pouvoir, rester compatible avec les idéaux qu’elle a mis en place dès le début? la réponse est évidemment non, même si la désillusion est presque insupportable à vivre… C’est à dire, même si c’est paradoxal, n’est-ce pas l’issue fatale de toute révolution d’être obligée d’accepter des compromis politiques, même avec les pires ennemis de classe?  La réponse est évidemment non… Reste à en gérer les conséquences humaines au sein d’un parti et sociales quelle que soit la dimension d’un pays. Hugo, qui l’a bien compris, ne pourra pas y survivre et ira de lui-même au devant de la mort: Louis l’abattra froidement sans qu’il y oppose une quelconque résistance.
image5.jpgComment mettre en scène ce dilemne  dont plusieurs scènes politico-philosophiques ont quand même pris quelques rides?  Guy-Pierre Couleau maîtrise parfaitement les choses. Et le public , où il y avait même quelques  jeunes gens, a réagi très favorablement, passées les vingt première premières minutes. Le texte reste, cinquante après, assez étonnant dans sa construction comme dans ses dialogues. Et Guy-Pierre Couleau a su saisir l’angle d’attaque convenable pour traiter  scéniquement ce genre de pièce qui aurait pu vite sombrer dans l’ennui: rigueur dans la mise en place et dans la direction d’acteurs qui font tous preuve, y compris dans les petits rôles , d’un solide métier, de sorte que les personnages sont clairement dessinés dès le début, ce qui facilite beaucoup la lecture de ce drame qui a, par moments, des allures de bande dessinée, avec des rebondissements inattendus.
Mais le metteur en scène sait d’emblée rendre tout à fait crédibles les personnages de Sartre et comme les acteurs sont tous excellents, la machine inventée par Sartre fonctionne au mieux. Le seul petit bémol que l’on puisse faire concernant cette réalisation exemplaire de rigueur est une lumière souvent  avaricieuse, ce qui n’apporte rien et qui, malheureusement, correspond à une mode du temps. Mais,  tenez-vous bien, on échappe, pour une fois, à quelques séquences vidéo…
Alors, à voir? Pourquoi pas? Si vous voulez voir une pièce de Sartre qui gagne à être connue, même encore une fois si elle parait un peu longuette mais le spectacle gagnera encore en qualité, c’est certain, une fois passées les
premières représentations. Et on attend avec curiosité Les Justes de Camus, autre partie de ce diptyque, mise en scène aussi par Guy-Pierre Couleau.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, jusqu’au 30 mai.

Célébration

 Célébration d’Harold Pinter, mise en scène d’Alexandre Zeff.
celebration.jpg
    La pièce de Pinter est l’une de ses dernières mais, même plus courte, elle a les mêmes qualités que Le monte-plats, Le Gardien ou Le Retour, pour ne citer que les plus connues . Nous sommes dans un restaurant londonien du West End pour être précis, pas vraiment l’excellent restaurant mais  ce genre de maisons à la cuisine correcte,  au décor  assez branchouille pour séduire les bobos ; il y a de grandes assiettes en verre rouge et sans doute de mini-portions du type fausse nouvelle cuisine qui a envahi jusqu’aux plus petits restaurants de la vallée du Lot,  et d’assez bonnes bouteilles. Lumière  très très tamisée et décor très chico obligatoire.

  Il y a ce soir-là assis à une  table ronde avec nappe blanche deux couples:  Lambert et Julie,  Matt et Prue; curieusement, les deux hommes sont frères et les les deux femmes sont soeurs, comme cela se pratiquait  souvent dans la campagne française, il y a un demi-siècle. Ils sont « conseillers en stratégie », et on se doute qu’ils ne doivent pas avoir trop de scrupules à magouiller  des affaires pas très nettes dans des pays que l’on qualifie en voie de développement, en Afrique ou en Asie; quant aux deux soeurs, elles travaillent ensemble dans une organisation humanitaire, sans doute occupées à ramasser des fonds. Mais on n’en saura guère plus… Ils sont là pour célébrer l’anniversaire de Lambert.

  Et il y a une autre table où dînent aussi Russel et Suki, lui  est cadre bancaire et elle,   institutrice, après avoir été autrefois secrétaire dans une boîte où cela lui ne lui déplaisait pas trop de disparaître derrière les classeurs avec l’un ou l’autre de ses patrons. Lambert et elle, qui n’ont pas l’air  franchement étonnés, se retrouvent par hasard: ils ont été autrefois amants, et  tout ce beau monde décidera de finir la soirée ensemble. Le directeur du restaurant et la chef de rang sont du genre attentif et obséquieux,  aux petits soins pour une clientèle fidèle qui représente leur capital commercial.

  Quant au serveur, il se permet , comme il dit ,des » interventions », aussi incongrues que délirantes, où il évoque la vie de son grand-père qui, à l’entendre, aurait connu la plupart des grands écrivains américains. Mais, comme toujours chez Pinter, c’est du refoulé dont il s’agit,  et chaque personnage ment à l’autre, et cela d’autant plus qu’il lui est très proche.Il y a ce que l’on dit avec la plus parfaite candeur, et tout ce que les répliquent  révèlent: « Mes dialogues, écrivait Pinter, ce n’est pas du Pinter, ce sont les gens. vous n’avez qu’à écouter les gens, à vous écouter vous-même ». Façon élégante de nous dire qu’entre ses personnages et nous-mêmes, la frontière est fragile..

  .Et le célèbre écrivain britannique, décédé le 24 décembre dernier, ne nous épargne rien: mensonges, cynisme,  abus de pouvoir financier, fantasmes en tout genre: Lambert ne sait plus où il en est, en proie à un profond désarroi , Prue  se livre  à une crise impitoyable de jalousie; et  Julie, elle,  se vautre dans ses délires et ses obsessions.

   Petites vengeances, phrases fielleuses , allusions cruelles sont au menu de l’anniversaire; quant à la fête, malgré quelques apparences de politesse bourgeoise, elle  ne signifie plus rien.C’est tout. Mais c’est beaucoup et,en une heure, la messe est dite:  Pinter , qui connaît bien son monde, se livre à une démonstration féroce  de  ce que peut être, malgré les apparences,  la vie de ces trois couples, sans que cela tourne jamais au procédé,comme parfois dans ses autres pièces, sans doute grâce à un solide scénario et à un dialogue superbement ciselé .

Alexandre Zeff a très bien su mettre en valeur  cet humour  sournois et cruel qui est ,en quelque sorte, la marque de fabrique de Pinter. Et tout l’intérêt de sa mise en scène est d’être arrivé à rendre visible, comme à travers une immense loupe, les petits gestes, les hésitations du langage , les attitudes comme  les regards, bref tout un climat  qui dénote la tension mentale de ces six jeunes gens qui, au départ, se sont réunis pour une fête joyeuse, et qui tourne au règlement de comptes organisé comme un ballet cruel, façon Quartett d’Heiner Muller…Alexandre Zeff a choisi de mettre cette courte pièce en scène, un peu comme  des séquences filmées, avec des personnages qui ont tous la trentaine et il  réussit un parcours sans faute qui a d’ailleurs été récompensé par le Prix du Théâtre 13. 

  C’est  un travail cousu main,  brillant, mais  intelligent et sensible.  Grâce à une mise en place  rigoureuse ( et il en faut quand on veut monter correctement un Pinter et à une  direction d’acteurs  impeccable,  il y a une réelle unité de jeu, ce qui n’est pas si fréquent . Et les acteurs sont tous crédibles- en particulier,  Daphné de Quatrebarbes ( Suki ), qui atteint des sommets  de délire; Sophie Neveu (Julie)  et Philippe Cavales ( le serveur) qui  sont d’une drôlerie et d’une folie remarquable. La scénographie et les costumes sont très justes et bien vus.

  Et  Jean-Louis Martin Barbaz a eu  raison de les accueillir au Studio-Théâtre d’Asnières. Mais il y a un mais …Ce beau  spectacle ne s’est joué en effet que quelques soirées . Et,  sans doute,  à cause d’une distribution assez lourde, aucune reprise n’est prévue sur Paris. Espérons quand même qu’un théâtre voudra bien les accueillir; en tout cas, notez-le bien : si cette équipe de théâtre passe près de chez vous,  n’hésitez pas à aller les voir. La soirée est peut-être un peu courte (il y faudrait un autre texte  de Pinter) . En tout cas, on en  prendrait bien encore une petite louche!

  Quand on voit souvent des spectacles à la fois lourds et aussi tristounets que prétentieux, cette Célébration, est tout à fait réjouissante, même et surtout peut-être dans sa noirceur et son pessimisme absolus. Les dialogues de Pinter en effet ne donnent pas une bien haute idée des  bestioles humaines  qui peuplent nos villes contemporaines…

Philippe du Vignal

14 minutes de danse

  14 minutes de danse, texte et mise en scène de Sonia Ristic.danse.jpg

    Sonia Ristic, dont on avait déjà pu voir cette saison Sniper avenue, mise en scène par Magali Leiris, , est née d’un père serbe et d’une mère croate, mais elle vit à Paris depuis presque vingt ans. La guerre et ses ravages, et ses répercussions,plusieurs générations après, elle connaît, aucun doute là-dessus et l’univers de 14 minutes de danse est encore celui des déchirements , des viols en série et des massacres., et  » tout le propos de la pièce ,dit-elle, pour  ce jeune garçon et cette jeune fille, est  d’organiser leur mémoire, de trouver un début, un milieu et une fin, afin de pouvoir raconter l’irracontable, pour qu’il cesse de les grignoter de l’intérieur. Sauf que le souvenir émotionnel échappe à l’organisation, ne respecte pas la chronologie, est beaucoup plus désordonné ».
  Au moyen d’un dialogue, d’images vidéo et de moments chorégraphiés , Sonia Ristic essaye    de mettre en scène. le cauchemar qui  a hanté tout un peuple Pour dire la douleur  et le drame qu’ont vécu des dizaines de milliers de gens d’un côté comme de l’autre, et qui  savent que s’ il y a eu un passé, il faudra aussi qu’il y ait un avenir, même s’il doivent  y dépenser  une énergie considérable pour effacer  la guerre et ses blessures et pour tenter de se reconstruire personnellement et collectivement.

  Pour lui, il y a eu la perte irréparable d’un bon copain dont il n’ a retrouvé qu’un bras, et pour elle, un viol collectif qu’elle a dû subir, dont on peut penser vers la fin de la pièce, que lui,  justement  en a été l’un des participants. Et,  pour faire écho aux souvenirs douloureux qu’il se racontent, Sonia Ristic a imaginé de projeter une série d’images vidéo en noir et blanc… On n’ échappe décidément pas à cette foutue vidéo  quelque soit le spectacle,  qui ne se justifie que très rarement. Mais, puisque les autres le font, pourquoi, moi, je n’y aurais pas droit? semble dire  Sonia Ristic.   Le texte, sans doute écrit, comme celui de Sniper Avenue, à partir de témoignages, constitue une sorte d’exorcisme personnel que l’on peut respecter: la guerre, quand on la vit plusieurs années de suite au jour le jour, laisse des traces indélébiles pendant toute une vie, mais quand on  veut  que cela fasse corps sur le plan scénique,  là  les choses deviennent  plus difficiles. Comment dire la violence sans la montrer, comment dire l’indicible sans effet de pathos? Comment dire un drame historique sur le plan scénique?
  On retrouve à peu près les mêmes erreurs dans 14 minutes de danse que dans Sniper avenue: un texte qui n’offre pas  un immense intérêt, et des images vidéo des plus conventionnelles: paysages d’hiver, de neiges, de ruines, de soldats… Bref, tous les stéréotypes qu’on a pu voir des dizaines de fois.
  Le souvenir de la guerre, c’est bien autre chose, et c’est trop facile de nous resservir une fois de plus un langage fragmenté texte/ images aussi peu construit ,  comme si c’était la modernité même. Au secours, tous aux abris, c’est le cas de le dire… Les deux comédiens , Vincent Cappello et Salomé Richez, malgré une absence totale de direction de jeu , font un  travail remarquable  mais, dans des conditions pareilles- un texte  faible et une absence radicale de mise en scène- ils ne peuvent pas nous convaincre vraiment . Il y a bien quelques moments où perce l’ombre de l’ombre  d’une sensibilité dramatique, grâce à la chorégraphie de Tamara Saphir, mais on reste sur sa faim. La guerre et ses horreurs, sur un mode polyphonique aussi peu écrit, nous laisse indifférents… Dommage!

  Il faudrait que Sonia Ristic apprenne enfin ce qu’est un vrai dialogue théâtral et une véritable mise en scène: ce genre de choses ne peut pas s’improviser. On comprend mal que le Tarmac se soit laissé entraîner dans ce genre d’aventures…
  A voir? Non sûrement pas ; de toute façon, c’est fini, et on doute que le spectacle puisse être repris.

 

Philippe du Vignal

 Tarmac de la Villette

La vie sinon rien

 La vie sinon rien d’Antoine Rault, mise en scène de Bruno Abraham Kremer.image13.jpg

  Les présentations d’abord: Antoine Rault est l’ auteur du Caïman qu’avait mis en scène Hans- Peter Cloos avec Claude Rich et dont Le Diable rouge , toujours avec Claude Rich, mais en scène par Christophe Lidon, a été récompensé cette année par deux Molières. Et cette fois, c’est Bruno Abraham Kremer qui met en scène et qui joue ce long monologue.

  C’est l’histoire du parcours d’un homme de cinquante ans qui va s’ouvrir à la vie, à la suite d’un choc terrible. Pierre ,en effet, est un homme qui a, comme on disait dans les années 50, une bonne situation; il est marié depuis toujours avec Mathilde, ils ont eu deux enfants, dont une fille qui a déjà un petit garçon qui l’appelle évidemment grand-père, ce qui ne lui plaît pas trop. Pierre, cadre d’entreprise  constamment stressé, fatigué, et après un cauchemar où il voit son corps se refroidir  et passer à l’état de cadavre, décide de consulter son médecin qui va le diriger, au vu des analyses , sur un spécialiste qui  lui révèle sans trop de ménagements qu’il est atteint comme une dizaine deFrançais d’une maladie très rare…
  Le monde s’écroule alors devant lui: et c’est le ballet bien connu de ceux qui l’ont vécu pour eux-mêmes ou pour un proche où le corps- votre propre corps -est sans cesse baladé de salle d’attente en salle d’attente avec son cortège interminable de radios, scanners, coloscopie, endoscopie, etc…, bref le parcours d’un homme ordinaire aux mains d’un spécialiste qui va lui répéter qu’il ne souffre d’aucun cancer mais d’une maladie rare, ce qui, bien entendu, ne le rassure pas pour autant. Chaque parole, chaque mot du spécialiste en question étant soigneusement analysé et  sans cesse repensé dans sa tête, jusqu’à l’obsession .

  Il acceptera, pour se changer les idées d’aller avec quelques collègues de son entreprise faire un petit voyage en Autriche, sans Mathilde.. à qui il prétend qu’il n’y a plus de place. Voyage  proche de la catastrophe: il se fait draguer par une collègue , Bernadette,-devenue subitement veuve -qui le laisse assez indifférent. Seul avec lui-même, il succombe, sans beaucoup de plaisir , aux charmes d’une jeune personne chèrement  tarifée, avant d’aller rejoindre ses collègues dans une auberge pour touristes tristounette et  enfumée.
  Revenu à Paris, il finira par céder- c’est d’une rare banalité mais c’est tellement juste ! -  aux recommandations d’une amie proche de Mathilde qui, justement, connaît, elle,  un excellent  spécialiste de cette maladie rare qui lui annoncera sans détours qu’il  en est au stade 3, le dernier stade étant le stade 4, ce qui , dit-il , lui assure un an, voire dix huit mois de survie dans le meilleur des cas, mais ce serait, lui précise-t-il, exceptionnel. Il lui conseille donc de mettre ses affaires en ordre avant le grand départ…

  Pierre, l’homme solide et bien dans sa peau, heureux  de sa vie et de sa carrière, est   accablé, anéanti, et s’aperçoit alors qu’il est  seul et, même si c’est  naïf, s’estime victime d’une injustice, lui, le citoyen honnête et travailleur au sein d’une entreprise qu’il a contribué à faire évoluer dans une France riche et prospère. Être relégué au rang d’un citoyen d’un pays du Tiers-Monde, obligé de subir les choses au lieu de les diriger, passer au rang d’objet médical et donc changer radicalement de statut, lui semble insupportable, surtout quand il s’aperçoit  qu’il représente davantage une gêne, voire un  poids pour ses proches et pour la société, lui,  le grand malade, qu’on traite avec compassion, voire avec une certaine indifférence. Bref, pour les autres, ses ennuis ne regarderaient presque  que lui. Petit exemple : sa fille Sandra arrive en larmes chez lui, et Pierre croit naïvement  que c’est à cause de la maladie de son papa  qu’elle pleure autant mais non, malentendu total, Sandra a des problèmes de couple et veut lui refiler son petit garçon pour le week- end, le temps d’aller passer quelques jours à l’étranger avec son bel amant.
 Enfin,  Pierre retrouve un certain goût de vivre, en tout cas suffisamment pour avoir la force d’emmener Mathilde  à l’Opéra puis à un dîner en amoureux, le temps de souvenir qu’il est encore bien en vie, contrairement aux prédictions du grand professeur, et de jouir de cette vie aux petits  bonheurs incomparables. Comme le disait le grand Eschyle qu’Antoine Rault connaît sûrement:  » Jouissez chaque jour des joies que le vie vous apporte car la richesse ne sert à rien chez les morts ».
  Dans une mise en scène d’un extrême sobriété, juste un peu polluée par une inutile vidéo, Bruno Abraham-Cremer se livre à un exercice qu’il connaît et exerce avec beaucoup de passion communicative: le monologue, ou plutôt le faux monologue, puisque le texte comporte finalement de nombreux personnages qu’il incarne avec beaucoup de savoir-faire et de précision. Il est vraiment seul en scène : c’est dire qu’il prend tous les risques. Mais non, rien, pas la moindre hésitation, pas la plus petite erreur d’interprétation ou de mise en scène. Tout est constamment juste et vrai, et Bruno Abraham Cremer sait encore se débrouiller, quand le texte patine un peu sur la fin. C’est d’un grand professionnalisme, et les dieux du théâtre  savent bien que prendre en charge un monologue d’une heure et demi chaque soir n’est pas à la portée d’ un débutant. Il y faut à la fois une sacrée expérience du plateau, une solidité nerveuse à toute épreuve ( c’est du travail sans filet), et en même temps, une sensibilité des plus aiguisées . La salle de la Comédie des Champs Elysées est sans doute moins bien adaptée que celle du Studio  à ce type d’exercice mais Bruno Abraham Cremer sait faire passer le texte d’Antoine Rault avec une rare efficacité. Ce monologue, tel qu’il nous est superbement livré ici  par le comédien-metteur en scène, rejoint la lignée de ses grands ancêtres, que ce soit ceux de Büchner,  Beckett , Berhnard et plus récemment ceux d’ Achternbusch , de Guy Bedos ou encore de l’immense Dario Fô…Ce type de  texte comporte en fait autant de récit,  que de prise de conscience d’un état psychologique du personnage, au moment même où le comédien le profère. Il y faut tout l’art du conteur mais c’est moins évident quand il s’agit de parler de soi-même et d’une maladie sournoise qui vous tombe dessus sans crier gare.

  Mais Bruno Abraham Cremer arrive même à nous faire rire, grâce sans doute à cette universalité qu’il réussit à créer avec ces histoires  d’hôpital , haut lieu de toutes les passions et désespoirs humains. Mais sans malaise ou sinitrose; avec ,au contraire, un humour et une tendresse  qui n’ont rien de factice.Il y a un côté farcesque et bon enfant chez lui, presque forain, qui a quelque chose à voir avec les superbes démonstrations des camelots d’autrefois vendant sur le marché  des produits ou des appareils improbables à la seule force de leur discours.Et quant le comédien sort de scène épuisé, il sait qu’il a gagné un formidable pari; s’il ne le savait pas, la longue ovation du public serait là pour le lui rappeler…
  A voir? Oui, absolument et sans réserve…

Philippe du Vignal

Comédie des Champs-Elysées, puis en tournée.

Identité

Identité , un spectacle de Gérard Watkins, scénographie de Michel Gueldry.

image3.jpgCela se passait rue du Faubourg du Temple, au fin fond d’une ruelle pavée,  bordée d’anciens ateliers, avec des tas de plantes et de géraniums en pots; c’est une ancienne usine où l’on fabriquait des petites cuillers; le lieu a dû servir ensuite à un plombier, vu le nombre de tuyaux et de ferrailles entassés. Dans le fond, une vaste cuve d’électrolyse d’une dizaine de mètres sur sur deux et demi de largeur et d’une profondeur de deux mètres environ, qui tient lieu de scène avec au-dessus sur toute la longueur des gradins sommairement aménagés pour une soixantaine de spectateurs.

   Les gens de théâtre n’ont pas leur pareil pour reconvertir les anciennes cartoucheries, raffinerie de sucre, usines , entrepôts divers et variés, petits ateliers de  confection, base-sous marine allemande, j’en passe et des meilleurs!  Mais celui-ci est exceptionnel d’étrangeté et de poésie; tel qu’il est, c’est déjà une installation artistique avec son mobilier récupéré, son gros poêle  en fonte bricolé et ses nombreux recoins. Cela fait du bien ,de temps en temps,  de voir un lieu de spectacle au charme aussi prégnant, même s’il n’est sans doute pas aux normes…  L’endroit a vraiment quelque chose de magique, et c’est une belle   idée que d’avoir obligé le public à voir les deux comédiens en plongée  dans ce lieu très clos aux murs  peints en blanc, avec un sol gris, juste couvert de deux longs tapis de laine flokati. Donc l’endroit est peut-être d’autant plus fascinant  qu’il est voué, parait-il, à la démolition comme le reste de l’îlot.  Dommage, dommage que la Mairie ne s’en soit pas occupée avant. Paris verra-t-il disparaître un à un ses havres de vie paisibles, à quelques centaines de mètres de la Place de la république? 

  Gérard Watkins a eu l’idée d’y créer sa dernière pièce Identité ; il s’agit d’un jeune couple , André et Marion Klein,  désargenté qui croit avoir déchiffré sur une bouteille de vin une sorte de règlement de concours qui leur permettrait, leur permettrait seulement,  d’être éligible, comme on dit maintenant,et donc de figurer sur une possible liste d’heureux gagnants.Mais elle, Marion, a décidé de se lancer dans une sorte de jeûne/grève de la faim; cela ne l’empêche pas avec André d’absorber allègrement le contenu d’une bouteille de vin blanc , arrivée avec d’autres par miracle sur leur paillasson dans une caisse en bois, avec une pochette de  tests, du genre:  » Vos parents sont-ils vos parents? », à fort  relent de lois racistes et de possibles contrôles physiologiques à partir d’échantillons ( cheveux, mouchoirs, tache de sang, sperme….). 

  André évoque la rafle du Vél d’Hiv et s’interroge avec elle sur cette invraisemblable loi parue au Journal Officiel du 18 juin 1940, pondue par l’administration française et  validée par le Maréchal Pétain, chef de l’Etat français et par les ministres concernés: « Est regardé comme juif, pour l’application de la présente loi, toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou deux grands parents de la même race, si son conjoint lui- même est juif, lit Marion Klein. » Les deux jeunes gens ne cessent de s’interroger sur la nature même du ou des cerveaux humains qui ont pu réussir à mettre en place ce savant calcul…

  Le droit rabinnique classique considère lui,qu’est juif toute personne née d’une mère juive même si son père n’est pas juif; inversement, il considère qu’en enfant né d’un père juif et d’une mère non juif ne l’est pas et doit, s’il veut être reconnu comme juif, se convertir ».. André, obsédé par la question de cette reconnaissance d’identité, va même, fantasme ou réalité, au cimetière de Montrouge, violer la tombe de sa mère pour y récupérer une de ses dents,  puis ira voir son père,  vieil homme qui habite dans un HLM de banlieue. Quant à Marion, elle est allongée, délirante,  en proie à des sortes de râles assez inquiétants…. Le téléphone sonnera et il finira par décrocher; une personne lui dira de sortir de l’appartement après avoir pris soin de fermer l’eau, le gaz et l’électricité…
Ce huis-clos, plutôt bien écrit, ne manque pas d’intérêt, même si le texte est d’inégale valeur et que cela  traîne en longueur mais, comme la direction d’acteurs et la mise en scène sont impeccables, on se laisse prendre au jeu inventé par Gérard Watkins, d’autant plus que les deux comédiens Anne-Lise Heimburger et Fabien Orcier maîtrisent parfaitement les choses. Et puis, il y a cette idée formidable de faire jouer la pièce dans cette fosse, sans aucune pause, ni entrée ni sortie des personnages, ce qui place le public en curieuse position  de voyeur.
Alors, à voir? Oui, mais, à moins de miracle, comme ce lieu merveilleux doit être démoli, la reprise se fera ailleurs, et même si le metteur en scène réussit à  à faire bâtir par son complice Michel Gueldry une scénographie comparable, cela n’aura sans doute pas le même charme. A moins de trouver un endroit  du même genre dans Paris…

Philippe du Vignal

Comète 347, 45 rue du Faubourg du Temple. Métro République; même si c’est fini, allez jeter un coup d’œil sur le lieu si vous passez par là, vous ne le regretterez pas.

Le Mariage secret

  Le Mariage secret de Domenico Cimarosa, (Il matrimonio segreto) melodramma giocoso en deux actes , livret de Giovani Bertati, direction musicale: Antony Hermus, avec l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris; mise en scène: Marc Paquien, en italien , surtitré en français).

image1.jpg    Du célèbre compositeur vénitien (1748-1801), au nom aussi merveilleux que sa musique, on sait qu’il fut l’auteur  de nombreuses cantates et sonates pour clavecin redécouvertes il y a peine un siècle, d’un très beau Requiem et de quelque 70 opéras dont l’un des plus connus est ce  Mariage secret. L’intrigue pourrait être celle d’une pièce de Goldoni; c’est aussi compliqué que brillant: Paolino, commis de Geronimo, riche commerçant et Carolina sa  fille, ont eu l’idée pour forcer le cours des choses, de se marier secrètement. Ce qui était déjà interdit depuis le 16 ème siècle, mais encore pratiqué à l’époque et qui, évidemment a été la base de nombreuses comédies…

Donc, le jeune et beau Paolino, pressentant la colère de celui qui est devenu son beau-papa mais qui reste son employeur, ( c’est un peu comme chez Marivaux, il y a toujours des histoires d’argent qui interfèrent avec les sentiments) a l’idée de faire épouser sa jeune belle- soeur Elisetta par le comte  Robinson.  Ainsi , le mariage d’Elisetta avec un noble et riche aristocrate anglais compensera  en quelque sorte celui d’un pauvre commis comme lui,  avec Carolina. Mais la belle idée fait évidemment psschit,  comme disait autrefois Chichi., sinon il n’y aurait pas de scénario  digne de ce nom..On vous épargnera la suite d’intrigues , de rebondissements, le tout se réalisant dans la confusion. Mais Paolino, suspecté d’infidélité par Carolina, aura le plus grand mal à la convaincre de son innocence, et, puisque leur mariage ne peut être  rendu public , il proposera à son épouse de fuir le soir même chez une parente.

  C’est admirablement joué par l’orchestre  que dirige avec une joie communicative Antony Hermus ) et chanté- ce jour-là- par Nahuel di Pierro ( Geronimo), Julie Mathevet ( Elisetta), Elisa Cenni (Carolinaa, Letita Sigleton ( Fidelma et soeur de Geronimo), Aimery Lefevre ( Le Comte anglais  Robinson) et Lanuel Nunnez Camelio ( Paolino), et plutôt bien joué, notamment par Letitia Singleton qui possède une gestuelle remarquable de drôlerie et par  Elisa Cenni. Vraiment,  c’est un grand plaisir musical… et cela fait beaucoup de bien.
  Reste la mise en scène de Marc Paquien; il sait diriger des acteurs- aucun doute là-dessus- et Dominique Reymond dans Le Baladin du monde occidental de Synge qu’il avait  réalisé, il y a quelques années à Chaillot,  était absolument remarquable. Mais la conception d’ensemble, que ce soit pour  Witkiewicz, Synge, ou pour  Crimp dont il avait monté cette saison La Ville au Théâtres des Abesses, et cette fois-ci pour ce Mariage secret,  a toujours quelque chose de compliqué et d’un peu m’as-tu vu assez exaspérants, surtout quand il s’agit de créer des images, comme s’il se laissait piéger par des idées  qui auraient dû ne jamais quitter l’écran d’ordinateur où elles ont été conçues..
  Imaginez, pour cet opéra de Cimarosa, sur un tulle transparent , une sorte de gare maritime 1950 dans la baie de Naples avec, dans le fond, le Vésuve, puis quelques caisses en bois copiées des caisses à munitions militaires, et d’autres caisses à claire-voie contenant des moulages en plâtre de nus masculins et féminins romains. qui, à la fi,n pivotent pour laisser apparaître, devinez quoi, un beau soleil à figure humaine…On retrouvera ces mêmes statues en plâtre blanc parmi des bosquets de faux lierre. Et , pour faire sans doute plus kitch, ou plus second degré, les pauvres personnages descendent du Vésuve par un escalier…Il y a aussi, inspirés du fameux modèle conçu à l’origine par Salvador Dali en forme de lèvres féminines pulpeuses, deux canapés, un premier rouge et un second plus tard,  tout noir dont sortiront des flammes par derrière. On ne  sait pas ce que Marc Paquien a pu demander à Gérard Didier, au demeurant, excellent scénographe, mais c’est d’une laideur assez accablante!
  On ne saurait trop conseiller au metteur en scène d’aller voir des expos  (cela instruit toujours le regard), mais aussi de regarder le DVD des Brigands d’Offenbach, monté il y a quelque dix ans par Jérôme Deschamps, et costumé par  Macha Makeieff , à l’Opéra-bastille, ou le fabuleux Chantecler, mis en scène par Jérôme Savary à Chaillot avec les costumes de Michel Dussarat… Il verra alors ce que l’on peut réussir sans doute de mieux , comme mise en scène de travail musical, bourré de savoir-faire et de métier scénique mais aussi de délire et d’humour intelligents  : cela lui donnera l’occasion de réfléchir sur une possible dramaturgie et d’éviter ainsi d’infliger une telle médiocrité au public.

Quant aux costumes, ma chère consoeur Edith Rappoport vous en avait déjà dit  ici le mal qu’elle en pensait,  et elle avait tout à fait  raison! Les  robes bleu ou orange en tissu vaporeux, aux couleurs sans unité entre elles, sans unité non plus avec le décor, dont on peut penser qu’elles ont dû être conçues avec du second degré dans l’air, doivent absolument être offertes au  Musée du costume de Moulins, de façon à instruire les jeunes générations de stylistes sur les aberrations  produites pour l’opéra en  2009. Cela veut être novateur et  ne réussit en fait qu’ à être une mauvaise citation des années 50 d’une impitoyable sottise. Comme de plus , la lumière n’est pas très inventive et relève plutôt du genre chichiteux… 

  C’est vraiment dommage pour les personnages de Cimarosa et pour les excellents chanteurs qui les incarnent. Quitte à se répéter, on ne saurait trop conseiller à  Marc Paquien, de lire les pages consacrées au costume de théâtre par le grand Roland Barthes : cela lui évitera peut-être d’être aussi peu rigoureux quant à la gestion des décors, des costumes et des lumières , et, ainsi, de ne pas plomber son prochain spectacle. Le plaisir d’entendre un opéra passe aussi par le plaisir visuel, et l’étymologie du mot est bien là pour nous le rappeler.
  Alors,  à voir? A entendre surtout… Pour le reste, vous aurez compris tout le bien que l’on en pensait.

 

Philippe du Vignal

 

Wittgenstein Incorporated

Wittgenstein Incorporated de Peter Verburgt, mise en scène de Jean Ritsema.

 
bdwittgenstein.jpg De Ludwig Wittengstein, philosophe viennois (1889-1951), on connaît surtout en France son brillant Tractatus logico-philosophicus, publié en 1939.L’écrivain néerlandais Peter Verburgt a écrit Wittgenstein Incorporated à partir de trois cours que le philosophe a consacrés à la croyance, où il parle beaucoup de la foi, du doute, de l’immense difficulté que représente le désir même de vouloir penser, et de cette phrase magnifique qui n’arrête pas de le lanciner, celle qu’un ami mourant lui avait dit: « Je penserai à vous après ma mort ».
  Jean Ritsema avait conçu cette mise scène, il y a de cela quelque vingt ans et, on le sait, très rares sont les réalisations scéniques ressurgies comme cela comme par un coup de baguette magique du quasi-néant auxquelles elles sont le plus souvent promises après, au mieux, quelques années d’existence.On comprend ce qui a pu mobiliser l’énergie de Ritsema: donner non pas une image mais une sorte de réincarnation théâtrale du philosophe qui aimait, nous dit-on, plutôt exposer ses idées par la parole plutôt que par l’écriture, entouré de quelques amis:  » Le visage austère, aux traits mobiles, le regard concentré, les mains cherchant à saisir des objets imaginaires: on ne pouvait éviter d’être frappé du sérieux de cette attitude et de la tension intellectuelle qu’elle révélait » , comme le  dit un de ses amis, cité par Ritsema.
  Effectivement, cela pouvait alors être tentant de transformer l’essentiel de ces trois cours de Wittgenstein en un objet théâtral,presque chorégraphique par moments, avec un comédien comme Johan Leysen que l’on avait déjà pu voir chez Schiaretti ou Gutman. Grand, mince et doué d’une impeccable gestuelle, il est seul en scène dans un décor dépouillé à l’extrême: un mur vert foncé, un fauteuil en toile dont il se sert peu, le tout installé sur un parquet blond…
  Oui mais, passées les quelques vingt premières minutes où l’on est  fasciné par la silhouette et par la belle voix grave de ce  comédien qui ne bouge presque pas, on commence à s’ennuyer très vite, d’autant que, malheureusement, Johan Leysen ne dit pas  bien ce texte déjà peu passionnant; effet de la fatigue et/ ou de la difficulté à assumer cette performance a-théâtrale? En tout cas, on ne voit vraiment pas les raisons pour lesquelles on se passionnerait pour ce genre de chose mal ficelée… D’autant que la chose en question dure deux heures et demi ( sic) avec une pause de cinq minutes, puis un entracte de vingt minutes!
  Quelques spectateurs s’en vont au bout d’une demi-heure; d’autres comme moi, je l’avoue, profitent de la pause pour déserter la petite salle de la Resserre, incapables d’en supporter davantage. Ce qui pourrait être un exercice pédagogique intéressant et  qui aurait sans doute séduit Antoine Vitez( comment  transformer un texte d’origine philosophique en objet scénique)  ne fonctionne pas chez Peter Verburgt et Jean Ritsema; malgré une certaine rigueur, ce n’est pas en effet  le contenu même de ces trois cours de Wittgenstein qui est proposé mais une sorte de récit,mis en scène de façon très statique,  ce qui donne beaucoup de lourdeur  au propos.On pense à ce que Jean-François Peyret, qui a souvent réussi la délicate opération consistant à donner une vie scénique à un propos philosophique avec quelques excellents comédiens, aurait pu concevoir  en partant des seuls écrits  de Wittgenstein…
  Alors à voir? Seulement, si vous êtes un fanatique inconditionnel de ce type de recherche-qui n’en est d’ailleurs pas vraiment- mais l’heure que j’en ai subie, ne m’a pas donné envie de voir la suite; peut-être, n’ai-je  pas été assez patient mais la vie est trop courte et il y a des limites au masochisme, surtout un soir de printemps où les oiseaux chantent dans le beau parc de la Cité universitaire..

Philippe du Vignal

Théâtre de la Cité Internationale, jusqu’au 30 avril et 12 au 30 mai.

23ème Nuit des Molières.

Les Molières, 23ème édition.

molier09.jpgVingt ans déjà; c’était en 87, rappelez-vous si vous êtiez déjà de ce monde: Philippe Clévenot et Suzanne Flon remportaient le Molière du meilleur comédien, Pierre Arditi et Sabine Haudepin ,celui du meilleur espoir. et Jean-Pierre Vincent était nommé deux fois pour la mise en scène de son très fameux Mariage de Figaro à Chaillot. Côté privé, c’est Philippe Caubère qui remporta la palme. C’était la première fois -ou presque- que le théâtre français se réconciliait un peu  avec lui-même, gauche et droite confondus, public et privé réunis.
Depuis les Molières avaient perdu quelques plumes et  paillettes dans le vent de l’histoire. La « décentralisation » , comme on disait,  attendait encore que Paris veuille bien enfin s’intéresser vraiment au sort des  nombreuses créations théâtrales de la « province », et le théâtre public, par un jeu bizarre des votes, n’estimait pas toujours avoir la grâce d’avoir eu  accès aux récompenses tant convoitées, tant il est vrai qu’être nommé aux Molières assure ,quoi qu’on en dise, une bonne consécration… et augmente clairement la fréquentation du théâtre où se joue l’heureux spectacle élu , du moins quand il s’agit des comédiens principaux  et/ou du metteur en scène. Pour les autres prix, les choses sont moins évidentes mais cela fait toujours du bien par où cela passe; on a sans doute oublié que, Yannis Kokhos fut le premier scénographe récompensé mais, lui s’en souvient encore, et ses chers confrères aussi.
Depuis l’eau a coulé sous les ponts de la Seine,  et il y eut un train de réformes qui visait à mieux prendre en compte les différents secteurs de la production et la diversité de la création, comme le dit Irène Ajer, femme de haute culture théâtrale, énergique et respectée, qui, l’an passé, une fois quittées les hautes sphères du Ministère de la Culture, décida courageusement , comme nouvelle présidente de la déjà vénérable institution,  de mettre un peu d’ordre dans la maison des Molières.

  En effet, il était grand temps que les principes mêmes et les rituels de la fameuse cérémonie soient revus et corrigés. D’abord, c’est bien de remettre à l’honneur le théâtre comique avec un prix spécifique , qui ne pouvait pas rester le domaine privilégié du théâtre privé. C’est vrai que le théâtre public fait plus souvent dans le noir que dans la comédie. On été créés aussi deux Molières pour le théâtre public  :Molière du théâtre public et Molière des compagnies, et deux Molières consacrés au théâtre privé: Molière du théâtre privé et Molière de la pièce comique. Deux partout et la balle au centre ,et que les grincheux aillent se plaindre auprès de Carlita…

  Ce que l’on peut peut-être regretter car cela ne fait que renforcer encore cette espèce de fossé invisible très franco-français qui continue à régner, du moins à Paris où les deux territoires ont chacun  leurs codes, leurs  auteurs, leurs lieux.. et leurs comédiens, et forcément leurs prix de billets. il y a bien quelques passages presque clandestins de frontières mais ce sont deux mondes à part,  qui ne se retrouvent furtivement une fois par an… pour cette fameuse soirée des Molières retransmis cette année par France 2.

  Et c’est bien l’une des rares occasions où la télévision en général s’intéresse de près au théâtre, on pourrait presque dire par remise de prix interposée. même s’il est vrai qu’il y  eut un réel effort ces derniers temps. Patrick de carolis, le patron de France-télévisions a beau citer quelques exemples, le fait théâtral reste le parent pauvre, de la télévision ,que ce soit dans les chaînes d’Etat ou dans les chaînes privées. Et il faut un phénomène comme le Festival d’Avignon pour que le Journal Télévisé daigne consacrer quelques dizaines de secondes au théâtre.

Tailleur pour dames de Georges Feydeau a ainsi eu quelques 5 millions de téléspectateurs; furent aussi programmés Fugueuses avec Muriel Robin et Line Renaud, et plus récemment La Maison du Lac avec Jean Piat et Maria Pacôme. ( voir theatredublog de janvier) qui n’est quand même pas le chef d’oeuvre du siècle passé, même si Patrice de Carolis se félicite de cette évolution. Mais, à chaque fois, ressurgit la polémique: la retransmission télévisée est  accusée de vider les salles…On oublie trop souvent que, même les spectateurs les plus friands de spectacle, quand ils habitent une petite ville, voire un village, n’ont jamais la possibilité d’assister à un spectacle en direct, à moins de faire quelques dizaines de kilomètres, et encore! La France est un aussi un pays montagneux; restent le festivals d’été qui ont lieu… en été, et pas toujours à côté.

Quant au rituel de la cérémonie des Molières que l’on aurait pu croire immuable, Irène Ajer a décidé de dépoussiérer les choses; ainsi l’accent a été mis, dit-elle, sur la préparation  de la cérémonie, de façon à ce que les gens du public rencontrent vraiment ceux du privé. Mais le déroulement de de la soirée sera aussi moins figé qu’auparavant, puisque les extraits de spectacle seront remplacés par quelques bandes annonces filmées par une société de production privée. Il ya aura aussi un peu de musique avec les Gypsy King, ou l’orchestre de Frédértic Manoukian . mais promis, juré,  la cérémonie ne dépassera pas les deux heures et demi, ce qui n’est déjà pas mal et qui devrait accélérer singulièrement le rythme; par ailleurs, elle a souhaité qu’ une personnalité de premier rang soit le président de la soirée:  cette année,  ce sera Frédéric Mitterrand,  nouveau directeur de la Villa Médicis et c’est Bernard Giraudeau qui sera le maître de cérémonie.

  Du côté du fonctionnement électoral, Irène Ajer et l’association Professionnelle et Artistique qu’elle préside , a décidé de revoir ses modes de fonctionnement, ce qui n’était sans doute pas un luxe; en effet il y avait une liste de 6500 votants, dont 4500 ne se manifestaient pas!  Virage donc à 90 degrés : le conseil d’administration  compte désormais: 6 membres représentant le théâtre public, 6 membres représentant le théâtre privé et enfin 6 personnalités qualifiées choisies parmi des artistes,  qui sont élus par l’assemblée générale qui comprend des directeurs de théâtre,des artistes, d’anciens prix Molière, et des personnalités qualifiées ayant participé aux Molières. mais les membres doivent être à jour de leur cotisation annuelle soit 40 euros.

  Pour l’attribution des prix, d’abord un critère déterminant:  dans le théâtre privé,le spectacle doit avoir au moins 30 représentations en langue française,  et  il y a deux tours d’élection: le premier est confié à un collège de 350 grands électeurs ( artistes, comédiens, metteurs en scène, techniciens et un représentant de chaque théâtre privé ainsi que des personnalités qualifiées.

  Pour l’attribution des prix dans le théâtre public,le spectacle doit avoir au moins 20 représentations en langue française et 195 correspondants régionaux, choisis par Irène Ajer et son assistante  Geneviève Dichamp, ce qui représente un maillage assez fin de l’hexagone et de la Corse ( les Départements d’Outre-Mer en sont malheureusement absents pour des raisons techniques) mais l’an prochain, ce serait bien que l’on fasse preuve  d’imagination mais Irène Ajer trouvera bien une solution pour que cette France là ait aussi droit de cité. Ils élisent un grand électeur ( soit 40 jurés au total)  à raison d’un pour 300.000 habitants qui remet une liste de 12 spectacles éligibles  ( 6 du théâtre institutionnel et 6 du théâtre privé ), laquelle liste est ensuite soumise à un jury national de 40 personnes soit 10 artistes, 10 journalistes, 10 directeurs de structures, et 10 personnalités qualifiées. ( Vous suivez toujours?).

  Le mécanisme ainsi conçu devant être mieux à même de dessiner le véritable paysage théâtral français. Etape suivante; l’ensemble de toutes ces nominations est ensuite envoyé aux membres de l’académie soit 1800, répartis entre plusieurs collèges: théâtre privé, théâtre public, et personnalités qualifiées choisies parmi des artistes, comédiens, auteurs, adaptateurs, collaborateurs artistiques, journalistes, attaché(e)s de presse.. Mais les artistes au sens sens strict du mot représentant au minimum 50 % des membres.

  Il y a aussi maintenant un Molière du Théâtre dit Jeune Public; 21 représentants, choisis par Irène Ajer et par Geneviève Dichamp, soit un par région, votent à bulletin secret pour quatre spectacles , c’est une procédure indépendante des précédentes…

Voilà: désolé, c’était un peu long mais ce n’est pas si simple à expliquer  quand on veut faire simple . Mais  maintenant,  vous savez presque tout . Non pas tout.. Et le fric, du Vignal, le fric? Doucetiqilsor ? Pas de la poche de Carlita mais de France-Télévisions, de l’Etat, de la Ville de Paris, de la Société des Auteurs et du Fonds de soutien au Théâtre privé, le tout représentant quelque 350.000 euros… Ce n’est pas si cher quand on voit les sommes dépensées pour le Festival de Cannes , haut lieu promotionnel du cinéma français! La perspective à court terme, rappelle Irène Ajer, est de viser le meilleur choix possible et à réconcilier , comme le souhaite le Ministère de la Culture ,le théâtre public et  le théâtre privé. Comme disait Antoine Vitez à propos de ses élèves:  » au moins, ils se seront rencontrés là… Mais il y a encore des kilomètres à parcourir…

  Il y a, cette année, trente trois spectacles déjà nommés des théâtres privé et public réunis. Et les récompenses devraient logiquement être équilibrés. Les pronostics ,du Vignal?  Sans aucun doute Baby Doll de T. Williams , même si la pièce pouvait être mieux servie par la mise en scène. Et puis, côté public, Le Tartuffe, monté par Stéphane Braunschweig. Et dans cette catégorie ressuscitée  du théâtre comique Les Cochons d’Inde avec Patrick Chesnais. 

  Quant aux déclarations de Patrick de Carolis faisant semblant de croire que la réforme de l’audiovisuel pourra élargir le spectre de la programmation théâtrale, mieux vaut se pincer pour ne pas rire… Ce n’est déjà pas si mal que les Molières signifient de nouveau quelque chose après nombre d’années fort approximatives. A chaque jour suffit sa peine, comme disait ma grand-mère… Bon vent, Irène Ajer!

Philippe du Vignal

Nuit des Molières le dimanche 26 avril (pour la première fois un dimanche) au Théâtre de Paris ou pour la France d’en bas- y compris les Caterpillars) sur France 2,  à 20 h 30.

1...314315316317318...328

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...