Opération Farine voyage urbain à tiroirs humains de Latifa Djerbi et Lamia Dorner

Opération Farine voyage urbain à tiroirs humains de Latifa Djerbi et Lamia Dorner86807251-3976-4540-B600-7FEF005F309DUn spectacle poétique pour fêter goulûment l’ouverture des Cuisines-Théâtre éphémère de Carouge, accompagné ici  par le Théâtre de l’Unité à Audincourt, tout  près de Montbéliard, et par les forces vives de Carouge et d’ailleurs. Pendant les travaux de rénovation du Théâtre qui vont durer deux ans, l’équipe s’installe dans un lieu provisoire. Et Latifa Djerbi a été chargée d’organiser ces  jours d’inauguration…

Plusieurs centaines de personnes sont assises sur des bancs au pied d’un arbre. Latifa Djerbi en tenue immaculée se présente : «Moi et moi, professeur, j’avais la dévalo, le moi qui va vers le toi. Quand j’étais petite, on me disait qu’on mangeait le pain des Français ! Je vais faire un acte psycho-magique. » En effet, elle va préparer et cuire du pain. Elle en présente d’abord les ingrédients,  farine de blé blanche et farine de sarrasin. «A l’école à Angers, j’étais la seule Arabe, il y avait des générations de blancs. Le blanc est plus raffiné, le sarrasin plus brut, plus original». Latifa mélange les farines, verse l’eau: « Ne vous inquiétez pas, c’est de l’eau du lac de Genève. » Elle pétrit la pâte avec énergie. «C’est très important la douceur! ». Elle parle arabe: « Les Suisses sont neutres, moi, j’étais Française et Tunisienne. «Je suis comme tout le monde, j’ai peur des arabes, je suis devenue Suisse, ça coûte d’être Suisse: 3.500 boules, mais on  paye, et c’est fait! »

Elle chante de youyous suisses. «Il me fallait,dit-elle, trouver cinq purs helvètes avec des ancêtres suisses.» Elle se déplace dans le public, trouve une victime : «Compagnon, partageons le croûton! ». Elle sort alors du four une dizaine de petits pains odorants  qu’elle distribue au public. Puis, elle va se laver les mains encore pleines de pâte dans un bac d’eau.
Nous marchons dans les allées du parc, une chorale chante en italien,  puis nous  arrivons dans une cour d’école, mais un gardien veut nous empêcher d’y entrer sous prétexte de papiers sales. On voit un groupe de dix petites vieilles en uniformes bleu marine d’école religieuse, à une répétition sous la direction d’une jeune et insupportable chef de de chant…

Plus loin dans une petite cour en amphithéâtre, on assiste aux joutes verbales de Cyrano. Sur une place, une mariée  fait du patin à roulettes. On ne peut rendre compte de tout qui se passe alors dans les rues de Genève avec une centaine d’acteurs, acrobates et chanteurs amateurs sur près d’une heure et demi.

Nous arrivons devant ces nouvelles Cuisines pour déguster une paella ou un coucous généreusement servis et arrosés de vin et autres boissons. Un orchestre fait danser toute la soirée plusieurs centaines de spectateurs dont la plupart n’avaient jamais fréquenté le théâtre du Carouge. Après quelques flottements le jour de la première, la deuxième représentation, plus resserrée, était convaincante.

Edith Rappoport

Spectacle vu les 13 et 14 octobre à Carouge.
Les Cuisines +41 22 343 43 43/ info@cag.ch


Archive de l'auteur

Orestea, d’après L’Orestie d’Eschyle, mise en scène par Simone Derai,

Giulio Favotto

Giulio Favotto

 

Orestea, d’après L’Orestie d’Eschyle, mise en scène par Simone Derai, (en italien surtitré en français)

 Que reste-t-il de L’Orestie, disséquée par la compagnie italienne Anagoor ? Des images, des sons, un texte annexe sur les rapports entre morts et vivants, qui se tissent depuis la naissance de la tragédie, pour dire une histoire d’hier et d’aujourd’hui : chargée de rimes de sang et de vengeances en cascade… Un magnifique spectacle, inclassable, créé au Festival de Venise et repris pour seulement trois dates à Paris. « C’est plutôt une œuvre sur l’œuvre d’Eschyle,  dit le metteur en scène. (…) Avec une nouvelle traduction ayant ambition de rendre justice à une langue qui cherche à penser le monde en même temps qu’elle le nomme. Suite de mots-images enfantés par une pensée visionnaire. » 

 Cela se traduit par une succession d’images qui s’installent lentement, habitées par un chœur omniprésent dont la seule voix sera quelques chants psalmodiés, et des personnages hiératiques figés dans leur gangue mythologique avec des costumes somptueux. Une ambiance sonore et des bruitages très sophistiqués, accompagnent les déplacements des treize comédiens. Simone Derai a taillé la trilogie à sa mesure, en signant aussi la scénographie et les costumes. La pièce est ponctuée par un texte poétique, débité par un récitant :  le “Choryphée“, qui apporte un contrepoint personnel et contemporain à la tragédie antique. Des projections sur un écran central, en fond de scène interviennent épisodiquement, allusives plus qu’illustratives.

  Dans Agamemnon, le retour du vainqueur de Troie à Mycènes s’annonce d’abord par le “coq de l’aurore“, et des vrombissements,  évocations maritimes, et sonnailles de clochettes de brebis diffusés par un vieux Revox à bandes magnétiques. « Qu’y a t il de plus puissant que la mort ? (…) Le coq de l’aurore chante la mort. La mort n’inspire que peur et dégoût», dit le récitant-Coryphée qui sera présent, en retrait de l’action, tout au long du spectacle. Le plateau nu se peuple du chœur , la reine Clytemnestre raconte la mort de sa fille, Iphigénie, puis entonne un des  Kindertotenlieder  de Gustav Mahler… On apporte un cadavre de chèvre (la princesse immolée pour que les vents soient favorables au départ des soldats pour la guerre de Troie, dix ans auparavant ?)  Un meurtre de plus chez les Atrides, après le festin d’enfants qu’Atrée (père d’Agamemnon) servit à Thyeste (père d’Egisthe). Egisthe, devenu l’amant de Clytemnestre en l’absence d’Agamemnon se vengera en aidant la reine à assassiner son époux infidèle. Mais cette première pièce tout comme les deux autres, ne s’encombre pas des péripéties de la tragédie, ni des récits de scènes sanglantes. Les crimes de cette vendetta familiale se déroulent hors-champ. Ici on raconte surtout par métaphores. Comme, pendant le prélude du Guetteur, cet incendie, sur le grand écran du fond, qui dévaste une carte d’Europe, avec gros plan sur la Grèce, entre Argos et Mycènes… Préfigurant des territoires à feu et à sang des siècles suivants…Et les meurtres à venir chez les Atrides. Cassandre la Troyenne, ramenée comme esclave par Agamemnon, est là pour les prédire. elle parlera dans une langue étrangère et même traduite, personne ne la comprend, ni ne la croit,

 Beaucoup d’allusions et peu d’action. Les retrouvailles dialoguées d’Agamemnon et de sa reine sont relayées par images interposées, sur deux écrans latéraux tombant des cintres : plans fixes sur leurs visages, l’un à cour, l’autre à jardin, tandis que sur le plateau, leurs corps, somptueusement parés restent à distance. En guise de tapis rouge, on répand les cendres des urnes funéraires en long ruban gris devant les pas du roi. La mort de Cassandre est furtivement annoncée par une vache se balançant au crochet d’un abattoir, projetée sur l’écran du fond…

 Rebaptisé Schiavi (Esclaves), le deuxième volet de la trilogie (Les Choéphores) fait une plus grande place au chœur. Autour d’Electre, fille d’Agamemnon, des captives troyennes muselées par des masques en dentelle… Le récitant nous transporte dans un cimetière corse et détaille les rites d’inhumation de ce pays,  et  le système de vendetta : « Le chant funèbre provoque la vengeance et le vengeance appelle la vengeance. »

 Un troupeau de moutons s’ébat sur l’écran central et subit la tonte;  des chants funèbres s’élèvent. La fille d’Agamemnon prostrée sur la tombe de son père implore “Hermès des Abysses“ et crie vengeance. Elle accueille son frère Oreste qu’Apollon a enjoint de rentrer à Mycènes pour laver le meurtre de son père dans le sang de sa mère. Pour finir, le chœur se déchaîne dans une grande sarabande, dansant jusqu’à épuisement ( le matricide consommé et la folie d’Oreste ?)…

 La troisième partie Les Euménides devient Conversio. (Conversion), une vision très personnelle d’Anagoor, émancipée de la tragédie. Sur l’écran central, un robot sculpte une statue d’Apollon dans un bloc de polystyrène. Le buste du dieu vengeur est filmé dans une mouvement tournant, bras tendu. Les interprètes en demi-cercle et dos au public, entonnent, dans un beau contrejour, un chant polyphonique et le récitant délivre ses dernières conclusions :  la mémoire s’efface de génération en génération, vouant les êtres et les choses au néant.  Les morts ne reviendront pas. Reste la poésie : « écouter les mots, la parole garde la trace des images ».

 Ainsi se termine un défilé de somptueuses images, dont on ne décrypte pas tous les codes si l’on n’a pas à l’esprit les péripéties de L’Orestie. Simone Derai fait fi des récits et de la forme de cette tragédie pour communiquer sa propre vision de ce mythe occidental fondateur. Il crée un impressionnant univers plastique dans un dialogue très personnel avec Eschyle. Son “Choryphée“ s’affranchit de la tragédie et porte un regard surplombant, mêlant à ses propres commentaires in situ des textes de poètes et de philosophes contemporains comme W.G. Sebald, Giacomo Leopardi ou Hermann Broch… Ces longues tirades, parfois abstraites et alambiquées, prennent souvent le pas sur les actions scéniques et, malgré la beauté des images qui naissent sous nos yeux, lassent nombre de spectateurs. A cause d’un sur-titrage dense, on n’apprécie que partiellement la fluidité de la traduction italienne dont on devine pourtant  la qualité. Ce spectacle, Lion d’argent au 46 ème Festival international de théâtre Venise, trouvait sans doute mieux sa place dans le cadre de cette manifestation que dans un théâtre parisien peu coutumier de ce type de programmation. Dommage.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 11 octobre au Théâtre de la Cité Internationale, 17 bd Jourdan, Paris XlV ème  T. 01 43 13 50 60 Dans le cadre du festival New Settings.

Le 25 janvier Theater an der Ruhr Müheisen, (Allemagne). Du 12 au 17 mars, Teatro Fabbricone, Prato, du 20 au 23 mars Teatro Verdi Padoue ; ; du 26 au 31 mars Teatro Astra, Turin (Italie)

L’Éveil du printemps, d’après Frank Wedekind, adaptation et mise en scène Marion Conejéro

(C)Didier Goudal

 

Maison Maria Casarès, Jeunes pousses #2

L’Éveil du printemps, d’après Frank Wedekind, traduction de François Regnault, adaptation et mise en scène Marion Conejéro

Belle arrière-saison au domaine de Maria Casarès, à Alloue, dans la verdure et au chant discret de la Charente, qui a accueilli en septembre la seconde édition des Rencontres Jeunes Pousses  (première édition, en septembre 2017, voir Le Théâtre du blog). Après avoir fait vivre la maison tout l’été, avec la Correspondance entre Maria Casarès et Albert Camus, Même les chevaliers tombent dans l’oubli, de Gustave Akakpo et Un pays dans le ciel, de Aiat Fayez, le Théâtre du Veilleur de Matthieu  Roy et Johanna Silberstein* a joué les grands frères en l’ouvrant aux «jeunes pousses» dont les projets ont été choisis par un jury de professionnels, avec l’aide de l’O.A.R.A. (Office artistique de la région Nouvelle Aquitaine) et des institutions publiques qui soutiennent cette pépinière de jeunes talents.

Ici, dans la belle grange qui rappelle un peu le Théâtre du Peuple de Bussang avec son ouverture miraculeuse sur le paysage, ou dans la salle des fêtes de Confolens, trois jeunes équipes dont deux menées par des jeunes femmes ont pu mettre à l’épreuve leurs projets, avec des moyens techniques simples et suffisants. Pas question de juger ce travail à l’aune de la critique : il s’agit de maquettes, d’ébauches où une ligne se dessine, ou pad. On regrettera qu’avec Urgence-s, écriture de plateau sur des récits de vie, Coraline Claude et le collectif qu’elle a réuni n’aient pas trouvé, justement, leur urgence. Peut-être le récit personnel dont elle est partie est-il si terrifiant que la mise en scène a du mal à en rendre compte (il s’agit d’une immolation par le feu). Peut-être fallait-il un espace plus ouvert que celui d’une grange. Peut-être aussi, comme c’est souvent le cas des «écriture de plateau», le texte n’atteint pas l’ambition du projet. C’est le risque de ces présentations : mesurer que l’on n’est pas prêt, et qu’il faut peut-être laisser reposer les matériaux accumulés au fil des résidences de travail.

Avec L’Ennemi intérieur, de Marilyn Mattéi, Fabien Hintenoch a trouvé le juste point de rencontre avec son théâtre : direct, rapide, avec la brutalité calculée qui convient au propos. On pense à Martyr, de Marius von Mayenburg, l’auteur y a pensé aussi. Qui sont les jeunes radicalisés ? Où est parti Max, le disparu de la bande ? Pourquoi enlever et séquestrer Selma, sinon parce qu’elle serait «contaminée» ? Que peut faire la «cellule psychologique» représentée par  Louise, jeune femme enceinte elle-même traumatisée par l’état de guerre larvée que les médias lui renvoient sans cesse ? Toutes questions qui tourmentent avant tout un public jeune, celui que Fabien Hintenoch veut toucher. On n’est pas loin du but, s’il pousse assez loin le travail du rythme et avec précision pour confirmer ce qui est déjà un style.

Jessica Dalle a livré un travail impressionnant avec Midi était en Flammes d’après Pier Paolo Pasolini. Elle a fait preuve, en vingt-quatre heures de montage, d’un sens de l’espace, de la lumière à la hauteur de sa direction d’acteurs. Son extrait de Théorème, ce passage fulgurant d’un ange diabolique qui désarticule une famille, dont une servante extatique -Bernadette Le Saché lui donne une présence hors du commun, fragile et brûlante-, est tout simplement éblouissant. Une vraie découverte.

Ces rencontres exposent évidemment les jeunes artistes qui s’y présentent, aux deux sens du terme, ils s‘y montrent et s’y mettent en danger. Avec assez de force pour franchir un palier. Après ces trois présentations, les jeunes metteurs en scène de l’édition 2017 sont venus rendre compte du chemin parcouru : Jeanne Desoubeaux a déjà une vraie carrière dans la mise en scène lyrique, Les Petits arrangements avec le monde libre de Guillaume Lambert, repas-spectacle sur quelques actes plus ou moins salés de désobéissance civile ont été joués à la Loge, à Paris, Lara Boric, formée à l’Académie de Limoges, tourne dans la région, et Marion Conejéro présente à Paris, au théâtre de Belleville, son adaptation de l’Eveil du printemps, (1891) d’après Frank Wedekind.

Elle s’est emparée de la pièce avec un sentiment d’urgence très fort : quoi, au troisième millénaire, une jeune fille peut tomber enceinte sans le savoir ? Aussi invraisemblable que cela puisse paraître,  la réponse est : oui. À une époque où l’on sait «tout», le tabou, les  fantasmes sont encore assez puissants pour gâcher la vie des adolescents. Des parents d’aujourd’hui enverraient-il un fils en maison de correction pour avoir répandu une information sexuelle qu’ils qualifient de pornographique ? À voir. La pression de la réussite aux examens aurait-elle baissé ? Au contraire. Marion Conejéro et sa troupe, jeunes adultes, ont pris le parti de leur adolescence toute proche. Le prologue (un peu long…) montre des lycéens travaillant pour un T.P.E. (travail personnel encadré) sur le suicide des jeunes. Ce qui permet  de tirer avec force la pièce plus que centenaire vers un aujourd’hui pas plus rose. Le jeu habité, parfois outré, exprime cette colère, cette révolte devant la façon dont les adultes s’emparent «pour leur bien» de la vie des adolescents. La mise en scène ne craint pas les effets oniriques, pas toujours bien réalisés, mais emportés par la conviction de l’ensemble, comme les moments de pur lyrisme où Baudelaire et Genet sont conviés à dire l’indicible. Une réussite, donc, avec ses défauts. L’essentiel y est : la révolte à nu contre ce qui casse un vie à un tournant, contre ce qui tue l’idéal sous prétexte qu’il est trop élevé, la motivation sans faille qui emmène une jeune troupe d’une intuition juste à une réalisation engagée .

Christine Friedel

Théâtre de Belleville, Paris 11e, du mercredi au samedi, 21h15 –T. 01 48 06 72 34

*On peut voir jusqu’au 20 octobre leur création L’Amour conjugal, d’après Alberto Moravia- à la Scène Thélème T., 18 rue Troyon Paris XVIIème.  T. : 01 77 37 60 99.

Multiple-s conception et chorégraphie de Salia Sanou

 

Multiple-s conception et chorégraphie de Salia Sanou
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Le spectacle se compose de deux parties : De vous à moi, où Salia Sanou danse avec l’écrivaine Nancy Huston, et De vous beaucoup de vous, un pas de deux, qu’il interprète avec Germaine Acogny. La nouvelle création du chorégraphe contraste avec les amples et spectaculaires distributions de ses récentes pièces Clameur des Arènes et Du désir d’horizons (voir Le Théâtre du blog ). Il s’accorde ici « un temps de pause pour s’interroger sur ce qui nous engage » ( …) Ça m’a amené, dit-il, à revenir à une forme plus simple, intime, recentrée. A la rencontre d’autres disciplines artistiques.»

©Christophe Péan

©Christophe Péan

 La  pièce  comprendra bientôt un troisième volet : Et vous serez là, où il danse cette fois avec le compositeur Bab-x qui signe la musique de Multiple-s. 

« Pourquoi née ici, plutôt que là puis transportée d’ici à là » : Nancy Huston esquisse quelques pas, sage, un peu guindée, dans son costume blanc. Elle s’enhardira plus tard, guidée par Salia Sanou, sans cesser de parler, de raconter son appartenance au Nord, et ses névroses; de son écartèlement entre deux langues ( le français et l’anglais) «cassée en deux»;  de son itinéraire d’intellectuelle et féministe franco-canadienne…

Le chorégraphe l’accompagne de ses mouvements fluides et de ses regards bienveillants, jusqu’à ce qu’ils  trouvent, ensemble, un vocabulaire commun entre mots et gestes. «C’est la première fois qu’on me demande de danser», avoue la romancière, en précisant qu’elle a suivi des cours dans sa jeunesse et pendant l’écriture de La Virevolte, pour se mettre dans la peau de son personnage. Salia Sanou a choisi Nancy Huston « pour la force de son récit. Dans désir d’horizon, j’étais parti de ses textes sur l’exil, sur le chaos du monde. »

 

©Christophe Péan

©Christophe Péan

Le second duo met face à face le chorégraphe et celle qui lui a tout appris, Germaine Acogny. La «mère de la danse africaine» s’est produite avec les plus grands chorégraphes et a formé des générations d’artistes, depuis 1968 où elle fonda sa première école, à Dakar. Elle a développé son propre style : la danse africaine moderne, à partir des danses traditionnelles et modernes, africaines comme occidentales. « J’ai créé une technique de danse où le dos est important : la colonne vertébrale, c’est le serpent de vie».

De vous beaucoup de vous exprime la révérence de Salia Sanou envers son professeur ; celle-ci  l’accompagne de sa bienveillance  sur le plateau, avec une grande économie de gestes et de déplacements. Sa cane ancre au sol son port altier et le plus infime de ses mouvements respire l’harmonie. En l’invitant, Salia Sanou veut évoquer «la question de la mémoire et de la transmission ; comment la danse nous permet de s’élever et de transmettre. «Il ne faut pas oublier de s’enraciner», conseille pour conclure Germaine Acogny à son élève… 

Dans l’intimité de ces pas de deux, chacun(e) s’exprime simplement, avec ses propres moyens artistiques, selon son vécu mais, dans le fond, il est question d’identité, d’exil, de racines pour trouver du sens à un univers en vrac. «Il faut toujours revenir dans votre pays», dira Germaine Acogny, qui continue d’enseigner au Sénégal dans son Ecole des sables. «Je suis moins enracinée qu’eux, c’est ce qui me manque», déplore  Nancy Huston.

 Multiple-s part en tournée en attendant le troisième volet avec Bab-x, en 2019,. L’auteur-compositeur et interprète tisse musique, textes poétiques et politiques pour dire, lui aussi, le chaos du monde.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 28 septembre  aux Francophonies en Limousin, à Limoges

Le  21 décembre : Festival Dialogue de corps / Ouagadougou : De vous à moi et De beaucoup de vous.
Le 9 avril: Théâtre Sorano et La Place de la Danse CDC de Toulouse: De vous à moi et De beaucoup de vous.
Le 8 juin: Théâtre de La Raffinerie/Charleroi Danse à Bruxelles : De vous à moi ,  De beaucoup de vous et Et vous serez-là.

En juin: Montpellier danse : De vous à moi , De beaucoup de vous, et Et vous serez-là.

Mamootot par la Batsheva Dance Company, chorégraphie d’Ohad Naharin

Mamootot par la Batsheva Dance Company, chorégraphie d’Ohad Naharin

©Gadi Dagon

©Gadi Dagon

Rarement public n’aura connu une telle proximité avec un danseur. On peut parfois entendre son souffle rapide, sentir son odeur, être aspergé d’une goutte de sueur ou lui serrer la main à la fin de ce spectacle d’une heure. Mamootot (mammouth en hébreux)  a été créé en 2003.

Les chorégraphies d’Ohad Naharin ne se décrivent pas: elles se vivent au plus profond de l’émotion grâce à ses danseurs exceptionnels d’énergie et d’engagement physique. Sous un fort éclairage qui ne cache jamais le public disposé autour d’eux, les interprètes évoluent dans un silence presque religieux, ou accompagnés d’extraits musicaux à réveiller un mort de Bobby Freeman, Gas, Yuko Kako, etc. Des partitions souvent méconnues qui retentissent soudain, induisant une gestuelle animale.

 Sur un corps poudré de blanc, le moindre frottement laisse une sorte de cicatrice, trace éphémère des efforts physiques. Des cicatrices personnelles qu’Ohad Naharin se charge de faire resurgir chez chaque danseur. «Il a été entendu partout, écrit Antonin Artaud dans Chiote à l’esprit, après je ne sais combien de siècles de Kabbale, d’hermétisme, de mystagogie, de platonisme et de psychurgie, que le corps est le fils de l’esprit (…). »

 La chorégraphie d’Ohad Naharin laisse apparaître cette influence de l’esprit sur le corps, et chaque danseur nous raconte sa propre histoire: gaucherie touchante d’un homme essayant de séduire une femme, liberté violente de femmes-louves transportées par la musique, sensualité de deux humains qui se découvrent. Il faut voir et vivre pleinement ce spectacle qui s’inscrit dans Tous Gaga, une riche programmation à Chaillot…

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro Paris XVI ème, jusqu’au 12 octobre,

De la démocratie, écriture et mise en scène de Laurent Gutmann

 

De la démocratie, librement inspiré de De la Démocratie en Amérique d’Alexis de Tocqueville, écriture et mise en scène de Laurent Gutmann

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©pierre Grosbois

Ils sont cinq autour d’une table à tréteaux, dans un baraquement,  en chantier comme le spectacle qu’ils préparent à partir de l’essai d’Alexis de Tocqueville. Ils vont, pendant une heure cinquante, tenter de construire la pièce en appliquant à la lettre les règles de la démocratie. Une heure cinquante de débats, tâtonnements, atermoiements, votes…Chacun doit ici trouver sa place, tout en se pliant aux volontés de la majorité.

Comment compenser la frustration du minoritaire  et éviter la tyrannie de la majorité? Comment articuler les propositions disparates de chacun ? A tirer à hue et à dia, on engendre cacophonie et chaos. Il faudra bien que l’un d’entre eux prenne les rênes, à défaut d’imposer son pouvoir. Comment, et sur quels critères, désigner ce meneur de jeu ? Quels compromis chacun devra-t-il faire vis-à-vis des autres pour que naisse enfin le spectacle ?

Laurent Gutmann et les comédiens posent les questions de la démocratie, du pouvoir, de la place de l’individu dans la collectivité, mais aussi de la place de l’acteur dans un collectif. De séquence en séquence, la pièce s’élabore à partir de citations puisées chez Alexis de Tocqueville : pour chaque situation, on peut en trouver une, brandie par les uns et les autres comme autant de slogans, quitte à se contredire. En effet, De la démocratie en Amérique pointe les ambigüités d’un régime que son auteur estime devoir se répandre dans le monde parce qu’il répond à la nature profonde des hommes, qui aspirent à l’égalité des chances. Et ce, malgré ses imperfections, ses dérives vers «un despotisme mou»….

Alexis de Tocqueville (1805-1859) se pose en observateur, plus qu’en théoricien ou idéologue. Parti  pour l’Amérique du Nord en 1831  -la France est alors une monarchie constitutionnelle- pour y étudier le système pénitentiaire, il en reviendra avec un rapport sur les prisons outre-Atlantique, mais surtout avec son désormais célèbre De la démocratie en Amérique, publié en 1835. «Démocrate», bien que de vieille noblesse, il sera élu député de la Constituante en 1848, et défendra des positions libérales et anti-esclavagistes. Ce personnage contradictoire, puisqu’il appartient au parti de l’Ordre, s’opposera au socialisme naissant, en approuvant la répression des sanglantes Journées de juin 1848 qui mettront un terme à la deuxième République. Tenant de la bourgeoisie libérale, il dénonce en même temps le «rapetissement universel» emporté par la promotion au pouvoir d’une classe moyenne «ne songeant guère aux affaires publiques que pour les faire tourner au profit de ses affaires privées».

Sur l’ambigüité de cet ouvrage, sur les carences et les dérives de la démocratie elle-même, se joue la dialectique de la mise en scène. Mais, prise au piège de sa démarche, la pièce fait souvent du sur-place,  et on s’enlise dans ces débats qui relèvent plutôt de la cuisine interne de toute fabrique de théâtre. Elle a le défaut de ce qu’elle épingle : le fonctionnement pseudo-démocratique de certains collectifs artistiques dont les créations manquent parfois d‘une véritable ossature dramaturgique, et surtout d’une rigueur d’écriture. Ces collectifs se contentent souvent d’une mise en forme des improvisations de chacun.

On s’amuse un peu, surtout quand les comédiens prennent le public à partie et sollicitent son suffrage, mais on reste quand même sur sa faim quant au thème et à sa réalisation. Pourtant, le spectacle attise la curiosité  et on en sort avec l’envie de creuser cette question et, pourquoi pas, de retourner aux sources en lisant De la démocratie en Amérique…

Mireille Davidovici

Théâtre 71, 3, place du 11 novembre,  Malakoff (Hauts-de-Seine). T. : 01 55 48 91 00

Douze hommes en colère de Reginald Rose, mise en scène de Charles Tordjman n

©Lot

©Lot

 

Douze Hommes en colère de Reginald Rose, adaptation française de Francis Lombrail, mise en scène de Charles Tordjman

 Ce Un film mythique de Sidney Lumet  (1957) d’après la pièce de Reginald Rose, reste en mémoire, sans qu’on en fasse ici pour autant un repère quand on assiste à cette adaptation scénique. Un jeune homme des bas-quartiers, accusé du meurtre de son père, risque la peine de mort. Le jury composé de douze hommes se retire pour délibérer: onze des jurés voteront coupable mais la décision doit être prise à l’unanimité.  Et celui qui a voté non-coupable, sommé de se justifier, avoue avoir un doute. Et il estime que la vie d’un homme mérite une discussion plus longue et va convaincre les  autres jurés d’âge et de condition sociale différents.

Les préjugés sur les classes sociales défavorisées restent encore reste d’une triste actualité. Celui qui est pauvre et malheureux est suspecté d’agissements coupables !  Dans cette salle de tribunal, les esprits sont échauffés à cause d’une  température accablante  -le ventilateur placé en hauteur ne fonctionne pas-  et la plupart des jurés  veulent aller vite pour se dégager d’une affaire qui, selon eux,  ne permet plus aucun doute. Et l’un est pressé d’aller voir un match de base-ball. Pour des douze hommes, l’affaire est claire : le fils a poignardé son père alcoolique et s’est enfui… Un voisin l’aurait entendu descendre l’escalier après un cri, et depuis une fenêtre de la maison d’en face, on aurait aperçu le meurtre, lors du passage d’un train vitré.

Chacun écoute l’autre, plus ou moins attentivement, sous les directives du président.Répliques, remarques argumentées ou gratuites, partis-pris : le chaos semble irréversible, mais la discussion progresse pas à pas, et avec précaution. Le prévenu pourrait être innocent. Et le juré qui sème le doute, incarné avec une sobriété et tranquillité par Bruno Putzulu, tenace éclaire les onze autres avec un raisonnement rigoureux, sans aucun préjugé de classe. Autour de lui, des citadins en costume 1950.  Aucun doute  pour certains, satisfaits de leur confort, repliés sur leurs acquis et rétifs à des idées progressistes. Pourtant, malgré eux, ils adhèrent peu à peu à l’ouverture des points de vue. Une vision politique qu’on aimerait voir se généraliser dans les esprits de notre temps.

 Et les acteurs donnent ici le meilleur d’eux-même comme entre autres, Philippe Crubezy, Olivier Cruveiller, Adel DjemaÏ, Christian Drillaud, Pascal Ternisien…

 Véronique Hotte

 Théâtre Hébertot, 78 boulevard des Batignolles, Paris XVII ème, jusqu’au 6 janvier. T. : 01 43 87 23 23.

 

 

Western, adaptation et mise en scène de Mathieu Bauer

Western, librement inspiré du roman la Chevauchée des Bannis de Lee Wells et du film éponyme d’André de Toth, adaptation et mise en scène de Mathieu Bauer 

large_14614888030_046_pa13 Le théâtre, depuis quelques années, emprunte souvent au cinéma et Mathieu Bauer, fut l’un des chefs de file de ce mouvement : «J’ai compris que le cinéma apportait au théâtre la liberté (…) Quelque chose qui laisse place à l’image et à la musique. » Le  directeur du Nouveau Théâtre de Montreuil, cinéphile de cœur et batteur de formation, conjugue souvent, sur les plateaux, ses deux dadas. Ici, il s’attaque au western. « Comment allez-vous faire pour les chevaux ? » s’est-on inquiété. La question a failli servir de titre au spectacle. Mais les artistes ont  trouvé la solution…

Après le succès de Shock Corridor, inspiré du film de Samuel Fuller, spectacle de sortie d’école du groupe 42  joué au Théâtre national de Strasbourg, puis à Montreuil, le metteur en scène poursuit l’aventure avec ces jeunes acteurs, qui sont aussi d’excellents musiciens. La Chevauchés des bannis (Day of the Outlaw), se prête particulièrement bien au théâtre avec,, au milieu des grands espaces enneigés, un huis-clos dramatique. Dans un village, au fond du Wyoming, s’affrontent fermiers et éleveurs : les  barbelés posés par  des uns entravent la libre circulation du bétail des autres. Cette rivalité se double d’une intrigue amoureuse : une femme tiraillée entre un beau cow-boy héroïque, et son terne fermier de mari.  Surgissent sept bandits en fuite qui prennent les habitants en otage et veulent faire main basse sur l’alcool et les femmes. Le héros, rusé, parviendra à débarrasser le village de ce fléau, mais non sans dommages collatéraux…

 La neige, une épaisse ouate blanche, recouvre entièrement le plateau. Une ossature de maison figure les espaces du dedans et du dehors. Une table et des chaises deviennent saloon, ou arrière-cuisine de l’épicerie, et des artisans s’affairent à divers travaux : le martèlement de leurs outils s’accorde à l’orchestre dans l’ombre, derrière un modeste piano de bar. Le son est particulièrement soigné. Pour retrouver le grain de voix des années soixante, les acteurs parlent dans de vieux micros à haut-parleurs portatifs. Les compositions de Sylvain Cartigny puisent dans la bande originale du film (1959) mais empruntent aussi au style sévère d’Arvo Pärt ou s’inspirent de chants folk ou de romances de l’époque.

Le caractère composite et choral de cette musique omniprésente souligne l’aspect collectif de la mise en scène : certains interprètes jouent plusieurs seconds rôles et des comédiennes incarnent des hommes. Quand ils sont hors-jeu, les acteurs intègrent l’orchestre… Pour être fidèles à l’ambiance austère du film d’André de Toth, un réalisateur d’origine austro-hongroise surnommé « le quatrième borgne d’Hollywood », les éclairages jouent sur les clairs-obscurs et contribuent à rendre un noir et blanc contrasté.

 On retrouve dans  Western (comme dans La Chevauché des Bannis), les thèmes du genre comme : opposition entre individu et collectivité,  naissance de la propriété privée,  usage légitime de la violence et des armes, et les femmes, objets de désir et de discorde. Une réplique ironique reprend la fameuse phrase du grand critique de cinéma, André Bazin : « Dans les westerns, une femme vaut moins qu’un cheval ! ». Des thèmes encore présents dans l’envers du rêve américain. 

 Mais ici ni empathie ni psychologie envers les dramatis personae. Et pas d’identification possible : la mise en scène instaure de la distance. Quand, dans la séquence finale, les hommes enfourchent leurs chevaux, les acteurs jouent à jouer la cavalcade. On transforme à vue le plateau en zone montagneuse enneigée, en faisant naître les images au fur et à mesure des besoins du scénario. Pour la tempête, une machine à vent : on dévoile le trucage…  Le spectateur se trouve ainsi associé à la fabrication de la pièce. Un ingénieux bricolage à l’instar du montage pictural et sonore. Il sera aussi sensible aux belles images accompagnées d’un travail musical remarquable. Raison de plus pour voir ce spectacle de soixante-dix minutes.

 Si vous avez le temps (trois heures dix, entracte inclus), ne manquez pas Une Nuit américaine où Western et Shock Corridor que nous vous avions chaudement recommandé  (voir Le Théâtre du Blog) seront donnés dans la même soirée.  Avec, comme dans les cinémas d’antan, attractions et esquimaux pendant le changement de décor opéré à vue. Ce sera un bel hommage au septième art. « On allait pas “voir un film“, on “allait au cinéma“. écrit, nostalgique, Serge Daney dans La Rampe (…) Et à l’entracte. (…) La salle de cinéma était pour l’enfant un piège délicieux et les attractions la partie amère de ces délices. Elle redevenait hangar de misère(…) De toute façon, le “grand film“ allait commencer. »                                                                                                                                                                                                                                                                            Mireille Davidovici

 

Western Jusqu’au 13 octobre. Une Nuit américaine du 18 au 26 octobre
Nouveau Théâtre de Montreuil 10 place Jean-Jaurès Montreuil T. : 01 48 70 48 90

 Le 9 novembre Scène nationale de Sète ; le 19 janvier,  Théâtre du Gymnase Marseille ; du 24 au 26 janvier Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon ; le 1er février Le Granit, Belfort ; les 12et 13 mars, Comédie de Clermont-Ferrand.

 

 

La nouvelle Scène Nationale Brive-Tulle


La nouvelle Scène Nationale Brive-Tulle

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Scène nationale, label créé en 1990 par Bernard Faivre d’Arcier, alors directeur du Théâtre et des Spectacles est accordé par le Ministère de la Culture à des établissements publics français pour être un lieu de production mais surtout de diffusion de la création. Avec une volonté de service public : présenter des spectacles de théâtre, musique, danse, arts de la piste… Avec les centres dramatiques, les soixante et onze Scènes nationales, surtout situées dans des villes de moyenne importance, en  métropole et Outre-mer, participent au développement culturel de leur territoire. Cofinancées par les collectivités locales : environ 50 %, et 23 % de recettes propres, mais aussi par l’Etat et l’Europe, les Scènes nationales ont un directeur nommé par le conseil d’administration.

L’Empreinte est née de la volonté des maires, Frédéric Soulié à Brive-la-Gaillarde et Bernard Combes à Tulle, deux villes distantes de seulement trente kms, du Département, de la Région, et du Ministère de la Culture. (Mais madame Françoise Nyssen, sans doute sur le départ, n’était pas là. Cette soixante et onzième Scène nationale possède l’appellation Établissement Public de Coopération Culturelle (E.P.C.C.) avec un budget global de quelque trois millions d’euros… Subventionnée par les deux villes autrefois rivales, par le Conseil départemental de la Corrèze, la Région Nouvelle Aquitaine, le Ministère de la Culture, mais aussi par les communes voisines  d’Allassac, Malemort, Ayen, Nespouls, Aubazine, Montignac et Terrasson, des noms qui sentent bon le terroir corrézien…

Cette Scène Nationale, (la deuxième avec Aubusson, en Limousin) est née de la fusion des Scènes conventionnées, Les Sept collines à Tulle (18.000 habitants) et celle des Treize arches à Brive-la-Gaillarde (48.000 habitants). Labellisée l’an passé, elle a vu le jour en juin dernier. Avec une dotation de l’État qui atteindra 500.000 € par an, en 2020. Ce qui permet donc d’avoir une programmation d’envergure. L’Empreinte est dirigée par Nicolas Blanc, nommé pour cinq ans et Nathalie Besançon, à la tête d’une équipe de vint-sept personnes.
Remarquablement équipé, le théâtre de Brive, dont la belle facade en pierre fin du XIX ème siècle a été gardée, possède maintenant une salle dans le théâtre d’origine reconstruit il y a huit ans, et une autre de 485 places dans le nouveau bâtiment habilement relié en même temps à l’ancien, et dotée d’un grand plateau de douze mètres d’ouverture avec une excellente acoustique. Il y a aussi, bien entendu, de nombreux bureaux et locaux techniques, et un bar-restaurant. A Tulle, le vieux théâtre qui a aussi gardé sa façade historique 1900, a été réhabilité et possède une salle neuve en gradins avec trois cent-quatre-vingt six  places et un forum de soixante places.

L’Empreinte présente à Brive et à Tulle, soixante-cinq spectacles avec deux cent représentations par an, pour une population globale de 240. 000 habitants. Il y a un système de navettes en car entre les villes le soirs de spectacle. Un programme exceptionnel d’ouverture a eu lieu les 4, 5 et 6 et se poursuivra les 12 et 13 octobre. « Cette nouvelle Scène nationale, dit Nicolas Blanc, nous voulons qu’elle soit fédératrice. (…) Et repenser l’usage de ces deux théâtres, afin de les rendre encore plus accueillants, vivants et chaleureux pour le public, et nous souhaitons  y accueillir ceux, qui, jusqu’alors, n’ont pas franchi les portes. Et avec les collaborations artistiques  du metteur en scène Sylvain Creuzevault, du chorégraphe Christian Rizzo (voir Le Théâtre du Blog) et de Barbara Étais-Chastanier, dramaturge. » Et la programmation efficace de cette saison rassemble à la fois, théâtre, danse, variétés, etc…

Cela a commencé par une Visite déguidée, avec Bertrand Bossard, comédien qui, au micro, dans le bus qui nous mène jusqu’à Tulle, fait revisiter la grande et la petite histoire des ces villes adversaires depuis longtemps. On passe avec salutations devant son mythique stade Amédée Domenech, puis le bus ralentit, pour un moment de recueillement devant un jardin en bord de route consacré aux morts de la dernière guerre. A Brive-la-Gaillarde, dès le 17 juin 1940, Edmond Michelet  appela à la résistance  contre les nazis. Mais cette région, on ne le sait pas assez, le paya très cher : les S.S.  firent une rafle de 3.000 hommes dont 99 seront pendus aux balcons des immeubles! Et le lendemain, le 10 juin 44, les S.S. commirent le massacre d’Oradour-sur-Glane. Le maire de Tulle, Jules Lafue (1887-1971) a été nommé avec sa fille Madeleine, « Juste parmi les nations », pour avoir abrité chez lui plusieurs réfugiés juifs. Et Brive, première ville occupée à se libérer par ses propres moyens le 15 août 1944, recevra la Croix de guerre.

87057A7E-7A42-4215-A393-4FBA44449FBALes Trois Mousquetaires, une version revisitée par le Collectif 49 701, mise en scène de Jade Herbulot et Clara Hédouin

  »Travailler ensemble, disent les metteuses en scènes, pendant des semaines, des mois, peut-être des années, et explorer progressivement, au fil des épisodes, la complexité des Trois Mousquetaires roman d’action (…) Parce que c’est le roman d’une bande et que c’est ce que nous sommes. » Athos, Porthos, Aramis et d’Artagnan, ces héros populaires -et ce collectif a raison de le rappeler quand il les remet au goût du jour, en costumes à demi-contemporains- sont des jeunes gens énergiques et violents, parfois imbibés, dragueurs sans scrupule… mais armés par le Roi! «Ce qui nous intéresse passionnément, dans ce blockbuster de la littérature, bien rangé aux premiers rayons de l’enfance, c’est la généalogie de cette violence d’Etat, éruptive, comique, chaotique et sanglante.. De fait, le roman ne saurait exister sans cette haine tenace, véritable moteur de l’histoire : mousquetaires contre gardes du cardinal. À travers ces soldats des deux bords, ce sont deux têtes de la royauté (…) qui  se croisent, reculent parfois, et s’affrontent souvent. »

Nous avons pu voir ce soir-là, la première saison: avec l’épisode I. D’Artagnan, arrive près de Paris et se querelle avec l’un des plus dangereux émissaires du Cardinal. Puis l’épisode II à Paris où d’Artagnan arrive chez Monsieur de Tréville, capitaine des Mousquetaires. Puis dans les jardins du Luxembourg où d’Artagnan doit choisir entre le camp des Mousquetaires du Roi et celui des Gardes du Cardinal. Cela se passe d’abord parmi les spectateurs attablés à la terrasse d’un café sur une petite place, tout près d’un ancien et somptueux hôtel particulier. Cette scène d’exposition, remarquablement jouées par de jeunes comédiens très vifs, en tenue de garçon de café, mériterait d’être un peu plus claire mais bon… Les cloches de la cathédrale sonnent mais les  acteurs continuent à jouer  comme si de rien n’était.

Ils nous invitent ensuite les rejoindre sur le plateau même du théâtre. Scénographie en carré avec chaises tout autour; au centre, Monsieur de Tréville à son bureau; le jeune gascon d’Artagnan, à dix-huit ans veut réaliser son rêve: devenir mousquetaire du Roi. Près de Paris, à Meung-sur-Loire, il s’est fait voler une lettre de recommandation, il arrive quand même chez M. de Tréville. Il va y rencontrer les inséparables Athos, Porthos et Aramis, les meilleurs mousquetaires, et ils ne se quitteront plus.

Le spectacle a déjà bien tourné; et très rodé, il ne manque ni de panache ni d’efficacité. Plus de véritables costumes historiques ni d’épées mais du théâtre à mains nues ou presque, avec courses et bagarres: les enfants sont ravis… On oubliera les arrivées par la salle restée vide et donc un peu tristounette, et les scènes jouées entre les rangées de fauteuils, un vieux truc usé du théâtre contemporain… Puis on part pour le jardin de la Préfecture. Aucun élément de décor, juste quelques fauteuils coque en polyester. La joyeuse bande nous offre  une remarquable parodie d’une émission littéraire consacrée au roman d’Alexandre Dumas. C’est à la fois, très bien joué, drôle et caustique.

Puis on nous demande de nous déplacer un peu plus loin dans le jardin. La police officielle, celle du Roi! arrive en voiture de police banalisée avec gyrophare et sirène hurlante. Bel effet, et on peut y croire ! Combats au bâton et au poignard avec les mousquetaires,  très bien réglés… Sur ce beau jardin au dessus de la Corrèze en plein centre ville, il y a toute la douceur d’un soir d’automne qui tombe.

On est bluffé par cette version souvent parodique, intelligente et bien dirigée par Jade Herbulot et Clara Hédouin, loin du très ennuyeux et prétentieux Sarajevo qu’elles nous avaient infligé il y a deux ans au festival d’Avignon. On ne suit pas tout, côté dramaturgie, de cette histoire parfois trop vite brodée à partir du célèbre roman. Mais il faut souligner la qualité de ce théâtre de rue, presque populaire, un peu dans la veine des spectacles de la compagnie Annibal et ses éléphants (voir Le Théâtre du Blog).

Ensuite retour à Brive, et inauguration par Nicolas Blanc, Nathalie Besançon, les maires des deux villes et les représentants des collectivités locales. Heureusement les prises de paroles ont été rapides… Et deuxième spectacle pour ce jour d’inauguration.

Berlin Séquenz de Manuel Antonio Pereira, par le Bottom Théâtre, mise en scène de Marie-Pierre Bésanger

Cela se passe de nos jours. Avec une certaine parenté avec le roman d’Alexandre Dumas… Jan, un jeune homme passionné, volontiers frondeur comme d’Artagnan,  se lie à un groupe de dix jeunes filles et garçons qui ont vingt ans; organisés en collectif, ils refusent de collaborer avec le système. Mais Jan, lucide, entre aussitôt en conflit avec ces jeunes qu’il trouve bien timorés. Il veut se lancer dans une lutte radicale et écrit un article virulent destiné à leur magazine alternatif. Mais le groupe refuse ce texte, jugé trop violent et qui attaque bille en tête la consommation de masse, fer de lance d’une riche société capitaliste dite libérale mais toute puissante et  responsable de graves désordres sociaux. Puisqu’elle ne respecte en rien les individus… Jan sait, malgré son jeune âge, que cette dépense de biens exponentielle est sans issue, et conduit à une impasse en termes de qualité de vie. Mais il a bien du mal à en faire prendre conscience à ses copains…

 Berlin Sequenz est un texte poétique qui possède de réelles qualités d’écriture. Sur le plateau nu, quelques tables, chaises et accessoires. Et ces jeunes comédiens, issus des écoles supérieures de théâtre sont mis en scène ici par Marie-Pierre Bésanger qui dirige le Bottom Théâtre, une compagnie corrézienne. Interprétation sans doute inégale mais toujours juste de ce groupe, et remarquable de Yoann Bourgeois qui joue Jan avec une grande concentration.

Oui, mais voilà, malgré ses indéniables qualités, ce texte, en fait une suite de monologues et quelques courtes scènes dialoguées, a quelque chose d’anesthésiant. La faute à quoi? Sans doute et surtout à une dramaturgie faiblarde: ce genre d’exposé socio-politique estouffadou sur les méfaits du capitalisme, a déjà  été vingt fois entendu… On ne voudrait pas jouer au vieux critique donneur de leçons mais dans les années soixante-dix, le Living Theatre, le Bread and Puppet américains étaient dix fois plus virulents. Et quand ici, cela dure plus de deux heures, un doux sommeil finit par s’emparer du public… Alors qu’en une heure et quelque, cet auteur belge aurait pu être plus convaincant. Mais ici, malgré la sympathie que l’on a pour ces jeunes comédiens, cette mise en scène solide et précise tourne forcément à vide, et le compte n’y est pas. Dommage !

Philippe du Vignal

Le samedi 6 et le dimanche 7 octobre ont été présentés Météore & Souffle, deux spectacles des compagnies circassiennes Aléas et L’éolienne. Et Spectateur: droits et devoirs, une conférence- spectacle amusante et décalée, par Baptiste Amann, Solal Bouloudnine et Olivier Veillon.  Et enfin Le procès de Philip K. ou la fille aux cheveux noirs, une création de la compagnie Vous êtes ici.

L’inauguration se poursuivra les 12 et 13 octobre avec Une nuit ouverte au Théâtre de Brive avec Barbara Métais-Chastanier.
Et de 20h 00 à 8h 00, trois parcours permettront au public d’apprécier des festivités comme L’intégrale, Le Festin et La Nuit blanche. Soirée costumée, dégustations, interventions philosophiques, projections de films, lectures musicales, dance floor… rythmeront la nuit.

Puis aura lieu L’Embrasement urbain par la compagnie La Machine avec Pyromènes à Tulle,  et Incandescences à Brive, avec des performances pyrotechniques de Pierre de Mecquenem et de ses complices. Et pour conclure, La Piste à dansoire grand bal ! par le collectif Mobil Casbah.

Sainte-Dérivée des Trottoirs de Faubert Bolivar, mise en scène d’Alice Leclerc

©Christophe_Péan

©Christophe_Péan

 

Francophonies en Limousin

Sainte-Dérivée des Trottoirs de Faubert Bolivar, mise  en scène d’Alice Leclerc
 
Cette nuit-là,  devant le parvis de la cathédrale de Limoges, le public des Francophonies  a participé  à un événement insolite.  Au son de tambours accompagnés de musique  chrétienne,  deux figures  masquées et sorties de l’ombre, nous invitent  à les suivre vers le Jardin de l’ Évêché… Et nous voici devant un tas de déchets: canettes, vieux papiers, filets de pêcheurs…  Un homme (Vladimir  Delva) se met à remuer, alors qu’une lumière rougeâtre émane de cet «autel» posé à l’entrée du jardin. Eclaboussé de saletés, il émerge de ces ordures, vomissant, crachant, jurant, hurlant en français et en créole, et maudissant ses origines, sa mère, Jésus, et son éclopé de père… Une manière pour lui de dénoncer la bêtise et la pauvreté dans le monde. 

Une résurrection d’un homme à l’apparence christique peu commune, au corps maigre, carnavalesque,  qui traîne derrière lui le poids de toutes les souffrances et des obscénités du monde! L’acteur est magnifique mais son personnage fait peur et le public est tétanisé devant la  Sainte-Dérivée qui entreprend son calvaire à travers le jardin de Christ. Il découvre ici un monde de folie, de délire et de chaos dans la fête. Cette Sainte folle évoque à la fois  Jésus et  Erzulie qui invite les spectateurs  à un rituel, le « rara » haïtien,  une grande procession mystique en l’honneur de Loa, une figure du panthéon vaudou. Erzulie, déesse de l’amour et de la sensualité, protectrice des enfants,  a des personnalités multiples.

Le chemin indiqué par de petits points de lumière, et surtout par des vévés sombres, figures dessinées dans le sable pour évoquer la déesse, et  entourées  d’autels couverts d’objets  signifiants:  fûts de pétrole vides, têtes de mort, poupées, restes d’une société de consommation qui éclairent la voie sacrée de la foule se dirigeant vers son destin inquiétant.
Celle qui mène la procession prend des allures d’un prophète déchu et d’un loa délirant qui répand des paroles d’Erzulie, des passages de l’Ancien Testament et des sermons  de Jésus, pour dénoncer la corruption, l’hypocrisie et l’obscénité actuelle de cette vie qui tue le peuple haïtien.

Le jeu de Vladimir Delva en impose. Sa colère gronde devant un  monde ou deux traditions qui se  heurtent, écrasent impitoyablement le peuple martyrisé de son pays,  alors que la logique de ce «réalisme merveilleux»  nous renvoie à un dénouement tragique sans issue. Faubert Bolivar, d’origine haïtienne, a été primé cette année par le groupe de lecture Textes en Paroles (Guadeloupe). L’acteur et la metteuse en scène ont magnifiquement animé son texte. Et avec ce «rara» célébré en plein air, la colère de Faubert Bolivar est encore plus  incandescente. La procession devient un moment d’agit-prop utilisé par le grand metteur en scène allemand Erwin Piscator (1893-1966) et très prisé dans les années 1960-70, lors des manifestations contre la guerre au Viet nam. Le metteuse en scène a su réunir de multiples éléments culturels et des visées politiques avec un résultat des plus fascinants.

Mais que dire de l’efficacité du renversement à la  toute fin, avec un «dévoilement» réaliste qui diminue la surprise!  Alors que la mise en scène, plus fantaisiste, l’avait déjà mise en évidence? Était-ce bien nécessaire? Le public qui doit se déplacer, ne savait pas toujours où se mettre malgré le grand espace du Jardin. Ce genre de spectacle en plein air ne semble pas être tout à fait dans les habitudes des festivaliers… 
 
Alvina Ruprecht

Spectacle vu au Jardin de l’Évêché de Limoges, le  5 octobre.
Fêtes le Pont, à La Rochelle du 12 au 14 octobre.

Festival Quatre Chemins,  Port-au-Prince (Haïti) du 19 novembre au 1er décembre.

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