On prend le ciel et on le coud avec la terre , autour de l’œuvre de Christian Bobin, conception et mise en scène de Yan Allegret

 

Festival d’Avignon Off

On prend le ciel et on le coud avec la terre , autour de l’œuvre de Christian Bobin, conception et mise en scène de Yan Allegret

351976A3-1046-49CF-9655-FCB338614427« J’ai choisi d’aborder l’écriture de Christian Bobin, de façon panoramique, en puisant dans une dizaine de livres différents», écrit Yan Allegret.   Avec le musicien Yann Féry, il butine avec gourmandise dans la prose simple, limpide mais toute en sagesse de l’écrivain, avec des extraits de La Part manquante, Mozart de la pluie ou L’homme joie , et Lettre oubliée entre deux pages

On pénètre avec lui dans la « chambre d’écriture » de l’auteur et l’on partage, de séquence en séquence, son regard aigu sur le monde et les gens. Une jeune mère à l’enfant, rencontrée à la gare de Lyon-Part- Dieu devient une icône de la solitude des femmes, « elle se donne en pâture à son petit », avec son pendant, celle des hommes : « Les enfants naissent de femmes, les femmes naissent des femmes. (…) Il reste aux hommes le travail (..) les guerres ».  
Plus loin, il est question de clefs d’or mais «Il n’y a pas de porte ou bien, elle est ouverte depuis longtemps… ». Et souvent de la «sagesse éblouie de l’enfance ». Lui-même auteur, le comédien et metteur en scène nous amène vers une plus grande intimité avec Christian Bobin, jusqu’à la source de son écriture : «Depuis l’enfance,  je suis en pourparlers avec moi-même. Pour continuer à me parler, j’ai commencé d’écrire ».  
Un bouquet de mariée orne la chapelle du Théâtre des halles :  les âges de la vie défilent, de l’enfance à la mort, sous la plume de Christian Bobin,  habitée avec ferveur par Yan Allegret. Même s’il a parfois du mal à trouver sa place dans la salle et sur le plateau exigus, Yann Féry l’accompagne de susurrements, de bruits discrets  ou de quelques accords de guitare : un univers sonore apaisé…

Ce spectacle de cinquante minutes offre une entrée dans une œuvre qui,  depuis Lettre pourpre (1977) jusqu’à Ressusciter (2001) et Noireclaire (2015) trace une route singulière dans le paysage littéraire français.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 29 juillet à 22 heures 30, Théâtre des Halles, rue du Roi René, Avignon. T. 04 90 85 02 38.

La plupart des livres de Christian Bobin sont publiés aux éditions Gallimard.


Archive de l'auteur

Summerless, texte et mise en scène d’Amir Reza Koohestani, (en persan, surtitré en français)

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Festival d’Avignon

Summerless, texte et mise en scène d’Amir Reza Koohestani, (en persan surtitré en français)

Après Timeloss, au Théâtre de la Bastille à Paris en 2014, que nous avions beaucoup apprécié, et  Hearing, moins convaincant (voir Le Théâtre du Blog), cette création du metteur en scène iranien situe l’action comme dans son précédent spectacle, dans une école mais cette fois une école primaire privée.

 Un tourniquet trône au milieu de la cour. Sur les murs, des dessins colorés d’enfants défilent… Un artiste peintre également professeur de dessin, recouvre d’une vaste fresque, les slogans célébrant les martyrs de la dernière guerre. Il a été engagé par sa femme, la surveillante  générale, qu’il vient de quitter pour d’obscures raisons .

Une mère d’élève vient chaque jour chercher Tobi, sa fillette de sept ans, à la sortie des cours et se comporte en inquisitrice. Un chassé-croisé s’instaure entre les trois personnages : crise de couple, reproches voilés de la mère sur un enseignement coûteux mais médiocre. Insidieusement, on questionne la présence de l’homme dans cette école de filles. Et il apparaît que la petite Tobi s’est entichée de son professeur de dessin, jusqu’à  fuguer pour le retrouver. On apprend aussi que la femme du peintre est enceinte, et que l’école, située dans une zone commerciale, va être vendue…

 Au fil des mois, de la rentrée de septembre au printemps, les dessous de cette étrange  histoire se dévoilent à l’instar de cette fresque dont le peintre n’arrive pas à couvrir les inscriptions sous-jacentes. L’action scénique est relayée par les images des personnages filmés en direct, qui viennent se superposer à la  peinture qui se délite.

Pour finir, l’image de la fillette apparaît sur l’écran, et elle vient dialoguer avec le couple d’enseignants, sa voix transitant par le corps de sa mère… Regard d’une enfant, sur ce monde d’adulte…

 Le titre : Summerless (Privé d’été) renvoie à l’obligation des écoles de rester ouvertes pendant les vacances estivales pour récolter des fonds et permettre aux maîtres d’arrondir leurs faibles revenus. L’auteur vise aussi le désengagement de l’Etat vis-à-vis du système scolaire, alors que la Constitution proclame la gratuité de l’enseignement. Mais Amir Reza Koohestani ne parle jamais politique dans son travail. Il préfère emprunter la voix métaphorique chère à la poésie persane, et aborder les questions de société par l’intime. Ici, l’échec du système va de pair avec les fiascos individuels et le pourrissement des relations. Il n’y a pas de traitement psychologique des personnages, des types sociaux pris dans l’engrenage d’une intrigue qui leur échappe. D’où une certaine dureté dans le jeu de Mona Ahmadi, Saeid Changizian et Leyli Rashidi.

Amir Reza Koohestani a créé le Mehr Theatre Group à Téhéran et, de création en création, il a su imposer son style, rompant avec le naturalisme de la tradition théâtrale iranienne. Dans Summerless, déroutant et parfois un peu bavard, il ose aborder avec tact des questions délicates, mais il faudrait sans doute pouvoir mieux lire entre les lignes pour en apprécier les subtilités…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 14 juillet à la Chartreuse de Villeneuve-Lès-Avignon ( Gard).

Du 30 juillet au 14 août, Iranshahr Theatre, Téhéran (Iran). Du 6 au 8 septembre, La Bâtie, Festival de Genève (Suisse). Les  26 et 27 septembre, Künstlerhaus Mousonturm, Francfort (Allemagne). Du 22 au 24 novembre, Théâtre national de Bretagne, Rennes ; les 28 et 29 novembre, de Singel, Anvers (Belgique). Les  11 et 12 janvier, Festival Les Vagamondes, Thann. Les 16 et 17 janvier, Kaserne, Bâle (Suisse)  et les 19 et 20 janvier, Théâtre populaire romand, La Chaux-de-Fonds (Suisse).

 

 

Pas Pleurer de Lydie Salvayre, adaptation et mise en scène de Denis Laujol

Pas Pleurer de Lydie Salvayre, adaptation et mise en scène de Denis Laujol

8B3B0F07-85D1-44E8-8C84-AFB46093332E  C’est l’histoire de la mère de l’auteure, Montserrat  (Montse), plongée  à quinze ans dans la guerre civile espagnole, à l’été 1936. Nonagénaire à présent, victime de troubles de mémoire, elle a oublié sa vie, sauf cette courte période où un vent de liberté a soufflé sur elle. Elle a vécu une aventure collective politique avec  l’invention de la révolution sociale et autogestionnaire, faite par des anarcho-syndicalistes engagés, issus des villes et des campagnes. Ils brandissaient le drapeau d’une Espagne en rouge et noir, mouvement dont se réclame le frère aîné de Montse et ses amis, la plupart travailleurs agricoles.

 Le spectacle s’articule à partir de deux voix entrelacées, deux conscience parallèles.  Celle révoltée, de Georges Bernanos, témoin direct de cette guerre civile; il dénonce la terreur exercée par les Nationaux, avec la bénédiction de l’Eglise, contre les « mauvais pauvres». Son pamphlet Les Grands Cimetières sous la lune (1938) heurtera même son propre camp, la droite catholique française et européenne. Sur l’île de Majorque, il a assisté, horrifié, aux massacres de paysans républicains par les Franquistes dont la violence répressive est notoire. La voix off suggestive d’Alexandre Trocki prend en charge la parole mélancolique de Georges Bernanos et sur le mur au lointain, s’animent en fondus-enchaînés les images-vidéo de Lionel Ravira, un film de tableaux conçus par Olivier Wiame, lui-même inspiré par les maîtres de la peinture catalane, Tàpies et Miro, pour s’en éloigner ensuite.

Il y a aussi la voix et le corps de Montse, interprétée par l’enthousiaste et malicieuse Marie-Aurore d’Awans, prix 2017 de la Critique du meilleur espoir féminin pour Pas pleurer, au Théâtre de Poche de Bruxelles. Dans une langue savoureuse et expressive, le fragnol, mélange de français et d’espagnol parlé par la mère de l’auteure, réfugiée en France depuis des années.

 La comédienne, catalane d’origine, parle le français, l’espagnol et le catalan. Energie, fougue, humour et idéalisme, elle est cette jeune paysanne, silencieuse qui prend de l’assurance, et qui finira par rejoindre Barcelone et son rêve politique. Elle quitte donc sa campagne pour cette ville révolutionnaire, et est toute étonnée quand elle voit des femmes qui ne sont pas prostituées, vêtues d’un pantalon et fumant dans la rue…

 L’actrice joue la fille mais aussi sa mère, à qui elle offre des anisettes, laquelle est heureuse de narrer les éblouissements de sa vie : «J’écoute ma mère et je me demande… Ses rêves se sont-ils dissous (sont-ils tombés au fond d’elle-même comme ces particules qui se déposent au fond d’un verre ?) Ou bien un feu-follet brûle-t-il encore au fond de son vieux cœur, comme il me plaît infiniment de le croire ? Les braises encore tièdes de ce mois d’août 36 où l’argent fut brûlé comme on brûle l’ordure… »

 Rêve d’une société égalitaire où l’argent-roi est déchu, comme un tyran abusif. La foi en un monde meilleur déclenche une énergie vitale chez la mère. La comédienne, reprend avec rage et talent les leitmotivs de Malena Sardi, à la guitare et à l’archet.

Un beau spectacle théâtral et musical où l’artiste déclame,  d’un personnage à l’autre,  et des années de la Guerre d’Espagne aux nôtres, strictement contemporaines, le récit d’un cycle qui laisse se dessiner des lendemains qui chantent…

 Véronique Hotte

 Théâtre des Doms, 1 bis rue des Escaliers Sainte-Anne, Avignon, jusqu’au 26 juillet, à 14h30. T. : 04 90 14 07 99

 Le texte est édité aux éditions du Seuil/Points. 

Love and Money de Dennis Kelly, mise en scène de Myriam Muller

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Love and Money  de Dennis Kelly, mise en scène de Myriam Muller

C’est l’histoire de David qui vit à Londres et qui envoie régulièrement des mails à Sandrine, une jeune Française qu’il a rencontré à un congrès et avec laquelle il a passé une nuit.  Il lui avoue qu’avant, dans une autre vie,  il a été professeur de lettres et qu’il était marié avec Jess qu’il aimait d’un grand amour. Mais saisie d’une envie permanente de consommation elle achetait ce qui lui faisait plaisir et cumulait les dettes. Pour les rembourser, David avait trouvé un autre travail mieux rémunéré. Hélas, les choses ne vont pas se passer comme prévu. «Tu vas souffrir pour gagner de l’argent» lui dit Val, une ex-amie de David, directrice d’une boîte de télécoms. L’une des femmes de cette galerie de personnages actuels que veut nous montrer Dennys Kelly. Pas très attachants, comme indifférents, on l’aura deviné, et incapables de la moindre empathie envers leurs collègues de travail.

Dennis Kelly montre avec une rare causticité, comment un couple en crise va partir en vrille dans une société où l’argent prime et où les femmes comme les hommes ont perdu tout repère. Le fric et l’amour : une association des plus bancales et qui en  a broyé plus d’un. Et Jess finira par se suicider. On peut penser à cette critique virulente de la société suédoise à laquelle se livrait Stieg Larsson dans son fameux Millenium quand l’argent n’est plus un moyen d’échange commercial mais devient l’élément-clé d’un système complexe de marchés boursiers planétaires. Avec une énergie considérable dépensée pour accumuler des richesses et vivre aux dépens de ceux qui n’ont pas les compétences pour arriver à le faire mais aussi de la planète (maisons luxueuses, vacances à Hawaï par avion, etc). Tout le monde essaye de s’en sortir au moins mal mais les pauvres (les modestes comme on dit), les émigrés aux petits salaires, ou les gens aux retraites minables sont écrasés d’avance.

Reste dans les quartiers, le recours à la vente de dope et à la prostitution : aucune économie positive, aucune morale  dans ce monde néo-libéral d’une violence inouïe sous des apparences bcbg. Dennys Kelly est un auteur britannique maintenant bien connu et joué en France mais Love and money, (voir Le Théâtre du Blog) malgré un dialogue de qualité, n’a sans doute pas la même force qu’Orphelins, ou Oussama, ce héros. Cette histoire de ce jeune couple commence plutôt bien mais on a  souvent l‘impression qu’elle part ensuite un peu dans tous les sens. Etait-ce la faute à l’absence de clim qui pénalisait acteurs et spectateurs mais le texte nous a paru avoir de sacrées longueurs… Malgré quelques scènes, dont une formidable, toute en violence feutrée où, dans une boîte de nuit, Duncan, un homme glauque, plus très jeune, et aussi cynique que convaincant, va vanter à la très jeune Derbie, tous les avantages qu’elle en tirerait, s’il s’occupait de lui faire faire la pute par Internet. Dennys Kelly a toujours été un excellent dramaturge quand il décrit des situations où les protagonistes semblent pris dans un filet.

La scénographie assez maladroite- un étroit et long praticable qui coupe le plateau en deux- ne rend pas service à la mise en scène de Myriam Muller, par ailleurs d’une grande précision. Heureusement, elle sait  diriger au mieux ses acteurs et Isabelle Bonillo, Delphine Sabat, Elsa Rauchs, Raoul Schlechter, Serge Wolf et Mathieu Moro sont tous très crédibles dans des rôles pas faciles. Et on entre facilement dans cet univers où hommes et femmes, sont impitoyables entre eux, dans une époque qui leur parait très dure, comme à tous ceux qui la vivent. Mais comme le disait Samuel Beckett: « Ne disons donc pas de mal de notre époque, elle n’est pas plus malheureuse que les précédentes. N’en disons pas de bien non plus. N’en parlons pas.  Il est vrai que la population a augmenté. »

En tout cas, une bonne occasion de découvrir un auteur, une très bonne troupe luxembourgeoise et une metteuse en scène. Que demande le peuple ? Rien d’autre, sinon un peu de bien-être pour voir un spectacle… Rassurez-vous, depuis, la climatisation a été réparée et, nous a-t-on répété, la Commission de sécurité a donné son feu vert quant à l’équipement de cette salle  qui a sans doute été revu et corrigé, ce qui n’était pas un luxe…

Philippe du Vignal

 11-Gilgamesh Belleville, 11 boulevard Raspail, Avignon, jusqu’au 27 juillet, à 12h 55.`

Le texte est paru à L’Arche Éditeur.

Ca va, ça va le Monde lectures organisées par R.F.I. : La Poupée barbue d’Edouard Elvis Bvouma mise en voix d’Armel Roussel

 

Festival d’Avignon:

Ca va, ça va le Monde , lectures organisées par R.F.I. 

Le festival, depuis plusieurs années, invite Radio France Internationale à présenter des auteurs de la Francophonie du Sud, au Jardin de Mons. Avec des lectures enregistrées en public et ensuite diffusées pendant l’été. Parmi les textes proposés à un public de plus en plus nombreux, celui du lauréat du prix Rfi  2017, le Camerounais Edouard Elvis Bvouma, avec La Poupée barbue.

Quant au prix R.F.I. 2018, il sera révélé en septembre, aux Francophonies de Limoges. Le jury, présidé par la comédienne et militante Firmine Richard,  devra choisir entre : Trans-maître de Mawusi Agbedjidji (Togo) ; Avilir les ténèbres de Jean d’Amérique  (Haïti), Leurs excellences, les femmes! d’Olfa Bouassida (Tunisie) ; Le Large de Jocelyn Danga (République Démocatique du Congo) ; La Chose de l’autre de Van Olsen Dombo (Cameroun) ; Les Inamovibles de Sedjro Giovanni Houansou (Bénin) ; L’Assassin passe au Journal télévisé de 20 h de Russel Morley-Moussala (Congo) ; Morve vespérale de Jean Paul Pooh-Tooh (Bénin) ; De la fabrication de l’homme de Denis Sufo Tagne (Cameroun) ; L’Imam s’évanouit d’Assitan Traoré (Mali) ; Et caetera de Kouam Tawa (Cameroun) et Jamais d’eux sans proie de Soulay Thiâ’nguel  (Guinée).

 Pour la plupart de ces auteurs, le théâtre est un sport de combat, et ils mènent chaque pièce à leur façon et à leur rythme. Ils élaborent leurs propres règles avec une liberté qui vivifie la vieille langue française… Comme Edouard Elvis Bvauma, qui nous avait déjà surpris avec A la guerre comme à la Gameboy, une pièce qui donnait la parole à un enfant-soldat surnommé Boy Killer (voir Le Théâtre du Blog)

Le lauréat du Prix Théâtre RFI 2017, Edouard Elvis Bvouma, auteur de « La Poupée barbue » et metteur en scène de théâtre. Siegfried Forster / RFI

Le lauréat du Prix Théâtre RFI 2017, Edouard Elvis Bvouma, auteur de « La Poupée barbue » et metteur en scène de théâtre.
Siegfried Forster / RFI

 La Poupée barbue d’Edouard Elvis Bvouma, mise en voix d’Armel Roussel

Une petite fille rescapée d’une guerre fratricide s’adresse à Boy Killer, en réponse à son monologue. Ils se sont enfuis d’un camp de réfugiés. Devant le garçon muet, elle raconte à son tour sa cavale, le viol collectif, l’enfant dans son ventre, sa haine, la guerre et sa tendresse naissante pour Boy Killer. Lancé à bout portant, en cinq temps, dans une langue enfantine et faussement naïve, ce récit nous conduit au bord de l’enfer.
 
«Je me suis rendu compte que les filles souffrent encore plus que les autres, pendant ces guerres », dit Edouard Elvis Bvauma. Il s’est inspiré de nombreux témoignages et a écrit cette pièce pour Charlotte Ntamack. Il emprunte parfois au vocabulaire personnel de la comédienne et performeuse camerounaise qui restitue parfaitement le rythme du texte,  accompagnée avec subtilité par Wilfried Manzanza à la batterie. Un beau moment de théâtre qui augure bien des prochaines lectures.  A suivre…

 Mireille Davidovici

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La Poupée barbue avec Charlotte Ntamack et Wilfried Manzaza

Lecture  du 14 juillet au Jardin de la rue de Mons, Avignon

Prochaines lectures:

Dimanche 15 juillet : Les cinq fois où j’ai vu mon père de Guy Regis Junior (Haïti).
Lundi 16 juillet: Que ta volonté soit Kin de Sinzo Aanza (République démocratique du Congo).

Mardi 17 juillet : Retour de Kigali. Texte collectif coordonné et traduit par Dorcy Rugamba et Olivia Rosenthal (Rwanda-France).
Mercredi 18 juillet : Sœurs d’ange d’Afi W. Gbegbi (Togo).
Jeudi 19 juillet:  Le Bal de Ndinga de Tchicaya U Tam’si  : (la poésie et le théâtre de cet écrivain congolais,  disparu il y a trente ans, n’avaient pas été entendus à Avignon depuis 1976)

Ces lectures seront diffusées cet été sur RFI chaque dimanche, du 29 juillet au 10 septembre inclus, à 12 h 10.

Les textes d’A la guerre comme à la Gameboy et La Poupée barbue sont publiés aux éditions Lansman.

 

 

Hedda, texte et regard extérieur de Sigrid Carré-Lecoindre, mise en scène de Lena Paugam

Hedda, texte et regard extérieur de Sigrid Carré-Lecoindre, mise en scène de Lena Paugam

 

1E3FFAAE-B4C5-472B-9CD4-B92DD6B36810Un monologue librement inspiré de la vie d’Hedda Nussbaum, une Américaine de soixante-seize ans, célèbre il y a trentaine d’années, quand son mari l’accusa d’avoir tué Lisa Steinberg, leur petite fille adoptive. De nombreux personnes prirent sa défense et présentèrent Hedda comme une victime de violences physiques et psychologiques, exercées par son mari Joël Steinberg. Elle écrivit un livre Survivre au terrorisme intime. Avec la metteuse en scène et seule interprète Lena Paugam, elle s’est révoltée à l’annonce d’une récente loi russe dépénalisant les violences conjugales!

Juliette Azémar a conçu une pièce aux couleurs bleues et lunaires avec salle de bain attenante;  une jeune femme y fait le récit de la rencontre avec son futur époux, et l’interprète aussi à l’occasion. Un spectacle  imaginé et mis en scène par Lena Paugam autour de la violence domestique faite aux femmes et d’une animosité sourde, loin  du regard des autres. Chez la victime, domine un état d’irréalité, dû à un sentiment d’isolement et au secret où on la confine, et à la chape de plomb qui l’enserre.

Coup de foudre : les amoureux vivent d’abord une passion et un vrai bonheur, avant de connaître les premières pertes de vitesse du sentiment amoureux. Sans en comprendre les causes, elle a la hantise permanente de recevoir des coups. Mélancolie et  tristesse vont lui tenir lieu peu à peu d’univers personnel, et la jeune femme timide et enjouée va subir les brutalités de son mari. Dans une soirée entre amis, maladroite, elle renverse un verre et cela n’échappe pas à celui qui l’observe avec attention, décelant une fragilité qui convient très bien à ce prédateur…. Remarques insignifiantes et conseils vestimentaires : il veut dominer sa compagne, jusqu’à la réduire à néant mais va se retrouver face à un vide intérieur. Celui de l’enfer qui habite le bourreau et le rive à l’abîme sans fond où il a,  pour se venger, d’abord projeté l’autre.

Dans une lumière bleue nocturne, celle d’un enfermement intime, la protagoniste perd de sa superbe: le mal est enclenché, et son mari accomplira la tâche qu’il s’est assignée : la détruire! Sigrid Carré-Lecoindre, avec une écriture poétique, délicate et précise, nomme ce qu’on n’ose jamais évoquer : «Avec le temps, même la douleur s’estompe. Le corps insensibilise, métamorphose. Prend des contours/ Se métisse d’absence à lui-même. On s’habitue à tout… » Le corps de la jeune femme n’est plus qu’une douleur étouffée. Lena Paugam se lève, marche, s’immobilise puis reprend son errance jusqu’au terrassement final. Un spectacle délicat où est montrée toute la terreur des perversités des humains…

 Véronique Hotte

 La Manufacture, 2 rue des Ecoles, Avignon, jusqu’au 26 juillet, à 14 h 45. T. : 04 90 85 12 71.

 

L’ Enjoliveur, Jeu et porter Olivier Grandperrin, musique Eric Jankowsi et Livi,

 
Festival Villeneuve-en-scène
L’Enjoliveur, jeu et porter d’Olivier Grandperrin, musique d’Eric Jankowsi et Livi, jeu, acrobatie et trampoline de Daniel « Pepe » Péan, danse de corde et voltige d’Anaïck van Glabeke
12094744_904375396312577_2466236651712217056_o-3557367Deux moustachus à chapeau arpentent la piste silencieusement, et  l’un d’eux présente son acolyte, et fait les recommandations d’usage : «A partir d’un certain âge, il faut tuer son ego !» Il décrit les personnages du cirque, avec de longues présentations compliquées : « Pour les voir, il faut les croire. »Son acolyte fait le cheval, lui, fait la roue,  et il lui monte sur les épaules. Ils installent une corde en plaisantant, où une danseuse vient s’exhiber.Quelques numéros d’équilibre stupéfiants : »Tu vas prendre l’ascenseur social ». Beaucoup d’humour dans ces périlleux exercices interprétés par deux musiciens, deux acrobates et leur assistante danseuse. Un numéro de corde à sauter, un duo acrobatique: ils sont sérieux mais pleins d’humour. Suit un combat d’épée drôlatique, et on assistera à la mort de l’accordéoniste transpercé : « Vive Molière ! ».Ils terminent en montant un trampoline qui les envoient dans les airs : « On a dit hommage à Molière, pas finir comme Molière ! ». Le spectacle se termine par un étonnant numéro de voltige d’une troupe soudée et pleine d’humour.Edith Rappoport

Villeneuve-en-scène, à Villeneuve-lès-Avignon (Gard), juste de l’autre côté du Rhône, à 19 h 30,  jusqu’au 22 juillet,  relâche les 12, 15, 16 et 20 juillet. T. : 04 32 75 15 95,

Boxons jusqu’à n’en plus pouvoir de Stéphane Jaubertie, mise en scène de Fafiole Palassio en scène de Fafiole Palssio et Philippe Ducou

 

Festival de Villeneuve-en-scène

Boxons jusqu’à n’en plus pouvoir de Stéphane Jaubertie, mise en scène de Fafiole Palassio et Philippe Ducou

 20180706_170342_resizedLe Petit Théâtre de Pain, installé depuis 1994 à Louhossoa au Pays basque (voir Le Théâtre du Blog), réinvente un théâtre populaire, vivant et métissé. Les choix artistiques se font de manière collective, alliant pertinence et impertinence… Ici sur un grand ring, neuf acteurs jouent des boxeurs-personnages qui se précipitent à la recherche d’un emploi. Ils doivent faire la queue, sévèrement tancés par un recruteur qui les enjoint à exercer un métier qu’ils refusent : livreur de pizza, professeur, promeneur de chiens…Le recruteur les fait monter dans un bus,  et « la vraie vie commence aujourd’hui ».

Avec au programme: coups bas, perfidies … Stéphanie Jaubertie décline ici les différentes formes du pouvoir qui nous gouverne: le politique, le financier, les grands groupes. « Nous voulions comprendre, dit-elle,  ce qui anime la jouissance d’un homme d’agir sur le destin commun. Mais c’est le destin commun qui nous a rattrapés. Le “commun” même, et c’est l’obéissance qui s’est invitée sur la scène de nos interrogations. Jusqu’où et comment pouvons nous accepter l’inacceptable ?

Ainsi un mari refuse de laisser rentrer sa femme qui a loupé l’anniversaire de son fils: « Faut pas se laisser emmerder, la vie est trop courte ! ». Un père se dispute avec sa fille qui ne veut pas déjeuner. Un vendeur de canapés propose une occasion exceptionnelle à 6.000 €, mais échoue à le vendre à un couple  méfiant. Une femme vomit, un père déguisé en immense goéland, veut forcer sa fillette  à manger, et elle est pétrifiée. Pour un stage en entreprise, on élimine trois personnes…

« Quel rôle? Quelle place se donne-t-on? Nous donne-t-on?,  dit l’auteure. Qu’accepte-t-on de jouer dans un groupe, un couple, la famille, la société, l’entreprise ? Parfois contre notre propre nature et nos propres valeurs. Qu’est-on prêt à offrir de soi qui peut se retourner contre soi ? Pourquoi ne se rebelle-t-on pas ? Parce que nous sommes des femmes et des hommes sensibles, quadragénaires et parents. (….) Citoyens concernés, fatigués, emportés, empotés, déçus, ballottés, enragés…Parce que nous avons à exprimer et transmettre à nos enfants quelque chose du combat ordinaire pour rester optimiste et joyeux. Ce flirt constant entre le glissement de terrain vers la résignation et l’envie cyclique et impulsive d’en découdre une bonne fois pour toutes. »

Un spectacle populaire comme tous ceux du Petit Théâtre de pain, bien mis en scène par par Fafiole Palassio et Philippe Ducou, et qui nous met en garde avec une belle dérision contre la « servitude volontaire ». Dans une série d’images insolites et rapides,  jouées par une vraie troupe et qui forcent l’étonnement. Et en ces temps macroniens, cette piqûre de rappel n’a rien d’un luxe, et nous a paru singulièrement efficace.

Edith Rappoport

Villeneuve-en-scène, Ecole Montlivet à Villeneuve-lès-Avignon ( Gard), ( juste de l’autre côté du Rhône)  jusqu’au 21 juillet à 21 h 30.Et le 24 juillet, Théâtre du Fort Antoine, Monaco (98). Le 28 juillet à Prendeignes  (46) Festival Ségal’arts.
Le 2 août, Festival Remise à Neuf à à Saint-Jean de la Blaquière, (Hérault)
Le 29 juillet, Festival Théâtre d’été à Samatan  (32), .
Le 14 septembre, à Ustaritz (Pyrénées-Atlantiques).
Le 13 mars, à Eysines (Gironde) et le 15 mars, à Sarlat (24). Le 21 mars à Nérac (Lot). Le 23 mars, à Floirac (Gironde). Le 23 mars, à Créon ( Gironde).
Les 4 et  5 avril,  à  Privas (Ardèche).
Le 12 avril, à Parthenay (Loiret) . Le 14 avril, à Saint-Georges-de-Didonne (17). Le 30 avril, à Cestas et Canéjan ( Gironde) .
Le 10 mai, à Corbières (11).

Plus grand que toi, texte et mise en scène de Nathalie Fillion

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Plus grand que toi,  texte et mise en scène de Nathalie Fillion

Un sorte de portrait,  celui d’une jeune femme qui se demande pendant une petite heure ce qu’elle peut avoir d’unique… Ce «solo anatomique», pour une actrice d’un mètre quatre-vingt-un, dit Nathalie Fillion, a été conçu et écrit pour Manon Kneusé. Son personnage, une jeune femme, Cassandre Archambault, intarissable, parle sans cesse d’elle mais aussi des autres sur son petit vélo d’appartement : de ses parents, de ses amants et amis, et cette parole ainsi libérée a quelque chose d’un exorcisme fascinant. « La seule chose que je sais dans mon rêve, c’est que j’ai onze kilomètres à faire et que, si je ne les fais pas, quelque que chose de terrible arrivera, à ces gens et à moi, je ne sais pas quoi exactement, je sais juste qu’il ne faut pas que ça arrive, que je suis liée à ces gens, qu’ils sont liés à moi, je ne sais pas comment ni pourquoi, juste que si je ne pédale pas assez, quelque chose de terrible nous arrivera. Alors chaque nuit, je pédale, je pédale, quoi qu’il arrive, je pédale. »

 Elle répètera une trentaine de fois dans une sorte d’incantation personnelle, ses prénom et nom, comme pour mieux se persuader de son identité … Et, en pédalant sur son petit vélo, elle essaye de  se définir et de se connaître dans son rapport aux autres et au monde. Et quand elle s’arrête de pédaler, immobile et debout,  seule, très seule, entièrement nue, elle prend les mesures de son corps avec un feutre : «Je m’appelle Cassandre Archambault. Je fais un mètre quatre vingt un et j’ai le pied égyptien. Si j’additionne la longueur de tous mes doigts, de pieds et de mains, j’obtiens le nombre cent-trois. Cent-trois centimètres. C’est dingue. Un mètre trois. Un mètre trois de doigts. C’est dingue. C’est énorme. Tout ça n’a aucun sens. Mais j’ai découvert au centre de moi-même, une mesure parfaite. Un triangle équilatéral de vingt centimètres cinq de côté. Ici, entre mes deux pointes de seins, vingt centimètres cinq. De mon nombril à la pointe de chaque sein, vingt centimètres cinq. Qu’est-ce que ça signifie ? Qu’est-ce que je vais faire de ça ? Un triangle équilatéral au centre de moi-même. Une mesure parfaite ».

La mesure, une obsession chez elle qui peut tourner au délire: « Je m’appelle Cassandre Archambault. Je suis née le 13 mai 1986, Paris XIème. J’ai des chromosomes de fille mais j’ai pas envie qu’on me fasse chier. Je vais m’organiser. Si je ferme mon poing comme ça et que j’enroule autour la base de ma chaussette, j’obtiens la taille de mon pied : vingt-quatre centimètres cinq. Donc. Si je mesure ma plante de pieds, j’obtiens la circonférence de mon poing. Vingt-quatre centimètres cinq. Vingt-quatre centimètres cinq c’est la largeur exacte de mon front d’une tempe à l’autre. D’une tempe à l’autre. Vingt-quatre centimètres cinq. Ça j’aime bien. La cohérence de mes extrémités. Ça me donne une vague idée de mes potentialités. »

On pense à Orlan qui, dans les années soixante dix, mesurait avec son corps, un monument historique, ou à Tadeusz Kantor dont certains personnages avaient toujours un mètre à la main. On est ici encore ici sur une scène mais tout près des arts plastiques, et d’une performance aussi bien physique que mentale, comme on en voit dans les centres d’art contemporain. Il y a heureusement un ventilateur devant le petit vélo : par plus de 30° à l’ombre, cela vaut mieux, d’autant que cette performance dure un peu plus d’une heure.

Dans ce voyage, l’actrice- brillantissime- possède un langage oral et gestuel d’une fabuleuse qualité; elle évoque avec énergie et avec une grande exigence (mais très simplement) cette Cassandre Archambaut, qui parle pour mieux se reconstruire, de ses joies et de ses doutes, dans une sorte de voyage intérieur. De ceux que l’on fait quand on s’endort, où tout se mélange, le passé et le présent, le rêve et le réel, l’ici et l’ailleurs. Comme dans un essai pour vivre au moins mal, une époque dure ou qui, du moins, nous paraît dure : celle où l’extrême droite n’en finit pas de passer le bout de son nez menteur à la Pinocchio, celle des twits permanents de Donald Trump, de la guerre en Syrie,  et des réfugiés et migrants… Il y a dans ce texte comme de la nostalgie dans l’air, celle d’une époque où l’on communiquait moins vite mais peut-être mieux, et où, en tout cas, on prenait le temps d’écrire et de parler.

Manon  Kneusé, bien dirigée,  nous fait partager une heure durant la solitude mais aussi toute la sensibilité et l’intelligence de cette Cassandre Archambault qu’on a l’impression de connaître. Elle parle ainsi de sa conception un été quand ses parents étaient en Grèce : «Cassandre. Une idée de mes parents, pour rire, en hommage à la crique, un clin d’œil à l’été. Imparfait. C’était à la fin du siècle passé. La Grèce était un pays bleu et blanc. Mes parents, jeunes, beaux, insouciants, avaient pris un vol charter Paris-Athènes, portant dans leurs bagages cabines des flacons de plus cent-cinquante centilitres, des bombes aérosol, des épingles à nourrice, plein de ciseaux à ongles et de couteaux suisses, un harpon gros calibre pour chasser le mérou, et ils passaient tout ça, tranquilles.  (…) L’avion charter décollait avec six heures de retard, le pas cher avait un prix : le temps. On était patients. On ne comptait pas les heures, on n’avait pas de réseau, pas de téléphone intelligent. Tellement bien déconnectés, qu’on ne savait même pas qu’on l’était. »

Elle parle de Paris et de tous les ailleurs qu’elle a connus, de ce qui la relie aux autres mais aussi du Temps : son passé personnel, et le futur, et on n’est alors pas loin d’une quête existentielle: «Je m’appelle Cassandre Archambault, je fais un mètre quatre-vingt-un. Est-ce qu’un jour, j’aurai une touffe blanche, là ? Voir ce que deviennent mes poils pubiens, j’aimerais bien. Et mon triangle équilatéral, qu’est-ce qu’il deviendra ? J’aimerais bien voir ça. Avoir le temps de ça.

Et cela va parfois jusqu’au délire : « Je vais lever une armée. Je vais conquérir la terre. Je vais déclarer la paix. Je vais être la première. La première femme impérialiste. La première femme expansionniste. (… )  Je m’appelle Cassandre Archambault, je vais me coucher. Et y’a pas intérêt à me réveiller, derrière moi, y’a une armée. »

 On ne peut tout citer mais, si vous êtes en ce moment en Avignon, ne ratez pas ce spectacle : sans aucun doute un des meilleurs solos de cette année, à la fois par la qualité d’un texte poétique, et servi par une comédienne exceptionnelle. Vue juste après ce bavard et médiocre Ovni(s) dan le in, cette performance fait un bien fou! On se dit, une fois de plus, que le théâtre, cela peut être aussi ce genre de petit bijou, généreux et sans prétention, comme celui-là…

Philippe du Vignal

Théâtre des Halles, rue du Roi René, Avignon, jusqu’au 29 juillet à 17h.T. : 04 32 76 24 51.

Le 18 octobre,  à Cesson Sévigné (Ile-et-Vilaine) .
Le 8 février, Théâtre Jean Vilar, Suresnes ( Hauts-de-Seine).
Et du 2 au 28 février, Théâtre du Rond-Point, Paris VIIIème.

Bohème, notre jeunesse, d’après Giacomo Puccini, direction d’Alexandra Cravero, mise en scène de Pauline Bureau

BOHÈME, NOTRE JEUNESSE

Bohème, notre jeunesse, d’après Giacomo Puccini, adaptation musicale de Marc-Olivier Dupin,  direction d’Alexandra Cravero, mise en scène de Pauline Bureau

Le chef-d’œuvre de Giacomo Puccini (1858-1924) fut créé à Turin en 1896, sur un livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica, d’après Scènes de la vie de bohème du romancier français Henry Murger (1822-1861). Il nous revient, rajeuni et dépoussiéré par Pauline Bureau et Marc-Olivier Dupin, à l’Opéra-Comique où il triompha dès 1898 et où il resta à l’affiche… jusqu’en 1971.

 Du livret, retraduit, Pauline Bureau a gardé quatre tableaux avec les scènes-clefs, et s’est focalisée sur les personnages principaux. Débarrassée du chœur et de séquences anecdotiques, l’œuvre nous fait ainsi accéder directement aux « tubes » de la partition, sous la direction énergique d’Alexandra Cravero. Rares sont les femmes-chefs,  et l’orchestre Les Frivolités Parisiennes excelle sous sa baguette.

Nous sommes dans le Paris de la Belle-Époque, en décembre 1889. Aux travaux entrepris par le baron Haussmann  font suite ceux de  l’Exposition Universelle, avec, entre autres, l’édification de la Tour Eiffel… La poussière nappe les rues, comme l’écrit Mimi à sa mère, à la lueur d’une chandelle dans sa petite chambre. La jeune cousette rêvasse derrière sa fenêtre nimbée de lumière. A l’étage au-dessus, le poète Rodolphe et ses amis: le peintre Marcel, le philosophe Colline et le musicien  Schaunard maudissent  la rigueur hivernale, et brûlent meubles et manuscrits pour se réchauffer. Mimi vient rallumer sa bougie éteinte à la flamme de Rodolphe, et c’est le coup de foudre. «On m’appelle Mimi,  je vis toute seule dans une petite chambre blanche», chante-t-elle dans la célèbre aria. « Oh ! Douce fille», lui répond-t-il, avec sa voix de ténor, en entonnant le fameux duo amoureux où ils se jurent fidélité…

Une fidélité inconnue de Musette, la maîtresse de Marcel. Chanteuse éprise de liberté, elle le fait tourner en bourrique. Dans les rues enneigées, on suit les deux couples et leurs amis. Une vie de bohème pour ces artistes sans le sou. Ils ont vingt ans, leurs cœurs s’enflamment ou se déchirent : ils s’aiment, se séparent, se retrouvent. Le froid qui règne dans la ville, a raison des amants désunis : la maladie rattrape Mimi, qui, un soir où les garçons font bombance, vient mourir, dans les bras de Rodolphe…

 Pour figurer Paris avec, en toile de fond,  ses vieilles bâtisses, ses ruelles tortueuses et la Tour Eiffel en chantier, Emmanuelle Roy a imaginé une structure métallique mobile où s’appuient des plateformes flanquées d’escaliers. Avec des images projetées, pour figurer les lieux des différents tableaux: devanture de café, façades d’immeubles… Cette structure mise à nu accueillera la dernière scène : la mort de Mimi.

 Ces rapides changements de perspective, sous les lumières délicates de Bruno  Briand, contribuent à ramener le spectacle à une heure trente sans entracte,  en évitant ainsi  les longueurs de la pièce.  Et il y a une belle unité de jeu et une grande qualité de voix chez Sandrine Buendia (Mimi), Kevin Amiel (Rodolphe), Marie-Eve Munger (Musette), Jean-Christophe Lanièce (Marcel), Nicolas Legoux (Colline) et Ronan Debois  (Schaunard). Et pour une fois, ces chanteurs, pour la plupart membres de la Nouvelle Troupe de la salle Favart, ont l’âge de leur rôle!

 L’Opéra-Comique entend, avec cette création confiée à Pauline Bureau, «rajeunir l’image de l’opéra et en démocratiser l’accès». Avec cette version abrégée, qui ne nécessite ni fosse d’orchestre ni cintres, l’équipe, presque exclusivement féminine, espère rencontrer des publics éloignés de l’opéra, en s’associant à des structures et à plusieurs lycées d’Ile-de-France.

Pari gagné en tout cas ce soir-là… Cette mise en scène a emporté l’adhésion du public, séduit par l’intelligence de la réalisation, la vigueur de l’orchestration et une esthétique qui, pour être simple, ne manque pas de magie, avec une rare maîtrise du décor en vidéo. En choisissant une œuvre qui parle aux jeunes, et en retendant le fil dramatique au plus près des personnages, la metteuse en scène a évité de montrer les larmoiements d’un romantisme désuet et a fait la part belle aux passions de la jeunesse et à la lutte pour survivre dans des conditions économiques difficiles, tout en gardant foi en sa volonté de création. Espérons que cette expérience se poursuivra à l’Opéra-Comique, et fera école…

 Mireille Davidovici

 Du 9 au 17 juillet, Opéra-Comique, 1 Place Boieldieu, Paris II ème  T.: 01 70 23 01 00.

Les 16 et 17 avril, Théâtre Jean Vilar, Suresnes (Hauts-de-Seine). T. : 01 46 97 98 10. Les 16 et 17 mai, Théâtre Montansier, Versailles (Yvelines). T.:  01 39 20 16 00.

 

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