Les Mains sales

  Les Mains sales de Jean-Paul Sartre, mise en scène de Guy-Pierre Couleau.image31.jpg

      Guy-Pierre Couleau avait déjà monté Les Justes d’Albert Camus à l’invitation de Patrice Martinet le directeur de l’Athénée-Louis Jouvet; il revient cette saison avec une reprise de cette même pièce et la création des Mains sales qui est une pièce assez peu jouée. Les Justes sont,  dit-il, comme un essai de tragédie moderne même si les faits qui ont inspiré Camus remontent déjà un siècle, tandis que Les mains sales sont ancrés dans un passé très récent pour Sartre. Et il y a une unique distribution et le décor est le même pour les deux pièces.
  Les Mains sales? Rien qu’à  en évoquer le titre, on a souvent l’impression d’un théâtre déjà très daté et qui ne nous concernerait plus beaucoup. Sans doute la pièce est-elle un peu bavarde, et Couleau a eu raison de pratiquer des coupes … qui auraient pu être plus sévères mais elle mérite d’être vue ; même si, telle qu’elle nous est offerte, elle dure quand même deux heures et demi sans entracte. Mais, à part un début assez difficile qui a les défauts des scènes d’exposition classique, Sartre fait preuve d’un sacré métier de scénariste et certains dialogues quelque peu burlesques font parfois penser à ceux d’un Guitry ou du théâtre de boulevard.
En sept séquences, dont la première et la dernière  se situent en 45 et les autres en 43, c’est la triste histoire d’Hugo, un jeune bourgeois qui s’est rallié au parti révolutionnaire d’Illyrie, un pays d’Europe de l’Est… Hugo a passé deux ans en prison pour avoir assassiné Hoederer, l’un des chefs de ce parti, après,  pour  réussir son coup, être devenu son secrétaire personnel; cet assassinat  a bien entendu été commandité par le Parti pour une raison idéologique. Olga, cadre du parti, est envoyée auprès d’Hugo pour savoir s’il est encore récupérable, sinon, Louis tuera Hugo. ce qui arrivera effectivement mais pas dans les circonstances prévues.
Hugo admire Hoederer, même s’il n’est pas d’accord avec sa philosophie politique, parce qu’il sait que ce haut responsable n’a pas d’état d’âme en ce qui concerne une alliance avec les forces d’extrême droite quand il faudra prendre le pouvoir. Mais le pauvre Hugo, tenaillé par le doute  et par la difficulté de tuer, ne pourra se résoudre dans un premier temps à l’abattre. Les choses changeront quand  Hugo surprendra sa belle jeune femme Jessica dans les bras d’Hoederer. Et il  tuera alors sans l’ombre d’un scrupule celui qu’il admirait tant. La dernière séquence est un peu elle du dernier recours: Olga, qui a plus que de la sympathie pour lui,  lui propose alors  de repartir à zéro mais Hugo a honte d’avoir tué Hoederer ; il  revendique son crime et se considère lui-même comme non récupérable par le Parti, et ira de lui-même au devant de la mort: Louis l’abattra d’un coup de revolver.

Il y a  sans aucun doute du jeune Sartre dans cet Hugo qui n’a plus guère d’affection pour le monde bourgeois dont il vient mais  dont les valeurs continuent à le hanter; il aimerait bien y voir un peu plus clair dans l’engagement politique qui est devenu le sien pour le meilleur, croit-il, et pour le pire qu’il redoute peut-être inconsciemment. D’un côté,  un idéal marxiste révolutionnaire porté en étendard mais vécu en solitaire, dont il devine que, comme tout  révolutionnaire, il devra affronter un jour les dures réalités des luttes politique vécues au quotidien. La question que pose Sartre dans Les Mains sales  consiste en une équation quasi insoluble qui pourrait se résumer ainsi: une pensée révolutionnaire peut-elle un jour, pour continuer à être efficace dans la prise du pouvoir, rester compatible avec les idéaux qu’elle a mis en place dès le début? la réponse est évidemment non, même si la désillusion est presque insupportable à vivre… C’est à dire, même si c’est paradoxal, n’est-ce pas l’issue fatale de toute révolution d’être obligée d’accepter des compromis politiques, même avec les pires ennemis de classe?  La réponse est évidemment non… Reste à en gérer les conséquences humaines au sein d’un parti et sociales quelle que soit la dimension d’un pays. Hugo, qui l’a bien compris, ne pourra pas y survivre et ira de lui-même au devant de la mort: Louis l’abattra froidement sans qu’il y oppose une quelconque résistance.
image5.jpgComment mettre en scène ce dilemne  dont plusieurs scènes politico-philosophiques ont quand même pris quelques rides?  Guy-Pierre Couleau maîtrise parfaitement les choses. Et le public , où il y avait même quelques  jeunes gens, a réagi très favorablement, passées les vingt première premières minutes. Le texte reste, cinquante après, assez étonnant dans sa construction comme dans ses dialogues. Et Guy-Pierre Couleau a su saisir l’angle d’attaque convenable pour traiter  scéniquement ce genre de pièce qui aurait pu vite sombrer dans l’ennui: rigueur dans la mise en place et dans la direction d’acteurs qui font tous preuve, y compris dans les petits rôles , d’un solide métier, de sorte que les personnages sont clairement dessinés dès le début, ce qui facilite beaucoup la lecture de ce drame qui a, par moments, des allures de bande dessinée, avec des rebondissements inattendus.
Mais le metteur en scène sait d’emblée rendre tout à fait crédibles les personnages de Sartre et comme les acteurs sont tous excellents, la machine inventée par Sartre fonctionne au mieux. Le seul petit bémol que l’on puisse faire concernant cette réalisation exemplaire de rigueur est une lumière souvent  avaricieuse, ce qui n’apporte rien et qui, malheureusement, correspond à une mode du temps. Mais,  tenez-vous bien, on échappe, pour une fois, à quelques séquences vidéo…
Alors, à voir? Pourquoi pas? Si vous voulez voir une pièce de Sartre qui gagne à être connue, même encore une fois si elle parait un peu longuette mais le spectacle gagnera encore en qualité, c’est certain, une fois passées les
premières représentations. Et on attend avec curiosité Les Justes de Camus, autre partie de ce diptyque, mise en scène aussi par Guy-Pierre Couleau.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, jusqu’au 30 mai.


Archive de l'auteur

Célébration

 Célébration d’Harold Pinter, mise en scène d’Alexandre Zeff.
celebration.jpg
    La pièce de Pinter est l’une de ses dernières mais, même plus courte, elle a les mêmes qualités que Le monte-plats, Le Gardien ou Le Retour, pour ne citer que les plus connues . Nous sommes dans un restaurant londonien du West End pour être précis, pas vraiment l’excellent restaurant mais  ce genre de maisons à la cuisine correcte,  au décor  assez branchouille pour séduire les bobos ; il y a de grandes assiettes en verre rouge et sans doute de mini-portions du type fausse nouvelle cuisine qui a envahi jusqu’aux plus petits restaurants de la vallée du Lot,  et d’assez bonnes bouteilles. Lumière  très très tamisée et décor très chico obligatoire.

  Il y a ce soir-là assis à une  table ronde avec nappe blanche deux couples:  Lambert et Julie,  Matt et Prue; curieusement, les deux hommes sont frères et les les deux femmes sont soeurs, comme cela se pratiquait  souvent dans la campagne française, il y a un demi-siècle. Ils sont « conseillers en stratégie », et on se doute qu’ils ne doivent pas avoir trop de scrupules à magouiller  des affaires pas très nettes dans des pays que l’on qualifie en voie de développement, en Afrique ou en Asie; quant aux deux soeurs, elles travaillent ensemble dans une organisation humanitaire, sans doute occupées à ramasser des fonds. Mais on n’en saura guère plus… Ils sont là pour célébrer l’anniversaire de Lambert.

  Et il y a une autre table où dînent aussi Russel et Suki, lui  est cadre bancaire et elle,   institutrice, après avoir été autrefois secrétaire dans une boîte où cela lui ne lui déplaisait pas trop de disparaître derrière les classeurs avec l’un ou l’autre de ses patrons. Lambert et elle, qui n’ont pas l’air  franchement étonnés, se retrouvent par hasard: ils ont été autrefois amants, et  tout ce beau monde décidera de finir la soirée ensemble. Le directeur du restaurant et la chef de rang sont du genre attentif et obséquieux,  aux petits soins pour une clientèle fidèle qui représente leur capital commercial.

  Quant au serveur, il se permet , comme il dit ,des » interventions », aussi incongrues que délirantes, où il évoque la vie de son grand-père qui, à l’entendre, aurait connu la plupart des grands écrivains américains. Mais, comme toujours chez Pinter, c’est du refoulé dont il s’agit,  et chaque personnage ment à l’autre, et cela d’autant plus qu’il lui est très proche.Il y a ce que l’on dit avec la plus parfaite candeur, et tout ce que les répliquent  révèlent: « Mes dialogues, écrivait Pinter, ce n’est pas du Pinter, ce sont les gens. vous n’avez qu’à écouter les gens, à vous écouter vous-même ». Façon élégante de nous dire qu’entre ses personnages et nous-mêmes, la frontière est fragile..

  .Et le célèbre écrivain britannique, décédé le 24 décembre dernier, ne nous épargne rien: mensonges, cynisme,  abus de pouvoir financier, fantasmes en tout genre: Lambert ne sait plus où il en est, en proie à un profond désarroi , Prue  se livre  à une crise impitoyable de jalousie; et  Julie, elle,  se vautre dans ses délires et ses obsessions.

   Petites vengeances, phrases fielleuses , allusions cruelles sont au menu de l’anniversaire; quant à la fête, malgré quelques apparences de politesse bourgeoise, elle  ne signifie plus rien.C’est tout. Mais c’est beaucoup et,en une heure, la messe est dite:  Pinter , qui connaît bien son monde, se livre à une démonstration féroce  de  ce que peut être, malgré les apparences,  la vie de ces trois couples, sans que cela tourne jamais au procédé,comme parfois dans ses autres pièces, sans doute grâce à un solide scénario et à un dialogue superbement ciselé .

Alexandre Zeff a très bien su mettre en valeur  cet humour  sournois et cruel qui est ,en quelque sorte, la marque de fabrique de Pinter. Et tout l’intérêt de sa mise en scène est d’être arrivé à rendre visible, comme à travers une immense loupe, les petits gestes, les hésitations du langage , les attitudes comme  les regards, bref tout un climat  qui dénote la tension mentale de ces six jeunes gens qui, au départ, se sont réunis pour une fête joyeuse, et qui tourne au règlement de comptes organisé comme un ballet cruel, façon Quartett d’Heiner Muller…Alexandre Zeff a choisi de mettre cette courte pièce en scène, un peu comme  des séquences filmées, avec des personnages qui ont tous la trentaine et il  réussit un parcours sans faute qui a d’ailleurs été récompensé par le Prix du Théâtre 13. 

  C’est  un travail cousu main,  brillant, mais  intelligent et sensible.  Grâce à une mise en place  rigoureuse ( et il en faut quand on veut monter correctement un Pinter et à une  direction d’acteurs  impeccable,  il y a une réelle unité de jeu, ce qui n’est pas si fréquent . Et les acteurs sont tous crédibles- en particulier,  Daphné de Quatrebarbes ( Suki ), qui atteint des sommets  de délire; Sophie Neveu (Julie)  et Philippe Cavales ( le serveur) qui  sont d’une drôlerie et d’une folie remarquable. La scénographie et les costumes sont très justes et bien vus.

  Et  Jean-Louis Martin Barbaz a eu  raison de les accueillir au Studio-Théâtre d’Asnières. Mais il y a un mais …Ce beau  spectacle ne s’est joué en effet que quelques soirées . Et,  sans doute,  à cause d’une distribution assez lourde, aucune reprise n’est prévue sur Paris. Espérons quand même qu’un théâtre voudra bien les accueillir; en tout cas, notez-le bien : si cette équipe de théâtre passe près de chez vous,  n’hésitez pas à aller les voir. La soirée est peut-être un peu courte (il y faudrait un autre texte  de Pinter) . En tout cas, on en  prendrait bien encore une petite louche!

  Quand on voit souvent des spectacles à la fois lourds et aussi tristounets que prétentieux, cette Célébration, est tout à fait réjouissante, même et surtout peut-être dans sa noirceur et son pessimisme absolus. Les dialogues de Pinter en effet ne donnent pas une bien haute idée des  bestioles humaines  qui peuplent nos villes contemporaines…

Philippe du Vignal

14 minutes de danse

  14 minutes de danse, texte et mise en scène de Sonia Ristic.danse.jpg

    Sonia Ristic, dont on avait déjà pu voir cette saison Sniper avenue, mise en scène par Magali Leiris, , est née d’un père serbe et d’une mère croate, mais elle vit à Paris depuis presque vingt ans. La guerre et ses ravages, et ses répercussions,plusieurs générations après, elle connaît, aucun doute là-dessus et l’univers de 14 minutes de danse est encore celui des déchirements , des viols en série et des massacres., et  » tout le propos de la pièce ,dit-elle, pour  ce jeune garçon et cette jeune fille, est  d’organiser leur mémoire, de trouver un début, un milieu et une fin, afin de pouvoir raconter l’irracontable, pour qu’il cesse de les grignoter de l’intérieur. Sauf que le souvenir émotionnel échappe à l’organisation, ne respecte pas la chronologie, est beaucoup plus désordonné ».
  Au moyen d’un dialogue, d’images vidéo et de moments chorégraphiés , Sonia Ristic essaye    de mettre en scène. le cauchemar qui  a hanté tout un peuple Pour dire la douleur  et le drame qu’ont vécu des dizaines de milliers de gens d’un côté comme de l’autre, et qui  savent que s’ il y a eu un passé, il faudra aussi qu’il y ait un avenir, même s’il doivent  y dépenser  une énergie considérable pour effacer  la guerre et ses blessures et pour tenter de se reconstruire personnellement et collectivement.

  Pour lui, il y a eu la perte irréparable d’un bon copain dont il n’ a retrouvé qu’un bras, et pour elle, un viol collectif qu’elle a dû subir, dont on peut penser vers la fin de la pièce, que lui,  justement  en a été l’un des participants. Et,  pour faire écho aux souvenirs douloureux qu’il se racontent, Sonia Ristic a imaginé de projeter une série d’images vidéo en noir et blanc… On n’ échappe décidément pas à cette foutue vidéo  quelque soit le spectacle,  qui ne se justifie que très rarement. Mais, puisque les autres le font, pourquoi, moi, je n’y aurais pas droit? semble dire  Sonia Ristic.   Le texte, sans doute écrit, comme celui de Sniper Avenue, à partir de témoignages, constitue une sorte d’exorcisme personnel que l’on peut respecter: la guerre, quand on la vit plusieurs années de suite au jour le jour, laisse des traces indélébiles pendant toute une vie, mais quand on  veut  que cela fasse corps sur le plan scénique,  là  les choses deviennent  plus difficiles. Comment dire la violence sans la montrer, comment dire l’indicible sans effet de pathos? Comment dire un drame historique sur le plan scénique?
  On retrouve à peu près les mêmes erreurs dans 14 minutes de danse que dans Sniper avenue: un texte qui n’offre pas  un immense intérêt, et des images vidéo des plus conventionnelles: paysages d’hiver, de neiges, de ruines, de soldats… Bref, tous les stéréotypes qu’on a pu voir des dizaines de fois.
  Le souvenir de la guerre, c’est bien autre chose, et c’est trop facile de nous resservir une fois de plus un langage fragmenté texte/ images aussi peu construit ,  comme si c’était la modernité même. Au secours, tous aux abris, c’est le cas de le dire… Les deux comédiens , Vincent Cappello et Salomé Richez, malgré une absence totale de direction de jeu , font un  travail remarquable  mais, dans des conditions pareilles- un texte  faible et une absence radicale de mise en scène- ils ne peuvent pas nous convaincre vraiment . Il y a bien quelques moments où perce l’ombre de l’ombre  d’une sensibilité dramatique, grâce à la chorégraphie de Tamara Saphir, mais on reste sur sa faim. La guerre et ses horreurs, sur un mode polyphonique aussi peu écrit, nous laisse indifférents… Dommage!

  Il faudrait que Sonia Ristic apprenne enfin ce qu’est un vrai dialogue théâtral et une véritable mise en scène: ce genre de choses ne peut pas s’improviser. On comprend mal que le Tarmac se soit laissé entraîner dans ce genre d’aventures…
  A voir? Non sûrement pas ; de toute façon, c’est fini, et on doute que le spectacle puisse être repris.

 

Philippe du Vignal

 Tarmac de la Villette

La vie sinon rien

 La vie sinon rien d’Antoine Rault, mise en scène de Bruno Abraham Kremer.image13.jpg

  Les présentations d’abord: Antoine Rault est l’ auteur du Caïman qu’avait mis en scène Hans- Peter Cloos avec Claude Rich et dont Le Diable rouge , toujours avec Claude Rich, mais en scène par Christophe Lidon, a été récompensé cette année par deux Molières. Et cette fois, c’est Bruno Abraham Kremer qui met en scène et qui joue ce long monologue.

  C’est l’histoire du parcours d’un homme de cinquante ans qui va s’ouvrir à la vie, à la suite d’un choc terrible. Pierre ,en effet, est un homme qui a, comme on disait dans les années 50, une bonne situation; il est marié depuis toujours avec Mathilde, ils ont eu deux enfants, dont une fille qui a déjà un petit garçon qui l’appelle évidemment grand-père, ce qui ne lui plaît pas trop. Pierre, cadre d’entreprise  constamment stressé, fatigué, et après un cauchemar où il voit son corps se refroidir  et passer à l’état de cadavre, décide de consulter son médecin qui va le diriger, au vu des analyses , sur un spécialiste qui  lui révèle sans trop de ménagements qu’il est atteint comme une dizaine deFrançais d’une maladie très rare…
  Le monde s’écroule alors devant lui: et c’est le ballet bien connu de ceux qui l’ont vécu pour eux-mêmes ou pour un proche où le corps- votre propre corps -est sans cesse baladé de salle d’attente en salle d’attente avec son cortège interminable de radios, scanners, coloscopie, endoscopie, etc…, bref le parcours d’un homme ordinaire aux mains d’un spécialiste qui va lui répéter qu’il ne souffre d’aucun cancer mais d’une maladie rare, ce qui, bien entendu, ne le rassure pas pour autant. Chaque parole, chaque mot du spécialiste en question étant soigneusement analysé et  sans cesse repensé dans sa tête, jusqu’à l’obsession .

  Il acceptera, pour se changer les idées d’aller avec quelques collègues de son entreprise faire un petit voyage en Autriche, sans Mathilde.. à qui il prétend qu’il n’y a plus de place. Voyage  proche de la catastrophe: il se fait draguer par une collègue , Bernadette,-devenue subitement veuve -qui le laisse assez indifférent. Seul avec lui-même, il succombe, sans beaucoup de plaisir , aux charmes d’une jeune personne chèrement  tarifée, avant d’aller rejoindre ses collègues dans une auberge pour touristes tristounette et  enfumée.
  Revenu à Paris, il finira par céder- c’est d’une rare banalité mais c’est tellement juste ! -  aux recommandations d’une amie proche de Mathilde qui, justement, connaît, elle,  un excellent  spécialiste de cette maladie rare qui lui annoncera sans détours qu’il  en est au stade 3, le dernier stade étant le stade 4, ce qui , dit-il , lui assure un an, voire dix huit mois de survie dans le meilleur des cas, mais ce serait, lui précise-t-il, exceptionnel. Il lui conseille donc de mettre ses affaires en ordre avant le grand départ…

  Pierre, l’homme solide et bien dans sa peau, heureux  de sa vie et de sa carrière, est   accablé, anéanti, et s’aperçoit alors qu’il est  seul et, même si c’est  naïf, s’estime victime d’une injustice, lui, le citoyen honnête et travailleur au sein d’une entreprise qu’il a contribué à faire évoluer dans une France riche et prospère. Être relégué au rang d’un citoyen d’un pays du Tiers-Monde, obligé de subir les choses au lieu de les diriger, passer au rang d’objet médical et donc changer radicalement de statut, lui semble insupportable, surtout quand il s’aperçoit  qu’il représente davantage une gêne, voire un  poids pour ses proches et pour la société, lui,  le grand malade, qu’on traite avec compassion, voire avec une certaine indifférence. Bref, pour les autres, ses ennuis ne regarderaient presque  que lui. Petit exemple : sa fille Sandra arrive en larmes chez lui, et Pierre croit naïvement  que c’est à cause de la maladie de son papa  qu’elle pleure autant mais non, malentendu total, Sandra a des problèmes de couple et veut lui refiler son petit garçon pour le week- end, le temps d’aller passer quelques jours à l’étranger avec son bel amant.
 Enfin,  Pierre retrouve un certain goût de vivre, en tout cas suffisamment pour avoir la force d’emmener Mathilde  à l’Opéra puis à un dîner en amoureux, le temps de souvenir qu’il est encore bien en vie, contrairement aux prédictions du grand professeur, et de jouir de cette vie aux petits  bonheurs incomparables. Comme le disait le grand Eschyle qu’Antoine Rault connaît sûrement:  » Jouissez chaque jour des joies que le vie vous apporte car la richesse ne sert à rien chez les morts ».
  Dans une mise en scène d’un extrême sobriété, juste un peu polluée par une inutile vidéo, Bruno Abraham-Cremer se livre à un exercice qu’il connaît et exerce avec beaucoup de passion communicative: le monologue, ou plutôt le faux monologue, puisque le texte comporte finalement de nombreux personnages qu’il incarne avec beaucoup de savoir-faire et de précision. Il est vraiment seul en scène : c’est dire qu’il prend tous les risques. Mais non, rien, pas la moindre hésitation, pas la plus petite erreur d’interprétation ou de mise en scène. Tout est constamment juste et vrai, et Bruno Abraham Cremer sait encore se débrouiller, quand le texte patine un peu sur la fin. C’est d’un grand professionnalisme, et les dieux du théâtre  savent bien que prendre en charge un monologue d’une heure et demi chaque soir n’est pas à la portée d’ un débutant. Il y faut à la fois une sacrée expérience du plateau, une solidité nerveuse à toute épreuve ( c’est du travail sans filet), et en même temps, une sensibilité des plus aiguisées . La salle de la Comédie des Champs Elysées est sans doute moins bien adaptée que celle du Studio  à ce type d’exercice mais Bruno Abraham Cremer sait faire passer le texte d’Antoine Rault avec une rare efficacité. Ce monologue, tel qu’il nous est superbement livré ici  par le comédien-metteur en scène, rejoint la lignée de ses grands ancêtres, que ce soit ceux de Büchner,  Beckett , Berhnard et plus récemment ceux d’ Achternbusch , de Guy Bedos ou encore de l’immense Dario Fô…Ce type de  texte comporte en fait autant de récit,  que de prise de conscience d’un état psychologique du personnage, au moment même où le comédien le profère. Il y faut tout l’art du conteur mais c’est moins évident quand il s’agit de parler de soi-même et d’une maladie sournoise qui vous tombe dessus sans crier gare.

  Mais Bruno Abraham Cremer arrive même à nous faire rire, grâce sans doute à cette universalité qu’il réussit à créer avec ces histoires  d’hôpital , haut lieu de toutes les passions et désespoirs humains. Mais sans malaise ou sinitrose; avec ,au contraire, un humour et une tendresse  qui n’ont rien de factice.Il y a un côté farcesque et bon enfant chez lui, presque forain, qui a quelque chose à voir avec les superbes démonstrations des camelots d’autrefois vendant sur le marché  des produits ou des appareils improbables à la seule force de leur discours.Et quant le comédien sort de scène épuisé, il sait qu’il a gagné un formidable pari; s’il ne le savait pas, la longue ovation du public serait là pour le lui rappeler…
  A voir? Oui, absolument et sans réserve…

Philippe du Vignal

Comédie des Champs-Elysées, puis en tournée.

Identité

Identité , un spectacle de Gérard Watkins, scénographie de Michel Gueldry.

image3.jpgCela se passait rue du Faubourg du Temple, au fin fond d’une ruelle pavée,  bordée d’anciens ateliers, avec des tas de plantes et de géraniums en pots; c’est une ancienne usine où l’on fabriquait des petites cuillers; le lieu a dû servir ensuite à un plombier, vu le nombre de tuyaux et de ferrailles entassés. Dans le fond, une vaste cuve d’électrolyse d’une dizaine de mètres sur sur deux et demi de largeur et d’une profondeur de deux mètres environ, qui tient lieu de scène avec au-dessus sur toute la longueur des gradins sommairement aménagés pour une soixantaine de spectateurs.

   Les gens de théâtre n’ont pas leur pareil pour reconvertir les anciennes cartoucheries, raffinerie de sucre, usines , entrepôts divers et variés, petits ateliers de  confection, base-sous marine allemande, j’en passe et des meilleurs!  Mais celui-ci est exceptionnel d’étrangeté et de poésie; tel qu’il est, c’est déjà une installation artistique avec son mobilier récupéré, son gros poêle  en fonte bricolé et ses nombreux recoins. Cela fait du bien ,de temps en temps,  de voir un lieu de spectacle au charme aussi prégnant, même s’il n’est sans doute pas aux normes…  L’endroit a vraiment quelque chose de magique, et c’est une belle   idée que d’avoir obligé le public à voir les deux comédiens en plongée  dans ce lieu très clos aux murs  peints en blanc, avec un sol gris, juste couvert de deux longs tapis de laine flokati. Donc l’endroit est peut-être d’autant plus fascinant  qu’il est voué, parait-il, à la démolition comme le reste de l’îlot.  Dommage, dommage que la Mairie ne s’en soit pas occupée avant. Paris verra-t-il disparaître un à un ses havres de vie paisibles, à quelques centaines de mètres de la Place de la république? 

  Gérard Watkins a eu l’idée d’y créer sa dernière pièce Identité ; il s’agit d’un jeune couple , André et Marion Klein,  désargenté qui croit avoir déchiffré sur une bouteille de vin une sorte de règlement de concours qui leur permettrait, leur permettrait seulement,  d’être éligible, comme on dit maintenant,et donc de figurer sur une possible liste d’heureux gagnants.Mais elle, Marion, a décidé de se lancer dans une sorte de jeûne/grève de la faim; cela ne l’empêche pas avec André d’absorber allègrement le contenu d’une bouteille de vin blanc , arrivée avec d’autres par miracle sur leur paillasson dans une caisse en bois, avec une pochette de  tests, du genre:  » Vos parents sont-ils vos parents? », à fort  relent de lois racistes et de possibles contrôles physiologiques à partir d’échantillons ( cheveux, mouchoirs, tache de sang, sperme….). 

  André évoque la rafle du Vél d’Hiv et s’interroge avec elle sur cette invraisemblable loi parue au Journal Officiel du 18 juin 1940, pondue par l’administration française et  validée par le Maréchal Pétain, chef de l’Etat français et par les ministres concernés: « Est regardé comme juif, pour l’application de la présente loi, toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou deux grands parents de la même race, si son conjoint lui- même est juif, lit Marion Klein. » Les deux jeunes gens ne cessent de s’interroger sur la nature même du ou des cerveaux humains qui ont pu réussir à mettre en place ce savant calcul…

  Le droit rabinnique classique considère lui,qu’est juif toute personne née d’une mère juive même si son père n’est pas juif; inversement, il considère qu’en enfant né d’un père juif et d’une mère non juif ne l’est pas et doit, s’il veut être reconnu comme juif, se convertir ».. André, obsédé par la question de cette reconnaissance d’identité, va même, fantasme ou réalité, au cimetière de Montrouge, violer la tombe de sa mère pour y récupérer une de ses dents,  puis ira voir son père,  vieil homme qui habite dans un HLM de banlieue. Quant à Marion, elle est allongée, délirante,  en proie à des sortes de râles assez inquiétants…. Le téléphone sonnera et il finira par décrocher; une personne lui dira de sortir de l’appartement après avoir pris soin de fermer l’eau, le gaz et l’électricité…
Ce huis-clos, plutôt bien écrit, ne manque pas d’intérêt, même si le texte est d’inégale valeur et que cela  traîne en longueur mais, comme la direction d’acteurs et la mise en scène sont impeccables, on se laisse prendre au jeu inventé par Gérard Watkins, d’autant plus que les deux comédiens Anne-Lise Heimburger et Fabien Orcier maîtrisent parfaitement les choses. Et puis, il y a cette idée formidable de faire jouer la pièce dans cette fosse, sans aucune pause, ni entrée ni sortie des personnages, ce qui place le public en curieuse position  de voyeur.
Alors, à voir? Oui, mais, à moins de miracle, comme ce lieu merveilleux doit être démoli, la reprise se fera ailleurs, et même si le metteur en scène réussit à  à faire bâtir par son complice Michel Gueldry une scénographie comparable, cela n’aura sans doute pas le même charme. A moins de trouver un endroit  du même genre dans Paris…

Philippe du Vignal

Comète 347, 45 rue du Faubourg du Temple. Métro République; même si c’est fini, allez jeter un coup d’œil sur le lieu si vous passez par là, vous ne le regretterez pas.

Le Mariage secret

  Le Mariage secret de Domenico Cimarosa, (Il matrimonio segreto) melodramma giocoso en deux actes , livret de Giovani Bertati, direction musicale: Antony Hermus, avec l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris; mise en scène: Marc Paquien, en italien , surtitré en français).

image1.jpg    Du célèbre compositeur vénitien (1748-1801), au nom aussi merveilleux que sa musique, on sait qu’il fut l’auteur  de nombreuses cantates et sonates pour clavecin redécouvertes il y a peine un siècle, d’un très beau Requiem et de quelque 70 opéras dont l’un des plus connus est ce  Mariage secret. L’intrigue pourrait être celle d’une pièce de Goldoni; c’est aussi compliqué que brillant: Paolino, commis de Geronimo, riche commerçant et Carolina sa  fille, ont eu l’idée pour forcer le cours des choses, de se marier secrètement. Ce qui était déjà interdit depuis le 16 ème siècle, mais encore pratiqué à l’époque et qui, évidemment a été la base de nombreuses comédies…

Donc, le jeune et beau Paolino, pressentant la colère de celui qui est devenu son beau-papa mais qui reste son employeur, ( c’est un peu comme chez Marivaux, il y a toujours des histoires d’argent qui interfèrent avec les sentiments) a l’idée de faire épouser sa jeune belle- soeur Elisetta par le comte  Robinson.  Ainsi , le mariage d’Elisetta avec un noble et riche aristocrate anglais compensera  en quelque sorte celui d’un pauvre commis comme lui,  avec Carolina. Mais la belle idée fait évidemment psschit,  comme disait autrefois Chichi., sinon il n’y aurait pas de scénario  digne de ce nom..On vous épargnera la suite d’intrigues , de rebondissements, le tout se réalisant dans la confusion. Mais Paolino, suspecté d’infidélité par Carolina, aura le plus grand mal à la convaincre de son innocence, et, puisque leur mariage ne peut être  rendu public , il proposera à son épouse de fuir le soir même chez une parente.

  C’est admirablement joué par l’orchestre  que dirige avec une joie communicative Antony Hermus ) et chanté- ce jour-là- par Nahuel di Pierro ( Geronimo), Julie Mathevet ( Elisetta), Elisa Cenni (Carolinaa, Letita Sigleton ( Fidelma et soeur de Geronimo), Aimery Lefevre ( Le Comte anglais  Robinson) et Lanuel Nunnez Camelio ( Paolino), et plutôt bien joué, notamment par Letitia Singleton qui possède une gestuelle remarquable de drôlerie et par  Elisa Cenni. Vraiment,  c’est un grand plaisir musical… et cela fait beaucoup de bien.
  Reste la mise en scène de Marc Paquien; il sait diriger des acteurs- aucun doute là-dessus- et Dominique Reymond dans Le Baladin du monde occidental de Synge qu’il avait  réalisé, il y a quelques années à Chaillot,  était absolument remarquable. Mais la conception d’ensemble, que ce soit pour  Witkiewicz, Synge, ou pour  Crimp dont il avait monté cette saison La Ville au Théâtres des Abesses, et cette fois-ci pour ce Mariage secret,  a toujours quelque chose de compliqué et d’un peu m’as-tu vu assez exaspérants, surtout quand il s’agit de créer des images, comme s’il se laissait piéger par des idées  qui auraient dû ne jamais quitter l’écran d’ordinateur où elles ont été conçues..
  Imaginez, pour cet opéra de Cimarosa, sur un tulle transparent , une sorte de gare maritime 1950 dans la baie de Naples avec, dans le fond, le Vésuve, puis quelques caisses en bois copiées des caisses à munitions militaires, et d’autres caisses à claire-voie contenant des moulages en plâtre de nus masculins et féminins romains. qui, à la fi,n pivotent pour laisser apparaître, devinez quoi, un beau soleil à figure humaine…On retrouvera ces mêmes statues en plâtre blanc parmi des bosquets de faux lierre. Et , pour faire sans doute plus kitch, ou plus second degré, les pauvres personnages descendent du Vésuve par un escalier…Il y a aussi, inspirés du fameux modèle conçu à l’origine par Salvador Dali en forme de lèvres féminines pulpeuses, deux canapés, un premier rouge et un second plus tard,  tout noir dont sortiront des flammes par derrière. On ne  sait pas ce que Marc Paquien a pu demander à Gérard Didier, au demeurant, excellent scénographe, mais c’est d’une laideur assez accablante!
  On ne saurait trop conseiller au metteur en scène d’aller voir des expos  (cela instruit toujours le regard), mais aussi de regarder le DVD des Brigands d’Offenbach, monté il y a quelque dix ans par Jérôme Deschamps, et costumé par  Macha Makeieff , à l’Opéra-bastille, ou le fabuleux Chantecler, mis en scène par Jérôme Savary à Chaillot avec les costumes de Michel Dussarat… Il verra alors ce que l’on peut réussir sans doute de mieux , comme mise en scène de travail musical, bourré de savoir-faire et de métier scénique mais aussi de délire et d’humour intelligents  : cela lui donnera l’occasion de réfléchir sur une possible dramaturgie et d’éviter ainsi d’infliger une telle médiocrité au public.

Quant aux costumes, ma chère consoeur Edith Rappoport vous en avait déjà dit  ici le mal qu’elle en pensait,  et elle avait tout à fait  raison! Les  robes bleu ou orange en tissu vaporeux, aux couleurs sans unité entre elles, sans unité non plus avec le décor, dont on peut penser qu’elles ont dû être conçues avec du second degré dans l’air, doivent absolument être offertes au  Musée du costume de Moulins, de façon à instruire les jeunes générations de stylistes sur les aberrations  produites pour l’opéra en  2009. Cela veut être novateur et  ne réussit en fait qu’ à être une mauvaise citation des années 50 d’une impitoyable sottise. Comme de plus , la lumière n’est pas très inventive et relève plutôt du genre chichiteux… 

  C’est vraiment dommage pour les personnages de Cimarosa et pour les excellents chanteurs qui les incarnent. Quitte à se répéter, on ne saurait trop conseiller à  Marc Paquien, de lire les pages consacrées au costume de théâtre par le grand Roland Barthes : cela lui évitera peut-être d’être aussi peu rigoureux quant à la gestion des décors, des costumes et des lumières , et, ainsi, de ne pas plomber son prochain spectacle. Le plaisir d’entendre un opéra passe aussi par le plaisir visuel, et l’étymologie du mot est bien là pour nous le rappeler.
  Alors,  à voir? A entendre surtout… Pour le reste, vous aurez compris tout le bien que l’on en pensait.

 

Philippe du Vignal

 

Wittgenstein Incorporated

Wittgenstein Incorporated de Peter Verburgt, mise en scène de Jean Ritsema.

 
bdwittgenstein.jpg De Ludwig Wittengstein, philosophe viennois (1889-1951), on connaît surtout en France son brillant Tractatus logico-philosophicus, publié en 1939.L’écrivain néerlandais Peter Verburgt a écrit Wittgenstein Incorporated à partir de trois cours que le philosophe a consacrés à la croyance, où il parle beaucoup de la foi, du doute, de l’immense difficulté que représente le désir même de vouloir penser, et de cette phrase magnifique qui n’arrête pas de le lanciner, celle qu’un ami mourant lui avait dit: « Je penserai à vous après ma mort ».
  Jean Ritsema avait conçu cette mise scène, il y a de cela quelque vingt ans et, on le sait, très rares sont les réalisations scéniques ressurgies comme cela comme par un coup de baguette magique du quasi-néant auxquelles elles sont le plus souvent promises après, au mieux, quelques années d’existence.On comprend ce qui a pu mobiliser l’énergie de Ritsema: donner non pas une image mais une sorte de réincarnation théâtrale du philosophe qui aimait, nous dit-on, plutôt exposer ses idées par la parole plutôt que par l’écriture, entouré de quelques amis:  » Le visage austère, aux traits mobiles, le regard concentré, les mains cherchant à saisir des objets imaginaires: on ne pouvait éviter d’être frappé du sérieux de cette attitude et de la tension intellectuelle qu’elle révélait » , comme le  dit un de ses amis, cité par Ritsema.
  Effectivement, cela pouvait alors être tentant de transformer l’essentiel de ces trois cours de Wittgenstein en un objet théâtral,presque chorégraphique par moments, avec un comédien comme Johan Leysen que l’on avait déjà pu voir chez Schiaretti ou Gutman. Grand, mince et doué d’une impeccable gestuelle, il est seul en scène dans un décor dépouillé à l’extrême: un mur vert foncé, un fauteuil en toile dont il se sert peu, le tout installé sur un parquet blond…
  Oui mais, passées les quelques vingt premières minutes où l’on est  fasciné par la silhouette et par la belle voix grave de ce  comédien qui ne bouge presque pas, on commence à s’ennuyer très vite, d’autant que, malheureusement, Johan Leysen ne dit pas  bien ce texte déjà peu passionnant; effet de la fatigue et/ ou de la difficulté à assumer cette performance a-théâtrale? En tout cas, on ne voit vraiment pas les raisons pour lesquelles on se passionnerait pour ce genre de chose mal ficelée… D’autant que la chose en question dure deux heures et demi ( sic) avec une pause de cinq minutes, puis un entracte de vingt minutes!
  Quelques spectateurs s’en vont au bout d’une demi-heure; d’autres comme moi, je l’avoue, profitent de la pause pour déserter la petite salle de la Resserre, incapables d’en supporter davantage. Ce qui pourrait être un exercice pédagogique intéressant et  qui aurait sans doute séduit Antoine Vitez( comment  transformer un texte d’origine philosophique en objet scénique)  ne fonctionne pas chez Peter Verburgt et Jean Ritsema; malgré une certaine rigueur, ce n’est pas en effet  le contenu même de ces trois cours de Wittgenstein qui est proposé mais une sorte de récit,mis en scène de façon très statique,  ce qui donne beaucoup de lourdeur  au propos.On pense à ce que Jean-François Peyret, qui a souvent réussi la délicate opération consistant à donner une vie scénique à un propos philosophique avec quelques excellents comédiens, aurait pu concevoir  en partant des seuls écrits  de Wittgenstein…
  Alors à voir? Seulement, si vous êtes un fanatique inconditionnel de ce type de recherche-qui n’en est d’ailleurs pas vraiment- mais l’heure que j’en ai subie, ne m’a pas donné envie de voir la suite; peut-être, n’ai-je  pas été assez patient mais la vie est trop courte et il y a des limites au masochisme, surtout un soir de printemps où les oiseaux chantent dans le beau parc de la Cité universitaire..

Philippe du Vignal

Théâtre de la Cité Internationale, jusqu’au 30 avril et 12 au 30 mai.

23ème Nuit des Molières.

Les Molières, 23ème édition.

molier09.jpgVingt ans déjà; c’était en 87, rappelez-vous si vous êtiez déjà de ce monde: Philippe Clévenot et Suzanne Flon remportaient le Molière du meilleur comédien, Pierre Arditi et Sabine Haudepin ,celui du meilleur espoir. et Jean-Pierre Vincent était nommé deux fois pour la mise en scène de son très fameux Mariage de Figaro à Chaillot. Côté privé, c’est Philippe Caubère qui remporta la palme. C’était la première fois -ou presque- que le théâtre français se réconciliait un peu  avec lui-même, gauche et droite confondus, public et privé réunis.
Depuis les Molières avaient perdu quelques plumes et  paillettes dans le vent de l’histoire. La « décentralisation » , comme on disait,  attendait encore que Paris veuille bien enfin s’intéresser vraiment au sort des  nombreuses créations théâtrales de la « province », et le théâtre public, par un jeu bizarre des votes, n’estimait pas toujours avoir la grâce d’avoir eu  accès aux récompenses tant convoitées, tant il est vrai qu’être nommé aux Molières assure ,quoi qu’on en dise, une bonne consécration… et augmente clairement la fréquentation du théâtre où se joue l’heureux spectacle élu , du moins quand il s’agit des comédiens principaux  et/ou du metteur en scène. Pour les autres prix, les choses sont moins évidentes mais cela fait toujours du bien par où cela passe; on a sans doute oublié que, Yannis Kokhos fut le premier scénographe récompensé mais, lui s’en souvient encore, et ses chers confrères aussi.
Depuis l’eau a coulé sous les ponts de la Seine,  et il y eut un train de réformes qui visait à mieux prendre en compte les différents secteurs de la production et la diversité de la création, comme le dit Irène Ajer, femme de haute culture théâtrale, énergique et respectée, qui, l’an passé, une fois quittées les hautes sphères du Ministère de la Culture, décida courageusement , comme nouvelle présidente de la déjà vénérable institution,  de mettre un peu d’ordre dans la maison des Molières.

  En effet, il était grand temps que les principes mêmes et les rituels de la fameuse cérémonie soient revus et corrigés. D’abord, c’est bien de remettre à l’honneur le théâtre comique avec un prix spécifique , qui ne pouvait pas rester le domaine privilégié du théâtre privé. C’est vrai que le théâtre public fait plus souvent dans le noir que dans la comédie. On été créés aussi deux Molières pour le théâtre public  :Molière du théâtre public et Molière des compagnies, et deux Molières consacrés au théâtre privé: Molière du théâtre privé et Molière de la pièce comique. Deux partout et la balle au centre ,et que les grincheux aillent se plaindre auprès de Carlita…

  Ce que l’on peut peut-être regretter car cela ne fait que renforcer encore cette espèce de fossé invisible très franco-français qui continue à régner, du moins à Paris où les deux territoires ont chacun  leurs codes, leurs  auteurs, leurs lieux.. et leurs comédiens, et forcément leurs prix de billets. il y a bien quelques passages presque clandestins de frontières mais ce sont deux mondes à part,  qui ne se retrouvent furtivement une fois par an… pour cette fameuse soirée des Molières retransmis cette année par France 2.

  Et c’est bien l’une des rares occasions où la télévision en général s’intéresse de près au théâtre, on pourrait presque dire par remise de prix interposée. même s’il est vrai qu’il y  eut un réel effort ces derniers temps. Patrick de carolis, le patron de France-télévisions a beau citer quelques exemples, le fait théâtral reste le parent pauvre, de la télévision ,que ce soit dans les chaînes d’Etat ou dans les chaînes privées. Et il faut un phénomène comme le Festival d’Avignon pour que le Journal Télévisé daigne consacrer quelques dizaines de secondes au théâtre.

Tailleur pour dames de Georges Feydeau a ainsi eu quelques 5 millions de téléspectateurs; furent aussi programmés Fugueuses avec Muriel Robin et Line Renaud, et plus récemment La Maison du Lac avec Jean Piat et Maria Pacôme. ( voir theatredublog de janvier) qui n’est quand même pas le chef d’oeuvre du siècle passé, même si Patrice de Carolis se félicite de cette évolution. Mais, à chaque fois, ressurgit la polémique: la retransmission télévisée est  accusée de vider les salles…On oublie trop souvent que, même les spectateurs les plus friands de spectacle, quand ils habitent une petite ville, voire un village, n’ont jamais la possibilité d’assister à un spectacle en direct, à moins de faire quelques dizaines de kilomètres, et encore! La France est un aussi un pays montagneux; restent le festivals d’été qui ont lieu… en été, et pas toujours à côté.

Quant au rituel de la cérémonie des Molières que l’on aurait pu croire immuable, Irène Ajer a décidé de dépoussiérer les choses; ainsi l’accent a été mis, dit-elle, sur la préparation  de la cérémonie, de façon à ce que les gens du public rencontrent vraiment ceux du privé. Mais le déroulement de de la soirée sera aussi moins figé qu’auparavant, puisque les extraits de spectacle seront remplacés par quelques bandes annonces filmées par une société de production privée. Il ya aura aussi un peu de musique avec les Gypsy King, ou l’orchestre de Frédértic Manoukian . mais promis, juré,  la cérémonie ne dépassera pas les deux heures et demi, ce qui n’est déjà pas mal et qui devrait accélérer singulièrement le rythme; par ailleurs, elle a souhaité qu’ une personnalité de premier rang soit le président de la soirée:  cette année,  ce sera Frédéric Mitterrand,  nouveau directeur de la Villa Médicis et c’est Bernard Giraudeau qui sera le maître de cérémonie.

  Du côté du fonctionnement électoral, Irène Ajer et l’association Professionnelle et Artistique qu’elle préside , a décidé de revoir ses modes de fonctionnement, ce qui n’était sans doute pas un luxe; en effet il y avait une liste de 6500 votants, dont 4500 ne se manifestaient pas!  Virage donc à 90 degrés : le conseil d’administration  compte désormais: 6 membres représentant le théâtre public, 6 membres représentant le théâtre privé et enfin 6 personnalités qualifiées choisies parmi des artistes,  qui sont élus par l’assemblée générale qui comprend des directeurs de théâtre,des artistes, d’anciens prix Molière, et des personnalités qualifiées ayant participé aux Molières. mais les membres doivent être à jour de leur cotisation annuelle soit 40 euros.

  Pour l’attribution des prix, d’abord un critère déterminant:  dans le théâtre privé,le spectacle doit avoir au moins 30 représentations en langue française,  et  il y a deux tours d’élection: le premier est confié à un collège de 350 grands électeurs ( artistes, comédiens, metteurs en scène, techniciens et un représentant de chaque théâtre privé ainsi que des personnalités qualifiées.

  Pour l’attribution des prix dans le théâtre public,le spectacle doit avoir au moins 20 représentations en langue française et 195 correspondants régionaux, choisis par Irène Ajer et son assistante  Geneviève Dichamp, ce qui représente un maillage assez fin de l’hexagone et de la Corse ( les Départements d’Outre-Mer en sont malheureusement absents pour des raisons techniques) mais l’an prochain, ce serait bien que l’on fasse preuve  d’imagination mais Irène Ajer trouvera bien une solution pour que cette France là ait aussi droit de cité. Ils élisent un grand électeur ( soit 40 jurés au total)  à raison d’un pour 300.000 habitants qui remet une liste de 12 spectacles éligibles  ( 6 du théâtre institutionnel et 6 du théâtre privé ), laquelle liste est ensuite soumise à un jury national de 40 personnes soit 10 artistes, 10 journalistes, 10 directeurs de structures, et 10 personnalités qualifiées. ( Vous suivez toujours?).

  Le mécanisme ainsi conçu devant être mieux à même de dessiner le véritable paysage théâtral français. Etape suivante; l’ensemble de toutes ces nominations est ensuite envoyé aux membres de l’académie soit 1800, répartis entre plusieurs collèges: théâtre privé, théâtre public, et personnalités qualifiées choisies parmi des artistes, comédiens, auteurs, adaptateurs, collaborateurs artistiques, journalistes, attaché(e)s de presse.. Mais les artistes au sens sens strict du mot représentant au minimum 50 % des membres.

  Il y a aussi maintenant un Molière du Théâtre dit Jeune Public; 21 représentants, choisis par Irène Ajer et par Geneviève Dichamp, soit un par région, votent à bulletin secret pour quatre spectacles , c’est une procédure indépendante des précédentes…

Voilà: désolé, c’était un peu long mais ce n’est pas si simple à expliquer  quand on veut faire simple . Mais  maintenant,  vous savez presque tout . Non pas tout.. Et le fric, du Vignal, le fric? Doucetiqilsor ? Pas de la poche de Carlita mais de France-Télévisions, de l’Etat, de la Ville de Paris, de la Société des Auteurs et du Fonds de soutien au Théâtre privé, le tout représentant quelque 350.000 euros… Ce n’est pas si cher quand on voit les sommes dépensées pour le Festival de Cannes , haut lieu promotionnel du cinéma français! La perspective à court terme, rappelle Irène Ajer, est de viser le meilleur choix possible et à réconcilier , comme le souhaite le Ministère de la Culture ,le théâtre public et  le théâtre privé. Comme disait Antoine Vitez à propos de ses élèves:  » au moins, ils se seront rencontrés là… Mais il y a encore des kilomètres à parcourir…

  Il y a, cette année, trente trois spectacles déjà nommés des théâtres privé et public réunis. Et les récompenses devraient logiquement être équilibrés. Les pronostics ,du Vignal?  Sans aucun doute Baby Doll de T. Williams , même si la pièce pouvait être mieux servie par la mise en scène. Et puis, côté public, Le Tartuffe, monté par Stéphane Braunschweig. Et dans cette catégorie ressuscitée  du théâtre comique Les Cochons d’Inde avec Patrick Chesnais. 

  Quant aux déclarations de Patrick de Carolis faisant semblant de croire que la réforme de l’audiovisuel pourra élargir le spectre de la programmation théâtrale, mieux vaut se pincer pour ne pas rire… Ce n’est déjà pas si mal que les Molières signifient de nouveau quelque chose après nombre d’années fort approximatives. A chaque jour suffit sa peine, comme disait ma grand-mère… Bon vent, Irène Ajer!

Philippe du Vignal

Nuit des Molières le dimanche 26 avril (pour la première fois un dimanche) au Théâtre de Paris ou pour la France d’en bas- y compris les Caterpillars) sur France 2,  à 20 h 30.

Quartett

  Quartett d‘Heiner Müller, texte de Jean Jourd’heuil et Béatrice Perregaux, mise en scène de Fargass Assandé.

 

  Heiner Müller était né en 29 et est mort en 95; déchiré entre les deux Allemagnes ( Ouest et Est pour ceux qui n’ont pas connu cetimage21.jpgte époque), il adapta plusieurs tragédies grecques, traduira ou réécrira des pièces de Shakespeare; il fut aussi dramaturge au très fameux Berliner Ensemble de 70 à 76 et  à la Volksbühne après 76 puis ses premières pièces, Traktor , Germania  et Mort à Berlin  furent créées par Karge et Langhoff à Berlin et à Munich par Ernst Wendt.

Mais, curieusement,  Muller ne s’enfuira pas, comme beaucoup d’autres,  d’Allemagne de l’Est et écrira plusieurs pièces qui firent date dans l’histoire du théâtre contemporain comme Hamlet Machine créée à Paris par Jean Jourdheuil, puis La Mission, et ce fameux Quartett ( 1980) inspiré  du célèbre roman de Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, écrit exactement deux siècles avant. C’est un peu la pièce culte de cet écrivain, à l’intelligence et au sens du théâtre remarquables, que je n’ai malheureusement rencontré qu’une seule fois. Quartett  a été mise en scène, notamment  par Bob Wilson avec Isabelle Huppert et Ariel Garcia Valdes ,puis par Hans-Peter Cloos avec Dominique Valadié et Niels Arestrup, par Langhoff aussi avec Muriel Mayette et François Chattot , et lue par Samy Frey et Jeanne Moreau au Festival d’Avignon . Bref, que du beau monde… Mais  la pièce n’est pas facile à monter…Et tout le monde n’est pas Bob Wilson!
  Il n’en fallait pas tant- et c’est tant mieux- pour impressionner  Fargass Assandé, comédien et metteur en scène ivoirien qui a décidé avec sa petite compagnie de s’emparer du texte de Müller, et qui a réussi à faire coproduire son spectacle par la comédie de Caen et par les centres culturels français de Ouagadougou, Bamako, Niamey et…par  Cahors. Les trois autres comédiens: Odile Sankara est Burkinabé, Mbile Yaya Bitang est Camerounaise, Ibrahim  Malangoni est Nigérien.
  Le texte est relativement court (quelque vingt pages) mais d’une densité et d’une dureté impitoyable où l’on dit les choses sans détour, qu’il s’agisse du sexe, de la mort omniprésente et de l’impitoyable pouvoir que les humains exercent sur d’autres humains. C’est comme une sorte de précipité des Liaisons dangereuses  à l’heure où les deux vieux complices/amants/ennemis se retrouvent pour régler les soldes de tout compte entre leurs relations pour le moins ambigues. Cela se passe dans un salon d’avant la Révolution française puis dans un bunker après la troisième guerre mondiale, dit curieusement  Müller; c’est à dire, en fait partout et nulle part.
  Fargass Assandé a décidé  de projeter ce qu’il appelle un conflit de société, qui est plutôt un conflit entre des êtres humains qui ont fait de leur vie un théâtre cruel où tous les coups, même s’ils sont feutrés, sont absolument permis. Quartett est une sorte de transgression par le biais de la parole. Valmont et Merteuil ne se font aucun cadeau même s’il reste encore, semble-t-il, de leur passion défunte une belle nostalgie: » Ah! l’esclavage des corps, le tourment de vivre et de ne pas être Dieu. Avoir une conscience et pas de pouvoir sur la matière », dit la marquise de Merteuil, après avoir déclaré sans scrupules à Valmont: « Pourquoi vous haïrais-je. Je ne vous ai jamais aimé ». Erotisme et sensualité,passion des corps et cynisme de l’esprit : Heiner Müller ne craint pas d’employer  les mots les plus crus: « Notre mémoire a besoin de béquilles: on ne se souvient plus des diverses courbes des queues sans parler des visages: une ombre ». C’est écrit au scalpel et l’on comprend que nombre de metteurs en scène aient eu envie de monter ce texte magnifiquement traduit Jean Jourdheuil et Béatrice Perregaux.
  Que pouvait en faire un metteur en scène  comme Fargass Assandé qui tenait à le situer dans un contexte africain avec des comédiens issus de différents pays qui possèdent en commun non seulement la langue mais la culture française? Cela valait le coup d’y aller voir; il dit en effet  que les personnages de Laclos revus et corrigés par Heiner Müller peuvent très bien être ceux qu’il appelle  » les émancipés noirs d’aujourd’hui » avec leur perversité, et leurs désirs profonds »  qui sont les mêmes que ceux de leurs homologues européens, Merteuil et Valmont, les chefs d’orchestre de ce jeu malsain ,ne cachent-ils pas un ministre, un député ou un riche commerçant de nos tropiques ».

  Bref, le sexe et la mort, vieux complices de « ces gens de la haute qui n’ont rien d’autre à faire que de se pervertir et pervertir le monde », ajoute Fargass Assandé ,rejoignant la phrase de Müller: « notre métier sublime, à nous est de tuer le temps ». D’un côté ,les puissants et les riches qui peuvent se permettre de jouer avec leur corps, et puis  les autres priés de s’en servir, quitte à les maltraiter, pour faire tourner la société. Autrement dit, les » deuxièmes bureaux » comme on dit au Bénin, les jeux sexuels entre gens qui possèdent le pouvoir politique et social, les jeune filles qu’un personnage important séduit sans  scrupule, grâce à son argent et à ses relations… Rien ne change vraiment , que ce soit au 18 ème siècle, ou après, dans les beaux appartements parisiens, ou dans les  capitales africaines actuelles.
  La mise en scène de Fargass Assandé est d’une rigueur exemplaire; chez Müller, ne sont en scène que Valmont et la Merteuil; il a choisi, lui, de placer côté jardin les deux protagonistes qui jouent leurs personnages en mimant parfois l’autre (Merteuil imite Valmont séduisant Madame de Tourvel  incarnée par Valmont ). Dans un décor miminal: un canapé en cornes et peau de zébu posé sur un tapis de chèvre et mouton.Mais Assandé a aussi choisi d’installer, comme en miroir, un autre couple côté cour, juste assis sur un tronc d’arbre, qui est  comme une extension en images et en mots des sentiments de Valmont et de Merteuil.  Soit la jeune Cécile de Volanges et la Présidente de Tourvel, sorte de victimes expiatoires.Les deux couples ayant de beaux costumes identiques pour renforcer encore l’effet miroir.

  Tout est permis, surtout avec ce type de texte, mais il n’est pas certain qu’ici, cela fonctionne tout à fait. On comprend bien ce qu’a voulu faire Assandé : ne pas raconter vraiment une histoire, éviter  le piège de l’exotisme africain et construire une mise en scène qui irait vers une transgression du texte.
   Mais cet exercice de style autour d’un double anéantissement, était-il bien nécessaire? Pas si sûr mais, en tout cas, l’exercice en question est du genre  virtuose, même si les faibles lumières qui devraient selon Fargass Assandé,  aider au découpage de l’espace et raconter l’opposition des sexes, sont plutôt ratées. Mais, aucun doute là-dessus, le metteur en scène sait diriger ses comédiens, notamment Odile Sankara / Merteuil  qui a souvent joué en France avec  Pierre Guillois, Jean-Lambert Wild, et Jean-Louis Martinelli.Et , comme il y a un excellent rythme, le temps passe très vite.
  Alors, à voir?   Oui, si vous avez envie de voir le travail intelligent et subtil  d’une jeune compagnie africaine, et/ou de découvrir la pièce finalement peu jouée , ou enfin de la redécouvrir sous un autre jour.

 

Philippe du Vignal

 

image6.jpg4520090410tjv.jpg3520090410tjv.jpg

Le spectacle, créé à Ouagadougou le 6 février dernier et a été joué un partout en Afrique de l’Ouest; les représentations ont lieu jusqu’au 7 mai à la Comédie de Caen, puis le 13 mai à Cahors et le 1 er, le 2 et 3 octobre aux Francophonies de Limoges.

Si vous avez un euro à dépenser, achetez le petit carneum où il y a quelques beaux textes , notamment  celui d’Odile sankara, un entretien de Farkass Assandé avec Jean-Pierre Han ou encore, à propos de Müller, celui de Jean Jourdheuil.

La Grande Magie

La Grande Magie, d’Eduardo De Filippo, texte français d’Huguette Hatem, version scénique d’Huguette Hatem et Dan Jemmett, mise en scène de Dan Jemmett.

 

grandemagie.jpgDu célèbre auteur/acteur/ metteur en scène napolitain ( 1900-1984), fils naturel, comme on disait autrefois, du grand acteur Eduardo Scarpetta, on ne connaît en France que peu de pièces: Filumena Marturano, Samedi, dimanche et lundi, Sik-Sik et cette Grande Magie qui est sans doute la meilleure. Nous vous avions déjà rendu compte de cette pièce en janvier dernier quand Laurent Laffargue l’avait créée au Théâtre de Boulogne-Billancourt; donc nous vous resservons sans scrupules l’argument de la pièce avant de vous parler de l’excellente mise en scène de Dan Jemmett.
L’histoire se passe évidemment à Naples, dans les années 30, au Grand Hôtel où l’on annonce aux bourgeois en villégiature, que le célèbre magicien Otto, doit présenter le soir même un spectacle « de tout premier ordre ». Mais le pauvre Otto, accompagné de quelques compères et de sa femme plus toute jeune mais qui cherche encore à séduire, est , en fait, un artiste de dernière catégorie, condamné aux tournées minables et couvert de dettes,et nqui ne mange pas tous les jours à sa faim.
C’est dire qu’il est prêt aux  arrangements douteux qui pourraient lui rapporter quelques billets… Justement, cela tombe à pic: le photographe local voudrait bien se retrouver en tête à tête avec Marta, la jeune et belle épouse de Calogero dont il est l’amant. Otto , après plusieurs tours de prestidigitation un peu  faciles, choisit Marta dans le public et la fait disparaître dans un sarcophage” égyptien”, absolument authentique comme il le prétend, équipé d’une porte de fond qui permettra à Marta de se faire discrètement la belle avec son amant pour quinze minutes … Mais il ne respecte pas le contrat et part avec elle pour Venise. Sale temps pour les mouches et pour Otto… qui reste cependant impassible.
Calogero exige en effet très vite qu’il fasse réapparaître sa femme. Otto essaye alors de le persuader que le tour prend plus de temps que prévu et que… bon, on ne va pas tarder à la revoir! Le mari méfiant, appellera un inspecteur de police à qui, très discrètement, Otto, déjà  presque accusé de meurtre, dévoilera les coulisse de l’histoire. Il y a du drame, de la comédie mais aussi une grande poésie dans cette galerie de personnages aussi fantasques qu’attachants.
Quant à Calogero, Otto lui expliquera avec beaucoup de conviction et d’habileté qu’il est l’objet d’hallucinations et que c’est lui-même, le mari qui a, en réalité, fait disparaître son épouse. Au bord de la folie, Calogero s’isole chez lui, en proie à la colère de sa famille qui le trouve tout à fait dérangé mais Otto lui dit que tout cela n’est qu’une question de temps soumis à variation selon les individus… Il réussit même à lui soutirer un chèque important pour rembourser une dette en lui faisant croire que tout cela fait partie d’un jeu. Et Calogero signe sans  méfiance… “Tu crois que le temps passe mais ce n’est pas vrai, le Temps est une convention; si chacun de nous vivait sans engagements, sans affaires, je veux dire une vie naturelle primitive, toi, tu durerais sans le savoir“. Donc le temps, c’est toi“.  La fin? Assez merveilleuse et amère à la fois,  mais on vous en a déjà trop dit…..
Là où de Filippo frappe très fort, c’est quand il montre « que la vie est un jeu et que ce jeu a besoin d’être soutenu par l’illusion qui ,à son tour, doit être alimenté par la foi » . Effectivement, le pauvre Calogero  n’ a qu’un seul besoin: croire, mais croire à tout prix que sa femme ne l’a pas quitté pour un autre homme, et  Otto est assez roublard et perspicace pour l’avoir bien compris depuis le début et  pour l’impliquer dans cette disparition. Il arrive même à le convaincre que sa femme ou son avatar est enfermée dans une boîte qu’il ne doit jamais ouvrir… Mais la vie n’est pas si simple et Otto se trouvera  beaucoup plus impliqué qu’il ne pouvait le soupçonner dans toute cette affaire. Naïf, Calogero? Pas plus que ceux qui ne résistent pas au charme de nombreux escrocs patentés qui jouent sur l’aveuglement de leurs victimes en leur faisant miroiter des gains fabuleux à condition qu’ils leur fassent  confiance.

De Filippo, qui savait  observer comme personne ses contemporains riches ou pauvres, vieux ou jeunes, se révèle, ici un dramaturge de premier ordre qui sait finement jouer de la frontière entre illusion et réalité, entre folie et normalité, entre grotesque et tristesse,entre passé et avenir, en donnant vie à ces personnages qu’il devait rencontrer au quotidien dans Naples mais qu’il savait rendre exceptionnels comme Otto ou Calogero, dont on demande parfois qui manipule l’autre… Ce n’est pas pour rien, car il devait s’y retrouver, que Pirandello admirait de Filippo. Reste à donner une unité à cette suite d’événements poétiques, et il faut de grandes qualités pour  mettre en scène cette Grande Magie  qui dure, dans sa version complète, plus de deux heures,comprend quelque dix sept personnages,où les tours de magie,  au début de la pièce,  doivent servir de fil rouge s’emparer sans  manger le texte, où  le rythme ne doit pas faiblir pour ne pas nuire aux nombreux rebondissements… Illusion et réalité du quotidien de l’illusionniste, pauvre bougre obligé de gagner le pain de ses compères et de sa femme. La pièce est séduisante mais pas si facile à monter! 

Dan Jemmett, en tout cas, s’en est emparé avec une indéniable maîtrise, en particulier dans la direction d’acteurs. Hervé Pierre (Otto Marvuglia)  atteint une perfection dans le rôle; il a une présence singulière dès les premiers instants où il arrive sur le plateau: tour à tour, roublard, séducteur, angoissé, il décline une palette de sentiments tout à fait étonnante et son complice Denis Podalydès n’ a jamais été aussi meilleur dans ce rôle de mari naïf et obsédé par son idée fixe: il en devient même parfois  inquiétant, quand il a ce regard  que l’on retrouve chez les patients atteints de démence frontale. Vraiment du grand art d’acteur à la fois empreint d’une technique parfaitement maîtrisée et d’une magnifique sensibilité.

Les deux  sont comme deux frères embarqués dans une drôle de galère: l’un sans aucun moyen financier, a perdu la femme de l’autre qui a de l’argent et qui ne comprend absolument rien à l’histoire qu’il est en train de vivre. Il y a aussi Il y aussi autre chose de fascinant  qui n’est pas si courant à la Comédie-Française, C’est l’unité de jeu que Dan Jemmett à réussi à donner au spectacle: on voit que les comédiens ont du plaisir à jouer ensemble et quand ils ne jouent pas dans une scène,  ils sont d’une extrême attention à tout ce qui se dit sur le plateau. Et les derniers spectacles de la Comédie-Française auraient plutôt prouvé le contraire.

  Jamais depuis bien longtemps la troupe n’avait su être autant à cette hauteur pour créer un spectacle d’un dramaturge contemporain ou non. Au chapitre des inévitables réserves , comme dit habituellement Philippe du Vignal: un début mou du collier, en partie dû à une scène d’exposition que de Filippo a eu un peu de mal à construire ,une scénographie pas vraiment réussie qui reste entre le deuxième et le premier degré, des coupures  qui font sauter  quelques nuances du texte, et sans doute parce que Jemmett n’a pas pu faire autrement, les personnages de la fin qui sont joués par certains acteurs du début : il n’est pas évident que les spectateurs non initiés s’y retrouvent bien dans ces identités; Jemmett va même jusqu’à faire jouer l’Inspecteur à Cécile Brune qui joue aussi deux autres petits rôles… ce qui n’était sans doute  pas l’idée du siècle.

  Reste que, malgré ces réserves, c’est  une vraie, grande et belle mise en scène que peu de gens auraient été capables de faire. Ce qui ne diminue en rien les qualités de celle de  Laurent Lafargue qui avait ,lui aussi ,bien réussi son coup, avec un Daniel Martin extraordinaire mais avec un jeu tout à fait différent de celui d’Hervé Pierre. Alors à voir? Oui,sans restriction aucune… si vous  arrivez à avoir des places, mais en vous y  prenant à l’avance…En tout cas, la pièce  nous aura enchanté par deux fois cette saison.

Qui a dit que le théâtre ne se portait pas bien?  Oui, sans doute quand les textes n’ont aucun intérêt, mais Dan Jemmett et Eduardo de Filippo nous offrent un spectacle à la fois populaire , jamais vulgaire et d’une grande intelligence. La loge dite du Président de la République était vide l’autre soir; alors,tiens, une idée de sortie pour Carlita accompagnée de l’Albanel de service qui pourrait se  faire un plaisir d’inviter une dizaine de Caterpillars. Allez un bon geste,Muriel Mayette, cela leur changera les idées,surtout si l’Elysée leur offre un petit cocktail après la représentation…

 

Philippe du Vignal

Comédie-Française, salle Richelieu,en alternance

1...368369370371372...382

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...