Les Fidèles-Histoire d’Annie Rozier texte et mise en scène d’Anna Nozière

Les Fidèles-Histoire d’Annie Rozier , texte et mise en scène d’Anna Nozière

0ei4kr1b.jpg Les Fidèles est sans aucun doute l’un des spectacles les plus remarquables de cette saison, l’un de ceux qui peuvent hanter la mémoire de ceux qui ont eu le bonheur de le voir à Bordeaux où Dominique Pitoiset l’a accueilli, puis à Sartrouville et ici.
Il y a d’abord  un texte, écrit dans une langue à la fois précise et flamboyante, par Anna Nozière dont on peut penser qu’il  est en partie autobiographique, qui va jusqu’à l’intime,(La famille c’est pas rien », comme elle dit),  même si elle reste très pudique,  une mise en scène- revendiquée comme frontale- absolument exemplaire, et une direction d’acteurs au cordeau  en exacte adéquation avec le texte. Ce qui est loin d’être évident quand, si on a bien compris, c’est  son vrai grand premier travail théâtral.

  Il s’agit d’une sorte d’exorcisme familial depuis l’accouchement représenté sur  scène. La mémoire de l’enfance est ici convoquée à travers de courtes scènes où l’on ne sait jamais si  l’on est dans la réalité ou le cauchemar. Aucun  naturalisme, sauf par petites touches, comme cet encensoir qui dispense généreusement sa fumée d’ encens, des cierges allumés, et cette insupportable clochette d’église qui sonne à intervalles réguliers, ou ce papier peint à fleurs du couloir du fond avec ce bon vieil interrupteur rond en porcelaine des années 1930 que l’on trouve encore dans les vieilles maisons de province…
   Comme personnages: la mère monstrueuse d’autorité: « Ma mère. Laissait crever tout raide nos rêves.Cassait nos jouets.Cognait fort nos dos et nos cuisses.Des vipères sortaient de sa bouche.Je m’habituai;Le croira qui le veut.À qui crier ? » Et quand Anna Nozière évoque la figure paternelle, elle n’est guère plus tendre: « Mon père Un cheval à œillères Broutait Paisible L’herbe du champ. Je ressemblais petite À un loup pris au piège. Qui ne peut pas sortir la patte. Qui attend le chasseur. Et qui saigne en silence.Couché sur le flanc ». L’oncle pervers aux comportement douteux, la vieille grand-mère atteinte de démence frontale, la religieuse en noir et la sœur de  la jeune Annie Rozier, double évident  d’Anna Nozière, et le curé toujours prompt à brandir la croix, son arme de guerre préférée pour exorciser tout ce qui bouge à l’horizon .
   Tous les rituels familiaux, empreints d’un impitoyable et terrifiant  catholicisme, sont ici convoqués dans une  sarabande de courtes scènes à la Pommerat: veillée mortuaire aux bougies  où le mort n’est pas longtemps mort et se met à ressusciter,  disputes entre mère et fille, repas familial, baptême, héritage sous forme d’objets surréalistes entassés dans une remorque-on pense à Molière- photo d’un ancêtre, avec en, prime, sa jambe de bois, vieilles marmites en alu, bébé momifié,  etc…
La machine de l’introspection familiale tourne à fond: c’est à la fois ludique et effroyable, comme un miroir grossissant  où Anna Nozière montre l’ univers  de l’enfance aussi terrible qu’ancré à  jamais dans notre propre histoire à tous. En allant jusqu’au plus intime d’elle-même, sans psychanalyse de salon, sans langage hermétique et,  que l’on se rassure , sans images vidéo:  n’en déplaise à M. Luc Bondy qui semble trouver cela génial. Mais ici, avec un vrai sens poétique, Anna Nozière  atteint l’universel, quand bien même, on n’a pas été élevé dans la religion catholique. Familles, je vous hais/ familles je vous aime? Les deux, mon capitaine…

  Mais cet univers aussi glauque que fascinant- il y a aussi du Chabrol là-dedans- n’aurait pu exister sans une excellente direction d’acteurs qui sont tous d’un  haut niveau   en particulier le curé, et la mère :( Virginie Colemyn);  il y a une unité et une précision dans le jeu tout à fait exceptionnels et qui vient, à n’en pas douter d’une réflexion dramaturgique et d’un travail sur le plateau où les comédiens ont sûrement donné beaucoup d’eux-même et peuvent être considérés comme de véritables co-auteurs.
Bien sûr, l’on pense souvent  à l’immense Tadeusz Kantor qui a sûrement inspiré Anna Nozière avec ses deux portes coulissantes du fond, mais jamais le copier. Le spectacle d’Anna Nozière  fait preuve d’une grande  qualité plastique, jusque dans les détails,  comme cette bouteille de vin rouge hors norme. Des bémols? Vraiment peu: le spectacle gagnerait à un petit élagage, et même si les lumières sont celles d’un peintre, il y a quand  même un peu trop d’obscurité, au début surtout…

  Mais pourquoi  Anna Nozière -à quand même 38 ans- avec une ténacité exemplaire,  a-t-elle dû trouver une aide d’environ 40.000 euros de mécènes privés, sans doute parce que celle octroyée par le D.R.A.C/Aquitaine restait  tout à fait insuffisante?  Il y a quelque chose qui fonctionnait il y a vingt ans  mais plus maintenant: d’anciens -ou pas si anciens  d’ailleurs -crocodiles /metteurs en scène reconnus, munis de sérieux appuis, continuent à percevoir une aide comme une pension  d’Etat.
C’est une question que le prochain ministre de la Culture ne pourra éluder plus longtemps. Sarkozy une fois parti, c’est tout le système d’aides qu’il faudra revoir d’urgence

Philippe du Vignal

 

 Spectacle joué à l’Odéon-Ateliers Berthier


Archive de l'auteur

Discours sur le bonheur

bonheurmodedemploil6gb2ka.jpgDiscours sur le bonheur d’Émilie du Châtelet, mise en scène de Béata Nilska.

Émilie du Châtelet est surtout connue pour sa relation avec Voltaire. Isolés dans son château de Cirey, les deux amants, en « philosophes voluptueux » amoureux des sciences physiques et métaphysique, alliaient sans relâche plaisirs des sens et travail acharné. La belle Émilie fut une compagne savante et passionnée, célèbre pour sa traduction des Principia de Newton. Délaissée par Voltaire, elle trouvera à se consoler entre d’autres bras, et n’en manquera pas d’écrire ce Discours sur le bonheur, texte qui fouille dans le cœur humain pour en tirer comme des lois de conduite, singulières d’évidence, et atteindre sans grande contrainte le but suprême de l’homme.
Le spectacle est ainsi l’occasion d’un voyage dans le temps pour redécouvrir la vie de cette femme unique en son genre. Au discours théorique viennent se tresser deux autres fils d’intrigue qui nous guident dans  son intimité profonde. La relation qui l’unit à son domestique Longchamp, tout d’abord : et la présence humaine de Sylvain Begert nous renvoie à celle de la maîtresse de maison, allégeant le texte philosophique. Cet autre regard, ce spectateur interne comme un reflet humain, nous renvoie plus profondément à la femme qu’elle a du être et à la solitude qui fut la sienne après le départ de Voltaire. En voix off, des lettres livrent encore différents témoignages, plus ou moins élogieux. Ces trois pans-miroirs du spectacle tentent de faire revivre le souvenir d’une femme oubliée par les siècles, démarche peut être un peu maladroite. En effet, le choix de faire du discours théorique une image de la vie de son auteur éclipse parfois l’un et l’autre dans du presque illustratif, tandis que la relation entre les deux personnages crée une intrigue parallèle qui n’aboutit nulle part et laisse le spectateur dans l’expectative.
Malgré tout un tableau assez savoureux d’une époque, rendu par une très belle scénographie à l’ambiance parfumée, qui vous laisse captif de l’envoûtante Édith Vernes.

Élise Blanc.


Au Théâtre du Lucernaire jusqu’au 2 Juillet.

L’ Ile des esclaves de Marivaux

 L’ Ile des esclaves de Marivaux, mise en scène de Christian Huitorel.

 

liledesesclaves189.jpg  La pièce (créée en 1725) est un comédie courte d’un peu plus d’une heure en onze petites scènes. Comédie sans doute mais dont la fin est un peu grinçante, puisque les maîtres arrivent à reconquérir leur pouvoir après avoir subi comme une sorte de rééducation, et que les serviteurs/ esclaves Cléanthis comme Arlequin retrouvent , même avec des promesses d’amélioration, leur ancienne condition.
C’est une histoire qui, par moments , a presque l’allure d’une fable brechtienne. Deux Athéniens: le seigneur Iphicrate et son valet Arlequin, à la suite d’un naufrage, arrivent sur une île inconnue. Ils semblent être bien seuls.

Mais un certain Trivelin, ancien esclave et gouverneur de l’île, signifie très vite à Iphicrate qu’il assurera la protection d’Arlequin et décide de leur faire inverser leurs habits. C’est la loi de l’île, explique-t-il, de façon que le maître, enfin lucide,  puisse reconnaître ses erreurs et traite désormais  correctement ses employés.  Aucune vengeance dans l’air mais une sorte de camp de rééducation nécessaire et transitoire.
Apparaissent alors deux femmes, Cléanthis et Euphrosine, elles aussi débarquées du bateau naufragé : Trivelin engage alors Cléanthis à faire devant elle une sorte de portrait de sa patronne, portrait cinglant et sans complaisance de ses petites manies,  et des humiliations qu’elle lui a fait subir. Les choses se compliquent!  Puisque Cléanthis et Arlequin se mettent en effet eux aussi à jouer les séducteurs entre eux mais, en vain, dans une scène très drôle,sans que l’on sache très bien, si c’est au premier ou au second degré. Bref, il concluent vite  qu’ils ne sont pas faits pour ce genre de rituel qui n’est pas de leur classe. Et Arlequin propose à alors  Cléanthis de séduire Iphicrate et il ordonne à son maître de tomber amoureux d’elle ; quant à lui , il essayera de conquérir Euphrosine. Iphicrate essaye de de prendre Arlequin par les sentiments mais cela ne  marchera pas et l’ancien valet n’est pas dupe. Comme dirait  Brecht, l’huile ne peut  se mélanger à l’eau.
Euphrosine finit par avouer qu’elle a nettement  abusé de son pouvoir envers Cléanthis, et Arlequin pardonnera à son maître tous les mauvais traitements qu’il lui a infligés et lui rendra sa liberté dans un geste de générosité: il lui explique que ce qui fait la différence entre les êtres , c’est le cœur bon, la vertu et la raison, et non la seule différence de classe sociale. Bref, Cléanthis comme Arlequin pensent que la leçon est suffisante, et que pardon vaut mieux que vengeance, conformément au souhait de Trivelin. Euphrosine poprose à Cléanthis de partager sa fortune avec elle.
Mais Trivelin arrive pour trouver les deux  serviteurs agenouillés devant leurs maîtres! Et leur fait une petite leçon de morale : il demande en effet à ces quatre naufragés qui viennent de vivre cette drôle d’aventure d’avoir une vraie réflexion sur la société: « la différence des conditions n’est qu’une épreuve que les dieux font sur nous ». Et  Trivelin leur dit qu’un bateau pourra les ramener tous les quatre dans leur patrie à Athènes.
Trois siècles plus tard, et soixante ans avant la Révolution française,  Marivaux le visionnaire, frappe juste. C’est écrit dans une langue admirable, et le scénario, comme le dialogue, est étincelant.   Quant à la mise en scène de Christian Huitorel, elle est tout à fait  remarquable de justesse et de précision, et sa direction d’acteurs formidablement efficace: en quelques minutes, (et ce serait facile d’en faire un peu trop) il réussit  à camper ses personnages ; et  les cinq acteurs-dont lui-même- ont une diction  et une gestuelle parfaite, et sont crédibles jusqu’au bout.
Il y a comme une espèce de petit miracle sur la scène du Lucernaire et on l’on voit rarement un public aussi attentif.   Un théâtre « pauvre » comme aurait dit feu Grotowski, sans prétention aucune, sans vidéo!!! Sans allers et retours dans la salle,  sans gadgets, sans criailleries: Christian Huitorel sait placer les choses et les sentiments à leur juste place.Avec un beau et vrai sens de l’artisanat théâtral.
Seul petit bémol,  les pneus noirs qui servent de sièges sont d’une laideur insoupçonnable.Mieux vaut oublier… Pas grave et facilement réparable. Allez encore un effort, Christian Huitorel, comme aurait dit le cher marquis de Sade!
Alors à voir? Oui, y compris par les adolescents qui y trouveront facilement matière à réfléchir sur la la lutte des classes. Marivaux , qui écrivit cette comédie acide, il y a presque trois siècles, apprécierait…

Philippe du Vignal

 

Théâtre du Lucernaire jusqu’au 27 août à 21H 30.

I am the wind (Je suis le vent)

I am the wind  (Je suis le vent) de Jon Fosse, texte traduit en anglais de Simon Stephens, surtitré en français, mise en scène de Patrice Chéreau. 

          che769reau2.jpgDans la grande salle du Théâtre de la Ville dont la jauge a été réduite, la scène s’avance au plus près du premier rang de spectateurs, comme pour le précédent spectacle  Rêves d’automne de l’écrivain  norvégien monté récemment ici même par Patrice Chéreau.
C’est une étendue de sable avec, au milieu  de l’eau, une sorte de radeau, un praticable plat monté sur un axe montant et descendant, avec deux vérins hydrauliques qui vont  reproduire le tangage et le roulis d’un  bateau. Dans le fond, un grand mur gris foncé avec un cadre où figure  une marche , comme un quai de port avec une bite d’amarrage. Le dispositif de Richard Peduzzi, collaborateur attitré de Chéreau depuis des décennies, simple mais impeccable d’intelligence et de vérité fonctionne à merveille et constitue une élément essentiel de ce spectacle créé en mai dernier au Young Vic Theatre de Londres.
Il y a deux hommes que Fosse nomme L’un et L’autre (on ne saura rien plus sur leur identité).  L’ Un prend
dans ses bras l’Autre, qui est torse nu, le pantalon ruisselant d’eau et le garde de longues minutes, sans dire un mot, , après lui avoir enfilé délicatement l’un des deux chandails qu’il porte sur lui, avant de le déposer tout aussi délicatement sur le sable. Il y a,  pour accompagner ce silence, une musique d’harmonica légère et un peu plaintive. On ne saura guère plus de l’étrange complicité qui semble les lier :  » Je ne voulais pas, je l’ai fait,  dit L’Un. Je suis parti avec le vent » . » J’ai besoin de silence et je veux que tout soit visible ». L’Autre répond à l’Un empêtré dans sa solitude et qui se sent « aussi lourd qu’une pierre ou comme un mur de béton qui se craquelle »: « Tu n’aimes pas les autres et tu ne t’aimes pas ».
L’Un  propose alors à l’Autre de de partir sur ce petit bateau avec lui pour aller  loin de la côte vers un une île « où rien ne pousse, où il n’y a que des rochers gris et nus ».   Mais l’Un, comme  enivré par cette aventure, emmène le bateau vers le large; l’Autre a terriblement peur, surtout pour l’Un qui se tient muet sur l’avant du bateau et  qui finira par disparaître dans les vagues .
La dernière phrase de l’Un, très belle,  est celle du titre:  » Maintenant je suis parti avec le vent. Je suis le vent ». C’est, comme toujours avec Chéreau, superbement mis en scène,  et il sait traduire, comme peu l’on fait avant lui sinon Claude Régy à qui l’on pense en voyant cette mise en scène, l’univers  de Jon Fosse; pas le moindre effet inutile, pas la moindre redondance mais un rigueur absolue, et la netteté indispensable à la traduction dans l’espace du poème dramatique de Jon Fosse, dans les belles lumières conçues par Dominique Bruguière.
Et il  a su choisir deux formidables acteurs: L’ Un, c’est Tom Brooke, grand et maigre,  avec un magnifique regard et une  grande solidité dans l’interprétation ; L’Autre, c’est Jack Laskey, qui a, comme Tom Brooke, une vérité et une présence fabuleuses sur le plateau. A la fois, dans la tempête comme  dans l’apaisement final de ce « voyage de deux vies entremêlées » comme l’écrit Chéreau.
Le texte de Jon Fosse est rempli de ces fulgurances poétiques qui rythment un dialogue, et qui lui donnent, par moments, un émotion palpable que l’on perçoit mieux en anglais évidemment. Jon Fosse a beau dire que « le langage n’est qu’une intime partie de ce qui est  » et  » si je parviens à bien écrire, je peux toujours exprimer ce qui ne peut être dit par des mots grâce aux silences, aux pauses , aux ruptures ».
Mais, malgré toute l’intelligence de la mise en scène de Patrice Chéreau, le texte reste fragile et, passées les vingt cinq premières minutes ,l’on parfois du mal à garder une attention permanente à ce qui se dit, surtout si l’on jette en même temps  un coup d’œil à la traduction simultanée. Même si le spectacle ne dure qu’une grande heure, le temps parait alors  parfois  long.
Alors à voir? Oui, malgré ces réserves, mais surtout si vous êtes un inconditionnel de Jon Fosse et/ou de Patrice Chéreau, oui, si vous voulez voir ces deux jeunes et grands acteurs,  mais soyons francs: on comprend très bien que Chéreau ait pu être attiré par ce texte de l’auteur norvégien mais on est quand même un peu déçu, surtout après Rêves d’automne qui est quand m^me d’une autre dimension…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Ville jusqu’au 14 juin.

 

Texte publié à l’Arche Editeur.

Croisades

Croisades de Michel Azama par le Théâtre Majâz, sur une idée de Lauren Houda Jussein et Id Shaked, traduit en hébreu par Eli Bijaoui et en arabe par Ula Tabari, sous-titrée en français, mise en scène d’ Id Shaked .

croisades.jpgMajâz est un » collectif » de comédiens comme on dit maintenant, qui regroupe un  Israélien, un Palestinien, une Franco-libanaise, une Franco-Iranienne, un Marocain et une Espagnole,  qui sont pour la plupart issus de l’École Jacques Lecoq et qui ont fait des stages avec Ariane Mnouchkine. La pièce, écrite en 89 souvent jouée en France par de jeunes  compagnies, a été créée à Saint-Jean d’Acre en 2009, puis à Beer Sheva, Jérusalem et Jaffa. Elle est ici interprétée en hébreu, en arabe et en français, sur-titrée en français.
C’est dans un lieu qui n’est jamais précisé,mais « où il fait très chaud et sec, » comme hier, dans la salle de répétitions du Théâtre du Soleil, une évocation de la guerre et de ses horreurs, où les vivants croisent les morts qui continuent à parler longuement.. Bien entendu, on pense au conflit israëlo-palestinien. La pièce est inégale sans doute mais comporte  des moments d’une forte intensité.
Ce n’est ni une fable ni un commentaire mais plutôt une suite de courtes scènes , ici sans autre décor que deux praticables tubulaires montés sur roulettes, et un rideau de fond. Azama parle de la guerre et de ses atrocités avec des récits de combats où l’on tue pour tuer, où l’on ne sait pas si l’on va tuer ou être tué l’instant qui suit , sans savoir non plus  qui est dans la lunette du fusil.
On tue par réflexe, parce que l’on se méfie, parce que l’on a peur de l’autre, et l’on s’aperçoit après coup que vient de tomber une vieille femme qui venait chercher de l’eau avec un jerrycan  ou un ami.On tue ensuite pour venger un ami, un parent, et l’ engrenage devient irréversible.
Et Azama ne nous fait grâce d’aucun détail, quant aux atrocités : cela rappelle aux meilleurs moments le  fameux récit de la bataille de Salamine qu’Eschyle décrit dans Les Perses. Et les femmes font preuve d’autant de violence que les hommes :  » « Celle qui tient le fusil décide de quoi on parle  » ou  » Un prisonnier ne fait pas de remarques personnelles » menace l’une d’elles,  le Kalachnikov à la main. Mais bien sûr, malgré tout, comme dans toutes les guerres, il y a quand même des amours entre jeunes de camps opposés, des amitiés aussi qui vont parfois voler en morceaux.
La mise en scène d’ Id Shaked qui a constamment cherché ne pas tomber dans le réalisme-et il a eu raison- est précise et rigoureuse;  il sait ce que veut dire une direction d’acteurs. Et avec peu de moyens. Les six comédiens: Guy Elhanan – Hamideh Ghadirzadeh – Lauren Houda Hussein – Lyazid Khimoum – Doraid Liddawi – Sheila Maeda sont vraiment impeccables ; ils ont tous une belle présence et une gestuelle aussi fine que précise (merci aux enseignants de chez Lecoq) et aux meilleurs moments savent faire naître une véritable émotion.
Le spectacle est trop long ( presque deux heures!) et il aurait fallu  couper sans état d’âme dans le texte d’Azama  trop bavard, qui  s’englue souvent dans les bonnes intentions, ce qui n’a jamais favorisé l’éclosion d’un bon théâtre. Et les choses, faute d’une véritable dramaturgie, peinent à se mettre en place, surtout au début mais Id Shaked réussit à garder  rythme et  cohérence à cette pièce qui se termine,  plutôt qu’elle ne finit.
Alors, à voir? A vous de juger, mais cet acte de dénonciation d’un système répressif ne peut malheureusement être efficace, que soit en Israël, en Palestine ou à Paris.Lepublic, acquis d’avance,  était cependant très attentif. Quelques spectateurs sont sortis, en partie, à cause de la chaleur étouffante qui devait bien friser les 37 °, mais les six comédiens, d’origine et de pays divers, sont très à l’aise et font preuve jusqu’au bout d’une réelle unité de jeu et de solidarité.
Saluons la performance! Par les temps qui courent, ce n’est pas si fréquent dans notre  douce France. Saluons aussi Ariane Mnouchkine qui les a accueillis.

Philippe du Vignal     


Cartoucherie de Vincennes, salle de répétition du Théâtre du Soleil jusqu’au au 3 juillet , les lundis, mercredis, jeudis et vendredis à 20H30, le samedi à 14H et à 20H30, le dimanche à 14H.
Rencontres avec Michel Azama et l’équipe du spectacle, les dimanches 5 et 26 juin à 16h30.

En hommage à Juliano Mer-Khamis, metteur en scène palestinien assassiné devant son théâtre en avril dernier, il y aura une projection de son documentaire Les Enfants d’Arna,  les dimanches 12 et 19 juin à 16h30.

Le texte de Croisades est publié aux éditions Théâtrales.


Réservations :Théâtre du Soleil T: 
01-43-74-24-08

http://www.theatre-majaz.com

François-Joseph Talma

François-Joseph Talma, Le théâtre et l’histoire de la Révolution à la Restauration de Mara Fazo, traduit de l’italien par Jérôme Nicolas.

talma.jpg               Qui connaît encore aujourd’hui ce célèbre acteur ? Il y a bien une  petite rue Talma  près du métro Muette dans le seizième arrondissement de Paris, et le musée de Brunoy (91)  a un salle consacrée au spectacle de 1750 à 1850, et donc en partie à Talma qui avait un résidence secondaire à Brunoy, encore à l’époque un petit village.
Et pourtant Talma fut une véritable vedette  de 1789 à sa mort en 1826. Sa vie  a coïncidé avec des moments capitaux de notre histoire : l’Ancien Régime, puis très vite, la Révolution de 89, le Directoire, le Consulat puis l’Empire et la Restauration,  à un moment où la France vit son territoire et son unité menacés et où les pièces de  théâtre classiques et contemporaines  étaient souvent comme un miroir grossissant des graves événements politiques qui ont violemment secoué  la France.
Mara Fazo, professeur d’histoire du théâtre et du spectacle à l’Université de Rome La sapienza a écrit une nouvelle biographie de François-Joseph Talma, parue en Italie en 1998,  tout à fait passionnante, et qui se lit comme un roman. En effet, ce n’est pas seulement la vie  du grand acteur et  du théâtre parisien mais aussi une chronique  très pointue de quelque cinquante ans de vie sociale et politique qu’il  décrit et analyse ne profondeur
Il montre d’abord les liens très forts entre le jeu de Talma et la peinture, en particulier celle de David dont il fréquenta l’atelier. Talma, en effet de façon très instinctive, sentit  à la veille de la Révolution que le théâtre avait tout à gagner s’il comprenait  l’importance du langage visuel, au lieu de s’en tenir à la seule déclamation qui était, à l’époque la règle officielle.
Ce que comprit aussi Bob Wilson, dans les années 1960, quand il donna la priorité aux images dont il était le créateur…plutôt qu’au texte. A 26 ans, Talma fut reçu au Théâtre  français comme sociétaire pour les troisièmes rôles de tragédie et de comédie, et ce fut le début d’une longue carrière. Mara fazo décrit très bien ce milieu du théâtre avec, bien entendu, ses intrigues et ses relations difficiles avec le pouvoir en place. Talma eut la chance, encore jeune d’avoir un grand rôle, celui de Charles IX de Marie-Joseph Chénier (30 représentations en quelques mois! ) qui le lança et ce spectacle allait jouer un rôle décisif dans la carrière de l’acteur. Mara Fazo, souvent  plus perspicace qu’ un historien français, montre comment Talma eut le coup de génie qui fut à la base de toute sa stratégie, en  s’identifiant  à des personnages tout à fait nouveaux, tout en continuant à jouer les classiques,  comme Shakespeare qu’il admirait tant Il n’eut donc pas à souffrir d’une possible comparaison avec des sociétaires qui avaient déjà tenu le rôle dans telle ou telle tragédie.   Ce qui ne l’empêcha pas quand même de tomber en disgrâce parce que ses petits camarades l’avaient accusé d’obtenir le quasi-monopole des applaudissements au moment du salut. Mara Fazo montre très bien comment le rôle du Théâtre Français allait être déterminant dans la vie du spectacle parisien.   Par exemple,  Talma eut l’idée de génie de donner à ses costumes de personnages de l’antiquité un véritable réalisme, ce qui était à l’époque absolument inédit. Chaque acteur possédait alors ses propres costumes à son choix. Cela correspondait aussi chez Talma à une autre intuition: recréer sur scène l’horrible sans se soucier du trop fameux bon goût.Ce qui était là aussi totalement innovant sur une scène française. Mara Fazo raconte aussi ce que fut la vie personnelle de Talma qui épousa d’abord Julie, une ancienne danseuse déjà mère de trois enfants, douze jours avant la naisance de jumeaux.Mais l’Eglise encore ultra-puissante avait essayé d’interdire le  mariage religieux de Talma, au motif qu’il avait voulu faire état de sa condition de comédien et non de bourgeois de Paris!  Cet acteur, travailleur infatigable, très cultivé, qui parlait couramment anglais grâce à son père qui s’était établi outre- manche comme dentiste, a eu sa vie durant, un regard acéré sur son métier, notamment dans ses Réflexions sur Lekain.  » Dire la tragédie me paraît une locution froide, et me semble n’exprimer que le débit sans action.Les Anglais se servent de plusieurs termes qui rendent mieux l’idée: to perform tragedy, exécuter la tragédie: to act a part, agir un rôle. Nous avons bien le substantif acteur mais nous n’avons pas le verbe qui devrait rendre l’idée de mettre en action, agir ». Rares étaient le comédiens, souvent enfants de la balle et qui n’avaient pas eu beaucoup d’instruction, capables à l’époque d’une analyse aussi fine! Quant à la qualité des comédiens de province avec lesquels il était obligé de jouer (seuls les grands rôle se déplaçaient), elle n’était pas très élevée et Talma le déplorait avec virulence… Mais, comme toutes les stars, il  aimait vivre sur un grand pied, ce qui l’obligeait à accepter de juteux contrats parfois loin de Paris, et même à l’étranger, en Russie comme aux Pays-Bas, dès que la gloire de l’Empereur l’exigeait. Ce qui, à l’époque des calèches, supposait une solide santé. Mais avec un hôtel particulier très confortable, de  nombreux enfants, une résidence secondaire, Talma avait un féroce besoin d’argent. Franc-maçon, il avait de nombreuses relations, et donc plus de facilités à trouver des engagements ailleurs qu’à la Comédie-Française. Ce qui à l’époque était admis. Le public, lui, n’appréciait pas trop plus tard ses absences de quelques mois mais il savait se faire pardonner en donnant à son retour avec de formidables interprétations. Talma était apprécié, il le savait et en fait prier le prix! Il connaissait tous les puissants et en particulier Napoléon qui l’admirait beaucoup; il eut même une brève liaison avec sa sœur Pauline; ce qui ne l’empêcha pas d’échapper de peu à la guillotine pendant la Terreur. C’est dire que Talma a quelque chose d’un véritable personnage de roman!
Ce qui frappe aussi chez lui , c’est cette inlassable curiosité pour la littérature et le théâtre étranger, comme chez  Madame de Staël qui l’admirait beaucoup,  notamment Schiller,  et Goethe qu’il rencontra.  Des dramaturges bien oubliés aujourd’hui comme Ducis, mais aussi Lemercier et Arnault adaptaient pour lui, à sa mesure pourrait-on dire, de nombreuses pièces, de façon à ce qu’il en soit la vedette.  On allait ainsi passer insensiblement de l’interprétation d’un texte, au culte de l’acteur principal, comme cela devait se faire plus tard dans nombre de théâtre privés.
C’est un des aspects du théâtre de cette époque qui avait le monopole de la communication et qui était très avide de pièces, que l’on connaît en général assez mal et que nous révèle avec précision Mara Fanzo. Talma qui vouait une admiration sans bornes au Consul puis à l’Empereur qui confia rapidement la gestion des grands théâtres parisiens à des préfets, ce qui fit de cet acteur un personnage quasi-officiel, sorte de conseiller technique occulte , fort  apprécié du pouvoir et admiré à la fois par le peuple et par Stendhal,Chateaubriand, Lamartine, ou Dumas. Tragédien dans des pièces classiques du répertoire, Talma eut aussi l’intuition de se tourner vers des textes tout fait inédits comme Les Templiers de Raynouard qui eut un grand succès public ou comme Manlius Capitolinus de d’Aubigny.
Mais, souvent épuisé par le nombre de rôles qu’il jouait en alternance, il avait des accès de dépression assez fréquents, à force, disait-il de jouer des héros tragiques. Plus tard, Talma mais  se dirigea vers la comédie, où on l’attendait un peu au tournant. Mais là aussi, avec une grande intelligence, il réussit encore une fois à s’imposer. Et Talma reprit à 63 ans une dernière fois le rôle de Macbeth qu’il joua avec Mademoiselle Duchesnois, puis  créa Charles VI, une pièce historique de de la Ville de Mirmont où il fut une fois de plus excellent. Atteint d’un cancer intestinal, il se savait condamné et mourut le 26 octobre 1826. Ses obsèques furent suivies par une toute une foule mais sans cérémonie religieuse, comme il l’avait exigé, à une époque où des funérailles civiles tenaient du scandale…
La Comédie-Française, après le décès de Talma, ferma ses portes en signe de deuil pendant trois jours, et vit ensuite ses recettes chuter brusquement,preuve s’il en fallait de la popularité du grand acteur qui avait réussi en quarante ans à modifier de façon considérable le paysage théâtral français, et son enseignement.
Difficile de parler davantage de cette somme tout à fait remarquable et passionnante de Mara Fanzo dotée de 80  illustrations: mieux vaut la lire; il y a peu d’ouvrages sur cette période qui soient aussi précis et vivants que celui-ci…

Philippe du Vignal

CNRS Editions, 329 pages, 49€

Le récit de la servante Zerline

Le récit de la servante Zerline , texte d’ Hermann Broch, traduction et adaptation de Marion Bernède, mise en scène d’Yves Beaunesne.

zerline.jpgCe monologue   est tiré d’un récit d’Hermann Broch (1886 – 1951), Les Irresponsables. Quand les nazis annexèrent l »Autriche en 38,  Broch intellectuel juif engagé,  fut arrêté puis jeté en prison. Puis grâce à l’intervention entre autres d’Adlous Huxley et de  James Joyce, il put s’enfuir aux Etats-Unis où il enseigna à Yale et à Princeton.
C’est à lui que l’on doit le concept d’ « apocalypse joyeuse » par lequel il désignait l’état de son pays dont les habitants semblaient avoir perdu le sens des vraies valeurs à la fois sociales, politiques et religieuses, en particulier chez les gens les plus cultivés, ce qui avait entraîné selon lui avait tout droit conduit au nazisme. Comme chez Andréas , un  homme qui est locataire d’une pauvre chambre où il se repose quand Zerline arrive.
Elle va, comme on dit, vider son sac et  se libérer, grâce à la parole, de tout ce qu’elle a enduré  à servir une baronne depuis trente ans… dans une petite ville allemande. La baronne est mariée à un président de cour d’assises et a eu pour amant un certain von Juna ( qui lui fera un enfant), dont Zerline a aussi été la maîtresse . Elle dit donc simplement ses amours avec von Juna dans un pavillon de chasse, ses désirs inassouvis, ses regrets, ses relations difficiles avec les hommes, y compris avec le Président dont elle aurait bien aimé être l’amante.
C’est un monologue  impitoyable dont Yves Beaunesne dit qu’il est fait pour des comédiens qui « doivent  accorder une confiance absolue aux mots qu’ils ont à faire vivre ». Le texte de Broch avait été mis en scène de façon remarquable par le grand Klaus Michaël Gruber en 86 avec Jeanne Moreau. Yves Beaunesne a réalisé une mise en scène devant laquelle on est obligé d’être sceptique. On comprend et on entend  en effet difficilement ce que dit  Marilu Marini: ce n’est pas l’acoustique de l’Athénée qui est ici en cause,  et si les éclairages de Joël Hourbeigt sont très beaux, la scène est presque constamment plongée dans la pénombre: l’on décroche donc assez vite…
C’est dommage pour le texte d’Hermann Broch, c’est dommage aussi pour la grande Marilu Marini qui aurait dû être mieux dirigée. Et, comme le public n’est guère envahissant, cela n’aide sans doute pas les choses, même si  Brice Cousin a une belle présence.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Athénée, jusqu’au 28 mai.

Agamemnon

Agamemnon de Sénèque, traduction de Florence Dupont, mise en scène de Denis Marleau.

 

   lacomedienneelsalepoivredansleroledeclytemnestre.jpgFaisons les présentations: Sénèque, né dans l’actuelle  Cordoue vers 4 après J.C., et mort en 65,  est un philosophe stoïcien (De la Colère, Sur la vie heureuse, De la Brièveté de la vie),  ce qui ne l’empêcha pas de fréquenter du beau monde: Caligula dont il fut l’un des conseillers, puis  Néron, dont il avait été le précepteur et qui essaya de l’empoisonner puis qui le poussa au suicide. Mais il fut aussi, souvent  inspiré par Euripide, un des dramaturges les plus importants  du théâtre tragique  avec nombre de pièces dont on retrouva une dizaine: Médée, Phèdre, Oedipe, Hercule furieux, Les Troades, Les Phéniciennes et Agamemnon.
Lesquelles tragédies ont influencé tout le théâtre classique français. Mais Sénèque a été peu joué en France ; George Pitöeff monta quand même Médée en 1932, spectacle qu’admira beaucoup Artaud.
Quant à Denis Marleau, metteur en scène québécois ,bien connu en France, il  a  été programmé  au Festival d’Avignon avec, entre autres,  Nathan le Sage de Lessing (1997); il réalisa aussi une remarquable mise en scène des  Aveugles de Maëterlink en 2002. Denis Marleau a très vite été attiré par les possibilités qu’offraient les nouvelles technologies en particulier la vidéo ,  avec les  images de Stéphanie Jasmin qui collabora aux Reines de Normand Chaurette, à Othello mais aussi à des pièces plus contemporaines comme Le Complexe de Thénardier de José Plya, et qui assure aussi la partie vidéo de cet Agamemnon.
La pièce? Elle  raconte  la fin  de l’histoire de ce roi, inspirée de celle que nous raconte le grand Eschyle dans le premier des trois volets de L’Orestie. Mais ici, on voit davantage Egisthe et Cassandre, l’esclave et maîtresse d’Agamemnon, haïe par son épouse  Clytemnestre, personnage  plus complexe que l’Electre de Sophocle.. Il y a aussi, au début, Thyeste,(ou du moins son fantôme), le père du Roi qui exhorte son fils Egisthe à jouer de son pouvoir et à tuer le roi. Et un chœur  qui commente l’action qui comporte davantage de monologues que de véritables dialogues. Les personnages sont face à leur destin à un moment où il n’y plus pour d’échappatoire. Et Agamemnon sera assassiné.
Mais Sénèque ne tient pas du tout à montrer l’action et ce sont une suite de paroles aux images souvent fabuleuses. Comme dans le récit du messager Eurybate qui décrit l’épouvantable carnage de la flotte…. Sans doute inspiré du fameux récit des Perses où Eschyle raconte le massacre de la marine  perse à Salamine; quant à Cassandre, elle témoigne  du meurtre d’Agamemnon, au moment même où il se produit:  » Jamais ma fureur prophétique ne m’a fait voir aussi clair. Je regarde, je suis là-bas. Je suis là-bas. Je jouis du spectacle à l’avance. Non, ce ne sont pas des hallucinations. ce ne sont pas des fantasmes illusoires. Ce spectacle, nous allons y assister ensemble ».
Un auteur qui écrit de telles phrases ne peut nous être indifférent, même si le texte est par trop inégal et si les passages du chœur sont souvent assez ennuyeux. Reste à savoir si ,et comment, on peut monter Agamemnon aujourd’hui. Denis Marleau a lui choisi de faire la part belle à la vidéo avec des projections de visages sur des têtes sculptées blanches qui émergent d’un mur de tissu plissé, également blanc. La vérité oblige à dire que, plastiquement,  ce n’est pas très original, on a vu cela dans  plein de galeries branchées, mais, comme c’est conçu avec rigueur et technicité, cela peut bluffer quelques minutes au début…mais  reste de la frime; il faudra un jour que l’on arrive à comprendre pourquoi les institutions- sans doute pour se dédouaner auprès d’un public jeune qu’elles voudraient bien s’accaparer et  fidéliser – apprécient tant les nouvelles  technologies , en particulier la vidéo qu’on nous sert à toutes les sauces; ici, disons le tout de suite, ce chœur est d’une rare inefficacité.
Quant à l’interprétation, on ne comprend pas très bien ce que Denis Marleau a voulu  faire. Aucun comédien n’est convaincant,même l’excellent Michel Vuillermoz dans  Eurybate,  et tout le monde crie, si bien qu’on a souvent du mal à entendre le texte, et  très vite, on décroche. Ce qu’il aurait fallu, c’est,  au lieu de nous imposer régulièrement ces têtes en vidéo pour représenter le chœur qui parasitent tout, laisser  la part belle aux images du texte, et là , on est vraiment loin du compte. Un jeune metteur en scène sans beaucoup de moyens mais avec une vraie dramaturgie, aurait sûrement mieux réussi dans cette entreprise difficile. Certes, Sénèque n’a pas vraiment les  qualités du grand Eschyle qu’Hugo admirait tant, mais, quand on relit le texte, il y a  de belles images, et cet Agamemnon méritait mieux que cette bouillie insipide avec  une vidéo aussi inutile qu’envahissante.
Quant au texte, Florence Dupont semble avoir  quelque peu adapté certaines phrases, avec même, semble-t-il, comme la fameuse phrase de Pérec : « Je me souviens  » répétée plusieurs fois mais nous n’avons pas eu le temps d’aller voir dans le texte latin ce qu’il en était. Mais on va regarder cela de près.
Côté scénographie, il y a reconnaissons-le, une belle idée: des panneaux coulissants  ( à droite sur la photo plus haut) qui permettent de faire entrer les personnages sans qu’on les voit sortir de la coulisse. Mais, à part cela, l’on reste vraiment sur sa faim, et on peut se dire que la Comédie-Française a plus de chances avec Feydeau ( voir Le Fil à la patte dans Le Théâtre du Blog), qu’avec la tragédie; on avait déjà eu droit à une médiocre Andromaque mais cet Agamemnon n’est pas non plus réussi…
Alors à voir? Non, surtout pas, soyons francs: on n’y prend aucun plaisir , la vie est courte et les soirs de mai parisiens trop délicieux pour aller passer une soirée médiocre . Comme le disait Sénèque: « Le temps s’enfuit à tire d’aile et le cercle du jour entraîne rapidement celui de l’année ». Alors, à vous de choisir!

 

Philippe du Vignal

 

Comédie-française, Salle Richelieu ( en alternance)

 

 

La nouvelle saison du Théâtre de la Ville.

La nouvelle saison du Théâtre de la Ville. dans actualites parisvilletheatre1Cela va être la troisième saison comme directeur du Théâtre de la Ville, que va entamer Emmanuel Demarcy-Motta. Christophe Girard, adjoint à la Culture de la Mairie de Paris a tenu à souligner l’exigence populaire et savante à à la fois de sa programmation. S’il a été  récemment désigné  à la tête du Festival d’Automne, c’est, a-t-il dit,  et bien que les candidats étaient aussi de grande qualité, en raison de son travail important comme metteur en scène mais aussi  de  son esprit d’ouverture, de sa grande curiosité sans tabous ni préjugés, et de sa connaissance des autres arts comme le cirque ou la danse. Dans le respect du conseil d’administration  qui comprend des représentants de l’État mais aussi de la Ville de Paris, et avec l’approbation du principal mécène Pierre Bergé. Emmanuel Demarcy-Motta a ensuite parlé des principaux axes de sa programmation qui est cette année comme les précédents particulièrement riche puisqu’elle comprendra 80 représentations en danse, théâtre et musique et qu’elle ira de septembre à juillet 2012!
Ce qui est en fait assez exceptionnel pour un grand théâtre parisien. Avec, comme axe majeur, « un mouvement qui déplace les lignes » pour reprendre les mots de Baudelaire qu’il a cités, et un décloisonnement des arts. Même si les mots-clés, pour plus de lisibilité auprès du public, resteront bien : Théâtre, danse musique. Ce qui a déjà été le cas depuis deux ans mais qui sera encore plus affirmé pendant la saison 2011-2012. Reste le problème épineux de la répartition des 260.000 places,  à répartir entre la vente libre et les abonnements, équation toujours difficile à résoudre pour un directeur. Les abonnements offrent une marge de sécurité financière non négligeable  mais aussi le risque, comme ce fut le cas par le passé pour les spectacles de Pina Bausch, de ne plus offrir de places à la vente directe. Ce qui n’était pas très élégant pour le public de passage,  les étrangers et les  provinciaux!  Une première expérience avait été tentée cette saison avec Rêve d’automne de Jon Fosse où la durée de l’exploitation avait été augmentée et où 60% des  30.000 places avaient pu être mises en vente directe.
Emmanuel Demarcy-Motta a insisté aussi et  à plusieurs reprises, sur le souci de réflexion qui animait toute son équipe sur le rapport avec le public qu’un théâtre de cette envergure devait avoir, notamment avec un « Parcours Enfance et Jeunesse », inventé avec d’autres théâtres partenaires comme le Centquatre, le Théâtre Monfort, La Gaieté lyrique, le Grand Parquet et le Théâtre de la Cité Internationale. Ce parcours concerne aussi bien des spectacles  comme ceux de Melquiot, ou de James Thierrée que les marionnettes du Rajastan.  » Nous avons eu aussi la volonté d’inviter des spectacles en langue étrangère, ce qui n’avait pas été fait depuis 85 ; ce  que nous avons  de nouveau pratiqué depuis deux ans, grâce aux liens que nous avons pu tisser  avec des grands théâtres comme le Berliner Ensemble et Bob Wilson; et des artistes comme Guy Cassiers, Claus Peyman entre autres, a précisé aussi Emmanuel Demarcy-Motta.
Et, effectivement, quoi qu’il puisse se passer à l’Odéon, Paris se devait vraiment d’accueillir davantage de productions étrangères: c’est toujours un signe fort dans le spectacle contemporain et un gage de bonne santé pour les théâtres qui les reçoivent..  Défendre les maîtres du passé même quand ils ne sont plus là, comme Pina bausch, parait aussi une chose excellente:
C’est bien aussi que  soit accueillie la fameuse pièce Ein Stück de Pina Bausch en avril 2012. Trois ans presque après son décès brutal, ce sera un bel hommage et une occasion de monter son travail à ceux qui n’ont jamais pu le découvrir. Comme deux programmes consacrés à  Merce Cunningham disparu presque en même temps qu’elle. Ce serait aussi dire publiquement que la constitution d’un répertoire contemporain, est à terme, incontournable. Après tout, pourquoi la Comédie-Française ne monterait-elle pas un jour La Classe morte de Tadeusz Kantor? ou Le Regard du sourd de Bob Wilson? Il y faudrait sans doute pas mal d’imagination mais pourquoi non?
 On ne peut tout détailler de cette programmation mais seulement signaler les temps forts. Pour Marthaler, on verra bien mais on peut seulement espérer qu’il ne nous resservira pas une petite soupe comme celle du dernier Festival d’Avignon..  Mais il y a aussi et surtout la Lulu de Bob Wilson avec le Berliner qui ne manquera sûrement pas d’intérêt comme Cœur ténébreux d’après Conrad de Guy Cassiers, ou Simplement compliqué de Thomas Bernhard, mise en scène par Klaus Peyman. Et on retrouvera cette pièce formidable qu’est Victor ou les enfants au pouvoir de Roger Vitrac mise en scène par Emmanuel Demarcy-Motta.IL y a aura aussi une création de Big and small de Botho Strauss que l’on a moins joué ces dernières années par Luc Bondy avec Cate Blanchett et la Sydney Theater Company. Et c’est bien que le Théâtre de la Ville accueille La vie brève, mise en scène de Jeanne Candel ( voir le Théâtre du Blog) qui avait été  salué comme un bel espoir l’an passé au Théâtre de la Cité universitaire.
Bref, une saison exemplaire, riche en théâtre comme en danse,: il y a aura ainsi 27 créations  au total,avec l’ouverture à plusieurs jeunes compagnies, mais aussi un beau programmes en musiques du monde -dont une journée pakistanaise-dont le Théâtre de la Ville s’est fait une spécialité. Que demande le peuple?

Philippe du Vignal

Les Eaux d’ombre

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Les Eaux d’ombre, fable théâtrale, musicale et chorégraphique d’après William Butler Yeats, traduction, adaptation et  mise en scène de Pierre Longuenesse

De William Butler Yeats, on sait  généralement peu de choses; pourtant ce poète et écrivain irlandais,  (1865-1939), qui fut influencé par Maëterlinck et Villiers-de L’Isle-Adam, et  qui fut un ardent défenseur du symbolisme, était aussi, comme Claudel, fasciné par le théâtre nô japonais mais aussi par l’expression chantée et chorégraphique, et à la recherche de nouvelles formes théâtrales. Il fonda  en 1904 à Dublin le fameux Abbey Theatre, qui allait devenir le Théâtre national irlandais où pourtant ni Brenda Behan ni Beckett les deux plus importants écrivains irlandais du 20 ème siècle ne furent créés… Il écrivit Les Eaux d’ombre en 90 mais remania ce texte plusieurs fois jusqu’en 1911. C’est une histoire de voyage en mer où l’épique rejoint la rêverie métaphysique, la quête de soi et l’amour absolu.
Des marins sur un bateau perdu en mer vont tuer Forgael, leur capitaine. Ils l’accusent de les entraîner vers la mort  en les ensorcelant grâce à la musique d’une harpe.  Les marins vont alors attaquer un navire apparait et tuer  son équipage. Quant à leur reine Dectora, elle  sera faite prisonnière. Mais Forgael, grâce toujours au pouvoir magique de son instrument, hypnotise les marins et Dectora succombera au charme de de Forgael Les marins, eux,  abandonneront alors leur navire en laissant les deux amants à leur aventure.
Le plateau est nu; il y a seulement  deux petits praticables,  dont l’un en longueur qui symbolise un navire avec quelques cordes suspendues. Avec comme éclairage juste quelques pinceaux lumineux.. Le texte est dit en français mais aussi parfois en anglais, en voix directe et off , par six comédiens qui vont jouer et,par moment, se faire récitants, avec un accompagnement musical ( entre autres Monteverdi et Teleman), quelques danses, du chant mais aussi deux petites marionnettes, la maquette d’un beau bateau à voiles et deux masques tenus dont l’un ressemble étonnamment au visage de F. Mitterrand. Les images  qu’a su créer Pierre Longuenessse  sont souvent d’une grande qualité, les jeunes marins avec leurs costumes de samouraïs et Dectora ont une belle présence, et la danse très lente de la fin entre Forgael et Dectora en robe rouge a quelque chose de fascinant.
Mais  l’ensemble ne fonctionne pas bien, sans doute parce que la dramaturgie de l’ensemble est souvent confuse: (trop de choses se bousculent au portillon: des morceaux de textes pas toujours audibles ou bien au contraire criés, (les quatre acteurs surjouent leurs personnages de marins oralement et gestuellement, et ne sont donc pas crédibles), et le chant comme la danse croisent le texte, sans que l’on sente une véritable unité dans le spectacle qui est quand même assez prétentieux. .

Ces Eaux d’ombre aurait demandé une dramaturgie et une direction d’acteurs plus solides: aborder Yeats dans ces conditions relevait du pari impossible. Et, malgré encore une fois la beauté de certaines images, l’on s’ennuie assez vite.
Dommage… Et même si le spectacle est indiqué comme « à partir de 12 ans », mieux vaut sans doute ne pas y emmener des collégiens!

 

Philippe Duvignal

Compagniedusamovar.com
Théâtre de l’Atalante jusqu’au 30 mai. T: 01-46-06-11

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