Bargfeld n° 37

Bargfeld n° 37,  d’après des textes d’Arno Schmidt, adaptation de Natascha Rudolf et Hubertus Biermann, mise en scène de Natascha Rudolf.

BargfelsBd« Tout est dans mes livres. Le reste amoché de l’homme, on ferait mieux de ne plus le regarder… » écrivait Arno Schmidt. Bargfeld n°37 est la dernière adresse de l’écrivain allemand (1914-1979) et de sa femme Alice. Réfugié quinze ans  à l’Est, le couple a retrouvé le village où il avait vécu au sortir de la guerre,  à 20 km de l’ancien camp de Bergen-Belsen, occupé par les Britanniques et la nouvelle armée de l’Allemagne de l’Ouest.
En 1958, ils devinrent donc propriétaires d’une maisonnette de 70 m2 à Bargfeld, un petit village, au nord de Hanovre. Informant par carte postale quelques personnes de cet événement capital dans sa vie, Arno Schmidt y ajouta la longitude et la latitude du lieu.
Célèbre avant la guerre, travailleur acharné et maniaque, il rédige plusieurs milliers de fiches pendant ses nuits d’insomnie, et répond aux questions qu’on lui pose sur sa vie et sur son travail qui se confondent. Dans
un quasi-monologue, remarquablement interprété par Hubertus Biermann, secondé par sa femme silencieuse (Natasha Rudolf) qui lui tape ses textes, réussit à le nourrir un peu, et le soigne comme son enfant. Dans un décor de Michel Jacquelin, un plateau cerné par d’anciennes machines à écrire qui se transforme à vue, l’écrivain se livre à une étonnante loghorrée. Il répond aux questions sur sa biographie (il a exercé d’abord exercé un métier technique). « Est-ce qu’un écrivain peut gagner sa vie avec la seule littérature (…) je vis en cellule d’isolement intellectuel, plus de promenades, négligence totale de ma propre santé… ». Le couple écoute un enregistrement sur un vieux magnétophone d’extraits d’un livre de 500 pages.  « Mon cœur appartient à ma tête (…) l’écrivain ne doit faire cause commune avec personne ! ».
De ces milliers de pages écrites la nuit, il conserve la lucidité : « Qui oserait faire l’apologie de son passé, pas moi en tous cas ! ». Il raconte son enfance lamentable et effrayante: « J’ai l’impression d’être un enfant intelligent (…) le travail, est-ce une vertu ? ».
Ce spectacle surprenant sur la vie d’un maniaque obsessionnel , ouvre des horizons sur la découverte de cet étrange personnage que fut Arno Schmidt.

Edith Rappoport

Spectacle joué à L’Échangeur de Bagnolet jusqu’au 20 décembre.
www.lechangeur.org


Archive de l'auteur

Naharin’virus par la Batsheva Dance Company

Naharin’s Virus par la Batsheva Dance Company, chorégraphie d’Ohad Naharin

IMG_6713Quel bonheur de voir de la danse qui  fait sens! Ohad Naharin a pris ici, pour fil conducteur, des extraits d’Outrage au Public de Peter Handke, auxquels se mêlent les paroles autobiographiques des interprètes. Cette véritable création collective repose sur leurs propositions, et ils sont tous d’une présence scénique exceptionnelle.
Naharin’s Virus débute lentement : en silence, une danseuse dessine sur un mur barrant tout le fond de scène. Le premier mot inscrit est :VOUS. Le chorégraphe israélien  veut ainsi nous faire sortir en permanence de notre position confortable de spectateur passif.
Et ce, par la puissance du texte, proféré par un danseur, perché sur le mur : «Le sujet c’est vous. Vous êtes le centre d’intérêt. Nous ne traitons pas le sujet, nous vous traitons. …Vous n’êtes pas au singulier. Vous êtes au pluriel…Vous êtes l’événement». Mais aussi par la chorégraphie : les dix-huit interprètes  nous questionnent fréquemment du regard; en costume lycra couleur chair et noir, qui les fait ressembler à des lettres de l’alphabet, ils réalisent ainsi une calligraphie dans l’espace, en redoublant les graffitis qui s’inscrivent sur le mur.
L’harmonie du mouvement dansé est parfaite, que cela soit en groupe ou en solo, et chaque figure semble ressentie au plus profond des corps. L’énergie et les ruptures de rythme de ces virtuoses du geste sont accompagnées par des musiques à la puissance émotionnelle exceptionnelle, en particulier L’Adagio pour cordes de Samuel Barber, et une partition originale du compositeur palestinien Habib Allal Jamal.
Des cloches résonnent, précédant un cantique: nous nous croyons à Jérusalem! Dans cette création (2001), la danse est valorisée en permanence par le texte, sans pour autant l’illustrer. Les mots prononcés nous évitent de sombrer dans trop d’émotion et cela induit une mise à distance : «Nous pourrions devenir pathétiques, nous ne simulons pas. Ici rien n’est simulé, rien n’est fabriqué. »
Vers la fin -la pièce dure une heure dix-, les propos de Peter Handke surprennent le public : «Vous serez insultés, parce que l’insulte est une façon de communiquer. En insultant, nous devenons naturels. Nous avons une prise sur vous. Nous renversons l’obstacle qui nous sépare. Nous renversons le mur. Nous allons vers vous».
Ce mur, figure de toutes nos fractures, compte-tenu du pays de la compagnie, possède une haute valeur symbolique, et  est  définitivement brisé quand un danseur termine par ces mots : «Vous étiez ce soir, les bienvenus. Nous nous remercions. Bonne nuit».
Presque une parole sacrée…

Jean Couturier

Théâtre National de Chaillot du 17 au 21 décembre.Deuxième programme: Decadance Paris du 24 au 28 décembre.              

Gustave, librement inspiré de la correspondance de Gustave Flaubert

Gustave,  librement inspiré de la correspondance de Gustave Flaubert, mise en scène d’Arnaud Bédouet

gustave_thumb-620x250 C’est comme une rencontre intime, celle de Jacques Weber et du public  invité chez Gustave Flaubert.
Affaire délicate que celle de mettre en scène, un auteur et son œuvre littéraire, sa vie. quand ce n’est pas l’adaptation d’un roman ou une lecture mise en espace  pour la scène. On se souvient  de Fabrice Luchini jouant pour la première fois, un extrait du Voyage au bout de la nuit, au Théâtre du Rond-Point en 1985,  à la demande de Jean-Louis Barrault, et depuis de nombreuses créations ont vu le jour,  permettant ainsi à un large public de découvrir une œuvre, un auteur.
  Gustave, donné dans ce charmant et un peu désuet Théâtre de l’Atelier, a comme matériau, la Correspondance de Gustave Flaubert. C’est dit, Arnaud Bédouet, « un immense personnage de théâtre et son verbe évoque un Falstaff, un Don Quichotte, un Alceste. Nous sommes dans la démesure des sentiments et, je le pense, assurément au théâtre »
  Pour être à la hauteur de ce poète anarchiste « dans un corps de bourgeois », Arnaud Bédouet offre au public, une mise en scène au rythme très enlevé, avec une interprétation  physique et sensuelle du personnage de Gustave Flaubert par Jacques Weber qui est formidable !
 « Louise me quitte » dit Gustave qui  ajoute quelques instants plus tard: « L’amour n’est pas un met principal, c’est un assaisonnement »… Louise Colet,  une poétesse rencontrée en 1846 dans l’atelier du sculpteur Pradier, sera son amante pendant une dizaine d’années.
  Jacques Weber prend véritablement possession de l’espace scénique avec autant de subtilité que de fougue. Le décor, sobre, et poétique crée une atmosphère charnelle, et on se sent habité par le quotidien de l’auteur, ses joies, sa mélancolie, son ironie, et l’on perçoit ses plus profondes obsessions et sestourments. 
Mais Gustave est ici avec un nommé Eugène, à la fois son homme de main, son valet,  confident, et compagnon. Bravo à Philippe Dupont ! Gustave en effet dialogue, ou semble dialoguer avec cet Eugène qui reste pratiquement muet mais qui  est  très important dans la construction du spectacle. Le  personnage nourrit en effet la situation, participe de sa théâtralité, et installe  ce  « monstre » de Gustave et de son monde, dans l’espace du théâtre et non  plus de la littérature.
  Eugène laissera échapper un seul mot : ABRICOT. Tellement inattendu, un vrai coup de théâtre !  A vous de découvrir pourquoi, en allant voir ce Gustave ou en vous plongeant dans la biographie de cet immense auteur.
  Spectacle haut en couleur, où jaillit une  « colère terriblement actuelle, pleine d’énergie et de joie, jusque dans ses pires détestations ». Mots sans concession sur l’art poétique, l’univers des écrivains, le monde et la société bourgeoise : « Etre connu n’est pas ma principale affaire. Je vise à mieux : à me plaire, et c’est plus difficile (…) Le succès me paraît être un résultat, et non pas le but (…). J’ai en tête une manière d’écrire et une gentillesse de langage à quoi je veux atteindre » ! écrivait Gustave Flaubert à son ami Maxime du Camp.
  Rien de plus salutaire, à notre époque conformiste et peureuse, obsédée par l’apparence, d’aller écouter et regarder , comme  le dit Arnaud Bédouet « la rage d’un homme qui tenait la gageure de vivre en bourgeois et de penser en demi-dieu » !

Elisabeth Naud

Théâtre de L’Atelier, 1 place Charles Dullin, 75018 Paris, jusqu’au 31 décembre.  T: 01 46 06 49 24. Du mardi au samedi à 20h30, et le dimanche à  15h30.
 

 

Noël revient tous les ans

Noël revient tous les ans de Marie Nimier, mise en scène de Karelle Prugnaud

p183764_2Au Théâtre du Rond-Point, des spectacles liés à Noël mais attention à ne pas s’emmêler les pinceaux: Noël revient tous les ans et C’est Noël tant pis se jouent aussi  en même temps.
Ici, une mère et  son fils ont pour habitude de se retrouver le 25 décembre. Et chaque année, il amène, selon  sa mère, une nouvelle fiancée, qu’elle se régale… à appeler du prénom de la précédente! Le spectacle démarre au quart de tour: Pierre Grammont fait irruption avec son sapin et grimpe plusieurs fois à la corde, à chaque fois un peu plus essoufflé, puis fait appel à quelques spectateurs pour l’aider à dévoiler le décor caché sous des mètres de papier cadeau. Après ce prologue vite mené, la pièce peut s’installer: pour leur repas de Noël, la mère et le fils, assis sur des toilettes, mangent des chips  …
   C’est dire que Karelle Prugnaud ne recule devant rien et piétine les tabous : la relation curieuse entre la mère et le fils, les images créées par ces toilettes d’où on extirpe de la merde  figurée par des sacs en plastique rose où ils  plongent la tête… On l’aura compris, Marie Nimier est loin aussi de nous proposer une image lisse et délicieuse de Noël : « Si je pouvais éradiquer Noël du calendrier, dit-elle, ce serait un grand soulagement ».
Pour  l’écrivaine, c’est la période des angoisses et des nœuds, et c’est à ce moment que les absents refont surface: la sœur, avec qui la mère assure être en contact, au grand désespoir du frère qui sait bien qu’elle est morte, ou le père, parti, lui, il y a longtemps.

  Marie Nimier  a voulu bien faire mais son écriture est trop riche, avec notamment des non-dits surlignés! On n’est plus alors dans la farce mais dans la comédie dramatique. Mais il y a une scénographie inventive, de beaux accords de lumière, et des capsules vidéo réalisées par l’ancien acteur des Deschiens, Philippe Duquesne qui  accompagnent les changements de décor et filent la métaphore de la dinde farcie, de manière un peu grossière mais drôle.
Côté interprétation, mention spéciale à Marie-Christine Orry, à la voix si particulière (qui fait merveille dans le superbe court-métrage d’animation consacré à Kiki de Montparnasse : Kiki et les Montparnos). Cette bûche de Noël aux multiples parfums manque sans doute de finesse mais ceux qui ont envie de rire et de voir un théâtre qui ose casser les tabous, passeront un bon moment…

Julien Barsan

Théâtre du Rond Point jusqu’au 10 janvier. T: 01 44 95 98 21

Répétition de Pascal Rambert

Répétition, texte, mise en scène et chorégraphie de Pascal Rambert

marc-domage La dernière et très belle pièce de Pascal Rambert Clôture de l’amour qui avait été créée au festival d’Avignon en 2011, (voir Le Théâtre du Blog) avait connu un  grand succès; avec deux de ses interprètes d’alors, Audrey Bonnet et Stanislas Nordey, il a fait appel aussi maintenant à Denis Podalydès, Emmanuelle Béart et Claire Zeller, pour créer  ce nouvel opus qui fait penser à Clôture de l’amour, son précédent spectacle.
 Décor unique de Daniel Jeanneteau: une salle de gymnase jaune et bleue, équipée d’un panier de basket, éclairée par des plafonniers de tubes fluo qui se déplacent selon les scènes.
La structure dramatique est fondée sur les monologues de quatre personnages qui se succèdent, et dont le prénom est le même que dans la vie.
Mais Pascal Rambert donne  aussi une grande importance  aux mouvements du corps…On assiste ici à la répétition d’un spectacle: Audrey, une belle  comédienne aux cheveux longs qui semble avoir vu un regard un peu trop appuyé chez Denis, un écrivain, sur Emmanuelle,  et s’imagine que quelque chose est en train de se passer entre elle et  lui. Il y aussi Stan, un metteur en scène. Tous ont déjà travaillé ensemble et se connaissent visiblement très bien.

“ A partir de là, j’ai essayé de montrer, dit Pascal Rambert, comment à l’intérieur d’un regard, je pouvais établir un monde et ce monde, et comment je voulais le faire imploser. On est dans différents niveaux de réalité. J’ai souvent l’impression que ce qu’on appelle la vérité ne se tient pas nécessairement dans ce qu’on appelle la réalité mais plus fréquemment à l’intérieur même des fictions”. Quel bavardage! Bref, Pascal Rambert fait joujou, (sans en être dupe) avec deux vieilles ficelles usées du théâtre occidental: le théâtre dans le théâtre (voir Shakespeare, Corneille, Molière, Marivaux etc…) et les histoires de couple. Mais  au jeu des ruses, mensonges et trahisons en tout genre, l’auteur des Fausses Confidences reste toujours imbattable…
Pascal Rambert possède une grande aisance quant au traitement de l’espace, sait maîtriser l’énergie de ses acteurs, et diriger ce bouillonnement du langage qu’il leur impose et qui est devenu un peu comme sa marque de fabrique. Et, comme pour mieux dire l’importance du corps, c’est Claire Zeller, une jeune acrobate et jongleuse qui vient, à la fin et sans dire un mot, jouer avec deux cerceaux et un faisceau de rubans dont elle tire de belles figures. Elle clôture ainsi symboliquement cette histoire d’amour de la vie et du théâtre, comme avec un clin d’œil au titre: Clôture de l’amour.
  Il a voulu marquer son texte de quelques repères, ceux des voyages qu’il a récemment effectués à Moscou, Tbilissi, Kiev, Yalta… Mais aussi parler du théâtre et de la vie réelle, de Staline et de ce grand poète que fut Mandelstam, et dire comment des idéologies ont basculé, comment nous sommes aussi peu lucides quant à notre perception du monde contemporain. Pourquoi pas?  Mais on a un peu de mal à s’y retrouver…
Et cela fonctionne? Oui, au tout début, avec Audrey Bonnet très en colère contre les trois autres, mais moins ensuite: son monologue dure quelque trente minutes! Et, à la fin aussi, quand Stanislas Nordey, juste et profondément attachant, se lance face public dans une belle envolée lyrique et réussit à faire passer une véritable émotion.
Pour le reste, cela tourne à vide dans une impitoyable logorrhée: on parle beaucoup ici, des sentiments, de la vie du  théâtre, du théâtre dans la vie, et des  souvenirs communs! Mais Pascal Rambert reste l’incorrigible bavard, ce qu’il était déjà, quand il montait ses premiers spectacles à la Ménagerie de verre, il y a trente ans.

  Malgré une qualité d’écriture, cette suite de monologues interminables ne fait en rien théâtre, comme disait Antoine Vitez, même et surtout, comme il le croit un peu naïvement, quand il parle du théâtre et de la vie. Cela bavasse à propos de tout et de rien, et ce spectacle n’a, ni l’évidence, ni la force de Clôture de l’amour.Tous aux abris!
Bref, on a souvent l’impression que Pascal Rambert s’est fait plaisir, sans se demander une seconde si le plaisir qu’il avait, lui, à écrire ce semblant de pièce pouvait aussi intéresser le public de Genevilliers, et pas seulement les amis des quatre comédiens qui font ici un remarquable travail et qui devront s’y remettre chaque soir pendant un mois!.  (On sentait parfois chez  Emmanuelle Béart comme une certaine lassitude, et il y a de quoi!)

   Bon révélateur, comme dirait notre amie Christine Friedel: un groupe de jeunes gens a déserté vite fait, devant ces lapalissades sur le théâtre qui deviennent, et de façon irréversible, un monument d’ennui! C’est bien joli de s’envoyer des fleurs! Pascal Rambert parle en effet de son spectacle, comme d’une “chose extrêmement structurée à travers la langue mais la langue extrêmement structurée peut donner forme à cette révolte “pure” de l’être humain qui dit “je suis”.  (Sic!) Mais cette Répétition dépasse rarement, soyons lucides, un très médiocre bavardage esthético-philosophique.
  L’auteur et metteur en scène peut dire un grand merci à ses quatre acteurs, mais, à mission impossible, nul n’est tenu, et nombre de spectateurs sommeillaient! On voit donc  mal  quelques  bonnes  raisons de vous conseiller d’aller à Gennevilliers, sinon pour les acteurs. Vous pouvez y aller avec votre grand-mère (pas grave, elle s’assoupira vite) mais surtout pas avec des lycéens! C’est le genre de spectacle à les dissuader de revenir un jour dans un théâtre quel qu’il soit…
Enfin cela aura permis à notre aimable ministre de la Culture et de l’Economie numérique de découvrir un texte sans avoir à le lire. On aimerait bien savoir ce qu’elle a pu penser de ce pensum.

 Philippe du Vignal

 T2G de Gennevilliers/Centre Dramatique de création contemporaine jusqu’au  17 janvier. T: 01 53 45 17 17.

 

Entretien avec José Martinez

Entretien avec  José Martinez, directeur de la Compagnie Nationale de Danse d’Espagne.

José Martinez« La danse  chez nous, dit José Martinez qui viendra avec sa compagnie au Théâtre des Champs-Élysées en janvier, a été affaiblie par la crise que connait l’Espagne et toute l’Europe,  et le nombre de  spectacles a été réduit de quarante pour cent en trois ans. À l’exception de la compagnie nationale, subventionnée principalement par l’État et qui a doublé le nombre de ses représentations : soixante-dix dates en Espagne, depuis mon arrivée en 2012, du fait de l’élargissement du répertoire (y compris classique). Nous faisons de grandes tournées et disposons de quarante-quatre danseurs, dont dix-huit Espagnols, tous payés par l’État, grâce à un budget de fonctionnement.
En revanche, les budgets consacrés aux créations et aux  tournées se réduit d’année en année mais le public est très réceptif à tous les répertoires: classique comme contemporain ».

Parmi les projets, un Don Quichotte pour lequel José Martinez fera aussi appel à quelques autres danseurs. Sa compagnie est itinérante mais dispose d’un lieu de répétition et travaille avec trois théâtres de  Madrid. Ce qui permet de toucher un public plus vaste. Mais quand il lui arrive de se produire au Teatro Real, le prix des places est très élevé.
« En Espagne, dit José Martinez, les artistes, malgré les difficultés économiques que nous connaissons, gardent un esprit créateur : ils font plus, avec moins.  Et  notre compagnie a aussi une fonction sociale. Ouverte au plus grand nombre, elle propose des cours aux autres danseurs qui ne sont pas de la maison et, deux fois par mois, le public est invité à des répétitions. Ainsi, l’argent de l’État bénéficie  à tous ».

C’est un peu le contraire de ce qui se passe à l’Opéra de Paris, ce que ne dira pas José Martinez, qui y était  lui-même danseur-étoile,et qui viendra donc trois jours à Paris avec une trentaine de danseurs qui interpèteront des créations représentatives de son répertoire : l’une de Mats Ek, une autre de l’espagnol Alejandro  Cerrudo, avec un  retour au ballet  classique. Et enfin celle d’Itzik Galili, un chorégraphe issu de la Batsheva Dance Company d’Israël qui mettra en valeur l’engagement physique de ses danseurs, en contre-point de la pièce d’Alejandro Cerrudo, plus fluide, composée sur une musique de Philip Glass.

  « Mon but, dit José Martinez, est de montrer notre compagnie dans des modes d’expression très différents. Casi Casa de Mats Ek, qu’on pourrait traduire par «presque maison» et qui parle de la vie quotidienne, a pour base Appartement, que j’avais créé à l’Opéra de Paris en 2000. À partir d’un solo,  il a conçu une pièce très écrite, sans place pour l’improvisation, presque comme pour un  ballet classique. Quelques scènes d’Appartement seront d’ailleurs recréées, et ce ballet sera interprété par les danseurs du Bolchoï, sous la direction de Mariko Aoyama qui a été l’assistante de Mats Ek pour cette transmission ».
José Martinez nous a aussi parlé du désir du grand chorégraphe suédois qui a participé aux répétitions, de prendre sa retraite en 2016, et de son envie de reprendre auparavant avec  lui, La Maison de Bernarda. Mais Mats Ek sera là au Théâtre des Champs-Élysées.Ses créations, dit-il, sont comme du sable que l’eau emporte avec le temps. Nous allons donc commencer à perdre les pièces de Mats Ek!

Jean Couturier

Trois spectacles différents les 27, 28, et 29 janvier, au Théâtre des Champs-Élysées, avenue Montaigne, Paris.

Geschichten aus der Wiener Wald,(Légendes de la forêt viennoise)

Geschichten aus der Wiener Wald, (Légendes de la forêt viennoise) d’Ödön von Horvárth, mise en scène de Michael Thalheimer, en allemand sur-titré

  18466_wiener_wald_01360Ödön von Horvárth s’en prend à l’image d’une Autriche idyllique et a donné pour titre à ce sombre mélodrame, celui d’une célèbre valse de Johann Strauss (1836), aussi enjouée que le propos de ces Légendes de la forêt viennoise est noir. C’est dans la pénombre que commence le spectacle mais dans la salle très éclairée, résonne longuement la musique, dont les paroles fleur bleue reviendront d’ailleurs souvent dans la bouche des personnages qui forment d’abord  un groupe compact aligné au fond du plateau.
L’un après l’autre, ils s’en détacheront pour venir à l’avant-scène, comme pour se présenter au public, tout en entrant dans le vif de l’action. On va fêter les fiançailles d’Oscar le boucher et de Marianne, la fille du marchand de jouets mais  visiblement, la promise n’aime pas son fiancé. Alfred, qui vit lui, aux crochets de Valerie, une riche veuve marchande de tabac, aura tôt fait de séduire Marianne pendant une  baignade au bord du Danube. Il abandonne la riche veuve, et part avec Marianne que son père renie et qu’Oscar, lui, se jure de récupérer. La jeune femme donne naissance à un petit garçon, et le couple sombrera dans la misère. Pour Marianne, la déchéance n’est pas loin…
La pièce, procède par tableaux où les personnages s’affrontent souvent par deux. Le metteur en scène, à partir de cette construction, agence les déplacements des acteurs, et fait alterner les mouvements d’ensemble et les duos, dans une savante chorégraphie. Tout se déroule dans un lieu unique; seul décor pour figurer le quartier, la campagne, le cabaret, la maison des grand-mères du fils de Marianne: des variations de lumières et la disposition des corps dans l’espace.
Le groupe est toujours présent, cercle social «choisi», emblématique de la petite bourgeoisie, qui, en pleine crise économique, vit replié sur lui-même, reproduisant à l’infini, la mesquinerie, la grossièreté et  le racisme. « Ne croyez pas que j’aime les Juifs », profère quelqu’un.
Ödön von Horvárth, avec ces Légendes de la forêt viennoise, écrite en 1930, au moment de la montée de l’extrême-droite à Berlin, où il s’est installé à la fin des années 1920, n’entend pas  dénoncer le fascisme rampant, mais le démasquer dans le comportement de ses contemporains. Il détourne à cet effet la forme du Volksstück (pièce populaire), pour montrer la brutalité collective derrière la façade d’opérette de son pays natal, l’Autriche. «Je veux montrer les gens tels qu’ils sont, c’est-à-dire comme je les vois. Je ne les vois pas de manière satirique. Je ne suis pas non plus un auteur comique (…) écrit-il, dans son Mode d’emploi (au public), ajoutant : « Je hais la parodie. La satire, la caricature, oui parfois (…) Mon unique objectif est de démasquer la conscience. (…) Il faut bien entendu jouer ces pièces de manière stylisée, le naturalisme et le réalisme les tuent. (…)»
Michael Tahlheimer prend ces directives à la lettre, en couvrant progressivement les visages des comédiens de masques en carton grossiers et inquiétants. Pantins atroces et déshumanisés, ces figures composent une clique bête et méchante, participant au lynchage social d’une victime innocente, Marianne, à l’instar du garçon boucher, couvert de sang, qui, au tout au début, rêve de planter son couteau dans la petite fille qui n’a pas aimé son boudin : « Et si, en plus, elle courait dans tous les sens comme la truie d’hier, qu’est ce que ça me ferait plaisir. », se délecte-t-il. Saigner la truie est, avec les paroles de Geschichten aus der Wienerwald, l’un leitmotiv de la pièce.
La mise en scène donne une lecture juste mais univoque de cette œuvre. La direction d’acteurs ne fait pas dans la nuance : gesticulations, voire jeu hystérique pour Valérie qui se traîne et se roule par terre comme un chatte en chaleur, tout est stylisé à l’extrême, souvent caricaturé. Jusqu’à la prononciation du texte, qui accentue à l’envie les gutturales et les chuintantes.
A part la comédienne qui joue Marianne et  qui garde un peu d’humanité dans sa gestuelle et son expression, les autres protagonistes s’en tiennent le plus souvent au grotesque. Quelques scènes muettes comiques se démarquent de l’ensemble, plus poétiques, mais se prolongent un peu trop. Dans cette mascarade, il y a  un moment de grâce et d’émotion qui fait exception: une séquence du cabaret où, sous une pluie de confettis colorés, Marianne, devenue danseuse, découvre timidement sa poitrine, avant de se faire arrêter et jeter en prison pour vol.
«Dans toutes mes pièces, je n’ai rien embelli, rien enlaidi. J’ai tenté d’affronter sans égards la bêtise et le mensonge ; cette brutalité représente peut-être l’aspect le plus noble de la tâche d’un homme de lettres qui se plaît à croire parfois qu’il écrit pour que les gens se reconnaissent eux-mêmes », constate Ödön von Horvárth.
Si c’est la bêtise qu’il s’agit de démasquer, le but n’est pas ici  vraiment atteint par ce carnaval outrancier, qui loin de la débusquer, l’exhibe. Même s’il est bien orchestré, et malgré le talent évident des comédiens du Deutsches Theater de Berlin (là même où la pièce avait été créée avec grand succès en 1931), le spectacle ne donne pas à entendre les finesses d’un écrivain que Peter Handke aime comparer à Shakespeare et Tchekhov.

 Mireille Davidovici

 Théâtre de la Colline,  jusqu’au 19 décembre T. 01 44 62 52 52 www.colline.fr

 

Histoire d’Ernesto et La pluie d’été

Histoire d’Ernesto, version pour marionnettes et comédiens de La Pluie d’été de Marguerite Duras et La Pluie d’été, adaptation et mise en scène pour comédiens de Sylvain Maurice

  12-01PE045Le metteur en scène et directeur du Centre Dramatique National de Sartrouville s’est amusé, comme avec des poupées russes, à monter deux spectacles d’après La Pluie d’été de Duras: Histoire d’Ernesto qui penche vers un théâtre forain et La Pluie d’été qui souligne la dimension existentielle de l’œuvre. L’art de Marguerite Duras, dont on fête cette année le centenaire de la naissance, tient à cette manière bien personnelle de poser le désir – la libre sensation d’être – sans jamais l’épuiser. Aussi son théâtre s’épanouit-il paradoxalement dans une impression d’inassouvissement qui se dégage des répliques approximatives et lointaines de ses personnages rêveurs. Dans une tension d’autant plus tragique que ce qui est inexprimé, fort comme la pression de la vie qu’on ne peut contenir, gagne en réelle intensité. Un jeu intérieur séduisant se dessine à travers lequel le sujet-penseur joue à cache-cache avec lui-même, comme avec les autres.
Marguerite Duras  parle de l’urgence d’un questionnement existentiel, face à la dureté du monde. Les personnages de prédilection de ces romans parlés vivent le plus souvent dans des lieux marginaux. Si l’auteure a vécu son enfance au Vietnam, dans une situation familiale et sociale décalée, elle rapproche inconsciemment cette épreuve fondatrice pour sa construction d’adulte, de l’initiation même d’Ernesto de La Pluie d’été, enfant de Vitry, entouré de ses  frères et de ses parents alcooliques.
L’écriture de ces exclus- parole élaborée puis jouée de manière brute sur la scène,  est une écriture  à la limite de la transgression, et dégage un admirable tremblement dansé entre une conscience de soi qui est de plus en plus prégnante, à côté d’une apparence formelle traditionnelle.
C’est un regard singulier, étrangement pertinent, et on  apprécie d’emblée l’exclusivité d’une parole libre et  la petite musique de Duras: «M’man…j’t dirai m’man, je retournerai pas à l’école parce que à l’école, on m’apprend des choses que je sais pas. Voilà.».
À l’instituteur qui lui demande pourquoi il refuse d’aller à l’école, l’enfant rétorque : «Disons parce que c’est pas la peine… D’aller à l’école.(temps). Ça ne sert à rien.(temps). Les enfants à l’école, ils sont abandonnés. La mère elle met les enfants à l’école pour qu’ils apprennent qu’ils sont abandonnés. Comme ça, elle en est débarrassée pour le reste de sa vie. » La pensée du locuteur suit les battements de son cœur, avec  silences et redites. Le monde est décidément loupé : ce sera pour le prochain coup!
Le premier de ces deux spectacles, destiné à tous les publics à partir de 9 ans, est une adaptation pour marionnettes manipulées par les élèves de l’École nationale supérieure des arts de la marionnette. Les figurines  de Pascale Blaison éloquentes, au corps minuscule représentent le père et la mère d’Ernesto,  adultes inachevés, malgré leur tête grandeur nature, celle du comédien qui joue à l’extrême des expressions du visage;  un autre interprète, habillé de noir et placé derrière lui, manipule  bras et les jambes de la marionnette. Ces parents peu sérieux ont un sourire amusé et Ernesto, lui, est joué indifféremment par tous les comédiens, toujours sur la brèche. Quant à l’instituteur, c’est une marionnette-tête, très agrandie, plutôt mélancolique, lassée par ce monde lourd à porter, parfois avec un « Maman, bobo… » à la bouche, comme dans la chanson d’Alain Souchon.
À la fin du parcours, Ernesto,  moralement et philosophiquement libre et libéré, apparaît en figurine filiforme et agrandie, sculpture beckettienne, façon Alberto Giacometti (qui avait dessiné le fameux arbre d’En attendant Godot!). Entre les scènes de  narration et  de jeu, résonne  une musique cristalline de comptine …
Cette Histoire d’Ernesto porte haut et beau le spectacle vivant pour tous publics dès 9 ans. Quant à La Pluie d’été, sa mise en scène, tendue et épurée, se présente comme un cheminement existentiel enfantin qui va du possible à l’impossible, puisqu’Ernesto a compris à l’aide d’un grand livre brûlé, L’Ecclésiaste, que tout n’était que vanité.
Ici le rire et l’humour sont souvent au rendez-vous à travers la trivialité et le parler populaire des parents : Catherine Vinatier est une mère enfantine, ludique et onirique et Pierre-Yves Chapalain  est un père sensible et terrien dans sa maladresse. Philippe Duclos joue un instit, bon joueur et fantasque, et Philippe Smith, un journaliste rieur et à vélo. Julie Lesgages incarne la jolie sœur juvénile, complice d’Ernesto interprété par le troublant Nicolas Cartier, entre jeunesse et maturité.
Pour cette Pluie d’été, Marie La Rocca a imaginé un podium de grandes lattes de parquet sombre, que des lumières et des couleurs révèlent à travers des ouvertures de soleil.
C’est un travail raffiné et poétique au cœur de l’interrogation existentielle de l’enfance.

 Véronique Hotte

 CDN de Sartrouville,  jusqu’au 19 décembre. Nouveau Théâtre d’Angers CDN, du 6 au 9 janvier. Théâtre National de Toulouse CDN, du 13 au 17 janvier. Théâtre de Bourg-en-Bresse, le 20 janvier. Le canal de Redon, le 23 janvier. La Comédie de Béthune du 28 au 30 janvier.
Espace des Arts de Chalon-sur-Saône, les 3 et 4 février. Théâtre des Quatre Saisons à Gradignan, le 7 février. Les Scènes du Jura à Lons-le-Saunier, le 10 février. Comédie de l’Est à Colmar CDN, les 18 et 19 février. NEST CDN Thionville-Lorraine, du 25 au 27 février.
CDN de Sartrouville, du 2 au 7 mars. TJP-Strasbourg, les 24 et 25 avril.    
                                                                                                                                                                                                                                      

Crise de nerfs-Parlez-moi d’amour

Crises de nerfs – Parlez-moi d’amour Deuxième confession de l’hypogée-Jeu de regard pour actrice, scaphandre autonome et installation sonore, texte et direction de Jean Lambert-wild, musique de Jean-Luc Therminarias

Depuis 2007, Jean Lambert-wild dirigeait la Comédie de Caen-Centre Dramatique National de Normandie, qu’il a quitté  pour diriger maintenant  le Théâtre de l’Union-Centre dramatique national de Limousin. Il y a mis en scène de nombreux spectacles dont un En attendant Godot au printemps dernier  tout à fait  remarquable (voir Le Théâtre du Blog) mais a aussi écrit et dirigé une œuvre plus personnelle, une Hypogée, soit étymologiquement tombe creusée dans le sol, “autobiographie fantasmée”qu’il écrit et dirige sur scène, compose, dit-il, de trois confessions, trois mélopées, trois épopées, deux exclusions, un dithyrambe et 326 calentures (terme qui désignait le délire qui s’emparait des marins en zone tropicale et qu’évoquait Charles Baudelaire dans Les Fleurs du Mal).
Ce spectacle, qu’il avait déjà créé il y a une dizaine d’années,  constitue un des volets de  son  aventure littéraire et scénique. Sur le grand plateau du Théâtre d’Hérouville, une scénographie quadri-frontale avec, de chaque côté, d’une scène de quelques m2, quelque trente places en gradins; au centre, est installé un grand lit d’hôpital en tubes chromés, avec draps blancs éclairés par une belle mais glaciale lumière bleue. On entend des bip des appareils les plus sophistiqués auxquels on branche les personnes opérées, entre la vie et souvent la mort  dans les salles de réanimation, et c’est très impressionnant.

 Y repose un être humain dont on aperçoit le visage, sans doute une jeune femme, comme le confirmera ensuite la voix que l’on entend, et dont tout le corps est enfermé dans un scaphandre de toile blanche avec une grosse bulle plastique pour la tête. A la fin, le lit tournera très vite sur lui-même. Comme dans un dernier exorcisme de la mort, ou une dernière danse macabre?
Reliée par plusieurs tuyaux souples, comme une sorte de cordon ombilical qui lui permet de respirer  mais aussi de faire entendre une faible  voix, la jeune femme (Laure Wolf)  raconte, raconte sans fin, si on a bien compris, un monde qu’elle a perdu: “Des naufragés au regard fou marchent dans la rue. Ils promènent leurs enfants, les tenant si bien par la main que l’on ne sait plus qui guide qui/ Des hommes et des femmes dépiautés traînent, derrière eux, leur peau comme une bouée”. Lui répond un “Thermifrozen Chorus”, quatre hommes et quatre femmes accompagnés par la musique efficace de Jean-Luc Therminarias, vieux complice de Jean Lambert-wild.
  Autant dire tout de suite  que cette sorte d’élégie exige beaucoup du public: peu de lumière, un personnage immobile ou presque, qui dit un long monologue ( une heure) à l’écriture précise et aux beautés poétiques indéniables, mais exigeante et parfois difficilement accessible, et qu’on entend parfois mal, ce que ne supportaient sans doute pas un groupe de jeunes lycéennes qui ne cessaient de pouffer et de bavarder…
  C’est le risque à prendre avec ce “ jeu de regard pour actrice”, spectacle atypique comme on dit, à la fois simple et très sophistiqué sur le plan technologique. “Je cultive, dit Jean Lambert-wild, l’humour du désespoir… Traverser en scaphandre cette vallée de larmes, c’est déjà un bon moyen de s’en sortir« .

Philippe du Vignal

Spectacle joué à la Comédie de Caen/ Théâtre d’Hérouville du 3 au 6 décembre.

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Oncle Vania mise en scène de Pierre Pradinas

Oncle Vania d’Anton Tchekhov, traduction d’Elsa Triolet, mise en scène de Pierre Pradinas

 1857566Oncle Vania n’a peut-être pas la célébrité de La Mouette, des Trois Sœurs ni surtout celle de La Cerisaie mais pourtant quelle pièce! Et, comme Platonov, Vania attire régulièrement les metteurs en scène. On a pu voir il y a peu la réalisation très inégale d’Eric Lacascade, mais surtout il y a quelques années, celle, tout à fait remarquable, du Théâtre de l’Unité pour le plein air, et  qui doit maintenant atteindre la  quatre-vingtième! (voir Le Théâtre du Blog).
« 
Sa modernité, dit  Pierre Pradinas, n’est pas seulement dans l’abandon du récit traditionnel, de l’histoire, elle est aussi dans la mise en évidence des micro-comportements, des détails incongrus, des coqs-à-l’âne dont nous sommes coutumiers et qui relèvent de notre fantaisie”. Le tout en quatre actes sans découpage par scènes, ce qui est une vraie nouveauté à l’époque.
  On ne fait pas assez attention aux sous-titres mais celui d’Oncle Vania:  Scènes de la vie de campagne est clair: pas vraiment de drame ici, rien de tragique, sinon  des moments de vie teintés de tristesse et de solitude dans  ce microcosme rural, où tout le monde se connait et s’observe; les gens venus de la ville  semblent mal dans leur peau, passent leur temps à vouloir qu’on les aime, ou du moins que l’on s’intéresse à eux.  Toujours touchants mais un peu ridicules avec leur soif de vivre, voire grotesques, ou du moins comiques, mais ni plus ni moins que les gens de la campagne…
Ici, da
ns cette famille, les sources de conflit ne manquent pas: affaires d’argent et de terres, comme dans La Cerisaie; on parle très souvent fric: emprunts à long terme, dettes et factures chez Tchekhov, mais aussi affaires d’amour, ou du moins de désir amoureux…  On est, à la fin du XIXème siècle, dans le domaine de Sonia,  la nièce de Vania et la fille du professeur Sérébriakov venu en villégiature avec sa seconde femme, la belle Elena, plus jeune que lui; Sonia est seule et amoureuse depuis longtemps mais sans retour d’Astrov, un médecin de campagne visiblement très attiré par Elena.
Vania, lui, à quarante sept ans, a trimé dur toute sa vie pour envoyer les revenus de la propriété à son beau-frère Sérébriakov, qu’il admirait mais qui l’a terriblement déçu! « Tous tes travaux, que j’aimais tant, ne valent pas un sou. Tu nous as trompés ». Le professeur lui, est à la retraite ; il est venu ici en villégiature avec Elena mais il se sent vieillir et n’arrête pas de se plaindre, de la vie en général, et de sa vie à lui.
Il y a aussi dans cette galerie de personnages, Marina, la nounou de Sonia, et Maria sa grand-mère et mère de Vania, et donc aussi la belle-mère du professeur qu’elle admire aveuglément.  Téléguine, dit Gaufrette, à cause de la petite vérole qui a ravagé son visage, est un propriétaire ruiné qui vit à la ferme,  aux dépens de Sonia et Vania.
Bref, la vie s’écoule lentement et Tchekhov sait rendre magnifiquement avec un grand souci du détail la vie de ces gens.
Elena surtout et son professeur de mari comprennent qu’ils n’ont pas  leur place ici et  repartiront plus vite que prévu. Sérébriakov et Vania échangent des excuses mais une page se tourne: Sonia et Vania retournent à leur destin de célibataires, et dans la dernière scène, on les voit s’occuper des comptes et des factures de la propriété. Bref, la vie normale, un instant bouleversée par l’arrivée du couple, reprend son cours: «  Nous allons vivre, oncle Vania, dit Sonia fataliste. Passer une longue suite de jours, de soirée interminables, supporter patiemment les épreuves que le sort nous réserve». Le temps passera et ils sont bien conscients qu’ils deviendront vieux (c’est l’obsession de  Vania) et qu’ils vont mourir, le thé chaud et la vodka surtout servant de calmant, quand ils repenseront à leur échec personnel.
  Pierre Pradinas, loin du snobisme scénographique d’Eric Lacascade, propose pour sa dernière création à Limoges, puisque c’est Jean Lambert-wild qui va lui succéder, un Oncle Vania, simple, avec un décor presque traditionnel, signé de son frère Simon, avec terrasse, salon, salle à manger et chambre. Cela pourrait être une de ces vieilles demeures, souvent un  peu vétustes et pas trop bien entretenues de la province française, comme on en voyait encore jusque dans les années 60, (la manie des chambres d’hôtes ne faisait pas encore fureur), où le temps semblait s’être arrêté. Et on regarde  fasciné ces personnages si loin de nous et, en même temps, si proches.
Pierre Pradinas sait faire sonner, comme rarement, ce texte formidable de vérité que l’on connaît à force, presque par cœur. Sans criailleries, sans vidéos inutiles, sans effets lumineux, sans micros HF. Bref, du beau et solide travail théâtral. Malgré une distribution inégale: Scali Delpeyrat est un Vania un peu trop effacé et Romane Bohringer bouge très bien mais aurait tendance à minauder, et à jouer un peu trop les belles plantes. On comprend bien les intentions du metteur en  scène quand il veut  donner un accent impressionniste à cette pièce qui doit rester une comédie mais, au soir de la première, ce Vania n’avait pas encore trouvé tout à fait son rythme et sans aller à la vitesse (ce qui tourne vite au procédé) à laquelle Christian Benedetti soumet les dialogues de Tchekhov, on aimerait que les choses s’installent un peu moins.
Reste une mise en scène solide  que le public de Limoges a longuement, et avec raison, applaudie.

Philippe du Vignal

La pièce a été créée au Théâtre de l’Union à Limoges du 9 au 17 décembre;  elle sera jouée les 14 et 15 janvier à la Comédie de Caen – CDN de Normandie; du 20 au 23 janvier à  La Coursive-Scène Nationale de La Rochelle ; les 26 et 28 janvier, à Bonlieu-Scène Nationale d’Annecy.
Le 5 février au théâtre Princesse Grace de Monaco; du 11 au 14 février à la Comédie de Picardie d’Amiens; les 24 et 25 février, au Théâtre-Scène Nationale de Narbonne;
Du 3 au 6 mars  au Théâtre de la Manufacture-CDN de Nancy-Lorraine ; les 10 et 11 mars  à la Scène Nationale d’Albi; le 15 mars au Théâtre d’Ajaccio;  et du 19 au 21 mars au Théâtre du Jeu de Paume d’Aix-en-Provence.

 

 

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