Mirkids, chorégraphie de Jasmine Morand

Mirkids, chorégraphie de Jasmine Morand

La chorégraphe suisse nous avait captivés l’an dernier avec les jeux d’optique dans Lumen, au théâtre des Abbesses (voir Le Théâtre du Blog). Ici, elle nous invite à nous allonger et, dans un miroir géant tendu au plafond, à contempler des images kaléidoscopiques, reflets de huit danseurs évoluant dans un cylindre cloisonné, avec autour, le public… Une boîte magique ressemblant à un zoo-trope, l’ancêtre du cinéma où les interprètes réalisent des figures géométriques comme tracées aux compas. Ils tendent les bras, écartent les jambes, se vrillent, se superposent en une fascinante symétrie, dessinant cercles, rosaces, étoiles à multiples branches, ribambelles circulaires, mandalas… dans un mouvement permanent et hypnotique, sur la musique de Dragos Tara. Puis, crescendo, ils se livrent à des ébats ludiques, avec des poses animalières parfaitement synchronisés, ce qui amuse les enfants.

©Céline Michel

© Céline Michel

Couchés en épis autour du plateau et bercés par cette danse éthérée, nous entendons en même temps les pas résonner derrière nous. Les vibrations engendrées par le poids des corps nous tirent parfois de notre rêverie aérienne. Nous pouvons aussi, en nous retournant, entrevoir par intermittence, les danseurs par des interstices laissés dans la paroi cylindrique. Un défilement cinétique rappelle les images du photographe Eadweard Muybridge (1830-1904) décomposant le mouvement pour étudier la locomotion animale et humaine.

Mirkids (Mir comme miroir, kids comme enfants), version jeune public de Mire (2016) a été  réalisé à partir d’une nouvelle bande sonore. Le compositeur s’est tourné vers une musique écrite pour, et par les enfants, à partir d’ateliers autour d’images comme des mosaïques, mandalas, vitraux… Sont ainsi nés des fragments de partition ensuite interprétés par le cours de clarinette au Conservatoire de Vevey (Suisse). Ces instruments couvrant une large palette de tessitures, textures et dynamiques.

Les costumes qui épousent les anatomies, se sont teintés de dégradés roses et bleus pastel, donnent de la douceur à cette fresque animée, dans les lumières contrastées  de Rainer Ludwig. Pour composer sa pièce, la chorégraphe a eu recours à un jeu de miroirs, une glace au sol reflétant à son tour les images projetées au plafond. Une technique apprise d’une amie marionnettiste, explique-t-elle..

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© Céline Michel

Après quinze ans de travaux chorégraphiques avec la compagnie Prototype Status, Jasmine Morand a éprouvé le besoin de s’adresser à un autre public: «La création pour les enfants apparaît aujourd’hui comme une évidence dans mon parcours artistique ! ».

Elle leur offre ici une belle aventure poétique, avec cette pause de trois quart d’heure pour oublier les bruits et le stress urbains. Il faut aller aussi voir Mire fonctionnant selon le même principe…

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 28 janvier, programmé avec Mire, au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, place du Châtelet. Paris (Ier). T. 01 42 74 22 77.  

 Du 9 au 17 février, au festival Antigel, Théâtre Am Stram Gram, Genève ( Suisse).

Les 28 et 29 février, Kaserne, Bâle (Suisse).

Le 21 mars, au festival Kidanse, La Faïencerie, Creil (Oise).

 


Archive de l'auteur

Andromaque de Jean Racine, mise en scène de Jean-Yves Brignon

 Andromaque de Jean Racine, mise en scène de Jean-Yves Brignon

Cette pièce fait partie avec Phèdre et Bérénice du triptyque Racine de la compagnie, À visage découvert. Dans ces œuvres emblématiques de la tragédie classique, étudiées dès le secondaire. comme les autres du grand dramaturge, l’amour est vu comme une passion fatale. Et, à ce lien ravageur, s’ajoute un enjeu politique.

Jean Racine a vingt-huit ans quand Andromaque est créée le 18 novembre 1667 à l’Hôtel de Bourgogne à Paris. Une représentation privée avait eu lieu la veille dans l’appartement de la reine. La troisième tragédie de l’auteur (il en écrivit onze) est un triomphe. Cela se passe en Épire au moment où la guerre de Troie a pris fin. Les personnages sont étroitement liés, selon le principe de le chaîne amoureuse d’une pastorale romanesque.
Mais on est ici dans une tragédie, avec faux changements de situation et enchaînement inéluctable vers la mort: Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque, veuve d’Hector et restée fidèle à lui. Pyrrhus la retient prisonnière avec son fils Astyanax et pour le sauver, Andromaque accepte d’épouser Pyrrhus. Hermione, folle de jalousie, convaincra Oreste de tuer Pyrrhus. Ce qui sera fait le soir même du mariage. Hermione se donnera la mort aussitôt.

Cela fait toujours plaisir de découvrir une nouvelle mise en scène d’une pièce classique. Jean-Yves Brignon a voulu l’inscrire au cœur de la jeunesse et privilégier le thème de l’amour. Dans la splendide « Salle de bois », la représentation commence par l’entrée au fond du plateau, de jeunes gens. Ils tirent avec peine une malle. Où vont-ils ?Subitment ils s’arrêtent. Que se passe-t-il ? Avec empressement ils vident le coffre de voyage, et répandent sur le sol, vers choses et les costumes. Face à cette agitation, Les spectateurs sont désorientés, mais le calme revient et le théâtre dans le théâtre prend place. La joyeuse bande devient une troupe de saltimbanques qui s’apprête à nous offrir une représentation d’

Le metteur en scène a voulu situer cette pièce hors du temps.  Les costumes de Sévil Grégory pourraient être ceux d’aujourd’hui pour une fête  ou pour des numéros de cirque. La scénographie, aussi de Sévil Grégory tend vers le symbolique avec, au fond du plateau, une toile non figurative évoquant représentant un paysage marin; au centre, une guinde posée au sol, délimite l’aire de jeu ronde, bleue ou ses variations selon le jeu subtile des lumières (est-ce le ciel, la mer, le Styx, l’orage…) de Vincent Lemoine, comme la bande-son de Robinson Senpauroca, rock ou lyrique, produisent une modernité, une intensité dramatique, une violence, en  décalage -réussi-avec la musicalité de l’alexandrin.

Jean-Yves Brignon a extrait la pièce du contexte antique, dans un cadre neutre mais imagé. Une mise en scène, pleine de fougue et peu ordinaire pour une tragédie. Le jeu sensuel et sensible de Sophie Neveu (Hermione et Céphise) comme le visage juvénile, la précision des gestes, le jeu d’Augustin Dewinter (Pyrrhus et Pylade) répondent subtilement à cette vision de la pièce. Le spectacle parfois proche d’une atmosphère romantique, ou d’une histoire à suspens, l’énergie des acteurs, certains moments ludiques touchent le jeune public venu découvrir le théâtre de Racine. Mais… ils ne sont pas tous à la hauteur du parti-pris adopté par Jean-Yves Brignon qui revoit le genre de la tragédie et ce monument du théâtre français. À trop vouloir en faire dans l’expression des passions amoureuses, il vide le texte de sa substance poétique et superbement tragique ! Dommage…

Elisabeth Naud 

Jusqu’au 28 janvier, Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre. Métro : Château de Vincennes+ navette gratuite. T. : 01 48 08 39 74.

Together de Dennis Kelly, traduction de Philippe Lemoine, mise en scène de Mélanie Leray

Together de Dennis Kelly, traduction de Philippe Lemoine, mise en scène de Mélanie Leray


Nous passerons sur ce titre en anglais… Pour faire exotique? L’auteur britannique est maintenant bien connu en France et y est souvent mis en scène (voir 
Le Théâtre du Blog). Sa nouvelle pièce a trait au confinement quand est arrivé le covid, un invité-surprise il y a déjà quatre ans avec assignation à résidence et donc ennuis à la clé pour toutes les familles nombreuses, recomposées ou pas, masque obligatoire partout, enterrement à la sauvette en présence des seuls proches, hôpitaux et morgues saturés, médecins et infirmiers eux-mêmes souvent gravement touchés, voire morts, autorisation obligatoire pour aller faire un tour, même à la campagne, etc.

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Ici, un couple de la grande bourgeoisie, la quarantaine. Elle a des parents intellectuels, travaille dans une O.N.G. et est bien sûr, de gauche. Lui, né dans un milieu prolétaire, a réussi à créé une entreprise de haute technologie. Tout devrait les séparer mais ils ont bien des points communs, entre autres: ne pas faire de cadeaux et avoir une certaine envie d’en découdre, même, ou justement, entre amoureux ou plutôt ex-amoureux… Le couple vit reclus comme tout le monde mais dans sa grande maison avec jardin. Canapé en cuir noir trois places et dans le fond, une table avec provisions de bière qu’ils s’envoient régulièrement, des conserves, du papier toilette… Elle et Lui annoncent tout de suite la couleur : ils vivent ensemble depuis un certain temps et ont un enfant Alfie dont à la fin, on entendra juste la voix au téléphone portable. Mais, disent-ils, ils ne s’aiment plus et se supportent difficilement! Ils expriment ici leur mal-être, à deux, ou seuls, à tour de rôle.

Mélanie Leray a monté la pièce façon presque boulevard, et l’ensemble manque singulièrement de rythme…Les petites scènes sont souvent jouées face public (la manie de Stanislas Nordey aurait-elle déteint? ) ou parfois avec Elle dans la salle et Lui sur le plateau: un procédé usé qui a plus de soixante ans et qui sonne terriblement faux!
Le théâtre de Dennis Kelly n’est pas si facile à monter et exige humour et précision. Et on ne retrouve pas ici le ton cinglant des répliques et le sous-texte de la pièce. Malgré les belles images-vidéo de forêt filmées par Cyrille Leclercq qui, par trois fois, aèrent un peu les choses, cette mise en scène ne fonctionne pas.
Mélanie Leray n’a pas su rendre la substantifique moële de 
Together, sauf à de rares moments, comme le récit d’une cueillette de champignons par le couple. Champignons qui l’auraient empoisonnée, elle. Ou le souvenir de sa mère qu’elle n’a pu revoir à cause du covid et morte absolument seule dans une maison de retraite. Seul lien entre la mère mourante et sa fille, les images envoyées sur son smartphone par Jonathan, un infirmier généreux mais épuisé…

Denis Kelly pointe aussi du doigt les graves erreurs politiques du gouvernement anglais qui a très mal traité la pandémie. Cela rappelle le Macron courant jusqu’à Marseille pour rencontrer le professeur de médecine Raoult, croyant avoir trouvé un traitement miraculeux mais qui était incompétent dans ce domaine.
Emmanuelle Bercot et Thomas Blanchard, très crédibles mais mal dirigés, font ce qu’ils peuvent pour sauver ce texte (sans doute pas le meilleur de Denis Kelly!) et pour interpréter ce couple tournant en rond dans sa maison et qui aurait besoin d’air… Pour enfin se réconcilier ou se séparer définitivement. La frontière est mince: jamais avec toi, jamais sans toi… «Le risque (…) concerne l’exploration de nos failles et le soulèvement de nos inhibitions, de nos barrières morales, dit Mélanie Leray. Elle et Lui sont humains, monstrueusement humains ».
Mais on ne sent pas dans cette mise en scène toute la violence qui les anime. Sur l’air bien connu de : Je t’aime moi non plus, l’un encombre la vie de l’autre et réciproquement. Elle ne veut pas entendre (et n’entend pas) le mot: mariage que Lui propose,
Echec sur toute la ligne? Non ! Vous ne devinerez jamais la fin! De toute façon, comme vous n’irez pas voir ce spectacle, nous vous la dévoilons: bien conventionnelle… Elle et Lui vont rester ensemble mais sans se marier. Ils s’embrassent fougueusement… Fin de partie pour cette réalisation qui ne marquera pas l’histoire du théâtre en 2024. Enfin, il n’y a pas comme partout,  de fumigène et micros H.F.  c’est déjà cela! Mais vous pouvez sans doute faire l’économie de ce Together. 

 Philippe du Vignal

Spectacle vu le 21 janvier, au Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin, Paris (XVIII ème). T. : 01 46 06 49 24.
Le texte de la pièce est publié à L’Arche éditions.

Festival Faits d’Hiver Forever ,chorégraphie de Tabea Martin

Festival Faits d’Hiver

Forever, chorégraphie de Tabea Martin

Vingt-trois spectacles, dix créations, dix-sept lieux en Ile-de-France pour ce vingt-sixième festival tous styles et générations confondues… En ouverture, une pièce suisse insolite évoquant la mort comme un jeu d’enfants. «L’éternité, c’est long, surtout vers la fin, a dit Woody Allen. » Ici, les interprètes s’amusent à mourir pendant une heure.
Sur une berceuse 
de boîte à musique, à répétition,  immobiles, torse nu et jupe immaculée sur le plateau jonché de ballons blancs, ils sont là depuis toujours et y resteront toujours, disent-ils. Tamara, Benjamin, Lindh, Emeric, Daniel et Miguel-chacun se présente par son prénom-essayent de mourir.

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Après quelques danses parodiques sur des musiques de Vivaldi rejouées ad libidum, chute après chute avec force jets d’hémoglobine, ils se relèvent encore et encore… Enfermés dans un éternel Présent. Un danseur reste enfin sur le carreau, comme mort, il ressuscitera après une simulacre de cérémonie funèbre où le public est convié.

Il y a plusieurs façons d’atteindre l’immortalité, dit Tabea Martin:  « fonder une famille, créer une œuvre d’art, participer à des actions politiques. Conscients de la finitude de la vie, nous essayons de créer quelque chose de significatif qui restera. »

Elle dédramatise la mort, avec un humour un peu potache qu’elle a puisé chez les enfants. : «J’aimerais comprendre la manière dont ils envisagent la mort. » La chorégraphe bâloise a conçu Forever à partir d’entretiens, jeux et ateliers avec des petits entre huit et douze ans. D’où les propos puérils, voire niais, tenus par les acteurs-danseurs et une gestuelle brouillonne.

L’univers immaculé conçu par Veronika Mutalova avec ballons blancs de toute taille, sera bientôt constellé de taches rouges, aussitôt essuyées. Et les costumes  en toile cirée de Mirjam Egl, ne seront jamais souillés. Dans cette blancheur éternelle, il y a, accrochés par des fils: boules, animal empaillé, jerrycans, bougies… En tirant dessus, les artistes produisent plusieurs sons: musique classique, jazz, sirène…

 Deuxième volet d’une trilogie, après This is my last dance (2018) consacrée à l’évanescence, Forever sera suivi de Nothing left avec pour thème : la mort de l’autre. Encore peu connue en France, Tabea Martin explore ici avec audace et par l’absurde de l’immortalité, cette question de la mort, traversant chacun depuis l’enfance. Forever joue sur un contraste entre une esthétique soignée et le tohu-bohu d’une cour de récréation. L’humour de cette performance entre théâtre et danse ravit une partie des spectateurs mais nous a laissé perplexe, malgré l’énergie joyeuse des artistes et de beaux moments.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 15 janvier, au Théâtre de la Cité Internationale , 17 boulevard Jourdan, Paris (XIV ème). T. 01 85 53 53 85.

Faits d’Hiver continue jusqu’au 9 février.

 

Festival Faits d’hiver Ne me touchez pas, concept et chorégraphie de Laura Bachman et Marion Barbeau

Festival Faits d’hiver

Ne me touchez pas, chorégraphie de Laura Bachman et Marion Barbeau

© Christophe Manquillet

© Christophe Manquillet

Elles se sont connues à l’Ecole de l’Opéra de Paris. Laura Bachman a ensuite quitté cette grande maison pour rejoindre la troupe de Benjamin Millepied, puis celle d’Anne Teresa De Keersmaeker. Marion Barbeau, première danseuse, elle, s’est mise en disponibilité de l’Opéra pour un an. Le public la connaît surtout pour le rôle principal d‘En Corps, un film de Cédric Klapisch.
Ici, au début, seule et en souffrance, elle lutte contre les attouchements d’un homme ou d’une femme qu’on ne verra pas… Très pathologique, sa gestuelle traduit une peur de tout contact physique. Un solo intense de Marion Barbeau que l’on retrouvera plus tard dansé par
Laura Bachman. Elle a rejoint et essaye d’apprivoiser Marion Barbeau qui s’efface et la laisse développer un auree solo d’une grande sensualité rappelant certaines danses de cabaret, entre autres celle que Roland Petit faisait interpréter sa muse Zizi Jeanmaire  dans La Revue à l’Alhambra en 1961 où elle créa son numéro Mon Truc en plumes, costumée par Yves Saint Laurent. Elle devint alors une figure emblématique du music-hall français.

Puis, duos et solos vont se succéder avec, comme fil rouge, la découverte du corps de l’autre. Cette pièce, fondée sur l’improvisation évolue dans le temps. Laura Bachman, pour cette première création, s’est inspirée du moment du covid où nous avons été coupés de la relation physique à autrui.
« Au-delà du covid, dit-elle, quand s’est posée la question du toucher de manière aussi brutale, ce thème m’intéresse depuis longtemps, notamment au cinéma quand on peut voir la peau des personnages de très près et que se joue la question du désir. »

Ces cinquante-cinq minutes nous font entrer dans l’intimité de ces corps tendus. Les danseuses sont accompagnées par une belle composition de Vincent Peirani et Michèle Rabbia, des musiciens qu’on pourra voir sur scène dans quelques prochaines représentations. Le remarquable travail d’Eric Soyer, le créateur-lumière de Joël Pommerat, accompagne ce voyage presque entièrement en noir et blanc et au plus près du corps des interprètes. Ne me touchez pas commence dans la douleur et finit avec une certaine forme de légèreté…

 Jean Couturier

Spectacle vu le 19 janvier au Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris (XI ème). T. : 01 43 57 42 14.

Les Gémeaux, Sceaux (Hauts-de-Seine), les 27 et 28 mars.

Le festival Faits d’hiver se poursuit jusqu’au 9 février.

Festival Théâtre et musique au Théâtre de l’Aquarium La Nuit sera blanche d’après La Douce de Fédor Dostoïevski,

Festival Bruit Théâtre et musique, au Théâtre de l’Aquarium

La Nuit sera blanche d’après La Douce, une nouvelle de Fédor Dostoïevski, direction artistique de Lionel González, conception de Jeanne Candel, Lionel González, Thibault Perriard

 Actrice issue du Conservatoire national, Jeanne Candel est aussi metteuse en scène. Elle a suivi un stage du metteur en scène hongrois Arpad Schilling et a été influencée, dit-elle, par le théâtre du metteur en scène polonais Krystian Lupa. A la base de ses spectacles: une sorte de collage musique, gestuelle, et texte. Depuis 2019, Jeanne Candel, Elaine Meric et Marion Bois, dirigent avec la compagnie La Vie brève, le Théâtre de l’Aquarium. On pense parfois à Tadeusz Kantor, avec la présence/absence de ce cette femme muette à jamais et une forte tendance à l’onirisme sur fond de réalité.

Ici, est mise en scène  par les trois interprètes, une adaptation d’une nouvelle de Fédor Dostoïevski (1876) que, sous le titre Une Femme douce (1969), Robert Bresson avait portée au cinéma. Une jeune femme vient de se suicider. Désemparé son mari, un prêteur sur gages raconte, ou plutôt ressasse ses souvenirs: comment il l’a rencontrée: elle était venue dans sa boutique, essayer de lui vendre un camé qui ne valait rien mais qu’il avait acheté pour l’aider financièrement car elle était dans une grande précarité. Comment il était tombé amoureux d’elle et lui avait proposé de se marier avec lui. Comment cette union sentimentale n’avait pas duré et il l’avait surprise avec une autre homme dans une chambre louée. Mais il va nous dire son amertume et sa culpabilité  de n’avoir su anticiper ce geste fatal. Le spectacle créé en 2017 avait aussi été joué au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis il y a deux ans

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Lionel Gonzalez joue avec calme ce personnage désemparé ambigu, en proie à une extrême solitude, pas loin d’un désespoir absolu. Et il parle sans arrêt pour combler en lui le vide que lui a causé la brutale disparition de cette femme qui restera une énigme, que lui ni personne, n’arrivera à résoudre.
Thibault Perriard, l’accompagne à la guitare et avec des instruments bricolés à partir d’objets de récupération,comme un petit frigo qui sert de percussion. A la fin, il traversera le plateau et ira jouer sur un piano droit.
Jeanne Candel, apparaît quelques secondes puis disparaît. Avant de revenir pour se laver les cheveux dans une grande bassine, jeter du sang sur le sol qu’elle lavera ensuite. Une allusion claire à celui de la jeune femme qui s’est jetée par la fenêtre… Devant un mur gris où sont accrochés des instruments de cuisine, elle épluche ensuite un oignon et le hache, déchire un choux vert  en feuilles qu’elle fera cuire dans une marmite sur un réchaud électrique. Le quotidien banal d’une femme russe autrefois…
Puis, elle allume de grosses bougies et les placera dans une pièce dont le mur est tendu d’un beau tissu rouge, balade sur le plateau un vieux bougeoir où brûle de l’encens, et à la fin, enveloppe dans des torchons blancs, de petites icônes

Un cérémonial qui fait penser à celui de Tadeusz Kantor repliant cérémonieusement une impeccable et grande nappe blanche à la fin de Wielopole, Wielopole, (du nom de son village natal près de Cracovie). Un spectacle créé après La Classe morte qui avait tellement comme tous ceux qui l’ont vu, impressionné Krystian Lupa, notamment dans ses Emigrants à l’Odéon (voir Le Théâtre du Blog). Jeanne Candel a sans doute imaginé un cérémonial pouvant aussi correspondre aux émotions que ressent  du héros de Fédor Dostoïevski.

Mais ces univers: textuel, musical et performatif, arrivent-ils à fonctionner ensemble? Pas vraiment et c’est un euphémisme! Malgré une scénographie intéressante de Lisa Navarro, Lionel González, toujours debout, sauf quand il va se reposer deux minutes sur un lit d’enfant, nous raconte l’histoire d’une catastrophe existentielle. Il est absolument crédible et réussit à imposer ce personnage égaré dans ce long (trop long ?) monologue de presque deux heures. Une véritable performance- diction et gestuelle impeccables-et il s’adresse au public avec une grande virtuosité.

Jeanne Candel fait, elle, dans un silence total,un travail tout proche aussi de ce qu’on appelle « performance» en arts plastiques. Avec un oignon qu’elle coupe: un geste devenu quasi-stéréotype, sans doute lancé par Marina Abramovic… Mais après tout pourquoi pas ? La marmite avec les feuilles de choux (s’en vont-elles après à la poubelle ?) évoque le chaudron de soupe d‘Oncle Vania à la campagne, mise en scène du Théâtre de l’Unité.  Cette soupe était cuite juste à la fin du spectacle, quand la nuit tombait sur le pré d’une ferme à Porentruy en Suisse. Et que les acteurs servaient ensuite au public. Ici, que nenni…
L’ensemble des gestes et petites actions ne fait pas vraiment sens, entre autres, cet inutile enrubannage de mètres de papier cuisine blanc que met sur son corps Jeanne Candel. Une belle image. Vous avez dit pas très écolo?

Quant à la musique, Thibaut Perriard improvise avec ses percussions à base de récupération mais là aussi, sans qu’on voit très bien, sauf à de rares moments, la relation avec cette adaptation du texte de Fédor Dostoïevski.
Bref, nous n’avons pas été convaincus par ce projet, finalement assez prétentieux et qui a du mal à décoller.  Et on se dit que Lionel González, seul en scène, aurait, disons en une heure et quelque, bien mieux réussi son coup. Il y a ici, une fois de plus, un mariage raté entre performance et texte littéraire adapté à la scène… Dommage!

 Philippe du Vignal

Jusqu’au 27 janvier, Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre. Métro : Château de Vincennes + navette gratuite. T. : 01 43 74 99 61.

Le festival Bruit Théâtre et Musique se poursuit jusqu’au 24 mars.

Farben, de Mathieu Bertholet, mise en scène de Cécile Givernet et Vincent Munsch par la compagnie Espace Blanc

Farben de Mathieu Bertholet, mise en scène de Cécile Givernet et Vincent Munsch (pour adultes)

©  Simon Gosselin-

© Simon Gosselin-

 Dès la première minute du spectacle, sous le bruit des bombes, un suicide. Il s’agit de Clara Immerwahr, première femme docteure d’une université en Allemagne en fin du XIX° siècle. Nous sommes le 1er mai 1915, à Berlin. Quinze jours auparavant, son mari, Fritz Haber, futur Prix Nobel de chimie 1918, vient de superviser la première attaque allemande au gaz moutarde, résultat de ses recherches, qui a fait 15.000 victimes à Ypres. Elle, qui avait juré que la science devait servir au progrès de l’humanité, est horrifiée par l’ambition de son mari, aiguillonné par le manque de reconnaissance manifesté par l’Empire allemand. Son statut de juif a bloqué sa carrière universitaire mais sa volonté, malgré cela, de servir son pays, l’a conduit à peaufiner une invention aussi spectaculaire, dans le cadre du déjà gigantesque Konzern de la chimie, Farben. Fritz, alors qu’il grandissait en célébrité, a toujours maintenu Clara « dans son métier de femme », cuisine et enfant, lui interdisant toute participation à ses recherches.

Telle est l’explication qu’avance Mathieu Bertholet, l’auteur suisse de Farben. La pièce a déjà été montée en 2012 sous la direction de Véronique Bellegarde, puis reprise en 2015 au Théâtre de la Tempête (voir Le Théâtre du Blog). C’est une autre adaptation, mêlant Théâtre et Marionnette, que présente aujourd’hui la Compagnie Espace blanc, dans mise en scène de Cécile  Givernet  et Vincent Munsch. Les comédiens, bien que vêtus de noir, manipulent et jouent à vue du public. Certains personnages ne sont représentés que par leur tête, animée à bout de bras et un gigantesque pantin intervient, représentation de l’autorité. Les espaces sont délimités par la lumière. évoluent les comédiens se déploient puis se resserrent sur un mini-praticable où évoluent les marionnettes. On évolue ainsi sans cesse sur plusieurs échelles de macro à micro dimensionnelles, de  réalisme à onirisme par le recours aux ombres chinoises. Les dates, comme autant de chapitres de cette histoire, s’inscrivent sur un écran, suivant les didascalies de l’auteur.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Toutes les techniques du spectacle se mêlent: lumières et ombres, chant et bande son. Changements de décor et d’accessoires se font à vue, dans une volonté de montrer, jusqu’aux coulisses. L’intelligente scénographie de Jane Joyet crée un espace pluridimensionnel éclairé par Corentin Praud et soutenu par l’univers sonore omniprésent signé Kostia Cavalié et Vicent Munsch.

Honorine Lefetz campe une Clara toute en fermeté soutenue par Brice Coupet qui joue et manipule la marionnette Fritz. Blue Montagne, mezzo soprano, illustre l’action de chants a capella (chansons à boire allemandes notamment) et manipule les têtes en compagnie de Cécile Givernet.

 Cécile Givernet et Vincent Munsch ont fondé la Compagnie Espace Blanc en 2016 pour réaliser des spectacles qui peuvent recourir à la marionnette, aux ombres ou au théâtre. L’univers sonore est traité comme un langage dramaturgique à part entière. Ils privilégient les auteurs contemporains ; ils ont ainsi monté des textes de Luc Tartar, de Stéphane Bientz et Laurent Rivelaygue.

 

Depuis 2021, Espace Blanc dirige le Théâtre Halle Roublot à Fontenay-sous-Bois (Val de Marne), spécialisé dans l’art de la marionnette. Le lieu est partagé avec  Le Comptoir (scène de création musicale) et La Nef (espace d’exposition), ce qui en fait un lieu en pleine effervescence. On l’aura compris, Farben est un excellent spectacle de marionnettes pour adultes! Durée une heure trente.

Jean-Louis Verdier

Jusqu’au 27 janvier, Le Mouffetard, 73 rue Mouffetard, Paris (Vème). T. : 01 84 79 44 44.

Les 1er et 2 février, dans le cadre de Fontenay en Scènes, Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne).

Le 11 mars, Théâtre Jean Arp, Clamart (Hauts-de-Seine), dans le cadre du Festival MARTO 

La pièce est éditée chez Actes Sud Papiers.

 

Le Problème lapin, cartographie 7 de l’Atlas de l’anthropocène de Frédéric Ferrer

Le Problème lapin, cartographie 7 de l’Atlas de l’anthropocène de Frédéric Ferrer

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C’est une reprise du spectacle qui avait été créé il y a deux ans à la Maison des Métallos à Paris. Nous vous prévenons: c’est on ne peut plus sérieux : le lapin déborde. Il faudra une conférence avec Frédéric Ferrer et Hélène Schwartz pour entrevoir l’ampleur et la profondeur du problème. Allons droit à la conclusion: comme l’humain, le lapin est une espèce à la fois invasive… et en voie de disparition.
Démonstration: tout le monde a entendu parler des ravages commis par les lapins en Australie. Amenés là naïvement pour la subsistance des marins (des immigrants ?), ils ont presque réussi à affamer l’île-continent en se multipliant… comme des lapins et en détruisant son agriculture.
Cataclysme inévitable? Après de vains massacres, il a fallu inventer un nouveau cataclysme, lancer un virus (tiens, tien!). La myxomatose eut l’effet escompté mais prit aussi le bateau du retour et ravagea le monde entier. Mais l’espèce releva la tête et redevint invasive… La question lapine, dit Frédéric Ferrer, est vaste, complexe et a de multiples  causes et effets.

On aura saisi le comique irrésistible de cette conférence fondée sur l’exactitude scientifique absolue des faits exposés, et sur le caractère imprévisible des rapports découverts entre eux. Dont la suite mathématique : 1 1 2 3 5 8 13 21… etc, un chiffrage de la prolifération lapine mais aussi la courbe correspondant au fameux nombre d’or, clé de l’architecture du Parthénon et du portait de Mona Lisa. Sans compter la rivalité grandissante et théâtrale entre les conférenciers, sur le manoir de Kerguelen en Bretagne ou l’invasion des îles du même nom par les pissenlits, que les lapins mangent par la racine, pour leur plus grand bien.
Sans oublier que le «doudou» en forme de lapin tend à supplanter le nounours, et que cela prolifère aussi de ce côté-là. À l’aide d’incontestables images, textes et graphiques projetés sur écran, l’ampleur du « problème lapin» s’impose. Le spectateur, qui vient au théâtre avec son actualité, ses questionnements graves, ne peut s’empêcher de voir aussi une image du problème des migrants imposé par les politiques. Ce n’était pas le projet de l’auteur–acteur, militant éclairé de la cause climatique, mais voilà, le théâtre vit au présent et lui fait écho.

Frédéric Ferrer l’a dit: il mettrait volontiers en scène un Shakespeare mais sa formation de géographe et l’urgence climatique l’entraînent irrésistiblement vers ses Cartographies. On n‘a pas oublié ses Tokyo forever I et II, une drôle et tragique représentation d’une commission internationale incapable de tenir ses engagements à ralentir le réchauffement climatique d’un degré, voire d’un demi-degré. Faux suspense: au petit matin, tout a fini par un accord à l’arrache et pour une fois  à la baisse, mais a minima.
À ne pas manquer cette autre conférence de Frédéric Ferrer À la Recherche des canards perdus, si elle passe à votre portée. La NASA avait tenté une expérience aussi sérieuse que fragile: larguer des canards en plastique sur la banquise et relever leur point d’arrivée pour mesurer la vitesse de la fonte des glaces arctiques…à condition de retrouver les dits canards!
Dans Le Problème lapin,  nous sommes aussi saisis par la capacité de la science et de la logique à créer des effets d’attente et des rebondissements palpitants. Et plus encore, par les coups de projecteur sur sur la science elle-même et ses objets, et sur la construction du savoir et du doute. Voir, à l’occasion d’un lever de rideau, l’analyse du mot: agnotologie (fabrique de l’ignorance), ou comment une « bonne » recherche scientifique financée par le lobby du tabac, peut noyer sa nocivité sous d’autres et multiples causes réelles du cancer du poumon, pour dégager sa responsabilité.

En février, Frédéric Ferrer a passé trois semaines à la Maison des Métallos pour une  coopérative artistique, impliquant un engagement qui déplace les lignes du théâtre en créant tout un éventail de formes participatives. En un mot, cette  CoOP demande de faire une  pièce avec un public vivant. Apéritif avec vins bio et terrine… de lapin, activités diverses,  invitation à bouger, à s’exprimer, à prendre part à la fabrication même du spectacle, avec questions et choix. C’est à la fois ludique et pédagogique mais quelquefois un peu laborieux. Ne pas se contenter d’apprendre dans le plaisir de l’œuvre et l’intelligence du rire, mais entrer dans le jeu. Un premier pas vers un engagement ? Peut-être bien une minuscule métaphore.

Heureusement, en dehors des jeux et mises en situation, et grâce aux recherches, entre autres, de Frédéric Ferrer et de sa compagnie Vertical Détour, les spectateurs-citoyens sont de plus en plus conscients de l’urgence réelle de la question. Et, si la science, bien pesée et bien pensée, nous aidait à passer de l’anthropocène-une ère géologique définie par la domination de l’espèce humaine qui modifie le monde pour le pire-au symbiocène, une autre espèce humaine vivant en bonne harmonie avec la Terre ?

En attendant, pour revenir à nos lapins, nous avons écouté avec grand plaisir les trente questions choisies parmi les cent soixante-dix-neuf posées par le public des Métallos et les réponses de Frédéric Ferrer et Hélène Schwartz, selon le compte à rebours. Et nous sommes sortis de là, obsédés par les lapins, au point d’entendre dans une chanson à la radio « le dernier lapin», au lieu du «dernier matin». Et sans avoir appris l’origine de l’expression : poser un lapin. On a dit d’abord au XIX ème siècle « poseur de lapin », par allusion à celui posé sur les tourniquets des jeux de foire, paraissant facile à gagner mais qu’on ne gagne jamais. Ainsi, poser un lapin serait pour un homme, ne pas payer une prostituée…

Christine Friedel

Jusqu’au 27 janvier, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème). T. :  01 44 95 98 21.

 

On a tous crié : Oh! Non, pas elle ! Pas possible ! Elle n’y connait rien !

On a tous crié : Oh! Non, pas elle !  Pas possible! Elle n’y connait rien !

 

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C’est peut-être une bonne nouvelle que Rachida Dati n’y connaisse rien… Ce sera notre vingt-sixième ministre de la Culture: Le Théâtre de l’Unité que je dirige avec Hervée de Lafond, est subventionné depuis 71. Mais franchement, le seul ou la seule qui ait joué un vrai rôle pour nous, aura été Jack Lang, avec une augmentation  de 400 % de notre subvention! Tous ces ministres restent à peine deux ans et n’ont donc pas le temps d’inscrire la moindre marque sur le fonctionnement de la Culture.
Rima Abdul Malak préparait un nouveau genre de directrices et directeurs pour les institutions… Ce n’était pas idiot: le monde de la Culture a besoin de quelques secousses pour innover. Oui, mais voilà, elle a osé critiquer Gérard Depardieu et la loi Immigration. Punie, virée !

Sans arrêt, cela recommence avec ce lieu commun qu’est la « Démocratisation ». Rachida Dati va tomber dans le piège. Qui peut croire qu’un jour, le Théâtre National de l’Odéon à Paris sera rempli par des ouvriers? Il faut juste accepter cette idée qu’il n’est pas toute la Culture, ni le sommet. Des professeurs partageux de lycées de banlieue y emmènent leurs  élèves et leur disent, vous voyez: la Culture, c’est çà. Mais  on le sait, pour eux, c’est le rap, le hip hop, les musiques nouvelles, les festivals gigantesques. Il faudrait que l’on finisse par appliquer les droits culturels et déjà, changer l’appellation de ce ministère de la Culture et le nommer : ministère des Cultures.
En effet, il y en a des milliers de formes en France et cette échelle pyramidale devient insupportable, avec, tout en haut, la grande et haute culture de nos Théâtres nationaux dont  l’Opéra, etc. Et tout en bas, des formes plus populaires comme le théâtre de rue, le cirque, la marionnette, etc. On nous souffle qu’il y a une crise de la diffusion, qu’il faudrait dix fois plus de public, pour jouer dix fois plus. Mais il existe bien un  phénomène le T.L.M. (Toujours Les Mêmes) dans nos théâtres. Ceux qu’on a appelé méchamment: le public MAIF/Télérama, un peu âgé, cultivé et appartenant aux catégories socio-professionnelles privilégiées.
 En France, existent des centaines d’initiatives passionnantes dans les friches, campagnes, zones urbaines… que  jadis, une revue comme Cassandre essayait de mettre en lumière. Il faudrait expliquer cela à la nouvelle Ministre et lui faire visiter Le Channel de Calais, La Cité des arts de la rue, la Friche de La Belle de mai à Marseille et pourquoi pas, notre Théâtre de l’Unité à Audincourt (Doubs). Avec nos Kapouchniks*, toujours complets, après leur création en 2014…
Nous raconterions aussi à la Ministre de la Culture, les neuf années du Centre d’Art et de Plaisanterie-Scène Nationale de Montbéliard avec, chaque décembre, Les Réveillons des boulons qui nous permettaient de toucher la ville toute entière. Rachida Dati, enfant, a dû connaître le festival Chalon dans la rue, puisqu’elle est issue du quartier Le Pré Saint-Jean.
Arrêtons de rêver… Sa nomination est, bien sûr, un coup politique, une prise de guerre pour affaiblir les L. R. et pour qu’une liste Rachida Dati aux élections municipales de Paris en 2026, ne soit pas gênée par la concurrence d’une candidature macronienne.
Ne soyons pas non plus butés: la crise du covid aurait été une opportunité idéale pour éradiquer un millier de compagnies, et de petits lieux fragiles. Le « quoiqu’il en coûte » nous a tous sauvés! Le 16 mars prochain à Montbéliard, aura lieu la cérémonie d’ouverture de la Capitale française de la Culture. Qui coupera le ruban? Sans doute, madame Rachida Dati !

Jacques Livchine, codirecteur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité
 

*Les Kapouchniks (en russe: soupe aux choux) sont  joués à Audincourt. C’est un cabaret satirique très populaire, drôle, insolent qui fait mal là où il faut, remarquablement conçu à partir de la presse mensuelle sur les faits sociaux et la politique et mis en scène le jour même par Hervée de Lafond et Jacques Livchine, avec une dizaine d’acteurs-chanteurs, un samedi  par mois sauf ceux d’été, et cela depuis vingt ans. Et présenté dans la salle de répétitions du Théâtre de l’Unité (voir Le Théâtre du Blog).
Petite scène et éclairages bricolés, costumes attrapés sur un portant, accessoires piochés dans une caisse par les acteurs, sièges et bancs pour le public. Donc confort approximatif pour tous… mais professionnalisme garanti et gros succès jamais démenti. La neige et le froid des rudes hivers en Franche-Comté n’ont jamais eu raison de la fréquentation!
Entrée gratuite (mais vu l’affluence, il faut réserver) et, à la sortie, chacun des cent-quatre vingt spectateurs donne au chapeau ce qu’il peut. Un cas sans doute unique et un très bon exemple de théâtre populaire ancré à Audincourt (14.000 habitants), une ville qui peut être fière de l’abriter et qui fait partie de la Communauté d’Agglomération de Montbéliard..
Mais ces Kapouchniks ont été peu joués ailleurs. Parfaitement ignorés par les directeurs successifs du Théâtre National de Strasbourg, ou par les Centres Dramatiques Nationaux de la Région Est, comme s’il  ne faisait pas bon genre ou sentait carrément mauvais. Le théâtre contemporain a de ces mystères…
Il est en tout cas grand temps de revoir la grille de ses structures. Mais jusque là, aucun gouvernement, aucun ministre de la Culture n’a voulu/pu mettre les mains dans le cambouis. A suivre…

Ph. du V. 
 

Les Emigrants, adaptation du roman de W. G. Sebald, mise en scène de Krystian Lupa

Les Emigrants, adaptation du roman de W. G. Sebald, mise en scène de Krystian Lupa

L’écrivain est né en 1944 (comme le metteur en scène) en Bavière. Marqué par le silence familial autour de la Shoah et par le peu d’intérêt de la société allemande devant les bombardements alliés à la fin de la guerre, il quittera l’Allemagne à vingt-deux ans pour l’Angleterre. Il y devient professeur d’Université, spécialiste de littérature germanique, jusqu’à sa mort accidentelle en  2001. Il a déjà quarante-quatre ans, quand il réussit à faire paraître D’après nature, un « poème élémentaire» (1988). Et traduit en anglais en 96, parait son roman Les Émigrants, salué comme une œuvre exceptionnelle. Ont suivi Les Anneaux de Saturne (1999), Austerlitz (2002) dont Krystian Lupa avait aussi fait une adaptation scénique, et plusieurs essais. Dans ses récits, W. G. Sebald cherche à lutter contre l’oubli et ses fictions comprennent-ce qui est rare-documents et photos.

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Ce spectacle aurait dû être créé à la Comédie de Genève en juin dernier mais «des divergences sur la philosophie de travail entre la direction artistique du projet, d’un côté, et la direction générale et les équipes permanentes et temporaires, de l’autre, ont engendré des difficultés de communication rendant la création du spectacle irréalisable.» Au théâtre, les répétitions sont parfois difficiles et il peut y avoir des conflits. Les régisseurs, accessoiristes, électros, techniciens son, lumière, couture, sont les maîtres à bord et un metteur en scène, quelle que soit sa notoriété, sait très bien que, dans le stress, une seule phrase agressive envers l’un d’entre eux, peut vite transformer un plateau en enfer. Le grand Tadeusz Kantor, le maître de Krystian Lupa en savait quelque chose… Surtout quand  le metteur en scène et les techniciens ne parlent pas la même langue.
Que s’est-il passé au juste, peu importe! Mais en juin dernier, la Comédie de Genève a préféré annuler le spectacle qui était presque fini. En cause: l’attitude jugée inacceptable du metteur en scène polonais. Même s’il s’est ensuite officiellement excusé… Tiago Rodrigues, après avoir visiblement hésité, ne l’a pas reçu au festival d’Avignon. Comme Le Maillon à Strasbourg en février prochain, « pour raisons financières ». Mais Stéphane Braunschweig, lui, l’a fait venir comme prévu à l’Odéon. Le spectacle se sort au mieux, après tant de difficultés, contrats annulés etc. malgré le changement de plateau, celui de l’Odéon étant relativement petit. Et il y a parfois des miracles et, à quatre-vingt ans, Krystian Lupa aura eu le bonheur de voir enfin créé ses Emigrants à l’Odéon, grâce à Stéphane Braunschweig. Et tout s’est bien passé. Chapeau!
Des quatre personnages du roman, Krystian Lupa a gardé seulement ici Paul Bereyter. Vers 1950, il avait été l’instituteur en Bavière de W.G. Sebald qui apprit en 84 qu’il s’était suicidé, après avoir sombré dans la folie. Radié de l’enseignement en 36 à cause d’un grand-père juif, il avait quitté l’Allemagne mais y reviendra trois ans plus tard et… s’engagera dans l’armée nazie. Ambros Adelwarth, le seul ici à ne pas être juif, émigre aux États-Unis dans les années 1910 et devient le secrétaire puis l’amant de… Cosmo Solomon, fils d’une famille juive de riches banquiers. Lui aussi, avait été atteint de folie, après avoir vécu luxueusement entre autres à Deauville, Jérusalem, Constantinople où il fréquentait les salles de roulette et les champs de course. Le metteur en scène a recréé ces épisodes vécus par ces personnages.

Mais comment faire revivre un roman sur un plateau, entre réalisme et narration, et éviter l’illustration. «Ce sont les personnages qui m’ont le plus touché, dit Krystian Lupa, sans doute parce qu’ils sont les plus emblématiques de l’intuition créative de Sebald. Paul Beyreter et Ambros Adelwarth sont insaisissables, inaccessibles-des spectres dont Sebald essaye de reconstruire l’histoire alors qu’ils ont disparu. Des fantômes qui auraient sombré dans l’oubli sans la curiosité qu’il leur porte. » (…) « W.G. Sebald dessine les personnages à la manière des peintres chinois qui laissent le centre vide. » A partir de ces récits, le metteur en scène essaye de ressusciter les fantômes de Paul, Ambros, Cosmo et Helen, une jeune juive autrichienne que Paul a sans doute aimée en 1935. Ici, des narrateurs sur scène mais peu d scènes avec de véritables dialogues. A la base, une écriture de plateau c’est à dire des improvisations des acteurs, au fur et à mesure des répétitions et dont il faut toujours se méfier. Banals, assez pauvrets, et pas à la hauteur du roman. Pas si loin quelquefois de Plus belle la vie ! Dommage, c’est vraiment là le point faible du spectacle.

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©Simon Gosselin

Côté interprétation, Manuel Vallade est vraiment Paul Bereyter. Nous avons été moins convaincus par les autres acteurs dont Mélodie Richard, Pierre-François Garel… Manque ici sans doute une véritable direction et ils ont tendance à bouler leur texte, en croyant sans doute que les micros H.F. font des miracles. Non surtout quand on est au premier balcon où ce foutu son H.F. arrive difficilement et où on n’entend donc pas tout…  Krystian Lupa était-il déjà trop occupé à régler avec une rare virtuosité cette grande fresque picturale de tout premier ordre. La scénographie avec une boîte dont les murs du fond et des côtés changeant de couleurs selon les scènes; comme les lumières, signées aussi Krystian Lupa est magistrale. Et il se sert avec une grande intelligence scénique, des images qu’elles soient des images fixes comme celles projetées d’un album de photos ou de séquences filmées avant le spectacle, toutes remarquables comme cette balade en forêt des jeunes amoureux, ce parcours dans un bâtiment abandonné qui aurait pu être un hôpital, ou ces villages en ruine qui obsédaient W.G. Sebald. Le tout sur un fond de musiques classiques, jamais envahissantes.

Avec Factory 2 , un spectacle sur Andy Warhol, le metteur en scène, dit-il, avait « découvert alors une façon d’utiliser la vidéo, non comme une illustration de ce qui se passe sur la scène mais comme un contrepoint. Depuis, mes spectacles mêlent le théâtre et le cinéma. Le narrateur des Émigrants, dans sa quête de ce qui est à jamais perdu, a par moments des images furtives-des paysages, des souvenirs, des évocations-impossibles à représenter au théâtre. Pour les faire exister dans le spectacle, je les ai filmées. La vidéo a aussi comme fonction ici de brouiller les strates narratives et les temporalités du récit. Une façon d’approcher au plus près du mystère de ces existences insaisissables. » Tout est dit.

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©Simon Gosselin

Le spectacle commence par une évocation de l’enfance de Krystian Lupa, avec des scènes filmées de la classe d’école où règne un un gros poèle à bois et quelques extraits vidéo superposés de la mythique Classe morte de son maître Tadeuz Kantor (1915-1990) . Mais aussi sur scène avec, dans un angle, une reconstitution des pupitres en bois de ce spectacle avec les acteurs. Et en surimpression, sur une musique lancinante, une séquence de cette Classe morte où des enfants, joués par des adultes ou des gens déjà âgés, sont eux-mêmes joués par les interprètes de Tadeusz Kantor, chacun portant le corps/pantin de l’enfant qu’ils ont été. Dont les fameux jumeaux  Waclaw et Leslaw Janicki qui ont maintenant soixante-dix-neuf ans, Maria Stangret, l’épouse de Kantor disparue en 2021…. Cela sonne comme un aveu, du genre: « J’en ai toujours eu très envie mais, pas plus  les autres, je sais que je ne pourrai jamais arriver à remonter La Classe morte. Alors, je vous en montre les pupitres en bois et un courte évocation avec mes acteurs. Et je vous en offre en surimpression et grand format, une courte scène filmée de ce qui restera à jamais un des spectacles-culte de la fin du XX ème siècle. » Marcel, un paysan du Cantal, avait acheté un des pupitres de son école qui avait fermé. Chacun a bien sa Classe morte...) Une mise en abyme toujours aussi émouvante, quarante-six ans après la création de cette pièce. Mais qui, dans la salle, l’a vue et peut faire le lien avec Tadeusz Kantor? Krystian Lupa possède une  technique magistrale mais pourquoi fait-il alterner en permanence, récits et quelques scènes sur le plateau par deux personnages, avec des séquences filmées sur un tulle à l’avant-scène. Un procédé systématique et lassant ! Et la fin de la première partie est bien longuette. Après l’entracte, il y a eu quelques désertions de spectateurs mais la deuxième partie, toujours aussi impeccablement réalisée, est aussi du genre long, et pas toujours passionnante. Et ce n’est pas la lenteur qui est en cause… Manque sur le plateau et ce qui fait le charme du roman : une certaine poésie et le sens du temps. Malgré encore une fois, la remarquable beauté des images filmées. Ici Krystian Lupa a voulu, dit-il, faire percevoir les silences de W.C. Sebald, sans pour autant les effacer. Dommage, nous ne les avons guère sentis sur le plateau, mais bien plus dans les remarquables séquences filmées.

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© Simon Gosselin

Ces Emigrants, un spectacle d’une grande beauté plastique avec toute une palette de noirs et blancs, couleurs pastel et clairs-obscurs, comme peu de metteurs en scène savent en faire. Même si on se laisse embarquer surtout dans la première partie, le spectacle est trop long et finalement un peu décevant. A voir? Oui,  qu’importe les réserves, il y a beaucoup de choses à y découvrir, surtout pour les professionnels du théâtre et du cinéma, et les inconditionnels de Krystian Lupa.

Il y a vraiment très peu,même sur dix ans, de spectacles d’un tel niveau et « révélées par Sebald, les photographies spectrales, les particules de vie immortalisées telles des reliques, les bribes d’expériences individuelles,dit Krystian Lupa, contribuent à composer un ECCE HOMO bouleversant. » Cela dit évitez d’y emmener votre vieille cousine si elle ne va pas souvent au théâtre, même si elle est d’origine polonaise. Ou votre amoureux ou votre amoureuse, fatigués: il faut une grande attention et une certaine patience. Comment ne pas être partagé? C’est un spectacle sans doute parfois difficile et inégal (surtout dans la seconde partie très lente et plus que longuette) mais impossible d’être insensible à une aussi belle proposition… Le public, surtout d’âge mûr, a applaudi mollement. Juste à côté de nous,  une rangée de lycéens, filles et garçons, dont certains ont dormi pendant ces quatre heures, sont sortis sans même applaudir, et, à les entendre à la sortie, visiblement peu concernés! La vérité serait-elle dans la bouche des ados? Les très longs spectacles théâtraux comme celui-ci, ne seraient-ils plus dans l’air du temps? Mais il y a belle lurette que l’Odéon tout comme les autres théâtres, n’est plus  vraiment de ces  lieux que fréquentent régulièrement les jeunes. Dommage! A moins qu’il n’y ait un concert de rap…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 4 février, Odéon-Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, Paris (VI ème). T. : 01 44 85 40 40.

Extrait d’un compte-rendu de Jacques Livchine, directeur du Théâtre de l’Unité:

Lupa est-il le génie devant lequel le microcosme du théâtre se prosterne? Le spectacle vaut-il les millions d’euros dont il est question?  Et je m’interroge sur les différentes appréciations.  Comment nos goûts divergent! Deuxième balcon: 29 € de face, c’est un peu haut, mais bon. Bizarrerie, la jeune ouvreuse à dix-neuf heures trente précises fait une annonce: « Je demande à dix-neuf personnes de bien vouloir regagner l’orchestre. D’habitude, quand le public le fait, on appelle cela, de la resquille mais là, surclassement  obligatoire! Il s’agit de cacher les trous… J’ai la flegme de redescendre et reste au deuxième balcon.

Ce grand perfectionniste de Krystian Lupa a oublié qu’il y avait un second balcon! Et que le son amplifié parvient étouffé et opaque. Donc, pour comprendre ce qui  se dit, il faut lire les sous-titres en anglais. Absurdité maximale.  Alors, oui, il y a des réglages complexes: Lupa mélange habilement images filmées et scènes sur le plateau. Il y en a une belle, inspirée de La Classe morte de Tadeusz Kantor, quand les pupitres d’élèves font la ronde sur le plateau avec, en surimpression, un extrait du vrai spectacle original. Allons, ne lésinons pas, il y a cinq minutes éblouissantes. Puis on s’engouffre dans un tunnel d’une heure et demie. Deux personnages sur scène. Le rythme est d’une lenteur extrême. Mélodie Richard,Manuel Valade (Helen et Paul), sont à peine bons!. (…)

Deuxième partie: on ferme le second balcon et nous sommes exilés à l’orchestre. Coincé au dixième rang. Deux heures interminables. Une autre histoire, un exil en Amérique et une scène de deux heures, avec deux personnages. Rien ne se passe au niveau théâtral, je calcule l’heure de la fin, je l’estime à vingt-trois heures quarante-cinq.  Mais non, ce sera minuit. Je souffre, c’est interminable, c’est plat: aucun relief. Au moins ici, le son est bon mais le texte qui vient d’improvisations,  faible: adapté du roman de W.G. Sebald. (…)Lupa rejetterait mon théâtre comme je rejette le sien. Sauf que moi je prends la peine d’aller le voir mais lui ne viendra jamais me voir.
Ma théorie selon laquelle on devrait appeler le ministère de la Culture, le ministère des Cultures, se justifie.

 

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