Médée-Matériau d’Heiner Müller, mise en scène d’Anatoli Vassiliev

Médée-Matériau  d’Heiner Müller, mise en scène d’Anatoli Vassiliev

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©Jean-Louis Fernandez

 L’étrangère a trahi les siens pour Jason, une perfidie qu’elle reconnaît comme un «plaisir» pour lui : «Merci de ta Trahison qui me rend des yeux pour voir ce que j’ai vu…» A ses enfants, cette sorcière  raconte le meurtre de la fiancée de Jason, leur « belle-mère », et se libère de la robe qu’elle fait danser en magicienne, ondoyante et gracieuse, avant de vider de l’essence sur cet habit princier, cadeau nuptial/ brasier. «Sur son corps à présent, j’écris mon spectacle/Je veux vous entendre rire quand elle criera/ Avant minuit, elle sera en flammes. »

Cette femme exaspérée, sortie de ses gonds, est ici incarnée avec une grande maîtrise par Valérie Dréville, formée par Antoine Vitez puis par Anatoli Vassiliev. Assise dignement, jambes écartées mais avec pudeur, elle énumère les outrages subis, d’une voix rauque, face public, avec un regard porté sur l’horizon; ni homme ni femme, elle est juste encore un être en vie… Elle en viendra à la fin à supprimer ses enfants: «Ah mes petits Traîtres. Vous n’aurez pas pleuré pour rien/Je veux de mon cœur vous arracher, vous la chair de mon cœur/ Ma mémoire Mes chéris /Le sang de vos veines, rendez-le moi.»

 Des marionnettes à fil représentent les enfants de Médée, petits pantins assis sur leur tabouret, le temps du discours maternel; elle va s’emparer d’eux, et les vider de leur substance: du riz, pour les rendre au néant. Assise sur un promontoire, la redoutable magicienne, à la fois entièrement dénudée et pudique, tient à portée de main sur une petite table, diverses crèmes, baumes, onguents et pansements dont elle se couvre le visage et le corps, .

Image du chaos et des forces maléfiques, elle reste droite et déterminée, intériorisant sa dimension barbare et monstrueuse pour mieux s’en dégager, une fois pour toutes. Dans cette deuxième création d’Anatoli Vassiliev, en fond de scène, sur un vaste écran, on voit, agrandie et redoublée, la projection de l’horizon marin sur un premier écran central tel un cadre de tableau, où Médée est assise en majesté dans son fauteuil : un jeu métaphorique et une mise en abyme des flots bleus.

 Les vagues scintillantes, avec leurs crêtes blanches, sont bousculées par le bateau de Jason. Le public a plein les yeux de la mer et voit comme dans un vertige, des lointains inaccessibles. Apaisement de l’âme, repos du regard se laissent porter par le bleu de l’horizon. Et le silence s’impose dans sa perfection. Le texte d’Heiner Müller résonne dangereusement-menace et malédiction-à travers les intonations des mots déclamés, les hoquets d’une parole morcelée, hachée et déshumanisée que s’approprie Valérie Dréville, avec un sang-froid fascinant dans le rôle de cette mystérieuse étrangère.

 Soit le fruit d’un laboratoire initié à Moscou avec Anatoli Vassiliev lors de la première création de la pièce, il y a déjà quinze ans: accomplir le mythe dans sa fureur, un sacrifice rituel, et pour renaître hors du temps. L’horreur inadmissible vient de l’homme pour lequel la femme a tout quitté, patrie et famille, et qui a tué son propre frère pour sauver le beau conquérant qu’elle aimait.

Le mal tout proche est déjà accompli; insatiable, la magicienne rejoue sans fin, un scénario macabre. Empoisonnée et dévorée par les flammes: Créuse, la jeune fiancée de Jason et fille de Créon, et tués de ses propres mains, ses enfants! Ainsi, il lui faut se débarrasser de son passé-vie fausse et existence tronquée-et s’échapper célestement, enfin dépossédée de son mythe : revivre ailleurs et au-delà.

 Et la mer qui, pendant toute l’aventure de ce sacrifice rituel, laisse apparaître un ciel d’azur absolument pur que traversent des mouettes blanches au long vol ample et majestueux. Comment alors ne pas penser aux bateaux transportant les migrants, tout un peuple d’«étrangers» venant de l’Orient et de l’Afrique, trahis, en proie à la domination et au racisme ?

La trahison? Une douleur existentielle qui se perpétue, depuis l’Antiquité. Les victimes que la mer emporte chaque semaine, sont des êtres nés du mauvais côté de la planète… Et accusés de non-appartenance aux peuples dits civilisés  qui, mieux nés, les rejettent aux frontières de leur pays…

 Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg, jusqu’au 14 mai. T: 03 88 24 88 24.
Théâtre des Bouffes du Nord, Paris XVIIIème, jusqu’au 3 juin. T: 01 46 07 34 50.

 


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Les Ruches, par le Théâtre de l’Unité à Audincourt

Les Ruches, par le Théâtre de l’Unité à Audincourt

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©St. Ruffier

Les Ruches fonctionnent dans ce même esprit volage. Au Théâtre de l’Unité où «c’est toujours autre chose», une soixantaine de stagiaires se retrouvent chaque année au printemps, durant une semaine, pour butiner à leur aise jusqu’à quatre alvéoles par jour.

Cela tient de la découverte, du laboratoire et de l’innutrition. On y rencontre des personnalités aux démarches artistiques contrastées, et le mélange professionnels-amateurs fonctionne à merveille, et on y propose aussi quelques restitutions ; le but n’est pas le résultat, mais le chemin, bien sûr.

A Audincourt, la journée débute dans l’agressivité et la défiance avec : «Je détexte le théâtre». Dans une démarche agonistique, on expérimente des situations de confrontation, origine de tout drame : un personnage se déplace/parle, un opposant survient. Dans une ambiance musicale conspirationniste, façon Game of thrones, la remarquable proposition de Pascal Rénéric a pour objectif, d’assassiner un grand homme spectral, allégorie du théâtre, puis de s’en repentir.

A partir d’un jeu de cartes contenant plus d’une centaine de répliques de pièces célèbres, cet enthousiaste comédien de Philippe Macaigne et Denis Podalydès, aide ses abeilles à se saisir des grands textes, pour les tailler ensuite en lambeaux, les mâcher, les malaxer et les assembler en un « cadavre exquis ».
La parole est reine. Armés de flingues, d’épées et de bâtons, autour d’une grande table, les clans se retrouvent, s’affrontent, puis se séparent sur ces éternels mots simples et tristes : «Je pars.»

Parmi toutes les activités originales, on pouvait trouver cette année une initiation à ces disciplines que sont la « beat box » et les « circle songs », par le talentueux et athlétique Gaspard Herblot : grâce à une technique vocale éprouvante et à une écriture sibylline à base de P, B et K, la bouche devient une véritable boîte à rythmes et à sons. L’effet de ce chœur est saisissant: on sent que les vibrations sollicitent tout le corps.

Avec Christian Sinniger, comédien brut de décoffrage, il fallait aussi se concentrer mais surtout s’ouvrir à l’autre, et à la situation proposée. Les improvisations théâtrales obligent à toujours rester sur le qui-vive, à se montrer réactif et inventif, avec souplesse. Un panel d’exercices ludiques en groupe ou à deux, pour explorer le corps et le dialogue. Entre fantaisies et incohérences, le rire est omniprésent et les filles époustouflantes.

 Chez Geneviève de Kermabon, c’est autre  chose, avec le théâtre de Grand-Guignol, né à la fin du XIXe siècle qui puise dans la grande tradition macabre de l’outrance et de la démesure.  L’adorable dame, à la chevelure de feu et au sourire bienveillant, fait broder ses abeilles sur un canevas : le «baiser de la nuit », une sordide histoire de vengeance  avec jet de vitriol sur le visage de l’ennemi (et ce n’est pas une image !). Ici, familles et amoureux se haïssent. On se balance tout à la figure. Pourtant soupire un personnage: «C’est si bon d’aimer».
Avec des costumes virulents et des chansonnettes au scalpel, les clowns grincent, suant larmes et sang, avec des visages monstrueux, déformés par les bandages, des litchis écrasés et du jus rouge  de betterave.  Les mots et les situations en deviennent encore plus terrifiants ! On tremble devant ces êtres de noirceur et d’humanité…

L’inclassable Yves-Noël Genod, grand poète rêveur, échalas présent-absent, jamais très loin de ses objets connectés, erre avec grâce. Il joue les entremetteurs, mêle le vrai et le faux, et s’inquiète des Présidentielles. Son alvéole où il propose de «se mettre à nu au sens propre et figuré», brode sur les puissants mots d’Hélène Bessette : «Rien n’est beau. Rien n’est gai. Rien n’est propre. Rien n’est riche. Rien n’est clair. Rien n’est agréable. Rien ne sent bon. Rien n’est joli.» Une méthode dépouillée qui bouscule. Les stagiaires, laissés face à une vacuité lourde de promesses, se jettent dans le vide : il s’agit de saisir le «kaïros», ce temps béni de l’instant présent, de l’occasion, l’amour du destin: « amor fati », comme Nietszche le nomme délicieusement.

Yves-Noël Genod cite avec gourmandise Marcel Proust qui «écrit chien», c’est-à-dire qui privilégie l’instinct, au mental. Sur le plateau, naissent ainsi des moments vertigineux de vérité, de grâce, avec des tranches de réel. Résultat : un ballet décousu, impudique et inégal mais avec des pépites. Travailler ainsi, nous dit-il, c’est comprendre que «s’organiser véritablement, n’a jamais été autre chose que s’aimer».

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Jacques Livchine et Hervée de Lafond ©St. Ruffier

Un beau résultat, resserré et efficace comme du théâtre d’agit-prop comme celui du fameux groupe Octobre dont faisaient partie Roger Blin, Jacques et Pierre Prévert, Jean-Louis Barrault… A Montbéliard dans les années 70, il existait justement un des ses avatars: le Théâtre des Habitants, qui œuvrait devant les usines Sochaux. L’après-midi, dans une veine assez proche, une autre alvéole propose de transmettre les règles du théâtre de rue, pratique militante et farcesque, à mains nues.

Attention ! Il ne s’agit pas de passer pour des clowns! Et gare aux forces de l’ordre ! Impostures vivifiantes avec fausses manifs de vieux anarchistes-bolchéviques à la gare TGV, déploiement d’experts qui, suite à l’état d’urgence, prennent des mesures partout dans les rues de la ville, groupe de faux touristes du Kirimati- un pays inventé-s’extasiant devant tout, et n’importe quoi…  Dans des rues peu fréquentées mais avec des échanges généreux.

Le plus beau ? Quand la joyeuse troupe opère à visage découvert : en formation bien ordonnée, vêtue de tee-shirts jaunes estampillés: Théâtre de l’Unité, elle prend soin des badauds, au marché couvert : défilé absurde, baisers, odes à un prénom… En ces temps électoraux, donner du baume au cœur à ses concitoyens, ce n’est pas du luxe !

 Le soir, enfin, un travail choral explore les rêves et cauchemars. Grandes fresques muettes, récits fantasmagoriques : on lit, on met en images, on explore … Vision saisissante d’un grand-père qui approche de dos. Alors, ces Ruches 2017 ont été une fois de plus, une belle occasion de se nourrir et de digérer autrement le théâtre, de voir des artistes facilitateurs se muer en abeilles, d’aller chercher en soi d’autres joies, de nouveaux ressorts… Avec de nombreux habitués, dont certains posent même des congés pour y participer.

 Impossible de ne pas faire son miel parmi les différentes formes et rencontres proposées. Repas en commun, logement « au château », et entremêlement des histoires font partie de l’aventure. Fréquenter la maison du Théâtre de l’Unité, c’est aussi un vrai plaisir : déambuler parmi les souvenirs de ses spectacles, déguster des blinis, boire du Pontarlier, l’alcool anisé local et savourer l’accent franc-comtois… On a même pu y danser, le dernier soir, sur Madonna et Vanilla Ice.
Puis vient la mélancolie des départs : « Je n’ai pas eu le temps d’y prendre goût, pas eu le temps de m’y faire, que déjà, tout était fini ». L’Unité, un lieu de Vie.

 Stéphanie Ruffier

 

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BERLIN 33 histoire d’un Allemand

Berlin 33 histoire d’un Allemand d’après Histoire d’un Allemand-Souvenirs 1914-1933 de Sébastien Haffner, spectacle conçu par Laurence Campet, Olivia Kryger et René Loyon

 L’auteur, né à Berlin en 1907, meurt en 1999, après une vie bien remplie de journaliste et écrivain  Ses enfants retrouveront et publieront son texte manuscrit qui retrace la chute inexorable de l’Allemagne, depuis la liquidation de la République de Weimar, avec les élections législatives du 14 septembre 1930 où le parti nazi passa de 12 à 107 sièges, jusqu’à l’émigration en Angleterre de Sébastien Haffner en 1938.

L’ouvrage a un grand succès dans les pays de langue allemande. Témoignage incomparable sur la montée du nazisme et la vie des allemands dans l’avant-guerre. Il constitue surtout un démenti cinglant à toutes les formules de la justification a posteriori qui reviennent sur cette période sur le mode du « on ne pouvait pas savoir « ; dès 1938, Sébastien Haffner est clairvoyant sur la nature du régime hitlérien.

René Loyon, seul en scène sur un plateau nu, décrit l’atmosphère presque joyeuse des élections en 1932. Et le 30 janvier 1933, Hitler sera devenu chancelier : «Une grosse pâte sale se plaquait sur mon visage !  Les nazis ne faisaient qu’effleurer la surface politique. Tout le monde avait avalé  la thèse de la culpabilité communiste avec la lâche trahison des 56% des gens qui avaient voté contre les nazis». »En mars 1933, le Troisième Reich est né, il fallait frapper avec les bourreaux pour ne pas être frappé ! La révolution nazie agissait comme un gaz toxique. »

Sébastien Haffner, après avoir terminé ses études de juriste, parvint à émigrer en Angleterre…René Loyon, seul sur le plateau, nous fait revivre simplement avec une grande efficacité mais sans pathos ni effets de manche, ce moment effroyable de la montée irrépressible du populisme.  Nous sommes saisis par ce texte. Comme l’écrivait Brecht: «Le ventre est encore fécond d’où peut surgir la bête immonde ! »

Edith Rappoport
 
Spectacle joué à la Maison des Métallos les 28 et 29 avril;  B.N.F. site François Mitterrand, Paris XIIIème, les 20 et 21 mai.
Théâtre Jean Vilar,  Suresnes. T: 01 55 53 10 60, les 18 et 19 novembre.

 
 
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La Mouette d’Anton Tchékhov mise en scène d’Isabelle Hurtin


 

La Mouette d’Anton Tchékhov, traduction d’Antoine Vitez, mise en scène d’Isabelle Hurtin

©© Kevin Chemla

©© Kevin Chemla

D’abord une pensée émue pour Antoine Vitez; aujourd’hui, il y a déjà vingt-sept ans,  jour pour jour (et c’était aussi un dimanche vers 17 heures  comme  au moment de cette représentation), il fut terrassé par une hémorragie cérébrale!

Donc encore une Mouette ce mois-ci,  la troisième ce mois-ci! (voir Le Théâtre du Blog). Disons sans doute quelque peu influencée par Antoine Vitez, dont Isabelle Hurtin fut l’élève, et qui monta  remarquablement La Mouette à Chaillot.

Cela se passe en un peu plus de deux heures, dans le petit théâtre du Ranelagh en bois et stuc de style Renaissance flamande, tout près de la place de la Muette (XVIème) que Louis Mors, un constructeur automobile, fit bâtir en 1895, à côté de son hôtel particulier…Tiens, la même année où Anton Tchékhov écrivit sa célèbre Mouette, créée en octobre 1896 à Saint-Pétersbourg, avec Vera Komissarievskaia dans le rôle principal, et qui fut un échec, avant d’être reprise, trois ans plus tard, par Constantin Stanislavski avec succès au Théâtre d’Art de Moscou. La première de ses grandes pièces-devenues cultes dans le théâtre contemporain: Les Trois sœurs, Oncle Vania et La Cerisaie

On connaît le scénario aux amours à tiroirs, comme dans Andromaque,  dit notre amie Christine Fridedel. Treplev aime Nina qui veut être comédienne et qui joue dans la première pièce de son amoureux, lequel se croit déjà un écrivain, sur une petite scène dans un jardin : c’est une sorte de manifeste pour un théâtre nouveau et un monde meilleur. Mais bon, le texte comme la mise en scène sont ceux d’un débutant et le résultat frise la catastrophe… Arkadina, la mère du jeune Treplev, une comédienne connue mais qui n’a plus guère de succès, est l’amante de Trigorine, un écrivain lui aussi connu, est très déçue  par ce petit spectacle et le dit à Treplev, son fils que  Nina quittera pour Trigorine. Il y a aussi Macha qui aime le jeune Treplev qui donc aime Nina.
Polina, la femme de l’intendant, aime sans espoir le docteur Dörn et le vieux Sorine  semble aimer un peu Nina, et Medvedenko, l’instituteur aime Macha… Deux ans plus tard, Nina et Treplev se reverront mais elle a raté sa carrière de comédienne et Trigorine l’a quittée pour retrouver Arkadina…. Treplev accablé, se suicidera

« Cette création se passe entre les larmes du lac, les couleurs claires et limpides de l’espoir, de la jeunesse, de l’amour, les brumes de la vie. » On veut bien… mais Isabelle Hurtin a préféré une scène nue qui, même avec des pendrillons noirs relevés sur le côté, est  singulièrement encombrée par la petite scène où va jouer Nina et par un fatras de chaises. Cela réduit singulièrement, sur un plateau déjà pas bien grand, l’espace vital des comédiens qui jouent trop souvent-on se demande bien pourquoi-face public, et sous-éclairés: ce qui n’arrange pas les choses! Isablle Hurtin aurait pu aussi nous épargner ces jeux hors scène dans une corbeille  ou dans le couloirr central du parterre

Cette mise en scène, on dira honnête, prend en compte le texte mais a des défauts trop évidents qui plombent la représentation. D’abord, un rythme trop lent, avec des changements d’acte qui n’en finissent pas, et des images projetées, très pléonastiques comme, entre autres, la silhouette verte de cette jeune femme qui est aussi sur l’affiche, le dessin d’une maison au bord d’un lac  au moment où on en parle,  ou celui, à la fin quand Treplev se suicide, d’une mouette tachée de sang! Tous aux abris…

Par ailleurs, la distribution est trop inégale: Isabelle Hurtin s’en sort dans Arkadina, comme Mathieu Saccuci (Treplev), Thomas Cousseau (Trigorine) ou Frédéric Cuif (le docteur Dorn) Mais grave problème, il faut se pincer  pour croire un instant que Léonor Ilitch puisse être la toute jeune Nina… La comédienne, qui a une diction pas toujours très sûre, ne semble pas vraiment à l’aise. C’est d’autant plus ennuyeux qu’elle est souvent sur scène! Et il n’y a guère d’émotion, sauf à la toute fin quand Treplev se suicide. Ce qui ne suffit évidemment pas

« Mélange de grande tendresse et de violence contemporaine » dit Isabelle Hurtin: désolé, mais nous n’avons pas ressenti cette tendresse dans cette  mise en scène faussement « moderne », trop longue, trop « bavarde », même s’il y a quelques belles images. Le public, pas dupe, a salué poliment. Dommage pour cette Mouette qui n’a  pas les mêmes qualités que celle d’Oskaras Korsunovas (voir Le Théâtre du Blog)… On ne vous poussera donc pas à y aller.

Philippe du Vignal

Théâtre Le Ranelagh , 5 rue des Vignes, Paris XVIème. T:  01.42.88.64.44 jusqu’au 30 avril.
Théâtre de l’Epée de Bois du 12 au 28 juin, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manœuvre. T: 01 48 08 39 74

 

 

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Fucky happy end texte et mise en scène de Sarah Fuentes

 © Frédérique Toulet

© Frédérique Toulet

Fucky happy end texte et mise en scène de Sarah Fuentes

Pourquoi d’abord ce titre en anglais ? Cela devient un snobisme ridicule et inutile, qui sévit beaucoup actuellement à Paris surtout, et qu’il faut dénoncer. La langue française existe encore mais Sarah Fuentes semble l’ignorer. Bon, une fois ce coup de gueule passé, voyons ce qu’il en est de ce spectacle…

«Je refuse les étiquettes, dit-elle, le cloisonnement des genres. Théâtre public. Privé. Boulevard. Tragédie. Absurde. Grand guignol. Comédie. Cabaret. Ici, on passe de l’un à l’autre. On s’amuse, à jouer, avec les genres théâtraux, les codes du conte de fées, les registres de jeux, les mots, les clichés, les apparences, les émotions. On y joue même à se faire peur…Le fond est sombre, la forme souvent hilare. » (…) Comme un acte de résistance, je me suis appropriée le conte de Peau d’âne pour donner vie à une comédie. Une comédie loufoque et déjantée mais qui ne renie jamais sa part de tragédie. J’en ai fait une version contemporaine pour la confronter aux interrogations de mon époque. J’ai choisi d’en transposer la trame dans un étrange cabaret d’Insurgés. »
Au delà de cette note d’intention assez prétentieuse, on a droit à une version détournée et contemporaine de ce célèbre conte populaire qu’a fait surtout connaître Charles Perrault (1694) et  qu’a repris Jacques Demy, dans son fameux film musical en 1970.

Sarah Fuentes voudrait, si on a bien compris, créer une sorte de cabaret sur le thème du «genre», qui serait à la fois grotesque et absurde. Et cela fonctionne? Non, pas très bien. Pourtant, au tout début, il y a une belle image surréaliste avec une jeune femme en robe de mariée avec un masque d’âne, et un jeune homme en slip blanc et veste noire, avec un masque de cochon. Mais cela ne dure pas : la metteuse en scène ratisse large, mais a bien du mal à essayer de marier le thème de l’inceste traité par Charles Perraut, et celui du «genre», avec de petites promenades parmi les contes et légendes de notre enfance. Non sans une certaine satisfaction personnelle : «Le travail sur les archétypes décortique allégrement ces figures iconiques de contes pour mieux les fondre dans les nouveaux archétypes de notre époque. Et questionner ainsi le formatage perpétuel de nos sociétés sclérosées.» On veut bien, mais on est loin du conte… et du compte!

Les comédiens, dont Sarah Fuentes elle-même en virago déjantée, font le boulot. Mais côté dramaturgie, le spectacle rame et part dans tous les sens; la metteuse en scène a bien du mal à éviter les longueurs; les petites scènes sans intérêt se succèdent, distillant pour la plupart un bel ennui. Et elle a recours, en croyant assez naïvement à leur quelconque nouveauté, aux pires stéréotypes du théâtre contemporain, comme l’élimination du quatrième mur ou ces insupportables incursions d’acteurs dans la salle…

Désolé, mais quelques intentions féministes et le thème de l’émancipation de la jeune fille ne suffisent pas et le texte, faiblard, a de sacrés tunnels! Même si, on le concèdera à Sarah Fuentes,  il y a dans ce spectacle, quelques belles images. Bref, nous sommes ressortis de là, très déçus.

Philippe du Vignal

Le spectacle s’est joué du 6 au 29 avril au Théâtre des Déchargeurs, rue des Déchargeurs Paris 1er


 

 

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Le Froid augmente avec la clarté, projet de Claude Duparfait

Le Froid augmente avec la clarté, librement inspiré de L’Origine et La Cave de Thomas Bernhard, un projet de Claude Duparfait

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J.l. Fernandez

Quête d’identité et affrontement originel, dans une tension de l’écriture, reconnaissable entre toutes, qui tourne sur elle-même, avançant sous la clarté froide à laquelle il faut résister.

Le spectacle de Claude Duparfait, artiste associé au Théâtre national de Strasbourg, est inspiré des deux premiers romans autobiographiques de Thomas Bernhard (1931-1989), L’Origine et La Cave, récits de cette adolescence passée à Salzbourg, avec une vision de la guerre, et du collège où il entra en 1943. Et dont  la Direction des études passa du national-socialisme au catholicisme… Des images funestes surgissent, évoquant cette double violence, avec, au mur, un portrait d’Hitler, puis une crucifix, symboles qui sapent la pensée en formation, la faculté intellectuelle à réfléchir seul.

L’envie de mettre fin à ses jours hante l’adolescent, effrayé et solitaire, qui  fait son apprentissage du violon dans « la petite pièce à chaussures ».  Mélancolie exacerbée par la séparation d’avec son grand-père tant aimé,un anarchiste, anticonformiste et philosophe, observateur de la nature, appréciant la peinture et la musique, et qui lui donna l’amour des arts…

Le narrateur évoque sa fuite en 1947 du lycée bien-pensant et mortifère de Salzbourg, lui préférant le «sens opposé» que les autres et les conventions honnissent ; une conviction intime et une musique intérieure, doublée d’une rage de vivre. Apprenti dans une épicerie en sous-sol d’une banlieue ouvrière, le jeune Thomas vit cette expérience comme une épreuve nécessaire une « antichambre de l’enfer». Il y côtoie de vraies personnes, humbles travailleurs et mères de famille. Une scène festive et récréative avec  masques et danse illustre ici son nouveau compagnonnage avec le peuple.

Cette parole du refus est mise en scène avec délicatesse par Claude Duparfait qui joue l’autobiographe adulte, confronté enfant d’abord, à la présence tutélaire et affectueuse de son grand-père qu’incarne Thierry Bosc, avec un débit verbal heurté et une justesse sentie des propos: le metteur en scène  connait bien le rythme de cette écriture.

Florent Pochet interprète lui,  le jeune Thomas, et fait résonner son inquiétude fondatrice. Et Claude Duparfait, créateur à deux niveaux: scène, et théâtre dans le théâtre, regarde attentif, depuis son pupitre, évoluer les identités qui habitent son personnage, en même temps ou successivement. Ainsi, Annie Mercier, très ludique, a une présence distanciée et patiente, et elle lance ses diatribes contre une société de géniteurs irresponsables et obscurantistes qui ne savent pas éduquer leurs enfants!

 La scénographie de Gala Ogniberne enserre l’espace dans une boîte imposante de bois sombre  comme un ancien pupitre d’élève et un placard à chaussures, soit une mise en abyme de tous les enfermements possibles. Peu à peu, au fil des bouleversements, et chemin historique et existentiel faisant, le sol s’ouvre à la lumière, décomposant un puzzle de lattes de bois qui, décalées, puis soulevées et enlevées, laisse filtrer le jour par des soubassements grillagés. De même, le plafond se déleste de ses parois protectrices, laissant advenir la clarté.

 Au lointain, sous une pluie de soleil, une fenêtre s’ouvre enfin : Pauline Lorillard, la narratrice enjambe la fenêtre et tombe, sur le plateau, dans la caverne de l’écrivain. Figure de vérité et de liberté, allégorie d’une écriture réparatrice, la poésie répand la vie dans un souffle animé, vainqueur, en dépit des amertumes et des malheurs.

Un quintette verbal qui sonne bien, sert au mieux la partition de Thomas Bernhard. On a l’impression d’entrer  dans une fabrique vivante d’un douleur d’être au monde, avec, au bout, l’art d’écrire comme délivrance…

Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg, jusqu’au 12 mai. T : 03 88 24 88 24.
Théâtre National de la Colline, rue Malte Brun Paris XXème, du 19 mai au 18 juin. T. : 01 44 62 52 52/

 

Les Habitants du bois par La Revue Eclair

 

Les Habitants du bois, Chroniques fantasques d’une exploration du bois de Vincennes par La Revue Eclair

 

IMG_669De décembre 2014 à aujourd’hui,  ont arpenté le Bois de Vincennes : Johnny Lebigot, artiste, en hiver, le compositeur Jean-Christophe Marti, en été, la danseuse et chorégraphe Corine Miret, en automne, l’écrivain Stéphane Olry, au printemps. Au fil du projet, ils y ont rencontré ses habitants: des promeneurs, rôdeurs et habitués qui y travaillent et/ou y résident.

 Aussi  imagine-t-on ces quatre explorateurs appelés par l’esprit du théâtre, s’enfonçant dans les clairières boisées, telles des ombres marchant dans le froid de l’hiver, ou dans la chaleur de l’été, sur les sentiers, chemins, talus montueux et trous scabreux sous les arbres tutélaires. A côté des forestiers, les cyclistes et la Garde Républicaine, les futurs champions olympiques de l’INSEP, les amoureux, et les prostitué€s travestis, échangistes et dames légendaires du joli bois, des touristes et des clandestins, des SDF, des êtres paumés, marginaux et migrants, réels ou inventés. Un monde hétéroclite aux campements divers. Et un patchwork de  témoignages de vies désordonnées. Les images de Cécile Saint-Paul donnent à voir cette géographie des corps et des âmes. Sur l’écran, un peloton de cyclistes pédale sans fin sur l’anneau cyclable et une voix explique l’esprit de l’authentique pédaleur.

 Ces chercheurs d’art et d’or existentiel ont ainsi visité le Jardin d’Agronomie Tropicale, le boulodrome de la Reine Blanche, la caserne Carnot, le Zoo ; ils ont aussi cherché les traces de l’Exposition Coloniale, de la Fac de Vincennes, accumulant les kilomètres dans cet espace parisien « sauvage ». Avec une gourmandise de mots évocateurs et savoureux ils énumèrent des noms de lieux et diffusent avec délicatesse la prose poétique de Stéphane Olry. Entre trouées de clarté solaire, pluie, douche de lumière et ombres lunaires.

Dans le hall du théâtre de l’Aquarium,  un magnifique lustre de racines et de plumes, accessoire protecteur, otem, mobile céleste sacré, trésor enchanteur accueille le public. Sous les frondaisons, un bestiaire fantasmagorique photographié se déploie sur les murs : rois, oiseaux de malheur et êtres animés dont on distingue l’œil qui pleure. On découvre ensuite dans la salle, une maquette végétale du Bois de Vincennes, conçue et fabriquée par Johnny Lebigot, après que les spectateurs aient dansé une ronde.

 Un merveilleux cadeau d’enfance, une échappée dans l’espace boisé du géomètre. Avec une maquette en herbe, os et champignons du bois de Vincennes où on distingue le château et son donjon, les quatre lacs, le Rocher du zoo, la Foire du Trône. Soit sept chroniques autonomes, qui seront reprises lors d’une journée rétrospective, pour raconter la vie et la Grande révolte du Bois de Vincennes en 2017. Une histoire loufoque et ludique où Raymond Domenech, habitant historique de l’INSEP, ministre du Tourisme, du Sport et de la Culture, aspire à l’investiture présidentielle prochaine. Le candidat a un projet cocasse : fondre la Cartoucherie et l’INSEP dans un pôle dit «d’excellence et de loisirs ». D’où une révolte des habitants du bois de Vincennes, transformé en ZAD (zone à défendre), comme une forêt de Sherwood mais sans Robin des Bois.
Un lieu de mémoire et d’utopie, peuplé, habité, hanté par ces  «Habitants du bois» qui vont  donc s’emparer de la Caserne Carnot, de l’Hippodrome, de l’Ecole de Police et  de l’INSEP dont la cuisinière va soutenir la  cause de la Cartoucherie. Cette révolte est présentée dans une installation végétale et organique, un lieu de rêve floral  avec orties et herbes dont les matériaux sont surtout des graminées, os, arêtes et peaux qu’il tresse, tanne, sèche et dispose pour une création fantasmagorique.

 Ces promenades composent un parcours onirique apaisant, au milieu de la colère même, un monde de silence où seuls, résonnent les chants des oiseaux. Structures en bois et herbes séchées avec anneaux emmêlés, cubes de lianes herbeuses, et épis tressés avec une multitude de plumes : la magie formelle de l’objet ainsi fabriqué, opère et éblouit le regard. Des sculptures miniatures en bois, images d’êtres animés, oiseaux ou petits mammifères, fixent à jamais la vie passée d’un élément végétal, minéral ou animal. Et les coiffes inventives et aériennes en végétaux et plumes, des interprètes  font rêver.

 Une performance, une fantaisie poétique au service de la Déesse Nature où se côtoient sorcières et bandits, mais aussi fées et jeunes princes, créée par la meneuse de ronde Marie Blaise, le danseur-étoile Jean Guizerix et le percussionniste Raphaël Simon… Le public est ravi par cette étoffe onirique… à portée de main.

Véronique Hotte

Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 29 avril, et rétrospective des sept chroniques,  ce dimanche 30 avril, de 12h à 22h. T : 01 43 74 99 61

 

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Livres et revues

Livres et revues:

Les Théâtres francophones du Pacifique Sud d’Alvina Ruprecht

IMG_0671Notre correspondante à Ottawa Alvina Ruprecht, critique et professeure émérite de l’Université Carleton, rattachée au département d’Études théâtrales de l’Université d’Ottawa. Et spécialiste des théâtres de la Caraïbe, de l’océan Indien et du Pacifique Sud. Elle qui connait bien le théâtre anglophone de son pays mais est aussi une spécialiste du théâtre dans les Caraïbes, de l’Océan indien et du pacifique Sud; elle connait bien le paysage politico-culturel de ces territoires d’Outre-mer où on l’oublie trop souvent on parle, on écrit aussi en français des pièces, que ce soit en Polynésie ou en Nouvelle-Calédonie… Que nous critiques,  connaissons très mal, uniquement, quand les compagnies peuvent venir au festival d’Avignon, à la Chapelle du Verbe Incarné.

Dans une excellente introduction, Alvina Ruprecht, analyse ce que peut recouvrer le mot théâtre, puisque comme elle le rappelle justement par exemple, il n’existe pas dans les langues kanak… Dans ces conditions, comment ce concept occidental peut-il garder une véritable signification, se demande-t-elle avec raison? Mais très lucidement, elle rapproche ce « théâtre », proche de pratique rituelles de la notion de performance devenue courante depuis une trentaine d’années en arts plastiques…  L’auteure rapproche dans une intéressante réflexion anthropologique, ces pratiques du spectacle, de celles des troupes marginales à l’époque aux Etats-Unis mais cultes en Europe, que furent le Théâtre environnemental de Richard Schehner, le Living Theatre de Judith Malina récemment décédée et Julian Beck (voir Le Théâtre du Blog), ou en Pologne, le Théâtre Laboratoire de Jerzy Grotowski, et celui d’Eugenio Barba. Tous empruntèrent nombre de leurs pratiques à des rituels indiens, africains, vaudous, etc. Ce qui nous oblige à avoir une approche plus fine des spectacles créés si loin de la métropole et le plus souvent ignorés d’elle

Plusieurs institutions jouent donc un rôle fondamental dans la création et la recherche  comme le Théâtre de l’Île, le Centre d’Art, le Centre Goa Ma Bwarhat à Hienghène, le Centre culturel Jean-Marie Tjibaou à Nouméa, ou La Maison de la Culture, et le Conservatoire artistique de la Polynésie française à Papeete. Donc le plus souvent, au croisement de pratiques rituelles ancestrales, très ancrées dans ces territoires, et du spectacle contemporain européen, et au croisement du français, langue véhiculaire  de la population d’origine  métropolitaine mais aussi administrative et d’autres langues comme le tahitien ou des vingt-huit autres qui sont celle de l’archipel mélanésien…

Alvina Ruprecht rappelle l’incroyable influence négative des missionnaires catholiques qui ont patiemment détruit tout un patrimoine culturel local, d’où une grande difficulté pour réactiver ensuite la mémoire collective kanak et donc la création. Bref, nos actes nous suivent… Elle présente ensuite Kanaké, un jeu scénique conçu par le grand chef dramaturge kanak que fut Jean-Marie Tjibaou, mis en forme scénique par Georges Dobbelaere, scénariste et metteur en scène belge, qui fut, nous dit-elle, d’une grande  importance sur l’évolution de la culture kanak et qui a inauguré des rapports entre une forme hybride de théâtre et les  théories de Richard Schechner et d’Eugenio Barba. Comme pour Jean-Marie Tjibaou, le théâtre selon eux, pouvaient transformer la culture d’un pays.

 Suivent dix-neuf entretiens,de qualité inégale mais pour  la plupart très intéressants qu’elle réalisa avec avec des femmes et hommes de théâtre  en Nouvelle-Calédonie et Polynésie française. Comme entre autres Dominique Clément-Larosière, directeur du théâtre de l’Ile à Nouville, une petite île où se trouvait le bagne de Nouvelle-Calédonie.  Avec un éclairage particulier sur les habitudes d’un public souvent plus concerné par le théâtre de boulevard de la métropole, alors qu’existent des auteurs kanak reconnus comme Pierre Gope. Le destin commun entre kanaks, kaldoches et européens étant décidément bien compliqué , en particulier quand il faut emmener en tournée les spectacles quand il n’y  a pas ou très peu des structures pour les accueillir…

Il y a aussi un bel entretien avec Emmanuel Kasarhérou, directeur du Centre culturel Jean-Marie Tjibaou à Nouméa qui depuis trois ans est directeur du Département du patrimoine et des collections du Musée du quai Branly. sur le théâtre en Nouvelle Calédonie, et aussi un entretien avec Tumata Robinson, directrice et chorégraphe à Tahiti.
En quelque trois cent vingt pages, le livre offre un très bon éclairage sur  un paysage du théâtre francophone à des milliers de kms  de l’hexagone…

Philippe du Vignal

Collection Lettres du Sud, dirigée par Henry  Tourneux, Editions Karthala, 26€.

Parages n°2, revue du Théâtre National de Strasbourg,

 Cette revue de création et de réflexion présente son deuxième numéro  réaffirme un désir d’être ensemble, à travers la rencontre et le partage. Priorité est donc donnée à la pluralité, au « singulier pluriel », et Stanislas Nordey, le directeur du T.N.S.,  metteur en scène et acteur, ouvre l’espace de la revue aux singularités et autres rôdeurs. Avec, pour maître de cérémonie, Frédéric Vossier, chef d’orchestre qui agence les différents textes.

 Avec un humour grinçant, Christophe Fiat évoque en un poétique défilé de mots et d’expressions, un autre défilé, celui des femmes se déhanchant sur les estrades de tous les pays, depuis l’invention historique du bikini français… en 1946. A partir «du nom de l’atoll situé en plein Pacifique dans les Îles Marshall situées où les Etats-Unis viennent de tester la bombe H… », jusqu’au concours Miss Monde, à côté de Mister Univers, quand James Bond/Sean Connery s’amuse avec des starlettes, bombes sexuelles en bikini, en quête de coquillages sur la plage. Avec, chemin faisant, en 2011, la catastrophe japonaise de Fukushima. Décidément, le monde n’est plus si sexy. Mais plutôt absurde  avec la rencontre d’une Miss monde musulmane à Jakarta disant: «C’est toujours bien d’approfondir sa foi en cette occasion, même s’il est surtout question de promotions, de médias et d’avoir l’air jolie. »

 Claudine Galea, elle, se penche sur  l’expérience d’une lycéenne qui assiste à une séance de cinéma dans la salle polyvalente de l’établissement. Elle se souvient des sièges de velours rouge qui se rabattent, comme au cinéma. Là, elle a vécu quelque chose, «un truc», et, dans sa mémoire, l’image d’un garçon et d’une fille : «Ce n’est plus moi, maintenant. Le garçon, je l’ai oublié, il m’a oubliée. Dans la rue, on ne se reconnaîtrait pas. Le temps a passé. Tout le monde a oublié. Cela s’est perdu. Dès qu’on a allumé la salle, dès qu’on l’a quittée, ça s’est perdu. Mais les mots continuent à faire exister les choses. Les mots viennent du noir. Tout est là dans le noir… » Claudine Galea, de son côté, invite Jean-René Lemoine à traverser Parages : elle aime, comme lui, que remontent à travers les mots patients, les « trous d’enfance ».

Et Alexandra Badea et Anne Théron correspondent dans un échange affectueux : «Aimer, c’est politique… », écrit Alexandra à Bucarest, et Anne lui répond depuis Paris : «Oui, aimer, c’est politique… L’autre est un accroissement d’être. L’autre nous invite à dépasser notre finitude pour concevoir avec lui des espaces qui échappent à notre singularité… L’amour est la force qui permet de construire, se construire. » Et même si Anne Théron dit ne pas aimer le monde, elle a décidé de ne plus pleurer pour écrire un autre monde.

Suit une correspondance amoureuse inventée entre Eric Noël et Christophe Pellet que l’affinité de tristesses communes bouleverse: «J’ai si souvent, Victor, cru choisir la liberté. Alors que c’est l’amour, toujours, qui a décidé pour moi. T’abandonner, oui, il y a quatre ans, séduit et effrayé… Et t’écrire aujourd’hui, geste entièrement libre, pétri d’amour, sache-le. D’amour impossible, de par la distance, de par le temps, de par mes dépendances… » L’amant disparu revient pourtant, et traverse l’océan pour retrouver les mots et les frissons de l’autre, consubstantiels à son existence à lui. Qu’en adviendra-t-il ?

Dans ce numéro, Céline Champinot, invitée de David Lescot, s’emploie elle avec d’autres à refaire le monde, mais en le défaisant préalablement. Dans sa Bible, Vaste entreprise de colonisation d’une planète habitable, l’auteure associe la ville cosmopolite de Shangaï à «une fiction nourrie par la réalité d’une ville hissée dès sa création à la proue du Levant et qui braque sur le monde des phares cosmopolites. » Un poumon économique et financier extrême-oriental…

Marie-Amélie Robilliard, elle, estime que le théâtre de Fabrice Melquiot incarne la mélancolie, quand il fait un Portrait de Rudolf Rach en treize pièces détachées. Le jeune éditeur y raconte ainsi sa visite à Thomas Bernhard… Une relation loin d’être évidente avec l’écrivain autrichien, dont la mort les empêchera de se rencontrer comme prévu. Mais, grâce à la journaliste Krista Feischmann, proche du dramaturge, l’éditeur apprend que celui-ci a repris son propre nom à pour l’un des personnages, un signe prometteur et un geste d’affinité et de réconciliation.

 A relever encore Amor Mundi, un portefolio de Jean-Louis Fernandez qui met en lumière les lieux  à Paris de L’Arche Editeur, avec Rudolf Rach et Katharina von Bismarck.

Véronique Hotte

Parages est publiée aux Solitaires intempestifs.

 

 Quarante huit entrées en scène d’Eric Vigner

 quarante-huit-entrees-en-scene-De Clarté à Signes, en passant par Silence, Langue ou encore Yeux bleus  ou Reconnaissance, Eric Vigner livre, en vrac, ses préceptes, sentiments et conseils sur le théâtre. Ici, pas d’ordre alphabétique pour ces thèmes qui sont comme autant d’entrées en matière. Le metteur en scène entend nous faire partager son expérience, en quarante-huit textes courts, en une centaine de pages. Au lecteur de le suivre, dans un parcours au premier abord erratique.

Au chapitre Entrée, il évoque Elvire Jouvet 40, créé en 1986 par Brigitte Jaques, qu’il joua avec Philippe Clévenot et Maria de Medeiros, peu après sa sortie du Conservatoire national d’art dramatique. Depuis, à l’instar de Louis Jouvet qui, dans cette magnifique leçon de théâtre, fait recommencer à son élève, l’entrée de la scène II du Dom Juan de Molière, Eric Vigner se focalise là-dessus: «Arriver à bien entrer en scène, ça veut dire avoir déjà la totalité du rôle. Tu sais pourquoi tu entres, tu sais ce que tu fais ». 

La mer est pour ce Breton de souche, une belle métaphore du théâtre. A la fois bleue et verte, une seule couleur la désigne en gaëlique : «Il y a dans le flux et le reflux quelque chose qui s’inscrit d’une façon éphémère, comme le théâtre». «Vecteur d’imaginaire», on la retrouve dans nombre de ses réalisations comme Mer. Encore sur le littoral, les Roches noires à Trouville, sont intimement liées à sa rencontre avec Marguerite Duras, et à son spectacle mémorable, La Pluie d’été (1993), puis à Pluie d’été à Hiroshima (2006).

 Signes, dernière entrée de ce livre, n’est pas une conclusion, mais plutôt une ouverture : «Je crois aux signes. Une image, une phrase devient soudain une énigme (…) Je crois à ces choses et ça devient de plus en plus précis avec le temps (…) Je pense que le jour où je vais mourir, à la seconde même de ma mort, tout va s’éclairer ». Ainsi, les derniers mots du livre renvoient à la première tête du chapitre Clarté. L’apparent désordre thématique de l’ouvrage obéirait-il à un ordre intime, dicté par une recherche perpétuelle de l’équilibre entre des forces contraires, entre la lumière et l’ombre ?

Eric Vigner se pose en artiste et tisseur de matières : «Mon travail constitue à enlever les ronces, le lierre, les mauvais herbes (…) La clarté ne peut pas être délivrée d’emblée ». C’est à partir de cette complexité, mais avec le désir de «poser des actes clairs, l’un après l’autre » qu’il travaille. Avec une prédilection pour les textes de Marguerite Duras, et de belles réussites comme La Maison d’os de Roland Dubillard. Ou comme son adaptation de Tristan, ou Chatting with Henri Matisse, entretien théâtralisé du peintre qu’avait interviewé en 1941, le critique d’art suisse Pierre Courthion (voir Le Théâtre du Blog).

 Peinture, musique, écriture, et bien d’autres sujets font ainsi l’objet d’une entrée dans ce livre, né de conversations entre son auteur et deux amis de longue date, David Sanson et Jean-Louis Perrier. Connaissant son travail, ils «ont souhaité l’interroger à partir de “48 mots-clefs“, pour témoigner d’une expérience de vie et de théâtre. » Au lecteur ensuite de plonger au hasard, et de trouver son propre cheminement dans ce parcours sensible mais raisonné.

 Mireille Davidovici

 Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs.

 

La Mouette d’Anton Tchékhov, préface de Roger Grenier, traduction d’Elsa Triolet 

 indexQuand on parle d’Anton Tchékhov, dit Roger Grenier, on pense aussitôt à La Mouette (1896) dont les ailes déployées restent l’emblème du Théâtre d’Art de Moscou. Quand on veut répertorier les Mouette qui ont été montées ces derniers temps, l’entreprise est presque impossible: de nombreux metteurs en scène s’en sont emparés avec une vision très personnelle. La fin du deuxième acte résume bien cette pièce mythique: «Une jeune fille vit depuis son enfance au bord d’un lac (…) ; elle aime le lac comme une mouette, heureuse et libre comme une mouette. Mais un homme passe par là, la voit, et par hasard, par désœuvrement, lui prend la vie, comme si elle était une mouette».

 L’action a lieu dans une propriété de campagne où sont en vacances, Arkadina une actrice de seconde jeunesse, avec son fils Tréplev, et son compagnon Trigorine, un écrivain connu. Treplev lui aussi écrivain, en quête de formes nouvelles, aime Nina, fille d’un propriétaire voisin. Mais elle rejoindra Trigorine en ville, avant d’être délaissée et de suivre un parcours d’actrice médiocre. Treplev retrouve, à la fin de la pièce, une Nina éplorée rôdant sur ses terres d’enfance et il essaye de la consoler: «Vous avez trouvé votre voie, vous savez où vous allez, tandis que moi je flotte encore dans un chaos de rêves et d’images, sans savoir pourquoi j’écris et qui en a besoin. Je n’ai pas la foi, et je ne sais pas en quoi consiste ma vocation. »

L’écrivain russe reconnaît que sa pièce transgresse les lois théâtrales : «C’est une comédie : trois rôles de femmes, six rôles d’hommes, quatre actes, un paysage (vue sur un lac), beaucoup de conversations littéraires, peu d’action, cent kilos d’amour.  Ce nouveau théâtre, sans construction apparente «semble fait de l’heure qui passe, de choses tues, d’un peu de musique ». La souffrance d’exister se débat dans l’indifférence, l’écriture suit l’hésitation de la vie, l’impression trouble d’instants ratés :«Leur succession laisse un goût d’inaccompli qui est le vrai sujet. On sait que rien ne va changer, que tout va se répéter. »

Pleurer sur le passé, parler de l’avenir sans y croire ; la vie est absurde, les jours passent sans que rien n’arrive : «Le temps qui est devenu le personnage principal du roman moderne, est déjà une conquête du théâtre tchékhovien», note Roger Grenier. Où la vie intérieure des personnages n’affleure pas dans les dialogues: ils rêvent leur existence et l’imaginent plus qu’ils ne la vivent. Malheureux, ils se débattent sans comprendre leur douleur ; le dramaturge porte le regard sur ces êtres blessés; et leurs faiblesses, leur nostalgie et leurs espoirs déçus tissent l’étoffe même de toute humanité.

Les dialogues, apparemment anodins, obéissent donc  à une musique qui tait l’essentiel, et surgie de cette insignifiance, fuse, çà et là, la poésie de l’existence, «ce qui sort librement de l’âme ». Un détail banal, un paysage se lève dans l’imaginaire… Voilà pourquoi nous ne nous lassons pas d’assister à La Mouette.

 Véronique Hotte

 La pièce est publiée aux éditions Gallimard, Folio Théâtre N°174,  3,50 €

L’Abattage rituel de Gorge Mastomas de Dennis Kelly

L’Abattage rituel de Gorge Mastomas de Dennis Kelly, mise en scène de Chloé Dabert

 

©Giovanni Cittadini Cesi

©Giovanni Cittadini Cesi

Comment un gentil garçon devient-il un prédateur sans scrupules, sans vergogne, voire un assassin ? Cette pièce, en forme de fable édifiante, va nous l’apprendre. “Elle parle de cette poignée de puissants qui contrôlent le monde et  qui n’hésitent pas à sacrifier le reste de l’univers pour une ascension personnelle”, dit Chloé Dabert, à l’aise dans l’univers de l’auteur britannique dont elle a monté Orphelins, mise en scène qui lui a valu le Prix impatience 2014.

Devant un tulle qui masque à demi l’aire de jeu, révélant la silhouette d’un adolescent en anorak, apparaît le narrateur qui va raconter l’ascension et la débâcle de Gorge Mastomas, victime sacrificielle d’un système  où il est entré presque malgré lui. Julien Honoré prend en charge la longue partie narrative qui présente le héros, avant qu’elle ne soit interrompue par des scènes jouées par les comédiens. Il s’efforce de la rendre vivante, par moult clins d’œil au public. On a droit jusqu’aux circonstances de la conception de Gorge, à la vitesse d’un spermatozoïde, par une chaude et douce nuit de juillet 1972. Puis à son enfance sans problèmes et à une adolescence plus difficile marquée par de petits incidents où il se révèle bon camarade, et amant timide, plutôt victime de son honnêteté et de son esprit de justice. Par bonté ou par lâcheté ? s’interroge le récitant.

Soudain, sa vie basculera et il va changer de bord. Comment ? Le rideau de tulle s’ouvre et la scène s’anime : A. (Gwenaelle David), jeune requin de la finance ne fera qu’une bouchée de M. (Marie-Armelle Deguy),  chef d’entreprise en déconfiture. Sous les yeux de Gorge qui en tire la leçon et qui va désormais appliquer les règles régissant la « société secrète » des puissants : cupidité, prédation, mensonge. Car « l’existence n’est pas gentille ». Le voilà au fait de sa puissance : il s’amuse avec son argent, avec les femmes… Mais ce géant aux pieds d’argile va bientôt, pour conquérir Louisa ( Bénédicte Cerutti), tomber dans son propre piège…

 La metteuse en scène s’empare avec gourmandise de cette dramaturgie qui mêle récit et scènes démonstratives. Les acteurs, tous excellents,  créent sans tomber dans la caricature, des personnages typés que Dennis Kelly a voulu complexes tout en évitant le psychologisme. Sébastien Eveno est un Gorg Mastromas touchant, fragile jusque dans sa vilenie. Pour cette comédie de mœurs, Pierre Nouvel a conçu une scénographie fonctionnelle et évolutive: dans une paroi de bois blanc, en fond de scène, sont emboîtés, comme dans un jeu de cubes, des meubles sobres que les comédiens extrairont selon les séquences.

 Malgré une partie narrative qui traîne en longueur, et dont Julien Honoré s’acquitte  au mieux, ce spectacle s’ouvre comme un livre d’images bien dessiné. Une vraie rigueur au service d’un écrivain de talent.

 

Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt Paris VIIIème T. 01 44 95 00, jusqu’au 14 mai.
www.theatredurondpoint.fr

La Passerelle de Saint-Brieuc (22) les 16 et 17 mai.

L’abattage rituel de Gorge Mastromas, traduction de Gérard Watkins, est publié chez L’Arche éditions.

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Si tu ne m’aimes plus, je me jetterai par la fenêtre de la caravane

© Olivia Rutherford/Romanès

© Olivia Rutherford/Romanès

 

 

Si tu ne m’aimes plus, je me jetterai par la fenêtre de la caravane, par le Cirque Romanès

De retour de tournée, le Cirque Romanès qui avait laissé son chapiteau à la compagnie du Footsbarn (voir Le Théâtre du Blog), reprend un nouveau spectacle, dans la veine du précédent qui avait assuré son succès. L’orchestre masculin (guitare, saxophone, contrebasse) entonne ses musiques dynamiques, Alexandre Romanès annonce : «Peut-être qu’il va y avoir un spectacle ? ».
Une parade affriolante de huit gitanes se déchaîne avec quelques petites filles. Une danse du cerceau au pied et à la main, Délia chante, elle est l’âme musicale mais aussi l’administratrice de ce célèbre cirque.

Une trapéziste à la corde,  de hales en équilibre, un tourbillon de cerceaux, des petites filles aux claquettes, puis six femmes qui virevoltent dans des robes longues splendides. Alexandre et son drôle de petit chien qui ne lui obéit guère, une acrobate au mât en chaussures à talons qui monte au mât sur le chant de Délia Romanès… une autre, munie de sangles qui tourbillonne à grande hauteur, On retrouve ici toute la magie des spectacles qui ont toujours attiré le public des Romanès
A ne pas manquer.

Edith Rappoport

Square Parodi, métro Porte Maillot, Paris XVIème, les week-ends et certains lundis, jusqu’au 5 juin,T: 01 40 09 24 20
www.cirqueromanes.com

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