Les Prédateur$


Les Prédateur$, texte de Patrick Chevalier et Ismaïl Safwan, mise en scène et musique d’Ismaïl Safwan. 

photo1231.jpgLe off est aussi un peu la vitrine culturelle de nombreuses régions dont l’ancienne Caserne des Pompiers s’est faite depuis déjà pas mal de temps une spécialité, vac notamment Champagne-Ardennes mais ici c’est l’Alsace et Schiltigheim près de Strasbourg, patrie d’origine des Marx Brothers.Les Prédateur$ est une sorte de conte à la Voltaire, où Patrick Chevalier, seul en scène, démonte les rouages des finances et du capitalisme mondial. Venu de Sciences Po, Patrick Chevalier connaît bien ce dont il parle. Et, en une heure, à travers le miroir grossissant de plusieurs personnages, il se libre à une des démonstrations des plus cyniques mais aussi des plus jubilatoires qui soient.
Il y a d’abord ce banquier, un verre à la main devant de très beaux tableaux- un Mondrian plus vrai que nature, un Van Gogh, un de la Tour : Job raillé par sa femme ( Lorraine oblige ),un buste grec antique en bronze, et une petite sculpture géométrique de Toivo Kaitanen, artiste finlandais contemporain,bien connu puisqu’inexistant, dus à Jaime Olivares. Le banquier dans son complet gris, sa chemise, et sa cravate de banquier, un verre à la main,  nous nous livre son credo cynique sans aucun état d’âme: « La concurrence de marché, quand on la laisse fonctionner, protège le consommateur mieux que tous les mécanismes gouvernementaux venus successivement se superposer au marché ». Il dit tout cela radicalement mais avec suavité, avec même une certaine bonhomie, laissant bien entendu entendre que, s’il y a des victimes collatérales, c’est l’état naturel du marché depuis des siècles qui le veut, et que les pauvres doivent bien comprendre que leurs salaires de toute une vie sont à peine celui d’un revenu mensuel de financier. Mais on n’y peut rien, les politiques ont été avertis et ont pris leurs responsabilités. Allez les pauvres et les classes moyennes, comprenez-nous, soyez pragmatiques: « En vingt ans, la production de richesses dans ce pays a augmenté de 70%. En même temps, le nombre de chômeurs s’est multiplié par sept mais cela c’était le prix à payer. Rien n’a été imposé aux gouvernements par les marchés, comme on l’entend parfois. Non, c’est tout le contraire! « .
La leçon est claire dans son cynisme tranchant: oui, ils subissent une double peine , puisqu’ils souffrent de la récession que nous , financiers, avons contribué à mettre en place grâce à  nos grandes magouilles internationales, et qu’ils vont devoir aussi éponger la dette.
Lui succède une sorte de clodo, peut-être un ex-trader, une flasque de whisky à la main qui dit qu’il a été prix Sobel d’économie, puis un hommes d’affaires, amateur d’art qui reconnaît volontiers que le prix du Van Gogh n’est pas donné: 54 millions mais qu’il n’est rien en comparaison des joies que sa vision lui apporte.
Mais ce qui suit: la démonstration mathématique, à coup d’équations authentiques par un professeur d’économie est un grand moment théâtral qui a été puisé aux meilleurs sources: Joseph Stieglitz, Naomi Klein, entre autre et Bernard Maris, le brillant économiste de France-Inter.  Ismaïl Safwan et Patrick Chevalllierfont monter la pression mais sans aucune mayonnaise idéologique: les faits rien que les faits, les chiffres rien que les chiffres : cassant comme des chiffres mais bien réels, avec leur lot de contradictions,comme le fait chaque mois Jacques Livchine dans son fameux kapouchnik à Audincourt.
La démonstration des Prédateur$ va jusqu’ à l’inavouable qu’il faut bien finir par admettre: les Etats démocratiques  européens dont nous sommes si fiers , n’ont absolument aucun moyen de contrôle et les vrais maîtres du monde sont les financiers et les banquiers. Le mécanisme des subprimes, vous allez vite comprendre si vous êtes un peu perdus- et il y a de quoi!- la démonstration est nette,impressionnante de vérité et surtout d’une drôlerie féroce jusqu’à l’absurde. Inutile de vous dire que l’on rit parfois jaune. Mise en scène simple et efficace, tout comme le jeu excellent de Patrick Chevalier qui, à la fin, recadre les choses ,en nous mettant le nez dans notre caca. La morale est amère et  le spectacle se termine avec quelques phrases de ce bel appel à la révolte d’Etienne de la Boétie en 1552 dont celles-ci:  » Ce qu’a de plus ce maître, ce sont les moyens que nous lui fournissons pour nous détruire. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles le sentaient, vous pourriez vous délivrer,  si vous essayez seulement de le vouloir ». Voilà  c’est dit et magnifiquement dit.
Dans la  marée du festival off où le pire par centaines côtoie le meilleur, Les Prédateur$ auront été un moment exceptionnel de bonheur; surtout ne le ratez pas, que ce soit en Avignon, en Alsace, ou ailleurs.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Ange, 15-17  rue des Teinturiers, Avignon à 16 h 30 jusqu’au 31 juillet. 04-90-39-40-59.  

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Archive de l'auteur

Papperlapapp

Papperlapapp , texte de Christof Marthaler, Malte Ubenauf, Olivier Cadiot et les acteurs d’après Herbert Aschternbusch, Don Gabriel Amorth, Olivier Cadiot, E.M. Cioran, Dario Fo, Seren Kirkiegard, Professeur Madya, Henri Michaux, Julien Torma, Malte Ubernauf, mise en scène de Christoph Marthaler et scénogaphie d’Anne Viebrock, collaboration à la dramaturgie d’Olivier Cadiot. Musique originale de Martin Schütz, Jean-Sébastien Bach, etc…

1278759909.jpgSur le célèbre plateau de la Cour d’Honneur, un matelas défoncé et brûlé, un haut confessionnal en bois à deux places et quelques rangs de bancs d’église sur un parquet en chevrons,  cinq tombeaux en pierre, dont certains avec matelas, des chaises en bois soigneusement alignées, quelques pots de géraniums sur des surfaces de carrelages anciens, un orgue électronique sous la voûte, et encore des frigos et machines à laver tout blancs bien rangés en ligne, un camion militaire bâché; dans la chapelle en haut, on aperçoit un pianiste.
Le dispositif  scénique d’Anne Viebrok , avec ce qu’il induit d’archéologie au second degré et d’humour, de  dérapage temporel entre papauté et modernité,  ne manque ni d’allure ni de sens dans ce palais médiéval. Et le public ne cesse d’en regarder les moindres détails. Disons qu’il vit les derniers bons moments d’un spectacle qui n’a pas encore commencé … avant un ratage historique tel que le Festival n’en avait jamais connu dans ce lieu mythique où c’est une grande chance pour un metteur en scène d’y réaliser  un spectacle…
Un aveugle avec une  canne blanche télescopique descend seul (????) du camion militaire:  l’affaire parait mal engagée mais bon… Il s’agit d’un guide qui fait visiter le Palais à un groupe de touristes: ils sont tous habillés tristement en marron, gris; les femmes portent des robes très 1950 à la Pina Bausch. Ils marchent souvent  deux par deux, puis vont s’agenouiller sur les bancs, pendant que, dans le confessionnal, un ouvrier meule une pièce de métal en faisant jaillir des gerbes d’étincelles. à travers la grille en bois de la porte.
Peu après une sirène d’ alarme retentit: tout le monde va se cacher, et un homme,  probablement un curé, tout habillé de gris va courageusement retirer d’un caddie suspect…. une petite baguette de pain. Le curé prononce quelques mots. Tous les personnages chantent en chœur plutôt bien. Les hommes s’allongent par terre, les femmes,  disparues un moment, jettent du haut du Palais des Papes des ballots de vêtements sacerdotaux que les hommes vont revêtir quelques minutes avant de les mettre dans la grosse machine à laver à l’avant-scène. Et ensuite de les retirer!
Première et sévère hémorragie de spectateurs; premier et sévère basculement  de  tête de Daniel Cohn-Bendit. Le pianiste, dans un grand silence, joue du Bach, on commence à sentir de sérieux mouvements de contestation dans le public qui va connaître une seconde hémorragie moins discrète que la première : des spectateurs descendent les gradins en faisant du bruit pendant que d’autres font ironiquement: Chut! Chut! Fou rire généralisé à part quelques fans de Marthaler; Daniel Cohn Bendit visiblement peu intéressé ,repique du nez.  Les comédiens marchent en file indienne du côté jardin au côté cour en silence. Quelques spectateurs qui avaient sans doute prémédité leur coup, les imitent en sortant: re-fou rire généralisé; dans cet océan de vacuité et de prétention, ce fut l’un des rares bons moments. On aperçoit un contrebassiste qui joue à l’un des fenêtres du Palais.   Puis il ne se passe strictement rien sur scène: cela doit être pour Marthaler la plus épouvantable des provocations… Comme cette brutale invasion de basses qui font mal  aux oreilles… Désolé, M. Marthaler, on a déjà donné, et vos petites provocations ont un goût nauséeux de réchauffé :  il y a quarante ans  le Living Theater entre autres, avec des moyens plus simples , était beaucoup plus efficace!
Les spectateurs ne sont pas dupes et , devant cette plaisanterie des plus médiocres,ne se gênent pas pour manifester leur désapprobation! Un homme seul sur les bancs d’église se lance dans un monologue mais le public continue à s’ennuyer ferme, à part une petite partie du public qui se réjouit; certes, tout est impeccablement réglé: la mécanique suisse fonctionne mais pour dire quoi? Vraiment pas grand chose!  Il y a aussi quelques allusions aux capotes et à Benoît XVI. Mon voisin allemand me demande où, à mon avis, on peut se faire rembourser; nous lui conseillons de s’adresser à la direction du Festival et lui souhaitons bon courage. Daniel Cohn Bendit repique du nez et l’hémorragie de public se fait cette fois plus sévère mais le spectacle continue, toujours aussi propret, toujours aussi peu passionnant!
Les comédiens, et non des moindres, comme entre autres l’excellent Marc Bodnar et  Evelyne Didi, très humbles, font leur boulot avec beaucoup d’humilité malgré tout, alors que la grogne des spectateurs s’amplifie. Il y a une grande de pièce de tissu  projetée sur le mur du Palais. Les hommes à un moment s’allongeront sur les tombeaux dont l’un montera et redescendra plusieurs fois avec changement de partenaire à chaque fois,  puis ce sera au tour des femmes d’y prendre leur place en faisant leur lit . Là aussi Marthaler et son complice Olivier Cadiot  doivent trouver que c’est du dernier chic. Mais, quand autant de spectateurs désertent un spectacle, c’est qu’il doit y avoir quand même un petit ennui, même, répétons-le , quand tout est impeccablement réglé. Il y aura à la fin quelques timides rappels et les comédiens ont préféré-on les comprend- s’éclipser rapidement devant les huées du public où il y avait quelques inconditionnels ravis de ce qui n’ a même pas l’allure d’ une bonne farce de potache.   L’humour de Marthaler est du genre pesant, et, à part quelques déplacements en groupe de comédiens, l’ensemble, sans invention, sans parti pri , sans véritable provocation théâtrale, n’a pas du tout la force de certains happenings. Que sauver de ce ratage? uelques chants en choeur, quelques gags mais même les extraits de texte éparpillés, sans unité  ne peuvent pas faire  sens dans toute cette vacuité. Le salut final était des plus houleux -même si, soyons justes,  il y a eu quelques applaudissements- mais les pauvres comédiens ne devaient pas  se sentir très à l’aise. On veut bien que Marthaler, d’habitude plus inspiré, soit, comme l’annonce fièrement le programme » un observateur du monde et un poète inspiré » et qu’il reste » animé d’une volonté d’établir un dialogue avec ses contemporains, en étant toujours « ici et maintenant ». ( sic!).   Mais on se demande comment une pareille création a pu voir le jour et il aurait sans doute mieux valu arrêter les dégâts avant. Le ministre de la Culture, venu le soir de la première,  était furieux, et on le comprend. A quelque chose,  malheur est bon et la leçon est claire: le festival s’il continue dans cette lancée faussement avant-gardiste et d’une rare prétention, est en train de se tirer une balle dans le pied, et ce qui aurait pu être une pochade sympathique d’une heure sur l’histoire des papes ou quelque chose de similaire, devient d’un ennui profond en deux heures et demi dans un haut  lieu théâtral qui ne méritait franchement pas ce genre de ratage… dont vous pouvez avoir une idée en regardant Arte.
Quelques minutes vous suffiront sans doute pour mesurer l’étendue des dégâts. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que ce genre de choses ne fera pas date dans l’histoire du théâtre contemporain.

 

Philippe du Vignal

Palais des Papes jusqu’au 17 juillet. Retransmission en direct le 17 sur Arte

 

La Casa de la Fuerza

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  Angelica Liddell , bien connue en Espagne, l’est moins en France où elle a seulement présenté un spectacle au Centre dramatique de Bordeaux il y a quelques années. Comment parler de ce spectacle en espagnol surtitré ( plutôt bien ) qui dure plus de cinq heures avec une pause de dix minutes et une autre d’une demi-heure vers une heure et quart du matin? Sans être réducteur, sans tout raconter- ce qui est impossible, puisqu’il n’y a pas vraiment de scénario et qu’il participe autant de ce que l’on a coutume d’appeler « performance  » et « installation » dans les musées d’art contemporain, que d’un spectacle théâtral au sens habituel du terme
   Essayons cependant de vous en donner un idée juste, ce qu’ aucune  vidéo ne pourra vraiment faire, pour que vous ayez aussi envie de le voir. Même si nous avons des réserves, il y a- malgré quelques passages à vide- une telle force de provocation, une telle liberté de ton, un tel manque de pudeur physique, qu’il est impossible d’y être indifférent: l’émotion et les sentiments personnels jouent un drôle de ballet  avec la simulation. En tout cas, on ressort de là aussi sonné( au meilleur sens du terme ) qu’aux premiers et éblouissants spectacles de Bob Wilson,  Pina Bausch ou Tadeusz  Kantor, auxquels Angelica Liddell fait ouvertement référence.
 La scène est nue: il y a juste  un petit avion d’enfant, rose bonbon, une petite table au plateau en stratifié avec quelques canettes de bière,deux cagettes sans doute pleines aussi de bières, un canapé et une vingtaines de fleurs en pot, un tas de citron, et attendant sur le côté, trois jeunes femmes en robe longue: rouge, bleue et noire; dès la première minute, on a repéré Angélica Lidell, en noir, une véritable boule d’énergie qui tient à elle seule tout le spectacle.
 Une petite fille arrive dit quelques mots et monte dans son avion  qu’elle fait avancer en pédalant…. Puis les deux autres jeunes femmes enlèvent leur slip blanc, et appuyés sur leurs chaises renversées montrent leur sexe, et Angélica Liddel au micro raconte ses expériences amoureuses, crûment, sans, et,  avec- comment dire les choses autrement – aucune pudeur. Du genre: Un soir il m’a filé une raclée en me disant: avec tout ce que tu m’as fait, tu l’as bien mérité ».  » On confond si souvent le respect et la soumission ».  » J’ai désiré ne plus aimer mais quelle plaie d’être seule! J’ai besoin d’aimer « . Les phrases tapent sec et juste: on n’est pas dans la frime ou le faire semblant. C’est un beau texte qui est d’une autre classe que celui de Virginie Despentes…
   « L’impudeur m’a offert une liberté brutale. Rompre la barrière de la pudeur suppose un effort »,remarque la jeune auteur- metteuse en scène qui avoue convoquer à nouveau des sentiments qu’elle a surmontés. Les jeunes femmes s’embrassent ensuite goulûment sur la bouche, tout en continuant à s’envoyer des bouteilles de bière.
Puis un orchestre de  six mariochis, costumes et vaste chapeau noir accompagnent Angelica Liddell qui hurle au micro:une chanson populaire: « C’est la faute à l’amour, j’y peux pas grand chose. »…Les musiciens jouent et chantent une drôle de chanson sur la mort puis s’en vont, pour ne réapparaître qu’au moment du salut final, histoire sans doute de montrer qu’on peut rester entre femmes ; elles les embrassent et leur font des signes d’adieu, pendant que deux tubes fluorescents blancs font des efforts désespérés pour ne pas clignoter.

 Elles regarnissent la tables de bouteilles de bière qu’elles boivent en silence pendant plusieurs minutes. Exaspérant? Non, cela sonne tellement vrai que l’on regarde tous fascinés, alors qu’il n’y a précisément pas grand chose à voir si l’on se réfère aux normes théâtrales traditionnelles.  Angelica Liddell a une façon magistrale et bien à elle de savoir gérer le temps.
Seuls quelques  spectateurs s’enfuient discrètement… au moment où où les jeunes femmes se dénudent les seins sur des morceaux de Bach joués par Glenn Gould. C’est, bien sûr, réglé au centimètre, et les lumières très douces donnent un côté onirique aux images superbes conçues par Angélica Liddell. On entend au loin les cris des spectateurs du match de la finale de foot dans les café proches de la place des Carmes…

  Les fâcheux remarqueront sans doute qu’il y a du Pina Bausch dans l’air; bon, et après, c’est tant mieux, et la grande dame aurait sans doute été ravie des propositions visuelles de la jeune Espagnole!
  Un violoncelliste-chanteur italien l’accompagne quand elle raconte une histoire d’amour à Venise qui a fort mal tourné où elle radicalise son choix .Elle s’implique avec lucidité sur le plan émotionnel quand elle revient sur cet épisode douloureux de sa vie, dont elle a tiré un journal intime à titre d’exorcisme. Pas de tricherie: c’est ce qui fait la force de son texte; on pense bien sûr aux récits de Catherine Millet qu’elle a sûrement lus. » Parce que j’étais tombé folle amoureuse d’un autre, je m’étais définitivement séparée du seul homme qui m’ait jamais aimé. J’ai commencé à entailler mon corps pour qu’il le voie ». (…) Il a commencé à me cogner pas physiquement mais n’empêche cela fait très mal ».
  Ce qu’Angélica Liddell fera effectivement plus tard dans le spectacle, en recueillant le sang qui coule de ses genoux sur des linges blancs qu’elle offrira à ses compagnes. Une infirmière viendra sur scène pour leur faire des prises de sang qu’elle recueillera dans de petits tubes qu’elles feront ensuite calmement couler sur leur longues chemises blanches. Cette fois c’est du Gina Pane dqui est dans l’air mais ma voisine  ne semblait pas bien supporter la chose et voulait à tout prix sortir…
Sur un petit écran défilent des images de la guerre à Gaza qui avait justement lieu quand Angélica était à Venise avec son amoureux, et qu’elle photographiait ( dit-elle), tout en essayant d’y voir plus clair dans ses sentiments. La mort en direct, mais,  constate-t-elle avec amertume: le sexe choque plus que la guerre. Et comme pour mieux enfoncer le clou, si l’on peut dire, le violoncelliste joue allongé un extrait du fameux Nisi dominus de Vivaldi… pendant qu’elle lui donne à manger quelques cuillers de tiramisu dont l’origine du nom a donné naissance à une violente dispute avec son compagnon.

  Et elle avoue l’impossible: « Plus personne ne désirait mon corps… Chacun est seul avec sa force et sa résistance… j’étais devenue une pute gratuite… Quand tu n’as pas d’amour véritable,et que tu n’as plus vingt ans, tu prends n’importe quel succédané d’amour ». Quitte à être bonne par naïveté ou par auto destruction à vouloir supporter n’importe quel viol vaginal ou anal, et accepter de recevoir la nouvelle raclée de sa vie jusqu’à « te faire passer la joie de vivre »! Pourquoi tant de malheur comme accepté lucidement?
Douceur, humiliation, souffrance,douleurs physiques et morales, sens aigu de la mort, résistance individuelle, Angélica Liddell dit tout cela comme dans une sorte de rituel qu’elle a dû , en tant que femme construire patiemment  Jusqu’à l’explosion finale:  » « Je me fous des Palestiniens, des Juifs et de tous ces putains de théâtreux. Et elle raconte ses petits voyages sexuels grâce à la webcam:  » Ils jouissent, je jouis . quand tu as pris des raclées, mieux vaut pratiquer le non-sentiment; je suis une bolchévique de la chatte. Si je suis exclue de l’amour, j’ai le droit de me détester ». J’aimerais tuer, dit-elle, allongée sur la scène avec ses deux compagnes et le violoncelliste. « L’opinion nous divertit, la pensée nous emmerde. La souffrance est un choix ». Autant dire, on l’aura compris,  qu’elle ne mâche ni ses mots ni ses gestes.

  Les trois jeunes femmes  font rouler un bloc d’argile rouge d’un mètre cube d’où elles extraient quelques boules pour en faire de très petites figurines dans un silence complet qu’elles posent sur le bord de vieux canapés trois places qu’elles ont transportés elles-mêmes, et qu’elles enlèveront encore toutes seules une demi-heure plus tard. On est bien dans la performance, au sens artistique et, comme c’est le plus souvent le cas, au sens physique. du terme. En robe blanche, les trois jeunes femmes cassent des bouquets de fleurs sur les canapés puis vident une vingtaine de sacs de charbon pour en former un tas au centre de la scène, tas qu’elles étaleront ensuite consciencieusement avec des pelles ad hoc vers les coulisses. Duchamp pour les pelles et Beuys pour le charbon, auraient été contents…
  Entracte: il y a sur scène maintenant onze croix de bois rouges- souvenir kantorien?- et une carcasse de voiture sans portes aux vitres explosées d’où surgissent des brassées de fleurs, et sur la droite un vieux canapé. Chansons populaires espagnoles: deux jeunes femmes enceintes dont l’un en mini-jupe pailletée racontent les violences faites à des centaines de très jeunes femmes mexicaines en particulier dans l’Etat du Chicahuahua: viols en série, tortures et mises à mort, dont les auteurs ne risquent pas grand chose. Cela part sans aucun doute de bons sentiments mais c’est sans doute la partie la moins intéressante du spectacle…
Ensuite il y a, comme un retour final, à quelque chose de plus théâtral, quelques répliques des Trois Soeurs, et, de nouveau, de la  musique de Bach ; un colosse aux épaules et bras impressionnants entre alors en scène et  renverse la carcasse de la voiture, après avoir soulevé une grosse bille de pierre. La lumière descend lentement et  la lente descente aux enfers imaginée par  Angélica Linddell est accomplie: les jeunes femmes , éreintées, saluent et la moitié environ des spectateurs qui sont restés leur font une longue ovation. ll est trois heures et quart: coïncidence, c’était aussi l’heure de la fin du fameux Regard du Sourd de B. Wilson au Festival de Nancy, il y a de cela bien longtemps…

  Voilà: sans doute trop vites dites, quelques unes des images d’un  spectacle exceptionnel qu’il faut savoir mériter, en oubliant quelques faiblesses…A mi-chemin, on l’a dit entre une performance/ installation plastique, le spectacle est sans doute trop long,  et la dernière partie d’une demi-heure seulement aurait pu être abandonnée. Mais quelle vitalité, quelle intelligence, quelle beauté visuelle et sonore! Il y a un signe qui ne trompe pas: le public est resté jusqu’au bout, malgré la  durée du spectacle, d’une attention remarquable. ce n’est jamais ni ennuyeux ni vulgaire et  Vincent Baudriller a eu raison d’inviter Angélica Liddell. Essayez absolument de le voir tel qu’il est aux Carmes dans la douceur de la nuit d’Avignon. Vous ne le regretterez pas, ou alors n’hésitez pas à nous le dire!

Philippe du Vignal

 Attention: jusqu’au 13 juillet inclus seulement, spectacle en espagnol surtitré vu le 11 juillet. Cloître des Carmes. Festival d’Avignon.

  

Le festival off en Avignon.

pont.jpgLa question que l’on nous pose souvent mais nous n’avons pas vraiment les clés avant d’être sur place: comment s’y retrouver dans cette jungle de plusieurs centaines de spectacles où le meilleur côtoie souvent le pire, et où toutes les jeunes compagnies considèrent souvent, et malheureusement à tort, qu’Avignon est un précieux sésame et une chance inespérée de trouver la structure qui les accueilleront et.. qui les feront vivre.
  Alors,  déjà quelques pistes: commençons par les lieux connus depuis longtemps:  à la Chapelle du Verbe Incarné, dirigée par Greg Germain et Marie-Pierre Bousquet le 15 juillet à 10 h 30, le film de Manthia Diawara qui a suivi le grand poète Edouard Glissant sur le Queen Mary II pour une traversée de l’Atlantique; Edouard Glissant sera « présent »,  en liaison depuis la Martinique, et c’est un homme aussi passionné que passionnant. Inutile de vous dire que vous avez intérêt à réserver… D’autant plus que l’entrée est libre!
  Il y a aussi deux jeunes femmes remarquables;  chacune dans un genre différent: au Théâtre du Chêne noir dirigé par Gérard Gélas, celui qui, en 68, mit le feu aux poudres avec un spectacle écrit et mis en scène par luiLa Paillasse aux seins nus qui fut aussitôt interdite par le préfet du Gard pour « risque de trouble à l’ordre public et atteinte à la personne du chef de l’Etat » sans crainte du ridicule!
L’acteur principal un inconnu ( Daniel Auteuil, si, si c’est vrai) tomba malade et Gélas dut le remplacer mais très peu de gens purent voir la pièce ce  qui, paradoxalement, l’aida beaucoup en le plaçant  tout de suite sur orbite. Donc chez Gélas, vous pourrez voir Alice Belaïd qui vient de remporter un Molière pour Confidences à Allah qu’il a mis en scène .
laylametssitanecolor.jpgIl y a aussi Layla Metssitane, une autre jeune femme à la fois intrépide et talentueuse, à l’énergie sans défaut qui monte et qui joue  des extraits de Stupeurs et tremblements d’Amélie Nothomb; c’est à Présence Pasteur à 12 heures 15;
  Gélas crée cette année dans son Théâtre du Chêne noir: Ernesto Che Guevara, La dernière nuit de José Pablo Feinman. Et il a invité  Jérôme Savary- inoxydable et généralement haï par une bonne partie de la profession… Après avoir dirigé Chaillot et l’Opéra- Comique, il continue à faire des mises en scène un peu partout à l’étranger; et il a mis en scène Paris Frou Frou avec son vieux copain Michel Dussarat, excellent comédien mais aussi costumier;  c’est encore on s’en doute du théâtre dans le théâtre mais aussi une occasion de voir Dussarat et  les costumes du Magic Circus qui lança Savary, il y a… plus de quarante ans.
  Pas très loin au Théâtre des Carmes, d’André Benedetto qui crut bon de  s’envoler l’an passé à la même époque, on pourra voir Urgent crier, avec des textes et des poèmes de lui,  par ses amis acteurs, musiciens et performeurs. Une occasion aussi pour beaucoup de découvrir un homme attachant qui fit partie du paysage théâtral avignonnais.
  Philippe Avron qui fut autrefois  comédien chez Vilar et qui vient souvent au Festival, monte cette année Montaigne , Shakespeare , mon père et moi avec la collaboration  d’Alain Timar, le directeur du Théâtre des Halles qui l’accueille à 19 h 30. L’humour et l’impertinence du grand comédien au service de Montaigne, cela donne très envie d’aller voir. Dans ce même Théâtre des Halles, Timar met en scène une adaptation de Simples mortels du roman bien connu de Philippe de la Génardière.
  Vous pourrez aussi avoir une bonne occasion de voir cette pièce incroyablement violente et la plus jouée de l’Autrichien Werner Schwab Les Présidentes qu’avait magnifiquement joué la regrettée Christine Fersen: c’est à Présence Pasteur à 16 heures, mise en scène par Françoise  Delrue.
Edith Rappoport vous recommande: KING KONG THÉORIE  (voir son article)  Du 7 au 27 juillet à 21 h 05, la manufacture Avignon www.lamanufacture.org

 

  Signalons aussi,  loin du bruit ,de la fureur et de la chaleur d’Avignon, la 37 ème édition des  Rencontres d’été de la Chartreuse de l’autre côté du Rhône,  avec tout un programme de spectacles comme La Mort d’Adam de Jean Lambert-wild, ( voir Le Théâtre du Blog)  et sur une  thématique associant des gens  de théâtre et des scientifiques l’opération: Théâtres du Globe avec nombre de performances, spectacles installations, lectures, conférences ,dont celles de Frédéric Ferrer à l’origine, géographe devenu metteur en scène ,sur l’importance de la glace dans la compréhension du monde.
  La suite du programme après demain….

Philippe du Vignal
 

Entretien avec Jean Lambert-wild.

Entretien avec Jean Lambert-wild.

 jean.jpg Jean Lambert-wild, qui passa les dix sept premières années de sa vie à La Réunion,  fut d’abord acteur, puis metteur en scène et fut un jour nommé  à la tête de la Comédie de Caen à 34 ans où il succéda à Michel Dubois; il a monté cette année Le Recours aux forêts sur un texte du philosophe Michel Onfray, et une libre adaptation de La Chèvre de Monsieur Seguin d’Alphonse Daudet, spectacle qui sera aussi présenté en Avignon.
Exigeant avec lui-même, créateur hors normes , s’il ne craint pas d’arborer sa casquette de directeur de centre dramatique avec les responsabilités que cela suppose,il a surtout , chevillée au corps, la volonté d’accomplir une œuvre personnelle, autant sur le plan du texte que sur scène.Mais  il n’est bien, dit-il qu’entouré de ses partenaires, que ce soit pour la musique, la vidéo, la scénographie, l’art de la magie, et bien entendu, l’équipe technique et administrative son théâtre: Comédie de Caen et Théâtre d’Hérouville. L’homme, simple et direct,
sait de quoi il parle…

- Il y a beaucoup de gens dans le milieu du théâtre contemporain qui vous prennent comme une sorte d’électron et qui ont un peu de mal à vous situer…

-  Ce n’est pas étonnant. J’ai toujours revendiqué,et ce n’est pas d’hier, un travail personnel d’écriture et un travail d’équipe, en particulier avec mon compositeur Jean-Luc Therminarias qui m’accompagne dans mes projets depuis douze ans mais aussi, l’an passé,  avec des artistes comme avec Carolyn Carlson pour Le Recours aux forêts. J’aime bien, ou plutôt  je ressens profondément la nécessité de bouleverser les codes de la narration.
Pour  La Mort d’Adam, j’ai demandé à  François Royet, scénographe et chef constructeur une machine à jouer exceptionnelle et avec Thierry Collet, magicien et comédien qui fut élève au Conservatoire,  des effets que j’ai intégrés au spectacle. Ce  sont des gens qui ont une grande culture théâtrale qu’ils savent mettre au service d’une création, humblement mais avec un grand savoir-faire et  beaucoup d’efficacité.

   En fait,  ce que j’aime dans le théâtre, c’est que les gens puissent y  trouver leur autonomie; d’accord, c’est moi qui dirige et  qui ai le regard final, parce que c’est indispensable et , croyez-moi, j’ai une mémoire éléphantesque mais je leur fais totalement confiance. Parce que je suis certain d’être entouré de gens ultra-compétents qui arrivent toujours à trouver la solution dont j’ai besoin et qui, surtout, savent accompagner un projet.
 François Royet possède  à la fois une formation  de menuisier-charpentier, de machiniste,mais a aussi été chef-opérateur de cinéma…et cinéaste: c’est lui qui a tourné ce beau documentaire sur le monde des exclus et vous l’avez vue: la scène qu’il a construite ressemble beaucoup aux magnifiques scènes en bois du 18 ème siècle;  quant à Thierry Collet, il sait tout de la magie traditionnelle, je le connais depuis quinze ans  mais il se sert aussi  de moyens électroniques  sophistiqués. pour moi, la magie participe d’une réflexion profonde sur le théâtre et j’ai une obsession : retrouver le savoir-faire et les techniques du théâtre à l’italienne pour faire pénétrer le spectateur dans une espèce de fantasmagorie. Il y aura, je pense une relation très particulière avec le public quand il verra le mouchoir voler au-dessus de la scène, faire un tour dans la salle puis revenir à son point de départ.
   Thierry Collet, lui, a toujours eu une réflexion dramaturgique, et il cherche à lier magie et perception/quête de sens; ce n’est pas pour rien qu’il a travaillé avec des gens comme Kokkos ou Laurent Laffargue, et qu’il enseigne aussi au Conservatoire. Tous sont comme des « traducteurs » de ce que je veux scéniquement parlant: ils me sont d’une aide très précieuse.

-  Et cette Mort d’Adam, c’est un voyage de retour vers l’enfance disparue avec votre fils  comme guide, comme une sorte d’Hermès…

  Oui, je dirais que c’est comme une  mélopée qui est un des éléments de cette grande fresque personnelle que je peins depuis pas mal d’années: L’hypogée avec trois Mélopées, trois confessions: Crise de nerfs-Parlez moi d’amour  que je n’avais pas pu présenter au Festival, en 2003.
   Autour précisément de cette île de mon enfance où j’essaye de raconter , à travers la vie d’un taureau appelé Adam, qui est mort et que j’ai mangé avec ma famille, et c’est le sacrifice de cette bête qui me rend particulièrement attachante l’histoire fameuse du Minotaure qui me fascinait quand j’étais enfant. Et  cette  autobiographie un peu fantasmée, c’est celle de mes racines,toute la part un peu sauvage qui a construit mon identité. C’est la fable  qui m’intéresse dans  cette quête incroyable du passé et de l’enfance, dont on sait pas trop , dans le cas de cette Mort d’Adam, ce qu’elle comporte de réalité ou d’imaginaire d’imaginaire; beaucoup de choses enfouies  étaient encore présentes ( les parfums de la nature, l’odeur de la terre mouillée, etc..), quand je suis retourné il y a quelques mois à la Réunion pour filmer certains paysages qui font partie de ce spectacle. C’est impossible mentalement pour moi  de m’échapper de cette île…
   Pour en revenir à l’enfance, j’avais emmené là-bas Camille mon fils et ce thème des relations père/fils et de l’enfance est aussi celui qui est,  bien sûr, au cœur de cet autre spectacle qu’est cette adaptation de La chèvre de M. Seguin. L’enfance , c’est surtout la continuité de l’enfance qui ne cesse de me surprendre, même arrivé à l’âge adulte et   père de deux jeunes enfants. C’est ce que j’ai voulu montrer dans les images de ce film, avec cette relation si particulière entre un père et son fils.
   Vous avez parlé tout à l’ heure d’exorcisme: oui, c’est cela, j’ai vécu dix sept ans à la Réunion et seul, le théâtre, me semble-t-il, me permet d’accomplir cet exorcisme des dieux  et de mes peurs. Pas le cinéma.
Ce qui est irremplaçable au théâtre, c’est cet  espace de vie et de mort à la fois, cet espace hors normes:  comment imaginer un théâtre sans public? Une représentation participe de  tout un rituel et je crois que je travaille sur des ellipses et surtout sur un échange de signes entre la salle et la scène, grâce aussi à la narration de la fable que je fais dire par Bénédicte Debilly.
Le spectateur verra les images du film de François Royet et entendra le texte sans  qu’il ait nécessairement un lien entre les deux, et ce sera au spectateur de relier cette fable à son histoire personnelle à lui.

- Pouvez-vous nous parler de Jeremiah McDonald, seul acteur mais silencieux  qui est sur scène?

 - C’est en surfant sur You Tube que je l’ai découvert, grâce à une incroyable ressemblance avec moi qui m’a aussitôt frappé. Comme une sorte de sosie… Et ensuite,  j’ai découvert  son personnage de clown et la série de courts métrages assez étonnants qu’il a réalisés, alors qu’il gagnait sa vie comme contrôleur de parking… Et, à son étonnement, je l’ai fait venir des Etats-Unis : il a accepté, et je l’ai engagé comme artiste associé à la Comédie de Caen. Il ne parle que quelques mots de français mais  je communique avec lui en anglais et il est d’une rigueur tout à fait remarquable dans le travail sur scène.

 - Comment voyez vous votre avenir théâtral?

 - Bonne question! Ce qui compte pour moi, c’est de parvenir à boucler mon  projet d’écriture et de le mettre en scène; ensuite,  j’irai vendre des crêpes en Bretagne!  Ou bien  je ferais du théâtre mais  tout à fait autrement!  Après tout, j’ai commencé le théâtre à 20 ans à partir de zéro, j’ai été à l’ école de la marine marchande, j’ai joué de petits rôles  chez  Langhoff, et puis enfin, j’ai travaillé avec Michel Dubois… Donc je verrai bien,  mais,  en ces temps difficiles, une chose  dont je suis sûr, c’est  que le théâtre peut être un lieu de rassemblement des énergies  qui appartient à tous, un véritable bien collectif, un lieu où peuvent œuvrer des artistes engagés dans des processus de création différents. Et je reste convaincu qu’il n’y a que le théâtre pour accomplir cette mission…

Philippe du Vignal

 A Caen, mai 2010

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Festival d’Avignon 2010

  Festival d’Avignon 2010

 

    pont.jpgDans à peine quinze jours, cette soixante quatrième édition  aura déjà commencé, avec,  pour aider à la préparer, deux artistes associés: l’écrivain Olivier Cadiot et le metteur en scène  Cristof Marthaler pour qui le Palais des papes et sa grande Cour seront le point de départ d’une nouvelle création musicale et théâtrale: Schutz vor der zukunft ( Se protéger de l’avenir). Marthaler a voulu attirer notre attention sur les pratiques de l’euthanasie et de la  sélection biologique à partir d’écrits politiques, d’essais théoriques et de biographies de patients. Ce sera sans doute l’un des moments forts de ce festival.
La grande Cour, immense-et parfois dangereux- cadeau fait aux créateurs, a aussi été confiée à Jean-Baptiste Sastre pour La Tragédie du Roi Richard II ,avec un une distribution haut de gamme dont Axel Bogousslavski, Pascal Bongard, Pierre Michon (si, si!), Denis Podalydès, Nathalie Richard: affaire à suivre.
Ludovic Lagarde mettra en scène Un nid pour quoi faire d’Olivier Cadiot  avec, entre autres, ce formidable acteur qu’est Laurent Poitrenaux, qui sera seul en scène dans Un mage en été du même auteur. Dirigé par le philosophe, musicien et chanteur Rodolphe Burger sur le plan artistique, il y aura aussi l’inoxydable bal du 14 juillet avec des tubes et des invités surprise, et évidemment son feu d’artifice, seul soir où il n’y pas de représentations dans le in, seul événement gratuit et populaire de ce festival où les prix ne connaissent pas la crise , (on attend la visite de Carlita et de son cher mari qui veut à tout prix, dit-on , faire comme Mitterand et aller en Avignon prendre un bain de foule)…
Le bal aura lieu au bord du Rhône devant le pont Saint- Benezet.(Conseil d’ami: comme vous ne serez pas seul, vous DEVEZ arriver tôt pour essayer de stationner votre carrosse sur le parc de stationnement  de l’île de la Barthelasse (gratuit mais déjà complet vers midi).  Quoi d’autre en théâtre ? Le toujours passionnant flamand Guy Cassiers avec une adaptation par Filip Vanluchene de L’Homme sans qualités, le grand journal intime  de Robert Musil, premier d’un cycle théâtral en trois volets et surtout ne ratez pas Le Procès mis en scène par le metteur en scène allemand Andreas Kriengenburg. (Ces  deux spectacles , rassurez-vous sont sous-titrés).
Avec sa troupe de comédiens/chanteurs,  le Corse François Orsoni présentera Baal, la fameuse et première pièce de Brecht avec une musique de Tomas Heur ex- membre de Bérurier noir. Mais aussi Jean la chance du même auteur au Rond Point de la Barthelasse, cadeau du CCAS: profitez-en c’est gratuit, alors que les prix d’entrée en tarif normal au Festival in sont quand même aux environ de trente euros… Il y aura aussi La Mort d’Adam de l’auteur-metteur en scène Jean Lambert-wild, accompagné par son musicien Jean-Luc Therminarias, les images de François Royet et  les effets de magie de Thierry Collet.
Si l’on en juge d’après les répétitions, ce court spectacle  où nous est contée toute une aventure poétique  qui a pour cadre l’Ile de la Réunion devrait être  intéressant. Du même Jean Lambert-wild, Comment ai-je pu tenir là-dedans, d’après la chèvre de M. Seguin de Daudet , partir de sept ans ( voir la critique dans Le Théâtre du Blog). Côté espagnol: La casa de la Fuerza ( La maison de la Force , texte et mise en scène d’Angelica  Liddel  sur le thème de la difficulté d’être femme au Mexique ( attention:cinq heures entractes compris). Et toujours d’Angelica Liddel, El ano del ricardo (L’Année de Richard), inspiré de Richard III. Signalons aussi le projet de l’écrivain et metteur en scène allemand Falk Richter et de Stanislas Nordey; la nouvelle création de Philippe Quesne  ( voir Théâtre du Blog) , Big band et 1973 où Massimo Furlan va essayer de  reconstituer le  concours d’Eurovision à la télévision.. Il y a aura aussi -et ses spectacles ne nous sont jamais indifférents, le Gardenia d’Alain Platel avec neuf interprètes, pour la plupart âgés de plus de 60 ans, et dédié  à la grande Pina Bausch  Out of context.
Il y a aussi généralement des bonnes surprises des petites formes comme disait Vitez; d’abord, du côté de La Vingt cinquième heure à ‘Ecole d’art à 23 heures et au Gymnase du lycée Saint-Joseph à 15 ou 21 heures: en particulier une lecture de Dors toi de Sacha Rau avec Marc Bodnar , Charlotte Clamens, et La leçon du Loup par Silke Mansholt, performeuse allemande qui joue par ailleurs dans Comment ai-je pu tenir là-dedans. Enfin, dans la série Sujets à vif, en coproduction avec la SACD, Agnès Sourdillon, la formidable actrice, s’emparera de La relève des dieux par les pitres du jeune auteur Arno Bettina dont lui avait parlé Lucien Attoun.
Voilà: on ne peut pas tout vous raconter, ce serai trop long et de toute façon,vous ne pourrez pas tout voir, et nous non plus mais ce sont quelques pistes ; il y aura forcément  quelques  grands bonheurs et sans doute bon nombre de choses, disons, plus approximatives. Nous vous en rendrons compte le plus régulièrement possible accompagné d’Edith Rappoport, Christine Friedel, Françoise du Chaxel et Béatrice Picon-Valin… A cinq,  c’est bien le diable si on ne vous ramène pas des choses intéressantes dans nos filets, dans le in comme dans le off qui nous intéresse tout autant.  Ensuite,Le Théâtre du Blog prendra un peu  de vacances jusqu’aux Festivals de Bussang et d’Aurillac que nous suivrons avec Edith Rappoport et Barbara Petit. Demain, on vous parlera du off officiel, du off non officiel (voir du off-ff-off) qui ressemble parfois  à s’y méprendre au in, et, où il y a dans le genre plus humble , moins imposant, moins prétentieux aussi de formidables petits spectacles. Le off affiche de plus en plus complet, et ce n’est que justice: les choses ont bien changé en quelque cinq années:  Savary est dans le off (enfin quand même au Théâtre du Chêne noir et le grand comédien Philippe Avron y fait sa dernière création.
Bon été paisible, ensoleillé et fructueux, chers lecteurs, et surtout merci de votre confiance et de votre fidélité; nous allons atteindre  grâce à vous,les 1.000 articles parus depuis octobre 2008; et  la courbe de fréquentation ( 34.000 en juin 2010) n’a cessé  de progresser…

 

Philippe du Vignal

Conservatoire;journées de juin: classe de Sandy Ouvrier:Platonov de Tchekov.

Conservatoire; Journées de juin, classe de Sandy Ouvrier : Platonov de Tchekov.

 

   consso.jpg Sandy Ouvrier a encore frappé; nous vous avions dit l’an passé à la même époque tout le bien que l’on pouvait penser de son travail pédagogique. Mais cette fois-ci, avec ces scènes de Platonov, elle a encore fait très fort. Et l’on entend, comme rarement, le fameux texte que Tchekov écrivit à vingt ans.
  La pièce , redécouverte vint ans après sa mort,  préfigure déjà les grands chefs-d’œuvre que ce soit Ivanov surtout, mais aussi la Cerisaie déjà. Défigurée par Pol Quentin, quand Vilar l’avait monté (on n’y comprenait rien), elle a depuis été souvent mise en scène en particulier par Georges Lavaudant,  puis par  Eric Lacascade avec beaucoup de bonheur.
  C’est l’histoire d’un jeune instituteur, ami d’une jeune veuve. Déjà engagé socialement, puisque marié et père d’un enfant, Platonov, malheureusement, ne boit pas que de l’eau et ce perdant qui a mal à sa vie, et qui perd son temps, semble cependant fasciner les femmes qui s’attachent vite à lui. Mais il se conduit de façon irresponsable, à la fois charmant  et inetlligent mais souvent odieux et cynique, et surtout incapable d’aimer vraiment quelqu’un.
   Comme si la vie était trop lourde, il semble déjà avoir renoncé au bonheur et éprouve un certain plaisir masochiste à se laisser posséder, quitte à tout faire pour ensuite se faire pardonner, quand il réalise lucidement tout le gâchis provoqué. autour de lui, chez ses amoureuses et dans sa famille. « Je ne voulais de mal à personne et j’en fais à tout le monde ». Et  les phrases courtes, dans la belle traduction de Françoise Morvan et André Marcovicz tapent sec:  » Ce que je veux, ce n’est pas la vie devant moi mais c’est la vie maintenant » . « Les bons amis, c’est bien, les bons comptes,  c’est mieux ». « Que nous reste-t-il à faire aujourd’hui? Enterrer les morts et réparer les vivants ».   . Comme le dit justement Eric Lacascade, c’est une pièce d’humanité, qui nous incite à chercher le vivant et  à exalter le vivant à travers l’acteur.
   C’est ce qu’a  vite compris Sandy Ouvrier  qui a bien choisi, et la pièce dont les personnages (comme son auteur) ont à peu près l’âge des élèves, et les scènes, mais en  ne cherchant pas à évacuer le style » travail d’élèves ». Il y a même les  formidables scène 3 et 4 qui sont jouées deux fois.
   so990.jpgC’est bien ainsi, puisqu’il s’agit en effet d’un travail présenté comme tel mais intelligemment mis en scène. On a droit à un très court film en couleurs, muet où on voit tous les élèves à la campagne, faisant du vélo ou courant dans l’herbe : c’est gentil et cela ne mange pas de pain mais les choses « sérieuses » commencent ensuite.
   Scène nue,  avec juste ce qu’il faut comme accessoires, banquette, table de nuit, chaises… et un long praticable qui traverse la salle. Les scènes se succèdent,  entre Platonov et Anna Petrovna, Sofia et  Maria, ou sa femme Sacha; bien entendu, les élèves filles et garçons jouent la plupart des mêmes rôles mais ce n’est jamais gênant. On remarque plus  les filles -brillantes comme d’habitude-et  surtout: Clara Mayer, Vanessa Fonte, Anna Lena Strasse , les garçons, eux,  semblent moins à l’aise, (à part Valentin de Carbonnières, dans le rôle difficile de Platonov qu’il ont à peine le temps d’endosser ):  il y quelques beaux intermèdes dansés et réalisés  avec beaucoup d’humour, très pinabauschiens,  sur la scène, sur le long praticable ou dans la salle  par tous ceux qui ne participent pas à la scène sur musique de fanfare, avec des lumières rasantes raffinées signées Lauriano de la Rosa..
   C’est à la fois précis et juste: l’unité est au rendez-vous, puisqu’il s’agit de scènes de la même pièce, avec ce qu’il faut d’humour et de second degré, tout en restant émouvant. La mise en scène de l’ acte IV est moins évidente, moins nette dans son approche à cause de la multiplication des rôles, et l’énergie un peu défaillante mais, pour le reste, quelle intelligence,quel bonheur de théâtre!
   On ne voudrait pas dire ; tant pis, on le dit quand même: nous n’avons pas pu tout voir  , en particulier les journées de Philippe Duclos et ceux de Daniel Mesguish mais c’est sans doute le meilleur des travaux du Conservatoire auxquels nous avons  assisté …

 

Philippe du Vignal

 

Séance du dimanche 27 juin à 20h 30.

La Bellezza e l’Inferno

La Bellezza e l’Inferno de et par Roberto Saviano, en italien, traduction simultanée par Patrick Bebi, mise en en scène de Serena Sinigalia.

 

    savianorobertopiccoloteatro324.jpgRoberto Saviano , à 31 ans, est maintenant  célèbre pour son fameux roman Gomorra,traduit en 42 pays et tiré à quatre millions d’exemplaires et dont un film a été tiré et primé à Cannes en 2008.
La Beauté et l’enfer, est un recueil d’articles parus, avant et après Gomorra, où il n’a cessé de dénoncer les crimes en tout genre de la Camorra napolitaine; ce qui lui vaut de n’avoir plus de domicile fixe et d’être protégé jour et nuit par la police. La marionnette Berlusconi qui n’en est pas à une injure ni à une bêtise près, l’accuse de promouvoir la maffia et de ne pas donner une très belle image de son pays!
Pourtant, ce qu’il dévoile dans ce monologue porté à la scène avec l’aide de Mario Gelardi, a de quoi donner froid dans le dos, puisque les mafieux napolitains et les autres ont même réussi à investir de l’argent sale aussi en France,(hôtels, boutiques de luxe et tourisme…) Roberto Saviano dénonce haut et fort leurs énormes bénéfices financiers, en particulier dans un soi-disant traitement des déchets dans le Sud de l’Italie, sans que ni les politiques ni les intellectuels ne disent rien. Ce long monologue de près de deux heures commence très fort, avec une immense ovation debout et il  reste, malgré la barrière de la langue traduite et retransmise par écouteurs, d’un bout à l’autre tout à fait passionnant, même si les vingt dernières minutes s’essoufflent un peu.
Saviano commence par remercier ses collaborateurs et la forme  même du Théâtre qui lui permet de récupérer un espace de liberté. » Seul le théâtre, dit-il, me le donne:dédié au mensonge, il dit la vérité « .
Et il rend hommage aux deux et belles jeunes femmes iraniennes Neda et Tarane tuées par la police lors de manifestations et dont la photo s’affiche sur grand écran. Puis le jeune écrivain avoue humblement n’être pas un acteur; encore trouve-t-on peu d’acteurs aussi capables d’avoir une telle présence scénique! Il s’en prend ensuite à Nobel, horrifié par sa découverte de la nitroglycérine, et à la Kalachnikov et à son inventeur le vieux maréchal du même nom, création industrielle qui a fait  tuer des millions de gens de par le monde, et se moque de Starck le designer qui en a fait une lampe! Il fait ensuite passer ce lourd fusil parmi le public…Effet pédagogique garanti!
Saviano raconte ensuite l’horrible massacre par les mafieux napolitains de six émigrés  africains criblés de balles près de Naples dans une cité abandonnée Castel Volturno, et leur redit son admiration pour s’être levés en masse contre cette barbarie: « ceux qui sont venus faire les travaux que les Italiens ne veulent plus faire, qui ont défendu nos droits les plus élémentaires ».  Et ses paroles sont illustrées, à chaque fois par des extraits de film tout à fait convaincants! Il parle aussi de Francesco Cavone, l’un des chefs de la Camorra , emprisonné depuis dix ans  comme son fils, et de la lettre qu’il lui a envoyé pour l’adjurer de se repentir et de collaborer avec la police, de façon à donner enfin un sens à sa vie…
Et Saviano  s’en prend aussi aux hommes politiques comme  Nicola Cosati , ministre de la famille qu’il accuse, sans détour d’avoir des liens avec la maffia. Les mots sont nets et précis:  » Vous êtes devenus des marionnettes, alors que vous croyez être des marionnettistes ». Et il dénonce sans hésitation la machine économique ultra puissante que la maffia a réussi à mettre en place et qui a gangrené jusqu’au plus haut sommet de l’Etat italien, et a même étendu son pouvoir jusqu’en Espagne ou en Allemagne, au Maroc… et en France! Mais Saviano évoque aussi des personnalités qui n’ont jamais cédé, jamais accepté de renoncer à leurs idées comme les écrivains Primo Levi, Varlam Chalamov ou Vassili Grossmann à Treblinka, ou encore le célèbre écrivain nigérien Ken Sao-Wiwa, (condamné et pendu par le dictateur Abada, parce qu’il avait  osé dénoncer la pollution en mer des industries pétrolières dans le delta ).  La Shell avait été obligé de verser une énorme compensation financière au peuple Ogi qui subissait cette pollution pour éviter un procès. Ou des hommes qui se sont battus contre une maladie qui les pénalisait gravement comme le footballeur Lionel Messi ou le pianiste Michel Petrucciani sur l’art duquel il finit cet exorcisme du mal et du malheur qui s’abat sur les hommes.
Ne renoncez jamais à vous battre contre le crime organisé comme celui qui sévit actuellement sur l’Italie, même si votre vie est mise en danger, nous dit, avec un courage formidable, ce jeune écrivain  qui se sait menacé de mort en permanence, et dont la seule force-mais quelle force!- reste celle de la parole. Et le public l’a de nouveau applaudi très longuement et très chaleureusement. On lui souhaite que sa lutte soit enfin le point de départ d’une véritable reprise en main  de l’Etat sur le pays tout entier  qui, pour le moment, n’a de  démocratie que le nom.
Merci à Emmanuel Demarcy-Motta qui a bien fait de l’inviter au Théâtre de la Ville, même s’il n’y a pu y avoir qu’une seule représentation.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Ville lundi 21 juin

Giusto la fine del mondo

 Giusto la fine del mondo/ Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Luca Ronconi.

  findumonde.jpgComme on le sait, nous avons deux auteurs contemporains joués sans cesse un peu partout : Bernard-Marie Koltès et Jean-Luc Lagarce ( 1957-1995 dont les pièces furent peu connues de son vivant, et dont la plupart ont pour thème les conflits familiaux: entre autres). Derniers remords avant l’oubli, J’attends que la nuit vienne et Juste la fin du monde écrite cinq ans avant sa mort. Juste la fin du monde a été souvent montée en France, notamment par Michel Raskine dans une très belle mise en scène à la Comédie-Française, mais aussi par Bernard Lévy et François Berreur…
   C’est, non pas une véritable histoire,  mais un moment de la vie de Louis, un jeune  homme de 34 ans , malade, qui se sait condamné et qui revient dans sa famille qu’il n’a pas vue depuis quelque dix ans. Il vient annoncer à sa mère,  à sa jeune sœur Suzanne, à  son frère Antoine et sa femme Catherine , qu’il est très atteint et qu’il va bientôt mourir. Mais , vite passés les premiers instants de retrouvailles, le dialogue espéré tourne au monologue, chacun proférant ses accusations et ce qui aurait pu être un moment de bonheur tourne au cauchemar: sur fond permanent de  vieilles querelles familiales, les malentendus que l’on croyait enterrés depuis longtemps resurgissent aussi bien que les règlements de compte sournois qui font mal.
  La mère de Louis lui reproche son silence et  son absence alors qu’ elle aurait eu tant besoin de lui, Antoine qui ne s’est en fait jamais bien entendu avec Louis, on ne sait pas trop pourquoi, devient même violent: « Si tu me touche , je te  tue ». La pièce est écrite dans une langue acérée, où les mots  prolifèrent, se répètent, où les  courtes phrases sont souvent négatives:  » mais si ce n’est pas vrai »,  » Nous ne savons pas où tu es »  » Tu n’es pas encore parti »… Pour dire l’angoisse , le malheur et la solitude de Louis qui  comprend  sans doute que les choses ne sont peut-être pas si graves que cela mais que le temps a passé inexorablement: il n’y a plus grand chose de commun désormais  entre  ceux avec qui il a vécu autrefois, des êtres qui constituaient  pourtant toute sa famille. Et de sa maladie et de mort prochaine, il ne parlera finalement pas, le silence étant, semble-t-il, la seule protection dont il puisse s’envelopper.
  Luca Ronconi a choisi pour sa mise en scène un espace très limité: une scène étroite et toute en longueur aux couleurs brunes et grises avec quelques chaises noires, deux gros fauteuils et un pouf recouverts de tissu imprimé gris, avec un éclairage des plus parcimonieux. Au-dessus de la scène un écran affiche le numéro des scènes – sans doute une très fausse bonne idée. Et il y a en bas de la petite scène installée sur la grande , un petit écran  où défile le texte français.Les cinq acteurs du Piccolo Teatro: Riccardo Bini, Francesca Ciochetti, Pierluigi Coralio, Melanie Giglio et Bruno Rossi sont sobres et précis, et la  direction d’acteurs est d’une rigueur exemplaire comme toujours chez Ronconi.
  Mais pourtant cela ne fonctionne pas bien du tout. Sans doute pour plusieurs raisons: d’abord la scène comme la salle du Théâtre de la Ville ne sont  pas adaptées à cette pièce intimiste: tout se perd donc un peu, la traduction simultanée de ce texte truffé de longs monologues n’est pas bien visible et dans cette semi-obscurité presque permanente, l’on décroche assez vite quand on ne comprend pas l’Italien, d’où cette hémorragie permanente de spectateurs, ce qui n’arrange pas les choses… Question de langue, peut-être mais la mise en scène de Luca Ronconi est le plus souvent statique: cela peut être un parti pris mais comme le spectacle dure quand même deux heures et quart, et il y a comme un solide ennui qui s’installe, surtout au début. Il aurait sans doute fallu que Ronconi fasse quelques coupes et choisisse un meilleur éclairage pour le Théâtre de la Ville. Dommage…
  Alors à voir? Peut-être si vous connaissez déjà le texte mais, même avec de grandes qualités, le spectacle représente quand même une épreuve. A vous de choisir.

 

Philippe du Vignal

 

Le spectacle s’est joué les 23 et 24 juin.

 

  

Le nouveau Testament

nouveautestament.jpg On est en 1934, peu de temps avant le fameux 6 février,  où la France faillit s’embraser quand les les gens de droite s’en prirent aux partis de gauche; cela  se passe chez un grand bourgeois, médecin de son état, le docteur Jean Marcelin; il a bien compris  que son épouse Lucie passe d’agréables moments avec le jeune fils de ses bons amis Marguerite et Adrien Worms. Attendu chez lui  pour le dîner avec ces bons mais il n’arrive toujours pas,  et quelqu’un-évidemment  commandité par lui- ce que le public a tout de suite compris, mais bien entendu, ni sa femme,ni  son jeune amant ni ses bons amis-  confie au valet la veste du docteur, sans décliner son identité et sans dire le pourquoi du comment du retour à domicile de cette sacrée veste.
 Et, bien sûr, on trouve dans une poche  une chose plutôt compromettante:  un testament  où l’on apprend qu’il lègue une forte somme à parts égales entre son épouse,  une madame Lecourtois, et une troisième: femme :  Juliette Lecourtois . Et il ajoute: » l’une de ces personnes est ma fille et l’autre ma maîtresse ». Et la nouvelle et jolie  secrétaire de Marcelin  que son épouse fort jalouse ne peut pas supporter et soupçonne d’être sa maîtresse -se révélera plus tard être sa fille.  Quant à madame Worms, on apprend qu’elle a aussi été la maîtresse de Jean Marcelin…
 Bref, comme le disait , à la même époque, un vieux paysan normand à un jeune  journaliste qui enquêtait  sur un crime: « De toute façon, vous ne saurez rien, tous ces gens-là ont tous couché ensemble. » Mais ici, il n’y a pas de crime en jeu et, comme est dans la  « bonne » société parisienne, on règle ses comptes en famille :  le brave docteur Marcelin choisira finalement, comme pour exorciser une situation devenue  intenable,  de tout étaler  dans une sorte de jeu de la vérité.
   La  leçon de morale  un peu longuette et ras les pâquerettes que Guitry se croit  obligé de nous infliger à la fin est cynique, comme lui-même devait l’être dans la vie:  » A notre âge, à notre époque et dans notre situation, nous devons considérer que tous les événement qui nous arrivent sont heureux , sinon nous n’en sortirons jamais ».
 On n’est pas encore aux constats doux amers  de Catherine Millet à la fin de Jours de souffrance : « Je sais maintenant que chacun peut, si le regard rétrospectif ne lui fait pas peur, découvrir que son passé est vraiment un roman, et que, serait-il chargé d’épisodes douloureux, cette découverte est un bonheur ».
  Le nouveau Testament, sans être,  et de loin, un chef d’œuvre, est quand même une comédie bien construite. Guitry, quand il parle de relations amoureuses, est parfois proche de Feydeau et de Marivaux, et  les dialogues de la pièce  sont  ciselés  du genre:  » Ce qui fait rester les femmes, c’est la peur qu’on soit vite consolé de leur départ »  Une femme  qui s’en va avec son amant n’abandonne pas son mari, elle le débarrasse d’une femme infidèle ». Plus les homme sont intelligents, moins ils sont malins ».  » Ceux qui n’ont pas droit au bonheur, n’ont pas non plus  droit au malheur ». D’accord, ce n’est pas du Confucius,  mais enfin…
   En revanche, mieux  vaut oublier les mots d’auteurs un peu trop faciles comme : »Je la trouve un peu voyante/ – Tu as peur qu’elle te prédise l’avenir », ou   » Si elle est en grand deuil, ce n’est pas urgent, je ne peux plus rien faire pour elle ». La pièce ne repose heureusement pas que  sur ces mots d’auteur, même si Guitry adore (un peu trop) en parsemer  son théâtre.
  Daniel Benoin qui monta la pièce il y a trois ans avait été plus subtil dans sa direction d’acteurs, même si sa mise en scène souffrait d’une scénographie compliquée; ici, on est dans le théâtre privé, et donc sur une scène  frontale. Avec un  beau décor aux meubles luxueux et aux vitres Arts Déco, tout fait crédible. Mais, dès les premières minutes, les choses se mettent à déraper et l’on s’aperçoit vite que la mise en scène est  conventionnelle pour ne pa dire bâclée et la direction d’acteurs inexistante.
   Côté dramaturgie, il semble bien que l’on ait supprimé une scène, ce qui rend la pièce bancale.  C’est comme chez Feydeau, on n’enlève pas une roue dentée sinon la mécanique patine. Quant aux comédiens, ils  surjouent le texte sans raison, ou  font le minimum syndical en le débitant: consternant de médiocrité.
  Moralité: on n’est pas obligé de monter un Guitry, même si c’est très mode, ou alors autant le monter correctement,  comme l’avait fait, fort  intelligemment, Serge Lypszyc avec Désiré ( voir le Théâtre du Blog). Mais ici, il  faut se pincer très fort pour croire aux personnages; comme  le rythme est  mou, la pièce n’en finit pas d’avancer  et il n’y aucune scène pour rattraper l’autre, si bien que cette comédie qui pourrait être agréable devient vite un monument d’ennui. Cela dit, la salle était loin d’être pleine mais le public sans doute pas très difficile, riait parfois… Pas nous, et n’écoutant que notre courage, à l’entracte, nous nous sommes enfuis, incapables d’avaler encore une dose de plus de cet affligeant breuvage…
   Alors à voir? Comme vous voudrez, mais vous aurez été prévenu de tout le bien que l’on en pensait !

Philippe du Vignal
 


Comédie des Champs-Élysées  

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