Crise de nerfs-Parlez-moi d’amour

Crises de nerfs – Parlez-moi d’amour Deuxième confession de l’hypogée-Jeu de regard pour actrice, scaphandre autonome et installation sonore, texte et direction de Jean Lambert-wild, musique de Jean-Luc Therminarias

Depuis 2007, Jean Lambert-wild dirigeait la Comédie de Caen-Centre Dramatique National de Normandie, qu’il a quitté  pour diriger maintenant  le Théâtre de l’Union-Centre dramatique national de Limousin. Il y a mis en scène de nombreux spectacles dont un En attendant Godot au printemps dernier  tout à fait  remarquable (voir Le Théâtre du Blog) mais a aussi écrit et dirigé une œuvre plus personnelle, une Hypogée, soit étymologiquement tombe creusée dans le sol, “autobiographie fantasmée”qu’il écrit et dirige sur scène, compose, dit-il, de trois confessions, trois mélopées, trois épopées, deux exclusions, un dithyrambe et 326 calentures (terme qui désignait le délire qui s’emparait des marins en zone tropicale et qu’évoquait Charles Baudelaire dans Les Fleurs du Mal).
Ce spectacle, qu’il avait déjà créé il y a une dizaine d’années,  constitue un des volets de  son  aventure littéraire et scénique. Sur le grand plateau du Théâtre d’Hérouville, une scénographie quadri-frontale avec, de chaque côté, d’une scène de quelques m2, quelque trente places en gradins; au centre, est installé un grand lit d’hôpital en tubes chromés, avec draps blancs éclairés par une belle mais glaciale lumière bleue. On entend des bip des appareils les plus sophistiqués auxquels on branche les personnes opérées, entre la vie et souvent la mort  dans les salles de réanimation, et c’est très impressionnant.

 Y repose un être humain dont on aperçoit le visage, sans doute une jeune femme, comme le confirmera ensuite la voix que l’on entend, et dont tout le corps est enfermé dans un scaphandre de toile blanche avec une grosse bulle plastique pour la tête. A la fin, le lit tournera très vite sur lui-même. Comme dans un dernier exorcisme de la mort, ou une dernière danse macabre?
Reliée par plusieurs tuyaux souples, comme une sorte de cordon ombilical qui lui permet de respirer  mais aussi de faire entendre une faible  voix, la jeune femme (Laure Wolf)  raconte, raconte sans fin, si on a bien compris, un monde qu’elle a perdu: “Des naufragés au regard fou marchent dans la rue. Ils promènent leurs enfants, les tenant si bien par la main que l’on ne sait plus qui guide qui/ Des hommes et des femmes dépiautés traînent, derrière eux, leur peau comme une bouée”. Lui répond un “Thermifrozen Chorus”, quatre hommes et quatre femmes accompagnés par la musique efficace de Jean-Luc Therminarias, vieux complice de Jean Lambert-wild.
  Autant dire tout de suite  que cette sorte d’élégie exige beaucoup du public: peu de lumière, un personnage immobile ou presque, qui dit un long monologue ( une heure) à l’écriture précise et aux beautés poétiques indéniables, mais exigeante et parfois difficilement accessible, et qu’on entend parfois mal, ce que ne supportaient sans doute pas un groupe de jeunes lycéennes qui ne cessaient de pouffer et de bavarder…
  C’est le risque à prendre avec ce “ jeu de regard pour actrice”, spectacle atypique comme on dit, à la fois simple et très sophistiqué sur le plan technologique. “Je cultive, dit Jean Lambert-wild, l’humour du désespoir… Traverser en scaphandre cette vallée de larmes, c’est déjà un bon moyen de s’en sortir« .

Philippe du Vignal

Spectacle joué à la Comédie de Caen/ Théâtre d’Hérouville du 3 au 6 décembre.

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Archive de l'auteur

Oncle Vania mise en scène de Pierre Pradinas

Oncle Vania d’Anton Tchekhov, traduction d’Elsa Triolet, mise en scène de Pierre Pradinas

 1857566Oncle Vania n’a peut-être pas la célébrité de La Mouette, des Trois Sœurs ni surtout celle de La Cerisaie mais pourtant quelle pièce! Et, comme Platonov, Vania attire régulièrement les metteurs en scène. On a pu voir il y a peu la réalisation très inégale d’Eric Lacascade, mais surtout il y a quelques années, celle, tout à fait remarquable, du Théâtre de l’Unité pour le plein air, et  qui doit maintenant atteindre la  quatre-vingtième! (voir Le Théâtre du Blog).
« 
Sa modernité, dit  Pierre Pradinas, n’est pas seulement dans l’abandon du récit traditionnel, de l’histoire, elle est aussi dans la mise en évidence des micro-comportements, des détails incongrus, des coqs-à-l’âne dont nous sommes coutumiers et qui relèvent de notre fantaisie”. Le tout en quatre actes sans découpage par scènes, ce qui est une vraie nouveauté à l’époque.
  On ne fait pas assez attention aux sous-titres mais celui d’Oncle Vania:  Scènes de la vie de campagne est clair: pas vraiment de drame ici, rien de tragique, sinon  des moments de vie teintés de tristesse et de solitude dans  ce microcosme rural, où tout le monde se connait et s’observe; les gens venus de la ville  semblent mal dans leur peau, passent leur temps à vouloir qu’on les aime, ou du moins que l’on s’intéresse à eux.  Toujours touchants mais un peu ridicules avec leur soif de vivre, voire grotesques, ou du moins comiques, mais ni plus ni moins que les gens de la campagne…
Ici, da
ns cette famille, les sources de conflit ne manquent pas: affaires d’argent et de terres, comme dans La Cerisaie; on parle très souvent fric: emprunts à long terme, dettes et factures chez Tchekhov, mais aussi affaires d’amour, ou du moins de désir amoureux…  On est, à la fin du XIXème siècle, dans le domaine de Sonia,  la nièce de Vania et la fille du professeur Sérébriakov venu en villégiature avec sa seconde femme, la belle Elena, plus jeune que lui; Sonia est seule et amoureuse depuis longtemps mais sans retour d’Astrov, un médecin de campagne visiblement très attiré par Elena.
Vania, lui, à quarante sept ans, a trimé dur toute sa vie pour envoyer les revenus de la propriété à son beau-frère Sérébriakov, qu’il admirait mais qui l’a terriblement déçu! « Tous tes travaux, que j’aimais tant, ne valent pas un sou. Tu nous as trompés ». Le professeur lui, est à la retraite ; il est venu ici en villégiature avec Elena mais il se sent vieillir et n’arrête pas de se plaindre, de la vie en général, et de sa vie à lui.
Il y a aussi dans cette galerie de personnages, Marina, la nounou de Sonia, et Maria sa grand-mère et mère de Vania, et donc aussi la belle-mère du professeur qu’elle admire aveuglément.  Téléguine, dit Gaufrette, à cause de la petite vérole qui a ravagé son visage, est un propriétaire ruiné qui vit à la ferme,  aux dépens de Sonia et Vania.
Bref, la vie s’écoule lentement et Tchekhov sait rendre magnifiquement avec un grand souci du détail la vie de ces gens.
Elena surtout et son professeur de mari comprennent qu’ils n’ont pas  leur place ici et  repartiront plus vite que prévu. Sérébriakov et Vania échangent des excuses mais une page se tourne: Sonia et Vania retournent à leur destin de célibataires, et dans la dernière scène, on les voit s’occuper des comptes et des factures de la propriété. Bref, la vie normale, un instant bouleversée par l’arrivée du couple, reprend son cours: «  Nous allons vivre, oncle Vania, dit Sonia fataliste. Passer une longue suite de jours, de soirée interminables, supporter patiemment les épreuves que le sort nous réserve». Le temps passera et ils sont bien conscients qu’ils deviendront vieux (c’est l’obsession de  Vania) et qu’ils vont mourir, le thé chaud et la vodka surtout servant de calmant, quand ils repenseront à leur échec personnel.
  Pierre Pradinas, loin du snobisme scénographique d’Eric Lacascade, propose pour sa dernière création à Limoges, puisque c’est Jean Lambert-wild qui va lui succéder, un Oncle Vania, simple, avec un décor presque traditionnel, signé de son frère Simon, avec terrasse, salon, salle à manger et chambre. Cela pourrait être une de ces vieilles demeures, souvent un  peu vétustes et pas trop bien entretenues de la province française, comme on en voyait encore jusque dans les années 60, (la manie des chambres d’hôtes ne faisait pas encore fureur), où le temps semblait s’être arrêté. Et on regarde  fasciné ces personnages si loin de nous et, en même temps, si proches.
Pierre Pradinas sait faire sonner, comme rarement, ce texte formidable de vérité que l’on connaît à force, presque par cœur. Sans criailleries, sans vidéos inutiles, sans effets lumineux, sans micros HF. Bref, du beau et solide travail théâtral. Malgré une distribution inégale: Scali Delpeyrat est un Vania un peu trop effacé et Romane Bohringer bouge très bien mais aurait tendance à minauder, et à jouer un peu trop les belles plantes. On comprend bien les intentions du metteur en  scène quand il veut  donner un accent impressionniste à cette pièce qui doit rester une comédie mais, au soir de la première, ce Vania n’avait pas encore trouvé tout à fait son rythme et sans aller à la vitesse (ce qui tourne vite au procédé) à laquelle Christian Benedetti soumet les dialogues de Tchekhov, on aimerait que les choses s’installent un peu moins.
Reste une mise en scène solide  que le public de Limoges a longuement, et avec raison, applaudie.

Philippe du Vignal

La pièce a été créée au Théâtre de l’Union à Limoges du 9 au 17 décembre;  elle sera jouée les 14 et 15 janvier à la Comédie de Caen – CDN de Normandie; du 20 au 23 janvier à  La Coursive-Scène Nationale de La Rochelle ; les 26 et 28 janvier, à Bonlieu-Scène Nationale d’Annecy.
Le 5 février au théâtre Princesse Grace de Monaco; du 11 au 14 février à la Comédie de Picardie d’Amiens; les 24 et 25 février, au Théâtre-Scène Nationale de Narbonne;
Du 3 au 6 mars  au Théâtre de la Manufacture-CDN de Nancy-Lorraine ; les 10 et 11 mars  à la Scène Nationale d’Albi; le 15 mars au Théâtre d’Ajaccio;  et du 19 au 21 mars au Théâtre du Jeu de Paume d’Aix-en-Provence.

 

 

Chatting with Matisse

Chatting with Henri Matisse, d’après les conversations inédites de Pierre Courthion avec Henri Matisse, adaptation de Thomas Pondevie, mise en scène d’Eric Vigner

  Chatting with Matisse 69419_boris-lipnitzki-studio-lipnitzki-roger-violletEn 1941, le critique d’art Thomas Courthion rencontre Henri Matisse, à Lyon, pour une série d’entretiens qui ne seront publiés qu’en 2013, en anglais, par la Tate Publishing. À l’époque, le peintre, estimant qu’ils ne s’étaient pas suffisamment concentrés sur la question artistique, s’était opposé à la publication.
Après Brancusi contre les Etats-Unis, où il abordait un sujet relatif aux arts plastiques, Eric Vigner récidive et a fait adapter le manuscrit original de ces entretiens, pour en donner lecture.
Il a choisi le lieu idéal pour un tel événement : la salle Matisse, au musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, où s’ébattent les fameuses danseuses du peintre.
Gracile, comme les jeunes filles qui peuplent les œuvres du maître, Agathe Bonitzer incarne Pierre Courthion. A l’autre bout d’une grande table, Jean-Michel Ribes est Henri Matisse. Au fil des entretiens, le critique, après en avoir rappelé les circonstances, lance des questions pertinentes, par le biais de la voix neutre et appliquée de l’actrice, questions auxquelles l’artiste se prête avec plaisir, toujours précis, toujours personnel.
On pénètre ainsi dans l’intimité de l’homme, on apprend quand et comment il a commencé à peindre : avec le petit moulin à eau, modèle vendu avec sa première boîte de couleurs. Il évoque aussi sa vocation: « Une passion qui naît d’on ne sait où » ; Paris, sa chambre exigüe, quai Saint-Michel, où, de son lit, il voyait les étoiles; les cours de Gustave Moreau : «  Il a mis ses élèves hors des chemins, il leur a appris l’inquiétude. »
Il parle aussi des lambeaux d’étoffe et des petits bouts d’assiettes cassées achetés chez les brocanteurs, ainsi qu’un papillon bleu, «d’un bleu qui m’a percé le corps ». Thomas Courthion en vient alors à sa collection d’oiseaux multicolores…
Jean-Michel Ribes traduit, avec humour, justesse et sobriété, les opinions d’Henri Matisse sur les critiques, qui lorsqu’ils sont favorables, peuvent selon lui gâter un artiste: « Il manque l’excitation au combat (…) Il lui faut être un peu persécuté. » Mais le comédien se fait alors plus sérieux quand il parle des horaires de travail, de la conception de la couleur d’Henri Matisse: «Pour moi une couleur c’est une force. C’est une combinaison de forces qui crée la toile » ; de la matière : «  Chaque peintre a sa matière »; de la lumière: «On ne peut pas copier la lumière».
Il raconte comment, avec Diaghilev, Massine et Stravinsky, lors de la création du Chant du Rossignol,  il a compris ce que devait être un décor de théâtre : «  C’est un tableau avec des couleurs qui se déplacent, ces couleurs sont les costumes. ». On entend aussi son admiration pour les peintres qu’il a rencontrés, notamment Auguste Renoir.
Le point culminant de la lecture est le moment où il est question de La Danse : la fresque s’éclaire plus vivement, Agathe Bonitzer, se lève pour s’en approcher, et projette un longue ombre féminine sur le mur,  tandis que Jean-Michel Ribes en raconte la genèse de cette œuvre : une commande pour orner le plafond de la fondation Barnes à Philadelphie, et comment elle fut réalisée.
C’est à regret que l’on quitte la salle au bout d’une heure car, même si, comme le dit le père du fauvisme : « Ce que dit un artiste a tellement peu d’importance, comparé à ce qu’il fait », ces Conversations, surtout dans ce lieu, apportent un éclairage singulier sur l’homme qui vit toujours derrière son œuvre.

 Mireille Davidovici

 Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris jusqu’au 19 décembre.Réservation : T: 02 97 83 01 01

Le Fantasme de l’échec

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Le Fantasme de l’échec, divertissement prosopographique, conception de Véronique  Bettencourt

Véronique Bettencourt est de ces artistes complets, certains disent protéiformes, qui sont capables d’écrire, de mettre en scène,  mais aussi de jouer, chanter, danser, et filmer. Sur la scène des Ateliers, lieu  confié depuis peu à Joris Mathieu, défenseur d’un théâtre ouvert à l’image, à la vidéo et à la musique, elle donne à voir un spectacle original qui  se veut un questionnement sur la réussite ou l’échec artistique.
  Pourquoi une œuvre ne peut-elle être appréciée qu’en termes de réussite? Qu’est-ce qu’un artiste reconnu? Celui qui vit de son art, voire fait fortune ? Ou celui qui survit tout juste ? Celui qui intéresse les critiques? Ou le grand public ? Celui qui croule sous les subventions et les commandes ? Celui qui sort de sa province pour se faire connaître à Paris (ne pas oublier que pour les provinciaux, aujourd’hui encore, après des décennies de décentralisation, il n’y a de consécration qu’à Paris !) ? Qu’est-ce qu’un artiste raté ? Celui qui vide les salles et s’enferme dans la solitude et l’amertume?
  Véronique Bettencourt a pris son bâton de pèlerin, enfin presque, puisqu’il s’agit d’un micro-perche géant, pour aller recueillir les propos d’artistes, en réalité, une savoureuse série de loosers qu’elle rencontre au cours d’une déambulation qui la mène de Lyon à Dijon, en passant par sa Bourgogne natale avec une incursion parisienne.
  Elle les interviewe et les filme en super-huit ou vidéo, caméra à la main plus qu’à l’épaule, comme le faisaient parfois les  artistes de performances des années 80.  Véronique Bettencourt soumet ici ces vrais/faux entretiens  à un sociologue (interprété avec humour par Stéphane Bernard) qui devrait la guider dans sa recherche mais  qui est lui-même obsédé par un échec, celui de La Laitière et le pot au lait, la fable de La Fontaine qu’il récite de façon récurrente, dans un grand numéro de jonglage avec des balles multicolores qui lui échappent de temps à autre.
   Le plateau est un assemblage d’écrans  où sont projetées les interviews. Mais, sous cet apparent bricolage, « ce bazar multi-média-povera », comme il nous est précisé, il y a un travail méticuleux et inventif. Un musicien (Fred Bremeersch), omni-présent, accompagne le spectacle. Certes, il n’y a pas vraiment ici de réponse au questionnement sur le fantasme de l’échec, mais on suit avec plaisir cette déambulation où Véronique Bettencourt sait utiliser avec habileté, la dérision et la poésie.

Elyane Gérôme

 Le spectacle a été joué au Théâtre des Ateliers, 5 rue du Petit David, 69002 Lyon, et le sera au Théâtre Saint-Gervais à Genève, du 10 au 21 mars.

Mataora, la mémoire

Mataroa, la mémoire trouée, création collective,  inspirée des témoignages des passagers du Mataora et notamment de Nelly Andrikopoulou, mise en scène d’ Hélène Cinque

   PDV HELENE 5 DEC 2014 190En décembre 1945, lors d’une période sombre de l’histoire grecque, les philhellènes Octave Merlier, directeur de l’Institut français d’Athènes, et son collaborateur, Roger Milliex, conçoivent l’idée du voyage mythique du Mataroa.
 Après bien des péripéties diplomatiques et des reports, ils affrètent un bateau néo-zélandais, le Mataroa; 140 boursiers grecs du gouvernement français vont ainsi pouvoir prendre ainsi le large pour Paris.
Un grand nombre de jeunes artistes, intellectuels et scientifiques échapperont donc à la mort, ou au moins à la peur et à la faim, leur lot quotidien, à l’aube de la guerre civile qui aura fait 150.000 morts et des dizaines de milliers de réfugiés dans les pays communistes. Occasion inespérée pour  eux d’un tremplin vers le futur.

Parmi les passagers de cette arche de Noé contemporaine, des penseurs dont Cornélius Castoriadis, des sculpteurs, peintres, poètes, auteurs, médecins, architectes, mais aussi un cinéaste, un chef d’orchestre, un historien et un académicien, et d’autres nombreuses figures de l’ombre, à la vie digne.
  Presque soixante-dix ans plus tard, dans une belle mise en abyme du passé et du présent posés en miroir, de jeunes artistes grecs, entre Athènes et Paris, au cœur de la sévère crise socio-économique qui frappe actuellement le pays, réussissent à transposer au théâtre ce voyage mythique du Mataora, événement historique de la Grèce moderne, qu’a mis en scène Hélène Cinque, sur une idée et une recherche artistique d’Elita Kounadi, accompagnée par Cybèle Castoriadis, Dimitris Daskas, Pantelis Dentakis, Ioanna Kanellopoulou, Elita Kounadi.  
  Le public découvre un appartement à peine éclairé pour cause de couvre-feu; des photos des acteurs du projet Mataora sont épinglées de chaque côté d’un écran central, où sont projetés des documents sur les événements fondateurs de la libération d’Athènes, qui fut suivie du partage entre Staline et Churchill de la Roumanie et de la Grèce, puis d’une répression  contre les patriotes communistes. En décembre 1944, lors d’une manifestation pacifiste, il y eut ainsi de nombreux tués, dont la police aux ordres de la droite traditionnelle et activiste, porta la lourde responsabilité.
  Théâtre dans le théâtre : une des comédiennes qui dirige les acteurs, formée historiquement et engagée comme ses compagnons, se retire dans le haut des gradins pour apprécier la troupe au travail. Elle intervient aussi sur scène pour  préciser un détail, ou interpréter un personnage : le groupe prend forme, jouant la réalité historique et ses problématiques collectives et individuelles.
  Cybèle Castoriadis, Dimitris Daskas, Pantelis Dentakis, Malamatenia Gotsi, Ioanna Kanellopoulou, Elita Kounadi, Tatiana Pitta, Harold Savary, Georges Stamos, Polydoros Vogiatzis  jouent les situations dramatiques  qu’ont subies les aspirants au départ en décembre 1945, et lisent les lettres de leurs amis postées de France ou de Grèce, sous la lampe d’un bureau: on voit que les deux couples qui ont été les initiateurs de ce projet, avaient une forte détermination politique.
  Il y a aussi des scènes d’appels téléphoniques tendus avec le responsable commercial de voyages maritimes – un personnage comique et pittoresque grec. On voit des candidats au départ qui ont un espoir naïf et la peine au cœur: quand ils peuvent  s’en aller, ils  doivent abandonner  leur  terre natale et le combat politique. Un mari a la chance de partir, mais laisse sa femme  et leur bébé, et l’invite à le rejoindre l’année suivante. D’autres s’empressent de se marier devant un pope alcoolisé : une scène de grand comique…
  Sans aucune baisse de tension, Hélène Cinque sait aussi faire évoquer par ses comédiens, avec un jeu distancié, l’actualité de nos temps difficiles, Surtout pour bon nombre d’habitants de la planète, touchés par les guerres, la pauvreté et la famine, pour lesquels prendre un bateau et quitter la misère, reste encore un trop grand luxe.  La  metteuse en scène nous propose de vivre un moment révolu mais toujours reconductible de l’Histoire  et nous sensibilise à un présent redoutable et porteur d’espoir à  la fois.
Tout est encore possible pour qui, insatisfait, veut faire l’ expérience d’une vie plus digne, plus riche d’humanité et de générosité.

Véronique Hotte

 Salle de répétitions du Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes,  jusqu’au 28 décembre. T: 01 43 74 24 08
Du 10 au 28 décembre 2014, du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 15h (relâches exceptionnelles jeudi 25 et vendredi 26 décembre)

 

 

 

Létée

Létée de Stéphane Jaubertie, mise en scène de Maud Hufnagel et Bruno Sébag

letee_pm2Pour ceux qui avaient vu la petite merveille qu’était Petit Pierre de Suzanne Lebeau, adapté par Maud Hufnagel, les retrouvailles avec cette metteuse en scène s’annonçaient prometteuses. Elle créée en effet  des spectacles « où le rapport à la scénographie, aux objets et à différentes techniques visuelles (projections, utilisation de photos ou de films, dessins en direct, créations de mécanismes…) ont une place prépondérante ».
Tôle, dessin en direct, ombres pour Petit Pierre, marionnettes pour La Mastication des Morts, marionnettes et vidéo pour L’Homme à l’oreille coupée… Dans Létée, on découvre un travail de panneaux pivotants sur eux-mêmes  qui constituent aussi  un écran pour une très belle vidéo.
Stéphane Jaubertie est la nouvelle référence du théâtre jeune public, (Yael Tautavel, Jojo au Bord du Monde ou Une Chenille dans le Cœur.) et Nino D’Introna, ex-directeur du Centre Dramatique National dédié au jeune public à Lyon, l’avait  découvert et mis trois fois en scène.

  Létée, une petite fille, vit dans une famille qui semble être heureuse, mais elle tente par curiosité l’expérience de la disparition, comme elle le dit « juste pour voir. Pour voir d’où je viens. Pour voir où je vais » Elle y parvient tellement bien qu’au moment où elle cherche à réintégrer sa famille, personne ne la reconnaît. La voilà donc qui va devoir égrener les souvenirs communs, petits ou grands moments de la vie qui ont fait ce qu’elle est.
  Moments de bonheur bien sûrs, souvenirs de vacances partagées, mais aussi mélancolie quand elle repense au divorce de ses parents, regrets de la complicité perdue avec son frère… Le texte raconte l’identité en devenir d’un enfant, et comment il arrive à  se construire dans une relation forte avec sa famille. Cette réapparition permet aussi d’aborder les doutes et angoisses que les enfants peuvent rencontrer : séparation des parents, rapports avec les grands-parents.
  Pour cette adaptation, Maud Hufnagel s’adresse aux enfants, avec un jeu à destination des plus jeunes dont  elle parvient à capter l’attention; sa mise en scène est fondée sur des éléments simples mais bien maîtrisés et qui fonctionnent,  comme cette  pluie de confettis ou cette « apparition »  en haut du décor, ou encore une course effrénée à travers les panneaux en mouvement….
  La vidéo qui accompagne le spectacle est d’une belle sobriété : un noir et blanc peu contrasté,  avec  les  autres personnages: grand-mère, père et frère. Un délicat jeu de clair et flou permet de mettre en avant  celui qui a la parole. Plus qu’un film, ce sont des portraits animés qui donnent une belle profondeur de champ à ce qui se passe sur le plateau.
Pour maintenir le rythme sur cinquante minutes, Maud Hufnagel  court parfois un peu après le spectacle, en s’autorisant assez peu de silences ou de temps plus calmes, qui risqueraient, selon elle, de faire retomber l’attention des plus jeunes spectateurs.

  Avec Létée, le théâtre Dunois montre une fois de plus sa capacité à accueillir des spectacles intelligents et sensibles aux enfants de tout âge.

Julien Barsan

Théâtre Dunois jusqu’au 21 décembre. T : 01 45 84 72 00.  Le texte est publié aux Editions théâtrales.

14/19 La Mémoire nous joue des tours

14/19 La Mémoire nous joue des tours, écriture  de la compagnie Jolie Môme, avec la collaboration de Rémy Adam

    1419AssaultDanielAimeSite-61fb1En exergue, une phrase de Simone Weil « Croire en l’histoire officielle, c’est croire des criminels sur parole ! »
C’est en matinée, pour un public de jeunes collégiens, venus avec leurs professeurs de Saint-Denis et de Vitry-sur-Seine, une représentation qui commence avec retard à cause de l’arrivée tardive du dernier car.
La salle de 150 places est bourrée, et il règne un certain tumulte que Michel Roger, le directeur de Jolie Môme, parvient habilement à calmer en présentant le spectacle.
On a distribué Le Môme, une feuille jaune recto-verso où sont présentées en quelques lignes les protagonistes de cette guerre désastreuse que les pacifistes ne sont pas parvenus à enrayer : Montehus, un chanteur populaire, Jeanne Labourbe, la première communiste française, Karl Liebknecht, compagnon de Karl Marx et Friederich Engels, Rosa Luxemburg, fondatrice du parti socialiste polonais, Jean Jaurès,  créateur  du journal L’Humanité, dont l’assassinat préludera au déclenchement de la guerre,  et Georges Clémenceau, dit « Sinistre de l’Intérieur », briseur de grèves et inspirateur du désastreux traité de Versailles.

Très vite, le silence se fait avec l’entrée de sept hommes qui chantent un texte… de François Hollande mis en vers. Comme toujours sur le plateau, une pyramide où  sont perchés une batterie, et quelques  instruments. Les acteurs se relaient à la musique et dans les différents rôles, et, comme toujours,une jeune femme brandit régulièrement un drapeau rouge.
Les grandes étapes de la montée de la guerre sont ici retracées: tension à Fachoda en Afrique, emprunt russe du tsar Nicolas II, annexion de la Corée par le Japon, crise d’Agadir, montée (déjà) de l’antisémitisme sur un couplet d’Aristide Bruant, discours de Jean Jaurès la veille de son assassinat, échec des tentatives de fraternisations des ouvriers,  et assassinat programmé en Allemagne des socialistes Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg qui se déclarent contre la guerre; elle  considère que le socialisme est lié à la démocratie : «Quiconque souhaite le renforcement de la démocratie devra souhaiter également le renforcement et non pas l’affaiblissement du mouvement socialiste ; renoncer à la lutte pour le socialisme, c’est renoncer en même temps au mouvement ouvrier et à la démocratie elle-même. »
Une mise en scène et une écriture de bandes dessinées, efficaces, teintées d’un solide humour, et ponctuées de chansons interprétées sans micro, (c’est agréable, vu leur invasion pénible jusque dans les plus petites salles!) par une douzaine de bons chanteurs/musiciens.
Tout le monde devrait aller voir ce spectacle de salubrité publique.

Edith Rappoport

La Belle Étoile 14 rue Saint-Just, La Plaine-Saint-Denis les 19, 20, 21 décembre; et en mars et avril.
T: 01 49 98 39 20

http://www.cie-joliemome.org

Phèdre

Phèdre, textes de Racine, Ovide, Sénèque, Dante et Jérémie Niel, conception et mise en scène  de Jérémie Niel
 
Cette interprétation de Phèdre, sombre et inquiétante, évoque un monde de dieux cruels qui interviennent directement contre les trois protagonistes  aux  pulsions pures, manifestations des forces d’origine de l’humanité.
Inspirée d’Hippolyte de Sénèque, et surtout de la Phèdre de Racine, cette version commence par une scène où Thésée (Benoit Lachambre) pleure la mort de son fils Hippolyte et de sa femme Phèdre, dont les cadavres gisent à ses pieds. La suite est un retour en arrière cauchemardesque, orchestré par le Coryphée (Mani Soleymanlou).
Assis dans la salle, il monte  sur scène et regarde l’espace du jeu, un peu perplexe, puis consulte les textes jonchant le sol pour en sélectionner des extraits,  et donne des indications d’éclairage aux techniciens. Cette mise en abyme donne au personnage du coryphée une fonction peu habituelle. Il est celui qui gère le spectacle, parlant à peine mais en invitant  sur le plateau les protagonistes mythiques, figures à mi-chemin entre le visible et l’invisible, propulsées par des sonorités vrombissantes et la respiration terrifiante des dieux qui surveillent chacun de leurs gestes.
Jérémie Niel a éliminé les personnages des confidents et de la princesse Aricie pour ne garder que les trois figures essentielles de la catharsis, celles qui doivent toucher les spectateurs et les transformer par la pitié et la frayeur.
Phèdre, la deuxième épouse de Thésée, victime de la vengeance de Vénus, devient ainsi  amoureuse de son beau-fils Hippolyte, pendant l’absence de Thésée, son père. Les monologues de Phèdre sont  ceux de Racine  mais Jérôme Niel a éliminé les confidents, et Phèdre (excellente Marie Brassard) doit donc s’adresser directement à Hippolyte (Emmanuel Schwartz) pour lui dire l’indicible.
  Quand elle avoue sa passion en chuchotant doucement à l’oreille du jeune homme, on découvre la sensualité extraordinaire que recèle ce texte et le trouble profond qu’il évoque chez le fils de Thésée qui, dans un moment de faiblesse,  semble vouloir céder à la tentation malgré la honte que cet aveu lui inspire mais  très vite saisi  par l’horreur de la situation, il est à terre, et devant son père, frappé de crises violentes et douloureuses.
  Jérémie Niel renverse la forme du drame auquel nous sommes habitués. Composée de fragments des textes d’Ovide, Dante, Sénèque,  et surtout de Racine, cette version devient l’expression de tout ce qu’ils ne  peuvent exprimer. Les  fonctions traditionnelles sont ici modifiées : le chœur réduit au seul Coryphée;  figure ambiguë,  est perdu au milieu de cette violence qui lui échappe, et semble incapable de suivre des événements qui le dépassent.
Les pulsions fondamentales des personnages sont ici somatisées pour mettre en valeur le jeu corporel. Hippolyte a de terribles maux de ventre qui l’empêchent de se tenir debout, et se tord en hurlant de douleur. Thésée, dans les douleurs d’un enfer dantesque, souffre de violents tremblements et crie son désespoir, surtout quand le Coryphée lui dit le texte de Sénèque qui raconte la mort violente et sanglante de son fils..

   Ces corps possédés et les bruitages deviennent des représentations de la passion plus puissantes que l’expression verbale, qui, ici, nous atteint vraiment quand elle est suivie d’une image sonore: la mer qui gronde, les cris de douleur d’Hippolyte écrasé par son char, ou les hurlements de rage de la foule, qui lapide Phèdre. Mais ces bruitages noient les voix trop douces : ainsi le texte chuchoté par Phèdre est parfois à peine audible, et la respiration amplifiée des créatures mythiques invisibles et menaçantes, étouffe la voix du personnage tragique, frappé par la vengeance des dieux. A cause surtout d’un mixage sonore pas encore maîtrisé qui sera sans  doute vite résolu.
  Jérémie Niel porte un regard jeune et fiévreux sur un texte que l’on pourrait qualifier de néoclassique et il a réussi à créer un espace où convergent des textes de grands auteurs occidentaux. Retrouver le passé pour cerner le présent est, en fin de compte, d’une logique impeccable.

Alvina Ruprecht

Théâtre français du Centre national des arts d’Ottawa jusqu’au 14 décembre.

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L’Enclos

L’Enclos, un film d’Armand Gatti

 966637791  Ce film est projeté actuellement en hommage à Armand Gatti, bientôt 91 ans, écrivain, dramaturge, qui  a écrit  de nombreuses pièces, dont déjà en 1962,  La Vie imaginaire de l’éboueur Auguste G. au T.N.P. de Villeurbanne, mise en scène de Jacques Rosner, puis La Deuxième Existence du camp de Tatenberg par Gisèle Tavet au Théâtre des Célestins à Lyon, et Le Voyage du Grand Tchou, mise en scène de Roland Monod au TQM de Marseille…
Suivirent, entre autres, Chant public pour deux chaises électriques, puis La Passion du général Franco, créée en 1968, dont les répétitions  avaient été interdites, à la demande du gouvernement espagnol! Armand Gatti est aussi cinéaste.
L’Enclos (1961), son premier film, présenté au festival de Cannes, remporta le Prix de de la critique, et à Moscou, celui de la mise en scène. Il réalisera en 1963, à Cuba, El Otro Cristobal, qui obtiendra  au Festival de Cannes le prix des Écrivains de cinéma et de télévision. Mais on voit rarement ses films, couverts de prix mais souvent censurés, voire interdits dès leur sortie.
Armand Gatti, le poète, l’anarchiste, internationalement reconnu mais éternel exclu…. On se souvient peut-être du mot de Theodor W. Adorno : « On ne peut plus faire de poésie après Auschwitz ». Et donc, à plus forte raison, avec Auschwitz, et sur Auschwitz. Mais L’Enclos n’est pas seulement un film sur le monde concentrationnaire. La grandeur du poète est de détourner les enjeux, et Armand Gatti  a évité ici tous les pièges.
Il s’élève d’emblée au-dessus de son sujet, transcende ce qu’il a de circonstanciel, et nous fait partager l’horreur concentrationnaire. Mais, à chaque mot, geste ou  situation, nous sommes à la fois dans l’histoire, et au-delà de l’histoire, avec les personnages mais aussi avec avec nous-mêmes, spectateurs de notre propre vie.
Avec son intuition de poète, Armand  Gatti dépasse ce que Gilles Deleuze appelle « la donnée de la situation ». Pour savoir ce qu’est L’Enclos, il faut d’abord se demander ce qu’il n’est pas.  Ni un document, témoignage, fable ou parabole.  Ni non plus un cri, prière, protestation, ni surtout pas une dénonciation. Ou tout cela, avec quelque chose en plus: une dimension qui rattache l’indescriptible et l’indicible, à  une  confrontation avec nous-mêmes, et à notre angoisse du temps et de  la mort.
   L’Enclos est une tragédie grecque, au sens où Nietzsche l’avait compris, quand, dans sa vision de  l’ « éternel retour », il reliait la modernité aux transes de la pythie. C’est une lutte pour la vie, pour la fraternité dans la terreur qui soude les personnages dans un chœur unique, face au verdict des Dieux de l’Olympe…
Qu’ils aient ici le visage de S.S., n’a d’ailleurs pas grande importance! Au-dessus du sublime de la trivialité, s’élève le chant de la pitié pour les hommes, pour tous les hommes, qu’il soient victimes et bourreaux. L’Enclos nous rappelle aussi que nous aurions  tort de nous  situer après l’histoire, celle de la Shoah et d’Auschwitz! Les horreurs de l’actualité pourraient vite nous mettre au diapason des horreurs du passé.
Ce film nous fait revivre un passé insoutenable, avec la beauté hiératique d’une cérémonie funèbre,  et  nous projette aussi dans notre monde concentrationnaire actuel. Les projecteurs de L’Enclos éclairent une réalité que l’on aurait tort de confondre avec une histoire ancienne, car elle est  la nôtre, celle de tous les jours… On voit déjà ici  l’affrontement entre la puissance et la masse, et surtout une ébauche de solution de cet affrontement.
La « solution finale » hitlérienne était la tentative encore balbutiante d’une expérience à plus grande échelle, où les hommes sont transformés en rats de laboratoire, dont l’extermination n’est pas programmée comme une fin en soi, mais comme la condition d’un avenir radieux…

Gérard Conio

Salle Saint-André des Arts, jusqu’au 16 décembre et à L’Entrepôt. Et en janvier à Montreuil pendant deux semaines.

Deux ampoules sur cinq

Deux Ampoules sur cinq, librement inspiré de Notes sur Anna Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa, adaptation et mise en scène d’Isabelle Lafon

  images-1De spectacle en spectacle, Isabelle Lafon explore, sans continuité stricte mais sans jamais le quitter, l’univers de la grande poétesse russe, Anna Akhmatova, dont l’œuvre censurée par le stalinisme, circulait clandestinement,  tandis que ses deux maris étaient, l‘un fusillé, l’autre déporté, et que son fils passait dix ans  en prison!
  A la fin de Deux ampoules sur cinq, (un titre peu poétique mais comment restituer au mieux le fonctionnement quotidien de la lumière dans l’appartement communautaire?) la comédienne et metteuse en scène dit en russe un poème. Un moment de grande émotion, quand on entend cette parole lointaine, comme si elle était chantée, issue de la douleur : la langue russe véhicule délicatement le désir et la vie.
Isabelle Lafon dédouble ici un aspect de la poésie subversive de cette époque noire (purges, disparitions,etc…) en installant près d’Anna Akhmatova, Lydia Tchoukoskaïa, autre  écrivain et critique de littérature pour enfants, qui apprend à connaître son aînée dans la joie.
Le mari de Lydia a été arrêté en 1938  et elle restera sans nouvelles durant des années, avant d’apprendre qu’il a été  aussitôt fusillé après son arrestation. La jeune femme apprend alors les poèmes d’Anna Akhmatova par cœur, avant de les faire disparaître, pour que la censure ne puisse s’en saisir. Lydia rencontre quotidiennement Anna et tient un journal de leurs entretiens, ce sont ces bribes écrites dans les années 1937/38/39 …  qu’Isabelle Lafon offre au public. Et le titre Deux Ampoules sur cinq file la métaphore de l’absence de lumière dans ces années-là, au sens propre et au sens figuré, où tout devait être caché  – soi et sa vérité – pour n’être ni dénoncé ni détruit.
Quand le spectateur entre dans la salle du Terrier, on lui propose une lampe de poche pour éclairer les deux  comédiennes et ce sont donc juste des rais timides de lumière qui balaient leurs visages, dont la plus jeune redécouvre son propre journal  à l’aide d’une lampe de poche personnelle.
Ombre et enfer, nuit sans fin, les lumières de la vie sont bannies mais ce petit éclairage reste un humble feu de repère existentiel. Isabelle Lafon et Johanna Korthals Altes sont comme deux fées, l’une brune et l’autre blonde, installées dans leur antre sombre, et penchées sur un amoncellement de livres posés sur leur table de travail, vrais outils de libération et de survie,  loin de tous les enfermements, physiques, moraux et philosophiques.
Un beau pari subtil.

 Véronique Hotte

 Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, jusqu’au 19 décembre. T : 01 48 13 70 00

 

 

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