François-Joseph Talma

François-Joseph Talma, Le théâtre et l’histoire de la Révolution à la Restauration de Mara Fazo, traduit de l’italien par Jérôme Nicolas.

talma.jpg               Qui connaît encore aujourd’hui ce célèbre acteur ? Il y a bien une  petite rue Talma  près du métro Muette dans le seizième arrondissement de Paris, et le musée de Brunoy (91)  a un salle consacrée au spectacle de 1750 à 1850, et donc en partie à Talma qui avait un résidence secondaire à Brunoy, encore à l’époque un petit village.
Et pourtant Talma fut une véritable vedette  de 1789 à sa mort en 1826. Sa vie  a coïncidé avec des moments capitaux de notre histoire : l’Ancien Régime, puis très vite, la Révolution de 89, le Directoire, le Consulat puis l’Empire et la Restauration,  à un moment où la France vit son territoire et son unité menacés et où les pièces de  théâtre classiques et contemporaines  étaient souvent comme un miroir grossissant des graves événements politiques qui ont violemment secoué  la France.
Mara Fazo, professeur d’histoire du théâtre et du spectacle à l’Université de Rome La sapienza a écrit une nouvelle biographie de François-Joseph Talma, parue en Italie en 1998,  tout à fait passionnante, et qui se lit comme un roman. En effet, ce n’est pas seulement la vie  du grand acteur et  du théâtre parisien mais aussi une chronique  très pointue de quelque cinquante ans de vie sociale et politique qu’il  décrit et analyse ne profondeur
Il montre d’abord les liens très forts entre le jeu de Talma et la peinture, en particulier celle de David dont il fréquenta l’atelier. Talma, en effet de façon très instinctive, sentit  à la veille de la Révolution que le théâtre avait tout à gagner s’il comprenait  l’importance du langage visuel, au lieu de s’en tenir à la seule déclamation qui était, à l’époque la règle officielle.
Ce que comprit aussi Bob Wilson, dans les années 1960, quand il donna la priorité aux images dont il était le créateur…plutôt qu’au texte. A 26 ans, Talma fut reçu au Théâtre  français comme sociétaire pour les troisièmes rôles de tragédie et de comédie, et ce fut le début d’une longue carrière. Mara fazo décrit très bien ce milieu du théâtre avec, bien entendu, ses intrigues et ses relations difficiles avec le pouvoir en place. Talma eut la chance, encore jeune d’avoir un grand rôle, celui de Charles IX de Marie-Joseph Chénier (30 représentations en quelques mois! ) qui le lança et ce spectacle allait jouer un rôle décisif dans la carrière de l’acteur. Mara Fazo, souvent  plus perspicace qu’ un historien français, montre comment Talma eut le coup de génie qui fut à la base de toute sa stratégie, en  s’identifiant  à des personnages tout à fait nouveaux, tout en continuant à jouer les classiques,  comme Shakespeare qu’il admirait tant Il n’eut donc pas à souffrir d’une possible comparaison avec des sociétaires qui avaient déjà tenu le rôle dans telle ou telle tragédie.   Ce qui ne l’empêcha pas quand même de tomber en disgrâce parce que ses petits camarades l’avaient accusé d’obtenir le quasi-monopole des applaudissements au moment du salut. Mara Fazo montre très bien comment le rôle du Théâtre Français allait être déterminant dans la vie du spectacle parisien.   Par exemple,  Talma eut l’idée de génie de donner à ses costumes de personnages de l’antiquité un véritable réalisme, ce qui était à l’époque absolument inédit. Chaque acteur possédait alors ses propres costumes à son choix. Cela correspondait aussi chez Talma à une autre intuition: recréer sur scène l’horrible sans se soucier du trop fameux bon goût.Ce qui était là aussi totalement innovant sur une scène française. Mara Fazo raconte aussi ce que fut la vie personnelle de Talma qui épousa d’abord Julie, une ancienne danseuse déjà mère de trois enfants, douze jours avant la naisance de jumeaux.Mais l’Eglise encore ultra-puissante avait essayé d’interdire le  mariage religieux de Talma, au motif qu’il avait voulu faire état de sa condition de comédien et non de bourgeois de Paris!  Cet acteur, travailleur infatigable, très cultivé, qui parlait couramment anglais grâce à son père qui s’était établi outre- manche comme dentiste, a eu sa vie durant, un regard acéré sur son métier, notamment dans ses Réflexions sur Lekain.  » Dire la tragédie me paraît une locution froide, et me semble n’exprimer que le débit sans action.Les Anglais se servent de plusieurs termes qui rendent mieux l’idée: to perform tragedy, exécuter la tragédie: to act a part, agir un rôle. Nous avons bien le substantif acteur mais nous n’avons pas le verbe qui devrait rendre l’idée de mettre en action, agir ». Rares étaient le comédiens, souvent enfants de la balle et qui n’avaient pas eu beaucoup d’instruction, capables à l’époque d’une analyse aussi fine! Quant à la qualité des comédiens de province avec lesquels il était obligé de jouer (seuls les grands rôle se déplaçaient), elle n’était pas très élevée et Talma le déplorait avec virulence… Mais, comme toutes les stars, il  aimait vivre sur un grand pied, ce qui l’obligeait à accepter de juteux contrats parfois loin de Paris, et même à l’étranger, en Russie comme aux Pays-Bas, dès que la gloire de l’Empereur l’exigeait. Ce qui, à l’époque des calèches, supposait une solide santé. Mais avec un hôtel particulier très confortable, de  nombreux enfants, une résidence secondaire, Talma avait un féroce besoin d’argent. Franc-maçon, il avait de nombreuses relations, et donc plus de facilités à trouver des engagements ailleurs qu’à la Comédie-Française. Ce qui à l’époque était admis. Le public, lui, n’appréciait pas trop plus tard ses absences de quelques mois mais il savait se faire pardonner en donnant à son retour avec de formidables interprétations. Talma était apprécié, il le savait et en fait prier le prix! Il connaissait tous les puissants et en particulier Napoléon qui l’admirait beaucoup; il eut même une brève liaison avec sa sœur Pauline; ce qui ne l’empêcha pas d’échapper de peu à la guillotine pendant la Terreur. C’est dire que Talma a quelque chose d’un véritable personnage de roman!
Ce qui frappe aussi chez lui , c’est cette inlassable curiosité pour la littérature et le théâtre étranger, comme chez  Madame de Staël qui l’admirait beaucoup,  notamment Schiller,  et Goethe qu’il rencontra.  Des dramaturges bien oubliés aujourd’hui comme Ducis, mais aussi Lemercier et Arnault adaptaient pour lui, à sa mesure pourrait-on dire, de nombreuses pièces, de façon à ce qu’il en soit la vedette.  On allait ainsi passer insensiblement de l’interprétation d’un texte, au culte de l’acteur principal, comme cela devait se faire plus tard dans nombre de théâtre privés.
C’est un des aspects du théâtre de cette époque qui avait le monopole de la communication et qui était très avide de pièces, que l’on connaît en général assez mal et que nous révèle avec précision Mara Fanzo. Talma qui vouait une admiration sans bornes au Consul puis à l’Empereur qui confia rapidement la gestion des grands théâtres parisiens à des préfets, ce qui fit de cet acteur un personnage quasi-officiel, sorte de conseiller technique occulte , fort  apprécié du pouvoir et admiré à la fois par le peuple et par Stendhal,Chateaubriand, Lamartine, ou Dumas. Tragédien dans des pièces classiques du répertoire, Talma eut aussi l’intuition de se tourner vers des textes tout fait inédits comme Les Templiers de Raynouard qui eut un grand succès public ou comme Manlius Capitolinus de d’Aubigny.
Mais, souvent épuisé par le nombre de rôles qu’il jouait en alternance, il avait des accès de dépression assez fréquents, à force, disait-il de jouer des héros tragiques. Plus tard, Talma mais  se dirigea vers la comédie, où on l’attendait un peu au tournant. Mais là aussi, avec une grande intelligence, il réussit encore une fois à s’imposer. Et Talma reprit à 63 ans une dernière fois le rôle de Macbeth qu’il joua avec Mademoiselle Duchesnois, puis  créa Charles VI, une pièce historique de de la Ville de Mirmont où il fut une fois de plus excellent. Atteint d’un cancer intestinal, il se savait condamné et mourut le 26 octobre 1826. Ses obsèques furent suivies par une toute une foule mais sans cérémonie religieuse, comme il l’avait exigé, à une époque où des funérailles civiles tenaient du scandale…
La Comédie-Française, après le décès de Talma, ferma ses portes en signe de deuil pendant trois jours, et vit ensuite ses recettes chuter brusquement,preuve s’il en fallait de la popularité du grand acteur qui avait réussi en quarante ans à modifier de façon considérable le paysage théâtral français, et son enseignement.
Difficile de parler davantage de cette somme tout à fait remarquable et passionnante de Mara Fanzo dotée de 80  illustrations: mieux vaut la lire; il y a peu d’ouvrages sur cette période qui soient aussi précis et vivants que celui-ci…

Philippe du Vignal

CNRS Editions, 329 pages, 49€


Archive de l'auteur

Le récit de la servante Zerline

Le récit de la servante Zerline d’ Hermann Broch, traduction et adaptation de Marion Bernède, mise en scène d’Yves Beaunesne.

Un monologue tiré d’un récit d’Hermann Broch (1886-1951), Les Irresponsables. Quand les nazis annexèrent l’Autriche en 38, cet intellectuel juif engagé fut arrêté puis jeté en prison. Mais, grâce à l’intervention entre autres d’Adlous Huxley et de James Joyce, il put s’enfuir aux Etats-Unis où il enseigna à Yale et à Princeton.
C’est à lui que l’on doit le concept d’ « apocalypse joyeuse » par lequel il désignait l’état de son pays dont les habitants semblaient avoir perdu le sens des vraies valeurs, à la fois sociales, politiques et religieuses, en particulier chez les gens les plus cultivés. Ce qui, selon lui, avait tout droit conduit au nazisme. Comme chez Andréas, un  homme qui loue une pauvre chambre où il se repose quand Zerline arrive.
Elle va, comme on dit, vider son sac et se libérer, grâce à la parole, de tout ce qu’elle a enduré en servant une baronne depuis trente ans… dans une petite ville allemande.  Cette baronne, mariée à un président de Cour d’Assises, a eu pour amant un certain von Juna (qui lui fera un enfant) et dont Zerline a aussi été la maîtresse . Elle dit donc simplement ses amours avec von Juna dans un pavillon de chasse, ses désirs inassouvis, regrets, relations difficiles avec les hommes, y compris avec le Président dont elle aurait bien aimé être l’amante.

Un texte  impitoyable dont Yves Beaunesne dit qu’il est fait pour des comédiens qui « doivent  accorder une confiance absolue aux mots qu’ils ont à faire vivre ».  Il avait été mis en scène de façon remarquable par le grand Klaus-Michaël Gruber en 86 avec Jeanne Moreau mais Yves Beaunesne en a réalisé une mise en scène  qui laisse sceptique. On  entend en effet difficilement ce que dit Marilu Marini et ce n’est pas l’acoustique de l’Athénée qui est ici en cause. Et si les éclairages de Joël Hourbeigt sont très beaux, la scène est presque constamment plongée dans la pénombre: on décroche donc assez vite…

Dommage pour le texte d’Hermann Broch, dommage aussi pour la grande Marilu Marini qui aurait dû être mieux dirigée. Et, comme le public n’est guère envahissant, cela n’aide sans doute pas les choses, même si Brice Cousin ( Andréas) a une belle présence.

 Philippe du Vignal

Théâtre de l’Athénée, square Louis Jouvet, Paris (VIII ème) jusqu’au 28 mai.

 

Agamemnon

Agamemnon de Sénèque, traduction de Florence Dupont, mise en scène de Denis Marleau.

 

   lacomedienneelsalepoivredansleroledeclytemnestre.jpgFaisons les présentations: Sénèque, né dans l’actuelle  Cordoue vers 4 après J.C., et mort en 65,  est un philosophe stoïcien (De la Colère, Sur la vie heureuse, De la Brièveté de la vie),  ce qui ne l’empêcha pas de fréquenter du beau monde: Caligula dont il fut l’un des conseillers, puis  Néron, dont il avait été le précepteur et qui essaya de l’empoisonner puis qui le poussa au suicide. Mais il fut aussi, souvent  inspiré par Euripide, un des dramaturges les plus importants  du théâtre tragique  avec nombre de pièces dont on retrouva une dizaine: Médée, Phèdre, Oedipe, Hercule furieux, Les Troades, Les Phéniciennes et Agamemnon.
Lesquelles tragédies ont influencé tout le théâtre classique français. Mais Sénèque a été peu joué en France ; George Pitöeff monta quand même Médée en 1932, spectacle qu’admira beaucoup Artaud.
Quant à Denis Marleau, metteur en scène québécois ,bien connu en France, il  a  été programmé  au Festival d’Avignon avec, entre autres,  Nathan le Sage de Lessing (1997); il réalisa aussi une remarquable mise en scène des  Aveugles de Maëterlink en 2002. Denis Marleau a très vite été attiré par les possibilités qu’offraient les nouvelles technologies en particulier la vidéo ,  avec les  images de Stéphanie Jasmin qui collabora aux Reines de Normand Chaurette, à Othello mais aussi à des pièces plus contemporaines comme Le Complexe de Thénardier de José Plya, et qui assure aussi la partie vidéo de cet Agamemnon.
La pièce? Elle  raconte  la fin  de l’histoire de ce roi, inspirée de celle que nous raconte le grand Eschyle dans le premier des trois volets de L’Orestie. Mais ici, on voit davantage Egisthe et Cassandre, l’esclave et maîtresse d’Agamemnon, haïe par son épouse  Clytemnestre, personnage  plus complexe que l’Electre de Sophocle.. Il y a aussi, au début, Thyeste,(ou du moins son fantôme), le père du Roi qui exhorte son fils Egisthe à jouer de son pouvoir et à tuer le roi. Et un chœur  qui commente l’action qui comporte davantage de monologues que de véritables dialogues. Les personnages sont face à leur destin à un moment où il n’y plus pour d’échappatoire. Et Agamemnon sera assassiné.
Mais Sénèque ne tient pas du tout à montrer l’action et ce sont une suite de paroles aux images souvent fabuleuses. Comme dans le récit du messager Eurybate qui décrit l’épouvantable carnage de la flotte…. Sans doute inspiré du fameux récit des Perses où Eschyle raconte le massacre de la marine  perse à Salamine; quant à Cassandre, elle témoigne  du meurtre d’Agamemnon, au moment même où il se produit:  » Jamais ma fureur prophétique ne m’a fait voir aussi clair. Je regarde, je suis là-bas. Je suis là-bas. Je jouis du spectacle à l’avance. Non, ce ne sont pas des hallucinations. ce ne sont pas des fantasmes illusoires. Ce spectacle, nous allons y assister ensemble ».
Un auteur qui écrit de telles phrases ne peut nous être indifférent, même si le texte est par trop inégal et si les passages du chœur sont souvent assez ennuyeux. Reste à savoir si ,et comment, on peut monter Agamemnon aujourd’hui. Denis Marleau a lui choisi de faire la part belle à la vidéo avec des projections de visages sur des têtes sculptées blanches qui émergent d’un mur de tissu plissé, également blanc. La vérité oblige à dire que, plastiquement,  ce n’est pas très original, on a vu cela dans  plein de galeries branchées, mais, comme c’est conçu avec rigueur et technicité, cela peut bluffer quelques minutes au début…mais  reste de la frime; il faudra un jour que l’on arrive à comprendre pourquoi les institutions- sans doute pour se dédouaner auprès d’un public jeune qu’elles voudraient bien s’accaparer et  fidéliser – apprécient tant les nouvelles  technologies , en particulier la vidéo qu’on nous sert à toutes les sauces; ici, disons le tout de suite, ce chœur est d’une rare inefficacité.
Quant à l’interprétation, on ne comprend pas très bien ce que Denis Marleau a voulu  faire. Aucun comédien n’est convaincant,même l’excellent Michel Vuillermoz dans  Eurybate,  et tout le monde crie, si bien qu’on a souvent du mal à entendre le texte, et  très vite, on décroche. Ce qu’il aurait fallu, c’est,  au lieu de nous imposer régulièrement ces têtes en vidéo pour représenter le chœur qui parasitent tout, laisser  la part belle aux images du texte, et là , on est vraiment loin du compte. Un jeune metteur en scène sans beaucoup de moyens mais avec une vraie dramaturgie, aurait sûrement mieux réussi dans cette entreprise difficile. Certes, Sénèque n’a pas vraiment les  qualités du grand Eschyle qu’Hugo admirait tant, mais, quand on relit le texte, il y a  de belles images, et cet Agamemnon méritait mieux que cette bouillie insipide avec  une vidéo aussi inutile qu’envahissante.
Quant au texte, Florence Dupont semble avoir  quelque peu adapté certaines phrases, avec même, semble-t-il, comme la fameuse phrase de Pérec : « Je me souviens  » répétée plusieurs fois mais nous n’avons pas eu le temps d’aller voir dans le texte latin ce qu’il en était. Mais on va regarder cela de près.
Côté scénographie, il y a reconnaissons-le, une belle idée: des panneaux coulissants  ( à droite sur la photo plus haut) qui permettent de faire entrer les personnages sans qu’on les voit sortir de la coulisse. Mais, à part cela, l’on reste vraiment sur sa faim, et on peut se dire que la Comédie-Française a plus de chances avec Feydeau ( voir Le Fil à la patte dans Le Théâtre du Blog), qu’avec la tragédie; on avait déjà eu droit à une médiocre Andromaque mais cet Agamemnon n’est pas non plus réussi…
Alors à voir? Non, surtout pas, soyons francs: on n’y prend aucun plaisir , la vie est courte et les soirs de mai parisiens trop délicieux pour aller passer une soirée médiocre . Comme le disait Sénèque: « Le temps s’enfuit à tire d’aile et le cercle du jour entraîne rapidement celui de l’année ». Alors, à vous de choisir!

 

Philippe du Vignal

 

Comédie-française, Salle Richelieu ( en alternance)

 

 

La nouvelle saison du Théâtre de la Ville.

La nouvelle saison du Théâtre de la Ville. dans actualites parisvilletheatre1Cela va être la troisième saison comme directeur du Théâtre de la Ville, que va entamer Emmanuel Demarcy-Motta. Christophe Girard, adjoint à la Culture de la Mairie de Paris a tenu à souligner l’exigence populaire et savante à à la fois de sa programmation. S’il a été  récemment désigné  à la tête du Festival d’Automne, c’est, a-t-il dit,  et bien que les candidats étaient aussi de grande qualité, en raison de son travail important comme metteur en scène mais aussi  de  son esprit d’ouverture, de sa grande curiosité sans tabous ni préjugés, et de sa connaissance des autres arts comme le cirque ou la danse. Dans le respect du conseil d’administration  qui comprend des représentants de l’État mais aussi de la Ville de Paris, et avec l’approbation du principal mécène Pierre Bergé. Emmanuel Demarcy-Motta a ensuite parlé des principaux axes de sa programmation qui est cette année comme les précédents particulièrement riche puisqu’elle comprendra 80 représentations en danse, théâtre et musique et qu’elle ira de septembre à juillet 2012!
Ce qui est en fait assez exceptionnel pour un grand théâtre parisien. Avec, comme axe majeur, « un mouvement qui déplace les lignes » pour reprendre les mots de Baudelaire qu’il a cités, et un décloisonnement des arts. Même si les mots-clés, pour plus de lisibilité auprès du public, resteront bien : Théâtre, danse musique. Ce qui a déjà été le cas depuis deux ans mais qui sera encore plus affirmé pendant la saison 2011-2012. Reste le problème épineux de la répartition des 260.000 places,  à répartir entre la vente libre et les abonnements, équation toujours difficile à résoudre pour un directeur. Les abonnements offrent une marge de sécurité financière non négligeable  mais aussi le risque, comme ce fut le cas par le passé pour les spectacles de Pina Bausch, de ne plus offrir de places à la vente directe. Ce qui n’était pas très élégant pour le public de passage,  les étrangers et les  provinciaux!  Une première expérience avait été tentée cette saison avec Rêve d’automne de Jon Fosse où la durée de l’exploitation avait été augmentée et où 60% des  30.000 places avaient pu être mises en vente directe.
Emmanuel Demarcy-Motta a insisté aussi et  à plusieurs reprises, sur le souci de réflexion qui animait toute son équipe sur le rapport avec le public qu’un théâtre de cette envergure devait avoir, notamment avec un « Parcours Enfance et Jeunesse », inventé avec d’autres théâtres partenaires comme le Centquatre, le Théâtre Monfort, La Gaieté lyrique, le Grand Parquet et le Théâtre de la Cité Internationale. Ce parcours concerne aussi bien des spectacles  comme ceux de Melquiot, ou de James Thierrée que les marionnettes du Rajastan.  » Nous avons eu aussi la volonté d’inviter des spectacles en langue étrangère, ce qui n’avait pas été fait depuis 85 ; ce  que nous avons  de nouveau pratiqué depuis deux ans, grâce aux liens que nous avons pu tisser  avec des grands théâtres comme le Berliner Ensemble et Bob Wilson; et des artistes comme Guy Cassiers, Claus Peyman entre autres, a précisé aussi Emmanuel Demarcy-Motta.
Et, effectivement, quoi qu’il puisse se passer à l’Odéon, Paris se devait vraiment d’accueillir davantage de productions étrangères: c’est toujours un signe fort dans le spectacle contemporain et un gage de bonne santé pour les théâtres qui les reçoivent..  Défendre les maîtres du passé même quand ils ne sont plus là, comme Pina bausch, parait aussi une chose excellente:
C’est bien aussi que  soit accueillie la fameuse pièce Ein Stück de Pina Bausch en avril 2012. Trois ans presque après son décès brutal, ce sera un bel hommage et une occasion de monter son travail à ceux qui n’ont jamais pu le découvrir. Comme deux programmes consacrés à  Merce Cunningham disparu presque en même temps qu’elle. Ce serait aussi dire publiquement que la constitution d’un répertoire contemporain, est à terme, incontournable. Après tout, pourquoi la Comédie-Française ne monterait-elle pas un jour La Classe morte de Tadeusz Kantor? ou Le Regard du sourd de Bob Wilson? Il y faudrait sans doute pas mal d’imagination mais pourquoi non?
 On ne peut tout détailler de cette programmation mais seulement signaler les temps forts. Pour Marthaler, on verra bien mais on peut seulement espérer qu’il ne nous resservira pas une petite soupe comme celle du dernier Festival d’Avignon..  Mais il y a aussi et surtout la Lulu de Bob Wilson avec le Berliner qui ne manquera sûrement pas d’intérêt comme Cœur ténébreux d’après Conrad de Guy Cassiers, ou Simplement compliqué de Thomas Bernhard, mise en scène par Klaus Peyman. Et on retrouvera cette pièce formidable qu’est Victor ou les enfants au pouvoir de Roger Vitrac mise en scène par Emmanuel Demarcy-Motta.IL y a aura aussi une création de Big and small de Botho Strauss que l’on a moins joué ces dernières années par Luc Bondy avec Cate Blanchett et la Sydney Theater Company. Et c’est bien que le Théâtre de la Ville accueille La vie brève, mise en scène de Jeanne Candel ( voir le Théâtre du Blog) qui avait été  salué comme un bel espoir l’an passé au Théâtre de la Cité universitaire.
Bref, une saison exemplaire, riche en théâtre comme en danse,: il y a aura ainsi 27 créations  au total,avec l’ouverture à plusieurs jeunes compagnies, mais aussi un beau programmes en musiques du monde -dont une journée pakistanaise-dont le Théâtre de la Ville s’est fait une spécialité. Que demande le peuple?

Philippe du Vignal

Les Eaux d’ombre

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Les Eaux d’ombre, fable théâtrale, musicale et chorégraphique d’après William Butler Yeats, traduction, adaptation et  mise en scène de Pierre Longuenesse

De William Butler Yeats, on sait  généralement peu de choses; pourtant ce poète et écrivain irlandais,  (1865-1939), qui fut influencé par Maëterlinck et Villiers-de L’Isle-Adam, et  qui fut un ardent défenseur du symbolisme, était aussi, comme Claudel, fasciné par le théâtre nô japonais mais aussi par l’expression chantée et chorégraphique, et à la recherche de nouvelles formes théâtrales. Il fonda  en 1904 à Dublin le fameux Abbey Theatre, qui allait devenir le Théâtre national irlandais où pourtant ni Brenda Behan ni Beckett les deux plus importants écrivains irlandais du 20 ème siècle ne furent créés… Il écrivit Les Eaux d’ombre en 90 mais remania ce texte plusieurs fois jusqu’en 1911. C’est une histoire de voyage en mer où l’épique rejoint la rêverie métaphysique, la quête de soi et l’amour absolu.
Des marins sur un bateau perdu en mer vont tuer Forgael, leur capitaine. Ils l’accusent de les entraîner vers la mort  en les ensorcelant grâce à la musique d’une harpe.  Les marins vont alors attaquer un navire apparait et tuer  son équipage. Quant à leur reine Dectora, elle  sera faite prisonnière. Mais Forgael, grâce toujours au pouvoir magique de son instrument, hypnotise les marins et Dectora succombera au charme de de Forgael Les marins, eux,  abandonneront alors leur navire en laissant les deux amants à leur aventure.
Le plateau est nu; il y a seulement  deux petits praticables,  dont l’un en longueur qui symbolise un navire avec quelques cordes suspendues. Avec comme éclairage juste quelques pinceaux lumineux.. Le texte est dit en français mais aussi parfois en anglais, en voix directe et off , par six comédiens qui vont jouer et,par moment, se faire récitants, avec un accompagnement musical ( entre autres Monteverdi et Teleman), quelques danses, du chant mais aussi deux petites marionnettes, la maquette d’un beau bateau à voiles et deux masques tenus dont l’un ressemble étonnamment au visage de F. Mitterrand. Les images  qu’a su créer Pierre Longuenessse  sont souvent d’une grande qualité, les jeunes marins avec leurs costumes de samouraïs et Dectora ont une belle présence, et la danse très lente de la fin entre Forgael et Dectora en robe rouge a quelque chose de fascinant.
Mais  l’ensemble ne fonctionne pas bien, sans doute parce que la dramaturgie de l’ensemble est souvent confuse: (trop de choses se bousculent au portillon: des morceaux de textes pas toujours audibles ou bien au contraire criés, (les quatre acteurs surjouent leurs personnages de marins oralement et gestuellement, et ne sont donc pas crédibles), et le chant comme la danse croisent le texte, sans que l’on sente une véritable unité dans le spectacle qui est quand même assez prétentieux. .

Ces Eaux d’ombre aurait demandé une dramaturgie et une direction d’acteurs plus solides: aborder Yeats dans ces conditions relevait du pari impossible. Et, malgré encore une fois la beauté de certaines images, l’on s’ennuie assez vite.
Dommage… Et même si le spectacle est indiqué comme « à partir de 12 ans », mieux vaut sans doute ne pas y emmener des collégiens!

 

Philippe Duvignal

Compagniedusamovar.com
Théâtre de l’Atalante jusqu’au 30 mai. T: 01-46-06-11

BRÛLER SA MAISON

BRÛLER SA MAISON d’Eugenio Barba. 

  En exergue, un poème d’Alexandre Blok souvent cité par Barba :

“Sur la route boueuse et noire
Le brouillard ne se lève pas
Un chariot grinçant transporte
Ma roulotte délavée, mon théâtre.
Brûler sa maison, est le cinquième volume consacré à l’étonnant parcours d’Eugenio Barba, à la tête de l’Odin Teatret depuis 1964, par Patrick Pezin, directeur de la collection Les voies de l’acteur. Pour ceux qui comme moi, ont eu la chance de le découvrir avec La maison du père au Théâtre de la Cité Internationale en 1971 *, puis de l’accueillir au Théâtre Paul Éluard de Choisy-le-Roi avec Cendres de Brecht en 1982, au Théâtre 71 de Malakoff en 1985 avec l’I.S.T.A., symposium international d’anthropologie théâtrale, enfin avec Talabot en 1989, c’est le témoignage passionnant d’un artiste d’une stature exceptionnelle qui a marqué son siècle à la tête du Tiers théâtre.
Eugenio Barba retrace l’épopée de l’Odin Teatret en onze chapitres très personnels sur son théâtre fondé en Norvège, puis installé à Holstebro, petite ville du Jutland danois avec ses “camarades” dont certains le suivent depuis 45 ans,” un théâtre hors normes”. “Souvent, dit-il, à l’origine d’un chemin menant à la création, il y a une blessure (…) cette blessure m’a poussé à rester proche du garçon que je fus et dont le temps m’a éloigné en me jetant dans un monde en mutation”…
Dans ces onze chapitres retraçant l’entrainement quotidien de la troupe, dès l’aube pendant toutes ces années, on peut découvrir les chemins tortueux empruntés par un chercheur acharné pour créer plus d’une vingtaine de spectacles souvent nés au terme de plusieurs années de travail, au sein du Laboratoire international du jeu de l’acteur. La maison du père, Cendres de Brecht, Come and the day will be ours, Talabot, Kaosmos, l’Évangile d’Oxyrhincus, Andersen’s dream… entre autres, ont été joués à travers le monde,  et certains ont eu les honneurs du Festival d’Automne des grandes heures, mais aucune institution ne l’a accueilli en France depuis vingt ans!
Seule Ariane Mnouchkine lui a ouvert les portes du Théâtre du Soleil voilà quatre ans . Eugenio Barba a réussi à se servir du théâtre “comme un cheval de Troie que les habitants accueilleraient en abattant leurs remparts”…  Comme Grotowski dont il avait  été l’assistant en Pologne avant de fonder l’Odin, il joue pour une élite de la sensibilité. “Je dialoguais avec des vivants qui m’étaient étrangers et avec les morts que j’aimais”…Ce parcours artistique d’un d’athlète voyageur mêle des témoignages personnels bouleversants sur son enfance et sa jeunesse à une recherche incessante et généreuse toujours vivante.
Dans sa dernière lettre à Nando Taviani, ami et conseiller de l’Odin, Eugenio Barba évoque “les maîtres fous du théâtre du XXe siècle (qui) restèrent tous près de leur origine en utilisant l’art de la fiction”. Eugenio Barba nous aide à vivre dans cette quête de son origine. Edith Rappoport

Editions de l’Entretemps Les voies de l’acteur, 278 pages www.entretemps.org


*  A l’invitation d’André-Louis Perinetti, directeur du Théâtre de la Cité internationale.

Délire à deux

Délire à deux d’Eugène Ionesco, mise en scène de Christophe Feutrier.

  img9582cmariodelcurto1024x683.jpgCette courte pièce de Ionesco avait été créée par Antoine Bourseiller au Studio des Champs-Elysées en 62 , ce qui ne nous rajeunit pas… Il y a juste deux personnages, un vieux couple: un homme et une femme qui ont déjà dix sept ans de vie commune et qui se chamaillent pour un oui ou pour un non. Par exemple, pour savoir si la tortue et le limaçon sont le même animal avec des phrases à l’emporte-pièce du genre: « Depuis dix-sept ans ,je t’écoute, dix-sept ans que tu m’as arrachée à mon mari , à mon foyer « ,  et lui répond:  » Mais cela n’a rien à voir avec la question! » ou   » Je fais des objets de plus en plus compliqués, cela simplifie l’existence. » ou encore:   » Quand j’étais petite, j’étais une enfant ».
L’homme est un peu mou, la femme  a tout d’un tyran domestique, et leurs disputes  comme les guerres civiles éclatent sans que l’on sache vraiment pourquoi…
Leur appartement est situé à la frontière de deux quartiers en plein conflit, et l’ on entend des bombes qui éclatent, puis  des morceaux de plâtre se détachent du plafond; une grenade arrive par la fenêtre, grenade que l’homme va renvoyer aussitôt  dehors et qui explosera dans la rue. Ils essayent tant bien que mal, mais le mal est plutôt dans ce cas l’ennemi du bien, ils barricadent la porte d’entrée. Cela n’empêchera pas des combattants d’entrer. Et eux  continueront allègrement à se quereller, même si, au dehors la guerre continue.
Histoire personnelle et histoire nationale se rejoignent dans l’ exaspération que l’on a de l’autre. Et quand enfin viendra  l’armistice, et quand le calme sera enfin revenu, le  conflit  se poursuivra  de plus belle entre l’homme et la femme. Histoire à  la fois terrible et pleine d’ un humour désenchanté. En quelques dialogues, Ionesco dit avec allégresse et jubilation des vérités qui font mal.

  Christophe Fautrier a choisi  de faire jouer la pièce sur  un rectangle blanc au sol. Aucun meuble, aucun accessoire, juste le bruit des déflagrations et  deux interprètes  de grande qualité -Valérie Dréville et Didier Galas- en combinaison de travail. Mais ce qui fonctionnait sans doute mieux dans l’euphorie du dernier festival d’Avignon, semble ici avoir du mal à trouver ses marques. C’est du travail bien fait, certes,  millimétré dans le temps et dans l’espace, mais l’on décroche assez vite, malgré la belle énergie des deux comédiens, et l’on s’ennuie. La faute à quoi? Sans aucun doute  à une  mise en scène trop sèche où la lumière est parfois bien discrète et surtout où l’on  ne sent pas assez la folie qui s’empare peu à peu de ce couple. Cela ressemble davantage à une belle démonstration.
 On comprend bien le choix de Christophe Feutrier qui  a  voulu exclure tout pittoresque mais il  y a comme une distorsion entre le texte de Ionesco qui ne se laisse pas faire et une mise en scène qui a du mal à s’imposer.  Et pourtant cela ne dure qu’une heure montre en main. Le public,lui, semble  partagé. A la fois admiratif de ce dialogue peu connu de Ionesco, et quand même pas très à l’aise devant le traitement proposé par Feutrier.
  Alors à voir? C’est selon votre humeur du jour. Si c’est l’occasion de découvrir un texte que vous ne connaissez pas, peut-être; si c’est pour voir deux grands interprètes, vous aurez sûrement  l’occasion de les voir ailleurs, et si c’est pour une soirée de plaisir théâtral, là, c’est franchement non! Le compte n’y est pas vraiment. Ionesco mérite mieux que cela.


Philippe du Vignal


Théâtre des Abbesses jusqu’au 28 mai.

 

Marcel Proust « entre intimité et mondanités »

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Marcel Proust « entre intimité et mondanités »

 

Près des jardins où jouait Marcel Proust enfant,  une lecture des extraits de sa correspondance et de passages d’ À la recherche du temps perdu.Et de lettres de Marcel Proust à sa mère, à ses nombreux amis, à des artistes et écrivains de son époque. Cette lecture nous permettra de découvrir un Marcel Proust sans masque, authentique et sincère, mais aussi un parfait mondain, portraitiste d’une grande intelligence et d’un immense humour. Avec Bernadette Lafont, Claire Nebout, Michel Fau et Xavier Gallais

Espace Pierre Cardin ddimanche 29 mai à 19h30.Entrée libre mais réservation indispensable aux éditions Thélème: reservation@editionstheleme.com ou T:  01 43 29 09 64. 

Mille francs de récompense

Mille francs de récompense de Victor Hugo, mise en scène de Laurent Pelly.

1294043864.jpgLa pièce fait partie comme L’Intervention et Mangeront-ils de ce « Théâtre en liberté » que Victor Hugo écrira pendant son exil à Guernesey  après s’être enfui, sous un faux nom, d’abord à Bruxelles puis à Jersey,  quand celui qu’il nommait Napoléon le petit, fit son coup d’État en 1851. On l’oublie trop souvent mais cet exil, comme celui de Brecht  dura presque vingt ans!
Il a alors abandonné le drame romantique pour écrire des pièces en prose d’une facture plus naturaliste; il entend montrer toutes les contradictions de la mécanique sociale où les puissants  broient les humbles, incapables de rembourser les dettes qu’ils accumulent, sans cesse sous la menace des huissiers qui saisissent le peu de biens qu’ils ont et les expulsent de leur logis. Pendant que la classe dirigeante, cruelle et cynique, s’enrichit en accumulant les actions sans aucun état d’âme, et se fait construire de superbes appartements… Cela vous rappelle peut-être quelque chose?
Hugo écrit Mille francs de récompense, peu de temps après  Les Misérables  auxquels  cette pièce souvent penser. On fête encore  le Carnaval dans ce Paris de la Restauration, et un certain Glapieu, ancien condamné, qui se sait surveillé, essaye par tous les moyens,  d’échapper aux filets de la police; c’est un pauvre homme, à la triste mine qui arrive à pénétrer chez Etiennette que tout le monde croit  être veuve mais qui est en fait mère célibataire comme on dirait aujourd’hui; elle vit avec son vieux père qui est allongé,  très pauvre et malade, et avec sa fille Cyprienne qui est  amoureuse d’un jeune et bel employé de banque.La famille survit tant bien que mal.
Mais les huissiers vont pratiquer la saisie des meubles, y compris  le piano du vieux père, professeur de chant des quelques rares élèves . Cette  saisie doit être faite dans l’heure qui suit et la famille n’a plus aucun moyen financier de s’y opposer. Seul, Rousseline un hommes d’affaires , assez répugnant, chauve et gras, et qui n’a aucun scrupule ni indulgence, a, lui,  une solution : » Les malhonnêtes et les maladroits font des friponneries, nous, nous faisons des affaires » ; il va illico proposer à  Etiennette  d’épouser Cyprienne, en échange de l’abandon de cette saisie! Laquelle Cyprienne ne veut à aucun prix de ce mariage.
Glapieu, lui,  planqué dans une penderie, veut  fuir par les toits pour échapper à la police ,et  il entend tout et se jure de tirer d’affaires les deux malheureuses femmes et le vieux professeur de chant. Il prend souvent à témoin le public, dans une posture déjà brechtienne. Glapieu est un peu comme l’étendard hugolien de l’ honnêteté à tout prix, même s’il  lui faudra ensuite défoncer un coffre-fort. A la suite de multiples rebondissements- la pièce est des plus compliquées- Etiennette retrouvera son ancien amant, qui est  bien  le père de Cyprienne qui pourra se marier alors avec son bel Edgar, et Glapieu aura droit à la mansuétude du tribunal.
« Comment, s’est demandé Laurent Pelly, traiter une forme un peu désuète, tout en parlant au spectateur d’aujourd’hui? Paradoxalement, la solution me parait être dans l’extrême sincérité ». Et Pelly a eu raison, il n’ a pas triché et a assumé ce torrent de dramatique et de grotesque dans une rigoureuse gestion de l’espace. Il a ainsi évité de tomber dans le larmoyant où on aurait pu tomber facilement. C’est un mélo sans doute mais assumé comme tel par  Pelly, avec toutes ses complications, ses retrouvailles inattendues, ses bons samaritains et ses horribles magouilleurs, comme on en voit si l’on en veut  chaque soir sur les nombreuses chaînes de télé…
Mais Pelly n’est pas tombé dans le panneau du naturalisme, ce qui aurait pu être catastrophique! En fait, et très habilement, il a fondé sa mise en scène avec sa scénographe Chantal Thomas sur une vision très plastique des différents univers que vont traverser les personnages tous habillés en gris ou noir; ainsi l’appartement d’Etiennette-meubles, portes et fenêtres- est dessiné tout en ombres chinoises, comme  les personnages immobiles dans le fond quand ils ne jouent pas. C’est sans doute un peu esthétisant mais c’est beau comme devait l’être, au cabaret du Chat noir, les spectacles d’Henri Rivière et de Caran d’ Ache, ou plus près de nous, ceux  que nous avions vu de Nicolas Bataille, par ailleurs créateur de La Leçon et de La Cantatrice chauve de Ionesco.
Et il y a ces très belles images de l’entrée illuminée  de ce Bal avec ces personnages masqués qui font penser aux sculptures magnifiques de Daumier; c’est Paris en hiver, sur les  bords de Seine où erre lamentablement le pauvre Glapieu. La neige tombe sans cesse quand Edgar, désespéré, finit par se jeter dans la Seine où Glapieu n’hésitera pas à sauter pour lui sauver la vie. Cela fait penser parfois aux images que savait concocter avec beaucoup d’intelligence Savary- qui adore faire aussi tomber la neige-à l’époque du Magic Circus.
C’est une belle réussite que cette mise en scène, parce que Laurent Pelly  a su  manier à la fois humour et crédibilité; il a  aussi réuni une excellente distribution -entre autres Laurent Meininger en Rousseline et Jérôme Huguet en Glapieu, tous les deux  absolument étonnants- et il y a chez chaque comédien un très beau phrasé et un respect de la langue de Hugo, si bien qu’on oublie que la pièce a, surtout vers la fin, de sacrées longueurs. Il ya en prime de ces phrases du genre:   » Vous êtes le bon Dieu » ce à quoi Glapieu répond:  » C’est trop d’avancement » ou « La vérité finit toujours par être inconnue  » qui préfigurent  Ionesco un siècle avant.   En tout cas- et c’est rare- le public, en particulier des rangs entiers de lycéens, applaudissait à chaque fin d’acte. Comme dirait sans doute une fois de plus Christine Friedel, c’est un signe qui ne trompe pas. Vilar avait fait redécouvrir Hugo avec Ruy Blas et Marie Tudor. Laurent Pelly aura fait connaître   à une nouvelle génération un autre aspect de cet Hugo que l’on ignore un peu avec cette pièce peu jouée, et qu’avait fait renaître Hubert Gignoux alors à la tête du Théâtre National de Strasbourg. Et Jacques Seebacher, grand amoureux et spécialiste de Victor Hugo, décédé il y a quelques années, aurait sûrement été enchanté par cette mise en scène…
Et tonton Frédo, pseudo-ministre de la Culture, ira-t-il voir Mille francs de récompense? Cela lui donnerait une idée de ce que peut être un public de théâtre, généreux, qui ne boude pas son plaisir. On verra si Luc Bondy, nommé par le fait du Prince, à la place d’Olivier Py  (voir le Théâtre du Blog) réussira mieux dans cet Odéon qui ressemble de plus en plus,  depuis quelques années, à ce qu’était autre fois le T.N.P.  de Chaillot au temps de Vilar puis de Wilson..

 


Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon jusqu’au 5 juin.

 

1669 Tartuffe, Louis XIV et Raphaël Lévy

1669 Tartuffe, Louis XIV et Raphaël Lévy, texte et mise en scène de Jacques Kraemer. 

 

    arton.jpg1669, Louis XIV intervient pour mettre un terme à  ce que l’on a appelé la Cabale des dévots et autorise les les représentations de Tartuffe.. C’est aussi en septembre de la même année qu’un certain Raphaël Lévy, marchand de bestiaux de Boulay, un  village des environs de Metz, se rend à cheval par un chemin de forêt pour acheter un shofar (instrument juif traditionnel de musique à vent constitué d’une corne de bélier et avec lequel l’on peut exprimer quatre sons différents) ainsi que du vin,  pour célébrer le Yom Kippour, fête du nouvel an juif…
Mais, à Glatigny,  un petit village situé sur la même route qu’emprunte Raphaël Lévy, un jeune  femme Mangeotte Villemin s’aperçoit que son fils de trois ans , Didier Le Moyne a soudain disparu.(Décidément l’histoire bafouillera  même nom ou presque, même région ou presque ,même si le meurtre du petit Grégory eut lieu plus près de Nancy que de Metz!) Et un homme affirmera qu’il a vu Raphaël Lévy porter un enfant sous son manteau.. Et donc un Juif a enlevé un enfant chrétien pour un meurtre rituel – les Juifs sont en effet supposés tuer de jeunes enfants pour prendre leur sang et de lacérer la sainte hostie pour en faire jaillir le sang! Aucune preuve, aucun indice mais le malheureux Raphaël Lévy sera vite incarcéré puis torturé avant d’être brûlé en place publique, avec l’approbation de la population locale , où  la rumeur et l’antisémitisme avaient  vite fait des ravages. Préfigurant, exactement trois siècles plus tard, une autre  rumeur: celle d’Orléans en 1969 où l’on avait accusé des commerçant juifs  de chloroformer de jeunes  clientes dans la cabine d’essayage de leur boutique pour ensuite les livrer à la prostitution. Et Edgar Morin avait remarquablement analysé cette lamentable histoire.
L’Etat de Louis XIV  protégeait les Juifs, mais interviendra trop tardivement pour empêcher l’exécution de Raphaël Lévy,  et Louis XIV  n’arrivera qu’à faire libérer quelques autres juifs de Metz  qui avaient été aussi jetés en prison. Ce que raconte de façon très détaillée Pierre Brinbaum dans son livre *. Jacques Kraemer s’est emparé de cette histoire (qui sonne aussi comme une avant-première de ce que sera deux siècles et demi plus tard la trop fameuse affaire Dreyfus), mais en pratiquant un tricotage permanent de scènes . Soit  une troupe contemporaine- le Théâtre du Ricochet- qui répète Tartuffe ( encore le théâtre dans le théâtre, ce qu’avait déjà fait Kraemer dans Phèdre/ Jouvet/Delbo.39:45 et Agnès 68)!  On assiste donc à ces  répétitions mais aussi aussi des scènes d’amourettes et de jalousie entre les jeunes premières de la troupe.
Mais Alexandre , le directeur  du Théâtre du Ricochet, metteur en scène éprouve de plus en plus de difficultés à  mettre en œuvre la célèbre comédie de Molière. Par ailleurs, deux jeunes acteurs conçoivent alors l’idée de recréer  cette affaire Raphaël Lévy  et  vont commencer à en répéter quelques scènes. Et c’est parti pour deux heures,  plus que pesantes, d’une équation que Kraemer a mise en place, sans jamais arriver à la résoudre.En effet, l’histoire de Raphaël Lévy aurait dû commencée à être mise en scène dès le début et non à la fin, comme un petit gâteau qu’on offre avec avarice au public, alors que cela devrait être l’essentiel du spectacle.
Au lieu de cela, Kraemer auteur bavarde , n’arrive pas à construire son spectacle, et se lance dans des divagations sur la difficulté à faire du théâtre aujourd’hui. Ce plaidoyer pro domo est un peu pénible  et nous avions envie de lui dire : aide toi, le Ciel t’aidera.  D’autant que le scénario de la pièce fondée sur le thème du théâtre dans le théâtre est plutôt du genre laborieux: Kraemer imagine que  le metteur en scène intervient d’abord dans  la salle, et pour  ajouter un peu de distanciation brechtienne, quelques acteurs attendent sur des chaises côté jardin, et pour faire, cette fois, contemporain et branché, le visage  de certains personnage est retransmis sur grand écran… Tous aux abris!
Comment quelqu’un de ses proches  n’a-t-il pas osé dire à Kraemer  que c’était vraiment du vieux théâtre et qu’il était urgentissime de renoncer à  cette  dramaturgie et  à  ces stérétotypes usés jusqu’à la corde! Essayons de dire clairement les choses, le théâtre dans le théâtre: Kraemer  qui semble s’être fait plaisir, devrait être conscient qu’on s’en fout, et que le public qui, s’il ne connaît pas Tartuffe, ne peut pas s’y retrouver.
De plus, Kraemer semble régler quelques comptes personnels avec l’institution culturelle, ce qui n’est pas vraiment d’un grand intérêt; quant à ces amourettes, en quoi pourraient-elles  nous concerner? Cela ressemble aux plus mauvaises séries télé et on n’y croit pas une seconde! Qu’est-ce qu’un bon film, disait Hitchcock? D’abord  un bon scénario, ensuite un bon scénario et encore un bon scénario! Ce qui, on l’aura compris,  fait ici défaut , autant qu’un vrai dialogue de qualité.
Et c’est d’autant plus frustrant que  Kraemer sait bien diriger ses onze comédiens, dont, entre autres , les excellents  François Clavier (qui joue Alexandre le metteur en scène), Coco Felgeirolles, Mathias Maréchal et Emmanuelle Meyssignac qui, malheureusement, n’ont pas beaucoup de grain à moudre ni de  vrais personnages à défendre. La machine théâtrale tourne à vide!
Peut-on sauver quand même quelque chose de ce spectacle? Oui: une  courte scène-très belle et très simple- du procès de Raphaël Lévy qui fait penser à du théâtre de tréteaux et qui aurait pu être signée Ariane Mnouckine dans 1789, et une autre scène  aussi courte où Louis XIV, sur fond de tissu doré, maquillé et  vêtu de blanc et emperruqué, intervient, à l’extrême fin du spectacle, majestueux comme une statue, pour fournir un financement  et éviter ainsi la mise en faillite du Théâtre du Ricochet, tout en lui intimant l’ordre de mettre en scène à la fois Tartuffe et l’affaire Raphaël Lévy.
Là, nous sommes enfin dans du vrai et bon théâtre…C’est drôle, c’est juste , et ce clin d’œil à la fin du Tartuffe ne manque ni de finesse ni de beauté, mais il aura fallu auparavant subir quelque deux heures d’ennui…
Spectacle vivant et sensible, dit cependant notre  consœur-et néanmoins amie- Véronique Hotte dans La Terrasse.Nous n’avons pas dû voir tout à fait le même! 

 


Philippe du Vignal

Salle des Fêtes de Mainvilliers,  tout près de Chartres, jusqu’au 21 mai.

T: O2- 37- 28-28- 20

* Pierre Brinbaum: Un récit de « meurtre rituel » au Grand siècle- L’affaire Raphaël Lévy 1669  (Editions Fayard, 2008)

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