Pas d’inquiétude

  Pas d’inquiétude de Virginie Hocq, avec la collaboration Marie-Paule Kumps, Jérôme de Warzée et Marc-Donnet-Monay, mise en scène de Marie-Paule Krumps.

 

 virginie.jpg Après un troisième spectacle C’est tout moi en compagnie de Victor Scheffer, on a vu Virginie Hocq dans Les deux Canards de Tristan Bernard; elle revient au Petit-Montparnasse avec un solo: Pas d’inquiétude.  Elle commence à chauffer la salle avec une parodie de music-hall avec chanson disco, en petit short  pailleté et collants noirs, avant de mettre vite fait un pantalon avec corsage tout aussi noir.s Mais c’est déjà le délire dans la petite salle  visiblement remplie de son fan club français et belge.
 Et elle va enchaîner pendant un peu plus d’une heure, des petits sketches  aux thèmes les plus divers: une lettre délirante au père Noël d’une jeune adolescente, une femme obsédée par la chirurgie esthétique, une jeune enseignante qui ne sait plus comme gérer ses étudiants, ou -et c’est  sans  doute  celui qui est le mieux écrit-un dialogue entre une clown et un enfant hospitalisé. Elle est intelligente et drôle, connaît toutes les ficelles du métier pour se mettre le public dans la poche, sait imiter les animaux, notamment des bonobos, et danse avec un bonheur contagieux. Ce qui en fait une vraie bête de scène. 
Virginie est une excellente comédienne et passe de l’un à l’autre de ses personnages avec un  savoir-faire, un rythme et une énergie remarquables, et, ce qui ne nuit pas, avec une belle générosité. La mise en scène, elle,  n’est pas aussi réussie  et ne fait pas toujours dans la dentelle (fumigènes, musiques , scénographie et effets lumineux bien vulgaires). Avec  un rire gras, le public applaudit après chaque sketch  trop  souvent  racoleur et semble beaucoup apprécier quand le texte est à double sens, sexuel, bien entendu,  et Virginie Hocq n’hésite pas à en rajouter une petite, voire une grosse  louche. Et là, c’est souvent limite : cela passe quand même, grâce à une gestuelle et à une diction tout à fait impeccables: on voit qu’elle a eu de bons  enseignants au conservatoire de Bruxelles et qu’elle a beaucoup travaillé …

  Mais cela suffit-il? Pas si sûr. Virginie Hocq est sympathique et a un talent comique indéniable , mais, attention danger:  elle aurait tout intérêt à mettre son énergie et sa belle  intelligence de comédienne au service de textes qui volent quand même un peu plus haut.
  La virtuosité facile paye sans doute mais… à très  court terme, et Virginie Hocq devrait faire preuve de plus d’exigence dans ses choix.

 

Philippe du Vignal

Le Petit Montparnasse  31 rue de la Gaieté 75014 Paris 01-43-22-74


Archive de l'auteur

Lise Brunel nous a quittés…

Lise Brunel nous a quittés…

image51.jpgElle allait avoir 80 ans et nous l’avions bien connue dans les années 70 aux Chroniques de l’Art Vivant que dirigeait Jean Clair, historien et critique d’art; Lise Brunel, critique avertie, fit partager en pionnière, avec humilité et générosité, sa passion de la danse contemporaine, notamment américaine  avec Trisha Brown,inconnue à l’époque à qui elle consacra à un livre.
C’était une époque de découvertes, où, dans ce même magazine, nous le faisions pour le théâtre actuel, Dominique Noguez pour le cinéma, et, récemment disparus, Daniel Caux  pour la musique et Alain Clerval pour la littérature. Alors que la France découvrait encore seulement Maurice Béjart…
Lise Brunel avait d’abord été danseuse avec Londolf Child,chorégraphe de la danse expressionniste allemande, puis elle collabora comme critique aux Lettres françaises et travailla aussi au Musée d’art moderne avec Pierre Gaudibert mais aussi avec  les grands maîtres Françoise et Dominique Dupuy qui, les premiers en France, accueillirent Merce  Cunnignham. Elle fut aussi la conseillère de Jean-Marc Adolphe à l’Espace Kiron. C’était l’épouse de Jacques Dugied, scénographe de cinéma, en particulier de Lautner .
C’est dire qu’elle avait traversé toute la danse contemporaine qui lui devra beaucoup.  Adieu, Lise et merci.

Philippe du Vignal

Les petits tours de prestidigitation de tonton Fredo…

  C’était dans les tuyaux depuis plusieurs jours, et voilà,  c’est confirmé: tonton Fredo , ministre de la culture de la République française,  (si, si!) a pris sa décision et ne renouvellera pas le mandat d’Olivier Py , directeur du Théâtre de l’Odéon, et  le remplacera par Luc Bondy, ( 63 ans), par ailleurs, excellent metteur en scène. Donc,  au nom de la République, le couperet est tombé  ….
Les raisons? On se demande encore: guère d’atomes crochus entre le ministre et le directeur, dit-on, mais cela ne suffit pas, d’autant que la direction artistique  et la programmation d’Olivier Py ont été depuis sa nomination d’une qualité exemplaire. Petits règlements de compte entre « amis »,  comme dans une république bananière, mais quand il s’agit d’un haut poste comme celui-ci, l’hypothèse ne tient pas non plus  la route. Mais  la très récente création d’Adagio qui retraçait la carrière de François Mitterrand, dit-on, n’aurait pas plu au ministre , ni en haut lieu…
Vous avez dit en haut lieu? Là, la piste serait plus sérieuse mais, vu les événements actuels un peu partout , au Japon comme en Afrique, le dit » haut lieu « a sûrement d’autres chats à fouetter. Encore que? On en a vu d’autres; depuis longtemps, et nous n’avons pas la mémoire courte, le Ministère de la Culture, à la botte du pouvoir,  s’est fait une spécialité de ce genre de coups bien hypocrites et pas du tout  réglos.

 Et tonton Frédo,  qui n’en est pas à une gaffe près, aurait  même précisé avec beaucoup de délicatesse, qu’Olivier Py serait « bien traité »: comme un otage, un prisonnier, un suspect quelconque?  Vive la République….  et tous aux abris! L’affaire est trop grave et le Ministre  doit absolument  et très vite s’expliquer. Il répliquera sans doute qu’il a mis fin à un contrat mais n’a pas procédé à un licenciement. Refrain connu : comme à Radio-France encore récemment…. Offrira-t-on, en compensation,  la direction du Festival d’Avignon à Olivier Py ? Peut-être.
   En tout cas,  ce genre de décisions n’honore pas Frédéric Mitterrand qui avait récemment reconnu qu’il ne connaissait pas bien le milieu  du théâtre; moralement , ce n’est pas bien! Une pétition de soutien – on verra bien qui signera dans le milieu -va être mise en place : levez le doigt ceux qui approuvent une décision aussi bête que malsaine. Olivier Py va  pouvoir compter ses amis.
Le ministre reviendra-t-il sur sa décision? Ce serait étonnant mais sait-on jamais! Pas question de céder à la pression de la rue, avaient dit déjà Devaquet  en 86, Balladur en 94 , Juppé en 95  et Fillon en 95 aussi., et le gouvernement avait capitulé : oui, mais voilà, il faudrait que la profession fasse preuve d’une belle unité, et cela, c’est moins évident!  Bien entendu, nous vous tiendrons au courant.   Et Luc Bondy, dans cette histoire nauséeuse qui n’honore pas le pays des droits de l’homme  et qui sent les fins de règne? Il serait tout à  son honneur, dans ces  circonstances,  de refuser rapidement  cette nomination…

En attendant , à titre personnel, nous apportons notre soutien et celui du Théâtre du Blog, à Olivier Py ainsi qu’à l’équipe du Théâtre de l’Odéon.

Philippe du Vignal

Frédéric Mitterand Olivier Py Odéon

De Jacques Livchine :
On attend mieux que cette réaction alignée et conformiste.
A part les milieux confinés des courtisans du théâtre public, tout le monde s’ en fout.
C’est le Système de toutes les nominations qu’il faut révolutionner! C’est l’ancien régime, 5  théâtres nationaux et directeurs nommés par Sarkozy. Vous croyez que dans ma municipalité PS je puisse faire l’éloge de Sarkozy une seule minute dans une pièce que j’aurais écrite! je serais viré illico. Celui qui paie il veut du retour électoral . Il faut faire une loi de séparation du theatre et de l’etat.
Nous dépendons tous du politique et le théâtre s’en trouve bien malade.
Et puis vous savez, ceux qui connaissent les coulisses savent à quel point Py sous des airs de pureté a su être intrigant. Quand tu te jettes dans les bras de l’état tu es foutu. A la tête d’un theâtre national tu n’es plus qu’un artiste médiocre.

Py , ce que j’ai vu de lui. Je me tais. A l’opéra , oui ,il doit être bon. Il a de la chance d’être viré, ça grandit sa légende. Bondy est une crapule et leurs histoires d’Europe des impostures totales. Faisons occuper tous les théâtres nationaux par des vrais artistes, des vraies compagnies, éliminons les petits carriéristes, Brochen, Mayette, et. Je ne sais plus qui.

Je sais faire la différence entre le théâtre du soleil et l’Odéon .

Jacques Livchine

réponse de Philippe du Vignal:

Réponse à Jacques Livchine

La réaction soi-disant “alignée et conformiste” n’est pas seulement la mienne! Mais celle des autres collaborateurs du Théâtre du Blog que j’ai pu joindre. Non,tout le monde ne s’en fout pas, et que Chéreau, entre autres, se soit manifesté, en disant que c’était le fait du Prince: c’est évident et qu’un ministre de la Culture se voit finalement désavoué en filigrane par l’Elysée, France-Inter ce matin) ce n’est pas tous les jours que cela se voit Et bien entendu, cette affaire dépasse de loin le cas d’Olivier Py: là-dessus , nous sommes d’accord là-dessus.
Le système de nominations est toujours passé par l’Elysée, à plus ou moins haute dose, nous le savons tous, et ce n’est pas à toi que je ferais la démonstration, via le biais de réseaux que nous connaissons tous. Revoir le système? Mais que proposes-tu? Les nominations à la tête d’organismes d’Etat resteront faites par l’Etat, contrôlés par L’Etat… ou par les collectivités locales: on ne voit pas bien comment et par quel système cela pourrait se passer autrement, quel que soit le gouvernement.
J’ai vu personnellement la plupart des spectacles d’Olivier Py et de ceux qu’il a programmés. Ce qui semble n’être pas ton cas, comme tu le reconnais. Même si je n’ai pas trouvé ( en particulier l’Orestie) qu’ils étaient tous d’une qualité exceptionnelle mais quand même, on verra si son successeur aura plus de talent pour renouveler son public .
Qui peut afficher un tel bilan quatre ans après avoir été nommé?
Ne répondez pas tous à la fois. Mayette, à la Comédie Française, sûrement pas! Hervieu à Chaillot pas plus! Brochen, n’en parlons pas, Besset à Montpellier! … Et, que Jacques Livchine se rassure, nous saurons toujours faire la différence entre le Théâtre du Soleil et l’Odéon.
Ce qui tient d’un véritable scandale,et qui est insupportable, c’est cette arrogance, ces explications vaseuses, comme si toute décision d’un ministre de la Culture était le fait du Prince depuis deux ans qu’il a été nommé. « Bilan remarquable, il a été bon mais ce n’est pas une raison »: ce que le Ministre reprocherait à Olivier Py , c’est le manque d’orientation vers l’Europe, ce qui est quand même un peu énorme.Mais il a quand même eu comme du mal à invoquer ce qui ressemble fort à un prétexte. Tout se passe comme si Frédéric Mitterrand semblait un peu dépassé par cette tempête médiatique, en allant jusqu’à dire qu’il trouve que Claude Régy est un immense metteur en scène, même s’il a signé la pétition en faveur d’Oliver Py. En fait tout se passe comme si le Ministre avait été obligé de se plier à une décision qui ne venait pas de lui.
Tout cela ne vole pas très haut Attendons la suite… D’autant plus que François Baroin, porte-parole du gouvernement, a bien précisé que le Ministre proposait, et que le Président décidait.. C’est très aimable pour tonton Frédo! Et les explications ce matin à France-Inter du Ministre ne sont pas plus claires! Le Ministre, qui n’a pas même pas vu le dernier spectacle d’Olivier Py, se défend par rapport à un agenda jugé pas évident: quid de Muriel Mayette toujours pas renouvelée à quelques mois de l’expiration de son mandat,ou du successeur d’Alain Crombecque à la tête du Festival d’Automne: le moins que l’on puisse dire est que tonton Fredo a habilement botté en touche mais n’a pas vraiment répondu aux questions précises  de Laure Adler.
Mais il fera tout pour placer Olivier Py à la tête du Festival d’Avignon, comme, poussé dans se derniers retranchements, il a fini par l’avouer, ce qui était un secret de Polichinelle. Mais de toute façon, d’ici là, comme il ne sera plus ministre de la Culture, il ne prend pas beaucoup de risques… Souvenez-vous Catherine Trauttman avait placé Dominique Pitoiset à la tête de Chaillot; entre temps Catherine Tasca devient ministre: Pitoiset passe à la trappe  et  c’est Goldenberg qui est nommé, et ce ne fut pas spécialement  une réussite!
Tout se passe en fait comme si Frédéric Mitterrand avait plus ou moins été mis devant le fait accompli et faisait semblant de ne pas le savoir, même si l’affaire en question l’a quand même éclaboussé. On attendait mieux d’un Ministre de la République…Laure Adler recevra Robert Abichared, homme de grande intelligence théâtrale et de haute pensée: ce serait étonnant qu’il soit d’accord avec ce genre de mesures.  Quant à Luc Bondy, on lui souhaite bien du courage…

Philippe du Vignal

21h05 jeudi . Py accepte comme réparation Avignon! L’incendie est éteint. Qui défendra les 2 directeurs d’Avignon ? On est en pleine décadence et je soupçonne Py d’être un fameux intrigant.
Ils doivent diriger le festival alors qu’ils sont désavoués. Mitterrand doit démissionner selon moi. Il n’est pas à la hauteur de sa tâche, et Py ne sort pas grandi de cette affaire

Jacques Livchine

Les deux directeurs d’Avignon ont déjà obtenu un rallongement de leur contrat initial et Py  n’ pas pris lmeur place  quand il accepté ce lot de consolation. Peut-on le lui reprocher? Muriel Mayette est renouvelée.Mais attendons la suite de cet épisode. Ainsi finit l’un des plus mauvais spectacles de l’année.
Et Mitterrand, qui s’est déconsidéré dans cette histoire , ne démissionnera pas, il faudrait être bien naïf pour le croire, mais il  sera peut-être remplacé à la faveur d’un de ces  nombreux remaniements ministériels dont Sarkozy est coutumier.

 

Philippe du Vignal
 

 

Pieds nus, traverser (Z) mon cœur

Pieds nus, traverser (z) mon cœur,  de et par Michèle GuiGon, coécriture et dramaturgie de Suzy Firth, mise en scène d’Anne Artigau.©Vincent Serreau

  Michèle Guigon voilà deux ans avait déjà créé un remarquable solo, La Vie va où... C’est la vie où elle racontait avec beaucoup d’humour et de distance,  l’épreuve , en l’occurrence un grave cancer, qui l’avait atteinte et qui  lui avait redonné le juste sens des choses et de la vie.
Elle réitère cette fois avec un autre solo qu’elle a écrit et qu’elle vient de créer à la Comédie de Caen. “ Le titre, dit-elle, s’est imposé à moi. comme si je devais traverser mon cœur , en faire la visite de fond en combles pour avancer, évoluer. car après avoir énoncé que l’artiste est transformateur, j’ai ressenti le besoin de me mettre en conformité avec l’artiste en moi, que je sens précurseur de mon humanité. Monter ma vie au niveau de mes compréhensions d’artiste. Faire se rejoindre mes idées et mes actes, ce que je suis et ce que je pense”.

  Mais le spectacle va bien au delà de cette auto-proclamation un poil prétentieuse! Elle est seule sur scène ; il y a juste une chaise et une petite table débordante de feuilles de papier qui sont tombées un peu partout sur le plateau, comme un témoignage, un passage entre l’écrit et la scène. La cinquantaine arrivée, avec une belle lucidité, elle nous dit à la fois sa joie de revivre après les rudes traitements qu’elle a subis et elle nous livre des pans entiers de sa vie mais avec beaucoup de pudeur. Dans une sorte de grand écart entre l’écriture intime (comme elle dit: écrire sur l’intime. mais, écrire c’est intime!) et l’expression de cette intimité sur  le plateau. ce qu’elle réussit parfaitement aidée par  Suzy Firth et  Anne Artigau,  ses deux amies et collaboratrices de longue date.
  Elle raconte ainsi sa soumission absolue et quotidienne  aux indispensables médicaments qui sont passés de la salle de bains… à la cuisine, les rapports qu’elle entretient avec les médecins et son kiné qui lui dit: “ Vieillir c’est encore ce que l’on a trouvé de mieux pour ne pas mourir(…).  J’ai donc pour projet de vieillir ! Je sais que ce n’est pas très à la mode. Le botox, lui, est plus à la mode!  (…) Bien, quand on est jeune, on est surtout de jeunes cons, tout le travail consiste à ne pas devenir de vieux cons.
  Et elle fait un retour sur le passé de sa famille. Comment elle a retrouvé les brouillons des lettres que sa grand-mère avait écrit mais en vain pour faire libérer son grand-père dénoncé pour faits de résistance et fusillé par le Allemands au fort de Besançon. Il avait trente trois ans et son père  treize  . Son père qui ne rêvait que de tuer du Boche mais ne l’a jamais fait, fut ouvrier puis devint contre-maître, puis ingénieur et enfin  directeur d’une usine à Strasbourg. Mais,  emporté en six mois, comme elle dit, il n’avait pas su canaliser son énergie et il  est parti à  qurante ans seulement; elle en avait onze! Comme si l’histoire familiale s’était mise à bégayer.
  Le texte est d’une belle écriture, tout à fait maîtrisée, et même si le spectacle est encore un peu brut de décoffrage, et si la mise en scène flotte encore un peu. Il faudrait sans aucun doute revoir les éclairages vraiment trop parcimonieux surtout au début et la scénographie bien conventionnelle. Il faudrait aussi que Michèle GuiGon cesse de sourire tout le temps, ce qui tourne vite  au procédé et n’a rien de  convaincant…
  A ces réserves près, ces cinquante-cinq  minutes passent très vite  et Michèle GuiGon sait constamment préserver le fragile équilibre entre écriture et interprétation personnelle et trouve encore mieux que dans son dernier spectacle,  comment passer de la pensée à l’écriture, puis, comme elle  le dit finement,  de l’intime du “je” au jeu scénique. Les monologues ou “solos”,  selon l’expression actuelle, masculins ou féminins, sont un mode désormais très répandu mais il y en a peu qui aient cette qualité d’écriture et cette densité d’interprétation…

Philippe du Vignal

 Spectacle vu à la création  en mars à la Comédie de Caen; puis au Théâtre de l’Ouest Parisien, Boulogne-Billancourt les 17 et 18 mai 2011.
Au Lucernaire, Théâtre Rouge, du 22 juin au 23 octobre à 20h du mardi au samedi, et le dimanche à 17h, à partir du 11 septembre.

La Langue coupée en 2

 La Langue coupée en 2, écriture et mise en scène de Pierre Fourny.

Pierre Fourny,  il y a presque quelque trente ans déjà,  avait créé le groupe A.L.I.S. avec sa comparse Dominique Soria, où, grâce à d’ habiles détournements de morceaux d’affiches publicitaires-images et textes- il parvenait , avec l’aide de projections, à créer un univers poétique de grande qualité,  au croisement des arts plastiques, de la danse, et de la
alis1.jpg performance, et du théâtre.
Depuis 99, Pierre Fourny  s’est plutôt dirigé vers ce qu’il nomme  » La Poésie à  2 mi-mots » qui consiste à produire des couples, voire des groupes de mots dont chacun est constitué de la moitié supérieure ou inférieure d’un autre mot. Chaque lettre, coupée horizontalement par le milieu, comme il le démontre avec beaucoup de savoir-faire et de sensibilité, a exigé é
videmment de créer une police de caractères spécifique. Ce qui doit normalement permettre de combiner le bas et le haut de chaque lettre avec le maximum d’autres lettres de façon à créer un autre mot .  Vous suivez?
Et notre homme a même profité de l’informatique pour créer un logiciel capable de l’aider à fabriquer cette fameuse  « police coupable »,  à condition qu’elle soit écrite en caractères latins.  «   Le résultat, dit-il,  débouche sur des listes de mots qui doivent être analysées pour en extraire les pépites qu’elles contiennent : des associations poétiques, humoristiques, parfois saignantes, déplacées ou valorisantes. L’arbitraire de la forme des lettres par rapport aux sons qu’elles désignent déploie ainsi un potentiel jamais imaginé et inimaginable … Une sorte de réaction en chaîne dans un accélérateur de particules poétiques, aux effets certes limités à la matière verbale, donc pas totalement dénués d’une certaine puissance ».
Des mots se cachent dans les mots, sous les mots, ajoute-t-il avec un sourire amusé. C’est ce qu’il a expliqué en une sorte de vraie/fausse conférence dans le Foyer  du  Théâtre de l’Odéon. Seul sur un praticable,  avec juste un pupitre et un tableau de papier à feuilles tournantes pour argumenter sa démonstration; curieuse et belle coïncidence : à  sa gauche le portrait  en médaillon de Célimène et, à sa droite,  celui de Phèdre, deux dames qui, dans un genre différent,  n’ont pas la langue coupée en deux! Sur les fenêtres et sur les miroirs ,  une affichette prévient que  » La Direction  décline toute responsabilité quant à la teneur des propos de la conférence  à laquelle vous allez assister. » .Sans que l’on y croit plus que cette  allusion à Olivier Py qui pourrait de cette manière entraver la liberté d’expression….Pas grave…
Ensuite cette  » conférence »  commence donc  le plus sérieusement du monde par quelques explications à partir d’un beau schéma de  tête humaine avec fosses nasales, langue , lèvres, cordes vocales et des  38 signes phonétiques répertoriés, et Pierre Fourny remonte même au très fameux linéaire A crétois (1750-1450 av. J.C.) ; il explique cette vérité première souvent oubliée: pas de son
= pas d’écriture. Puis il se lance dans une démonstration assez délirante d’ empreintes de fers à  chevaux  dans la campagne de Fère-en-Tardenois ( autrefois fief de Paul Claudel),  où il a installé son atelier de production. Petite ville consacrée capitale mondiale de la Poésie à 2 mi-mots, dont la boîte à lettres de la mairie témoigne de cette consécration : le mot LETTRES  quand on soulève  le clapet supérieur  devient ECRITES…. Pas mal!
Puis on entre dans la phase de démonstration avec quelques exemples de cette construction verbale avec les mots: vase  de Soissons : vase coupé en deux = urne ,et Soissons coupé en deux= salopard, soit  urne de salopard. Autre exemple: coca-cola permet la création de trois mots :canabis, assassin, paranoïa ,ou encore Total qui donne , toujours par le même procédé : fioul, tueur, fécal.  Sans commentaires. Le tout est montré avec schémas en carton noir que Fourny  fait habilement glisser sur la table de démonstration. C’est aussi brillant, qu’intelligent  et drôle, et l’heure passe très vite, d’autant  plus que Pierre Fourny, avec une diction parfaite et beaucoup de sérénité ,ne perd pas une occasion de glisser quelques réflexions sur le langage et avoue à la fin que ses année universitaires où il avait commencé par étudier le  chinois littéraire l’ont sans doute bien aidé à s’intéresser aux mécanismes de la phonétique et du langage écrit.
Il finit par un bref récit de ses démêlés avec l’Institut National de le Protection Industrielle qui lui a refusé l’an passé ( Voir le Théâtre du Blog) d’homologuer la marque « La Police coupable » au motif que cette homologation   serait susceptible de « porter atteinte à l’ordre  public et aux bonnes mœurs ».  Surréaliste!
Si ce petit/grand spectacle passe du côté de chez vous, ne le ratez surtout pas.

 

Philippe du Vignal

 

Spectacle vu le 22 mars au Théâtre de l’Odéon. En tournée: www.alis-fr.com

Le 65 ème Festival d’Avignon est sur les rails..

Le 65 ème Festival d’Avignon est sur les rails…

 

    jv.jpgLa cérémonie rituelle qui rassemble une bonne partie de la profession a eu lieu cette année au Théâtre de la Cité Universitaire. Avec les deux directeurs: Hortense Archambault et Vincent Baudriller qui sont à la tête de la prestigieuse institution depuis 2003,  après la mémorable annulation due au conflit des intermittents du spectacle-eh! Oui- déjà-. Ils ont vu leur mandat renouvelé  cette année  et , comme par le passé, ils ont  organisé le festival avec un ou deux artistes dits associés, cette année, c’est le chorégraphe Boris Charmatz, par ailleurs directeur du centre chorégraphique national  de Rennes auquel il a donné pour titre: Musée de la danse   Malgré une édition pas très réussie en 2005 qui partait un peu dans tous les sens, Hortense Archambault  et Vincent Baudriller  ont réussi à redresser la barre à temps et à donner une autre image du Festival qui  est désormais moins ancré sur  le théâtre/théâtre  et davantage sur la danse, la performance aux limites du dramatique et sur les arts plastiques.
Avec de vrais succès comme celui d’Angelica Liddell l’an passé ( voir Le Théâtre du Blog).Charmatz a un but  et l’a clairement exprimé: « rassembler en un seul mouvement  le patrimoine et le spectaculaire, la recherche et la création, l’éducation et la fête, l’ouverture à des artistes singuliers et le désir de faire œuvre collective ». Vincent  Baudriller a souligné qu’il a eu ce  même état d’esprit pour cette 65 ème édition. Ce qui , à vrai dire , ne mange pas tellement pas de pain… Quel  directeur de festival ne  souscrirait pas à ce désir d’unanimisme? Reste  à savoir comment procéder et les deux directeurs sont assez intelligents et perspicaces pour savoir qu’il n’y  a pas de recette miracle dans ce domaine. Le seul véritable casse-tête reste, et depuis bien  des  années ,
- mais les deux directeurs sont restés assez discrets là dessus- à savoir comment rajeunir le public du plus ancien et du plus célèbre festival de Théâtre du monde, avec , comme partout, un budget serré, ce qui signifie  coproductions obligatoires et salles bien remplies,  si l’on veut arriver à s’en sortir financièrement.  C’est un peu la quadrature du cercle…
D’autant plus que le festival off , beaucoup plus orienté sur le théâtre dramatique,a depuis longtemps fait preuve de son dynamisme et attire nettement plus les jeunes qui laissent sans beaucoup d’hésitation, et pas seulement pour des raisons  économiques, le  » in » à leurs parents et grands-parents…  Il y a cette année, et le choix de Boris Charmatz est significatif, un  virage encore plus net vers une programmation orientée vers la danse. Avec des événements et des noms reconnus: Anne Teresa de Keersmaker, avec une création au lever du jour et pendant quatre heures  dans la Cour d’Honneur,  mais aussi des pièces de Meg Stuart , de Rachid Ouramdane et,  bien sûr, de Boris Charmatz.
Côté théâtre, on sent ce même désir de concilier  classiques et thèmes historiques connus avec un souffle contemporain en faisant appel à  des metteurs en scène là aussi  très reconnus: un long  spectacle regroupant à la Carrière Boulbon qui est un peu l’Epidaure d’Avignon:  Antigone, Electre et Les Trachiniennes de Sophocle par  Wouajd Mouawad, qui a été régulièrement invité au Festival, Guy Cassiers avec un spectacle sur Gilles de Rais et Jeanne d’Arc. Et, en faisant quelques paris,comme celui d ‘Au moins  j’aurais laissé un beau cadavre, d’après dHamlet dans la Cour d’Honneur par Vincent Macaigne, jeune metteur en scène qui avait monté il y a deux ans à Chaillot,  Idiot d’après Dostoievski, en jouant sur  l’excès et en adoptant une mise en scène un peu facile et racoleuse à souhait : seaux de peinture jetés sur scène, rock dur  et  voix amplifiées jusqu’à la saturation quatre heures durant  (voir Le Théâtre du Blog) mais avec de jeunes et bons acteurs dont  Servane Ducorps, Thibault Lacroix et Pascal Réneric que l’on retrouvera ici.
Il y a aura aussi Arthur Nauziciel, directeur du C.D.N d’Orléans qui avait créé il y a deux ans  un Jules César de Shakespeare de belle facture et qui montera  un spectacle sur Jan Karski, héros du ghetto de Varsovie. Et, de nouveau,  la tout à fait remarquable metteuse en scène espagnole Angelica Liddell (voir encore Le Théâtre du Blog)  avec un spectacle d’elle:  Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme : un projet d’alphabétisation. Si c’est du même tonneau que son spectacle de l’an dernier, cela peut être tout à fait remarquable…
Côté grand public; il y aura, entre autres, Jeanne Moreau et Etienne Daho  qui chanteront  une seule fois (le 18 juillet) Le Condamné à mort de Jean Genet. Et Juliette Binoche et Nicolas Bouchaud dans une Mademoiselle Julie  de Strindberg mis en scène par Frédéric Fisbach.Les metteurs en scène allemands  de la Schaubühne Katie Mitchll ey Léo Warner présenteront aussi  Kristin, d’après Mademoiselle Julie.
Et Patrice Chéreau, qui n’était pas venu en Avignon depuis 88 avec  Hamlet ,  montera  Je suis le vent de Jon Fosse. Et Patrick Pineau  dirigera à la Carrière Boulbon la fameuse et brillante pièce de Nicolas Erdman Le Suicidé.
On fêtera aussi le quarantième anniversaire de Théâtre Ouvert que Lucien Attoun proposa à Jean Vilar.Nous ne pouvons  tout citer de ce festival prometteur où  plus nombreuses sont les têtes d’affiche et les professionnels reconnus depuis longtemps. que  les  jeunes pousses… Mais comment faire autrement en ces temps de crise?  Donc, pas trop de risques mais la quasi-certitude de quelques bons moments que Le Théâtre du Blog couvrira dans toute la mesure du possible.
Il est d’usage d’annoncer aussi à  cette conférence de presse l’artiste invité de l’année suivante: ce sera Simon Mac Burney, le directeur anglais du Théâtre de complicité.  Quant à l’avenir du Festival, il y a trop d’intérêts en jeu  à la fois nationaux et municipaux pour qu’il disparaisse mais le successeur de Vincent Baudriller et Hortense Archambault  sûrement le directeur d’un grand théâtre  devra  changer sûrement  de cap, et resserrer une programmation un peu tentaculaire et rendre le Festival plus accessible ; la danse  et les arts plastiques contemporains ne sont sans doute pas une panacée ( on l’a vu à Chaillot qui ne sort pas vraiment grandi de  la programmation de ces dernières années!)
Nous vous donnerons en avril, mai et juin quelques aperçus plus complets sur les metteurs en scène et chorégraphes invités au Festival.

 

Philippe du Vignal

 

Vous pouvez retrouver toutes les informations détaillées sur la programmation : www.festival-avignon.com

Elf, la pompe Afrique

Elf, la pompe Afrique de  et par Nicolas Lambert.

      Le fameux procès Elf (17 marviewmultimediadocument.jpgs / 9 juillet 2003 11ème chambre du Tribunal correctionnel de Paris présidé par Michel Desplan) avait fait suite à l’instruction de la juge Eva Joly depuis 94 ( eh,oui! presque 20 ans) à propos  des subventions accordées au groupe textile Biedermman, puis aux magouilles de la société Elf. Cette instruction avait été menée avec la juge Laurence Vichnievsky, puis par Renaud van Ruymbeke.
  Rappelons les faits qui, pour les plus jeunes de nos lecteurs, doivent sembler appartenir au Moyen-Age! Et parfois assez compliqués à démêler. Donc, dans ce procès Elf, on va essayer de comprendre comment ont pu se produire, au sein de cette très puissante multi-nationale pétrolière, des abus de biens sociaux, l’ouverture de  comptes offshore, des  « aides » à un certain nombre de présidents africains, et, bien entendu,des  financements de  partis politiques français et… autres enrichissements personnels.   Avec, en vedette, trente sept prévenus dont les  principaux: Loïch Le Floch Prigent, P.DG. de Rhône-Poulenc, puis surtout d’Elf de 89 à 93, puis de G.D.F., et encore  de la S.N.C.F. , qui avait été renvoyé en prison en 2010 pour manquement à l’obligation d’indemniser la partie adverse. Il y a aussi  André Tarallo qui occupait chez Elf le poste capital de Directeur des Affaires générales et très copain avec Omar Bongo, le Président du Gabon, ou Denis Sassou N’Gessou , celui du Congo.
   Quant à André Guelfi, créateur des bateaux-usines ( d’où son surnom Dédé la sardine), puis magnat de l’immobilier (propriétaire de plus 130 immeubles!),  c’est, chez Elf, un intermédiaire rémunéré pour obtenir des contrats juteux un peu partout , en particulier avec les Russes. Et le dernier de cette  bande qui peut faire penser aux Pieds Nickelés, et non des moindres, c’est  Alfred Sirven, aujourd’hui décédé, vice- président de Elf,  qui gère les relations sociales et arrose les syndicats.
Mais il a aussi un  pouvoir considérable  et des réseaux d’influences en Afrique ; il est donc en concurrence avec Tarallo… Et  titulaire de 300 comptes bancaires , la plupart en Suisse dont le Président a bien du mal à savoir à qui ils appartiennent et surtout à qui ils profitent… Bref, que du beau monde…

  Nicolas Lambert reprend le spectacle qu’il avait créé en 2005, et c’est un vrai régal; on se demande comment ce procès synthétisé en  presque deux heures trente avec quelques intermèdes chantés peut passer aussi vite. Nicolas Lambert avait assisté à toutes les audiences en se faisant passer pour un journaliste et  il en avait  relevé les dialogues entre le Président et chacun des prévenus . il a su avec beaucoup d’habileté   condenser l’essentiel de ces quatre mois d’audience de façon à nous en donner une idée la plus juste possible du procès  malgré la grande complexité du dossier.
    La justice a souvent été proche du théâtre et combien de pièces ont été tirées de procès! Mais ici, ce qui est exceptionnel, c’est le fait qu’il n’y a ici qu’un seul comédien en scène, et quel comédien! Derrière un pupitre, en l’occurrence un gros bidon bleu marqué Elf, Nicolas Lambert  joue tous les rôles avec une technique et une habileté de  premier ordre; d’abord ,celui du Président Desplan, au regard foudroyant et aux répliques cinglantes, cherchant à démêler le vrai du faux avec une vigilance de tous les instants. Attentif aux mots employés quand il s’agit d’évoquer la caisse noire d’Elf, que les prévenus voudraient bien appeler d’un autre nom, attentif aussi aux vrais comme aux faux mensonges, traquant sans pitié les confusions  d’intérêt dans  cette affaire de détournements de fonds au sein même d’une des plus importantes sociétés françaises, au bénéfice de quelques-uns.
   C’est d’une drôlerie très  acidulée quand même: le Président  cite le noms des comptes bancaires suisses: Tomate, Langouste, Minéral,etc.., ( sic) Tarallo bavasse à n’en plus finir pour essayer d’esquiver la vérité et il faut toute la ténacité du Président pour contrer ses petites stratégies minables. Guelfi fait semblant de n’être qu’un petit intermédiaire, mais c’est  Sirven est sans doute le plus inquiétant, le, plus machiavélique, qui   laisse tomber quelques phrases menaçantes d’un maître chanteur rompu à ce genres d’affaires, du genre: « laissez tomber sinon je vais me mettre vraiment à parler, et beaucoup d’hommes politiques français vont être éclaboussés »; quant à Loïch Le Floch-Prigent, cynique et suffisant, il sait se montrer d’une mauvaise foi patente, et  même quand il joue les repentis, il reste méprisant envers une justice qu’il croyait aux ordres.
   Les dialogues sont tout à fait authentiques et il faut parfois se pincer pour croire que des dirigeants importants, bardés de décorations dont la Légion d’Honneur, aient cette arrogance et cet esprit de clan. L’on se dit parfois  qu’il doit y avoir d’autres affaires aussi incroyables , mais tapies dans l’ombre qui sévissent actuellement.
  C’est aussi drôle qu’amer et ces messieurs ont tous des phrases incroyables:  » Ce n’est pas moi qui ai le goût du luxe, c’est ma femme » .  » Pour des raisons africaines; j’étais aussi le conseil du Président Bongo » dit Tarallo.  » Ce qu’Eva Joly appelait la corruption, le l’appelle moi un travail ». Et ils sont toujours prêts à brouiller les pistes et à se rejeter les responsabilités.
  Nicolas Lambert a eu raison d’assumer tous les rôles; il faut le voir singeant Tarallo à la barre, ou mimant Le Floch Prigent. C’est vraiment du grand art digne de la meilleure commedia del’arte. A la fin, Nicolas Lambert quitte son rôle de Président quelques minutes pour constater , comme n’importe lequel des spectateurs, l’étendue des dégâts, tant il est vrai que cette affaire comme il le dit, aurait pu faire sauter vingt fois la République. Comment un petit malfrat de banlieue pourrait-il en effet supporter cette injustice judiciaire;  d’un côté ,de lourdes peines souvent pour un petit délit, et de l’autre quelques années de détention et des amendes  pour de gigantesques  détournements de fond.
  On repense à ce court spectacle de tribunal joué autrefois dans la rue  par les comédiens du Théâtre du Soleil  avec cette phrase qui disait déjà tout: « Qui vole un œuf va en prison, qui vole des millions va au Palais-Bourbon »., Ne soyons pas dupes, cela existe dans toutes les démocraties mais la douce France est  quand même douée dans le genre: tous les gouvernements  ont eu leur lot de scandales mais celui-ci, par le nombre et l’importance de ceux qui y ont trempé, a quelque chose d’inimitable quand il est mis en scène avec un art de l’acteur aussi  exceptionnel.
  Certes le temps a passé, mais pas tant que cela, et  reste, grâce à la magie du théâtre, une sacrée leçon d’histoire et de sociologie:  » Je comprends peu à peu qu’ils ne voient pas les  délits, écrit Eva Joly, parce qu’ils évoluent dans un autre monde, physique et mental ».
  Ici, c’est  magnifiquement dit et  illustré par Nicolas Lambert.

 

Philippe du Vignal

 

Le grand Parquet 20 bis rue du Département. 75018 Paris Métro La Chapelle. Jusqu’au 3 avril. Et en tournée.
   Le prochain spectacle de Nicolas Lambert: Avenir radieux, une fission française fera l’objet d’une lecture au grand Parquet le 26 avril à 20 heures et y sera créé en février 2012.
 

Brita Baumann (Les Cadouins # 2),

    Brita Baumann (Les Cadouins # 2), documentaire théâtral et musical de Gaëtan Peau et Quentin Defait, mise en scène Quentin Defait.

 

  Brita Baumann est la seconde partie du cycle Les Cadouin. On est en juillet 2005 et une jeune allemande Brita Bauman a été envoyée pour un séjour  linguistique dans une famille bretonne, les Cadouin:   Roland, le père divorcé, Violaine sa compagne, Laurence et Virginie,  ses deux  filles d’une vingtaine d’années, et enfin, Jean-Jacques, le frère de son ex-femme et donc l’oncle de Laurence et Virginie. Cette famille connaît un petit  succès local avec son groupe Les Cadouin qui court les mariages, les bals et les fêtes avec des chansons qu’ils jouent et qu’ils chantent en chœur, pas très bien évidemment et leur répertoire reste  limité: cela va de Bécaud, Sheila ,Souchon en passant par les succès d’Indochine.
   Quant à Brita , elle est là, les écoutant, toujours silencieuse, parce que, nous disent les Cadouin, elle est allemande, presque prostrée et sans grande envie de partager leurs histoires de famille et leurs  tournées. Roland hurle et engueule ses musiciens de pacotille mais on a quelque mal à croire à cette famille et à cette saga musicale…
  Il y a deux tables et des chaises paillées comme on les voit dans les les intérieurs pauvres de la campagne profonde; tous les accessoires sont peints sur des cartons (assiettes, bouteille, pendule, instruments de musique et les comédiens  ont des maquillages blancs  comme des cadavres (?) , des costumes d’un goût douteux et  des perruques,ce qui, dans l’esprit des réalisateurs du spectacle, devraient donner « un esprit irréel et extravagant »; et  » que le public ressente ou non cette dimension, n’est pas indispensable mais cela instaure un décalage, un « surréalisme » qui vient s’ajouter à une histoire très quotidienne. » Mais on nous parle aussi quelques lignes plus loin « d’expressionnisme pour clowns noirs et féroces ». Il faudrait choisir!
  Avec,  comme références,  les désormais célèbres Dechiens et les non-moins célèbres documentaires de la série Strip-tease. Brita, habillée comme une jeune allemande de la campagne dans les peintures  populaires du  19 ème siècle, grande jupe crème,  et  nattes blondes, restera désespérément muette, comme un peu sotte, bref, une vraie caricature (type Bécassine d’outre-Rhin) égarée dans une autre époque,  et  qui va  recueillir  les confidences de toute la famille Cadouin.
  C’est plutôt bien joué ,en particulier par Emmanuelle Marquis ( Virginie) avec quelques moments forts: les repas en silence , certains numéros de variétés des plus ridicules et quand Brita écrit des lettres sur fond de musique de Bach.Mais, de là,  à y voir une peinture d’ êtres un peu à la dérive, et en proie à la solitude,  comme on nous y invite… Très franchement, l’on reste un peu?  beaucoup? sur sa faim.
  Ce qui manque sans doute à ce spectacle qui se voudrait proche de la caricature, c’est à la fois la vérité du quotidien, avec le  montage très serré et absolument exemplaire  des fameux Strip-Tease,  véritable condensé d’émotion et de finesse. Ce qui manque  aussi :  la cruauté des rapports entre des êtres affligés d’un handicap physique et/ou mental des Deschiens toujours en proie à la méchanceté des objets… Un cocktail inédit dans le théâtre français que Macha Makeiff et Jérôme Deschamps avaient réussi à mettre au point. Même s’il y  a des moments  drôles, on attend toujours quelque chose qui ne vient pas dans ce « documentaire » qui n’en est pas un, drôle parfois mais pas assez  « acidulé « et pas vraiment « désespéré », comme  le prétend sans complexe  la note d’intention. Bref, faute d’une solide dramaturgie , le compte n’y est pas tout à fait.
  Alors à voir? Les gens d’un certain âge paraissaient assez contents, et  il y avait très peu de jeunes, ce qui est rare au Théâtre 13. Vous pouvez tenter l’expérience à condition de ne pas être trop difficiles; au moins, on vous aura prévenus.

 


Philippe du Vignal

 


Théâtre 13 jusqu’au 10 avril; et le dimanche à 17 h 15,  reprise exceptionnelle de Monsieur Martinez (Les Cadouin # 1)

 

http://www.dailymotion.com/video/xhn0ip

La liberté pour quoi faire

La liberté pour quoi faire? ou la proclamation aux imbéciles, d’après Georges Bernanos, un spectacle de Jacques Allaire.

  On ne lit plus guère  Georges Bernanos (1888-1948), et c’est dommage. Mis à part un antisémitisme à peine déguisé au début de sa carrière, il eut ensuite des visions tout à fait prémonitoires. Il insulta copieusement Franco et Pétain , et fut obligé de s’exiler au Brésil. Il  se rallia rapidement au général de Gaulle, fit preuve d’un antiracisme  absolument radical, et soutint Mendel et Zweig. Il refusa aussi  tous les honneurs: non à l’académie française, non à une entrée au gouvernement que lui avait proposée de Gaulle,  et non encore à la Légion d’Honneur.
Ce qui ne l’empêcha pas d’être reconnu, encore jeune,  comme un romancier important avec Sous le soleil de Satan et Le Journal d’un curé de campagne, (qui furent adaptées eu cinéma) et de voir jouer ses Dialogues des Carmélites . Il fut aussi un pamphlétaire de tout premier  ordre,  notamment avec deux textes peu connus  La Liberté pour quoi faire , et La France contre les robots, dont s’est  emparé  Jacques Allaire pour construire un spectacle un peu  inégal mais, aux meilleurs moments assez attachant. Nous ne l’avons pas vu dans des conditions idéales: Sortie Nord-Ouest  est un lieu culturel  dynamique situé près de Béziers au milieu des vignes et qui a une programmation exigeante mais  le chapiteau subissait ce soir-là, surtout au début,les attaques de la tramontane, ce qui provoquait un bruit désagréable pour entendre un texte  comme celui de Bernanos.
 » Il n’ y a de liberté qu’en résistance » disait celui qu’Artaud nommait « son frère en désolante lucidité » et qu’admirait Malraux. Ces deux textes, peu connus,  témoignent  d’une profonde révolte contre un système capitaliste sans scrupules, et contre  une pensée marxiste où l’homme de droite , un temps proche de l’Action française, ne trouve évidemment pas non plus son compte.
Georges Bernanos a quelque chose d’un anarchiste qui s’emporte  avec une saine colère, contre  la bêtise de l’industrialisation à outrance  qui malmène l’homme , la démocratie et ses libertés fondamentales.Et pour un retour à une vraie spiritualité.  Ce qui n’était pas si courant à entendre à  son époque…
Et plus de soixante après, les phrases de ce visionnaire restent étonnantes, surtout après les derniers soubresauts politiques et la catastrophe de Fukushima: « L’erreur commune est de se dire, à chaque nouvelle restriction : « Après tout, ce n’est qu’une liberté qu’on me demande; lorsqu’on se permettra d’exiger ma liberté tout entière, je protesterai avec indignation !  » Le mécanisme du système en impose à vos nerfs, à votre imagination comme si son développement inexorable devait tôt ou tard vous contraindre à livrer ce que vous ne lui donnez pas de plein gré. Tous les régimes au cours de l’histoire ont tenté de former un type d’hommes accordé à leur système, et présentant par conséquent la plus grande uniformité possible.  Le droit de penser devenu inutile – puisqu’il paraitra ridicule de ne pas penser comme tout le monde -  amener chacun à troquer ses libertés supérieures contre la simple garantie des libertés inférieures. » Si cette civilisation réduite à une espèce de représentation schématique de l’homme telle quelle figure dans les calculs des techniciens, était précisément trop simplifiée pour l’homme réel ?  Hein? Si la chaloupe se révélait à l’usage  incapable de supporter le poids de l’équipage ? Si les contradictions de l’homme, c’était l’homme même?
La mise en scène  comme la scénographie  de Jacques Allaire ne sont pas toujours convaincantes et l’on ne voit pas toujours  où il veut nous emmener. pourquoi, entre autres, cet éclairage avec deux lampes de poche pendant presque un quart d’ heure? Pourquoi cette centaine de  chaises entassées  sur la scène qu’il remet en ordre à la fin avec son complice Jean-Pierre  Baro? Pourquoi ces costumes vaguement 18 ème siècle, et ces maquillages sur le corps?
Il faudrait sans doute dans une seconde étape de travail rendre plus lisibles ces propositions.  Mais cela n’empêche pas de bien entendre les magnifique colères de Bernanos contre cette civilisation moderne qu’il considérait comme une conspiration universelle qui empêche  toute espèce de vie intérieure. Ce qui, après tout, dans  ce genre de théâtre sans véritable dialogue, reste l’essentiel. Et le public, jeunes comme  moins jeunes,  écoutait avec une grande  attention ces textes de grande allure  bien servis par Jacques Allaire et Jean-Pierre Baro.
Philippe du Vignal

Spectacle co-produit avec la Scène nationale de Sète, vu à Sortie Ouest le 16 mars ; en tournée,  au Périscope de Nîmes le 31 mars et le 1 er avril: au Théâtre de la mauvais Tête à Marvejols le 6 avril et au Théâtre de l’Archipel de Perpignan le 8 avril.

La liberté, pour quoi faire ? est disponible aux éditions Gallimard  et  La France contre les robots  aux éditions Castor Astral.

Le Misanthrope

Le Misanthrope de Molière, mise en scène de Serge Lipszyc.

   m5.jpg  Serge Lypszyc avait déjà monté la célèbre pièce il y a quelques années, et la reprend pour longtemps. De cette pièce largement autobiographique,le metteur en scène dit que  “Le mal-être généralisé de ces hommes et de ces femmes rend la pièce  violente, sourde et drôle et ce n’est pas un paradoxe car l’humour est omni-présent et permet la survie dans une époque policée où le “ paraître” régente les rapports humains”.
Soit, cette analyse en vaut d’autres: la maison de Célimène est en fait une sorte de mini-cour à l’image de celle du grand Louis XIV, dont on peut voir,  en fond de scène,le détail agrandi d’un tableau qui le montre tenant  une lettre. Histoire de rappeler au public qui pourrait l’ignorer que la pièce se passe sous le règne de Louis XIV. Ce qui n’est pas évident par ces temps où le Sarkozy se moque allègrement de La Princesse de Clèves...

 Le salon de Célimène c’est donc cette grande toile peinte, deux  sièges de velours rouge, un canapé (aux pieds Louis XVI!) reproduisant très mal le fameux canapé Mae West sofa de Salvadore Dali qu’il dessina d’après les lèvres de l’actrice dans les années 30.
Il y a aussi  deux miroirs montés sur pieds, et des lustres en fil de fer noir avec des petites bougies de chauffe-plat. C’est laid? Oui , c’est laid, moins toutefois que les costumes des hommes faits d’un invraisemblable mélange de pourpoints, avatars d’avatars de ceux du 17 ème siècle, de chemises/ cravate, et de pantalons et chaussures contemporaines. Les comédiennes sont un peu mieux loties mais guère…

  Quant au texte qui reste exemplaire de cette  langue magnifique qui est encore-mis à part une vingtaine de termes- largement la nôtre, il est, faute d’une véritable direction d’acteurs, le plus souvent mal dit. Personne n’est obligé de faire jouer une pièce écrite en alexandrins mais si on le fait , autant le faire bien. Quand on voit le soin extrême qu’a Brigitte Jaques quand elle s’empare d’un texte de Corneille, la façon qu’elle a de de rendre la moindre nuance de sentiment, la petite inflexion de voix  qui donnera tout son sens et toute sa musicalité aussi aux répliques des personnages!
Là, on est assez loin du compte; seule Nadine Darmon en Arsinoé sait ce que sont des  alexandrins et les dit magnifiquement, et les deux petits marquis Acaste et Clitandre ( Julien Léonelli et Sylvain Méallet) sont eux aussi impeccables, et ils donnent un souffle de jeunesse à une mise en scène qui en a bien besoin..

  Pour le reste de la distribution, cela dépend des moments… On veut bien admettre qu’Alceste ait quelque cinquante ans… encore que l’on comprenne mal, à cet âge-là, ses emportements et ses colères mémorables et , sauf le respect qu’on lui doit, cette Célimène, même très jolie, n’a rien d’une jeune femme d’une vingtaine d’années.Comme de plus, on fait  jouer  Valérie Durin  joue de façon assez stéréotypée, le compte n’y est pas, alors que c’est le personnage pivot de la pièce!
   Ce manque de clarté dans la diction, le côté peu crédible de  la plupart  des personnages, et un   rythme un peu poussif finissent par plomber le spectacle, et c’est vraiment dommage. pour une pièce de cette qualité!  Même la fameuse scène des portraits de la fin, où Célimène est prise au piège de  sa duplicité, est assez terne, alors que c’est le moment le plus flamboyant de la pièce. Bref, la mise en scène a quelque chose de  peu vivant et de figé. Le public plonge petit à petit dans une sorte de torpeur, et les jeunes personnes près de moi tombaient de sommeil…
   Le spectacle est-il encore susceptible d’améliorations? Visuellement non, formes et   couleurs du décor comme des costumes, et lumières  sont vraiment trop laids; sur le plan scénique, si Lypszyc voulait bien resserrer les boulons , c’est à dire faire vraiment travailler ses comédiens pour qu’ils disent enfin les vers comme ils doivent être dits, et pas dans ce médiocre à-peu-près, sa mise en scène y gagnerait déjà. Cela dit, on se demande comment il avait pu réaliser un remarquable Désiré de Sacha Guitry,  et deux ans après, nous offrir un Misanthrope aussi approximatif. 
  Alors à voir?  Très franchement, non. Et, même si le cœur vous en disait, n’y emmenez pas vos adolescents, et leurs copains, cousins, etc… ils vous ne le pardonneraient pas et risqueraient de donner raison à notre très aimé Président de la République…   Nous avons un Molière qui reste, quatre siècles après un auteur exceptionnel à la langue admirable mais le mettre en scène est un acte qui demande , et  une direction d’acteurs,  et une mise en scène d’une exigence absolue.Ce qui n’est pas le cas ici.

 

Philippe du Vignal

 

 Théâtre du Ranelagh  jusqu’au 21 mai.

 

                                     

 

 

1...358359360361362...401

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...