Les Diablogues

  Les Diablogues de Roland Dubillard, mise en scène par Anne Bourgeois par Philippe du Vignal 

Roland Dubillard, autrefois élève de Gaston Bachelard et licencié de philo, avait écrit une série de quatorze dialogues, à la demande de Jean Tardieu diablogues.jpgpour la radio, qui avaient pour titre Grégoire et Amédée. C’était en 1953 … et cela faisait la joie des gamins dans les cours de lycées, qui les racontaient aux autres ( les transistors n’étaient pas encore apparus). Quelque vingt ans plus tard, Dubillard les adapta pour le théâtre. Jacques Seiler les mit en scène avec succès en 75, puis Dubillard et Piéplu les jouèrent ensuite. Puis Anne Bourgeois, suivie de beaucoup d’autres, les mit elle aussi en scène en 94 et a repris ces fameux Diablogues depuis un an un peu partout en France avec François Morel et Jacques Gamblin, et depuis quelques semaines au Théâtre du Rond-Point.
  Les douze sketches retenus par Anne Benoit constituent une sorte de feu d’artifice du langage qui se met à déraper le plus souvent à cause d’une logique poussée à l’extrême, alors que les deux personnages qui essayent en vain de se comprendre ,semblent être dans la norme sociale: costume gris, cravate, chaussures noires. L’un est un peu plus enveloppé ( François Morel) et sert souvent de souffre-douleur à l’autre, sec et raide, (Jacques Gamblin), volontiers donneur de leçons. Ils cherchent,cependant à se comprendre malgré cette faillite permanente du langage mais, malgré une bonne volonté désespérante, n’y arrivent jamais.
  Et Dubillard sait manier comme personne la logique poussée jusqu’à l’absurde, le quiproquo, le calembour, le non-sens, la phrase usée jusqu’à la corde: « Il faudrait vivre tout seul quand on est artiste » … Très vite- c’est la clé de cette incompréhension totale: les mots ne disent pas la même chose pour ces deux personnages le compte-gouttes- et la démonstration est impitoyable-devient en fait un pousse-gouttes, la seule méthode pour plonger de façon synchronisée est de se caler sur le O du mot plongeon, et l’apéritif dénué de tout alcool  conduit à ressentir toute la douleur de l’existence, et Deux, après les réflexions de Un, déduit logiquement que c’est à cause de la pluie qu’il a peur  de la police…Et la fameuse Paulette, dont leurs deux cousines portent ce prénom, restera à tout jamais une véritable énigme.
  Ces Diablogues sont sûrement ce que Dubillard aura écrit de plus fort et le passage de la radio au théâtre  semble s’être fait naturellement, comme si le texte y avait été prédestiné; il faut dire et répéter que les deux comédiens sont exceptionnels. Morel a toujours ce cet air de chien battu,résigné mais lucide, plongé dans une sorte d’ahurissement métaphysique, en proie à une sorte de mal-être qu’il n’arrivera jamais à comprendre, mais finalement pas si malheureux, même (Je le revois, tel une sorte de joyeux fantôme, remontant avec moi le grand escalier de Chaillot en chantonnant le célèbre  Go in the  wind de Joan Baez, sans que nous arrivions à retrouver ni l’un ni l’autre quel était cet air…) On ne dira jamais assez combien ce grand comédien a été à la base de la réussite des meilleurs spectacles des Deschamps.
  Gamblin est , lui aussi une grande figure poétique parmi les comédiens d’aujourd’hui; il est dans le spectacle comme empreint d’une sorte de folie logique qui le conduit aux pires suppositions,sans que cela ne le trouble vraiment mais il a l’air aussi désemparé que son compère devant les mystères et les failles du langage quotidien.
   Quant à la mise en scène d’Anne Bourgeois, elle ne fait, malheureusement, pas preuve de beaucoup d’imagination : la scénographie ( une carte du ciel avec des points lumineux pour figurer les étoiles-sans doute pour figurer le grand vide métaphysique est d’une naïveté désarmante, le spectacle est bien mal éclairé, et il y a de nombreuses ruptures de rythme! Et le dernier quart d’heure sans doute à cause des deux sketches moins solides parait bien long. C’est dommage quand on a la chance de pouvoir mettre en scène deux comédiens qui  jouent avec une telle harmonie.
  A voir? Oui, malgré tout, surtout pour le texte de Dubillard et encore une fois pour le numéro exceptionnel de ces deux comédiens.

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 7 décembre ( groupez vous à huit ce sera 20 euros), sinon les places sont à 33 euros!!!!!!!!!!
 


Archive de l'auteur

Le Repas de Valère Novarina

 Le  Repas de Valère Novarina, mise en scène de Thomas Quillardet.

 Le Repas, qu’écrivit Novarina il y a quelque quatorze ans, est une petite merveille qui n’aurait rien à voir avec le théâtre et qui pourtant en est une des plus belles illustrations  contemporaines. On a l’intuition que ce grand poète, dont la mère était comédienne, n’avait pas trop envie, même pas du tout envie d’écrire du théâtre, disons normal avec de vrais personnages, quelque chose qui ressemble à une action dramatique, etc… comme le laissait entrevoir déjà mais timidement La Fuite de Bouche que nous avions vu  à Marseille monté par Maréchal,dans les années 70.
  Bien conseillé par Bernard Dort-notre très intelligent maître à tous disparu ( Jacques Livchine, Edith Rappoport notre consœur blogueuse, Laurence Louppe, du Vignal… ne diront pas le contraire) qui a su nous inculquer les principes (les fondamentaux comme on dit maintenant) d’une bonne dramaturgie- Novarina a persisté et  a signé toutes une série de « pièces » où il a donné le rôle principal au langage, jusqu’à en faire acte théâtral. Ce qui ne va pas, sans un travail exemplaire d’écriture où la langue française, retravaillée, revisitée offre ce qu’elle a de meilleur à consommer, comme un repas ( ! ) d’une saveur incomparable…
  C’est d’autant plus vrai avec cette pièce qui se joue autour d’une grande table en verre dotée d’assiettes  et de verres à pied, avec un gros bocal où un poisson rouge passe et repasse pendant tout le spectacle, seule concrétisation – vivante- de la nourriture et paradoxalement impossible à manger. Pas de véritable personnage- ce que révèle déjà la distribution: La  Personne creuse,le Mangeur d’ombre,La Bouche Hélas, L’homme Mordant ça, Jean qui dévore Corps, La Mangeuse ouranique, L’Enfant d’Outre Bec, L’Avaleur Jamais Plus.
  Pas de véritable dialogue non plus, pas  l’ombre d’un scénario. Mais la mise en scène de Thomas Guillardet, qui a su prendre comme fil rouge ce jeu permanent sur et avec le langage imposé par Novarina, fonctionne pourtant très bien, sans doute parce qu’elle s’appuie sur un travail exemplaire sur le texte et les chansons Le dernier quart d’heure, c’est vrai, patine un peu, sans doute à cause des plusieurs fausses fins de la pièce qui cassent un peu le rythme, malgré l’énergie restée intacte dnovrepas1.jpges comédiens.
  Ce que le metteur en scène a su bien mettre en valeur, c’est  la valeur,le trésor inestimable de la parole chez l’être humain, même et surtout peut-être quand elle devient illogique, absurde et bancale, qu’elle soit parlée, récitée ou chantée, individuelle ou collective, dans une immense jouissance  souvent inconsciente et inaliénable de la vie. Mais il y a aussi la face plus sombre de la pièce, où, derrière cet immense déflagration de mots,  se cache une réflexion sur notre passage sur terre et sur la mort qui obsède Novarina. Comme semble, dès le début, nous en avertir ce squelette peint en noir très kantorien, dont le crâne coupé en deux se révèle être une boîte à proverbes absurdes.
   Il y a entre le public appelé à participer,comme Savary le faisait du temps de son Magic Circus, et les comédiens de ce Repas un même désir de s’offrir un vrai moment de bonheur. En ces temps de misérables duels  politiques, et quand Le Monde- notre Monde à tous- ose publier dans un même numéro trois articles sur Carla Bruni, cet immense délire poétique de premier ordre fait du bien par où cela passe. C’est aussi ce qu’avaient compris cette année de jeunes metteurs en scène talentueux comme Marie Ballet ou Thomas Poulard., attirés par l’univers  de Valère Novarina.
  D’autant que Thomas Quillardet a su s’entourer d’une remarquable équipe de comédiens qui  se sont emparés du texte comme d’un véritable cadeau, mais en acceptant la grande rigueur verbale et gestuelle que leur a imposé leur metteur en scène. Olivier Achard, Aurélien Chaussade, Maloue Fourdrinier, Christophe Garcia, Julie Kpéré et la plus jeune sans doute qui mène le bal, Claire Lapeyre-Mazerat , issue comme Thomas Poulard de l’Ecole du Théâtre national de Chaillot: elle a abandonné le porte- jarretelles et les paillettes du Cabaret de Bob Fosse qu’elle a joué pendant plus d’un an, mais  joue, chante et danse avec ses camarades avec le même savoir-faire et un plaisir communicatif, sous la houlette efficace du musicien Sacha Gattino qui  sait les diriger de près, du haut de son balcon. Le public ne s’y trompe pas qui leur fait à tous une véritable ovation.
  A voir? Oui, absolument; contre-indication aucune: sauf allergie aux jeux sur le langage.

Philippe du Vignal

 

Maison de la Poésie

Après la répétition

 S’agite et se pavane, texte d’Ingmar Bergman, mise en scène de Laurent Laffargue


Deux Bergman dans la semaine! Ainsi va la vie théâtrale dans la région parisienne.  (Voir notre précédent article sur S’agite et se pavane de Célie Pauthe.  Rappelons rapidement que le célèbre scénariste et réalisateur suédois, mort l’an passé, a commencé par être metteur en scène et a continué à l’être, qu’il a écrit plusieurs pièces et dirigé plusieurs grands théâtres. Et les textes  de Shakespeare et de Strindberg ont toujours été ses compagnons de route..
La  scène, avec tout son charme et les relations ambigües qu’elle entretient avec la vie quotidienne, n’a donc guère de secrets pour lui, et nombre de ses films racontent des histoires de gens du spectacle (Persona, Le Septième Sceau, Fanny et Alexandre ou La Flûte enchantée). Sans doute,  trouvait-il dans cet univers  une sorte de microcosme de la société qui l’aura beaucoup inspiré.  » L’art du théâtre, disait déjà  Chikamatsu Monzaemon, se situe dans un espace entre une vérité qui n’est pas la vérité et un mensonge qui n’est pas un mensonge ».
Bref, le théâtre dans le théâtre, cela date du seizième siècle mais, c’est dans les vieilles casseroles qu’on fait les meilleures soupes, et Bergman a su magnifiquement appliquer ce vieux proverbe cantalien. Laurent Laffargue, lui, non plus, n’a pas oublié la leçon, puisqu’il a repris les dialogues de ce texte original prévu pour la télévision…. et c’est, disons- le tout de suite, c’est assez remarquable.
Cela se passe sur une scène déserte, après l’effervescence d’une répétition. Quelques éléments de décor, une grande armoire, une table, une  servante ( ampoule unique sur pied qui sert d’éclairage permanent sur scène hors services), un canapé, quelqu
bergmann.jpges chaises. Il y a d’abord une vidéo où l’on voit les comédiens répétant Le Songe de Strindberg, pièce fétiche du metteur en scène Heinrik Vogler qui est resté seul sur scène, en proie à ses doutes personnels et professionnels, aux décisions irréversibles qu’il doit prendre comme chef de troupe, à la peur de la vieillesse et à la mort qui va arriver.

Une jeune comédienne, Lena, pénètre sur scène pour rechercher un bracelet qu’elle aurait oublié mais dans le but évident de lui parler. Ils vont effectivement beaucoup parler  ; c’est à la fois une sorte de cours magistral de théâtre (cela rappelle le très bel Elvire-Jouvet 40 de Brigitte Jaques), une sorte de confession  intime où ils parlent beaucoup, en particulier de sa mère à elle, Rakel dont on comprend qu’elle a vécu autrefois avec Heinrik.
Rakel, une actrice d’une quarantaine d’année, en perte de vitesse qui a sombré dans l’alcool et qui voudrait  qu’il lui donne encore une chance,  arrive, ivre et désespérée dans ce huis clos scénique.  Pathétique, elle lui propose aussi de lui faire l’amour tout de suite, dans les coulisses; Heinrik essaye de lui dire avec beaucoup d’égards que leur histoire amoureuse et professionnelle est bien révolue.

Même si, mensonge ou réalité, il l’assure qu’il pense chaque soir à elle … Quant à Lena, elle reviendra voir Heinrik pour se confier à lui: elle lui parle  des relations difficiles qu’elle entretient avec son jeune amant qu’Henrik  déteste cordialement  et lui avoue qu’elle est enceinte. Henirik , furieux,explose, sans doute par jalousie (on sent très vite qu’il a une tendresse particulière pour Lena qu’il a connu toute petite)  mais aussi parce que cela va amputer son spectacle d’une bonne partie de ses représentations… Lena,très calme, lui annonce alors qu’en réalité, elle s’est faite avorter pour pouvoir enfin jouer sous sa direction.Il trouve alors que sa décision était stupide, mais elle lui précise que le choix  ne venait pas d’elle. Ce qui  va les rapprocher encore un peu plus ,et ils finiront  vite par vivre ensemble, malgré tout ce qui les  sépare. Et Heinrik, alors, va lui raconter , très calmement,mais avec beaucoup de tristesse, ce qui va se passer ensuite, comment leur magnifique amour va sombrer petit à petit; il lui en décrit même, sans aucune illusion, les étapes irréversibles.. Voila, c’est tout et c’est très beau : il faut relire le texte de Bergman; il dit des choses magnifiques sur le théâtre et sur notre vie à tous.

Quant à la mise en scène de Laurent Laffargue, on sent qu’il y a mis le plus profond de lui-même et qu’il a dirigé ses comédiens avec beaucoup de savoir-faire et de sensibilité. D’abord, Didier Bezace, acteur, metteur en scène et directeur du Centre dramatique d’Aubervilliers (en banlieue parisienne). Choix intelligent…  Didier Bezace connait son personnage! Il est d’une présence, d’une sensibilité et d’une précision étonnante, surtout, quand il lui faut rejouer chaque soir ce personnage tourmenté; il passe par tous les registres: la colère, la solitude,les doutes permanents, le vertige métaphysique, l’affection nostalgique qu’il éprouve pour Rakel mais aussi son embarras à refuser les propositions de Rakel, l’attirance érotique pour Lena; bref, c’est assez  rare et mérite d’être souligné. Fanny Cottencon est toute aussi vraie et juste dans sa souffrance et son angoisse exaspérée,même si son rôle est moins important et Céline Sallette, qu’on avait pu voir dans la série des Maupassant,  sait jouer très finement  aussi sur  une remarquable palette de sentiments. Bref, on ne rencontre pas tous les jours une distribution aussi pertinente et aussi harmonieuse.

On oubliera vite les gros plans des personnages par vidéo interposée ( cela devient actuellement une véritable manie ( le récent Songe d’une nuit d’été de Yann-Joël Collin, comme dans nombre de spectacles), comme si les belles images de Laurent Laffargue  et les lumières de Patrice Trottier ne se suffisaient pas à elles-mêmes;  on oubliera aussi la double tournette -absolument inutile-recyclée d’un de ses précédents spectacles. Cela dit, la mise en scène est d’une très grande qualité, et Patrice Martinet, le directeur de l’Athénée, a eu encore la main heureuse dans ses choix.
A voir ? Oui, absolument, que vous connaissiez déjà Bergman au théâtre ou seulement par ses films, ou pas du tout. Aucun temps mort , aucun bavardage: tout est dit en une heure et demi.


Philippe du Vignal

Théâtre de l’Athénée Louis Jouvet jusqu’au 6 décembre inclus. Après la répétition en tournée: 9,10 décembre à  Rueil-Malmaison; le 12 décembre à Chelles, puis du 31 mars au 8 avril au Théâtre national de Bordeaux; le 7 avril à Arcachon; le 9 et 10 avril à Bayonne; le 14 et le 15 avril à Angoulême,le 24 avril à Tarbes; le 24 et 25 avril au Mans et le 2 mai à Agen.

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Schitz guerre amour et saucisson

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Schitz guerre amour et saucisson de Hanokh Levin, mise en scène de Cécile Backès par Philippe du Vignal

 

Hanockh Levin, auteur israélien, né en 43 et décédé en 99, est l’auteur d’une cinquantaine de pièces dont plusieurs ont été jouées en France; et ses premiers spectacles de cabaret politique ont fait scandale à Tel-Aviv, notamment Yaaacobi et Leidental; ses personnages sont le plus souvent des gens qui n’ont ni gros revenus ni grande culture et qui sont surtout incapables de prendre leur destin en main.
 Shitz, on le comprend dès les premières répliques, se passe dans un milieu populaire d’Israël: un couple de jeunes gens : elle , boulimique et incapable de se trouver un amoureux,cherche à se caser; lui, petit entrepreneur sans beaucoup de scrupules, va tout faire pour s’enrichir aux dépens de ses parents à elle, des parents  qui ne rêvent que d’être grand-parents…. et le futur gendre veut se trouver une position sociale après héritage, et cela le plus vite possible…
Bref, des soifs de monde meilleur absolument contradictoires. Cela  se dit et se chante avec le plus souvent des mots féroces, voire tout à fait triviaux mais, histoire de montrer que, malgré tout, ces  affreux- les jeunes surtout (mais les vieux ne valent guère mieux) ne sont pas aussi affreux, Levin ajoute une petite pincée de tendresse à l’énorme casserole de vulgarité qu’il a concoctée. » Il y a, chez lui, dit Cécile Backès, un curieux  cocktail de comédie de moeurs  et de théâtre politique, sauce music-hall. sans oublier l’empreinte du théâtre yiddish, éclat de culture populaire disparue ».
 On veut bien mais quand même … les répliques volent aussi bas que dans le plus médiocre du boulevard. Echantillon: » à mon âge, dit la mère, il reste l’emballage ».  Qu’est que tu attends pour te marier? Réplique de la fille: « Qu’est-ce que tu attends pour crever? « . Comme la mise en scène est très racoleuse et en rajoute encore une louche, cela devient rapidement pénible et ennuyeux, d’autant plus que la scénographie assez médiocre encombre toute la scène où les comédiens comme les deux musiciens ont du mal à trouver une place.
  Il y a une question qui reste sans réponse: qu’ont été faire dans cette galère des comédiens aussi avertis, fins et intelligents comme Anne Benoit et Bernard Ballet? Quant  à Cécile Backès, on a parfois  l’impression qu’elle a répondu à une commande trop précise, et qu’elle n’a pas eu les mains tout à fait libres. Me trompé-je?
 A voir?  Sûrement pas, sauf si vous êtes maso, d’autant que les places ne sont pas données… (38 euros mais quand on aime, on ne compte pas).

 

Philippe du Vignal

 

La Pépinière théâtre, 7 rue Louis le Grand Paris 2 ème

 

Le texte de la pièce est édité aux éditions Théâtrales

S’agite et se pavane d’Ingmar Bergman, mise en scène de Célie Pauthe

S’agite et se pavane  d’Ingmar Bergman, mise en scène de Célie Pauthe.

  Ingmar Bergman était né en 18 et est mort l’an dernier, le même jour qu’Antonioni…. Mais on oublie souvent que l’immense scénariste et réalisateur (Le septième Sceau, adapté d’une de ses pièces, Peinture sur bois, Cris et chuchotements, etc.) était aussi auteur dramatique. Il avait commencé par faire du théâtre et très jeune ,avait monté Shakespeare, Strindberg et plus tard, Ibsen, Lorca, Albee… Il avait aussi dirigé de grands théâtres comme ceux d’Helsinki, Malmö et le théâtre Royal de Stockholm.
  Le titre de la pièce est repris de la célèbre réplique de Macbeth: « La vie n’est qu’un ombre errante, une pauvre comédie qui s’agite et se pavane une heure sur scène et qu’ensuite, on n’entend plus, une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien ». C’est ici l’histoire de l’ingénieur Karl Akerblom, l’oncle de Bergman; le personnage est mythomane ; atteint de délire, il  a dû être hospitalisé dans un établissement psychiatrique. Il va y rencontrer un médecin à bergman.jpgqui il raconte son obsession pour Schubert.
Sa fiancée arrivera à le faire sortir de l’hôpital et à tourner un film qui sera projeté dans la salle municipale de sa ville natale.Mais il y a une coupure de courant et c’est le théâtre qui succèdera au cinéma dans une sorte d’aller et retour ontologique. La pièce oscille sans cesse entre onirisme et réalité, entre  vie quotidienne et quête d’absolu . Comme dans ses films, il y a une présence permanente de la mort qui hantera toute sa vie Bergman.

  La  pièce est étrange et a un certaine difficulté à prendre son envol; malgré ses qualités de scénario, elle s’englue souvent dans le bavardage, et parait bien longue (deux heures). Nous ne connaissons pas le film de Bergman qu’il en avait tiré et qui est difficile à voir.
Roger Planchon, pourtant avec Jacky Berroyer dans le rôle de Karl, s’ était cassé les dents sur cette pièce, il y a quelques années.
Célie Pauthe, avec une mise en scène  et une direction d’acteurs très précises- qu’on avait déjà pu voir dans L’Ignorant et le Fou de Witkiewicz réusssit à créer un univers bergmanien. Comme ses comédiens ( en particulier Marc Berman, Serge Pauthe, Karen Rencurel , Philippe Duclos) sont tout à fait bien, on finit par entrer dans cet onirisme étrange, surtout vers la fin, bien que la salle du nouveau théâtre de Montreuil ait été plutôt vide de spectateurs, ce qui ne rend pas les choses faciles pour les comédiens.

  Quant au Nouveau Théâtre de Montreuil, c’est encore un travail d’architecte en manque d’inspiration qui a voulu innover- et c’est assez redoutable quant à la distribution des espaces, la couleur rouge foncé et les lumières parcimonieuses. Quelle prétention! En particulier, dans  la décoration  du bar,  ou dans celle des lavabos déjà usés après quelques mois de fonctionnement! Cela dépasse même ce que Stark avait réalisé pour l’Ecole Nationale des Arts Décoratifs; on ne dira jamais assez cette espèce de folie qui s’empare des architectes contemporains, quand ils ont à construire un grand théâtre!
A visiter absolument, si on veut avoir une juste idée de la création de grands espaces…

Philippe du Vignal

Nouveau Théâtre de Montreuil, direction Gilberte Tsaï, jusqu’au 21 novembre et reprise du 11 au 20 décembre.

Le texte de la pièce est édité chez Gallimard.

L’Immortel de Borges, mise en scène et jeu d’Airy Routier

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Cela se passe dans un petit sous-sol du café Le chat noir. Une petite table  de café, un verre de vin et un livre ouvert. C’est tout. Airy Routier nous conte l’histoire de Marcus Flaminius Rufus qui a recueilli de la bouche d’un soldat romain avant qu’il ne rende le dernier soupir un terrible secret; Un fleuve rendrait immortel celui qui en boirait l’eau. Après que tous ses compagnons soient morts de fatigue et de désespoir, il arrive enfin et rencontre des habitants à la peau grise, la barbe négligée qui le font frémir de dégoût.
Le lieu est sinistre: couloirs sans issue, portes colossales donnant sur une cellule ou sur un puits.. Tant espérée, la cité de l’immortalité se révèle vite être un véritable cauchemar, et ce n’est pas Homère ou les autres hommes qu’il rencontrera qui l’en feront sortir  » La mort, dit Borges, rend les hommes  précieux et pathétiques. Ils émeuvent par leur condition de fantômes »; Et le pauvre Marcus Flaminius Rufus repartira pour trouver un autre fleuve dont les eaux lui rendront sa condition de mortel.
Airy Routier est un comédien de grande qualité qui sait s’emparer des textes comme ceux de Flaubert entre autres- et qui a joué aussi dans les films de Mocky et de Chatilliez- sans avoir l’air d’y toucher, avec infiniment de discrétion mais avec une présence étonnante. Il n’élève jamais la voix, dit les choses avec douceur et sérénité, comme s’il s’adressait à des enfants, ce qui rend encore plus forte la fable de l’écrivain argentin mort en 1984. En une trentaine de minutes, sans effets inutiles, sans vidéo, sans musique, Airy Routier nous fait partager un grand moment dont on ressort paradoxalement apaisé sur le sort de l’être humain.

 

Philippe du Vignal

 

Y aller? Oui absolument, à moins que vous n’aimiez pas Borges  ou les chats noirs.

 

Café du Chat noir, 76 rue Jean-Pierre Timbaud,( métro Parmentier), le dimanche à 19 heures, puis en tournée.

Le Songe d’une nuit d’été

Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, mise en scène de Yann-Joël Collin, traduction et adaptation de Pascal Collin

Imaginez, pour ceux d’entre vous qui ne la connaissent pas, une grande salle- autrefois réserve à décors de l’Opéra-Comique-toute en béton, aménagée avec un gradin frontal muni d’un bar en haut et d’un autre en bas, et deux gradins latéraux pour le public. Au centre, quelques praticables  simples et un rideau. Il y aussi un petit orchestre rock, des guirlandes de lumière un peu partout, une caméra-vidéo retransmettant le visage des spectateurs qui entrent et, plus tard celui des comédiens qui jouent un peu partout dans la salle. Déjà souvent vu mais bon…

On demande à quelques spectateurs de venir se mêler aux acteurs : on n’est pas du tout, on l’aura compris dès les premières minutes, dans l’illusion mais plutôt dans une sorte de lecture personnelle de la pièce par Yann-Joël Collin. Les acteurs, en vêtements de ville tout à fait banals et assez laids, munis la plupart du temps de micros HF, hurlent, courent, montent sur les praticables, éclairés par une poursuite-lumière, en redescendent pour aller jouer dans les rangs du public, et chantent parfois des passages du texte.

Tout ce bric-à-brac scénique, finalement assez racoleur, inspiré du cirque et du music-hall, trop utilisé ces dernières années, a pris un sacré coup de vieux et est surtout dénué de la moindre efficacité. « La théâtralité suraffirmée, dit Yann Joël Collin, par cet improbable mélange, permet de débarrasser la scène de toute inscription réelle ou mythique qui daterait la fiction ou soumettrait la scène à l’histoire, la philosophie ou la littérature » (…) « L’aveu que l’histoire et ses personnages sont un décorum fixe l’attention sur l’essentiel: la situation rendue à son essence et à son exemplarité ». On veut bien! Mais heureusement, le spectacle échappe en partie à ce galimatias pseudo-théorique, et il y a de très belles images, malgré de sérieux problèmes de rythme. La  version initiale les premiers jours, durait quatre heures sans entracte! Et la deuxième avec entracte, dure toujours quatre heures… Vous êtes donc prévenus! Ce qui ne correspond pas à la durée normale de la pièce mais, comme l’attention du spectateur est constamment sollicitée, cela arrive tant que bien que mal à passer.

Grâce surtout, à quelques acteurs formidables comme Alexandra Scicluna, Cyrille Bothorel ou Eric Louis. Mais le spectacle et Yann Joël Collin le dit honnêtement-est du théâtre expérimental- la pièce ici semble avoir été lavée et essorée à la machine, et il y manque quand même un sacré parfum de rêve et d’érotisme. Comme on a tiré le texte plutôt vers son aspect farcesque, on a surtout l’impression d’une jeune compagnie de comédiens très unis, qui, dans le sillage d’Antoine Vitez leur maître à plusieurs, s’amusent au sortir de l’école, à nous montrer leur savoir-faire, avec, disons, une certaine complaisance…

Mais sans vouloir offenser personne, la bande de joyeux drilles qui a déjà un beau parcours derrière elle, frise maintenant la quarantaine… Et, comme la pièce ne se laisse pas faire, cela ne fonctionne pas tout à fait. Le moment le plus réussi étant sans doute la fameuse scène de Pyrame et Thisbé. Quant au public, il semble partagé: la professeur de collège qui était près de nous, avait le plus grand mal à faire garder le silence à ses adolescents qui ne s’intéressaient guère aux scènes proposées, sauf à celle de Pyrame et Thisbé, sans doute la plus réussie. L’étiquette: théâtre expérimental, dixit le metteur en scène-a bon dos et a été trop galvaudée, et ce n’est pas une bonne bonne carte à jouer, surtout dans une grande salle, comme celle des ateliers Berthier.

Le plus émouvant pour nous-et sans doute pour nous seul l’autre soir- était de voir dans la salle les jeunes comédiens, issus de la dernière promotion de l’Ecole du Théâtre national de Chaillot, mise à mort il y a deux ans par les bons soins du Ministère de la Culture et d’Ariel Goldenberg. Ils avaient monté une très belle adaptation de Roméo et Juliette beaucoup jouée dans le Midi, et regardaient leurs aînés sur scène.
Alors à voir? Oui, pour les comédiens et l’esprit de troupe assez rare aujourd’hui; non, pour l’adaptation, la mise en scène et la durée excessive du spectacle; s’il était resserré, les choses iraient déjà autrement.. A suivre donc mais Yann Jöel Collin a fait beaucoup mieux, en particulier avec une remarquable mise en scène d’Henry IV du même William Shakespeare.

Philippe du Vignal

Odéon-Ateliers Berthier, rue André Suarès Paris XVIII ème.

Bobigny, suite du feuilleton…texte et interprétation de Muriel Mayette,administratrice de la Comédie-Française, depuis Sofia, au micro de Laure Adler, samedi 14 novembre

Bobigny, suite du feuilleton…texte et interprétation de Muriel Mayette,administratrice de la Comédie-Française, depuis Sofia, au micro de Laure Adler,  samedi 14 novembre

 

 » Ce que je trouve attristant, dit  sans scrupules Muriel Mayette, c’est qu’on résume cette réflexion à » pour ou contre la Comédie-Française à Bobigny »… Qui est- ce » on »,  non désigné? Serait-ce la presse radio, papier, télévisuelle, électronique, les auditeurs et lecteurs, le public? C’est un bon vieux truc, quand il y a, comme on dit,  un dysfonctionnement grave, de trouver vite fait un bouc émissaire comme bouclier.
 » Dommage que le projet ait été calomnié sans qu’on ait commencé »…  de façon aussi péremptoire…. Là ,une petite précision s’impose; Muriel Mayette sait bien que cela s’est passé de toute autre façon: ce n’est pas le projet en lui-même qui a été condamné, (même si, entouré d’un flou aritistique, il prenait déjà l’eau),mais la méthode qui consiste à passer en force, ce qui est inadmisssible de la part d’un Ministère, d’autant plus qu’il n’y avait aucune urgence… « Si cela a été tellement polémiqué, cela révèle des peurs « , a-t-elle ajouté. Ben,voyons, c’est un peu trop facile, non? Bien sûr, que cela révèle des peurs, y compris et surtout celles du personnel et du directeur de la Maison de la Culture de Bobigny , puisqu’on a tenté encore une fois de faire les  choses sans aucune concertation, et sans leur demander le moindre avis préalable. Une question: qu’aurait-elle fait, elle,  Muriel Mayette, si elle avait été à la place de Patrick Sommier ou si elle avait fait partie de ce personnel inquiet à juste titre? Probablement, la même chose…
Muriel Mayette ferait bien de se souvenir  des tentatives d’OPA sur des entreprises et de  leur personnel à qui on avait  dit: « non, non, ne vous en faites pas, tout va bien; personne ne sera licencié,c’est juste une entreprise de délocalisation limitée mais, encore une fois, le site ne sera pas touché ». Deux ans après, l’entreprise fermait. Que Muriel Mayette annonce que Bernard Faivre d’Arcier ( ex-directeur du Festival d’Avignon) ait été missionné, nous ne pouvons que nous en réjouir, mais BFA n’ a pas de baguette magique et il faudra qu’il ait une bonne dose d’imagination pour remédier à tant d’inutile gâchis.Si on avait fait appel à lui dès le départ , on peut être sûr que les choses se seraient passées correctement.  » Essayons de ne pas mentir, ayons le courage d’inventer le paysage de demain »,  ajoutait samedi l’administratrice du Français: voilà qui est bien dit… Mais un peu tard sans aucun doute!

 

Philippe du Vignal

 

(A suivre)

Bobigny, faim d’une fin par Philippe du Vignal

 

On se souvient sans doute du feuilleton de l’automne où la Comédie- française ou plutôt son administratrice, Muriel Mayette et les services compétents du Ministère de la Culture avaient concocté une sorte d’ O.P.A. sur la Maison de la Culture de Bobigny; une réunion avait même été organisée au Ministère, mais sans que le principal intéressé- Patrick Sommier, le directeur- soit invité! La Maire de Bobigny se félicitait- un peu trop vite- lors d’une conférence de presse, de l’arrivée du Théâtre national. Mais pas de chance, une semaine après, les acteurs de la célèbre maison refusaient de collaborer à ce » beau projet ».
Depuis,  M. Hirsch,le directeur des Spectacles au Ministère avait déclaré que le projet suivait son cours , jusqu’à une interview de la Ministre de la Culture mardi dernier sur France-Inter: madame Albanel, sans doute  indiquait qu’il fallait marquer une pause, mais que c’était un « beau projet « et qu’elle avait l’intention de continuer à y travailler.  » Je vais voir avec Muriel Mayette et les comédiens ce que l’on peut faire « . Le nom de Patrick Sommier n’était même pas cité dans l’interview diffusé… Elégant, non?
Tout se passe comme s’il était urgent d’attendre, voire de nommer une commission pour enterrer la question. On sait ce que veut dire en langage ministériel « marquer une pause »…. En attendant la suite du feuilleton dont nous vous tiendrons informés, les feuilles mortes se ramassent à la pelle, comme disait Prévert qui vouait une haine tenace à Paul Déroulède, le chantre académique et suffisant de la guerre de 14. Mais ceci est une autre histoire…
Tenez, encore une petite citation pour le voyage,qu’on avait oublié de vous envoyer à l’occasion du 11 novembre:  » Les vivants ferment les yeux des morts et les morts ouvrent les yeux des vivants »  in Platonov de Tchekov. Pas mal, non ?

Philippe du Vignal

Théâtre de bouche de Gherasim Luca, mise en scène de Claude Merlin par Philippe du Vignal

Gherasim Luca était né à Bucarest en 1913 et a été à l’origine du groupe surréaliste roumain avec de parfaits inconnus comme… Tzara, Brancusi et Brauner, pour ne citer que les plus célèbres.Il s’installera à Paris en 52 où-sans papiers toute sa vie- il vivra pauvrement . Expulsé de son appartement, il se jette dans la Seine en 94. Entre temps, il aura écrit une vingtaine de recueils  poétiques qui ont suscité l’admiration de bien des gens (dont Deleuze et Guattari) qu’il lisait souvent lui-même en public.
Tapez Luca sur Google, vous pourrez même y entendre sa voix; ses textes ont été plusieurs fois adaptés pour la scène mais c’est sans doute la première fois  qu’est montée sa seule pièce de théâtre. Claude Merlin s’y est employé avec beaucoup de bonheur et d’intelligence. Parmi beaucoup de soirées perdues, celle-ci fait figure d’exception. Théâtre de bouche est une suite de tableaux intitulés: Qui suis-je, L’Evidence, La Contre-Créature, Le Meurtre, Les Idées, La Discorde, Les Vaincues et La Durée.
Cela sonne un peu comme des titre de pièces de Couperin… Luca  joue une heure durant, avec la syntaxe de la langue française qu’il connaît et pratique admirablement; il arrive ainsi à créer avec jubilation des jeux de mots  à tiroir qui provoquent de formidables images poétiques. Le début, une sorte de choeur à six ,ne fonctionne pas encore très bien mais la suite est tout à fait remarquable: Claude Merlin a su, avec une mise en scène efficace et quelques accessoires très simples, donner un forme théâtrale de premier ordre à cette cette suite de tableaux.
Comme les jeunes comédiens: Céline Vacher, Jean-Michel Susini, Anne-Lise Main, Bruno Jouhet, Lazare et Francisca Rosel-Garcia sont bien dirigés, ce Théâtre de bouche, encore un peu vert (mais c’était la première), devrait rencontrer un succès mérité. Reste à trouver les  structures  qui voudront bien l’accueillir ,mais on connaît la solidarité du milieu… En tout cas, ce serait vraiment dommage que le public ne puisse savourer la poésie de Gherasim Luca, mise en scène par Claude Merlin.

 

Philippe du Vignal

 

Encore aujourd’hui et demain samedi, à 16 heures au Théâtre Berthelot , 6 rue Marcelin Berthelot à Montreuil, tout près du Métro  Croix de Chavaux.

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