Candide ou l’optimisme

Candide si c’est ça le meilleur des mondes…, d’après Voltaire, adaptation de Maëlle Poésy et Kevin Keiss, mise en scène de Maëlle Poésy

 

Candide 029∏Vincent ArbeletÀ côté des Lettres philosophiques et de son  Dictionnaire, publié trente ans plus tard, Candide ou l’Optimisme (1759), considéré comme son chef-d’œuvre, revient sur la définition de la plupart de ses idées sur la liberté, la politique, la religion et la littérature...
   Effectivement, le héros éponyme de ce conte, pour retrouver la jeune fille qu’il aime, parcourt le monde dont il va éprouver l’horreur, à travers  massacres, injustices, fanatismes religieux, intolérance et esclavage. Sans compter les catastrophes naturelles : violents tremblements de terre  et tempêtes suivies de naufrages.
Ce Candide que Maëlle Poésy met en scène avec un bel esprit inventif, se présente comme une aventure urgente, vivement narrée, et  comme une leçon implicite de scepticisme élaborée à partir des choses pratiques de la vie et du monde.  Ainsi l’amour du jeune Candide pour Cunégonde est ici bousculé par les préjugés sociaux et la réalité des guerres infernales que les hommes aveuglés entreprennent absurdement.
Au passage, Voltaire égratigne les croyances religieuses rivales qui se proclament vérités, imposées aux hommes dans un monde misérable où règne la folie des grandeurs de quelques-uns qui rêvent, une fois au pouvoir, de conquêtes menées à coups de brutalités guerrières et de massacres. Les relations des hommes entre eux ne connaissent d’autre alternative que celle du maître et de l’esclave ; les blancs, du côté du maître, et les noirs, de l’esclave.
Le jeune Candide est un bâtard, éduqué par le précepteur Pangloss, au château du baron de Westphalie qui l’a recueilli enfant, et élevé auprès de son fils et de sa fille Cunégonde, même s’il ne saurait y avoir entre les jeunes gens la moindre complicité sociale. Pangloss, en bon disciple du philosophe Leibniz, est convaincu que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ». Mais le baron chasse Candide, amoureux de Cunégonde; il errera de par le vaste monde, mu par une seule obsession : la retrouver…
Cette épopée multiplie récits, événements réels, apartés, dialogues, commentaires de Candide lui-même qui achève son initiation, et constitue donc  un véritable défi pour qui veut le porter à la scène. Après une présentation frontale, devant un rideau de fortune, des personnages qui portent leur ballot de vêtements, la fête commence, avec, posé au sol, un piano de projecteurs frontaux.
Les acteurs déclament, et vivent ici avec fureur la succession des événements : mises en demeure oratoires, courses effrénées, hommes qui, comme des paons, font mentalement la roue dans leurs conquêtes exterminatrices, effondrement des victimes, dont Candide et ses amis, qui se réveillent, avec la volonté d’en découdre et de ne pas se soumettre aux vainqueurs.
Gilles Geenen, Marc Lamigeon, Roxane Palazotto et Caroline Arrouas – jouent, avec une gourmandise pleine d’allant et de santé, tous les personnages: bourreaux et victimes, hommes et femmes, jeunes et vieux. Jonas Marmy, heureusement inspiré, n’incarne pas, lui, un Candide naïf et passif, mais conserve un tonique esprit de révolte contre la folie d’un monde décevant…  Un vrai Candide, enfin de notre temps, vif, réactif et autonome.
Les  personnages imaginés par Voltaire,  étranglent leur tristesse, oublient leurs souffrances, dansent leur joie, puis rassemblent leur énergie, sans jamais freiner leur ardeur.
Paisibles dans telle scène, indisciplinés et turbulents dans telle autre, mais… jamais là où le spectateur les attend. Les voici au Portugal sur une terre tremblante, soumise aux fureurs volcaniques ; ils se tiennent à peine debout, et, sur le point de s’affaisser, tombent puis se rattrapent au dernier moment.
 Ce sont eux qui déplacent les structures de barreaux en fer sur roulettes, installent les micros, ou traînent la poussette éclairée d’une loupiotte, d’un protestant hollandais vagabond, ou font glisser sur la scène, le trône d’un puissant jésuite et prédateur au Paraguay.
Au moment des tempêtes, les passagers d’un bateau se tiennent à un bastingage fragile et brinquebalent d’un côté à l’autre sans répit : le tournis atteint le public de ce spectacle dont les interprètes  ne sont jamais à bout de souffle et continuent à se battre pour « être ».
Un Candide à la vitalité scintillante dans cette incarnation des événements du monde, et dont le public devient lui aussi philosophe…

Véronique Hotte

 Théâtre de Vanves, du 28 novembre au 2 décembre. T : 01 41 33 92 91

 

 

 

 

 


Archive de l'auteur

Bad Little Bubble B

Bad Little Bubble B. conception et mise en scène de Laurent Bazin, co-écriture : Cécile Chatignoux, Céline Clergé, Lola Joulin, Mona Nasser, Chloé Sourbet.  
 
p183761_2Bad Little Bubble B., au titre énigmatique, a été créé l’an passé au Théâtre de la Loge. « Nous voulions d’abord, dit Laurent Bazin, un titre ouvert qui ne nous enferme pas dans une forme, ou dans un programme implicite. Ce titre improbable laissait le droit à l’improbable. Il y avait aussi l’idée d’une élaboration bulleuse, (…) Le B final renvoie à certaines obscénités qui abondent dans la culture pornographique:  Bubble Butts/ Gros culs ronds. »
S’emparer d’un thème comme celui de la pornographie, même si le metteur en scène précise que la dite pornographie « est moins le sujet que l’origine »,  a quelque chose d’audacieux. Quoi de plus difficile à traiter et à (re)présenter? « Cinq femmes mettent à l’épreuve notre voyeurisme, dit la note d’intention. (…) Laurent Bazin entremêle l’éloge plastique du genre pornographique et sa critique.(…) »
   «T’es mort, y a du sang partout…»; voix off, ambiance dérangeante, éclairage en clair-obscur : c’est la première scène de ce spectacle construit en plusieurs séquences entrecoupées de noirs, avec saynètes, ou tableaux chorégraphiés (qui sont les moments les plus réussis) .
Laurent Bazin invite ainsi le public à se confronter sans détour, à la fascination exercée, encore et toujours, par la pornographie et ses pratiques; ce jeune metteur en scène a placé le corps féminin au centre de son spectacle; il l’y représente dans tous ses états, et à travers diverses situations. Par exemple, dans un colloque consacré au thème de la pornographie, tableau qui ne manque pas d’humour mais trop caricatural, ou
une audition d’actrices venues de l’Est, ou encore une thérapie de groupe pour lutter contre l’addiction aux images pornographiques…
Le spectacle présente une belle qualité visuelle, et certaines images sont fortes, poétiques et jamais vulgaires. La question du corps féminin,  de son exploitation, de sa souffrance et de ses revendications, grâce à un travail du son très abouti, et à une gestuelle évocatrice mais esthétique, parvient,  par instants, à franchir le seuil du simple malaise, ou de l’agacement que l’on peut éprouver.
Mais on reste perplexe quant à la profondeur du propos, et au désir du metteur en scène et de sa compagnie, de mettre à distance cette fascination pour les images pornos.
Malgré la belle et audacieuse interprétation de Cécile Chatignoux, Céline Clergé, Lola Joulin, Mona Nasser et  Chloé Sourbet, on est un peu surpris par l’absence d’interprète masculin, même muet, ou en voix off.  Laurent Bazin semble ne pas avoir su aller au-delà de la fascination et du charme qu’il subissait, quand il a mis en scène ses interprètes.
Rien ici, en effet, ne vient susciter la réflexion critique et le questionnement sur un thème aussi complexe. Et ce n’est pas la maîtrise, esthétique et habile, du son, des images et de la gestuelle qui permet à ce spectacle d’influencer notre sensibilité et notre pensée.
 Bad Little Bubble B. s’était vu décerner le prix du jury au Festival Impatience...
 
Elisabeth Naud
 
Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 6 décembre.
 
 
 

Marathon Tchekov

marathon

Marathon Tchekhov, mise en scène d’Urszula Mikos

 

Course de fond, et course de vitesse; le pari: monter cinq pièces de Tchekhov en deux mois et demi, avec onze jours de répétition seulement pour chacune et, au total, quarante-quatre comédiens, hommes et femmes, jeunes ou non, expérimentés ou débutants, avides de relever le défi. Ils l’ont fait. Urszula Mikos est une chercheuse, on le sait, il faut ajouter qu’elle trouve.
On ne va pas raconter ici Le Sauvage (souvent traduit par L’Homme des bois, première version d’Oncle Vania), ni Ivanov, Platonov, La Mouette ou Les Trois sœurs. On essaiera juste de se remettre en mémoire le monde qu’il a construit, sur une classe sociale insatisfaite et pleine d’espérance, futile, attachée à ses petits et grands privilèges dont elle devine aussi la fin.
Cela ressemble-t-il  à notre monde, plus de cent ans après ? On le dirait bien, à voir la modernité des spectacles proposés, sans aucune tricherie avec les textes, même si d’infimes improvisations s’y glissent, histoire de faire un clin d’œil à notre quotidien. Ce que l’on voit, ce sont des émotions, les comportements dictés par ce que Spinoza appellerait des « passions tristes », comme l’avarice, mais aussi par les passions flamboyantes et décevantes de l’art, de l’amour…
Écrire, quel supplice ! répond Trigorine à Nina, La Mouette, fascinée par la « gloire » de l’écrivain. « Amo, amas, amat », récite exaspérée la Macha des Trois Sœurs à son insupportable professeur de mari, mais celui qui vous met une larme aux yeux, c’est lui, ce ridicule, mis en face de l’adultère, et qui continue à aimer…`
Mais on a dit qu’on ne raconterait pas. Ce travail passionné donne une vie extraordinaire aux textes de Tchekhov. Le fait de travailler vite oblige sans doute à donner des fulgurances qu’un travail de polissage userait peut-être. Quand on n’a pas le temps de finasser, on va droit au but, ou on le rate, mais peu importe, on est dans un mouvement qui libère les vérités de la pièce. Et l’on arrive à l’essentiel : émotion et pensée.
  Prenons le cas d’Ivanov, pièce moins souvent jouée que d’autres, peut-être, parce que c’est l’une des plus cruelles. L’acteur du rôle-titre n’a rien de fascinant, alors qu’il est censé être adoré de sa femme, qui a tout quitté pour lui, et par la jeune voisine qui en fait un dieu. Là, est la trouvaille : Tchekhov n’idéalise ni ne condamne personne, ses personnages s’en chargent…
Cet Ivanov effacé se charge de vérité au fil de la pièce, la sienne, d’homme déçu dégoûté de lui-même : l’être lumineux qu’attend sa jeune voisine n’existe pas. De même, la Macha de La Mouette « qui porte le deuil de sa vie » donne une interprétation très rock,  « no future » qui secoue très intelligemment. Et ainsi de suite, comme dirait le vieux Sorine…
Généralement, Urszula Mikos a pris comme un malin plaisir à décaper les représentations traditionnelles qu’on se fait des personnages tchekhoviens : ça gratte, ça interroge, ça revitalise, et ne trahit jamais. Quoi de neuf ? Tchekhov.
Voilà, le théâtre est un art vivant et éphémère. Ce marathon ne sera pas couru une seconde fois, du moins sous cette forme. En revanche, ne manquez pas, à la Fabrique MC11, la reprise de La Pensée d’après Leonid Andreïev, adapté et joué par Olivier Werner (Voir Le Théâtre du  blog). Ni celle de Trio, d’après Bogoslaw Schaeffer, qui fait maintenant partie du répertoire d’Urszula Mikos, avec Olivier Werner, Michel Quidu et Régis Ivanov : ce spectacle hors normes est un régal d’inventions verbales, corporelles, de folie spatiale, bref de théâtre total à trois comédiens, sans autre accessoire qu’eux-mêmes.
Le petit théâtre de cette fabrique, dirigée par Olivier Cohen et Urszula Mikos, est précieux : accueil du public et  des comédiens agréable,  beau plateau,  et accès on ne peut plus facile à deux pas du métro…

Christine Friedel

Fabrique MC 11,   11 rue Joseph Bara, Montreuil.Métro Robespierre.

 

Lancelot

Lancelot du Lac de Florence Delay et Jacques Roubaud, mise en scène de Julie Brochen et Christian Schiaretti

 

20142015_Spectacles_GraalTheatre_LancelotDuLac_©BELONCLEFranck_001Dans une belle mise en abyme qui appartient à la poésie de leur projet singulier, Florence Delay et Jacques Roubaud soulignent la posture amusée de Blaise, le scribe du Graal Théâtre et ici de Lancelot du Lac. Simple moine, ce scribe, (interprété avec malice par Fred Cacheux), ne  cherche pas en effet à suivre bêtement une histoire jusqu’à sa fin mais à construire une tapisserie, où tous les fils se mêleraient savamment pour en faire apparaître les  motifs : « L’histoire de la Table Ronde forme un arbre dont les branches sont les chevaliers et les fleurs les dames et les demoiselles. Suivant les saisons les fleurs viennent contre les branches ou s’en séparent et se renouvellent. Quant aux branches, elles viennent et vont de l’arbre à l’arbre, et aucune n’existe toute seule séparée du tronc et de la sève. Cet arbre sera toute la forêt de Brocéliande ».
La recherche de Florence Delay et Jacques Roubaud, ces deux scribes contemporains, aura duré une trentaine d’années jusqu’à la publication de Graal Théâtre en 2005, inspiré de textes médiévaux français, gallois, anglais, allemands, espagnols, portugais et  italiens.
Cette suite  théâtrale, composée de dix branches ou pièces, est initiée par la fondation des deux chevaleries, l’une céleste, celle de Joseph d’Arimathie, l’autre terrienne, celle de l’enchanteur Merlin. Chevaleries qui se rejoignent autour du roi Arthur et de la reine Guenièvre autour de la Table Ronde. Viennent ensuite les Temps Aventureux,  avec, pour héros: Gauvain, Perceval, Lancelot, Galehaut, et les fées Viviane et Morgane…
Lancelot du Lac clôt ainsi, en 2014, le cycle des chevaliers du Graal Théâtre, après Merlin l’enchanteur (2012), Gauvain et le Chevalier Vert (2013) et Perceval le Gallois (2014); ces créations des troupes du Théâtre National de Strasbourg et du Théâtre National Populaire de Villeurbanne, ont été mises en scène par Julie Brochen  et Christian Schiaretti.
Septime de Lorette (Hugues de la Salle) note que Lancelot (Clément Morinière), fils de roi, a été enlevé très jeune par la fée Viviane (Marine Desgranges) qui l’élève sous le lac, dans l’ignorance de ses origines. L’enfant de quinze ans n’a que de vagues idées du monde interdit, et est réduit à chasser les biches et les renards. Lancelot garde quelque chose de troublant de son enfance passée dans un univers féminin et magique.
Élevé dans le secret, il a donc l’étrangeté fuyante de celui qui ne sait pas, et il provoque chez tous, éblouissement et séduction. A la fois, chevalier valeureux et tendre garçon, amoureux de la douce Guenièvre (Jeanne Cohendy) et du viril compagnon Galehaut (Julien Tiphaine).
L’amour passionné de Lancelot et de la reine Guenièvre fait de ce couple, le symbole de l’amour courtois. Chevalier exemplaire, Lancelot qui se détourne de Dieu, à cause de cette passion terrestre,  fait de lui un rival du roi Arthur (Xavier Legrand) mais la transgression de l’interdit le conduira à l’échec de sa quête, et à la fin du royaume.
Ce Lancelot du Lac  théâtral se lit comme un  conte moyenâgeux, dont le public tournerait lentement les pages, avec des  illustrations peintes à grands traits, à mesure que se succèdent les scènes fondatrices de la légende.
La scénographie et les beaux accessoires de Fanny Gamet et Pieter Smit déploient un monde de conte merveilleux pour enfants : murailles de château-fort couvertes d’échelles d’assaillants, tombes anciennes de cimetière gothique, tentes militaires façon jouets, appel de cloches rustiques au combat, bouquets de lances comme dans La Bataille de San Romano de Paolo Uccello, figures héroïques et poétiques vêtues de blanc, dont Lancelot, le Chevalier à l’écu noir aux trois bandes blanches, soldats de plomb incarnés portant le heaume, l’écu et la lance, dames élégantes à l’allure de fées, aux chevelures libres et aux robes longues, rivière dans la  forêt pour le bain des jeunes garçons et filles, soit ici un canal étroit dans le parquet de bois, et la Cour du roi Arthur enfin, avec un soleil aux rayons immenses qui monte dans le ciel, exact reflet de la Roue du Temps, en forme de Table Ronde suspendue.
Les enluminures chatoyantes des livres de scribes s’animent quand, sur un visage, apparaît Merlin (François Chattot), masque humain en vidéo qui commente, et commande le destin. Tout a  débuté pour Lancelot dans un panier de Moïse, sous le lac de la Dame Viviane, là où les murs reflètent à l’infini les scintillements de l’eau.
L’aventure théâtrale donne vie à la poésie de ce beau livre d’images.

 Véronique Hotte

 Théâtre National de Strasbourg, jusqu’au 3 décembre; Théâtre National Populaire à Villeurbanne, du 11 au 21 décembre.

Le texte est publié aux éditions Gallimard

La double Inconstance

10432148_861512247222028_8276925788367096877_n

La double Inconstance de Marivaux, mise en scène d’Anne Kessler

  C’est l’une des premières pièces de Marivaux. Le thème: la raison d’État dans un papier de bonbon. Le Prince doit épouser une de ses sujettes, c’est une loi fondamentale du royaume : ainsi il épouse le peuple, et assure sa légitimité. Mais il est fort probable que Marivaux ne fait pas spécialement de la politique et qu’il voit là une condition intéressante à ce qui l’amusera toujours : l’expérimentation des sentiments.
Le choix du Prince qui n’a rien laissé au hasard, s’est porté sur Silvia. Elle aime Arlequin, est aimée de lui, mais quelle importance, que valent ces « petits hommes » devant la raison d’État ? Une fois les deux amoureux villageois enlevés et séquestrés au palais, toute la Cour s’y met : il s’agit de les séparer, et avec leur consentement.
On agira donc sur leurs points faibles : celui de Silvia, c’est la coquetterie et les rivalités féminines qui vont avec, celui d’Arlequin, les appétits de la chair: bonne table et jolies filles. La double Inconstance annonce La Dispute, une pièce de la fin, avec le même caractère expérimental, en moins systématique.
Pour prendre le pouvoir sur les cœurs, il faut séduire, et pour séduire, il faut dé-naturer ces indigènes que sont Silvia et Arlequin : c’est la stratégie de la cour. Ça va marcher, mais pas comme elle s’y attendait : le double escalier de l’amour montant et descendant, fonctionne exactement comme dans les autres pièces, le mensonge conduisant à la vérité (provisoire ?) et le sentiment arrivant tout juste avec les mots pour le dire. Ce qui fait rire : la rapidité des étapes du désamour, et l’embarras à avouer un nouvel amour. Humanité ordinaire.
Car la pièce rappelle magistralement, en particulier dans la bouche d’Arlequin  une chose inouïe et oubliée : les hommes sont égaux. Un homme en vaut un autre, une femme en vaut une autre. Silvia sait que l’attrait pour un joli visage est plus fort que les frontières de classe, et Arlequin sait qu’un prince qui contraint les sentiments est un tyran. Celui-ci n’est pas Dom  Juan face à Charlotte et Mathurine : lui qui semble avoir plus ou moins « eu » toutes les dames de la cour, est amoureux. Et l’amour est un danger, comme les bons sentiments, ce qui nous vaut une belle scène entre le Prince et Arlequin, au bord du vide d’un balcon qui les jetteraient dans la salle, c’est-à-dire presque dans le réel.
Mais cette gravité-là est sous-jacente à la représentation de la Comédie Française. On a plutôt devant soi un très joli spectacle dans un emballage-cadeau, avec des costumes modernes, décalés, très « comité Colbert », d’avant-garde chic et choc. L’idée qu’il s’agit d’une répétition au foyer des comédiens donne un petit côté entre-soi charmant et agaçant, un peu inutile aussi : on n’a pas besoin de ce prétexte pour entrer dans l’artifice de la comédie.
Cet envers du décor, reconstitué par Jacques Gabel, est du reste très joli, et, pour ce qui est du spectacle, on est gâté : un petit bout de comédie musicale dansé avec grâce et exactitude, de piquantes micro-chorégraphies  aux révérences décalées, et des plateaux de cocktails…
Les comédiens sont beaux, talentueux, précis, avec l’étincelle d’humour qu’il faut, avec aussi  un jeu rapide et net qui ne traîne pas à distiller les vérités. Ça pétille, c’est vif, même si  le plateau est un peu encombré; c’est luxueux et agréable comme du champagne.
Avec ce qu’il faut d’acidité et avec aussi, un arrière-goût intéressant d’amertume.

 Christine Friedel

 Comédie Française,  salle Richelieu, en alternance jusqu’au 1er mars.

Livres….

 Livres: 

Numance de  Miguel de Cervantès, nouvelle traduction et édition de Jean Canavaggio,

 

 9782070444106Numance, pièce écrite entre 1583 et 1585, a pour thème un événement historique: le suicide collectif des défenseurs d’une cité proche de l’actuelle Soria, dont on peut encore visiter le site. Capitale des Arévaques, bâtie sur une colline abrupte à 1.400 m d’altitude, Numance, à la différence des autres cités celtibères, avait refusé de se soumettre aux Romains, et avait réussi à tenir en échec, seize années durant, plusieurs consuls.
Mais  Scipion Emilien, le vainqueur de Carthage, envoyé en Espagne, refuse tout combat, dévaste la campagne environnante, et entoure Numance de circonvallations qu’il fait garder par soixante mille hommes. En 133 avant J.C., après quinze mois de siège, la plupart des défenseurs affamés se donnèrent la mort plutôt que de se rendre, et les survivants furent vendus comme esclaves.
La ville est rasée et Scipion, rentré à Rome, obtient le triomphe. La pièce, synthèse dramatique de Miguel de Cervantès, répond à un souci d’expressivité, créant un enchantement cohérent de scènes qui  illustrent la marche inéluctable de Numance vers sa fin.
Jean Canavaggio, spécialiste éclairé de l’œuvre, note qu’entre chaque destinée particulière et le destin collectif de la cité, s’établit un jeu de correspondances réorchestré par l’intervention des allégories: Espagne et Douro, quand Scipion décida de l’encercler, et Guerre, Maladie, Faim, quand les Numantins s’apprêtent à mettre fin à leurs jours.
Scipion essaie d’émouvoir et de séduire un enfant, Barriato qui, après avoir redouté la mort, refuse d’entendre ses paroles et se lance du haut d’une falaise dans l’immortalité. L’apparition finale de  Renommée,en couronnant la scène, conclut Numance, et  lui donne à la fois son éclat et son véritable sens.
D’un côté, Scipion et ses généraux, et de l’autre, Théogène et les chefs numantins; autour d’eux, veillent soldats, messagers, prêtre, femmes, enfants et allégories, unanimes dans le sacrifice de Numance. La pièce comporte quatre journées, au style sublime et à l’écriture tendue, avec épithètes homériques, parallélismes, antithèses et sentences.
C’est l’une des œuvres les plus singulières que nous ait léguées le Siècle d’or espagnol. La décision collective des assiégés, exclut toute visée militante comme toute vision providentielle, et donne tout son prix à cette apologie de la résistance.
Ce geste assumé s’insère dans le temps, à travers toutes les révolutions possibles. Selon Marie Laffranque, il signifie l’avènement d’une humanité qui, au lieu de se référer sans cesse à des exemples passés, se constitue comme son propre modèle, et le propose aux siècles à venir. Geste de rébellion sans cesse réactualisée, comme, il y a quelque soixante-dix ans pendant la guerre civile en Espagne.
Ce chef-d’œuvre est ainsi pris dans un jeu moderne de perspectives temporelles.

 Véronique Hotte

Folio Théâtre N°156, Gallimard

La Dame de pique de Pouchkine, traduit du russe par André Gide et Jacques Schiffrin, dossier et notes réalisés par Sylvie Howlett, lecture d’image de Juliette Bertron

 

01029883415La Dame de pique (1834) nouvelle fantaisiste entre réalisme et fantastique, s’amuse des clichés romantiques – les amours contrariées – dans l’aristocratique  Saint-Petersbourg gouvernée par l’argent. Pouchkine poétise le réalisme et se risque à insérer, ici et là, de courts dialogues éloquents qui ne nécessitent nul commentaire mais plutôt une bonne dose d’humour et d’ironie, quant à l’appréciation du monde décadent du XIXème siècle. Le dialogue commence in medias res, sans psychologie esquissée des personnages, ni biographie, ni portrait : seule compte la vivacité des réparties.
La prédiction par les cartes existe en Europe depuis le XVIème siècle, mais diminue au siècle des Lumières. Comme beaucoup de Russes, Pouchkine apprécie les ouvrages populaires et les jeux de prédiction mais sans y croire. En exergue : « Dame de pique signifie malveillance secrète » (Le Cartomancien moderne). Formellement, une histoire de jeu de Pharaon, tel est l’objet de cette Dame de pique.
Au jeu du Pharaon, le banquier distribue (c’est la « taille ») un jeu de cartes ; chaque joueur choisit une carte et mise – ou « ponte »-, puis le banquier distribue un second jeu : si la carte qu’il pose à sa droite, correspond à celle du joueur, le banquier ramasse sa mise ; si c’est celle de gauche, le joueur touche le double de sa mise. Le jeune militaire Tomski raconte à ses amis, après une nuit passée à jouer, l’histoire de sa grand-mère qu’au XVIIIème   siècle à Paris, on surnommait la Vénus moscovite, tant sa beauté et ses toilettes, dignes d’une déesse, emportaient tous les cœurs. En ce temps-là, les dames jouaient au pharaon : « Un soir, à la cour, ma grand-mère, jouant contre de duc d’Orléans, perdit sur parole une somme considérable. »
Le grand-père du jeune homme, refusant d’acquitter l’énormité de la dette, la grand-mère se tourne vers un ami mystérieux que Casanova décrit espion dans ses Mémoires, le comte de Saint-Germain qui dispose de sommes énormes, mais refuse d’avancer la dette  de la dame mais lui propose de regagner l’argent :« Et il lui révéla un secret que chacun de nous paierait cher… »
Et le soir même, la grand-mère de Tomski parut à Versailles au jeu dit « de la Reine ». Face au duc d’Orléans qui tenait la banque, elle choisit trois cartes, les joua l’une après l’autre en doublant chaque fois sa mise.  Elle put  donc s’acquitta glorieusement de sa dette. Or, cette histoire fantastique trouble au plus haut point Hermann, un compagnon d’armes de Tomski, un Allemand qui ne joue jamais mais qui, personnage-clé de la littérature russe, observe sans rien dire, économe, prudent et maniaque.
Pris en tenaille entre rêve et réalité fantasmée, Hermann simule un amour pour l’orpheline de la vieille tutrice qu’est devenue en ce XIXème siècle la Vénus moscovite qu’il voudrait approcher pour récupérer son secret de jeu. Dans les nouvelles romantiques, l’homme défie le destin avec le jeu, comme Faust, lors de son pacte avec le diable : un défi de la condition humaine soumise au hasard. Il s’agit de conférer à l’homme, l’espace d’un instant, une toute-puissance interdite.
La fin du XVIIIème siècle, siècle de condamnation des fausses croyances, de la superstition et du triomphe de la libre-pensée, est aussi celui du fraudeur romantique. Jusqu’au bout du récit, règne fantastique et  hésitation entre le merveilleux et l’étrange, dans l’inquiétude et le pressentiment du surnaturel. L’univers du joueur relève du passé, du mystère et du mysticisme, un monde propice aux apparitions étranges, aux fantômes et aux figures d’un imaginaire fantasmé.
Le passé s’impose avec une règle d’or inexorable: le témoignage du passage du temps qui fait de la plus belle jeune femme, une sorcière à la beauté féérique disparue. Hermann, hypnotisé par la toilette de la vieille dame qu’il surprend sans qu’elle le sache, et observe patiemment, comme dans un rituel, la laideur qui s’apparente à un mystère. D’où l’analyse comparative de cette scène avec le tableau de Goya, Les Vieilles (1808-1812). Sylvie Howlett pour les commentaires et Juliette Bertron pour la lecture d’image font de cette nouvelle de Pouchkine, un bonheur de lecture.
Une promenade romantique sur le chemin cahoteux et chatoyant du jeu des désirs, que la vie et le rêve dispensent en désordre quand les deux mondes s’interpénètrent.

 Véronique Hotte

Folioplus classiques, n°267

 

Un parfum d’orange amère de Jean Benguigui

9782213685618-XLe comédien s’est illustré au cinéma, comme au théâtre d’abord, et nos premiers souvenirs de lui remontent aux premiers  spectacles de Patrice Chéreau   entre autres, Les Soldats de Jacob Michael Lenz qui avaient révélé en 1967, le jeune metteur en scène, sorti tout doit comme Jean Benguigui, Jean-Pierre Vincent, Jérôme Deschamps du lycée d’exception qu’est Louis-le-Grand à Paris (quelle pépinière et quels profs devait-il y avoir!).
Jean Benguigui nous conte avec beaucoup  de tendresse, son enfance de rêve à Oran, et quand on connaît  un peu la ville comme nous, on peut imaginer l’amour viscéral de  ses habitants pour cette ville, même si elle comme coupée en deux, d’un côté les algériens et de l’autre les pieds-noirs,  et l’admiration pour les spectacles de théâtre ou de music-hall,  avec  Sacha Distel ou Juliette Gréco, venus de Paris, les corridas avec Luis Dominguin, etc… mais aussi pour la nouvelle star de la haute-couture l’Oranais Yves Saint-Laurent qui fait alors  ses débuts de grand couturier dans la capitale.
Mais le rêve va bientôt s’écrouler, il n’a que dix-sept ans, et l’O.A.S. (Organisation de l’Armée Secrète française qui luttait pour garder l’Algérie française, avec des attentats criminels), devient de plus en plus menaçante et veut l’enrôler; la guerre  est bien là et les ! Sa famille l’envoie donc en métropole finir ses études secondaires…
Avec son oncle Elie, ses cousins,  et sa sœur le voilà  parti pour la grande aventure. A la fois attaché à Oran et et enfin heureux de quitter le cocon familial  où il devait se sentir en sécurité absolue, mais où il devait se sentir un peu enfermé; il retournera quelque dix ans plus tard comme comédien, puis à nouveau en 1990.
Non, cela ne se passe pas au Moyen-Age mais il y a quelque cinquante ans, et ce qu’a vécu le jeune Jean Benguigui, des millions d’autres pieds-noirs  comme lui l’ont vécu, et c’est ce qui rend si justes et si passionnants ces souvenirs.
Il rencontre donc  Patrice Chéreau, puis entre à l’école du Théâtre National de Strasbourg dont il ne garde pas un excellent souvenir, et retrouve ensuite Jean-Pierre Vincent et Patrice Chéreau qui licenciera peu après sa troupe de copains de lycée pour jouer plus perso, rencontre aussi Robert Gironès, etc…travaille avec Marcel Maréchal, André Engel, Gabriel Garran, Jacques Nichet, et des acteurs comme Jean Carmet, Michel Serrault, ou Gérard Depardieu. C’est donc un peu de toute l’histoire du théâtre français du XXème siècle qui défile devant nous. Et c’est souvent passionnant.
Jean Benguigui commence aussi une carrière au cinéma et dans des téléfilms, dès les années 75, mais, dans les derniers chapitres, où  pointe  souvent l’auto-célébration, il a comme le souffle court; anecdotes ans grand intérêt qui relèvent plutôt du bloc-notes personnel, style plus convenu, avec entre autres, nombre d’adverbes de manière, et c’est un peu dommage.
Reste un livre-témoignage, somme toute, agréable à lire, où se raconte le parcours d’un homme et d’un comédien aux très nombreuses expériences.

Philippe du Vignal

Editions Fayard. 18 €

 

Le Goût du faux

le-gout-du-faux-hd06jeanlouisfernandez

Le Goût du faux et autres chansons, mise en scène de Jeanne Candel

 

 Jeanne Candel, avec sa compagnie de la Vie brève, a l’art d’accomplir un travail rare de recherche et de laboratoire. Figure emblématique mais discrète et sûre, la metteuse en scène, à l’écoute des uns et des autres qui se révèlent être sur le plateau des personnalités  singulières, tisse en aparté une toile solide et d’un fil précieux.
Elle fabrique la matière arachnéenne d’un spectacle fin et léger, qui avance en compositions éclatées, et constructions post-dramatiques, sans situations identifiables ni personnages de pièce classique. Les acteurs, impliqués dans le processus d’écriture, improvisent durant les répétitions, ou bien inventent des scènes à part, qu’ils partagent ensuite avec le groupe.
Après la découverte, entre autres, de Robert Plankett (2010)  (voir Le Théâtre du Blog), de Some kind of monster (2012) et depuis la révélation du Crocodile Trompeur/Didon et Énée d’après l’opéra d’Henry Purcell et d’autres matériaux avec Samuel Achache, pour lequel elle reçut le Molière du théâtre musical 2014, Jeanne Candel compose ses spectacles avec  de la musique.
Dans Le Goût du faux et autres chansons, les comédiens sont aussi musiciens: ainsi, la brune et élégante Juliette Navis revient régulièrement jouer au piano; on la voit de dos quand elle marche, la longue traîne de sa robe retenue par une machine à coudre, dont le mécanisme fait résonner le sol. On reverra plus longuement Juliette Navis, cette fois en animatrice décidée, robe longue moulante scintillante, et micro à la  main, interpellant en anglais le public dont elle raille les connaissances approximatives de la langue de William Shakespeare…
Quant à la blonde Sarah Le Picard, chanteuse de la petite formation orchestrale, elle est aussi une intervieweuse ironique en tenue de fêtes de fin d’année; installée dans le haut de la salle, micro en main, elle pose des questions à deux cosmonautes russes en mission qui communiquent avec la Terre, par caméra et écran interposés. Peu loquaces, ils semblent bien se porter, attachés à leur siège, mimant gestes et poses physiques étranges,  jambes et bras en lévitation.
Auparavant, une comédienne facétieuse, en robe moulante et seins dénudés, intrépide et un rien gouailleuse, se met à danser furieusement, puis qui se retrouve en petite tenue sous une toile plastique qui recouvre le plateau, mimant le monstre du Léviathan perdu, et évoluant dans les eaux profondes de son lac. Elle réapparaîtra à d’autres moments, les mains bleuies comme des gants.
Un couple semble vivre des moments difficiles: elle, vive et dynamique, et lui, écrivain en souffrance, plutôt passif et dépressif. Femme d’affaires, elle lui propose un nouveau départ professionnel et artistique pour eux deux en Amérique latine mais il décline son offre…
Une autre femme, dans sa cuisine, prend sa tête pour un morceau de viande et, avant de le mettre  au four, elle jette, debout sur la table, des épices sur sa chevelure, et se met du persil dans les oreilles. On revoit régulièrement des situations qu’on a pu saisir çà et là dans le spectacle, et les saynètes s’entrecroisent, délicates et élaborées avec soin, et composent la belle toile initiale qu’on pressentait, légère et évanescente.
Cela dit, on aurait aimé que toutes ces improvisations, fort riches et subtiles quand elles sont créées sur le plateau mais qui s’étirent, puissent offrit au public un peu plus de sens qui, même s’il s’amuse et rit, semble attendre davantage de ce  Goût du faux et autres chansons

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Cité Internationale, avec le Festival d’Automne, jusqu’au 13 décembre. T : 01 43 13 50 50 / 01 53 45 17 17.

Je brasse de l’air

Je brasse de l’air, performance mécanisée de Magali Rousseau, mise en scène de Camille Trouvé.

anges au plafond C’est une sorte de performance conçue, écrite, construite et interprétée par Magali Rousseau, issue, il y a quelques années, de l’Ecole supérieure  des arts décoratifs de Strasbourg. Soit  un parcours sur la scène du Grand Parquet en 45 minutes, parmi une dizaine d’objets/ovni/machines/robots (on choisira le terme le plus convenable) mus par des moteurs télécommandés, ou plus simplement par une manivelle à main qui régit un système de poulies sophistiqué, par l’air, l’eau, voire par la vapeur. Avec accompagnement à la clarinette par Julien Joubert qui est aussi aux commandes du son et de la lumière.
C’est Magali Rousseau qui sert de guide et qui manipule ces machines, à la fois fragiles et impressionnantes. Toutes très bien réalisées, elles ne sont pas évidemment de la même efficacité visuelle mais la plus poétique est, comment dire les choses sans risque d’erreur, une bougie qu’elle fait déplacer sur un ruban qu’elle actionne grâce à une manivelle , et qui projette sa lumière sur un long fil de fer tordu, dont l’ombre projetée sur un écran révèle alors une phrase poétique.  Soit une très belle création plastique qui rappelle celles de Christian Boltanski, et qu’un musée d’art contemporain français ferait bien de vite acheter, avant qu’elle ne soit achetée ailleurs …
Il y a aussi dans cet espace silencieux, juste soutenu par le son de la clarinette et comme hors du temps, un balancier à deux boules de cuivre qui va tourner  lentement sur un axe; ces boules de cuivre contenant de l’eau qui va être  transformée en vapeur par la chaleur d’une mini-bougie suspendue en dessous, vapeur qui mettra en marche cette curieuse machine  que Léonard de Vinci n’aurait peut-être  pas désavouée.
Magali Rousseau nous emmène parmi ces machines/sculptures comme un sculpteur qui ferait visiter son atelier, en nous racontant l’histoire de sa famille.Mais mieux vaut oublier un texte qui n’est pas  vraiment à la hauteur de  cette promenade poétique, comme ce costume vraiment très laid: robe  sans manches, mal coupée, collant bleu avec bottines à lacets…
Mis à part ces petites réserves, cette création de la compagnie des Anges au plafond dont Le Théâtre du Blog vous a déjà parlé, mérite le détour, si elle passe près de chez vous.

Philippe du Vignal

Le Grand Parquet, 20 bis rue du Département 75018,Paris métro Stalingrad/ Marx Dormoy,  jusqu’au 30 novembre, à 19h, 20h et 21h. communication@legrandparquet.net


Les Perses

Les Perses d’Eschyle, mise en scène de Tilémachos Moudatsakis (en grec, sous-titré en français)
 
      spectacle_12279C’est la seule tragédie grecque à thème historique qui nous soit parvenue; jouée par la compagnie des Vivi au dernier Festival off d’Avignon et,  en ce moment, à Athènes. A la bataille navale dan une rade étroite de la petite ile de Salamine, située non loin du du Pirée (480 avant J.C.), les Athéniens réussirent à écraser l’immense flotte du roi perse Xerxès, ce qui  empêcha l’envahissement de l’Occident par l’Orient.
Dans cette pièce d’à peine une heure, fondatrice du théâtre occidental, Eschyle le grec (qui se place dans le camp des vaincus)  raconte d’abord le rêve prémonitoire de la vieille reine Atossa, la veuve du roi Darios qui annonce un désastre  militaire; un messager perse apportera en effet confirmation de  la terrible défaite nationale, puis l’invocation de Darios par les vieillards de la Cité venus  lui demander conseil et qui sorti de sa tombe, leur répond, et enfin le lamentable retour de la guerre  de Xerxès demandant pardon à ses sujets

      Ce qui est bouleversant dans la mise en scène de Tilémachos Moudatsakis, c’est la technique qui fait éclater la souffrance et la douleur à travers le corps de l’acteur, et  qui donne une  dimension tragique à l’existence humaine. Pendant la représentation, le corps de l’acteur pleure littéralement…
      Tilémachos Moudatsakis propose une série de symboles pour  accompagner le texte qui renvoient à des signifiés culturels universels ; par exemple, la sortie de son caveau du roi Darios, parmi des objets créés par Haris Sepentzis, suggérant des plaques tombales, grâce aux invocations déchirantes du chœur de vieillards. Ou des bottes militaires, remplies de pièces d’or, qui renvoient à l’opulence du royaume  au temps où Darios était roi…
      Le metteur en scène a voulu dépasser le réalisme, et a mis en œuvre une syntaxe géométrique de jeu gestuel, accompagné ici par le véritable tableau sonore que constitue la musique de Maria Syméon. Yannis Ascaroglou donne une dimension rare en variations vocales et gestuelles au personnage du roi Darios. Christos Baltas crée un remarquable Xerxès, qui selon Eschyle, est conscient  à son retour d’avoir commis un crime en emmenant l’armée perse se battre contre la Grèce. Artemis Gavrilouk, Eleni Orneraki et Agisilaos Alexiou ont eux aussi une belle présence.
      Tilémachos Moudatsakis a su réaliser une mise en scène riche en émotions de cette célèbre pièce et  la compagnie des Vivi  reviendra en 2015 à Avignon avec cette fois, Œdipe Roi de Sophocle…
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Théâtre Alcmène, Athènes, jusqu’au 16 janvier. T : 0030 34 28 650

Othello

Othello, variation pour trois acteurs  d’après William Shakespeare,  adaptation et mise en scène d’Olivier Saccomano et Nathalie Garraud

20140709102304+-8b7fdc1f-cu_s9999x390

©Emile Zeizig

Cet Othello que l’on a pu voir au dernier festival in d’Avignon a été pensé  pour  être joué là où il n’y a pas de lieu de spectacle, entre autres ,dans des salles polyvalentes de villages, voire même  en plein air.
Avec une scénographie qui en tient donc compte : quelques rangées de chaises en cercle libérant trois passages vers  une scène ronde!

La pièce commence doucement par un petit prologue sur l’organisation économique d’un marché, le commerce et surtout la crise, les comédiens n’entrent pas ainsi sèchement  dans leurs personnages et  les metteurs en scène ont aussi  cherché à proposer un  parallèle avec notre époque.
« A propos de cette époque,  à la charnière du Moyen Age et de la Renaissance, disent-ils, on parlerait aujourd’hui d’une crise des repères, les mutations scientifiques (Galilée), technologiques (perfectionnement de l’imprimerie et de la navigation marchande) bouleversent des hiérarchies millénaires et les perceptions spontanées qui les accompagnaient  (…) Cette équivocité des périodes de crise, nous en sommes contemporains. Il y a aujourd’hui en Europe un affect de la crise, dont la gamme va de l’inquiétude à l’angoisse, et qui, soigneusement manipulé, a toujours su produire ses effets et ses ravages. » Voilà qui pose bien la manière dont la pièce est abordée ,et qui réaffirme le côté politique de cet Othello.

Pour que cette production puisse tourner partout, il faut donc une scénographie légère et une distribution réduite; Mitsou Doudeau, Cédric Michel et Charly Totterwitz jouent ici tous les personnages et, pour  les différencier, ils usent de costumes et accessoires qui vont du plus simple (veste militaire avec nom du personnage accroché par velcro) à des déguisements plus marqués (perruques lunettes, costards et cigares).
C’est donc à gros traits, que certains personnages sont rendus: c’est un peu dommage, même si on a voulu pallier une vraie difficulté pour  les reconnaître; et on est ainsi parfois plus concentré sur le jeu des acteurs que sur  le texte de Shakespeare qui perd un peu en solennité …
La disposition en cercle oblige aussi les  comédiens à  se déplacer souvent et à aller derrière nous; cela devient même un peu systématique et tend à donner le tournis! Là encore, un peu de calme aurait pu aider à la dramatisation de certaines scènes.

Les comédiens se débrouillent bien avec cette partition difficile :  surtout Cédric Michel campe un Othello au comble de la tension dramatique;  il occupe vraiment la scène avec beaucoup de puissance et fixe le public avec détermination.
L’actualisation de cette pièce est un peu à marche forcée et ne fonctionne pas toujours malgré la bonne volonté et la justesse de l’intention; à la fin, l’Europe est symbolisée par une bâche aux étoiles, ce qui nous éloigne de Shakespeare…

C’est malgré tout une  belle idée que d’aller porter cette grande pièce, mise en scène en moins d’1h30, dans une scénographie simple et originale pour cent personnes tout au plus, et avec trois acteurs seulement. Ce qui permet sans doute  à un public éloigné des théâtres de voir enfin Othello sur une scène et de prolonger ce moment, puisque la compagnie propose toujours  une discussion  à l’issue du spectacle.

 Julien Barsan

Le 27 et 28 Novembre à la Scène Nationale d’Evreux, du 24 au 27 février au Fracas, CDN de Montluçon; du 10 au 15 mars au Centre Dramatique de la Réunion ,et du 16 au 18 mars au festival Accès Soir  à Riom

1...330331332333334...422

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...