Baby Doll


   Baby Doll de Tennesse Williams, mise en scène de Benoit Lavigne.babydollbalanoire.jpg

 

 Tennessee Williams né en 1911, mourut seul, un peu oublié dans une chambre d’hôtel à New York  en 1983 ) alors qu’il  fut à trente quatre ans l‘auteur reconnu et vite célèbre avec sa célèbre Ménagerie de verre ; se succédèrent les autres célébrissimes Un tramway nommé Désir, La Rose tatouée, La chatte sur un toit brûlant, La Descente d’Orphée, Soudain l’été dernier, La Nuit de l’Iguane  que Georges Lavaudant met en scène à la MC 93 de Bobigny, toutes pièces portées à l’écran avec les acteurs les plus prestigieux des Etats-Unis. Mais Baby Doll, le film de Kazan (1956) fut traité par Time magazine » de film le le plus obscène jamais diffusé légalement » et ce crétin de cardinal Spelmann avec ses Ligues pour la vertu ultra cathos réussit à faire interdire le film!  Williams avait écrit le scénario lui-même  pour le cinéma, à partir de deux courtes pièces: Vingt sept remorques  de coton , ( très bien montée récemment en France par Véronique Widocq ) et Le long séjour interrompu. Avec  des acteurs aussi remarquables que  Karl Malden ( La loi du Silence, Un tramway nommé Désir) , Ellie Wallach (qui jouait  Vaccaro), et la merveilleuse Caroll Baker. Tous encore en vie:  les deux premiers ont 96 et 94 ans, elle n’en a que 78 . .. Williams conserve!

 

En 1978, l’auteur  réécrit le scénario d’origine pour en faire une pièce The Tiger tail. Pierre Laville, qui a signé l’adaptation, réduit le nombre de personnages à cinq et semble avoir revu  nombre de dialogues pour en faire une oeuvre plus personnelle mais finalement assez loin du texte d’origine. Et les répliques ont parfois un ton presque boulevardier peu plaisant. Il semble , comme le souligne finement Daniel Loyaza ,le traducteur de La nuit de l’Iguane, pièce  que va mettre en scène Georges Lavaudant à Bobigny que la figure des textes de Williams apparaisse de plus en plus brouillée  par les adaptations que l’on en a fait et que son écriture, pour concrète et vivante qu’elle soit, ait quand même plus  à voir avec le symbolisme  qu’avec le théâtre de boulevard.

  Baby Doll va avoir vingt ans dans deux jours; cette magnifique et pulpeuse jeune femme  a été mariée à dix huit ans par son père mourant-qui voulait la protéger-  à Archie, un entrepreneur de coton assez à l’aise qui avait une belle maison. Avec toutefois,la promesse qu’Archie qui doit avoir la quarantaine, ne  » consommerait » pas le mariage comme on disait autrefois, avant qu’elle n’ait vingt ans. Elle y vit souvent seule, en compagnie de Rose, une vieille tante et de Moïse,un ouvrier agricole noir.
 Mais un jeune voisin d’origine sicilienne,  Silva Vaccaro,   a acheté une nouvelle machine à égrener le coton beaucoup plus performante ,  qui  ruine Archie,  dont la grande maison est déjà vide de meubles qu’il a fallu rendre au magasin. La déchéance est toute proche. Mais Archie n’oublie quand même pas la date anniversaire et  aimerait bien  pouvoir enfin faire l’amour avec sa femme enfant…. qui n’est pas du tout  séduite par cette perspective.Et il ne voit qu’une solution pour échapper à une faillite imminente: aller mettre le feu à l’égreneuse concurrente de Vaccaro.  Ce qu’il fera, mais en faisant jurer à Baby Doll de se taire et en niant les faits  devant lui.

 Vaccaro a vite compris la situation et menacera Baby Doll qui essayera en vain de lui mentir sur l’emploi du temps de son mari le soir de l’incendie; il  lui soutirera un témoignage écrit qui peut envoyer Archie en prison, puis  il  séduira cette proie facile qui ne demande que cela.. .Mais  Archie n’est pas dupe: » Vous me croyez sourd, aveugle et tout le reste » mais Vaccaro se sait en position de force et Baby Doll devient une précieuse  monnaie d’échange. Soit il emmène Baby Doll qui ne demande que cela, soit Archie la garde mais pas pour longtemps, puisque Vaccaro a les moyens de l’envoyer en prison. Et il lui renvoie cyniquement  sa petite phrase quand Archie lui proposait de lui prêter sa machine après avoir incendié la sienne: » entre voisins,  on peut toujours s’arranger ». Fou furieux, Archie, qui a tout perdu , femme et travail, se mettra à tirer des coups de fusil dans toute la maison. Rideau.
 Benoit Lavigne qui avait réalisé  un Roméo et Juliette, et Beaucoup de bruit pour rien au Théâtre 13 , puis  trois petites pièces de Woody Allen au Théâtre de l’Atelier, déborde souvent d’imagination  mais ne dirige pas très bien ses acteurs  qui s’en donnent à coeur joie et sont aux limites du cabotinage. Cela donne quoi pour Baby Doll? Une mise en scène assez conventionnelle  avec un  décor à étage en planches , chichiteux et dangereux pour les comédiens , au réalisme appuyé mais  toc.. L’incendie de la grange , comme la scène de la fin,  quand  Archie pète les plombs, avec une débauche de musique,de coups de feux et de lumière sont vraiment trop  médiocrement traitées.
 Il y a une brutalité et une violence qui irradie  la moindre des scènes de Tennesse Williams,  de Caldwell ou de Faulkner, pour ne citer qu’eux, que l’on ne retrouve pas ici, et qu’avec trois francs six sous, Véronique Widocq avait su, elle, recréer.  Mais le Sud des Etats-Unis, si chers à ces écrivains, est bien absent. Tout est traité ici , sauf à de rares moments, de façon trop gentille, parfois à la limite du boulevard, sur l’air bien connu du mari, de la femme et du futur amant .Et c’est  surtout la direction d’acteurs qui est déficiente:  Xavier Gallais, comédien fétiche de Benoît Lavigne  surjoue les jeunes et beaux siciliens, ténébreux et machos,  sans beaucoup de nuances, et à la limite de la caricature; il y a cependant une très belle scène d’amour sur le capot d’une vieille voiture pourrie où,là, il sait rester sobre et discret.
  Mélanie Thierry ,à 27 ans, a déjà un belle expérience  au cinéma et à la télévision,notamment dans la série produite pour la 2  par Pascale Breugnot, Fête de famille. Et ,même si elle a peu joué au théâtre, elle sait se débrouiller toute seule; et elle a une telle présence et une telle intuition des choses à faire ou pas , qu’elle est toujours crédible. Elle EST Baby Doll sur le plateau avec une sensualité lumineuse , et comment dire,  un mélange de naïveté et de perversité tout à fait étonnant: elle  peut passer d’un sentiment à l’autre d’une façon que pourraient lui envier bien des comédiens plus expérimentés.
  Quant à Chick Ortega qui,lui, aussi a beaucoup tourné au cinéma (Wenders, Jeunet, Gilou), il a  une présence magnifique et fait preuve d’un très solide métier d’acteur, dans le rôle difficile de ce mari beaucoup plus âgé que Baby Doll, aimanté par elle, menteur et roublard,  violent mais pitoyable dans sa déchéance et son malheur. Monique Chaumette joue avec bonheur les vieilles tantes sourdes, tout comme comme  Théo Légitimus, aussi discret qu’efficace: son personnage rappelle que les usines à coton fonctionnaient grâce aux seuls ouvriers noirs.
 A voir? Pourquoi pas, mais seulement  si vous n’êtes vraiment  pas trop difficile et si vous voulez bien considérer qu’il s’agit là d’une adaptation ( l’affiche le précise bien) un peu réductrice, et/ou si vous voulez voir Mélany Thierry et Chick Ortega. Sinon, le DVD du film de Kazan , sorti il y a trois ans,  se trouve un partout.

Philippe du Vignal.

P.S.  1. Vous pourrez en passant  rendre son sourire  à Charles Dullin , autrefois grand metteur en directeur de ce merveilleux petit théâtre, dont la photo est accrochée derrière le contrôle et qui est mort il y a soixante  ans cette année.

P.S. 2   » Si le créateur n’avait pas tout ordonné pour le mieux, du moins avait-il accordé un don inestimable aux animaux, en les privant de la faculté inquiétante de réfléchir sur l’avenir  » Pas mal non ?  C’est signé du grand T. Williams…


Théâtre de l’Atelier,du mercredi au vendredi à 21 heures; le samedi à 17  et à 21 heures; le dimanche.


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Non, je ne veux pas chanter


 Non, je ne veux pas chanter d’Anne Baquet, mise en scène et chorégraphie de Claudine Allegra.

  Cela se passe dans le seul théâtre du 16 ème arrondissement, petite  salle autrefois privée d’un monsieur richissime qui l’avait fait construire pour son plaisir personnel près de son hôtel particulier aujourd’hui détruit . Au-dessus de la porte  d’entrée du théâtre, il avait fait apposer cette maxime en latin:   mihi amicisque meis ( pour moi et mes amis)… Vous  avez dit égocentrisme?
Bref, une sorte de monument historique  de la grande bourgeoisie de Passy-La Muette de style Renaissance avec un salon muni d’une fausse cheminée en pierre.
p7260534l.jpg Mérite le détour comme on dit dans les guides touristiques.
  Mais revenons à  Anne Baquet,  que l’on  connaît bien et depuis un bon moment. Après son premier spectacle: J’aurai voulu dev’nir chanteuse, elle a renouvelé son répertoire- et c’est tout à fait intelligent- en s’adressant à d’autres auteurs et compositeurs pour constituer une sorte de collage musical: cela va de François Morel, Juliette, René de Obaldia, Jean-Jacques Sempé, Jacques Prévert , Roland Topor, etc.. pour les textes. Elle a fait appel  à Serge  Rachmaninov, Francis Poulenc, Frédéric Chopin, Charles Gounod, Léonard Bernstein mais aussi à Roland Vincent, Claude Bolling , Marie-Paule Belle, pour la musique d’origine et à François Rauber , le collaborateur entre autres de Juliette Greco, pour les arrangements.. Elle a ainsi constitué une sorte de patchwork  très varié, mais d’une absolue précision. Avec,  dans le rôle du partenaire qui est plus qu’un accompagnateur: le jeune pianiste et compositeur : Grégoire Braumberger.
 C’est une sorte de voyage musical avec 24 chansons auquel nous convie Anne Baquet , visiblement  heureuse d’être là sur la petite scène du Ranelagh, espiègle et pétillante comme une petite fille qui a envie de faire un bon tour, pleine d’humour , excellente diseuse et à l’impeccable gestuelle. Les chansons s’enchaînent sans à- coups et  il y a de véritables petites merveilles comme,  entre autres, cette parodie de rapp qu’elle réalise sur les cordes basses du piano à queue ouvert, ou cet air de Juliette de Gounod qu’elle essaye, sans y arriver bien sûr , de chanter faux. Quoi qu’elle fasse, ce qui est admirable chez elle, c’est le manque de prétention, l’intelligence des textes  et la maîtrise absolue quelle garde,et de sa voix et de son corps, bref: une grande leçon de sensibilité et de technique à la fois.
 Cela dit, il faudrait sans doute revoir une mise en scène assez approximative qui n’ôte rien à son grand talent et à celui de son partenaire mais qui parasite certains moments du spectacle, surtout quand les deux complices se mettent à jouer la comédie– ne serait-ce qu’un court dialogue- cela sonne faux . On comprend bien l’intention  de Claudine Allegra : aérer un peu les choses mais ,très franchement , cela n’a  pas une grande utilité.  Il y a aussi une chose que l’on pourrait rectifier, c’est la balance entre le son du piano qui, par moments,  écrase souvent  la belle voix de soprano d’Anne Baquet, et dans des chansons difficiles , en particulier  Vertu virtuose de Philippe Decamp sur une musique de Chopin; elle devrait aussi surveiller davantage sa diction car on peine parfois à la comprendre. C’est dommage, car on a tellement envie de  recevoir ce qu’elle nous donne avec tant de générosit…A ces réserves près, c’est vraiment impeccable, et c’est un beau cadeau à offrir.
 A voir? Oui, vraiment  au Ranelagh ou en tournée.

P.S. Profitons-en pour rendre hommage à son papa le comédien violoncelliste et par ailleurs alpiniste,  Maurice Baquet disparu en 2004, qui aurait été fier du spectacle imaginé et chanté par sa fille.

Philippe du Vignal

Théâtre du Ranelagh, du mercredi au samedi à 21 heures, et à 11 heures le dimanche, 5 rue des Vignes. Métro La Muette ou à la rigueur Passy.

Avant hier après demain


Avant hier après demain (nouvelles du futur) de Gianina Carbunariu, mise en scène de Christian Benedettiavanthier.jpg

«   Ce n’est pas une pièce, dit Christian Benedetti, c’est un essai. c’est un matériau brut et sophistiqué » . On ne peut pas dire qu’un n’aura pas été prévenu; le spectacle commence  avec une sorte de performance où trois hommes et trois femmes parlent tous en même temps;  à nous , d’essayer de capter, comme dans une foule anonyme, quelques fragments de ces six monologues. C’est plutôt drôle même si cela a déjà beaucoup servi.

Puis une jeune femme, très agressive,  réalise un entretien à la télévision avec un vieux monsieur allemand  en fauteuil roulant  qui a tout connu du vingtième siècle: guerre, exil en Roumanie, puis aux Etats-Unis où il a rencontré une femme qui fumait de l’herbe comme lui; ils se sont mariés, ont eu des enfants mais ont fini par divorcer, et il est reparti pour l’Europe… Le visage du vieux monsieur est flouté et sa voix est déformée pour qu’on ne le reconnaisse pas. La présentatrice est d’une vulgarité absolue, et le vieux monsieur plutôt pitoyable: cette caricature  mise en scène et jouée par Christian Benedetti est assez bien vue.

Mais les choses se gâtent vite… Un comédien  se présente: Vincent Teprnowski qui débite tous les numéros de ses cartes d’identité,passeport, Assedic, banques diverses, pass Navigo, etc…Cela pourrait être drôle mais tombe complètement à plat! Puis il y a, entre autres, une séquence avec deux hommes en équilibre sur une baignoire en équilibre sur une balancelle en inox, qui doivent  tuer un cochon mais l’un égorgera l’autre avec un grand couteau. Il y a aussi des images vidéo avec un visage de femme démultipliée; une autre femme apporte alors  une petite boîte à musique où figure un père Noël qui joue d’un saxo. Et  un personnage cite une belle phrase de Gilles Deleuze et une autre d’Aimé Césaire. On nous parle, puisque nous sommes dans le futur , d’un parc d’attractions reconstituant la guerre entre Israël et les Palestiniens.

Puis un homme arrive avec un électrophone à disque vinyl et modifie la vitesse de la chanson:  pour faire drôle, mais cela ne l’est pas vraiment… De temps à autre, revient cette même litanie:il y a six mois, il y a un an, il y a dix ans, etc… » J’ai eu peur pour quelqu’un » ou autre phrase du même genre. Cela se veut exaspérant: pari tenu, c’est bien exaspérant!  Mais sans grand intérêt, et du genre usé jusqu’à la corde… On nous parle aussi d’êtres humains à louer avec maison de vacances. Il faut bien faire passer le temps!  Et à la fin de cette interminable heure quarante, on apporte un tableau noir où sont affichés des extraits de presse, dont celui d’un fait divers récent: une femme a subi l’ablation d’un sein à cause d’une tumeur sur son autre sein. Et Christian Benedetti annonce fièrement : « On se retrouve tous au bar avec les comédiens ». Peu des vingt-et-un spectateurs n’ont vraiment envie de franchir la porte…

Le spectacle est plutôt bien mis en scène et  bien interprété par des comédiens- en particulier, par Ingrid Jaulin -qui disent un texte où il y a quelques instants intéressants, le tout agrémenté si l’on peut dire, d’improvisations qui auraient plus leur place dans des exercices d’acteur mais qui n’ont rien à faire là. Gianina, dit aussi Christian Benedetti « demande à chacun d’être auteur, d’interroger l’endroit de l’écriture. Comment dire le monde aujourd’hui? Comment affronter les images du passé et la réalité d’un présent impossible pour construire un futur envisageable et acceptable? Chaque soir, nous essayerons  de nous confronter à cette réalité  et à ses effractions mettant en péril et en dialogue notre savoir-faire et notre certitude de théâtre…  Et il ajoute sans  scrupule: « Nous ne ferons peut-être que nous tromper. En espérant changer tous les jours, notre façon de nous tromper ». 

 Quel cynisme! Tous aux abris! Le théâtre de laboratoire devient de plus en plus un bon alibi; certes, tout le monde a le droit de se tromper mais il y a des limites au manque de clairvoyance. Christian Benedetti ferait sans doute bien de réfléchir à la façon dont il pourrait « mettre en péril et en dialogue son savoir-faire et sa certitude de théâtre » …mais tout  seul avec ses six comédiens, et  avec quelques amis .Et de préférence sans argent public! 

Comment être concerné par de telles fadaises. On se demande aussi  de quelle baguette magique,  Gianina Carbunariu s’est servie, pour refourguer ce semblant de pièce qui aurait dû rester dans son ordinateur. On pouvait à la rigueur en tirer quelques petits sketches mais faire durer la plaisanterie une heure quarante,  en prétendant que » sa nouvelle pièce porte un regard mordant sur les ombres de notre temps » (sic), il ne faut pas manquer d’aplomb.
A voir? A FUIR, même si on vous y invite… et même si vous habitez tout près.

Philippe du Vignal

Théâtre- Studio, 16 Rue Marcelin Berthelot, Alfortville  (Val-de-Marne). T. : 01 43 76 86 56 .

Petit Navire

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Petit Navire de Normand Chaurette, mise en en scène d’Olivier Lopez.

 Petit Navire est la seule pièce destinée aux enfants de Normand Chaurette, auteur québécois, connu en France surtout par Les Reines créée par Joël Jouanneau en 97 et Le Passage de l’Indiana en 96; Petit Navire a déjà été mise en scène par Pascale Daniel-Lacombe en 2003 et par Dominique Catton en 2007. La pièce, un peu surprenante et elliptique, est plutôt  destinée, non pas à des petits enfants mais  à  des spectateurs de dix/douze ans ou à des adultes.
 C’est l’histoire d’un jeune garçon nommé Petit Navire et de  sa petite soeur Roxane, âgés de dix ans qui n’ont plus de parents avec eux et qui sont élevés par deux personnages assez curieux: Marie-Laure, une lavandière et le vieux  Monsieur Wreck;  de temps à autre, ils reçoivent une carte postale où leur mère raconte ses expédition en montagne, mère qui reste toujours aussi mystérieusement absente; en fait Marie-Laure et Monsieur Wreck font tout pour cacher aux enfants que leur mère fait de fréquents séjours à l’hôpital. Mais on n’en saura guère plus.Petit Navire se met à écrire sur ce qu’ il perçoit de la vie qui est devenue la sienne: en pensée avec sa mère mais sans elle, pressentant sans doute très bien comme tous les enfants qu’on lui cache quelque chose de grave; quant à Roxane, elle ramène un pauvre mouton destiné à la vivisection… qui finira par mourir.
 L’écriture de Normand Chaurette est à la fois  simple et ciselée comme peu d’écritures contemporaines le sont,  sans doute parce que l’auteur est québécois, et l’on sait l’importance de la langue française au Québec qui est une composante majeure de l’identité de ses habitants face au mur impitoyable de l’anglais omniprésent. Et quand il s’agit d’un texte où la présence de la mort est envahissante comme toujours chez Chaurette, même si cette fiction un peu noire  comporte une bonne dose d’humour. Alors comment traiter cette sorte d’ovni de la scène théâtrale? Sans doute pas,  avec un jeu réaliste. Olivier Lopez a choisi ,dit-il,  de « dédramatiser l’aspect fictionnel du récit » et de faire en sorte que  » les enfants aient pleinement conscience de la part de convention nécessaire à toute entreprise théâtrale » et  il a sans doute eu raison de s’emparer du texte de cette façon là.
 Il a commencé par demander à sa scénographe Marie La Rocca de lui imaginer un décor de cuisine des années cinquante , avec table en Formica et tabouret carré couvert de lino comme on commence à en voir chez les antiquaires, et plancher en grosses lattes peintes en blanc gris, sur la partie  cour de la scène. Et  Olivier Lopez  a imaginé (ce qui n’es pas prévu à l’origine par Normand Chaurette)  de demander  Pascal Zavaro de composer une oeuvre pour violons, altiste et violoncelle,  pour que la musique puisse ponctuer la série de séquences dramatiques imaginée par l’auteur. Il y a dans l’air quelque chose qui rappelle singulièrement Atlas, le très bel opéra que Meredith Monk avait créé il y a une quinzaine d’années à Houston.
Dès le début du spectacle,Olivie Lopez installe clairement  la distanciation: on présente chaque comédien et chaque musicien ( Amélie Clément ,qui joue la petite  fille,  dit qu’elle attend pour bientôt son premier enfant, ce qui rééquilibre sans doute les choses par apport à cette menace de mort un peu envahissante). Le septuor à cordes est  installé sur scène,  à côté de la cuisine, face public et Pascal Zavaro a réussi à écrire une musique où l’absence , la maladie, le mal-être sont évoquées par un subtil jeu de cordes où le rythme  de la composition  compense le côté vite ensorcelant du violoncelle ,des violons et de l’alto.
  La mise en scène d’Olivier Lopez est d’une grande rigueur et les quatre comédiens: Yvon Poirier, Amélie Clément, Elios Noël et Joanne Génini-Béguin , bien dirigés ,encore un peu tendus le soir de la première, font un travail de grande qualité car la, partie n’est pas facile, on s’en doute. En fait, Olivier Lopez – place la barre assez haut et sa mise en scène est d’une toute autre qualité que celles des spectacles pour enfants où tout ,en général, est à peine correct .    L’idée du mouton transformé en gros chien  poilu n’est vraiment pas l’idée du siècle mais, à cette réserve près,ce spectacle ambitieux, malgré quelques longueurs, a reçu un bon accueil le soir de la première où il y avait plus d’adultes que d’enfants, lesquels ne devraient  pas pourtant  y être insensibles.
 Allez du Vignal, en conclusion de Petit Navire, ressortez nous encore une fois votre petite phrase de Tchekov… Mais très volontiers, madame  Albanel:  » Ce sont les vivants qui ferment les yeux des morts mais ce sont les morts qui ouvrent les yeux des vivants ».

Philippe du Vignal

Théâtre des Cordes  jusqu’au 24 février, puis à Tourlaville le 6 mars et à Allonnes le 10 mars.

Très chère Mathilde

trescheremathilde1.jpgTrès chère Mathilde d’Israël Horovitz, mise en scène de Ladislas Chollat. ( création en France)

 Très chère Mathilde est la dernière des quelque 50 pièces d’Horovitz qui sont jouées un  partout dans le monde, et en particulier en France,  où on connaît surtout L’Indien cherche le Bronx  autrefois  montée par  Laurent Terzieff qui nous  avait fait découvrir cet auteur, Le Premier, le Baiser de la Veuve, Quelque part dans cette vie et un très beau petit texte Trois Semaines après le paradis ,qui relate la tragédie personnelle qu a failli connaître l’auteur,  le fameux 11 septembre à New York, quand il n’avait aucune nouvelle d’un de ses fils…Horovitz est aussi scénariste ( Author, author avec El Pacino) et comédien.
 Très chère Mathilde est l’histoire de Mathias, un New Yorkais , frisant la cinquantaine.  Il arrive à Paris, après le dernier de ses trois divorces, sans enfant, sans emploi, sans argent , sans autre bagage qu’un  sac, mais avec tout son mal-être qui pèse des tonnes. Avec  l’intention de vendre un appartement donnant sur le Luxembourg que son père lui a légué, et en attendant il entend bien y résider. Mais , petite surprise, Mathilde, une vieille dame de 88 ans qui en avoue 86, autrefois professeur et directrice d’une école d’apprentissage du français pour étrangers,y habite depuis très longtemps. et n’a aucunement l’intention d’en partir.  Comme l’y autorise le testament

  D’autant plus qu’elle y vit avec sa fille Chloé, qui  frise aussi la cinquantaine comme Mathias et qui  enseigne dans cette même école pour étrangers . Elle n’a pas non plus la moindre envie de quitter les lieux et  le dira sans ménagements à Mathias… à qui la très chère Mathilde a quand même  proposé une chambre. Contre sa montre tout de même, puisqu’il n’a  pas un euro en poche. La situation se complique et il va y avoir quelques séances d’explications orageuses,  où  l’on apprendra que Mathilde, mariée avec le père de Chloé, a eu avec celui  de Mathias une relation passionnée qui a duré jusqu’à sa mort.La cohabitation promet d’être difficile et  le devient effectivement…
 Mathias apprendra à Mathilde que son père n’était pas aussi franc du collier qu’il  le paraissait et que, pour lui, il ne fut jamais un bon père . Il lui  lui révélera aussi que sa mère n’est pas morte de maladie comme il l’avait prétendu,  mais  qu’elle s’est suicidée d’un coup de revolver , agonisant  dans les bras du jeune Mathias..Chloé, après  discussions et mises au point  avec Mathias, s’apercevra qu’il n’est pas l’être aussi ignoble qu’elle imaginait,  qu’ils ont le même âge et   même bien des points communs…

   Devinez la suite: ils finiront par passer la nuit ensemble. Et  il n’est donc plus question  que Mathias s’en aille. Mathilde est évidemment ravie. Mais- Horovitz a sans doute pensé à Tchekov- la mère et la fille entendent  un coup de feu dans la pièce à côté. Horreur et stupéfaction!  La  dame à côté de moi s’est exclamée: il s’est tué!
 Mais non, Mathias revient le fusil d’une  main et une tête de facochère de l’autre( le mari de Mathilde était un grand chasseur!) et dit en riant avec son accent américain à couper au couteau: « J’ai tué le cochon ».  Horovitz conclut la pièce par cette habile pirouette.
  Ouf! On avait eu très très peur….. Comme vous l’avez sans doute compris, les ficelles de l’ intrigue ressemblent plutôt à des câbles,  le dernier acte est assez pleurnichard.et Horovitz ne se prive pas de mots d’auteur ou de répliques  faciles. Mais, malgré nombre de petites invraisemblances, il  sait y faire pour raconter une histoire, et  dire le temps qui passe, les amours d’autrefois, les mariages bancales mais inoxydables, bref, et pour faire vite, les relations compliquées entre deux êtres humains qui ont un peu sacrifié leurs enfants pour leur passion. Encore énergique, Mathilde est la seule survivante du quatuor d’origine.
 Ladislaw Chottat, qui est un  jeune metteur en scène,  aurait pu mieux choisir son scénographe qui  a absolument voulu se servir de la tournette. L’on voit d’abord  une série d’arbres en bac qui finissent en  fond de scène , plus bas, comme s’ils étaient vus d’un deuxième étage. Pendant que le décor de l’appartement descend calmement des cintres;  les murs en tulle marron- assez laids-  permettent de deviner selon la lumière la présence de quelqu’un dans une autre pièce. Ainsi, on peut voir la chère Mathilde en train d’espionner la conversation entre Mathias et Chloé, ou bien voir la même Chloé s’envoyer au goulot un petit coup de liqueur. C’est pas une idée ça?

Il y a aussi, de temps à autre, un chassis transparent suspendu qui circule de cour à jardin avec une vidéo d’ombres à la fois prétentieuse et inutile mais, à l’heure actuelle, on dirait qu’un spectacle qui n’inclut pas quelques minutes au moins de vidéo  est indigne. de vivre.. Et pour faire plus vrai, il y a même un poèle Godin  qui rougeoie…. A qui fera-t-on croire que, de nos jours,  puisque l’on parle en euros, dans un appartement même ancien donnant sur le Luxembourg, on se chauffe encore avec un  Godin…
  On peut  pardonner à Ladislaw Chotat ces surlignages  agaçants et sans intérêt, parce que sa direction d’acteurs est d’une grande rigueur; bien choisis, ils sont  tous les trois  d’une sensibilité remarquable, et absolument crédibles . Et il a su créer, ce qui est sans doute le plus difficile, une véritable unité de jeu :  Samuel Labarthe incarne  avec beaucoup de précision et d’intelligence ce  personnage d’Américain mal dans sa peau,  qui, au début  insupportable, devient  finalement assez sympathique. Peut-être pourrait-il gommer un peu son fort  accent  pour qu’on le comprenne mieux. Raphaëline Goupilleau a d’abord tendance à bouler  son texte puis réussit à imposer un personnage un peu ingrat; la palme revient à Line Renaud, saluée triomphalement à la fin avec ses camarades par le public, encore ébloui par l’énergie qu’elle dispense généreusement, sans jamais se mettre en avant. Concentrée, toute en nuances,elle sait tout dire: la colère, la nostalgie, la perfidie, le refus, l’amour, la culpabilité … A plus de quatre vingt ans, elle irradie le plateau; heureuse d’être là, elle nous rend heureux d’être avec elle, comme le faisait encore, à peu près au même âge, l’autre Renaud , prénom Madeleine , qui joua longtemps sur cette même scène du Marigny.
 A voir? Oui, absolument: les bonheurs de ce genre ne sont pas si fréquents , que ce soit dans le théâtre public ou privé. Les places ne sont pas données : 53,5 à 33,5 euros! Mais le dernier prix , celui du deuxième balcon n’est guère plus élevé qu’une place à Chaillot ou à la Comédie-française… et l’on y voit aussi bien.

Philippe du Vignal

Théâtre Marigny, jusqu’au 18 avril.

BORIS VIAN, JUSTE LE TEMPS DE VIVRE


BORIS VIAN,  JUSTE LE TEMPS DE VIVRE, chansons et textes, montage François Bourgeat, mise en scène Jean-Louis Jacopin.

Boris Vian, né en 1920, est mort  d’unvian.jpg arrêt cardiaque en 59, quelques minutes après  qu’ait commencé la première projection du  film  J’irai cracher sur vos tombes , son roman, écrit sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, qui fut très vite condamné pour outrage aux bonnes moeurs. A l’origine, Boris Vian ,élève au lycée Condorcet comme Gainsbourg et… du Vignal , sortit Ingénieur de Centrale, puis devint le parolier de plus de 500 chansons et poèmes chantés, dont la célèbre Le déserteur, en 1954; la liste de ses interprètes donne le tournis : Serge Reggiani, Henri  Salvador,  Jacques Higelin, Mouloudji, Michel Piccoli, Enrico Macias, Judith Magre, Jean Rochefort, Christiane Legrand, Serge Gainsbourg, Les Têtes raides, Bernard Lavilliers, etc…
 Compositeur, chanteur , acteur à l’occasion… La chanson, il la connait bien, puisqu’il travailla dans une maison de disques.Il écrivit aussi ces romans qui le rendirent célèbre dans les années 68:  L’Automne à Pékin, L’Ecume des Jours et l’Arrache-coeur. Passionné de jazz , il écrivit aussi quelques pièces comme L’Equarissage pour tous, le Goûter des généraux et les Bâtisseurs d’empire qui ne sont plus guère jouées . Il fut aussi traducteur de textes américains: tout cela, en ayant eu quand même deux enfants,  et , en quelque à peine vingt ans à peine.. Ainsi,  fut la courte vie de Boris Vian, dans le Paris encore bohème du Saint-Germain-des-Prés de l’époque, mort il y a déjà cinquante ans. Juste , ou plutôt à peine, le temps de vivre,comme dit le titre du spectacle.
 Une  lumière rouge est allumée face public….Silence:on assiste à l’enregistrement d’une émission sur Boris Vian. Ils sont trois sur scène: Gabrielle Godart, Arnaud Laurens et Susanne Schmidt qui chantent  tous les trois ensemble , en duo ou en solo mais elles jouent aussi du piano, de l’accordéon, et lui, du saxo et de la guitare électrique. Les chansons se succèdent: celles que l’on connaît depuis toujours: « Fais moi mal , Johny »,  « On n’est pas là pour se faire engueuler », « Je bois pour oublier » , « Je voudrais pas crever « ,  « Je suis snob avec ce dernier vers étonnant: « Et quand je serai mort, je veux un suaire de chez Dior. ».. et d’autres moins connues et quelques citations de poèmes, pages de romans et extraits de son  inachevé Traité du civisme, pas toujours aussi convaincants. Il y a aussi de merveilleuses pubs d’époque dites en voix off: Omo lave plus blanc, La pointe Bic avec ses trois kilomètres d’écriture, et  Cette chanson vous était offerte par Frigidaire.
  Atteint de rhumatismes articulaires quand il était enfant, Boris Vian eut vite des complications  côté coeur, et on le sent obsédé par ce gros muscle défaillant chez lui -il intitule un de ses romans L’arrache-coeur-  et par la mort qui rôde à chaque instant : la plupart de ses chansons en portent la marque et il se savait sans doute condamné à courte échéance. Le spectacle , dont le montage est dû à François Bourgeat , qui a été mis en scène par Jean-Louis Jacopin, est du genre réjouissant et il y  a un très  beau travail musical qui mérite d’être salué.

Les colères, l’humour corrosif et la poésie de Vian sont en tout cas bien là. Côté éléments de décor et costumes, c’est beaucoup plus  approximatif mais,  bon… Dans les conditions difficiles qu’imposent une salle et une scène médiocres,  les trois interprètes, au solide métier,  réussissent pourtant à s’imposer: il y a encore quelques longueurs et baisses de rythme mais tout cela devrait pouvoir se caler après quelques représentations.
 A voir? Oui, si vous avez envie de retrouver Boris Vian chanté devant vous, là- haut à Ménilmontant.

Philippe du Vignal

Théâtre de Ménilmontant, jusqu’au 15 mars 2009.

Parmi plusieurs biographies de Boris Vian,  citons la dernière: V comme Vian de Marc Lapprand aux Presses de l’Université Laval, 2006; quant aux oeuvres de Boris Vian, elle sont éditées pour la plupart chez Fayard; pour les chansons, vous avez l’embarras du choix dans les disques édités.

Le voyage du P’tit Zygo

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Le Voyage du P’tit Zygo de Chloé Houdart

Dix heures trente à Montreuil, dans la banlieue de Paris, une grosse ville peuplée de dizaines de nationalités,  où il y a beaucoup d’enfants. Ils sont là, se tenant par la main, sagement assis et paisibles dans le hall du théâtre. Plutôt réconfortant, cette France de demain, si mélangée…

 Le voyage du P’tit Zygo , comme nombre de spectacles pour enfants, fondé sur une sorte de promenade initiatique, est l’histoire d’un muscle: le petit zygo, celui qui fait sourire et qui habite dans le corps d’un petit garçon de six ans et demi. Mais le dit petit garçon vient d’avoir une petite soeur et il en a perdu le sourire. le p’tit Zygo va donc l’emmener faire un voyage à l’intérieur du corps humain pour lui apprendre à grandir.

Ils vont d’abord voir  Sa Majesté le Cerveau, ici figuré par un petit castelet  d’ombres de tout format, puis ils affrontent à un étrange personnage: Monsieur Stomac, représenté par un aquarium rond empli d’eau, puis rendent visite aux poumons, figurés par une sorte de sculpture en fils de cuivre suspendue à un cadre noir, et enfin à Monsieur le Cœur, une petite marionnette sur table. L’histoire est racontée par Chloé Houdart, à la fois interprète et manipulatrice des différentes marionnettes ou figurines, et qui a conçu ce spectacle au croisement d’une histoire écrite pour les enfants, d’une exploration des mécanismes du vivant qui, c’est vrai,  fascine toujours les humains et en particulier les enfants, puisqu’ils ne connaîtront jamais, sauf exception pour les médecins et surtout les chirurgiens, l’intérieur de leur propre corps, alors qu’ils en sont les uniques propriétaires.
 Oui, mais voilà: on nous annonce en fanfare un spectacle inspiré par « les œuvres d’Annette Messager, René Magritte ou (pourquoi ce ou?) Salvador Dali ». Désolé, les figures et diverses sculptures d’Annette Messager ont une invention et une véritable charge poétique qui n’ont rien à voir avec ce qui est installé sur le plateau et quant aux deux célèbres peintres surréalistes, on ne voit pas très bien non plus pourquoi on a sollicité leur bénédiction post-mortem…

 Chloé Houbart a une excellente diction et est une bonne manipulatrice  mais on reste sur sa faim: le texte est d’une platitude et d’une mièvrerie affligeante, et les images, assez pauvres,  n’ont guère d’intérêt. Le compte n’y est vraiment pas du tout. Un mois de prison avec sursis, dirait Jacques Livchine. Heureusement, la mauvaise plaisanterie ne dure que quarante minutes mais c’est déjà beaucoup trop. A voir?  la réponse est évidemment  non…. Y emmener des enfants ? SURTOUT PAS.

Mieux vaut retrouver cette série de dessins animés des années 80 sur l’exploration du corps humain qui s’appelait Il était une fois la vie où enfants et adultes peuvent apprendre plein de choses, même si c’est parfois un peu difficile à appréhender. Les enfants devraient bénéficier du plus magnifique des cadeaux théâtraux, mais… bien obligé de constater que c’est rarement le cas.

  Il y avait autrefois dans des temps moyenâgeux ( c’est à dire dire vers 1968! ) une jeune femme: Catherine Dasté, la fille de Jean et Marie-Hélène Dasté et la petite-fille de Jacques Copeau. Elle avait créé,  avec sa compagnie de la Pomme verte, des spectacles pour enfants d’une incroyable force théâtrale : L’Arbre sorcier, Jérôme et la Tortue, etc… Elle avait la foi des humbles, la probité scrupuleuse des artisans et une sorte de génie pour emmener les enfants dans des voyages merveilleux, avec des images d’une grande beauté.. Une occasion de lui rendre l’hommage qui lui est dû.

Philippe du Vignal

Spectacle vu à Montreuil; puis en tournée…

L’Anniversaire

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L’Anniversaire d’Harold Pinter, mise en scène de Michel Fagadau.

 Nous sommes dans une pension de famille au bord de la mer tenue par un patron loueur de transat  et par sa femme qui materne Stanley , l’unique résident,  ancien pianiste de bar assez mal dans sa peau qui passe ses journées à ne rien faire. On annonce, le jour de son anniversaire, l’arrivée de Goldberg et Mac Cane,  deux  étranges personnages ,peut-être  des truands qui vont se mettre à torturer mentalement et à humilier ce pauvre Stanley à la fois parce qu’il répond et parce qu’il ne répond pas. Avec des questions insensées du genre:  » Pourquoi as-tu trahi l’organisation? ».   » Pourquoi la poule a-t-elle traversé la route? » . Ou encore: « Le chiffre 846 est-il possible ou nécessaire? ». Kafka  et Beckett ne sont pas très loin…
 Comme s’il s’agissait chez ces deux tortionnaires d’induire chez un être sans défense comme Stanley un ineffable sentiment de culpabilité. L’agression injustifiée , est  assez sournoisement menée  comme dans toutes les pièces de Pinter. Et le seul fait d’être accusé le persuade qu’il a commis des faits gravement répréhensibles, même et surtout quand il n’y a aucun mobile apparent…Et, bien entendu, comme toujours chez Pinter , la parole  constitue une arme efficace quand il s’agit de s’en prendre à son semblable.
 En ces temps de procès d’anciens kmers rouges, voilà qui rappelle bien des choses sur le comportement de certains humains, capables du pire dès qu’ils se sentent en  position de force. Goldberg et Mac Cane décident d’organiser une fête d’ anniversaire pour  Stanley , c’est à dire une minable beuverie au whisky, puis jouent à colin-maillard, les dieux savent pourquoi! Il y a aussi une scène d’amour entre Goldberg et une belle jeune fille  bien jouée par Emilie Chesnais. Mais le dialogue est si pauvret que l’on a du mal à croire aux situations que Pinter nous propose.
 La pièce,  créée en 58, et dont Pinter a tiré un film en 68, commence plutôt  bien,  par un dialogue entre le mari et la femme au moment du petit déjeuner qui fait penser à La cantatrice chauve de Ionesco, et il y  a une ou deux scènes entre les deux tortionnaires qui peuvent mériter l’attention. Mais si l’on perçoit  le poids des symboles, cela n’en finit pas: tout est lent,  souvent laborieux et répétitif,  et manque singulièrement de rigueur.
  La pièce  va donc cahin-caha et se termine,  plutôt qu’elle ne finit, comme si l’auteur avait bien du mal à essayer de s’en sortir. Ce n’est ni le Pinter de L’amant ni celui de La Collection ou du Retour… Il avait dit,  à une soirée de rencontre (c’était en 68) au Théâtre Antoine :  » Je ne sais pas si ces trois personnages se sont déjà rencontrés. cette pièce se passe dans une maison. Si on avait  la possibilité de regarder à travers les murs des maisons, on y verrait des choses assez curieuses. C’est pour cela que je ne souscris à aucune explication métaphysique pour cette pièce ». Explication métaphysique ou non, faudrait-il encore , qu’il y ait de véritables personnages et un vrai scénario, pour que l’on y voit quelque chose et pour que nous nous sentions concernés, ce qui est loin d’être le cas.
  Claude Régy avait assez bien monté la pièce autrefois, avec Piéplu, Marielle et Fresson mais  la mise en scène de Michel Fagadau est  vieillotte et il  n’arrive pas à nous convaincre de la nécessité d’écouter un tel texte pendant plus d’une heure et demi;  de plus,il a fait appel à quelqu’un qui doit avoir des idées en scénographie mais il est rare de voir un ratage plus complet en la matière !

Imaginez  une scène nue, comme dans les années 70, où l’on plaqué des miroirs en tissu d’aluminium, qui reflètent le moindre mouvement des acteurs,quelques étagères en bois noir, et des voilages blancs… Au centre,  une  table basse ronde de quelques mètres supportée par des pieds en fer noir,  qui encombre  tout l’espace et qui sert  de praticable! Au secours, tous aux abris!  Et mieux vaut oublier la  laideur des costumes.
 Les comédiens, pourtant expérimentés, semblent  livrés à eux-mêmes:( la direction d’acteurs est inexistante) et essaient de lutter comme ils peuvent: mais ni Andréa Férréol ni Lorant Deutsch ne semblent croire à leur texte , Jacques Boudet gère comme il peut un personnage inexistant ; seul, Jean-François Stévenin,  qui n’avait pourtant pas joué au théâtre depuis bien longtemps et l’excellent Nicolas Vaude, arrivent , par moment, à créer une sorte d’inquiétude et de malaise. Et puis , il y a les quelques apparitions d’ Emilie Chesnais qui  apporte un peu d’air frais dans ce monument d’ennui. Le public , lui, en tout cas,  ne semble pas dupe et hier soir n’applaudissait pas beaucoup…
 A voir? Non,  sûrement pas, d’autant plus que le prix des places n’est pas donné. Ou bien,  si vous tenez à vérifier que l’Anniversaire n’est pas le meilleur de ce qu’a pu écrire  Harold Pinter, récemment disparu, qui reste un grand dramaturge.

Philippe du Vignal

Comédie des Champs-Elysées, avenue Montaigne .

Deux solitaires: Michèle Guigon, François Joxe

vie.jpgLa vie va où ? texte co-écrit avec Suzy Firth et mise en scène de Michèle Guigon.

Michèle Guigon est à la fois comédienne-on l’a vu autrefois dans les spectacles de Jérôme Deschamps ; chef de troupe de la Compagnie du p’tit matin, elle a aussi fait plusieurs mises en scène et a dirigé récemment  Denis Lavant dans Big Shoot de Koffi Kwahulé , ainsi que le conteur Pepito Matéo; c’est maintenant son troisième spectacle en solo.
La petite jeune femme à la frange brune qui incarnait comme personne les pauvres idiotes dans Les Précipitations ou la Veillée de Jérôme Deschamps, a changé, comme nous tous, et a les cheveux gris. Et pour cause: elle installe vite les choses crûment et sans précautions: un cancer l’a,entre temps, rattrapé qu’elle  a appris à traiter avec un certain mépris, mais, avec beaucoup d’humilité, comme encore étonnée d’en avoir réchappé.  Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard disait autrefois Aragon, et c’est un peu la chanson douce, dénuée d’amertume que nous donne à entendre Michèle Guigon. L’enfance enfuie mais toujours tapie, pas très loin ( « quand les grandes personnes sont vraiment très grandes), la maladie qui lui a sans doute appris à avoir un autre regard sur les gens et la société., l’apprentissage inéluctable des verres progressifs qui démontrent que le corps , s’il est toujours bien vivant, a bien subi des ans, l’irréparable outrage…
Mais, comme elle dit avec cet humour ravageur qui la caractérise: « Il faut avoir la santé pour avoir ces maladies ». , avant d’ajouter , dans un très beau raccourci: « l’on perd à la fois ses dents et ses amis ». Tout est dit… De temps en temps, elle nous accorde un air d’accordéon, comme un petite respiration, avant de conclure un peu cyniquement : « On aime bien la beauté intérieure mais on préfère qu’elle soit bien présentée ».
Michèle Guigon décline son amour de la vie,avec une intelligence  et un sens des nuances , une gestuelle impeccable seule sur son tabouret, aussi à l’aise dans l’expression de la nostalgie que dans l’effroi que lui inspire les mots comme cancer ou mort. Cela pourrait être sinistre: cela ne l’est pas du tout: Michèle Guigon a l’art et la manière de dire les choses avec distance et finesse qui fait tout passer, même l’insupportable.
C’est à la fois, comment dire les choses, très impudique dans la façon qu’elle a de partager ses émotions avec un public qu’elle réussit en quelques minutes à emmener là  exactement où elle veut ,et d’une extrême réserve quant aux confidences. Sans doute grâce à un second degré qu’elle manie comme peu de comédiens savent le faire quand ils se retrouvent seuls en scène. Il y faut une sacrée sensibilité et, en même temps, une maîtrise orale et gestuelle de tout premier ordre dont elle fait preuve  durant les soixante minutes que dure le spectacle.

A voir, oui absolument, malgré quelques petites longueurs mais le spectacle, depuis le Festival d’Avignon 2008, a encore dû se bonifier.

Philippe du Vignal

Le Lavoir Moderne Parisien, 25 rue Léon Paris 18 ème , jusqu’au 27 février , puis ensuite en tournée.

 

Avant- dernières salutations, texte et mise en scène de François Joxe.dsc05031.jpg


Précisons tout de suite: l’endroit est inconfortable et froid, on ne voit pas toujours très bien et les chaises pliantes ne sont même  pas attachées au m
épris des règles les plus élémentaires de sécurité. Ce qui n’a pas l’air de gêner le loueur de la salle en question.
Mais il y a là, deux soirs par semaine seulement, un petit bijou de t
héâtre. Comme l’indique avec humour le titre, il s’agit non pas d’un adieu à la scène mais des avant-dernières salutations (« un testament nouveau ou ancien, j’ai hésité » )d’un acteur plus tout jeune qui nous livre quelques bribes de sa vie qu’il estime avoir ratée. « Tout le monde ne peut pas en dire autant, précise-t-il, après avoir lancé ,vachard, au public: « Cela  n’a pas l’air de vous affliger! « .
Le comédien revient sur son incapacité à communiquer avec les metteurs en scène qui auraient pu l’employer,  ses gaffes monumentales dès qu’il s’agit de conquérir un rôle important, lui, dit-il, qui se décrit comme un être velléitaire et présomptueux . A la fois juste et tout à fait comique.
Puis, il s’en prend au  bric-à-brac de la technologie moderne qui permet de tout enregistrer, à cet appétit effréné de consommation et de vitesse qui empêche de bien voir les choses si près de soi, alors qu’on se croit obligé d’aller toujours plus vite à l’autre bout de la planète; il s’en prend aussi à cette manie de communiquer sans arrêt, le portable ouvert en permanence, et la charge est des plus réjouissantes: « Oui, je suis dans  l’autobus, je descends et je marche sur le trottoir ». Alors que les gens se parlent de moins en moins.
Comme tout un chacun, il regrette,avec humour et tristesse,  sa jeunesse enfuie et redoute la vieillesse qui s’annonce, avec la mort au tournant. « Le passé me tourmente et je crains l’avenir », faisait déjà dire Corneille au Cid! François Joxe évoque sa vie personnelle et ses amours enfuies, ou du moins ce qu’il veut bien nous en dire…
Car, derrière l’excellent  comédien, se cache un homme à la fois pudique et discret que nous connaissons depuis si longtemps. « Adieu, ma fiancée lointaine, femmes tant bien que mal aimées, merci d’avoir croisé mon chemin ». Adieu à tous ceux que j’ai connus et à tous ceux que je connais encore ». A quelques pas de nous-la scène est très petite-à la fois sobre et profondément émouvant, les yeux embués de larmes, François Joxe, comédien et metteur en scène, qui fut longtemps le directeur du Festival du Cirque de Gavarnie, reprend  ce monologue exemplaire et d’un rare qualité d’écriture qu’il avait créé l’an passé en Avignon.
Le monologue est une vieille tradition théâtrale, que ce soit dans le genre comique ou tragique ( les Grecs comme les Romains: Plaute, en particulier dans Le Soldat fanfaron) ne s’en sont pas privés. Le genre est périlleux et il y faut un sacré savoir-faire et une façon de s’emparer du public pas donnée à tous les comédiens.
Mais c’est un pur bonheur d’entendre un homme ou une femme ( comme Michèle Guigon: voir plus haut,  ou Valérie Lemercier ) nous livrer un  petit moment d’humanité: un peu leur jardin secret et le nôtre. Surtout, quand avec François Joxe qui joue ce monologue avec une belle précision qui n’exclut jamais, bien au contraire, un bon paquet d’humour et de tendresse.
Plus que sept minutes, annonce-t-il soudain, en savourant ses mots, comme si c’était une plaisanterie: on n’aura pas vu les 55 minutes passer… On trouve à la fois autant de sincérité et de maîtrise d’un texte. Souhaitons à François Joxe de continuer à jouer longtemps ces avant-dernières salutations dans une salle convenable; il a toute l’intelligence, la rigueur et la poésie du Philippe Caubère d’autrefois, et ce serait vraiment dommage qu’aucun programmateur ne s’intéresse à ce petit bonheur de spectacle.
A voir: oui, sans restriction aucune… si vous le trouvez sur votre route.

Philippe du Vignal

Théâtre de Nesles, 8 rue de Nesles , Paris 6 ème; les lundis et mardis  à 19h 30,  du 16 février jusqu’au 31 mars.


****Ce qu’on ne doit pas penser (ex Quoique) le samedi 16 Avril 2016 à 20h30, est repris Station-Théâtre, 1 route de Rennes 35520 La Mézière, avec Ce qu’on ne peut pas dire (ex Avant-dernières salutations)le vendredi 15 avril 2016 à 20h30.

 

George Sand, ma sœur

   George Sand, ma sœur, de Bruno Villien d’après les textes de George Sand, mise en scène de Simone Ben Mussa.image.jpg

   Pas de doute, on est bien dans un théâtre privé: contrôle électronique des billets à code barre, visons et rangs de perles, moquette rouge, cadre de scène doré, ouvreuses en noir et public à l’âge très avancé souvent décoré de la Légion d’honneur ou de l’Ordre national du mérite, applaudissements en cours de spectacle, représentation un dimanche soir à 18 heures trente, bref, cela a un air  exotique …. On se croirait dans un théâtre de province il y a soixante ans du temps des tournées Baret mais non, on est bien en plein Paris en 2009.
  Macha Méril, on la connaît depuis longtemps au cinéma( La Main chaude de Gérard Oury, Un femme mariée de Godard, et chez Deville, Piallat, Lelouch…) comme au théâtre: son parcours artistique  est impressionnant. George Sand ma soeur, avait déjà été créé  il y a des années, puis repris en 2006 et l’actrice, seule en scène, raconte avec un sacré courage les amours tumultueuses de George Sand et du jeune Chopin ,à Paris comme dans sa maison de Nohant ou en Espagne, à partir de textes  de Sand  rassemblés par Bruno Villien  à une époque où l’on voyageait par malle-poste et où les amants éloignés  ne pouvaient  communiquer que par lettres. Lettres que Sand a fait  malheureusement disparaître . Restent de ces textes assez médiocres quelques belles envolées, assez caustiques, où Sand règle ses comptes avec la société et les hommes en particulier.
  La mise en scène avait été faite par Simone Ben Mussa aujourd’hui disparue et que l’on a un peu remise au goût du jour, dit Macha Méril à la fin du spectacle. Mais il n’y a  aucune direction d’acteurs: Macha Méril fait  un peu n’importe quoi et c’est dommage; de plus, par deux fois,  des voix off viennent tout casser .  Une louche de texte puis un morceau de Chopin brillamment  joué par Marc Laforet qui salue, puis de nouveau une louche  de texte, etc.. pendant une heure et demi! Et l’éternité où Chopin, épuisé par la tuberculose va entrer et que George Sand ne reverra pas, c’est long, surtout sur la fin, comme disait Alphonse Allais. Même si Macha Méril évoque avec beaucoup de pudeur et de sensibilité  la douloureuse agonie à 39 ans du compositeur qui va émouvoir le Tout-Paris de l’époque.
  Tout cela dans une scénographie chichiteuse avec, en fond de scène, une grande toile  du peintre américain Jenkins  qui n’a rien à faire là , des rideaux de tulle noir transparent. et une très petite table basse avec une plume d’oie, une feuille de papier et un chandelier que, bien sûr, Macha Méril éteint à la fin! ( Si, si, c’est vrai!).Un spectacle qu’il aurait fallu d’ urgence élaguer et, avant tout ,remettre complètement en forme: on ne sait plus très bien s’il s’agit d’un récital avec texte ou d’un texte avec récital. Enfin, cela fait toujours du bien par où cela passe comme on dit, d’entendre un peu de Chopin, un dimanche hivernal.
  A voir?  Non ,surtout pas, ou alors si vous faites partie des fans inconditionnels de Macha Méril prêts à tout accepter  pour la voir et la saluer à la fin;  on se demande comment ce genre de choses réussit quand même à avoir une existence, ne serait-ce que deux soirs par semaine… .Macha Méril , à la fin, dans une adresse au public souhaite que ce spectacle puisse être joué dans un théâtre public: tous les rêves sont permis … Sans doute, mieux vaut-il regarder un des films où Macha Méril a joué  et écouter  une sonate du Chopin de 29 ans , l’âge des ses amours avec George Sand,  par la grande Martha Argerich.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Porte Saint-Martin, les dimanche soir et lundi soir. ( Attention,il y a quelques jours de relâche)

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