Bobigny, faim d’une fin par Philippe du Vignal

 

On se souvient sans doute du feuilleton de l’automne où la Comédie- française ou plutôt son administratrice, Muriel Mayette et les services compétents du Ministère de la Culture avaient concocté une sorte d’ O.P.A. sur la Maison de la Culture de Bobigny; une réunion avait même été organisée au Ministère, mais sans que le principal intéressé- Patrick Sommier, le directeur- soit invité! La Maire de Bobigny se félicitait- un peu trop vite- lors d’une conférence de presse, de l’arrivée du Théâtre national. Mais pas de chance, une semaine après, les acteurs de la célèbre maison refusaient de collaborer à ce » beau projet ».
Depuis,  M. Hirsch,le directeur des Spectacles au Ministère avait déclaré que le projet suivait son cours , jusqu’à une interview de la Ministre de la Culture mardi dernier sur France-Inter: madame Albanel, sans doute  indiquait qu’il fallait marquer une pause, mais que c’était un « beau projet « et qu’elle avait l’intention de continuer à y travailler.  » Je vais voir avec Muriel Mayette et les comédiens ce que l’on peut faire « . Le nom de Patrick Sommier n’était même pas cité dans l’interview diffusé… Elégant, non?
Tout se passe comme s’il était urgent d’attendre, voire de nommer une commission pour enterrer la question. On sait ce que veut dire en langage ministériel « marquer une pause »…. En attendant la suite du feuilleton dont nous vous tiendrons informés, les feuilles mortes se ramassent à la pelle, comme disait Prévert qui vouait une haine tenace à Paul Déroulède, le chantre académique et suffisant de la guerre de 14. Mais ceci est une autre histoire…
Tenez, encore une petite citation pour le voyage,qu’on avait oublié de vous envoyer à l’occasion du 11 novembre:  » Les vivants ferment les yeux des morts et les morts ouvrent les yeux des vivants »  in Platonov de Tchekov. Pas mal, non ?

Philippe du Vignal


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Théâtre de bouche de Gherasim Luca, mise en scène de Claude Merlin par Philippe du Vignal

Gherasim Luca était né à Bucarest en 1913 et a été à l’origine du groupe surréaliste roumain avec de parfaits inconnus comme… Tzara, Brancusi et Brauner, pour ne citer que les plus célèbres.Il s’installera à Paris en 52 où-sans papiers toute sa vie- il vivra pauvrement . Expulsé de son appartement, il se jette dans la Seine en 94. Entre temps, il aura écrit une vingtaine de recueils  poétiques qui ont suscité l’admiration de bien des gens (dont Deleuze et Guattari) qu’il lisait souvent lui-même en public.
Tapez Luca sur Google, vous pourrez même y entendre sa voix; ses textes ont été plusieurs fois adaptés pour la scène mais c’est sans doute la première fois  qu’est montée sa seule pièce de théâtre. Claude Merlin s’y est employé avec beaucoup de bonheur et d’intelligence. Parmi beaucoup de soirées perdues, celle-ci fait figure d’exception. Théâtre de bouche est une suite de tableaux intitulés: Qui suis-je, L’Evidence, La Contre-Créature, Le Meurtre, Les Idées, La Discorde, Les Vaincues et La Durée.
Cela sonne un peu comme des titre de pièces de Couperin… Luca  joue une heure durant, avec la syntaxe de la langue française qu’il connaît et pratique admirablement; il arrive ainsi à créer avec jubilation des jeux de mots  à tiroir qui provoquent de formidables images poétiques. Le début, une sorte de choeur à six ,ne fonctionne pas encore très bien mais la suite est tout à fait remarquable: Claude Merlin a su, avec une mise en scène efficace et quelques accessoires très simples, donner un forme théâtrale de premier ordre à cette cette suite de tableaux.
Comme les jeunes comédiens: Céline Vacher, Jean-Michel Susini, Anne-Lise Main, Bruno Jouhet, Lazare et Francisca Rosel-Garcia sont bien dirigés, ce Théâtre de bouche, encore un peu vert (mais c’était la première), devrait rencontrer un succès mérité. Reste à trouver les  structures  qui voudront bien l’accueillir ,mais on connaît la solidarité du milieu… En tout cas, ce serait vraiment dommage que le public ne puisse savourer la poésie de Gherasim Luca, mise en scène par Claude Merlin.

 

Philippe du Vignal

 

Encore aujourd’hui et demain samedi, à 16 heures au Théâtre Berthelot , 6 rue Marcelin Berthelot à Montreuil, tout près du Métro  Croix de Chavaux.

L’histoire du communisme racontée aux malades mentaux de Matéi Visniec, mise en scène de Cendre Chassane par Philippe du Vignal

lhistoireducommunisme.jpgNous sommes en 1953, en Union soviétique comme on disait alors,quelques semaines avant la mort de Staline,  c’est à dire pour des jeunes d’aujourd’hui, dans un siècle bien lointain… Le directeur d’un hôpital central de malades mentaux a invité un  brillant écrivain à venir y  séjourner  pour y écrire une histoire du communisme que l’on pourrait raconter  à ses patients dans un but thérapeutique, surtout si cette histoire fait l’apologie du « petit père des peuples » et de ses amis, responsables,  comme lui d’exécutions sommaires par centaines de milliers. Youri Petrovski a donc affaire aux infirmières dont l’une devient complètement hystérique quand il lui apprend qu’il a serré la main de Staline en personne et finit par le violer. Le directeur, bien entendu, regarde ce qui se passe dans la chambre de l’écrivain par caméras interposées. Petrovski rencontre aussi les malades classés en débiles légers, moyens ou profonds, dont certains  ne sont que des opposants au régime, placés là par précaution politique.
Quant au directeur, arrogant et prétentieux, il règne en maître absolu sur l’hôpital, sorte de microcosme qui constitue une sorte de miroir de la société soviétique;  Visniec -poète et auteur dramatique- connaît bien  son affaire, puisque, d’origine roumaine, il a dû en 87,quitter son pays qui étouffait sous la dictature, deux ans avant la mort de Ceaucescu pour se réfugier en  France. Sa pièce, qui se voudrait un pamphlet politique virulent, se révèle être assez répétitive,  passées les dix premières minutes. Quand certains » malades » se révèlent être en fait des opposants politiques, on sent que la pièce pourrait prendre un tournant intéressant mais il est trop tard…
Il y a bien quelques scènes de franche comédie, comme cette engueulade du directeur avec l’une des infirmières  qui se termine par une partie de canapé, ou la fête  à laquelle les malades invitent Petrovski, ou bien encore les  belles images vidéo de la fin où une belle jeune fille nous dit qu’elle a besoin d’utopie ( mais ce très court texte n’est pas de Visniec) , pendant que passent des extraits de film de l’époque ù l’on voit le défilé du peuple devant le corps embaumé de Staline, et les minutes de silence un partout dans le pays. Cendre Chassane s’en tire par cette habile pirouette pour boucler la pièce.
Mais les dialogues et l’intrigue de cette Histoire du communisme racontée aux malades mentaux, malgré un titre alléchant, sont trop légers pour que l’on ait envie de s’y plonger vraiment. Pourtant, Cendre Chassane a réalisé une mise en scène qui ne manque pas d’intérêt, avec des images souvent très fortes  comme celles de ces caméras de surveillance qui retransmettent des vues des couloirs sinistres de l’hôpital, avec grossissement sur le mur de fond de scène …Même si on peut regretter que la scénographie soit aussi pauvrette. Les cinq acteurs bien dirigés- Nathalie Bitan, Cendre Chassane, Xavier Czapla, Isabelle Fournier et Jean- Baptiste Gillet-qui jouent  plusieurs personnages ( infirmières, malades, directeurs, opposants politiques)  font un très bon travail.  Mais, rien à faire, le texte, redondant et bavard,  ne dit absolument rien que l’on ne sache déjà ou que l’on ne puisse apprendre dans n’importe quel récit ou film  historique bien documenté, n’offre guère d’intérêt.
On se demande pourquoi Cendre Chassane, qui avait monté  il y a peu Un triomphe de l’amour de Marivaux assez remarquable, a été chercher cet ovni …  On préférerait qu’elle nous parle de ce qui se passe en France aujourd’hui sous n’importe quelle forme,( fable, cabaret politique…). Ce serait plus audacieux et  plus convaincant…. D’autant plus qu’elle sait mettre en scène, aucun doute là-dessus. Quitte à se répéter, les kapouchniks du Théâtre de l’Unité en sont un exemple d’un excellent niveau et sa revue politique mensuelle  à base d’extraits de presse fait un véritable tabac à Audincourt, dans la banlieue de Montbéliard (le prochain est samedi 15 novembre) .
A voir? Peut-être, si vous habitez Clamart ou les environs immédiats, si vous avez envie de voir quelques belles images vidéo et cinq acteurs  réaliser une belle performance.  Sinon, ce n’est pas vraiment la peine.

 

Théâtre Jean Arp de Clamart , jusqu’au 23 novembre.

Côte d’azur, scénographie/ écriture scénique et mise en scène de Denis Chabroullet par Philippe du Vignal.

cotedazur.jpgCôte d’azur, scénographie/écriture scénique et mise en scène de Denis Chabroullet

Dernier opus du Théâtre de la Mezzanine, dans un ancien Jardiland- lieu de travail de cette compagnie-situé dans les champs à Lieusaint (Seine-et-Marne).

Imaginez une aire de jeu, close par une palissade de planches de vingt mètres sur dix environ, avec des sortes de meurtrières rectangulaires d’un mètre 2, munies chacune d’un volet coulissant en bois. Avec aussi , pour se reposer un peu, des banquettes où les quelque cent  spectateurs peuvent s’asseoir et regarder,  quand ils ne déambulent pas dans une galerie tout autour, où une série d’écrans vidéo retransmet des plans moyens ou gros plans de l’action. Vous suivez? Le dispositif est  intelligemment  conçu, et bien réalisé, puisqu’il place chaque spectateur dans une position de voyeur, qu’il marche ou qu’il soit assis, grâce ces meurtrières  masquées parfois par un rideau qui descend, le laissant frustré et l’obligeant à aller plus loin.

Dans l’espace scénique, un bar délabré des années cinquante aux vitres cassées, avec un billard électrique, et une pendule en noir et blanc, des sièges fatigués et un éclairage pâlichon; quant à  l’enseigne lumineuse AZUR, elle est bien fatiguée et l’éclairage de la lettre U ne cesse de sauter. Derrière ce bar, une sorte d’ancien garage, avec un tableau électrique hors d’usage, un vieux poste de radio en bois et, sous une bâche, un véhicule qui se révélera plus tard être un petit char d’assaut d’où sortira un soldat au casque en feu. Il y a aussi sur un des côtés, un monte-charge et sur l’autre, une vieille pompe rouge fané de gaz-oil. Sur l’aire de jeu, autour du bar et de l’ancien garage,  couverte d’une dizaine de centimètres d’eau,  deux anciens fauteuils de coiffeur  en moleskine rouge, une baignoire-sabot en zinc, une vieille moto-bécane, et un lit-cage … Vous suivez toujours?

Dès l’entrée, on reste admiratif devant cette installation plastique, (même si on  a pu voir autrefois  des choses proches au Centre Georges Pompidou) mais qui possède ici une présence dramatique rappelant souvent l’univers du grand Tadeusz Kantor qui avait une passion pour une réhabilitation éphémère, une seconde vie donnée à des reliques, des objets de « bas étage » comme il disait souvent, des caves, greniers, décharges…
La musique de Roselyne Bonnet des Tuves-jouée par Martial Bore à la guitare et par Lionel Seillier à la batterie, et l’univers sonore qu’elle a composé, sont de premier ordre :chansons populaires,  morceaux de textes classiques dont on arrive à capter la seule musique des alexandrins et des mots-symboles: amour, honneur, gloire, temps, vertu, malheur, etc.  et des airs d’opéra,  ou un chant de Noël, joyeux et désuet. Bref, une sorte de bric-à-brac intelligent,  en parfaite  osmose avec cet environnement. Il y a aussi le travail, de très grande qualité, de Jérôme Buet sur les lumières  qui disent bien le blafard et le glauque d’un univers de bofs.

Oui, bon, mais que s’y passe-t-il au juste? A vrai dire, pas grand chose d’intéressant! Les personnages hurlent, s’injurient, picolent de temps à autre, une fille se fait violer, tout le monde se vautre dans l’eau ou s’y fait traîner, une autre fille nue patauge dans la baignoire. Tout cela dans la buée et les fumigènes: bref, l’univers habituel de Denis Chabroullet… Les comédiens, peu ou mal dirigés, s’engagent physiquement mais font souvent un peu n’importe quoi, sur le plan de la voix et du geste, et, du coup, ne sont guère crédibles.

Il y a, dans les images proposées, les apparences de l’efficacité, mais seulement les apparences. Manque ici une dramaturgie avec une véritable unité entre la structure formelle de moyens scéniques assez considérables, et une fable… qui reste à inventer. Il faut avoir l’honnêteté de dire qu’une grande partie du public semble s’en contenter. Désolé, Denis Chabroullet, nous sommes peut-être trop exigeant, mais pour nous, le compte n’y est pas tout à fait…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Mezzanine à la Serre, les lundi, vendredi et samedi jusqu’au 8 décembre; réservation obligatoire: T: 01-60-60-41-30.

Il y a une navette gratuite, Place Denfert-Rochereau à Paris (réservation obligatoire: T: 01-44-64-79-70) pour les samedi 15, lundi 17, samedi 22 et lundi 24 novembre. Si vous y allez en voiture, prenez votre GPS  et/ou une carte, et demandez bien le parcours, quand vous réserverez: ce n’est pas du tout évident à trouver…

 

Le Procès-Spectacle, mise en scène de Michel Roger , création collective de la compagnie Jolie Môme.

affiche6nov3dechirepage119640.jpg La Compagnie Jolie Môme, c’est d’abord un troupe, une vraie troupe de douze comédiens/chanteurs /musiciens comme il n’y en a plus guère, à part la Comédie-française mais qui n’ a pas, mais pas du tout-on s’en doute- les mêmes moyens, et  qui travaille dans un tout autre registre. lls sont logés à La Plaine Saine-Denis à La Belle Etoile, un lieu merveilleux, généreusement prêté et mis aux indispensables normes de sécurité  par la Ville de Saint-Denis qui peut être fière de son initiative . Imaginez une ancienne salle des fêtes municipale, avec son plafond parsemé d’étoiles dorées et  supporté par des fermes Polonceau *,avec une partie accueil  dotée de tables où l’on peut se restaurer et derrière, une belle petite salle de 150 places.
  Le Procès- Spectacle, qui vient d’être créé dans sa forme actuelle, est une sorte de réponse artistique au procès -qui se tiendra le 11 décembre prochain à la 14 ème chambre correctionnelle de Paris- procès intenté par la C.F.D.T., qu’on ne présente plus , pour violation de domicile contre Michel Roger et Ludovic Prieur. Le metteur en scène qui n’en est pas à son coup d’essai- avait même réussi avec tous ses copains intermittents du spectacle à  obliger le Ministre de la Culture de l’époque Renaud Donnedieu de Vabres à quitter la Cour d’Honneur du Palais des Papes à Avignon en disant aux comédiens: « S vous jouez, ce sera sans le Ministre; sinon vous ne jouez pas. Le Ministre est parti… Donc, le metteur en scène et ses complices s’étaient invités dans les locaux de la CFDT,  il y a trois ans déjà , pour demander au nom de quoi les « accords » concernant le statut des intermittents du spectacle avaient été signés. mais la CFDT n’avait pas du tout apprécié…Le ridicule ne tue pas!
  Ce procès- spectacle avec un président, une procureur , une avocate,un greffier et tout un défilé de témoins, dont Spartacus, Eve, une espèce de gourou indien dont les mandras approximatifs sont traduits par un commentateur à l’accent québécois, la Crise incarnée par une jeune femme en robe blanche, etc… est une sorte de cabaret politique aux dialogues burlesques finement ciselés qui sont constamment soutenus par un petit orchestre de quatre excellents musiciens/chanteurs . C’est bien, entendu, le plus souvent en phase avec l’actualité politique du moment: « casse-toi pauvre conne », lance à un témoin la Procureure  à qui le Président demande de surveiller son langage;  un autre témoin cite la phrase d’un ex- syndicaliste CFDT: « Si le patronat rétablissait l’esclavage, la CFDT négocierait le poids des chaînes.
  Le langage est souvent cru et d’un humour grinçant, parfois à la limite de la vulgarité ou de la facilité, mais, comme ce cabaret politique est bien écrit et toujours intelligemment fait, que la musique et les chansons sont vraiment impeccables, cela passe la rampe sans difficulté: Michel Roger et ses complices savent emmener leur public là où ils veulent avec un savoir-faire de premier ordre et chacun sait que le cabaret est une rude école pour les artistes…
   Cela fait souvent penser à Coluche et au Café de la Gare de la grande époque.Il y aussi une ou invité-surprise par soir; hier c’était la comédienne Valérie Marinho de Moura du Collectif Génocide made in France qui rappelle l’épisode tristement célèbre de l’intrusion de l’ Etat français dans la préparation du génocide rwandais. Ce sont les dix minutes « sérieuses » de la soirée. Il y aura prochainement:Patrick Braouezec, député PCF, Alain Krivine de la LCR ou Maurice Lemoine , rédacteur en chef du Monde Diplomatique.
   Certes, le spectacle mériterait d’être mieux construit- il y a parfois des longueurs et la machine patine un peu dans le dernier quart d’heure; mais les choses devraient se caler après les premières. Si vous ne connaissez pas encore Jolie Môme, c’est une bonne occasion de découvrir la belle insolence de ce cabaret politique et si vous avez une petite place dans votre voiture- la Belle étoile est un peu loin du métro- faites signe à Madame Albanel, cela lui changera peut-être les idées et elle verra qu’il y a aussi des gens talentueux en banlieue dont le spectacle mérite vraiment le détour, et suggérez-lui, au paasage, de demander à la Comédie-Française de l’inviter  au Vieux-Colombier …( Ne rêvons pas trop!)

Philippe du Vignal

 

La belle Etoile  à La Plaine Saint-Denis, du jeudi au samedi à 20 h 30; mieux vaut réserver, il y a du monde au: 01-49-98-39-20.

Note à benêts: la ferme Polonceau est la géniale invention d’un ingénieur du 19 ème siècle qui a imaginé des charpentes métalliques dont les éléments sont reliés par des plaques à pivots qui permettent à la toiture d’avoir une certaine souplesse et de mieux résister au vent. Au moins, vous aurez appris deux choses l’existence de la Compagnie Jolie Môme et  ce qu’était une ferme Polonceau. Bon dimanche…

 

Nunzio de Spiro Simone et La Busta de Spiro Simone et Francesco Sframeli

Nunzio de Spiro Simone, mise en scène de Carlo Cecchi
La Busta de Spiro Simone et Francesco Sframeli, mise en scène de  Francesco Sframeli (en dialecte sicilien pour la première, et en italien pour la seconde)

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 Ils sont deux, l’un logeant sans doute l’autre, et compagnons d’infortune, cela se sent très vite. Habitués à vivre ensemble tant bien que mal, et le plus souvent, plus mal que bien. Meubles de cuisine réduits à l’essentiel, vêtements de mauvaise qualité, nourriture approximative et  du dernier moment.

L’un, très humble, travaille dans  une usine qui lui fait profiter de sa pollution, et il tousse sans arrêt, en avalant par tubes entiers, sans trop y croire, des pilules que le patron lui offre généreusement; l’autre, très autoritaire, vit sans aucun doute de trafics douteux. Il revient de voyage et s’apprête à repartir pour le Brésil…  De temps en temps, quelqu’un glisse une enveloppe sous la porte dont la dernière contient un paquet d’argent. Mais on n’en saura pas beaucoup plus!
  Tous les deux enfermés dans un monde clos, victimes désignées d’ un système où l’ordre et le silence règnent, où les femmes ne tiennent pas les leviers de commande: la Sicile ne leur laisse pas d’autre choix. Ils ne disent rien de déterminant mais semblent condamnés à une logorrhée d’autant plus forte qu’elle s’exprime de façon répétitive, et ils ne semblent  guère avoir de passé derrière eux, quant au futur… Au fond, ce qui se dit n’a guère d’importance- on pense souvent à  Cédrats de Sicile, cette nouvelle devenue  pièce remarquable de leur ancêtre Luigi Pirandello: ils mangent et parlent beaucoup de nourriture, comme s’il  s’agissait de donner un peu de consistance au temps, de le consommer avec leur pauvre repas improvisé, parce qu’ils sentent qu’il leur est chichement compté.
 Comme toujours, on est un peu gêné par le surtitrage et on aimerait entrer plus dans leur délire… Le texte ne semble pas toujours convaincant mais comme c’est très bien interprété  par Spiro Simone et Francesco Sframeli, les cinquante minutes du spectacle passent vite.

La Busta ( L’Enveloppe) écrite cette fois en italien,  est encore plus grinçante; un pauvre type muni d’une très grande enveloppe (un souvenir de la performance de Tadeusz Kantor?) arrive dans une grande administration pour rencontrer le Président… qu’il ne rencontrera jamais, bien sûr. Comme dans la première pièce,  tout a lieu dans un huis-clos, une antichambre  grise à la Kafka, où règne en maître un appariteur qui fait penser tout à la fois aux personnages de Beckett, Ionesco et Mrozek. Il tient enfermé dans un réduit un pauvre bougre qu’un cuisinier nourrit de sauce tomate vidée dans une auge à chien.
 Très vite, le pauvre type se retrouvera piégé, déclaré coupable d’on ne sait trop quel crime, simplement parce qu’il en a trop dit ou pas assez, parce qu’il est surtout la victime idéale du système mis en place. L’appariteur s’absente de temps en temps, muni d’un casque et d’une matraque, donner une « leçon de démocratie »: la menace, la corruption, le chantage permanent par voie de lettre anonyme sont bien au rendez-vous d’un système politique et financier qui n’a guère de point commun avec ce que l’on appelle la démocratie…
  La pièce fonctionne sans doute mieux que la première, peut-être plus conventionnelle. Cela n’a rien de vraiment révolutionnaire mais se laisse voir, surtout si on comprend l’italien, et a au moins le mérite d’être court :  cinquante-cinq minutes comme Nunzio

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point, 1 avenue Franklin D. Roosevelt, Paris VIII ème jusqu’au 30 novembre.

Une chambre à soi de Virgina Woolf, mise en scène d’Anne-Marie Lazarini.


  L’essai de la célèbre romancière anglaise, née à Londres en 82 et qui s’est suicidée à 58 ans , repris de deux conférences données en 28 à Cambridge  est considéré comme un pilier de la pensée féministe contemporaine. Virginia Woolf y revendique notamment l’indépendance financière comme celle des hommes et une chambre personnelle indispensable à la réflexion et à l’écriture ; elle pose aussi un certain nombre de questions dérangeantes du genre: Pourquoi les hommes boivent-ils du vin  et les femmes de l’eau ? (cela a quand même changé depuis 80 ans, encore que, dirait Anne-Marie Lazarini). Pourquoi un sexe est-il si prospère et l’autre si pauvre?,  etc.  Mais – that is the big question of this performance -une conférence retranscrite en livre et portée à la scène ne fournit pas forcément un bon argument théâtral!
.En effet, tout se passe comme si Anne-Marie Lazarini ne savait pas trop comment nous emmener dans un texte quand même un peu mince- ce n’est ni Orlando ni Mrs Dalloway  ni La promenade au phare, dont on connaît toute l’influence sur le roman du 20 ème siècle. Même s’il comporte quelques belles phrases caustiques à souhait  où Virgina Woolf règle ses comptes avec la société en général et avec les hommes en particulier.Il y  a, comme une sorte de ponctuation, la voix de Virgina Woolf, ce qui parait un peu redondant, et un beau décor de bibliothèque de François Cabanat, trop beau peut-être, mais où l’on ne se lasse pas de promener son regard, faute d’être vraiment accroché au texte.  Une petite forme, toute simple, où une comédienne nous lirait des extraits de l’oeuvre de Woolf paraîtrait plus adaptée…
  Tout se passe en effet comme si Edith Scob- au demeurant , excellente comédienne- avait voulu se diriger elle-même, au lieu de faire confiance à Anne-Marie Lazarini et essayait , dès le début, de nous convaincre de la valeur de ce qu’elle nous dit, en tapant sur la fin des mots avec  précision et  énergie… comme aucune apprentie comédienne n’oserait le faire, à tel point que cela devient vite insupportable à entendre, surtout, pendant plus d’une heure. Mais autant dire les choses : il ne semble pas y avoir beaucoup d’unité entre la metteuse en scène et sa comédienne, me trompe-je ?
  Alors à voir? Non, très franchement, sans doute pas….


Philippe du Vignal

Théâtre Artistic Athévains, jusqu’au 16 novembre.

Couteau de nuit, texte et mise en scène de Nadia Xerri-L.

couteaudenuit162.jpg  Il sont sept devant nous : le jeune Alex, (26 ans), présumé coupable comme on dit,d’avoir donné un coup de couteau ayant entraîné la mort d’un autre jeune un soir de beuverie. Jean -Pierre et Patricia, ses père et mère, Frédéric son jeune frère, Cécile, sa petite amie, Germain,  le frère jumeau de Rémi qui a été tué baignant dans son sang sur un trottoir, et Hélène la narratrice, quelques  minutes avant l’ouverture du procès en assises.
En bref, des familles, fascinées par l’irréversible et l’irréparable, marquées au fer rouge par un acte criminel commis par l’un d’entre eux , qu’ils doivent malgré tout assumer devant la société et qui les poursuivra jusqu’à la fin de leur vie. Avec leurs doutes, leur orgueil,  surtout celui des parents du jeune Alex, leurs espoirs aussi que la vérité, leur vérité( Alex n’aurait jamais pu faire cela) sorte enfin au fil des audiences qui vont se dérouler. Il y a aussi  la prise de conscience que la violence  que le père a utilisée dans  l’éducation de leur enfant, a fini par se transmettre. Ce que veut aussi dire Nadia Xerri-L., c’est une morceau de la vie de gens  sans histoires qui a soudainement basculé,  face à une douleur trop grande pour eux; du tragique, le plus souvent sordide, celui des faits divers de la France d’aujourd’hui comme on en connaît  un exemple à quelques kilomètres de chez  soi, voire dans le voisinage immédiat. Lors d’un soir de fête, la frontière du fameux « Tu ne tueras pas » des dix commandements a vite été franchie, avec, au compteur annuel français, deux cent meurtres jamais vraiment élucidés… L’horreur vécue au quotidien par des gens appartenant souvent à des » milieux modestes, » comme on dit à France-Inter.

Nadia Xerri-L.  a pris comme point de départ un article de Ouest-France relatant le procès d’un jeune homme accusé de meurtre qui répète en boucle- ce qui a dû exaspérer le jury d’assises-:  » ce n’est pas mon histoire » et dont l’arme du crime, un couteau n’a  jamais été retrouvé. Cela pourrait être effectivement l’amorce de ce que Peter Weiss a appelé le théâtre-documentaire, comme on avait pu le voir dans le spectacle Rwanda 94, où l’on tente d’élucider des faits, de parvenir à une vérité. ce peut être aussi une sorte de révélation, comme le firent les journaux vivants en Angleterre pendant la seconde guerre mondiale.
Le Théâtre de l’Unité a très bien réussi ce pari avec ses fameux kapouchniks ( en russe: soupe)  à Audincourt qui théâtralisent l’actualité de la semaine, mais Jacques Livchine et Hervée de Lafond  ne changent pas  d’un mot les extraits d’articles qu’ils ont été cherchés au fil de la presse hebdomadaire. Oui, mais………….. cette transposition scénique est fondée sur une véritable dramaturgie… Ce qui n’est  pas le cas avec  ce texte qui, à quelques exceptions près,  ne possède pas de dialogues suffisamment solides pour éviter le bavardage. Que nous dit cette pièce que l’ on ne sache déjà?  Rien, c’est un fait, et les faits sont têtus.
Et la mise  scène n’arrive pas non plus à compenser le déficit textuel;  comme c’est tragique, Nadia Xerri-L. pense que la scène doit être noire, vraiment noire,  avec une lumière rouge ( pourquoi rouge? Cherchez bien, vous allez trouver);  les comédiens , simple coïncidence sans aucun doute, ont aussi des costumes noirs!  Ils sont placés face public la plupart du temps, et, pas vraiment dirigés, ils font ce qu’ils peuvent, mais  la pièce distille un ennui qui s’installe assez vite. A voir?  Allez plutôt voir le dernier film de Depardon; il sait faire, côté document, et rapport qualité /prix, vous ne serez pas déçu, à moins que le sort des  derniers paysans du Sud de la France ne vous laisse indifférent. Sinon, grimpez jusqu’au Théâtre des Abbesses.

 

 

Philippe du Vignal

Théâtre des Abbesses, (métro Pigalle) jusqu’au 22 novembre  à 20 h 30,dimanche à 15 h.( vous avez le temps de réfléchir; au moins, on vous aura prévenu)

Le Retour au désert / O Retorno ao deserto de Bernard-marie Koltès, mise en scène de Catherine Marnas

 en portugais et français

 

 

 Mathilde rentre d’Algérie avec ses enfants pour aller dans une ville  de l’Est de la France retrouver la maison famimage2.jpgiliale, qu’elle a quittée il y a quinze ans. La maison où vit très- trop? – paisiblement  son frère Adrien, sa femme et son fils. Il pense que Mathilde vient lui rendre visite, mais ,pas du tout, terrible malentendu, puisque Mathilde met très vite les choses au point: elle revendique le droit de s’y installer….Mais Adrien  n’apprécie pas beaucoup cette brutale intrusion dans son univers douillet et en vient même à accuser sans ménagements sa chère sœur de vouloir fuir la guerre d’indépendance.. Cela flirte, au second degré bien sûr,  avec le théâtre de boulevard. La pièce écrite par Koltès  un an avant sa disparition- c’était en 88- et montée la même année par Patrice Chéreau avec finesse et intelligence , réunissait une distribution de premier ordre: Jacqueline Maillan ,  Michel Piccoli, Monique Chaumette, Pascal Bongard, Isaac de Bankolé… Elle avait été remontée- avec moins de succès- par Nichet et enfin, l’an passé,  par Muriel Mayette à la Comédie-Française. Le texte est souvent brillant et incisif, parle à la fois de la famille bien sûr, de la bourgeoisie provinciale- que Koltès connaissait bien- et des rapports toujours ambigus entre frère et soeur sur fond de règlement de compte, comme dans tout bon héritage qui se respecte.  » La mémoire de notre père, lance Mathilde en guise d’introduction, je l’ai mise aux ordures,  il y a bien longtemps ».  » Ne la salis pas, »  réplique Adrien; ce à quoi, Mathilde répond « Cela est déjà sale tout seul ». Tout est  clair dès les premières scènes… 

La pièce est à la  fois violente et, par moments pleine d’humour grinçant,  et est écrite dans une langue savoureuse. Catherine Marnas a choisi, elle, d’en faire une lecture bilingue franco-brésilienne, où les comédiens se partagent la plupart des personnages, dans une sorte de dédoublement, avec un surtitrage qui envahit aussi les beaux murs  courbes de Carlos Calvo que les acteurs déplacent selon le besoin des scènes. C’est réalisé avec une bonne direction d’acteurs,  une maîtrise de l’espace et une beauté plastique indéniables. Reste que cette mise en scène ressemble furieusement à une sorte d’exercice de style imposé; pour faire bref:  ce qui serait intéressant vingt minutes,  ne l’est pas avec aussi d’évidence puisque ce bilinguisme ralentit le rythme ( 2 heures dix sans entracte!). Comme le plateau est presque  plongé dans la pénombre et la distribution, disons, inégale,  sauf Franck Manzoni, dont le jeu est tout à fait remarquable, l’ennui est souvent au rendez-vous. A voir, si vous êtes un fervent Koltésien et si vous aimez les accent magnifiques du portuguais brésilien, si vous n’êtes pas allergique au surtitrage et si …vous en avez le temps ( il vous reste quelques jours!).

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Ville, jusqu’au dimanche 9 novembre.

Un jeu d’enfants de Martin Walser, mise en scène de Julie Timmerman.


  La pièce de  Martin Walser *, écrivain allemand, 85 ans au printemps prochain, longtemps proche du parti communiste, est connu depuis les années 50, pour ses nombreux romans et nouvelles mais a été très critiqué récemment pour avoir, disent ses adversaires, donner du crédit aux thèses négationnistes, parce qu’il avait déclaré nécessaire de tourner la page des cimes nazis. Walser a écrit aussi quelques  pièces dont , entre autres, Le Cygne noir, Chêne et lapins angora que monta autrefois Georges Wilson( le papa de Lambert) avec le grand Dufilho, quand il était directeur du T.N.P., et  Un Jeu d’enfants.
  Cela se passe dans une maison de campagne où se sont donnés rendez-vous Asti, sa soeur Billie, et leur père, Gérald,  accompagné de sa nouvelle épouse. La première partie de la pièce est une sorte de  duel amoureux entre frère et soeur qui jouent aussi à être papa et maman, et qui font le procès de leur père. Lui manie un revolver avec la ferme intention de s’en servir assez vite, et entraîne sa soeur dans son délire  et décident de le condamner à mort.                                                                                                                                                               
             Justement,  cela tombe bien, le père arrive flanqué d’Irène.
 Asti- on le comprend assez vite est un jeune homme déterminé, rusé, qui parle beaucoup et qui a visiblement des comptes à régler avec son père ( la mère serait morte si l’on en croit l’article de journal qu’il montre à Billie), mais aussi avec lui-même et la société bourgeoise. Bref, la vengeance est au rendez-vous ; Gérald, lui, joue les pères calmes et sûrs d’eux qui essaient de maîtriser les choses dans l’intérêt de tous en négociant avec son fils, dont la révolte faiblira assez vite. Le coup de feu partira quand même sans tuer ni blesser personne. Et les choses rentreront finalement dans l’ordre.
  La mise en scène de Julie Timmerman est intelligente et rigoureuse, et l’on voit vite qu’elle sait diriger ses comédiens: Aurélie Babled ( la fille) comme  Guillaume Marquet ( le fils) sont tout à fait crédibles, et ont une très belle gestuelle ( surtout elle). Pascal Martin-Granet et Olivia Dalric qui arrivent dans la seconde partie de la pièce ont plus de mal à s’imposer. Julie Timmerman a cru bon de mettre sur scène  trois musiciens rock  (une basse, une guitare et une batterie) et de faire danser de temps à autre les personnages:  ce n’est pas sans doute pas la meilleure idée du siècle, parce que cela casse le rythme de la pièce qui pèse déjà son poids… Il y a du 1968 dans l’air- la pièce date de 69 et impossible de se tromper elle est bien datée 69! -, avec tous les thèmes à la mode  de l’époque (révolte des jeunes, contre l’ordre établi, valeur du symbole, passage à l’acte, etc..) qui ont été à la base de nombreux spectacles  et une vague teinture de théâtre dans le théâtre,mais disons que Walser ne fait pas trop dans la légèreté!  Quant à Julie Timmerman, on ne saurait trop lui conseiller de mieux choisir ses textes- cela s’apprend et elle a le temps- mais elle possède déjà un incontestable métier.

Philippe du Vignal.

Dans le cadre du Festival Un automne à tisser en coréalisation avec le Théâtre de l’Epée de Bois jusqu’au 2 novembre; le spectacle sera repris au Théâtre Confluences en janvier.

 

 

* Note à benêts: ne pas confondre avec Robert Walser, cet excellent écrivain suisse -que Musil admirait beaucoup- né en 1878 et mort dans la neige le jour de Noël 56, après avoir fugué d’un hôpital psychiatrique, qui écrivit notamment ce beau roman Les enfants Tanner.

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