Récit d’un Homme inconnu, d’Anton Tchekhov, version scénique et mise en scène d’Anatoli Vassiliev

Récit d’un Homme inconnu, d’Anton Tchekhov, version scénique et mise en scène d’Anatoli Vassiliev

 

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

On pourrait résumer en quelques mots  ce récit  (1893) : une femme se prend de passion pour un homme qui l’aime peu, un autre homme qui assiste au désastre annoncé de leur vie à eux deux, s’éprend de cette femme, qui ne l’aime pas,  alors qu’il tente de la sauver de l’autre.
Mais l’écriture d’Anton Tchekhov ne se laisse pas réduire ainsi. Le malheur des femmes de la “bonne société » : un aveuglement sentimental dont il fait porter la faute à l’écrivain Ivan Tourgueniev (1818-1883)! Quitter son mari, écouter son cœur, c’est être héroïque et s’envoler vers l’idéal de la fusion des âmes. Mais quand l’amant n’arrive pas à la hauteur, la chute est rude et l’humiliation comme la déconsidération sociale, absolues! Zinaïda Fedorovna, le personnage de cette nouvelle, ne pourra pas non plus reporter son désir d’idéal sur une vision révolutionnaire : les héros sont fatigués;

Au titre d’origine Récit d’un Inconnu, Anatoli Vassiliev a préféré Récit d’un Homme inconnu. Choix qui donne au Narrateur dont on saura plus tard l’histoire et le nom: Vladimir Ivanovitch, à la fois plus de consistance et une fonction plus large, humaniste. Et en même temps, cela éclaire l’analyse que le metteur en scène fait du récit : l’image d’une Russie abimée, détruite, avec pourtant, une  fragile lueur d’espoir incarnée par la petite fille, née orpheline à la fin de l’aventure.

Beaux, élégants, Orlov et Maria dansent leur bonheur tout neuf-mais déjà en désaccord-sous le regard silencieux du laquais dont nous devinons qu’il est bien plus qu’un laquais. Valérie Dréville (Sava Lolov) danse avec une grâce parfaite. Orlov est l’amant, celui du plaisir d’un soir. Et l’Inconnu (Stanislas Nordey) a la raideur de son déguisement mais aussi celle du juge. Anatoli Vassiliev demande aux acteurs de laisser parler les corps, comme on le fait rarement au théâtre. 

Dans la seconde partie, cet inconnu, un  ancien lieutenant et révolutionnaire avorté, emmène la femme abandonnée, enceinte, à Venise, puis à Nice. L’acteur lui donne du poids, le fait bouger autrement, comme  si cet Inconnu oubliait un temps sa maladie. Il protège cette femme à qui Valérie Dréville donne toutes les audaces du désespoir, corps abandonné à l’obscénité, voix éraillée dans les graves, stridente dans les aigus. Trop ? Mais la tristesse n’est-elle pas aussi parfois violente ?

Une certaine tradition française colore le théâtre d’Anton Tchekhov d’une douce nostalgie bleutée. Mais il s’agit ici d’un récit, donc plus rude et où la souffrance n’a rien d’une « petite musique ».  La seule qui ne change pas: celle glaçante d’Orlov, égoïste jouisseur  qui reste lisse, propre,  avec une aisance que rien ne vient dégrader, le corps protégé par un imparable cynisme. Orlov et l’Inconnu ne sont pas des allégories mais des figures sociales, reflet d’une histoire des mentalités. Anton Tchekhov et Anatoli Vassiliev fouillent les plaies sans complaisance mais rappellent dans leur pessimisme, qu’il reste une place pour l »humanité », au sens d’altruisme et d’empathie, au moins  chez le narrateur. Cet homme, qui se sait malade, condamné, n’est pas aimé, et, à défaut d’avoir pu protéger la mère, prend la responsabilité d’assurer la vie d’une petite fille dont le géniteur cherche surtout à ne pas s’encombrer.

Les trois interprètes, remarquables, ne laissent rien perdre de la richesse et de l’acuité du récit. Avec une scénographie en trois plans, et avec des lumières  qu’il a aussi conçues, Anatoli Vassiliev le met en place de façon très efficace. D’abord avec une sorte d’ “orchestra“ pour la danse, qui devient parfois bateau, ou bord de mer, et en second plan, un appartement avec ses portes ; au fond, d’immenses toiles où se dessinent en gravure Saint-Pétersbourg puis Venise, qui donnent l’ampleur nécessaires à cette histoire intime. Les costumes, travaillés dans les tons écrus, suivent les destinées. Ainsi la robe élégante de Zinaïda sera ensuite remplacée par un autre robe-sac sans charme, puis par une lingerie exhibitionniste, et enfin par une grande chemise blanche lors de l’accouchement, puis de l’agonie. L’Inconnu, lui, se libère de sa livrée de laquais mais Orlov ne change pas de costume, dans son confort intact.

Le spectacle est long, très long! Par exemple, dans la seconde partie, un film du voyage à Venise,  est projeté encore et encore sur la voile d’une gondole agitée par les vagues. Du sourire  figé de Valérie Dréville en noir et blanc et de la répétition des plans naît, non pas l’image mais le “ressenti“, l’idée même de cet exil inutile, de l’ennui tragique,  de l’échec amoureux et d’un à-quoi–bon lancinant… Un spectacle long: le temps de la destruction d’un être, le temps de fouiller la douleur et de la respecter. 

Christine Friedel

MC 93 de Seine-Saint-Denis, Bobigny, jusqu’au 8 avril. T. : 01 41 60 72 72. Spectacle présenté dans le cadre de la programmation hors-les-murs du Théâtre de la Ville de Paris.


Archive de l'auteur

Atomic 3001 chorégraphie de Leslie Mannès

Atomic 3001 chorégraphie de Leslie Mannès

 Seule en scène, Leslie Mannès se livre à une performance « machinique » sur une musique techno, accompagnée d’éclairages accordés aux pulsations du corps et des sons. Elle s’est inspirée de séances d’échauffement pendant les répétitions d’un spectacle de la compagnie belge Moussoux-Bonté. En étroite complicité avec le compositeur Thomas Turine (Sitoïd)  et l’éclairagiste Vincent Lemaître, elle crée et danse elle-même cette pièce de quarante-cinq minutes où musique, lumière et mouvements  produisent à parts égales, une énergie explosive.

 Naissant du noir et de nappes de sons pulsés, la danse prend brutalement corps. Les pieds fichés au sol, Leslie Manès apparaît, tout de rouge vêtue, dans des flashs de lumière. Puis se transforme en danseuse-robot, agite bras et torse avec des gestes paroxystiques, comme contrainte par cette musique puissante à ne jamais s’arrêter. La partition  électronique, à orientation “techno-acid “, mixée en direct, est diffusée jusque dans la salle afin d’englober les spectateurs, traversés, voire agressés par le volume intense. Ce son de boîte de nuit conduit progressivement la danseuse à la transe.  Jusqu’à épuisement. Après une petite pause, elle reprend son rythme infernal, mais, se libérant progressivement de son ancrage au sol où la musique paraissait la clouer,  elle se déplace et se contorsionne. Comme au-delà de la transe, sans pourtant abandonner la rigueur métronomique de ses mouvements…

 En convoquant ainsi pulsions et énergie primitives, le trio de créateurs bruxellois cherche une analogie entre techno et danse tribale. Cette quête, réalisée avec un grand professionnalisme,  ne plaît  pas à tous les amateurs, bien qu’elle en ravisse un certain nombre. Le spectacle reflète cependant  et une des tendances de la danse actuelle.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 3 avril au Centre Wallonie-Bruxelles, le 3 avril, 46 rue Quincampoix, Paris 4e T. : 01 53 01 96 96 , dans le cadre du festival Incandescences

 Le 6 mai: Carlow Arts Festival (Carlow) ; les 21 et 22 mai, Sala Hiroshima (Barcelone).
Du 21 au 26 août: Dancebase – Fringe Festival (Edinbourgh)  et le 28 septembre, Avis de Turbulence , au Carreau du Temple (Paris).

 

La Petite Fille de Monsieur Linh texte de Philippe Claudel, mise en scène de Guy Cassiers

La petite Fille  de Monsieur Linh texte de Philippe Claudel, mise en scène de Guy Cassiers

©kurt van der elst

©kurt van der elst

 Avec un langage théâtral précis : textes dramatiques, littéraires et poétiques qu’il réinvente à sa façon, mais aussi  images vidéo, paroles projetées et musiques sur scène, le metteur en scène compose ici un diptyque sur l’exil et la migration. Il en créait l’an passé le premier volet, Grensgeval (Borderline) sur un texte d’Elfriede Jelinek, puis cette fois un autre plus onirique, La petite Fille de Monsieur Linh d’après le roman de Philippe Claudel.

 Seul en scène, Jérôme Kircher qu’on a vu dans un autre solo récemment, Le Monde d’hier, d’après Stefan Zweig ; le spectacle construit un monde d’images, saisies et révélées à travers le regard de M. Linh vers le public, qui déstabilisé par cette perspective,  reste cependant très attentif. Originaire sans doute du Viet nam et témoin de massacres d’un passé récent, Monsieur Linh quitte son pays sur un bateau, perdant cette ligne d’horizon qui perdure dans son cœur, ses souvenirs et sa mémoire. Il finit par accoster sur les rivages d’une contrée inconnue où il ne repère plus les odeurs. Le migrant a dû quitter son pays en guerre pour assurer un avenir à sa petite fille. Exilé, isolé, ne maîtrisant ni les codes sociaux ni la langue de ce monde nouveau où il a été projeté, il vit entre un passé qui le hante et un présent qui l’effraie.

 Sur un écran au lointain, les seules informations dont peut s’accaparer, dans le noir d’une conscience, le vieil monsieur : homme, femme, enfant, docteur, interprète. Installé dans un lieu précaire d’hébergement pour réfugiés politiques et économiques, il vit parmi des familles qui ne parlent pas la langue du pays d’accueil mais dont les enfants scolarisés s’approprient peu à peu les mots. Sur l’écran noir maculé des phrases élémentaires fuyantes : apparition et disparition expliquent une situation sommaire, celle d’un migrant qui a tout perdu – comme exclu du monde en même temps que de sa vie à lui. Les phrases fusent dans le silence, projetant l’isolement et l’enfermement ressentis par Monsieur Linh.

 Jérôme Kircher joue le narrateur, déclamant l’histoire de cet homme à la fois singulier et proche, puis peu à peu interprète  le personnage principal, une image aussi projetée de ce digne Monsieur Linh   et d’un certain Monsieur Bark, rencontré par hasard.  Il a perdu sa femme qui tenait un manège pour enfants dans le même parc où les deux hommes sont assis aujourd’hui. L’homme loquace dit qu’il a fait jadis la guerre dans le même pays ; jeune, ignorant du monde, et alors du côté des massacreurs et colonisateurs.

 Etrangeté des dialogues et des relations entre ces deux êtres qui s’entendent au-delà des mots ! Une amitié non formulée mais éprouvée dont Monsieur Linh saisit en toute conscience la dimension humaine chaleureuse : «Sans qu’il sache le sens des mots de cet homme qui est à côté de lui depuis quelques minutes, il se rend compte qu’il aime entendre sa voix, la profondeur de cette voix, sa force grave. » Voilà Monsieur Bark assis sur le banc de Monsieur Linh, et l’acteur qui fait usage d’une caméra à cour et une autre à jardin projette son image tel qu’il est. Un seul Jérôme Kircher pour deux figures différentes et semblables en même temps.

 Il incarne aussi un Monsieur Bark, plus nonchalant, expansif, dont la voix chaude inspire la sympathie et provoque l’écoute et l’empathie. Gestes quotidiens du fumeur, sourires malicieux, regards attentifs et bienveillants. L’acteur prête une voix plus douce à Monsieur Linh :  «Et qu’ainsi il est sûr qu’ils ne le blesseront pas, qu’ils ne lui diront pas ce qu’il ne veut pas entendre, qu’ils ne poseront pas de questions douloureuses, qu’ils ne viendront pas dans le passé pour l’exhumer avec violence et le jeter à ses pieds comme une dépouille sanglante »

 L’acteur assure aussi la musique en homme-orchestre, conteur et citoyen du monde.

 Véronique Hotte

 MC93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis à  Bobigny, jusqu’au 7 avril. Tél : 01 41 60 72 72

Michelle doit-on t’en vouloir d’avoir fait un selfie à Auschwitz de Sylvain Levey, mise en scène d’Antonin Lebrun

le-personnage-de-michele-interprete-par-anais-cloarec-est_3702241Michelle doit-on t’en vouloir d’avoir fait un selfie à  Auschwitz de Sylvain Levey, mise en scène d’Antonin Lebrun

 Quoi de plus banal que de réaliser des selfies avec son téléphone mobile au cours d’un voyage scolaire et de l’envoyer à ses amis ? Tous les touristes le font de par le monde. Michelle, alias Vie de chat,  la reine du « chat », se photographie, souriante, en blouson rose à l’entrée d’Auschwitz, pour partager sur son réseau l’émotion forte éprouvée à la visite du camp de concentration, comme elle l’avait fait précédemment en immortalisant un lapin mort écrasé par sa mère.

 Mais Auschwitz n’est pas la Tour Eiffel ni la Muraille de Chine, ni même le Père-Lachaise. Aussitôt les réseaux se déchaînent et on la pourrit d’insultes. Une mésaventure arrivée à une Américaine de quinze ans, en 2014, victime parmi tant d’autres, de comportements sociaux véhiculés par le net…

 En s’emparant de cette histoire, le toujours talentueux Sylvain Levey signe une pièce proche du documentaire. Composé de courtes scènes, le texte alterne dialogues, monologues, narration et textos,  de façon non chronologique depuis le départ pour l’Allemagne jusqu’aux conséquences du selfie. D’abord léger, le ton se fait grave quand les jeunes gens découvrent l’horreur des chambres à gaz, devant les vitrines du musée et grâce au récit d’une survivante.

 Michelle, incarnée par Anaïs Cloarec, évolue au milieu de nombreux personnages, rivés à leurs smartphones: mère, amis, professeurs et internautes , et même son père mort mais encore présent sur la toile. Représentés ici par des marionnettes auxquelles Antonin Lebrun, metteur en scène et comédien prête ses voix. Ces personnages  ont la forme de mannequins grandeur nature et hyperréaliste, ou de petites poupées personnalisant leurs pseudos internet, ( un chat pour « Vie de chat », une fraise pour  « Strawberry Icecream », par exemple). Interviennent aussi des pictogrammes mobiles figurant des émoticônes stylisés. Si bien qu’une grande marionnette réaliste se double d’un alias en miniature ou d’un émoticône livrant ses sentiments. De plus, les selfies réalisés par Michelle prennent la forme de tableaux peints suspendus à un châssis en fond de scène : son « mur ». Cette démultiplication  instaure un jeu d’échelle étonnant qui nous plonge dans plusieurs niveaux du virtuel.

 Michelle doit-on t’en vouloir d’avoir fait un selfie à Auschwitz trouve ici un mode de représentation original qui correspond bien à la nervosité de l’écriture. L’animation très précise des marionnettes, par les deux seuls comédiens présents sur le plateau, s’accompagne d’une bande-son sophistiquée. La musique joue sur les contrastes entre séquences comiques et scènes plus graves. De courts jingles soulignent joyeusement les apparitions des avatars et des émoticônes.

 La compagnie Les Yeux creux, installée à Brest, réussit ici un spectacle virtuose et dynamique, où le fond ne cède en rien à la forme pourtant complexe. Cette représentation préfigure de manière prometteuse Scènes ouvertes à l’insolite, festival européen des formes animées où l’on pourra découvrir quatorze jeunes compagnies.

 Mireille Davidovici

Spectacle vuu le 3 avril au Théâtre Paul Eluard,  4 avenue de Villeneuve Saint-Georges, Choisy-le-Roi (Val de Marne) T. : 01 48 90 89 79

Du 31 mai au 3 juin Théâtre Paris-Villette.

 Scènes ouvertes à l’insolite du 29 mai au 3 juin organisées par le Mouffetard, Théâtre des arts de la marionnette, 73 rue Mouffetard Paris Vème. T. 01 84 79 44 44

 Le texte est publié aux Éditons Théâtrales.

 

Faust de Goethe, adaptation, magie et mise en scène de Valentine Losseau et Raphaël Navarro

© Vincent Pontet,

© Vincent Pontet,

Faust de Goethe, adaptation, magie et mise en scène de Valentine Losseau et Raphaël Navarro

 Il fallait la masse d’ennui et de lassitude chez un savant qui a tout lu, tout vu, étouffé par les livres et  la vanité de son propre savoir, pour qu’une fissure se creuse et qu’un tout petit désir naisse et grandisse : et s’il existait autre chose que la science, la gloire, et une vertu abstraite ? Un désir de vie, par exemple ? Par la brèche ainsi ouverte, entre ainsi Méphisto. L’oblique, celui que, plus tard, Henrik Ibsen appellera « le grand courbe », n’a d’autre puissance que celle qu’on lui accorde. Aux désirs sans objet, il donne l’illusion d’une consistance. En échange de son âme-peu de chose-, ce qu’il offre à Faust ne serait pas grand-chose non plus, un peu de débauche dans un cabaret, les mirages d’un sabbat chez les sorcières, s’il n’y avait  l’amour pour Marguerite et la tragédie qu’il entraîne.

Entre la magie du théâtre et le théâtre de la magie, Eric Ruf, son administrateur Général, a voulu que la Comédie-Française franchisse le pas. Il a invité les artistes les plus savants (où l’on voit qu’être savant n’éteint pas nécessairement le désir), les plus profonds dans ce qu’on appelle la magie nouvelle : « une vision artistique nourrie d’anthropologie et de magie ». Valentine Losseau et Raphaël Navarro parcourent les festivals du monde entier explorant diverses magies, et sont  artistes associés à l’ENSATT (École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre, à Lyon), et auteurs associés au Théâtre du Rond-point à Paris il s’agit donc d’une affaire sérieuse.

Et leur sérieux, c’est ici la légèreté. Sous nos yeux, Méphisto lévite un peu, cabriole en apesanteur, sans insister,  reçoit la décharge électrique d’un symbole religieux. L’âme de Faust s’évapore à vue, les sorcières de la nuit de Walpurgis dansent et disparaissent, les diablotins trottinent sur la scène, Marguerite apparaît à travers un miroir…  La mise en scène recourt à tout un éventail de trucages avec images projetées, hologrammes sans doute, allez savoir! Marionnettes et manipulations : la virtuosité, d’autant plus étonnante que pudique, mène tout droit à la poésie. Véronique Vella, Laurent Natrella, Christian Hecq, Eliott Janicot, Benjamin Lavernhe, Anna Cervinka, Yoann Gasiorowski, et aussi Marco Bataille-Testu et Thierry Desvignes, ont tous passé avec leurs metteurs en scène le pacte du secret des magiciens. Dès lors, ils entrent dans un tout autre rapport au public. Il ne s’agit plus d’être raisonnablement crédible, mais d’entraîner le spectateur dans une féerie.

Ce Faust réinvente un genre théâtral qui avait disparu, absorbé par les effets spéciaux du cinéma. De tableau en tableau-c’est le fonctionnement de la féérie-le décor d’Eric Ruf et Vincent Wüthrich se transforme, riche de ces objets malicieux qui détournent l’attention et permettent le tour de magie, ou d’images en couleur et en volume de fantômes de bonne volonté. L’intrusion, parfois, d’un personnage jouant  le directeur de théâtre fait un autre clin d’œil au théâtre de foire.

Et l’on sourit, une fois de plus, à ce spectacle plein d’humour, avec, entre autres, Dieu en jeune sportif, face au vieux Méphisto, et toute la Comédie-Française en effigie mouvante. Les charmes opèrent : et si tout se passait dans le cabinet du docteur Faust ? S’il avait tout rêvé ? Pour  nous, la fantasmagorie n’efface pas la tragédie : le cachot de Marguerite reste triste et nu, et le jeune dieu négligent de la première scène censé la racheter, n’arrive pas. Mais, avouons-le, le triste sort de la jeune fille séduite et abandonnée s’embrume, et nous restons attachés à la féérie…

 Le spectacle affiche complet jusqu’à la fin, le 6 mai ! On peut espérer qu’il y ait une reprise…

Christine Friedel

Comédie Française-Théâtre du Vieux Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, Paris VIème T. : 01 44 39 87 00/01

Tailleur pour dames de Georges Feydeau, traduction et mise en scène de Dimitris Mylonas

 

Tailleur pour dames de Georges Feydeau, traduction  et mise en scène de Dimitris Mylonas
 
tailleur3Cette comédie, en trois actes, créée au Théâtre de la Renaissance, le 17 décembre 1886, se joue encore avec succès un peu partout dans le monde. Georges Feydeau y porte à leur point culminant les situations humaines propres à son  thème de prédilection : la guerre avec les autres et dénonce  l’hypocrisie de la bourgeoisie bien-pensante.

Le dramaturge, pour revivifier le vaudeville  en concurrence avec l’opérette, conserve le mécanisme de l’intrigue, mais le porte à un point de complexité inouï, susceptible de conférer un nouvel intérêt à des situations éculées. Le travail de Georges Feydeau,  comme il l’a dit, consiste à construire une pyramide à l’envers : partir de la pointe :  un incident fondateur, et élargir par démultiplication,  les fils et  les rouages.

Par exemple, la scène finale du deuxième acte découle en toute logique des situations préparées avant : les reconnaissances s’enchaînent au gré des entrées : « Ma femme ! »/ « Mon mari !  et enferment chaque personnage dans un engrenage fatal. Soumis aux lois de  de la mécanique, les corps se chosifient, s’échangent comme les témoins d’une course de relais, tombent inertes ou arpentent l’espace scénique, mus par d’invisibles ressorts. La scène est soumise à un tempo irrésistible, avec une sorte de fatalité comique déshumanisante. Une négation de la vie à la fois hilarante et inquiétante qui  inspirera au philosophe Henri Bergson, sa célèbre définition du comique : du « mécanique plaqué sur du vivant ».
  
Dimitris Mylonas suit le rythme aussi rapide que farcesque, tout en réunissant les ingrédients de l’ «explosion de la bombe ». Le burlesque des situations se crée ici à travers les improvisations des comédiens  sur fond de modernité mais sans s’éloigner de l’esprit du texte….  Amalia Adoni  a imaginé une scénographie avec des portes roulantes comme un objet-extase qui connote l’entrée dans la vie privée,  et qui aident les comédiens à définir l’espace de chaque scène mais aussi à compléter les non-dits d’un langage plein de sous-entendus ! Une porte fermée provoque l’imagination et la curiosité  de secrets qui sont peut-être cachés. Il n’y a pas vraiment de psychologie chez Georges Feydeau.

Aux acteurs d’être sincères et d’aller au bout de leurs intentions, et toujours dans l’immédiateté ! Alexandros Bourdoumis, Marouska Panagiotopoulou, Hélène Vaitsou, Anna Elefanti, Efthymis Balagiannis, Dimosthenis Filippas, Hélène Stravodimou, Marie Chanou et Yannis Sampsalakis interprètent leurs rôles avec justesse, avec énergie, sans la caricature qui caractérise souvent à tort  les mises en scène des pièces de Georges Feydeau. Giorgos Agiannitis  donne à  l’espace scénique des éclairages qui dévoile ce que cache la trivialité des habitudes.
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Apo Michanis Theatro, 13 rue Akadimou, Athènes, T.: 0030 210 52 32 097  

La Truite de Baptiste Amann, mise en scène de Rémy Barché

©Gg, Sonia Barcet

©Gg, Sonia Barcet

 

La Truite de Baptiste Amann, mise en scène de Rémy Barché

La pièce créée à la Comédie de Reims l’an passé, participe d’une banale histoire de famille, ou plutôt de l’histoire de la banalité d’une famille. C’est l’anniversaire du père, la mère prépare sa blanquette, lui « son » gâteau, et leurs enfants avec leurs conjoints respectifs et même leurss bébés sont là. Eh ! Oui, le temps a passé. Les parents tentent d’avoir une vie nouvelle, en accord avec la retraite, avec l’ouverture d’une boulangerie bio… Le grain de sable qui va révéler les tensions cachées : cette truite. Suzanne devenue en effet «lacto-pesco-végétarienne» ne mange pas de viande… Ça n’a l’air de rien, mais cette révélation va ébranler tout le système familial. À la mère, revient en peine figure qu’elle n’est qu’une mère: et la femme, et elle-même, où est-elle ? Aux sœurs, les rivalités d’enfance. Dans les couples, l’amour, fait de détestation du conjoint pour toutes sortes d’agacements quotidiens mais l’amour quand même. Et le père ? Ce jour-là, car, encore un fois l’unité de temps de la tragédie classique a ses raisons d’être, il doit annoncer à sa famille qu’il va mourir, mais personne n’est en état de l’écouter, jusqu’au moment où…

La pièce débute comme une comédie et se stratifie peu à peu, avec tout un feuilletage de vérités qui viennent enrichir et modifier le regard qu’on peut porter sur chacun, défaire et refaire la construction des différentes figures. Une écriture multiple avec dialogues, apartés, monologues intérieurs, adresses au public, poésie, réflexions, et donc une pièce faite pour les acteurs qui la jouent et qui en endossent toutes les facettes.

Suzanne Aubert, Marion Barché, Christine Brücher, Daniel Delabesse, Julien Masson, Thalia Otmanetelba, Samuel Réhault et Blanche Ripoche en sont aussi les coauteurs, par ce qu’ils ont prêté chacun d’eux-mêmes. Baptiste Amann, dont on a vu Nous sifflerons la Marseillaise  et Des territoires (… D’une prison l’autre…), dit qu’avec La Truite, il a voulu «parler de ceux qu’on ne remarque pas, à qui on ne s’intéresse pas (…) tout simplement par omission, par manque d’intérêt». En cela, qu’il le veuille ou non, il se fait le successeur de Jean-Luc Lagarce, avec des pièces comme Le Pays lointain.

 Mais ici se révèle davantage, avec cette truite incongrue, à quel point une famille de la classe moyenne fonctionne comme un microcosme de la société et de ses conflits. Effectivement, il y a place ici pour toutes les conditions sociales : des artistes, un analyste financier, un «commercial», et une « femme au foyer ». Et on trouve aussi toutes les “réussites » qui ne tiennent pas, devant le retour des frustrations d’enfance. Cela ne fait pas de la pièce, une romance, et la question n’est pas d’être ou ne pas être», mais d’être aimé, et même préféré. Ce qui ferait plutôt de La Truite, un riche roman familial et social.
Déclaration d’amour à ce spectacle, donc. À ses comédiens, et à la mise en scène directe, c’est dire bras-dessus bras-dessous avec le texte, de Rémy Barché. Avec une petite réserve: la deuxième partie s’étire : peut-être l’écriture passe-t-elle au discours… qui ne nous est pas adressé. Mais on entend la voix de Daniel Delabesse et elle se fait écouter.

Cela se passe à Théâtre Ouvert, Centre National des Dramaturgies Contemporaine qui  doit quitter la cité Véron, cette impasse où plane le souvenir de Jacques Prévert et de Boris Vian. Le Moulin rouge propriétaire de cette salle, ne veut pas renouveler son bail. Le Ministère de la Culture va  donc  reloger Théâtre Ouvert dans un bâtiment appartenant à l’État, avenue Gambetta à Paris XXème, ancien Théâtre de l’Est Parisien dirigé par Guy Rétoré, puis par Catherine Anne,  et qui abrite aujourd’hui Le Tarmac, scène  consacrée à la francophonie. La mission de Théâtre Ouvert : faire connaître et mettre en valeur les écritures francophones, et il l’a déjà fait et continue à le faire. Mais enfin… un seul théâtre en remplace deux : situation toujours problématique! À Théâtre Ouvert de relever le défi.

Christine Friedel

Théâtre Ouvert, Cité Véron, Paris XVIII ème,T. : 01 42 55 55 50, jusqu’au 14 avril.

 

Les Os noirs, mise en scène de Phia Ménard

 

Les Os noirs,mise en scène de Phia Ménard

 

© Jean-Luc Beaujault

© Jean-Luc Beaujault

Une voix parle d’un oiseau, la nuit, réveillé par un rayon de lune maléfique : «Il se perd dans le noir (…),  se noie ou se déchire aux épines d’un  rosier.» (… ) Le noir, dans tous ses éclats et ses nuances, va dominer pendant une heure cette pièce  avec trois «passages à l’acte »,  sous le signe de l’air, de l’eau et du feu, Les Os noirs invite au voyage onirique d’un corps aux prises avec les éléments. Englouti puis ressurgi, métamorphosé.

 Le jongleur Philippe Ménard, devenu Phia Ménard, se tourne depuis 2008 vers la danse et la performance théâtrale «ayant pour objet l’étude des imaginaires de la transformation et de l’érosion au travers de matériaux naturels».  Après l’eau et la glace (PPP , Belles d’hier), elle va explorer l’élément aérien, avec deux « pièces du vent. »  L’Après-midi d’un foehn s’adresse aux spectateurs de tout âge, et Vortex, uniquement aux adultes. Dans Les Os noirs (entendre aussi : eaux noires), elle convoque la mer et la bourrasque pour une tempête, dresse une sombre futaie ventée, soulève le sol, anime un amas de cendres…

 Pour cette leçon des ténèbres, elle se réfère à l’Ophélie d’Hamlet, Camille Claudel, Léopoldine Hugo, Virginia Woolf, Charles Baudelaire, Edward Munch, comme autant de sources d’inspiration. «Un accompagnement au dernier souffle. Je l’ai imaginée comme un poème sombre, une écriture incarnée dans un corps et des éléments. »  Ce corps, celui de Chloée Sanchez, sera tout d’abord assailli, balloté puis avalé par une mer déchaînée : une immense bâche en plastique noir gonflée par une puissante soufflerie. Dans une forêt calcinée, la performeuse erre, s’affole, vocifère, comme une sauvageonne fuyant une nature hostile.

Au deuxième passage à l’acte, prise dans la matière d’une vaste toile anthracite, elle se débat, fouit, rampe et émerge, marionnette endimanchée, pour esquisser une valse rageuse.
Le troisième et dernier passage à l’acte opère un retour vers la lumière, laquelle ne s’est jamais vraiment absentée : points lumineux des techniciens pendant les changements de décor, brasillement d’un feu. Et une obscure clarté émane des nuances du noir comme l’outre-noir de Pierre Soulages. On pense à la chambre noire où s’impressionne une « série d’épreuves photographiques et sensorielles », comme Phia Ménard définit elle-même son travail.

 Des images fortes et prégnantes se créent sous nos yeux, en particulier celle des premier et dernier tableaux. La composition sonore d’Ivan Roussel distille avec subtilité une inquiétante étrangeté couvrant le vrombissement de la soufflerie. Pourtant, les séquences semblent parfois s’éterniser. Volonté de montrer que le corps est un piège et peine à se métamorphoser, à quitter la prison de son genre, pour Phia Ménard qui a vécu cette transformation? Les  changements de décor un peu laborieux à cause d’une machinerie sophistiquée, cassent aussi l’ambiance cauchemardesque où nous divaguons avec plaisir. «La saturation est un des axes de mon expérimentation », reconnaît la metteuse en scène.

 Mais on gardera surtout en mémoire le tableau final, quand, dans un fondu au blanc, Chloée Sanchez, en tenue immaculée, étreint un corps calciné (son double ?) et murmure, d’une voix douce qui tranche avec ses cris précédents : «La mort viendra et elle aura tes yeux»,  titre du dernier recueil de Cesare Pavese, écrit peu avant son suicide, en 1950.

Mireille Davidovici

Le Monfort, 106 rue Brancion, Paris XIVème, en partenariat avec le Théâtre de la Ville, jusqu’au 14 avril.

Le Quai, Angers, du 19 au 21 avril ; Théâtre des Treize Arches, Brive-La-Gaillarde les 26 et 27 avril.
Le Théâtre, Scène nationale d’Orléans, le 24 mai.

 

 

Parfois le vide, texte et mise en scène de Jean-Luc Raharimanana

 

Parfois le vide, texte et mise en scène de Jean-Luc Raharimanana

3F987A2D-188F-4694-9389-F5C0F2FF8FFE« J’écris avec la musique, les mots portent une part de rythme que les musiciens peuvent relayer» le romancier, dramaturge et poète Jean-Luc Raharimanana se met en scène, accompagné d’une chanteuse lyrique, Géraldine Keller, du percussionniste Jean-Christophe Feldlander et, à la mandoline, guitare, valiha et au kabosyle,Tao Ravao son complice de longue date, créateur du blues malgache.

Dans le noir, surgit une voix qui vient relayer un solo de percussions doux et chuintant. Les mots se bousculent, puissants mais sans violence, : «Tout cadavre laissé au sort a succulence de carcasse (…) macéré à nos malheurs (…) amas d’impuissance». Une colère sourde bout dans les paroles de l’auteur malgache qui dénonce : «L’aujourd’hui où nous pataugeons (…) Tout rumine en mes ruines (…) Nous vivons dans un monde scandaleux.» Ainsi commence cet étonnant poème dramatique adressé à un certain Momo et  à nous tous.

 Lumière sur le plateau : Jean-Luc Raharimanana entame une partition plus joyeuse et ironise sur le thème de la mondialisation. «Il ne suffit plus que tes gouvernants t’égorgent, il t’en faut d’autres. Mondialisation ! ( …)  » Les musiciens lui emboîtent le pas sur un rythme plus vif…  En contrepoint, derrière une forêt de micros, on devine la silhouette rouge de Géraldine Keller qui entame un long lamento. Elle se définit elle-même, comme «pneumo-facturière de matière sonore volatile», et donne une couleur plus dramatique au texte qu’elle partage avec Jean-Luc Raharimanana.

 Il sera ici question de départ: «Rien ne peut m’empêcher d’aller où je veux. (…) Je nage (…) On s’envole Momo… Le texte devient épique avec un voyage vers «un Eldorado sans or ni conquistador.» Parfois le vide est né pendant l’écriture de son dernier roman, Revenir, dit  l’écrivain. Dans ce poème dramatique en prose, dense, imagé et rageur, les allitérations, répétitions et assonances constituent une musique qui, au-delà des mots, est prolongée par Jean-Christophe Feldlander et Tao Ravao.

« La voix devient chant, dit Raharimanana, et le chant redevient voix. »  Il y a quelque chose de cathartique dans ce texte qui lui a été inspiré par le tromba malgache: «Une cérémonie de temps de crise, collective ou personnelle, et seulement, quand les moyens de guérison  classiques ont échoué. On convoque alors le tromba, l’esprit d’un ancêtre connu pour la puissance de son verbe. L’esprit possède le vivant et sa parole guérit.  »

 Ce quatuor remarquable nous embarque pendant une heure dans une diatribe sulfureuse et bouillonnante contre le monde tel qu’il va, avec ses migrants fuyant la guerre, la dictature et la pauvreté: «Nous étions des oiseaux qui marchions contre des créatures de fer. (…) » Mais l’atterrissage est difficile : «Tu auras été un oiseau magnifique, mon ami… tu pars, ton passeport s’appelle oubli, Momo.(…) » Et advient «parfois le vide sur la parole vaine ».

L’auteur nous confiait, à l’issue d’une lecture organisée par RFI au Festival d’Avignon 2016 : «Je regarde le monde, je ne peux pas fermer les yeux. C’est la parole qui me tient debout ; avec les mots, je vole.»  Et ce texte fait aussi décoller le public.   Telle est la force mystérieuse de la poésie. Avis aux programmateurs…

 Mireille Davidovici

Théâtre Antoine Vitez,  1 Rue Simon Dereure, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). T.: 01 46 70 21 55, jusqu’au 31 mars.

 

 

Théâtre Studio d’Alfortville,  les 20 et 21 avril.
La Pyramide  de Romorantin, dans le cadre des soixante ans de la MAJO.Festival des Francophonies en Limousin, Limoges du 1er au 6 octobre.

Plumes d’Afrique  à Saint-Pierre-des-corps, Le 9 novembre,.

 Revenir. Editions Rivages, 2018.

 

 

Troisième festival WET à Tours


Troisième festival WET à Tours

Notre XXIème siècle largue les héritages et n’aurait rien à transmettre? Faux : Jacques Vincey et le Centre Dramatique National de Tours donnent avec le WET, un bel exemple de transmission des outils et du travail théâtraux. Ils ont signé avec la Région, le Conseil départemental et l’État, un dispositif d’insertion professionnelle, le Jeune Théâtre Régional, pour les jeunes comédiens et techniciens qui ont la chance, le temps d’une ou deux saisons, de travailler sur les créations maison, comme récemment Le Marchand de Venise et de pouvoir présenter petites formes ou cartes blanches. Et ils partagent cette chance avec d’autres jeunes professionnels qu’ils ont choisis, en accord avec Jacques Vincey mais sous leur propre responsabilité.

De bons choix… et un beau public, pour cette troisième édition et pour parenthèse de printemps, avec cinq lieux. Invités et invitants, curieux les uns des autres, se sont formés et rencontrés dans de grandes écoles de théâtre, celles de Lyon, Cannes, Saint-Etienne, Bordeaux, Limoges, Liège, d’où une réelle qualité de travail. Si le festival donnait la photo d’une génération? Bosseurs et réalistes, ils ont besoin de la chaleur d’un collectif et de l’égalité filles/garçons, tous sur le plateau. Et ils aiment casser le mur scène/salle, et ont en commun la préoccupation, entre autres, d’un théâtre qui ne ment pas. 

Ultra-Girl contre Schopenhauer ©cedric-roulliat.

Ultra-Girl contre Schopenhauer ©cedric-roulliat.

Une fois pour toutes, l’acteur chez eux ne se met pas dans la peau du personnage, mais donne la sienne à une figure. Dans les nouvelles dramaturgies, dites « de plateau », il garde son prénom. Le festival n’a pas défini de thématique générale mais une question émerge: qu’est-ce vivre? Question annexe: le travail peut-il donner du sens à la vie, et surtout, si elle se réduit à celui-ci ? Voir la  phrase banale : «Et vous, que faites-vous dans la vie ? ». Cela va de la remise en question radicale du travail salarié dans J’abandonne une partie de moi que j’adapte), avec ses conséquences sur la famille dans Jusqu’ici tout va bien, jusqu’à la survie la plus féroce dans Je suis la bête, ou la plus dérangeante avec Mon Bras. On  goûte aux (délicieux ?) troubles d’identité avec Un jour j’ai rêvé d’être toi, Le Songe d’une nuit d’été, La Panthère et l’oiseau, Ultra-Girl contre Schopenhauer)… Ou avec des spectacles comme La Rage qui montre comment on peut vivre en prison, dans son corps, dans un personnage, ou  dans Le Monde renversé, comment on peut ignorer l’histoire de la moitié de l’humanité ?

Premier spectacle vu et dont on a envie qu’il aille en tournée partout, celui du Groupe Nabla : J’abandonne une partie de moi… mis en scène par Justine Lequette, avec quatre comédiens issus de l’ E.S.A.C.T., à Liège et déjà présenté au Théâtre national de Wallonie-Bruxelles. L’écriture collective part du film de Jean Rouch et Edgar Morin Chronique d’un été (1960), avec sa fameuse question:  «Etes-vous heureux» ?

Le Songe d'une Nuit d'été © Georges Fontaine

Le Songe d’une Nuit d’été © Georges Fontaine

Un choix pas si étonnant, en ces temps de commémoration-discutée-de mai 1968 : les années soixante portaient-elles en germe toutes les questions qui ont explosé à ce moment-là. Les nouvelles générations auraient-elles la nostalgie (on a toujours la nostalgie de quelque chose qu’on n’a pas connu!) de cette époque et de ses libres débats politiques? Sentiraient-elles aujourd’hui bouillonner quelque chose? Qu’importe, ce spectacle est un régal d’intelligence, drôlerie et gravité, où les quatre comédiens passent d’un rôle à un autre, en un clin d’œil et avec précision.  Swing, drôles, et beaux, sans peur de révéler à la fin, leur totale fragilité dans ce monde de concurrence macronienne*.

Un jour j’ai rêvé d’être toi, conception d’Anaïs Müller, direction  de Pierre Lamandé est un exercice de boudoir entre un comédien qui travaille à être femme et une actrice (l’auteure du texte) qui voudrait travailler. Un spectacle qui inverse les rôles et qui détricote la fiction, débobine le réel et nous égare délicieusement. Alambiqué? Oui. Mais avec une certaine poésie, dans le rapport entre roman-photo filmé et scène,  avec aussi beaucoup de drôlerie métaphysique mais moins d’ancrage  au politique que le précédent.

Dans un esprit très différent mais tout aussi décalé, Des Panthères et des oiseaux, comédie romantique de Théophile Dubus, mise en scène de Quentin Bardou, avec Jeanne Bonenfant, Alyssia Derly  et Anthony Jeanne. Cette carte blanche Jeune Théâtre Régional invente un monde catastrophique : le zoo a explosé, une diva borgne tombe amoureuse d’un boy-scout venu lui vendre un calendrier. Sans compter la camériste de la star et un fantôme chanteur… On est presque du côté de la B.D. Passion vampirique ou liberté de l’amour? Mythologies populaires? Mais les enjeux de la pièce manquent de force…

L’amour passionné pour un texte littéraire violent donne autre chose et Julie Dellile s’immerge dans Je suis la bête à l’atmosphère sombre et brumeuse d’Anne Sibran. ** Avec ici la question de la survie la plus animale, la plus monstrueuse : manger ou être mangé, sans métaphore. L’actrice-metteuse en scène, à la hauteur de son projet audacieux, dangereux, en a l’authenticité, malgré un jeu qui manque de densité, peut-être par trop grand respect pour elle-même ou à cause du «regard extérieur»  qu’elle porte sur son travail. Mais n’importe, elle défend ce  texte extraordinaire, et cela secoue.

On n’insistera pas sur  Le Monde renversé a été présenté en janvier à Paris. «Faire théâtre», pour reprendre la fameuse expression d’Antoine Vitez, à partir d’un texte théorique et d’un énorme travail de documentation? Mais les quatre têtes du collectif Marthe ne donnent pas une direction. La force théâtrale, la vérité artistique sur les sorcières et la sujétion du corps féminin, ce sera pour une autre fois. Les comédiennes, qu’on a vues très juste ailleurs, se sont cette fois-ci, plantées. Mais elles ont eu la chance de pouvoir entrer, avec Prémisses, dans un accompagnement durable  qui permet à ce plantage de n’être pas fatal…

Le collectif Le grand Cerf bleu (l’inaccessible des légendes ?) ose, lui,  monter une superproduction familiale : Jusqu’ici tout va bien. Trois générations d’acteurs sur le plateau, avec une musique en direct. Autour de l’arbre de Noël, s’empilent cadeaux et ressentiments pas trop graves. Deux intrus : l’un chassé, l’autre reçu, une nouvelle belle-fille étrangère mais pas trop, et la famille se remet en question. Côté salon, un bonheur conventionnel qu’on  nous invite à partager, et aussi des peurs, rumeurs et mensonges. Côté cuisine, vérités concrètes et heureux lapsus font retomber le conflit comme un soufflé, et les couteaux ne servent qu’à éplucher.  A la deuxième représentation de cette création, si problèmes techniques il y eut, le public ne les a pas vus, trop occupé à suivre ces personnages. Et à apprécier le pull bariolé du régisseur de plateau, à l’opposé de la tenue noire traditionnelle qui l’efface : un théâtre vrai, en pleine action. On aime bien la façon dont Laureline Le Bris-Cep, Gabriel et Jean-Baptiste Tur, ont constitué leur troupe et ont accepté l’héritage, tout en se cherchant eux-mêmes. ***

Il faudrait aussi parler de La Rage/Et à la fin nous serons tous heureux  par la compagnie du Dahu, que nous avions déjà vue (et pas oubliée) avant ce festival : un bel univers plastique, dansé et joué.  Quelques lignes sur chacun, pour souvent trois ou quatre ans de recherches et de travail et de répétitions, c’est presque de l’ingratitude, à côté du plaisir donné par ce festival. Reste à suivre ces compagnies, dont plusieurs seront sans doute les vedettes du prochain festival off en Avignon.

Christine Friedel

* Groupe Nabla, Arts de la Scène à Mons (Belgique), les 25 et 26 avril.

**Maison de la Culture de Bourges, les 6 et 7 novembre. Théâtre du Passage, Neuchâtel (Suisse),  le 27 novembre.
Centre Dramatique National d’Orléans  et Théâtre de la Tête Noire, Saran (Loiret), les 23, 24 et 25  février 2019.

*** Le Collectif Le Grand Cerf bleu sera en tournée avec Non, c’est pas ça ! (Treplev Variation)  en octobre au Cent-Quatre à Paris (XIXème),  et les 24 et 25 novembre au Sorano/Festival Supernova (Toulouse). 

 

 

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