Traverse ! / Festival itinérant des arts de la parole

Traverse !  / Festival itinérant des arts de la parole

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© Michel Hartmann

 Le Haut-Val de Sèvre, une vingtaine de communes regroupée en communauté autour de Saint-Mexent-l’École, accueille et finance un festival consacré à l’art du conteur et du récit  Il nous emmène par les villages et bocages, au gré des invitations des communes. Reporté de juin à la fin août, et autorisé in extremis par la Préfecture, à condition de respecter les règles sanitaires, Traverse ! devient cette année itinérant et à ciel ouvert, sur des sites herbeux à l’ombre d’immenses arbres.

Une soixantaine de bénévoles assurent montages et démontages des dispositifs scéniques avec les techniciens. Certains hébergent artistes et invités, d’autres organisent une cantine ambulante, où l’on peut déguster les foués, petits pains cuits au four qui, dans la tradition de la boulange poitevine, étaient des boulettes de pâte jetées au four pour vérifier la bonne température de cuisson (des cousins de la fouace et de la fougasse).

 Deuxième édition de ce festival, hérité de Contes en chemin créé il y a une vingtaine d’années. Rebaptisé et revisité par Nicolas Bonneau, déjà implanté sur le territoire avec sa compagnie La Volige, il lui ressemble. Nous avions vu l’an dernier à Paris Qui va garder les enfants, et Une vie Politique/ conversation entre Noël Mamère et Nicolas Bonneau. Mais aussi  Sorties d’usine, son premier succès, inspiré par la vie de sa famille…

Il construit ses spectacles à partir de collectes de témoignages sur un thème donné. Pour Fondu de fonderie, il a passé un an à interroger d’anciens ouvriers, et pour Village toxique il a rencontré ceux  qui luttèrent victorieusement dans les années quatre- vingt contre l’enfouissement des déchets nucléaires en Gâtine (Deux-Sèvres). Souvent seul en scène, accompagné de musiciens dont Fanny Chériaux codirectrice de la compagnie La Volige. Une remarquable chanteuse et accordéoniste qui ponctue le festival de ses rythmes et sa voix d’une tessiture étonnante.

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Nicolas Bonneau et Fanny Chériaux © Michel Hartmann

 Des techniques traditionnelles du conteur, Nicolas Bonneau garde l’adresse directe au public, la prise de parole en son nom propre mais il théâtralise sa performance en peaufinant ses textes, la mise en scène et la scénographie, pour construire un théâtre-récit documentaire. « Je suis dedans, ça me permet de jouer sur le fil du réel et dire : ”je suis dedans!“ , dit-il. Et il  a une manière bien à lui de mélanger réel, fiction et poétique.

 Le jeune homme est un enfant du pays, natif de La Crèche (Haut-Val de Sèvre). Après des études à Poitiers, il découvre sa vocation au Québec où, se frottant aux Scènes ouvertes de contes dans les bars de Montréal, il fait ses premières armes. En France, nous dit-il, la tradition du conteur de veillée s’est éteinte à la guerre de 14-18, mais dans la Belle Province, elle perdure dans les camps de bûcherons, les cafés de village et jusque dans les villes : un art vivace et en évolution comme en témoigne le Festival interculturel du conte de Montréal.

Tout au long de l’année, La Volige mène des projets ”de territoire“ avec des ”conférences citoyennes“,  par exemple autour d’une laiterie menacée de fermeture. Elle trouve dans les villages, des bars fermés qu’elle ouvre pendant une semaine avec des soirées conte, philo, vinyles ou œnologie… Ces établissements reprennent parfois une activité permanente après cette expérience. Outre ses spectacles en tournée, dont bientôt Mes ancêtres les Gaulois* créé juste avant le confinement, Nicolas Bonneau prépare une adaptation du Comte de Monte-Cristo : « Parce que  j’ai besoin d’histoire, d’un récit populaire. » Il envisage aussi de se lancer dans la politique : « Toucher des gens qui n’ont pas accès à l’art et faire de la politique, c’est la même chose. »

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KF association en lecture chez Françoise © Mireille Davidovici

 En attendant, Traverse ! fixe trois rendez-vous par jour : à midi chez l’habitant, les artistes nous proposent un aperçu de leur spectacle du soir. Camille Kerdellant  et Rozenne Fournier de la compagnie bretonne KF Association nous ont donné un avant- goût de Ma famille sous un noyer géant, dans le jardin de Françoise qui vit dans un ancien moulin. Elles ont lu un pamphlet, étonnamment moderne, de Jonathan Swift (1667-1745)  : Modeste Proposition, où l’auteur irlandais explique que la vente et la consommation des nourrissons seraient un remède « pour  empêcher les enfants des pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de l’État ». Une nouvelle de Dino Buzatti, La chasse aux vieux, où les jeunes éradiquent leurs aînés, vient compléter ce tableau réjouissant d’une société qui traite les humains comme de la marchandise… Ce que décrit l’auteur uruguayen dans sa pièce (voir ci-dessous )

 Le lendemain, à la même heure, après un tour du vaste domaine de Marie-Claire et Christian, Nicolas Bonneau nous lit des textes de sa bibliothèque qui alimentent ses créations. Devant un bosquet de bambous, il nous dévoile un brûlot percutant de Fred Vargas qui sied à cet environnement préservé par ce couple, avec un potager en perma-culture. La romancière fustige bille en tête la folie destructrice des humains : « Nous y voilà, nous y sommes, dans le mur !   » « Nous y sommes, à la troisième révolution. On ne l’a pas choisie, c’est la Mère-Nature qui l’a décidée (…)  épuisée, exsangue … » Au bord d’un étang tapissés de nénuphars en fleurs, il nous conte des histoires de sorcellerie empruntées à Claude Seignolle (1917-2018) et nous explique son travail d’auteur et comédien : « Raconter l’histoire de tous ces gens ordinaires dont on ne raconte jamais l’histoire, parce qu’ils ne sont pas des héros. »

 A 19 heures, apéros-cabarets avec courtes performances. On a pu ainsi entendre la conteuse poitevine Michèle Bouhet qui a recueilli les mots des habitants au sud de la Vienne : leur quotidien, leurs souvenirs et expériences. Eux qui, soi-disant n’avaient “rien à dire”, nous ouvrent un mille-feuilles d’observations, anecdotes, paroles vivantes «  Ce rien, je sais qu’il est plein », dit la conteuse. On n’est pas sans penser aux « gens qui ne sont rien» et qu’on rencontre dans les gares, évoqués par Emmanuel Macron ! De ces rencontres, est né un livre Paroles de villages de Nouvelle-Aquitaine**, qui rassemble aussi la collecte de trois autres artistes sur ce territoire. Une mine de langues plurielles (certains textes sont en basque, d’autres en parler du Poitou) où l’on entend la vie bruisser… La lecture de quelques extraits par Michèle Bouhet et Jean-Jacques Epron, initiateur de cette publication, nous aura permis de mesurer que les gens ont toujours quelque chose à confier.

 A la nuit venue, place aux spectacles grand format. Au lavoir des Genets de Saint-Martin de Saint-Mexent, soigneusement restauré, Amélie Amao nous vient des Vosges avec des histoires… de lavoir. Dans le clapotis de l’eau, sous la lumière de faibles projecteurs, on imagine les lavandières qui, jusque dans les années cinquante, accroupies, battaient et essoraient le linge… Les grandes lessives bi-annuelles et celles de chaque semaine. La conteuse a collecté des témoignages dans les villages de sa région, qu’elle mêle à des légendes engendrées par ces lieux aquatiques et féminins  : s’y  croisent fées, sorciers, monstres  … On se met à rêver au clair de lune.

 Ma famille de Carlos Liscano, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Françoise Thanase, mise en scène de la compagnie KF, offre une autre facette. On est ici à la lisière du théâtre : la pièce alterne récit et dialogue. Camille Kerdellant et Rozenn Fournier ont fait de cette comédie grinçante, un conte cruel en poussant à bout la caricature. Dans Ma Famille, on vend les enfants et les vieux pour échapper à la misère. Un commerce de dupes où quelquefois, par amour, on rachète ses rejetons… Le récit à la première personne que se partagent les deux actrices est sorti d’un vieux grimoire dont elles tournent les pages. Comme si cette histoire venait des temps anciens. Afin de créer plus de distance, grimées en créatures asexuées, elles adoptent un jeu marionnettique pour camper père, mère, frères et sœurs, acheteurs et vendeurs d’enfants… une dizaine de personnages.  Le propos terrifiant de Carlos Liscano prend alors une teneur universelle et la farce a bientôt fait de nous glacer. Mieux vaut en rire et c’est la grande intelligence de cette proposition. KF prépare un spectacle sur les petits arrangements des femmes pour s’en sortir, tiré de documents et témoignages. On a hâte de le découvrir…

 Mireille Davidovici

 Du 24 au 29 août 2020 à Saint-Martin de Saint-Mexent, Augé, La Crèche, Exirueil…

 *Mes ancêtres les Gaulois du 8 au 10 octobre MAIF social-club Paris (IV ème).

 ** Paroles de villages de Nouvelle-Aquitaine par l’Union des Foyers Ruraux de Poitou-Charente, édition La geste

 Ma Famille éditions Théâtrales-Jeunesse.

 

 


Archive de l'auteur

Les Rendez-vous d’été de Théâtre Ouvert

Les Rendez-vous d’été de Théâtre Ouvert

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Emmanuelle Lafon @ Christophe Raynaud de Lage


 Dans le cadre d’Un été culturel proposé par la Ville de Paris, 
Le Centre des Dramaturgies Contemporaines investit, pendant une semaine,  la cour de l’hôtel d’Albret, dans le Marais, siège des Affaires culturelles, pour faire découvrir à un large public de nouvelles écritures de théâtre. C’est en effet la vocation de Théâtre Ouvert-qui aura bientôt cinquante ans, fondé par Micheline et Lucien Attoun- et dirigé depuis 2014 par Caroline Marcilhac. Ils ont révélé, entre autres: kSerge Rezvani, Jean-Claude Grumberg, Philippe Minyana, Noëlle Renaude, Laurent Gaudé…  Avant de déménager l’an prochain dans le XXème arrondissement,  là où était Le Tarmac, Théâtre Ouvert est hébergé par la MC 93 de Bobigny. De nombreux spectateurs, observant les distances de rigueur, étaient au rendez-vous dans cette belle cour du XV ème siècle.

 Un Jour d’été que rien ne distinguait de Stéphanie Chaillou

 Des extraits d’un roman lu par Emmanuelle Lafon… Une femme revient sur son enfance et découvre peu à peu ce qu’être une fille veut dire. Un récit à la première personne, avec de fines observations sur les comportements de la gent féminine face au monde des hommes.

L’actrice raconte la prise de conscience précoce d’une injustice : « J’étais une fille, c’était ça le début de mon histoire. »  Entre autres anecdotes, il y a ce jour où la maîtresse d’école lui coupe son élan, quand elle s’apprête à marquer un but dans la cour de l’école : «Louise, ce n’est pas pour toi le foot! », lui crie-t-elle. Ou sa première  boum où elle voit sa meilleure amie se transformer en être désirant, sur l’air de Still loving you, un slow langoureux qui a fait la renommée des Scorpions (1984).l

Emmanuelle Lafon, souvent sollicitée par l’autrice pour faire entendre son œuvre, a parcouru avec sensibilité ce roman d’apprentissage et en a livré l’humour. Des scènes précises et un style oral, ressassant, se prêtent à une lecture à voix haute : « Quand j’écris, dit Stéphanie Chaillou, j’entends des voix. » Curieux choix d’inaugurer cette semaine par la lecture  d’un roman…  Mais Théâtre Ouvert suit de près cette auteure qui écrit aussi des œuvres de théâtre : «Au théâtre, c’est comme si on écrivait les restes d’un roman. On a cette liberté de plonger directement dans les situations sans être obligé de les relater ». L’une de ses pièces devrait être bientôt montée et nous pourrons alors apprécier ses qualités de dramaturge, en plus du rythme et de la poétique de sa prose…

À suivre…

 Mireille Davidovici

 

Du 25 au 28 août, cour de l’Hôtel d’Albret, 31 rue des Francs-Bourgeois, Paris (IV ème).
Prochainement : Guy Régis Jr, Pauline Delabroy-Allard, Charlotte Lagrange, Guillaume Cayet.

Le roman est publié chez Notable

Théâtre Ouvert aménage bientôt 159 avenue Gambetta Paris 20e T. 01 42 55 74 40 accueil@theatreouvert.com

 

 

Eros en confinement, mise en scène de Lazare

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© Jean Couturier

Eros en confinement, mise en scène de Lazare

On sent comme un petit air de festival d’Avignon sur le parvis de l’Espace Cardin, sous un bel arbre centenaire… Lazare nous accueille :  «Bonjour, cela nous fait plaisir de vous voir». Avec Jann Gallois, il va restituer le mythe de Psyché et de Cupidon avec des improvisations parlées et dansées. Son texte, écrit durant les soixante jours de confinement, sert de base à des digressions verbales improvisées. D’une durée initiale de trente-cinq minutes, ce duo, accompagné par la musique en direct de Louis Jeffroy,  en a atteint cinquante.

D’abord seul, Lazare nous embarque dans un récit où se croisent Vénus, Cupidon et Psyché. Vêtu d’un T. shirt siglé «Barbès parle», il cherche le regard du public, sa logorrhée est communicative. Il évoque une Psyché imaginaire que Jann Gallois va incarner en une danse fluide et sensuelle. Le jeu de corps à corps des deux artistes est impressionnant d’énergie : de belles postures naissent de leur complicité, comme cette entrée de la danseuse sur l’épaule du comédien alors qu’elle marche à l’horizontal sur le mur du théâtre. Plus tard, ils roulent enlacés sur le gazon, un rappel d’une pièce de Jann Gallois Compact, (voir Le Théâtre du Blog). La danseuse entame un solo poétique et Lazare fait quelques allusions à la situation sanitaire actuelle : leur proximité corporelle n’est pas en effet pas compatible actuellement et c’est une sorte de catharsis pour la quarantaine de spectateurs installés sur des bancs avec la distanciation requise.

Après des applaudissements, mérités, Lazare ajoute : « C’est une forme atypique, mais c’est pour nous une façon d’exister, cette période va être vachement dure à vivre, il faut inventer, improviser encore et toujours. » Le spectacle doit survivre !

 Jean Couturier

Jusqu’au 30 août  à 18 heures.  Théâtre de la Ville- Parvis de l’Espace Cardin, 1 avenue Gabriel,  Paris(VIII ème)

Un été particulier à Paris se poursuit jusqu’au 15 septembre avec de nombreux spectacles en plein air gratuits.

Festival de La Mousson d’été

Festival de La Mousson d’été

 Une édition attendue : après un été de silence forcé, le théâtre retrouve à Pont-à-Mousson en Lorraine, la joie de se dire. C’est la mission que s’est donnée en 1996, Michel Didym, alors directeur de compagnie : faire entendre les encres fraîches du théâtre contemporain, hors frontières, grâce à une équipe d’acteurs acrobates de la lecture en public. Aujourd’hui, rendez-vous incontournable de la rentrée théâtrale fête sa vingt-cinquième édition… Mais Michel Didym n’a pas concocté une édition-anniversaire boursoufflée et a choisi de replacer plus simplement et plus justement les écritures contemporaines au cœur de l’élan de la création après de mois de silence forcé. L’Abbaye des Prémontrés a donc vibré pendant six jours, parcourue dès les premières heures du matin jusque tard dans la nuit, par les acteurs en répétitions, les stagiaires de l’université d’été européenne dirigé par le fidèle Jean-Pierre Ryngaert, et par les spectateurs et artistes amis, dans une joyeuse déambulation, masquée – forcément. Et quand cessent les affaires sérieuses, le Parquet de bal et ses DJ entrent dans la danse, animé par des pointures du genreOuverture photo MAS

 Le plaisir des rencontres et de la découverte artistique fait partie de l’ADN de La Mousson d’été ;  ils sont rendus possibles grâce au travail à l’année, sérieux et attentif de toute une équipe : comité de lecture, traducteurs, institutions partenaires comme la Maison Antoine Vitez ou Théâtre Ouvert. Ils concourent à dessiner le paysage de chaque édition.

Cette programmation 2020, foisonnante - vingt-huit auteurs servis par des mises en espace ou de simples lectures, presque toutes accompagnées  par des musiciens – fait du spectateur, un promeneur dont la rêverie se teinte parfois d’émotion, parfois d’agacement, mais le plus souvent de gratitude. Ces histoires venues d’Allemagne, Norvège, Pologne, Espagne, Cameroun, Royaume-Uni, Pays-Bas, Croatie, Argentine, Uruguay et Algérie, juxtaposées aux textes d’auteurs français, mettent en tension notre capacité  à envisager l’ailleurs. Nous ne pouvons nous dérober à sa diversité. Nous comprenons aussi ce que le théâtre donne au monde en lui proposant des corps d’emprunt. Des langages, des histoires…

 Parmi tous ces rendez-vous, quelques moments remarquables :

Claudine Galea, associée au Théâtre national de Strasbourg, présentait Un Sentiment de vie avec Stanislas Nordey. Debout devant leur pupitre, dans l’intensité d’une présence quelle et pourtant indivisible, ils lisaient ou peut-être rêvaient à voix haute les correspondances qui sillonnent en secret son écriture : Falk Richter, la présence/absence du père mort depuis longtemps, la mémoire de l’Algérie. Un texte aussi décousu qu’infiniment relié, dont la voix de Claudine Galea serait l’unique motif d’exister. Stanislas Nordey, impeccable diseur, se retirait petit à petit pour laisser la place à cette femme menue, habitée par le spectre de sa narration. « Ne pleure pas ! Le monde aussi est en larmes. Ne pleure pas, donne tes larmes : écris ! » Claudine Galea nous a invités dans cette faille de l’espace et du temps qu’est la mémoire. Nous avons expérimenté son territoire d’écriture et en sommes sortis bouleversés.

 Autre voix, autre univers : Charles Berling, dirigé par Michel Didym, a fait entendre de larges extraits de Nul si découvert du romancier et auteur de théâtre français Valérian Guillaume. Seul, avec pour tout viatique la vertigineuse pulsation de phrases sans virgules et sans points mais d’une oralité renversante, Berling nous livre l’univers des galeries marchandes, envahi de solitudes qui se croisent, influencées par la publicité. «Pour suivre le chemin du plaisir j’ai été voir les belles choses d’abord j’ai regardé les téléphones chez SFR puis j’ai été chez Claire’s pour voir les bijoux les barrettes les chouchous les bandeaux et j’ai pas arrêté de caresser les fausses mèches et les rajouts super doux après j’ai été voir les nouvelles perceuses chez Leroy-Merlin puis les crèmes chez Yves Rocher tout le monde a été vraiment hyper gentil et j’ai trouvé les rayons impeccables et si fournis que j’ai presque pas pensé à mes tristesses. » L’acteur s’est laissé conduire par la voix intérieure de cet homme encore jeune, envahi par la pulsion de se nourrir de cochonneries, dévoré par ses promenades compulsives et soumis à celui qu’il appelle son « démon ». Dans une palette d’infinies nuances, Charles Berling nous a donné la chance de comprendre et d’aimer cet être humain, à la fois drôle dans sa fragilité et pourtant promis à la violence du monde.

 Venu de cette partie de l’Allemagne alors nommée «de l’Est » , Dirk Laucke donne la parole, avec Barouf en automne, à Jürgen et Karin, deux laissés pour compte pas vraiment miséreux, juste à la limite. Trop âgés pour travailler, petite retraite, l’homme et la femme se sont fait avoir par l’Histoire. Le capitalisme qu’ils désiraient tant (au moins pour la beauté de ses objets), n’a produit que chômage et extinction de leur ancien mode de vie, plus égalitaire. Mais, de ce tour de passe-passe, il n’est pas directement question ici. Ils se disputent autour d’un ancien Leica, dont l’un et l’autre discutent de la valeur d’échange contre un appareil numérique et jaillit alors  la conscience de leur frustration. Ils se rebiffent et décident de passer à l’action. Il faut décrypter tout ce qui se joue à la fois entre eux, et avec le gérant du magasin, la tendresse de l’auteur pour ses personnages qu’il observe pourtant sans ménagement : ils sont en effet prêts à tout pour s’en sortir.

Emilie Capliez, récemment nommée avec Mathieu Cruciani à la tête de la Comédie de l’Est à Colmar, a dirigé Catherine Matisse, Christophe Brault et Sébastien Eveno, sur une partition toute en humour à froid. Juliette Auber-Affholder a traduit cette pièce dans le cadre du programme européen Fabulamundi. Ce qui montrerait s’il en était besoin, la pertinence du soutien apporté à ces programmes de traduction.

Exception dans ces nombreuses lectures, une mise en scène déjà très travaillée de la prochaine création de la compagnie Le Grand Cerf bleu : Brefs entretiens avec des femmes exceptionnelles. Après avoir vu les répétitions en juin dernier à Théâtre Ouvert (voir Le Théâtre du blog du 20 juin), nous avons eu plaisir à revenir sur le travail de cette jeune compagnie qui s’est attachée à l’écriture du catalan Joan Yago. Un texte traduit aussi dans le cadre de Fabulamundi par Laurent Gallardo. Avec ces vrais/faux entretiens de femmes  aux  comportements déviants ou aux croyances quelque peu surnaturelles, le théâtre peut donner libre cours à la fantaisie implicite de ces revendications d’identités marginales. Les réseaux sociaux fourmillent de ce genre de personnalités déviantes qui peuvent inquiéter ou faire rêver mais qui témoignent d’une liberté de parole sans contrainte. Les acteurs du Grand Cerf bleu s’en donnent à cœur joie mais en gardant une distance : chacun peut apprécier comme il veut ces aspirations à l’éternité, à la beauté éternelle ou au port d’armes généralisé… Ce sont des variations autour de nos contradictions et, comme on dit  « Tout le monde a ses raisons ».

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Isabelle Carré dans Never Vera Blue © ßoris Didym

Il faudrait aussi souligner la très belle interprétation d’Isabelle Carré, sous la direction de Michel Didym, dans Never Vera Blue de l’Anglaise Alexandra Wood. Un spectacle en vue ?A suivre… Mais il faut aussi rendre hommage à Stanislas Nordey qui, pendant le confinement, a passé commande à douze auteurs pour les douze jeunes élèves-comédiens du Théâtre National de Strasbourg avec pour thème : « Ce qui (nous) arrive ». De courtes pièces à une voix qui se sont égrenées le soir.

Compte-tenu des exigences sanitaires, nombre de rendez-vous ont eu lieu en plein air sous les tilleuls du parc, sous les arcades de la Promenade des Chanoines ou un chapiteau ouvert en bordure de la Moselle. La fin de l’été est douce en Lorraine, même si les mots s’envolent parfois sous les caprices du vent…

La Mousson d’été a su jouer avec les contraintes du moment et avec les ressources qu’offre les locaux de l’Abbaye, pour cette vingt-cinquième édition qui a été de haute tenue. L’an prochain, Michel Didym quittera ses fonctions de directeur du Centre Dramatique National de Nancy, pour redevenir directeur de compagnie. Sans nostalgie, semble-t-il : il brûle de consacrer tout son temps à la création…

 

Marie-Agnès Sevestre

La Mousson d’été a eu lieu à l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson du 21 au 27 août.

Le théâtre de Claudine Galea est publié aux éditions Espace 34. Son dernier roman Les Choses comme elles sont, est paru aux éditions Verticales l’an dernier. Nul si découvert de Valérian Guillaume est publié aux  éditions de L’Olivier (2020). Brefs entretiens avec des femmes exceptionnelles de Joan Yago paraîtra à l’automne en édition bilingue chez Tapuscrits/Théâtre Ouvert.

 

A l’écoute. Réflexions sur le son et la musique de Peter Brook

A l’écoute. Réflexions sur le son et la musique de Peter Brook, traduction de Jean-Claude Carrière

  La simplicité de la pensée paradoxale se retrouve dans ce petit livre qui a pour thème  l’oreille, la musique et le son,  et dont le dernier mot, le dernier message est : « Silence »… Le metteur en scène revoit son grand œuvre passé,  surtout la partie, moins connue en France, créée en Angleterre et aux Etats-Unis, à la lumière de la sphère sonore à lui attaché. Il tisse ses chapitres de rencontres, expériences, explorations, partant de la légende d’Orphée et des mythes de la création en Afrique.

Anecdotes, associations d’idées deviennent fables, constatations, aphorismes d’un grand sage qui, au-delà de la réflexion sur le son et la musique, englobent plus généralement  le domaine de la forme et de la création, de l’opéra à Shakespeare et  à Tchekhov qui tous deux font preuve dans leur écriture d’une  écoute sensible, l’un des conversations de tavernes et de ruelles, l’autre des familles qu’il visitait comme médecin de campagne. Il est d’abord question de sensibilité «finement aiguisée» : « Les meilleurs acteurs que j’ai connus comme John Gielgud et Paul Scofield jouissaient d’une fine sensibilité : celle qui dissout les barrières de l’ego, qui est de toute façon inévitable. (…) Tous les grands musiciens que j’ai eu la joie de connaître, disaient après une interprétation particulièrement réussie : « Ce soir, je sentais que ce n’était pas moi, mais la musique qui jouait à travers moi. »  Cela demande, bien sûr, une sensibilité très fine qui éveille souvent la même qualité chez l’auditeur.   « Les instruments eux-mêmes  répondent  mieux, quand les muscles sont allégés par la joie. » Ces phrases évoquent la direction d’orchestre de Teodor Currentzis, un chef grec formé à Saint-Petersbourg qui transporte  ses interprètes et son public grâce à une vive sensibilité qui le mène jusqu’à danser la musique depuis son pupitre, et à diriger sans baguette mais avec tout son corps en mouvement. Pourtant,  c’est sur un Arturo Toscanini âgé que s’attarde Peter Brook. Il bougeait à peine, dirigeait sans gestes son orchestre grâce à la qualité d’une écoute subtile.
 

  Après avoir subi les cours ennuyeux de professeurs impatients, Peter Brook a appris le piano avec une Russe. Sa méthode : faire écouter le son produit par une note, sans bouger mais sans tension dans le haut du corps, de façon à se préparer pour la note à venir. «Appuie, laisse aller, écoute, appuie, relâche, écoute. » Le diable, c’est l’ennui, nous avait dit, il y a déjà longtemps, Peter Brook… Comment, en art,  donner la vie ? Comment jouer avec le passé pour lui redonner vie au présent ? Comment jouer avec la tradition  sans revenir au passé ? Question fondamentale que posait déjà au début du XXème siècle, le grand  Vsevolod Meyerhold auquel Peter Brook a consacré son dernier opus. Il est le cousin émigré de Valentin Ploutchek, acteur de Meyerhol dans les années vingt, qui ouvrit en 1975 dans son Théâtre de la Satire, un cours de biomécanique (méthode musicale, on l’oublie trop souvent !) que dirigeait  un de ses anciens condisciples du Théâtre de Meyerhold.

Curieusement, ce petit livre de cent-trente cinq pages rempli de notes aiguisées, du son de la note, au son du silence, n’est en aucune façon une méthode. Mais il évoque, de près ou de loin,  certaines réflexions de ce metteur en scène-musicien qu’était Vsevolod Meyerhold, sur lequel Peter Brook continue de travailler pour les tournées à venir de Why, présenté aux Bouffes du Nord en 2019.  Il est donc ici question de traditions, d’attention mais aussi d’opéras : on a pu voir en France, La Bohême, Boris Godounov, Faust, Eugène Onéguine, Salomé avec décors et costumes de Salvador Dali, mais aussi de concerts, de musique classique ou concrète, de musique de films, de ballets et comédies musicales. Il est aussi question de la qualité de l’écoute : intérêt, disponibilité, alerte qui emplit l’espace, qui le nourrit et nourrit l’orchestre.

L’écoute véritable est celle du chat qui met en alerte au moindre son chaque cellule de son corps, passant de l’immobilité à la réaction  instantanée. Il faut savoir tenir le détail comme le sens entier de la phrase musicale, faire respirer une œuvre en tenant compte des intervalles nécessaires, des silences qui sont des sortes de ponts.  La vie d’une œuvre du passé est dans l’importance de ces intervalles, dans l’entre-deux, jamais dans l’œuvre elle-même, qu’elle soit musique ou littérature. « Entre une lettre et une autre, entre un mot et un autre … il y a toujours une petite brèche, un interstice qui s’ouvre sur le silence. »  Ce qui permet de susciter des réponses chez celui qui écoute, aujourd’hui, même si sa culture sonore a des repères mélodiques et rythmiques différents.

 Peter Brook pointe l’importance de la comédie musicale à Broadway et s’attarde sur ses expériences new-yorkaises. Il raconte l’histoire de son théâtre, son évolution de la complexité à la simplicité, comme seuls les artistes peuvent le faire : avec légèreté et en mettant en exergue les détails importants. A New York avec La Tragédie de Carmen, Impressions de  Pelléas, et  avec Une Flûte enchantée, aux Bouffes du Nord à Paris.  Il déroule ainsi avec clarté le fil organique de sa longue vie d’artiste, accompagné d’amis, d’êtres aimés et de collaborateurs. Il décrit son riche voyage musical dans les arts de la scène, qui aboutit au son du silence. Emouvant jusqu’aux larmes, le souvenir de la danse immobile de la chanteuse et danseuse de flamenco Pastora Imperio. Paralysée par l‘âge, elle exprime devant lui, remuant « millimètre par millimètre » ses doigts tremblants, l’intensité d’une danse passionnée.

Peter Brook livre  l’expérience du Prisonnier où, après de multiples improvisations au clavier électronique, le compositeur et pianiste Franck Krawczyk déclara très simplement : « Rien de ce que je propose ne va. Le son qui colle le mieux à la pièce est le silence. »  

Béatrice Picon-Vallin

 Editions Odile Jacob et en anglais, chez Nick Hern Books.

Livres et revues

Livres et revues

 Revue Frictions n° 32

 Covid ou pas covid, ce nouveau numéro est d’une aussi belle qualité picturale et textuelle que les précédents. Avec d’abord  un montage que n’aurait pas renié un graphiste comme Roman Cieslewicz et où on voit Mussolini le point droit levé, avec à l’arrière-plan, une photo de manifestation où une jeune femme brandit un carton avec ces seuls mots: Black lives matter. Juste en dessous de Benito Mussolini, un Donald Trump, le visage et les mains aussi jaunes que son visage crispé. Et visiblement très en colère, brandissant son poing droit. Et sur la page de gauche, la fameuse phrase de Bertolt Brecht en 1941: “Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde.” Et illustrant l’éditorial de Jean-Pierre Han, un fragment de  la non moins fameuse fresque de Michel-Ange où un Dieu barbu  touche du doigt un homme nu mais qui, ici porte un masque anti coronavirus. Entre ces deux illustrations, une photo d’un troupeau de moutons en noir et blanc avec, en encadré, celle d’une tête de mouton écorchée et sanguinolente. Et sur la page de gauche, un court texte (1888) d’Octave Mirbeau, sur l’électeur “plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutonniers, qui nomme son boucher et choisit son bourgeois.”

En trois fortes images, tout est dit ou presque de la situation actuelle. Dans un remarquable édito, Jean-Pierre Han dénonce entre autres l’incontournable vidéo qui a tant sévi ces dernieres temps.  François Le Pilllouer, l’ancien directeur du Théâtre National de Bretagne, se méfiait terriblement ,  il y a déjà quelque trente ans, de celles que les compagnies lui envoyaient à l’appui d’une proposition de spectacle… Réalisées avec quelques extraits trop bien filmés et ne correspondant  jamais à la réalité, ou mal filmées donc finalement nuisibles au  développement du projet , dans un cas comme dans l’autre, ces vidéos ne reflétaient en rien l’exacte qualité de la proposition théâtrale. Pour Jean- Pierre Han, le “piège de la captation est un véritable révélateur de ce qui ne devrait jamais l’être, la mort saisissant le vif .” “Nous n’aurons jamais eu, ajoute le rédacteur en chef de Frictions, que des squelettes de spectacle, ce qui, au bout du compte, n’est pas très charitable par ces temps d’épidémie. Pour les autres actions, ce fut un déferlement à nul autre pareil, une débauche d’imagination plus ou moins pertinente, mais enfin l’essentiel était dans le geste, semble-t-il, histoire de s’étourdir. “

Effectivement nous avons été submergés pendant le confinement et après, de vidéos de soi-disant spectacles tournés en appartement avec un ou deux acteurs maximum ou de captations de réalisations présentées dans des jardins ou des cours intérieures dont l’entrée était gratuite. Bien entendu, rien de très intéressant là-dedans à quelques exceptions près comme ce cabaret monté par Léna Bréban devant l’E.P.H.A.D. de Chalon-sur-Saône (voir Le Théâtre du Blog). Comme si les compagnies tenaient absolument à combler le vide actuel et à montrer à leurs clients (pardon: à leur spectateurs!) qu’elles existaient bien encore et qu’il ne fallait surtout pas les oublier…

Ce numéro s‘ouvre sur un cin d’œil : un texte court mais étonnant d’Heiner Müller: Guerre des virus. C’était un projet de dernière scène de Germania 3-Les spectres du Mort Homme qui n’avait pas été retenu dans l’édition en 96 à l’Arche, un an après le décès de l’auteur et représenté au Portugal dans une mise en scène de Jean Jourdeuil. Le texte avait été publié en 2001 dans la revue Théâtre public: “Dieu n’est ni homme ni femme, c’est un virus.” Suit un article de Jean Lambert-wild, metteur en scène et directeur du Centre Dramatique National de Limoges, A la guerre comme à la guerre. Il rappelle cette célèbre et très belle phrase d’Héraclite:” Les hommes dans leur sommeil travaillent fraternellement au devenir du monde” et  souligne les bienfaits dune sieste d’une heure trente selon Winston Churchill. Jean Lambert-wild a une  réflexion lucide sur la guerre qui, dit-il, de par sa nature destructrice, peut nous convaincre que nous pouvons, pour un temps, faire l’impasse de notre conscience en brouillant généreusement les lois de tous et les devoirs de chacun. “

Nous ne pouvons citer tous les articles de ce riche numéro mais il y a une belle réflexion  sur la mise en espace/mise en scène de Thierry Besche, artiste assembleur de son, cofondateur et ancien directeur du Centre national de création musicale d’Albi. L’auteur analyse en particulier de façon très perspicace les rapports d’interdépendance entre son, lumière, image, texte et jeu des acteurs dans Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlink, mise en scène de Julie Duclos et Sous d’autres cieux de Kevin Keiss d’après Virgile, mise en scène de Maëlle Poésy (voir Le Théâtre du Blog) . Signalons aussi un beau portfolio de photos et textes de Tristan Jeanne-Valès sur des hommes (tiens, aucune femme?) entre autres : Christophe Tarkos, Raoul Vaneignem, Marcle Hanoun, Jean-Jacques Lebel…

 Frictions . 27 rue Beaunier, 75014 Paris. frictions@revue-frictions.net T. : 01 45 43 48 95. Le n°: 15 €.
Les sommaires détaillés de tous les numéros parus sont consultables sur : www.revue.frictions.net

 

 Magie numérique Les arts trompeurs. Machines. Magie. Médias, sous la direction de Miguel Almiron, Sébastien Bazou et Guisy Pisano

03A708AF-9C0F-4B95-AA8B-A40A5108C814 Comme le relèvent dans l’introduction de cet ouvrage touffu mais passionnant écrit par une quinzaine de spécialistes, ceux qui l’ont remarquablement dirigé, accoler le terme: magie au mot numérique peut paraître étrange,  puisque le premier relève de l’illusion visuelle et l’autre de la technologie la plus récente. Mais pourtant l’introduction de ces nouveaux outils numériques a nettement influencé à la fois le processus de création  comme le résultat final. En fait, c’est l’accentuation des effets magiques et non le mode de création que l’on observe ici, la technologie, même sommaire d’autrefois (déjà au Moyen-Age avec des jeux de lumière) puis avec les merveilleux trucages de Georges Méliès, a toujours été partie liée avec l’art du magicien. Mais depuis une dizaine d’années que ce soit dans les spectacles de magie ou de théâtre pur, on a vu ces dispositifs se développer de façon radicale…

  Il y a maintenant un dialogue permanent entre magiciens et praticiens  travaillant dans le domaine du numérique qui a bouleversé la création des effets d’illusion,  que ce soit en réalité virtuelle ou en réalité augmentée, avec des personnages ou des objets sur un plateau. On se souvient encore de l’effet-surprise que provoqua l’apparition d’un hologramme remplaçant Jean-Luc Mélenchon lors d’une tournée électorale…

Dans Maîtrise de la distance, ubiquité et jeux avec le cadre, André Lange retrace le parcours qui des effets d’optique grâce à un miroir ou à une loupe. Et cela ira du tableau défini par Alberti puis aux effets de cadrage chez  Vermeer à l’écran de ciné puis à celui de la télévision il y a presque un siècle, à celui  de l’ordinateur et à l’image ainsi créée et lancée sur grand écran scénique…  Le grand moteur originel étant bien la mise en perspective d’un lieu ou d’un bâtiment, ou comment on est passé d’un univers à deux dimensions à tout un autre espace. L’auteur dans cet article très fouillé met en valeur l’emploi du miroirs magiques capables de modifier en profondeur la notion de réalité. Il rappelle justement l’essai bien connu que Walter Benjamin, L’Oeuvre d’art à l’époque de sa  reproductibilité, même s’il ne parle pas de la transmission des œuvres, ni de la radio ni de la télévision. Paul Valéry comme il le rappelle aussi avait-il sans doute mieux perçu l’importance de de la magie sonore puisqu’on pouvait déjà à son époque reproduire et conserver des sons. Ce qui n’était jamais arrivé dans l’histoire de l’humanité…  En fait c’est toute l’abolition de la distance  pour le son comme pour l’image qui va s’imposer rapidement. Avec comme autre conséquence de l’emploi des technologies numériques, la disparition de la contrainte de l’espace unique d’un écran  et l’échappée belle  du cadre, jusqu’aux images de synthèse diffuses par un casque. Ce qui est devenu monnaie courante  en quelques années. Et souligne l’auteur, les magiciens  ont vite compris tout l’intérêt qu’il pouvaient tirer des effets de réalité augmentée. Y compris en remettant au gout du jour l’effet de théâtre dans le théâtre ou de cinéma dans le le cinéma… un effet  qui remonte au XVI ème siècle! Le domaine chorégraphique semblant y échapper…Refrain connu: c’est (y compris en matière artistique) dans les vieilles casseroles qu’on fait les meilleures soupes. Cela dit, on peut se se demander -et c’est aussi une véritable question philosophique- jusqu’où ira ce développement technologique foudroyante.

Le très riche article qui suit L’Installation miroir comme mise en espace d’un entresort technologique signé Sophie Daste, de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs et de Karleen Groupierre, de l’Université Savoie Montblanc aborde de façon très technique la scénographie du dispositif miroir  qu’utilise bon nombre d’œuvres d’art actuelles avec des exemples très parlants d’effets d’illusion avec sonorisation spatiale. Les auteurs rappellent que le miroir, notamment en littérature: Lewis Carrroll, le sutio Disney, et plus récemment J.K. Rowling avec Harry Potter comme en art avec la galerie des Glaces, a toujours été un des éléments moteurs de l’illusion.

Roman Lalire, magicien et créateur d’images poétiques, parle très bien de l’association vidéo associée à la technologie. Il travaille avec des compagnies de théâtre pour créer une émotion magique. Grâce notamment à un outil comme l’iPod Touch qui lui permet de manipuler une image, de la grossir ou de la rétrécir. En fait l’auteur analyse très bien le rapport à l’image que nous avons tous avec ce que cela comporte de crédibilité, même si on sait très bien que c’est faux. Comme au théâtre, nous savons que l’assassinat auquel on assiste n’est pas réel mais nous avons envie d’y croire. Il nous souvient d’une de nos étudiantes que j’avais invitée à aller voir un Néron et qui s’est évanouie quand un flot de  sang a jailli du cou de Britannicus percé par le poignard de l’empereur…  

La magie  et la vidéo  donnent comme l’auteur le remarque,  la possibilité de passer très vite d’une réalité à une autre par plusieurs strates sans qu’on sache bien où on en est.  D’où une approche poétique quand on invente un tour de close up (magie de proximité) fondé sur la technologie. On ne peut citer tous les articles de ce vraiment très riche volume mais on retiendra celui très technique, de Chanhtthaboudtdy Somphour sur La Pensée magique des interfaces cerveau ordinateur: l’évolution de cette illusion dans l’art numérique. L’auteur  consacre une vingtaine de pages sur ces interfaces crées par l’art numérique à partir d’un casque. C’est un texte qui demande une certaine attention quand on ne fait partie de la paroisse électronique mais qui a le mérite d’ouvrir  un certain nombre de réflexions quand aux relations entre les ondes transmises par un cerveau humain  et la création d’une musique  comme chez Alvin Lucier.  Ou chez David Rosenbaum . ..
L’auteur commente très clairement l’instalation de Valéry Vermeulen qui propose à un spectateur de composer une performance son et  image grâce à ses émotions. Là il s’agit encore de “magie” mais à base d’interactivité virtuelle. Le tableau virtuel VAnité Interactive s’engage dit l’auteur dans une démarche proche de celle des vanités au XVII ème siècle. Avec une installation à base de crânes mettant en regard la vie et la mort sous un aspect artistique.
On va sans doute encore plus loin dans cette démarche, à laquelle Patrick Modiano l’écrivain de la mémoire personnelle ne serait sans doute pas insensible avec le travail de Fito Segrera qui propose de mettre en images les chutes d’attention qui symbolisent pour lui la perte d’un souvenir. Et grâce à des algorithmes, ces souvenirs sont ensuite rendus sous forme de fragments photographiques.

Ce livre de 240 pages est  parfois difficile d’accès et manque un peu d’illustrations mais quand même pas besoin d’être un spécialiste de la magie, il est à lire et à consulter. Et encore une fois tout à fait passionnant. Il ouvre la porte à un réflexion philosophique sur toutes les interactions possibles entre magie et art numérique, mais aussi sur la réalité virtuelle en général qui, il y a à peine une vingtaine d’années s’est vite invitée chez les créateurs d’illusion, voire dans notre quotidien. Et toutes les écoles d’art devraient mettre à la disposition de leurs élèves cet ouvrage passionnant.

 Philippe du Vignal

Editions Septentrion Collection arts du spectacle. 25 €.
 

  

Eclat-Centre national des arts de la rue et de l’espace public: Champ libre !

Eclat-Centre national des arts de la rue et de l’espace public: Champ libre !

 

Elevage par Les Animaux de la compagnie, codirection artistique et écriture de Xavier Nunez Lizama, mise en scène de Camille Lucas  (tout public à partir de dix ans)

 Les présentations: Eclat  est le nom officiel du festival d’Aurillac, un nom que personne ne connait vraiment… Et Champ Libre! s’appelait auparavant Les Préalables: des petites formes jouées gratuitement d’habitude avant le festival dans les villages aux noms poétiques comme entre autres Maurs, Marcolès, Salers, Cassaniouze, Sansac-de-Marmiesse, Saint-Mamet-la Salvetat, Arpajon-sur-Cère… situés près de la capitale du Cantal et où on trouve parfois de bonnes choses. Cette année,  corona virus oblige, le festival a été annulé et ce Champ libre! a lieu jusqu’au 28 août. Un spectacle théâtral dans les conditions sanitaires actuelles en France, c’est l’exception – comme on le sait tous les évènements ou presque ont été annulés- donc cela ne se refuse pas…

“Pour être sincère, dit Frédéric Rémy, le nouveau directeur du festival qui a succédé à Jean-Marie Songy, on n’a pas tergiversé longtemps. Bien sûr, on a posé un genou à terre et, bien sûr, il a fallu se relever. Mais assurément et aussi vite que possible, on est reparti de plus belle!” (…) “Sur les routes, les places et les jardins… dans les rues, les quartiers et les champs… Chez vous, chez nous, ou bien un peu plus loin… Champ libre! propose à chacun.e de retrouver la liberté d’aller et venir, de rejoindre des artistes,  rencontrer l’autre, les autres, et faire vibrer cette vie culturelle si fondamentale à notre époque.”

Visuel-Champ-Libre-Vignette-rvbCela se passait en cette fin d’après-midi sur l’herbe du stade, à Jussac, un village au Nord-Ouest d’Aurillac.  C’était la première création de cette compagnie franc-comtoise.  Avec trois musiciens issus du Conservatoire de Lyon: un cabrettiste, un violoniste et un contrebassiste aux têtes de sanglier, loup, et cerf. Et avec deux acteurs: Sébastien Olivier et Mélina Prost.
C’est l’histoire de Jacques, un agriculteur et de sa jeune femme qui ont vécu une tragédie: ils sont ruinés après que leur étable et leur troupeau sont partis en flammes. Arrive alors le frère de Jacques qu’on n’avait pas vu depuis longtemps. A Paris, il est devenu un présentateur de télé connu et il va proposer à son frère et à sa belle-sœur de les faire passer dans son émission pour les aider à trouver les moyens de reconstruire leur exploitation. Ils discutent sans fin autour d’une grande table où il y a un gros tas de farine et trois pommes, pour faire une tarte… La fable se terminera par un chant collectif et ensuite par un petit bal avec le public. “Un drame rural qui se joue dans les champs où l’on convoque la condition humaine et les musiques traditionnelles du Centre-France, dit le metteur en scène”.

Et cela donne quoi? D’abord les compliments: qualité des masques d’animaux conçus par Yvan Bougnoux, qualité aussi des musiques. Et excellentes diction et gestualité des interprètes surtout Mélina Prost. Et il y a quelques belles images… Mais il y a un mais et même plusieurs!  Le texte est souvent indigent, pas crédible un instant avec un scénario sur un thème rebattu et ici mal traité: la vie très dure des exploitants agricoles victimes du capitalisme et des fabricants d’engrais chimiques, comme de la bétonnisation à outrance des terres les plus fertiles et enfin du manque de soutien des gouvernements successifs… Mais ici, le texte part dans tous les sens! Bien bavard avec de longs monologues vaguement teintés de Bertolt Brecht et de Valère Novarina, et avec des répliques de théâtre de boulevard! Sans doute au second degré mais rejoignant vite le premier… Du genre: “Vous reprendrez bien une part de désert.” Ou : “La banquise, cela me laisse de glace.” Ah! Ah! Ah! … Surtout en plein air, cela tombe à plat. Et ce pauvre texte aux allures de mauvais essai d’élève de khâgne,  et de vague théâtre d’agit-prop, n’en finit pas de finir,  alors qu’il dure seulement soixante dix-minutes… 

Le théâtre, dit de rue ou de plein air, est fondé, comme celui de salle, sur des règles précises, entre autres: un excellent rapport scène/public. Ce qui n’était pas le cas sur ce stade avec des spectateurs assis sur l’herbe, plus ou moins éloignés les uns des autres, les uns masqués et les autres pas. Comprenne qui pourra… Alors qu’il y avait des gradins où on aurait pu loger les quelque deux cent personnes présentes, tout en observant les fameuses distanciations sociales. Ce qui aurait déjà amélioré un peu les choses.

Les bons moments sont  ceux où les musiciens jouent sur une estrade placée devant un grand châssis qui, à la fin, s’abattra en découvrant un tracteur… Un effet imaginé par le grand Jean-Luc Lagarce mais ensuite copié jusqu’à plus soif et qu’on aurait pu nous épargner. Mais bon… soyons indulgents, c’est une première mise en scène! Ici, le plus grave défaut reste le manque de relation entre la musique des trois instrumentistes et le jeu des acteurs. Et le travail de mise en scène souffre d’un bien mauvais rapport espace-temps. Peut-être le spectacle, une fois retravaillé en profondeur, fonctionnerait-il mieux en salle que sur l’herbe verte d’un stade. Le plein air exige une sacrée maîtrise du jeu en plein air…

Alors, que faire après cette série de quatre premières représentations? D’abord resserrer au maximum le texte existant -quarante-cinq minutes suffiraient amplement- et lui donner enfin une  véritable crédibilité. Recitons, encore et toujours, Alfred Hitchkock: “Un bon film,  c’est premièrement un bon scénario, deuxièmement, un bon scénario et troisièmement, un bon scénario.”

 Il faudrait aussi revoir la mise en scène, avec cette fois un rythme et une progression efficaces. Désolé, ici, on est encore loin du compte! Franc-Comtois, encore un effort, et même un gros effort, comme aurait dit ou presque le marquis de Sade et demandez conseil à Hervée de Lafond et Jacques Livchine, co-directeurs du Théâtre de l’Unité et grands maîtres ès théâtre de rue et de tréteaux…En matière de gestion de temps et d’espace, ils ont acquis une expérience incomparable. Ce qui fait la force de leur dernier spectacle, La Nuit unique, créé il y a deux ans au festival d’Aurillac (voir Le Théâtre du Blog). Il dure effectivement toute une nuit avec un douzaine de comédiens-chanteurs, chaque spectateur étant installé dans un lit ou un gros fauteuil. C’est une petite merveille d’intelligence scénique, qu’il soit joué en plein air comme dernièrement à Pornichet, ou dans une salle…
Bien entendu, nous vous rendrons compte dans la mesure du possible des prochaines créations de Champ libre!

 Philippe du Vignal

Spectacle vu le 16 août, à Jussac (Cantal).
éclat@aurillac.net. T.: 04 71 43 43 70.

 

     

Entretien avec Matéo Chichacki, directeur du festival de Villerville

Entretien avec Matéo Chichacki, directeur du festival de Villerville

 -Alain Desnot qui a créé et dirigé ce festival pendant six ans, a souhaité passer la main et vous a choisi  pour lui succéder. Fait exceptionnel, vous êtes nommé directeur à seulement vingt-trois ans…

 -C’est étrange mais, j’ai par la force des choses, toujours travaillé comme acteur avec des gens plus âgés que moi. Et sans difficulté. C’est un « petit » festival qui se déroule dans un village mais cela implique comme ailleurs  des responsabilités administratives et artistiques. Je demande régulièrement conseil à Alain mais il a choisi cette année de ne pas venir pour qu’il n’y ait pas d’interférences. En raison de la crise sanitaire actuelle, ce sera une édition limitée; j’ai voulu qu’elle ait quand même lieu mais cette fois, sur un seul site: l’ancien garage.

Photo X

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Ce sera sur le plan de la programmation plus facile à gérer pour le jeune directeur que je suis. Et j’ai mis l’accent sur des auteurs contemporains. Restent les contraintes d’ordre sanitaire qui ne sont pas toujours simples à gérer: distanciation physique, mise en place de parcours fléchés avec flacons de gel hydro-alcoolique, billetterie et contrôle des entrées adaptés, réservation par internet avec quand même un petit quota de places à garder. Mais bon, nous n’avons pas de salle de 300 places et Un festival à Villerville c’est une petite manifestation. Le Nouveau Théâtre Populaire près d’Angers, lui,  accueille 1.500 personnes par jour pendant dix jours ! Mais question jauge, ce n’est pas nous qui décidons et cela sera réglé au dernier moment. C’est cela le plus inquiétant…

Comme il a fallu en termes  budgétaires resserrer les boulons, j’ai décidé de pas faire appel à un traiteur et un cuisinier préparera, avec de nombreux bénévoles, les repas pour les artistes, les techniciens et le personnel d’accueil. Et il y aura une buvette pour le public. Je voudrais que le festival ait une dimension plus ludique et attire davantage de jeunes; l’an prochain, si tout va bien, on mettra en place à leur intention un camping à bas prix.
Toujours dans un souci d’économie, nous avons pu nous faire prêter des logements pour héberger les artistes et négocier des contrats  avec des gîtes ruraux. Et l’Hôtel Bellevue, qui nous consent des prix, restera notre partenaire habituel. Ce sont des problèmes d’intendance mais on sait qu’ils sont capitaux dans la bonne gestion d’un festival si l’on veut mettre toutes les chances de son côté. Merci au passage à la municipalité de ce village qui nous soutient. Comme la Région Normandie et le Département du Calvados.  La D.R.A.C. ne le peut pas car je n’emploie pas assez de professionnels: ici la directrice technique est la seule rémunérée. Et moi-même, je ne pourrais pas me payer cette année. Et j’ai juste une jeune administratrice qui, elle non plus, n’est pas  rémunérée mais juste défrayée.

-Autant  dire que vous êtes un peu sur le fil du rasoir… Comment réussissez-vous à faire en sorte que cela puisse quand même fonctionner ?

-Je dois vous avouer que ce n’est pas facile tous les jours, notamment quand il faut cautionner le matériel qu’un grand théâtre nous prête, quand il faut organiser au mieux le transport du dit matériel depuis Paris. Ou quand on dirige toute une équipe de bénévoles… Mais bon, à une quinzaine de jours de la première, tout est dans l’axe et j’ai heureusement avec moi des bénévoles qui sont très motivés…

-Et pour en revenir au programme de cette septième édition hors-normes?

-J’ai essayé dans la mesure du possible de diversifier les choses. Avec des acteurs et metteurs en scène reconnus qui sont déjà venus les années passées à Villerville: ainsi  Sylvie Orcier et Patrick Pineau, créeront Black March, une pièce inédite de Claire Barrabès.Théo Askolovitch avec son équipe, met en scène la pièce bien connue de Fausto Paravidino, La Maladie de la famille M. Et Tigran Mekhitarian réalisera un  Dom Juan de Molière modernisé. Sacha Ribeiro, avec sa compagnie Courir à la Catastrophe mettra en scène Œuvrer son cri une pièce qu’il a conçue. Et je mettrai en scène Le Monte-Plats d’Harold Pinter. il y aura aussi des lectures de textes contemporains, une performance et deux concerts les vendredi et samedi. Et l’an prochain, je souhaiterais qu’il y ait une majorité de spectacles créés in situ. C’est une des marques de fabrique de ce festival….

Philippe du Vignal

 Le festival de Villerville aura lieu du  27 au 30 août.
Réservations à partir du 18 août : par mail (à privilégier) et au  06 71 62 21 57. Et sur place au Garage, 10 rue du Général Leclerc, du 24 au 26 août de 14 h à 19 h et du 27 au 30 août de 10 h à 22 h.

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Les Folles échappées des fous de la falaise

Fous de la FalaiseokéLes Folles échappées des fous de la falaise

Quand restent juste quelques festivals et fêtes de villages, toute l’équipe de la Franc-Comtoise de Rue, qui regroupe  entre autres, les compagnies de la région comme entre autres: Atelier 6B, Bilbobasso, BoxOffice, La Carotte, Entre Terre et Ciel, Equinoctis, Gravitation, Graines de vie, Groupe ToNNe, Les Chauds du Chœur, Les Urbaindigènes, Le Pocket Théâtre, Le Pudding Théâtre, Le Ring Théâtre, Rubato, Simia, Le Théâtre de l’Unité, Le Théâtre Group… C’était sans doute le moment pour elles «d’inventer et de nous rassembler pour échanger, festoyer et envisager l’avenir ensemble ».

Plusieurs compagnies de Franche-Comté s’étaient réunies il y a quelques semaines aux bords du Doubs pour établir un acte radical et poétique de résistance avec La Conjuration de Granvelle (voir Le Théâtre du Blog). Pour Christophe Châtelain, acteur et «metteur en rue», «tout le monde trouve des façons de résister. Il faut profiter de ce moment pour rassembler les intermittents de Franche-Comté, apporter de la poésie et de la beauté. Il faut convoquer tout le monde pour s’emparer à nouveau du dehors et sortir notre épingle du jeu maintenant.

Stéphanie Ruffier, professeur de lettres et spécialiste du théâtre de rue, est l’une des principales animatrices de cette grande opération : «Il y a deux objectifs pour ces compagnies réunies en collectif dans un esprit de lenteur décroissance, proximité, relocalisation, esprit de famille convivialité et théâtre populaire. Nous avons d’abord imaginé une tournée locale passant par les petites routes et s’arrêtant dans une vingtaine de villages pour de courts spectacles. Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond, prendra en charge la partie artistique de cette odyssée familiale qu’on souhaiterait voir au plus proche des habitants du Jura. Le but est aussi de valoriser le savoir-faire des arts de la rue pour créer un moment collectif d’échange et de partage. »

« Et à la fin août, ces Echappées seront comme une «transhumance » d’une cinquantaine d’artistes dans le Jura rural. Avec six équipes itinérantes. Les unes avec des ânes, les autres avec des vélos et/ou des mobylettes, en camping-car ou encore à pied. Elles offriront chaque soir un spectacle gratuit dans des villages. Le budget de l’ordre de 50.000 € étant alimenté, entre autres, par la D.R.A.C. qui a répondu favorablement à la demande de la Franc-Comtoise.  Mais il y aura aussi un second volet : la célébration de ce moment unique qu’a été La Falaise des fous en hommage à Michel Crespin, fondateur du festival d’Aurillac mort il y a six ans et qui, en 1980, créa cet événement au bord du lac de Chalain (Jura). Chaque équipe développera son univers propre avec théâtre de rue, danse, marionnettes, récit, mais aussi, chœurs, fanfare… »

Ainsi la compagnie L’oCCasion soit une vingtaine d’artistes et technicien se déplaceront à vélo:  « L’idée ici n’étant pas de produire chaque soir un spectacle bien huilé, avec tous les codes d’un projet professionnel, mais de nourrir une écriture par le chemin parcouru la journée. Pour créer un cabaret semi-improvisé : numéros, chansons ou autres préparés en amont et alternant avec des scènes ébauchées le soir à partir d’une collecte d’ impressions, incidents.  Histoires sans frein serait une sorte de carnet de voyage théâtral.  Les étapes : Mesnay, Besain, Crotenay, Pillemoine, Ménetrux-en-Joux avec arrrivée à Chalain.

 Box Office, elle,  viendra du Jura suisse en fourgonnette avec Little Nemo  un spectacle de marionnettes imaginé par David Eichenberger pour  l’image et par Elise Perrin pour le son. Ils mêlent paysages réels et personnages de Little Nemo in Slumberland, la fameuse B D de Winsor Mc Cay. Jeu d’ombres chinoises et création sonore unique in situ, pour inviter le public à voyager dans le subconscient de Nemo, un enfant qui, rêve après rêve, s’aventure dans le monde fabuleux de Slumberland. A  cette occasion, la compagnie Box Office lance les trois premiers épisodes de la série. Grâce à un dispositif optique, les personnages du subconscient de Nemo viendront se superposer aux paysages traversés : la Chaux-de-Fonds, les chutes du Saut du Doubs et les bords du lac de Chalain. Un rêve différent choisi et mis en scène à chaque escale, en fonction du lieu. Avec textes, chants  et bruitages, beat box, flûte traversière… Les étapes : La Chaux-de-Fonds, Le Saut du Doubs, Mesnay et Chalain. »

« Toutes les compagnies se dirigeront vers le Belvédère de Fontenu surplombant le lac de Chalain. Avec une grande fête finale le vendredi 28 août en fin de journée, où «sera décidé tous ensemble ce qui sera fait le lendemain samedi 29 et comment. Ce sera plutôt sur deux hectares de prés que nous avons loués, une journée de célébration, rituels et discussions. Pas un nouveau festival, mais plutôt une rencontre professionnelle autogérée, avec des actes artistiques symboliques, des temps forts, des moments de parole… Et l’occasion de faire le bilan de quarante dernières années de théâtre de rue. Un mot d’ordre : autonomie et créativité. Avec une organisation minimale : un ou deux chapiteaux, des toilettes sèches, une buvette, un peu d’électricité… Et bien entendu, dans le respect absolu des mesures sanitaires actuelles. »

Philippe du Vignal

Les Echappées du 24 au 27 août, dans les villages du Jura.

Pour ceux qui ont participé à la Falaise des Fous en 1980, merci de joindre Jacques Livchine, co-directeur du Théâtre de l’Unité avec Hervée de Lafond, qui prépare un rituel secret pour la soirée du 28 août.

Propositions et questions : lesfousdelafalaise@gmail.com.

 

Le festival Humour et Eau salée à Saint-Georges-de-Didonne

 Le festival Humour et Eau salée à Saint-Georges-de-Didonne

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 Maintenir un festival contre vents et marées dans les conditions sanitaires actuelles et rassembler un public hétérogène dans cette station balnéaire qui jouxte Royan, reste un pari. Ici, on trouve aussi bien des touristes que des habitants de cette petite ville et des environs, qui bénéficient par ailleurs d’une programmation de spectacles et de films sur toute l’année…

Renouveler le répertoire d’une manifestation créée en 1986, avec une forte exigence artistique et la volonté de présenter l’humour sous toutes ses facettes: grinçant, décalé, poétique, voire irrévérencieux, tient de la gageure. Denis Lecat qui a repris les rênes de ce festival il y quatre ans  (voir Le Théâtre du Blog) et son équipe de dix permanents et de cinquante bénévoles, peuvent être satisfaits:  le public de petits et grands, était au rendez-vous, tous respectueux des gestes-barrière.

Les artistes étaient heureux de pouvoir enfin se produire après des mois d’absence et pour certains, une unique fois cet été!  Comme le chanteur Frédéric Fromet, la compagnie Le Plus Petit Espace Possible ou le collectif Gonzo.

Le programme du festival, à la hauteur des ambitions du directeur, nous a fait découvrir dans la rue comme sur une scène installée dans le stade municipal, de bons spectacles, déclinant les thèmatiques croisées   »musique et bricolage ».

Sur ce thème, un atelier d’écriture, conduit par Julien Barre,  a permis à des spectateurs de présenter une joute oratoire conçue en trois jours : du bel ouvrage compte-tenu du temps imparti. Avec une initiation à la poésie slamée qui donnera à certains l’envie de continuer…

 Delinus 03 une compagnie néerlandaise, a baladé son mini-minibus tout au long de la plage et sur les places, sans vraiment d’horaire fixe. Deux grands gaillards offraient aux spectateurs gagnants à un jeu, un petit tour dans leur minuscule véhicule mais cette année, distanciation oblige, avec deux personnes au lieu des sept qui pouvaient s’y entasser!

 Skryf et Blom

Plus poétique, Gijs van Bon, lui aussi néerlandais, a tracé des phrases de grands auteurs à savourer (Skryf) ou  des fleurs (Blom) à colorier sur le bitume, avec une étrange imprimante géante… déroulant une singulière tapisserie sur le front de mer.

La Fanfare d’occasion

La compagnie le Plus Petit Espace Possible a donné, elle, une aubade jazzy sur la place de la Résistance, utilisant le mobilier urbain comme caisse de résonance : boîte à livres, poubelles et sonnettes de vélo… Tout était bon pour accompagner les accents à la Carla Bley du  saxophone, du trombone et du tuba, tandis qu’une danseuse espiègle incitait les badauds à la rejoindre pour une valse lente…

 Mobylette par la compagnie le Plus Petit Espace Possible

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Photo JL Verdier

Les trois actrices ont exploré leur coffre à jouets et leur batterie de cuisine pour ce spectacle musical avec un tuba, quatre-vingt trois objets et des instruments à vent ou à percussion de fortune.  Sur cette arche de Noé modèle réduit, les pingouins, chassés de leur banquise devenue liquide,  prennent un petit train à vapeur, des oiseaux miniatures se bagarrent à coup de sifflet, un entonnoir abouché à un tube devient la flûte d’un charmeur de serpent ; un lapin et des poissons rejoignent ce bestiaire sonore où tout accessoire se transforme en trouvaille poétique pour quarante minutes de bonheur théâtral…

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Mon Grand-Oncle de Sebastian Lazennec

 Mon Grand-Oncle de et par Sébastian Lazennec  du Groupe Déjà

 L’auteur-interprète nous invite chez son grand-oncle, récemment décédé. Il doit, selon les dernières volontés de l’aïeul, ouvrir son testament en présence de ses amis. Éclopé, le cheveux gras, la mine triste, visiblement le neveu n’en a pas : aux spectateurs d’en tenir lieu. Une odeur de renfermé nous saisit dans le repaire du défunt, amoureux de la montagne et obsédé des chaussures… Le comédien fait revivre son parent et le drame familial commun à travers les trophées qui peuplent cet antre sombre et sinistre. Une drôle et émouvante évocation d’une absence … Et la révélation d’un artiste insolite.

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Constance Photo X

Pot pourri de et par Constance

 La fantaisiste, connue pour ses saillies sur France-Inter, interprète ici une série de portraits féminins. « Quand j’enfile un costume  -j’adore ce mot enfiler- je peux devenir tous les gens. » En bourgeoise bcbg, intello snobinarde, petite fille perverse, mère homophobe et culpabilisante, bonne sœur vouant un culte  «inébranlable » au saint pénis, ou infirmière scolaire hyper-sexy elle se permet les pires blagues salaces.

Cet humour, décalé dans la bouche de cette jeune femme et dégoisé avec brio décoiffe jusqu’au public le plus coincé. Si certains sketches sont moins bien écrits que d’autres ou frisent parfois le vulgaire on ne peut denier à Constance un talent de comédienne, habile à épingler ses personnages. Mais on n’arrive pas à trouver une ligne directrice dans cette enfilade de numéros de bric et de broc.

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Paul Staïcu

 Une Vie de pianiste de Paul Staïcu, mise en scène d’Agnès Boury

 Né d’une famille de grands interprètes, le jeune virtuose quitte sa Roumanie natale pour l’Europe de la liberté. Évasion rocambolesque qui l’amène à gagner sa vie dans des pianos-bars, avant d’entrer au Conservatoire National à Paris… Dans cette autobiographie musicale, il nous raconte avec ses mots et sur son clavier, ses études à l’école de musique de Bucarest, sous la dictature de Ceausescu, où l’on bûchait d’arrache-pied les classiques. Mais on écoutait aussi en douce le jazz -bien sûr interdit-  sur la radio clandestine Free Europe. Paul Staïcu accompagne son récit d’ exercices de style au piano, à la fois époustouflants et drôles.

Il en profite pour inciter les spectateurs à jouer de la musique, surtout ceux qui avaient commencé et qui ont abandonné. Le monde est rempli, dit-il, de musiciens amateurs : d’après un sondage de l’institut B.V.A., ils seraient en France 56 % à «rêver de piano » et 37 % à être passés à l’acte. Quant à avoir persévéré… Tous instruments confondus, ils ne sont que 10 % en activité… Et bien peu sans doute à atteindre jamais le niveau de cet artiste. Avec l’humour en prime. Mélomane ou pas, on apprécie cette Vie de pianiste. Une belle découverte.

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Les Cabanes photo JL Verdier

 Les Cabanes par le collectif Gonzo

 Dans le style musique et bricolage, cette « ballade en stéréo et tôles ondulées » remplit le contrat.  Dans leur cabane en bambous et  en ferraille, un poète et ses deux acolytes nous invitent à un concert joué sur des instruments construits à partir d’objets recyclés. Eric Pelletier est le plus bricoleur du trio et invente de drôles de machines à partir d’éléments trouvés à la déchetterie de Parthenay (Deux-Sèvres) où le collectif Gonzo a élu domicile. Pour les percussions : bouteilles, bidons, casseroles et couvercles prennent des allures de batterie… Une boîte de cigares ancienne devient une guitare et, dans une valise, un petit piano d’enfant converti en boîte à musique et relayé par un mécanisme d’imprimante,  actionne des touches frappant des casseroles… Il y a aussi des gags visuels : un diable sort d’une caisse,  tandis que le poète raconte une fable rurale. Petit Eden,  cette cabane dans les bois façon Walden invôté à des sons et des textes bucoliques, mais on pense à ceux qui, « dans de drôles de cahutes, incrustés au béton des ponts, sont les urbains précaires d’une « condition humaine bafouée,  évoqués dans la dernière chanson de Laurent Baudouin. Une sorte d’art brut musical très réussi.

 D’autres spectacles ont fait le plein, comme ce Concert hydrophonique, une création de la compagnie les Cubiténistes. Avec des récipients en tout genre, manipulés pour faire circuler de l’eau dans des centaines de tubes et tuyaux. Un assemblage de quarante-cinq instruments  : clepsydres, compresseurs, machine à bulles …, deux cents mètres de tuyaux, trois cents de câbles et quarante litres d’eau. Le tout pour créer une symphonie aquatique. On se croirait dans la soute d’un sous-marin. En clôture de festival, Frédéric Fromet, connu pour sa participation à Par Jupiter sur France-Inter, fait entendre de nouvelles chansons, écrites pendant le confinement… à la fois poétiques et polémiques…

Thème de la prochaine édition de ce festival : «Danse et Sauve ta planète ». la chorégraphe Agnès Pelletier en sera l’artiste associée. En attendant, Denis Lecat ouvrira sa prochaine saison culturelle avec une quarantaine de spectacles, au Relais de la Côte de beauté à Saint-Georges-de-Didonne (276 places)  et à la salle multiculturelle de Breuillet (300 places). Il programme aussi plus d’une centaine de films au Relais, salle Jacques Villeret comme au cinéma Le Cristal à Ronce-Les-Bains. Il a aussi créé un festival de cinéma Jeune Public, « Les P’tits devant l’écran ! »

Denis Lecat développe toutes ces actions au sein de l’association Créa (nom local de l’esturgeon) et envisage, grâce notamment au soutien de la nouvelle municipalité, de mener d’autres projets culturels et pédagogiques sur ce territoire qui verrait ainsi son image renforcée par une offre culturelle de grande qualité. 

 Mireille Davidovici

Le festival Humour et Eau salée a eu lieu du 1er au 7 août.

Association Créa, 136 boulevard de la Côte de Beauté, Saint-Georges-de-Didonne (Charente-Maritime). T. : 05 46 06 87 98.

 Une Vie de pianiste, Studio Hébertot, Paris, du 3 septembre au 27 octobre. www.uneviedepianiste.com

Mobylette et la Fanfare d’occasion : lepluspetitespaceposible.com

Mon Grand-Oncle, Groupe déjà : www.groupedeja.com

Les Cabanes : collectifgonzo@collectifgonzo.fr

Constance/Pot pourri  : www.constance-officiel.fr

Fredéric Fromet chante l’amour : www.fredericfromet.fr

Concert hydrophonique : www.cubiteniste.com

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