Haïcuc Festival d’Aurillac

Haïcuc, concert vocal et dansé par la Compagnie des Piétons.

haicuc.jpg C’est un des spectacles présentés  dans le cadre des Préalables  du Festival , un peu partout à quelques dizaines de kilomètres d’Aurillac, notamment à Jussac, Saint Martin de Valmeroux, Montsalvy et Maurs où les Piétons ont installé leur petite scène sur la place de l’église. Quelques rangées de bancs et quelque 25 à 30 spectateurs ravis de l’aubaine, cadeau de la municipalité. Ils sont deux comédiens pantalon noir et chemise blanche. l’un chauve et l’autre barbe et longs cheveux noirs, chacun avec une plume collée sur le front; il y aussi une comédienne qui,  du haut du balcon présente chaque petite scène avec un mégaphone.

C’est comme ils le disent, plutôt un pot pourri qu’un manifeste.  Il y a des petites chansons, des comptines, une parodie de la Marseillaise assez virulente: « Aux actes citoyens, assez de pollution; qu’ un air si pur gonfle nos poumons ». Les deux complices ont , c’est évident une belle expérience du théâtre à, l’extérieur et savent  envelopper leur public avec bonhommie, ce qui n’exclut nullement une précision vocale et gestuelle qu’on ne trouve pas toujours dans les spectacles de rue. Ils ont un faible pour les jeux sur le langage comme cette suite de mots valises qui réjouit fort le public: douce amère, merdicole, colle à bois….Cela ressemble parfois,  aux meilleurs moments, à du Gherasim Luca, ce merveilleux poète roumain ( voir le Théâtre du Blog). Une reprise arrangée de Brassens: Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics. Ils sifflent dansent, s’accompagnent l’un l’autre avec le seul bruitage de leur voix. C’est bien amené et malin malgré quelques petites répétitions… Il y a aussi un  très beau moment, comme une sorte d’hymne aux minoritaires de toutes les nations, et une envolée lyrico-politique sur le Tibet dépecé, le saumon dénaturé, les crétins racistes et le délire boursier;  même si c’est parfois un peu démago, le public est ravi et l’heure passe très vite. le spectacle finit doucement avec le son des cloches annonçant 19 heures. Hasard ou programmation? En tout cas, cela ne peut pas mieux clôturer ce petit spectacle simple et sympathique.
On pense à la fameuse phrase de Brecht: « Qu’il serait doux le son des cloches s’il n’y avait tant de malheurs dans le monde ». Le Festival d’Aurillac proprement dit a lieu la semaine prochaine avec quinze compagnies invitées- dont:  26.000 couvert avec l’Idéal club, El Nino de la compagnie polonaise Theatre A Part, L’Obludarium, spectacle de cirque des Frères Forman ( Voir le Théâtre du Blog) et près de 400 compagnies dites de passage, appellation élégante pour désigner un  off qui n’en est pas vraiment un. Avec cette année une orientation sur la performance représentée entre autres par Joël Hubaut et Michel Giroud.

 Et le temps? Maussade pour le moment. frais le matin et chaud l’après-midi, avec risques d’orage en fin de semaine prochaine. Les compagnies de CRS et les gendarmes commencent à contrôler les voitures sur les routes menant à Aurillac, il y a des vigiles un peu partout dans les super marchés, et les marchands de rue achètent des sacs de purée en poudre pour préparer leur aligot de pacotille, les campings et les hôtels  se remplissent: bref, la capitale auvergnate  commence à prendre des airs avignonnais….
 Edith Rappoport, Barbara Petit et moi-même vous tiendrons informés des spectacles et  événements divers de ce festival qui a acquis depuis longtemps ses lettres de noblesse puisqu’il fête cette année ses 25 ans…

 

Philippe du Vignal


Archive de l'auteur

Chalon dans la rue (suite)

LA QUERMESSE DE MÉNETREUX ) O.P.U.S Chalon dans la rue 24/7 

Bricolée par OPUS et allumée par Carabosse mise en scène de Pascal Rome**
OPUS, c’est l’incroyable Office des Phabricants d’Univers singuliers, fondé en 2000 par Pascal Rome, après avoir quitté la compagnie des 26.000 couverts créés avec Philippe Nicolle qui  joue aussi à Chalon L’idéal club, autre clou du festival, pour lequel il est impossible d’obtenir des places mais que l’on pourra voir à la rentrée pendant un mois au Théâtre Montfort à Paris.
Avec La Quermesse de Ménetreux, Pascal Rome nous emmène dans un voyage dans un passé lointain, celui de l’enfance campagnarde de sexagénaires. Des stands sont installés tout autour de la cour d’école, on procède à l’embrasement de théïères perchées au sommet de grands poteaux qui se transforment en torchères lumineuses. Le maire moustachu, chemise damassée ouverte sur une chaîne est venu serrer la main des “villageois” qui se pressent aux portes.
Pascal Rome, en vice-président du comité des fêtes,  présente les stands au son d’un microsillon d’Aimable, seule musique disponible puisque les disques ont été oubliés. Ménetreux est la première commune à avoir eu un maire noir, le nouveau est manouche, il s’agit de mutualiser la joie de vivre. Une ressource essentielle, le parpaing foin fabriqué à Ménetreux, offre une belle opportunité de plateforme mutualiste !
On fait le tour des stands, une épicerie où on fait des paris sur le poids des sacs, un stand de lancers de frigidaires, un autre où on casse de belles assiettes de collection des grands-mères derrière une mobylette.
Le meilleur, c’est celui de la maison de retraite, où Madame Champollot, inénarrable aïeule édentée (étonnante Chantal Joblon), se dispute avec le vice-président, menuisier à ses heures, qui lui a fabriqué un lit bancal. OPUS a l’amour des petites gens, de la France profonde. C’est modeste et génial !

Edith Rapppoport

 

 

MOLIÈRE DANS TOUS SES ÉTATS   

Les Goulus animés par Jean-Luc Prévost ont le don de créer des spectacles déambulatoires insolites, souvent désopilants, comme Les Krishnous, les Cupidons, Les Horsemen qui ont réjoui les foules dans nombre de festivals du monde entier. Leur humour ose un mauvais goût qu’on accepte grâce à une vraie générosité et à un beau culot.
Avec Molière, les Goulus prennent un risque étrange, celui de promener dans Chalon des scènes de Tartuffe, de George Dandin, de l’Avare, 40 scènes de Molière en dérivant sur des situations contemporaines. Interprété par une dizaine d’acteurs en costumes contemporains qui jouent aux fenêtres, sur les places et dans les rues, accompagné par deux saxophonistes, le spectacle dérive sur des adaptations peu convaincantes.
On a d’ailleurs bien du mal à distinguer quelque chose et à entendre le texte dans la foule qui les suit…Décidément séduits par Molière, les Goulus préparent La rencontre des Misanthropes pour 2012 et Molière dans tous ces états pour 2013.

Edith Rappoport

www.lesgoulus.com

LES PENDUS ( Kumulus Chalon dans la rue)

1018.jpgExécution théâtrale mise en scène Barthélémy Bompard, texte écrit par Nadège Prugnard **

 

Enfin une rupture, un choc dans ce paysage terne de l’invraisemblable foisonnement théâtral de Chalon dans la rue ! Barthélémy Bompard aime les sujets sulfureux, il s’y est d’ailleurs brûlé les ailes, notamment avec Le cri et d’autres spectacles qui auraient dû connaître une bien meilleure diffusion. En costume de ville, il passe la corde au cou de quatre condamnés, trois hommes, une femme qui déplorent leur sort, chantent l’utopie, en appellent au désordre, chantent pour ne pas mourir. L’un d’eux déplore : < J’ai rien fait, j’ai pas voté !> Un autre lance:
L’exécution accomplie, il y a une vie après la mort et les suppliciés continuent leur délire poétique né d’ateliers et d’apports divers transcrits par Nadège Prugnard. “. …Pendant une heure, on reste saisi par la violence du verbe, comme de l’image de ces quatre pendus presque immobiles. Kumulus a bénéficié d’une résidence au Parapluie d’Aurillac. 

 

Edith Rappoport

 Leur site www.kumulus.fr est peu développé,donc mieux vaut leur envoyer un courriel: kumulus@wanadoo.fr


Bureau national des Allogènes

Bureau national des Allogènes de Stanislas Cotton, mise en scène de Catherine Toussaint.

Cela fait pas mal d’années que l’ex-Caserne des Pompiers s’est spécialisée dans les spectacles venus des Régions; elle accueille entre autres un spectacle de La Compagnie La Strada sise à Troyes avec ce Bureau national des Allogènes de cet auteur belge qui a écrit de nombreuses pièces et romans. La pièce est une sorte de parabole  sur les risques de dérapage du pouvoir administratif.
Robert Rigodon, fonctionnaire au Bureau national des Allogènes, centre de tri des étrangers. Il mène une vie normale, il a une femme et un enfant mais, pris de panique, il a sauté par la fenêtre des toilettes mais son fantôme raconte sa encontre avec Barthélémy Bongo, un exilé africain, totalement démuni  qui ne demande humblement qu’à rester là, avec sa femme et son enfant et avoir les indispensables papiers  pour travailler. Loin de la misère qui sévit dans son pays africain, et qui se verra finalement refuser son visa….
Tout, bien entendu, les oppose; Rigodon n’a pas très bonne conscience, coincé entre des dispositions prévues par des circulaires européennes mais plein de bonne volonté pour essayer d’aider cet émigré qui n’est pas non plus  à l’aise: il a commis un crime pour sauver sa peau et celle des siens. Stanislas Cotton a donc imaginé deux monologues successifs que Catherine Toussaint a mis en  scène avec un dispositif scénique assez peu convaincant : une passerelle où doit circuler un  haut fauteuil monté sur roulettes… qui ne circule en fait pas beaucoup sur cette étroite passerelle et qui se surélève deux ou trois fois: ce qui qui voudrait sans doute symboliser la puissance dérisoire de la technologie occidentale; cette configuration  » induit une relation sensible ou intime avec le spectateur, elle autorise tout autant, une théâtralité distanciée, en résonance avec la chair des mots, qui se veut ludique et poétique » . ( Sic) Tous aux abris!
Cela n’induit rien du tout, et en tout cas, pas une théâtralité distanciée! Il y a aussi sur une petit praticable où Denis Jarosinski, musicien, intervient très souvent à la guitare. Malheureusement, on s’en doute: l’ensemble ne fonctionne pas : en partie à cause de cette scénographie aussi compliquée qu’inutile, et de l’usage du micro pour le texte comme pour les chansons tout aussi inutile , puisque la salle n’est pas bien grande.
Il y a sans conteste une langue à la fois précise et poétique, mais qu’en fait, on ne commence à écouter vraiment qu’au moment où Joël Lokossou entre en scène: avec sa belle voix   et sa présence fabuleuse, il est tout à fait remarquable.
Alors à voir? Pas nécessairement, si ce n’est pour  la découverte d’un auteur et surtout pour Joël Lokossou.

Philippe du Vignal

Caserne des Pompiers , 116 rue de la Careterie,  Avignon jusqu’au 27 juillet.

De Man zonder eigenshappen ( L’Homme sans qualités I)

De Man zonder eigenshappen ( L’Homme sans qualités I) , d’après Robert Musil, adaptation Filip Vanluchene, Guy Cassiers, Erwin Jans , script fondé sur la traduction en néerlandais de Ingeborg Lesener, mise en scène de Guy Cassiers. Surtitrage en langue française d’après la traduction de Philippe Jaccottet.

musil.jpgOn connaît le célèbre roman de Robert Musil dont l’action se déroule en 1913 à Vienne capitale de l’Empire et Royaume austro-hongrois, surnommé la Cacanie; K et K pour Kaiserlich und Königlich: « Impérial et Royal mais aussi kak= kaka; (dans l’adaptation théâtrale de Cassiers, tous les chevaux ont la diarrhée).
Le roman qui met en scène de nombreux personnages dont le principal: Ulrich, le personnage principal, nommé secrétaire général de « l’Action parallèle » préfère rester spectateur des événements plutôt que d’agir; il a, pour maîtresse, la jeune Bonadea; Walter, un ami d’enfance d’Ulirch. Il y aussi Clarisse, épouse de Walter mais amoureuse d’Ulrich; Diotime mariée à un certain Tuzzi et amoureuse d’un grand industriel allemand, Arnheim, qui va devenir l’adversaire d’Ulrich au sein de l’Action parallèle . Tuzzi semble accepte les sentiments de sa femme pour Arnheim; il y a enfin  Leinsdorf  qui semble être le penseur de l’Action parallèle sans que l’on voit très bien le rôle qu’il joue.
Et Guy Cassiers a ajouté  deux autres personnages à ceux qu’avait imaginés Robert Musil: un cocher au service d’Ulrich, un certain Palmer  qui introduit dans le récit l’histoire de l’épizootie mortelle qui ravagea les rangs des chevaux impériaux , et le comte Von Schattenwalt qui devient un intime de Leinsdorf.  Le scénario imaginé par Guy Cassiers  comprend trois actes: on doit célébrer les soixante dix ans de règne de son empereur, tandis que l’Allemagne doit elle aussi fêter les trente ans de  règne de son empereur; et l’on verra qu’à cette occasion , les individus révéleront leur vraie personnalité, en privilégiant d’abord leurs intérêts personnels. puis à Vienne, la révolte est dans l’air et il y a des manifestations.
Quant aux personnages, ils auront aussi beaucoup évolué: Bonadea et Ulrich se sépareront, comme Walter et Clarisse comprennent que c’est bientôt la fin de leur mariage. Ulrich doit partir à cause du décès de son père… La fin montre Ulrich comme Walter en proie à leur angoisse de vivre dans un monde qui n’ a plus de repères.  Ce n’était certes pas facile d’adapter ce gros roman de plusieurs milliers de pages au théâtre, et  resté inachevé,  où Robert Musil a essayé de rendre compte des dimensions politiques, sociales et relationnelles qui furent celles de son temps, celui d’une Europe qui était, comme dit justement Guy Cassiers, » à la recherche d’une  nouvelle identité commune mais qui ne voulait pas perdre les avantages de l’ancienne ».
Le metteur en scène a gardé  nombre de dialogues de ce gros roman , et à peu près le même plan, qui serait en fait la première partie d’une trilogie. On y retrouve cette même fascination  pour la peinture et les arts plastiques, et il a ici travaillé à mettre  en contraste ( organisation/ chaos) avec l’action dramatique deux tableaux célèbres: La Cène de Léonard de Vinci, avec une  composition tout à fait classique mais dont on ne commence au début qu’à percevoir des détails de peinture très grossis, et L’Entrée du Christ de James Ensor: deux œuvres qui se veulent être comme les symboles, l’une d’une société organisée, et l’autre au bord de l’explosion. Comme celle où vécut Musil avant le tragique épisode européen de la guerre de 14 où ses personnages semblent inconscients de la réalité politique qui va les engloutir.
Cassiers, avec beaucoup de maîtrise, réussit aux meilleurs moments à nous faire sentir cela:  habilement, il introduit une sorte d’onirisme en  déconstruisant le réel de la scène grâce des plages de couleurs mouvantes projetées sur l’écran qui occupe tout le fond du plateau, ce qui procure une sorte . Il y dans le texte quelques allusions au désormais fameux nettoyage au Karcher prôné en son  temps par Sarkozy…
Bien entendu, comme toujours chez  Cassiers, les images vidéo des deux tableaux sont d’une qualité picturale exceptionnelle, avec des tons et des lumières très soignées, si bien que l’œil s’y promène avec le plus grand plaisir. Mais, à vrai dire, on a un peu de mal à saisir le projet de Cassiers: les dialogues restent plus romanesques que vraiment dramatiques: ce qui est fréquent quand il s’agit de passer l’univers et les personnages sont plutôt esquissés et nous restent, comme l’intrigue quelque peu étrangers, d’autant plus que l’emprise picturale est des plus fortes, et la synthèse entre pictural et dramatique ne fonctionne pas vraiment. Même si l’on retrouve avec plaisir la formidable langue de Musil.
On veut bien que Guy Cassiers, comme il aime à le dire, préfère mettre la disposition des spectateurs » les pinceaux et les couleurs mais que c’est à eux de peindre le tableau »… Comme le spectacle dure quand même 3 heures trente entracte compris, même s’il y a de bons moments et si l’on respecte le travail, on ne sort pas de là vraiment séduit par cette proposition…beaucoup moins réussie que celle, exemplaire,de Mephisto for ever qu’il avait présentée en 2007 en Avignon.
Alors à voir? Oui, si vous êtes vraiment un inconditionnel de Cassiers mais  ce n’était sans doute pas l’idée du siècle que de vouloir porter à la scène le roman de Musil qui reste un chef d’œuvre à lire…

Philippe du Vignal

Spectacle présenté du 8 au 12 juillet à l’ Opéra Théâtre d’Avignon; puis les 10 et 11 et du 15 au 19 septembre à Anvers; le 21 septembre à Roselare en Blegique; le 24 septembre à Breda (Pays-bas; du 29 septembre au 2 septembre à Gand et du 6 au  octobre à Orléans. Pour les dates ultérieures, consulter le site du Toneelhuis.

La Mort d’Adam


La Mort d’Adam,
un spectacle de Jean Lambert-wild, Jean-Luc Therminarias, François Royet et Thierry Collet.

w100702rdl214.jpgJean Lambert-wild , auteur et metteur en scène, mais aussi directeur de la Comédie de Caen, a imaginé depuis les années 90 un grand projet d’écriture  intitulé : L’hypogée, faite de trois Epopées, trois Mélopées, trois Confessions dont l’une: Crise de nerfs-Parlez-moi d’amour,  avait  été présentée en Avignon; c’est  une sorte d’autobiographie poétique où il renoue avec tout ce qui a constitué son indentité, en, particulier, comme ici,  le merveilleux royaume de son enfance, l’île de la Réunion où il vécut les dix sept premières années de sa vie ( voir l’entretien avec Jean Lambert-wild dans Le Théâtre du Blog de juin).
Mais il a voulu que ce spectacle, comme les précédents, participe à la fois du vécu et de l’imaginaire, et pour le réaliser, a fait appel à ses complices: habituels: le compositeur Jean-Luc Therminarias,  François Royet pour  la machinerie et le film, et Thierry Collet pour les effets magiques qui ponctuent et créent en même temps la théâtralité de ce conte qui a pour thème-prétexte la mort d’un taureau nommé Adam.
Cette Mort d’ Adam est un spectacle qui tourne  autour du double, la quête d’identité, du retour à l’enfance avec trois mondes qui s’interpénètrent avec fluidité: d’abord le film tourné à la Réunion par Jean Lambert-wild: images de mer et de vagues qui reviennent sans cesse pour envahir la scène, images de la paternité avec le visage merveilleux d’un petit garçon de huit ans- son fils dans la vie- qui tient la main de son père en marchant sur la plage ou dans la campagne réunionnaise à la végétation merveilleuse, comme il devait le faire aussi avec son père…
Ce n’est ni une véritable illustration ni  seulement une auto-analyse avec pour toile de fond le mythe d’Oedipe bien sûr mais aussi celui du Minotaure. Et il y aussi le monde de la scène, lieu enchanteur, lieu de tous les possibles grâce à la machinerie  créée par François Royet où apparaît et disparaît sans cesse et en silence le comédien Jeremiah Mc Donald, double presque parfait de Jean Lambert-wild. Les images ne cessent de s’interpénétrer: passé/ présent, ici/ là- bas. Enfin, à l’avant-scène , assise dans un fauteuil, Bénédicte Debilly qui lit le récit poétique de cet auteur-metteur en scène qui a fait du théâtre un chemin possible pour un exorcisme personnel.
L’on peut penser que la nostalgie du passé-le parfum de la terre mouillée après la pluie, l’immensité des plages, la conscience d’être sur une île- fait finalement bon ménage avec la surface du moment scénique le plus immédiat. D’autant plus que la vidéo  échappe aux stéréotypes habituels. Et cela fonctionne?  Oui, plutôt bien, aux meilleurs moments, grâce à la beauté de certaines images et du texte proféré; comme c’est extrêmement fouillé,  rien n’est jamais laissé au hasard dans cette machine à produire du poétique, et l’on se laisse embarquer dans  cette fresque poétique personnelle , à condition de fournir un tout un petit effort  pour recoller les morceaux de puzzle proposés par Jean Lambert-wild.
Il  y a sans doute trop de choses en même temps pour le public attentif  qui ne voit pas toujours une ligne qui s’impose: les strates de cette quête poétique un peu exubérante: lecture au micro à l’avant-scène envahissante ( la balance avec la musique n’était pas encore au point) , effets de magie, comédiens sur scène, projection du film… : cela fait sans doute un peu beaucoup à la fois. Mais il y a des images fabuleuses, comme la dernière avec ce banquet d’hommes immobiles , présidé par ce Minotaure, devant une fresque peinte très Douanier Rousseau. C’est un spectacle sans doute inégal mais qui a le grand mérite de posséder une indéniable vertu poétique.

 

Philippe du Vignal

 

Création au Festival d’Avignon du 8 au 15 juillet au Tinel de La Chartreuse d’Avignon; ensuite du 6 au 17 décembre à la Comédie de Caen; du 1″ au 14 janvier  au Centre dramatique de Limoges et à l’automne 2011 à la Scène nationale du Havre.

Les Prédateur$


Les Prédateur$, texte de Patrick Chevalier et Ismaïl Safwan, mise en scène et musique d’Ismaïl Safwan. 

photo1231.jpgLe off est aussi un peu la vitrine culturelle de nombreuses régions dont l’ancienne Caserne des Pompiers s’est faite depuis déjà pas mal de temps une spécialité, vac notamment Champagne-Ardennes mais ici c’est l’Alsace et Schiltigheim près de Strasbourg, patrie d’origine des Marx Brothers.Les Prédateur$ est une sorte de conte à la Voltaire, où Patrick Chevalier, seul en scène, démonte les rouages des finances et du capitalisme mondial. Venu de Sciences Po, Patrick Chevalier connaît bien ce dont il parle. Et, en une heure, à travers le miroir grossissant de plusieurs personnages, il se libre à une des démonstrations des plus cyniques mais aussi des plus jubilatoires qui soient.
Il y a d’abord ce banquier, un verre à la main devant de très beaux tableaux- un Mondrian plus vrai que nature, un Van Gogh, un de la Tour : Job raillé par sa femme ( Lorraine oblige ),un buste grec antique en bronze, et une petite sculpture géométrique de Toivo Kaitanen, artiste finlandais contemporain,bien connu puisqu’inexistant, dus à Jaime Olivares. Le banquier dans son complet gris, sa chemise, et sa cravate de banquier, un verre à la main,  nous nous livre son credo cynique sans aucun état d’âme: « La concurrence de marché, quand on la laisse fonctionner, protège le consommateur mieux que tous les mécanismes gouvernementaux venus successivement se superposer au marché ». Il dit tout cela radicalement mais avec suavité, avec même une certaine bonhomie, laissant bien entendu entendre que, s’il y a des victimes collatérales, c’est l’état naturel du marché depuis des siècles qui le veut, et que les pauvres doivent bien comprendre que leurs salaires de toute une vie sont à peine celui d’un revenu mensuel de financier. Mais on n’y peut rien, les politiques ont été avertis et ont pris leurs responsabilités. Allez les pauvres et les classes moyennes, comprenez-nous, soyez pragmatiques: « En vingt ans, la production de richesses dans ce pays a augmenté de 70%. En même temps, le nombre de chômeurs s’est multiplié par sept mais cela c’était le prix à payer. Rien n’a été imposé aux gouvernements par les marchés, comme on l’entend parfois. Non, c’est tout le contraire! « .
La leçon est claire dans son cynisme tranchant: oui, ils subissent une double peine , puisqu’ils souffrent de la récession que nous , financiers, avons contribué à mettre en place grâce à  nos grandes magouilles internationales, et qu’ils vont devoir aussi éponger la dette.
Lui succède une sorte de clodo, peut-être un ex-trader, une flasque de whisky à la main qui dit qu’il a été prix Sobel d’économie, puis un hommes d’affaires, amateur d’art qui reconnaît volontiers que le prix du Van Gogh n’est pas donné: 54 millions mais qu’il n’est rien en comparaison des joies que sa vision lui apporte.
Mais ce qui suit: la démonstration mathématique, à coup d’équations authentiques par un professeur d’économie est un grand moment théâtral qui a été puisé aux meilleurs sources: Joseph Stieglitz, Naomi Klein, entre autre et Bernard Maris, le brillant économiste de France-Inter.  Ismaïl Safwan et Patrick Chevalllierfont monter la pression mais sans aucune mayonnaise idéologique: les faits rien que les faits, les chiffres rien que les chiffres : cassant comme des chiffres mais bien réels, avec leur lot de contradictions,comme le fait chaque mois Jacques Livchine dans son fameux kapouchnik à Audincourt.
La démonstration des Prédateur$ va jusqu’ à l’inavouable qu’il faut bien finir par admettre: les Etats démocratiques  européens dont nous sommes si fiers , n’ont absolument aucun moyen de contrôle et les vrais maîtres du monde sont les financiers et les banquiers. Le mécanisme des subprimes, vous allez vite comprendre si vous êtes un peu perdus- et il y a de quoi!- la démonstration est nette,impressionnante de vérité et surtout d’une drôlerie féroce jusqu’à l’absurde. Inutile de vous dire que l’on rit parfois jaune. Mise en scène simple et efficace, tout comme le jeu excellent de Patrick Chevalier qui, à la fin, recadre les choses ,en nous mettant le nez dans notre caca. La morale est amère et  le spectacle se termine avec quelques phrases de ce bel appel à la révolte d’Etienne de la Boétie en 1552 dont celles-ci:  » Ce qu’a de plus ce maître, ce sont les moyens que nous lui fournissons pour nous détruire. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles le sentaient, vous pourriez vous délivrer,  si vous essayez seulement de le vouloir ». Voilà  c’est dit et magnifiquement dit.
Dans la  marée du festival off où le pire par centaines côtoie le meilleur, Les Prédateur$ auront été un moment exceptionnel de bonheur; surtout ne le ratez pas, que ce soit en Avignon, en Alsace, ou ailleurs.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Ange, 15-17  rue des Teinturiers, Avignon à 16 h 30 jusqu’au 31 juillet. 04-90-39-40-59.  

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Papperlapapp

Papperlapapp , texte de Christof Marthaler, Malte Ubenauf, Olivier Cadiot et les acteurs d’après Herbert Aschternbusch, Don Gabriel Amorth, Olivier Cadiot, E.M. Cioran, Dario Fo, Seren Kirkiegard, Professeur Madya, Henri Michaux, Julien Torma, Malte Ubernauf, mise en scène de Christoph Marthaler et scénogaphie d’Anne Viebrock, collaboration à la dramaturgie d’Olivier Cadiot. Musique originale de Martin Schütz, Jean-Sébastien Bach, etc…

1278759909.jpgSur le célèbre plateau de la Cour d’Honneur, un matelas défoncé et brûlé, un haut confessionnal en bois à deux places et quelques rangs de bancs d’église sur un parquet en chevrons,  cinq tombeaux en pierre, dont certains avec matelas, des chaises en bois soigneusement alignées, quelques pots de géraniums sur des surfaces de carrelages anciens, un orgue électronique sous la voûte, et encore des frigos et machines à laver tout blancs bien rangés en ligne, un camion militaire bâché; dans la chapelle en haut, on aperçoit un pianiste.
Le dispositif  scénique d’Anne Viebrok , avec ce qu’il induit d’archéologie au second degré et d’humour, de  dérapage temporel entre papauté et modernité,  ne manque ni d’allure ni de sens dans ce palais médiéval. Et le public ne cesse d’en regarder les moindres détails. Disons qu’il vit les derniers bons moments d’un spectacle qui n’a pas encore commencé … avant un ratage historique tel que le Festival n’en avait jamais connu dans ce lieu mythique où c’est une grande chance pour un metteur en scène d’y réaliser  un spectacle…
Un aveugle avec une  canne blanche télescopique descend seul (????) du camion militaire:  l’affaire parait mal engagée mais bon… Il s’agit d’un guide qui fait visiter le Palais à un groupe de touristes: ils sont tous habillés tristement en marron, gris; les femmes portent des robes très 1950 à la Pina Bausch. Ils marchent souvent  deux par deux, puis vont s’agenouiller sur les bancs, pendant que, dans le confessionnal, un ouvrier meule une pièce de métal en faisant jaillir des gerbes d’étincelles. à travers la grille en bois de la porte.
Peu après une sirène d’ alarme retentit: tout le monde va se cacher, et un homme,  probablement un curé, tout habillé de gris va courageusement retirer d’un caddie suspect…. une petite baguette de pain. Le curé prononce quelques mots. Tous les personnages chantent en chœur plutôt bien. Les hommes s’allongent par terre, les femmes,  disparues un moment, jettent du haut du Palais des Papes des ballots de vêtements sacerdotaux que les hommes vont revêtir quelques minutes avant de les mettre dans la grosse machine à laver à l’avant-scène. Et ensuite de les retirer!
Première et sévère hémorragie de spectateurs; premier et sévère basculement  de  tête de Daniel Cohn-Bendit. Le pianiste, dans un grand silence, joue du Bach, on commence à sentir de sérieux mouvements de contestation dans le public qui va connaître une seconde hémorragie moins discrète que la première : des spectateurs descendent les gradins en faisant du bruit pendant que d’autres font ironiquement: Chut! Chut! Fou rire généralisé à part quelques fans de Marthaler; Daniel Cohn Bendit visiblement peu intéressé ,repique du nez.  Les comédiens marchent en file indienne du côté jardin au côté cour en silence. Quelques spectateurs qui avaient sans doute prémédité leur coup, les imitent en sortant: re-fou rire généralisé; dans cet océan de vacuité et de prétention, ce fut l’un des rares bons moments. On aperçoit un contrebassiste qui joue à l’un des fenêtres du Palais.   Puis il ne se passe strictement rien sur scène: cela doit être pour Marthaler la plus épouvantable des provocations… Comme cette brutale invasion de basses qui font mal  aux oreilles… Désolé, M. Marthaler, on a déjà donné, et vos petites provocations ont un goût nauséeux de réchauffé :  il y a quarante ans  le Living Theater entre autres, avec des moyens plus simples , était beaucoup plus efficace!
Les spectateurs ne sont pas dupes et , devant cette plaisanterie des plus médiocres,ne se gênent pas pour manifester leur désapprobation! Un homme seul sur les bancs d’église se lance dans un monologue mais le public continue à s’ennuyer ferme, à part une petite partie du public qui se réjouit; certes, tout est impeccablement réglé: la mécanique suisse fonctionne mais pour dire quoi? Vraiment pas grand chose!  Il y a aussi quelques allusions aux capotes et à Benoît XVI. Mon voisin allemand me demande où, à mon avis, on peut se faire rembourser; nous lui conseillons de s’adresser à la direction du Festival et lui souhaitons bon courage. Daniel Cohn Bendit repique du nez et l’hémorragie de public se fait cette fois plus sévère mais le spectacle continue, toujours aussi propret, toujours aussi peu passionnant!
Les comédiens, et non des moindres, comme entre autres l’excellent Marc Bodnar et  Evelyne Didi, très humbles, font leur boulot avec beaucoup d’humilité malgré tout, alors que la grogne des spectateurs s’amplifie. Il y a une grande de pièce de tissu  projetée sur le mur du Palais. Les hommes à un moment s’allongeront sur les tombeaux dont l’un montera et redescendra plusieurs fois avec changement de partenaire à chaque fois,  puis ce sera au tour des femmes d’y prendre leur place en faisant leur lit . Là aussi Marthaler et son complice Olivier Cadiot  doivent trouver que c’est du dernier chic. Mais, quand autant de spectateurs désertent un spectacle, c’est qu’il doit y avoir quand même un petit ennui, même, répétons-le , quand tout est impeccablement réglé. Il y aura à la fin quelques timides rappels et les comédiens ont préféré-on les comprend- s’éclipser rapidement devant les huées du public où il y avait quelques inconditionnels ravis de ce qui n’ a même pas l’allure d’ une bonne farce de potache.   L’humour de Marthaler est du genre pesant, et, à part quelques déplacements en groupe de comédiens, l’ensemble, sans invention, sans parti pri , sans véritable provocation théâtrale, n’a pas du tout la force de certains happenings. Que sauver de ce ratage? uelques chants en choeur, quelques gags mais même les extraits de texte éparpillés, sans unité  ne peuvent pas faire  sens dans toute cette vacuité. Le salut final était des plus houleux -même si, soyons justes,  il y a eu quelques applaudissements- mais les pauvres comédiens ne devaient pas  se sentir très à l’aise. On veut bien que Marthaler, d’habitude plus inspiré, soit, comme l’annonce fièrement le programme » un observateur du monde et un poète inspiré » et qu’il reste » animé d’une volonté d’établir un dialogue avec ses contemporains, en étant toujours « ici et maintenant ». ( sic!).   Mais on se demande comment une pareille création a pu voir le jour et il aurait sans doute mieux valu arrêter les dégâts avant. Le ministre de la Culture, venu le soir de la première,  était furieux, et on le comprend. A quelque chose,  malheur est bon et la leçon est claire: le festival s’il continue dans cette lancée faussement avant-gardiste et d’une rare prétention, est en train de se tirer une balle dans le pied, et ce qui aurait pu être une pochade sympathique d’une heure sur l’histoire des papes ou quelque chose de similaire, devient d’un ennui profond en deux heures et demi dans un haut  lieu théâtral qui ne méritait franchement pas ce genre de ratage… dont vous pouvez avoir une idée en regardant Arte.
Quelques minutes vous suffiront sans doute pour mesurer l’étendue des dégâts. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que ce genre de choses ne fera pas date dans l’histoire du théâtre contemporain.

 

Philippe du Vignal

Palais des Papes jusqu’au 17 juillet. Retransmission en direct le 17 sur Arte

 

La Casa de la Fuerza

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  Angelica Liddell , bien connue en Espagne, l’est moins en France où elle a seulement présenté un spectacle au Centre dramatique de Bordeaux il y a quelques années. Comment parler de ce spectacle en espagnol surtitré ( plutôt bien ) qui dure plus de cinq heures avec une pause de dix minutes et une autre d’une demi-heure vers une heure et quart du matin? Sans être réducteur, sans tout raconter- ce qui est impossible, puisqu’il n’y a pas vraiment de scénario et qu’il participe autant de ce que l’on a coutume d’appeler « performance  » et « installation » dans les musées d’art contemporain, que d’un spectacle théâtral au sens habituel du terme
   Essayons cependant de vous en donner un idée juste, ce qu’ aucune  vidéo ne pourra vraiment faire, pour que vous ayez aussi envie de le voir. Même si nous avons des réserves, il y a- malgré quelques passages à vide- une telle force de provocation, une telle liberté de ton, un tel manque de pudeur physique, qu’il est impossible d’y être indifférent: l’émotion et les sentiments personnels jouent un drôle de ballet  avec la simulation. En tout cas, on ressort de là aussi sonné( au meilleur sens du terme ) qu’aux premiers et éblouissants spectacles de Bob Wilson,  Pina Bausch ou Tadeusz  Kantor, auxquels Angelica Liddell fait ouvertement référence.
 La scène est nue: il y a juste  un petit avion d’enfant, rose bonbon, une petite table au plateau en stratifié avec quelques canettes de bière,deux cagettes sans doute pleines aussi de bières, un canapé et une vingtaines de fleurs en pot, un tas de citron, et attendant sur le côté, trois jeunes femmes en robe longue: rouge, bleue et noire; dès la première minute, on a repéré Angélica Lidell, en noir, une véritable boule d’énergie qui tient à elle seule tout le spectacle.
 Une petite fille arrive dit quelques mots et monte dans son avion  qu’elle fait avancer en pédalant…. Puis les deux autres jeunes femmes enlèvent leur slip blanc, et appuyés sur leurs chaises renversées montrent leur sexe, et Angélica Liddel au micro raconte ses expériences amoureuses, crûment, sans, et,  avec- comment dire les choses autrement – aucune pudeur. Du genre: Un soir il m’a filé une raclée en me disant: avec tout ce que tu m’as fait, tu l’as bien mérité ».  » On confond si souvent le respect et la soumission ».  » J’ai désiré ne plus aimer mais quelle plaie d’être seule! J’ai besoin d’aimer « . Les phrases tapent sec et juste: on n’est pas dans la frime ou le faire semblant. C’est un beau texte qui est d’une autre classe que celui de Virginie Despentes…
   « L’impudeur m’a offert une liberté brutale. Rompre la barrière de la pudeur suppose un effort »,remarque la jeune auteur- metteuse en scène qui avoue convoquer à nouveau des sentiments qu’elle a surmontés. Les jeunes femmes s’embrassent ensuite goulûment sur la bouche, tout en continuant à s’envoyer des bouteilles de bière.
Puis un orchestre de  six mariochis, costumes et vaste chapeau noir accompagnent Angelica Liddell qui hurle au micro:une chanson populaire: « C’est la faute à l’amour, j’y peux pas grand chose. »…Les musiciens jouent et chantent une drôle de chanson sur la mort puis s’en vont, pour ne réapparaître qu’au moment du salut final, histoire sans doute de montrer qu’on peut rester entre femmes ; elles les embrassent et leur font des signes d’adieu, pendant que deux tubes fluorescents blancs font des efforts désespérés pour ne pas clignoter.

 Elles regarnissent la tables de bouteilles de bière qu’elles boivent en silence pendant plusieurs minutes. Exaspérant? Non, cela sonne tellement vrai que l’on regarde tous fascinés, alors qu’il n’y a précisément pas grand chose à voir si l’on se réfère aux normes théâtrales traditionnelles.  Angelica Liddell a une façon magistrale et bien à elle de savoir gérer le temps.
Seuls quelques  spectateurs s’enfuient discrètement… au moment où où les jeunes femmes se dénudent les seins sur des morceaux de Bach joués par Glenn Gould. C’est, bien sûr, réglé au centimètre, et les lumières très douces donnent un côté onirique aux images superbes conçues par Angélica Liddell. On entend au loin les cris des spectateurs du match de la finale de foot dans les café proches de la place des Carmes…

  Les fâcheux remarqueront sans doute qu’il y a du Pina Bausch dans l’air; bon, et après, c’est tant mieux, et la grande dame aurait sans doute été ravie des propositions visuelles de la jeune Espagnole!
  Un violoncelliste-chanteur italien l’accompagne quand elle raconte une histoire d’amour à Venise qui a fort mal tourné où elle radicalise son choix .Elle s’implique avec lucidité sur le plan émotionnel quand elle revient sur cet épisode douloureux de sa vie, dont elle a tiré un journal intime à titre d’exorcisme. Pas de tricherie: c’est ce qui fait la force de son texte; on pense bien sûr aux récits de Catherine Millet qu’elle a sûrement lus. » Parce que j’étais tombé folle amoureuse d’un autre, je m’étais définitivement séparée du seul homme qui m’ait jamais aimé. J’ai commencé à entailler mon corps pour qu’il le voie ». (…) Il a commencé à me cogner pas physiquement mais n’empêche cela fait très mal ».
  Ce qu’Angélica Liddell fera effectivement plus tard dans le spectacle, en recueillant le sang qui coule de ses genoux sur des linges blancs qu’elle offrira à ses compagnes. Une infirmière viendra sur scène pour leur faire des prises de sang qu’elle recueillera dans de petits tubes qu’elles feront ensuite calmement couler sur leur longues chemises blanches. Cette fois c’est du Gina Pane dqui est dans l’air mais ma voisine  ne semblait pas bien supporter la chose et voulait à tout prix sortir…
Sur un petit écran défilent des images de la guerre à Gaza qui avait justement lieu quand Angélica était à Venise avec son amoureux, et qu’elle photographiait ( dit-elle), tout en essayant d’y voir plus clair dans ses sentiments. La mort en direct, mais,  constate-t-elle avec amertume: le sexe choque plus que la guerre. Et comme pour mieux enfoncer le clou, si l’on peut dire, le violoncelliste joue allongé un extrait du fameux Nisi dominus de Vivaldi… pendant qu’elle lui donne à manger quelques cuillers de tiramisu dont l’origine du nom a donné naissance à une violente dispute avec son compagnon.

  Et elle avoue l’impossible: « Plus personne ne désirait mon corps… Chacun est seul avec sa force et sa résistance… j’étais devenue une pute gratuite… Quand tu n’as pas d’amour véritable,et que tu n’as plus vingt ans, tu prends n’importe quel succédané d’amour ». Quitte à être bonne par naïveté ou par auto destruction à vouloir supporter n’importe quel viol vaginal ou anal, et accepter de recevoir la nouvelle raclée de sa vie jusqu’à « te faire passer la joie de vivre »! Pourquoi tant de malheur comme accepté lucidement?
Douceur, humiliation, souffrance,douleurs physiques et morales, sens aigu de la mort, résistance individuelle, Angélica Liddell dit tout cela comme dans une sorte de rituel qu’elle a dû , en tant que femme construire patiemment  Jusqu’à l’explosion finale:  » « Je me fous des Palestiniens, des Juifs et de tous ces putains de théâtreux. Et elle raconte ses petits voyages sexuels grâce à la webcam:  » Ils jouissent, je jouis . quand tu as pris des raclées, mieux vaut pratiquer le non-sentiment; je suis une bolchévique de la chatte. Si je suis exclue de l’amour, j’ai le droit de me détester ». J’aimerais tuer, dit-elle, allongée sur la scène avec ses deux compagnes et le violoncelliste. « L’opinion nous divertit, la pensée nous emmerde. La souffrance est un choix ». Autant dire, on l’aura compris,  qu’elle ne mâche ni ses mots ni ses gestes.

  Les trois jeunes femmes  font rouler un bloc d’argile rouge d’un mètre cube d’où elles extraient quelques boules pour en faire de très petites figurines dans un silence complet qu’elles posent sur le bord de vieux canapés trois places qu’elles ont transportés elles-mêmes, et qu’elles enlèveront encore toutes seules une demi-heure plus tard. On est bien dans la performance, au sens artistique et, comme c’est le plus souvent le cas, au sens physique. du terme. En robe blanche, les trois jeunes femmes cassent des bouquets de fleurs sur les canapés puis vident une vingtaine de sacs de charbon pour en former un tas au centre de la scène, tas qu’elles étaleront ensuite consciencieusement avec des pelles ad hoc vers les coulisses. Duchamp pour les pelles et Beuys pour le charbon, auraient été contents…
  Entracte: il y a sur scène maintenant onze croix de bois rouges- souvenir kantorien?- et une carcasse de voiture sans portes aux vitres explosées d’où surgissent des brassées de fleurs, et sur la droite un vieux canapé. Chansons populaires espagnoles: deux jeunes femmes enceintes dont l’un en mini-jupe pailletée racontent les violences faites à des centaines de très jeunes femmes mexicaines en particulier dans l’Etat du Chicahuahua: viols en série, tortures et mises à mort, dont les auteurs ne risquent pas grand chose. Cela part sans aucun doute de bons sentiments mais c’est sans doute la partie la moins intéressante du spectacle…
Ensuite il y a, comme un retour final, à quelque chose de plus théâtral, quelques répliques des Trois Soeurs, et, de nouveau, de la  musique de Bach ; un colosse aux épaules et bras impressionnants entre alors en scène et  renverse la carcasse de la voiture, après avoir soulevé une grosse bille de pierre. La lumière descend lentement et  la lente descente aux enfers imaginée par  Angélica Linddell est accomplie: les jeunes femmes , éreintées, saluent et la moitié environ des spectateurs qui sont restés leur font une longue ovation. ll est trois heures et quart: coïncidence, c’était aussi l’heure de la fin du fameux Regard du Sourd de B. Wilson au Festival de Nancy, il y a de cela bien longtemps…

  Voilà: sans doute trop vites dites, quelques unes des images d’un  spectacle exceptionnel qu’il faut savoir mériter, en oubliant quelques faiblesses…A mi-chemin, on l’a dit entre une performance/ installation plastique, le spectacle est sans doute trop long,  et la dernière partie d’une demi-heure seulement aurait pu être abandonnée. Mais quelle vitalité, quelle intelligence, quelle beauté visuelle et sonore! Il y a un signe qui ne trompe pas: le public est resté jusqu’au bout, malgré la  durée du spectacle, d’une attention remarquable. ce n’est jamais ni ennuyeux ni vulgaire et  Vincent Baudriller a eu raison d’inviter Angélica Liddell. Essayez absolument de le voir tel qu’il est aux Carmes dans la douceur de la nuit d’Avignon. Vous ne le regretterez pas, ou alors n’hésitez pas à nous le dire!

Philippe du Vignal

 Attention: jusqu’au 13 juillet inclus seulement, spectacle en espagnol surtitré vu le 11 juillet. Cloître des Carmes. Festival d’Avignon.

  

Le festival off en Avignon.

pont.jpgLa question que l’on nous pose souvent mais nous n’avons pas vraiment les clés avant d’être sur place: comment s’y retrouver dans cette jungle de plusieurs centaines de spectacles où le meilleur côtoie souvent le pire, et où toutes les jeunes compagnies considèrent souvent, et malheureusement à tort, qu’Avignon est un précieux sésame et une chance inespérée de trouver la structure qui les accueilleront et.. qui les feront vivre.
  Alors,  déjà quelques pistes: commençons par les lieux connus depuis longtemps:  à la Chapelle du Verbe Incarné, dirigée par Greg Germain et Marie-Pierre Bousquet le 15 juillet à 10 h 30, le film de Manthia Diawara qui a suivi le grand poète Edouard Glissant sur le Queen Mary II pour une traversée de l’Atlantique; Edouard Glissant sera « présent »,  en liaison depuis la Martinique, et c’est un homme aussi passionné que passionnant. Inutile de vous dire que vous avez intérêt à réserver… D’autant plus que l’entrée est libre!
  Il y a aussi deux jeunes femmes remarquables;  chacune dans un genre différent: au Théâtre du Chêne noir dirigé par Gérard Gélas, celui qui, en 68, mit le feu aux poudres avec un spectacle écrit et mis en scène par luiLa Paillasse aux seins nus qui fut aussitôt interdite par le préfet du Gard pour « risque de trouble à l’ordre public et atteinte à la personne du chef de l’Etat » sans crainte du ridicule!
L’acteur principal un inconnu ( Daniel Auteuil, si, si c’est vrai) tomba malade et Gélas dut le remplacer mais très peu de gens purent voir la pièce ce  qui, paradoxalement, l’aida beaucoup en le plaçant  tout de suite sur orbite. Donc chez Gélas, vous pourrez voir Alice Belaïd qui vient de remporter un Molière pour Confidences à Allah qu’il a mis en scène .
laylametssitanecolor.jpgIl y a aussi Layla Metssitane, une autre jeune femme à la fois intrépide et talentueuse, à l’énergie sans défaut qui monte et qui joue  des extraits de Stupeurs et tremblements d’Amélie Nothomb; c’est à Présence Pasteur à 12 heures 15;
  Gélas crée cette année dans son Théâtre du Chêne noir: Ernesto Che Guevara, La dernière nuit de José Pablo Feinman. Et il a invité  Jérôme Savary- inoxydable et généralement haï par une bonne partie de la profession… Après avoir dirigé Chaillot et l’Opéra- Comique, il continue à faire des mises en scène un peu partout à l’étranger; et il a mis en scène Paris Frou Frou avec son vieux copain Michel Dussarat, excellent comédien mais aussi costumier;  c’est encore on s’en doute du théâtre dans le théâtre mais aussi une occasion de voir Dussarat et  les costumes du Magic Circus qui lança Savary, il y a… plus de quarante ans.
  Pas très loin au Théâtre des Carmes, d’André Benedetto qui crut bon de  s’envoler l’an passé à la même époque, on pourra voir Urgent crier, avec des textes et des poèmes de lui,  par ses amis acteurs, musiciens et performeurs. Une occasion aussi pour beaucoup de découvrir un homme attachant qui fit partie du paysage théâtral avignonnais.
  Philippe Avron qui fut autrefois  comédien chez Vilar et qui vient souvent au Festival, monte cette année Montaigne , Shakespeare , mon père et moi avec la collaboration  d’Alain Timar, le directeur du Théâtre des Halles qui l’accueille à 19 h 30. L’humour et l’impertinence du grand comédien au service de Montaigne, cela donne très envie d’aller voir. Dans ce même Théâtre des Halles, Timar met en scène une adaptation de Simples mortels du roman bien connu de Philippe de la Génardière.
  Vous pourrez aussi avoir une bonne occasion de voir cette pièce incroyablement violente et la plus jouée de l’Autrichien Werner Schwab Les Présidentes qu’avait magnifiquement joué la regrettée Christine Fersen: c’est à Présence Pasteur à 16 heures, mise en scène par Françoise  Delrue.
Edith Rappoport vous recommande: KING KONG THÉORIE  (voir son article)  Du 7 au 27 juillet à 21 h 05, la manufacture Avignon www.lamanufacture.org

 

  Signalons aussi,  loin du bruit ,de la fureur et de la chaleur d’Avignon, la 37 ème édition des  Rencontres d’été de la Chartreuse de l’autre côté du Rhône,  avec tout un programme de spectacles comme La Mort d’Adam de Jean Lambert-wild, ( voir Le Théâtre du Blog)  et sur une  thématique associant des gens  de théâtre et des scientifiques l’opération: Théâtres du Globe avec nombre de performances, spectacles installations, lectures, conférences ,dont celles de Frédéric Ferrer à l’origine, géographe devenu metteur en scène ,sur l’importance de la glace dans la compréhension du monde.
  La suite du programme après demain….

Philippe du Vignal
 

Entretien avec Jean Lambert-wild.

Entretien avec Jean Lambert-wild.

 jean.jpg Jean Lambert-wild, qui passa les dix sept premières années de sa vie à La Réunion,  fut d’abord acteur, puis metteur en scène et fut un jour nommé  à la tête de la Comédie de Caen à 34 ans où il succéda à Michel Dubois; il a monté cette année Le Recours aux forêts sur un texte du philosophe Michel Onfray, et une libre adaptation de La Chèvre de Monsieur Seguin d’Alphonse Daudet, spectacle qui sera aussi présenté en Avignon.
Exigeant avec lui-même, créateur hors normes , s’il ne craint pas d’arborer sa casquette de directeur de centre dramatique avec les responsabilités que cela suppose,il a surtout , chevillée au corps, la volonté d’accomplir une œuvre personnelle, autant sur le plan du texte que sur scène.Mais  il n’est bien, dit-il qu’entouré de ses partenaires, que ce soit pour la musique, la vidéo, la scénographie, l’art de la magie, et bien entendu, l’équipe technique et administrative son théâtre: Comédie de Caen et Théâtre d’Hérouville. L’homme, simple et direct,
sait de quoi il parle…

- Il y a beaucoup de gens dans le milieu du théâtre contemporain qui vous prennent comme une sorte d’électron et qui ont un peu de mal à vous situer…

-  Ce n’est pas étonnant. J’ai toujours revendiqué,et ce n’est pas d’hier, un travail personnel d’écriture et un travail d’équipe, en particulier avec mon compositeur Jean-Luc Therminarias qui m’accompagne dans mes projets depuis douze ans mais aussi, l’an passé,  avec des artistes comme avec Carolyn Carlson pour Le Recours aux forêts. J’aime bien, ou plutôt  je ressens profondément la nécessité de bouleverser les codes de la narration.
Pour  La Mort d’Adam, j’ai demandé à  François Royet, scénographe et chef constructeur une machine à jouer exceptionnelle et avec Thierry Collet, magicien et comédien qui fut élève au Conservatoire,  des effets que j’ai intégrés au spectacle. Ce  sont des gens qui ont une grande culture théâtrale qu’ils savent mettre au service d’une création, humblement mais avec un grand savoir-faire et  beaucoup d’efficacité.

   En fait,  ce que j’aime dans le théâtre, c’est que les gens puissent y  trouver leur autonomie; d’accord, c’est moi qui dirige et  qui ai le regard final, parce que c’est indispensable et , croyez-moi, j’ai une mémoire éléphantesque mais je leur fais totalement confiance. Parce que je suis certain d’être entouré de gens ultra-compétents qui arrivent toujours à trouver la solution dont j’ai besoin et qui, surtout, savent accompagner un projet.
 François Royet possède  à la fois une formation  de menuisier-charpentier, de machiniste,mais a aussi été chef-opérateur de cinéma…et cinéaste: c’est lui qui a tourné ce beau documentaire sur le monde des exclus et vous l’avez vue: la scène qu’il a construite ressemble beaucoup aux magnifiques scènes en bois du 18 ème siècle;  quant à Thierry Collet, il sait tout de la magie traditionnelle, je le connais depuis quinze ans  mais il se sert aussi  de moyens électroniques  sophistiqués. pour moi, la magie participe d’une réflexion profonde sur le théâtre et j’ai une obsession : retrouver le savoir-faire et les techniques du théâtre à l’italienne pour faire pénétrer le spectateur dans une espèce de fantasmagorie. Il y aura, je pense une relation très particulière avec le public quand il verra le mouchoir voler au-dessus de la scène, faire un tour dans la salle puis revenir à son point de départ.
   Thierry Collet, lui, a toujours eu une réflexion dramaturgique, et il cherche à lier magie et perception/quête de sens; ce n’est pas pour rien qu’il a travaillé avec des gens comme Kokkos ou Laurent Laffargue, et qu’il enseigne aussi au Conservatoire. Tous sont comme des « traducteurs » de ce que je veux scéniquement parlant: ils me sont d’une aide très précieuse.

-  Et cette Mort d’Adam, c’est un voyage de retour vers l’enfance disparue avec votre fils  comme guide, comme une sorte d’Hermès…

  Oui, je dirais que c’est comme une  mélopée qui est un des éléments de cette grande fresque personnelle que je peins depuis pas mal d’années: L’hypogée avec trois Mélopées, trois confessions: Crise de nerfs-Parlez moi d’amour  que je n’avais pas pu présenter au Festival, en 2003.
   Autour précisément de cette île de mon enfance où j’essaye de raconter , à travers la vie d’un taureau appelé Adam, qui est mort et que j’ai mangé avec ma famille, et c’est le sacrifice de cette bête qui me rend particulièrement attachante l’histoire fameuse du Minotaure qui me fascinait quand j’étais enfant. Et  cette  autobiographie un peu fantasmée, c’est celle de mes racines,toute la part un peu sauvage qui a construit mon identité. C’est la fable  qui m’intéresse dans  cette quête incroyable du passé et de l’enfance, dont on sait pas trop , dans le cas de cette Mort d’Adam, ce qu’elle comporte de réalité ou d’imaginaire d’imaginaire; beaucoup de choses enfouies  étaient encore présentes ( les parfums de la nature, l’odeur de la terre mouillée, etc..), quand je suis retourné il y a quelques mois à la Réunion pour filmer certains paysages qui font partie de ce spectacle. C’est impossible mentalement pour moi  de m’échapper de cette île…
   Pour en revenir à l’enfance, j’avais emmené là-bas Camille mon fils et ce thème des relations père/fils et de l’enfance est aussi celui qui est,  bien sûr, au cœur de cet autre spectacle qu’est cette adaptation de La chèvre de M. Seguin. L’enfance , c’est surtout la continuité de l’enfance qui ne cesse de me surprendre, même arrivé à l’âge adulte et   père de deux jeunes enfants. C’est ce que j’ai voulu montrer dans les images de ce film, avec cette relation si particulière entre un père et son fils.
   Vous avez parlé tout à l’ heure d’exorcisme: oui, c’est cela, j’ai vécu dix sept ans à la Réunion et seul, le théâtre, me semble-t-il, me permet d’accomplir cet exorcisme des dieux  et de mes peurs. Pas le cinéma.
Ce qui est irremplaçable au théâtre, c’est cet  espace de vie et de mort à la fois, cet espace hors normes:  comment imaginer un théâtre sans public? Une représentation participe de  tout un rituel et je crois que je travaille sur des ellipses et surtout sur un échange de signes entre la salle et la scène, grâce aussi à la narration de la fable que je fais dire par Bénédicte Debilly.
Le spectateur verra les images du film de François Royet et entendra le texte sans  qu’il ait nécessairement un lien entre les deux, et ce sera au spectateur de relier cette fable à son histoire personnelle à lui.

- Pouvez-vous nous parler de Jeremiah McDonald, seul acteur mais silencieux  qui est sur scène?

 - C’est en surfant sur You Tube que je l’ai découvert, grâce à une incroyable ressemblance avec moi qui m’a aussitôt frappé. Comme une sorte de sosie… Et ensuite,  j’ai découvert  son personnage de clown et la série de courts métrages assez étonnants qu’il a réalisés, alors qu’il gagnait sa vie comme contrôleur de parking… Et, à son étonnement, je l’ai fait venir des Etats-Unis : il a accepté, et je l’ai engagé comme artiste associé à la Comédie de Caen. Il ne parle que quelques mots de français mais  je communique avec lui en anglais et il est d’une rigueur tout à fait remarquable dans le travail sur scène.

 - Comment voyez vous votre avenir théâtral?

 - Bonne question! Ce qui compte pour moi, c’est de parvenir à boucler mon  projet d’écriture et de le mettre en scène; ensuite,  j’irai vendre des crêpes en Bretagne!  Ou bien  je ferais du théâtre mais  tout à fait autrement!  Après tout, j’ai commencé le théâtre à 20 ans à partir de zéro, j’ai été à l’ école de la marine marchande, j’ai joué de petits rôles  chez  Langhoff, et puis enfin, j’ai travaillé avec Michel Dubois… Donc je verrai bien,  mais,  en ces temps difficiles, une chose  dont je suis sûr, c’est  que le théâtre peut être un lieu de rassemblement des énergies  qui appartient à tous, un véritable bien collectif, un lieu où peuvent œuvrer des artistes engagés dans des processus de création différents. Et je reste convaincu qu’il n’y a que le théâtre pour accomplir cette mission…

Philippe du Vignal

 A Caen, mai 2010

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