Eins Zwei Drei de Martin Zimmermann, musique de Colin Vallon

 

Eins Zwei Drei  de Martin Zimmermann, musique de Colin Vallon

 

© augustin-rebetez

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C’est vue par son concepteur, une démolition en règle, parfois avec une grande saveur de l’art contemporain. Cela se passe  dans un musée ou une galerie. Côté jardin, un piano à queue avec son interprète Colin Vallon. Et des murs blancs avec des cadres de tableaux suggérés par un trait noir. “A mes yeux, les visiteurs d’un musée sont tout autant des œuvres que celles qu’ils viennent y observer. Dans mon travail, les corps ont une qualité matérielle et les objets une dimension humaine. J’aime la collision des deux et les multiples possibles dramatiques que cette rencontre génère.”

Dans le mur blanc face public, une fenêtre et quelques portes étroites par lesquelles Tarek Halaby, Dimitri Jourde et Romeu Runa entrent et sortent sans raison apparente, puis balbutient quelques mots en anglais ou parfois aussi en français. Il y a ainsi une sorte de clown blanc revisité, en veste et pantalon blanc déchiré au genoux, avec des gants noirs à pois blancs, sans cesse en colère. Et un curieux et vieil Auguste courbé en deux, qui a bien du mal à s’imposer aux autres dans cet univers de folie. Bossu à la barbe noire, vêtu d’une longue robe aussi noire. Puis un remarquable contorsionniste immobile, en slip rouge, est recroquevillé dans un cube en plastique transparent installé sur un socle blanc.  C’est, bien entendu, une caricature féroce d’une œuvre de body-art. Il y aussi un tableau accroché au mur avec, à l’intérieur, le même homme replié sur lui-même ou encore une sculpture, issue d’un amas de cordes noires d’abord soigneusement tassé dans un bac rond en plastique puis démoulé et posé tel quel sur le même socle. Cette fois c’est lart minimla qui en prend un coup et c’est d’une belle vérité: manquent ici seulement les invités au vernissage d’une exposition d’art contemporain…

© augustin-rebetez

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Mais il y a aussi toute une chorégraphie comme ces admirables glissades sur le sol de l’Auguste et, au début, un remarquable moment tout à fait dans la veine surréaliste, avec des mains puis des bras, et enfin de longues jambes en équerre qui émergent du sol. Puis un des clowns grimpe sur une sorte d’escabeau en bois qu’il va poser après bien des difficulté sur le piano, lui-même installé sur un plateau tournant. Il veut à tout prix récupérer une barre fluo qui s’est détachée et qui pend. Sans jamais y arriver… Il réussira enfin à s’accrocher tant bien que mal sur le haut du mur, dont il descendra par derrière sans difficulté mais ce maudit mur va se mettre lui aussi à tourner puis à se mettre en angle en le coinçant presque! Mais miracle, une porte étroite dans le fond lui sauvera la vie.  Quel métier d’acrobate, quelle grâce aussi dans cette série d’escalades sans succès mais scéniquement très réussies…

Ces moments sont d’une grande beauté plastique, grâce à ses interprètes qui ont une gestuelle magistrale, et ils rappellent ceux des spectacles précédents de Martin Zimmermann où il était seul en scène. «Pour cette nouvelle création, dit le metteur en scène, j’articule à travers trois personnages des enjeux forts, tels que l’autorité, la soumission et la liberté, qu’elle soit celle de l’enfance ou celle de la folie. » (…) « Depuis longtemps, dit-il, je suis intéressé par la compréhension et la mise en scène de la figure du clown dans le théâtre contemporain. Un clown n’est pas un acteur, n’a pas de genre ; il est là, entièrement, à l’intérieur comme à l’extérieur. Sa figure tourne toujours autour de la question de l’existence. »

Ce spectacle qui a été créé il y a plus d’un an, est parfaitement rodé ; sans paroles ou presque, il bénéficie  de la chorégraphie et des costumes signés Martin Zimmermann qui, malheureusement, ne l’a pas très bien mis en scène, comme s’il avait eu quelque mal à marier théâtre et univers circassien. Le début est déjà lent et ensuite, il y a de nombreuses longueurs et répétitions de gags. Et la musique sonorisée du piano et ensuite de la batterie, beaucoup trop forte, devient envahissante.  Et il y a une demi-heure en trop. Martin Zimmermann gère admirablement l’espace mais sans doute moins bien le temps. Le public semblait partagé: certains spectateurs riaient de bon cœur aux gags et d’autres pas du tout. Une vingtaine a abandonné la partie en route. Circonstance atténuante: le rapport vaste scène/salle en gradins trop grande n’est pas bon et il n’y avait pas la proximité nécessaire avec les trois complices. La précédente pièce de Martin Zimmermann où il était seul en scène dans un lieu plus petit (voir Le Théâtre du Blog) était plus convaincante.

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 20 au 24 février au Cent Quatre, 5 rue Curial, Paris XIX ème.

 


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Maguy Marin, l’urgence d’agir, documentaire de David Mambouch

Maguy Marin, l’urgence d’agir, documentaire de David Mambouch

© Laurence Dasniere

© Laurence Dasniere

May B, pièce-phare de la chorégraphe est le fil rouge de ce film. David Mambouch était dans le ventre de sa mère à la création de cette  pièce en 1981.  Personne n’était mieux placé qu’un fils, pour réaliser un «documentaire sur la compagnie Maguy Marin et sur May B, vus de l’intérieur. » D’abord boudé par le public, ce spectacle, inspiré des personnages de Samuel Beckett (May est le nom de la mère de l’écrivain) n’en finit pas depuis d’être représenté. Il a été dansé par plus de  cent interprètes! Avec  une reprise en 2016 et dernièrement,  une création à l’école de danse que Lia Rodrigues, l’une de ses premières interprètes,  a ouverte pour les enfants de la favela de Maré, près de Rio de Janeiro.

«Je suis littéralement né dans le monde du spectacle. » (…) « J’ai passé mon enfance sur des parquets de danse et dans les coulisses. » Enfant de la balle, David Mambouch se forme comme acteur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre à Lyon, et joue dans la troupe permanente du T.N.P. à Villeurbanne. Pour autant, il ne s’éloigne pas de sa mère et reprend, à l’occasion, un rôle dans May B. Il réalise aussi des captations de ses chorégraphies.

Maguy Marin, L’Urgence d’agir est un portait de la chorégraphe à travers son œuvre et nous amène également au sein de la vie familiale et sentimentale de cette fille d’émigrés espagnols qui s’est vouée à la danse, malgré l’hostilité d’un  père rigide. Plus tard, elle embauche sa mère, couturière, dans sa troupe. Le film rend en passant, un bel hommage à cette femme qui entretint sa famille en travaillant du matin au soir et encouragea sa fille à suivre sa vocation. Mêlant extraits de pièces, images d’archives et interviews, le film montre Maguy Marin depuis ses premiers pas au Conservatoire de Toulouse dans les années soixante, puis à l’école de Maurice Béjart à Bruxelles. Depuis ses débuts précaires, jusqu’aux année où elle dirigea pendant treize ans le  Centre Chorégraphique National de Rillieux-la-Pape près de Lyon. Elle le quittera  en  2012, pour fonder un lieu indépendant : RAMDAM /un centre d’art.

David Mambouch propose ici un parcours sensible dans l’œuvre de sa mère et fait la part belle à ses engagements artistiques et politiques. On voit comment des pièces comme May B ou Cendrillon ont transformé l’image du corps dansant: «Des ballets ou des pièces, qui ne parlent que de corps beaux, jeunes et compétitifs, je trouve cela d’une violence inouïe ; socialement, je veux dire», s’indigne la chorégraphe. «Quel est ce moment de l’histoire du monde que nous façonnons concrètement pas chacun de nos actes ? » s’interroge-t-elle, au début du film. Elle éprouve, encore et toujours,  l’urgence d’exprimer sa révolte à travers la danse. Le réalisateur n’aborde pas ses dernières pièces qui sont loin de faire l’unanimité de la critique. On passe rapidement dans les coulisses de Deux mille dix-sept, renvoyant à cette « urgence d’agir  » (voir Le Théâtre du Blog). « Comment, dit-elle, parler des inégalités, dire les choses clairement sans que ce soit didactique ? Je n’ai pas trouvé la solution, j’ai pris le risque de cet accueil-là avec  cette pièce.»

On a plaisir à se replonger dans les répétitions et séquences-choc de May B  avec  son chœur argileux et archaïque : par exemple, la scène de la masturbation ou encore le magnifique final, quand, émergeant du grommelot, retentissent quelques mots : «Fini! C’est fini ! » Cette artiste qui a toujours pris le risque de se situer à contre-courant et a participé, avec d’autres, dans ces fertiles années quatre-vingt, au renouveau de la danse en France, valait bien un hommage.

 

Mireille Davidovici

 

Sortie du film en salle, le 6 mars.

Du 27 février au 12 mars Reprise de May Be au Théâtre de la Ville, espace Cardin  1 Avenue Gabriel,  Paris 8 e T. 01 42 74 22 77

 

 

La Liberté ou la mort texte et mise en scène d’Anissa Daou

La Liberté ou la mort, texte et mise en scène d’Anissa Daou

A08A44D6-61B3-47C8-8982-8EDD72287E01Cette fiction politique est la première pièce d’une trilogie inspirée par la guerre d’indépendance de la Grèce pour se libérer du joug ottoman au XIX ème siècle, après quatre cents ans de domination. Anissa Draou cherche à nous éclairer sur la situation que le pays traverse aujourd’hui et à nous questionner sur notre propre capacité de soulèvement. Elle  veut rendre vivante et sensible, cette Europe des idées qui cède du terrain à une Europe des capitaux.

Sur le plateau nu, Maïa Foucault déclare: « Je me suis engagée, il y a quelques années. Etre libre, c’est aussi être libre d’agir. Maintenant, je suis prête à mourir. Caïn tua, Penthésilée tua, Théodora tuera ! Je n’étais jamais venue sur l’île de Chios, mais on doit passer la la vitesse supérieure, on va entrer dans un cycle de violences infernales, vous vous croyez libre, vous travaillez pour le sultan ! » (…) « Vous vous engagez pour l’insurrection ? Aujourd’hui, nous disons non ! » (…) « Nous avons le courage de l’optimisme, quand un homme perd la vue, on ne l’envoie pas à l’armée !»

Après un appel au peuple pour l’argent, on emprunte  des capitaux à l’étranger, on vend des biens nationaux. «Je ne partirai pas avant que mon bataillon soit ravitaillé!» Cette étrange confrontation avec un dialogue à travers les siècles entre Anissa Daou, Lucas Dardaine,Maïa Foucault et Robin Guibert, atteint son but: terrifiant, l’avenir européen!

Edith Rappoport

Théâtre de la Reine blanche, 2 bis passage Ruelle, Paris XVIII ème, jusqu’au 16 mars. T. : 01 40 05 06 96.

Et ma cendre…. d’après Marina Tsvetaeva, mise en scène de Marie Montegani

Et ma cendre sera plus chaude que leur vie, d’après Marina Tsvetaeva, mise en scène de Marie Montegani

Crédit photo : Xavier Cantat

Crédit photo : Xavier Cantat

 Marina Tsvetaeva (1892-1941) un des grands poètes russes du XX ème siècle.  Reconnue en France tardivement dans les années 1980-1990, à côté de ses contemporains : Pasternak, Maïakovski, Mandelstam, Akhmatova, elle a subi des épreuves douloureuses entre exaltation et tragédie. Sa poésie est lyrisme, rigueur et éthique, goût pour la musique des mots : oralité, sonorité et rythmique mettant à bas la tradition. Lyrique et passionnée, elle s’est sans cesse heurtée à l’engagement idéologique révolutionnaire. Issue d’une famille d’intellectuels aisés, elle se consacre tôt à la poésie, subissant les privations dues à la Révolution et à la guerre civile. Elle affrontera ensuite l’exil dès 1925, dans le milieu des émigrés russes à Paris qui la rejettent pour ses vues politiques et sa poésie exaltée.

L’indépendance et la solitude la placent à contre-courant de son époque, et elle se dit elle-même révolutionnaire en s’insurgeant contre les Rouges. Elle passe sa vie chichement et dans le besoin, sans cesser d’écrire, éprouvant un malaise face au quotidien mesquin. Elle rentre en étrangère en U.R.S.S. en 1939  et vit l’arrestation des siens devenus pro-soviétiques au moment de l’exil. Son mari, Serge Efron, membre du N.K.V.D. et Alia, leur fille sont arrêtés pour espionnage durant l’été 1939. Lui, est fusillé en 1941, et Alia passera huit ans en camp, puis cinq ans en exil. En juillet 1941, à la suite de l’invasion allemande, Tsvetaïeva et son fils acceptent d’être évacués à Iekabalouga en République de Tatarie. Seule, sans travail et sans aucun soutien, elle se pendra en 1941. Elle a été réhabilitée en 1955.  

Ses quinze carnets, que l’ouverture des archives de Marina Tsvetaeva a fait connaître au public en 2.000, révèlent une écriture fragmentaire et inachevée  de poèmes remplis d’aphorismes, formules provocatrices et jeux de mots mais aussi d’un Journal tenu de 1931 à 1939. Illuminée par la présence d’Alia, elle a pour elle, un amour maternel exclusif et elle néglige sa seconde fille Irina qui mourra de faim dans un orphelinat. Ses poètes préférés sont allemands: Goethe, Heine, Hölderlin… Elle voue aussi une passion à Boris Pasternak dont elle voulait faire porter le prénom  à son fils. Grâce à cet écrivain, elle entre en contact avec Rainer Maria Rilke en 1926. Echange épistolaire avec reconnaissance réciproque, passion pour l’inspiration poétique et l’amour expressif. L’écriture signifie pour elle vivre, et cela dès «l’âge d’argent» russe : les deux décennies précédant la révolution de 1917, avec une poésie à caractère autobiographique. Un choix existentiel et magnifiquement porté ici par Clara Ponsot que dirige avec efficacité Marie Montegani.

Au lointain, un écran vidéo où défilent des images à dominante bleue et sombre, extraites de Jamais la mer se retire de l’artiste Ange Leccia.  Flux, reflux et écume des vagues.. L’actrice se tient, assise, droite sur une chaise, un carnet dans ses mains jointes, digne en robe sombre. Il émane du beau visage lumineux de Clara Ponsot, une ferveur de vivre, un enthousiasme sensuel à distiller et à exprimer grâce à sa voix et sa gestuelle, un goût affirmé pour l’art de dire, mais aussi pour ressentir cette belle énigme d’être au monde.

Véronique Hotte

Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, Paris VI ème, jusqu’au 6 avril. T. : 01 45 44 57 34.  Les Carnets ont été publiés dans leur intégralité en 1988 par les éditions des Syrtes.
Ses œuvres T.: 1: Prose autobiographique et T. : 2: Récits et essais, sont parues aux éditions du Seuil.
Insomnie et autres poèmes sont édités chez Gallimard.

 

La Promesse d’Alexeï Arbouzov, mise en scène d’Eléanne Santorinaiou

 

La Promesse (Mon pauvre Marat) d’Alexeï Arbouzov, traduction de Giorgos Sevastikoglou, mise en scène d’Eleanne Santorinaiou

 70C4DEB4-6CB5-4884-9328-1BC34C8633B9Le dramaturge russe (1908-1986) analyse la psychologie et la situation sociale de ses personnages dans un style à la fois lyrique et drôle. La pièce (1965), montée à Paris deux ans plus tard par Michel Fagadau, raconte le parcours de trois adolescents qui se sont rencontrés pendant la guerre. Marik (Marat), un jeune soldat, cherche à survivre dans un refuge. Lika, une fille de seize ans en danger, y trouve aussi un abri. Les conditions sont terribles mais ils goûtent à leur première expérience amoureuse. Un jour, un blessé, Léonidic, les rejoint et le triangle vacille entre l’amitié et l’amour. Très différents, ces jeunes gens partagent leurs difficultés et leurs rêves, leurs rires mais aussi les pleurs et la famine. Marik veut devenir constructeur de ponts: «Les ponts, dit-il souvent, unissent les gens». Lika, elle, rêve faire de la recherche médicale pour sauver le monde des maladies et Léonidic écrit des vers et désire être poète. Des années se sont écoulées, Marik devient un héros mais est porté disparu. Léonidic a perdu une main au combat et est amoureux de Lika. La réapparition de Marik après la fin de la guerre complique la situation: Lika et Léonidic vivent en couple depuis treize ans! Mais qui aime vraiment Lika? Alexeï Arbouzov esquisse d’une façon exceptionnelle les troubles des sentiments et le psychisme de cet étrange triangle de personnages qui vont, après une innocente adolescence, découvrir la dure réalité de l’âge adulte. Ils  ne peuvent plus rester dans la frivolité et devront prendre des décisions qui marqueront leur avenir.

Le spectacle d’Eléanne Santorinaiou, plein de sensibilité et tendresse, alterne moments dynamiques et plus statiques mais l’intérêt du public ne faiblit pas. Jeu et mise en scène sont au service d’une bonne lisibilité des motivations et des actions. Panagiotis Gavrelas (Marik) souligne la difficulté de son héros à exprimer les vrais sentiments qu’il éprouve et à gérer ses relations avec son entourage. Errikos Miliaris (Léonidic) crée un personnage, fragile en apparence mais dynamique et volontaire. Koni Zikou (Lika) incarne la femme : pomme de discorde, elle hésite entre ces hommes représentant deux visions du monde différentes. Un spectacle qui nous a plongés dans une douce mélancolie, tout en nous incitant à réfléchir à la complexité des relations humaines.

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre Fournos, 168 rue Mavromichali, Athènes.  T. : 0030 210 64 60 748.

Oulipolisson! textes oulipiens, adaptation de Jehanne Carillon et Olivier Salon

(c) Régis Nardoux

(c) Régis Nardoux

Oulipolisson! textes oulipiens de Paul Fournel, Jacques Jouet, Hervé Le Tellier, Jacques Roubaud et Olivier Salon, adaptation de Jehanne Carillon et Olivier Salon (tout public à partir de six ans)

D’abord les présentations de ces « jeunes » et bien connus auteurs de textes formidables reconvertis pour la scène : Paul Fournel,  écrivain et poète,  régent du collège de Pataphysique et président  de l’Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle)  cher à Georges Perec. Auteur de romans, nouvelles, poésies, théâtre, Hervé Le Tellier, le benjamin (soixante et un ans) est aussi l’auteur de formes très courtes. Membre de l’Oulipo depuis 92, il a aussi publié un ouvrage de référence, Esthétique de l’Oulipo et a participé à l’aventure de la série Le Poulpe avec un roman, La Disparition de Perek, adapté ensuite en B.D.

À la fois poète, romancier, nouvelliste, auteur de théâtre, essayiste et artiste (il réalise des collages), Jacques Jouet participe, comme Hervé Le Tellier, à l’émission Des Papous dans la tête sur France-Culture. Jacques Roubaud, lui aussi mathématicien de formation, puis journaliste est spécialiste des littératures à contraintes. Avec d’autres artistes et écrivains comme Henri Cueco décédé il y a deux ans, Gérard Mordillat et Jacques Jouet, il participe depuis 91 aux Papous dans la tête.
Olivier Salon, professeur de mathématiques, a soutenu une thèse sur la théorie des nombres. Membre de l’Oulipo depuis dix-huit ans, mais aussi comédien et pianiste occasionnel, il a joué  dans Pièces détachées de l’Oulipo  et dans L’Augmentation de Georges Perec… Jehanne Carillon est elle, chanteuse et comédienne  mais aussi auteure de textes pour Les  Papous dans la tête. Elle mène superbement ce remarquable ovni avec Olivier Salon; tous les deux ont une diction et une gestuelle des plus rigoureuses mais aussi, ce qui n’est pas incompatible, une grande générosité  envers les enfants.

Sur le plateau, trois chaises de cuisine des années cinquante en tubes chromés siège et dossier et stratifié rouge foncé, un rétro-projecteur, deux téléphones à cadran noir ou gris. Paule et Jean-Patrick, un drôle de couple: elle, en affreuse robe verte et lui, en chemise blanche et nœud papillon, affublé d’un pantalon à grands carreaux, s’amusent avec la langue  française, la triturent et la déforment. Calembours, détournements, allitérations, et rimes en tout genre… Sur des musiques de Mike Solomon, Maurice Ravel, Claude Debussy et Django Reinhardt. Les enfants sont ravis, comme ils le sont quand ils écoutent du Ghérasim Luca.Il y a aussi de beaux moments chantés ou dansés.

Puis vient une expérience: les acteurs demandent aux enfants: « Qui connait suffisamment Le Corbeau et le Renard pour la dire. Un petit garçon la récite bien (normal, c’est le fils de Jehanne Carillon: bien vu!). Puis la fable s’affiche sur l’écran mais sans les noms  qu’Olivier Salon demande aux enfants de remplacer. Enthousiastes, les enfants lèvent sans cesse le doigt pour faire une proposition. L’acteur choisit habilement le mot qui convient le mieux mais au passage, remercie Joséphine, Honoré, Baptiste ou Christelle: le premier prénom venu l’affaire! Les enfants jubilent. Puis une fois remplies toutes les cases manquantes directement sur le rétro-projecteur, Jehanne Carillon propose à une petite fille de lire cette nouvelle version de la célèbre fable et à la toute fin, demande à une spectatrice d’apporter la boîte en carton qui est sous son siège et, moment plein de magie, elle en offre un exemplaire à chaque enfant ou adulte…
Un petit spectacle (une heure dix) sans aucun temps mort et d’une rare qualité poétique; s’il passe près de chez vous, n’hésitez pas.

Philippe du Vignal

Spectacle vu à La Graineterie, Houilles (Yvelines)
 le 17 février.
Les 16 et 17 mars, Culture commune-Loos-en-Gohelle, Scène nationale du Bassin minier du Pas-de-Calais. Et 
du 19 au 25 mars, tournée en Hongrie.

Du 16 au 27 mai, Côté Cour,  Scène conventionnée Art, enfance et jeunesse, Espace Menestrier à Valdahon ( Doubs); le  17 mai à Maîche (Doubs); le 21 mai L’Oppidum-Champagnole (Isère) ; le 22 mai, à Vesoul (Haute-Saône); le 23 mai, M.J.C. de Palente, Besançon; le 24 mai, Espace des Arcades, Pierrefontaine-les-Varans  et le 27 mai, à Voujeaucourt (Doubs).

La Fin de l’homme rouge, d’après Svetlana Alexievitch, mise en scène d’Emmanuel Meirieu

BDMeirieu-shutterstock_392213806-500x350La Fin de l’homme rouge, d’après le livre de Svetlana Alexievitch, mise en scène d’Emmanuel Meirieu

 Emmanuel Meirieu avait fait merveille en adaptant Mon traître de Sorj Chalandon  (voir Le Théâtre du Blog). Ici, on le trouve un peu moins inspiré malgré des comédiens exceptionnels qu’il a bien dirigés et un texte poignant. Pendant quarante ans, armée d’un magnétophone et d’un stylo, la journaliste, prix Nobel de littérature 2015, a parcouru les républiques soviétiques à l’écoute des populations. Après La Supplication et Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse, et suite au démantèlement de l’U.R.S.S., elle publie La Fin de l’homme rouge ou Le Temps du désenchantement. Un épais recueil, fruit de rencontres avec des hommes et des femmes qui racontent la petite histoire de cette grande utopie puis de son naufrage. Sa méthode : «Je pose des questions non sur le socialisme mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse… Sur des milliers de détails d’une vie qui a disparu. C’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier. » (…) «L’histoire ne s’intéresse qu’aux faits, pas aux émotions. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire, et non d’une historienne.»

C’est ce regard et ces paroles émouvantes que les comédiens viennent partager avec le public pendant deux heures. Emmanuel Meirieu a choisi sept récits de vie: «A chacun de mes spectacles, des êtres viennent se raconter, seuls en scène, dans une adresse au public assumée. » Dans un décor déglingué, post-cataclysme, des personnages témoignent, à tour de rôle. Anouk Grinberg interprète, avec subtilité et sans pathos, une femme qui ne se remet pas du suicide d’Igor, son fils de quatorze ans. Que s’est-il passé ? Il ne comprenait plus son pays ; ce n’est pas ce qu’il avait appris à l’école…

 Anna, non plus (Evelyne Didi). Née dans un goulag et élevée dans un orphelinat, elle n’a vu sa mère que de loin et se souvient des mauvais traitements infligés au pensionnat. Mais elle vénère encore le drapeau rouge, sa boussole et son étendard, quoiqu’il arrive. Son fils, lui, a pris du galon comme aviateur militaire. Maintenant, il fait des affaires et est fortuné, comme ses camarades mais constate qu’il y a des pauvres et des riches…  On entend aussi Valentina, (Maud Wyler) qui raconte l’horrible agonie de son mari, pompier à Tchernobyl. Un vieux militant (André Wilms) clôt le spectacle, avec une grande humanité et on est au bord des larmes à l’entendre évoquer le Parti Communiste qu’il a intégré tout gamin. Il garde dans son cœur cet idéal, malgré les vexations qu’il a subies et les erreurs du Régime. Morte, l’utopie ? Il la défend encore, dur comme fer…

 A travers ces mots, se dessine le portrait d’un pays qui s’écroule et qui n’a pas encore trouvé ses nouveaux repères. Il fallait des comédiens de grand talent pour gommer cette impression de “défilé“, de passage en revue. On a encore en mémoire le  travail choral et stylisé de Stéphanie Loïk dont la mise en scène, à partir de ce même livre, démultipliait les voix (Voir Le Théâtre du Blog). Cette version, très différente, repose sur la performance remarquable de chaque acteur. Un travail sonore accompagne avec subtilité tous les registres de l’émotion. Mais était-il bien nécessaire d’illustrer les paroles avec des projections vidéo redondantes,  avec sur le plateau, un amas de décombres ?

Mais on ne regrette pas d’avoir entendu ces «hommes et femmes rouges », de la couleur douloureuse de leur drapeau: «Notre superbe drapeau rouge/ Rouge du sang de l’ouvrier (bis)». Et d’avoir partagé leur souffrance et leur nostalgie. Il faut aussi lire Svetlana Alexievitch qui nous parle de l’Union Soviétique telle qu’elle a été vécue par des millions de gens, loin de la vitrine frelatée et prétentieuse que Dau nous en proposait dernièrement (voir Le Théâtre du Blog).

 Mireille Davidovici

 Spectacle créé du 8 au 17 février, aux Gémeaux, 49 avenue Georges Clémenceau, Sceaux (Hauts-de-Seine). T. :01 46 61 36 67.

Le 26 février, L’Olivier, Scène conventionnée, Istres (Bouches-du-Rhône).
Le 8 mars Le Rayon vert, scène conventionnée, Saint Valéry-en-Caux (Somme) ; le 15 mars, L’Arc-Scène nationale, Le Creusot  (Saône-et-Loire ); le 19 mars Espace Diamant, Ajaccio (Corse).
Du 12 septembre au 2 octobre, Théâtre des Bouffes du Nord, Paris Xème, avec deux spectacles d’Emmanuel Meirieu. A 19h, Les Naufragés et à  21h, La Fin de l’homme rouge.

 Le livre est publié chez Actes-Sud, dans la traduction de Sophie Benech.

Dans la peau de Cyrano de et par Nicolas Devort, direction d’acteurs de Clotilde Daniault

 

Dans la peau de Cyrano de et par Nicolas Devort, direction d’acteurs de Clotilde Daniault

photos-cyrano1-300x199Il ne s’agit pas, malgré le titre, d’une nième version de Cyrano de Bergerac. L’oeuvre d’Edmond Rostand  sert ici de prétexte à ce solo et en sous-tend l’argument: «Le point de départ, explique Nicolas Devort, est mon envie de parler du personnage et des valeurs qu’il véhicule: abnégation, courage, élégance, courtoisie, verve, panache… » Tout le contraire du héros principal, Colin, un adolescent mal dans sa peau qui, grâce au théâtre et au rôle de Cyrano qu’il doit interpréter, va sortir de sa coquille.

 Colin a du mal à s’intégrer dans son nouveau collège: les autres lui font peur et il se sent différent des machos et fiers à bras. Nicolas Devort endosse tous les personnages : Colin, le professeur mais aussi une panoplie d’élèves, le hâbleur, le rigolard, le snobinard, la minette (dont  l’adolescent est secrètement amoureux), etc. Il passe avec talent de l’un à l’autre en changeant radicalement de posture et entraîne le spectateur dans un jeu véloce en créant une sorte de complicité.

On s’attache à cette histoire où le théâtre apparaît comme un moyen de résilience : «Le fait de placer mon propos dans le monde de l’adolescence me permet d’aborder de façon quelque peu exacerbée les thèmes fondamentaux qui nous construisent : la confiance en soi, le regard d’autrui… Le fait d’entrer dans la peau de Cyrano, dit Nicolas Devort, permet à Colin de s’accepter et se libérer de lui même. »

Bien écrit et interprété avec talent, ce solo a de quoi séduire un public de tout âge : il se joue depuis cinq ans à Paris et en tournée. Une version anglaise présentée tous les mardis permet d’envisager des représentations à l’étranger. Comédien, musicien, auteur-metteur en scène, Nicolas Devort signe ici le cinquième spectacle de sa compagnie Qui Va Piano. Le plateau nu et le texte plutôt minimaliste laissent toute sa place au corps de l’acteur, dirigé par Clotilde Daniault. Une belle performance.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 27 mars, Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, Paris VI ème, T. : 01 45 34 57 34.

Le 12 mars, Bailly-Romainvilliers (Seine-et-Marne); le 15 mars, Saint-Marcel-lès-Valence (Drôme); le 21 mars,  Mayenne (Mayenne) et  le 28 mars, Nantes (41).
 Le 2 avril au Pecq (Yvelines); le 4 avril, Saint-Didier-sur-Chalaronne (Ain); le 5 avril, Francheville (Rhône); le 6 avril, Faverges (Haute-Savoie)) ; du 10 au 12 avril, Fribourg (Suisse) ; le 14 avril à la Communauté de Communes des Deux Rives (Seine-et-Marne); le 20 avril à Mazan (Vaucluse); le 25 avril, Foussais-Payré (Vendée) et le 26 avril, Landevieille (Vendée).
Les 2 et 3 mai, Dubaï (Emirats Arabes Unis); le 17 mai, Craon (Mayenne); le 24 mai, Gien (Loiret).
Le 7 juin,Châtenois (Vosges) ;  le 13 juin,Bruz (Ille-et-Vilaine) ; le 14 juin, Louveciennes (Yvelines).
Le 13 octobre, Willems (Nord) ; le 15 octobre, Haubourdin (Nord) ; le 16 octobre, Comines (Nord).
Le  19 novembre, Franconville (Val-d’Oise).

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Pour en revenir à DAU ou      D.C.A.O. (Derniers Commentaires Avant l’Oubli?)

 
Nous avons pu réussir à enfin voir vendredi dernier après avoir tant bien que mal rempli sur Internet, la fiche d’inscription réservée aux journalistes et à vrai dire assez dissuasive. A 8 h 30 du matin, muni d’un passe obtenu sans aucune difficulté par des jeunes gens aimables et souriants au kiosque édifié pour la circonstance place du Châtelet, nous avons pénétré d’abord au Théâtre de la Ville actuellement en travaux (photo ci-dessus). Très bien accueillis et dirigés vers des cabines au sous-sol où on diffusait les séquences des films projetés dans d’autres salles mais non retenues au montage.

Une jeune femme nous observait discrète mais très présente, et plus loin, un gardien impassible assis les mains sur les genoux rappelant étrangement celui de La Classe morte de Tadeusz Kantor et un couple était absorbé par la contemplation d’un tableau… Des mannequins hyper-réalistes en résine comparables aux sculptures de Duane Hanson!  Puis nous nous avons pu voir la plus grande partie d’un film remarquablement bien joué avec de belles images, tourné dans un appartement. Mais dont la personne à l’entrée de la salle n’a pu nous donner le titre. Il retraçait avec de vrais acteurs, les retrouvailles entre une jeune femme grecque et un ingénieur russe. Aux dialogues doublés… par une seule et douce voix féminine comme cela se faisait souvent en U.R.S.S. mais sans que cela nuise bizarrement à leur qualité et parfois très proches de ceux de François Truffaut.

©PHILIPPE LOPEZ/AFP

©PHILIPPE LOPEZ/AFP

Dans la grande salle du Théâtre de la Ville vidée de tous ses sièges: impressionnant! un autre film mais qui se finissait. Dommage! Puis nous sommes monté dans les anciennes loges d’artistes tout en haut du théâtre où étaient reconstitués les petits appartements communautaires de l’ère soviétique avec des personnes vivantes. Et nous serons moins sévères que Jacques Livchine (voir Le Théâtre du Blog). Sans doute, cela a-t-il déjà été fait depuis longtemps en France mais cette immersion quasi-ethnologique remarquablement réalisée, séduisait nombre de jeunes gens ravis de cette ballade dans un monde dont ils n’avaient qu’une très vague connaissance…Vêtements tristes et de médiocre qualité comme les meubles et rideaux d’époque, cuisine communautaire avec plusieurs petits éviers en fer émaillé, couloirs encombrés de séries de bottillons en mauvais cuir, cuvette par terre remplis de linge trempant dans une eau sale… Une visite que l’on n’oublie pas…

Au théâtre du Châtelet, on entre quasiment comme dans un moulin et sans aucun véritable contrôle, et même avec son téléphone portable. Après avoir monté et descendu nombre d’escaliers en sous-sol, nous arrivons à un accueil où une jeune femme explique gentiment aux visiteurs le mode d’emploi. Là aussi, des cabines individuelles mais celles où on  pouvait être écouté,  étaient déjà occupées. Et le petit film porno entrevu quelques minutes valait en qualité ceux de l’Occident, c’est à dire.. pas grand chose. Il y a avait aussi  un bar-boutique porno avec des vidéos  en boucle sur grand écran: aucun intérêt sinon dans une scénographie très réaliste et théâtrale: éclairage feutré vulgaire, poupées gonflables accrochées aux murs, vitrines protégées par des grillages avec sur les rayons: lingerie, films, godemichets variés, etc. La nuit commençait déjà à tomber et il y avait une longue file d’attente autour de la place du Châtelet (surtout de jeunes gens  sans doute curieux de voir autre chose qu’un spectacle de théâtre). Bref, l’immersion et le participatif sont dans l’air depuis saisons…

Sans doute le matraquage médiatique -surtout dans le métro parisien- était-il assez insupportable, sans doute aussi le coût monumental de l’opération n’a rien de sympathique ( surtout quand cela se passe dans deux établissements subventionnés par la Mairie de Paris, avec un prix  d’entrée  dissuasif, sauf pour les moins de vingt-six ans: 20 €) . Sans doute y-avait-il eu au départ de cette énorme opération mal rodée, une information réelle très approximative. Et, ici,  une connaissance, même limitée de la langue russe, n’était pas un luxe… Mais à écouter à la sortie les jeunes visiteurs qui, eux, n’avaient aucun préjugé, c’était une opération sinon vraiment réussie mais du moins très intéressante. A condition bien sûr, de bien vouloir entrer dans le jeu et de n’avoir pas de regard clinique ou méprisant.

Pour notre part, nous n’avons pas regretté cette visite, même si, du fait d’un temps compté et d’un  programme  mal affiché, nous avons finalement vu peu de choses et c’était donc frustrant.

Philippe du Vignal 

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©Phenomen

©Phenomen

Gérard Conio, correspondant du Théâtre du Blog et grand spécialiste de la littérature et de l’art contemporains en Russie où il vécut quelque vingt ans, y a, lui, passé beaucoup de temps dans DAU, et a été souvent séduit. Il dit pourquoi -et très franchement- ci-dessous… C’est un article sans doute polémique  et un point de vue socio-politique avec lequel  on n’est pas obligé d’être d’accord…
Ph. du V.

On ne s’étonne pas de l’accueil assez réservé fait à DAU, une manifestation artistique du réalisateur russe Ilya Khrzhanovsky, par une presse qui reflète rarement une autre opinion que celle de ses commanditaires. Les régimes se suivent et se ressemblent ! Et il y aurait un parallèle à établir entre la servilité et les stéréotypes des médias français en général,  et ceux des rédacteurs du quotidien russe La Pravda envers la ligne générale. Ce dénigrement,  pas unanime heureusement, nous rappelle que toute initiative portant l’estampille russe suscite une sorte de réflexe de Pavlov bien ancré en France…Et on peut supposer que certains auteurs d’articles récemment parus dans la presse papier quotidienne n’ont jamais entendu parler de Landau, grand scientifique et prix Nobel 1962, des charachkas, ces laboratoires secrets où un millier de scientifiques, d’ingénieurs et  techniciens travaillaient,  dont l’ingénieur aéronautique Andreï Tupolev… ou le futur écrivain Alexandre Soljenitsyne.

Et ils ignorent sans doute qu’il y avait une vie et une civilisation soviétiques qu’on ne peut assimiler exclusivement au Goulag.  Ils sont donc peu capables d’avoir un avis pertinent sur la reconstitution des appartements communautaires, les performances, conférences et installations et concerts, comme sur les quatorze films présentés en boucle au Châtelet, au Théâtre de la Ville et au Centre Georges Pompidou. D’où le plus souvent des jugements expéditifs fondés sur des critères futiles, sans jamais que soit posée la question du sens. Il aurait au moins fallu qu’ils s’interrogent sur les vraies questions posées par cette reconstitution de l »homo sovieticus » à travers le personnage de Landau, prototype d’une classe d’intellectuels de haute volée et dont le destin exprime la terrible ambiguïté d’une expérience totalitaire.  

 Pour  qui a connu ce régime autrement que par les slogans, il est consternant de voir que la police de la pensée est encore aujourd’hui plus puissante que le devoir élémentaire pour un journaliste d’éclairer le public. Les films de DAU montrent, entre autres, une société sous surveillance. Et logique: les chiens de garde de notre propre société de surveillance, celle que dénoncent les gilets jaunes, ne les trouvent pas à leur goût. Mais on ne saurait limiter aux médias le rejet de cette expérience qui est avant tout une expérimentation, une mise à l’épreuve de chaque spectateur face à lui-même et où on teste sa faculté de jugement. Les grands journaux français (je ne parle évidemment ici que d’eux) sont parfois d’une grande médiocrité dès qu’il s’agit de mettre au ban de la société, tout ce qui échappe à la norme. Comme dans leur traitement des Gilets Jaunes dont l’importance est sans commune mesure avec celle de DAU. Mais ces manifestations de rue offrent  certaines analogies avec ce happening issu d’une autre sphère qui est en effet, selon nous, une forme d’art qui joue du second degré, de la parodie, de l’artifice, de l’ambiguïté, du paradoxe, voire de la contradiction et qui ose franchir les frontières du sens commun pour dévoiler les mystères de l’Etre…

©HILIPPE LOPEZ / AFP

©HILIPPE LOPEZ / AFP

Mais nous avons retrouvé pendant ces trois semaines de compagnonnage avec DAU, la même ligne de démarcation que pendant les vingt années passées là-bas sous le régime soviétique. Vladimir Nabokov dénonçait dans le bolchevisme, non pas la volonté révolutionnaire mais bien l’esprit petit-bourgeois qui dort en chaque citoyen socialement dressé. Et un éternel monsieur Prudhomme s’est encore manifesté à propos des récents événements qui ont défrayé la chronique artistique: DAU et socio-politique avec les Gilets Jaunes. Pas d’amalgame à des fins polémiques: nous nous n’irons plus loin dans ce rapprochement pourtant dicté par l’actualité. Et comparaison n’est pas raison. Mais DAU nous aura sortis pendant un entracte trop court, des pesanteurs de la vie ordinaire. Les bien-pensants et les mauvais esprits ont cru déceler, mais à tort, une soumission sectaire dans la prévenance des jeunes garçons et filles chargés d’aiguiller les visiteurs fascinés par cette reconstitution d’un monde qui, sinon, serait peut-être à jamais englouti dans l’oubli collectif, si le réalisateur russe Ilya Khrzhanovsky n’avait eu l’audace de le faire renaître d’un passé, non seulement aboli mais diabolisé.

Mais il fallait accepter de s’immerger dans un chaos organisé. Et Grisha Bruskvin, artiste et peintre russe né en 1945, partageait cette opinion dans la conférence à deux voix  que nous avons faite sur L’Avenir de l’art contre les masses et lui, sur son « installation plastique Le Pouvoir et la foule. Grisha Bruskvin reconnaissait, plus que son épouse, être sensible à DAU et dans son livre sur L’Imparfait du temps passé, il a apporté un même regard, teinté d’humour sur des réalités dont il a été victime comme beaucoup d’autres. Mais il n’a pas renié une enfance et une jeunesse marquées par une utopie qui avait, au moins, le mérite de vouloir changer la vie des masses, en les tirant d’un asservissement séculaire. ce que l’on oublie trop souvent.

 Gérard Conio

Kyoto Forever 2, texte et mise en scène de Frédéric Ferrer

Kyoto Forever 2 , texte et mise en scène de Frédéric Ferrer

 avant-la-cop21-kyoto-forever-2-rechauffe-le-coeur,M277602La compagnie Vertical Détour a eu l’excellente idée de reprendre ce spectacle qui reste d’une actualité brûlante: la température de notre planète croît encore et toujours, depuis le Sommet de Kyoto -le premier du genre- sur le climat. Frédéric Ferrer nous convoque à une réunion dans trois ans  pour préparer la COP 28 à Shanghaï  (en anglais: Conference Of Parties). Cette réunion a lieu sur l’île Maurice qui sera bientôt submergée par la mer, si rien n’est fait ! 

 Les délégués des pays représentés (Chine, Union Européenne, Congo, Brésil, Etats-Unis, Russie, Iran) ont cinq jours, sous la houlette d’un sympathique président de séance, pour trouver un accord et sauver le monde. Malgré la cacophonie des langues et les dysfonctionnements de la traduction simultanée, ils ont au moins  décidé de s’exprimer dans une langue commune : le français. Mais cela suffira-t-il ?

 Bien entendu, les points de vue divergent. L’Iran, représentant l’O.P.E.P.  (Organisation des pays exportateurs de pétrole) veut continuer à puiser et à vendre son or noir. Le Congo réclame, lui, son droit à la croissance énergétique, l’Afrique n’étant pas responsable du réchauffement climatique entamé par l’Occident à l’orée du XX ème siècle. Le Brésil préservera ses forêts d’Amazonie, poumons de la planète, à condition qu’on le paye en contrepartie. Les représentantes de la Chine et des Etats-Unis s’engueulent.  Et celle de l’Union Européenne refuse tout compromis…

On perd beaucoup de temps en compliments et remerciements, et encore plus à éplucher les 148 pages du texte. On pinaille sur des virgules et des adverbes, et, plus grave, sur les pourcentages d’émission de C02. Plus on s’agite moins, on arrive à un accord… Heureusement, il y a des suspensions de séance : des petites récréations, ce qui n’empêche pas ce petit monde de se chamailler à propos de l’extinction du dodo,  un petit oiseau de l’île Maurice. Frédéric Ferrer, tel un monsieur Loyal, en profite pour mettre son grain de sel.

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 Comme pour ses autres spectacles, l’auteur-metteur en scène s’est beaucoup documenté. Il s’est inspiré des conférences tenues après l’échec retentissant de celle de Copenhague en 2009.  Kyoto Forever 2 date de 2015 : à l’époque, la COP 21 venait de se tenir à Paris et les résultats s’avéraient décevants. En effet, malgré le grand nombre de pays signataires, ces accords n’étaient pas contraignants. Depuis, Frédéric Ferrer a du mettre le spectacle à jour.. car les Etats-Unis de Donald Trump se sont retirés et le Brésil s’apprête à les suivre…

Pour autant, cette conférence, malgré les atermoiements et querelles enfantines, n’a rien d’ennuyeux : on assiste ici à une vraie comédie. Fréderic Ferrer joue sur les personnalités et les accents des huit comédiens venus de plusieurs continents et orchestre un ballet incessant et tendu où il se moque de la langue de bois et des postures politiques. L’humour : un outil  avec lequel on peut, sans donner de leçons, lancer l’alarme… La situation est grave et le théâtre, à défaut de changer les choses, peut toujours alerter le monde. Et quel plaisir de partager cette heure quarante d’intelligence pétillante ! Si d’autres pièces de la compagnie Vertical Détour passent près de chez vous, faites le détour. 

Mireille Davidovici

Jusqu’au 23 février, Le Monfort-Théâtre, Parc Georges Brassens, 106 rue Brancion, Paris XV ème. T. : 01 56 08 33 88.

Le 26 avril,  Le Manège, Maubeuge (Nord).

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