Le Festival d’Aurillac 2014

Le Festival d’Aurillac édition 2014

Capture d’écran 2014-08-18 à 15.17.11Vingt neuf ans déjà que ce festival est bien connu en France mais aussi en Europe, voire un peu plus loin. « Ce programme, dit Jean-Marie Songy son directeur, devrait vous parler de l’âme et de sa jouissance, du vivre-ensemble et du beau geste, d’écologie personnelle et globale …) Nous guettons les signes de notre évolution, et faisons le pari que nous serons moins bornés en nous rassemblant dans les villes au nom de l’art ».
Avec, dans cette édition 2014, 21 spectacles payants ou gratuits, c’est selon,  mais les gratuits sont pour la plupart avec réservation payante et remboursement à l’entrée (on ne voit pas bien le mode d’emploi mais bon…!) et un certain nombre de créations comme Hagati Yacu, « poème urbain de la guerre, du soleil et de la mélancolie », en trois épisodes par la compagnie Uz et coutumes, Trust-Objet nocturne n°24 par le Groupe Merci, ou encore Le Banquet de la vie qui reprend le thème du banquet… sans mariés mais avec ses convives. Réunis pour célébrer la vie, témoigner de la leur et se nourrir » ,  et d’autres qui ont déjà pas mal tourné dans l’hexagone comme le spectacle de Sébastien Barrier,  rencontre avec sept vignerons de Val-de-Loire, Savoir enfin qui nous buvons (voir Le Théâtre du Blog).
Moins, semble-t-il, de compagnies étrangères, mais de grande qualité, comme celle, entre autres, et très attendue, d’Ascanio Celestini, acteur auteur italien, bien connu maintenant dans son pays,  et David Murgia, comédien belge,  avec un spectacle de théâtre-récit, Discours à la nation dans la lignée du grand Dario Fo, sur la société contemporaine sur fond de démission des syndicats, et fausse respectabilité de politiciens et chefs d’entreprise.
Il y aura aussi We par la compagnie amsterdamoise du Project Wildeman qui se définit comme une déclaration de guerre à l’encontre de l’individu et une quête de nouveaux moyens pour construire la communauté ».
Au Festival d’Aurillac, il y  aussi, en parallèle, une sorte de off officiel, le rendez-vous de quelque 500 compagnies dites de passage, avec un programme quotidien édité au jour le jour, qui jouent un partout dans les rues, cours, places, etc… du vieil Aurillac. Mais où évidemment,  on trouve un peu de tout…
C’est aussi l’occasion d’un certain nombre de rendez-vous de professionnels du théâtre de rue, dont les chemins croisent parfois ceux d’un théâtre plus ancré dans la vie des grandes villes françaises…Même s’il y a aussi belle lurette que le Festival d’Aurillac se joue aussi dans les salles et où  la SACD, intervient pour soutenir les jeunes compagnies et le travail d’auteurs confirmés. Ce qui revient à défendre les droits d’auteurs de spectacles de rue, chose aujourd’hui considérée comme bien normale mais encore impensable il y a une vingtaine d’années…
Les festival d’Aurillac comme celui d’Avignon verra sans aucun doute apparaître les revendications des intermittents, nombreux sur ses spectacles. Et c’est bien ainsi; il faut croiser les doigts pour que la météo soit un peu plus clémente en cette fin août…

Philippe du Vignal

Festival d’Aurillac: festival@aurillac.net et www.aurillac.net. T: 04 71 43 43 70


Archive de l'auteur

opéra chinois pour touristes

Opéra chinois pour touristes

Plaisir et obligation du visiteur en Chine : une soirée d’opéra. Disons, de cabaret. À Xi An (bien prononcer les deux syllabes), on vous propose un immense restaurant, face à une grande scène. Un couple de présentateurs, costumés, évoque les anciens fastes impériaux.
Suivent des numéros d’une incontestable qualité : de fines danseuses vous présentent leurs impeccables « danses du printemps et de la pluie », ou  L’Histoire de la princesse hirondelle, avec leurs gracieux (et un peu lassants au bout d’un moment) effets de longues manches flottantes et de voiles, sur fond de projections vidéo dans les mêmes couleurs de bonbons anglais.
L’orchestre de cymbales qui suit,  d’une incroyable virtuosité, fait alterner éclats retentissants et murmures subtils du métal, dissonances et roucoulements. Un musicien siffleur communique son plaisir de jouer et fait rire un public qui n’a pas toutes les clés (mais les numéros sont présentés en chinois et en anglais).
Bref, l’honorable étranger est content de sa soirée.
Il avait eu un aperçu de ce genre de spectacle à Hohot, capitale de la Mongolie-Intérieure : sous le dôme d’une salle reproduisant  » la yourte de Gengis Khan », donc démesurée, orchestres d’instruments traditionnels, danses viriles, scènes parfois hermétiques pour l’Européen de passage (ici, le spectacle n’est pas bilingue), épopées chantées avec une orchestration qui relèverait plutôt de la variété italienne, violon à une corde électrifié…

Le touriste doit s’y faire : il n’aura droit d’accéder à l’authentique que par le filtre du folklore. Et cela, pour lui faire plaisir : tout y est, pour lui, inutilement sonorisé, orchestré selon les codes de la très monotone variété internationale. Sous cette lourdeur, la source, religieuse (pour l’orchestre de cymbales), historique (l’incarnation d’une danse très ancienne dont il ne reste que les figurines Tang), est encore vive.
Il reste de beaux moments d’une culture traditionnelle habitée, et une esthétique hétéroclite de la surenchère par l’excès de bruit, de couleurs, d’accumulation décorative,  qui n’a pas encore tout noyé.

Pour le moment, la masse des touristes en Chine est chinoise. En bonne dialectique, le pays a fait table rase de la Révolution culturelle pour mener à bien sa dernière révolution : celle du tourisme (en même temps que celle de l’écologie, mais ceci est une autre histoire). Il reconstruit, comme cela s’est toujours fait au fil des siècles, temples, jardins et palais,et  aménage des accès pour gérer le flux des visiteurs.
Mais, en matière de spectacle, le touriste n’aura jamais que ce qu’il mérite : des produits faits pour lui, censés plaire statistiquement au plus grand nombre. Tant pis pour le touriste français qui aime tant… ne pas être un touriste et échapper au spectacle pour touristes…

Christine Friedel

Dancing Grandmothers

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Dancing Grandmothers,  conception et chorégraphie d’Eun Me Ahn

   Un déluge de pluie s’est abattu sur  la capitale! Pourtant, grâce au travail des techniciens et à la conviction de Kaori Ito et d’Olivier Martin-Salvan,  La Religieuse à la fraise  (voir Le Théâtre du Blog), programmé aussi par Paris Quartier d’été,  réussit à se dérouler normalement sur les berges de la Seine pour le plus grand plaisir du public.
Et il y avait ce même soir, au Théâtre de la Colline, le spectacle de la chorégraphe coréenne Eun Me Ahn qui débute avec un  court solo silencieux, puis continue avec les solos de trois danseuses et six danseurs sur de la musique électronique. Le plateau nu est fermé par un curieux rideau de fond de scène en chemises et  T-shirt de tons clairs, rehaussés par des lumières multicolores qui vont baigner en permanence cette création.
Ensuite, nous découvrons en silence, des vidéos de grands-mères coréennes de soixante à  quatre-vingt cinq ans qui dansent gaiement devant la caméra, avec, surtout, des balancements de bras au-dessus de la tête. Ce  qui, selon la chorégraphe, est une façon pour elles, de se libérer du dur travail manuel du passé. A la moitié de ce  spectacle de quatre-vingt dix minutes,  avec la complicité des danseurs, douze de ces grands-mères viennent sur scène nous livrer leurs propres danses.
Les musiques composées de musique de variétés des années 70 en Corée, (en particulier les chansons chantées par un Elvis Presley local),  reprennent  souvent des standards européens et emporte le public vers  une nostalgie joyeuse. A un rythme rapide, se succède alors un mixte de danses traditionnelle et contemporaine), avec clins d’œil fréquents au public. Leurs jupes et robes  semblant sortir  d’un Emmaüs coréen,  et rivalisent de fleurs et motifs aux couleurs criardes.
Grâce à la danse, ces vieilles dames semblent avoir la volonté de libérer leurs corps des contraintes du temps, retrouvant ainsi une certaine jeunesse, et se confrontent aux neufs jeunes danseurs et danseuses. «La gaîté appelle le bonheur, la danse appelle le bonheur» cette  phrase de la chorégraphe, projetée un instant en fond de scène,  traduit la volonté de partage avec le public.
Car, pour  Eun Me Ahn, tout le monde peut danser. A la fin, des dizaines de boules à facettes descendent des cintres, et  avec les artistes  et les grands-mères, elle invite le public à les rejoindre sur scène dans une danse effrénée.
Rarement,  le Théâtre National de la Colline n’aura connu une telle joie sur scène… Merci au festival Paris Quartier d’été d’avoir permis à tous de vivre ce moment unique. Tendre parfois et joyeux toujours.
..

Jean Couturier

Théâtre National de la Colline du 6 au 9 août.                 

Breizh Kabar

Festival Interceltique de Lorient

Breizh Kabar  par le Kevrenn Alré (Bagad et Cercle d’Auray), et la Saodaj’ (Mayola Nomade, Île de la Réunion et Firmin Viry et sa famille).
 
imagesL’histoire du peuplement de La Réunion (350 ans!) relie dès le début, la Bretagne et de La Réunion, puisque de nombreux Bretons sont  allés par  la mer s’installer dans l’île, quand d’autres préféraient poursuivre leur passage sur la route des Indes.
La famille Viry, famille rurale et réunionnaise, dont le père Firmin est le chef tonique et  la grande figure de la culture maloya, est un groupe musical qui concerne tous ses membres. Les Viry se sont en effet attachés à collecter et à retranscrire les richesses de la culture de leur île, et, c’est grâce à cette famille, qu’a pu resurgir la musique traditionnelle créole, la maloya.
Mais les pouvoirs publics voyaient d’un mauvais œil cette forme artistique issue de l’esclavage, mouvement de révolte et symbole profane d’un rite sacré et confidentiel, le kabaré, le culte des ancêtres , et 
essentiel à la communion avec les esprits.
Le spectacle provient du métissage de ces deux  cultures:  la maloya réunionnaise et le fest-noz breton, (danse et musique) inscrites au patrimoine immatériel de l’UNESCO. Le fest-noz comme la maloya traduisent un moment convivial de chants et de danses, à travers les travaux et les saisons qui passent. Ce soir-là, les frères Morvan se lancent dans un kan-ha-diskan des plus virulents, et un jeune chanteur d’Auray fait preuve d’un talent prometteur.
Le métissage  s’accomplit à travers les musiques qui résonnent et les corps qui dansent, expression privilégiée d’un chemin artistique commun. Aujourd’hui, le jeune groupe réunionnais Saodaj’ s’associe à la famille Viry pour cette rencontre avec le Bagad et Cercle d’Auray, la Kevrenn Alré.
Saodaj’ signifie « l’épine amère et douce » qui s’implante sans douleur dans le corps et l’âme de celui qui écoute. Le groupe Saodaj’ (Marie Lanfroy, Jonathan Itema, Fodé Cipriano, Laurence Courounadin Mouny) chante dans la tradition du verbe et de la musique créole réunionnais, avec une inspiration puisée dans le Maloya, à partir des sonorités de l’harmonium, des tambours et des vibrations primitives du Yidaki (Didgeridoo).
  Ce beau voyage onirique s’accomplit à travers une transe  contemporaine avec  les percussions réunionnaises et les baticongas. Saodaj’ se fond alternativement dans l’univers maloya et s’en échappe. Quant à la Kevrenn Alré, un ensemble musical traditionnel, contemporain et ouvert au monde, il sait depuis longtemps faire voyager les imaginaires
La culture bretonne épouse naturellement les expressions artistiques, éloignées en apparence mais qui se révèlent en être souvent  proches :  jazz,  classique, rock et autres musiques populaires. Les influences de ses chefs de file, Fabrice Lothodé, Julien Le Blé, Gweltaz Rialland, Loïc Le Cotillec sont nombreuses.
 Spectacle musicalement somptueux, avec son penn-soner et son bagad d’interprètes de cornemuses, bombardes, caisses claires et  clarinettes: la formation musicale traditionnelle sait s’assumer en tant que telle , et se couler dans la modernité de son temps, en jouant de rythmes nouveaux, et en s’amusant de brisures et de cassures…
Juste un bémol:  il y a un côté muséal du cercle de danse qui ne trouve pas vraiment  sa  place de spectacle traditionnel, renouvelé et vivant. La chorégraphie offre ainsi au public une reproduction mimétique des gestes de travail et des figures de danse de fest-noz, trop illustratives et souvent proches de l’  amateurisme, malgré la qualité des interprètes. Avec un écart entre une musique reine et une danse  qui n’arrive pas à s’imposer sur la scène.

 Véronique Hotte

 Grand Théâtre de Lorient,  le 9 août.

 

 

dans l’univers des bardes, Anoushka Shankar

 Festival Interceltique de Lorient:

Dans l’univers des Bardes,  Anoushka Shankar

 

images-1La sitariste Anoushka Shankar, 33 ans, fille et disciple du maître légendaire Ravi Shankar disparu en 2012, a, dès son plus jeune âge, a sillonné avec lui les scènes les plus prestigieuses du monde, et est maintenant une figure lumineuse de la world-music.
  A vingt ans,  elle s’est engagée dans une carrière solo et  compose des œuvres représentatives d’une singulière exploration de métissages entre musiques indienne et  occidentale.
Elle présente ici son septième album, Traces of you, une œuvre facétieuse,  où les ragas indiens sont joués sur des arrangements pour cordes classiques occidentales et où la voix revêt un rôle sourd et prégnant.
Traces of you est aussi un hommage à la voix de sa demi-sœur, Norah Jones. Sur scène, la formation d’Anoushka Shankar est composée de musiciens, à la fois jeunes et aguerris , aux origines diverses mais résidant tous à Londres. Ayanna Witter-Johnson, tunique rouge seyante, est au chant et au violoncelle, Pirashanna Thevarajah, au mridangam et au ghatam, Manu Delago, à la batterie et au tambour hang, Sanjeev Shankar est au shehnai et au tanpura, et Danny Keane, au piano et au violoncelle.
  « Il y a dans mon travail, dit Anouska Sitar, dans mon éducation et ma culture d’origine, la musique que j’ai apprise de mon père. Cela fait partie intégrante de mon être, mais il y a aussi cette musique autre qui reflète une dimension multiculturelle à laquelle j’appartiens encore, à travers mon histoire et ma génération, la musique de mon temps. Même si mes chansons relèvent d’une musique classique indienne, les arrangements en transforment la facture convenue. »
Cette musique,  à la fois traditionnelle et revisitée, possède une évidence flagrante  surtout dans les tonalités contemporaines, et les instruments répondent aux appels de la sitar qui mène la danse, en dentellière des sons et des soupirs.
Un concert envoûtant qui mène le public vers des espaces lointains trop peu visités.

 Véronique Hotte

 Espace Marine, , le 6 août.

dans l’univers des bardes, Catrin Fish, Seckou Keita

Festival Interceltique de Lorient

 Dans l’univers des Bardes, Catrin Finch (Pays de Galles, harpe) et Seckou Keita (Sénégal, kora), 

 

imagesLa harpe celtique de la blonde galloise Catrin Finch et la kora (harpe africaine) du sénégalais Seckou Keita sur la scène de l’espace Marine, nous invitent, entre conte de fées d’un soir et échanges insolites avec des esprits facétieux, à un somptueux partage musical.
  Ce voyage sonore est un enchantement à la fois savant et « naturel », inventé par deux virtuoses de renommée mondiale, l’une harpiste et l’autre joueur de kora. Originaire d’un village situé sur les bords de la Casamance, qui donne son nom à l’un des titres  de l’album Clychau Dibon  Seckou Keita est un représentant inspiré de la kora, et héritier d’une famille de griots. Catrin Finch, née dans un petit village gallois, non loin des vents tempétueux de la mer d’Irlande, est une ambassadrice prestigieuse de la harpe.
Sénégal et Pays de Galles accordent une place culturelle d’importance à ces jeux de cordes pincées par des doigts  virtuoses. Les deux contrées partagent une même tradition séculaire de bardes et de transmission orale, avec un patrimoine renouvelé sans cesse,  dont l’expression est la musique, le chant et la poésie.
Seckou Keita et Catrin Finch, curieux de collaborations interculturelles bienfaisantes et heureuses, ont eu l’idée audacieuse  de marier leurs cultures musicales, alors que leurs pays sont  si lointains, et si historiquement différents…   Ils ont retranscrit et renouvelé ensemble sonorités celtiques et mandingues. Mais le spectacle  n’en est pas moins cohérent et  exigeant, et donne   une impression de fraîcheur, de clarté et de vie.
La harpiste et le joueur de kora, instinctivement à l’écoute des vents et des marées qui fondent leur paysage natal, déploient en les égrainant des vagues cristallines à n’en plus finir, des courants vibrant dans la profonde intimité des âmes.

Le public est conquis par cette création musicale sensible et si tonique.

 Véronique Hotte

 Espace Marine, Festival Interceltique de Lorient, le 6 août.

 

 

Vingtième Mousson d’été à Pont-à-Mousson

Vingtième Mousson d’été à Pont-à-Mousson

 

Mousson-dété-300x270Il y a des fidélités qui ne trompent pas. La Mousson d’été -lectures, rencontres, spectacles, concerts et, depuis quelques années, université d’été européenne- fête sa vingtième édition, du 22 au 28 août. Un peu plus que majeure, et en pleine jeunesse. Des chiffres ? Inutiles : trente auteurs de plus de dix pays européens participent à l’affaire cette saison, avec autant de comédiens également metteurs en scène ou auteurs eux-mêmes (et réciproquement), traducteurs au passage, avec une sérieuse brochette d’universitaires, qui eux-mêmes ont tâté de l’écriture et de la mise en scène et payé de leur personne…Des lettres ? Que ça ! Très vite dans toutes les langues d’Europe et d’Amérique (Latine, en premier lieu), et bientôt en chinois et en japonais
La Mousson s’est construite peu à peu, et sans traîner, autour de Michel Didym et de Véronique Bellegarde. Affaire de bande, avec des comédiens comme Daniel Martin, Philippe Fretun, Catherine Matisse, Laurent Vacher, Charlie Nelson, et puis les inventeurs du baleinié, Jean-Claude Leguay, Christine Murillo et Grégoire Œstermann, et tous les nombreux autres…
Bande nombreuse et de qualité :  on pourra tous les retrouver dans l’album que notre consœur Maïa Bouteillet publie pour l’occasion aux Solitaires intempestifs. Ces comédiens-là n’avaient pas besoin de la Mousson pour leur carrière, qui trottait déjà fort bien. Ils en ont eu –et en ont toujours- besoin pour leur vitalité, pour leur nourriture, en travaillant comme des forçats,  en riant comme des baleines, pour transmettre cette électricité au public, qui a grandi peu à peu, et aux institutions, qui se sont peu à peu agglomérées, fédérées et amarrées à la Mousson.
L’objet de cette dynamique ? Les écritures contemporaines pour le théâtre. Noëlle Renaude, Philippe Minyanna, qui volaient de leur propres ailes, ne sont pas non plus venus en quête d’une reconnaissance qu’ils avaient déjà. Ils sont venu pour vivre, avec d’autres, autrement, les rencontres, le bouillonnement du chaudron. Rémi de Vos, Armando Llamas, Philippe Malone, Roland Fichet… On peut mélanger les années et les époques, mais on ne peut  nommer tout le monde. L’important, c’est cette audace et cette joie collective du « faire » et de l’intelligence.
Donc, pour cette vingtième édition : reprise de l’Examen (voir le festival RING, du printemps dernier), exercice théâtral pour dix auteurs et dix comédiens devant dix jurys de spectateurs, Ploutsch, la radio d’Hervé Blutsch.  Mais aussi un coup de projecteur sur l’Italie, avec Michele Santeramo (La Revanche), Stefano Massini (jecroisenuneseuldieu), et aussi sur la Roumanie, la Moldavie, le Québec, la Grèce, la Suède Jonas Hassem Khemiri), la France, bref, partout où ça bouge.
On pourra bien sûr entendre quelques unes de ces pièces sur France Culture (La Tigresse, de la roumaine Gianina Carbunariu).
Voilà : c’est-là qu’on peut finir la nuit en buvant des coups avec des auteurs écorchés et ravis, des comédiens épuisés et hilares, des universitaires frémissants.
Et ça recommence le lendemain dès 10h : lectures, débats, rencontre, spectacles, dans l’excitation de la création sur le vif. En guettant au passage les moussons d’hiver (jeune public), en partenariat, entre autres, avec la Comédie-Française, sans oublier un beau bouillonnement en juillet, à la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon.
Encore une chose : le thème de cette année est Même pas peur. On vous l’avait dit.

 

Christine Friedel

 

Du 22 au 28 août, abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson. Réservation : 33 (0) 3 83 80 19 32

Barzaz

Barzaz au festival interceltique de Lorient

BarzazUn des événements musicaux de l’année en Bretagne, c’est la reformation du groupe breton Barzaz, avec Yann-Fanch Kemener  (chant),  Jean-Michel Veillon (flûtes) Gilles Le Bigot (guitares), Alain Genty (basse) et David  Hopkins  (percussions).  Barzaz  fondé en 1989, avec un premier album  Ec’honder, suivi d’un second en 1992  An den Kozh dall, disparaît  en 1995 pour presque vingt années mais renaît de ses cendres en 2012 pour le bonheur de son public .
Gilles Le Bigot définit leur formation comme « un vieux groupe de jeunes » ou plutôt « un jeune groupe de vieux », des interprètes qui n’auraient guère changé, excepté leur visage un peu buriné par le passage irréversible du temps.
Barzaz, l’œuvre poétique,  en breton, évoque le répertoire, fondé sur des chants de la tradition orale de Basse-Bretagne, sur des poèmes et des textes plus récents. Les compositions, textes contemporains ou gwerzioù, évoquent eux l’histoire bretonne : « Notre Histoire est secrète et controversée : ceux qu’elle dérange en haut lieu l’interprètent comme bon leur semble,  afin de mieux disposer de notre Temps. »
Barzaz crée alors sa féerie sur la scène, avec la voix singulière – beauté et tradition de la musique bretonne – de Yann-Fanch Kemener qu’entourent ses vieux amis musiciens, leurs trames instrumentales, avec un mélange de sons traditionnels et de musiques étranges. Le public  goûte des airs familiers et renouvelés – des objets scandés dus à la passion poétique du collectage de Yann-Fanch Kemener.
Les airs se succèdent avec un bel engouement : traditionnels, gavotte du Pays Pourlet, danse fisel, danse plinn, danse an dro… , issus des deux albums  Ec’honder et An den Kozh dall,  et quelques inédits.
Kemener chante en breton dans les aigus et traduit en français dans les graves. Qu’il s’agisse de la hausse du prix du tabac ,ou bien de la place de chacun à l’église selon son importance économique et sociale, l’existence du paysan breton  était  dure. Le Vieillard aveugle imagine l’onirisme amer d’un cheval blanc, symbolique de l’énergie bretonne, portant un vieillard et son fils, en quête d’une terre pour s’y fixer.
Or, se lève le spectre menaçant de la construction chaotique et forcenée des routes (et …des aéroports aujourd’hui). L’angoisse naît de l’effacement de lieux paisibles et les malédictions pleuvent : « Eloignons-nous de tous ces chemins maudits et de ceux qui les ont faits.» Et la chute finale est un morceau de sagesse à méditer pour nos temps actuels :
« Ils ne voulaient pas me croire. Ils le font, maintenant que la chose est arrivée. Paradoxalement, plus les histoires sont sordides et tragiques, et plus la poésie et les mélodies sont belles : l’antithèse n’échappe pas au commentaire du chanteur.
Gwerz Maivonig fait état d’un infanticide caché, et la jeune femme coupable rétorque aux accusations de deux jeunes écoliers : « Je n’ai rien fait du tout J’ai seulement déchiré mon ruban de velours Et ma croix d’argent j’ai perdu. »
Quant au Pardon de Lok-Malo (Parrez Lok-Malo), si émouvante soit la chanson, elle rappelle au souvenir douloureux de chacun, le viol d’une jeune fille, lors du Pardon de la paroisse de Lok-Malo dans le Pays Pourleth. Le maire, le prêtre et le bedeau, (les notables!), ont abusé d’une innocente en lui proposant café et petits gâteaux, denrées rares en ces temps de misère.
La Neige sur l’Archipel est un poème inscrit dans un paysage marin singulier : « Sont-ils descendus pendant la nuit Les cygnes blancs de la minuit, Dorment-ils sur la mer, engourdis, Leur tête pliée sous les plumes ? Non, pas les cygnes, c’est la neige qui est descendue, ailée, sur l’archipel. Dans les abers, seuls, les rochers, Rêvent doucement sous leurs plumes. »
L’onirisme se déploie dans des paysages naturels immaculés, terre et mer vierges. Plus légère, malgré l’évocation des campagnes de guerres dans des  contrées inconnues, est la danse Plinn des Aventures du citoyen Jean Conan. Soldat de l’An II et soldat bleu en Bretagne, il est pêcheur à Terre-Neuve. Naufragé sur une banquise, il est recueilli par une peuplade étrange, des Indiens. Une chanson forte d’amour infini clôt la prestation de grande qualité de Barzaz.
Ce concert est un moment de poésie envoûtante, à la fois festive et mélancolique.

Véronique Hotte

Le 4 août, Grand Théâtre, Festival Interceltique de Lorient

via stalingrad

Festival d’Avignon off:

Via Stalingrad, conception,  mise en scène et textes de Christophe Piret

C’est un spectacle encore en chantier qui sera créé à Volgograd, ancienne Stalingrad, au printemps 2015 et qui sera  repris ensuite à Aulnoye Aymeries où le Théâtre de Chambre est installé depuis quelques années dans un ancien site d’entretien des locomotives.
Le spectacle qui devrait durer une heure trente, mettra en scène trois histoires qui se croisent,  en russe et en français. On y découvre des bouts de vie, des rencontres, des déchirures dans un espace immaculé, avec de grandes  projections. Christophe Piret qui interprète pour la première fois un rôle musical au sein de cette  troupe de six acteurs chanteurs russes affirme : « Regarder et entendre ce qui se dit en dehors de l’Europe, me paraît indispensable à l’oxygénation de la pensée ! ».
Sur l’écran blanc, apparaissent la neige et les sapins, une danseuse sur l’image et sur scène esquisse des pas sur pointes. On entend Christophe Piret raconter son histoire : « Mes parents habitaient à la frontière belge. Il fallait beaucoup de temps pour parler la langue de mon père.(…) Il y a une dizaine d’années, Elena m’a proposé de ne pas m’arrêter à cette frontière. Nous sommes allés jusqu’à Saratov. »
Il présente les quatre acteurs et les deux musiciens qui vont brosser l’esquisse du spectacle, dans un fracas musical difficile à entendre. C’est, pour l’instant,  l’ébauche d’un spectacle de deux compagnies qui se consacrent dans leurs pays respectifs, à un travail sur les publics non concernés par le théâtre institutionnel. Nous avions pu goûter l’an dernier Camping complet et Blue Pillow à la Corrouze, superbe et généreux parcours dans une ancienne résidence militaire en cours de réaménagement qui surplombe Rennes.

Edith Rappoport

contact@theatredechambre.com

Bernard Lavilliers

Bernard Lavilliers le 2 août au Festival Interceltique de Lorient.

 
 Lavilliers On ne présente plus Bernard Lavilliers,  rebelle au grand cœur qui s’en va, bon an mal an, de par le vaste monde, à travers les pays les plus pauvres, là où les discriminations ethniques et sociales font le plus de mal et d’injustices.    Ce baroudeur têtu et obstiné est en quête de la vérité des lieux et des peuples  comme entre autres le Brésil, New-York, la Jamaïque, le Sénégal, le Congo…
Bernard Lavilliers en est aujourd’hui à son vingtième album Baron Samedi (2013), que le globe-trotter a concocté à partir d’un reportage tourné en Haïti en 2010, qui relate la situation des artistes  juste  après le tremblement de terre.
Il leur aura fallu trois mois de silence avant qu’ils ne reprennent leur bâton de pèlerin, l’équivalent d’un temps muet qui règne sur Port-au-Prince à travers le Baron Samedi, personnage mythique et mortifère qui relève du panthéon vaudou et particulièrement présent dans les légendes et représentations haïtiennes,  coiffé d’un haut-de-forme et regard fumé. Silhouette inédite est d’ailleurs assumée par les musiciens de Lavilliers, qui, en haut-de-forme et en queue-de-pie, chapeau et chaussures rouges de diablotin pour le maître de cérémonie, jusqu’au large fil rouge du col de veste.
Le Baron Samedi est celui qui empêche de reposer en paix, c’est un maître du cimetière, un dragon qui a ravagé le pays et engendré 300.000 morts, un squelette de phosphore noir et blanc, dévastateur d’Haïti sur la faille, un Baron Samedi dont la chanson décrit sur la scène en fureur les cavalcades des tambours ravageurs.

  Après la catastrophe, dans la misère et la solitude, l’art ne peut grand-chose, si ce n’est qu’il est encore la liberté et la vie, une existence de lutte, d’opposition et de résistance, une posture qui sied de tout temps à Lavilliers. Il faut « Vivre encore en dépit de tout  » , chante-il, avec mélancolie et  de sagesse : « Ce qu’il faut de sang pour donner la vie, ce qu’il faut de temps pour toucher l’oubli… »
Le concert commence avec Scorpion de l’immense poète et opposant turc Nazim Hikmet qui fit l’épreuve de quinze ans d’emprisonnement, rejeté par son pays, exilé : « Tu es la plus drôle des créatures, mon frère, tu n’es pas sain, mon frère… et s’il y  a tant de misère sur terre, mon frère, c’est grâce à toi, mon frère… » À cela s’ajoute la réinterprétation d’une des plus grandes chansons du patrimoine réunionnais, Rest’ la Maloya, pour cette figure emblématique d’une musique rock, pop et world, entre accents colorés de chaleur et percussions toniques et claquantes,  au milieu des reprises des fameuses épopées collectives, La Salsa, San Salvador, Noir et blanc, Stand the Ghetto, Y a pas qu’à New-York …  comme Idées Noires, une chanson d’amour chantée jadis avec Nicoletta. Notons aussi l’originalité de la pipe celtique de Kevin Camus  qui accompagne Lavilliers, quand il interprète On the road again avec une sagesse suave et tranquille .
Sept musiciens, aussi  excellents que  facétieux accompagnent le chanteur: guitares, basse, batterie, claviers, percussions, cuivres, violoncelle, contrebasse. Lavilliers répond toujours aux signes imaginaires de sa propre mythologie fantastique, un dur au grand cœur qui joue de ses bras de boxeur au quart de tour quand l’injustice devient trop grande sur cette planète arrogante et cassée en deux : les nantis d’un côté, qui appauvrissent l’air et la terre, et les déshérités, de l’autre, forcément les plus nombreux. Qu’à cela ne tienne : Vivre encore…
Le rocker poète prête aux mots la saveur qui leur sied ; comme le bon vin, il sait vieillir  avec  une certaine prestance, avec aussi cette dignité de l’homme qui lui est si chère.

 Véronique Hotte

Festival Interceltique de Lorient du 1er au 10 août,  et le 9 août à la Citadelle de l’île d’Yeu.

 

 

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