Les Insomniaques

  Les Insomniaques de Juan Mayorga, mise en scène Anne Cosmao.

webjmayorga.jpgCette pièce de Juan Mayorga , dont avait pu voir cette saison, brillamment montée par Jorge Lavelli Le garçon du dernier rang,  a pour thème et prétexte, comme de nombreuses pièces et films, la nuit dans la ville contemporaine et  le changement des rapports humains qu’elle peut engendrer. Dans cet immeuble, il y a deux couples appelés par Mayorga les Petits et les Grands, sans aucune autre identité, qui se connaissent peu, voire presque pas, et deux hommes l’un appelé L’Homme au chapeau  et un autre nommé Le Docteur; l’Homme Petit a sans doute eu un jour l’intuition que son voisin du dessous était sans-papiers, et commence à exercer un chantage pour s’en faire une sorte d’ami mais cette amitié repose sur un malentendu, puisqu’elle est fondée sur une domination psychologique; quand le Petit rencontre le Grand pour la première fois, alors qu’il le croisait juste dans l’escalier, il commence par lui demander s’il connaît les termes de la loi 3754, et va commencer  par exiger qu’il boive un verre avec lui, alors que le Grand n’en éprouve visiblement aucune envie… Quant aux deux épouses, elles semblent attirées par deux hommes: pour  la Grande l’Homme au chapeau et pour l’autre, Le Docteur….
Le Grand a un travail, quelque chose comme veilleur de nuit/infirmier dans une sorte de résidence pour personnes très âgées et sa femme vient lui rendre visite, de même que la Petite va voir le Petit à son bureau. La Grande, qui est interprète/traductrice fait appel au Petit pour une réparation électrique et parle avec lui des choses banales de la vie; elle semble assez frustrée  et  quittera finalement son mari pour un homme qu’elle a à peine vu et qu’elle va retrouver sur un quai de gare. Ce sont quelques unes des  courtes scènes qui se succèdent et qui sont censées , à partir d’un thème sans cesse reconvoqué: celui des sans-papiers, nous parler de la société contemporaine, des choix que les hommes font, le plus souvent au détriment de leur propre liberté,des rapports souvent ambigus, parfois teintés de manipulation sournoise que les gens- entre curiosité parfois malsaine et vraie gentillesse- entretiennent avec leurs voisins les plus proches. Anne Cosmao  semble éperdue d’admiration devant cette pièce mineure de Mayorga dont la construction fait souvent penser à une impitoyable démonstration mécanique dont se réjouit sans doute l’auteur. Mais les dialogues,parfois brillants, tiennent plus  de l’exercice de style universitaire et  sont d’une sécheresse impitoyable; ils ne sont, sinon à quelques rares moments,  pas très savoureux pour le public, et déclenchent un ennui profond .
On nous rétorquera sans doute que c’est pour mieux  peindre l’anonymat des grandes villes, et les relations à l’intérieur des couples et  pour nous renvoyer à nos propres obsessions.  Mayorga, prétend Anne Cosmao,  revisite  la structure triangulaire chère aux vaudevilles »… On veut bien mais les « revisitations » sur ce mode démonstratif et sans efficacité théâtrale, grand merci , on a déjà donné!
La pièce de Juan Mayorga aurait peut-être pu être sauvée par une mise en scène et une direction d’acteurs efficaces, et une scénographie qui rende service à la pièce, ce qui est quand même en principe le but de l’opération. Malheureusement, on est loin du compte! Seul Thierry Barrèges ( l’Homme Petit) et Marine Segalen ( La Femme Grande semblent parfois crédibles, mieux vaut passer sous silence le jeu des autres acteurs sans doute englués dans une scénographie où il s’agit , dit Anne Cosmao,  » de gérer deux formes d’espace, le public et le privé » ; c’est pourquoi du sable blanc délimite au sol les deux appartements »;  » l’élément central de la scénographie ( de Nicolas Ganter) étant une fenêtre qui peut aussi signifier un écran de télévision ou la vitrine d’un café , un objet qu’on regarde et qui permet de voir »… Encore faudrait-il  que tous ces objets scéniques en carton beige , cet espèce d’écran en polystyrène assez tristounet et ces lignes de sable blanc fassent  sens et rendent service au texte, ce qui est loin d’être le cas. Quant aux costumes des hommes  » qui portent la même veste de travail, ouverte différemment, de façon à ( sic) traduire leur personnalité opposée tout en jouant sur une certaine gemmellité », mieux vaut là aussi oublier le charabia de ces pieuses  intentions!
Quel public Anne Cosmao espère-t-elle conquérir avec ce genre de réalisation, sinon les copains et la famille venus en force soutenir cette mise en scène improbable d’un texte  mineur?

 

Philippe du Vignal

 

Chaque pièce représentée pour le prix Théâtre 13/ Jeunes metteurs en scène 2009 est jouée deux fois; reste à voir Dernier remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Julie Deliquet les 19 et 20 juin à 19h30; La Cruche cassée d’Henrich von Kleist les 23 et 34 juin à 20 h 30,  mise en scène de Thomas  Bouvet et Chaos debout de Véronique Olmi, mise en scène de Nelly Morgenstein les 26 et 27 juin à 19 h 30.


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Vivant

Vivant d’Annie Zadek, mise en scène de Pierre Meunier.

 » Ni théâtre ni roman ni poésie, mais tout cela à la fois plus le reste. plus tout le reste. Ma conviction est qu’écrire contemporain, ce n’est pas faire table rase du passé ( processus d’exclusion) mais bien plutôt se situer comme héritière de l’histoire de la littérature, de l’histoire de l’art, de l’Histoire tout court dans un processus d’accumulation, ou rien n’est exclusif de rien, où l’on est à la fois vieux et jeune, homme et femme et vivant et mort, tout est rien tout est son contraire » écrit  Annie Zadek.
vivant.jpgEn effet Vivant, paradoxalement ne parle que de la mort ou plutôt de la peur de la mort, à la fois comme souhaitée et redoutée, mais aussi de la vie et des erreurs qu’on a commises mais qu’il faut bien assumer tant bien que mal.  « D’ailleurs c’est MOI qui meurs » dit l’homme, joué par Hervé Pierre, mais Vivant a aussi un écho profond, immédiat dans le bébé prêt à sortir du ventre de Julie Sicard que l’on devine d’abord enceinte dans l’ombre à l’avant-scène, puis que l’on verra attentive envers cet homme qu’elle déshabille puis lave. La dernière image et très belle image, ce sera Julie Sicard, en fond de scène , presque nue, en slip et soutien-gorge noir, debout dans l’ombre, en train de mettre un robe rouge. Message reçu: après cette interrogation sur la mort, la vie dans sa force, la vie encore fragile d’un futur bébé déjà presque là.
Ce monologue d’une heure a été inspiré par la fin, quelque peu suicidaire, à la fois triste et magnifique, de Léon Tolstoi, qui, un jour à 82 ans,  quitta tout ce qu’il aimait:  sa femme Sophie, ses sept enfants qu’il leur  restait sur les treize qu’ils avaient eu, et sa maison d’Isnaïa Poliana,  brutalement et  sans retour; il prit un train pour un ailleurs qu’il ne connaissait même pas, mais, en triste état, fut obligé de descendre dans une petite gare du village d’Astapovo où il mourut, seul ou à peu près, d’une pneumonie, après avoir refusé de voir sa femme. Enfin délivré de ses doutes et de ses obsessions, de ses peurs et des regrets qui le rongeaient.
L’homme- que joue Hervé Pierre-est là , à quelques mètres de nous et, dans une sorte de rêverie poétique sur la mort,  nous parle de sa vie qu’il considère comme ratée au moment où il voit lucidement qu’elle sans s’enfuit sans espoir de retour.Et, malgré son désir de rester vivant, il n’en peut plus de cette existence qu’il trouve absurde, sans intérêt; comme Tolstoï qui considérait avec mépris la plupart de son œuvre gigantesque , et se voulait plus terrien qu’intellectuel, tout en ayant passé cinq années à écrire Anna Karénine ; comme nous tous, il n’en est pas à une contradiction près. Déchiré mais encore vivant, à l’approche de la mort, de  sa mort qu’il veut vivre lucidement.
Pierre Meunier, à la fois brillant créateur de ses propres monologues, poète théâtral et réalisateur de films, vieux complice d’Hervé Pierre, qui avait mis en scène récemment mis en scène Eloge du poil de Jeanne Mordoj  (voir Le Théâtre du blog) a entrepris de donner chair à ce texte d’Annie Zadek pour arriver, comme elle dit, à  créer cette matérialité de la scène dont on la sent très admirative. Pierre Meunier a  bien réussi son coup en dirigeant Hervé Pierre, que vous pouvez aussi voir dans La Grande Magie d’Eduardo de Filippo à la salle Richelieu et qui a obtenu avec raison le Prix de la Critique; il se révèle une fois de plus, être un excellent comédien.
Dès les premières minutes, il sait se rendre crédible et juste; il est là, physiquement, à moitié affaissé sur ce petit plateau de bois incliné,pitoyable et digne en même temps, en donnant exactement le rythme ,l’énergie et la sensibilité qui convient à ce texte d’une heure, et Julie Sicard, apporte en contre-point, silencieuse et attentive, sa belle présence.

Reste la scénographie un peu compliquée, faite de toiles peintes sur châssis qui tombent petit à petit, et finalement peu convaincante, parce que trop prégnante: elle surligne le propos et ne se révèle pas indispensable. Mais il y a tout un travail sur le son d’Alain Mahé, tout à fait remarquable; c’est seulement dommage que le bruit du métro, sourd et pénible, pollue des moments qui devraient être silencieux, après le merveilleux vacarme des ferrailles des trains qui passent. Ce Studio-Théâtre, creusé dans les sous-sols du Musée du Louvre, est une salle décidément froide, sans âme et sans grand intérêt, qu’Hervé Pierre et Julie Sicard arrivent quand même à faire vivre.
Alors à voir, oui, si vous voulez découvrir un texte hors-normes, un peu inégal sur la fin, mais remarquablement interprété.

Philippe du Vignal

Théâtre-Studio de la Comédie-Française jusqu’au 28 juin à 18 h 30.

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La maladie de la famille M.

  La maladie de la famille M. de Fausto Paravidino, mise en scène de Radu Afrim.

image2.jpg  D’abord , une petite piqûre de rappel; Fausto Paravidino est , à 33 ans, l’auteur dramatique vedette en Italie  et il est maintenant  bien connu chez nous, puisque nous avons pu voir, entre autres,  Deux frères montée par Jean-Romain Vesperini, Peanuts par Christian Benedetti,  Nature morte dans un fossé par  Patrice Bigel puis par le collectif DRAO, et le très beau Gênes 01 mis en scène par Victor Gauthier Martin, qui témoigne des violences policières sans précédent dans l’Italie contemporaine lors du sommet du G8 en 2001.; quant à  La  maladie de la famille M. , c’est la première pièce  de Fausto Paravidino qui a commencé par être acteur mais est aussi maintenant , scénariste metteur en scène et traducteur de l’anglais pour Shakespeare et Pinter, dont il est une sorte de  petit cousin.
   La pièce  vient d’être montée par Radu Afrim au Théâtre national de Timisoara   par Radu Afrim qui a le même âge que Paravidino;  jeune metteur en scène  roumain, il fut remarqué , quand il monta une adaptation des Trois soeurs de Tchekov et on le considère en Roumanie comme l’un des plus doués de sa génération.
  La pièce  a pour thème la vie au quotidien d’une famille ordinaire frappée d’une maladie bizarre; le père parait assez mal en point ; quant aux trois enfants, Martha l’aînée qui joue un peu le rôle de mère de famille depuis que la leur a disparu il y a quelques années,et dont ils n’ont pas fait le deuil Maria la cadette qui semble s’être réfugiée dans une vie sexuelle assez intense et Gianni , un garçon d’une vingtaine d’années. Il y a aussi Fulvio et Fabrizio, vieux copains qui se partagent les faveurs de la jolie Maria, et qui sont en conflit ouvert, tout en restant très proches. Gianni, mourra, dans des circonstances mal élucidées, suivi très vite par son père que l’on avait dû faire hospitaliser. C’est du moins ce que dit Gianni, à la toute fin de la pièce, dans la seule vraie belle scène, quand il raconte son décès et celui de son père.
   Quand on entre dans la salle, les acteurs sont déjà en place dans une sorte de sous-bois , au sol couvert d’écorces rouges de pin, et où sont plantés quelques dizaines de branches sans feuilles de bouleau et de chêne; côté jardin, il y a une grande table, une  étagère à bibelots, et un petit réchaud à gaz; et , côté cour, un lit en métal cuivré où le père, Luigi, dans un grand manteau de laine tricotée, plus ou moins incontinent,  passera le plus clair de son temps; en attendant, il tire un gros ours en peluche à roulettes. Il y a aussi dans le fond, une baignoire ancienne, et , pas très loin  ,un gros téléviseur posé à même le sol.

  Et puis la pièce commence avec de très courts dialogues entre les deux soeurs, ou entre Martha et le père. Il y aussi Fulvio et Fabrizzio qui débarquent à tour de rôle; le téléphone sonne ; c’est Fabrizio qui appelle d’une cabine en fond de scène et le père répond au moyen de bulles écrites. Scène de bagarre entre Fabrizzio et Fulvio; scènes de repas de polenta avec tout le monde. Conversations toujours banales, en général assez souvent sur fond de relations sexuelles qui obsèdent Maria comme les deux garçons. On parle, on parle , on mange parfois , on boit du café et et l’on vomit aussi mais les personnages sont assez mal définis, si bien qu’il faut attendre près d’une  heure pour savoir exactement qui est qui, qui fait quoi; c’est d’autant moins facile qu’il faut regarder la scène mais avoir aussi l’oeil sur l’écran de surtitrage. 

  Paravidino , quand il écrivit cette première pièce n’avait pas la maîtrise que l’on perçoit dans  les remarquables dialogues de  Nature morte dans un fossé,ou dans les récits de Gênes 01 , même si l’on y trouve déjà les thèmes de ses pièces ultérieures: la vacuité et l’absurde de toute existence, la fascination pour le sexe, le manque d’énergie, l’ennui, l’incapacité à créer quoi que ce soit d’un peu intelligent ou de sensible.  Ce qu’il réussit si bien à faire dans Deux frères, ou de Nature morte dans un fossé, semble ici encore à l’état de brouillon prometteur.
  La scénographie de Velica Panduru est d’une belle intensité  visuelle mais Afrim n’a sans doute pas eu l’idée du siècle quand il lui a demandé d’imaginer un sous-bois pour ce type de pièce; on veut bien que cette « chronique sociale prenne ainsi un relief poétique inattendu, portant à une nouvelle puissance la  fantaisie et l’humanité du texte », comme le déclare un peu triomphalement Daniel Loyaza dans le programme. Mais, à l’évidence, on attend encore de pouvoir savourer ce relief poétique inscrit au menu ; et ce sous-bois sophistiqué ressemble davantage à une installation plastique aux parfums surréalistes- avec  cette baignoire ancienne blanche, enrobée de fumigènes où les personnages vont faire trempette de temps à autre. Déjà peu probants, ils ont évidemment du mal à se situer et, donc,  à nous convaincre: dès lors, tout s’éparpille et n’offre qu’un intérêt des plus limités . Il y faudrait  un  texte plu solide que cette suite de petits dialogues qui ne font pas vraiment sens.

  Quant à Radu Afrim , il a reçu de nombreux prix  suisses et roumains..Mais, même s’il sait faire les choses et diriger des comédiens,  sa mise en scène ne déborde pas d’imagination… Et,  comme la chose dure deux heures dix sans entracte, le temps n’en finit pas de finir. Le jeune metteur en scène a, au moins, réussi à bien choisir ses comédiens : Claudia Ieremia et Malina Manovici sont tout fait crédibles, comme le sont  Victor Manovici, Colin Buzoianu et Eugen Jebeleanu; mais Ion Rizea, qui joue  Luigi le père, surjoue  sans arrêt et c’est dommage.
  Alors, à voir ? Il faut bien admettre que l’on ressort de là assez déçu, que l’on ait ,comme nous, vu les autres pièces de Paravidino ou pas. C’est à vous de juger: si vous êtes roumain, vous aurez au moins le plaisir de retrouver la  langue de votre beau pays ; si vous êtes italien et fana de théâtre contemporain, vous pourrez découvrir la première  pièce de Paravidino; sinon, il faut être poussé par une sacrée curiosité. Mieux  vaut  peut-être attendre une reprise de Gênes 01 ou de Nature morte dans un fossé pour découvrir l’univers de Paravidino…

Philippe du Vignal
Théâtre de l’Odéon-Théâtre de l’Europe Ateliers Berthier , jusqu’au 21 juin.

 

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LA MALADIE DE LA FAMILLE Ateliers Berthier Odéon par Edith Rappoport

de Fausto Paravidino, mise en scène Radu Afrim
C’est une famille qui pourrait être ordinaire, mais Radu Afrim, jeune et talentueux metteur en scène roumain, situe l’action dans une  vaste forêt de bouleaux jonchée de copeaux et de feuilles rouges. Maria la cadette s’envoie en l’air avec de multiples amants, elle ne sait lequel garder. Marta, l’aînée est gardienne du foyer, depuis la mort de leur mère, elle materne leur père, étrange et difforme, autoritaire et tendre à la fois, ainsi que leur jeune frère Gianni.  Les deux amants qui se disputent les faveurs de Maria sont bien accueillis à la table familiale. L’étonnant décor et les costumes de Velica Panduru, l’impeccable interprétation des six comédiens  roumains (la formation des acteurs n’est tombée avec Ceausescu) donnent à cet étrange spectacle, au delà du quotidien sordide évoqué par la pièce, une vraie dimension poétique.

 

Nuit Blanche chez Francis

Nuit Blanche chez Francis,  textes, chansons, vérités profondes et autres plaisanterie, spectacle conçu, réalisé et présenté par La Belle Equipe: Jean-Baptiste Artigas- Guillaume Destrem- Alain Dumas- Didier Le Gouic.image11.jpg

 Francis Blanche a, pour beaucoup d’entre nous, disparu des écrans radar depuis bien longtemps… Il était né en 1921 et a commencé vers 17 ans au cabaret; il a joué au théâtre avec les fameux Branquignols de Robert Dhéry , écrivit aussi et interpréta plusieurs pièces dont Adieu Berthe, joua dans une centaine de films dont un bon nombre de nanars comme il le reconnaissait lui-même, mais a tout de même joué dans Belle de nuit  de Luis Bunuel,  dans plusieurs films de Jean-Pierre Mocky, et dans Les Tontons de Georges Lautner . C’était lui encore le dialoguiste du film La grande bouffe  de Marco Ferreri.Il aussi fait de tout, quelques 673 chansons dont la fameuse Débit de lait, débit de l’eau de Charles Trenet , de nombreux poèmes réunis notamment dans le recueil Mon Oursin et moi, Il était sans aucun ans doute curieux de tout, je l’avais même rencontré en 1967,  à Mysteries and smaller pieces, le fameux spectacle qui fit connaître le  Living Theatre en France.

  C’était aussi le précurseur des canulars téléphoniques comme cette réclamation  à propos d’un ouvre-boîte dont il n’arrivait pas à se servir pour ouvrir une boîte de petits pois. Il  s’était  aussi rendu célèbre avec son complice et ami Pierre Dac, en créant les  fameux feuilletons radiophoniques comme Malheurs aux barbus ou Signé Furax ( 1043 épisodes!)  ; au lycée, ceux qui avaient le privilège de pouvoir rentrer chez eux déjeuner, racontaient aux copains l’épisode quotidien…

  Francis Blanche  était une sorte d’ovni dans le monde artistique, qui ne manquait pas d’impertinence et d’irrespect par rapport aux valeurs établies, politique comme religieuses, et l’on reste encore admiratif trente cinq ans après sa disparition, des jeux verbaux, mots à tiroirs, devinette stupides, calembours, tous porteurs d’une véritable poésie, comme ses chansons réécrites sur des musiques célèbres, que ce soit sa  formidable Truite de Schubert d’après son Quintette en la majeur , ou d’autres comme La Pince à linge d’après La Symphonie n°5 de Beethoven. 

  On connaît beaucoup de choses de Francis Blanche mais c’est un vrai régal de les redécouvrir aussi  subtilement interprétées. Donc, La Belle Equipe s’est emparée de ces chansons, petites fables « idiotes »,  imitées des grandes, devinettes stupides , faux interviews ou poèmes, aphorismes et autres pensées, avec beaucoup de savoir-faire  et d’intelligence scénique. Disons,les choses sans hésitation, c’est un spectacle tout à fait remarquable : à la fois bien équilibré ,avec une dramaturgie exemplaire où rien n’est laissé au hasard; entre le cabaret et le théâtre; à quatre ,ils  savent à peu près tout faire; ils chantent aussi bien qu’ils  jouent, sans jamais en faire de trop, en s’ accompagnant au piano ou à la guitare…

  Il n’y a pas grand chose sur la scène que des rideaux noirs et cinq chaises tubulaires d’école maternelle. Et ils ont tous les quatre un réel talent de conteur: diction et gestuelle très précise, unité dans le jeu, facilité pour passer du chant choral au jeu. C’est à la fois tout à fait simple et d’une grande rigueur; le seul petit bémol est l’évidente médiocrité des costumes qui ne sont pas signés et qui devraient être revus et corrigés d’urgence.
Et tous les sketches qu’ils soient joués en solo ou en groupe sont de petit bijoux: comme celui du cinéaste italien très branché qui déclare :  » Le cinéma pour moi est visuel  » et précise avec beaucoup de prétention qu’il a innové ces dernières années en supprimant la voix et le son, c’est à dire en inventant  un cinéma  qu’il qualifie de muet On retrouve ce qu’il y a de meilleur dans l’univers déjanté de Francis Blanche: à la fois cette espèce de délire et de jubilation  devant la bêtise et la prétention humaines, souvent teintée d’une certaine mélancolie  en filigrane qui fait tout le charme de ces textes où chaque mot est pesé, chaque phrase est à sa juste place.

  Et vraiment, cela fait du bien, de rire mais de rire vraiment, surtout en fin de saison, quand on a vu   des spectacles aussi sinistres que le Let me alone de Bruno Bayen à la Colline ; même si, parfois, il y  de la tristesse dans l’air quand les quatre compères disent des extraits de Mon oursin et moi:  » On ne peut ruiner  que celui qui fut riche. Et l’on ne peut tromper que celui qu’on aima » ou  » Le chagrin est une sorte de chat sauvage, de couleur grise. son cri est plutôt triste et lugubre. Il faut se mettre à plusieurs pour en venir à bout. Car tout seul, on arrive mal à chasser le chagrin ».
A voir? Pas le moindre doute là-dessus;  et cela aurait fait plaisir  à Francis Blanche,cette nuit blanche se passe dans la salle du Théâtre noir….

 

Philippe du Vignal

Théâtre  du Lucernaire, 53 rue Notre Dame des Champs, à 20 heures

www.dailymotion.com/video/x1xs46_extraits-nuit-blanche-chez-francis_creation

La dame de chez Maxim

La dame de chez Maxim de Georges Feydeau mise en scène de Jean-François Sivadier.

 

maxim.jpgC’est avec cette Dame de chez Maxim, le troisième Feydeau de la saison dont nous vous  rendons compte, après La Puce à l’oreille, mise en scène par Paul Golub au Théâtre de l’Athénée, et les Fiancés de Loches à Nanterre -Amandiers, mise en scène de Jean-Louis Martinelli,  ( voir les critiques dans theatredublog) tous les trois créés dans un théâtre public. Il faudrait aussi signaler aussi au théâtre Saint-Georges, sa toute première pièce Chat en poche où il fait déjà preuve d’une sacrée imagination pour faire vivre deux familles des situations ingérables.
Bref, c’est l’année Feydeau, dont les pièces débarquent, dans un style ou un autre, comme de bons antidotes à ce que l’on appelle « la crise ». Jean-François Sivadier, l’excellent metteur en scène d’Italienne avec orchestre ( 1996 déjà ),  du Mariage de Figaro  et d’une très remarquable Vie de  Galilée de Brecht, s’est emparé avec la plupart  de ses acteurs habituels de la pièce de Feydeau .

  Sans être la meilleure de l’auteur ( la dernière partie s’essouffle un peu ), elle est un bel exemple de la la machinerie mise en place pour faire naître  le comique à partir d’une situation qui est déjà au départ ingérable et qui va, au fil du temps et des circonstances, engendrer quiproquos, malentendus, délires et mensonges en  tout genre improvisés à la dernière seconde, pour arrêter la catastrophe imminente le plus souvent au sein d’une famille ou d’un couple. Et cette Dame de chez Maxim n’échappe pas à la règle; on ne va pas vous résumer toute la pièce , ce serait trop long , impossible et surtout inutile.

    Il s’agit des mésaventures du brave docteur Lucien Petypon qui ,après une nuit où , avec son collègue et ami, le docteur Monchicourt; il n’ pas bu que de l’eau, et  retrouve , dans son lit la Môme Crevette, , une danseuse du Moulin-Rouge. Il est évidemment prêt à tout pour se débarrasser de cet élégant fardeau,  (qu’il ne se souvient même plus d’avoir ramenée chez lui)avant que son épouse Gabrielle ne s’en aperçoive.. Mais la jolie fille, a bien envie de laisser pourrir la situation qui ne peut que lui profiter, puisque la balle est dans son camp. Ce qui parait déjà difficile à résoudre pour  Lucien, mais ,comme chez Feydeau,une catastrophe n’arrive jamais seule,  son oncle, le colonel Petypon, de retour d’Afrique, vient le prier de venir au mariage de sa fille dans son château de Touraine.

  Bien entendu, le colonel croit que la môme Crevette est l’épouse de Petypon qui se verra donc obligé de l’emmener au mariage, en prétextant un déplacement d’ordre médical des plus urgents. Et bien entendu aussi , Gabrielle prendra le train suivant et arrivera elle aussi au château; et Monchicourt ne tarde pas on plus pour venir en aide à son vieux copain. Mais c’est un peu comme dans La puce à l’oreille avec son hôtel du Minet galant, tout ce beau monde se retrouve là où la môme Crevette n’a aucune raison d’être , d’autant plus qu’elle y   retrouve ,par hasard, son ancien amant, le lieutenant Corignon et … futur époux de la fille du colonel; mais, au cours de la réception,  la môme Crevette  accumule gaffe sur gaffe avec un plaisir évident et une sorte de perversité , et  devient de plus en calamiteuse au grand désespoir de Lucien ; en effet,  elle est pige vite et est capable avec cynisme et sang-froid, de  renverser une situation au tout dernier moment, elle  réussit même à être au mieux , sous une fausse identité de cousine, avec Madame Petypon. La môme Crevette, dans ce domaine là, ne doit pas en être à son coup d’essai et connaît bien les hommes…   

  Coup de théâtre  inattendu: elle s’enfuira avec son ancien amant. Les hasards chez Feydeau, même programmés sont toujours formidables , parce qu’inattendus, et sauvent les choses in extremis. Et même quand on connaît la pièce, on est comme des enfants, on les savoure encore… Revenu à Paris, le brave docteur Petypon arrive à se tirer, lui,  des situations  les plus accablantes , grâce à une invention diabolique de son crû: le fauteuil extatique , sorte de chaise électrique inoffensive qui a le don de figer  en une  demi- seconde, dès que l’on appuie sur un bouton, les gestes et les paroles de la personne qu’il y fait asseoir.  ( voir photo plus haut) .

  Gabrielle a fini  par tout comprendre ( elle aura mis du temps! ) mais le couple Petypon, arrivera ,tant bien que mal, à  se réconcilier. Même après tant de  demi-scandales et autant d’incroyables aventures qui n’auraient jamais dû se produire si Petypon n’était pas rentré ivre mort chez lui. Un couple, semble nous dire Feydeau , reste un couple.   La morale est un peu grinçante et cynique; qu’importe, il y aura eu , entre temps, des scènes du plus haut  comique, dès lors que l’on accepte les conventions et l’invraisemblable des situations, qui, plus d’un siècle après la création de la pièce , fonctionnent encore parfaitement; et dans l’écriture comique, chacun sait que c’est loin d’être évident. 

  Reste à savoir maintenant , comment s’emparer en 2009, d’une pièce aussi magnifiquement délirante; Golub et Martinelli avaient choisi de situer la pièce à notre époque; avec des décors assez laids et une  mise en scène discutable  chez Golub, et plutôt réussis mais peu crédibles chez Martinelli; Jean-François Sivadier a lui choisi de situer les choses sur un plateau nu ,avec toute une machinerie de fils que l’on fait fonctionner à vue sur le côté. Quelques chaises de bois blanc alignées ou non, un canapé, un lit , avec un ciel de lit blanc qui restera ensuite comme drapé et des panneaux de latté qui descendent des cintres pour figurer des portes ou une table de buffet,  voire les tableaux historiques du château, et un grand coffre en miroir sans tain pour figurer la chambre de madame Petypon où elle est enfermée mais  d’où elle peut observer la réception. Sivadier adore la machinerie, les praticables  qui se déplacent  au fur et à mesure ,  bref, tout l’endroit comme l’envers, et peut-être encore plus l’envers  de la représentation théâtrale. A vrai dire, ce qui peut fonctionner pour Brecht , n’est pas aussi réussi chez Feydeau, et tout se perd un peu sur le grand plateau de l’Odéon.

  On a souvent l’impression que Jean-François Sivadier  s’est fait lui-même piéger par la scénographie qu’il a installée avec la complicité de Daniel Jeanneteau et de Christian Tirolle, en voulant faire, à tout prix, preuve d’invention: du genre, je ne vais pas me contenter de ce que les autres ont déjà fait  ( entre autres, Alain Françon qui avait réussi les choses avec un décor beaucoup plus malin),  et vous allez voir ce dont je suis capable pour dire toute la modernité du texte de Feydeau! Mais les costumes sont de toutes les époques et assez hideux, disons les choses! Il doit sûrement y avoir une intention là-dessous,  mais laquelle?  

Et  cela finit évidemment par nuire à la mise en scène qui reste quand même  bien menée, même s’il y a une baisse de rythme dans la seconde partie, en partie, à cause de la pièce qui commence à patiner un peu. Mais cette déconstruction prétentieuse appliquée à Feydeau était- elle  indispensable? La réponse est carrément non. C’est dommage;  surtout,  quand  Sivadier a eu l’intelligence de faire appel à quelques grands interprètes , qu’il dirige très bien ,comme  Nora Krief en môme Crevette, qui joue à la perfection et  avec gourmandise,cette sale gamine intelligente,pas vraiment vulgaire mais trop heureuse de pénétrer dans un milieu qui n’est pas du tout le sien pour se payer une bonne tranche de rigolade , à coup de provocations et de coups tordus qu’elle ira raconter  à ses copines.Du grand art…Nicolas Bouchaud, excellent comédien, lui aussi,  joue, avec beaucoup de finesse et de second degré, le pauvre docteur Petypon qui, complètement égaré d’abord, puis,  assommé par tant d’ennuis,  remonte la pente pour la redescendre aussitôt ,en dégoulinant  de sueur et d’accablement. Et Gilles Privat, avec sa silhouette et sa voix inimitable , est un merveilleux colonel stupide et arrogant… Et le spectacle doit beaucoup à ces  trois acteurs exemplaires.  Le reste de la distribution est aussi de bonne tenue, même si, mais- est-ce évitable sur un aussi grand plateau?- les acteurs  crient souvent et sans raison.

   Alors à voir? Oui, si l’on veut, mais l’on peut aussi  regarder le spectacle sur Arte demain, mais ce n’est pas et ,de loin, malgré des airs de fausse modernité et des trucs bien usés comme ces allers et retours dans la salle qui ne servent à rien, la meilleure  des Dame de chez Maxim que l’on ait pu voir. Ce dimanche dernier, la salle était bien remplie et une bonne partie du public était même assez jeune, ce qui fait toujours plaisir, mais les applaudissements , malgré plusieurs rappels, n’étaient pas non des plus délirants.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Odéon  jusqu’au 25 juin  puis à partir d’octobre à Sceaux, Reims, Grenoble, Amiens, Annecy, Caen, Nantes et Valence; et demain soir donc mercredi à 20 H 45 sur Arte.

 

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LA DAME DE CHEZ MAXIM  Théâtre de l’Odéon par Edith Rappoport

de Georges Feydeau, mise en scène Jean François Sivadier
Ils sont seize comédiens, une vraie troupe, pour brosser l’imbécillité d’un drame bourgeois et en dépit de la minceur de l’intrigue, peut-être à cause d’elle, c’est un régal jubilatoire qui déploie des rires salutaires et bien rares au théâtre. Un médecin Lucien Petypon se retrouve au lendemain d’agapes arrosées, il ne se souvient plus de rien. Il a ramené chez lui la Môme Crevette (émoustillante Nora Krief), dont il cherche désespérément à se débarrasser, au moment où son vieil oncle,le Général Petypon, vient l’inviter au mariage de sa nièce. Il  prend la Môme pour son épouse, émoustillé, il l’invite aussi. De fil en aiguille, toujours au bord du scandale, la femme de Petypon (excellente Nadia Vonderhuyden) finira par pardonner et se révéler, le général emmènera la Môme en Afrique. Comme toujours, Nicolas Bouchaud est prodigieux dans le rôle principal, mais on peut saluer l’ensemble de la distribution, en particulier Gilles Privat en général et Stephen Butel en Mongicourt, l’ami fidèle

Edith Rappoport

 

Les Justes

Les Justes d‘Albert Camus  mise en scène de Guy-Pierre Couleau.lesjustes3.jpg

Nous vous avions parlé en mai dernier de la première partie de ce diptyque  mis en scène par Guy-Pierre Couleau, à savoir Les Mains sales de Jean-Paul Sartre, dont on pouvait avoir  des  raisons de croire que le texte écrit il y a cinquante ans ne tiendrait pas vraiment la route. Mais, non, Guy-Pierre Couleau avait intelligemment mené sa barque de metteur en scène,  moyennant quelques coupes dans la  pièce, une mise en scène au coredau et une solide distribution   et l’on attendait avec un peu d’impatience ces Justes qu’il avait monté l’an passé. Irène Sadowska vous en raconte plus loin l’intrigue- un attentat, finalement réussi , après un premier échec, contre le grand Duc Serge à Moscou en 1905 : donc,  nous n’y reviendrons pas.
Les deux pièces , celle de Camus et celle de Sartre, tous les deux orphelins de père, tous les deux philosophes et amis avant  d’avoir de sérieuses divergences de vue, ont beaucoup de choses en commun: le thème de l’attentat contre une personnalité politique de premier plan. Les temps anciens ont connu le couteau ou les instruments dits contondants depuis il ya eu le  revolver, le pistolet mitrailleur mais  la bombe reste sûrement la chose  la  plus efficace et en vente libre dans tous les réseaux mondiaux , et, de plus ,on a le choix…  L’attentat a  toujours prospéré  et,  à toutes les époques ; il  semble même  promis à un bel avenir mais il y a une condition sine qua non: être prêt à faire le sacrifice de sa pauvre vie , ce qui n’ a aujourd’hui plus toujours  de poids, dès lors que l’on a correctement, avec des arguments psychologiques et surtout religieux au mauvais sens du terme, instrumentalisé  et/ou drogué l’heureux bénéficiaire du  merveilleux contrat.
Mais autrefois, dans ce choix de tuer ou de ne pas tuer, n’y-avait-t-il pas,  bien d’autres raisons enfouies dans l’inconscient des personnages d’Albert Camus; les meurtriers actuels, comme le rappelle justement Irène Sadowska, n’ont plus ces états d’âme ni ces scrupules;  et des centaines de morts et d’ handicapés à vie ( que l’on oublie trop souvent  dans les sinistre bilans)- toute race et tout âge confondus , c’est aussi cela la conséquence de ces voyages en avion à l’autre bout de la planète – ne pèsent pas bien lourd dans la balance, quand il s’agit de mettre un projet à exécution. D’où sans doute le fait que la pièce semble quelque peu datée mais Albert Camus , malheureusement ,ne possède pas non plus la langue souvent remarquable de Jean-Paul Sartre.  Il y a quand même dans ce texte des phrases et des répliques qui , maintenant, ont du mal à passer ,sans aucun doute, à cause d’une certaine naïveté et d ‘une lourdeur difficile à accepter,  du genre: « Ceux qui aiment vraiment la justice n’ont pas droit à l’amour » ou  » Vivre est une honte, puisque vivre sépare  » ou encore  » C’est tellement plus facile de mourir de ses contradictions que de les vivre ».  On pourra toujours me rétoruquer que ce sont les personnages qui parlent et non la voix de Camus….

La pièce reste bien ficelée mais les dialogues , aujourd’hui ont souvent un peu de mal à passer; c’est la dure loi du théâtre, comme dirait Hervée de Lafond, co-directrice du Théâtre de l’Unité.* Et Guy-Pierre Couleau semble du coup moins   à l’aise dans sa mise en scène : la scénographie ressemble à un bel exercice de style avec des panneaux qui se déplacent et des portes que l’on ouvre  sans cesse; la direction d’acteurs est aussi moins rigoureuse; pourquoi les comédiens, notamment François Kergoulay et Michel Fouquet , se mettent-ils à crier sans raison quand ils veulent être convaincants, ( ce qu’on apprend à ne surtout  pas faire, à peine entré dans un cours d’art dramatique correct) .. .
Anne Le Guernec, qui joue Dora, est plus sobre dans son jeu tout comme Gauthier Baillot , et elle a toujours la même aussi belle et simple  présence sur scène que dans Les Mains sales et ,du coup, est bien plus convaincante.. Reste un travail de mise en scène honnête, un peu molle et conventionnelle qui manque  de rythme, et  qui ne  fera sans doute pas date .Mais le ver était dans  le fruit: la pièce a été , et reste, largement surévaluée et ce n’était  sans doute pas l’ idée du siècle  de la monter avec celle de Sartre.
Alors à voir?  C’est à vous de voir comme on dit. Les représentations de Paris- il s’agissait d’une courte reprise- sont finies mais, si vous les  croisez sur votre route, pourquoi pas,  et si vous n’êtes pas trop exigeant. Ou bien si vous êtes  vraiment un inconditionnel de Camus… et que  vous ayez envie de faire la comparaison avec Les Mains sales : les deux cas  paraissent peu probables…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Athénée.

Oncle Vania à la campagne de Tchekov  , mise en scène d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine,sorte de merveilleux ovni dans le ciel théâtral contemporain, va passer un peu partout cet été ; habitants de Mauriac, d’Audincourt, de Montbéliard , de Saint Julien de Piganiol et de Couteuges comme ceux de Conques,  Marcillac , Cassaniouze et Saint- Santin de Maurs sans oublier ceux de Verderonne , ne ratez surtout pas ce spectacle; on va vous donner les dates d’ici demain , sinon si vous êtes pressés, merci d’aller voir sur le site du Théâtre de l’Unité.

Européana, une brève histoire du XX ème siècle

  Européana, une brève histoire du XX ème siècle de Patrik Ourednik, mise en scène de Myriam Marzouki.

 

europeana2lightdrdavidschaffer.jpgL’auteur  (52 ans), praguois d’origine s’est exilé en France depuis 1984 où il vit actuellement; on le connait comme l’auteur de récits, essaits et poésies mais il est aussi traducteur en tchèque de Rabelais, Jarry, Queneau, Beckett et Michaux. Europenana , publié en tchèque en 2001, a été  traduit en français*.

  C’est, comment dire les choses un peu vite, une sorte de manuel d’histoire de feu notre vingtième siècle ( essentiellement occidental) où , en quelque cent cinquante pages , Patrik Ourednik a compilé, malaxé, trituré des centaines de faits qui appartiennent aussi bien à la » Grande » histoire »   qu’à la petite, celle des individus vécue  au quotidien; en vrac: les atrocités de la guerre de 14 -18 et celles de 39-40,  l’annonce du fameux bug électronique qui aurait pu se passer au passage du XXI ème siècle, le droit de vote des femmes, les camps d’extermination nazis avec toutes leurs  horreurs, Auschwitz, Buchenvald et Therensienstadt, le camp des artistes, fausse vitrine à l’intention des visiteurs de la Croix -Rouge,les non moins tristement  goulags soviétiques  et puis l’invention de l’électricité,  de l’escalier roulant, et  de la poupée Barbie , du bas nylon, de  la psychanalyse déclinée sous toutes ses formes, du soutien-gorge..

  Cela part de la fin du 19 ème siècle , passe jusqu’en mai 68, repasse par les tueries de 14 , revient à l’époque contemporaine dans une espèce de vérité historique qui aurait été apprise puis mal digérée  par un élève du secondaire; on ne sait plus très bien où l’on en est ,de la vérité historique avérée qui semble cependant sorties d’un manuel scolaire de bas étage avec son lot de stéréotypes sur les races et les peuples; c’est peu de dire ,  comme Myriam Marzouki, que l’auteur brouille les pistes… Il  s’y complait  et accumule des chiffres et des statistiques qui s’entrechoquent jusqu’à ne plus avoir leur  sens primitif. C’est à la fois le charme  et le défaut de la cuirasse  de ce texte qui a tendance à ressasser un peu les choses; et ce qui peut passer sans difficulté à la lecture, encore que, devient à la longue assez lassant sur un plateau…

  La science historique  et la mémoire populaire chez  Ourednik provoquent de sacrés court-circuits, comme un cerveau qui n’arriverait plus à débrouiller le vrai du faux, le passé du présent, les faits reconnus et la fiction la plus délirante. Patrik Ourednik sait , mieux que personne, pointer les  stéréotypes de la langue orale comme écrite, les vérités scientifiques considérées comme absolues qui, vingt ans après, apparaissent comme totalement dépassées.

  C’est souvent brillant, toujours poétique, parce que l’auteur a bien compris, dans la sillage du dadaïsme et du surréalisme que  ce manque de hiérarchie dans les événements  et l’énoncé « naïf  » des faits provoquait  comme une sorte de feu d’artifice poétique, même quand il traitait des choses les plus sinistres qu’ait pu inventer l’homme du vingtième siècle dans les supposées démocraties  occidentales. Myriam Marzouki,  en philosophe avertie, a vu là  matière non pas à  du théâtre traditionnel ,mais à un forme de »théâtre concert » , dit -elle,  qui  se transforme en délire poético-musical.Aucun décor qu’un tapis rose bonbon et une guirlande de lampes rouges aussi absurde qu’efficace traînant sur le bord de scène, et trois petits praticables  noirs et ronds et qui tournent de temps en temps.  Au-dessus de la scène ,un écran pour la traduction simultanée de quelques phrases en allemand ou en anglais, histoire de compliquer encore un peu les choses….

  Il y a en, fond de scène ,le plus souvent ,trois garçons, trois musiciens ,auteurs de la partition originale( Nicolas Laferrerie, Emilien Pottier et Stanislas Grimbert )qui jouent de tout: piano, batterie, guitare ,contrebasse, accordéon, synthé et ce curieux petit instrument que l’on appelle melodica .Il  y  a aussi trois  jeunes comédiennes qui s’emparent de ce récit à tour de rôle, ou parfois en choeur, habillées comme les garçons d’une  salopette bleu foncé à la Meyerhold, ou en robe  et escarpins noirs avec perruque blonde. Et elles disent les choses  les plus horribles, les plus consternantes sans verser la moindre larme avec une candeur et une naïveté mêlées  d’une rare insolence, comme de sales gamines qui voudraient renvoyer à leurs parents un cours d’histoire  imbécile qu’on leur a forcé à apprendre en classe .

  Et c’est vrai que le spectacle sonne souvent comme une piqure de rappel à l’intention des générations passées, bien que personne ne soit dupe :les mêmes constats accablants pourront être faits à celles  qui les auront suivies…Rappelons- nous que Jacques Chirac faisait encore joujou avec la bombe atomique sur le territoire français et que Simone Weil a dû subir les injures d’une bonne partie du Parlement français quand elle réussit à faire voter la fameuse loi sur l’interruption volontaire de grossesse… On en passe et des meilleures…

  Et elle disent tout cela, avec une étrange diction,  à la fois langoureuse et sotte ,aussi impeccable dans l’énoncé des ces barbaries et stupidités en tout genre, que leur  gestuelle. très élaborée. Elle s’appellent Charline Grand, Clémence Léauté et Alice Benoit , et c’est un vrai régal que de les voir sur un plateau, d’autant qu’elle savent ne pas en faire trop et  qu’elles ne sont jamais vulgaires , ce qui aurait été chose facile…
  Myriam Marzouki a su imaginer, comme elle l’avait fait pour ses précédents spectacles, une mise en scène qui accorde à la musique, au texte dit , comme à la parole chantée , disons à l’oralité en général,une unité scénique, et sait diriger ses musiciens comme ses actrices, avec beaucoup de maîtrise. Ce qui n’était pas gagné au départ.

  Le spectacle est encore un peu vert, et la balance entre la musique jouée et le texte des trois comédiennes pas toujours très au point; d’autant que les trois comédiennes  ont un micro, presque en permanence, ce qui n’est vraiment pas indispensable. Ces foutus micos HF en effet, la plupart du temps et , c’est le cas ici ,  tuent les nuances et uniformisent les voix, ce qui est bien dommage; quant au  texte, il  mériterait sans doute  quelques coupes; il y a deux fausses fins qui plombent  le spectacle qui n’en finit pas de finir . Mais tout cela devrait être  réparable…
  A voir?  Oui, si vous voulez voir comment une jeune  réalisatrice intelligente et douée, réussit avec trois musiciens et trois comédiennes un spectacle bien construit , sans doute  actuellement trop long mais  tout à fait jubilatoire, même si l’horreur , le sang et les larmes sont souvent au rendez-vous de ces pages d’histoire que l’homme,  c’est à dire nous. avons réussi à léguer à nos enfants. Cela dit , bienvenue quand même dans ce monde de brutes à la petite Hannah  née il y a quinze jours qui dormait du sommeil des justes dans les bras de sa metteuse en scène de maman. Elle aura soixante ans en 2069, cela suffit à donner le vertige…

 

Philippe du Vignal

Le texte est édité aux Editions Allia ( 2004).

Maison de la Poésie, Passage Molière 157 rue Saint-Martin. Paris, jusqu’au 28 juin.

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EUROPEANA  par Edith Rappoport

De Patrik Ourednik, mise en scène Myriam Marzouki, compagnie du dernier soir
J’avais vu ce texte présenté à Aurillac par le Groupe Merci, mis en scène par Solange Oswald dans un cylindre de la mort (161) et je m’interrogeais sur l’intérêt de ce texte dans une scénographie moins originale…Et bien malgré le beau dynamisme de cette compagnie du dernier soir, trois belles actrices et trois musiciens qui brossent cette brève histoire du 20e siècle, de l’émancipation de la femme au camp de Theresienstadt en passant par l’invention du soutien gorge et de la psychanalyse, je reste sur mes positions. Europeana ne m’a pas captivée.

 

 

 

La Lettre

  La Lettre de  Jean-Luc Jenner, mise en scène de l’auteur.

Le Théâtre du Nord-Ouest où Jean-Luc Jenner s’est installé voilà douze ans,  est plutôt du genre glauque et pas  propre, où, malgré les panneaux d’interdiction, les gens ne se gênent pas pour fumer dans le hall comme dans la cour; cela sent évidemment une odeur  de tabac froid  et de saleté très agréable jusque dans la  petite salle. Bonjour l’accueil! Mais c’est à prendre ou à laisser si l’on veut voir cette Lettre.
C’est l’histoire d’un couple pas très jeune, marié sur le tard comme ils le  disent eux-mêmes.  Le soir tombe et, malgré la guerre, le petit village est paisible… Ils dînent en silence, un dîner correct pour l’époque, pas comme dans les  villes ,puisque nous sommes en pleine » drôle de guerre » Ici, tout le monde se connaît et passe son temps à parler des autres: du brave type qui parle quand même de fusiller  les résistants  mais aussi de la fille qui est enceinte dont on ne  sait trop qui. Comme il dit: « Si dans un petit village, on ne sait plus qui baise avec qui. ».. Bref, ils parlent tous les deux calmement en s’asticotant un peu comme un vieux couple mais il règne une certaine angoisse: une lettre de leur fils qu’ils attendaient , le facteur ne l’a toujours pas apportée! 

  Alors, ils continuent quand même à manger sans grand appétit. Coup de sonnette électrique ( ce qui n’existait guère à la campagne mais passons…), elle va vers la porte d’entrée et se retrouve devant deux policiers qui veulent voir le mari pour lui remettre la lettre de leur fils. Le père qui a déjà compris, revient, complètement défait et finit par  décacheter la lettre qui est en fait une lettre d’adieu où il dit qu’il attend, avec ses camarades  sans trop de peur mais quand même un peu,  d’être fusillé à l’aube pour faits de résistance. Le père se met à lire les mots qu’il attendait  et continue à lire ce long adieu à ses parents où, ma foi, il y a beaucoup de choses très belles et très justes.

  C’est malheureusement ensuite encombré d’une espèce de pathos métaphysico-catholique insupportable qui n’a  pas grand chose à faire là. Et , tout d’un coup, la pièce , au lieu de monter en puissance, s’écroule  assez vite, ce qui était prévisible. C’est plutôt pas mal joué par le comédien, un peu moins bien par elle , parce que c’est très difficile:dans des circonstances pareilles, elle devrait s’écrouler en larmes aussitôt et sortir de table. En fait, toute la pièce est presque un monologue. Il y avait,  ce soir-là, dix spectateurs , dont un excellent ronfleur, face aux comédiens, dans cette salle  déjà peu accueillante, encombrée de poteaux où l’on entend la musique et le son du spectacle qui se joue dans l’autre salle! Cela n’arrangeait donc rien et c’était un exercice vraiment difficile pour des acteurs: cette Lettre tout ne retenait pas l’attention très longtemps.

  Alors à voir? Non, sans doute pas, cette lettre n’a pas une écriture suffisamment convaincante et il est difficile de  considérer le spectacle comme un travail en cours, dont il faudrait revoir toute la dernière partie… A moins aussi   que vous ne comptiez au nombre des fans de Jenner qui fait preuve d’une énergie et d’une ténacité exemplaires, pour maintenir les deux salles de son petit théâtre en vie. Il y a, chaque saison  au Théâtre du Nord-Ouest, un cycle consacré à un grand auteur et dont les créations sont confiées à de  jeunes metteurs en scène: cette année Molière en intégrale ( Jenner assure lui-même la mise en scène de Don Juan,  quelque 38 pièces qui traitent du personnage de Don Juan sont aussi inscrites au programme!!!! Aucun commentaire!

 C ‘est vrai que Jenner  devrait  revoir d’urgence sa politique de programmation ( chaque pièce est jouée en alternance! et dans des conditions matérielles très difficiles pour les compagnies),  et les orientations artistiques du Théâtre du Nord-Ouest sont ctuellement peu visibles. On se demande même par quel miracle,  Jenner arrive à faire jouer autant de spectacles et à survivre.. Mais ce stakanovisme théâtral est- il bien efficace? En tout cas, l’ Etat comme la Ville, semblent avoir quelque peu  baissé les bras et ne sont guère enthousiastes quant à un  soutien possible…

Philippe du Vignal

Théâtre du Nord-Ouest ( en alternance)

Eloge du poil

 Eloge du poil, création et jeu Jeanne Mordoj, mise en scène Pierre Meunier.

     image8.jpg image7.jpgIl y a une simple et belle scène de bois rouge foncé, avec un petit castelet de velours; les  quelque 180  spectateurs sont installés autour des trois côtés, et c’est assez rare pour être signalé:  pas une seule place de libre; derrière la scène, une grande toile peinte représentant un ciel. Jeanne Mordoj  est une jeune femme,  seule sur le plateau, habillée d’un bizarre petit tailleur beige, le visage orné d’un collier de barbe, (dont on ne voit pas bien la nécessité).

  Le début est peu convaincant: envoi de brochettes en inox  sur une cible  de toile peinte, jeu avec un pneu de moto… Mais très vite, cela devient aussi étrange que passionnant. Jeanne Mordoj  fait dialoguer deux crânes d’animaux , l’un de mouton et un autre plus petit que nous n’avons pas pu encore identifier, puis elle  les fait chanter à tour de rôle, grâce à la ventriloquie qu’elle maîtrise superbement.Elle s’occupe ensuite d’une caisse en fer qu’elle transperce de brochettes mais le doigt qu’elle y trempe , ressort couvert de sang , sans  aucun doute mordu par  un petit crâne qui s’y trouvait…. Avant de le lui faire faire trempette dans une trappe pleine d’eau qu’elle remonte lentement, et dont l’eau coule par les trous. A raconter comme cela , cela n’a l’air de rien ,  c’est à mi -chemin entre art minimal et art conceptuel, mais le public retient son souffle devant un travail aussi magistralement réalisé mais qui va bien au-delà de la simple virtuosité.

image3.jpgJeanne Mordoj célèbre en effet avec beaucoup de solennité, aidée par un assistant,  une sorte de rituel qui n’est pas sans rappeler parfois cette  cérémonie, à la fois  fascinante et vénéneuse,  que nous proposait autrefois  au Festival de Nancy l’Américain Robert Anton, avec ses très petites marionnettes. Depuis disparu: suicidé pour cause de sida!  Que Dieu ait son âme, comme disait ma maman; son art était vraiment luxueux.
 » Le théâtre doit avoir le droit de s’affirmer comme parfaitement superflu, étant bien entendu que l’on vit pour le superflu », disait déjà Brecht et il avait bien raison. Puis,  Jeanne Morloj, en longue robe /chasuble rouge , se livre à un étonnant numéro de ramassage de dizaines de coquilles d’escargots avec les mains et les pieds ou les deux à la fois, qu’elle envoie sans erreur aucune, dans  une cuvette émaillée posée sur sa tête, et cela debout, allongée ou assise. C’est assez fabuleux de voir ce corps en mouvement ramasser et lancer les restes d’un corps qui fut aussi vivant que le sien , même si c’est celui d’un gastéropode qui a l’estomac dans les talons, et qui possède une sorte de système cardiaque, dixit Jacques-Albert Canque, maître de conférences à Bordeaux I.
Avant que plusieurs oeufs n’arrivent par une goulotte  sur la scène; elle en casse un dont elle récupère le jaune qui va docilement passer sur le dos de sa main gauche pour arriver sur sa main droite.  Essayez pour voir… Elle le fait,  bien entendu, sans aucun effort apparent… Et celui qu’elle va  poser sur son oeil droit finira, lui,  dans sa bouche avant qu’elle ne le récupère pour le faire glisser entre ses seins et qui finra sur son sexe.
Elle joue aussi avec  cinq perches de bambou qu’elle pose sur sa tête et ses bras, avant de fouiller ans une autre trappe le terreau, pour s’y faire une place définitive.Le spectacle se termine par un étonnant concert, dont la composition musicale est dûe à Bertrand Boss, d’une quinzaine de crânes de vaches  et  des deux premiers du début, qui « chantent » en choeur. Aussi étrange qu’impressionnant. Comme c’est Pierre Meunier qui assure la mise en scène, c’est évidemment cousu main, et l’on ne peut  rester insensible à cette mise en abyme du corps, que ce soit celui de l’homme/ femme,  ou celui encore à l’état ovaire d’une poule, ou bien déjà réduit à celui de coquille  d’escargot ou de squelette de nos amis animaux, ou de futur squelette qui s’enfouit dans la tombe .
C’est un singulier travail, qui dure à peine une heure, d’une grande qualité de jonglerie, parfois inégal,(les petits monologues auraient besoin  d’être un  peu retravaillés), mais qui mérite d’être vu. Avec, aux meilleurs moments, une belle approche plastique et poétique, fondée sur une réflexion métaphysique. Et pour une fois, le public était très jeune et les enfants visiblement fascinés. Alors à voir?  Oui, sans hésitation, si le spectacle, qui  vient de Franche-Comté, passe près de chez vous, après être  passé par le Théâtre de la Bastille.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Bastille

http://www.elogedupoil.com/

Ubu-Roi

Ubu-Roi d’Alfred Jarry, mise en scène de Jean-Pierre Vincent.

ubupn.jpgUbu qui a maintenant plus de cent ans , avait pour origine une petite pièce issue du cerveau intelligent de quelques lycéens de Rennes . Créée au Théâtre de l’Oeuvre en 96 dans un scandale total, recréée dans un forme pour marionnettes ( signée Pierre Bonnard-eh! oui), la pièce  nous est maintenant bien connue, du moins à la lecture, bien qu’elle soit relativement souvent montée, en général sous une forme abrégée; mais, quel que soit le théâtre et la mise en scène- et nous en avons vu une dizaine- (Vilar, Vitez, Sobel, Topor, etc…) l’entreprise n’est pas  facile à mener à bien.

  D’abord,  parce que la,pièce comporte quelque trente personnages et nombre de tableaux:  la conspiration d’Ubu contre le roi Venceslas d’une Pologne mythique  » c’est à  dire nulle part  » comme Jarry prend soin de le préciser, puis l’assassinat du Capitaine Bordure par les gens d’Ubu et le meurtre de Bodeslas et Ladislas les deux enfants du roi. Puis la décision d’Ubu de ne pas nommer Bordure duc de Lituanie, malgré l’avertissement de la mère Ubu et de réformer l’Etat en instituant des impôts extravagants qu’il décide d’aller prélever lui-même. La demande d’aide de Bordure au tsar de Russie , ce qui décidera Ubu à déclarer une guerre où il sera battu. Les retrouvailles miraculeuses avec la mère Ubu dans une grotte de Lituanie où il s’est retrouvé abandonné de tous . Des renforts qui viennent les sauver jusqu’à leur voyage en bateau  pour la France où Ubu espère se voir attribuer le poste de Maître des Finances.

  C’est, on l’aura compris, une sorte de vaste fresque épique ,aussi caricaturale que parodique ( on peut penser à Shakespeare) et on comprend que le public de l’époque ait été  décontenancé par les merdre à répétition prononcés par Ubu ( qui ne font plus du tout rire) et par un vocabulaire tout à fait provocateur pour l’époque, fait de mots inventés ou reconstruits, d’archaïsmes. Et certaines des répliques  sont même  devenues culte comme : « Oui, de par ma chandelle verte. Je crève de faim. Mère Ubu, tu es bien laide aujourd’hui. Est- ce parce que nous avons du monde?  » ou cet impérissable: « Les militaires font les meilleurs soldats » …. Il y a déjà du Vian et de l’Ionesco chez lui. Ubu roi restant malgré tout le seul véritable succès dramatique  de Jarry, même s’il déclina par la suite les aventures du personnage mythique qu’il avait créé dans Ubu enchaîné, Ubu sur la butte, et Ubu Cocu.

  Mais ce que l’on sait moins, c’est que Jarry, mort d’abus d’absinthe à 37 ans ,écrivit aussi nombre d’articles pour des revues prestigieuses et traduisit Coleridge, Stevenson et l’allemand Grabbe.  Mais son nom restera attaché à celui de ce personnage dément , tyrannique, découvreur de solutions miracle pour résoudre les problèmes de l’Etat, et sans aucun scrupule quand il s’agissait d’éliminer ses adversaires, bref l’archétype de la grande famille des dictateurs qui ont fleuri au 20 ème siècle et dont la race continue à prospérer au 21 ème, tous continents confondus avec trois paramètres incontournables: destruction des élites c’est à dire des gêneurs, mise en place de lois absurdes, pillage des richesses à son seul profit et à celui de sa proche famille…

  Et la pièce ne manque pas de scènes  courtes mais géniales où Jarry sait manier le grotesque et l’absurde, même si  elle est souvent inégale dans sa construction. Alors que fait-on de ce matériau assez fabuleux pour exciter l’imagination, puisqu’il y a très peu de didascalies et que dans L’Inutilité du théâtre au théâtre, Jarry finalement laisse le champ ouvert aux metteurs en scène qui seraient tentés par l’aventure. Jarry, savait  bien que la plus grande réussite d’Ubu avait  été de commencer par être un échec/scandale tonitruant auprès d’un public peu habitué à ce genre de provocation.

  Reste à savoir comment appréhender aujourd’hui – c’est à dire cent après- un pareil matériau qui peut devenir théâtral si l’on sait faire preuve d’intelligence et d’imagination. Ce dont Jean-Pïerre Vincent n’ jamais manqué. Mais c’est autre chose de tenter le coup avec les acteurs de la Comédie-Française qui a décidé ( mieux vaut tard que jamais! ) de faire entrer l’œuvre à son répertoire. Rien à dire, le travail est bien fait; il y a même de très bons comédiens comme Michel Robin, excellent roi Venceslas, Martine Chevallier ( la reine) ou Anne Kessler presque à contre-emploi en mère Ubu qui s’en sort assez bien,  ou Gilles David en Capitaine Bordure et Serge Bagdassarian en Ubu. Mais il y a comme un curieux manque d’unité dans le jeu.  

  En fait,  Vincent a surtout travaillé sur les gags, comme s’il avait cherché un moyen de faire oublier la durée de la pièce ( presque deux heures) jouée ici dans son intégralité, qui semble surtout vers la fin bien longue. Vincent semble s’être amusé en faisant une sorte de lecture personnelle d’Ubu-Roi; le  public étant prié de se débrouiller pour décoder les choses. Et le spectacle  va ainsi , cahin-caha, sans beaucoup de rythme, ce qui s’améliorera  peut-être avec le temps ; il y a même quelques scènes drôles où l’on peut rire mais ni le texte ni la mise en scène ne risquent  de choquer grand monde: l’ensemble reste sage et  conventionnel, emprisonné dans un décor de carrelage gris sale, pas très réussi  de Chambas avec une fosse en bord de scène qui semble paralyser les comédiens (et il y a de quoi!). Quant aux costumes, Patrice Cauchetier semble lui aussi s’être amusé mais il y aurait fallu, non pas de ces clins d’œil un peu faciles mais plus de rigueur pour parvenir à la démesure nécessaire .

  Bref, du travail honnête mais qui manque singulièrement de  cette folie, essentielle à Ubu comme si Jean-Pierre Vincent avait bien pris garde de ne froisser personne. Il a créé un  personnage, celui  d’Alfred Jarry  (Christian Gonon) qui ,de temps en temps,  fait un petit tour en vélo sur le plateau ( Jarry faisait beaucoup de vélo)  et prononce d’un ton doctoral quelques didascalies, comme si cela allait aider les choses.  Après tout, pourquoi pas, même si cela ralentit encore l’action… Christian Gonon , excellent acteur au demeurant, fait ce qu’il peut mais, rien à faire, le spectacle reste englué dans un conformisme de bon aloi, où il n’y a plus que les seules apparences de la provocation, mais plus rien de l’esprit loufoque et déjanté de la pièce .

  Que fallait-il faire alors, du Vignal ?  En tout cas, sûrement pas cela; comme le dit finement, Pierre Notte,  secrétaire général de la Comédie-Française: « Un théâtre national n’a pas vocation à être provocateur ». Voilà ; la messe est dite. L’Ubu -Roi de Vitez, même si ce n’était pas une de ses meilleures mises en scène, avait au moins le mérite d’avoir assez d’humour ravageur pour faire encore (en 85)  étrangler d’horreur quelques dames d’âge  canonique ( voir plus bas la lettre indignée à Antoine Vitez d’une spectatrice par ailleurs directrice d’un collège de jeunes filles dans ce même blog,  que nous vous avions offerte en guise d’œufs de Pâques et qui avait rencontré un immense succès ; l’on  vous la mis à la suite de l’article pour vous éviter de la chercher si vous ne l’avez déjà point lue.

  Il ne fallait pas rêver: que pouvait-on espérer de plus , que cette pâlichonne entrée au répertoire du premier théâtre national français plus de cent ans après la création de la pièce. Après tout, Ubu-Roi pouvait continuer à vivre  sa vie sans la Comédie-Française… Alors, y aller ou non? A la rigueur, mais vraiment à la rigueur, avec votre vieille tatie en visite dans la capitale, qui pourra doucement somnoler en respirant les délicieux fumigènes qui envahissent le plateau déjà bien peu éclairé mais surtout pas  avec votre amoureux ou votre amoureuse , ou avec des  adolescents qui vous en voudraient à mort et qui riront dix fois plus en lisant le texte….

 

Philippe du Vignal

Comédie-Française, salle Richelieu, en alternance.

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