La Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars, mise en scène de Jacques Livchine

La Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars, mise en scène de Jacques Livchine

©L'Est Républicain

©L’Est Républicain

En 2005, Hélène Jouvelot avait acheté un bus de transport scolaire pour 30. 000 €, qu’elle a payé à crédit sur ses fonds personnels jusqu’en 2011. Elle le conduit avec maestria mais l’assurance est chère : 1.500 € par an! Elle l’a aménagé en petite salle de spectacles et travaille avec les Cafés solidaires au moins une fois par mois sur les marchés,  avec Emmaüs et un certain nombre d’autres associations. Elle participe au Festival des Mômes, joue des spectacles de marionnettes pour les maternelles comme  A la recherche du Père Noël et organise des voyages mobiles et… immobiles.

Ce jour-là, c’est Via Terra Cultura, une association de H.L.M. à Montbéliard écrasées par le soleil qui l’a invitée. Hélène Jouvelot a installé des chaises longues autour du bus joliment repeint en rouge avec de beaux graffitis sur le côté gauche et  installé à l’ombre. On nous sert un café et de l’eau dont on a bien besoin. Puis on nous distribue des billets de train de première classe et le placement est libre. Nous ne sommes que huit, dont deux enfants assis au fond, mais vite emportés dans les flots de ce poème de Blaise Cendrars qui raconte le voyage d’un jeune homme, dans le fameux train. Le poète va de Moscou à Kharbine, avec Jeanne qui se révèlera être une jeune prostituée. Ce récit poétique  fut écrit après des années de de voyage entre Paris, Moscou et New York par Blaise Cendrars de 1905 à 1912, et  composent le début du recueil Du monde entier au cœur du monde. Un texte nourri de références à l’histoire de  l’écrivain qui en a fait une sorte de récit mythologique personnel.

Jacques Livchine et Lucile Tanoh marchent de long en large dans le bus. » Nous sommes un orage sous le crâne d’un sourd… » Lui, accompagne  les vers  avec son accordéon, et  elle,  interprète Jeanne avec énergie. De nombreux enfants sont assis dans les transats à l’extérieur, et pénètrent dans le bus à la fin de la représentation, éveillés et curieux. L’association sert des boissons, et on parle du spectacle. Hélène dit qu’elle ne bénéficie d’aucune subvention. Et malgré toute la sympathie de ceux qui l’accueillent, elle avoue: «Je m’éclate, mais c’est difficile de vivre ! »
Auparavant, Hélène avait travaillé un an avec l’association Clowns sans Frontières, puis a séjourné quelques mois au Brésil avec l’un des trois Cousins, des clowns renommés qui se sont ensuite séparés. Puis Hélène est rentrée en Franche-Comté, et a notamment participé aux Kapouchniks , un cabaret mensuel très populaire, sur l’actualité par le Théâtre de l’Unité à Audincourt (voir Le Théâtre du Blog).

Hélène Jouvelot a l’intention de retourner en Inde travailler avec des jeunes, et d’y fonder une équipe avec l’aide de la Fondation de France…

Edith Rappoport

Spectacle vu dans le Bus d’Hélène, Coteau Louis Jouvet, à Montbéliard.
Via Terra Cultura. T. : 03 81 34 89 20


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Festival Interceltique de Lorient: Femmes du monde celte

julie-fowlis-ccraig-mackayFestival Interceltique de Lorient

Femmes du monde celte

 Trois sensibilités différentes: la Bretonne Marthe Vassallo et son trio Empreintes, la Galicienne Uxia et enfin, l’Ecossaise Julie Fowlis. De grandes dames qui expriment un même attachement à leur terre, à la transmission d’une musique singulière.

 Marthe Vassallo, belle voix de la Bretagne contemporaine, arrive en longue robe noire,  à la fois facétieuse  et intimidée devant le public, et accompagnée de musiciens d’envergure: Jean-Michel Veillon, à la flûte traversière en bois, et Gilles Le Bigot à la guitare. Ils continuent sans relâche leur recherche et leur réflexion sur les sons, les répertoires et les styles, tout en provoquant d’emblée l’émotion de l’auditeur, saisi par l’art de la mélodie, le rythme et la puissance d’une histoire de vie quotidienne paysanne.

Puis la Galicienne, Uxia issue d’une région attachante du Nord-Ouest de l’Espagne, voisine du Portugal et qui a, avec ce pays, une grande proximité linguistique. Elle a rénové la tradition grâce à une connexion entre le monde lusophone et l’Europe, l’Afrique et le Brésil.  Prix national de la musique galicienne 2017, Uxia  est entourée de musiciens originaires d’Espagne, Portugal, Brésil et… Bretagne. Et son pays sera à l’honneur au F.I.L. 2019.

Julie Fowlis, à la voix à la fois claire et profonde, chanteuse écossaise originaire de North Uist, et  se consacre à la musique folk en chantant notamment en gaélique écossais.  Figure de référence de la musique de son pays, elle chante des ballades et des chants de travail gaéliques traditionnels des Iles Hébrides. Le public apprécie quelques morceaux d’Alterum, son dernier et cinquième album : du folk traditionnel au goût intense et enjoué qui inclut aussi l’anglais et le galicien. La Galicienne Uxia la rejoint pour chanter avec celle qui venait d’interpréter des chansons dans le récital de la première. Le public retient avec plaisir le lyrisme profond et l’élan de l’air traditionnel «Me zo ganet e kreiz ar mor » (Je suis né au milieu de la mer)  de Julie Fowlis dans sa traduction en gaélique.

Un final somptueux de vie, de rythme et de pureté à la fois instrumentale et vocale, pour ces Femmes du monde celte.

 Véronique Hotte

 Grand Théâtre de Lorient, le 9 août. Le Festival interceltique se poursuit jusqu’au 12 août

Vingt-cinquième festival des arts de la rue à La Chaux de fonds (Suisse)


Vingt-cinquième festival des arts de la rue à La Chaux de fonds (Suisse)

Manu Moser organise depuis longtemps ce festival International de Théâtre de rue avec cette année plus d’une d’une centaine de pièces dans cette jolie ville,  et plusieurs milliers de spectateurs… Des bénévoles collectent les dons… bien utiles pour compléter les subventions. L’inauguration officielle se fait dans la rue autour de discours simples et d’un buffet. Manu Moser annonce que l’ancienne présidente de l’association est devenue Présidente de la Suisse et que la ville a retrouvé sa prospérité !

Riez sans modération par la compagnie Réverbère

C’est un spectacle qui a beaucoup été joué depuis sa création en 2004, et que l’on pourrait qualifier de jonglerie burlesque. Un bonimenteur envoie une balle avec sa bouche, son comparse la rattrape avec la main et lui renvoie. On le fait asseoir dans le  fameux fauteuil d’Emmanuelle, une poupée Barbie à la main, qu’il va fouetter. Plusieurs numéros se succèdent  et les artistes font porter les barrières aux spectateurs. Le bonimenteur porte  une barrière en équilibre sur sa bouche, et munit le public de grandes cannes à pêche, un enfant lance son diabolo qu’il rattrape. Vingt-cinq ans sans l’aide de l’Etat », dit-il,  et tout le monde doit mettre les bras en l’air…

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Pelat de Joan Català

L’artiste arrive, seul, avec un lourd poteau qu’il porte sur l’épaule  et un seau en zinc. Dans ce solo plein d’humour, inspiré des fêtes catalanes  autour du mât de cocagne, il installe  ce poteau qu’il fait tenir debout grâce à quatre spectateurs qu’il a soigneusement choisi. Il leur conseille des positions, leur attache des cordes à la taille, les fait s’éloigner aux quatre coins, les fait chanter et moduler leurs voix. On se tape sur l’épaule, on se tient par la ceinture, on se penche en arrière, chacun prend une corde, s’y attache. L’animateur lance une chorale dans le public, entasse trois spectateurs derrière les porteurs, monte au sommet du poteau, où il se tient debout. Dans un silence absolu des participants recrutés et du public. Une performance impressionnante qui  a valu à Joan Català, des  applaudissements chaleureux.

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Le Hamster,  ce tyran qui fait la roue tout le temps, spectacle de la compagnie du Myocarde,  librement inspiré des ouvrages du Dr Serge Marquis, texte et mise en scène de Charlotte Garet, musique et son de  Roman Gigoi

Interprétés par Annabelle Hanesse et Elouan Hardy, un homme se frotte les mains, et une femme se concentre : »Je vous propose un exercice de respiration. Relâchez toutes les tensions. Je vous prose de fermer les yeux ». Est-ce que certains manquent d’harmonie ? On peut être heureux en huit jours ! » Il nous montre des photos sur son téléphone portable, il se met un seau sur la tête, «Je voulais être le canard de Suez ». Elle court tout autour, « Allez y c’est ça , je ne sers à rien (…) c’est le plus grand risque de l’existence ! » On leur demande de tuer leur hamster. Réponse: «Jette l’ordinateur qui demande de tuer le hamster ! »
Un spectacle insolite…

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Edith Rappoport

Spectacles vus le 6, 7 et 8 août, Plage des Six Pompes, La Chaux-de-Fonds (Suisse)jusqu’au 11 août. T. : 41 32 967 89 95.

Riez sans modération:  le 17 Août  à l’Ile d’Aix (17) ; le 29 août  à  Poitiers (86);  le 31 août  à Melle (79) . Le 1 septembre  Saint-Secondin (86) . Le 2 septembre à Dinard (35) ; le 7 septembre  à Cazaux (33).

Festival Interceltique de Lorient: Denez Prigent avec l’Orchestre Symphonique de Bretagne

 

Festival Interceltique de Lorient

 

Denez Prigent avec l’Orchestre Symphonique de Bretagne.

 

D849FCDD-997C-464B-941D-DED68FD83651Depuis ses vingt ans, Denez Prigent a reçu le soutien du Festival Interceltique de Lorient, où il a pu chanter l’une des premières fois devant un large public. Cultures celtiques et cultures du monde attiraient déjà le barde breton. Jouer maintenant avec l’Orchestre Symphonique de Bretagne lui apporte des sensations de liberté, et Lory, grande connaisseuse des musiques traditionnelles de Bretagne a composé les parties cordes de ce concert.

 Avec une voix traînante claire, et résonante, Denez Prigent se consacre à l’art de la Gwerz, forme colorée des airs du monde entier. Et ici, les couleurs symphoniques s’accordent, grâce à ses compositions sombres,  avec l’imaginaire breton. Interprète de Kan Ha Diskan à lui seul, avec des chansons enjouées et rythmées, comme des Gwerz émouvantes, Denez Prigent vient de sortir un nouvel album, Mil Hent-Mille chemins. Soit un parcours de trente années de musique.

Il commence ici par un chant a cappella, et poursuit par des musiques électronique et acoustique d’inspiration bretonne sur des instruments venus d’ailleurs. Dans une synthèse des expériences qu’il a vécues. Le monde poétique du chanteur se situe dans la nuit des forêts, entre fontaine sacrée et manoir ancestral où la jeune fille aimée qu’on doit bientôt épouser est happée par une mort précoce, et échappe à son amant qui trouve une parade : il demande qu’on l’enterre avec la belle défunte pour un vrai mariage!

Une jeune fille encore aime trois jeunes gens sans pouvoir accorder sa préférence à un seul. Du coup, elle donne patiemment la mort aux trois garçons, se sentant libre enfin de ne plus choisir quiconque et refuse ainsi de trahir les deux autres. Humour et facétie : une distance que l’on prend avec les aventures malheureuses. Mysticisme et âpreté d’une vie souvent  empreinte de douleurs d’où surgit encore davantage le sentiment aigu d’exister: Denez Prigent a fasciné le public de Lorient. Avec ses musiciens (vent, violon, guitare, percussions et contrebasse), Denez Prigent  et l’Orchestre Symphonique de Bretagne, nous emportent avec force dans des contrées de rêve.

 Véronique Hotte

 Espace Marine, Lorient, le 7 août. Le Festival Interceltique se poursuit jusqu’au 12 août

Festival Interceltique de Lorient: Rhiannon Giddens et l’Orchestre symphonique de Bretagne

 

Festival Interceltique de Lorient :

 

Rhiannon Giddens et l’Orchestre symphonique de Bretagne

3B636FB7-3663-44EF-BD2F-BDD51AC2F40E Cette ancienne interprète américaine à la voix exceptionnelle du Carolina Chocolate Drops au banjo et au fiddle, est aussi chanteuse de folk, blues et gospels. Avec grâce et dignité, elle  s’est toujours engagée contre le racisme et pour la défense des libertés… Après des études de chant lyrique au conservatoire d’Oberlin dans l’Ohio, Rhiannon Giddens s’est affirmée comme soprano colorature. Familière du classique, elle chante aujourd’hui avec l’Orchestre Symphonique de Bretagne sous la direction du Gallois Grant Llewellyn, et passe du gospel blues, à la country, au bluegrass, à la folk américaine, au jazz et à la musique celte.

 La voix maîtrisée paraît simplement posée, pure et intense, et sa puissance s’élève vers des hauteurs célestes pour retomber dans des profondeurs plus graves. Jouant de cet atout exceptionnel, Rhiannon Giddensmène un combat politique contre l’esclavage, les humiliations, persécutions et fusillades répétées de la police contre les populations noire et indienne, et toutes les minorités de son pays. De père blanc et de mère noire, elle sait ce que les lois anti-métissage et l’illégalité du mariage interracial signifient, depuis les lois encore en vigueur à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Elle sait aussi que les violences de l’histoire afro-américaine, comme entre autres scandales, le massacre de Wilmington (1898) en Caroline du Nord, ne sont guère enseignées dans les écoles,

 Son dernier album, Freedom Highway témoigne de la subsistance de l’injustice et de l’inégalité. Ainsi résonne ici une berceuse inspirée d’une esclave noire berçant le bébé de sa maîtresse, tandis qu’on vend le sien! Les droits civiques et «la vie en noir» sont à la base d’un répertoire de choix et elle interprète aussi des ballades traditionnelles irlandaises. «On peut me prendre mon cœur, on peut me prendre mes os, on peut me prendre mon sang, mais on ne peut pas prendre mon âme », dit en français cette artiste virtuose…

 Birmingham Sunday rappelle la lutte pour les droits civiques dans l’Alabama. En écho aux manifestations policières de Ferguson et de Baltimore, Rihannon Giddens reprend Freedom Highway un standard des Staple Singers,  l’hymne du mouvement des droits civiques, composé en 1965 pour la marche de Selma, violemment réprimée par la police. Avec dignité et tristesse, la chanson Tomorrow is my turn rend hommage à Nina Simone. La musique est un espace où les êtres peuvent mettre de côté leurs différences. Rihannon Giddens porte haut l’esthétique musicale des couleurs du monde, à travers des instruments primaires éloquents : le banjo d’origine africaine, le violon à une corde que l’on joue dans le monde entier et le tambourin d’Afrique du Nord, du Moyen-Orient et d’Italie. «Nous sommes plus semblables que différents» est le leitmotiv de cette amoureuse de William Shakespeare.

 Une soirée majestueuse avec une ample musique symphonique et une voix d’exception.

 Véronique Hotte

 Espace Marine, à Lorient, le 7 août. Le Festival Interceltique se poursuit jusqu’au 12 août.

 

 

 

 

Fêtes nocturnes au château de Grignan

Fêtes nocturnes au château de Grignan

 DCAAF780-3549-4306-B37C-6D7D8EDB0470Un festival pas comme les autres avec une seule pièce, choisie pour sa force de classique populaire, sous la conduite d’un metteur en scène reconnu,  et créée dans la cour du château, pour quarante-trois représentations, en juillet et août. Denis Marleau, Brigitte Jaques-Wajeman, Claudia Staviski, David Bobée, Jean-Claude Berutti, François Rancillac, Didier Bezace, Marie-Claude Pietragalla, Jérémie Le Loüet et l’an prochain, Yves Beaunesne : un choix  de qualité. C’est surtout une affaire de rencontres et de confiance, très en amont, pour un projet commun, entre Florent Turello, le directeur artistique du château de Grignan et des Fêtes nocturnes, et les metteurs en scène …

Il faut savoir plus que s’adapter à la splendide façade Renaissance du château restaurée au début du XXème siècle), et  faire le pari de sa nécessité en fonction de l’œuvre. Pilastres, niches et balustres doivent jouer avec la scénographie,  et la grande porte centrale de la façade doit trouver sa fonction, comparable à celle des apparitions divines dans le théâtre antique. Pas évident avec les pièces intimistes de Georges Feydeau réunies sous le titre Du Mariage au divorce : Didier Bezace a dû inviter le Diable en personne (Quand le Diable s’en mêle) pour jouer de toute sa dimension mythique.

Pour Les Noces de sang  cet été (voir Le Théâtre du  blog), la grande porte  est tout simplement celle de l’Eglise, celle de l’Espagne très catholique de Lorca. Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée : ici, elle se refermera sur la destinée d’une jeune femme, tout en restant entrouverte sur l’effraction d’une passion qu’aucun choix raisonnable ne peut refréner.

L’autre atout et défi du château : sa belle scène semi-circulaire, qui “entre“ bien dans les gradins et permet une grand proximité avec le public. A Grignan, bonne visibilité  à  toutes les places même si les légers coussins ne suffisent pas tout à fait à les rendre confortables, mais la question est à l’étude… Florent Turello le reconnaît : conservation du patrimoine et spectacle en un même lieu sont un peu contradictoires, et pourtant cela fonctionne… Un public local et fidèle d’environ 32.000 spectateurs chaque année, sans compter les visiteurs du château, et des touristes : les Fêtes nocturnes, dans cette forme qui roule bien, évoluent discrètement.
Le château va bénéficier d’importantes restaurations, y compris dans sa partie  restée inachevée. Vincent Goethals, venu du Théâtre du Peuple de Bussang,  en a ramené  la tradition de travailler avec des amateurs (ici Les Invités de la noce), renouant avec une ancienne pratique dont certains avaient la nostalgie à Grignan.  Et cette année, les gradins du château se sont aussi ouverts au Festival de la correspondance (vingt-troisième édition, déjà), avec, entre autres, des lectures dirigées par Yves Beaunesne,  metteur en scène invité à mettre en scène en 2019, Ruy Blas de Victor Hugo.

Pour les équipes artistiques, sans parler de la douceur de vivre dans la Drôme, c’est aussi la « vie de château » : un spectacle créé à Grignan a le temps de prendre toute son ampleur, de “jouer“ et de “travailler“ comme un bon bois. À mi-parcours, il a mûri.  Pour ces Noces de sang : musique, théâtre, danse ont trouvé leur équilibre, entre moments familiers et montées de lyrisme, et la tragédie a elle aussi trouvé le temps de son  silence. Et ces Noces de sang valent, malgré des réserves, la peine d’une montée (pas trop dure) jusqu’au château.

Christine Friedel

Château de Grignan (Drôme), jusqu’au 25 août T. : 04 75 91 83 65

 

Festival Interceltique de Lorient: Daoiri Farrell Trio, et 70 ans… à l’Ouest de Gilles Servat.

Festival Interceltique de Lorient

 

88C25C0A-7DC9-450E-9C8D-27EB233B5D4FDaoiri Farrell Trio   

Daoiri Farrell, maître en bouzouki, et ses deux musiciens d’élection: l’un au bodrhan, et l’autre au uilleann pipe, forment ce trio. Daoiri, prononcé Derry, tôt initié à la musique traditionnelle irlandaise par ses parents, a commencé à jouer très jeune, avant de poursuivre des études en musique appliquée au Dundalk Institute of Technology. Puis, il a obtenu une maîtrise en interprétation musicale à la World Academy of music de l’Université de Limerick. Il joue depuis aux côtés des plus grands noms de la musique traditionnelle irlandaise et internationale. Comme avant d’arriver à Lorienthier encore, au Cambridge Folk Festival, avec le Trio Blackie O’Connell et Robbie Walsh.

Le public de Lorient a beaucoup apprécié l’énergie, le rythme et la virtuosité de ces solos de bouzouki, uilleann pipes et  bodrhan. Chaque musicien y va de sa spécialité, avant de rejoindre le collectif. Récits traditionnels de la mer et du terroir, les mélodies touchent à l’universel, et le public éprouve l’élan d’une musique festive, parfois mélancolique, mais toujours enjouée. Un grand moment de bonheur musical pour le public…

 70 ans… à l’Ouest  de Gilles Servat

Le spectacle se poursuit avec ce chanteur, auteur-compositeur très engagé dans la cause bretonne et celtique, avec, en quarante ans de carrière, quelque vingt et un albums albums et des milliers de concerts. En 2016, il crée ce  70 ans …à l’Ouest ! qui retrace sa carrière scandée d’influences poétiques et politiques  avec des chansons célèbres, intimistes comme Je suis né la nuit en février… ou collectives.

 Gilles Servat, entouré de cinq musiciens, a pris de la bouteille et sait extraire la quintessence de la vie avec la distance nécessaire quand il chante les crises sociales douloureuses. La poésie profonde attachée aux paysages bretons, demeure, depuis les repères parentaux, aux rencontres amicales et amoureuses, aux combats du siècle. Il évoque la zone libre de Tarbes où il est né, puis la zone occupée puis libérée de la région nantaise d’où sa famille est originaire et où elle revint en 1945,  mais aussi la poésie de René-Guy Cadou et la guerre d’Algérie quand chacun croyait le Général de Gaulle inamovible à la tête de l’Etat… Sans oublier ses chants de révolte et d’engagement politique pour la cause ouvrière.

 Un spectacle nuancé où résonne la voix de velours du poète et barde Gilles Servat à la belle sérénité acquise au cours des ans, et qui sait dire le comique comme le sérieux de l’existence.

 Véronique Hotte

 Spectacle vu au Théâtre de Lorient, le lundi 6 août. Le festival Interceltique se poursuit jusqu’au 12 août.

 

Festival Interceltique de Lorient : Yann Tiersen

 

Festival Interceltique de Lorient : Yann Tiersen

c57a32b291cc4928fa0adc6bff9fb879-festival-interceltique-yann-tiersen-ouessant-c-est-mon-ecosysteme Né à Brest, cet auteur-compositeur, interprète et multi-instrumentiste français de quarante-huit ans, a acquis une renommée internationale. Grâce à la composition de la bande originale du Fabuleux Destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet, qui obtint le César de la meilleure musique de film en 2.002.

 Le musicien a eu une formation classique : il a  appris le violon, le piano et la direction d’orchestre. Guitariste de rock, il se joint ensuite à des groupes rennais et écrit des pièces musicales pour le théâtre ou pour des courts métrages. Le compositeur vit sur l’île d’Ouessant  et a appris le breton. Les noms de lieux en Bretagne signifient quelque chose qui aurait à voir avec l’âme, le temps et l’espace : «Tous les secrets du monde se cachent dans les langues et pas dans l’uniformisation. » dit Yann Tiersen,  pour qui la France n’apprécie pas assez ses langues. Alors qu’au Pays de Galles, on parle le gallois mais aussi l’anglais : «Pratiquer des langues diverses est un signe d’avenir, dit-il au public, mais parler une seule langue relève du passé. »

 Il conçoit un album de piano solo, EUSA (nom breton de l’île), dont les morceaux rendent hommage à dix lieux d’Ouessant, à travers les enregistrements d’un écosystème évocateur, les coordonnées GPS, la voix de son épouse, la musicienne Emilie Quinquois, alias Little Feet, qui dit la poésie bretonne d’Anjela Duval.  Le public écoute avec une grande attention ce concert délicat, avec les mélodies pures, cristallines et profondes jouées au piano. L’Espace Marine devient alors un endroit magistral de poésie qui accueille les valses légères et mélancoliques d’Amélie Poulain et  des mélodies pop-rock.

  On entend le flux et le reflux de la mer,  le souffle des vagues se fracassant sur les rochers, et le cri des mouettes. Le public est à l’écoute subtile d’une nature somptueuse. Et Yann Thiersen s’amuse avec des enregistreurs électroniques, du matériel radio  et de multiples instruments comme d’abord et bien sûr le piano,  mais aussi avec la même assurance : le violon, les claviers, le mélodica, un instrument de musique à vent, à anche libre. Yann Tiersen propose une carte du Tendre musicale adressée à la nature marine et terrienne de l’Ile d’Ouessant,  et aux paysages du monde entier. Une invitation au voyage sur des terres mythiques….

 Véronique Hotte

Spectacle vu à l’Espace Marine, le 5 août, à Lorient. Le Festival Interceltique de Lorient se poursuit jusqu’au 12 août.  

Soirée d’ouverture du Festival Interceltique de Lorient

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Soirée d’ouverture du Festival Interceltique de Lorient  

 

La légende du roi Arthur appartient à l’imaginaire des Bretons comme des Gallois, depuis les vagues migratoires parties de leur pays, qui, à l’honneur ici, est le signe fédérateur de la diversité des cultures du monde.  «Le Brexit, dit Carwyn Jones, son premier Ministre, représente un défi énorme et nous travaillons de toutes nos forces pour obtenir le meilleur accord pour le Pays de Galles.»
Et la Bretagne est un partenaire privilégié pour renforcer les liens avec les nations et régions d’Europe. Pour Lisardo Lombardia, directeur du Festival Interceltique de Lorient, l’osmose entre Bretagne et pays de Galles est éloquente, ne serait-ce que le choix du titre de cette quarante-huitième édition: «Terres d’Arthur, chants de bardes, mémoires des ancêtres ».

 A l’honneur, des chœurs masculins, tradition ouvrière oblige, avec ses anciens et ses modernes.  Le Côr Meibion Pendyrus, formé en 1924 à Tylorstown, dans le Rhondda Fach, un bassin houiller, où persiste le souvenir des grèves de mineurs.  Ce groupe réunit d’anciens collègues de travail, dont un boulanger, un musicien amateur, etc. : soit une centaine de membres aux têtes chenues et en blazer classique, qui interprètent des chants puissants aux belles mélodies…

Mais il y a aussi le camp de la relève avec Only Boys Aloud, une autre chorale masculine de jeunes hommes, en jean et baskets, un collectif qui va chanter aussi bien sur les petites et grandes scènes du Royaume-Uni, que sur les terres défavorisées… La soirée débute avec Calan, un groupe énergique de cinq jeunes musiciens talentueux. Violon, harpe, cornemuse et Welsh step dancing : Le public se laisse emporter par ces chants et ces danses: reels, jigs, et hornpipes. Et le groupe Pendevig repousse les limites de la musique traditionnelle galloise, avec les meilleurs artistes folk du pays. Avec des connotations de jazz, funk, drum’n’bass, rap, rock et pop.

 Robin Huw Bowen est le plus grand interprète du célèbre et difficile instrument national : le Y Delyn Deires : la triple harpe. Accompagné de ses deux anciens et meilleurs élèves : Meinir Olwen, Cerys Hafana et Cadi Glwys, il a influencé la musique folk et la harpe galloises, en leur insufflant une nouvelle vie.
Alaw, un groupe de trois musiciens virtuoses et passionnés par la musique traditionnelle de leur pays, enthousiasme la salle avec morceaux rares et mélodies communes réinventées. Ils ont aussi présenté Dawns y Gwr Marw, Dead Man’s Dance, etc. des chansons originales de leur second album…

Cette soirée d’ouverture au Théâtre de Lorient s’est révélée des plus soignées. Mais on peut aussi aller écouter au pavillon du Pays de Galles, The Trials of Cato, soit trois jeunes musiciens,  jouant ballades du XVIII ème siècle et airs de danse qu’ils ont composés par eux, de style folk avec guitares et bouzoukis… irlandais.

 Véronique Hotte

Spectacle vu au Théâtre de Lorient, le 4 août.
Festival Interceltique de Lorient, rue Pierre Guergadic, Lorient. T. : 02 97 21 24 29

 

La place des femmes au festival d’Avignon

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La place des femmes au festival d’Avignon

 

“Je vous remercie pour ce Molière./Probablement, le seul Molière que je recevrai jamais. (…) Mets-toi bien ça dans le crâne, petite bonne femme créatrice : la Cour d’Honneur et les Molières ne sont pas pour toi.», déclare Carole Thibault à David Bobée, qui l’invitait à participer à un épisode de son feuilleton sur le genre :« Mesdames Messieurs et le reste du monde, décliné en treize rendez-vous. Ce 13 juillet, l’autrice et directrice du Centre Dramatique National de Montluçon, simule une cérémonie des Molière. Son texte fera la tour des réseaux sociaux et défrayera la chronique avignonnaise, avant que la Coupe du monde de foot et l’affaire Benalla ne viennent imposer leur actualité… Nous avions évoqué les études et les luttes menées par l’association H/F  (voir Le Théâtre du Blog) mais ce festival a servi une fois de plus de tribune pour revenir sur l’inégalité flagrante entre femmes et hommes dans le secteur culturel.

 Bref rappel des statistiques publiées par le Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes : dans la totalité du spectacle, aujourd’hui en France, 23% seulement des subventions publiques d’Etat vont à des projets portés par des femmes qui représentent 11% seulement des spectacles programmés sur toutes les scènes. Mais elles ne reçoivent que 4 à 12% des récompenses. Le Festival In n’est pas loin de ces chiffres, contrairement à ce qu’annonce sa direction, selon un nouveau décompte effectué par l’association H/F.  En réalité, la thématique du « genre » semble avoir occulté la question de la parité entre hommes et femmes dans le monde de la culture.

 Carole Thibault exprime sa colère: «Cette année, sur la totalité des spectacles et expositions programmées dans le festival In, on recense 25,4 % d’artistes créatrices. Et encore on peut remercier la S.A.C.D. qui exige dans les Sujets à vif la parité. Sans ces petites formes performatives de seulement  trente minutes chacune, (il ne faut rien exagérer non plus !), on ne serait même pas à 20% de créatrices dont les spectacles sont programmés. » (…) Elle poursuit : «Les femmes se sont fait niquer à la Révolution française. Elles se sont fait niquer durant la Commune. Elles se sont fait niquer durant le Front Populaire. Elles se sont fait niquer en 68. Et elles se font encore niquer à ce grand festival dont le thème revendiqué cette année est … le « genre », et dont une des seules rencontres thématiques s’intitule : Les Femmes dans le spectacle vivant, doit-on craindre le grand remplacement ? ( !!!)  Et c’est comme ça, qu’on se fait niquer, depuis de siècles, des décennies, des années, des mois.

Les femmes artistes : moins nombreuses, moins payées, moins aidées, moins programmées, moins récompensées, moins dirigeantes… Fort opportunément, le collectif H/F a organisé une table ronde, modérée par Aline César, au cloître Saint-Louis à Avignon sur la question de l’égalité femmes hommes,  selon le rapport du Haut Conseil à l’Egalité (voir Le Théâtre du blog).   Avec: Anne-Françoise Benhamou, professeure en études théâtrales à l’Ecole Normale Supérieure-Ulm, David Bobée, metteur en scène, directeur du Centre Dramatique National Normandie-Rouen, Claire Guiraud, secrétaire générale du Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes, Laëtitia Guédon, metteuse en scène, directrice des Plateaux Sauvages à Paris, Blandine Métayer, comédienne et autrice, membre du Tunnel de la Comédienne de cinquante ans-AAFA, Catherine Petit, directrice de cabinet de Marlène Schiappa, Secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, Guillaume Prieur, directeur des Affaires Institutionnelles et Européennes à la S.A.C.D.  et Agnès Saal, chargée d’ une mission au secrétariat général du ministère de la Culture, consistant à piloter la double démarche de labellisation «égalité professionnelle» et «diversité ».

Aline César a rappellé qu’avec l’affaire Weinstein,  «les violences sexistes se sont révélées dans le monde de l’art où règne une puissante omerta. Mais une conscience plus aigüe de la question des femmes semble s’être éveillée. Les femmes resteront-elles d’éternelles mineures signant 75% des spectacles jeune public ? » Claire Guiraud explique, elle, que, dix ans après le rapport de Reine Prat, les chiffres n’ont pas changé, selon l’étude menée par le Haut Conseil. Le talent apparaît comme une construction sociale : « En sortant des écoles où elles sont souvent les meilleures, on considère que les femmes n’ont plus de talent. »

C’est pourquoi, dit Agnès Saal, le ministère de la Culture a publié une Feuille de route Egalité 2018-2022 qui comporte des directives précises pour faire évoluer la situation : « Le ministère de la Culture sera particulièrement attentif aux nominations à la tête des Etablissements publics de la création et définira les indicateurs permettant un suivi précis de la place des femmes dans la programmation de ces établissements. (…) En matière de nomination, est fixé un objectif national de progression de 10% par an de femmes pour les catégories de labels  où elles représentent aujourd’hui moins de 25% des dirigeants, de 5% pour les catégories de labels dans lesquelles elles représentent 25 à 40% des dirigeants actuels. » Avec des sanctions prévues : « La non-atteinte de ces objectifs comportera des conséquences financières, sous la forme d’un «malus» pour les structures labellisées qui ne respecteraient pas ces objectifs. »

«Notre pratique est sexiste et raciste, constate David Bobée. En théâtre, il y a de quoi faire une programmation paritaire, pour l’égalité salariale, c’est facile aussi. » (… ) « Mais difficile de trouver des femmes qui font des spectacles sur les grands plateaux. Il faut donc leur donner les moyens financiers pour s’emparer de grands espaces. » Il annonce que les établissements culturels de Haute-Normandie et  les élus se sont engagés à partager les subventions entre hommes et femmes et à s’ouvrir à la diversité ethnique : 30% de la population «non-blanche» en France ne se trouve pas dans les programmations.

 Anne-Françoise Benhamou mène avec ses étudiant(e)s une réflexion sur les normes esthétiques : «Je travaille avec eux sur les personnages féminins et les stéréotypes. Par exemple, dans toutes les mises en scène, Hamlet tabasse Ophélie sans réaction de sa part, autre que de pleurnicher. (…) Dans Lorenzaccio, la Marquise est républicaine, mais les dramaturgies ne prennent pas ses idées politiques au sérieux. (…) » Quant à la Critique, elle porte un regard condescendant sur les filles disant: « Peut mieux faire »,  alors qu’un garçon a du potentiel. »  (…)  L’actrice est « fine et longue, mais pourquoi sa voix reste-t-elle dans la gorge? » De fait, selon elle, les voix féminines ont baissé sur les plateaux.

 Membre du Tunnel de la Comédienne de cinquante ans à l’AAFA, Blandine Métayer, comédienne et autrice, renchérit : «On gomme la moitié des femmes des représentations culturelles : tout tourne autour de l’homme, du principe masculin. Pour conclure, David Bobée reprend : «  Si on décide de lutter contre le racisme et le sexisme, on devient responsable. En tant que directeur d’institution publique, il me semble aussi responsable de respecter la diversité. »

 Il n’y a plus qu’à faire !

 Mireille Davidovici

 Ce débat Hommes/Femmes Île-de-France, a eu lieu le 17 juillet,  au Cloître Saint-Louis, Avignon.

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