Festival du Cirque Actuel d’Auch 2020

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Festival du Cirque Actuel d’Auch 2020

Cette trente-troisième édition -la première sous la houlette de Stéphanie Bulteau – porte encore la marque de Marc Fouilland qui vient de quitter la direction du CIRCa, après dix-huit ans de bons et loyaux services (voir Le Théâtre du Blog). L’année de tous les dangers, pour cette nouvelle directrice, venue du Séchoir de Saint-Leu (Ile de la Réunion) . Une Scène conventionnée  pour les Arts du cirque et de la rue avec un temps fort : le Leu Tempo festival.

À arrivée, l’incertitude planait encore sur la tenue du festival : « Nous avons eu le feu vert de la Préfecture seulement le 11 septembre ! Restait cinq semaines au lieu de trois mois pour tout organiser et surtout rendre le festival « Covid compatible ». » Ce qui signifiait : achat de masques et gel hydro-alcoolique pour tout le monde, services de sécurité et salariés supplémentaires. Et une jauge réduite de 40%.. Donc perte de billetterie (120.000 euros): un surcoût de 50 000 euros ! Au mieux, le fonds d’urgence pour les festivals du Ministère de la Culture devrait compenser le déficit à hauteur de 150.00 euros.  La directrice se dit optimiste. Les soixante-dix représentations des vingt-sept  spectacles affichent complet : le public est là comme que la plupart des programmateurs français mais pas les étrangers (une centaine en général) . L’essentiel du programme a pu être sauvé : une seule compagnie étrangère a dû annuler.

Grandes absentes: les écoles : « D’habitude on compte ici  cent-cinquante jeunes circassiens européens et deux-cent français. Cette année auront seulement les spectacles du Pop Circus, des Ecoles régionales et de la deuxième année du Centre National des Arts du Cirque de Chalon-en-Champagne», regrette Stéphanie Bulteau. Elle considère ces rencontres comme l’âme du festival du Cirque actuel d’Auch. Rappelons qu’à l’origine de CIRCa, il y a un atelier-cirque, fondé en 1975 par l’abbé de Lavenère-Lussan à des fins éducatives. Devenu le Pop Circus, l’aventure a fédéré le cirque amateur, dans l’esprit de l’Education populaire de l’époque. Pour devenir ces dernières années un rassemblement international des jeunes circassiens (Voir Le Théâtre du Blog) où l’on pouvait voir les travaux de plus de 550 amateurs sous l’égide de la Fédération Française des Ecoles de Cirque (douze fédérations régionales et 136 écoles).

« Viva ! c’est sous ce signe -prémonitoire- que nous avions placé ce festival.  Peut-être le seul de la saison. Jusqu’ici tout va bien, dit la directrice.  Mais  les artistes sont inquiets. Je les sens fragiles mais très volontaires. Ils ont tellement envie de jouer ! Mais les corps ne sont pas prêts. Ils n’ont pas pu s’entraîner pendant le confinement. (On ne peut pas répéter par zoom!) Et il y a plus d’accidents que d’habitude. »

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Stéphanie Bulteau © Ian Grandjean

Stéphanie Bulteau tient bon la barre et espère développer son projet dès la saison prochaine. Comme son prédécesseur, elle souhaite privilégier la diversité des formes du cirque contemporain que ce soit sous chapiteau, en salle et dans les espaces publics. Elle entend réaffirmer la place du cirque dans une ville qui s’enorgueillit de cette identité culturelle. Pour ce faire, une équipe artistique sera associée à chaque saison, pour imaginer de nouvelles ouvertures,…

Autre regret de Stéphanie Bulteau: la défection des bénévoles dont seulement cent quarante ont répondu présent cette année. Gérée bénévolement jusqu’en 1999, la structure  compte aujourd’hui seize permanents mais ne pourrait fonctionner sans les quelque deux cent cinquante volontaires qui assistent les équipes artistiques, accueillent le public aux entrées des spectacles, conduisent les navettes entre les dix-sept salles et chapiteaux disséminés en ville et assurent les transferts vers les gares et l’aéroport. De tout âge et de toute origine, ils ont des motivations différentes. 

« On est toute une bande de retraités. Il y a une culture du bénévolat dans le Gers. Au festival de Marciac par exemple, dit Jean qui s’occupe du bar. et vit à Auch depuis trois ans : « Le nouveau cirque, je ne connaissais pas. Je suis très étonné par le changement artistique. » Il est là « pour discuter avec les artistes. Ils ont une mentalité ouverte à travers leur voyage et leur travail » Et aussi parce que « ça permet de se faire un réseau ».

Marie-Hélène vient de La Rochelle tous les ans pour véhiculer les artistes depuis  l’aéroport. Georges, retraité comme elle, est lui aussi adepte des longs voyages en voiture : « C’est le plus intéressant et donne le temps de communiquer avec les gens et de mesurer l’importance du festival pour Auch. C’est un événement mondial ! On voit des Japonais, des Coréens, Sauf cette année!
 

Gilla est espagnole : ses parents, circassiens, sont venus en résidence et jouer à Auch. Elle veut se former à la production dans le domaine du cirque et fait partie de la brigade qui s’occupe des compagnies. « On veille à leur logement, à leur nourriture, chaque personne a quatre compagnies en charge »,  dit Sounayna. Gersoise, tout juste diplômée en naturopathie, domaine où elle n’a pas encore trouvé d’emploi, elle consacre à CIRCa les heures où elle ne travaille pas au magasin Biocoop d’Auch.  » Depuis quelques années, beaucoup de jeunes bénévoles sont ici pour rencontrer les gens du milieu, c’est aussi le meilleur endroit pour voir le cirque actuel », dit Manu, ingénieur informaticien dans l’aérospatial à Toulouse. Il y avait fait l’Ecole de cirque du Lido et a joué à Auch. Il y revient comme volontaire depuis plusieurs années « pour ne pas rester enfermé dans un milieu pro. C’est un lieu d’équilibrage». Anita, affectée à la cantine, pratique le jonglage, seule en amateure et  aimerait bien se faire une place dans le milieu…

Mireille Davidovici

Du 16 au 25 octobre CIRCa, allée des Arts, Auch (Gers) T. :  05 62 81 65 00   www.circa.auch.fr


Archive de l'auteur

Un jour, je reviendrai, composé de L’Apprentissage suivi du Voyage à La Haye, de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Sylvain Maurice

Un jour, je reviendrai, composé de L’Apprentissage, suivi du Voyage à La Haye, de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Sylvain Maurice

 Après un épisode de coma, réapprendre, se réapproprier ce qui était une évidence, une seconde nature, un simple réflexe : manger, marcher, parler,   Le récit de Jean-Luc Lagarce cherche à décrire ce moment qui fait de lui un nouveau venu au monde, armé déjà d’une conscience lucide et d’un robuste sens de l’humour. L’Apprentissage est né d’une commande de Roland Fichet à quelques-uns de  ses amis auteurs : donnez-moi des récits de naissance. On y retrouve son écriture inimitable avec ses retours,  précisions et repentirs : trouver le mot juste pour cerner la sensation exacte telle qu’elle est venue au « nouveau-né » sortant des limbes. Et en effet, nous le suivons, nous ouvrons les yeux avec lui, nous entendons avec le même agacement l’infirmière s’adresser à lui à la troisième personne, « Alors, il a ouvert les yeux ? ». Ici,  nous ressentons le long temps nécessaire pour pouvoir tourner la tête sur son oreiller et voir enfin l’ami qui est venu s’asseoir à côté de lui tous les jours. 

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Cette vie regagnée est le premier pas fragile d’une vie qui se perd. L’autre volet du diptyque, Le Voyage à La Haye est le récit, pas à pas, de la perte, du chemin de plus en plus dépouillé vers la solitude absolue de la mort. « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement» écrivait François de la Rochefoucauld). Pourtant lui, le narrateur la regarde avancer autour de lui dans les choses de la vie : l’ironie d’un livre d’art trop lourd à porter, cadeau pour un anniversaire qui sera  sans doute le dernier, de petites disputes, le corps qui proteste et trahit quand on mange, ou pas…  Un récit exemplaire, travaillé à partir de son Journal.  L’écriture ne sauve pas la vie en « immortalisant », en immobilisant l’auteur, mais en lui donnant jusqu’au bout, presque jusqu’au bout, une discipline, une acuité qui le tient et nous tient, en éveil. Jusqu’à l’inaccessible instant final.

Sylvain Maurice s’est toujours intéressé aux monologues : donner à un texte, à son rythme, à son cheminement propre, la voix et le corps d’un acteur. Il avait déjà confié L’Apprentissage à Alain Macé en 2006. Vincent Dissez (qui jouait dans Réparer les vivants, d’après Maylis de Kerangal)  interprète Un jour je reviendrai,  avec une rigueur et une sensibilité parfaites.  Il  bouge peu, sur une étroite frontière entre le récit et le jeu, esquissant d’un geste, d’un regard, un moment d’incarnation ou laissant la langue de Jean-Luc Lagarce parler « devant ». Juste ce qu’il faut pour ouvrir la porte à l’imagination du spectateur. Il joue avec les résonances d’une bande-son (Cyrille Lebourgeois) ultra-soignée mais suffisamment discrète, en écho au texte ou au contraire creusant parfois un écart. La lumières de Rodolphe Martin de la même façon, servent le texte et la situation avec une loyauté absolue, à découvrir au début du spectacle, tout en menant une vie parallèle avec un superbe parcours plastique. Un jour, je reviendrai nous ramène inlassablement à d’autres textes de Jean-Luc Lagarce.  Il comptait peut-être sur ce retour-là, sur la qualité d’amitié qui infuse son écriture. Pour nous, il  n’est jamais parti.

Christine Friedel

Théâtre de Sartrouville et des Yvelines-Centre Dramatique National,  jusqu’au 23 octobre. T. : 01 30 86 77 79.

Les 2 et 3 décembre, Centre Dramatique National de Lorient ( Morbihan).

 

Festival Scènes de rue à Mulhouse Sensational Platz, presque cabaret par Margo Chou et frères

Festival Scènes de rue à Mulhouse

Sensational Platz, presque cabaret  par Margo Chou

Margo, chanteuse costumée en chat blanc à la longue queue, vient du fond de la salle et monte sur le plateau en chantant: «Quand tu arrives sur la place, le ciel est tout blanc » dit une autre comédienne. « Je veux dormir avec ma mère ! ». Devant des tables aux nappes dorées et un rideau lumineux, Margo Chou annonce sur un escalier au tapis rouge : « Je vous préviens, on ne comprend rien !  j’ai une passion pour les cabarets, je parle des lieux de rue, des lieux nocturnes.C’est un récit documentaire écrit sans le vouloir ! Cela fait cinq ans que je vais dans ces endroits en région parisienne: Ici, je vais réaliser un rêve. Avec deux musiciens sur le plateau, la joie devient obligatoire pour ne pas avoir froid.»  Sensational Platz raconte le quotidien de la vie de deux familles dans l’Essonne : l’intendance, les relations, les aller et retours au pays. Soit la romance, la haine, la violence… Trois personnages:  l’une est chanteuse, l’autre artiste de cabaret et la dernière serveuse. L’orchestre joue en continu dans un décor influencé par celui des cabarets orientaux…

Les actrices accostent les spectateurs sur les rythmes de la musique et leurs offrent  zakouskis et boissons.  L’une joue avec des peluches. «La lumière, chaque soir avec le générateur, ça attire les rats. Beaucoup pourraient faire la pute pour un euro ou presque ! J’ai mal à la tête, ça m’arrive pas souvent et ça tombe sur toi… ». Le chat blanc répète : « Je vais dormir chez ma mère avec Lorena… »Un très étrange et attachant spectacle encore en devenir d’une artiste attirée par les marges.


Edith Rappoport

Spectacle vu à Mulhouse (Haut-Rhin)  le 18 octobre.

 Les 14 et au 15 novembre, Harmonie Estaque Gare (Bouches-du-Rhône). 

 

 

Don Juan chorégraphie de Johan Inger

Don Juan chorégraphie de Johan Inger

La troupe italienne Alterballetto fait la réouverture du Théâtre National de la danse de Chaillot avec une pièce de ballet narrative. Johan Inger et le dramaturge Gregor Acuña-Pohl ont travaillé sur plusieurs textes inspirés par ce personnage mythique, manipulateur et séducteur de femmes. La première scène: l’abandon du petit garçon par sa mère, serait à l’origine de cette addiction aux femmes ! Mais il séduit aussi  Leporello, conscience meurtrie de lui-même.

© Nadir Bonazzi

© Nadir Bonazzi

Ce Don Juan impulsif réagit comme un primate à l’appel de son corps. Séduites lors de pas-de-deux successifs, les femmes sont représentées comme des victimes de cet homme moralement peu recommandable. Les séquences de groupe, malgré quelques longueurs, sont bien interprétées, en particulier un bal masqué et un bal rural qui reprennent certains mouvements de danses traditionnelles italiennes. Cette jeune troupe sert parfaitement une chorégraphie très lisible et pleine d’énergie, «  Quand je me trouve confronté à une création narrative, dit Johan Inger, j’essaie de trouver ma propre vision, une motivation, une raison qui justifie le désir de me consacrer à ce personnage littéraire en particulier. »

Pour renforcer le côté ludique de la séduction, le scénographie Curt Allen Wilmer a installé plusieurs dominos géants et mobiles, manipulés par les artistes en fonction des scènes. Marc Álvarez ne ménage pas les effets musicaux mais on regrette la très belle partition de Christoph Willibald Gluck, composée pour le ballet-pantomime Don Juan créé en 1761 et fréquemment représenté en Allemagne. Les seize danseurs sont tous exceptionnels… On aurait toutefois aimé découvrir une version plus nuancée du personnage…

Jean Couturier

Le spectacle a été joué du 14 au 17 octobre au Théâtre national de la danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro  Paris (XVI ème) . T. : 01 53 65 30 00.

 

Une initiative de Stéphane Braunsweig, directeur du Théâtre de l’Odéon

Une belle initiative de Stéphane Braunschweig et un quasi événement au théâtre: la gratuité pour les jeune de  dix-huit à vingt-huit ans, chaque  jeudi de novembre à l’Odéon-Théâtre de l’Europe et cela dans ses deux salles, celle du VI ème et les Ateliers Berthier pendant la durée d’application du couvre-feu en Île-de-France.
«Dans le contexte difficile que nous vivons tous, dit-il le spectacle vivant est pour beaucoup une véritable bouffée d’oxygène ; la situation devient particulièrement difficile pour les jeunes qui sont souvent les plus précaires. (…) J’ai donc décidé d’ouvrir largement les portes de l’Odéon-Théâtre de l’Europe aux 18-28 ans. Il est primordial pour un théâtre ouvert sur le monde, comme l’est le théâtre de l’Europe d’inventer les dispositifs adéquats à la crise que nous traversons. »

Et dans la salle historique du sixième arrondissement, les représentations le  jeudis des Frères Karamazov seront  aussi proposées à demi-tarif à l’ensemble des spectateurs dans les  quatre catégories tarifaires existantes. » Mais peut-être pour des problèmes de majorité pourquoi les jeunes de dix-sept ans n’auraient-ils pas droit comme me l’ont fait remarquer des lycéens de première pas argentés du tout, à qui leurs professeurs ont vivement conseillé de lire Les Frères Karamazov…. Ne peut-il y avoir d’exception- par exemple pour deux enfants d’une même famille- si on en fait la demande avant?

Ph. du V.

Cette offre gratuité jeunes 18-28 ans, les jeudis de novembre est valable pour les spectateurs individuels, sur réservation uniquement via le site internet du théâtre à partir du lundi 26 octobre à 14 h 30.

Demi-tarif les jeudis de novembre à l’Odéon, (Paris VI ème) : réservation sur notre site de vente, au téléphone et au guichet du théâtre, offre disponible à partir du mardi 27 octobre à 14h30.série 1 : 20 € / série 2 : 14 € / série 3 : 9 € / série 4 : 7 € dans la limite des places disponibles, en tenant compte de la distanciation dans les salles.

 ATTENTION: Nouveaux horaires avancés pour respecter le couvre-feu : Iphigénie aux Ateliers Berthier, Paris (XVII ème)  jusqu’au 14 novembre :
du mardi au samedi à 17 h 30  et le  dimanche à 15 h
Les Frères Karamazov au Théâtre de l’Odéon, Paris ( VI ème)  du 14 novembre au 6 décembre : les mercredi, samedi et dimanche à 15 h / les jeudi et vendredi à 16h30 + mardi 1er décembre à 16h 30.

La Peste c’est Camus mais la grippe est-ce Pagnol ? Performance conçue par Jean-Christophe Meurisse.

 

La Peste c’est Camus mais la grippe est-ce Pagnol ? Performance conçue par Jean-Christophe Meurisse.

Avant le couvre-feu, les acteurs de plusieurs générations de la compagnie des Chiens de Navarre et des invités exceptionnels se réunissent pendant une heure afin de jouer ou lire, dans la plus totale improvisation, une pièce, différente à chaque séance. Dans une société malade de multiples troubles qui la détruisent peu à peu, l’irrévérence n’est plus de mise et cette parole libre, sur le plateau des Bouffes du Nord, fait du bien. L’humour permet toutes les audaces.

Six comédiens à la table, munis de micros, feuilles blanches,  gel hydro-alcoolique et masques chirurgicaux. Derrière eux, une dizaine d’autres attendent leur tour de parole, devant des malles et costumes de scène qui… ne seront jamais utilisés. Le spectacle rappelle les exercices d’improvisation que beaucoup ont connus lors des cours d’art dramatique. Ces petits-enfants du Théâtre de l’Unité d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine sourient de leurs délires et nous avec.

Cette pièce, qui change de style au fur et à mesure des improvisations, aime se moquer du théâtre lui-même.  De son enseignement : « Je comptais faire du théâtre, pas me faire violer ». Ou de ses thèmes de prédilection comme les pièces de Tchekhov : «Il pleut à la fenêtre » ; « Une chèvre s’est suicidée » ; « Piotr, tu me dois cinq roubles. »«  J’aimerais tellement aller à Moscou. ». Les artistes s’adaptent aussi à la réalité politique : «Je me méfie des gens du Sud, tout ce que vous pouvez dire, avec votre accent, ne vous permet pas d’être légitime. »

Parfois l’actualité les rattrape: « Je suis la liberté d’expression, je vais prendre la parole et on me décapite. »   Pendant une heure, cette forme d’irrévérence salutaire incite une fois de plus à retourner au théâtre.

Jean Couturier

Jusqu’au 24 octobre, Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis bd de la Chapelle  Paris (X ème). T. 01 46 07 34 50..

 

Seven Winters, chorégraphie de Yasmine Hugonnet


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©Anne-Laure Lechat

 

Seven Winters, chorégraphie de Yasmine Hugonnet

 D’une rare intensité, la nouvelle création de la chorégraphe suisse basée à Lausanne s’inscrit dans une recherche sur «la dissection physique de l’émotion et un travail anatomique précis sur la dimension sculpturale du mouvement ». Son Récital des postures avait reçu le Prix suisse de la danse 2017 .

 Le titre traduit l’hiver où se meuvent les danseurs (six femmes, et un homme). Les châssis grisés et le sol blanc imaginés par Nadia Lauro mettent bien en valeur leurs  gestes lents dans un silence épais traversé d’infimes vibrations orchestrées par  Michael Nick. Premier tableau : deux femmes, nues, l’une de dos, l’autre de face, dansent en miroir, comme si l’on voyait les deux versants d’un même corps. Cette gestuelle s’ancre dans le déploiement quasi-anatomique de leurs membres. On observe, fasciné, le travail subtil des muscles dans des postures longtemps suspendues qui, peu à peu, se déforment. Ce duo donne le tempo de Seven Winters : « L’apparence statique est illusoire, dit Yasmine Hugonnet. Le danseur émet sans cesse des ondes qui ont une influence sur l’espace. » Le reste de la troupe viendra peu à peu grossir les rangs, avec les mêmes mouvements hiératiques, calqués les uns sur les autres. Comme si les corps se reflétaient en d’infinis miroirs. Ce dédoublement symétrique distingue les anatomies individuelles au sein d’une réciprocité collective.  D’abord nus et espacés, les danseurs reviendront vêtus de gris,  former des structures complexes, s’appuyant les uns sur les autres, comme les éléments d’un jeu d’équilibre… Ils s’assemblent avec douceur, attentifs les uns aux autres.

 De nombreuses combinaisons se font et se défont, au rythme lent d’entrées et sorties furtives. Si un danseur quitte ses partenaires, son absence reste inscrite en creux dans les corps des autres et, quand, dans ce grand puzzle, les interprètes se réunissent par paires, il reste toujours une pièce isolée : la septième, qui tente alors de s’intégrer au groupe. Cette configuration répond à la question de Yasmine Hugonnet : «Comment être un collectif, tout en préservant l’espace individuel de chacun ?  » 

 A mesure que le temps s’écoule, la froideur va se réchauffer avec trois costumes de couleur, et quelques mesures de L’Hiver d’Antonio Vivaldi réveillera un moment les corps. Alternativement nus ou habillés, les interprètes poursuivent leur parcours dans une concentration intense qui atteint son apogée quand une danseuse s’immobilise à l’avant-scène et, en s’étirant à l’extrême, entonne d’une voix de ventriloque quelques extraits de Der Leiermann du Voyage d’hiver de Frantz Schubert Les neiges et la glace ne sont pas loin mais une belle chaîne humaine vient conclure cette chorégraphie exceptionnelle.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 14 octobre à l’Atelier de Paris, route du Champ de Manœuvre, Cartoucherie de Vincennes, Paris 12e   T. 01 41 74 17 07

Chotto Xenos, chorégraphie originale d’Akram Khan, mise en scène et adaptation de Sue Buckmaster.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Chotto Xenos, chorégraphie originale d’Akram Khan, mise en scène et adaptation de  Sue Buckmaster.

Nous avions déjà apprécié ce solo au festival  Montpellier-Danse 2018 et la saison dernière à Paris (voir Le Théâtre du Blog). Cette adaptation pour le jeune public suscite aussi une grande émotion. En cinquante minutes, Guilhem Chatir, Nicolas Ricchini ou Kennedy Junior Muntanga (en alternance) nous emporte avec le récit bouleversant de ces soldats indiens enrôlés de force, durant la Première Guerre mondiale, dans les armées de l’Empire britannique.

On retrouve ici la gestuelle précise du maître et son impressionnante virtuosité : chaque mouvement semble nourri d’une intense rage intérieure. La danse, très signifiante, retrace le parcours de vie du personnage, jusqu’à sa disparition sous la terre des tranchées. Une solitude douloureuse… Et il sera accompagné pendant quelques minutes d’un chien dont il manipule lui-même la tête avec une belle dextérité. Ces chiens de guerre, dressés pour transporter des bombes sous les chars, nous rappellent à quel point la bêtise humaine n’a jamais de limites.

Pour ajouter de la crédibilité au récit, Lucy Cash a conçu une projection vidéo très réussie, à la fois didactique et réaliste. La lumière de Guy Hoare et la musique de Dominico Angarano, d’après la partition originale de Vincenzo Lamagna, complètent ce travail presque cinématographique. Loin de ces contes mièvres pour jeune public que l’on voit souvent, ce spectacle plonge directement dans la cruauté humaine. « Les enfants sont exposés de plus en plus à la réalité, dit Sue Buckmaster, et l’art doit aussi refléter ce qu’ils traversent ». Akram Khan ajoute ces mots d’une cruelle vérité aujourd’hui : « Je ne veux pas que mes enfants étudient des mensonges. Je veux qu’ils voient et témoignent à travers l’art, le théâtre et la danse, l’histoire des autres … »  Il faut à tout prix découvrir ce travail qui mêle remarquablement théâtre et danse.

Jean Couturier

Théâtre de la Ville, Espace Cardin, 1 avenue Gabriel, Paris (VIII ème). T: 01 42 74 22 77. Jusqu’au 23 octobre à 19 h.

 

Tout Dostoïevski, de Benoît Lambert et Emmanuel Vérité

Tout Dostoïevski, de Benoît Lambert et Emmanuel Vérité

 Nous avions parlé de ce spectacle il y un an mais il est bon d’y revenir…Que le titre ne trompe personne : non, ce ne sera pas une lecture exhaustive de Dostoïevski. Juste quelques lampées mais lesquelles! Le spectacle commence de façon délibérément rébarbative avec le début des Notes du souterrain ou Carnets du sous-sol, selon les traductions : «Je suis un homme malade…Je suis un homme méchant. Un homme plutôt repoussant. Je crois que j’ai le foie malade. Soit dit en passant, je ne comprends rien de rien à ma maladie et je ne sais pas au juste ce qui me fait mal.» Et pourtant… On ne comprendra jamais vraiment le geste de Raskolnikov, qui tue une rentière jugée par lui parasite et inutile sur cette terre. Mais on comprendra assez vite que ce qui importe est plus le Châtiment que le Crime, et plus encore l’articulation des deux.

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Et qui raconte, cette histoire ? Qui grimpe sur les pentes du volcan ? Charlie, un clown intermittent fou de littérature, d’où sa pudeur avec les textes. Charlie Courtois-Pasteur est né il y  quelques années de la complicité entre Benoît Lambert et le comédien Emmanuel Vérité. Une envie à deux de “petites formes“ qui font parfoisdes spectacles en grande forme : Meeting Charlie ou l’art du bricolage, trousse à outils bien utile en ce monde, Charlie et Marcel,  ou Proust et le western… Charlie a le goût de l’élégance : sous son smoking un peu trop grand, d’occasion (avec la complicité de Marie La Rocca) il porte une chemise imprimée de palmiers : histoire d’en rajouter dans l’élégance. Alourdi sur sa poitrine, par un énorme micro  (si l’on ose cet oxymore) dont il use modérément et s’accompagne de délicats bricolages démonstratifs. Il paraît plus âgé que son porteur, Emmanuel Vérité et chargé d’un passé douloureux ; mais il est pudique et nous n’en saurons rien.

Et Dostoïevski, alors ?  Eh!Bien, il est là, tendu dans le verre de vodka que nous offre Charlie, derrière lui, devant nous, ouvert comme une terrible tentation. Tout Dostoïevski est à la disposition de chacun et il y a du Dostoïevski en chacun de nous, surtout si un être mystérieux comme ce Charlie vient vous en offrir un aperçu fulgurant sur un plateau. De théâtre, évidemment.

Tout cela, c’était avant de déluge, en avril 2019 au Théâtre de la Cité Internationale. Aujourd’hui, et l’on croise les doigts, Charlie s’installe au Théâtre du Lucernaire. À  nous l’attente, la curiosité, la frustration, les chemins de traverse, la magie à deux balles, le rire et la tendresse que nous offre ce spectacle.

Christine Friedel

Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, Paris (VI ème) à 19h30 sauf le samedi 17 à 16h. Jusqu’au 29 novembre. T. : 01 45 44 57 34

 

 

Avant la retraite de Thomas Bernhard, traduction de Claude Porcell, mise en scène d’Alain Françon

 Avant la retraite de Thomas Bernhard, traduction de Claude Porcell, mise en scène d’Alain Françon

 Pour Hans Höller, auteur d’une biographie Thomas Bernhard-une vie, cette pièce satirique (1979)  se conclut par une petite fête familiale, célébrée tous les ans pour l’anniversaire d’Himmler. Autour de la table, deux sœurs Vera et Clara et leur frère. Rudolf Höller, président d’un tribunal en République Fédérale d’Allemagne,  ancien officier nazi reconverti, qui va prendre sa retraite au terme d’une carrière exemplaire au service du droit et de la justice. Vera éprouve à la fois amour et haine pour ce drôle de frère.


Cela se passe le 7 octobre, jour de la naissance de Himmler auquel notre héros voue une très grande admiration. Tout est prêt : l’uniforme, les accessoires, le repas. Mais le bonheur -retour à un passé douteux- ne peut être complet : Clara, la sœur paralysée observe les deux autres crûment et sans complaisance. « Rudolf déjà légèrement ivre, en uniforme complet noir d’Obersturmbannführer S.S. avec képi, revolver au ceinturon et bottes noires, à la table. (…) Tous les trois mangent et boivent du champagne allemand. Au milieu de ce retour orgiaque d’un passé récent: «Tout va dans notre sens/ il n’y en a plus pour très longtemps/ et finalement nous avons aussi une foule d’autres politiciens de premier plan/ qui ont été national-socialistes – le juge en uniforme S.S., ivre,  va s’effondrer,: il porte ses mains à la poitrine et tombe la tête sur la table ». Profitera-t-il de sa retraite…

 

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez


La pièce fait aussi allusion à la « retraite » forcée du ministre-président du land de Bade-Wurtemberg, Karl Filbinger dont on avait découvert l’activité de juge dans la Marine sous le nazisme. La carrière politique fut d’un seul coup terminée pour celui qui traitait Claus Peymann  de «sympathisant du terrorisme» et qui avait tout fait pour qu’il abandonne la direction du théâtre de Stuttgart. Mais ce complice des crimes nazis fut démasqué et dut quitter son poste avant même le metteur en scène qu’il avait conspué!

 Dans cette pièce, Vera a caché son frère dix ans avant qu’il puisse revenir à l’air libre sans qu’on l’importune pour un passé« oublié ». Avant la retraite fait allusion à ce rêve de restauration d’un ordre menacé, dans un prétendu état d’exception justifiant tous les moyens. Le frère et la sœur complices répètent que dignitaires et puissants, sommités politiques et militaires, anciens dignitaires nazis ne pensent qu’à «se débarrasser de l’étranger et du Juif ». Des inepties insoutenables qu’ils s’échangent entre eux, sourds au monde. Soit la danse macabre d’une restauration rêvée d’ex-puissances démises.

Le juge ne cesse d’attaquer la démocratie et de la nommer «terroriste» : les bombes américaines ont malheureusement en effet détruit une école, à la fin de la guerre et ces « dégâts collatéraux »ont  frappé la benjamine, rivée à son fauteuil roulant. Clara est de gauche et engagée contre les convictions réactionnaires  de son frère et de sa sœur aînés qui vivent aussi, dans leur folie, une relation incestueuse. La pièce est d’un humour ravageur et Thomas Bernhard met en épingle les points de vue les plus bas, formulés contre le peuple et les étrangers. Un discours abject aux relents d’extrême-droite qui résonne encore aujourd’hui. La bonne conscience est mise en lumière par l’auteur, sans tabous ni censure au cours de ce repas familial dans une salle à manger dont les rideaux sont tirés pour cacher l’infamie de ces personnages…

 Le monde est une scène où l’on répète continuellement la même pièce, sans résolution finale qu’elle soit une comédie ou une tragédie, selon Alain Françon qui cite l’auteur. Catherine Hiégel ouvre la bal, somptueuse de précision, faisant sonner les paroles odieuses de son frère qu’elle répète sans cesse. Elle parlemente sans fin, expose et commente sa foi politique et morale dans la grande salle de séjour. Un décor autrefois majestueux, à présent décrépi, imaginé par Jacques Gabel, sous les lumières de Joël Hourbeigt. Elle n’en finit pas d’épousseter les meubles et de repasser convulsivement la robe de son frère, haut dignitaire de la Justice. Elle propose un café à sa sœur qu’elle sait moqueuse et ironique et dont elle  craint le raisonnement. André Marcon, tranquille et déterminé, est  excellent en magistrat vaniteux, satisfait de ses titres et de sa gloire passée et nostalgique, Noémie Lvovsky (Clara) se tait et pourtant devient fort expressive quand elle entend les sottises énoncées par le duo infâme qui lui reproche son mépris. Une partition nette et cristalline à la musique inquiétante.

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Porte Saint-Martin, 18 boulevard Saint-Martin Paris (X ème), ATTENTION : nouveaux horaires :

 le vendredi à 18h, le samedi à 17h et le dimanche à 16h. T. : 01 42 08 00 32.

Le texte est paru à L’Arche Editeur (1987)

 

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