La Tempête

La Tempête de Shakespeare, spectacle en russe surtitré, mis en scène de Declan Donnellan.

tempete.jpgProduction du Festival Tchekhov de Moscou,  la  pièce, est sans doute ( 1611)  la dernière de Shakespeare et l’une des plus souvent montées: on se souvient en France de celle de Giorgio Strehler,  mais aussi de celle  d’Alfredo Arias,  très différentes mais magnifiques toutes les deux . Avec un texte admirable où l’on retrouve à la fois l’influence de Montaigne, mais aussi une longue citation des Métamorphoses d’Ovide dans le brillant discours de Prospéro.Texte admirable que ce conte qui est aussi une réflexion philosophique sur la vie et la notion de pouvoir…
C’est l’histoire de Prospéro, duc de Milan qui a été évincé de son trône par son propre frère Antonio, et qui arrive sur une île déserte avec sa jeune et très belle fille,  Miranda. Prospéro n’a plus de pouvoir politique mais il  a des dons  et des pouvoirs magiques:  il  sait comment régner sur les vents et les tempêtes, avec , à ses côtés Ariel , esprit de l’air  qui lui est dévoué, et Caliban,  esclave entravé par des cordes, à la fois énorme et monstrueux, très terrien,  esprit de mort.
Ariel va faire se lever une tempête dont parviendra  à se tirer vivant Antonio, le roi de Naples et  son fils Ferdinand. Ariel leur  fera subir de nombreuses épreuves punitives mais finalement Prospéro pardonnera à son frère; Ariel et Caliban seront libérés ; Miranda épousera Ferdinand, et Prospéro retrouvera son duché de Milan.
La pièce n’est pas facile, et de loin, à maîtriser. Declan Donellan a demandé à Nick Ormerod,son scénographe habituel un décor simple. Trois hautes portes ouvertes sur un mur gris en arc de cercle avec un peu de sable; quelques sièges dont un cageot en plastique (?). Chaque porte pouvant s’ouvrir sur des univers différents. Au sol, un plancher de carrés de lattes de bois. En haut du mur, une passerelle invisible où peuvent jouer des musiciens. C’est aussi beau que simple  et efficace. Malgré un côté esthétisant qui n’était sans doute pas indispensable pas plus que les vidéos de vagues ou ce film en noir et blanc des années 50 montrant des paysannes russe en train de moissonner.!  Que l’on revoit ensuite en babouchkas incarnés par des hommes de la troupe!!!
Comment Donnellan,  qui n’est certes pas un débutant et qui a réalisé de de belles mises en scène de Shakespeare comme La  Nuit des Rois, s’est-il laissé entraîner dans ce sstéréotypes usés jusqu’à la corde? Sa mise en scène est surtout fondée sur le jeu des comédiens, tous excellents,  en particulier Yanna Gurianova ( Miranda)  , Ilya Ilyn ( Trinculo), Alexandre Feklistov ( Caliban). Certes, il a  quelques scène tout à fait réjouissantes comme la visite d’une bijouterie par Trinculo et Stefano qui communiquent par portable, alors qu’ils ne sont qu’à quelques mètres l’un de l’autre. Le gag est  drôle mais lui  aussi  un peu usé.
On a parfois l’impression que Declan Donnellan s’est,  souvent et d’abord, fait plaisir sans trop tenir compte du public qui n’est pas toujours au fait de cette histoire quand même compliquée, et l’amie russe qui nous accompagnait nous a précisé que cela ne tenait nullement à la qualité du surtitrage  de très bonne qualité. La direction d’acteurs  comme la mise en place, reste assez sèche et il manque à cette mise en scène, malgré encore une fois, la qualité des comédiens, une poésie et une folie qui sont quand même l’ essentiel de cette formidable pièce. Alors à voir? Si vous avez envie de voir des acteurs russes interprétant une des grandes œuvre de Shakespeare, et une belle scénographie, pourquoi pas? Quant à la mise en scène, vous risquez d’être déçu. Declan Donnellan nous avait habitué à plus de grâce et de sensibilité dans ses dramaturgies…

 

Philippe du Vignal


Théâtre des Gémeaux à Sceaux jusqu’au 12 février
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La Critique de l’Ecole des femmes

La Critique de l’Ecole des femmes de Molière , mise en scène de Clément Hervieu-Léger.

 gprcritiqueecoledesfemmes1011.jpgL’Ecole des Femmes vient de connaître en 1662 un immense succès dans le petit Paris de l’époque qui est quand même la capitale de la royauté et de l’art dramatique français, même si ses chers collègues reprochent  à Molière d’avoir écrit cette longue pièce en en cinq actes et en vers, sans guère respecter les règles classiques. et de plus,  faute impardonnable, de traiter le thème du mari trompé avec désinvolture, ce qui ne plaît guère aux esprits chagrins de son temps. Y compris à des auteurs réputés comme les deux frères Thomas et Pierre Corneille.

En 1663, Molière reprend L‘Ecole des femmes et la fait suivre de cette Critique où il répond à ses détracteurs.  Quelques personnages se retrouvent chez Uranie et  discutent entre eux en reprenant les arguments pour et contre la pièce; chose absolument nouvelle à l’époque  que cette  mise en abyme, puisque cette petite comédie d’un heure a pour seul thème une autre pièce de théâtre jouée un an à peine auparavant… Comme le souligne, à juste raison, Clément Hervieu-Léger: si Molière l’avait voulu, il aurait pu répondre aux critiques par une préface ou par n’importe quelle forme d’ écrit, mais il choisit de le faire sous la forme d’une comédie qui,  dit-il :  » est révélatrice de la puissance qu’il accorde à l’écriture dramatique ». Effectivement bien vu: on assiste à une discussion en temps réel, où il n’y a pas de grands discours et où la diction, pour être soignée, reste celle de la conversation et n’a rien d’emphatique, où les personnages ne forcent jamais le ton, comme Molière le recommandait à ses comédiens.

Dans la mise en scène de Clément Hervieu-Léger, tout sonne juste; les personnages ont des costumes contemporains,  cela se passe dans une sorte de remise comme il existe dans tous les théâtres qui peuvent à l’occasion servir de salle de travail, même si c’est un peu encombré de toiles peintes roulées et de meubles qui ont déjà servi pour une autre  mise en scène. Il y a là, deux jeunes cousines: Uranie (Clotilde de Bayser) et Elise (Georgia Scalliet) et sans doute un peu plus âgée, plus mûre aussi, Climène (Elsa Lepoivre),  un jeune homme, Dorante (Loïc Corbery) mais aussi un marquis, assez infatué de lui-même (Serge Baldassarian) qui n’aime pas la pièce, alors que Dorante lui trouve de belles qualités, puisqu’il défend la peinture des hommes d’après nature et lance la fameuse réplique: « C’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens ». Et il y a aussi  l’auteur, un certain Lysidas, visiblement en retard et pressé de repartir lire sa pièce ailleurs, impayable caricature d’un auteur contemporain aux grosses lunettes et un peu égaré en K way bleu, sa brochure sous le bras, (formidable Christian Hecq qui commence à faire rire le public à peine entré en scène!). Et enfin Galopin (Jérémy Lopez), un valet qui serait maintenant un tout jeune régisseur de plateau…

Théâtre dans le théâtre: Uranie  sent aussitôt « qu’il se passe des choses plaisantes dans notre dispute » puisqu’elle trouve « qu’on pourrait bien faire une petite comédie, et que « ce ne serait pas trop mal à la queue de L’Ecole des femmes« . Et Climène souhaiterait « que cela se fît, pourvu qu’on traitât l’affaire comme elle s’est passée ». Clément-Hervieu a sans doute eu raison d’ajouter quelques citations de L’Ecole des femmes dont le texte n’est pas forcément connu de tous les spectateurs.

Il y avait encore parfois des baisses de rythme à la première mais cela devrait se roder. Cette courte pièce reste d’une incroyable modernité, alors qu’elle est historiquement bien ancrée dans son siècle.  Molière ne résiste pas à l’occasion de tisser des relations entre chacun des personnages, et on a a vraiment l’impression que l’on a affaire à des gens qui se connaissent bien: c’est nouveau, éblouissant d’intelligence et de virtuosité.Et il y a aussi, malgré le bruit régulier du métro, le plaisir que l’on a d’entendre cette langue magnifique qui est encore la nôtre, n’en déplaise aux gens bornés qui n’apprécieraient pas plus La Critique de l’Ecole des femmes que La Princesse de Clèves… Suivez mon regard, comme disait le philosophe Olivier Revault d’Allonnes.

La pièce est peu jouée mais, si vous avez une heure à employer, vous verrez qu’elle n’a rien d’insignifiant. Et qu’ici elle est très bien dirigée et bien mise en scène et qu’elle vaut largement un épisode de ces séries télévisuelles dont on nous rebat les oreilles et où les comédiens surjouent leurs personnages  en disant des phrases d’une platitude exemplaire. Les jeunes gens qui étaient ce soir-là dans la salle semblaient en tout cas apprécier que l’on ne les prenne pas pour des demeurés, même si le texte a plus de trois siècles. Comme dirait Christine Friedel, l’une et non des non moindres critiques du Théâtre du Blog, cela vaut le détour…

 Philippe du Vignal

 Studio de la Comédie-Française, Galerie du Carrousel, Paris (Ier) jusqu’au 8 mars.T. : 01 44 58 15 15.

Les Monstrueuses Actualités de Christophe Alévèque

Les Monstrueuses Actualités de Christophe Alévèque, mise en scène de Philippe Sohier.

Cela fait presque dix ans que Christophe Alévèque a commencé à taper sec sur tout ce qui bougeait et qui ne lui plaisait pas, en particulier la vie de famille occidentale, la consommation effrénée, et bien entendu, les têtes politiques , sûres d’elle mais pas trop à l’aise dans leur fonction et habituées aux gaffes les plus énormes. C’est lui aussi qui avait créé cette fameuse chorale en 2007 après l’élection du Sarkozy devant le Fouquet’s, puis au Sacré-Cœur et enfin au Festival d’Avignon. Il avait déjà commis un très bon spectacle au Rond-Point l’an passé, – ironie du sort, à quelques centaines de mètres à peine de l’ Elysée, et dont avait rendu compte notre amie Christine Friedel.
Il réitère ce mois-ci ses attaques, avec toujours cet air de ne pas y toucher, qui est un peu sa marque de fabrique, en faisant une sorte de revue de presse de l’actualité, accompagné de de temps en temps par trois musiciens. Tout y passe, avec une virulence , une lucidité mais aussi un savoir-faire exceptionnels. On n’est pas trop d’accord quand Christine Friedel dit que c’est parfois vulgaire; non, c’est simplement énorme et sans la moindre nuance ou le moindre cadeau, comme toute bonne caricature.
Mais, là où il est très fort, c’est dans la précision des faits, tout comme dans les désormais fameux « kapouchniks » cabarets politiques d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine à Audincourt, il ne dit rien qui n’ait été d’abord écrit dans la presse. Mais ensuite ,il ne se prive pas de commenter! Et c’est un vrai feu d’artifice: cela va des explications des plus embrouillées, quatre jours après les évènement capitaux de Tunisie, de Fillion et d’ Alliot-Marie, (qu’il qualifie gentiment au passage de « pas baisable »), proposant ses services à Ben Ali, jusqu’aux propos de plus confus du Sarko de service avouant son erreur de jugement . Bien entendu, avec Alévèque, on peut être sûr que les méchancetés fleurissent aussitôt après. Et il imite à merveille les dandinements ridicules et les tics de Sarkozy, ou le ton de voix de la Bachelot, quand elle batifole dans ses mondanités et ne sait plus quel qualificatif donner à cette fameuse grippe rebaptisée plusieurs fois..

Mais celui qui en prend des rafales par séries, c’est sans doute Guillaume Pépy, qu’il ne rate pas, et il a bien raison: il le caricature  face caméra,ahuri,  penaud , lamentable quand il essaye de se justifier, les yeux exorbités, incapable d’être un peu chaleureux et compréhensif avec les usagers de la SNCF, quand il s ‘agit des erreurs lamentables accumulés par ses services. Ce Pépy , cynique sans doute  redoutable financier ,mais  qui n’a jamais un mot de compréhension pour les laissés pour compte du réseau secondaire  dont on  se fout complètement. Ce n’est pas lui que l’on voit s’enquérir des conditions où sont transportés les voyageurs du Massif central.
Et Alévèque, l’air toujours de ne pas y toucher, fait aussi de l’arithmétique à propos du Niger: 2 otages/ six hommes morts… Et Alévèque n’y va pas de main morte non plus quand il s’en prend à Eric Besson qu’il qualifie d’ »exemple de fruit qui pourrit avant de mourir », ou quand il évoque la Carla ou celui qu’il surnomme Blond-Blond, l’héritier de Neuilly , ou Eric Woerth qui ne « sait pas ce que veut dire un hippodrome ».

Pas de quartier: tout le monde passe à la moulinette: Pécresse, Morano, Kouchner, Bettencourt comme Benoît XVI, ou Hortefeux qu’il souhaite voir exiler au Mali par charter, quand cela tournera mal pour le gouvernement en place. Avec cette remarque plus que fielleuse: en Tunisie, au moins , dit-il, le plus sérieusement du monde: ils avaient la chance d’avoir une opposition. Cela procède souvent par allusions cryptées: « Tiens un poil  » , remarque-t-il par terre, pour parler vingt secondes après de la Carla.
Comme il le dit , ce n’est pas la politique politicienne qui l’intéresse mais la méthode Sarkozy et le flot médiatique incessant qui méritent décryptage, comme l’effondrement de la finance que le gouvernement fait sembler ignorer, ou cette manie récurrente du Président de vouloir faire semblant de dégainer une loi dès qu’il y a un fait-divers un peu dur ou violent pour rassurer l’opinion publique. Ou encore quand il s’en prend aux auteurs  de ces interviews télévisuels langue de bois le plus souvent pitoyables de Sarkozy:  » Vous avez vue la vacherie de leurs questions? ».
Il y a parfois quelques dérapages incontrôlés dans cette cruauté…Pour Zinedine Zidane, qu’il avait durement taclé dans une interview, à propos du faible nombre de ses neurones et de ses profits monstrueux au Quatar, il a été sur scène plus prudent ; en effet, l’intéressé a menacé de porter plainte….
Bien entendu, le public rit au quart de tour; au fait de quoi rit-on? Relisez Bergson mais pas seulement, il y autre chose: un étonnant cocktail, issu d’un travail régulier sur les planches comme au cinéma, un savoir- faire impeccable ( diction , gestuelle, mime): bref c’est du grand style; même si cela ne fait pas toujours dans la dentelle quand Christophe Alévèque , comme tout caricaturiste s’en prend au physique de des victimes, soulignant par exemple le côté porcin d’une ministre; et et cela rappelle Aristophane pour les nombreuses allusions au sexe.
Mais quel fabuleux mélange de cynisme, et d’ironie quelle décapante liberté de ton, jusque dans le choix des mots.: en voilà un qui connaît la langue française.Ce n’est sûrement pas lui qui ira se gausser de La Princesse de Clèves, comme certain président de la République qui fait sans arrêt des fautes de français sans aucun scrupule, et les enseignants qui ont appris à Christophe Alévèque toutes les ressources de sa langue maternelle peuvent être fiers de leur travail.
Petit bémol: mieux vaut oublier les quelques parties chantées , et les dialogues avec l’orchestre qui sonnent faux. Mais cela peut être vite revu et corrigé.  Bien sûr, cela ne peut que se déguster frais: l
es personnages qu’ils croquent auront assez vite disparu des écrans radar. Mais le temps de quelque soixante quinze minutes, cela fait le plus grand bien , cette satire du pouvoir politique où il excelle… Et Jean-Michel Ribes a bien fait de le réinviter au Rond-Point.
Autant donc y aller vite. Vous ne regretterez pas votre plaisir d’avoir aussi bien ri.

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point jusqu’au 20 février à 18h 30

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La duchesse de Malfi

La duchesse de Malfi de John Webster, traduction de Nigel Gearing et d’ Anne-Laure Liégeois, mise en scène d’Anne-Laure Liégeois.

  malfi.jpgLa pièce écrite par John Webster  (1580-1624), et donc contemporain de Shakespeare, est l’histoire d’une duchesse qui épouse secrètement son intendant, homme intègre mais non noble, Antonio Bologna,  bien que ses frères, un  Cardinal et Ferdinand d’Aragon, jumeau de la Duchesse,  qui ont introduit chez elle un de leurs espions, Daniel de Bosola, l’aient mis en garde contre un éventuel remariage dont ils ne veulent à aucun prix.
Elle va accoucher bientôt d’un fils dont Antonio fait établir l’horoscope qu’il perd en chemin et que Bosola va ramasser et qui, bien entendu, avertira tout de suite les deux frères  de la situation. Deux autres enfants vont naître de ce couple secret mais Ferdinand surprendra la duchesse qui va alors organiser la fuite d’Antonio et de leur fils aîné  pour Ancône.
Sur le conseil de Bosola, à qui elle a avoué  ce  mariage secret, elle va rejoindre son époux sous prétexte d’un pèlerinage à Notre Dame de Lorette. Mais elle est arrêtée et mise en résidence surveillée par ses deux frères qui vont lui faire croire, en lui montrant une main coupée et des cadavres en cire  que son époux et ses enfants sont morts, de façon à lui faire perdre la raison…Et, sur leur ordre,  les fous d’un asile voisin  vont aussi lui donner un spectacle parodique; Bosola va entrer masqué, sur ordre de Ferdinand,  pour étrangler la duchesse!
Mais ému par sa dignité, Bosola va vouloir la venger; Ferdinand , lui, est déjà mentalement atteint et se prend pour un loup; quant à son frère, le Cardinal, il avoue à sa maîtresse Julia qu’il vient de faire tuer la Duchesse et ses deux enfants, puis il la supprime elle aussi pour qu’elle ne parle pas. Mais Bosola, caché, écoutait la conversation et il va tuer par mégarde Antonio en voulant le protéger du Cardinal mais exécute les deux frères, avant de mourir du coup de dague que vient de lui donner Ferdinand. Le dernier fils survivant d’Antonio,  arrive sous protection armée pour faire valoir ses droits sur le duché de Malfi…
La pièce est rarement montée; ele l’avait été par Peter Zadek en costumes contemporains, et, il y a déjà vingt ans , Mathias Langhoff avait recréé cette tragédie dans une traduction de Claude Duneton qui s’était efforcé de retrouver toute la verdeur de la langue de Webster, notamment de  nombreuses allusions sexuelles,  le plus souvent avec bonheur. Ce qu’a choisi aussi de faire Anne-Laure Liégeois et l’on retrouve des phrases étonnantes comme: « Le ciel ou l’enfer, il n’existe pas de troisième lieu »; « la toile de notre vie est de fil mélangé, bon et mauvais ensemble, ou bien encore « Les gloires d’ici bas, comme des vers luisants jettent des feux brillants mais à les regarder de plus près, ils n’ont ni chaleur ni clarté ».
Le dispositif scénique de Langhoff était, comme d’habitude, assez complexe,mais d’une beauté baroque, mêlant temps présent ( un écran de télévision) et temps passé avec une galerie,  lieu de production d’une musique rock en direct et, à la fin de la pièce de nombreux cercueils  et  des cierges de cire qui rythmaient l’espace. Avec un mélange tout à fait sophistiqué de premier et de second degré.
C’est un peu aussi le choix d’Anne-Laure Liégeois : la scénographie est d’une simplicité et d’une rigueur exemplaire: c’est une salle aux murs gris avec au fond, une petite scène, encadrée d’une série d’ampoules blanches. Pas de portes apparentes qui semblent se fondre dans les parois et s’ouvrent dans un silence total pour laisser entrer et et sortir les personnages comme des ombres qui s’enfuient rapidement de ce lieu clos insupportable.  C’est assez bien vu ,et ces entrées et sorties adroitement mises en scène par Anne-Laure Liégeois, contribuent à donner un  sentiment de malaise et de cruauté qui parcourt toute la pièce, où ne règne aucun espoir et où domine en permanence la vengeance et la mort. Avec des éclairages exceptionnels de beauté, souvent en lumière  rasante latérale: Anne-Laure Liégeois sait incontestablement réaliser des tableaux plastiques d’une vérité et d’une poésie belles et justes.
Au-dessus de la petite scène, est accrochée une pendule de gare, ( aimablement prêtée par la gare de Montluçon dit le programme) et bloquée à 6 heures vingt sept ??? , mais dont l’aiguille rouge des secondes continue à tourner inlassablement pendant tout le spectacle. Pour une fois que quelque chose fonctionne sans à-coup à la SNCF, autant profiter de cette vision surréaliste! La mise en scène reste d’une grande sobriété et Anne-laure Liégeois défend assez bien  ce droit à l’amour, revendication déjà féministe de cette duchesse qui s’oppose à la cupidité de ses frères.
Le spectacle n’a sans doute ni l’ampleur ni les inventions de celui de Langhoff mais a une belle tenue, du moins dans les quatre premiers actes, grâce à la beauté des images et à la poésie intense du texte que l’on a quand même rendu parfois un peu racoleur. Mais dans cette noirceur baroque,  ce qui est  très décevant en revanche, c’est le manque de rythme , le côté mou de la mise en scène  et la faiblesse de la direction d’acteurs!  La diction est souvent approximative chez la plupart des comédiens qui semblent manquer singulièrement de souffle (le spectacle dure quand même trois heures!), et dont nombre de spectateurs se plaignaient à l’entracte.
Et ce n’est pas dû à l’acoustique de la belle salle du Théâtre 71 mais devrait encore pouvoir être rectifié, puisqu’il y a déjà un net progrès dans la seconde partie où a lieu cette série de meurtres,  avec ce théâtre dans le théâtre une fois de plus où l’on nous montre les poches de faux sang suspendues au cou. ..Seconde partie dont le texte  est beaucoup moins convaincant, en grande partie à cause d’une conclusion qui fait long feu. Il aurait sans aucun doute fallu pratiquer des coupes sévères, ce qui n’aurait pas nui au scénario et  donné un rythme indispensable qui continue à faire cruellement défaut. Alors à voir? C’est selon; oui, si vous avez envie de découvrir un texte étonnant de vie et fraîcheur quatre siècles après, même si la pièce est inégale et dont la vision plastique a été privilégiée par Anne-Laure Liégeois, aux dépens d’une réelle dramaturgie et d’une direction d’acteurs qui  reste quand même un peu approximative.

 

Philippe du Vignal

Théâtre 71 de Malakoff jusqu’au 5 février puis en tournée.

Une banale histoire

Une banale histoire d’après la nouvelle de Tchekhov, libre adaptation  et mise en scène de Marc Dugain.

jeanpierredarroussinalicecareletmichelbompoildiaporama.jpg Cette nouvelle fait partie des quelques centaines que le jeune Tchekhov écrira après ses études de médecine à partir de 1884… Cette » banale histoire » est celle de Nikolaï Stepanovitch, un vieux professeur à l’Université de médecine qui a perdu  toutes ses illusions. Malade, pas bien riche, il a juste de quoi vivre et il ne supporte plus sa femme qu’il a autrefois tant aimée, ni sa fille et son amoureux qui a tendance à s’incruster chez lui.
 Seuls comptent encore , à peu près intacts, sa passion d’enseigner et ses étudiants, même s’il se se sent las et s’il voit bien que  l’usure du temps finit par tout emporter, les croyances profondes et la foi dans les êtres. Il y a aussi Katia , une jeune femme qu’il a recueillie à la mort de son père qui était un vieil ami à lui ; il l’a vu grandir heureuse et elle voudrait qu’il se soigne et  lui propose de l’aider financièrement. Elle a la franchise d’une véritable amie qui l’aime, jusqu’à lui faire sentir qu’il n’y a de solution à son malheur que venant de lui, et de lui seul.
Elle a même aménagé une chambre chez elle pour qu’il puisse y travailler en paix, puisqu’il se sent exclu de sa maison. Mais il reste désespérément seul,  en proie à la nostalgie, à la tristesse et  à l’absence de tout projet, persuadé qu’il va bientôt mourir… Ils forment, malgré la différence d’âge, comme une sorte de couple très uni, qui peut tout se dire et tout s’avouer.

Nikolaï va accepter, à la demande son épouse, de faire un long voyage  jusqu’en Ukraine,à Kharkov,  prendre des renseignements sur leur futur gendre mais le  valet de l’ hôtel qu’il a chargé d’enquêter, lui annonce que le jeune homme ne possède aucune famille dans la la ville… Peu après, nouveau coup dur: un télégramme de sa femme  lui apprend que les deux jeunes gens se sont mariés. Résigné,  seul, prêt à mourir,  il s’allonge sur le petit lit de sa chambre d’hôtel,  quand Katia surgit brusquement…
 La nouvelle de Tchekhov est écrite comme en écho à celle de Tolstoï: La mort d’Ivanovitch qui, on le sait, l’ a beaucoup influencé, et qui traite d’un thème similaire. Marc Dugain, l’auteur du roman La Chambre des Officiers et le cinéaste du film très moyen sur Staline qu’est Une exécution ordinaire sorti l’an passé, a entrepris d’adapter cette nouvelle  mais aussi de la mettre en scène.
Avec dans le rôle du vieux médecin , ce formidable acteur de théâtre  qu’est Jean-Pierre Darroussin qu’on a souvent vu dans la Compagnie du Chapeau rouge de Pierre Pradinas mais aussi dans de très nombreux films dont Un air  de famille de Cédric Klapisch. Il est là discret, sobre, efficace, très à l’aise dans ce rôle de vieux prof qui a dû tout de suite le séduire; il est presque tout le temps en scène, monologuant sur l’art, la vie, l’amour et la science, impeccable de vérité ,et  c’est lui en fait qui porte sur ses épaules tout le spectacle avec une belle humilité …

  Et pour le reste? Pas grand chose à dire! L’adaptation fait la part belle, semble-t-il ,aux  facilités d’écriture et aux mots d’auteur comme dans n’importe quelle pièce de boulevard. Quant à la mise en scène ,la scénographie et la direction d’acteurs, elles  flirtent avec le degré zéro de l’écriture théâtrale ; ni Alice Carel ni Gabrielle Forest ne semblent vraiment à l’aise dans cette Russie de pacotille et  on ne croit pas un instant à leurs personnages bien conventionnels…
Reste le texte écrit avec cette merveilleuse sobriété, cette concision et cette simplicité qui font tout le charme de la langue de Tchekov-même librement adapté! – et la magnifique présence de Jean-Pierre Darroussin.
Mais cela ne suffit évidemment pas et le spectacle se traîne.
Alors à voir? Pas vraiment… Mieux vaut relire Tchekhov chez soi et attendre une meilleure occasion d’ aller voir Darroussin au théâtre!

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Atelier.

Conversations avec ma mère

Conversations avec ma mère, d’après le film Conversaciones con Mama de Santiago Carlos Oves, adaptation théâtrale de Jordi Galeran, traduction de Dyssia Laubatière, espace et mise  en scène de Didier Bezace, Laurent Caillon et Dyssia Laubatière.

638445sanstitre.jpg  Cela se passe en Argentine en 2002; qui  ne peut absolument  faire face à sa dette extérieure; et  la situation devient   d’autant plus explosive, que le F.M.I. ne veut pas accorder une nouvelle aide et que la Banque Mondiale refuse aussi d’aider le pays considéré comme peu fiable. Cela ira des émeutes urbaines aux pillages, jusqu’à l’attaque de la mairie de Cordoba… Bref, l’Argentine connaît une explosion sociale sans précédent.
 C’est dans  ce contexte qui va bouleverser les rapports humains que se situent ces Conversations avec ma mère. Mama, elle,  a 82 ans mais a le verbe haut et la répartie facile; son fils Jaime, qui a toujours été son petit garçon… en a déjà quand même 55 ! Elle est veuve depuis un bout de temps,  et vit seule dans un appartement qui appartient à Jaime et à son épouse. Lui, avait  sans doute une bonne situation comme on dit, et possède une grande maison où il habite avec ses enfants , sa femme et et sa belle-mère que Mama n’a jamais supportée.
  Quant à ses petits-enfants, elle voit bien qu’elle ne fait pas partie de leur univers et ils ne viennent pas souvent la voir… Son fils, lui,  passe, mais ne reste jamais déjeuner. Situation rien de plus banale, oui, mais voilà dans cette Argentine exsangue, tout a basculé:  Jaime a été licencié et voudrait revendre l’appartement pour faire face aux dépenses de la vie quotidienne  et propose à Mama, pour résoudre la question, de venir habiter avec eux. Refus calme mais déterminé de la vieille dame qui ne voit pas pourquoi elle irait habiter ailleurs. D’autant plus qu’elle finira par avouer à Jaime qu’elle s’est trouvé un amoureux en la personne de Gregorio, d’une bonne dizaine d’années plus jeune qu’elle! Elle l’a recueilli alors qu’il vivait dans la rue… La situation se complique puisque Jaime avouera aussi à sa mère qu’il ne s’entend plus du tout avec son épouse…
 Il y a comme cela six séquences/ conversations, à la fois émouvantes et souvent drôles, où cette mère et son fils se parlent comme s’ils ne s’étaient pas parlés depuis bien longtemps. Mama n’a pas la langue dans sa poche, rudoie parfois Jaime qui doit encore avoir quinze ans pour elle, jusqu’à lui faire reconnaître qu’il ne fait plus jamais l’amour avec sa femme! Et, dans la dernière  et très belle séquence, Mama qui a fini par décéder, se prépare pour son enterrement et   continue à parler calmement des détails de la cérémonie avec Jaime. Et Gregorio,  finalement, restera dans l’appartement…
 Il y a juste sur le plateau, une grande table et deux chaises et c’est mis en scène avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité par Didier Bezace qui incarne Jaime. Et c’est la grande Isabelle Sadoyan que l’on beaucoup vue chez Planchon avec cet autre grand acteur qu’était son mari Jean Bouise, qui joue Mama ; c’est un spectacle  extrêmement raffiné dans la moindre expression des sentiments, dans le moindre geste, et d’une extrême pudeur : pas de cris, pas de grandes tirades mais des phrases toutes simples qui parlent à  chacun.
  Didier Bezace et Isabelle Sadoyan sont vraiment exceptionnels  de vérité dans ce spectacle d’une heure et quart, tout à fait passionnant et qui appartient vraiment  à un théâtre populaire. Ce jeudi soir était celui de la centième représentation de Conversations avec ma mère, fait rarissime dans le théâtre public et peu fréquent dans le théâtre dit privé, après une longue tournée qui va reprendre après Aubervilliers.  » Jouer longtemps, dit Didier Bezace, ce que le public aime, c’est assurément un enjeu de la démocratisation culturelle et un gage de respect des moyens publics mis à notre disposition pour la création ».
Cette centième  fut ensuite simplement et amicalement fêtée… N’oublions jamais que sans ces pionniers de la décentralisation  comme Jack Ralite, ancien maire  et Gabriel Garran, ancien directeur du Théâtre qui étaient là, le Théâtre de la Commune n’aurait peut-être jamais existé. Cela fait du bien de voir aujourd’hui la grande salle bourrée rire à un Labiche mis en scène par Jean-Louis Benoist, et, en même temps, dans la petite salle ces merveilleuses Conversations avec ma mère. Ces acquis,  qui furent souvent arrachés et conquis de haute lutte, devront, à tout prix, être préservés.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Commune d’ Aubervilliers

Trois folles journées ou la Trilogie de Beaumarchais

Trois folles journées ou la Trilogie de Beaumarchais, d’après Beaumarchais, adaptation de Frédéric Cherboeuf et Sophie Lecarpentier, mise en scène de Sophie Lecarpentier.

spectaclec2982.jpgPourquoi jouer Le Barbier de Séville, Le Mariage de Figaro et La Mère coupable dans une même soirée? Sophie Lecarpentier a eu l’idée de monter une adaptation de cette  épopée en trois épisodes, écrite sur quelque vingt ans ( 1775, 1785, et 1792) où l’on retrouve dans chacune de ces pièces le même et célèbre personnage de Figaro, d’abord dans sa jeunesse à 27 puis à 30 ans et enfin  à 50 ans, c’est à dire un âge pour l’époque beaucoup plus avancé que maintenant. La metteuse en scène s’appuie sur les mots mêmes de l’auteur qui, dans la préface de La Mère coupable, écrivait: « J’approuve l’idée de présenter, en trois séances consécutives, tout le roman de la famille Amalviva, dont les deux première époques ne semblent pas, dans leur gaieté légère, offrir de rapport bien sensible avec la profonde et touchante moralité de la dernière; mais elles ont , dans le plan de l’auteur, une connexion intime ».
Et c’est vrai qu’il y a quelque chose de tentant  à mettre en scène cette saga familiale  où l’on croise des hommes et femmes d’âge différent: jeunes , d’âge mur et à l’entrée de la vieillesse, dans deux comédies d’abord, dont Figaro  est sans doute la plus célèbre du répertoire français, qui convergent comme le dit  Beaumarchais vers cette ouvrage terrible qu’est La Mère Coupable. La dernière de ces pièces  étant la moins connue et rarement jouée,  qui a pour sous-titre L’autre Tartuffe et qui se passe cette fois en France et non plus du côté de Séville. Figaro et Suzanne sont toujours au service d’Almaviva  et de Rosine. Il n’aime guère Léon, le fils de Chérubin qui s’est tué. Par ailleurs, on apprend au cours de cette intrigue compliquée que  Florestine , la pupille du comte serait en réalité sa fille, et qu’elle ne pourra donc pas épouser Léon, le fils de Chérubin. .. Bref,  ce qui formait la trame des intrigues des deux premières pièces devient  d’un coup ici assez noir et  sordide. Seule petite note d’espérance, il se révèlera que Florestine n’est pas en fait la fille d’Almaviva… Mais le climat,  en vingt ans, s’est singulièrement alourdi.
Maintenant que fait-on, quand on veut  mettre en scène cette trilogie dans la même soirée, en quelque trois heures? Aucune autre solution possible: « faire le choix de l’intégrité et non de l’intégralité », comme le dit Sophie Lecarpentier. Plus facile à dire qu’à faire; il faut pratiquer des coupes draconiennes, et  si Le Barbier de Séville garde à peu près- et encore- sa cohérence, les raccourcis opérés dans le texte du Mariage de Figaro ont vite fait de le dénaturer et de lui faire perdre et sa fraîcheur et sa virulence. Et l’aspect politique de la célèbre pièce, avec  ce couple incroyable du maître et du serviteur, en est amoindri.
Reste une intrigue un peu squelettique où les acteurs ont du mal à trouver leur place… et on peut les comprendre…Seul, Frédéric Cherbœuf , qui est quand même le co-responsable de cette adaptation,réussit comme comédien, à tirer son épingle du jeu dans quelques scènes. Quant à La Mère coupable, qui a un côté préchi-précha  nous avouons avoir décroché assez vite. La pièce est peut-être la conclusion de cette trilogie mais, encore une fois, ce n’est pas parce que Beaumarchais l’a pensé qu’il faut le croire! Autrement, comment expliquer que cette trilogie n’ait été jouée qu’une seule fois depuis l’écriture de ces trois pièces?
Non, « cette adaptation n’invente pas un nouveau scénario, dont le sédiment est le souvenir » , comme le croit un peu naïvement Sophie Lecarpentier. Désolé, on n’ a jamais  construit un spectacle avec des sédiments, ou alors cela se saurait…Et là, très franchement, le compte n’y est pas!  Par ailleurs, mieux  vaudrait que Sophie Lecarpentier s’adresse à un( e) véritable scénographe. Ces châssis de bois à lamelles,  ce canapé blanc que l’on croirait sortis d’un  sous-Ikéa et qui veulent faire contemporain  sont d’une laideur proverbiale, encombrent l’espace au lieu de le servir et ne sont pas du tout efficaces. Ce qui n’arrange rien!
Alors à voir? Non, pas vraiment;cette contraction pâlichonne des  trois pièces ,mise en scène et jouée sans beaucoup de rythme n’a vraiment rien de séduisant. On a du mal à trouver des raisons de vous y envoyer…Sophie Lecarpentier s’est plantée: cela arrive, mais le grand Beaumarchais mérite mieux que cela.

 

Théâtre de l’Ouest Parisien. Boulogne-Billancourt jusqu’au 26 janvier , puis au Théâtre des Deux Rives à Rouen du 1 er au 5 février.

 

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Oreste

Oreste d’Euripide, mise en scène de Christian Esnay.

Il y  dans la trilogie d’Eschyle, après l‘Agammenon où Egisthe tue Agamemnon ,  Les Choéphores et les Euménides qui correspondent à  la vengeance d’Oreste qui tue sa mère et son amant Egisthe, avant de s’enfuir,  puis son jugement par un tribunal démocratique quand il revient à Athènes. C’est  de ce moment où Oreste se retrouve seul, dont nous parle Euripide,  où le meurtrier abandonné par les Dieux , n’en finit pas de subir psychologiquement les effets de ce meurtre sur sa conscience. Et au tout début de la pièce , l’on voit Oreste en plein désarroi mental, qui se sait passible de la peine de mort, prostré sur une couverture, et  veillé par  sa sœur Electre. Mais arrive le frère d’Agamemnon, son oncle, le fameux Ménélas et Tyndare son grand-père qui lui condamne son acte criminel. Ménélas lui aurait  plutôt tendance à le défendre mais ne fait pas grand chose de concret pour le sauver. Seul, son ami Pylade l’accompagnera devant l’assemblée du peuple d’Argos, réuni en tribunal. Après discussions, le tribunal  accordera seulement pour sa sœur et lui d’échapper à la lapidation en se suicidant . Et Pylade décidera, par tendresse, décidera lors aussi de se tuer avec eux…
Mais revirement soudain: Pylade, pour se venger de la lâcheté de Ménélas décide de tuer son épouse, la très fameuse Hélène, et Electre propose alors de prendre en otage Hermione , la fille d’Hélène… Comme dans un bon polar, il y a un grain de sable non prévu qui va enrayer la machine et c’est Hermione qui risque donc d’être égorgée.Tandis qu’Oreste et Pylade veulent incendier le palais.
Deuxième coup de théâtre,  ou plutôt arrivée réelle du deus ex machina en la personne du grand Apollon et décide d’arrêter cette série de violences, un peu comme Athéna chez Eschyle à la fin de la trilogie: Oreste va devoir épouser Hermione, Pylade se mariera avec Electre et quand à Hélène, elle, partira, sur ordre d’Apollon pour le domaine des cieux. Ainsi, finira la fuite d’Oreste qui pourra échapper au verdict qui le menaçait et l’ordre sera enfin rétabli.  La pièce qui commence par une véritable tragédie, visiblement influencée par Eschyle , puisque ce double meurtre pas encore jugé , risque fort de déboucher sur une double exécution capitale finit plutôt comme une comédie. Et le dénouement , comme Aristophane, fin scénariste comme Euripide, avait déjà trouvé à l’époque  que ce revirement de l’action avec cette différence de ton entre le début et la fin de la pièce avait quelque chose de comique. L’Oreste d’Euripide est une pièce où si le drame de la mort et de la vengeance sont constamment en filigrane,a aussi quelque chose à voir avec le débat d’idées cher aux Grecs, comme celui sur l’opposition entre la vie des Grecs pieux, intelligents et courageux et celui des non-Grecs dits « barbares » plus enclins au luxe et à la peur d’agir mais non au sens où nous l’entendons aujourd’hui, , ou bien encore l’idée de démocratie opposée à celle de pouvoir absolu.
Christian Esnay, après un premier compagnonnage avec Euritpide ( Hélène puis Le Cyclope a décidé de s’attaquer à cette pièce rarement montée qu’il a eu l’opportunité de réaliser sur la magnifique scène de La Faïencerie de Creil dont les dimensions doivent être proches de celles de Chaillot. Il n’a pas voulu tomber dans le piège de l’illusionnisme et du vérisme psychologique. La scène est nue, les changement de costumes se font à vue, et les comédiens ne sont pas toujours du sexe de leur personnage.
Dans une intention , on l’aura compris, de mettre en exergue le texte, grâce à l’immensité du plateau et à des éclairages de toute beauté, avec juste quelques accessoires et une direction d’acteurs exemplaire. Le spectacle a été monté en quinze jours, ce qui relève de l’exploit, d’autant plus qu’ à cause de la défaillance d’un comédien, Esnay a dû reprendre le rôle d’Oreste. Ce qui explique en partie, un côté brut de décoffrage, avec un chœur qui ne chante pas juste, soutenu par une accordéoniste,  un texte maladroit qui sent trop la traduction et a parfois un ton inutilement racoleur, ce qui est toujours, et déplacé, et énervant. Mais reste ce sens exceptionnel de l’espace où évoluent les comédiens et cette beauté plastique faite avec quelques projecteurs et quelques mètres de tissu noir. On sait bien que les tombeaux  ne sont que des praticables à roulettes enrobés de tissu, mais quelle force, quelle vison tragique! Les comédiens s’en sortent magnifiquement,: tout est à côté d’une interprétation plus traditionnelle , juste avec une petite cuiller  de brechtisme, et l’ on sent que c’est bourré d’intelligence.La mise en scène d’Esnay ne triche jamais et ils parviennent à capter l’attention d’un public très jeune, qui est resté attentif pendant les quelque deux heures de la pièce, ce qui n’était pas évident au début où le spectacle a un peu de mal démarrer. C’est en fait à une sorte de travail en cours auquel nous assistons, puisque le spectacle ne s’est joué que deux fois… Si jamais Esnay trouve les moyens de continuer ce travail, n’hésitez pas, vous découvrirez à la fois une pièce méconnue mais assez passionnante et  aussi une une grande mise en scène. Reste aux directeurs de grands théâtres à l’inviter: jouer ce beau spectacle deux fois seulement serait absurde.

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué à La Faïencerie de Creil les 12 et 13 janvier.

Oreste: voir la vidéo

Cérémonies

Cérémonies de Dominique Paquet mise  en scène de Patrick Simon.

   ceremonies2.jpgCe sont deux jeunes garçons Razou et Radieux, qui, très jeunes, ont été placés comme disait alors à l’Assitance Pupbluqe et on sait que la vie des enfants-là a rarement été rose et que , souvent ballottés d’un endroit à un autre, sans repères, voire maltraités dans leur famille d’accueil, ils ont eu le plus grand mal à construire leur identité. Razou, incapable de de le faire veut que Radieux lui parle de sa vie à lui au cours d’une  cérémonie qui ressemble fort à une sorte d’exorcisme, et qui peut faire penser  par moments à celui des Bonnes de Jean Genet.
Razou, paumé, possède  assez d’énergie pour exiger fortement de son copain de misère ce qu’il ne  peut se dire de lui-même. Comme si la vie qu’ils ont , n’offre pour eux d’autre intérêt que cette cérémonie où, au moins, ils peuvent se retrouver loyalement, quitte à se faire mal, parce qu’il n’y a pas d’autre échappatoire que cette parole qui ,seule,  peut les libérer de leur angoisse et de leur solitude.
Le dialogue de Dominique Paquet , très ciselé,a une qualité d’écriture et des fulgurances poétiques d’une rare intensité, et la direction d’acteurs de Patrick Simon est tout à fait remarquable: Julien Bouanich et Sylvain Levitte, et, pour quelques répliques à la fin de la pièce , Ariane Simon sont tous les trois impeccables. Diction, présence et gestuelle: tout va droit au but.
Pourtant le spectacle ne fonctionne pas vraiment bien… La faute à quoi? Au dispositif scénique qui, au début est assez fascinant. Les deux jeunes acteurs réussissent à se maintenir, grâce une sangle sur un plateau tournant en bois  qui oscille à chaque pas. L’objet en pin blond est de toute beauté et  serait tout à fait à sa place  dans un musée d’art contemporain mais, très vite, ici, sur cette petite scène , arrive à parasiter visuellement l’espace… et surtout le dialogue. Le regard du spectateur est happé par ce disque qui n’en finit pas de tourner avec ses deux comédiens  qui réalisent un travail  gestuel exemplaire pour arriver à se maintenir dessus. Aucun temps de repos, le plateau continue à virevolter et alors,  le temps, bizarrement, alors que le spectacle ne dure que 55 minutes,  commence à devenir un peu long.
Dommage… Et l’on se dit que cet étrange  et magnifique cérémonial gagnerait beaucoup à ne pas être encombré par la mise sur scène d’un  dispositif aussi encombrant qu’ inefficace…

Philippe du Vignal

Manufacture des Abbesses rue Véron mardi, mercredi et jeudi à 21 heures jusqu’au 10 mars.

www.groupe3581.com

Dominique Paquet : Cérémonies.-école des Loisirs. 6€50

Life and times

Life and times, texte d’après une conversation téléphonique avec Kristin Woorral,conception et direction de Pavol Liska et Kelly Cooper, musique originale de Robert M. Johanson.

Nature Theater of Oklahoma est  le nom de la  compagnie new yorkaise tiré du fameux roman inachevé L’Amérique de Kafka qu’ont créée Kelly Opper et Pavol Liska. « Depuis 2004, selon le programme, il ont créé quelques unes des pièces les plus remarquables dans l’ancienne capitale de l’Avant-Garde » (sic). Ils ont aussi adopté la forme proprement américaine de la comédie américaine ( resic) et » leur travail n’est pas sans rappeler Marcel Duchamp, Andy Warhol qui ont  élevé le quotidien vers les hauteurs de l’art, ou John Cage et Merce Cunningham dans leur rapport à l’aléatoire » (reresic.) Rien que cela! A lire le dossier de presse, cela valait donc le coup devant ces brillantes analyses d’y aller voir de plus près: il n’y a pas tellement de spectacles américains qui débarquent sur nos scènes d’autant qu’au cas où l’on n’aurait pas compris, on nous redit que l’influence des principes aléatoires de John Cage et de Merce Cunningham est évidente. mais quelques lignes plus loin,  rétropédalage en douceur:  » le rôle du hasard est relativement restreint ». Il faudrait savoir ce que veut Florian Matzacher, le dramaturge de la chose, qui nous explique ensuite que « les innombrables petites séquences de mouvements chorégraphiques changent chaque soir de trajectoire ».
Quant à Duchamp et Warhol, leur influence semble s’être exercée à dose homéopathique… D’autant plus que le thème du quotidien d’une famille de la classe moyenne américaine, a déjà et depuis bien longtemps été exploré, en particulier par Meredith Monk avec son opéra Atlas et de façon tout à fait remarquable, en mettant en valeur  les stéréotypes , sans les rendre dérisoires, en les traitant comme une sorte de conte musical.
lifeandtimes.jpgLife and times ( le titre reprend le début de celui d’un spectacle des débuts de Bob Wilson d’une toute autre dimension Life and times of Joseph Staline)  est donc tiré d’une série de conversations téléphoniques d’une durée de 16 heures, transmises mot pour mot y compris les erreurs, bégaiements et ratés, (cette durée peut mais peut seulement faire penser à Warhol) qui défilent sur sur l’écran de traduction simultanée où s’inscrit aussi le texte en américain… Phrases plates, bribes de mots à propos de l’école maternelle, puis du cours élémentaire :petits événements  du quotidien joyeux et tristes comme dans tout commencement de vie de tout citoyen de n’importe quel pays. Soit le dérisoire, le banal, le minuscule portés au rang de spectaculaire, puisqu’on nous dit que c’est du théâtre sur les affiches.
Et sur scène que voit-on? Trois jeunes femmes , comment dire assez enveloppées, en robes grise et tennis, sauf une qui est celle qui a le plus de présence- sans doute parce qu’elles ont mangé trop de sucreries dans leur enfance!- chanter des mélodies seules puis en chœur; comme elles ne semblent pas avoir beaucoup de voix, on leur a collé sur le front des micros H.F. qui transmettent une soupe uniforme, si bien qu’au bout de vingt minutes maximum, on commence  à saturer. Il y a de petites chorégraphies minimales dont on se lasse tout aussi vite. A te point que le second degré, comme c’est souvent le cas pour ce genre de spectacle,rejoint vite le premier!
De temps en temps un des quatre musiciens dont Kristin Worall, dont on le bonheur d’apprécier la conversation téléphonique… Ces jeunes femmes, par ailleurs assez sympathiques dans leur rôle de jeunes filles ridicules et bien comme il faut, ont une curieuse manie: elle plient légèrement mais constamment leurs genoux. .. ou se dandinent en cadence jusqu’à l’usure.. C’est peut-être ici que l’on rejoint l’idée de performance, avec cette idée de temps illimité donc insupportable (l’idée d’ennui dans le happening cher à John Cage qui nous avait quand même expliqué , pendant un repas assez drôle ( voir le 1er numéro du magazine Art press) qu’un happening ne durait pas très longtemps!. Mais ici, la plaisanterie dure quand même une heure 45 ! A la fin , trois comédiens, eux aussi plutôt enveloppés sauf un, les rejoignent, avec le compositeur qui, lui, a une belle voix. Mais ce n’est pas fini! Entracte! Et ce doit être un hasard, la salle déjà pas pleine se vide d’une moitié de son public. Et ensuite rebelote, c’est reparti encore pour 80 minutes: les trois jeunes femmes que rejoignent cette fois les trois comédiens recommencent leur petit numéro avec les mêmes accessoires: ballons rouges que l’on jette dans le public;cercles jaunes manipulés en chœur,petits foulards bleus  qu’ils se mettent sur la tête sans doute pour caricaturer les plus mauvaises des comédies musicales américaines… Il y a , soyons justes , quelques bons moments dans cette seconde partie, beaucoup plus rythmée que la première. Le même Florian Malzacher, qui prend ses précautions, conseille au spectateur » de mobiliser ses propres perceptions pour s’approprier le sens  » ( tous aux abris!) de cette cette chose finalement assez prétentieuse  et que l’on voudrait nous faire passer comme le fleuron de l’avant-garde du spectacle new-yorkais…
Ce qui aurait pu être, dans un musée ou n’importe quel endroit décalé, une sorte de performance de trois quarts d’heure assez déjantée et plutôt comique,  devient dans un théâtre à l’italienne avec lumières sophistiquées, orchestre dans une fosse  et traduction simultanée quelque chose d’un ennui exceptionnel… Signalons aux fans ( il semble en exister quelques uns!) que cet épisode 1 qui dure plus de trois heures couvre les six premières  années de la vie de Kristin Worral mais que cette sublime épopée durera 24 heures.
A l’heure où nous écrivons, nous ne savons pas si Emmanuel Demarcy-Motta  a l’intention de poursuivre l’opération mais ce sera sans nous…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre des Abbesses jusqu’au 15 janvier ( Il doit rester de la place ; pas la peine de réserver!)

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