Ramona, texte, mise en scène, marionnettes et scénographie de Rezo Gabriadze

 

 

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Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Poète aux langages divers: écriture, dessin, sculpture, fabrication, peinture et composition musicale, Rezo Gabriadze, en artiste accompli, travaille dans un théâtre qu’il a fondé, en 1981, à Tbilissi (Géorgie). Le domaine du maître recouvre l’art de la marionnette et le théâtre d’objet : les figurines colorées évoluent parmi des objets pittoresques qui les caractérisent. Dans un monde où l’humour et sourires, jugements piquants et moqueries bienveillantes redonnent vie à l’enfance disparue, encore bien présente.

Chez Rezo Gabriadze, la relation est étroite entre l’inanimé, susceptible de mouvements, et l’intériorité. Dans ce tissu de rêves et dans une féérie presque palpable, il reste la mémoire de la réalité de l’Union soviétique, avec un excès d’autorité et une étroitesse d’esprit. Le chef de gare en uniforme, glaçant, avec un marteau tyrannique à la main, n’inspire pas la sympathie et provoque l’effroi, quand il surgit brutalement dans des apparitions régulières et suscite l’horreur.

 Dans une gare de l’Union des Républiques soviétiques (URSS), se démène Ramona, locomotive optimiste, curieuse et vive, qui s’éprend d’un solide engin d’acier, Ermon. Rezo Gabriadze  s’est inspiré d’une note de Rudyard Kipling :  «Les locomotives, avec les moteurs de bateau, sont les machines les plus promptes à éprouver des sentiments.» Le marionnettiste entretient ici une relation privilégiée avec la locomotive et le chapiteau de cirque, symboliques témoins d’un monde enfui.

Une occasion pour lui de déployer les mouvements intérieurs de ces cœurs en peine,  celui de la locomotive Ramona, figure radieuse, trop solitaire, selon son goût à elle, et qui aimerait bien que le train Ermon croise son chemin. Heureusement, placé sur la trajectoire des deux amants éloignés, un cirque et sa troupe d’acrobates, avec toute la magie des saltimbanques, entoure cette histoire d’amour ferroviaire que contrarient les missions d’un train viril, alors que la sage locomotive est assignée à résidence,  près de sa gare d’origine, empêchée de se mouvoir en adulte.

 La scénographie relève des petites merveilles que l’on dispense avec  trop de parcimonie : des trains passent en sifflant, petites chenilles aux fenêtres éclairées dans la nuit noire, lignes de vagues lumineuses qui montent et descendent, dans des «montagnes russes», en pleine Géorgie. Nous  redevenons des enfants avec plaisir, et suivons du regard tous les trains stridents du monde qui sillonnent les espaces géographiques,  et nous invitent au rêve et au voyage,  que nous soyons jeunes ou non. Ramona, l’héroïne, est particulièrement mise à l’honneur, gracieuse et féminine, et le train Ermon donne la preuve de son activité tendue.

Les acrobates-hommes ou femmes-marionnettes miniaturisées, semblent voler dans les airs et la tente du chapiteau coloré du cirque, est tendue, comme il se doit, grâce à des pieux et des fils visibles. Il suffit que, silencieux et suivant le timbre  d’une voix enregistrée, les manipulateurs nous offrent tout l’art délicat et subtil des marionnettes à fil. Accompagné par la voix off et par les musiques et les chants, les scènes s’enchaînent et la narration agit au plus près des sentiments, et nous  offrent des images claires, dans une exploration judicieuse, gratifiante et infinie, entre passé et présent…

 Véronique Hotte

 Maison Jean Vilar, Avignon, jusqu’au 17 juillet, à 16h et 19h.

 

 

 

 

 


Archive de l'auteur

Standing in time de Lemi Ponifasio

 

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Standing in time de Lemi Ponifasio

 La dernière création de cet artiste samoan et néo-zélandais s’inscrit dans le cadre d’un travail commencé il y a quelques années avec des femmes de la communauté MAU (« Ma destinée» en samoan). Tenir debout dans le temps résonne tel un cri de résistance, comme pour répondre à la question du metteur en scène: «Pourquoi ces femmes ont-elles disparu du paysage social ?» Il nous convie à une pratique scénique fort éloignée du spectaculaire et des provocations mercantiles, et fait écho à des gestes ritualisés ancestraux, aux fonctions sacrées du théâtre.

 Un grondement permanent, murmure du fond de l’univers, se répand dans l’espace de la cour du lycée Saint-Joseph. Ici, le rituel, occupe une place majeure. Point de prompteur pour suivre la traduction des chants maoris. Avec des mots scandés par des cris discrets ou plus sonores, des sortes de prières proférées par huit femmes- des prêtresses ?-en longues robes noires.

La musique est ici celle de la voix, et de son mystère et de sa théâtralité. Proche d’un chœur, ces femmes (toutes maories, sauf une Indienne du Chili), qui sont, au début assises côté cour sur un banc et serrées les unes à côté des autres, font face côté jardin, à une autre femme, ronde et d’âge mur, la Terre-Mère peut-être…

Au sol, juste quelques pierres, armes de défense ou vestiges de luttes passées et encore à venir. Noir et blanc, ténèbres et lumière… Ce spectacle  mêle avec grâce danse, chant et son, avec un hommage d’une grande beauté, poignant et sans détour, rendu à la femme, à ses pouvoirs et aux persécutions qu’elle a subies depuis la nuit des temps. Magnifique et graphique, le moment où les femmes jouent avec leur instrument, le « poi » : une boule blanche accrochée avec une cordelette à leur tenue noire. Autre point fort, la venue et la mise en place de la cérémonie sacrificielle, lente et progressive, réussissent à imposer une tension dramatique rare et dérangeante.

Le public se trouve quelque peu désemparé, et sans plus aucun repère, tombe   vite sous l’emprise poétique de ce monde étrange et originel, violent mais dont il perçoit une vérité. Ce spectacle cosmique nous libère de notre esprit parfois trop rationaliste, et formaté pour consommer.

Il réussit à traverser notre conscience pour laisser se manifester en nous, une perception plus dionysiaque et sacrée de l’existence. Ici tradition et contemporain se donnent la main comme pour regarder autrement notre destinée. Pour Lemi Ponifasio, l’important est de créer, pour une « réhabilitation de la civilisation ».  

 Elisabeth Naud

Le spectacle s’est joué au lycée Saint-Joseph, jusqu’au 10 juillet.Image de prévisualisation YouTube

 

 

 

Séisme de Dunclan Macmillan mise en scène d’Arnaud Anckaert

 

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Séisme de Dunclan Macmillan, traduction de Séverine Magois, mise en scène d’Arnaud Anckaert

©Bruno Dewaele

©Bruno Dewaele

Arnaud Ankaert qui a souvent monté avec sa compagnie, partenaire de la Comédie de Béthune, des pièces d’auteurs anglais contemporains, entre autres Orphelins de Denis Kelly, Consolation de Nick Payne… Revolt. She said. Revolt again d’Alice Birch ( voir Le Théâtre du Blog).

Il  récidive ici avec une remarquable mise en scène d’une histoire d’amour, celle d’un jeune couple que le doute sur leur mode de vie le taraude au quotidien.Elle voudrait bien un enfant et lui aussi mais ils ont les yeux rivés sur l’impact en bilan carbone que provoquerait un habitant de plus sur cette planète déjà bien encombrée et polluée…  Et si cet enfant naît, quel sera son avenir, dans un monde déséquilibré en proie au terrorisme international et aux catastrophes écologiques à répétition dont ils ont l’obsession, alors que son avenir professionnel à lui, musicien, n’a rien d’évident. Comment devenir de bons parents, en continuant à être amoureux l’un de l’autre? Comment  aussi ne pas transmettre ce que l’on a de pire en nous ? 

En fait tout se passe chez eux comme s’ils préféraient rester dans leur petit présent, modeste sans doute mais qui leur convient bien. “Le passé me tourmente, disait déjà le bon Corneille dans Le Cid, et je crains l’avenir.” Tout cela est dit et bien dit avec un bel humour mais aussi avec une grande tendresse par ces deux jeunes puis moins jeunes représentants de l’humanité, surtout vers la fin qu’on ne vous dévoilera pas. Nous pouvons vous assurer que les  spectateurs, y compris les professionnels, étaient très émus. Ce qui devient quand même assez rare dans le théâtre contemporain!

Dunclan Macmillan y va par petites touches, finement avec certaines ellipses dans le temps et l’espace,  mais avec un dialogue d’une redoutable efficacité. Dans la lignée de ses prédécesseurs, Arnold Wesker, et surtout bien entendu, Harold Pinter. «Mon envie était de créer  en France cette petite pièce jouée en Angleterre et en Allemagne, dit Arnaud Anckaert. Avec des mots simples et directs, l’auteur fait le portrait d’une génération pour laquelle il n’est pas indispensable de se conformer au modèle de leurs parents, et donc ne pas faire d’enfants. Mais sans doute la vie est-elle la plus forte. »

 Mounya Boudiaf et Maxime Guyon, jeunes comédiens sortis de l’Ecole du Nord à Lille, ont une sacrée présence et savent créer une réelle empathie avec le public. Diction et gestuelle parfaites, ils restent debout sur quelques m2 pendant une heure vingt, souvent adossés au panneau du fond, solidement dirigés par Arnaud Anckaert. 

Allez-y… si vous trouvez une place. Vous ne le regretterez pas. C’est une des bonnes surprises du off  dont la progression cette année est évidente, très loin des machines souvent interminables et compliquées (et chères) du in ! Ici, entre autres, dans une salle confortable, vous avez droit pour quelques euros avec la carte du off, à un spectacle de grande qualité et avec de très bons acteurs. Que demande le peuple? D’accord, c’est à 13 h mais que cet horaire ne vous dissuade surtout pas d’y aller…

 Philippe du Vignal

Artephile rue du Bourg-Neuf jusqu’au 28 juillet à 13h, relâche les 12, 19 et 26 juillet.

 

 

 

Les Parisiens, texte et mise en scène d’Olivier Py

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Festival d’Avignon

Les  Parisiens, texte et mise en scène d’Olivier Py

«Tout Paris», soit le petit monde de la culture, se transporte en Avignon pour le festival. On ne dira pas «de quoi Paris est-il le nom ?», la formule ayant trop servi. Néanmoins : Paris est la capitale de la France, donc le pouvoir, face aux malheureux citoyens et à la France profonde abandonnée, mais aussi le snobisme, la branchitude, les bobos face aux «vrais gens».

Paris est l’intrigue, la corruption, le délit d’initiés, la «com.» qui se substitue à l’art, etc… Et parce que tout cela est un peu vrai et très réducteur, donc faux, Olivier Py livre en bloc «les parisiens» aux rancœurs régionales. Allez ! On vous dévoile les dessous de ce que vous soupçonniez, en pire encore ! Grand jeu de chamboule-tout. Et je sais de quoi je parle : « J’en suis, dit-il, en Lorenzaccio des sphères d’un certain pouvoir, je dis tout, vous n’avez plus rien à dire. »

Donc, revenons à nos Parisiens. Olivier Py les a tirés des six cents pages et des quatre-vingt personnages de son roman éponyme, plutôt du côté de la comédie. «Pourquoi avoir adapté votre roman ? Parce qu’il était impossible de l’adapter», répond le provocateur. En tout cas, dans ce patchwork de comédie, farce, drame et tragédie lyrique, on voit la satire du monde politico-culturel, les petites mondanités et grandes trahisons autour de la nomination d’un directeur d’opéra.

Où est le désir qui meut tout cela ? Pouvoir, prestige et sexe. Ange noir et ange solaire, Lucas et Aurélien conduisent tout ce monde dans les labyrinthes de la jouissance et des tourments. L’un, “cap au pire“ vers sa proche déchéance pour payer une dette obscure, finissant avec une jambe coupée (à nous, Arthur  Rimbaud !), l’autre,  un «jeune metteur en scène prometteur»,  joyeusement cynique, si l’on peut appeler cynisme le fait de dire la vérité pourvu qu’elle fâche,  et d’aimer la vie et le moment.

Olivier Py n’épargne rien à ses personnages ni au public, des diverticules intestinaux  et circonvolutions cérébrales. Comme des pratiques sexuelles les plus jouissives et les plus humiliantes. Dans culture, il y a cul, disait Jean-Luc Godard, et dans Godard, il y a gode, et dard… Personne n’est choqué, cela fait partie du drame parfois, et de la farce, souvent : nous, public, rions comme des enfants,  aux «caca-boudins» qu’on nous envoie, avant de faire silence devant ce qui approche l’effroi, quand même. Là encore, Olivier Py désamorce le scandale : tout faire péter et tout de suite; après, la table est rase.

Dieu et la jouissance se rencontrent dans cette entité énorme toujours au cœur des écrits d’Olivier Py: la joie. Nous aurons donc aussi notre moment de catéchisme et de considérations philosophiques, avec l’exaltation du théâtre comme unique lieu de liberté. De cela au moins, les comédiens ne se privent pas : tous d’une vaillance, d’une vitalité extraordinaire, cavalent entre les sièges des spectateurs, grimpent sur le beau décor de Pierre-André Weiz, en se donnant corps et âme à la scène, dans  leur éclatante nudité.

Mireille Hersmeyer, dans le double rôle d’une mondaine qui croit tirer les ficelles ( mais les tire-t-elle vraiment?) en tailleur poussin très pompidolien, puis dans celui d’une grande tragédienne en fin de carrière, déploie toute sa force et toute son exceptionnelle fantaisie. Philippe Girard incarne avec une puissance glaciale, un éventail de pères et patrons dominateurs et, pour le coup, cyniques, puis, avec la même force en plus tendre, un frère Dominique qui vous mènerait presque à «ne pas écarter l’idée de Dieu ».

Dans le style Py, il faut en faire trop pour en faire assez : Jean Alibert, Mustapha Benaïbout, Laure Calamy, Céline Chéenne,  Emilien Diard Detœuf, Joseph Fourez, François Michonneau donnent leur énergie et une vraie fantaisie à ce bordel (littéral). On regrettera au passage qu’en voulant montrer sa solidarité aux prostitué-e-s, Py les réduise à une caricature convenue.

Et au bout du compte ? Passons sur le coup de crayon-et de patte-contre les critiques qui attendraient d’avoir l’avis de tous, avant de décider du leur. L’ensemble est drôle et méchant, avec des ratés, des longueurs (surtout en deuxième partie),  des ressassements, des formules: «Paris est une réponse à l’absence de Dieu» (!!!), passons…

Mais l’auteur/metteur en scène a un sens aigu du dessin dans ce roman à clés: laissons-les. Et restons sur ce constat : ce qui fait le théâtre, ce sont les comédiens. Le séducteur Py ne nous aura pas pervertis. Omniprésent au milieu des puissants et des gigolos qu’il décrit, entre logorrhée et ambiguïté, il sait encore régner.

 Christine  Friedel

Festival d’Avignon. La Fabrica, 15h, jusqu’au 15 juillet. T.33 (0)4 90 14 14 14

Maldoror/Chant 6 de Lautréamont, mise en scène de Michel Raskine

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 Maldoror/Chant 6 de Lautréamont, mise en scène de Michel Raskine

 

©Vankat Damara

©Vankat Damara

Le Chant six de ce petit roman de trente pages, conclut l’œuvre solitaire et flamboyante d’Isidore Ducasse, un poète de vingt-trois ans. «Sous le nom de comte de Lautréamont, dit Michel Raskine, il nous laisse à jamais un livre qui brûle les doigts et enflamme les cœurs, Les Chants de Maldoror

 Rimbaldien dans l’âme, Ducasse/Lautréamont invente le personnage de Maldoror, fascinante incarnation du Mal. Ici, cette langue poétique ciselée et ironique, correspond à la fabrique même du théâtre. Avec sérieux et humour, gravité et facétie, Damien Houssier, Thomas Rortais et René Turquois, font le récit de la trajectoire incandescente de Mervyn, un jeune anglais de «seize ans et quatre mois»,  dans le nouveau Paris nocturne de 1869, entre la place Vendôme et le Panthéon.

Maldoror écrit ainsi à Mervyn : «Jeune homme, je m’intéresse à vous. Je veux faire votre bonheur. Je vous prendrai pour compagnon, et nous accomplirons de longues pérégrinations dans les îles de l’Océanie. Mervyn, tu sais que je t’aime, et je n’ai pas besoin de te le prouver. Tu m’accorderas ton amitié, j’en suis persuadé. Je te préserverai des périls de ton inexpérience. Je serai pour toi un frère, et les bons conseils ne te manqueront pas (…) Jeune homme, je te salue, et à bientôt. Ne montre cette lettre à personne. »

 Mervyn, épris de rêve et de liberté, voyages et rencontres, lui répondra en effet. Et ce Chant six se termine par cette phrase provocatrice et quelque peu subversive : «Allez-y voir vous même, si vous ne voulez pas me croire. » Michel Raskine associe ce Chant six à un récit initiatique mais aussi conte noir, balade nocturne, chant à la fois d’amour et de haine, épopée lyrique, journal intime, chronique parisienne, roman français, scénario épistolaire, et feuilleton populaire.

 Maurice Blanchot analyse ainsi dans L’Ironie et le Vertige de Maldoror: un regard ironique sur une certaine littérature convenue, une parodie des intrigues invraisemblables du roman populaire, avec rebondissements et coups de théâtre mais aussi le persiflage de certains personnages typiques, anglo-saxons et aristos qui s’expriment avec beaucoup de componction et solennité, dans de luxueuses demeures.

Pour l’écrivain, «La lecture des Chants de Maldoror  tient  du vertige qui  semble dû à une accélération de mouvement, telle que l’environnement de feu, au centre duquel on se trouve, procure l’impression, ou d’un vide flamboyant ou d’une inerte et sombre plénitude. » Les noms des rues et quartiers de Paris résonnent, comme une musique d’aujourd’hui, identifiable à ses percussions sonores  et apporte un air de fraîcheur et d’avant-garde : rue Vivienne, gare de l’Est, fontaine Saint-Michel, pont du Carrousel, place Vendôme, Panthéon. Les  comédiens répètent à souhait la partition, s’échangeant les rôles, nuançant la tonalité vocale, variant l’apparence, pourtant fidèles à eux-mêmes.

 La tournée de reconnaissance pour qui connaît la capitale, s’accomplit à travers les trois répliques de Mervyn, Maldoror et Lautréamont, en costume-cravate et chemise blanche. Tourner autour de l’obélisque de la place Vendôme, décrypter dans la nuit, à l’aide de lampes frontales de spéléologue, une rue sur un plan parisien. Utiliser le dos d’un acteur comme support d’exploration et même image vidéo, les postures sont amusantes. Et, avec une gestuelle et une chorégraphie entre cirque et danse, la prose poétique de Lautréamont n’en finit pas de gagner en résonance musicale.  Un spectacle déclamatoire singulier, le beau chant d’un trio avec rires et angoisse sourde.

 Véronique Hotte

 Le Petit Louvre, du 7 au 30 juillet, relâche les 11, 18 et 25 juillet.

 

 

 

Sur les ruines d’Athènes, mise en scène de Julie Bertin et Jade Herbulot

 


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Sur les ruines d’Athènes, mise en scène de Julie Bertin et Jade Herbulot

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Après un coup de projecteur audacieux sur Berlin, la clôture de ce cabaret sur l’Europe imaginé par ces jeunes metteuses en scène du Birgit Ensemble, s’annonçait prometteuse. Les petites formes vues à Paris à la Péniche Pop (voir Le Théâtre du Blog) laissaient présager  un rythme enlevé et un discours politique incisif.
Las, à Avignon, Memories of Sarajevo a suscité quelques enthousiasmes mesurés,  mais  le dernier volet de cette tétralogie, consacré au naufrage financier de la Grèce, a bien déçu.

L’ouverture est pourtant dynamique, voire excitante.  Nous sommes invités au grand jeu de télé-réalité Parthenon Story. Nous pouvons même déclarer notre patrimoine et devenir ainsi super-électeurs. Pour le grand gagnant plébiscité par le public, il gagnera l’effacement de sa dette. Le rêve ! (On apprend d’ailleurs sur grand écran que l’ensemble de la salle est endetté à hauteur de quatre millions d’euros).

 Les candidats, à la dégaine de jeunes étudiants enthousiastes et candides, portent tous des noms mythologiques : Oreste, Cassandre, Iphigénie, avec nombreux clins d’œil à l’appui… Antigone voudrait financer l’opération des yeux de son père, Médée retrouver la garde de ses enfants, Ulysse rejoindre son petit village et investir dans un chalutier.

Le public, hilare, tape dans les mains et collabore à ce grand dispositif tapageur et laid que la télévision nous offre toujours avec un mauvais goût consommé. L’émission est juste un prétexte à faire de la réclame pour une huile d’olive, une banque et une chaîne de remise en forme grecs. Consommez, mais avec joie, s’il vous plaît ! Avec cynisme donc. Message clair ! Les deux présentateurs au sourire inamovible soutiennent le tout avec entrain.

Mais le jeu entre brutalement en collision avec la réalité politique la plus sordide. Au dessus du grand rideau doré où s’engouffrent les candidats, se trouvent nos représentants politiques. Il y a là le président du Luxembourg, celui de la Grèce, Papandréou, et le couple franco-allemand, Sarko et Merkel, lui plein de tics, et elle, radieuse et toujours prête à lancer les privatisations que les autres préfèrent nommer  avec pudeur «désengagement de l’Etat».

 Dominique Strauss-Kahn et Christine Lagarde font aussi des apparitions. L’infantilisation de la Grèce est mise en valeur. C’est parfois un peu drôle mais  souvent caricatural : « La crise grecque pour les nuls » a bien résumé une spectatrice. Scénographie très parlante: un temple corinthien en matière pauvre et clinquante indique avec clarté, une civilisation décadente et vulgaire. On pourrait s’accommoder de cette triste esthétique, mais le texte ne relève guère l’ensemble.

La belle idée de la confrontation de ces deux univers s’essouffle vite, et l’alternance : tractations politiques «historiques», et plateau de télévision ne convainc pas. Et on ne s’attache guère aux personnages. La vidéo fait écran, c’est sûr, mais le peu de matière biographique et l’absence de singularisation des personnages aussi. Et parfois, on s’ennuie franchement. Et les votes sur téléphone portable ne servent à rien : interactivité gadget.

Quant à Europe, la déesse qui fait des apparitions mystiques, elle semble plus carnavalesque que sacrée et, en coryphée, n’a rien de convaincant. Seule sa voix modifiée fait un peu illusion. Mais l’idée d’en faire la Passionaria de la révolte (elle s’immisce dans les rêves des candidats et sème l’insoumission), comme le final sont grotesques, et cela ne fonctionne pas. On nous sert, non d’un véritable ouzo pour trinquer ensemble autour de la grande idée de l’Europe, mais de l’eau à peine aromatisée,insipide !

 Le réveil citoyen et la communion n’auront pas eu lieu. Dommage ! On sent que le désir de vivification politique est sincère et que ces jeunes comédiens auraient beaucoup à donner…

Stéphanie Ruffier

 Gymnase Paul Giéra,  jusqu’au 15 juillet.

Memories of Sarajevo conception et mise en scène de Julie Bertin et Jade Herbulot

 

Festival d’Avignon

Memories of Sarajevo, conception et mise en scène de Julie Bertin et Jade Herbulot

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Julie Bertin et Jade Herbulot

A Sarajevo déjà! Gavrilo Princip avait tué l’archiduc François Ferdinand d’Autriche,  ce qui marqua le début de la première guerre mondiale,  et ce conflit en Europe a surtout impliqué la Yougoslavie, la Serbie et la Croatie et commença, quand  l’armée serbe attaqua la Bosnie-Herzégovine le 6 avril 1992.

Après la dislocation de la République socialiste de Yougoslavie, les arrivées au pouvoir de SlobodanMilosevic en Serbie en 86, et de Franjo Tudjman en Croatie en 90, n’arrangèrent rien. En 1991, la Slovénie et la Croatie déclarèrent leur  indépendance, Après un rapide conflit en Slovénie vite éteint, l’armée populaire yougoslave  sous commandement serbe, et les serbes de Croatie, attaquèrent la Croatie. Mais la Bosnie ne voulut pas participer à ce conflit et déclara  son indépendance qui fut reconnue par la Communauté européenne. Comme la République Serbe de Bosnie dirigée par Radovan Karadzic.

Et entre 1992 et 1996, la capitale de Bosnie-Herzégovine, encerclée par l’armée serbe dut subir un siège insupportable de plus de mille jours, ce qui causa la mort de quelque 10 000 habitants, et la ville fut en grande partie détruite. Les accords de Dayton aux Etats-Unis  alors sous la présidence de Bill Clinton, et signés en décembre 1995 à Paris, mirent fin au conflit. Un système de gouvernance tripartite complexe conserva l’intégrité de la Bosnie,  avec une large autonomie aux entités croato-musulmane,  et serbes…

Voici très grossièrement résumée, l’histoire de cette tragédie compliquée que Julie Bertin et Jade Herbulot ont eu à cœur de raconter avec leur bande, issue comme elles, du Conservatoire national. Il y a dans ce gymnase surchauffé, une grande scène où Camille Duchemin a imaginé une belle et intelligente scénographie. Avec en bas, une rue avec façade d’immeuble, et en haut, une table de réunion pour les principaux dirigeants dirigeants concernés  qui se réunissent régulièrement sans trouver de solution  à cette interminable guerre.  « Comment, se demandent les metteuses en scène, embrasser cette histoire qui n’est pas tout à fait la nôtre en la transformant en récit ? ».

Nous avions vu en avril dernier, une sorte de préfiguration commune de Memories of Sarajevo et des Ruines d’Athènes dont nous parle Stéphanie Ruffier, à la Péniche La Pop à Paris. Très prometteuse, cette union de deux thèmes politiques, sous forme d’un cabaret avec quelques musiciens, avait quelque chose de ludique, et laissait augurer le meilleur mais nous avions  émis une réserve. En effet, avec une équipe plus importante, elles en préparaient les formes complètes mais autonomes pour le festival in d’Avignon. Nous précisions que si elles n’étaient pas trop longues, et si elles avaient la même force et le même humour, elles devraient faire un tabac.
 
Et malheureusement, ici, point de tabac, car aucune force, et pas de trace ou si peu d’humour, au rendez-vous! Certes le spectacle, bien fait, propre sur lui, a bien été organisé, et ces jeunes acteurs sympathiques ont tous une bonne diction, ce qui est quand même le minimum syndical. Mais pour le reste, quel ennui, quelle tristesse sur le plan théâtral, quelle platitude!

D’abord à cause d’une dramaturgie indigente; là où il aurait fallu le talent d’un bon scénariste et d’un bon dialoguiste, on ne trouve qu’un déroulé tiédasse et fastidieux du siège de Sarajevo, et des plus bavards, essentiellement sous forme de monologues ou de récits. Et, même quand on a suivi presque chaque jour, cette guerre interminable, on n’arrive mal ici à en comprendre le pourquoi  :  ici, trop vite mal expliqué mais aussi mal dramatisé. Et où les personnages principaux chefs de gouvernement ne sont que des silhouettes… assumées par des hommes ou des femmes, c’est selon.

Bref, un bon documentaire clair et précis aurait mieux fait l’affaire. On peut aussi se demander si en fait, ce n’était pas une  fausse bonne idée que de porter à la scène un tel conflit aussi compliqué… En tout cas, il n’y a aucune progression dramatique, et régulièrement, s’affiche en vidéo, le nombre de jours que dure le siège, ce qui n’arrange pas les choses. D’autant que cet interminable récit dure plus de deux heures! On est sidéré par ce défaut de dramaturgie-qu’on avait déjà remarqué dans le premier opus de cette tétralogie Berlin, qui avait par ailleurs de réelles qualités (voir Le Théâtre du blog) mais auquel on pouvait remédier. Et pourtant ces jeunes metteuses en scène ont été élèves du Conservatoire national. Là, on ne comprend pas!

En fait, ce qui était réussi et charmant, sous forme de cabaret un peu plus d’une heure, devient d’une rare prétention, et assez foutraque en plus de quatre heures, en deux épisodes! Dommage!  Notre amie Stéphanie Ruffier n’est pas non plus sortie bien joyeuse de la dernière partie…

Il y a pourtant une scène poignante, repérée aussi par un mien confrère, où les malheureux habitants de Sarajevo se réunissent dans les ruines d’un immeuble pour mettre en commun quelques portions alimentaires, et essayer de les faire cuire avec ce qui reste de morceaux de bois récupérés dans les appartements abandonnés. Tout d’un coup, dans cet océan d’ennui, il se passe enfin quelques chose de théâtral, et on sent toute la détresse de ces hommes et femmes, crevant de faim, désemparés depuis plus de deux ans  et qui, malgré tout,  arrivent à survivre. Ils parlent vraiment entre eux, loin de cette sèche et fastidieuse litanie d’événements.

La fin avec la réunion au sommet des principaux dirigeants impliqués dans le conflit comporte aussi quelques beaux instants. Mais, sur plus de deux longues heures, le spectacle ne tient pas la route, et nous n’avons donc aucune raison de vous le conseiller.

Philippe du Vignal

 

Gymnase Paul Giéra jusqu’au 15 juillet

Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad

 

Crédit photo : Michel Cavalca

Crédit photo : Michel Cavalca

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Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, adaptation de Joël Jouanneau, mise en scène de Michel Raskine

 Charlie Marlow, fonctionnaire missionné et narrateur d’Au Cœur des ténèbres de Joseph Conrad, donne un rythme énergique au récit, comme à la vitesse du bateau qu’il dirige. Une expérience existentielle et une aventure marine singulière qui transforment son narrateur sensible et inquiet, quant au sens absolu à donner à  sa présence  au monde. Récit de voyages et d’aventures, tel est ce conte métaphysique à travers lequel le personnage apprend à se connaître, en s’accomplissant dans une traversée des ténèbres, des mondes inconnus et ensauvagés que nient les conventions.

Le narrateur, anonyme, est remplacé par le fameux Charlie Marlow, qui raconte son voyage sur le fleuve africain, à la recherche d’un mystérieux marchand d’ivoire, Kurtz, qui se révèle un aventurier à l’aura poétique mystérieuse, au charme viril, dont le premier entend les récits envoûtants et sulfureux du second, avant qu’il ne meure. Joseph Conrad, le narrateur, ou Marlow ou Kurtz, a navigué en réalité au Congo de 1874 à 1894 sur les mers, comme matelot, officier puis capitaine.

Michel Raskine ajoute à la trilogie conradienne Le Bateau ivre (1871) du poète Arthur Rimbaud, que le lumineux Thomas Rortais scande et déclame avec panache ; il révélateur  la teneur sacrée dont témoignent toutes les aventures inouïes  dont un jeune homme à l’aube de sa vie, peut rêver : » Comme je descendais des fleuves impassibles/ Je ne me sentis plus guidé par les hauteurs / Des peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles/Les ayant cloués aux poteaux de couleurs/J’étais insoucieux de tous les équipages/ Porteur de blés flamands ou de cotons anglais… Les fleuves m’ont laissé descendre où je voulais … » L’acteur virevolte de cour à jardin, puis escalade trois praticables superposés qui figurent la structure altière ou la carcasse d’un bateau avec pont, étages et coursives. Le diseur à la tête juvénile apparaît ici ou là, et maître à bord, contemple la mer à l’infini et le public, menant la danse, sûr de ses mouvements.

Il tire un drap, drapeau de navire et citation rimbaldienne, et surgit une figure conradienne,  dans une pose méditative, en costume et bonnet noirs, chemise blanche.  Marief Guittier incarne alors cet homme des mers que le mystère enveloppe.

Diction rythmée et rapide pour une parole poétique assumée, la conteuse invite le spectateur à la suivre – lui, l’homme des grands espaces océaniques inexplorés :« Quand j’étais petit garçon, j’avais une passion pour les cartes. Je passais des heures à regarder l’Amérique du Sud ou l’Afrique, ou l’Australie, et je me perdais dans toute la gloire de l’exploration… » Le narrateur enfant se souvient des espaces blancs inconnus qui l’attirent, et l’un plus particulièrement qui deviendra un espace de ténèbres qu’il explorera à fond…A la fin, résonnent les paroles de This is the end par Jim Morrisson des Doors.

Un joli moment de théâtre qui fait la part belle à la poésie de l’existence rude.

Véronique Hotte

Jusqu’au 30 juillet à 18h, relâches les 11, 18 et 25 juillet. Le Petit Louvre, Avignon.

 

 

 

Le Sec et l’humide

 

Festival d’Avignon :

 

Le Sec et l’humide de Jonathan Littell, mise en scène de Guy Cassiers

 

(C)Christophe Raynaud de Lage

(C)Christophe Raynaud de Lage

Après avoir créé Les Bienveillantes l’an passé, d’après le roman éponyme de Jonathan Littell, qui critiquait la malveillance existentielle, Guy Cassiers  avec sa compagnie Toneelhuis d’Anvers, poursuit sa quête de sens, en revenant avec  un spectacle fondé sur un texte du même auteur franco-américain, où sont analysés langage et métaphores des écrits fascistes, dont La Campagne de Russie 1941-1945 du Belge Léon Degrelle (1906-1994) à Malaga, journaliste et directeur de presse engagé dans la mouvance catholique belge, il fonda le parti nationaliste Rex, proche des milieux catholiques, qui devint vite un parti fasciste.  Puis il se rapprocha d’Hitler et des nazis pendant la guerre , puis collabora de près eux quand ils occupèrent son pays.

D’un côté, la volonté ordonnée, sèche et nette des Allemands et des sympathisants belges de la cause nazie,, et de l’autre, la présence débraillée, désordonnée, poisseuse et humide, du monde russe qui peut contaminer ses adversaires allemands. La mise en scène participe d’une lecture académique par le comédien Filip Jordens, dont la voix déraille et quitte peu à peu ses repères, en se confondant étrangement avec celle de l’inquiétant Degrelle.

L’IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique) a donné à Guy Cassiers la possibilité d’effectuer des expériences sur le son et la voix, grâce à des enregistrements historiques conservés dans des archives. Le spectacle suit ainsi le fil de l’épopée de Léon Degrelle en Russie et le récit de sa fuite vers l’Espagne. Mais, de façon irréversible, la frontière entre narrateur et sujet finit par disparaître.

A mesure qu’il avance dans son exposé, l’identification du chercheur à Léon Degrelle va grandissant, dans une confusion croissante entre l’Histoire et le présent : le narrateur se met finalement lui-même en scène, en devenant l’objet de son récit. Avec, d’un côté, la verticalité fière de l’idéologie fasciste et de l’autre, la boue communiste.

 Le travail sur la langue et la voix, à travers les outils d’exploration développés par l’IRCAM, se révèle être une extraordinaire aventure acoustique : pouvoir restaurer la voix d’un personnage, à partir d’échantillons originaux, pour ainsi recréer le vivant. A elle seule, la langue peut façonner une vision fasciste du monde, réalité et identité. En même temps, se déconstruit sous nos yeux la relation naturelle entre un corps et une voix : on ne distingue plus le conférencier objectif, de Léon Degrelle : ici, l’historien se laisse absorber sans retour par son sujet jusqu’à l’identification. Avec un jeu des ambiguïtés et identifications involontaires sur le plateau.

Les photos et images d’archives, nettes et cadrées, laissent la place à des portraits indistincts des deux intervenants :confusions et amollissement des formes « coulées » à la Francis Bacon, déformation, transformation, disparition, fuite.

 Avec les images  vidéo comme avec le son, Guy Cassier a travaillé à une belle déconstruction et Filip Jordens s’amuse à se faufiler entre voix et identités physiques. Ce spectacle rigoureux ouvre sur l’imaginaire, danse entre musique, voix et corps, et donne à voir et à entendre les glissements politiques et pertes dangereuses d’identité dont nul ne sort absolument indemne, hier comme aujourd’hui.

 

Véronique Hotte

 

Védène, les 9, 11 juillet à 15h, et  les 10 et 12 juillet à 15h et 18h.

Candide Qu’allons-nous devenir?

 

Candide Qu’allons-nous devenir? d’Alexis Armengol d’après Voltaire

CR : Florian Jarrigeon

CR : Florian Jarrigeon

«Notre Eldorado pour cette création, dit Laurent Séron Keller, était de la faire dans l’intimité de notre théâtre, comme si nous préparions une fête grandiose dans notre cuisine…» Les musiques de Rémi Cassabé qu’il interpréte sur toutes sortes d’instruments,  et les projections de dessins ludiques en noir et blanc de Shih Han Shaw éclairent cet étrange et réjouissant carnet de voyage. Nous avons souvent vu des adaptations scéniques de ce célèbre roman. Ici, c’est une version minimaliste mais très efficace, comme une sorte de conte intime en solo qui nous est proposée.

« Ce texte, dit Laurent Séron Keller, n’est pas né d’une pensée philosophique ex nihilo, il est le fruit de chocs émotionnels qui marquèrent de façon radicale et durable sa propre conception de la vie : le tremblement de terre de Lisbonne en 1755 (200.000 morts) et la guerre de sept Ans (1756-1763), terriblement sanglante, l’ont bouleversé et sont le point de départ d’un raisonnement poétique et humoristique. « Presque toute l’Histoire est une suite d’atrocités inutiles ». Ainsi les raisons de douter de l’homme et de Dieu sont innombrables : les guerres, l’intolérance religieuse et les violences de l’Inquisition, l’esclavage et toutes les pratiques barbares… Sans compter les malheurs et souffrances dont l’homme n’est pas responsable mais qu’il subit et endure. Face à cette banqueroute de l’humanité, Voltaire se gausse de la philosophie optimiste qui affirme que Dieu est parfait, et que « le monde ne peut pas l’être mais que Dieu l’a créé le meilleur possible » (….) autrement dit chaque malheur qui s’abat sur le monde ferait en fait partie du grand plan de Dieu, dont le dessein est au bénéfice de l’Humanité. Il n’en critique pas moins le fatalisme qui dit : à quoi bon, on ne peut rien n’y faire. Ou le pessimisme absolu qui y conduit : il n’y a rien à faire. »

Théâtre à Cru  fondé en 2002 à Tours, a monté une dizaine de spectacles singuliers qui sont «une manière d’engager la conversation, d’engager le sens». Et tous ses spectacles peuvent se jouer hors les murs. Ici, juste une table de cuisine, et on présente la devise de Candide : « Il n’y a point d’effet sans cause (…) et tout est au mieux dans le meilleur des mondes».

De petites  pancartes, avec des phrases extraites de Candide sont affichées aux murs de la scène, puis on en évoque les épisodes essentiels comme la rencontre de Candide et Cunégonde, la colère du baron qui le chasse, son incorporation dans l’armée des Bulgares, l’aventure de Candide et Pangloss partant pour Lisbonne où le tremblement de terre est figuré par un jet de granulés rouges.

Il y a aussi l’histoire de l’autodafé où Pangloss est pendu, et dont Candide réchappe. On retrouve le frère de Cunégonde vivant qui chasse Candide dont il ne veut pas comme beau-frère. Tout se termine par des retrouvailles: Candide peut enfin épouser Cunégonde même si elle est devenue très laide, mais aussi cultiver son jardin: cela l’aidera un peu à vivre.  Mais terrible constat que fera Candide:  personne ne lui donnera jamais la réponse à l’interrogation existentielle qui le taraude: pourquoi le mal existe-t-il?

Edith Rappoport

La Manufacture 2a rue des Ecoles, Avignon.

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