Cahiers Armand Gatti

Cahiers Armand Gatti, revue annuelle N° 1. 2010

gatti01.jpgC’est un gros volume publié sous la houlette de Jean-Jacques Hocquard qui retrace la vie militant et le parcours d’Armand Gatti, figure légendaire du théâtre contemporain qu’en fait peu de gens, parmi les jeunes générations connaissent vraiment. Revenir à Gatti, comme l’écrit David Lescot, auteur contemporain, « c’est relire les pièces d’avant La Passion du Général Franco, d’avant la rupture avec l’institution théâtrale » (….) Le Gatti qui est le mien celui auquel je ne cesse de me reporter, c’est d’abord celui de la première période, celui de La Vie imaginaire de l’éboueur Auguste G. , de Un Homme seul, de Chant public devant deux chaises électriques, les pièces montées dans les grands théâtre parisiens ou de la décentralisation, ces pièces aussi à qui plus personne aujourd’hui dans le théâtre officiel ne songe à redonner vie ».
   La Passion du général Franco vues par les émigrés eux-même, après avoir été interdite par le gouvernement en 68 à Chaillot,  avait été montée par Gatti lui-même en 1976! Soit un an après la mort du dictateur. C’était aux entrepôts Calberson, boulevard Ney à Paris,vaste et délicieux endroit tout en béton où faire du théâtre tenait de la gageure; la forme de théâtre politique que Gatti voulait faire passer impliquait des rapports fondamentalement différents entre comédiens et public. Ce théâtre qui se voulait généreux, populaire et pédagogique était issu du théâtre documentaire allemand, via surtout celui de Brecht et de Piscator, où toute émotion, tout pathétique était prohibé.
C’était comme le rappelle Catherine Brun, auteur d’un chapitre : Le chant de la lutte, une sorte de prélude à des discussions politiques, et qui donnait la part belle à la forme,  que Gatti voulait innovante. Mais il faut bien reconnaître qu’à part quelques moments où justement où le théâtre échappait à cette radicalisation,il y avait,  dans ces spectacles de singuliers tunnels d’ennui, même si perçaient parfois quelques moments de poésie, « le poème étant, pour Gatti, la justification du théâtre ».

  Ensuite l’image de l’auteur-metteur en scène est devenue, semble-t-il, plus floue:on l’a  vu diriger nombre de stages avec des groupes de jeunes de banlieue, comme Ces Empereurs aux ombrelles trouées, créé au  Festival d’Avignon, qu’on était prié de regarder en partie debout dans une chaleur suffocante, et là aussi d’un ennui auquel il était difficile d’échapper. Et où plusieurs jeunes femmes s’évanouirent… » Le spectacle sans spectateurs ( rien que des créateurs) », pour reprendre sa formule ,relevait d’une belle utopie et avait sans doute vécu…
    Gatti travaillera ensuite, comme on l’a dit, avec des groupes de jeunes, des détenus, des  travailleurs à l’occasion de la célébration de tel ou tel événement. Il fera aussi œuvre de cinéaste engagé avec des films comme Passage de l’Ebre ou Nous étions tous des noms d’arbre. Gatti depuis sa jeunesse dans la Résistance aura été de tous les combats contre l’intolérance, avec pour seule arme le langage auquel il est attaché, comme l’est aujourd’hui Roberto Saviano,  l’auteur de Gomorra que l’on pu voir cette semaine au Théâtre de la Ville, et qui fait l’objet d’un contrat de la mafia napolitaine… ( voir Le Théâtre du Blog demain).
  Ce livre a le mérite de retracer tout le parcours artistique d’Armand Gatti- poète du théâtre mais aussi envoyé spécial en Amérique centrale, Chine, Corée du Nord, etc…, de parler de son théâtre joué ou lu un peu partout, et de faire découvrir la personnalité de cet infatigable auteur/ metteur en scène.On peut ne pas être vraiment en accord avec son théâtre mais il aura eu au moins le grand mérite de contribuer à mettre en place des dispositifs fictionnels et scénogaphiques qui auront, en quelques trente ans, contribué à bouleverser le paysage théâtral européen.
Il y a de très nombreuses photos de ses  spectacles, (dont une à l’envers mais ce n’est pas grave); cela aurait été bien aussi que leur légende mentionne aussi le nom des comédiens des spectacles mais bon…les études universitaires sont  solides  et, malgré le côté un peu estoufadou de ce livre collectif, elles se lisent facilement.

Philippe du Vignal

Cahiers Armand Gatti, revue annuelle n° 1 2010; prix: 22 euros


Archive de l'auteur

En vie (titre provisoire), chemins dans la langue de Pierre Guyotat

En vie (titre provisoire), chemins dans la langue de Pierre Guyotat, adaptation et mise en scène de Sébastien Derrey.

 

image1.jpgVoilà une épreuve à laquelle il faut se confronter. Ce n’est pas une plaisanterie : Sébastien Derrey et ses comédiens nous donnent leur version tendre, respectueuse, très sérieuse de Progénitures.
 
Pierre Guyotat y invente “le putain », sorte d’esclave, de sous-homme, soumis à tous les caprices de ceux qui accèdent à l’ “humain “, et parlent le français comme vous et moi (mais méritons-nous le titre d’humains ?).
Eux, les putains, parlent une langue fondamentale, cachée dans la langue française, pleine de terre, de nuit, de sang, de ciel. Une langue physique qu’il ne faut pas chercher à comprendre, mais à ressentir. 
Jean Boissery souvent, Frédéric Gustaedt, et Catherine Jabot parfois, parviennent à en trouver la force. Les interventions du metteur en scène sont bien venues, apportant un repos à la tension créée par cette langue étrange, sinon étrangère.
L’élégant dispositif scénique de Sallahdyne Khatir- tiges musicales pendues aux cintres -, est souvent caché dans la pénombre, tandis qu’une lampe portée à la main crée des lumières à la Georges de la Tour, ( Raphaël de Roza) en contre-point poétique à un film en noir et blanc de Yoana  Urruzola. C’est beau mais  discutable : la lampe éblouit le spectateur et l’obscurité rend l’écoute plus difficile.
Trop de respect envers l’auteur ?

Christine Friedel

L’Echangeur, à Bagnolet – 01 43 62 71 20-

 

La Cruche cassée

La Cruche cassée d’Heinrich von Kleist, mise en scène Thomas Bouvet.

 

   cruche.jpg C’est l’histoire d’une chute, aussi vertigineuse qu’inexorable. Adam, juge dont l’ancêtre fut le premier pécheur, va connaître une descente aux Enfers mémorable. En quittant sa maîtresse d’un soir, il casse une cruche de grande valeur. Lorsque les plaignants viennent à la cour, Adam croit pouvoir rapidement classer l’affaire, mais c’est sans compter le sort qui s’acharne sur le fauteur de trouble. Et, les indices venant confirmer les propos des témoins, le menteur paiera le prix de sa faute, et n’échappera ni à la condamnation ni à l’opprobre publique.

La scénographie de la compagnie Daf Maira est toute imprégnée de références cinématographiques, du film d’horreur type Dracula avec un Adam à l’allure de cafard, des rubans rouge sang, le son d’un violon déchirant, des hurlements ou des coups de marteau qui se perdent dans la nuit, ou du merveilleux de Tim Burton avec des maquillages extravagants (teint livides, immenses yeux noirs…), des costumes de carton pâte, ou bien du fantastique d’Une nuit en enfer de Quentin Tarantino (lumière rouge tamisée puis aveuglante, rock assourdissant,  juge mi-loup garou mi-vampire).

  La mise en scène est également riche en propositions : des séances de torture aux bourreaux cachés sous des bures de moines, au juge qui se déplace en rampant comme le cafard de Kafka, en passant par l’imagerie infernale : pied de bouc, homme vautour, vapeur d’eau…

Chez Kleist, on a beau être juge, on n’en est pas moins homme, avec tout ce que cela comporte de perversité, d’hypocrisie et de lâcheté. Et son histoire est teintée de morale, la vérité finissant par éclater au grand jour. Quant à l’homme de loi, il erre, anéanti, misérable, déshonoré.

C’est le mérite de cette jeune troupe d’avoir proposé un texte assez rare au théâtre et pourtant intéressant. Si la dramaturgie est plutôt bien calée, il subsiste toutefois quelquefois longueurs dans le déroulement du procès lui-même. Couper un peu les interventions de chacun des témoins aurait été judicieux. Mais ce spectacle est la preuve que l’absence de moyens n’oblitère pas la réussite de bonnes volontés.

Barbara Petit

Théâtre de l’Odéon les 19 et 20 juin.

Conservatoire; journées de juin; classe de Jean-Damien Barbin

 Conservatoire, journées de juin; classe de Jean-Damien Barbin: In the realms of the unreal d’après l’oeuvre de Henry J. Darger.

 

  darger2.jpgHenry J. Darger (1892-1973) est un écrivain et peintre américain un peu à part mais maintenant exposé dans les plus grands musées. Il avait perdu sa mère à quatre ans et son père à huit. Interné sept années durant à l’institut Lincoln pour « onanisme en public », il réussira à s’enfuir à 16 ans et travaillera jusqu’à sa retraite dans un hôpital catholique de Chicago où il assistait à la messe cinq fois par jour…
   Très solitaire , il n’avait qu’un seul ami et vivait dans une chambre où il peignait et où il écrivit un grand récit de plus de 15.00 pages que l’on ne découvrit qu’après sa mort: l’histoire des filles de Robert Vivian, sept princesses du royaume d’Abbieannia situé sur une grande planète autour de laquelle tourne la Terre. Ces jeunes filles doivent tenir tête à John Marley qui ,à la tête du Royaume de Glandelia,  menace de réduire tous les enfants en esclavage. Il y a parmi elle des créatures géantes aux ailes de papillon, les Blengins et des jeunes filles souvent nues aux organes génitaux masculins qui seront éviscérées, pendues ou étranglées…
  La tentation peut être grande d’aller visiter cette œuvre étrange et de la porter à la scène; en fait, Jean-Damien Barbin a conçu un spectacle sur le thème de la guerre et de la violence, à partir de quelques fragments de textes de Darger; l’on y trouve aussi  des extraits de Guerre de Lars Noren, de L’Empereur de Chine de Georges Ribemont-Dessaignes, de La Rime et la Vie d’ Henri Meschonnic et d’un texte de Milosz.
  Ce montage est adroitement réalisé par Jean-Damien Barbin, dont les élèves ont déjà du métier, comme on dit. Et c’est toujours agréable d’entendre de jeunes comédiens bien parler, même quand il n’y pas vraiment de mise en scène.
   Pour les amateurs,(!)  il y a -manie actuelle à laquelle Jean-Damien Barbin a succombé- des vidéos là aussi bien faites  qui n’apportent pas grand chose. Comme d’habitude, elles annihilent même le jeu des  comédiens, quand il doivent dire un texte sur les images! Côté  scénographie: des éléments qui ne facilitent en rien le jeu, et  des costumes: sans harmonie de couleurs, qu’il vaut mieux oublier.
  En fait, on se demande un peu ce que l’on est venu voir: un spectacle qui n’en est pas vraiment un, malgré quelques belles images inspirées par la peinture de Darger,  ou une présentation de travail qui n’en est pas vraiment une non plus.Il est vrai que c’est toujours un casse-tête quand il faut donner du grain à moudre à chaque élève mais ici la formule est assez  bancale.
Aucun extrait de texte n’est  passionnant et ceci explique sans doute que l’on ait du mal à repérer des personnalités parmi ces dix neuf jeunes acteurs qui, ne font que des apparitions, même s’il reviennent régulièrement sur le plateau, seuls, à deux ou en groupe. On voit bien que  Maxime Dambrin, Fanny Sintès, Ludmilla Dabo ont une belle présence mais les citer est forcément un peu injuste pour les autres…

   Alors à voir? Vous pouvez toujours tenter l’expérience,cela dure à peine deux heures, et le dernier tableau où ils sont tous assis au bord de la scène a quelque chose de tout à fait émouvant, comme une image furtive que l’on ne reverra jamais…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre du Conservatoire national : demain lundi 21 juin à 15 heures; et scènes de l’œuvre de Lars Norén ce même lundi à 19 h 30.

 

 Sur Henry J. Darger, vous pouvez lire l’article de Françoise Biler et Jean-Marc Scanreigh dans le n° 300 d’ Art Press avril 2004

Le Chagrin des ogres

 Le Chagrin des ogres, texte et mise en scène de Fabrice Murgia.

 

   Ce Chagrin des ogres est un spectacle de Fabrice Murgia, artiste associé au Théâtre National de Bruxelles,  qui rassemble autour de lui le collectif artara.jpg composé de musiciens, performers, plasticiens et vidéastes.
  A peine entré dans la salle, on perçoit un bruit assourdissant de basse très agressif qui pénètre même dans le corps comme un supplice savamment distillé , et cela pendant plusieurs minutes.
  Une scène nue au sol de toile blanche et sur chaque  côté aux rideaux de voile blanc éclairé de bleu où marche sans arrêt une jeune femme en robe courte de mariée, le visage couvert de sang. Un micro à la main, elle raconte une histoire d’ogre qui mange son père et ses enfants.
Dans le fond de scène, deux  fenêtres de verre où l’on aperçoit la silhouette d’une très jeune femme qui va raconter qu’elle est enfermée dans une cave depuis bien des années par un certain M. Wolz, qui a des relations sexuelles avec elle mais auquel elle semble très attachée! Elle rêve d’un avenir radieux: se marier avec un bon mari et avoir des enfants quand elle sortira de ce cachot. Mais on ne sait si elle dit la vérité ou si elle simplement hospitalisée dans un établissement psychiatrique, comme la fin le laisse entendre.  Derrière la paroi vitrée à droite, il y a un jeune homme, élève dans un lycée, face à l’écran de son ordinateur qui semble lui aussi avoir de sérieux problèmes psychiques.
En fait, pour tous les deux  dont on peut voir le visage en gros plan,filmé par une caméra qu’ils tiennent eux-même dans leur petite cellule, il s’agit là aussi d’une sorte d’exorcisme de l’enfance et de l’adolescence  lui s’en prend particulièrement à ses parents. « Pourquoi mes parents ne m’acceptent pas tel comme je suis?  » Pourquoi est-ce que tu n’es pas normal, Bastian? «   Pour ces jeunes adultes, il leur faudrait accepter de quitter les rives de l’enfance pour devenir adulte et en subir les contraintes. Malaise d’une génération assoiffée de jeux vidéo et sans cesse gavée d’images en tout genre, partout et toujours, comme si l’on voulait lui apprendre à refuser le réel? Ou malaise de toutes les générations quand il s’agit de passer d’un statut à un autre, et d’apprendre que  se paye l’indépendance? Le public pourra choisir…
Le texte ne brille pas toujours par le style, mais les trois comédiens: Emilie Hermans, David Murgia et Laura Sépul font un travail impeccable. La balance entre parole et musique est parfois  approximative mais, si l’on a bien compris, malgré ce que l’auteur semble vouloir dire, les images sont souvent très fortes et remarquablement maîtrisées. Et on gardera longtemps-image presque  sans doute inspirée du grand Kantor- le souvenir de cette jeune femme errant,seule sur la scène, dans sa robe de mariée ensanglantée…

 

Philippe du Vignal

 

 Spectacle joué aux Ateliers Berthier les 17 et 18 juin.

 

  Prochaines Impatiences: Toby ou le saut du chien, texte et mise en scène de Frédéric Sontag les 24 et 25 juin à 21 h aux Ateliers Berthier.  
Les souffrances de Job d’Hanokh Levin mise en scène de Laurent Berthomé à l’Odéon les 25 et 26 juin à 19 heures;Chez les nôtres d’après La Mère de Maxime Gorki, des paroles documentaires, des textes du comité invisible, mise en scène d’Olivier Coulo-Jablonka
  

Festival Impatience Made in Italy

Festival Impatience: Made in Italy, texte et mise en scène d’Enrico Castellani et Valeria Raimondi.

 

  madeinitaly200.jpgc’est la seconde édition de ce Festival qui donne comme une photo instantanée de la création théâtrale d’aujourd’hui. Pas de maquettes ni d’ateliers ni de travaux d’école mais de sept véritables spectacles comme c’était le cas pour le Festival des jeunes compagnies autrefois et qui avait connu les débuts de Chéreau. Il y a cette année, comme le souligne Agnès Troly, directrice de la programmation de l’Odéon, plusieurs auteurs-metteurs en scène et une ouverture sur les pays voisins:Italie et Belgique francophone.
  Made in Italy est une sorte de patchwork de théâtre- avec un jeu permanent sur le langage- et de musique rock très présente qui participe aussi d’une installation plastique, comme cette multitude de minces guirlandes blanches, rouges et vertes, au couleur bien sûr de leur pays Une scène nue avec un homme et une femme en peignoir blanc dans le fond, queils vont enlever en prenant bien garde de dissimuler leur sexe,  une jeune femme en bikini et chaussures à talons dorées à la console son, et un machiniste près de ses fils, que l’on retrouvera plus tard en ange blanc. Enrico Castellani et Valeria Raimondi débitent des comptes absurdes de multiplication d’euros, oude suites de mots qui font comptines. Cela tient sans doute d’une sorte d’exorcisme devant l’avalanche de chiffres qui nous sont assénés quotidiennement. Pas de scénario bien entendu ni de véritable narration… L’ensemble se veut brut de décoffrage.
  Il y a aussi la retransmission radiophonique de l’enterrement de Luciano Pavarrotti à la cathédrale de Modène devant des dizaines de milliers de fidèles.Et des phrases assez crues ressemblant à des petites annonces comme: « Cherche une pute pas laide pour coucher ».
  De temps en temps une musique rock enregistrée à décorner les bœufs, et à la fin, une pluie de pétales rouges, jaunes et vertes dispensées en direct par le machiniste. Et une Blanche Neige et ses nains en carton qu’ils alignent face public dans le plus grand silence. Ruptures de ton, de rythme et d’éclairage: l’ensemble- bien fait et bien interprété- est nettement teinté de  happening, de collages surréalistes avec quelques références au cabaret politique…
   C’est assez tonique et joyeux, même si cela peut paraître un peu  irritant par moments mais peu des quelque cent cinquante spectateurs prennent le chemin de la sortie. Il ne faudrait pas que ce qui ressemble d’assez près à une performance/ happening avec juste ce qu’il faut de moments où il ne se passe pas grand chose, dure trop longtemps mais , une heure pile, la petite messe du Babilonia Teatri est précisément et bien expédiée.
Que demande de plus le Vatican et Benoît XVI?

Philippe du Vignal

 

Spectacle joué au Théâtre de l’Odéon jeudi 17 et vendredi 18 juin.

Conservatoire. Les Journées de juin, classe de Dominique Valadié

Les Journées de juin, classe de Dominique Valadié; Travaux:  Fin de partie de Samuel Beckett  et Rouge, noir et ignorant d‘Edward Bond.

On connaît bien sûr le fameux texte de Beckett mais il y a a toujours une grande difficulté à rendre crédibles,  quand ce sont de jeunes acteurs qui les incarnent, ces pauvres débris humains que sont Clov, Hamm et Nagg, et, malgré une diction irréprochable et une gestuelle souvent intéressante, on est un peu loin du compte.A moins de ne considérer ces travaux que comme une présentation d’exercices privée.
C’est un peu la même chose avec  la première de ses pièces dites Pièces de guerre du grand dramaturge anglais qu’Alain Françon avait si magnifiquement montées( et il a quelquefois remplacé Dominique Valadié pour  ces travaux) ; quant à Rouge, noir et Ignorant, cette courte pièce avait été montée il y a une dizaine d’années par Laurent Fréchuret à Villeurbanne. C’est, en neuf petites scènes très intenses, une sorte d’interrogation presque philosophique de Bond, des moments de vie avec des situations très dures, lorsqu’on a, dit-il, « du rouge sur les mains, du noir dans le coeur et de l’ignorance dans l’esprit ». Les hommes , quels qu’ils soient, deviennent alors des barbares, à la fois par bêtise et  manque de discipline personnelle, bref par une amoralité librement consentie.
Bond, qui a vécu la seconde guerre mondiale, est obsédé, et on le comprend, par  l’idée du mal et par la puissance de l’armée qui fait d’hommes apparemment normaux des robots prêts à salir et à tuer sans beaucoup d’état d’âme au nom de je ne sais quel idéal de mort que la machine militaire leur a inculqué.
Et son pessimisme est total et sans appel:  » Je suis d’Auschwitz  et un citoyen d’Hiroshima. Je suis un citoyen du monde qui est encore à construire ». Les scènes sont courtes, d’une écriture serrée et constituent un excellent terrain d’exercice pour des apprentis comédiens… Mais le résultat ici n’est pas vraiment convaincant: le texte est souvent récité ou presque dans la séquence: quatre: Manger , ou bien carrément joué un peu faux dans la suivante Vendre, et pourquoi les élèves crient-ils souvent sans nécessité? Il y a de très bons moments dans la dernière séquence: Funérailles… Mais sans doute les élèves sont-ils encore trop peu expérimentés pour affronter en public ce type de textes… Dommage,  parce que l’enseignement de Dominique Valadié reste exemplaire. Nous n’avons pu voir le reste des travaux qui portaient sur Tchekov,et Feydeau avec ces mêmes futurs acteurs.

Philippe du Vignal

Conservatoire national Séance du 10 juin à 19h 30.

Les Enfants perdus


Les Enfants perdus
, texte de D’ de Kabal, mise en scène et chorégraphie de D’ de Kabla et Farid Berki.

   L’ an dernier, le  groupe R.I.P.O.S.T.E ( Réactions Inspirées par Les Propos Outrageux et Sécuritaires Théorisés chez l’Elite) était passé aux rencontres de la Villette mais nous avait échappé; cette année, après Chelles, Saint- Gratien, Le Blanc-Mesnil, Montreuil,  et à Paris, à La maison des Métallos , le spectacle s’est retrouvé pour un soir au Centre Pompidou, les Dieux savent comment! Dans la petite salle du sous-sol où la scène  malheureusement tient plutôt du placard à balais.
 Les Enfants perdus, c’est d’abord et surtout un texte formidable de finesse et d’intelligence , au langage acéré où D’ de Kabal raconte la vie des banlieues:  » C’est une culture, dit-il, qui s’est construite dans la rue, dans un univers de tours et de béton, à partir de presque rien dans ces endroits relégués des banlieues où habite une partie de la population qu’on ne veut pas entendre, qu’on ne veut pas écouter, qu’on ne veut pas prendre en compte et dont on dénigre régulièrement la culture d’origine ».
Ce n’est pas vraiment un spectacle de théâtre mais une sorte de slam dit par une excellent acteur/rappeur Karim Ammour avec une belle précision et que D’ de Kabal a très bien su diriger. (Il n’est pas vraiment un novice dans le domaine théâtral puisqu’on avait déjà pu le voir jour avec Mohamed Rouabhi). Sur le côté, un DJ : Fab , dont le savoir-faire et la gestuelle sont assez étonnants,  et deux danseurs de hip hop: Olivier Lefrançois et Johny Martinage tout aussi convaincants. Aucune frime
mais une véritable performance physique et chorégraphique.
  Cela a un côté brut de décoffrage mais, en même temps, tout est extrêmement soigné dans la mise en scène, le son et les lumières. et puis il y a les paroles de ce texte  d’une violence inouïe qui n’a  guère d’équivalent  dans le théâtre contemporain. Avec une élégance orale et une beauté poétique dans  la langue vraiment rares. Exemple:  » Il a fallu qu’on se redresse pour dire et redire que nous étions à nouveau debout et droits. Que nous ne croyons ni en leurs prêches ni en leurs tables de bois. Dangereusement motivés, décidés à en découdre, chacun de nos membres se crispe comme touché par la foudre ».
   Il y a une telle énergie, une telle volonté de proclamer son identité que l’on est vite touché par ce que dit Karim Ammour. C’est un peu, et même très,  dommage que Pompidou n’ait pas offert  à D’ de Kabal, une scène plus adaptée à la danse!
Mais tel qu’il est, l’ensemble fonctionne déjà remarquablement.  Si vous avez l’occasion , même si l’univers du slam, du rap et du hip  hop est  loin de vos préoccupations, il y a là quelque chose d’exceptionnel. Les banlieues ont par le passé donné maint exemples de leur vitalité mais ce spectacle le confirme une fois de plus.
En un peu plus d’une heure,  tout est dit, et bien dit. Allez  1) Daniel Mesguich devrait faire appel à lui pour un enseignement au Conservatoire : une grande bouffée d’air frais, cela ne se refuse jamais 2) Ne rêvons pas trop, mais Carlita ou un conseiller d’un de ses conseillers escorté par Tonton Fred, ministre de la Culture, pourrait aller voir le spectacle et en parler à son petit mari: cela lui éviterait -peut-être? -de dire des bêtises sur les banlieues.
Ce spectacle black/ blanc /beur dit bien des choses et pas n’importe lesquelles: il suffit d’écouter et de les entendre…

Philippe du Vignal

Prochaine date: le 2 juillet à Epinay-sous-Sénart.

Prométhée 2071

Prométhée 2071 de Jacques Kraemer, librement inspiré d’Eschyle, mise en scène et scénographie de l’auteur.

 

promthecjjulienkraemer106.jpgCela se passe, en plein cœur de Chartres, au Studio des Epars salle de travail et de spectacle de Jacques Kraemer, au troisième d’un immeuble contemporain , avec pour voisins une association d’anciens combattants et un bureau de coaching comme on dit dans la langue de Molière.
La salle n’est pas grande ( 37 places) mais la scène est tout fait correcte. On connaît l’histoire: Prométhée s’est rebellé contre la toute puissance de Zeus et a donné le feu aux hommes. Mais Zeus l’a puni en le clouant à un rocher dans le Caucase pour des millénaires, et, double peine, un aigle commis par Zeus lui dévore sans cesse le foie. Et seules les Océanides, filles du titan Océan, parent de Prométhée , viennent le consoler. Et une belle jeune femme Io vient voir Prométhée que Zeus, malgré la jalousie d’Héra, a séduit, et Io court le monde, sans cesse piqué par un taon… Zeus a appris que Prométhée le menaçait de lui faire perdre son trône et lui envoie donc Hermès pour le sommer de lui révéler le secret qu’il détient. Mais Prométhée est inflexible et ne dira rien; alors Zeus , d’un coup de foudre si l’on peut dire, fracasse le roc où il est attaché et et l’enfoncera dans les profondeurs de la Terre.
C’est ainsi que se termine la tragédie d’Eschyle qui formait à l’origine une trilogie avec Prométhée délivré et Prométhée porte-feu... Ce n’est pas véritablement une pièce mais plus un grand et beau poème où fleurissent les images originales, mais , bien entendu, très difficile à monter. Jacques Kraemer a choisi -et avec raison -une toute autre voie: s’inspirer du texte pour arriver à une écriture originale: Prométhée est ici un vieillard beckettien, aveugle et paralysé aux longs cheveux blancs qui ne bouge pas d’un  fauteuil rouge défoncé, enfermé dans un réduit nommé Keinaber.
Le vieillard devine que Zeus veut remplacer les homo sapiens par une autre espèce d’hominidés: les Magnonsses qui lui obéiront davantage. Prométhée a bien quelques petites visites: d’abord, la belle Océane qui viendra de la mer pour le consoler, puis Io , autre belle jeune femme séduite par Zeus mais qui commence à se transformer en génisse déjà couverte de poils, et un jeune homme, Hermès, ambassadeur officiel de Zeus , venu lancer à Prométhée un ultimatum, en exigeant de lui une véritable soumission: l’espèce des homos sapiens est priée de renoncer d’urgence aux bêtises qui risquent fort de défigurer à jamais notre pauvre Terre…Au moment où la fuite de pétrole dans le golfe du Mexique n’est toujours pas maîtrisée!
C’est donc une sorte de fable contemporaine que Kraemer, en soixante minutes, nous dispense dans une mise en scène intelligente et une scénographie rigoureuse. Les images sont souvent d’une grande beauté- un peu bande dessinée mais ce n’est pas un défaut- et, malgré quelques petites longueurs, comme c’est dirigé au cordeau, Kraemer , avec cet ovni théâtral, n’a aucune difficulté à faire passer ce mythe revisité. C’est lui qui incarne le vieux Prométhée, entouré de trois jeunes et bons comédiens: Roxane Kasperski (Io) , Pauline Ribat (Océe) et Clément Peltier ( Hermès). Signe qui ne trompe pas: les jeunes collégiens qui étaient là , semblaient tout à fait passionnés…

 

Philippe du Vignal

 

Studio des Epars à Chartres jusqu’au 19 juin.Réservations: 02-37-28-28-20

Festival d’Avignon: Théâtre du Petit Louvre ( Chapelle des Templiers) 3 rue Félix Gras du jeudi 8 au mercredi 28 juillet à 18 h 30. Réservations: 04-90-86-04-24.

 

Les Ames mortes

Les Ames mortes de Nicolas Gogol, mise en scène d’Anton Kounetsov, traduction d’André Markovicz

    ame2.jpgLes Ames mortes, c’ est sans doute le chef d’œuvre le plus  reconnu de toute la littérature russe et que Nabokov,  après bien d’autres écrivains, chérissait tout particulièrement.  En Russie, les âmes, c’était  les hommes-esclaves  dont le nombre servait à évaluer le prix d’une propriété rurale et donc l’impôt foncier. Comme le recensement avait lieu tous les cinq ans, le nombre de serfs décédés et dûment enregistrés continuait à servir de base d’imposition au mépris de toute logique; des escrocs rachetaient  alors, à  bas prix, ces âmes à des propriétaires fonciers, ravis de se débarrasser de ce fardeau fiscal, puis installaient- fictivement s’entend- ces hommes sur des terres  achetées aussi très peu cher, puis les hypothéquaient sur leur valeur supposée.. Escroquerie  qui leur permettait de s’enrichir.
Et c’est Pouchkine qui donna l’idée de  traiter sur ce thème à Nicolas Gogol,  jeune auteur qui n’avait pas encore écrit Le Revizor, d à partir d’un fait divers réel. L’affaire lui prendre plus de quinze ans mais, comme il connaissait aussi  bien le sujet, puisque Gogol était propriétaire terrien,  le résultat est d’une saveur incomparable.
C’est donc l’histoire d’un personnage d’un petit escroc: Tchitchnikov, accompagné de son cocher Sélifane et de son valet Petrouchka, qui part à la recherche de de ses futures victimes, petits propriétaires terriens. Ils sont à la fois méfiants et souvent naïfs mais toujours cupides qui cherchent, dans une partie de poker menteur, à être encore plus rusés que cet escroc aux belles paroles qui finira par revenir de la campagne, tout heureux d’avoir réussi à être devenu millionnaire, terme qu’il
ame1.jpgsavoure avec une joie incomparable…
Mais,  en proie à des soupçons de plus en plus nombreux, il devra s’enfuir au plus vite. Bien évidemment,  le nombre  de scènes et de dialogues hauts en couleurs allait faire l’objet de nombres d’adaptations théâtrales en Russie comme en France. Le thème est resté très actuel :une spéculation sur un bien fictif , immatériel et c’est de la plus brûlante actualité, puisque le spectacle se joue à Bobigny au moment même où s’ouvre le procès de Jérôme Kerviel.
Anton Kounetsov  avec Laurent Lejop a adapté le long texte de Gogol: trois personnages: Tchitchinikov lui-même, joué par Laurent Manzoni, Hervé Briaux qui incarne au début l’auteur puis nombre de clients , et Véra Ermakova qui joue plusieurs des femmes des Ames mortes
Ce n’est jamais pas facile de restituer toute la truculence d’un  long récit mais son adaptation et sa traduction scénique sont ici assez décevantes. D’abord par la façon dont les scènes  s’enchaînent sans véritable fil conducteur et où l’on perçoit assez mal le côté absurde et farcesque du roman de Gogol.
Mais c’est aussi la direction d’acteurs qui fait défaut:  pourquoi Kounetsov s’acharne-t-il à faire crier sans raison Laurent Manzoni et Hervé Briaux? Ce qui finit par tout laminer; il y a bien quelques scènes entre le petit escroc et l’un des clients qui sont tout à fait réussies, mais aussitôt, après l’intérêt retombe. Comme cette succession de petits moments dure plus de deux heures quinze, autant dire tout de suite que le temps parait souvent interminable…
Alors à voir? Pas sûr, même et surtout si l’on est passionné par Gogol dont l’écriture reste succulente, surtout dans la traduction d’André Markovicz.

Philippe du Vignal

MC 93 Bobigny jusqu’au 29 juin.

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