Festival des caves

Festival des caves à Besançon: La Guérison infinie d’après le dossier médical d’Aby Harburg, adaptation et mise en scène de Raphaël Patout.

Festival des caves guerisonLe Festival des caves-dont c’est la huitième édition- créé par Guillaume Dujardin et Raphaël Patout, s’est déroulé cette année, de mai à juin à la fois à Besançon mais aussi à à Dôle, Lons-le-Saulnier, Arcs-et-Senans, Arbois et à Lyon, dans une cinquantaine de lieux et quelque deux cent représentations!
Et uniquement dans des caves prêtées par des particuliers ou par des monuments historiques.  » La contrainte imposée par la cave est transformée en liberté, dit Guillaume Dujardin, car ce que nous ne pouvons pas montrer, nous devons l’imaginer. Le théâtre qui peut s’y inventer devient infini. Tout y est possible, surtout ce qui ne devrait pas l’être. Quelques mètres carrés qui nous obligent à être politiques et poétiques. Sous la terre, regarder le monde. Et le réinventer. Afin de le montrer autrement. »

Effectivement, les contraintes sont bien là: le plus souvent,  pas plus de 19 spectateurs, consignes de sécurité obligent, espace clos sans dégagement;  nombre d’acteurs, éléments de décor et accessoires limités, éclairage sommaire et donc mise en scène imaginée pour le lieu.
L’histoire du théâtre nous rappellerait au besoin que les spectacles depuis l’antiquité ont dû d’abord s’adapter au paysage ou à l’architecture existante, que ce soit la colline d’Epidaure, la cour d’auberge espagnole, ou plus près de nous, les appartements nus de Varsovie pendant l’occupation allemande puis… la cave cracovienne où eurent lieu les spectacles-cultes de Tadeusz Kantor .

La Guérison infinie, c’est un montage de textes: réflexions notés par une infirmière, extraits de son dossier médical, de l’historien d’art allemand Aby Harburg, soigné en 1923 pour de graves troubles mentaux à Kreuzligen, en Suisse. Il souffrait, selon les termes d’une lettre du directeur de la clinique à Freud, d’une grave psychose, accompagnée d’angoisses, d’obsessions… Aby Harburg avait choisi pour une conférence qui devait servir de test à une éventuelle sortie de l’hôpital les souvenirs d’un voyage qu’il a fait  vingt sept ans auparavant aux Etats-Unis. Issu d’une grande famille de banquiers juifs de Hambourg, il entretenait des relations difficiles avec le judaïsme, et avait choisi pour thème, de  cette conférence la manière dont les Indiens Hopis, maîtrisent collectivement, par le rituel dit du serpent , une peur immémoriale, et croient dominer les forces de la nature par le jeu de la pensée symbolique.
Harburg y met en évidence le caractère schizophrénique de la civilisation occidentale. Cassirer, l’autre grand historien de l’art allemand, avait bien vu qu’il sentait derrière les œuvres d’art les grandes énergies formatrices d’une civilisation.

Mais Harburg,  profondément malade, avant que la dégénérescence neuronale ne lui provoque, cinq ans plus tard, une attaque cardiaque fatale, prononçait aussi des phrases qui font froid dans le dos: « Je suis à la terminaison d’une chaîne d’intrigue, sans que je sache de quoi il s’agit. Parce qu’on ne me dit rien. 18 juin Un nid de merles, avec quatre petits, a disparu. Les petits étaient mes enfants. 4 juillet Pourquoi vous me coupez les cheveux? 7 juillet Le thé est contrefait, il pue, il y a du poison dedans! Le court de tennis est un lieu de rencontre pour criminels. L’eau du lac n’était pas humide, les petits garçons qui se baignaient sont ressortis secs! Le docteur Ludwig Binswanger a expédié par le train des caisses remplies de chair humaine. À la fin, qui êtes-vous ? Qui m’a envoyé dans cette caverne, où il n’y a que des putains, des souteneurs, des criminels, des meurtriers. Le gardien chef veut me tuer aujourd’hui! Petit Warburg, si cette maudite bête de Satan d’infirmière ne te protège pas, tu es perdu ! Ne m’abandonne pas! Ma bonne étoile! Qui êtes-vous donc, pour faire de telles choses ? Bande de cochons. La fange qu’on me donne pour nourriture est faite de sang humain? »
Raphaël Patout a très finement adapté,  dans une forme courte, ces textes qui sont souvent d’une violence inouïe, interprétée par une jeune comédienne, Pearl Mainfold. Aucun décor si ce n’est une carcasse de paravent en bois où elle accrochera puis décrochera à la fin ces photos de Harburg, de sa famille mais aussi d’œuvres d’art, toutes en noir et blanc.  Il y a j juste une grande table de bois, avec posé dessus, un flacon contenant un serpent, allusion  à ce rituel des Indiens Hopis.
Avec,  comme seul éclairage,  deux balladeuses à ampoule fluo répandent une lumière blafarde dans cette  petite cave voûtée où le public est en grande proximité avec l’actrice, très bien dirigée par Raphaël Patout. Elle a une belle présence et dit ces textes fulgurants avec précision et légèreté à la fois, textes que la musique d’Arno Pärt vient heureusement aérer par instants.
Mieux vaut ne pas être claustrophobe mais rarement un lieu n’aura été aussi adapté à un texte d’une telle intensité. Soixante minutes pas plus, on ressort de là comme un peu sonné par le destin de cet homme à la grande sensibilité artistique, frappé encore jeune par la maladie mentale; difficile, pour nous, de ne pas faire le parallèle avec cette grande historienne de la danse que fut Laurence Louppe, frappée elle aussi par cette même maladie…

Le spectacle devrait être repris mais il vaudrait mieux qu’il le soit dans une cave comme ici. C’est une sorte d’aventure  que Guillaume Dujardin a eu raison de programmer et c’est est bien qu’un festival comme celui des Caves puisse accueillir des spectacles hors normes comme cette Guérison infinie

Philippe du Vignal


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tabac rouge

tabac rouge  tabacrouge-richardhaughton

Tabac rouge, mise en scène, scénographie et chorégraphie de James Thiérrée.

 

C’est son cinquième spectacle, et le premier où il n’apparait pas sur scène. Il en a assuré à la fois la scénographie qui est toujours chez lui un des axes centraux , comme dans cette merveille qu’était en 98 La Symphonie du Hanneton,  mais aussi  la musique et  les lumières. Il y a aussi   ce même dénominateur commun: un personnage en lutte contre un groupe humain, sur un grand plateau.
Mais son travail, qu’il orientait davantage vers le mime et l’acrobatie de haut niveau,  comprend cette fois, de nombreux moments dansés dont il a assuré lui-même la chorégraphie visiblement influencée par Pina Bausch, Alain Platel et Wim Vandekeybus- il y a plus mauvaises  références!-qui entre ici en interaction avec quelque chose qui ressemble à du théâtre non parlé… Enfin, James Thiérrée a choisi comme parti pris, une sorte de déconstruction  permanente  surtout vers la fin,  avec un décor qui ne cesse pratiquement pas de bouger.

C’est, il faut le reconnaître, assez remarquable  sur le plan technique: imaginez un grand mur de perches imbriquées les unes dans les autres avec des châssis de miroirs, mur que les régisseurs déplacent, et qui, à la fin, happé par des filins,  se retrouve à l’horizontale au-dessus de la scène. C’est  d’une virtuosité exemplaire, comme le sont les enchaînements musicaux ou chorégraphiques. Tout cela fonctionne très bien comme dans une boîte à musique au mécanisme de montre suisse. Aucun doute là-dessus, Thiérrée sait faire, et bien faire,  tant  le grand plateau du Théâtre de la Ville lui est maintenant familier… Et on peut constater  que le spectacle  est bien rodé.
  Mais cela donne quoi sur le plan artistique? Désolé mais vraiment pas grand chose d’intéressant! Et les applaudissement ont été des plus frileux-il y eut même quelques sifflets et les saluts furent vite et tristement  abrégés. Thiérrée lui-même n’est pas venu saluer, comme s’il se doutait de l’accueil qui allait être réservé à cette chose. Comme me l’a dit,  à la sortie, un mien confrère, non dénué d’humour:  » C’est toi qui vas faire l’article, condoléances, cher Philippe ».
Mais il est intéressant d’essayer de comprendre  pourquoi cette grosse machine avec dix interprètes dont six danseuses, et une équipe technique remarquable,  qui a  exigé de gros moyens, ne fonctionne pas, et cela, dès pratiquement les premières minutes. D’abord, le grand praticable mobile  et le bureau aux deux lampes à abat-jour kitch, avec ses bataillons de roulettes ne sont quand même pas sur le plan plastique d’une grande réussite. Enfin passons!
Mais les faire sans cesse évoluer sur le plateau finit par donner le tournis et provoque une sorte d’anesthésie visuelle qui  empêche de voir le reste. Ce qu’un décorateur expérimenté aurait tout de suite conseillé à Thiérrée de ne pas faire. Kantor  était, lui, son propre  scénographe, mais il avait longtemps exercé ce métier difficile avec beaucoup de savoir-faire et d’intelligence, avant d’être le créateur à part entière de spectacles-cultes comme La Classe morte, Wielopole, Wielopole, etc….

Par ailleurs, désolé aussi de le dire mais la chorégraphie, même inspirée de celles des grands noms cités plus haut,  n’est pas vraiment du bois dont on fait les flûtes et n’accroche en rien le regard du spectateur qui cherche en vain l’axe d’une réalisation sans  unité qui part dans tous les sens, et   dispense un ennui de premier ordre pendant quatre vingt dix  minutes. Tabac rouge sans doute mais fil rouge, que nenni !
Denis Lavant, qu’on aperçoit seulement à cause de  la parcimonie des éclairages, fait ce qu’il peut,  mais,  à l’impossible,  nul n’est tenu. Sur le plan gestuel, il y a quand même quelques belles images, mais cela ne suffit pas et  Thiérrée est tombé dans tous les stéréotypes du spectacle contemporain depuis  cinquante ans: plateau nu, fumigènes à gogo avec effets lumineux comme  dans n’importe quelle boîte miteuse, interprète  qui s’enroule le corps d’une bande plastique noire, miroirs qui reflètent les spectateurs, danseuse qui traverse les premiers rangs du public… Tous aux abris ! Comme si,  à court d’idées, Thiérrée s’était rabattu sur des procédés dont n’importe quel jeune metteur en scène sait qu’ils sont usés jusqu’à la corde.
Reste à comprendre aussi comment un spectacle aussi pauvre  sur le plan artistique, a pu avoir droit de cité au Théâtre de la Ville. Il y a bien eu, au départ, un projet soumis à Emmanuel Demarcy-Motta -qui sait pourtant bien diriger sa grosse boutique- et à ses collaborateurs, non ? On ne comprend pas! Le Théâtre de la Ville s’en remettra et  James Thiérrée aussi mais mieux  vaudrait qu’il  renouvelle d’urgence son inspiration… On a presque l’impression que l’auteur de ce Tabac rouge n’est pas le même que celui de la célèbre Symphonie du Hanneton.
Que vous ayez vu ou non ses précédents spectacles, vous pouvez vous abstenir! Sinon, dans les deux cas, vous seriez déçu. On verra bien ce qu’en pensent nos amis russes, peu habitués à ce type de théâtre et donc, sans doute plus indulgents. Mais, comme disait l’immense Dante: «  Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate! »

Philippe du Vignal

Nous avons  demandé à notre jeune correspondante russe, Anastasia Patts,  doctorante à Paris, de nous donner aussi  ses impressions sur ce spectacle… Point de vue:

Le public s’habitue sans doute à ne pas chercher une histoire  chez certains metteurs en scène de théâtre visuel,  au motif qu’une vraie création se produit, non pas sur  le plateau mais dans son imagination. Comme dans les spectacles oniriques de James Thiérrée:  La Symphonie du hanneton, La Veillée des abysses, Au revoir parapluie et Raoul, qui se révèlent très achevés et même d’une indéniable cohérence). Dans T,  on cherche les trois principes fondamentaux  de narration: une intrigue, un pic et un dénouement mais difficile  de les  définir…
On essaye de trouver une explication à ces images de corps de comédiens/danseurs, dont on espérait percevoir les émotions. Mais, déception, c’est plutôt les changements de cette grande plaque de miroirs (tour à tour verticale, horizontale, ou inclinée) au mécanisme complexe  qui nous fascinent!
Et quand on  essaye de  voir les rapports entre le spectacle et la scénographie, on se perd en conjectures. Naturalisme? Surréalisme? Symbolisme? Pas d’interaction entre le décor et le jeu des comédiens! Les reflets vacillant des miroirs opaques et tremblants semble évoquer la fragilité de l’existence.  La fumée du tabac au début, les personnages clones issus de l’imagination du protagoniste (Denis Lavant), ou de ses hallucinations narcotiques,  leurs métamorphoses, la disparition du héros dans les dessous … tout cela  rappelle le fameux  baroque de La vie est un songe et le caractère illusoire de la vie, de la frontière confuse entre réalité et imagination.
 Mais on  s’interroge en vain sur le pourquoi de cette  séparation entre émotionnel et visuel, malgré   les trouvailles merveilleuses de mise en scène et de scénographie de James Thiérrée.

Anastasia Patts

Théâtre de la Ville jusqu’au 8 juillet puis en tournée..

addendum du 27 février:

cet article me semble bien sévère! J’ai vu ce spectacle avec plaisir. Certes on peut trouver des reproches à faire en sus des fumigènes, mais Ph. du Vignal s’en est largement chargé! peut-être Tabac rouge s’est bonifié depuis, il y avait de quoi se mettre sous l’œil et dans les noreilles, le public  à applaudi longuement et les rappels se sont succédés! Ce qui prouve que je n’était pas seule à apprécier le beau travail.

Claudine Chaigneau

Mes jambes, si vous saviez, quelle fumée

Mes jambes, si vous saviez, quelle fumée… de Bruno Geslin et Pierre Maillet, d’après les entretiens de Pierre Chaveau avec Pierre Molinier, mise en scène  de Bruno Geslin.

 

 Mes jambes, si vous saviez, quelle fumée 281-2003-ms-jambe-01Une scène éclairée de rouge,  avec des paravents tapissés de toile de Jouy. Côté jardin, un tabouret et côté cour, un établi-bureau un peu foutrac. Au centre, un écran  vidéo aux ombres indiscernables, où l’on distingue quand même une paire de jambes avec escarpins.
Une voix au timbre nasillard-car accélérée- distille quelques suggestions hypnotiques:  » Vous vous détendez de plus en plus, vos paupières sont lourdes, et à la fin, quand les lumières se rallumeront, vous vous sentirez frais et détendus, comme après une bonne nuit de sommeil… »

C’est amusant, permet de se concentrer et de se laisser glisser  dans un nouvel univers. Efficace sans doute mais un peu gadget, et on  ne comprends pas bien  le lien avec  le texte.  Après cette mise en bouche décalée, le spectacle commence. On entend des bribes de voix incompréhensibles, répétitives et incongrues. Ambiance  à la fois étrange et drôle, avec une vidéo noir et blanc où l’on voit  des morceaux de corps,et de  jambes gainées de bas, assaisonnées de lettres qui défilent  une à une:  P-I-E-R-R-E-M-O-L-I-N-I-E-R.
La vidéo est vraiment tout à fait remarquable: grâce à un  montage rapide et à  sa place au centre du plateau, elle devient actrice à part entière, en ouvrant un éventail de possibles dans un rapport image/son  assez réussi. Mais dans la suite du spectacle, les images  sont   moins  fortes: plans fixes ou compositions animées de jambes, inspirées par le travail photographique de Molinier, mais trop longues et répétitives, et en fond de scène décoratif, elles restent  alors  à la surface  du texte, l’illustrent ou le paraphrasent… Cette  vidéo aurait vraiment gagné à créer une ouverture visuelle vers le travail de Molinier, et ajouter une  dimension plastique au texte.

 Ensuite, changement de lumières et  la musique éclate: deux hommes, dont l’un glousse de rire, dansent en bas noirs et talons aiguille, comme dans les photos bien connues de Molinier. Noir. La lumière revient progressivement, et sur un tabouret à l’avant-scène,  assis, droit et fier de lui, Pierre Maillet rit  en regardant le public- et c’est contagieux et cela  devient  comme  un refrain qui apporte ponctuation et légèreté.
Long silence, rires dans la salle. Il glousse encore, content de lui, puis commence à parler. Pierre Maillet EST Pierre Molinier: mêmes initiales, et probablement, même morceau d’âme en commun dans une interprétation incarnée et  crédible: c’est un véritable plaisir que de savourer ses perles de réflexions, même les plus noires.
L’acteur dans une sorte d’auto-dérision,  réussit à nous faire entendre avec plaisir  l’intelligence du texte;  même les explications  de Molinier sur l’usage des godemichets, et   la mise en scène d’un suicide en deviennent réjouissantes. Fantasmes incestueux, éjaculations inavouables: tout y passe, avec fluidité,  quand Pierre Maillet/Molinier  se livre ainsi sans aucune pudeur, mais non sans  délices. « Sensationnel ! », comme il dit, en  gloussant,  une fois de plus…

Dans une suite de courtes scènes, l’acteur nous livre la vie de  Pierre Molinier, ses humeurs et ses  déboires, comme on parle à un ami..  Alternées   avec des intermèdes  à un, deux ou trois danseurs (le troisième étant Molinier), assez peu  convaincants, malgré de jolis moments avec  le jeune et sculptural Nicolas Fayol (surtout lorsqu’il porte un masque rouge à l’arrière du crâne), et d’amusants trios.
Mais pourquoi cette  musique  convenue est-elle aussi forte ? Comme les lumières rouges, vertes et bleues, cela voudrait  évoquer l’univers de la nuit…  Molinier parle de désir, de fétichisme, de plaisir charnel et  de corps travestis, mais pourquoi lui accoler une esthétique de club érotique déjà cent fois vue ?
À une époque de mœurs encore corsetés, la grande force de Molinier est d’avoir intégré sa sexualité à son mode de vie, de l’avoir vécue, de façon  authentique et sans tabou. Son univers  n’est pas seulement érotique, c’est aussi un chemin instinctif vers une transcendance. Iconoclaste, il crée ses propres images, en « tentant  de résoudre le problème de l’androgyne initial ».
Mais peut-on ici seulement parler d’érotisme, de fétichisme, ou de sexe? Il a inventé son mode de vie, son esthétique, et une  forme de spiritualité. Le point d’entrée dans ce monde semble être le désir qu’enfant, il avait  pour les jambes de sa sœur. Gorgée de vie et de sourires que cette graine de désir a fait naître, une telle richesse aurait dû être mise en valeur de façon un peu plus  subtile. Molinier est sans doute  un être  qui sait jouir de la vie et lui dire oui, et qui appréhende la mort  de la même  façon totale: il  s’est finalement  suicidé
.

images

©Pierre Molinier

Cette ambiance club paraît donc creuse, même  en lui  ajoutant une séquence vidéo où l’on voit, de dos, un homme  qui  danse de façon répétitive, avec un masque de squelette sur la tête. Et quel est le rôle-Elise Vigier, malgré une belle présence, n’est pas danseuse -de cette femme , immensément triste et muette? Si ce n’est pour équilibrer la masculinité de Nicolas Fayol dans une chorégraphie intégrant principes féminin et masculin… Si l’objectif était d’illustrer la quête androgyne de Molinier, Fayol pouvait, à lui seul, l’incarner, tant il ressemble à une statue d’éphèbe grec en mouvement. Ces  chorégraphies ont au moins le mérite de relancer un  rythme qui tend parfois à se diluer…
Alors à voir ? Oui, pour la superbe interprétation de Pierre Maillet, pour un  texte à la fois drôle et savoureux, et pour certains des intermèdes  chorégraphiés (entre autres, ceux avec un danseur au masque rouge, une projection sur voile et un homme-araignée). Et pour la  mise en scène, riche et bien travaillée. Mais  on  regrette de ne voir aucune des photos, portraits de gens,  peintures, dont parle Molinier… Dommage!
Si votre curiosité est piquée, dépêchez-vous, la salle est comble !

 Laurie Thinot

Théâtre de la Bastille

Münchausen, le spectacle

Münchausen, le spectacle, écriture collective dirigée par Julien Luneau, mise en scène collective dirigée par Elsa Robinne.

Münchausen, le spectacle munchhausen-spectacle_02Karl Friedrich Hieronymus Freiherr von Münchhausen  combat pendant dix ans dans l’armée  russe et est   nommé, en 1750, capitaine de cavalerie. Revenu en Allemagne, il confie à l’écrivain Rudolf Erich Raspe ses aventures: il aurait voyagé sur la lune sur un boulet de canon et dansé avec Vénus. Outre-Rhin, cet officier  nostalgique de ses prétendus  exploits est un archétype bien connu (déjà Le Miles gloriosus de Plaute!), et un héros légendaire, un peu  à la manière de Tartarin de Tarascon ou de Cyrano de Bergerac, affabulateur,  et  un peu dérangé. Un héros dont le nom a été donné à un syndrome psychique où  les victimes simulent tous les symptômes d’une maladie afin d’attirer l’attention des médecins.
En 1785, Rudolf Erich Raspe   publie en anglais ces récits (du vivant du baron de Münchausen)  qui furent ensuite  traduites en allemand-mais remaniées  dans un style plus satirique-par le poète Gottfried August Bürger (1747-1794). Puis ces Aventures  furent traduites  en français par Théophile Gautier(fils),  avec les illustrations bien connues de Gustave Doré.  Elles donnèrent lieu aussi à une dizaine d’adaptations au cinéma dont la première en 1911 par Georges Méliès, puis plus  récemment au théâtre.
Ce Baron fantasque est prisonnier de son manoir comme des pages du livre de ses récits. Et, en proie à l’alcool,  il ressasse ses histoires mais plus personne ne l’écoute…. Karl le majordome du baron  est le  témoin impuissant de ses délires et de sa descente  aux enfers. Puis ce Baron, imbu de lui-même, vantard et grand menteur devant l’éternel, comprendra qu’il n’a plus rien à gagner à n’être qu’un personnage de papier et décidera de sortir de cette situation inconfortable… quitte à être obligé de
Le collectif qui s’est emparé  de cette œuvre insolite, a,  pour le raconter, choisi de la traduire à travers une exploration de son for intérieur » et de  représenter le baron avec six personnages qui vont livre les différents visages du baron ». Accompagnés par un accordéoniste et batteur,  et avec une scénographie  et des lumières très simples de Nicolas Hubert soit une série de seize cubes qui leur servent à construire un trône, un muret,etc… et qu’ils manipulent souvent-un peu trop souvent mais de façon assez ludique. La diction et  la gestuelle des jeunes comédiens  sympathiques  sont d’un niveau tout à fait correct,  les costumes plutôt fins et frôles, la scénographie assez futée, et il y a un  bon rythme, du moins, au début…
Et cela fonctionne? Non, pas vraiment. Cette adaptation, issue d’une écriture collective, est  bien trop bavarde, il y a peu de véritables dialogues, et  il manque une véritable dramaturgie pour que l’on s’y intéresse un peu plus longtemps que, disons, les vingt premières minutes. Les déplacements sont plutôt bien dirigés mais on ne sait pas trop où ce collectif veut en venir, et l’ennui est vite au rendez-vous. Tout est trop flou! Les jeunes comédiens font ce qu’ils peuvent mais, à l’impossible, nul n’est tenu!
En fait,  tout se passe comme si ce collectif- mais, au fait, qui a fait quoi dans ce collectif?- avait été séduit par ce personnage mythique sans trop savoir comment arriver à  raconter  une  histoire philosophique où « l’imaginaire et le pouvoir se disputent le pouvoir ».
Le jury de présélection a trouvé que « la proposition de mise en scène  était tenue  et maîtrisée », peut-être… mais  pas sur une heure et demi; et, désolé,  ce texte redondant  ne possède guère de vertus théâtrales…

Philippe du Vignal

Spectacle joué au Théâtre 13 Seine  les 18 et 19 juin.

Poor people

Poor People, d’après Pourquoi êtes-vous pauvre ? de William T. Vollmann, traduit de l’américain par Claro, version scénique de Fançois Wastiaux.

  Poor people poorpeople En avril 2013, un jeune journaliste britannique, qui voulait intégrer la rédaction de Channel 4, meurt d’hypothermie à New-Castle, après avoir choisi de vivre dans la peau d’un SDF pendant une semaine. Florence Aubenas, elle,  avait obtenu le prix Joseph Kessel pour son roman-reportage Le Quai de Ouistreham (2010) où elle tente de définir l’impact de la crise économique sur la vie quotidienne des plus défavorisés. Comment comprendre l’exclusion sociale ? À Caen, pendant six mois, la journaliste s’est transformée en femme de ménage sans formation ni emploi et est allée à la recherche d’heures de travail.
Bien avant, avec Pourquoi êtes-vous pauvre ? le romancier californien W. T. Vollmann, journaliste, photographe et peintre, s’était déjà employé,  pendant plus d’une décennie,  à recueillir la parole de « mendiants, estropiés, travailleurs avachis », anciens salariés en perte d’emploi. Il avait arpenté  la planète: un pont à Kyoto, un bidonville et une gare à Bangkok, un port de pêche au Yémen, un appartement à Saint-Pétersbourg ou à Kaboul, un taxi au Pakistan, un bar à hôtesses à Tokyo, une chambre de passe à Sacramento, un hôtel de luxe et un hôpital au Kazakhstan, une jungle aux Philippines, un taudis à Bogota, une colline de gravats à Nanning en Chine.
Entre photos, souvenirs, jeux de mémoire et trahison, subsistent, dans la caverne de l’imaginaire,  des traces incontournables de l’extrême violence du monde. Pourquoi êtes-vous pauvres ?  Tel est le mot de passe de  cette singulière entreprise. Une définition :  » La pauvreté est essentiellement estimée par le nombre de personnes vivant avec un revenu en dessous d’un niveau dit de pauvreté, qui est en 2002 de  deux dollars américains par jour. Le niveau de vie d’un dollar par jour est qualifié de  « niveau d’extrême pauvreté ». Le livre de Vollman a inspiré au comédien et metteur en scène François Wastiaux,  Poor People, un spectacle de théâtre-essai.
Les  acteurs–des intellectuels jouant à être “honnêtement”pauvres-se mettent à la recherche d’une humanité, sinon infréquentable,  du moins bien vivante, installée à proximité du métro. Des bandes sonores investissent l’espace mais nous n’en voyons pas les images ; klaxons criards, ambulances, camions, bruit de circulation bruyante sur les périphériques.
Sur le plateau, l’ombre surtout, et les bruits assourdissants de la rue. En fond de scène, témoigne en direct sur un clavier d’ordinateur  W. T. Vollman, qu’interprète, avec une belle niaque,  Nathalie Kousnetzoff.  D’un côté, l’univers sonore de Fabrice Naud, et de l’autre, quelques « campeurs » autour d’une tente Lafuma.
Ces sans-abri, dont les comédiens ne se risquent jamais à jouer impudiquement la condition, se départagent entre « faux » et « vrais » déshérités, mais  le public sait que tous sont des acteurs de théâtre, s’appliquant à l’écoute de La Misère du monde,  grâce à une subtile mise en abyme théâtrale.
Les vrais sont les sans-abri: Vimonrat (Elsa Bouchain) et Patrick, (Sylvain Fontimpe) ; les faux sont des journalistes embarqués dans cette aventure sociologique réalisée par Wastiaux : William (Stéphanie Constantin ou Sandra Choquet), Tanner (Diana Sakalauskaïté) et même Bill, l’hagiographe de W. T. Vollman. (François Wastiaux).
La pauvreté est-elle un destin ou bien un caractère ? Alcool, drogues, absence d’emploi, les aliénations s’accumulent sans qu’apparaisse le bout du tunnel. Le travail de François Wastiaux rappelle l’interrogation shakespearienne sur l’identité existentielle dans tel contexte social et économique, à travers un plateau-laboratoire de recherche artistique un peu brute, sans la moindre affèterie.
Mais ce théâtre responsable, au-delà de l’éclatement  du récit et de la variation enjouée des points de vue, le sujet-lourd et grave-aurait supporté un peu plus d’envolée et de liberté poétiques…

 Véronique Hotte

 Théâtre de l’Échangeur, jusqu’au 25 juin: 01-43- 62-71-20. Le livre est publié chez Actes-Sud, prix du Meilleur livre étranger-essai (2008).

Adieu Ginz

Adieu Ginz…

Adieu Ginz andre-ginsburgerJe ne prendrai plus l’ascenseur du 47 rue de Richelieu, à Paris,  porte à gauche, 7 ème étage.  André Ginsburger aura  eu une vie  extraordinairement remplie:  de la Comédie de l’Est après la guerre, au Théâtre de l’Alliance française à la direction du festival de Sarrebrück . Mais, comme agent  surtout, il aura  accompagné, excusez du peu: Le Royal de Luxe, Jérôme Savary et son Magic Circus, Dominique Houdart, Le Living théâtre, la compagnie russe du Licedei, et tant d’autres…  Toujours avec une perspicacité et une intelligence remarquables. Il avait des antennes et des correspondants dans le monde entier,  et nous lui devons, nous Théâtre de l’Unité,  dix ans de tournées internationales.
Son catalogue était une référence, et quand il ne croyait pas trop à un spectacle,  il le  déconseillait.Il suivait  tout avec une attention et un discernement remarquables. Dès 73, il avait  senti que le théâtre de rue et le nouveau cirque allaient être les pics innovants de l’histoire du théâtre de cette  fin du XX ème siècle.
Je lui avais   demandé une fois  pourquoi une chape d’ennui  avait  recouvert le théâtre académique dans les années 80. Et  il  m’avait répondu  que  c’est Vitez qui avait désincarné le théâtre, ou quelque chose comme ça, mais que, lui,  se considérait  plus ou moins responsable de sa nomination  comme professeur au Conservatoire National  parce qu’il l’avait recommandé au directeur de l’époque, Pierre-Aimé Touchard.
Nous  perdons vraiment un homme de grande culture. J’étais allé le voir il y a trois semaines; son estomac était fermé à toute nourriture, il avait maigri, mais l’œil et la pensée restaient vives. Il me rappelait sans arrêt que nous avions compté pour lui, et je lui disais que c’était réciproque… Seul, son chat était le témoin de notre conversation.
Quand on meurt à 88 ans, ce n’est pas vraiment triste, mais ce sera pour ses proches et pour ceux qui l’ont connu une immense absence. J’avais vraiment envie de lui parler, je venais de lui envoyer le dossier de presse de notre Macbeth en forêt, mais il n’aura pas pu me faire de commentaire. Sa mort aura fait tout de même un heureux, celui qui avait acheté son appartement en viager…
Nous serons au Père Lachaise le 19 juin, ce serait si bien qu’il puisse assister à l’hommage que nous allons tous lui faire…

Jacques Livchine

Le Dindon de Feydeau mise en scène de Philippe Adrien

Le Dindon de Georges Feydeau mise en scène de Philippe Adrien.

 

Le Dindon de Feydeau mise en scène de Philippe Adrien dindongrandCe Dindon avait été mise en scène par Adrien il y a deux ans, à la Tempête (voir l’article d’Edith Rappoport  dans Le Théâtre du Blog) et est repris aujourd’hui au Théâtre de La Porte Saint-Martin, avec la même distribution ou à peu près, et dans le même décor intelligent et raffiné  de Jean Haas. Soit une boîte noire avec un plateau tournant  où peuvent coexister deux univers opposés-du coup vite introduits-comme un salon familial et une chambre d’hôtel de passe,
Nous  vous épargnerons le scénario-toujours compliqué chez Feydeau mais qui est loin d’une mécanique implacable -le mot ne plaît guère à Adrien- et il a raison.
 Il s’agit bien en effet d’une dramaturgie très construite  avec des procédés comiques , des dialogues d’une grande virtuosité et des personnages hauts en couleur:  Il y a ainsi un Londonien qui a l’accent marseillais, une médecin retraité et sa femme sourde, une jeune Anglaise, survoltée et obsédée par le sexe, une gentille petite pute mondaine qui connaît toutes les ficelles,  un commissaire de police chargé de constater les adultères commis dans un hôtel borgne, deux belles jeunes femmes, jusque-là fidèles à leurs maris qui n’arrêtent pas, eux,  de coucher sans aucun état d’âme, avec toutes celles qui passent à leur portée.
Mais les femmes dans ce jeu pervers sont bien plus adroites, plus intelligentes quant  aux moyens à mettre en œuvre quand il s’agira aussi bien  de goûter au fruit défendu  avec les premiers qui les dragueront. En fait, à la fin, on ne sait plus très bien qui trompe qui… Le constat de Feydeau est amer: les hommes servent de cible idéale quand leurs épouses ,ou leurs amantes d’un moment, commencent à vouloir se venger. Et ils seront vite emportés dans un tourbillon infernal où se profile une  catastrophe sentimentale et/ou sexuelle,  où l’argent est souvent moteur….

C’est l’univers de Nana que Zola écrivit à la même époque mais, quand  Feydeau met en scène  avec précision cette galerie de grands bourgeois, toujours accompagnés de quelques domestiques ou prolétaires, c’est dans la plus pure tradition française de la comédie de l’arroseur arrosé, et du cocu cocufié.Il y a  dans Le Dindon comme dans ses autres pièces,  une réflexion plus intense sur le genre humain qu’il n’y paraît  et,  parfois, avec des coloris assez sombres! Quant aux   intrigues imaginées par  Feydeau, elle appartiennent  à une autre société que la nôtre mais les affaires récentes qui ont agité le petit monde politico-économique français sont bien du même tonneau. Mais, dommage, nous n’avons pas actuellement  notre Feydeau!
Avant même que ne commence vraiment la pièce, il y a une scène muette vraiment formidable: comme un morceau d’anthologie, où on retrouve le cinéma muet et Buster Keaton: le plateau tourne avec ses personnages qui semblent désemparés  et qui se cognent à des portes qui se referment tout à coup, subtile métaphore  de cette pièce, à la fois comique et profondément noire pour qui sait y aller voir…
573014_1370538321_573014-0202811551177-webCes grands bourgeois sont loin d’être stupides mais se font simplement embarquer dans une série d’intrigues, erreurs, quiproquos et imbroglios qu’ils ont eux-même, par leur comportement délirant, contribué à forger mais qu’ils ne peuvent plus ensuite maîtriser.
Et la suite? Pendant, disons,  les trente premières minutes, le spectacle  fonctionne assez bien et on rit de bon cœur ,même si déjà perce le style de comique clownesque un peu facile avec lequel les personnages de Feydeau  n’ont pas grand-chose à voir.
Philippe Adrien adore  déconstruire les codes  du théâtre bourgeois mais sa mise en scène a du mal à passer  de la petite salle avec gradins de la Tempête,  à celle beaucoup plus grande d’un théâtre de boulevard qui a vu naître Cyrano.  Et le très beau plateau tournant  que Jean Haas a  créé, situé plus haut sur une scène déjà un peu haute, n’a plus toute la place qu’il mériterait.

Comme cette salle-ce soir là, peu remplie, est aussi plus grande, les comédiens pour être convaincants, se croient obligés de surjouer constamment, de rouler des yeux et  de criailler sans arrêt, ce qui est la pire des idées. Et on ne sait plus très bien alors, si c’est au premier ou au second degré qu’il faut voir les choses…
 Du coup, les deux heures vingt cinq (sans entracte comme à la Tempête) de cette pièce inégale et un peu longuette, surtout en son milieu, finissent par peser. Le public, lui, semble étonné mais apprécie cette version du Dindon à des années-lumière de celle de la Comédie-Française en 68, elle toute droite sortie du XIX ème siècle:  il applaudit aux entrées ou sorties des comédiens quand la scène lui a plu, chose classique dans le théâtre privé mais totalement impensable à la Tempête…
Alors à voir? Cela dépend de  ce que vous en attendez mais c’est un spectacle assez décevant et qui souffre à l’évidence d’un atterrissage sur un terrain non prévu au décollage. Bref, la malédiction de la reprise a encore frappé…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Porte Saint-Martin, à Paris (III ème).

Mise en capsules

Mise en capsules.

Mise en capsules mises-en-capsules-2012Septième édition du festival Mise en capsules: soit seize pièces de trente minutes d’auteurs parfois connus comme Rafael Spregelburd ou Bruno Nuyten qui se succèdent en alternance pendant deux semaines à raison de cinq par soirée de 19 à 22 heures. Nous n’en avons pu voir que  deux qui étaient d’un très bon niveau.
D’abord Garance et le docteur Q.  d’Eloïse Lang, mise en scène par l’auteur: une jeune femme vient consulter un sexologue. Motif: sa vie sexuelle et sentimentale, dit-elle, n’est pas du tout épanouie. Les rendez-vous se succèdent sans beaucoup de résultat et Garance qui,s’est entre temps fait plaquer par son amoureux, se mettra même en colère quand le sexologue lui dira qu’il a un compagnon. C’est pour elle comme une sorte de trahison professionnelle… Jusqu’au moment  où elle croisera dans l’escalier de son cabinet, un jeune homme venu consulter pour son homosexualité. Et Garance finira, enfin sauvée,  par faire l’amour avec lui.

L’auteur sait mener rondement un  dialogue bien ancré dans le réel, même s’il y a quelques facilités d’écriture… Et comme Camille Cottin et Christophe Corsand sont très crédibles et tiennent leur personnage avec une grande efficacité dès le début de la pièce, cette demi-heure passe très vite. Et, en plus, il y a un beau trompe-l’œil/photo de bibliothèque. Que demande le peuple?
La dernière demi-heure de  Julien Chavannes, mise en scène par Salomé Lelouch,  se passe au Q.G. de Pierre Lois, candidat au second tour des Présidentielles. Trois grandes affiches de campagne, une table couverte de livres des derniers présidents auxquels il va peut-être succéder, et quelques chaises.  Son assistante, sûre d’elle et autoritaire, pianotant sur son portable, ne cesse de l’abreuver des derniers pronostics… tous en dessous des 50%! Et les derniers flashs radio ne sont guère rassurants. Bref, il n’en mène pas large et  cette demi-heure est du genre tendu! Arrive alors-on ne sait comment-très statue du commandeur, un homme aux cheveux blancs, à l’allure mitterrandienne: c’est l’actuel président de la République, l’autre candidat du second tour!

 Rêve ou réalité? En tout cas, Pierre Lois, mal à l’aise va quand même devoir faire avec;   le Président qui a l’expérience du poste, l’accable d’une certaine condescendance et lui impose même  de refaire le débat télévisé qui a eu lieu entre eux il y  a quelques jours… Dialogue là aussi, précis et ciselé; les deux personnages ont tout à fait crédibles, même si on est très loin de la réalité puisque les états-majors, comme le candidat, connaissent déjà les résultats plusieurs  heures avant  grâce aux puissants ordinateurs et aux médias étrangers qui ne se privent pas de diffuser les résultats bien avant huit heures. Mais on situera cette dernière demi-heure pour des Présidentielles, avant le règne d’Internet…
Comme c’est très bien dirigé par Salomé Lelouch et impeccablement joué par Hervé Dubourjeal, Bertrand Combes et Ludivine  de Chastenet, on se laisse vite prendre par cette fiction. La salle est  bourrée d’un public très jeune, assez surchauffé, bref un public de rêve, attentif, complice malgré la chaleur équatoriale et  qui  sort  ravi. Mais il faudrait que le Ciné-13 Théâtre respecte les consignes de sécurité et ne place pas  des tabourets un peu partout dans les passages.
 Par ailleurs, l’idée de donner un prix à la meilleure des pièces courtes pour que ses créateurs puissent passer à une forme longue n’est pas du bois dont on fait les flûtes. Passer à une forme longue? On ne voit pas très bien ce que cela pourrait apporter; ce serait comme demander à l’auteur d’une nouvelle de la transformer en roman… Mieux vaudrait programmer une série de représentations  avec chaque soir les trois meilleures sur les seize  pièces présentées..

Philippe du Vignal

Ciné 13 Théâtre avenue Junot Métro Abbesses ou Lamarck-Caulaincourt jusqu’au 8 juin.

du sexe de la femme comme champ de bataille

Du sexe de la femme comme champ de bataille de Matéi Visniec, mise en scène de Bea Gerzsenyi.

du sexe de la femme comme champ de bataille du-sexe-1-photo-bea-gerzsenyiPrintemps 94. La pièce, construite en courtes séquences, est un huis-clos entre deux femmes. Dorra,   une bosniaque,  la trentaine, soignée dans une clinique en Allemagne, près du lac de Constance, reste prostrée, après un viol subi pendant les guerres interethniques de son pays. Kate, médecin, originaire  de Boston, qui pourrait être sa mère, l’entoure et essaie de la faire sortir de son silence: “Vous sentez le printemps” ? lui demande-t-elle.
Au fil des séquences, la réalité se révèle, de plus en plus crue, et quand Dorra trouve l’énergie de la parole, “Non, dit-elle, ne me dis pas que le temps guérit tout…  Le temps ne peut guérir que les blessures guérissables”, c’est la haine qui s’exprime envers  son Dieu comme envers l’homme des Balkans, rude et âpre.
Kate, pleine d’humanité et de compassion, note en termes cliniques,  l’évolution du comportement de Dorra, dans un climat de confiance qui se construit, où elle va jusqu’à révéler ses propres failles, en parlant de son grand-père irlandais collectionneur, puis tailleur de pierres, et de l’émigration de sa famille aux Etats-Unis : “Trop de pierres, c’est ça l’Europe. Un jour, elle va sombrer sous le poids de ses pierres”, de la raison de son séjour en Bosnie, où, de psychologue venue accompagner les fouilleurs de charniers, elle se met à travailler jusqu’à se perdre….
A plusieurs reprises, Kate lit des fragments de son journal, écrit dans les différents lieux de Croatie et de Bosnie où elle est passée : “Le viol est une stratégie militaire pour démoraliser l’ennemi. Il a, dans le cas concret des guerres interethniques en Europe, le même but que la destruction des maisons, des églises ou des lieux de culte de l’ennemi, de ses vestiges culturels et de ses valeurs”, et elle écoute les enregistrements qu’elle en a faits, se parlant à elle-même et exprimant sa douleur face à ces témoins muets: “Tu ne pourras plus jamais retrouver ton calme si tu ne comprends pas pourquoi”.
Les moments de complicité qui finissent par se créer entre les deux femmes, conduisent à un état des lieux sur les Balkans, sévère et ironique: “Dans le bistrot minable où il se saoule la gueule, qu’il soit à Zagreb, à Belgrade, à Tirana, à Athènes, à Bucarest, à Sofia, à Ljubljana ou à Skopje, l’homme balkanique devient tout de suite internationaliste et généreux dans l’amour pour son proche”.
Les pays concernés,  passés à la moulinette de l’auteur, sont, à travers quelques traits spécifiques à chacun, volontairement caricaturaux. Chansons tsigane, albanaise ou roumaine, s’intercalent dans les  dialogues, grâce à la subtile présence d’une chanteuse qui semble venir d’outre-tombe (Anett Slarku). Dorra et Kate deviennent comme les deux faces troublées d’une même personne qui se dédouble, ou comme le positif et le négatif d’une photo. La blessure inouïe de l’une, ouvrant la béance des blessures de l’autre, et déclenchant, pour chacune, des bribes de mémoire.
L’histoire se ferme quand Kate renonce à sa mission et décide de retourner à Boston, près des siens, et quand Dorra retrouve son instinct de vie, selon la métaphore de l’arbre, où, quand on en abat un vieux, on en replante un  jeune. Elle finira par accepter cet enfant qu’elle n’a pas choisi. Dans le tableau final, quelques pierres tombent, les unes après les autres, symbole d’un monde balkan qui s’effondre.
Ecrite en 96, La femme comme un champ de bataille, sous-titrée Du sexe de la femme comme champ de bataille dans la guerre en Bosnie, inspirée du drame bosniaque, reste une œuvre de fiction, dit l’auteur, même si elle s’est inspirée de témoignages issus de la réalité. Né en Roumanie, auteur prolixe, Visniec a souvent écrit à chaud, et puisé dans l’actualité politique et sociale.
Bea Gerzsenyi, créatrice de la compagnie Faut Plancher, a été l’assistante de Tamás Ascher au Théâtre Katona de Budapest, elle a accompagné Josef Nadj, monté  Jean Genet et Elfriede Jelinek. Et  son  travail porte sur la question de la distance et de l’expression de la douleur et de la désespérance.
Quel degré de souffrance (au même titre qu’un degré Fahrenheit) peut-on s’autoriser à montrer et comment la partager ? La relation entre ces deux femmes, blessées, oscille entre pudeur et exacerbation, mais en dépit de sa tension extrême, reste juste. La mise en scène et la direction d’acteurs, sobres et précises,  s’inscrivent dans cette justesse de ton et les deux actrices ont une présence qui reste chargée de leurs non-dits.

Dorra, (Vasiliki Georgikopoulou), au seuil de la folie, malgré une intégrité physique et morale brisée  et Kate, (Simone Keresztes) meurtrie, mais forte de son expérience, essayent de se reconstruire. Au-delà de la Bosnie, elles nous parlent d’aujourd’hui, et d’autres régions du monde.

Brigitte Rémer

Spectacle vu le 1er juin, au Théâtre Casalis de Créteil. Et jeudi 6 juin à 20h30, Ambassade de Roumanie, 123, rue Saint-Dominique, 75007 Paris   T : 01-47-05-15-31, e-mail : resa@institut-roumain.org)

What I heard about the world

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What I heard about the world, conception et interprétation d’Alexander Kelly, Chris Thorpe et Jorge Anglade.

Cela se passe dans la grande salle de répétitions au plus haut du Théâtre de la Ville, un bel espace pour une centaine de spectateurs sagement assis sur trois rangées de  chaises noires en plastique. Pas de scène;  alignés sur une douzaine de mètres: un aquarium plein d’eau  sans poissons, une bibliothèque à vitres coulissantes avec dessus, un ancien téléviseur et une plante verte en plastique, une girafe naturalisée, deux canapés en cuir noir, une grande table en formica blanc, quatre chaises dorées de cocktail avec une bouteille , des verres et un grand vase chinois. Dans le fond, des armoires métalliques de vestiaire dont l’intérieur des portes  montre la peinture de vagues.
Et trois comédiens/performeurs-dont l’un chante aussi en s’accompagnant à la guitare électrique-qui  racontent, en une série de petits monologues, des histoires vraies souvent des plus glauques sur des événements inventés,  comme ce détournement d’avion par des pirates de l’air  et du crash qui s’ensuivit à cause d’un manque de carburant pratiqué pour des raisons d’économie.
C’est énoncé soit en portuguais soit en anglais … Cela ressemble, tonalité pour tonalité, aux bulletins d’information  de n’importe quelle radio, et  de ce côté-là, c’est plutôt bien vu.
Cette rencontre entre la compagnie portuguaise Maia Voadora et un collectif anglais Third Angel  « croise les champs du théâtre, du « live art », de la vidéo, de la photographie » (sic). Les monologues se succèdent au micro, avec, de temps en temps,  quelques chansons: pas vraiment de quoi se passionner ni non  plus de s’ennuyer, puisque la chose dure une heure dix; cela flirte avec les performances des  années 80, au parfum un peu potache, avec des moments d’improvisation-évidement non traduits-qui ne fonctionnent pas du tout.
Cela fait souvent penser à ces petits happenings que réalisent parfois des étudiants d’école d’art en fin d’année, et  se finit par une exécution au kalachnikov en plastique à coup de jets de sang trop rouge pour être honnête. Bon…

De là, à « réinventer le théâtre d’intervention et un théâtre nouveau qui se joue des conventions et qui reste accessible à tous comme », comme ils le disent assez prétentieusement  dans le programme… il y a une marge.  « Nous voulons en même temps, ajoutent-ils aussi,  divertir, établir une relation directe avec le public dont nous sollicitons la participation et qui peut être tour à tour conspirateur ou témoin ».
On veut bien mais,  très franchement, là, on est loin du compte. On ne se divertit guère,  on n’est en rien conspirateur ni vraiment témoin. Et, il faut faire un effort quelques heures plus tard pour garder un  souvenir de  ce moment pas vraiment du genre inoubliable.
« C’est l’opportunité de connaître une nouvelle génération de jeunes créateurs,  a dit à France-Inter, Antonio Costa, le maire de Lisbonne,  à propos de Chantiers d’Europe Lisbonne-Paris. Heureusement, il y a d’autres choses: théâtre, musique, danse,  cinéma /vidéos et six performances au Palais de Tokyo et à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts (voir le site www.theatredelaville-paris.com)

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville le  4 juin.

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