Deux solitaires: Michèle Guigon, François Joxe

vie.jpgLa vie va où ? texte co-écrit avec Suzy Firth et mise en scène de Michèle Guigon.

Michèle Guigon est à la fois comédienne-on l’a vu autrefois dans les spectacles de Jérôme Deschamps ; chef de troupe de la Compagnie du p’tit matin, elle a aussi fait plusieurs mises en scène et a dirigé récemment  Denis Lavant dans Big Shoot de Koffi Kwahulé , ainsi que le conteur Pepito Matéo; c’est maintenant son troisième spectacle en solo.
La petite jeune femme à la frange brune qui incarnait comme personne les pauvres idiotes dans Les Précipitations ou la Veillée de Jérôme Deschamps, a changé, comme nous tous, et a les cheveux gris. Et pour cause: elle installe vite les choses crûment et sans précautions: un cancer l’a,entre temps, rattrapé qu’elle  a appris à traiter avec un certain mépris, mais, avec beaucoup d’humilité, comme encore étonnée d’en avoir réchappé.  Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard disait autrefois Aragon, et c’est un peu la chanson douce, dénuée d’amertume que nous donne à entendre Michèle Guigon. L’enfance enfuie mais toujours tapie, pas très loin ( « quand les grandes personnes sont vraiment très grandes), la maladie qui lui a sans doute appris à avoir un autre regard sur les gens et la société., l’apprentissage inéluctable des verres progressifs qui démontrent que le corps , s’il est toujours bien vivant, a bien subi des ans, l’irréparable outrage…
Mais, comme elle dit avec cet humour ravageur qui la caractérise: « Il faut avoir la santé pour avoir ces maladies ». , avant d’ajouter , dans un très beau raccourci: « l’on perd à la fois ses dents et ses amis ». Tout est dit… De temps en temps, elle nous accorde un air d’accordéon, comme un petite respiration, avant de conclure un peu cyniquement : « On aime bien la beauté intérieure mais on préfère qu’elle soit bien présentée ».
Michèle Guigon décline son amour de la vie,avec une intelligence  et un sens des nuances , une gestuelle impeccable seule sur son tabouret, aussi à l’aise dans l’expression de la nostalgie que dans l’effroi que lui inspire les mots comme cancer ou mort. Cela pourrait être sinistre: cela ne l’est pas du tout: Michèle Guigon a l’art et la manière de dire les choses avec distance et finesse qui fait tout passer, même l’insupportable.
C’est à la fois, comment dire les choses, très impudique dans la façon qu’elle a de partager ses émotions avec un public qu’elle réussit en quelques minutes à emmener là  exactement où elle veut ,et d’une extrême réserve quant aux confidences. Sans doute grâce à un second degré qu’elle manie comme peu de comédiens savent le faire quand ils se retrouvent seuls en scène. Il y faut une sacrée sensibilité et, en même temps, une maîtrise orale et gestuelle de tout premier ordre dont elle fait preuve  durant les soixante minutes que dure le spectacle.

A voir, oui absolument, malgré quelques petites longueurs mais le spectacle, depuis le Festival d’Avignon 2008, a encore dû se bonifier.

Philippe du Vignal

Le Lavoir Moderne Parisien, 25 rue Léon Paris 18 ème , jusqu’au 27 février , puis ensuite en tournée.

 

Avant- dernières salutations, texte et mise en scène de François Joxe.dsc05031.jpg


Précisons tout de suite: l’endroit est inconfortable et froid, on ne voit pas toujours très bien et les chaises pliantes ne sont même  pas attachées au m
épris des règles les plus élémentaires de sécurité. Ce qui n’a pas l’air de gêner le loueur de la salle en question.
Mais il y a là, deux soirs par semaine seulement, un petit bijou de t
héâtre. Comme l’indique avec humour le titre, il s’agit non pas d’un adieu à la scène mais des avant-dernières salutations (« un testament nouveau ou ancien, j’ai hésité » )d’un acteur plus tout jeune qui nous livre quelques bribes de sa vie qu’il estime avoir ratée. « Tout le monde ne peut pas en dire autant, précise-t-il, après avoir lancé ,vachard, au public: « Cela  n’a pas l’air de vous affliger! « .
Le comédien revient sur son incapacité à communiquer avec les metteurs en scène qui auraient pu l’employer,  ses gaffes monumentales dès qu’il s’agit de conquérir un rôle important, lui, dit-il, qui se décrit comme un être velléitaire et présomptueux . A la fois juste et tout à fait comique.
Puis, il s’en prend au  bric-à-brac de la technologie moderne qui permet de tout enregistrer, à cet appétit effréné de consommation et de vitesse qui empêche de bien voir les choses si près de soi, alors qu’on se croit obligé d’aller toujours plus vite à l’autre bout de la planète; il s’en prend aussi à cette manie de communiquer sans arrêt, le portable ouvert en permanence, et la charge est des plus réjouissantes: « Oui, je suis dans  l’autobus, je descends et je marche sur le trottoir ». Alors que les gens se parlent de moins en moins.
Comme tout un chacun, il regrette,avec humour et tristesse,  sa jeunesse enfuie et redoute la vieillesse qui s’annonce, avec la mort au tournant. « Le passé me tourmente et je crains l’avenir », faisait déjà dire Corneille au Cid! François Joxe évoque sa vie personnelle et ses amours enfuies, ou du moins ce qu’il veut bien nous en dire…
Car, derrière l’excellent  comédien, se cache un homme à la fois pudique et discret que nous connaissons depuis si longtemps. « Adieu, ma fiancée lointaine, femmes tant bien que mal aimées, merci d’avoir croisé mon chemin ». Adieu à tous ceux que j’ai connus et à tous ceux que je connais encore ». A quelques pas de nous-la scène est très petite-à la fois sobre et profondément émouvant, les yeux embués de larmes, François Joxe, comédien et metteur en scène, qui fut longtemps le directeur du Festival du Cirque de Gavarnie, reprend  ce monologue exemplaire et d’un rare qualité d’écriture qu’il avait créé l’an passé en Avignon.
Le monologue est une vieille tradition théâtrale, que ce soit dans le genre comique ou tragique ( les Grecs comme les Romains: Plaute, en particulier dans Le Soldat fanfaron) ne s’en sont pas privés. Le genre est périlleux et il y faut un sacré savoir-faire et une façon de s’emparer du public pas donnée à tous les comédiens.
Mais c’est un pur bonheur d’entendre un homme ou une femme ( comme Michèle Guigon: voir plus haut,  ou Valérie Lemercier ) nous livrer un  petit moment d’humanité: un peu leur jardin secret et le nôtre. Surtout, quand avec François Joxe qui joue ce monologue avec une belle précision qui n’exclut jamais, bien au contraire, un bon paquet d’humour et de tendresse.
Plus que sept minutes, annonce-t-il soudain, en savourant ses mots, comme si c’était une plaisanterie: on n’aura pas vu les 55 minutes passer… On trouve à la fois autant de sincérité et de maîtrise d’un texte. Souhaitons à François Joxe de continuer à jouer longtemps ces avant-dernières salutations dans une salle convenable; il a toute l’intelligence, la rigueur et la poésie du Philippe Caubère d’autrefois, et ce serait vraiment dommage qu’aucun programmateur ne s’intéresse à ce petit bonheur de spectacle.
A voir: oui, sans restriction aucune… si vous le trouvez sur votre route.

Philippe du Vignal

Théâtre de Nesles, 8 rue de Nesles , Paris 6 ème; les lundis et mardis  à 19h 30,  du 16 février jusqu’au 31 mars.


****Ce qu’on ne doit pas penser (ex Quoique) le samedi 16 Avril 2016 à 20h30, est repris Station-Théâtre, 1 route de Rennes 35520 La Mézière, avec Ce qu’on ne peut pas dire (ex Avant-dernières salutations)le vendredi 15 avril 2016 à 20h30.

 


Archive de l'auteur

George Sand, ma sœur

   George Sand, ma sœur, de Bruno Villien d’après les textes de George Sand, mise en scène de Simone Ben Mussa.image.jpg

   Pas de doute, on est bien dans un théâtre privé: contrôle électronique des billets à code barre, visons et rangs de perles, moquette rouge, cadre de scène doré, ouvreuses en noir et public à l’âge très avancé souvent décoré de la Légion d’honneur ou de l’Ordre national du mérite, applaudissements en cours de spectacle, représentation un dimanche soir à 18 heures trente, bref, cela a un air  exotique …. On se croirait dans un théâtre de province il y a soixante ans du temps des tournées Baret mais non, on est bien en plein Paris en 2009.
  Macha Méril, on la connaît depuis longtemps au cinéma( La Main chaude de Gérard Oury, Un femme mariée de Godard, et chez Deville, Piallat, Lelouch…) comme au théâtre: son parcours artistique  est impressionnant. George Sand ma soeur, avait déjà été créé  il y a des années, puis repris en 2006 et l’actrice, seule en scène, raconte avec un sacré courage les amours tumultueuses de George Sand et du jeune Chopin ,à Paris comme dans sa maison de Nohant ou en Espagne, à partir de textes  de Sand  rassemblés par Bruno Villien  à une époque où l’on voyageait par malle-poste et où les amants éloignés  ne pouvaient  communiquer que par lettres. Lettres que Sand a fait  malheureusement disparaître . Restent de ces textes assez médiocres quelques belles envolées, assez caustiques, où Sand règle ses comptes avec la société et les hommes en particulier.
  La mise en scène avait été faite par Simone Ben Mussa aujourd’hui disparue et que l’on a un peu remise au goût du jour, dit Macha Méril à la fin du spectacle. Mais il n’y a  aucune direction d’acteurs: Macha Méril fait  un peu n’importe quoi et c’est dommage; de plus, par deux fois,  des voix off viennent tout casser .  Une louche de texte puis un morceau de Chopin brillamment  joué par Marc Laforet qui salue, puis de nouveau une louche  de texte, etc.. pendant une heure et demi! Et l’éternité où Chopin, épuisé par la tuberculose va entrer et que George Sand ne reverra pas, c’est long, surtout sur la fin, comme disait Alphonse Allais. Même si Macha Méril évoque avec beaucoup de pudeur et de sensibilité  la douloureuse agonie à 39 ans du compositeur qui va émouvoir le Tout-Paris de l’époque.
  Tout cela dans une scénographie chichiteuse avec, en fond de scène, une grande toile  du peintre américain Jenkins  qui n’a rien à faire là , des rideaux de tulle noir transparent. et une très petite table basse avec une plume d’oie, une feuille de papier et un chandelier que, bien sûr, Macha Méril éteint à la fin! ( Si, si, c’est vrai!).Un spectacle qu’il aurait fallu d’ urgence élaguer et, avant tout ,remettre complètement en forme: on ne sait plus très bien s’il s’agit d’un récital avec texte ou d’un texte avec récital. Enfin, cela fait toujours du bien par où cela passe comme on dit, d’entendre un peu de Chopin, un dimanche hivernal.
  A voir?  Non ,surtout pas, ou alors si vous faites partie des fans inconditionnels de Macha Méril prêts à tout accepter  pour la voir et la saluer à la fin;  on se demande comment ce genre de choses réussit quand même à avoir une existence, ne serait-ce que deux soirs par semaine… .Macha Méril , à la fin, dans une adresse au public souhaite que ce spectacle puisse être joué dans un théâtre public: tous les rêves sont permis … Sans doute, mieux vaut-il regarder un des films où Macha Méril a joué  et écouter  une sonate du Chopin de 29 ans , l’âge des ses amours avec George Sand,  par la grande Martha Argerich.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Porte Saint-Martin, les dimanche soir et lundi soir. ( Attention,il y a quelques jours de relâche)

14 ème numéro de Frictions

 Lectures:
  14 ème numéro de Frictions

  Le dernier et quatorzième numéro de  Frictions vient de paraître; la revue  a  dix ans déjà- ce que dans le petit monde des revues est un beau record- et   Jean-Pierre Han la dirige avec ténacité  dans des conditions toujours précaires. Pour cet anniversaire, ce numéro rassemble dix textes parus au fil de ces années et un extrait de la dernière œuvre de Philippe Malone SeptembreS.  Le choix du comité de rédaction a été des plus pertinents: il y a d’abord quelques belles pages de Marie-José Mondzain, qui n’était pas aussi connue en 99 que maintenant, avec un essai de définition de l’image par rapport à  ce que l’on pourrait appeler la visibilité ».La vérité de l’image, dit-elle, comme la vérité de l’art, c’est précisément l’imaginaire de la liberté ».  C’est une réflexion qui est toujours d’actualité à un moment où les metteurs en scène font souvent un peu n’importe quoi avec les images de fiction .Il y a aussi un texte très intéressant de Thomas Martin, écrivain et dramaturge allemand qui collabora notamment avec Heiner Muller et Frank Castorf sur le silence au théâtre, une lettre ouverte aux gens de mon âge de Wajdi Mouawad , réflexion sur la guerre et le terrorisme et  sur la construction du bonheur par une société. C’est non seulement fort bien écrit mais d’une vive intelligence.
  Tout comme Le langage de la solitude de l’écrivain uruguayen Carlos Lorcano, auteur de romans et de théâtre  qui propose de raconter, comme il dit ,un voyage aux limites extrêmes de la langue dans une prison où il fut interné dans les années 70-80. La parole y était réprimée et faute de parler on en perdait  évidemment la nécessité et l’on préférait écouter le silence. Carlos Lorcar unit la nécessité de la parole à celle d’une réflexion sur celle de la solitude et de la liberté.
  Il y a aussi- on ne peut pas citer tous les articles- Pessimisme/ Optimisme, une  belle série photo de John de la Crame parue en 2008.

Philippe du Vignal

La revue Frictions est en vente dans les librairies de théâtre ; rédaction, abonnements: 27 rue Beaunier 75014 Paris
 

Ensorcelés par la mort

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Ensorcelés par la mort de Svetlana Alexéivitch, adaptation et mise en scène de Nicolas Struve.

Ce sont trois récits choisis parmi d’autres tirés d’entretiens qu’elle a recueilli dans les années 90.Cette journaliste de Biélo-Russie, maintenant bien connue en France- elle a notamment écrit des textes comme La Guerre n’a pas un visage de femme, Les Cercueils de zinc qui a souvent été adapté pour le théâtre, en particulier par Jacques Nichet, et La Supplication à propos des conséquences de Tchernobyl- est une empêcheuse de tourner en rond et elle dénonce bien des choses innommables qui se sont passée dans son pays. C’est dire qu’elle est beaucoup appréciée par le pouvoir en place de Loucachenko….
 Il s’agit ici de trois  confessions douloureuses, celles  d’un homme et de deux femmes qui ont  voulu se suicider, sans doute pour échapper à leur atroce désillusion : la première, celle de Vassili Petrovitch N. , 87 ans, membre du Parti depuis 1920,  » Le parti, dit-il, c’est ce que j’ai de plus cher au monde. C’était ma passion, mon amour ». Il avait une foi inébranlable dans l’étoile rouge, dans Lénine et Staline, et il possédait une fascination sans limite pour cette utopie qu’était la création d’un monde nouveau. « Que notre monument commun- il cite  Maiakowski- soit le socialisme bâti dans les combats » . Comme si le rêve d’un monde meilleur et le sang des innocents allaient de pair ,et comme si la misère était  un mal incontournable au nom de la Révolution. Il fut, comme tant d’autres,ensorcelé, victime consentante d’un système  où le chantage, la délation et le meurtre étaient les bras armés d’un pouvoir qui ne se privait pas de les utiliser.
 Mais l’arrestation arbitraire de sa femme qu’il ne reverra jamais, les tortures un peu partout,l’extrême misère subie au nom d’un idéal, bref,  le versant noir de cette utopie l’a  placé dans une contradiction qu’il ne peut pas assumer. Il  a, toujours cette foi dans le parti mais il cite Eschyle ou Euripide,( il ne sait plus): » Les hommes ne pourraient pas vivre si les dieux ne les avait dotés de la faculté d’oubli ».Et lui, justement, il ne peut pas oublier, incapable de renoncer à tout ce qui a été sa raison de vivre quand il était jeune. Mais il  est bien conscient qu’il est devenu  très vieux, que les temps ont changé. Tous ses amis ont disparu!  Résigné, seul, insomniaque et perclus de rhumatismes articulaires, il a essayé en vain d’ en finir avec la vie qu’il aime tant…
 Margarita Pogrebitskaia, 52 ans, est médecin; elle aussi , possède un amour  et une foi sans défaut pour son pays; elle avait  juré,  quand elle était  komosol ,de donner sa vie,  s’il le fallait, pour sa patrie. On lui avait tellement répété depuis son enfance que Staline était un  grand camarade protecteur qui ne pouvait pas se tromper et  que son pays était plus fort que tous les autres. Oui, mais… Comment concilier cette foi inébranlable dans le Parti avec les arrestations en pleine nuit, les pleins pouvoirs donnés à la police, les grossiers mensonges d’Etat?  Son père, ingénieur agronome, a été victime innocente des répressions de 1937 et jeté en prison: on lui a cassé les dents et , suprême déshonneur, et à sa libération, on ne lui a même pas rendu sa carte du parti? Et bien sûr, devant tant de contradictions impossibles à assumer, elle n’arrive plus à aimer ,comme le dit , ce qui faisait partie d’elle-même?
   Le cas d’Anna M. , 55 ans architecte ,est un peu différent mais elle  a eu aussi une  vie brisée dès ses premiers mois. Père et mère arrêtés, elle est internée avec sa mère pendant douze ans  dans un camp stalinien au Kasakstan, dans des conditions épouvantables, puis placée dans un orphelinat  où on ne lui a pas épargné  les  mauvais traitements. Très mal nourrie, battue,  elle a eu le corps couvert de gale et de furoncles. Avec, toujours, cette vie collective imposée et cette même dévotion obligatoire au petit père des peuples, debout au garde à vous pendant des heures,  le jour de son enterrement. Elle a peur de tout  et a acquis, dit-elle, une mentalité de détenue; elle  n’a jamais pu communiquer avec ses enfants ni avec sa mère qu’elle retrouvera à seize ans. Prête au suicide, parce qu’elle a sans doute perdu toute confiance dans ses semblables, elle reste, en même temps, assoiffée du bonheur de la vie….
 Au fond, ce que ces trois intellectuels ne peuvent  admettre, c’est comment on a pu en arriver là, comment toute une population a accepté de telles horreurs et pendant si longtemps, à la fois victime et finalement complice à son corps défendant.
  Nicolas Struve a choisi des comédiens de grande qualité pour interpréter ces confessions: Bernard Waver, Christine Nissim, Stéphanie Schwartzbrod ; aucun  sentimentalisme chez eux, mais une présence exceptionnelle  et une sincérité que l’on ne voit pas tous les jours; ils disent les choses les plus insoutenables avec une sorte  de grâce qui les illumine,  parce que Nicolas Struve a su les diriger au plus juste.
  C’est un   comédien remarquable  et c’est sa première mise en scène,  mais il se révèle être  un excellent directeur d’acteurs. Sur la scène presque vide du beau Studio Théâtre de Vitry,lieu d’expérimentation, installé dans une ancienne petite usine et dirigé maintenant par Daniel Jeanneteau , la vie est bien là, même si ce qui se dit tire parfois les larmes.
Sans doute, faudrait-il que Nicolas Struve revoit très vite la construction dramaturgique de ces  quatre récits: le spectacle est beaucoup trop long ( une heure cinquante)  et devrait être absolument resserré: c’est indispensable et il y gagnerait encore en efficacité,  et ce n’est ni long ni compliqué à faire.
 A voir? Oui, absolument,

 

Philippe du Vignal.

 

Le spectacle est repris au Théâtre des Sources à Fontenay aux Roses le 6 et 7 mars, puis à la Maison de la Poésie en mai prochain, puis en tournée.

Le Cas Blanche-Neige

 Le Cas Blanche-Neige de Howard Barker, mise en scène de Frédéric Maragnani.


jf.jpg   L’un des plus célèbres contes de Jacob et Wilhem Grimm, l’un philologue, l’autre spécialiste de littérature , a depuis le 19 ème siècle, été  adapté au théâtre, au cima, pour la danse ( avec récemment encore un ballet d’Angelin Prejlocaj). Mais autant dire tout de suite que,chez Barker, seule  subsiste la trame de l’histoire et qu’il n’a pas du tout destiné sa pièce à un public enfantin.
Donc, il y aune très belle jeune Reine ( 41 ans),  à la démarche provocante et à la sexualité irrésistible, mariée avec le Roi d’Angleterre qui a déjà une fille ,Blanche-Neige ( 17 ans) d’un précédent mariage; Blanche-Neige est très jalouse de sa belle-mère et de l’attraction  érotique qu’elle provoque.Elle partira pour la forêt où, nue derrière des bosquets ,  elle fera l’amour avec sept partenaires inconnus. Le Roi continue, lui, à être très jaloux de la Reine; Blanche-neige, elle, sera secourue par le Prince d’Irlande, qui la demandera en mariage, après être tout de même  passé par le lit de sa mère qu’il rendra enceinte… Mais, au soir du mariage de Blanche-Neige, le Roi se vengera et  fera enfiler à la Reine des escarpins chauffé au rouge,  et elle mourra dans d’atroces souffrances… La boucle est en quelque sorte refermée: le corps jouissif de la reine finira sa vie terrestre dans d’atroces souffrances.
Le cas Blanche-Neige a évidemment un lien de parenté avec Gertrud ( Le Cri) du même Howard Barker dont nous avions parlé récemment, puisque Gertrud vit une passion dévorante avec Claudius, et finira par accoucher d’une petite Jeanne , ce qu’Hamlet ne supportera absolument pas. C’est dire qu’il est encore ici beaucoup question de pulsion sexuelle et de pouvoir. Et l’on retrouve chez Barker  tout ce qu’avait déjà décrypté le grand Bruno Bettelheim dans le conte des frères Grimm: le narcissisme de la belle-mère de Blanche-Neige, sa jalousie féroce, parce qu’elle se sent menacée par la concurrence féminine et sexuelle de Blanche-Neige, le rite de passage de la toute jeune fille pour accéder à l’âge adulte.( Comme l’indique le sous titre de la pièce: Comment le savoir vient aux jeunes filles).
Le texte d’Howard Barker ne manque pas d’intérêt à la lecture, surtout quand on est censé connaître le conte des Grimm , mais « porter à la scène le conte d’une humanité et donner à voir et à entendre la force d’une théâtralité réaffirmée », comme il prétend, ne va pas de soi. D’autant qu’Howard Barker précise sans sourciller qu’ »un nouveau type de théâtre doit situer sa tension créatrice, non pas entre les personnages et les problèmes sur la scène mais entre le public et la scène elle-même »+.Et pour Barker, l’expérience de la tragédie est pour lui, dit-il encore, « le malaise qui est l’extrême inverse de l’apathie  que le public ressent quand il est diverti ».  Ce qui est quand même, n’en déplaise à Howard Barker , un tout petit peu prétentieux. Mille regrets mais Le Cas Blanche-Neige crée sans doute moins de malaise dans le public que d’ennui.
La mise en scène de Frédéric Maragnani est exemplaire  de sobriété et de précision mais a quelque chose de sec et de formel qui aggrave sans doute les défauts d’ un texte souvent brillant mais où Barker s’est refusé à infiltrer la moindre  émotion. Les acteurs, bien dirigés, font un travail de premier ordre, en particulier Marie-Armelle Deguy qui joue la Reine. Malgré tout, le spectacle déjà bien rôdé, puisqu’il avait été créé l’an passé à Suresnes, ne fonctionne pas vraiment. Il y a bien un conte- ou du moins l’apparence d’un conte- avec une  morale, selon des règles décryptées depuis longtemps par Vladimir Propp dans sa Morphologie du conte, mais quelque chose coince…

   Bien sûr Barker a-t-il  tout fait pour que cela coince, que le divertissement soit banni du lieu scénique  et que le narratif ne garde dans l’aventure qu’une place mineure Et c’est bien la tension entre la narration et son contraire qui intéresse  Frédéric Maragnani mais sa mise en scène tient souvent davantage d’une sorte de jeu esthétique, et  la pièce de Barker, assez sèche,  n’a peut-être pas  l’efficacité théâtrale requise pour supporter l’épreuve du plateau. Il n’est pas du tout certain que le théâtre de Barker, en tout cas cette pièce , soit un théâtre populaire,  comme l’avance Maragnani! Ou bien cela se saurait depuis lontemps…
A voir? Oui, si vous avez envie de prolonger l’aventure de Gertrud ou de découvrir Barker ( cela  ne dure qu’une heure vingt ) et si vous voulez  voir  de très bons acteurs. sinon, replongez-vous dans Grimm , c’est peut-être moins courageux que d’aller jusqu’au boulevard Berthier mais plus satisfaisant et, surtout,  relisez Bettelheim… 

  Vous pouvez avoir aussi une pensée pour Ödön von Orvath – l’auteur de cette pièce formidable qu’est Casimir et Caroline qui sera bientôt mise en scène par Emmanuel Demarcy-Motta au Théâtre de la Ville ; le 1 er juin 1938 , Von Orvath qui avait  fui l’Autriche après l’Anschluss, se rendit à Paris; le dernier  soir de son séjour, ils’en alla voir Blanche-Neige sur les Champs-Elysées mais il y eut une tempête et une branche d’arbre lui fracassa le crâne, juste en face du Théâtre Marigny…

 

+ Dans Arguments pour un théâtre, édité aux Solitaires intempestifs.

 

Philippe du Vignal

Odéon-Berthier du 4 au 20 février

Le supplément au voyage de Cook

Le supplément au voyage de Cook de Jean Giraudoux, mise en scène de Patrick Simon.

 Jean Giraudoux est un auteur ( 1882-1944), dont les premiers écrits remontent déjà à un siècle ( eh! oui le temps passe!) qui fut beaucoup joué grâce à Jouvet d’abord, et qui continua à l’être( La Folle de Chaillot, Ondine quelquefois, Intermezzo et Siegfried plus rarement, mais la plus connue reste La Guerre de Troie n’aura pas lieu, non sans raison. Patrick Simon a choisi d’aller butiner du côté du Supplément au voyage de Cook, une petite pièce d’une heure et quelque, qui servit d’ailleurs de prélude, en 1935, à La Guerre de Troie.- ce que l’on appelait autrefois ucook.jpgn lever de rideau.

 Tout le monde connaît  l’histoire du Capitaine Cook, navigateur et cartographe anglais du 18 ème siècle qui explora entre autres la Côte Est de l’Australie, la Nouvelle Calédonie, Tahiti et fit une cartographie détaillée de la Nouvelle-Zélande…Jean Giraudoux imagine donc un Supplément à son voyage sous la forme d’une pochade qui dit cependant beaucoup de choses, et non sans cruauté: un couple: M. Bank , naturaliste hors pair et son épouse  débarquent sur une plage de sable fin de Tahiti et rencontre quelques indigènes, hommes et femmes. Les rapports sont courtois mais, très vite,  Bank met les choses au point: les valeurs qu’il défend sont : Travail, Propriété, Moralité, ce dont les Tahitiens n’ont évidemment aucun souci, puisque la terre leur fournit de quoi vivre en abondance, que la propriété qu’elle quelle soit, leur est chose inconnue, et que la Moralité est un terme inconnu de leur vocabulaire; en effet,les relations sexuelles sont tout  à fait libres entre hommes et femmes ,et  pas du tout de celles que l’on peut admettre  au pays de sa gracieuse Majesté. Les femmes  sont très offusquées que Bank ne veuille pas passer la nuit avec l’une d’entre elles. Et ce refus est considéré comme une provocation par les hommes : bref, l’incompréhension est totale, et les malentendus vont bon train… Puisque les Tahitiens, eux, n’admettent évidemment pas que la réciproque ne soit pas vraie quelque part dans les brumes londoniennes, très loin de leur paradis ensoleillé…
 D’un côté donc, l’Ordre incarné par  la Royauté et un Etat où le corps est considéré comme instrument de travail et de reproduction de l’espèce, de l’autre une nonchalance délicieuse  dans un pays libre où  des corps superbes et nus sont  à disposition  de la jouissance de l’autre… Bref, rien n’est dans l’axe mais Monsieur Bank campe sur ses positions jusqu’au moment où… il commencera à se laisser séduire par une belle vahiné quand surgira Mrs Bank, corsetée et sûre d’elle , jalouse et autoritaire qui entend bien après plusieurs décennies de mariage, continuer à régner sans partage, laquelle Mrs Bank , qui s’y  surprendra elle-même, ferait quand même bien un petit écart en compagnie d’un beau Tahitien , quand, tout à coup, surgit M. Bank.
  Hommes d’affaires avisé, il reste  doté d’un cynisme à toute épreuve: « Nous ne voulons pas te prendre ton  bois, dit-il à Outourou ( en l’occurrence une parure que porte le beau jeune homme), les perles et les  diamants nous suffiront ». Et il n’oublie quand même pas de lui  signaler avec un certain mépris que les mots Repentir  et Honte feront leur apparition, quand une petite troupe de quinze pasteurs arrivera bientôt: la religion  protestante reste bien le bras armé au service de l’état, au cas où Outourou pourrait l’oublier. Et la colonisation, nous rappelle  non sans lucidité  Giraudoux, commence par celle  de la pensée.
 La prose de Giraudoux est fluide, souvent très fine, même si elle sent un peu l’esprit Normal Sup dont l’écrivain  était issu. Nous en sommes en 1935, et la colonisation des grands pays occidentaux, en particulier,  Les Pays Bas, la France, la Grande Bretagne et le Portugal fonctionne encore parfaitement et cette charge virulente reste  souvent  des plus réjouissantes, notamment quand Bank fait l’apologie du travail en citant l’exemple des mineurs anglais., ou quand une jeune Tahitienne ose dire à Bank que les Anglais sont égoïstes, alors que Bank n’admet absolument pas  l’idée que l’on puisse offrir  sa  femme à un  hôte de passage en signe de bienvenue. Giraudoux n’a quand même pas osé , lui le fonctionnaire des Affaires Etrangères, prendre ses compatriotes pour cible… les Anglais ont dû apprécier!
Il n’est pas si si sûr que M. Kouchner, toujours donneur de leçons, dont les services n’ont pas craint de censurer sans aucun scrupule à l’étranger le travail de Thierry Bédard sur l’histoire des massacres de Madagascar par l’armée française,  apprécierait tellement ce genre de pièces .
 La mise en scène de Patrick Simon est des plus honnêtes et il dirige au mieux les deux protagonistes du conte imaginé par Giraudoux: Patrick Paroux et  Yveline Hamon ont un beau métier et sont tout à fait remarquables ; mais le reste de la distribution ( il y a douze acteurs au total mais cela ne justifie rien!) est très insuffisante pour dire les choses gentiment: cabotinage , minauderie  et jeu  approximatif  empoisonnent les dialogues. Quant à la scénographie , costumes , maquillages: et lumières:  on nage en plein amateurisme au plus mauvais sens du terme. Patrick Simon n’a sans doute pas eu les mains absolument libres mais aucun élève en scénographie des Arts Déco, même débutant , n’oserait présenter de telles médiocrités . Il faut dire et redire qu’un décor même réduit a une importance capitale et que les costumes  font partie intégrante d’un spectacle. Alors, Patrick Simon, épargnez-nous par pitié cette laideur,( ah! les poteaux de la salle transformés en tronc de palmiers! Tous aux abris!) , votre mise en scène mérite beaucoup mieux.
 Alors à voir?  Si vous habitez à côté, si vous avez envie de découvrir un Giraudoux que vous ne connaissez sûrement pas et si vous n’êtes pas du tout mais pas du tout regardant sur la qualité d’une interprétation qui , mis à part ,encore une fois Patrick Paroux et Yveline Hamon, reste vraiment trop faiblarde. sinon, pas la peine de vous déplacer.

Philippe du Vignal

Studio-Théâtre d’Asnières, jusqu’au 8 février .

Ce que j’ai vu et appris au goulag

Ce que j’ai vu et appris au goulag de Jacques Rossi, conception et mise en scène de Judith Depaule.

Jacques Rossi, espion russe en Espagne, a été prié de rejoindre Moscou en 1937 où il est, sans aucune preuve,  accusé de trahison au profit de l’Espagne et de la France; aussitôt arrêté ,puis envoyé dans ces camps de rééducation chers à Staline mais- ce que l’on sait moins- déjà programmés par Lénine et Trostski dès 1918  . Jacques Rossi, lui,  y restera  jusqu’en 1951, mais  finira par retrouver la France où il mourra  en 2004 à 95 ans .C’est dire qu’il a dû mettre une incroyable énergie pour arriver à survivre dans cet enfer…puis à en sortir.

Le goulag comme outil de la révolution? Bien sûr, comme le dit très bien Rossi, ce fut un  moyen de pression très efficace sur les populations et un inépuisable réservoir de main d’oeuvre à très bon marché pour les travaux les plus durs: mines,construction de villes entières, dans des régions désertiques les plus au Nord de l’URSS où le froid peut atteindre – 50 degrés, avec une mortalité de 7 à 25 %,  due  au manque de nourriture et d’hygiène la plus élémentaire. Rossi, très lucide,reconnait qu’il a été victime de 1229426861.jpgs1229426756.jpgon propre aveuglement quant à la pureté de la cause qu’il voulait défendre. Mais c’était une autre époque et quand on sait combien d’intellectuels français communistes n’ont jamais voulu croire aux crimes par millions commis par la police soviétique….

Judith Depaule, qui a écrit une thèse sur Le Théâtre dans les camps staliniens, s’est emparé du texte de Rossi avec beaucoup de rigueur. Elle a fait construire par sa scénographe Chloé Fabre, une boîte aux murs ,sol et bancs en mélaminé blanc,  où chacun des 45  spectateurs admis ne peut entrer qu’après avoir revêtu une blouse et des chaussons d’hôpital. Soit. Une fois entré, il est prié de s’asseoir sagement et de mettre un casque stéréo pour suivre la parole du témoin habillé en costume noir, comme son assistante. Le récit est entrecoupé de films muets en 16 mm qui reconstitue certains épisodes de la vie de Rossi ,et d’ images d’époque de la vie des camps. La mise en scène de Judith Depaule est intelligente et soignée:  jeu très épuré,lumière froide et parfois  violente, univers sonore : rien n’a été laissé au hasard et programmé comme peut l’être un  camp concentrationnaire dont  cette froideur méticuleuse et cette exigence sont la métaphore visuelle.

Mais au-delà de ce professionnalisme exigeant,était-ce bien nécessaire de convoquer une scénographie aussi lourde- donc chère, et sans doute fragile- pour dire ces extraits du texte de Rossi; il y a là, malgré tout un travail scénique et filmique indéniable, un côté bon chic bon genre agaçant  dont on serait bien passé, et qui continue aussi  à encombrer les spectacles de Sentimental Bourreau auxquels participa souvent Judith Depaule.

En fait, ce qui manque sans doute à  » Ce que j’ai vu et appris au goulag », c’est un parti pris, une véritable esthétique théâtrale où la metteuse  en scène affirmerait ses convictions.Le spectacle est remarquablement fait, mais il semble que Judith Depaule confonde,  un peu  une illustration / pédagogie de l’histoire et un spectacle théâtral qui aurait de véritables enjeux  politiques, ce qui, par les temps qui, courent, ne serait pas un luxe. Ce qui manque ici, c’est sans doute l’absence de relation entre autrefois et maintenant, entre là-bas et ici. Comment depuis presque un siècle maintenant des humains ont-il été assez fous pour concevoir de tels camps? Pourquoi et comment les générations qui leur ont succédé en ont-elles accepté l’idée comme une norme parmi tant d’autres?  » Le camp, disait déjà très bien Robert Antelme, est simplement l’image nette de l’enfer plus ou moins voilé dans lequel vivent tant de peuples ».

A cela,le théâtre  quand on  s’appuie autant sur une scénographie aussi sophistiquée pour mettre en scène un texte comme celui de Jacques Rossi, peut-il être à même de répondre? Sans doute pas…Et ce spectacle prouve une fois de plus que l’Histoire ne fait pas toujours  très bon ménage avec la scène… Dommage.Mais Judith Depaule aura au moins  prouvé qu’elle avait les moyens artistiques de répondre à ses ambitions et la rigueur indispensable pour mener à bien un projet d’une autre nature.

 

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué quelques jours au Théâtre de la Forge à Nanterre, puis sera sans doute prochainement repris en tournée.

Saleté

salete2.jpgSaleté, c’est une tranche de vie nocturne de Sad, émigré irakien clandestin qui a quitté son pays après la guerre du Golfe pour Bassora puis Ankara,  Varsovie, Stockholm, et enfin Vienne où il dort dans un sous-sol, la peu au ventre de se faire repérer par la police. Il a beaucoup d’admiration pour la langue  et la philosophie allemande, Goethe et Schiller et essaye de se persuader que,  malgré sa situation des plus précaires, il n’est pas si malheureux.  » J’ai mes roses, dit-il humblement ,  et mes 58 restaurants », où il les vend pour pouvoir survivre.Il voudrait ne pas se sentir exclu et victime désignée des racistes mais se sent toujours en porte à faux: « Quand je parle allemand, je pense encore en arabe ».Et il se lance à la fin,en buvant du gin  dans une violente diatribe raciste en imitant ceux qui le méprisent et qui le rejettent, lui, l’émigré clandestin, vendeur de roses, admirateur du riche Occident.

A force de parcourir la ville dans tous les sens, il a en effet appris à connaître un  terrain  qu’il sait miné et dangereux; il a pour lui l’intelligence des faibles et des opprimés qui doivent toujours lutter de jour comme de nuit et garder leur sens en éveil face à la haine de l’autre. Le texte est un  monologue assez bavard du romancier autrichien qui ne nous apprend pas grand chose que l’on n’ait un jour ressenti quand on essaye de se mettre dans la peau d’un émigré clandestin. D’autant plus que le comédien autrichien Florian Carove , qui joue Sad, parle un français impeccable, ce qui rend assez peu crédible son personnage.Il aurait sans doute fallu adapter le texte et choisir un comédien africain: après tout, les roses rouges que l’on vend en France sont bien d’origine kenyane… Comme ce monologue , qui ne devrait pas dépasser  trente minutes, dure une heure et quart et qu’il  n’a finalement rien de très passionnant, on décroche assez vite . Mais c’est plutôt bien dirigé par Hans Peter Cloos,  malgré un univers sonore auquel on ne croit pas  une seconde. Mais était- ce bien nécessaire de monter ce texte que l’on a sans doute surévalué depuis qu’il a été publié en 93, on peut se poser la question? Bon spécialiste du théâtre de langue allemande, Hans Peter Cloos pourrait sans doute nous trouver autre chose, les  jeunes auteurs ne manquent pas…

A voir? Non, pas vraiment la peine de vous déranger, on l’a fait pour vous;  mais  le public habituel des Mathurins a peut-être l’impression de voir un spectacle d’avant-garde….

Philippe du Vignal

 

Petit théâtre des Mathurins à 17 heures jusqu’au 15 février.

la puce à l’oreille de Georges Feydeau

image3.jpgLa puce à l’oreille de Georges Feydeau, mise en scène de Paul Golub.

 On ne va  pas vous refaire toute la bio de  Georges Feydeau, bien qu’elle donne un sacré éclairage sur son théâtre ; né en 1862 , mort en 1921, il était le fils d’une belle polonaise Léocadie Boguslawa Zalewska et d’un  père qui aurait été soit Napoléon  III, soit son demi-frère le duc de Morny lui- même fils présumé de Talleyrand. Marié, quatre enfants , il finit par divorcer .

  Puis,  il vécut, seul, à 47 ans, au Grand Hôtel Terminus de Saint -Lazare ; atteint de syphilis sur la fin de sa vie , ce qui provoqua chez lui  de sérieux troubles psychiques; il se prit pour Napoléon III et distribuait aux passants  des postes ministériels. Finalement interné à Rueil-Malmaison, il disait avec humour de son compagnon de chambre : «  Regardez, il se prend pour le Président de la République », ce qui était malheureusement vrai du pauvre Paul Deschanel , tombé d’un train… et lui aussi ,assez mal en point. Bref, malgré une œuvre théâtrale  d’une haute intelligence, une vie sans doute difficile, marquée par la recherche d’un père…introuvable.

 Pour en revenir à La Puce à l’oreille, écrite  en 1907,  c’est  l’histoire d’une grande bourgeoise Raymonde Chandebise qui soupçonne fort d’infidélité son cher mari Victor-Emmanuel , quand elle reçoit de l’hôtel du Minet-Galant un colis qui contient une paire de bretelles appartenant à son mari . Elle a , comme on dit la puce à l’oreille et  essaye de lui tendre un piège en demandant à son amie la belle Lucienne Homénidès de Histangua, (elle-même mariée à Carlos, le roi des jaloux) de lui écrire une lettre non signée où une femme lui propose un rendez-vous coquin le jour même à l’hôtel du Minet-Galant… Ce que la belle Lucienne accepte de faire!
Mais le pauvre Victor-Emmanuel, quand même assez émoustillé mais en proie à une crise d’impuissance, persuade son grand ami Tournel -qui en pince de son côté pour la belle Raymonde – de prendre sa place. Décidément, l’hôtel est un véritable lieu de rendez-vous , puisque vont aussi s’y retrouver Camille, le neveu de Chandebise affligé d’une malformation du palais qui l’empêche de prononcer les consonnes et Antoinette, la bonne de Raymonde, elle-même mariée à
image5.jpg Etienne, le valet de Victor-Emmanuel.  Plusieurs personnages sont ainsi bizarrement atteints par une  maladie chronique.

 Vous suivez toujours ? Les ennuis commencent, quand tout le monde  se retrouve  au Minet Galant, alors qu’il n’a aucune raison d’y être, dans les couloirs ou dans la fameuse chambre réservée dotée d’un lit tournant qui permet, grâce à un bouton de montrer une autre chambre avec un vieux célibataire de façon à disculper l’un ou l’autre de ces couples qui peuvent être surpris en flagrant délit.
Et ce n’est pas tout: le pauvre Victor-Emmanuel est le sosie parfait de Poche, le valet de l’hôtel tenu par le couple Ferraillon…Ce qui provoque quiproquo sur quiproquo et malentendu sur malentendu. On la sait depuis tooujours, Feydeau est passé maître dans ce type d ‘intrigue où les personnages n’ont plus guère le contrôle de leur vie…

  Et ce grave dédoublement de la personnalité -idée géniale de Feydeau -affecte les deux pauvres hommes qui ne comprennent plus rien à une situation qui leur échappe complètement.Tous ces grands bourgeois, ( Victor-Emmanuel en tête) comme leurs serviteurs, sont en proie à d’irrésistibles pulsions sexuelles, en même temps qu’ils sont  atteints de soupçons, voire de  jalousie obsessionnelle comme Carlos, toujours prêts à en découdre, le revolver à la main avec  n’importe quel rival présumé . Quant au docteur, lui-même,  une espèce de pantin incapable d’un diagnostic correct, il se laisse emporter par sa parano, quand il examine le pauvre Poche  et Victor- Emmanuel.
La langue de Feydeau est  aussi brillante que sa mécanique théâtrale : après une dizaine de pièces, il a su mettre parfaitement au point les jeux sur le langage, les dérapages  verbaux, les calembours , comme les mots d’auteurs, voire les paillardises sans être jamais vulgaire: bref, de la haute voltige et tout lui est bon à condition que cela fasse rire :  « Elle voulait mourir. Mais quand on veut mourir, on ne choisit pas les moules » . « Un colis que j’ai ouvert par mégarde en inspectant son courrier », dit  Raymonde, absolument inconsciente de ce qu’elle dit :( le langage chez Feydeau est toujours un puissant révélateur) . «  Un Anglais, réplique la petite bonne soupçonnée, à juste raison, d’infidélité, mais, moi, je ne connais pas l’anglais ! ». « Ton nom a pu s’allonger  mais ton cœur est resté le même, dit Raymonde à son amie de jeunesse ». Prenez ce pistolet, dit Carlos, en le provoquant en duel, « Merci, réplique, Victor-Emmanuel, je ne prends jamais rien entre les repas ».

Et plus de cent ans après sa création, la célèbre mécanique de  Feydeau -l’incident qui vient,  comme il le disait, bouleverser l’ordre de marche des évènements naturels tels qu’ils auraient dû se  dérouler normalement-fonctionne toujours aussi bien. D’autant plus que Feydeau se débrouille pour que le public  ravi ait le plus souvent  un peu d’avance quant à l’évolution de l’intrigue, sur les personnages inconscients des ennuis qui vont leur arriver
Oui, mais comment mettre en scène cette  fiesta du désir amoureux entre couples mariés qui tourne  en déconfiture ?  Stanislas Nordey, malgré un décor assez pesant, avait  bien réussi son coup.  Paul Golub, lui,  a sans doute eu raison de lui donner un cadre contemporain ;  mais cela ne résout rien et il n’arrive pas vraiment à maîtriser la pièce.  Et il  a sans doute commis un grossier contre-sens : les personnages de Feydeau, quelle que soit la pièce, sont des êtres détraqués, en proie à leurs pulsions , incapables du moindre contrôle sur eux-mêmes,  parfois alcooliques ou violents comme peut l’être Ferraillon, le patron du  Minet  Galant ,mais jamais vulgaires, qu’il soient grands bourgeois ou pauvres employés.
Mais Golub les caricature et les transforme en personnages de bande dessinée,  ce qui est  réducteur et absolument inefficace, d’autant plus- Dieu sait pourquoi- qu’il fait crier ses acteurs sans raison….Le médecin, les deux tenanciers de l’hôtel, l’Anglais deviennent hystériques; quant au neveu de  Victor-Emmanuel qui  ne prononce plus que des voyelles , il  n’est pas drôle parce que le comédien surjoue . Ils sont malheureusement donc  tous  peu crédibles….
Par ailleurs, la mise en scène de Paul Golub  va cahotant, sans beaucoup de rythme: eh! oui, les textes de Feydeau ne pardonnent rien à ceux qui osent s’en emparer sans discernement.  Quant au décor, censé reproduire un appartement actuel de grands bourgeois,  tout en blanc, rehaussé de portes  et de moulures dorées, il  sonne  tout aussi faux que l’intérieur du Minet Galant, qui  tient de l’hôtel de passe sordide. Et les costumes, dont la créatrice ferait bien de relire les pages intelligentes que  Roland Barthes consacra au costume de théâtre , sont ou maladroits ou d’une vulgarité absolue comme si c’était une  nécessité.
Cette scénographie est l’exemple même  du résultat où peut mener  une dramaturgie bâclée ; les acteurs,  mal dirigés , en font des tonnes comme on dit, et ont donc bien du mal à imposer leur personnage, sauf  Stéphanie Pasquet (Lucienne Homenidès de Histangua,  discrète et efficace) , Marc Jeancourt  (Etienne) et surtout David Ayala qui tient le double rôle -fabuleux pour un comédien- de Victor-Emmanuel le grand bourgeois et de son sosie,  le pauvre valet Poche.  C’est un vrai régal: Ayala  est constamment juste  ; méconnaissable d’un personnage à l’autre, il possède un jeu exemplaire, n’en fait jamais trop, alors qu’il est le pivot central de l’action.
Alors à voir ? Pas nécessairement, le compte n’y est pas du tout et le public d’hier soir qui riait quand même aux meilleures répliques de  Feydeau, a salué poliment les comédiens mais semblait rester sur sa faim. Groucho Marx, comme le prétend Golub , n’a pas ici rencontré Jacques Lacan….Dommage, car la pièce, malgré quelques longueurs au début,  reste un vrai bonheur, et,même si la vision qu’a Feydeau de ses contemporains est  des plus grinçantes, on  peut y rire de bon coeur, ce qui est plutôt rare de nos jours.

P.S. Merci à tous de votre fidélité ; malgré la reprise toujours un peu poussive de théâtres au début janvier, theatredublog a atteint ce mois-ci et pour la première fois depuis octobre, 3500 hits..

  .Grand merci à vous ,et à tous ceux qui collaborent à ce blog, en particulier à Claudine Chaigneau qui le gère avec efficacité au quotidien. Nous tâcherons d’être encore plus rapides quant à la parution de nos compte-rendus.

 Notre amie Christine Friedel va subir une opération dans quelques jours et sera donc absente pendant un mois de ce blog. Bon courage, Christine et à bientôt…

Philippe du Vignal

 Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet,  jusqu’au 7 février ; puis les 24 et 25 février à Bourg en Bresse; le 10 mars à Draguignan; du 13 au 22 mars à La Piscine , Chatenay-Malabry; le 24 mars au Creusot; le 27 et 28 mars à Sète; le 4 et 5 avril à Colombes; le 14 et 15 avril à Arras; le 21,22,23 avril à Montluçon; le 26 avril à Oyonnax et le 29, 30 avril au Mans.

La Ville


 La Ville de Martin Crimp, mise en scène de Marc Paquien.

  Martin Crimp  ( 52 ans encore pour quelques jours) est sans aucun doute l’auteur anglais le plus joué  en France depuis une dizaine d’années  avec des pièces comme La Campagne, ,mise en scène par Luc Bondy, Le traitement, mise en scène par Nathalie Richard, Face au mur et Cas d’urgences plus rares, montées par Marc Paquien et Getting attention  par Christophe Rauck dans ce même théâtre des Abbesses. Crimp est aussi connu pour ses nombreuses traductions de dramaturges français.
 Il y a  dans son  théâtre  des personnages  qui luttent pour exister dans un univers  contemporain où l’on ne sait plus très bien quelles sont les frontières entre le réel et le virtuel, et où les petits ennuis  quotidiens d’un couple ordinaire et ses  zones d’ombre  peuvent virer au glauque ..
 La Ville est l’histoire, si l’on peut dire, d’un couple, Claire et Christophe qui ont une petite fille d’une dizaine d’années et un autre enfant que l’on ne verra pas; ils habitent  une maison avec  jardin et ont pour voisine Jenny, une infirmière au comportement pour le moins étrange. Cela pourrait être le début d’un film de Truffaut et le point de départ de très nombreuses pièces de boulevard mais on est bien dans le monde si particulier de Crimp qui s’ingénie à brouiller les pistes….
  On ne saura jamais si Claire a bien eu une escapade amoureuse lors d’un colloque, si son mari fait semblant de ne pas le savoir ou le devine très bien, s’il  joue au boucher ou s’amuse à en contrefaire le personnage, si Jenny la voisine ne  cherche pas à s’infiltrer dans la vie du couple d’une façon ou d’une autre . Que ce soit dans le langage, l’espace clos du jardin ou dans l’action, rien n’est jamais dans l’axe et si tout parait « normal », le doute, tapi dans l’ombre, ne cesse de s’installer dans ce que dit l’autre, et cela jusqu’à la nausée. Et il a cette présence du sang qui revient comme un leit-motiv quelque peu inquiétant dans la bonne tradition d’une certaine fiction anglo-saxonne…
 Dans les questions comme dans les réponses, la parole de l’autre ne peut jamais être tenue pour véridique: on ne saura jamais si les enfants se sont bien enfermés dans leur chambre, si l’enfant de l’auteur rencontré par hasard, selon Claire mais on en doute aussitôt, a réellement été enlevée alors qu’elle était avec son père;  quelle est ,en vérité, cette histoire de journal intime: bref,  la fabulation devient presque un mode normal d’existence, comme si l’univers quotidien ne suffisait pas à ces personnages hors du commun.
A noter aussi, ce qui est plutôt rare dans le théâtre contemporain (qui n’ a rien à envier au théâtre classique) la présence de trois femmes mais d’un seul homme dans la pièce; Jenny la voisine sans doute la plus âgée, Claire la jeune femme et la petite fille, dont la robe et les chaussures rappellent étrangement celles de Jenny. Autant dire que la femme , à différents âges, est bien le pivot central du texte de Crimp.
Le jeu auquel se livre avec virtuosité Martin Crimp  fait , bien sûr, penser à celui qu’exerça Pinter, et il est  aussi subtil qu’intelligent, surtout à travers les dialogues, traduits par Philippe Djian, qui sont ciselés; même si la tendance est au noir profond,  comme le rappelle un peu trop la scénographie de Gérard Didier qui surligne l’univers de Crimp,  avec son plancher en mélaminé noir, on rit , même si c’est d’un rire plutôt grinçant devant tant de non- sens décliné au quotidien où les fantasmes de Claire s’expriment par l’écriture, comme si elle ne pouvait pas se construire une existence à peu près supportable, loin de toute violence.
 Et la mise en scène de Marc Paquien -qui connaît bien son auteur- est  brillantissime; sans doute La Ville n’a-t-elle pas la force de La Campagne mais Marc Paquien  réussit à donner corps à ces personnages virtuels, et il dirige au mieux ses quatre comédiens dont le jeu est  de tout premier ordre: que ce soit Marianne Denicourt, Hélène Alexandridis, André Marcon ou  Janaïna Suaudeau.
 A voir ? Oui, mais il faut aimer ce genre de théâtre qui renvoie le spectateur à lui-même… Qui sommes nous au juste pour ceux qui nous sont le plus proches? Malgré certaines apparences, on n’est pas vraiment dans une histoire à tiroirs à l’humour grinçant, et la pièce de Crimp, sobre et courte ( 85 minutes)  va bien au-delà…

Philippe du Vignal

Théâtre des Abbesses jusqu’au 13 février; Vous pouvez voir aussi La Campagne de Martin Crimp  du 3 au 14 février , dans la mise en scène de Corinne Frimas à La Maison des Métallos; enfin, il y aura un week-end Martin Crimp du 5 au 7 juin au Théâtre Gérard Philipe de Saint Denis. Le théâtre de Martin Crimp est édité chez l’Arche.

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