mangeront-ils ?

Mangeront-ils ? de Victor Hugo,  mise en scène de Laurent Pelly.

mangeront-ils ? mangerontils-hd-pologarat-odessa-dsc_9644-199x300Cette pièce d’Hugo  fait partie de son théâtre en liberté, écrit pendant son exil à Guernesey où il resta-on l’oublie trop souvent- dix-sept ans! Presque le quart de sa longue vie! Comme il l’avait promis et pour ne pas subir le règne de Napoléon III.
Hugo n’avait plus écrit de théâtre depuis 1854. Mais, à Guernesey,  il commit coup sur coup, La Forêt mouillée, L’Intervention et Mille francs de récompense que Pelly a récemment monté (voir Le Théâtre du Blog).

Achevée en 67, la pièce ne fut publiée qu’en 86, donc après la mort de Hugo, et dix ans avant Ubu d’Alfred Jarry, qui l’avait peut-être lue, mais jouée en 1906 seulement. Sans aucun doute inspirée par Quentin Durward, un roman de Walter Scott (1823),  que Victor Hugo appréciait beaucoup, où  Louis XI veut faire exécuter  Galeotti ,son astrologue , car il l’accuse d’avoir prédit une défaite militaire. Mais, malin, Galeotti crie haut et fort que son décès précédera d’un jour seulement celui du roi qui, bien entendu, abandonne aussitôt l’idée de cette exécution.
Le scénario de Mangeront-ils en est proche:  le roi de l’Ile écossaise de Man poursuit Lord Slada qui a pris la fuite avec la belle Janet… que le roi voulait épouser. Les “tourtereaux rebelles” se sont cachés dans une église abandonnée, située dans une forêt, en bord de mer.  Vivent,  là aussi, deux marginaux, recherchés par les archers du roi: Zineb ,une sorcière qui a cent ans et Aïrolo,  un voleur généreux qui avertit les amoureux de ne pas prendre de risques: les plantes de cette île sont vénéneuses et l’eau n’est pas potable. Mais il se débrouillera, dit-il, pour leur procurer de la nourriture… Zineb, elle, sait qu’elle va mourir, malgré le talisman qu’elle a gardé.
Elle révèle au Roi qui lui demande quel sera son avenir ; elle répond que sa vie dépendra du premier homme qu’il verra avec les mains attachées dans le dos. Le roi qui voit Aïrolo mené au gibet s’opposera  donc à sa pendaison  mais, par un renversement de situation comme Hugo en a le secret, ce sont les deux jeunes amoureux qui monteront sur le trône, à la demande du peuple dont on entend les clameurs. Mais Aïrolo les mettra en garde :  » Vous, vous allez régner à votre tour. Enfin, / Soit. Mais souvenez-vous que vous avez eu faim ».

On retrouve dans cette pièce tous les grands thèmes chers à Victor Hugo: la liberté à tout prix (et il en payera le prix fort de l’exil!) la chape de plomb et la grande bêtise du pouvoir politique, la noblesse de cœur et la grande richesse intérieure des faibles et des miséreux,  capables de faire face aux riches et aux puissants,  puisqu’ils n’ont rien à perdre et que leur vie ne tient plus souvent qu’à un fil.
 Visiblement, Hugo, règle, ici ses comptes, sous couvert de fiction, avec Napoléon III! L’opposant politique s’en prend vertement à un régime qui sait se monter impitoyable envers les petits. Avec, comme conséquences, la faim, la violence, la répression qui fait peu de cas des libertés, puisque Napoléon III a pris le pouvoir après  un coup d’Etat.
Côté dramaturgie et écriture, la pièce est aussi une sorte de composé très habilement dosé, avec des styles différents,  bien entendu influencé par Shakespeare sur qui Hugo avait écrit une étude un an avant. D’abord celui  du drame romantique avec un mélange élaboré de tragique et de bouffonnerie, au scénario simple  avec des personnages presque caricaturaux: les bons et des méchants. Les sentiments qui les animent sont tout aussi simples: le Roi est à la fois, jaloux, cruel, fat et ridicule, les amoureux vivent d’amour  et même pas d’eau fraîche. Le voleur, a un cœur en or  et tout finira donc  quand même bien. 

Mais il y a dans Mangeront-ils,  l’insolence et le côté grotesque et burlesque que l’on retrouve chez Meilhac et Halévy, les librettistes d’Offenbach, quand il s’agit de parler de la dictature et de railler les despotes: « Régner c’est l’art de faire, énigmes délicates/Marcher les chiens debout et  l’homme à quatre pattes » dit le poète officiel du  roi, Mes Tityrus.  Jamais autant peut-être Hugo n’aura-t-il été aussi loin  dans la fantaisie, la subversion, la satire politique, le mépris du clergé :  » Dieu, pour utiliser le confessionnal, inventa le péché  » Le peuple est miel , le prêtre est fiel, /Soyez fort mais prudent. Ne cherchez jamais noise /Aigle, à l’aspic, et prince, à l’église sournoise. Sinon, vous sentirez la piqûre. »
Et cela, grâce à une maîtrise du langage absolument remarquable avec des oppositions et des raccourcis fabuleux: « Quand l’estomac trahit, l’amour est en danger. / Le cœur veut roucouler, le gésier veut manger./ Le cœur a ses bonheurs, l’estomac ses misères. Et c’est une bataille entre les deux viscères. »
Cette façon que possède Hugo de rappeler sans cesse que nous sommes surtout faits de chair, rappelle singulièrement le fameux: « D’heure en heure, nous pourrissons », nous pourrissons!  » de Skakespeare.  » Ou je descends au cercueil s’il monte à l’échafaud ».

 On ne peut tout citer mais c’est, au gré des alexandrins aux rimes parfois faciles, un véritable festival de mots qui se bousculent, dans un joyeux tohu-bohu qui fait penser souvent à Rabelais. Et Hugo ose même par deux fois un emprunt à l’anglais: » Que n’ai-je le droit d’offrir un kiss à ce biceps de neige! » Avec, souvent , une ironie des plus cinglantes:  » Je vous fais remarquer que votre majesté/ Va d’un sujet à l’autre avec facilité ». « Il ne me convient pas de vous divertir, prince,/ Et d’être la souris quand vous êtes le chat ». Et le corset de l’alexandrin ne fait que renforcer encore l’audace et la liberté du langage hugolien. Un vrai bonheur!
Plusieurs fois, dans ce torrent verbal, Hugo s’offre le plaisir de faire  appel à des mots rares du genre: escogriffe,  logogriphe, églogue, d’estoc, brodequin, etc… et  s’embarque dans plusieurs  tirades  d’une centaine de vers,  que Pelly, sans nuire à la pièce aurait pu nous épargner! Hugo cite aussi des  personnages de la mythologie grecque qui ne nous disent plus grand chose. Qu’importe, Mangeront-ils?  reste une pièce assez fabuleuse mais… guère facile à monter en l’état…
Hugo, dans la première des didascalies, explique en détails le décor:  « ruines d’un cloître dans une forêt, masure colossale  composée de troncs d’arbres et de pans de murs. Chapelle ouverte, ensemble de bâtisse et de végétation, arbustes et ronces, mur mas croulant , aisé à enjamber et,  au fond la mer »… Ouf! Rappelons que la pièce fait partie d’un théâtre en liberté, où tout est donc possible à imaginer pour un lecteur mais Hugo ne l’aura jamais vu  représentée et n’en aura jamais commenté la création. Reste donc à trouver des solutions quand il s’agit de la mettre en scène, excellent thème de travail pour les apprentis scénographes des Arts déco!
Laurent Pelly, qui a signé aussi la scénographie et les costumes, a  finalement choisi de ne pas faire dans le réalisme, mais, comme il l’explique très bien,  de réaliser, pour figurer la forêt, un sorte d’ »installation » avec des arcs en aluminium, ou pvc du genre tuyau de plomberie,  peints en blanc et  plantés dans le sol- superbement réalisés par les ateliers  du T. N. T. Avec, dans le fond, à défaut de faire figurer la mer (avec les vidéos actuelles , cela aurait été pourtant un jeu d’enfant!), une page manuscrite de Victor Hugo… Le muret du fond étant représenté par un mur en briques coulissant sur rails  mais à l’avant-scène.
  Et cela donne quoi? Une remarquable installation plastique-entre miminal art et art conceptuel- digne de figurer dans n’importe quelle biennale, et très  bien éclairée. Mais cela reste une installation et pas un dispositif scénographique qui  ne sert  en rien le jeu des comédiens dont la circulation est  même un peu entravée et que Pelly sagement fait donc  jouer… au centre de l’avant-scène, et de façon un peu statique.
Comme la plupart des scènes sont sous-éclairées et que, même au septième rang, on discerne mal le visage des acteurs, cela provoque  une douce somnolence et, près de nous,  le directeur d’un grand théâtre parisien y a vite cédé….
Et c’est vraiment dommage d’autant plus que Pelly dirige bien et avec beaucoup de précision, ses comédiens. Surtout Jérôme Pouly,  superbe de mépris et de condescendance qui joue Aïrolo,  et  Georges Bigot (le Roi,)  et Charlotte Clamens( la sorcière). Malgré cette erreur de scénographie qui plombe  le spectacle, reste quand même la possibilité de découvrir ce texte fascinant, brillantissime mais peu connu et peu joué de Hugo qui adorait la bonne cuisine. Florian V. Hugo, son arrière-arrière-arrière petit-fils et à qui il ressemble, de son état cuisinier aux Etats-Unis, découvrirait  ce texte avec plaisir.
Le public, en majorité très jeune, a fait, à la fin, une véritable ovation  aux comédiens…

Philippe du Vignal

Théâtre National de Toulouse  jusqu’au 20 avril; au Théâtre de Carrouge, (Suisse) du 14 mai au 2 juin. Théâtre de la Criée à Marseille du 12 au 15 juin.
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Solness le constructeur

Solness le constructeur, d’Henrik Ibsen, texte français de Michel Vittoz, mise en scène d’Alain Françon

Solness le constructeur 02-01so507  La pièce débute dans un cabinet d’architecture où sont affairés trois employés : à l’avant, Kaja Fosli, élégante jeune femme, concentrée dans les chiffres de son livre de comptes, (Agathe L’Huillier) ; plus à l’arrière, dans une pièce fermée où l’on peut voir, par la porte et la fenêtre ouvertes, un vieil homme mal en point, Knut Brovik, ancien grand architecte indépendant aujourd’hui au service d’Halvard Solness (Michel Robin), et son fils, Ragnar Brovik (Adrien Gamba-Gontard), penchés sur leurs planches à dessin. Knut, sentant sa mort prochaine, vise à la reconnaissance professionnelle de son fils et à son mariage avec Kaja, mais Solness ne les y aide guère.

 Lorsque l’architecte arrive au cabinet, plein d’arrogance, (Wladimir Yordanoff), il renvoie les deux hommes chez eux et s’arrange pour être en tête-à-tête avec la jeune femme. Aimantée par Solness, Kaja se dévoile et lui déclare vouloir rester près de lui, tout en l’informant de son mariage programmé avec Ragnar. Solness n’est pas sur la même ligne et l’encourage dans ses projets, son calcul étant de garder le jeune architecte sous le coude, dans la crainte qu’il ne lui fasse un jour de l’ombre. Il demande à Kaja de lui apporter les plans qu’il a dessinés.

De l’appartement attenant côté cour, par une porte discrète, paraît Aline Solness, épouse d’Halvard, comme arrêtée dans le temps (Dominique Valadié), suivie de son médecin, le docteur Herdal, sorte d’ange gardien (Gérard Chaillou).

Les deux hommes ont une conversation qui révèle la fragilité de l’architecte : son attitude à l’égard des femmes et la dette morale que Solness dit avoir à l’égard d’Aline ; au plan professionnel, sa crainte de perdre le monopole conquis, d’où sa stratégie pour barrer la route à Ragnar, reconnaissant ainsi, en creux, son talent.

 Entre alors une femme jeune et fraîche, Hilde Wangel, (Adeline D’Hermy), sac au dos et canne de montagne, identifiée par le médecin pour l’avoir rencontrée dans un chalet, l’été passé. Elle semble avoir fait une longue marche, connaît les Solness, même si Halvard, dans un premier temps, ne la reconnaît pas, et demande l’hospitalité. Son arrivée bouleverse le paysage. C’est la fin de l’été.

Belle, directe et offensive, piquante à souhait, elle met à l’épreuve la mémoire de l’architecte. Un pacte en effet les lie et elle se charge de lui rafraîchir la mémoire : dix ans auparavant, la jeune fille de treize ans qu’elle était, avait été éblouie par Solness venu inaugurer la nouvelle tour de l’église, construite dans son village, à Lysanger. Une soirée les avait rapprochés, un baiser échangé et Solness avait promis de revenir la chercher, dans un délai de dix ans, tout au plus.

Le délai écoulé, la «Princesse Hilde» vient demander son dû, de manière effrontée et charmeuse : «recevoir mon royaume, le temps est venu», elle y reviendra, tout au long de la pièce. Entre Hilde et Solness, au fil du jeu de la vérité, se tissent d’étranges liens : elle est sa mauvaise conscience, son désir, la beauté et l’enfance : «Vous êtes semblable à l’aurore ; quand je vous regarde, je vois le soleil sortir de la nuit», lui dit-il, ébloui.

Aline accueille Hilde et enfouit sa souffrance dans une prison nommée «devoir», qu’elle remplit. On apprend, au cours d’un difficile dialogue avec son époux, l’incendie de la maison familiale, puis, comme conséquence indirecte, la mort de leurs deux jumeaux, ayant contracté la fièvre de lait, alors qu’Aline les nourrissait.

Plus tard, dans un échange avec Hilde, elle racontera à son tour le drame, et les choses prendront une autre tournure : Aline mettra en avant, tout ce qui est parti en fumée, les dentelles, portraits de famille et bijoux et pleurera ses neuf poupées merveilleuses, dont elle parle comme d’enfants : «Elles étaient vivantes. Je les portais en moi. Comme des enfants à naître». L’ambiguïté est à son comble.

Solness, qui n’a plus construit d’église depuis le drame, raconte cette douloureuse histoire à Hilde, et la met en balance avec son ascension professionnelle : «Ecoutez. Tout ce que je suis arrivé à construire, à créer de grand, de solide, de beau… Il m’a fallu le payer. Pas avec de l’argent. Avec du bonheur. Pas seulement le mien. Le bonheur des autres. Voilà le prix que m’a coûté ma réussite. Et chaque jour je le comprends mieux».

Il réfléchit sur la culpabilité de sa réussite et ne trouve pas de paix. Hilde l’humanise et le convainc de reconnaître le talent de Ragnar Brovik, ce qu’il finit par faire, tardivement, alors que Knut, le père, vient de mourir, Ragnar en gardera une certaine agressivité.

La boucle sera bouclée quand Hilde, qui continue à échafauder «des chateaux de nuages» fous, avec Solness, le convainc de monter lui-même poser la couronne, en haut de la tour qu’il inaugure, comme il l’a fait, dix ans auparavant : «Je vous retrouve comme il y a dix ans, avec cette musique que j’étais seule à entendre». Il monte, elle le suit du regard, hypnotisée, il réussit, il tombe.

Ibsen écrit la pièce en 1892, dans la dernière étape de sa vie. Le texte français de Michel Vittoz, – collaborateur déjà pour Hedda Gabler et Petit Eyolf qu’Alain Françon a mis en scène – est de poésie. Le metteur en scène, grand professionnel et homme des sensibles, s’entoure magnifiquement : la scénographie de Jacques Gabel est hiératique et belle et nous conduit, en trois actes, du cabinet d’architecture à l’intérieur de la maison, avec vue sur la terrasse par une grande verrière, terrasse sur laquelle nous nous trouvons ensuite, au troisième acte. Les lumières de Joël Hourbeigt, entre le clair et l’obscur, participent de ce climat chargé, entre lever et coucher du soleil.

Point de fioriture, tous les signes du plateau nourrissent l’introspection, la réalisation de soi, le doute et l’accomplissement artistique, en même temps que la légèreté de la métaphore amoureuse. La folle grâce de Hilde et sa force de vie, merveilleusement portées par l’actrice, sont le contrepoint de l’effacement d’Aline et de son renoncement, tout aussi bien habités, face à un Solness gai et taciturne, plein de désinvolture autant que de responsabilité questionnée.

C’est un spectacle de grand charme et de finesse, une force d’intelligence, un plaisir de théâtre où la dimension tragique côtoie les questionnements du quotidien et ceux de la création.

 

Brigitte Rémer

 

 

Théâtre National de la Colline, 15 rue Malte-Brun. 75020. Du 23 mars au 25 avril – Site : www.colline.fr – T : 01-44-62-52-52

 

Solness le constructeur d’Henrik Ibsen , texte français de Michel Vittoz, mise en scène d’Alain Françon.

545672_0202632119101_webC’est, après son retour de Rome où Ibsen (1828-1906) vécut une grande partie de sa vie, qu’il écrivit cette pièce, créée à Berlin en 93 puis par Lugné-Poé en 1894 à Paris. Halvard Solness est un architecte professionnel mais il préfère qu’on l’appelle  « constructeur ». C’est un homme, à la fin d’une carrière  professionnelle bien remplie, qui a un cabinet, secondé de jeunes architectes, comme Ragnar, le fils de son vieil assistant Brovik, qui se verraient bien kalifes à la place du kalife. Mais qu’il essaye d’écarter.
 Halvard  a beaucoup construit, notamment des églises mais une tragédie s’est abattue sur sa famille: un incendie a emporté ses deux enfants jumeaux, tragédie dont Solness comme Aline, sa femme  ne se sont jamais remis. Et il préfère construire maintenant des maison individuelles. Aline, assez amère, est  devenue d’une jalousie féroce, d’autant plus que Solness n’est pas insensible au charme de jeunes et belles plantes comme entre autres, sa secrétaire,Kaja Fosli,la nièce de Brovik .
Mais Hilde Wangel, la fille d’un ami, débarque un soir et lui rappelle la promesse qu’il lui avait faite quand elle avait douze ans, à savoir lui construire un château de princesse. Hilde est bien décidée à vivre quelque temps chez lui; Aline dit rien et tente même d’en faire son amie et Hilde logera dans unes des trois chambres d’enfants… Comme Ibsen platoniquement amoureux à soixante et un ans,  d’Emilie Bardach, dix-huit ans qu’il rencontra un été, au Tyrol…
Mais Solness est bien décidé à mener à bien la construction d’une nouvelle maison pour son épouse de façon à exorciser l’incendie de leur maison. Et décidera, comme autrefois, malgré les prières  de sa femme, quand il inaugurera sa nouvelle maison, de monter en haut de la tour qui la domine, pour y accrocher une couronne, symbolisant la fin des travaux. Mais Solness, n’est plus jeune, et  pris de vertige, y fera une chute mortelle. Les personnages de Solness semblent,  comme l’écrit Michel Vinaver, éviter de rechercher « quelque chose qu’ils répugnent à saisir, qui leur est totalement intolérable, et en même temps qui exerce sur eux une attirance plus forte que tout et qui dément toute psychologie, une attirance irrépressible vers quelques chose qui est… la vérité ». Trois femmes dans la vie de Solness: Aline, Kaja, et surtout Hilde, sent qu’il est à un tournant de sa vie. Débarassée de Kaja qu’il a licenciée, plus jamais avec Aline mais jamais sans elle, il lui, l’architecte vieillissant, incapable de céder la direction de son cabinet à plus jeune que lui,  et fasciné par la jeune Hilde qui arrive comme l’ange…exterminateur
Sans doute Solness n’est pas la plus forte des pièces d’Ibsen et n’es pas des plus faciles à mettre en scène, est alourdie de symboles notamment autour du chiffre trois, a parfois un côté préci-précha freudien un peu fatiguant, des ficelles de scénario grosses comme des câbles  et une fin téléphonée de mauvais feuilleton. Hans-Peter Clos qui l’avait montée  à Hébertot, il y a deux ans avec Jacques Weber, Mélanie Doutey, Edith Scob et Thibault Lacroix avait bien mal réussi son coup.
 Mais Alain Françon, avec beaucoup plus de subtilité, l’a  mise  en scène  avec une distribution solide: surtout Michel Robin, toujours aussi fabuleux, dans le rôle du vieux Knut, Wladimir Yordanoff ( Halvard Solness) et surtout Adeline d’Hermy ( Hilde). Quand elle apparait avec sa jeunesse dans ce monde clos, la pièce avait tendance  faire un peu du sur-place, et  c’est un souffle de fraîcheur acidulée qu’elle apporte,  avec une intelligence du rôle tout premier ordre. C’est une sorte de tsunami d’énergie, de séduction et de …danger pour Solness immédiatement perceptibles pris au piège et fasciné. Diction et gestuelle impeccable- elle a fait des étude de danse et cela se voit- la nouvelle recrue de la Comédie-Française, que l’on avait déjà remarqué dans Peer Gynt et La Trilogie de la Villégiature, à vingt six ans, prend possession du plateau avec beaucoup d’aisance,  et un charme indéniable.
 Le dispositif scénographique de Jacques Gabel, même bien éclairé par Joël Hourbeigt, avec d’abord,un  bureau d’architecte puis cette grande véranda côté intérieur d’abord qui tourne ensuite vers  l’extérieur,  semble un peu isolé et artificiel  sur ce grand plateau. A cette réserve près, c’est un bon spectacle, un peu sage trop peut-être mais ces deux heures vingt passent très vite, et encore une fois, grâce surtout à la présence lumineuse d’Adeline d’Hermy.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Colline, Paris (XXe). Jusqu’au 25 avril.

La campagne de Martin Crimp

 La Campagne de Martin Crimp, traduction de Philippe Djian, mise en scène de Patrick Schmitt.

    La campagne de Martin Crimp Martin-crimp-300x297Martin Crimp, à 55 ans,  est sans aucun doute le dramaturge anglais le plus connu en Europe et en France. La plupart de ses pièces-entre autres:  La Ville,  montée par Marc Paquien, Atteinte à sa vie, Claire en affaires par Sylvain Maurice, Getting for attention  ( voir Le Théâtre du Blog) et La Campagne sont maintenant très souvent jouées en France. On l’a comparé à Harold Pinter et c’est vrai qu’Il sait dire comme personne, la violence et la menace au sein  des couples;  avec humour et cruauté. Il sait construire une intrigue, en même temps qu’il s’exerce à la déconstruire et il  établii très vite  un climat tout à fait particulier grâce à un langage fondé sur les non-dits, les silences, les mensonges par omission comme on disait autrefois.Le vrai, le faux, les demi-vérités, les demi-mensonges, les hypothèses comme les questions sans réponses: : Martin Crimp emmène habilement  le public sur les chemins de l’inconscient, et, bien sûr, on ne saura jamais vraiment rien d’exact sur l’histoire aussi banale que fascinante qu’il nous raconte. Avec trois personnages qui semblent échapper- du vieux triangle amoureux boulevardier. La campagne n’échappe pas à la règle…
Un couple: Richard et Corinne,  a voulu quitter Londres pour vivre à la campagne avec leurs deux enfants. Il est médecin et,  un soir, il a trouvé une très jeune femme étendue – c’est du moins ce qu’il dit à  Corinne ( pas très sexy, l’épouse  en pantoufles et robe de chambre) -sur un bas-côté de la petite route. N’écoutant que sa conscience professionnelle, il l’a donc ramenée à la maison où elle  dort.
C’est la nuit, il sont tous les deux dans le salon, et  aux interrogations de Corinne concernant la jeune femme, il répond souvent évasivement, et le doute commence à s’installer: Corinne semble penser que la rencontre entre Richard  et Rebecca est beaucoup plus ancienne qu’il ne le dit. Le public attend comme Corinne le moment où Rebecca se réveillera et livrera sa version des faits. Très mignonne mais un  peu envahissante, la Rebecca qui  semble connaître la maison ou du moins qui s’y trouve parfaitement à l’aise. Ment-elle? Sans doute mais dans quelles proportions, cela Martin Crimp, très habilement, laisse le spectateur s’en faire une idée mais sans lui fournir vraiment les clés indispensables.
Rebecca fait preuve d’un cynisme total, n’a pas le moindre scrupule comme si elle  avait de très bonnes raisons pour tenir Richard à sa merci.. Si l’on juge par le contenu de son sac où l’on trouve des seringues neuves. Richard les lui a-t-il procurées en échange de services sexuels?  C’est du moins ce que l’on peut supposer , même si l’on n’a  aucune preuve. Corinne semble alors  être sur le point de craquer, ira même jusqu’à  prendre la défense de son mari et proposera de l’argent à Rebecca contre son silence, de façon à ce que son mari , bourgeois considéré, ne soit pas  inquiété si jamais Rebecca venait à le dénoncer.
Est-il le médecin respectable que l’on croit ou un personnage assez pervers  qui navigue en eaux troubles? On peut se dire qu’elle pense  d’abord et  à sa sécurité personnelle et à celle de ses enfants. Il y a aussi un autre homme, Morris, un ami du couple que l’on ne verra jamais mais qui téléphone souvent, et que l’ensorcelante Rebecca semble connaître, ce qui jette Corinne dans le doute le plus  complet. Qui est finalement cette jeune, pulpeuse et cynique Rebecca? On ne le saura jamais… Les choses à la fin s’apaiseront  et le couple Richard/ Corinne retrouve un semblant de paix. Richard est plus calme et Corinne moins anxieuse mais bon…
C’est un huis-clos que cette Campagne et  Patrick Schmitt a choisi-et il a eu raison- de ne pas s’encombrer d’un décor réaliste et de vidéo comme c’est la mode ridicule et , de ne pas céder à la  tentation de l’illusion. Juste un parquet noir , trois fauteuils, une petite table, un téléphone : cela suffit à évoquer  la maison de campagne et à mettre en place, cette comédie de l’hypocrisie et du mensonge en cinq séquences ponctuées de musique .   Comme le  lieu est très silencieux, on est tout de suite plongé dans cet univers aussi calme qu’inquiétant.Et la magie du langage opère alors  très vite; grâce à une mise en scène et à une direction d’acteurs tout à fait ciselées; Emmanuelle Meyssignac (Corinne) et Larissa Chomolova  (Rebbeca)sont vraiment impeccables. On les a vues toutes les deux souvent mais ici, elle,dans ce petit lieu, comme en gros plan, elles sont fascinantes de vérité: pas de criailleries, pas de gestes faux mais une sensibilité et une  précision dans le jeu d’une grande intelligence qui fonctionne parfaitement, surtout quand elles elles engagent toutes les deux  le ping-pong verbal sans aucune concession imaginé par Crimp. Patrick Schmitt,  qui joue  Richard, semble être un peu en retrait, même s’il est tout à fait crédible. En tout cas, c’est vraiment la meilleure mise en scène de cette Campagne que l’on ait pu voir en France.
Le seul bémol: vous n’avez pas beaucoup de chances de la voir. Le spectacle s’est en effet joué une dizaine de fois à Nanterre  mais  pour le moment, il n’y a pas de reprise à l’horizon. C’est une des aberrations du théâtre contemporain que ce manque d’exploitation, même et surtout quand il s’agit d’excellents  spectacles comme celui-ci…En tout cas, ne le ratez pas s’il passe près de chez vous.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Forge à Nanterre du 25 novembre jusqu’au 11 décembre
The Country (La Campagne), l’Arche éditeur, 2002,

Dommage qu’elle soit une putain

1118.jpgDommage qu’elle soit une putain de John Ford, mise en scène de Doclan Donnellan.

Doclan Donnellan qui a créé ou présenté aux Gémeaux quelque dix spectacles,  revient cette fois avec la pièce du grand John Ford  (1586-1640), donc  presque contemporain de Shakespeare. Dommage qu’elle soit une putain fut mise en scène, entre autres,  par Visconti au cinéma avec Romi Schneider et Alain Delon, et au théâtre par Jérôme Savary à Bonn en 81, puis à Paris en 97,  mais aussi par Stuart Seide.
C’est une œuvre baroque à souhait, très brutale; et féministe avant la lettre.
Il s’agit dans la Parme de l’époque de John Ford des amours d’un très jeune couple: la magnifique Anabella et  le beau Giovanni, follement amoureux tous les deux et qui vont concrétiser leur passion. Même si… Annabella et Giovanni sont frère et sœur, ce qui ne les refroidit pas du tout. Et le frère Bonnaventure, tuteur de Giovanni, aura beau lui rappeler que l’inceste est rigoureusement interdit, ils continueront à s’aimer avec délices.
Pour échapper à cet interdit, Annabella , poussée par son père qui ignore tout de leur liaison, acceptera de se marier. Mais son époux apprendra vite qu’elle est enceinte, et voudra connaître le nom du père du futur enfant. Et  la belle histoire d’amour finira  en tragédie avec empoisonnement et tuerie; on vous passe les multiples rebondissements de cette pièce sans doute inégale mais aux dialogues souvent savoureux qui, Doclan Donnellan a raison de le signaler, continue à nous fasciner .
Sans doute parce que John Ford il y a déjà quatre siècles, osait traiter  d’un tabou qui n’ a jamais été remis en question, même si l’inceste entre  frère et sœur est encore bien présent. Doclan Donnellan souligne aussi que tout amour ne peut exister sans possibilité de perte du (ou  de la) bien aimé(e). Et que cela engendre inévitablement une souffrance aigüe. Le metteur en scène avec son fidèle complice scénographe  Nick Ormerod a  situé l’œuvre dans un cadre contemporain: un mur rouge foncé avec deux portes dont l’une donne sur  une salle de bain avec une douche et un lavabo qui fonctionnent, une armoire où sont juchés des nounours, un bureau avec un ordinateur portable, une commode aux tiroirs qui débordent de vêtements féminins, et, au centre de la scène, un grand lit bas avec un drap et une couette rouge foncé; : cela pourrait être la chambre d’une très jeune fille d’un milieu favorisé des beaux quartiers de  Londres ou de Paris.

Le grand lit servira aux amours de Giovanni et d’Annabella presque nus devant nous,  mais aussi, par moments, de praticable où tous les prétendants d’Annabella en costume noir se retrouveront. C’est comme toujours chez Donnellan, extrêmement soigné et raffiné, surtout dans la direction d’acteurs; ils  interprètent au mieux ces personnages délirants comme Vasques, curieux valet- très bien joué par Laurent Spellman-qui cache bien son jeu et  qui déjouera la tentative d’empoisonnement concocté par la méchante rivale qui en sera la victime.  Mais Lydia Wilson, le premier soir, minaudait et ne paraissait pas vraiment à l’aise, ce qui est tout de même  embêtant quand il s’agit d’Annabella…
Il y a des scènes formidables comme les scènes d’amour,  ou celles où les comédiens anglais chantent en chœur et dansent, avec une facilité exemplaire, une sarabande infernale: on se dit qu’il y a peu de troupes françaises pour atteindre ces moments de folie qui sont le cœur même de la pièce. Il y a aussi des moments un peu creux: le spectacle qui ne dure pourtant que 90 minutes  est inégal et   nous n’avons pas été  tout à fait convaincu par les partis pris de Doclan Donnellan:  sa mise en scène dénote  parfois  comme une volonté démonstrative du genre: vous allez voir ce que je peux faire avec cette pièce baroque à souhait en vous la préparant à la sauce contemporaine, avec un arrière-goût psychanalytique .
Savary avait dit , lui,  les choses plus simplement en mettant l’accent sur la question de la liberté dans l’amour vécus par deux très jeunes gens quand il est interdit par la loi.
Mais ce Dommage qu’elle soit une putain mérite quand même le détour; après tout la pièce, aux dialogues souvent exemplaires ,incisifs voire cyniques, sans doute à cause d’un grand nombre de personnages, n’est pas si souvent jouée…

 

 Philippe du Vignal

 


Théâtre des Gémeaux à Sceaux  jusqu’au 18 décembre. T: 01-46-61-36-67
puis en tournée en Angleterre.

Onzième

Onzième, Théâtre du Radeau, mise en scène et scénographie de François Tanguy.

11.jpgOn connaît depuis  le début des années 80 le Théâtre du Radeau et ses somptueuses images avec des plans qui déconstruisent l’espace où se glissent des personnages qui n’en sont pas vraiment et qui tiennent davantage de silhouettes échappées d’un rêve qui apparaissent sans  aucune volonté de dire ou de proclamer une quelconque vérité.
Il y a toujours eu chez François Tanguy une référence permanente à la peinture, notamment surréaliste mais aussi à Kantor.
Il n’y a rien à « comprendre » , comme le pensaient  certains spectateurs un peu désorientés par ce nouveau poème visuel et sonore qu’ est Onzième. En référence au onzième des seize quatuors à cordes de Beethoven. Il y a juste à prendre,  à se laisser emmener par ce flot d’images, d’extraits de textes et de musiques, et à s’en laisser imprégner.

Le travail d’agencement des différents disciplines convoquées par François Tanguy: oralité, gestuelle, musique, scénographie et vidéo est toujours d’une extrême précision, condition sine qua non, et cela n’a rien de paradoxal,  pour que cet ensemble puisse fonctionner et produire un flot d’images poétiques.
On reconnaît souvent dits à voix basse,  de courts extraits du Richard II,  des frères Karamazov et des Démons de Dostoïevski mais aussi en allemand,  de poèmes d’Hölderlin, et sans doute du Purgatoire de Dante quand un homme parle de sa Lise, et quelques vers des Bucoliques de Virgile. Côté musique, c’est aussi  le même genre de patchwork savamment cousu avec entre autres bien sûr, le fameux quatuor à cordes de Beethoven,  Richter et Leonhardt  avec  les  cantates de Bach mais aussi  un morceau d’opéras Macbeth de Verdi, ou Pelleas et Mélisande de Sibélius,  des chœurs de Schubert et les somptueuses musiques de funérailles de Purcell… La musique-à travers le programme choisi par François Tanguy – est un des éléments essentiels de ce spectacle que l’on peut appréhender sur plusieurs angles: c’est un peu au spectateur de reconstruire ce qu’il voit, selon le mot fameux de Vinci: « la pittura é cosa mentale ».

Et cela marche? Oui et non; il y a  certains moments d’une intense beauté plastique et musicale:  Laurence Chable marchant  en équilibre sur une planche dans un ciel crépusculaire, le discours de Mussolini  devant des soldats casqués, et, à la fin du spectacle, ces faux musiciens jouant dans le vide avec une musique enegistrée,  des merveilleuse ombres chinoises  de personnages énigmatiques, une vieille dame à la Goya en fauteuil roulant  que l’on déplace au gré des scènes:  cette fragmentation de vision que nous imposent les  châssis que les comédiens font rouler,  et les longues tables qui sont autant d’aires de jeux improvisées apparaissent comme absolument  pertinentes, et répondent à une exigence poétique de grande qualité.
Mais il faut les mériter ces images et le spectacle dure tout de même deux heures vingt, ce qui est sans doute beaucoup trop long: on comprend bien que Tanguy ait besoin de temps, comme Wilson à ses débuts, pour nous faire entrer dans son univers mais les effets ont tendance à se répéter et, du coup,  ce théâtre d’images devient alors moins évident, surtout quand Tanguy , qui, lui aussi,  est tombé dansa la marmite de la vidéo, nous impose sur grand écran des gros plans de feuilles et d’herbe pas vraiment passionnantes: on se demande alors ce qu’il  veut  nous dire.
Et l’on a parfois une impression désagréable de saturation: les choses se passent comme si, tout en maîtrisant parfaitement un processus de création, Tanguy n’arrivait plus vraiment à faire en sorte que la machine texte dit / gestualité/ images/ musique arrive encore à produire de  l’émotion et du  plaisir  théâtral.

Alors à voir?  A vous de choisir, ce peut être l’occasion de découvrir l’univers de François Tanguy, à la fois peintre et dramaturge, mais en sachant que Onzième, malgré ses grandes qualités, est un spectacle, extrêmement soigné mais trop long et trop inégal…

Philippe du Vignal


T2G Théâtre de Gennevilliers jusqu’au 14 décembre.

Bal-Trap

Bal-Trap de Xavier Durringer mise en scène d’Eve Weiss.

  balltrap2300x199.jpgBal-Trap est une des pièces les plus connues avec Une Envie de tuer sur le bout de la langue et Chroniques des jours entiers parmi la vingtaine  de  Durringer, par ailleurs réalisateur  de plusieurs films dont l’an passé La Conquête qui retraçait avec habileté la  conquête du pouvoir et en même temps la perte de son épouse de Sarkozy. Bal-Trap avec un l en moins ne désigne pas  le tir aux pigeons d’argile, attraction favorite dans la campagne, mais le jeu de l’amour et du hasard auquel se livrent quatre jeunes gens. Souvent jouée, la pièce est devenue la coqueluche  des apprentis comédiens;  mine de rien, elle a allègrement fêté ses quelques vingt et un ans, ce qui n’est pas si fréquent dans le théâtre contemporain. Cela valait donc le coup d’y aller voir.
La pièce  se passe dans un lieu anonyme, un bal populaire ou une boîte un peu minable, on ne sait trop, où traînent encore une guirlande lumineuse rouge, des bouteilles de bière vides et des mégots sur le piano. C’est là que vont se retrouver Gino et Lulu qui reviennent à l’endroit de leur rencontre il y a trois ans. mais le couple bat de l’aile. Comme dans une sorte d’exorcisme, ils tentent de conjurer une séparation inévitable en s’embrassant à nouveau comme autrefois… Mais Lulu, après trois ans,a compris qu’elle n’avait plus grand chose à attendre et   est devenue intransigeante face à Gino, paresseux et qui rêve sa vie, alors qu’elle s’escrime, pour les faire vivre,  à gagner un peu d’argent comme serveuse d’une cantine scolaire.

Et il y aussi Bulle et Muso; la jeune femme, que l’on sent complètement perdue, a eu, raconte-t-elle à Muso,  une adolescence agitée; à la suite de mauvaises rencontres, elle a dû se faire avorter et depuis, ne sait plus très bien où elle en est. Cette nuit-là,  elle attend un amoureux qui, on s’en doute, ne viendra plus jamais la retrouver. Elle rencontre Muso, dragueur impénitent qu’elle méprise d’abord mais auquel elle finit par s’attacher qui lui promet de l’emmener loin, très loin là où il fait beau et chaud,  mais il  n’a même pas pas  quelques francs pour s’acheter des cigarettes… et  sa voiture est en panne. Les scènes entre les deux couples alternent; à un moment, les deux hommes se rencontreront brièvement mais pas les femmes. Gino, presque à contre-cœur,  permet à Muso de tirer quelques bouffées  sur  la sèche qu’il lui réclame en vain et lui indique l’adresse d’un hôtel, celui de ses amours avec Lulu.

Cette alternance de scènes entre un couple au bord de la séparation et un autre qui,contre toute attente, est en train de se former,  a bien quelque chose de conventionnel et parfois d’un peu mélo. mais comme les personnages inventés par Durringer sont tout à fait justes- de jeunes  paumés, sans travail  et sans avenir- et que la langue est aussi dure que crue, on entre quand même dans cette histoire où l’amour se décline dans des chambres d’hôtel minables avant d’exploser. La faute à quoi, à qui? A pas de chance, à une volonté en berne, au destin, à la dèche? Sans doute, à un peu tout cela, semble nous dire Durringer.

La mise en scène d’Eve Weiss est juste et précise ; les comédiens rament un peu au début,  et  même s’ils n’ont pas tous l’âge de leurs rôles, ils s’en tirent plutôt bien.  Surtout sur  ce petit  plateau pas très grand, où l’on a intérêt a voir un jeu et une gestuelle sobres.Ce qui est le cas;  la diction est parfois approximative mais bon,, c’est supportable. Mention spéciale  Ludovic Pinette qui joue Muso; il impose tout de suite son personnage avec beaucoup de sensibilité, nettement à un cran au-dessus de ses petits camarades; les 80 minutes passent donc très vite, aérées de temps en temps  par quelques airs jouées par une jeune  violoniste.

Alors à voir? Ce n’est pas LE spectacle de la saison, mais pourquoi pas? En tout cas, la petite salle était remplie de jeunes gens, ce qui est rare, et  qui ne boudaient pas leur plaisir…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre des Déchargeurs jusqu’au 23 décembre.

Bullet Park

Bullet Park d’après Les Lumières de Bullet Park de John Cheever, mise en scène de Rodolphe Dana.

   On ne connaît sans doute pas assez l’œuvre de cet auteur américain (1912-1982) qui écrivit de nombreuses nouvelles et romans dont Les Lumières de Bullet Park (1969) où, en bon ethnologue, il décrit,  avec un humour parfois  féroce, les faits et gestes de la classe moyenne américaine qui ne rêve que de consommation et de bonheur familial avec maison et petit jardin. Mais où c’est le plus souvent l’ennui, voire le désespoir des jeunes et de leurs parents via l’alcool , et le prétendu bonheur de ces gens qui croient à l’ idéal de l’ »american way of life qui s’écroule. Avoir  toute une maison parfaitement équipée en appareils électro-ménagers dernier cri, c’était le rêve de l’époque pour beaucoup  de petits employés américains, petits-enfants de paysans émigrés venus tenter leur chance sur le continent américain ;  mais, prévient Cheever, la richesse matérielle  et la consommation ne protègent contre rien et ne peuvent  jamais être  le gage d’un bonheur quelconque.
Dans Les Lumières de Bullet Park, Cheever met en scène un couple,  les Nailes  tout à fait représentatifs de cette « classe moyenne »: la femme  s’occupe de la maison,  son époux  est le représentant local  des bains de bouche Spang produits par la Saffron Chemical Corporation,  et  ils ont un fils Tony; tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si Tony quii passe son temps à regarder la télévision, au lieu de faire ses devoirs, ne tombait soudain dans une grave dépression au point de ne plus vouloir quitter son lit. Cheever  se moque de ce monde de petit bourgeois bien pensants et propres sur eux,  mais sans haine, dans une coexistence, comme le souligne Rodolphe Dana, entre tragédie et comédie.
Et l’on n’est alors souvent pas loin, dans ce faux paradis sur terre des scènes absurdes qui ont ont fait la  réputation d’un Ionesco. La vie réelle et le langage qui  la sous-tend semblent alors disparaître: tout  part en vrille, emporté par un délire total,  comme dans cette scène où  Nellie et Elliott Nailes reçoivent chez eux  un couple de voisins qu’ils ne connaissent pas; Elliot prend seulement le train chaque matin avec Paul Hammer mais Nellie ne connaît pas Marietta qui raconte que Paul a traduit l’œuvre d’Eugenio Montale, poète italien, prix Nobel en 75, avant de s’apercevoir… qu’il était déjà traduit! Et il y a cette réplique  aussi merveilleuse qu’absurde de Marietta: « Et vous Elliott? vous traduisez également des poètes étrangers déjà traduits?  » *
Le roman est plein de ces dialogues surréalistes qui ont la saveur de scènes théâtrales : restait à adopter ce roman à la scène et Rodolphe Dana , Katja Hunsinger et Laurent Mauvignier n’ont pas vraiment réussi leur coup:  cette « adaptation « où on ne retrouve pas vraiment  Cheever, s’étire sur deux heures dix, sans qu’il y ait vraiment de fil conducteur, et même si il y a une belle unité de jeu chez les sept comédiens, même si la scénographie est réussie (une pelouse vert cru avec une cuisine avec sept réfrigérateurs tous modèles confondus), on s’ennuie assez vite. Les petites scènes se succèdent aux petites scènes sans trop de rythme et ce qui aurait pu passer en une heure vingt devient vraiment laborieux, au point que des spectateurs exaspérés quittent la salle. C’est l’éternel problème d’incompatibilité  entre  récit  et dramatique, que ce soit au théâtre ou au cinéma,  et la  correspondance entre Goethe et Schiller en faisait déjà foi, au point que  peu  d’ adaptations de romans  tiennent la route quand elle sont portées à la scène. Soit l’on veut préserver  la quasi intégralité du texte. Ou bien il faut tailler à la hache et l’univers du roman comme les personnages  disparaissent :  il y faut  de toutes les façons  une dramaturgie exemplaire, ce qui est rarement le cas…
Alors à voir? Pas sûr! A part quelques scènes où le théâtre reprend ses droits comme celle qui est citée plus haut, on reste vraiment sur sa faim. A vous de  décider , avant de vous embarquer pour ce  long voyage éprouvant de deux heures dix…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Bastille jusqu’au 22 décembre.

Les Lumières de Bullet Park, traduit de l’américain par Dominique Mainard est publié au  Serpent à plumes 270 pages, 20 euros.

* La farfalla di Dinard (1956) – Papillon de Dinard, a été traduit par  Mario Fusco  et est publié par Verdier, 2010.

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Les Concerts Brodsky

Les Concerts Brodsky, texte de Joseph Brodsky, composition piano de Kris Deffoort, dramaturgie et jeu Dirk Roofthooft, réalisation informatique et musicale de Jean-Marc Sullon.

  brodsky4.jpgLe spectacle prévu pour le 16 avait dû être reporté pour cause de désaccord sur les droits.
 Sur le plateau noir de la salle Gémier, juste un piano à queue où officie Kris Deffoort qui revendique  le fait d’être d’abord  un jazzman; avec le comédien, il a défini un canevas musical  sur lequel il improvise parfois pour que les  poèmes de Brodsky puissent correspondre à l’ »urgence de dire » que le poète russe (1940-19996) ,  condamné en 1965  pour parasitisme et qui émigra aux Etats-Unis. Brodsky, (prix Nobel en 87), avait  l’habitude de déclamer ses poèmes en public, où transparait toute la nostalgie de la Russie et la tristesse de la séparation avec sa famille qu’il n’avait jamais pu revoir. .
  Ce qui explique le  désir de Dirk Roofthoot,   comédien des spectacles de Guy Cassiers,  (voir Le Théâtre du Blog) de mettre en scène  et de dire ces poèmes avec son complice musicien; il a raison de rappeler que Brosky était lui-même persuadé que la sonorité des mots était peut-être plus importante que leur signification elle-même. Oui, mais voilà, entre les bonnes intentions et ce que l’on voit sur scène, il y a comme  un fossé.
Le comédien est en effet tout à fait à l’aise, trop peut-être, et, visiblement pas dirigé par une metteur en scène,  chuchote  au micro  ou  hurle les poèmes de Brodsky , sans que l’on comprenne très bien pourquoi. Il y a  de courts moments où le schéma texte/musique fonctionne mais, ce que dit Deffort au piano semble plus intéressant que cette lecture en français, qui ne peut évidemment rendre la sonorité des mots choisis par Brodsky, surtout devant un micro. Et  une sorte de chape de plomb s’abat sur  une salle pas très remplie. Au bout de quelque quinze minutes, on n’a guère envie de continuer à écouter ces poèmes qui sont pourtant de grande qualité…

 Alors à voir? Ce n’est pas une priorité et Brodsky mérite beaucoup mieux que cela, alors mieux vaut sans doute le relire…


Philippe du Vignal

Théâtre national de Chaillot jusqu’au 26 novembre.

Lecture par Jean-Louis Trintignant


Lecture par Jean-Louis Trintignant
, avec Daniel Mille à l’accordéon  et Grégoire Korniluk, mise en scène de Gabor Rassov.

trintignantsebastienklopfenstein.jpgLe grand Jean-Louis Trintignant reprend à l’Odéon un spectacle, qu’il avait créé il y a un an et demi.  Il dit, seul, accompagné par deux excellents musiciens, avec lesquels il est en parfaite complicité, quelque vingt poèmes de trois auteurs  populaires : Jacques Prévert, Boris Vian et Robert Desnos dont Antonin Artaud  disait:  » C’est aussi beau que ce que vous pouvez connaître de plus beau dans le genre, Baudelaire ou Ronsard » ; trois auteurs que tout Français depuis une cinquantaine d’années a eu l’occasion de lire à l’école primaire ou au lycée.


Le choix de Trintignant est aussi subtil qu’intelligent, et il nous fait découvrir entre autres poèmes de Vian une autre version-censurée- du très fameux Déserteur  ou, moins connus  peut-être  du grand public, les formidable  poèmes de Desnos, en particulier celui qu’il avait écrit à sa femme Youki en 26,  et que l’on retrouva sur lui quand il mourut du typhus au camp de concentration de Terezin en Tchecoslovaquie, loin des siens et de la France.


Le comédien, bien mis en scène par Gabor Rassov, dit ces poèmes avec  beaucoup de force et d’humilité; il les dit avec l’air de ne pas y toucher et pendant une heure et demi, et c’est un vrai régal du début jusqu’à la fin. Trintignant va bientôt fêter ses 81 ans et, si le corps ne suit pas toujours, il a  cette voix merveilleuse, solide et grave,  pleine d’ironie, chaleureuse et pleine de légèreté. La diction  est impeccable et il sait bien mettre en valeur les jeux sur le langage où excellait son cher Prévert: équivoques, allusions, aphorismes, mots à double sens: c’est un véritable feu d’artifice et jamais peut-être le poète n’avait  été si bien dit.


Le public, très ému, qui  a gardé  une attention soutenue pendant tout le spectacle, a fait à Trintignant une ovation debout de plusieurs minutes. Qui a dit que le public n’aimait guère la poésie au théâtre? Jean-Louis Trintignant n’était  à l’Odéon que trois jours mais  une tournée en France va suivre; surtout si vous pouvez aller le voir, n’hésitez surtout pas, c’est vraiment quelque chose d’à la fois simple mais exigeant et tout à fait exceptionnel.

Philippe du Vignal

L’apprentie sage-femme

L’Apprentie sage-femme de Karen Cushman, adaptation de  Philippe Crubézy, mise en scène de Félix Prader.

  h2026354441321011887.jpgKaren Cusman, écrivaine américaine de  soixante-dix  ans, est l’auteur de sept livres dont L’Apprentie-sage-femme où, à chaque fois,le personnage est une très jeune femme du Moyen-Age occidental.
Elle y raconte l’entrée dans l’âge adulte d’une adolescente misérable qui essaye de survivre à l’hiver en se réfugiant là où elle peut, au  besoin dans un tas de fumier,  en quête d’un peu de chaleur. Les paysans la chassent avec brutalité mais Jeanne l’accoucheuse dite la Pointue, va  la recueillir pour l’aider, moyennant un peu de  pain;  et  la pauvre jeune fille que l’on appelle Cafard de fumier, personnage important dans un village, fera,
sous les ordres de  Jeanne, l’ apprentissage du travail et de la vie, à force d’humiliations diverses, de coups et de privations, mais elle aura aussi parfois de minuscules moments de bonheur.
Intelligente, elle apprend vite comment on peut arriver à gagner son autonomie. Et elle arrivera même dans l’urgence- l’accoucheuse est partie  chez une autre femme- à aider une  paysanne à faire naître son enfant. Et c’est son mari qui la défendra auprès de sa patronne au moment du paiement de son travail.

  Nathalie Bécue s’est emparé de ce  conte avec beaucoup de  force et de conviction mais l’adaptation théâtrale de ce conte et la  direction d’acteurs sont trop  approximative:s pourquoi  Félix Praderla fait-elle ainsi vociférer  sans  raison? Et  l’on ne voit pas vraiment bien les différents personnages qu’elle est censée incarner. Alors qu’ une lecture à voix haute, bien maîtrisée par le metteur en scène lui  aurait épargné la nécessité de  » faire  » théâtral »,  et   aurait sans doute été plus  efficace.  Comme il n’y avait vendredi que huit spectateurs, cela ne devait pas non plus beaucoup aider Nathalie Bécue.
  Alors à voir? Nous ne trouvons vraiment aucun argument solide pour vous persuader de tenter l’aventure…

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire jusqu’au 31 décembre.

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