Martien Martienne de Ray Bradbury, mise en scène de Laurent Fréchuret, composition musicale de Moritz Eggert

Martien Martienne de Ray Bradbury, mise en scène de Laurent Fréchuret, composition musicale de Moritz Eggert

Chroniques martiennes  est un recueil de nouvelles de science-fiction  du célèbre auteur américain (1920-2012)  qui a été publié en France  il y a soixante cinq ans.  On est sur la planète Mars en 2030. « Il y avait tout juste vingt ans que Monsieur et Madame K vivaient au bord de la mer Morte, dans la même maison qui avait vu vivre leurs ancêtres… Mais ils n’étaient plus heureux». Ylla, une Martienne, un peu Madame Bovary, s’ennuie avec son Martien de mari. Au fil de ses rêves, elle entre en contact télépathique avec le premier astronaute qui s’approche de la planète Mars et se met à fredonner des chansons inconnues.  Monsieur K est alors jaloux de sa femme qui rêve d’aller ailleurs pour vivre une autre vie et qui reste debout devant sa maison en attente d’autre chose. Soit deux mondes qui n’arrivent pas à se rencontrer…

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La musique des vibraphones, marimbas, xylophones du Groupe des Percussions Clavier de Lyon, sous la coordination de Gilles Dumoulin, orchestrent cet impossible rêve de cette Martienne,  avec un espace vidéo interactif, de fascinantes projections de lumières qui créent un monde singulier où évoluent les cinq musiciens.  Et l’auteur a su rendre ces  Martiens proches de nous: «Cette nuit, j’ai rêvé d’un univers très grand, un géant à la peau blanche qui descendra du ciel! » Avec la peur de la colonisation par un envahisseur, la fermeture est dangereuse. «Si on allait voir un spectacle, ça te changerait les idées ? J’essaye de me rappeler, je suis triste sans savoir pourquoi… ».

Les nouvelles de Ray Bradbury avaient captivé notre jeunesse et l’histoire de ce voyage étrange grâce à une efficace mise en scène arrive encore  à  nous séduire. A la fin du spectacle, un débat s’engage entre les acteurs et un public de jeunes enfants…

Edith Rappoport

Spectacle vu au Théâtre de Châtillon (Hauts-de-Seine), le 17 décembre.


Archive de l'auteur

L’Absolu conçu et interprété par Boris Gibé

L’Absolu conçu et interprété par Boris Gibé

©Jérôme Vila

©Jérôme Vila

Créé à Auch l’an passé, le spectacle sera repris en janvier: «Comme dans un théâtre anatomique, j’avais envie que ce spectacle soit vu du dessus, en circulaire, pour que le public se retrouve dans une réalité supérieure au sort de l’homme mis en scène. » Boris Gibé (voir Le Théâtre du Blog) entraîne le public dans l’espace vertigineux d’un silo cylindrique en tôle (neuf mètres de diamètre et douze mètres de hauteur) comportant un escalier à double révolution qui s’enroule autour de la piste. Les spectateurs sont assis sur une seule rangée de tabourets collés aux parois, en surplomb.

Tout là-haut, un corps s’agite dans la transparence aqueuse du plafond avant de chuter brutalement pour disparaître au fond du puits. Par terre, l’acrobate s’arrache au sol tourbeux dans un jeu de miroirs aux lumières oniriques. Au sommet d’un agrès aérien, il est parfois menacé par des matériaux tombant des hauteurs. Allusion à la condition de l’homme aux prises avec des éléments hostiles: air, eau, feu… Tel Sisyphe, dans une lutte absurde et toujours recommencée.

Jouant sur le haut et le bas, avec des illusions d’optique et un travail poétique sur les matières, Boris Gibé nous ouvre ici un univers inquiétant, halluciné et hallucinant. On se passerait volontiers du texte qui accompagne ce beau spectacle, tant les images et les impressions sont fascinantes et parlantes. La compagnie Les Choses de rien, implantée à Paris depuis sa naissance en 2004 poursuit une recherche autour de la perception du monde, dans cette pièce d’une heure dix avec une belle dimension philosophique.

 Mireille Davidovici

Du 7 janvier au 5 février, Espace-Cirque d’Antony, rue Georges Suant, Antony (Hauts-de-Seine). T. : 01 41 87 20 84.

Festival de magie à Semur-en-Auxois

Festival de magie à Semur-en-Auxois:

Pickpocket d’ Hector Mancha

FCC21026-5EE3-43CD-B42C-07996A610956Cela se passe dans l’ancien Tribunal de Semur-en-Auxois (Côte-d’Or)… C’est l’heure de la plaidoirie et du jugement pour Hector Mancha, un ancien repris de justice espagnol. Enfant, il volait des sacs sur les plages des îles Canaries d’où il est originaire. Féru de jeux vidéo, il les subtilisait dans les magasins et les entassait jusqu’au jour où son père lui demanda comment il les avait eus. Sa cleptomanie compulsive s’arrêta net et il décida alors d’utiliser sa maîtrise pour divertir les gens. Les jurés, plutôt dubitatifs, demandent à voir les techniques mises en œuvre par ce personnage facétieux, une pointure de la magie mondiale, champion du monde F.I.S.M. 2015 avec un numéro virtuose de manipulation.

Le pickpockettisme est pratiqué par certains magiciens  qui en font leur spécialité avec la complicité du public: cela devient alors une démonstration spectaculaire de dextérité et de bagout. Il faut en effet absolument contrôler sa future victime par son assurance et par un flot de paroles… Un Allemand Compars Herrmann (1816-1887) et son frère Alexander (1844-1896) en sont les précurseurs, avec une séquence de vol à la tire, au début du XX ème siècle. L’un des premiers du genre, un magicien anglais d’origine française Fred Brezin, à Londres en 1906, se présente comme The Original and  first pickpocket. Suivi par l’Allemand Walter Sealtiel (1890-1948).

En 1929, un Hongrois Adolph Herczog (1896-1977), alias Dr. Giovanni, fit sensation en Angleterre en volant une épingle de cravate au Prince de Galles. Une vedette auprès du public populaire des boîtes de nuit aux États-Unis et dans le monde entier. Dans les années 1930, les pickpockets investissent les music-halls et Nissim, un prestidigitateur bulgare, défraya la chronique: il avait été pris en flagrant délit de vol dans le métro…

L’âge d’or a lieu après la seconde guerre mondiale. Avec le célèbre Serbe polyglotte Borislav Milojkowic (1921-1998), surnommé Borra, roi des pickpockets ou le voleur de Bagdad. Père du numéro de cette discipline et créateur d’un style archétypal, il  se vantait d’avoir dévalisé Scotland Yard, Interpol et le F.B.I . Il fut vite une star des cirques en Europe, avec un numéro commençant par une chasse aux cigarettes agrémentée de ronds de fumée, suivie par un «déballage» d’objets que, déguisé en placeur, il avait volés au public qui entrait dans la salle. Pour un grand final, il faisait venir plusieurs personnes sur scène et de façon virtuose, les volait aussitôt…

20BE4C42-2800-4CB2-B682-BF4DC92B4282En 1949, le Danois Tommy Iversen (1921-1984), alias Gentleman Jack et sa femme Maj-lis, «l’aristocrate des pickpockets » présentaient sur les cinq continents dans de nombreux grands cirques et spectacles de variété, un élégant numéro dans un style british très élégant. Dans les années cinquante, des Européens se font aussi connaître:  Borra Junior, Alf Melander, Boris Borsuks, Mark Raffles… Au même moment aux États-Unis, Victor Perry, pratique le mentalisme, l’escapologie, l’hypnotisme. Et considéré comme le meilleur pickpocket au monde. Mais grâce à un autre Américain, Fred Revello, alias Ricki Dunn (1929-1999), la discipline se démocratise. Auteur d’un livre-référence sur le sujet, il a mené une longue carrière aux États-Unis, sous le nom de Mr. Pickpocket ou Le Premier pickpocket de l’Amérique.

Dans les années soixante, apparaissent le Suédois Bob Arno et le François Dominique Risbourg qui commence à quinze ans! Il devint aussi magicien et ventriloque. Et à vingt ans, il travaille au Lido à Paris et, en vedette, à Las Vegas… D’autres se font connaître: le Letton Boris Borsuks, le Tunisien Kassagi (conseiller technique pour Pickpocket de Robert Bresson), Fred Clifton et les Français Joe Waldys, Gérard Mercier et Dody Willtohn, le Suisse Pierre Jacques, etc. Et plusieurs magiciens célèbres ont  inclus une séquence de pickpocket dans leur numéro.

Pour introduire l’art de détrousser les autres de façon honnête, Hector Mancha propose une routine-prétexte fondée sur un seul et grand principe: détourner l’attention. Muni d’une boîte de chips, il réalise une hilarante adaptation du numéro dit des boulettes de Slydini. Il fait asseoir une spectatrice sur une chaise et lui demande d’ouvrir la boîte. Et il se propose de faire disparaître une chips dans sa main en réalisant un «faux dépôt» et en écrasant au-dessus de sa main la chips empalmée pour produire des «miettes magiques» qui font disparaître la première des chips! Après ces gags, Hector Mancha réalise ensuite de vraies passes magiques pour éliminer une demi-douzaine de chips une à une. En utilisant le fameux «geste au lancé de boulettes » et différentes techniques empruntées à la manipulation de pièces, comme la révélation sur l’épaule ou l’apparition dans la main du spectateur.Des classiques que l’on retrouve dans le Traité de la prestidigitation des pièces de Jean-Baptiste  Bobo. A la fin, la spectatrice, aidée par le magicien, va faire disparaître le reste des chips restantes dans la boîte… en la  secouant frénétiquement. Résultat : une flopée en tombe par terre. Après cette séquence comique, il rendra à la spectatrice.. la montre qu’il lui avait subtilisée!

Puis Hector Mancha demande à un jeune homme de venir sur scène qui, méfiant, sait qu’il va aussi essayer de lui subtiliser sa montre. Mais c’est bien le but, montrer que, même si la victime est avertie, cela ne l’empêche pas de la voler! Hector Mancha va alors proposer au volontaire de faire disparaître une pièce et de focaliser toute son attention sur cette pièce. Il réalise une disparition classique en main et la pièce réapparaît dans le pli de son pantalon, puis dans son poing.  Et plus fort, il dit qu’il va la faire disparaître dans la main du jeune homme. Opération répétée plusieurs fois mais en vain.  Pas grave…  Entre temps, le magicien lui a bien volé sa montre!

Il démontre ici avec brio que, même sur le qui-vive, le cerveau peut être trompé car incapable de se concentrer sur plusieurs actions en même temps. L’illusionniste a bien conditionné sa victime, en lui touchant plusieurs fois le poignet pour l’habituer à la normalité de la chose… Et ensuite il s’offre même le luxe de lui voler son portable plusieurs fois de suite. Ensuite Hector Mancha détaille quelques techniques employées par les pickpockets comme le jeu de foot, la tache sur l’épaule, la bousculade dans un escalator ou un wagon de métro, la carte géographique et le journal utilisés comme couverture et écran, la veste sur le dos de la chaise… Mais il n’expliquera ni la pince ni la fourche,  des gestes basiques mais essentiels pour voler des objets…

Il invite ensuite trois personnes, tire un billet de 50 € d’une petite bourse et le fait signer. Placé dans un foulard à clochettes à l’avant du pantalon d’une des trois personnes. Le porte-monnaie est montré vide et confié à quelqu’un d’autre. La personne avec le foulard dans le pantalon et donc gardien du billet signé, est ensuite victime du pickpocket qui lui vole portefeuille, téléphone portable, clés, lunettes, ceinture… avec la complicité des deux autres spectateurs… Pour terminer cette «routine», la victime est invitée à secouer son foulard et les grelots, puis le magicien extrait d’un seul coup le tissu pour montrer la disparition du billet… qui se trouve dans le porte-monnaie.

Mais un véritable pickpocket n’opère jamais seul dans la vie et, circonstance aggravante pour lui, il y a, dans ce cas, association de malfaiteurs! Avec des techniques très différentes de celles utilisées par les magiciens, ils font souvent appel à des accessoires sophistiqués. En investissant les endroits où il y a foule : métro, bus, champs de courses, grands magasins, etc. et où ont lieu bousculades et attouchements involontaires… Un terrain de jeu idéal pour passer inaperçu. Les victimes sont si préoccupées par tout ce qu’elles voient et entendent, que leur esprit «efface la sensation de la main qui les vole». Le cerveau ne peut avoir qu’un seul centre d’intérêt à la fois et enregistre donc la sensation la plus forte.

Le voleur, lui, travaille rarement seul mais entouré de deux « barons ».. Une bande très organisée de complices qui opère en trois étapes dont chacun est le garant. Le premier détourne l’attention de la future victime, le deuxième la dépouille de ses biens et le troisième emporte le butin hors d’atteinte, très loin… Le « chef de brigade » est celui qui vole la victime mais le terme peut aussi désigner le barreur (celui qui la repère), le bloqueur (celui qui la ralentit) ou le caleur (celui qui la conditionne aux attouchements). Les objets plus volés: portefeuilles et porte-monnaie, montres, portables, trousseaux de clés, etc. Certains attendent que leur proie soit saoule ou utilisent une bombe de narcotique, ou encore du savon liquide pour voler une bague. Le magicien, lui, prend des objets sans grande valeur: cravates, nœuds-papillon, ceintures, bretelles, briquets, paquets de cigarettes, agendas, stylos, voire même  une chemise ! Mais quasiment impossible de subtiliser des bijoux sans que la victime ne s’en aperçoive, sauf certains colliers et bracelets.

Pour finir sur une touche plus poétique, Hector Mancha fait de l’ombromanie avec un télescope astronomique miniature projetant un halo de lumière sur le mur. Il enchaîne ainsi une vingtaine de figures du répertoire comme le chien, le lapin, le cygne, l’oiseau, l’éléphant. Mais aussi des célébrités comme Louis Armstrong chantant La Vie en rose  d’Edith Piaf.

Cette conférence-spectacle est une belle idée de l’équipe de ce festival de magie orchestré par Gérard Souchet à l’intention du public profane mais aussi d’un autre plus averti… Un  bon moment d’amusement et d’enseignement sur  une discipline peu traitée et réservée à un cercle encore plus fermé que celui des illusionnistes… Et considérée comme un art annexe se transmettant surtout oralement ou  que l’on apprend sur le tas… souvent à la limite de la légalité ou à l’aide des rares manuels sur le sujet.

Sébastien Bazou

Spectacle vu le 24 novembre à Semur-en-Auxois (Côte-d’Or).

 

 

 

On n’est pas là pour sucer des glaces mise en piste du Galapiat Cirque

On n’est pas là pour sucer des glaces, mise en piste du Galapiat Cirque

© Sébastien Armengol-5190 - copieC’est le « spectacle de fin d’études » de la trente et unième promotion de cette institution reconnue dans le monde entier avec onze garçons et cinq filles, neuf disciplines de cirque, neuf nationalités. Mis en piste par d’anciens élèves  qui ont fondé le collectif du Galapiat Théâtre, il y a treize ans.«  Ce qui est intéressant, c’est le désir des élèves de se mettre en danger, de sortir de leur zone de confort. C’est beau, c’est ça pour nous le cirque.» (…) «Après quinze jours de résidence, on leur a dit: Jusque là, tout va bien, mais c’est le dernier spectacle que vous allez faire ensemble… Soudain, ils en ont pris conscience et n’ont pas envie de rater cela. Notre désir est qu’ils donnent envie d’être rencontrés. Nous ne sommes pas inquiets, ils sont bons, c’est leur métier, ce sont des chats. »

Sébastien Armengol-5666 (2) - copieAu menu, différentes disciplines circassiennes. Surtout du côté acrobatie,avec la bascule coréenne (le Suisse Damien Bucci, le Danois Sébastien Krefeld, les Suédois Oskar Norin (qui est aussi violoniste) et Anton Persson): un imposant collectif tout à fait étonnant avec de brillants numéros. Mais aussi l’Espagnol Fernando Arevalo Casado et le Chilien Pbalo Pennalilo Soto à la corde lisse, l’Allemande Darianne Koszinki à la corde volante, l’Italienne Aurora Dini et la Française Noémi Devaux au cerceau aérien. Le Mexicain Ivan Morales au trapèze volant. Et à la roue Cyr (une roue en tube métallique d’environ deux mètres où s’insère l’acrobate pour réaliser des figures) l’Italienne Marica Marinoni qui avait commencé par la trampoline. Et les Français Céline Vaillier et Maël Thierry au mât chinois.. Nombre de ces numéros étant réalisés plutôt en solo… Et le brillant Carlo Cerato qui pratique un jonglage d’anneaux avec un grand sens du comique et une certaine couleur surréaliste.
Donc surtout plusieurs disciplines de haut niveau d’acrobatie en l’air sur corde ou trapèze ou au sol et plus de garçons que de filles… Mystère des sélections à l’entrée ! Cela commence par les glissades drôlatique d’un acrobate les pieds pris dans des blocs de glace. Jusqu’au moment où ses camarades l’aideront à s’en délivrer. Mais  cela commence mal avec ce numéro trop long et mal mis en scène comme la plupart des autres qui suivront sans vraiment de lien.

Mais tout est impeccablement réglé et il y a une solidarité exemplaire entre les élèves comme dans toutes les promotions du C.N.A.C. Cela fait du bien de voir ces jeunes gens issus de pays si différents (mais aucun Africain !) travailler tous ensemble avec autant de passion que de maîtrise de soi et d’humilité. Ici, personne ne sert de faire valoir à quiconque et on sent un respect absolu de chacun au sein de cette école. Les apprentis-comédiens de certaines grandes écoles pourraient en prendre de la graine…

191202_RdL_0256_xlarge - copieOui, mais voilà, l’édition 2019 ressemble à celle de 2018 et nettement moins bonne que les précédentes:  la mise en piste ou en scène comme on voudra n’est pas de grande qualité : manque de rythme, redites (comme la bascule coréenne) longueurs, fausse fin… On nous dira sans doute que c’est une première mais non, il n’y aucune raison,  la première représentation doit aussi être impeccable et tous les spectateurs ont droit au meilleur…

C’est dommage pour ces futurs artistes, tous exceptionnels, qui vont entrer dans la vie professionnelle mais ici on assiste plus à une démonstration tout à fait réussie de travaux d’élèves mais non à un véritable spectacle. Et on a le droit d’être déçu. Poésie et prises de risque acrobatiques sont loin d’être incompatibles mais ici l’ensemble est trop brut de décoffrage et il y a encore du travail en perspective…  Il faudrait absolument au moins resserrer les choses avant la longue tournée annoncée: cela irait déjà mieux.  Donc à suivre.

Philippe du Vignal

Du 4 au 15 décembre, Centre National des Arts du Cirque, 1 rue du Cirque, Châlons-en-Champagne (Marne).

Parc de la Villette, Paris ( XIXème), du 22 janvier au 16 février; Les Halles, Schaerbeek (Belgique)  les 28, 29 février et le 1er mars.
Théâtre municipal de Charleville-Mézières (Ardennes), les 24, 25 et 26 mars. Cirque Théâtre d’Elbeuf (Seine-Maritime).
Pôle national Cirque -Normandie au festival SPRING les 3, 4 et 5 avril.

Le Manège-Scène nationale de Reims ( Marne) les 17, 18 et 19 avril.
Montigny-lès-Metz (Moselle), Cirk’Eole dans le cadre des festivals Les nuits d’Eole et Passages, les 8, 9 et 10 mai.
Centre culturel Le Grand Pré de Langueux (Côte d’Armor),  les 5, 6 et 7 juin

 

La Mémoire du Temps d’Alain Choquette

La Mémoire du Temps d’Alain Choquette

La Mémoire du Temps - Affiche - copiePour nous faire patienter, deux écrans LED diffusent le parcours  du célèbre illusionniste depuis ses débuts jusqu’à aujourd’hui. Alain Choquette  a commencé à la télévision canadienne de 89 à 95 comme  chroniqueur dans Ad Lib  et a créé son premier spectacle de magie Première apparition en 1993 au Théâtre Saint-Denis à Montréal.
En 1994,  il  se lance à la conquête des Etats-Unis avec Grand Illusions ’94 -An Evening of Magic and wonder  à Atlantic City pour cent cinquante représentations. La même année, il est invité à participer à l’émission mythique World’s Greatest Magic, enregistrée à Las Vegas et diffusée par la chaîne américaine NBC. En 1995, il s’installe au Forum de Montréal avec Fascination, un nouveau spectacle en compagnie de vingt-deux artistes de l’École nationale de cirque… L’année suivante, Alain Choquette retourne aux États-Unis et devient le premier artiste francophone à obtenir une résidence à Las Vegas. Il obtient une reconnaissance mondiale avec un numéro original La Disparition des douze où douze spectateurs disparaissent sur une plateforme. David Copperfield, lui-même, lui demandera l’autorisation de présenter cette illusion dans l’un de ses réalisations. En 1997, Alain Choquette crée Jeux de vilain  à Montréal, pour ensuite aller en tournée à travers le Canada…  Et en 2011, il lance un spectacle éponyme, en français et en anglais, avec lequel il parcourt de nouveau le Canada. Deux ans plus tard, il arrive en France pour la série de spectacles du Comedy Majik Cho d’Arturo Brachetti et  en 2014 il présente Drôlement magique au Théâtre de la Gaîté-Montparnasse avec plus de six cents représentations! Cette année  il crée son dernier grand spectacle La Mémoire du temps au Québec, et le présente à Paris. Il entre en scène avec le tour final : la production de papillons en papier. La représentation est soi-disant terminée et ses assistants arrivent pour nettoyer la scène et charger le matériel dans des caisses. Le plateau est alors plongé dans le noir et une lumière de chantier s’allume et projette l’ombre de l’illusionniste sur un grand écran blanc, et il parle au public de ses débuts. Une  caisse s’ouvre toute seule  et apparait la première mallette de magie d’Alain Choquette.  Son ombre se transforme alors en silhouette d’enfant qui joue avec lui et la lumière de l’ampoule, dans un va-et-vient de l’écran au réverbère. Les souvenirs refont surface et ils exécutent ensemble une routine classique, celle des anneaux chinois entre le virtuel et le réel.  Un premier tableau pas très convaincant où sont repris tous les stéréotypes de l’artiste qui remonte le temps et se souvent de ses jeunes années quand il découvrait la magie… Un modèle anglo-saxon usé jusqu’à la corde. Les traits de l’enfant sont grossiers et l’interaction avec l’adulte se fait mal. Bref, un début maladroit…

Alain Choquette mentalisme (photo Annie T. Roussel) - copiePuis  les spectateurs qui ont tous reçu une enveloppe à l’entrée sont invités à l’ouvrir ; ils y découvrent quatre photos du magicien à des époques différentes. Alain adolescent avec son premier livre de magie, sa première photo comme professionnel,  une de lui aujourd’hui et une autre encore où il est âgé…Ces moments d’une vie vont se mélanger sous les ordres de l’illusionniste qui demande au public de faire exactement les mêmes gestes que lui. Les  photos sont d’abord mélangées face en l’air, puis face en bas. Puis le paquet est alors déchiré en deux. Les morceaux de nouveau mélangés dessus dessous  sont alors jetés en l’air plusieurs fois de suite. Un morceau est gardé par chaque spectateur qui le met sous ses cuisses. Les opérations sont répétées encore et encore jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une moitié déchirée face en bas. Le magicien demande à chacun de rassembler ses deux morceaux et les bouts correspondent parfaitement ! Le passé, le présent et le futur se sont mélangés un instant mais tout rentre dans l’ordre au final et l’intégrité du magicien est sauve. Une magnifique adaptation de Before You Read Any Further…How To Find Your Other Half créé par Woody Aragon en 2011… Un grand moment de communion avec la salle entière autour d’Alain Chouquette… 

La représentation est lancée dans les hautes sphères du mystère et l’illusionniste ne lâchera plus le lien qui l’unit désormais à tous jusqu’à la fin.  Onze spectateurs  vont participer activement aux prochaines expériences sur scène et dans la salle. Grâce à des gros ballons de plage numérotés qui vont se balader et s’arrêter au stop du magicien sur des volontaires choisis au hasard. Puis les six premiers numéros sont appelés sur scène et les spectateurs pour prendre place sur des chaises numérotées et disposées en arc de cercle autour d’une table à «expériences sensorielles». Une première  personne est invitée à une expérience olfactive en choisissant une boîte fermée parmi six, suivant le forçage PATEO. L’objet que la dernière boîte renferme secrètement est deviné par le spectateur à l’odeur… Un fruit.

Un deuxième spectateur est invité à mélanger quatre liquides différents (café, lait, eau, jus de pomme) et boire une gorgée de celle qu’il choisit à l’abri du regard du magicien qui propose de révéler la boisson bue à distance par le goût. La première révélation échoue. Le spectateur refait son mélange et boit une nouvelle gorgée d’un autre liquide. Cette fois-ci, le magicien devine le bon liquide et demande ensuite au spectateur d’en boire deux l’un après l’autre et il les devine  aussi…

Un troisième est invité à mélanger six cartes avec un numéro de 1 à 6 pour redistribuer les emplacements des volontaires. Une fois assis à leur nouvelle place, les six spectateurs retournent leurs chaises respectives et découvrent un nouveau numéro derrière. Une fois toutes les chaises retournées, le public peut lire une série de numéros qui signifie le cycle d’une année 365 /7/4/12 (jour de l’année/jours de la semaine/nombre de semaines dans un mois/nombre de mois dans l’année). La dernière chaise restante est retournée : on peut lire le prénom de l’illusionniste.

Alain Choquette - les enveloppes (photo Annie T. Roussel) - copieLes spectateurs n° 7 et n° 8 entourent le magicien qui propose une expérience de mentalisme avec un jeu de cartes. Après l’avoir mémorisé face en l’air, une première carte est choisie librement par un spectateur et replacée face en bas dans un jeu mélangé par ses soins. Le mentaliste étale les cartes face en l’air et  retire celle choisie qui n’est plus à la même place qu’au début. Opération répétée et réussie avec cette fois, trois cartes choisies et replacées dans le jeu. Les personnes avec les ballons numérotés de 9 à 11 prennent place debout sur un côté de la salle. Alain Choquette demande à une d’elles de choisir entre les hommes et les femmes de la salle. Une autre personne désignée choisit les plus ou les moins de cinquante ans. Une troisième choisit entre les gens portant des lunettes ou non. Enfin, quelqu’un désigne d’«éliminer» une partie du public pour n’en garder qu’une moitié. Le spectateur avec le ballon n° 11 le lance sur le public de la moitié de salle. Le n° 10 et le n° 9 en font de même. La personne qui a le ballon avec la croix est LE CHOIX final.

L’illusionniste rappelle toutes les étapes de ce choix totalement libre et hasardeux. Il révèle alors une prédiction d’une enveloppe, visible début le début du spectacle en avant-scène dans une vitrine, qui s’avère être la photo de la personne choisie ! Une séquence très puissante et la révélation finale laisse le public bouche bée:  apparemment libres, des gens n’ont  aucune maîtrise dans leurs choix

Le magicien présente deux vases à pied disposés sur des guéridons. Le premier est rempli d’un foulard blanc et recouvert d’un foulard rouge. Du néant, Alain Choquette tire du sable et le fait couler de son poing dans le deuxième vase vide qui se remplit pendant que l’illusionniste dit un très beau texte sur le temps qui passe. Quelques grains de sable sont envoyés plusieurs fois en direction de l’autre vase recouvert et  à la fin, le foulard blanc s’est transformé en sable qui est déversé dans l’autre vase.

Un coffre suspendu descend des cintres, isolé de tout et bien visible par l’ensemble  du public. L’illusionniste demande quel est le couple avec le plus d’années de mariage et le fait monter sur scène. Ce couple d’un certain âge s’assoie sur un banc de parc public, près d’un réverbère pour planter le décor d’une première rencontre amoureuse.  Sur un grand tableau noir, Alain Choquette va noter successivement toutes les réponses de la dame à ces questions sur les conditions et les circonstances de la rencontre et des habitudes du couple.

Une fois, le tableau rempli, il fait descendre le coffre et en retire une lettre contenue dans un tube en plastique transparent : celle-là même que le mari a écrit à sa femme avec les mêmes mots. Un banal tour de mentalisme réalisé par bon nombre de magiciens avec toujours la même trame semi-dramatique. Mais Alain Choquette a la grande intelligence de raconter une histoire bouleversante, celle d’un parcours où des époux se retournent sur leur passé et  voient combien ils sont attachés l’un à l’autre. Ce soir-là, le mari à l’annonce de « sa lettre écrite» était très ému et a fait pleurer la salle entière. Un formidable tour de force! Alain Choquette nous touche en plein cœur, comme rarement un illusionniste sait et peut le faire !

Puis, un plateau surélevé est disposé au centre de la scène par des assistants. L’illusionniste insiste sur le fait que cette structure est bien isolée du sol. Pour en contrôler tous les angles, il demande à quatre spectateurs de se positionner autour du plateau devant, derrière et sur les côtés supérieurs. Puis il sort ensuite de la salle pour rejoindre le hall d’entrée, accompagné d’un caméraman qui le filme. Nous le voyons et nous l’entendons qui s’adresse à la salle et qui donne des instructions aux deux spectateurs sur la plateforme. Il les invite à soulever un grand rideau de velours noir et à le secouer. A ce moment précis, la vidéo s’arrête brutalement et le magicien apparait derrière le rideau sur la plateforme !

Personne n’a vu venir cette formidable transposition-éclair stupéfiante qui clôt la représentation en apothéose. L’illusionniste a construit son coup comme un orfèvre avec un maximum de subtilités qui rendent possible un tel effet. Pour dissiper toute utilisation d’un double, il a emprunté une écharpe à une spectatrice, avant de sortir sous prétexte qu’il fait froid dans le hall. Pour donner l’illusion de continuité par l’image, il insinue que le caméraman est novice et qu’il ne sait pas très bien se servir d’une caméra ! Il y a donc des coupures inopinées et rapides de l’image… Nous avons donc cette illusion de continuité, alors que le temps s’est déjà arrêté et  Alain Choquette est déjà dans les coulisses. La téléportation, un vieux fantasme de l’humanité…

Un très grand moment du spectacle de cet artiste espiègle et charismatique. Construits sur une trame temporelle, tous ses numéros se répondent entre eux, avec des va-et-vient passionnants entre passé, présent et futur mais sans jamais tomber dans le stéréotype. Le but est atteint : se jouer de l’effet du temps en « conjuguant l’avenir, au présent». L’illusionniste a l’intelligence de scénariser la moindre de ses actions et de choisir un répertoire magique classique mais parfaitement adapté à son propos. La grande force d’Alain Choquette? Utiliser un matériel et des techniques simples et les transfigurer  pour arriver à créer une forte émotion. Une grande leçon de dramaturgie… Et cette magie directe frappe juste et fort à chaque fois. Il sait mettre le public au centre de la représentation  pour qu’il apporte sa synergie aux histoires intimes et universelles qu’il fait partager du début à la fin, et même dans toutes les mémoires que le temps façonne. «L’Histoire, disait déjà le grand historien grec Thucydide, est un éternel recommencement. »

Sébastien Bazou

Spectacle vu au Palace, 8 rue du Faubourg-Montmartre, Paris (IX ème) le 17 novembre.  Jusqu’au 11 janvier. T. : 01 48 74 03 65.

Un Américain à Paris, musique et lyriques de George et Ira Gershwin,mise en scène et chorégraphie de Christopher Wheeldon

Un Américain à Paris, musique et lyriques de George et Ira Gershwin, livret de Craig Lucas, mise en scène et chorégraphie de Christopher Wheeldon

un americain Cette comédie musicale est revenue à la maison… Après cinq ans de triomphe dans le monde entier, six cent représentations à Broadway et quatre Tony Awards, elle retrouve le Châtelet qui l’a vue naître. Pari gagné pour Jean-Luc Choplin, allié à la production Broadway Asia. On imagine ce que représente le montage d’une telle affaire: onze comédiens, danseurs et chanteurs excellents dans ces trois disciplines mais aussi vingt-cinq danseurs, autant de musiciens et encore autant de techniciens et régisseurs. Sans compter les arrangeurs et les librettistes, les chorégraphes, costumiers, assistants… Avec les producteurs et les organisateurs de la tournée, l’entreprise a pris une taille industrielle.

On dira que le public s’en fiche mais cela donne la mesure et la démesure de ce grand spectacle. Ses concepteurs ont repris la «rhapsodie ballet» de 1928  -l’époque du Paris est une fête d’Ernest Hemingway- et le film de Vincente Minelli  (1951) et ils ont placé l’intrigue au sortir de la seconde guerre mondiale. Le G.I. Jerry Mulligan retournera-t-il au pays ou restera-t-il mener la vie de bohème des peintres parisiens ? Cela commence fort avec l’arrachage d’un immense drapeau nazi remplacé par un aussi immense drapeau tricolore. Et le prologue voit juste : la France est du côté des vainqueurs mais elle est défaite et on assiste à un court ballet de la faim : une jeune femme s’évanouit avec grâce…
 
Mais la guerre est vite oubliée et les trois amis cherchent chacun à percer dans son art -le public profite de la démonstration- et ils tombent amoureux d’une jolie vendeuse qui se révèle être une danseuse promise au succès et… au fils des bourgeois qui l’ont cachée pendant la guerre. Mais elle préfère Jerry malgré les obstacles, même si une riche héritière tente de le séduire en lui ouvrant les portes des collectionneurs et mécènes… Happy end, évidemment : ni l’argent ni les services rendus ne peuvent acheter l’amour, tout le monde est d’accord là-dessus. Rideau.

À vrai dire, le spectacle nous accroche avec ces hésitations et péripéties amoureuses et artistiques mais… parfois longuettes. Et grâce à une haute performance technique : tout ici est réglé au millimètre et au dixième de seconde près. On a envie de dire, c’est de la dentelle mais c’est aussi  une mécanique de grande précision. Les décors apparaissent et disparaissent -éléments gigantesques sur roulettes silencieuses, projections sur tulle des toits et des rues de Paris- au rythme exact de ballets ininterrompus,  avec les changements de décor et de nouvelles chorégraphies, entre duos et solos. On pourra chipoter : les voix des chanteuses, parfaitement justes et bien placées, ont quelque chose d’un peu métallique. Et le GI Jerry de ce soir-là (ils sont deux en alternance) est plus convaincant en danseur (grands jetés puissants et envolés, déboulés à ôter le souffle), qu’en comédien mais la troupe est parfaite.

La frustration viendrait plutôt du côté de la musique. Impossible, dans une fosse, d’avoir la richesse d’un orchestre symphonique. Malgré leur vaillance en seconde partie, les cuivres manquent d’ampleur et de brillant. Il faut se dire que la musique est ici  au service du spectacle et que la battue du chef répond à l’exactitude du plateau. Donc, ne chipotons pas et battons intérieurement notre propre pulsation jazzy, les minuscules contretemps qui nous enchanteraient et qui nous manquent.

Enfin, une bonne nouvelle pour les moins de vingt-six ans et les plus de  soixante-cinq ans.. Un quart d’heure avant le début du spectacle, on peut trouver d’excellentes places à vingt euros… Sinon, ce sera de treize euros (au ras du plafond et les genoux écrasés) à quelque cent vingt euros au parterre…  Le prix des places semble presque aussi variable que celui des billets d’avion, mais cela vaut la peine d’essayer : le Théâtre est desservi par la ligne 1, automatique, qui roule pendant la grève.

Christine Friedel

Théâtre du Châtelet, Place du Châtelet, Paris (Ier) jusqu’au 1er janvier. (Aucune réservation par téléphone).

Beloved Shadows, chorégraphie et interprétation de Nach, musique de Koki Nakano

Beloved Shadows,  chorégraphie et interprétation de Nach, musique de Koki Nakano

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© Alan Algee

Le krump, danse urbaine née des émeutes à Los Angeles dans les années 2000, développe une gestuelle codifiée et très virile : frappe du pied (stomp),  balancement des bras (arm swing), mobilité de la poitrine (chest pop), cris et grimaces (gimmicks), autant d’exutoires expressifs à la violence concentrée dans le corps. Le butô, en revanche, se caractérise par des mouvements lents et ritualisés et des torsions sinueuses. C’est donc une danse retenue que propose cette krumpeuse, crâne rasé et poudrée de blanc comme les interprètes de la compagnie japonaise Sankai Juku.

La pénombre livre aux regards son torse nu à la large carrure.  Accroupie devant une structure de trois écrans triangulaires bordés de tubes fluorescents, Nach déploie les bras comme les ailes d’un puissant oiseau. Au rythme de percussions (bruits de verre brisé, craquements) émergeant d’une nappe sonore sourde et continue, elle déplie lentement son corps, se contorsionne et s’affichent des archives de scènes de rue filmées avec un téléphone mobile. Une ombre masculine, masquée de noir comme un marionnettiste du bunraku japonais, fait glisser lentement la structure en plusieurs endroits du plateau…

La danseuse, en interaction avec cette scénographie, jouant de l’obscurité et de la lumière, capture des ambiances éphémères et éprouve dans son corps ces variations de climat. Et elle dialogue avec les quelques vidéos projetées. L’énergie de cette danse urbaine et masculine, couplée avec la sérénité du butô, produit un personnage hybride, à la fois puissant et délicat…  Contraste renforcé quand la performance se poursuit quand Nach est sur des talons aiguille vertigineux ou qu’une lumière fluo rouge érotise le décor. A mi-parcours, Nach, dans un long fourreau blanc, s’ouvre à une gestuelle plus sereine et sur des musiques plus fluides: piano et cordes. Mais ses courbes féminines harmonieuses gardent la puissance de sa danse initiale: «Le butô, son énergie fulgurante dans la lenteur, m’oblige à contrôler mon krump.» 

Chez elle, butô et krump sont compatibles: «L’un comme l’autre sont nés d’une révolte: le krumper gonfle son ego mais le danseur de butô fait le vide pour incarner autre chose. Au Japon, dit-elle, j’ai trouvé quelque chose de l’ordre de la lumière. J’ai eu envie de fouiller dans mes cauchemars et d’y mettre de la lumière.» Beloved shadows, quête poétique à la recherche d’amants fantomatiques, est une étape dans l’itinéraire de l’artiste, compagnonne du Centre Chorégraphique National de La Rochelle. Son style et son esthétique affirmés augurent de belles surprises à venir.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 14 décembre, à l’Atelier de Paris, Cartoucherie de Vincennes Paris 12e  . Métro: Château de Vincennes.

Le  21 janvier, MPAA Auditorium Saint-Germain dans le Cadre du Festival Faits d’hiver ;

Le 24 janvier 19h30 Apéro-découverte avec Nach à la MPAA/La Canopée qui propose un atelier avec la danseuse, pour créer un Sacre du printemps : Sacre 2.020,  programmé le 23 mai à la MPAA/Saint-Germain, dans le cadre des Remontantes, scènes de mai. Et en juin à L’Atelier de Paris,  dans le cadre du festival  June Events.

 

 

Alice à travers le miroir de Fabrice Melquiot et Emmanuel Demarcy-Mota, d’après Lewis Carroll

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Alice à travers le miroir de Fabrice Melquiot et Emmanuel Demarcy-Mota, d’après Lewis Carroll

Après le succès rencontré par sa précédente création Alice et autres merveilles en 2016 et reprise les saisons suivantes, le metteur en scène a souhaité renouer avec les aventures de la petite Alice en lui faisant rencontrer de jeunes héroïnes de la littérature. Se sont alors imposées Dorothy du Magicien d’Oz, la Zazie de Raymond Queneau et une jeune fille d’aujourd’hui, Rose, une invention de Fabrice Melquiot, une nouvelle fois associé à l’aventure.

Ces jeunes filles ont-elles des jeux à partager ? Traversent-elles le temps comme Alice traversa le miroir ? Le regard de ces adolescentes est-il encore celui de l’enfance ? Le spectacle nous invite à les suivre de l’autre côté du miroir. Commencent alors des fantasmagories : munificence des tableaux (le jardin des fleurs qui parlent), renversement des directions (nous sommes de l’autre côté des apparences), énigmes des rêves qui rêvent du rêveur (Alice dans celui de Rose ?).

Notre imagination se laisse volontiers séduire par les changements incessants de décor, d’univers et par la stylisation impeccable des personnages (reine de cœur, cavaliers du jeu d’échecs), mais nous éprouvons des difficultés à raccorder tous les sauts de la narration. Manque d’audace dans l’écriture, excès de moyens qui ruinent une vraie poésie? Nous peinons à passer de l’autre côté des apparences, malgré la débauche de signes. 

Si l’imaginaire se laisse volontiers séduire par les changements incessants de décor, d’univers, par la stylisation impeccable des personnages (Reine de coeur, Cavalier des jeux d’échecs), l’esprit éprouve des difficultés à raccorder tous les sauts de la narration. Manque d’audace dans l’écriture ? Excès de moyens qui ruinent une vraie poésie ? Le spectateur peine à passer de l’autre côté des apparences malgré la débauche de signes qui lui sont offerts.

Le spectacle veut embrasser des attendus pseudo-philosophiques, au moins autant que la magie des perspectives qui se dérobent : «La vraie vie est toujours sur le point de disparaître… » « Les portes les plus importantes sont invisibles à l’œil nu… ». Tandis qu’Alice procède de case en case sur le jeu d’échecs, Zazie, lourdingue, jure comme il se doit, Dorothy se qualifie de sorcière de l’Ouest, et Rose… is a rose is a rose… C’est bien connu. Et Alice traverse le miroir, comme Rose traversait l’écran de La Rose pourpre du Caire de Woody Allen et  pose d’emblée la question du réel, de la « vraie vie ». Vit-on dans l’illusion de vivre? Le rêveur vit-il une vie en double ? Toutes ces énigmes que les enfants posent aux adultes, sont ici pesantes car ce sont des adolescentes, presque des jeunes femmes, qui jouent avec…

Lewis Carroll a créé des personnages devenus des emblèmes du non-sense à l’anglaise : Humpty-Dumpty, Jabberwocky, Tweedledum and Tweedledee… Ce qui manque exactement à ce spectacle qui réunit pourtant beaucoup de talents : la rhétorique débridée du Chat du Cheshire n’est pas celle de la relativité d’Einstein. A vouloir creuser profond dans les méandres de la science, les situations déconcertantes où est plongée Alice, perdent de leur folle légèreté. Et les paradoxes de la logique chers à Caroll se transforment ici en questionnements métaphysiques.

Pour autant, les enfants auront les yeux emplis de merveilles et ne s’attarderont sans doute pas à ces questions d’adultes plaquées sur des personnages qui n’en demandaient pas tant. Ici, la magie fonctionne pour les yeux, si ce n’est pour l’esprit…

Marie-Agnès Sevestre

Jusqu’au 12 janvier, Espace Cardin /Théâtre de la Ville, 1 avenue Gabriel, Paris (VIII ème).

 

 

 

Paradoxe(s) Gilles David, s’entretient avec Laurent Goumarre

Portrait d’Acteurs

Paradoxe(s) : Gilles David, sociétaire de la Comédie-Française s’entretient avec Laurent Goumarre

Prénom NomCe comédien et metteur en scène enseigne au Conservatoire national d’art dramatique. A soixante ans passés, il a vécu  beaucoup d’aventures théâtrales avec des metteurs en scène comme Antoine Vitez, Alain Françon, Stéphane Braunschweig… et de grands auteurs : Edward Bond, Michel Vinaver.
En 2007, il entama une nouvelle carrière  comme pensionnaire à la Comédie-Française et sept ans plus tard , en devint le cinq cent vingt-septième sociétaire. Actuellement en congé de la grande maison jusqu’au 29 décembre, il joue dans Mort prématuré d’un chanteur populaire dans la force de l’âge de Wajdi Mouawad,  coécrit avec Arthur H (voir Le Théâtre du Blog).

Ses réponses aux questions de Laurent Goumarre nous révèlent une  conscience aigüe du travail collectif. Il parle de tous ses camarades du Français avec émotion : «Même si on aime cette maison, il faut se faire aimer d’elle. » Mais il s’y sent pourtant bien aujourd’hui : «Je me sens à la maison, je ne me lasse pas.» Il apprécie la venue de nouveaux metteurs en scène et l’idée de faire du théâtre vingt-quatre heures sur vingt-quatre, l’enchante pleinement.

Il se remémore les épopées théâtrales qu’il a vécues. Il se souvient de sa première expérience de comédien à l’école, dans le rôle de la Mère Louve dans le Livre de la jungle de Rudyard Kipling et avoir ressenti un état de grâce : «C’était là où je me sentais bien, la scène.»

Marqué par ses deux professeurs au Conservatoire national d’art dramatique, Pierre Vial et Michel Bouquet, il évoque aussi l’enseignement d’Antoine Vitez, avec qui on pouvait «faire  théâtre de tout» et l’aventure du Soulier de Satin de Paul Claudel, au festival d’Avignon 1987. Aujourd’hui, professeur, il  dit, au sujet de l’interprétation :«Il faut toujours regarder la structure du texte, ce qui fait jouer, c’est le sens du texte.» Et quand il parle du passé: pour lui, «Le théâtre est l’art du présent, je suis en appétit de ce qui va se faire dans le futur, sans regarder le passé.» Modeste, il questionne le paradoxe du comédien : «L’image que l’on dégage dans  la vie n’est pas celle que l’on montre sur un plateau et sur la scène, on lâche les chiens.»

 Nous avons assisté durant une heure à un beau moment de sincérité.

Jean Couturier

Spectacle vu le 9 décembre, Studio de la Comédie-Française, Pyramide inversée,  99 rue de Rivoli,  Paris ( Ier). T. : 01 44 58 98 58

 

Le Pire n’est pas (toujours) certain, texte et mise en scène de Catherine Boskowitz

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Le Pire n’est pas (toujours) certain, texte et mise en scène de Catherine Boskowitz

La metteuse en scène et dessinatrice, artiste toujours engagée, a écrit le texte de son dernier spectacle à la suite d’un séjour de plusieurs semaines à Thessalonique (Grèce), suite aussi à l’accueil des réfugiés venus du Moyen-Orient et à la route qu’elle a empruntée au retour, à travers les Balkans. La version finale a ainsi été élaborée à partir de son journal de bord rédigé en Grèce et quand elle est rentrée à Bobigny depuis Thessalonique, en passant par Skopje, Belgrade, Budapest et Vienne, la ville à atteindre.

Les personnes rencontrées -exilés, réfugiés ou activistes- sont ici les protagonistes comme Waël, Jumana, Abdoukarim, Michel,  délégué européen aux affaires migratoires. Avec Marcel Mankita, Nanténé Traoré, Frédéric Fachéna, Estelle Lesage, Andreya Ouamba et Catherine Boskowitz et sur la musique de Jean-Marc Foussat, des histoires se nouent ici et là, des contes intimes, des incidents de parcours obligés, dus aux sentiments, aux émotions, aux rêves et craintes de ces héros, dits Frères migrants, titre de l’ouvrage de Patrick Chamoiseau…

 Nous pensions « que nous n’avions en quelque sorte pas vraiment à nous plaindre, et que les temps barbares étaient d’un autre temps que le nôtre. Cette réussite incontestable nous autorisait à marginaliser ces éruptions (d’un vif d’oxyde et de cadmium) qui se manifestaient de-ci de-là, insistaient, persistaient, s’épanouissaient en brutalités à Lampedusa, Malte, au Soudan en Erythrée,  Lybie… en Syrie où Alep abandonnée de tous n’est plus qu’une imprescriptible accusation de tous, dans la Méditerranée tout entière, aux portes restées closes du sanctuaire de l’Europe… »

Le spectacle de Catherine Boskowitz est convaincant et elle harangue vertement la salle qui incarne, selon elle,  la bonne conscience repue et méfiante de l’Europe. Sur le plateau, s’accomplit avec bonheur un pari politique, éthique et esthétique, particulièrement audacieux : comment rendre la violence et la misère au quotidien de ces migrants forcés à un acte à la fois personnel et collectif, initiateur d’une vie autre, peut-être meilleure  mais radicalement empêché par l’administration et la police de certains Etats coercitifs : Hongrie, Bulgarie, Serbie ?

Sur un plateau vaste et nu, quelques rideaux que l’on roule ou déroule, des paravents de plastique transparent qui laissent passer la lumière, des bouteilles en plastique de toute taille rassemblées sur une table, des chaises pour les entretiens avec les activistes et les délégués européens aux affaires migratoires, et deux draps pour signifier un abri de migrante. Est ici crûment exposée la pauvreté des moyens mis en place, métaphore de la condition  des migrants là où subsiste encore et malgré tout,  une humanité chez des êtres, confrontés physiquement et symboliquement à la vie animale à laquelle on aimerait les réduire en fermant les yeux, malgré les résistances et les obstacles.

Tous les comédiens s’essaient avec brio à jouer la gent canine, aboyant leur douleur, grognant leur souffrance, levant la patte et se grattant impulsivement l’oreille, démontrant que la bête a ses réflexes et sa logique à soi… Bref, une vie de chien. L’homme n’est pourtant pas une bête mais un être existentiel. Danse, acrobatie, les chiens sont physiquement plus performants que l’homme, et les acteurs le prouvent, capables aussi de chanter et jouer un chœur antique. D’un rôle à l’autre, tous se glissent dans les entrelacs d’une population niée mais résistante, flexible et vivace qui joue la carte de l’optimisme… La fée Clochette, quand elle n’est pas clown au nez rouge et apte à dire ses quatre vérités au public interpellé et amusé,  est  là pour trouver des arrangements et prête à entendre, à comprendre et à trouver la juste mesure.

Beaucoup de fantaisie narrative donc avec, au sol, des lignes tracées à ne pas franchir, des frontières à ne pas dépasser…  Et sur des châssis suspendus, des dessins, tags et slogans esquissés à la peinture blanche et de couleur, des masques africains et orientaux.  Et des  marionnettes, figures miniaturisées des migrants. Les masques ont été fabriqués par Khalid Adam, Aboubakar Elnour, Kosta Tashkov et Ali, Hussein, Habib, Philip, Azari, Algassimou, Yassine, Kacem, Ejaz, Abdoulaye, Festu, Djuma, demandeurs d’asile et résidents du foyer Oryema à Bobigny.

Un spectacle politique fort dont l’invention dramaturgique et la scénographie contribuent à une belle unité théâtrale et poétique.

Véronique Hotte

MC93-Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine, Bobigny (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 21 décembre. T. : 01 41 60 72 72.

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