Mazùt, mise en scène de Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias

Mazùt, mise en scène de Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias

 Les metteurs en scène de la compagnie Baro d’evel avaient créé cette pièce en 2012 et elle est reprise ici avec d’excellents interprètes: Julien Cassier et Valentina Cortèse. «Mazùt représente un tournant dans notre recherche et nous a permis de continuer à décloisonner ses langages, disent-ils. Dans une affirmation du travail avec la matière, tout ici fait trace et nous voulons à créer avec le dispositif scénographique et sonore, une immersion totale dans le spectacle.» Comme chez Jacques Tati ou dans les premières pièces de Macha Makeïeff et Jérôme Deschamps, ici tout fait sens: langage du corps, accessoires,bruits…quelques dialogues et des silences, ces moments devenus rares dans notre société connectée à outrance.

© Lauren Pasche

© Lauren Pasche

Thomas Pachoud «ingénieur gouttes » crée la musicalité de la pièce. Des gouttes d’eau tombant des cintres dans des boîtes de conserve pour éviter une inondation, créent le rythme…. Cette machinerie aquatique va totalement perturber une réunion de travail entre un bureaucrate, Monsieur Bernardo et sa secrétaire Murielle. Tout comme une mouche écrasée sur une imprimante changeait la destinée d’une homme dans le film Brazil de Terry Gilliam (1985), ici les objets du quotidien une chaise, une table…ont leur propre vie comme ces cartes géographiques, qui vont faire basculer la vie bien réglée des personnages et formeront une immense toile.

 Une grande tendresse lie cette femme et cet homme qui cherchent à se rassurer devant ce qui leur arrive: «Cela va?» répètent-ils. L’humour et la poésie des situations burlesques nous emportent. «Que cherche-t-on exactement? On ne peut pas tout remettre en question?» Ces phrases résument bien le bouleversement de leur quotidien. Les personnages, aux gestes précis et toujours signifiants, jouent comme des enfants et nous les suivons avec plaisir dans ce voyage d’une heure au pays de l’absurde.

 Jean Couturier

 Jusqu au 2 juin, Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, Paris (X ème). T. : 01 46 07 34 50.

 La compagnie Baro d’evel créera au festival d’Avignon Qui som? du 3 au 14 juillet.

 


Archive de l'auteur

Théâtre en mai à Dijon (suite et fin) On ne fait pas de pacte avec les bêtes conception et mise en scène de Justine Berthillot et Mosi Espinoza

Théâtre en mai à Dijon (suite et fin)

On ne fait pas de pacte avec les bêtes, conception et mise en scène de Justine Berthillot et Mosi Espinoza

Cela se passe à la salle Jacques Fornier* avec l’évocation d’une jungle où il y a une sorte de colline en matière synthétique, mais aussi en fond de scène, des rideaux de couleur, des affiches et ujn peu partout des tubes fluo verticaux bleu ou rouge, c’est selon. Justine Berthillot et Mosi Espinosa sont des circassiens qui sont allés en Amazonie  péruvienne  (lui-même est péruvien). Et c’est à une sorte d’évocation de cette jungle et de sa survie, qu’ils nous invitent.
« On ne fait pas de pacte avec les bêtes propose une très (très) libre réécriture au du film Fitzcarraldo de Werner Herzog. Le terrain d’action et principal thème de cette création, disent leurs auteurs, est la Forêt, en ce qu’elle nous apparaît aujourd’hui comme un théâtre du monde où se concentrent les principales luttes poétiques, érotiques, culturelles et écologiques. (…) Jouer de ce réel devenu fou d’une férocité impatiente et menaçante, d’une bestialité déguisée, mettre en scène l’absurde de nos sociétés avides de dominations avec décalage, drôlerie et tragique afin de faire tomber le rideau de velours. C’est un cirque de la mascarade, de l’absurde, fait de brutalité et de beauté qui implique nos capacités physiques et circassiennes dans une perspective sociale, une lutte de bêtes contre notre propre bêtise ». 

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Soit, mais il y a loin des intentions, au résultat…. Sur le plateau, de nombreux accessoires et  des colonisateurs en chemise blanche, avec de beaux masques représentant un visage et côté jardin, une grande  statue: des jambes sur un socle sur lequel Justine Berthillot arrivera à placer un petit réfrigérateur descendu des cintres, puis une  petite pirogue blanche où où elle se maintiendra en équilibre. Chapeau…  Et côté cour,  Mosi Espinosa  lui, montera et descendra  souvent de cette colline. Il imitera  aussi une bête féroce. Il y a parfois de belles images mais nous avons eu du mal à être sensible à cette remise en cause de la colonisation européenne à la fois sur les hommes et les animaux  avec, à la base, des souvenirs de voyage et du film de Werner Herzog. La pièce est bien rodée mais part dans tous les sens et la dramaturgie manque de cohérence et ce spectacle oscille entre  théâtre, danse, et performances acrobatiques, sans  être jamais vraiment convaincant  et  accumule les poncifs comme, à la fin, ces épais nuages de fumigène qui envahissent le plateau et la salle. Et malgré les numéros des circassiens,  l’ensemble  manque de force et d’unité et tourne à vide. Le public dijonnais pas très jeune a applaudi poliment le travail mais ne semblait pas convaincu…

Anima, conception et réalisation de Maëlle Poésy et Noémie Goudal, musique de Chloé Thévenin

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Cela se passe dans le grand et beau parc de l’Arquebuse où  la directrice du Centre Dramatique National de Dijon reprend cette performance conçue et réalisée avec Noémie Goudal et dont nous vous avions parlée ( voir Théâtre du Blog). Elle avait été créée en 2022 à la fondation Lambert pour le festival d’Avignon.
Dans une scénographie d’Hélène Jourdan,  il y a des images filmées et projetés sur trois grands écrans sur lesquels on voit des palmiers qui s’embrasent avec des techniciens qui œuvrent. Puis des images de rochers imprimées sur des bandes et carrés de papiers qui tombent en se déchirent pour laisser apparaître d’autres rochers en bord de mer. Mais il y aussi aussi le grand écran à gauche, un même système de déchirement/dévoilement mais cette fois, avec un rideau d’eau bien réelle qui coule et décolle les bandes de papier collé. Sans doute le fort et le plus réussi de cette performance.  Illusion/vérité comme es avec ces palmiers embrasés qui s’écrasent au sol.. Même si, les trucages sont parfois évidents, nous sommes fascinés par ces images, fortes et de toute beauté. Là, Maëlle Poésy réussit parfaitement son coup. 
Enfin, de l’acrobate Chloé Moglia, une sorte de chorégraphie de mouvements en suspension sur les barres de l’installation, ici interprétée par Mathilde Van Volsem.  Sans véritable lien avec le reste, et trop répétitif mais impressionnant de virtuosité.  
Dans ce grand parc aux merveilleux arbres centenaires, le volet gauche de ce dispositif spectacle/performance était sans doute mieux intégré à la Nature et nous a semblé plus  juste et plus fort, que dans la cour, pourtant très belle, de la fondation Lambert à Avignon.

Philippe du Vignal

*Jacques Fornier (1926-1920) que nous avions connu, était un bon metteur en scène et comédien. Pionnier de ce que l’on avait appelé la « décentralisation », il avait fondé le théâtre de Bourgogne, qu’il dirigea quinze ans. Il avait aussi été directeur du Théâtre National de Strasbourg.

Spectacles vus le 19 mai à Dijon (Côte-d’Or).

A Pougne-Hérisson, Nombril du monde, le Jardin des Histoires fête ses vingt ans

A Pougne-Hérisson, Nombril du monde, le Jardin des Histoires fête ses vingt ans

 

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Il aura fallu le pari fou de quelques habitants de cette commune de trois cents âmes, pour devenir, il y a trente ans, le «Nombril du monde ». Ici légende et réalité ne font qu’un : selon l’histoire, le conteur Yannick Jaulin, ayant cité Pougne-Hérisson dans l’un de ses spectacles, à cause, dit-on, de la consonance du nom, ait rencontré le comité des fêtes qui cherchait un projet pour faire revivre ce village de Gâtine où l’épicerie, les cinq cafés, les deux écoles avaient disparu.  Voici donc l’artiste et les Pougnassiens attelés à organiser un festival autour du conte et des arts de la parole.

 Quelques années plus tard, une fois le festival bien ancré, grâce à la combativité de son directeur artistique Yannick Jaulin et d’une armée de bénévoles, mais aussi aux subsides des Collectivités locales, un Jardin des Histoires a vu le jour sur un terrain communal. Il fête aujourd’hui ses vingt ans. Lieu public d’initiation à l’imaginaire, il offre au visiteur une vingtaine d’installations plastiques loufoques : de quoi fantasmer.

Dans la Grange de Robert Jarry, forgeron mythique, placé sous le signe de la Gidouille du Père Ubu, une énorme machine extrait à grands fracas d’engrenages, des récits à partir d’un minerai de contes. Dehors, de gigantesques structures métalliques, construites avec des objets de récupération, parsèment le parcours sonorisé. On y trouve un Arbre mort multicolore, une Forêt sans tête, une futaie de troncs sans branches ni feuillage-, un Géant, mangeur de minerai qui grogne au passage.

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Ces œuvres ont été créées par la compagnie OpUS (Pascal Rome et Éric Guérin), rejoints par d’autres artistes, scénographes et paysagistes : Laurent Morin pour le Laboratoire d’ombilicologie, Zarco pour les sculptures en ferraille, les frères Diaz pour Le Spoutnik , une sorte de fusée de sept mètres de haut en métal rouillé, Anne Marcel et Vanessa Jousseaume pour Le Rond des sorcières, un tunnel de bois autour des arbres. A partir d’enceintes cachées dans les buissons ou à de micros dans les cabanes, sont chuchotées des histoires aux passants.

Ailleurs, non loin d’une chapelle du XII ème siècle, domaine des hirondelles et attenante à un château en ruines, se trouve un rocher rond, le fameux Nombril du monde et les fouilles de l’Ombilicropole où l’on déterre les vestiges de contes… En Gâtine, on dit toujours qu’il ne se passe “rin“ ! Et pourtant, mis à part un festival biennal, au Nombril du monde, des choses s’inventent toute l’année, main dans la main avec la municipalité. Jusqu’aux rues baptisées de noms évocateurs après votation des habitants. Ainsi, la rue du Trait d’union consacre la réconciliation de Pougne avec Hérisson, ces villages s’étant longtemps regardés en chiens de faïence, malgré leur fusion au XlXe ème siècle. La rue de l’Ecole buissonnière donne dans la venelle trousse-peneuilles, rendez-vous des amoureux…

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 La devise est ici : « Il faut le croire pour le voir ». Conçu à partir d’une utopie poétique, ce lieu associatif accueille de mai à septembre, la visite quelque 3.000 enfants et 4.000 touristes, pour des parcours contés. A la morte saison, s’ouvrent des résidences d’artistes qui y présentent leurs créations. Ce lieu est animé par des bénévoles et six salariés permanents, sous l’égide d’une direction artistique collégiale : L’ONUuu (Organisation Nombrilaire Utile Unifiée Universelle) qui a pris la suite de Yannick Jaulin. Avec Stéphane et Eric Pelletier, Titus, Anne Marcel et Fred Billy. « Fiers d’avoir su transformer un trou du cul du monde en son nombril.», ils nous reçoivent au Cordon, un bar associatif en dur, construit avec goût et moyens du bord, dans le même esprit surréaliste que l’ensemble. On peut y déguster des crêpes et des produits régionaux, s’y procurer livres de contes, jeux, et « minerai de conte, origine certifiée», un caillou de carbonatite qui brille au soleil, extrait d’une carrière de Gâtine. Ce jardin extraordinaire vaut le détour, en attendant le festival, du 15 au 17 août prochains.

 Mireille Davidovici

 Le 18 mai, Le Nombril du monde, 7 rue des Merveilles, Pougne-Hérisson (Deux-Sèvres) T. : 05 49 64 19 19. lenombril@nombril.com

 

La Contrainte, d’après Stefan Zweig, adaptation et mise en scène d’Anne-Marie Storme

La Contrainte, d’après Stefan Zweig, adaptation et mise en scène d’Anne-Marie Storme  

 L’écrivain autrichien nous met en présence d’un couple, exilé en Suisse pour échapper à la guerre. Tom, peintre, est déchiré entre ses convictions pacifistes et un sentiment patriotique qui l’appelle au front, dès lors qu’il a reçu son ordre de mobilisation Restera-t-il auprès de sa femme qui l’exhorte à écouter sa conscience et se consacrer à son art ou partira-t-il, par solidarité avec son pays, au risque de mettre son couple en danger ? Le texte, fondé sur ce questionnement, est un dialogue entre l’artiste et son épouse.

La Contrainte, une nouvelle publiée en 1920, est clairement autobiographique. Stefan Zweig (1881-1942), avait brièvement pris fait et cause pour l’Allemagne, après l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, le 28 juin 1914, mais il se ralliera très vite aux positions pacifistes de son grand ami Romain Rolland (on a retrouvé une abondante correspondance entre eux ). Il ne se dérobe pourtant pas à son devoir et, jugé inapte au front, sera enrôlé dans les services des archives militaires. Envoyé en Pologne, il découvre l’horreur de cette boucherie et cela renforce sa conviction que la paix vaudrait mieux, que la poursuite de ce conflit insensé.

©Jef Le Maout

© Jef Le Maout

Anne-Marie Storme a choisi de sortir la nouvelle de son contexte historique et autobiographique, pour la ramener à un débat universel: le choix individuel de la liberté de conscience ou celui de la solidarité avec son pays en guerre. Cette alternative s’accompagne d’une remise en question du couple : elle, menaçant de rompre s’il s’en va. Elle plaidant la priorité pour lui de se consacrer à son art : son rôle est de créer, pas de tuer… Lui, oscillant entre se tenir à l’écart de la société au nom d’un idéal, ou se plier à la règle collective….
Anne Conti est une épouse pugnace et moins larmoyante que celle de la nouvelle et revendique son amour. Elle affirme avec force ses opinions face à Cédric Duhem, qui incarne avec nuance les contradictions de son personnage.

La chanteuse et musicienne  Stéphanie Chamot est le troisième personnage de ce spectacle. En arbitre, elle  intervient en contrepoint de ce huis-clo et introduit une distance bienvenue entre Tom et sa femme en soulignant malicieusement les contradictions qui traversent le héros… Sa présence décalée de rockeuse maquillée à la punk, sa musique rocailleuse, sa voix ironique et ses clins au public apportent une bouffée d’air.
Sur le plateau nu, une ligne de terre en diagonale et sous un éclairage latéral matérialise de manière dramatique, la ligne ténue que Tom franchira ou pas… Et plus largement, ces frontières qui, un peu partout, dans le monde causent tant de carnages. La pièce se clôt sur un entretien avec un écrivain ukrainien, diffusée dans
Grand reportage sur France-Culture.  Un rappel aigu de l’actualité. …

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu en avant-première, le 17 mai au Théâtre La Verrière, 28 rue Alphonse Mercier, Lille (Nord).

Du 3 au 20 juillet à 16 h, La Bourse du Travail C.G.T., Festival d’Avignon off. 

La Contrainte (Der Zwang), est publié dans le recueil de nouvelles Le Monde sans sommeil de Stefan Zweig, traduction d’Olivier Mannoni, éditions Payot et Rivages (2018).

 

Montbéliard, capitale européenne de la Culture (suite)

 Un billet de Jacques Livchine : Montbéliard, capitale européenne de la Culture (suite)

Tout ça n’existait pas avant, on faisait comment  sans Facebook, me demande Edith, qui oublie sans arrêt le nom de sa pathologie qui ne requiert aucun soin; c’est ça l’avantage, puisque, d’Alsheimer, on ne guérit jamais. Moi qui aime beaucoup les philippiques ou autres billets d’humeur pimentés, j’ai été condamné au silence: il y a deux mois, on a supprimé unilatéralement  mon compte Facebook qui avait quatorze ans… Sans aucune explication.

Cela faisait suite à la polémique de l’ouverture de la capitale française de la Culture (voir Théâtre du Blog), quand en le tutoyant du haut de ses quatre-vingt ans. Hervée de Lafond, co-directrice avec moi du Théâtre de l’ Unité, aurait « malmené » le Premier Ministre.  Il ne s’en était point formalisé: les joutes oratoires futures qu’il va devoir livrer, s’annoncent beaucoup plus musclées, que ces sympathiques échanges avec une comédienne « fustigeuse » qui n’en était pas à son premier essai. Ce  pauvre Manuel Valls doit s’en souvenir et Pierre Moscovici avait été victime d’une brigade de jeunes femmes “vigipirate” qui l’avaient mis en slip. Michel Roccard avait subi l’épreuve du tapis rouge vivant, etc. Mais depuis le 16 mars, cela ne décolère pas à Montbéliard et mon compte aurait été signalé par des ennemis travaillant dans l’ombre, ensuite l’algorithme en a décidé ainsi.

 

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C’est dans l’air du temps ! L’humour et la plaisanterie ont mauvaise presse.  Donc, je reprends la parole mais c’est risqué: les élus de la majorité à Montbéliard ont fait paraître un billet dans le Journal municipal  avec des informations absolument fausses, du style : le Théâtre de l’Unité aurait été viré de Montbéliard en 2000 d’où une vengeance d’Hervée de Lafond… Oui, mais voilà: non seulement l’Unité n’a jamais été viré mais le sénateur- maire de Montbéliard, Louis Souvet, avait tout fait pour que nous restions. Et puis cela gêne certains : sentant venir la mort, il a demandé qu’une oraison funèbre soit prononcée par Hervée de Lafond… C’est triste de voir ces élus du peuple se fourvoyer à ce point et il faut bien préciser que le Théâtre de l’Unité est resté au pays de Montbéliard, à la demande du sous-préfet Bernard Fredin.

Ensuite est née une polémique sur le feu d’artifice réalisé par le Groupe F. : Hervée de Lafond a voulu qu’il y ait l’excellence pour cette cérémonie d’ouverture et que soit mis en valeur le Pays de Montbéliard. Marseille s’est offert ce même Groupe F, pour l’arrivée de la flamme olympique et on parle d’un coût d’un million d’euros… : à mettre en perspective avec ce que l’on pouvait se payer ici!
Chers élus, vous auriez dû remarquer que le feu était synchronisé avec l’hymne du Pays de Montbéliard qui durait quatre minutes et trente secondes. Un final somptueux et Gabriel Attal qui devait juste prononcer un discours et être là une dizaine de minutes, est resté jusqu’à la fin de la cérémonie, ce qui est en soi une vraie victoire.

Pendant ce temps à Calais où existe une Scène Nationale exemplaire: le Chanel,  nous avons droit au même genre de polémique, la municipalité associe le versement d’ une subvention de 645 000 €, au départ du directeur, Francis Peduzzi! Selon quels arguments ? Cette Scène Nationale affiche complet, organise des événements mémorables dans la ville avec Le Royal de Luxe, Zingaro, le groupe F, etc. Avec aussi, une brasserie, un restaurant et une librairie, le lieu est une véritable bulle d’oxygène dans une ville où la chasse aux migrants est un spécialité.
Souvent je me dis qu’il y a trois sortes d’artistes : les artistes en peluche qui flattent le pouvoir, les artistes domestiques et arrangeants, et ceux plus sauvages comme les saxifrages, ces plantes résistantes qui poussent entre les pavés.

Hervée de Lafond avec le Théâtre de l’Unité depuis cinquante ans, et malgré son âge, ne se laisse pas manipuler et revendique une totale indépendance d’esprit et un humanisme sans faille. Cela ne plait pas à tout le monde mais nous ne sommes pas -encore- en Iran ou en Russie.Résistance : le plus beau mot de la langue française…

Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité

 

 

Théâtre en Mai à Dijon L’Abécédaire acrobatique (et ses variations), d’après le documentaire de Claire Parnet, conception et mise en scène d’Aline Reviriaud

Théâtre en Mai à Dijon

L’Abécédaire acrobatique (et ses variations), d’après le documentaire de Claire Parnet,  conception et mise en scène d’Aline Reviriaud

Un espace de jeu de six mètres par six, quelques chaises et objets, quatre projecteurs sur pied à chaque angle. C’est tout mais avec deux acrobates et un comédien, Aline Reviriaud a voulu « faire théâtre » selon l’expression d’Antoine Vitez, de la pensée de Gilles Deleuze. A partir de ce monumental Abécédaire, huit heures d’entretien filmées où il a décliné l’alphabet pour aborder vingt-cinq thèmes avec, entre autres: A comme Animal, D comme Désir, R comme Résistance… «C’est aussi cela, dit la metteuse en scène, qui m’a amenée à choisir l’incarnation plurielle de corps bougés par l’acrobatie, face aux mots de l’entretien. Comme si une acrobatie pouvait faire silence sur une parole salie par la prise de pouvoir du sujet et ainsi ne laisser s’exprimer que l’os de la pensée de Deleuze dans chaque mot. Rendre accessible la pensée par l’expérience immédiate et physique du corps. Il se souciait de réinventer un style à la philosophie pour plus d’accessibilité. Je vois la possibilité de partager la philosophie par un autre médium. »

Et comment passe-t-on de la philo à l’état pur, à un spectacle dans une salle devant quelque deux cent spectateurs ? Cet Abécédaire est à la fois aussi bien réalisé que joyeux et poétique : le danseur de hip-hop Mathieu Desseigne, l’acrobate et jongleur Leonardo Ferreira et le comédien Anthony Devaux font des numéros d’équilibre, des portés et quelques manipulation d’objets,tout en disant le texte,avec une excellente diction, ce qui esr-t devenu rare.

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Ici, il y a une grande proximité avec le public assis sur des bancs au même niveau et le spectacle qui est là devant nous, tient d’une performance en arts plastiques donc d’un micro-événement,  où les corps sont physiquement très présents ; la pensée, l’acrobatie et la parole sont très liés, grâce au jeu de ce trio d’acteurs- circassiens Et cette forme d’abécédaire est une forme souple loin d’un dialogue théâtral figé: impossible d’échapper aux mouvements de ces corps  et à la « libération d’une puissance de vie ». Comment résister à un texte truffé de pépites comme : « R– Résistance Créer, c’est résister. (…) La philosophie, elle, empêche la bêtise d’être aussi grande qu’elle serait s’il n’y avait pas de philosophie.  C’est sa splendeur. »

Comme l’a bien analysé Jean-Frédéric Chevallierle philosophe a plusieurs fois réfléchi à ce qui pouvait se passer entre des acteurs, un public et un texte à porter. Comme entre autres,  dans Un Manifeste de moins  qui accompagne un texte de Carmelo Bene et dans une post-face à des pièces brèves de Samuel Beckett. Et il y a une parenté évidente entre cet Abécédaire porté à la scène par Aline Reviriaud et les notions chères à Gilles Deleuze : mouvement, différence, répétition, minoration, variation… Dans L’Anti-Oedipe co-écrit avec Félix Guattari, il ne mâchait déjà pas ses mots : « Merde à tout votre théâtre mortifère, [(..) ça sent mauvais chez vous. Ça sent la grande mort et le petit moi. » Mais ici, bien entendu ce n’est pas le cas…

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Presque vingt ans après sa mort, Gilles Deleuze nous invite donc aussi aujourd’hui à penser le théâtre. «La terminologie qu’il propose, dit Jean-Frédéric Chevallier nous donne non seulement de mieux mesurer l’écart entre « représenter » et « présenter » – de se départir des rigidités qu’entretient le premier verbe –, mais surtout de saisir et de jouir des enjeux qu’ouvre le second verbe. Comment penser le théâtre sans le « re » du représenter ? Comment voir dans le théâtre un art du présenter ? » Ce qui fait la force de ce spectacle simple mais hautement réjouissant: Aline Reviriaud nous invite à penser «par-delà la représentation», comme disait déjà le philosophe dans Francis Bacon, Logique de la sensation. Et nous quittons la  Minoterie, vraiment heureux d’être un peu moins sot et en même temps d’avoir participé  à ce moment jubilatoire où se conjuguent la force des mots et celles ces corps. Que demande le peuple? Si cet Abécédaire acrobatique passe près de chez vous, n’hésitez pas.

 

Philippe du Vignal

*Il faut relire les incontournables Cinéma 1 : L’Image-mouvement (1983) et Cinéma 2 : L’Image-temps (1985) cet essai de classification des images et des signes  éclaire aussi par bien des côtés le théâtre contemporain, surtout depuis l’arrivée de la vidéo sur les scènes. 

Le spectacle a été joué les 17, 18 et 19 mai à La Minoterie, Festival Théâtre en mai, Dijon (Côte-d’Or). Et 31 août après-midi, au festival Les Rencontres inattendues, cour de l’Evêché, Tournai (Belgique).

 

Monique s’évade d’Edouard Louis, rencontre avec l’auteur, entretien mené par Mary Kairidi

 

Monique s’évade d’Edouard Louis, rencontre avec l’auteur, entretien mené par Mary Kairidi

 Il se passe toujours quelque chose à la Maison de la Poésie. Scène ouverte à la littérature, elle donne la parole aux écrivains avec des performances, rencontres, lectures… souvent devant une salle comble. Et l’on peut retrouver nombre des présentations enregistrées sur son site. Edouard Louis nous parle ce soir de son dernier roman, en réponse aux questions pertinentes de la journaliste et chercheuse grecque Mary Kairidi.

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Depuis le retentissant En finir avec Eddy Bellegueule (ses vrais prénom et nom de naissance), en 2014, l’écrivain n’a cessé de pourfendre le patriarcat, l’homophobie, la violence sociale. A vingt-et-un ans, il se donnait comme « transfuge de classe », en rupture avec un milieu dont il estime avoir été rejeté, pour adopter une nouvelle identité, plus conforme à son désir propre. Il signe cette année son sixième livre, et son second ouvrage sur sa mère. A l’instar de son ami Didier Eribon dans Retour à Reims, adapté au théâtre comme au cinéma (voir Théâtre du blog), il donne visibilité à une femme qui n’en a jamais eue.

Monique l’appelle un soir, alors qu’il vient de renvoyer à son éditeur les épreuves de Combats et métamorphoses d’une femme (2021), manuscrit qui retrace une première fuite de sa mère. Edouard Louis, alors en résidence d’écriture à Athènes, l’exhorte à partir au plus vite. A distance, il l’aide à organiser sa fuite, met son appartement parisien à sa disposition et ses amis à contribution, lui commande taxis et repas… Et il l’accompagnera vers la lumière d’une vie nouvelle. L’auteur nous donne ici lecture des premières pages fiévreuses de Monique s’évade: « Elle me disait au téléphone que l’homme avec qui elle vivait, était ivre et qu’il l’insultait. Cela faisait plusieurs années que la même scène se reproduisait : il buvait et une fois sous l’influence de l’alcool, l’attaquait avec des mots d’une violence extrême. Elle qui avait quitté mon père quelques années plus tôt pour échapper à l’enfermement domestique, se retrouvait à nouveau piégée.» Un récit haletant dans un style qu’Edouard Louis a voulu  « à bout de souffle »… Comme dans Pierrot le Fou de Jean-Luc Godard, c’est « une fuite magnifique (…) En dix jours elle va réinventer sa vie ». Un manifeste libérateur.  « Etre un écrivain combattant, ce n’est pas facile mais stratégique. J’écris pour gagner, je me bats parce que je veux que les gens arrêtent de souffrir. Ne pas se contenter d’écrire pour les dominés qui ne me liront pas (…) C’est pour ça que je vais dans la presse, les manifestations, que je fais du théâtre » Il a entendu chez sa mère « une envie de représentation ». Elle lui a intimé : « Il faut que tu le racontes, personne ne parle de nous»

Avec Stanislas Nordey, Milo Rau, Mohamed el Khatib ou Falk Richter qui a monté en Allemagne Combats et métamorphoses d’une femme, l’écrivain a découvert dans le théâtre, un terrain d’action. «On a besoin de nouvelles images pour parler des classes populaires ; j’écris contre la littérature qui invisibilise la vie. Les règles de la littérature empêchent de parler des opprimés : ma mère a une vie explicite»  Par conséquent il faut , pour la raconter « une littérature qui dit des gros mots, qui parle d’argent. » Ecrire c’est « une guerre contre l’armée des jamais (…) ma mère n’est jamais allée à l‘étranger, au théâtre, à l’hôtel, en avion, en taxi, n’a jamais mangé un fallafel de sa vie. (….) La violence de classe se loge dans toutes ces choses minuscules. C’est cette dépossession que la gauche n’a pas entendue ».

 Edouard Louis double sa sensibilité d’écrivain, ayant fui lui-même la violence dont il parle, d’une solide analyse du sociologue et philosophe structuraliste qu’il est devenu, par l’étude de Michel Foucault, Pierre Bourdieu, Claude Levi-Strauss… « Etre un transfuge de classe,dit-il,c’est être un témoin. » Il se prévaut aussi de Sophocle, Didier Eribon, William Faulkner, Tony Morrisson, Marguerite Duras. Et ce dernier titre fait écho à Eve s’évade d’Hélène Cixous (éditions Galilée 2009), un livre sur sa mère où elle dit: «Je préfère être spécialiste de l’évasion, que de la prison. » L’écrivain insiste sur la nature scénique de la violence et la nécessité de comprendre comment elle circule, pour en interrompre le cycle.« « C’est une scène fermée et la répression est un cadeau à la violence ; la comprendre, une agression contre elle. La violence est une prison : qu’est-ce qui fait qu’on ne part pas ? S’évader, mais pour aller où ?  Comment vivre, et où, sans argent, sans diplômes, sans permis de conduire, parce qu’on a passé sa vie à élever des enfants et à subir la brutalité masculine? », se demande Edouard Louis dans Monique s’évade.

Dans la fuite, remarque-t-il, il y a une identité qui se transforme, chez sa mère comme pour lui, une fois quitté son petit village de Picardie… Monique s’évade est le récit d’une renaissance qu’il nous a fait partager avec son charme solaire nimbé d’inquiétude dans cette enceinte qui rend vivantes les écritures. On imagine très bien ce livre porté à la scène.

Mireille Davidovici

Maison de la Poésie, passage Molière, 157 rue Saint-Martin, Paris (III ème) T.: 01 44 54 53 00.

Édouard Louis, Monique s’évade, éditions du Seuil (2024).

 A ne pas manquer Goliarda Sapienza : les miroirs du temps, une création musicale par Maissiat, à l’occasion du centenaire de la naissance de l’écrivaine italienne, le 27 mai.

Festival à vif 2024 à Vire

Festival à vif 2024 à Vire

 

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“Chants de bataille” est le thème proposé cette année par Lucie Berelowitsch, directrice du Centre dramatique national de Vire-Normandie, pour cette fête théâtrale de dix jours pour adolescents mais ouverte à tous. Ce festival rassemble lycéens et collégiens de Caen, Alençon, Rouen, Evreux, Le Havre et Vire. Ils assurent l’ouverture de cette manifestation sur le parvis du Préau, un bâtiment impressionnant pour cette petite ville du Calvados, doté d’une salle de cinq cent quatre-vingt places.
Garçons et filles ont préparé des textes collectifs où ils disent leur combat pour de futurs possibles: protéger la terre, s’opposer à la guerre, au racisme, accepter les différences… Après un bouillant défilé costumé et en musique, leurs lectures ont impulsé une joyeuse dynamique à cette entrée en matière festive. Des ateliers, rencontres, concerts… essaiment au Préau et hors les murs, dans les salles de fête des villages voisins ou les lycées. Et cinq spectacles avec une création très attendue:

Le Cœur de la terre, texte et mise en scène de Simon Falguières

L’auteur du Nid de cendres (voir Théâtre du blog) nous entraîne dans une nouvelle aventure où il a embarqué trente-sept jeunes: treize issus du territoire virois, sous l’égide du Préau, et vingt-quatre élèves du lycée professionnel La Tournelle à la Garenne-Colombes (Hauts-de-Seine), en partenariat avec le Théâtre Nanterre-Amandiers. Et trois comédiens professionnels.
Un défilé impressionnant s’insinue lentement sur la scène dans un rai de lumière, au son de notes discrètes. Image-choc, suivie de nombreuses autres. Simon Falguières a travaillé pendant un an avec chaque groupe, séparément et ils se sont rencontrés deux jours avant cette première représentation, pour composer un diptyque dont les volets s’emboîtent à la fin. De part et d’autre, la trame narrative emprunte à l’épopée, sous forme de deux voyages vers une terre imaginaire, deux quêtes de soi au bout desquels Virois et Franciliens se rejoindront en un grand corps commun.

© Margaux Cabrol

© Margaux Cabrol

En préambule, la représentation prend la forme d’un rassemblement choral débordant de questions: «Comment savoir si on aime vraiment une chose ? Si on ne fait pas les choses pour les autres, plutôt que pour soi? ( …) Que voulez-vous dire, quand vous dites : il faut s’en sortir ? Il faut se sortir de quoi ? »
Les réponses se trouvent dans la fiction tissée par l’écrivain pour les voix et les corps de ces jeunes gens. Peu importe leur diction, pas toujours claire, posée sur le texte poétique où ils trouvent leur propre ponctuation.
L’écriture obéit à un double mouvement lancé par la brève leçon d’un professeur, versé dans la mythologie: bon pédagogue, il aborde les figures littéraires de catabase et anabase qui n’ont plus de secret pour Simon Falguières : «J’ai depuis de nombreuses années le désir d’écrire sur ce double mouvement poétique de la catabase : descente dans le monde de l’au-delà, et de l’anabase : ascension vers les sommets lumineux. J’ai toujours été attiré par ces épisodes qui ponctuent les grands récits poétiques de l’histoire humaine (Homère, Virgile, Dante). » 

Il décline ces notions en deux petits contes : «Dans la catabase, les jeunes gens d’un milieu rural s’enfuient par un souterrain forestier dans le ventre de la terre. Dans l’anabase une bande de jeunes citadins s’enfuit vers la montagne. Premier mouvement : dans un village, des jeunes s’ennuient, sans réponses à leurs questions existentielles. Ella part à la conquête de sa propre vérité, guidée par un corbeau qui lui donne la clef du ventre de la terre et par un vieil homme qui la catapulte vingt ans plus tard à la rencontre de son moi adulte et de sa vieille mère dans un asile de vieux. Episode qui donne lieu a un drôle et émouvant numéro de commedia dell’arte où ces jeunes excellent…

Dans la seconde partie, place aux jeunes banlieusards : la fiction les entraîne à l’assaut d’une montagne surgie à la suite d’un cataclysme. Une ascension en vue de retrouver Ella, disparue sous les décombres, mais qui les mènera vers leurs propres racines et leur culture ancestrale oubliée… La fiction d’Ella est devenue la leur. La troupe évolue avec aisance dans une scénographie dépouillée où quelques accessoires, amenés et enlevés à vue, suffisent à planter l’action. Les lumières franches de Léandre Gans et la musique électronique d’Hippolyte Leblanc accompagnent les interprètes qui entrent, ensemble et individuellement, dans la fabrication de ce théâtre artisanal où l’on joue à : «on dirait que ». Un grand drap bleu agité représente une rivière; un vieux cadre et un manche à balai deviennent les accessoires d’un tournage de film, avec travelling au ralenti et gros plan sur une séquence  et dans les entrailles de la terre, une «servante» de scène éclaire un corbeau et un vieux magicien…

 Cette double traversée épique pose les enjeux du passage à l’âge adulte, figuré par une descente aux enfers, suivie d’une série de métamorphoses conduisant vers la lumière et la connaissance de soi. Les récits croisés s’appuient sur les interrogations des jeunes comédiens: face au monde troublé où ils vivent, comment trouver sa place? Simon Falguières les a entendus et les met sur la bonne piste : «C’est, dit-il, pour ces aventures-là, qu’on fait du théâtre. »  Gageons qu’il ne s’arrêtera pas là et la compagnie K envisage une deuxième forme du Cœur de la terre, plus légère, pour aller en tournée…

 Mireille Davidovici

 Du 21 au 28 mai, Festival À Vif au Préau-Centre Dramatique National de Normandie-Vire, 1 place Castel, Vire (Calvados) T. : 02 31 66 16 00.  

 Le 25 mai, Moulin de l’Hydre Saint-Pierre, Entremont (Orne) .

Le 8 juin, Théâtre Nanterre-Amandiers, Nanterre ( Hauts-de-Seine).

 

 

Terrasses de Laurent Gaudé, mise en scène de Denis Marleau

Terrasses de Laurent Gaudé, mise en scène de Denis Marleau

Avons-nous oublié ? Avons-nous gardé intactes les traces de ce soir-là? Connaissions-nous quelqu’un parmi les victimes, les proches, ou les témoins des attentats du 13 novembre 2015 à Paris ? Très vite, nous nous sommes retrouvés, et plus que jamais, aux terrasses des cafés, nous avons écouté des concerts au Bataclan remis à neuf, nous avons lu des livres sur les attentats, nous avons appris récemment qu’un jugement reconnaissait le statut de victime à un jeune homme rescapé de la tuerie mais qui s’est suicidé après ce choc traumatique. Nous avons suivi, plus ou moins, la traque des complices des terroristes. Nous avons subi et peut-être applaudi, les lois liberticides défendant notre sécurité.

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Et puis le souvenir a changé de nature et n’est plus à vif. Laurent Gaudé a voulu le rechercher tel qu’il peut être aujourd’hui dans les témoignages et articles de presse, pour retrouver et inventer la parole des morts et des vivants, celle des victimes directes ou indirectes: les jeunes mortes et morts, les blessés pour toujours, les parents, les policiers aux diverses fonctions et grades qui ont découvert les sidérantes scènes de guerre et le commando d’hommes armés qui, au risque de leur vie, ont mis fin à la prise d’otages du Bataclan, les médecins, les infirmières…
Tous «terrassés» : on n’avait jamais vu cela, on ne l’avait jamais vu à l‘hôpital, on ne l’avait pas enseigné à l’Ecole de police.

L’auteur avance avec précaution, chapitre par chapitre, imaginant des hommes et femmes qui auraient été présents successivement sur plusieurs lieux attaqués, discret fil conducteur perdu dans la toile de la fiction, en vérité peu nécessaire. Il s’attache avant tout à ces jeunes morts, aux sentiments qu’il imagine pour eux, à leurs âmes.
Aux terrasses des cafés et au concert, ces trentenaires jeunes et beaux, amoureux, déjà quelquefois jeunes parents, enfants gâtés d’une ville paisible, étaient venus pour la joie, le plaisir, l’amour et les amitiés, pour danser…

Après tout, et d’abord, l’amour est ce qu’il y a de plus important dans la vie. Ils n’avaient rien demandé à un destin: l’auteur en fait un personnage fantôme résumé dans la formule: «Toi, oui, toi, non». Il écrit pour eux un thrène, le cantique des morts prématurées, en un chœur alterné de solos et scènes. À la lecture de certains passages, on a encore l’impression d’être dans le témoignage. À la scène, non : morts et vivants parlent la même langue, se parlent, s’adressent à nous.

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Sur un plancher qui s’entrouvre à peine-la métaphore  du sol qui se dérobe sous nos pieds-devant les immenses et très belles vidéos de Stéphanie Jasmin, projetées au lointain: immeubles de Paris défilant en grisaille, tables et chaises renversées sous un angle bizarre, rues vides et sans pittoresque, nuages, images toujours fugaces, délicates malgré leur format… L’oratorio des jeunes morts se met en place et commence avec une jeune fille debout, exactement au centre du plateau, venue dire ce qui aurait pu être le récit d’une rescapée : j’étais là, je suis ici pour l’amour, toute la journée, j’ai attendu ce moment, avec patience et impatience.

Enfin, nous y voilà, c’est la soirée. Et nous sommes interrompus, car c’est cela, la mort, une vie qui n’a pas eu le temps de finir.  Pas facile pour la jeune comédienne qui s’en tire en tendant le fil aux autres. Les récits se relaient, formant parfois l’ébauche d’une scène. Une infirmière épuisée, rappelée en urgence absolue au moment où elle allait enfin rentrer chez elle, celui du médecin urgentiste associé à la brigade d’intervention, tous ceux qui secourent, soignent, remettent en ordre. «Le standard n’arrête pas de sonner, aucun d’entre nous n’a jamais vu ça. »
Et, parce que c’est du théâtre, ces personnages de synthèse trouvent leur vérité. Y compris dans une « scène à faire»: celle d’un jeune rescapé venu aider et tenant jusqu’au bout la main d’une jeune morte, en répétant son nom. La scène ne bascule pas dans le pathétique: nous savons tous qu’elle a eu lieu et peut-être plusieurs fois, et que le jeune acteur met dans son récit autant de pudeur, que de clarté.

 

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Enfin, celle qui nous a touché le plus, est peut-être celle de «l’homme spécialisé dans les sinistres» (Emmanuel Schwartz, que l’on retrouvera dans Le Tigre bleu de l’Euphrate). Nettoyer, effacer, rendre à la vie, non pour qu’on oublie les victimes du sinistre-le mot dit ce qu’il a à dire-mais le sinistre lui-même. Il explique ce métier avec autant de précision, que de réserve, ce qui n’interdit pas l’émotion, au contraire.
Comme les policiers, comme les soignants, on ne sortira  de la panique et de l’horreur, que grâce à un protocole méticuleux, précis, exact. Intention qui est aussi celle du spectacle et nous ne demanderons pas à Laurent Gaudé, autre chose que ce qu’il veut donner: un lamento écrit en une belle langue classique sur une jeunesse gâchée à l’acmé de sa vie. Les dix-sept actrices et acteurs, dirigés par Denis Marleau, tiennent le déroulé des événements avec la même sobriété et la même intensité. Et nous, public ? Nous retrouvons des souvenirs, les premiers récits, impossibles à croire: cela se passe à Saint-Denis, ou à Paris vers le canal Saint-Martin, ou au Bataclan? La stupeur! Et puis les faits tombent: c’est partout à la fois. Le spectacle mémorial joue son rôle, le souvenir refait surface et se met en ordre. À voir.


Christine Friedel

Jusqu’au 9 juin , Théâtre National de la Colline, 15 rue Malte-Brun Paris (XX ème). T. : 01 44 62 52 52.

Le texte de Terrasses est publié chez Actes Sud.

 

 

Festival Après Le Dégel Femmes olympiques

Festival Après le Dégel Femmes olympiques

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Du 16 mai au 16 juin, Equinoxe-Scène Nationale de Châteauroux, fait la part belle aux Jeux Olympiques! Cet événement sportif mondial devient ici une fête artistique, une rencontre surprenante et originale de l’athlétisme avec les arts. Autre point fort du programme: honneur aux femmes, athlètes et artistes!
Ce temps exceptionnel est labellisé : Olympiades culturelles. Le mouvement, ligne esthétique du festival, est aussi le thème-phare de ce lieu pluridisciplinaire (danse et cirque notamment).

 

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Pour son directeur Jérôme Montchal, cette troisième édition nécessitait d’être augmentée (un mois désormais) et il est très heureux qu’elle soit parrainée par un journaliste sportif renommé, Nelson Monfort, passionné d’art et musique classique. Au Théâtre et dans l’espace public, il y aura quarante spectacles dont vingt-neuf gratuits. Pour beaucoup, des découvertes et nombre de coproductions Équinoxe. En invitée, la Flamme olympique passera le 27 mai ! Et les 24, 25 et 26 mai, un programme haut en couleurs pour les habitués ou non, des salles de spectacle et de sport.  Il y en aura pour tous les goûts et pour toutes générations. Théâtre, danse, performances, musique, spectacles de rue, cinéma… Burlesque, grâce, poétique, pensée… se joignent aux disciplines sportives. Transfigurées, elles créeront l’étonnement. En témoigne la chorégraphe Chloé Moglia avec Bleu tenace, un « solo aérien, musclé et féminin» interprété ici par Fanny Austry et accompagné par la partition électro de Marielle Chatain: «Seules les mains de l’artiste, aidées de son corps, garantissent une sereine sécurité.» La chorégraphe réussit à établir une intimité, en même temps très physique avec le public, grâce à tout un jeu de regards…  Un moment hors du temps, entre terre et ciel, éblouissement et tension garantis. Dans l’attente de ce qu’elle va pouvoir faire et nous dire, une émotion profonde prend corps…

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Parmi toutes les pratiques, le tir avec, notamment Frédéric Ferrer. Agrégé de géographie, cet artiste dont De la morue a été jouée l’an passé à Équinoxe, revient avec Olympicorama, avec, en invitée, Delphine Réau, championne olympique de tir qui fera une démonstration.  Médaillée d’argent aux Jeux olympiques de Sydney, et de bronze à Londres, elle est membre de la Commission des Athlètes de Haut Niveau. En deux volets: Olympicorama Tennis de table et Olympicorama, Le pistolet tir rapide, Frédéric Ferrer nous offre un théâtre sportif et jubilatoire sous forme de vraies-fausses conférences décalées. Il y est question de tireurs avec revolvers, fusils et carabines! Concentration et réflexes: ici, savoir et absurde se bousculent allègrement.

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« Ce spectacle, dit Frédéric Ferrer, à propos de Tennis de table, est construit  sur  des choix subjectifs et révèle certains points parfois cocasses ou absurdes mais qui en disent long. Je montre, par exemple, la dimension géopolitique de ce sport récent que l’on a appelé la «diplomatie du ping-pong »  et qui a permis de sortir de la Guerre froide, après une rencontre entre Richard Nixon et Mao Zedong. Elle  a aidé à créer ainsi un rapprochement entre les États-Unis et la Chine. Cela a été un déclenché une « détente » et des parties de ping-pong ont ensuite été organisées à l’O.N.U.! Le second soir sera consacré au tir et je mettrai en perspective  cette discipline des tirs sportifs depuis l’aube de l’humanité. Suite à cette conférence en deux parties d’une heure quinze, j’inviterai sur scène des adeptes de ce sport pour finir sur une note participative et performative. »
Art de la précision, le tir, et les commentaires des journalistes sportifs sont ici analysés de près. Au sein de cette traversée olympique,toutes les femmes-peu d’entre elles ont l’occasion de travailler sur de grosses productions- travaillent dans ce vaste festival, avec finesse  et invention.  Mélodie Joinville, chorégraphe associée  à la Scène Nationale de Châteauroux, présente #Be, une œuvre tendance rock. Avec deux danseurs et un musicien, elle met en scène «un chassé-croisé mélodieux et rythmé, variant sur toutes les possibilités de relation du corps à travers la musique.» Performance, danse et musique s’unissent ainsi pour répondre à l’interrogation de Mélodie Joinville: quelle façon a-t-on d’être au monde?

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Les chorégraphes Clémentine Maubon et Bastien Lefèvre s’en donnent à cœur joie pour interroger la charge (revers de la médaille) de la quête de récompenses tant désirées! Avec Le Poids des médailles, ces insignes emblématiques font aussi leur numéro! Une athlète tirant un grand nombre de ces lourdes médailles, avance au ralenti en réinterprétant les gestes du tir à l’arc, ou de la course à pied. Un acte fort et drôle !
Les titres des pièces laissent pressentir la richesse artistique de ce festival, avec, en priorité, la beauté et la performance sous toutes les incarnations imaginables. Les spectacles uniques en leur genre, dessinent au fil du programme, un paysage singulier en l’honneur de cette rencontre tumultueuse et/ou joyeuse des univers sport et culture. L’esprit et l’invention, qualités indéniables de cet événement, nous ont fascinée et la richesse des œuvres a attisé notre curiosité et notre envie de découverte.

Jérôme Montchal rappelle que « la Scène Nationale de Châteauroux a un des plus grands plateaux avec 36 m de mur à mur!  Et que cet immense temple de la Culture peut faire peur, et fait peur. Il y a des gens qui nosent pas entrer: ils pensent quon doit venir bien habillé… Jaurais bien aimé répéter le meilleur slogan du monde, celui de Mac Do: «Venez comme vous êtes! «  Et leur dire : « Entrez, cette Scène Nationale est surtout faite pour vous.»

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Cette année, grâce aux Olympiades culturelles, la peur de franchir le seuil du théâtre volera en éclats!  Comment ne pas évoquer Portrait dansé de Paul Molina (voir Théâtre du Blog). Ce non-professionnel, habité par sa passion: le free-styler football, s’entraînait en liberté devant le Théâtre mais n’avait jamais eu l’idée d’en franchir la porte. Son destin a basculé quand Jérôme Montchal l’a repéré et aujourd’hui, il a quitté le marketing à Madrid, pour vivre de son art….  Ce joli Portrait dansé entre danse et sport sur une musique au violoncelle par le duo Brady, met en lumière la sensibilité de cette discipline. Grâce à son jeu avec le ballon, Paul Molina captive le public.

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Autre beau moment -ils sont nombreux- Le Tir sacré de Marine Colard qui a écrit une chorégraphie sur le commentaire sportif. « En fait, dit-elle, j’ai eu envie de trouver une parole portant une passion, et la transmettre. Mais avec des mots qui ne soient pas ceux du théâtre classique. J’ai toujours été assez surprise par la musicalité des interventions des journalistes sportifs. Ils donnent de la voix, font appel à un imaginaire, à des mots. J’ai trouvé beaucoup de points communs entre leur métier et le nôtre. J’ai vu des gens pleurer, ou morts de rire, faire des gestes que nous-même, sur un plateau, nous ne trouvions pas. Pour ce partage et cette émotion, j’ai souhaité rendre hommage à ces commentateurs et à leur métier,  en décalant les choses bien sûr, parce que danser sur du commentaire! (…) Le travail chorégraphique s’inspire de la gestuelle au ping-pong, au tennis, au foot… Et nous sommes deux femmes sur scène. La ligne dramaturgique est le son, la musique et ce commentaire sportif qu’on essaye de décontextualiser. »

Ce festival bigarré offre une belle programmation et le public a l’embarras du choix. Avec, entre autres, Soi(e) de Marius Fouillard avec Anna et Marius. Cela raconte leur histoire et un équilibre à trouver: contrebalancer, pour ne pas chuter. Avec des mouvements dansés et acrobatiques, cette pièce est une ode à la confiance, à la force et à la vulnérabilité: ce qui caractérise les relations humaines.

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En danse-théâtre, Des Femmes respectables, une œuvre portée par quatre femmes de vingt-huit à quarante-quatre ans, de caractère très différent avec quatre destins, a été écrite par un homme, le chorégraphe et doctorant en sociologie Alexandre Blondel. La musique, très présente dans le festival, vient d’ici et d’ailleurs avec différents styles. Un groupe électro-sahélien dansant marseillais nous a enchanté. Les croisements sont variés et étonnants avec Kabar (cabaret, en créole) un concert de Maloya, Sami Pageaux-Waro,multi-instrumentiste et koraiste renommé, et Nicolas Givran, cette fois accompagnés par le magnifique Serge Parbatia, nous font voyager à la Réunion, avec les standards de son patrimoine musical…

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Nous avons vu aussi un spectacle plein de fougue : Fêu de Fouad Boussouf qui prolonge Näss. «Respirer, souffler, expulser, crier, haleter… Ne jamais poser les deux pieds au sol en même temps, sauter pour sentir la chute, et rejaillir encore.  » Presqu’un sport pour cet artiste. Il continue ici,  avec onze danseuses, son exploration de l’énergie collective et de la communion sur un plateau. Les enfants n’ont pas été oubliés, avec notamment Créatures et ses marionnettes, et d’autres surprises !
Pour clôturer en beauté cette folle et joyeuse rencontre en l’honneur de la magie du corps et des arts vivants, un  concert-bal sportif pour tous !  

Elisabeth Naud 

Équinoxe-Scène Nationale de Châteauroux: Festival Après le Dégel Femmes olympiques du 16 mai au 16 juin. T.  : 02 54 08 34 34.

 

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