Jaz de Koffi Kwahulé, mise en scène d’Alexandre Zeff

 

© Clara Pauthier.

© Clara Pauthier.

Jaz de Koffi Kwahulé,  mise en scène d’Alexandre Zeff

Ce poème musical interprété par Ludmilla Dabo, belle femme noire accompagnée par quatre  musiciens du Mister Jazz band,  un peu cachés derrière une sorte de cabine où elle se déploie, a la force d’une gifle théâtrale. C’est le récit d’un viol, vécu par beaucoup d’entre nous,  mais que nous n’avons pas toujours eu la force de dénoncer…

Elle se dandine langoureusement debout dans sa cabine, enlève sa perruque, entame un strip tease, et se retrouve seins nus, en jupette. Puis Ludmilla Dabo monte dans les gradins, avant de retrouver sa cabine où, assise sur une cuvette de toilettes, elle raconte son viol.

Elle s’écroule puis se relève, et s’allonge dans une lumière rouge. On entend au plafond, des coups de massue, on voit un masque blanc qui tremblote entre ses mains. Elle le porte et le dépose : «Orisha est morte, asphyxiée par le masque blanc ! ».
Puis elle se met torse nu, on voit ses seins tatoués : «J’ai tiré, il s’est effondré en me regardant avec des yeux ahuris !  C’était la première fois, je ne suis pas ici pour parler de moi, mais de jazz». (…) « Que peut-elle espérer de mieux, maintenant qu’elle a été chassée de l’arc-en-ciel ? ». Elle tire un coup de feu. « Cette fois, dit-elle, c’est moi qui décide ».

Malgré une sonorisation trop forte d’un accompagnement musical déjà trop  envahissant et qu’il faudrait absolument revoir  d’urgence-on a en effet souvent du mal à entendre ce beau texte,-on goûte la révolte d’une femme qui a fini par triompher d’une agression indicible…

Edith Rappoport

Chapelle du Verbe Incarné, à 19 h, relâches les 13, 20 et 27 juillet.

 


Archive de l'auteur

Ce que j’ai vu à Tipasa (ou pas) texte et mise en scène de Nicolas Zlatof

 

© Nicolas Zlatoff

© Nicolas Zlatoff

Ce que jai vu à Tipasa (ou pas) texte et mise en scène de Nicolas Zlatof

 L’été de ses vingt ans, Nicolas Zlatoff voyage en Méditerranée, et il a un moral au plus bas, «Pendant ce voyage /je voulais mourir. »  Au cours de son périple, il lit Noces à Tipasa d’Albert Camus. Lecture providentielle ! «Dix ans plus tard /j’étais toujours en vie/et j’essayais de devenir metteur en scène». Et l’été de ses 35 ans, il décide d’aller à Tipasa en Algérie. Son objectif : ressentir sur le chemin pris par Albert Camus, dans les ruines romaines proches de la mer, «la brûlure du soleil sur la peau»/la morsure glacée de la mer dans mon corps»,  filmer le paysage, et retrouver les sensations d’abord rencontrées à  la lecture du texte…

Or ce voyage fut un échec : point de soleil radieux, mais pluie, ciel gris, et vaine tentative pour obtenir une autorisation de filmer les lieux! Qu’à cela ne tienne, de cet échec, Nicolas Zlatoff fera un projet théâtral: une conférence en solo. Avec, comme préoccupation intellectuelle et poétique, la représentation de la pensée sur scène.  Comme il le souligne, cela «constitue d’emblée un paradoxe, puisqu’à première vue, les processus mentaux liés à une pensée, semblent renvoyer à un intérieur, opaque et irreprésentable, comme coupé du monde ».

 De ce paradoxe, va naître un spectacle sensible, profond, et riche de théâtralité.  Nous prenons place aux tables de bistrot disposées dans la salle et on nous offre une boisson, fort agréable par cette chaleur.  Pendant une heure, nous allons être à l’écoute. Théâtre et film documentaire, lecture de passages de Noces à Tipasa, récit en direct et projections de film réalisé sur place, évoquant les embûches rencontrées lors du tournage.

En quelques instants, nous voilà partis en voyage, là-bas à Tipasa. Un voyage à deux faces : intérieure et extérieure. A la fois et successivement, drôle, philosophique et teintée de mélancolie, cette conférence existentielle, parfois grave, nous convie au plus profond de nous-même. La difficulté de ce spectacle où l’auteur/metteur en scène qui part d’une situation  personnelle, tout compte fait banale, est d’atteindre une certaine universalité.

L’auteur merreur en scène évoque ici la rencontre, l’amour, la différence, l’absurde, l’angoisse, la mort, l’émerveillement…  Tout ce qui traverse l’existence humaine, quelle que soit son origine.  Mais  à partir d’un épisode autobiographique, cette lecture à vingt ans de Noces à Tipasa, et l’échec de son voyage, il mêle des passages d’Albert Camus à des prises de vue et des vidéos. Construction intéressante où l’Algerie se situe hors des clichés habituels. Un voyage historique géographique et littéraire mais aussi intime et charnel.  Ce qui n’est pas courant ni facile au théâtre  !  Surtout quand il s’agit, pour Nicolas Zlatof, de mettre en vie sur scène ses propres sensations. Pari captivant et réussi !

Elisabeth Naud

Le spectacle s’est joué du 4 au 8  juillet à la Maison des Métallos,  94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris XIème. T: 01 47 00 25 20.   

 

 

Ezéchiel et les bruits de l’ombre et Incidences 1327

Festival  d’Avignon:
Sujets à vif – Programme A

Ezéchiel et les bruits de l’ombre, Koffi Kwalhulé et Michel Risse

 

©Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

Nous adorons ces petits concentrés créatifs interdisciplinaires soutenus par la S.A.C.D. : depuis vingt ans, la formule veut que s’y agrègent deux univers artistiques, et qu’y souffle l’air du temps. Dans le Jardin de la Vierge, cela commence par un son lointain : harmonica dissonant, ou grincement de dents ? Un père cherche son fils, personnages incarnés par  Michel Risse, multi-instrumentiste de génie, arrive tout de blanc vêtu, en apesanteur, cheveux au vent. Et, en contre-point, par Koffi Kwalhulé, massif, fait une entrée en scène plus humoristique, avec un tee-shirt Fly Emirates floqué Ronaldo dans le dos. Un signe d’immaturité, de manque d’autorité ? La sonnerie de l’école a sans doute retenti et l’appel du savoir n’a pas convaincu le fils. Le programme nous annonçait une trame «pas grave», pour échapper à la tragédie, comme à la gravité.

Dans cette fable sur le fils absent qu’on aimerait faire sortir de sa cachette, l’amour des parents et les paradoxes de l’éducation couinent et grincent. Le père assène avec brutalité : «Tu es une grosse petite merde », avant de flatter l’enfant : «Tu sors, on passe l’éponge, tu es notre fils unique, devant toi, on est faible».  Il y a un juste choix des accessoires et un usage tout en finesse des éléments fixes de la cour, ce qui permet de sonoriser avec poésie, toute l’étendue de la violence contenue.

Et pourtant, il y a de la grosse artillerie  comme un fouet et des couteaux de cuisine, une batte de baseball qui se font mélodieux pour faire émerger le grillon de son trou. Un archet fait musique de tout support. La mélodie vacillante des boîtes à musique qui tournent comme des serviettes,  fait davantage songer à la menace de la pierre d’une fronde, qu’à l’apaisement des mœurs. Tout est double et trouble dans cet étrange objet sonore, chant des sirènes pernicieux pour attirer le bambin récalcitrant.

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

La rêverie est un peu courte mais nous nous laissons bercer par l’inventivité musicale, par la ritournelle des mots et les modulations de la voix du père. Quand cela se termine, nous aimerions rester encore cachés, tapis dans l’ombre. Sans envie de sortir du jeu…

 Incidence 1327 de Gaëlle Bourges et Gwendoline Robin

L’autre proposition de la chorégraphe Gaëlle Bourges et de la performeuse Gwendoline Robin convoque l’eau sous ses formes gazeuse, solide et liquide. On sent que la dite proposition est fondée sur les recherches scientifiques et le projet A.G.U.A.. L’élément eau est en effet le support d’une expérimentation sur «l’incidence d’une rencontre (qui) ne se mesure pas toujours dans la minute».  

Le plateau se fait laboratoire. Il devait s’agir de la première rencontre entre Pétrarque et Laure, à Avignon en 1327. Nous assistons en réalité au précipité de toute rencontre amoureuse sur les pas de Françoise «qui aime l’eau, sa capacité à chuter sans s’autodétruire», une femme qui éprouve des difficultés à être mère et à aimer sa vi(ll)e. On nous dit qu’elle «brûle déjà», mais qu’elle est pourtant capable de s’enflammer, encore, subitement. Le décor, symbolique, un grand escabeau déployé, figure le profil asymétrique du tout proche Mont Ventoux dont une voix off nous égraine les caractéristiques météo : soleil, vent, neige et brume.

Nous assistons bouche-bée, en état suspendu, à mille expérimentations en écho à ce lieu, en résonance avec l’état amoureux. De l’eau bouillante versée d’une belle hauteur sur des glaçons, du froid et du feu devenus fumée blanche, papale, dirait-on. Le rythme vacille entre langueur et concentration. Nous sommes plongés dans le brouillard : énigme des émotions extrêmes, énigme du poème visuel qui se cristallise puis se dissout sous nos yeux.

Il est question de l’amour de grands auteurs, Virgile, Cicéron, Horace, Sénèque, d’un autodafé dirigé par le père, qui ravive la brûlure de la passion qu’on essaie d’étouffer. Mais les premières amours ressurgissent des années après, au moment enfin opportun , et déclenchent l’incendie.

Cette proposition abstraite, et pourtant tellement physique et sensuelle, nous a touché au plus profond. L’aspect scientifique et la voix off semblent tout mettre à distance. Et soudain, le simple embrasement d’un papier qui disparaît, donne tout son sens à l’ensemble. L’émotion nous saisit : intensité et vanités. Nous sommes subjugué, transporté par le retour du descriptif du Mont Ventoux, devenue magnifique ode scientifique. Cela fonctionne à merveille, malgré le jeu atone des comédiennes. Nous songeons aux beaux vers oxymoriques du sonnet de Louise Labé : « Je vis, je meurs : je me brûle et me noie / J’ai chaud extrême en endurant froidure »…

 Stéphanie Ruffier

 Jardin de la Vierge du lycée Saint-Joseph, jusqu’au 14 juillet à 11h.

Micro cr€dit, voyage initiatique en terre économique

Micro cr€dit, voyage initiatique en terre économique, texte et mise en scène de Pauline Jambet, musique sur scène de Stéphan Faerber

©DR

©DR

C’est une sorte de fausse conférence devant un micro non de crédit mais de studio ! En une petite heure, Maxime Le Gall, va nous conter avec la complicité de Stefan Faerber, ce voyage en terre économique..

Cela commence avec un histoire de mammouth que l’on peut échanger avec un micro à condition bien sûr  d’en avoir besoin, alors qu’un morceau de mammouth à manger, c’est du vrai et du quotidien : dans toutes les formes de civilisation, on a toujours eu besoin de manger.

Soit sans doute au départ, la faim comme moteur des échanges entre les hommes. Quelle est la valeur de tel ou tel objet, celui généralement qu’on lui accorde, même si et surtout parfois il ne vaut rien, on est alors dans le domaine du magique comme le rappelle subtilement Pauline Jambet, en citant Georges Bataille : l’homme et la femme ont besoin de dépenser, que ce soit pour des guerres, des fêtes, etc.

Il lui faut au départ et encore maintenant, troquer, ou payer avec une monnaie locale qui reste encore une monnaie même si Bercy veille au grain ! Ou on achète à très bas-prix dans les vide-grenier !). Mais donne-t-on vraiment sans raison personnelle, anonymement oui parfois ? Bref, le don a toujours un intérêt : valorisation du donneur,  avec à la clé, une petite ou une monstrueuse main-mise sur le receveur..
Pauline  Jambet a raison de rappeler une chose désormais bien connue : tout un étonnant système bancaire avec prêts etc.  était apparu en Mésopotamie, avant même la monnaie. Et dès que la lettre de change est arrivée, au Moyen-Age, le chèque n’était pas loin derrière, et le capitalisme avec cette possibilité inouïe de faire de l’argent avec de l’argent… mais aussi avec ses dangers : la dette, les risque de pertes qui sont ligotées au profit et à la consommation  et quand la confiance n’est plus là, tout le système financier d’un pays voire de plusieurs, peut en prendre un sacré coup comme il y a dix ans aux Etats-Unis puis en Europe. On a beau être anticapitaliste, et absolument anarchiste, se révolter contre les pratiques douteuses de nombreuses banques, nous n’avons le choix et en sommes dépendants.

Même quand il s’agit d’établissement financiers «sociaux» comme en France, La Caisse d’Epargne qui reçoit très facilement nos économies mais fait tout, à coups de sordides petites manœuvres, pour qu’on qu’on ne les retire pas. On vous expliquera cela un des jours, Pauline Jambet, et vous irez le tester! « Mais monsieur, nous sommes une banque et donc nous n’avons aucun intérêt à ce que vous le retiriez, c’est bien clair », nous rappelait cyniquement, il y a peu une charmante conseillère de cette structure… Bref, on se demande même si, parfois si notre argent est encore bien à nous…

Le début et la fin ne sont pas très bien mis en scène mais le reste est souvent délicieux. Maxime Le Gall, diction et gestuelle impeccable, fait ici la démonstration de notre incompétence, face à des gens qui savent eux très bien tous les mécanismes bancaires. Grâce à Stephan Ferber qui modifie sa voix à la console, il a plusieurs interlocuteurs. Le propos est très rigoureux, mais exempt de tout ennui et souvent comique. Il y a eu récemment plusieurs solos de théâtre sur la banque et l’argent mais celui-ci vaut le coup.
Dans un second temps, on aimerait que Pauline Jambet nous éclaircisse un peu mieux sur les relations aussi étroites que bizarres entre les politiques et ces gens qui sont courtiers gestionnaires d’actifs, opérateurs de marché, etc. On connaît la petite phrase de François Hollande quand il était encore candidat, il y a juste cinq ans: « Mon véritable adversaire, c’est le monde la finance. Alors qu’on le sait et depuis longtemps ami personnel du milliardiaire Marc Ladreit de Lacharrière, oui, vous avez celui qui est aussi président de La revue des Deux Mondes et «  »" employa »" » Pénélope Fillion…
Allez Pauline Jambet, au boulot pour un autre spectacle, il y a encore du pain sur la planche.

Philippe du Vignal

Spectacle créé à la Comédie de Béthune ,  Artéphile, rue du Bourg Neuf , Avignon à 21h35

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Le Roman de Monsieur de Molière d’après Mihkaïl Boulgakov

© Just Loomis

© Just Loomis

Le Roman de Monsieur de Molière d’après Mihkaïl Boulgakov, (Die Kabale der Scheinheilgen das Leben des Herrn de Molière), textes de Mikhaïl Boulgakov, Pierre Corneille, Rainer Werner Fassbinder, Molière, Jean Racine, traduction de Thomas Reschke, mise en scène de Frank Castorf

Frank Castorf, né à Berlin-Est il y a soixante-cinq ans, a signé nombre de mises en scène subversives de textes souvent non théâtraux, souvent romanesques et/ou philosophiques  (Heiner Müller, Antonin Artaud, William Shakespeare, Bertolt Brecht…  puis après la chute du Mur, il créera des spectacles en Allemagne de l’Ouest et en Europe.

Directeur de la Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz depuis 1992 jusqu’à il y a peu, il a monté Sophocle, Dostoïevski, Tchekhov, Strindberg, Beckett, Kleist…) Frank Castorf avait aussi créé avec succès en 2002 à Avignon Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov.

Le propos du metteur en scène allemand? Montrer les rapports toujours complexes, parfois tendus, voire plus entre les artistes et le pouvoir politique. Avec deux figures emblématiques : Mikhaïl Boulgakov (1891-1940), écrivain russe qui dut subir la censure sous le règne de Staline, et notre Molière, célébré à la cour de Louis XIV qui lui commande l’Impromptu de Versailles  puis disgracié à la fin de sa vie.

Et pour  dire cette fable sur les rapports tendus voire plus que tendus entre autorité politique et création littéraire te théâtrale, Frank Castorf a convoqué tout du beau monde d’abord et bien sûr, Mikhaïl Boulgakov, mais aussi Molière avec de courts extraits de L’Avare, etc., Pierre Corneille, ( Le Cid) Rainer Werner Fassbinder, Prenez garde à la sainte putain,  Jean Racine (quelques vers de Phèdre), et pour faire bon poids un peu de cette écriture dite “de plateau” très mode en ce moment en Allemagne comme en France, c’est à dire de courts dialogues imaginés par les acteurs au cours des répétitions.

« C’est souvent là qu’émergent les meilleures choses, dit Frank Castorf, car elles n’étaient pas pensées auparavant. Le théâtre vit de la surprise comme tout bon sport. Brecht exigea «plus de sport»! C’est dans ce sens que je conçois le théâtre: comme un sport de combat. » On veut bien mais ici, le sport de combat, c’est nenni ! Et quel ennui, malgré quelques belles images vers la fin de ces trois première heures!

Cela se passe au Palais des expositions dans la banlieue d’Avignon:sous un très vaste dôme à la charpente en bois lamellé, qui dégage une surface de plusieurs centaines de m2, impossible à trouver même sur un grand plateau de théâtre. Face public, une grande et belle toile peinte représentant un pont de pierres, et au lointain une campagne méditerranéenne, avec cyprès et champs,.
Il y  a aussi une grande charrette (avec une grande photo de Staline à l’intérieur, une sorte de bar, et trois tabourets hauts). Un des côtés se déplie pour offrir une petite scène, et il y a sur le toit un oriflamme avec le dessin d’une charrette ;  sur un des côtés de cette grande charrette, une autre petite charrette bâchée suspendue. Soit trois charrettes pour le prix d’une… Comprenne qui pourra!

Un peu plus loin derrière, un dais rouge foncé entouré d’une petite colonnade dorée comme dans la chambre du Roi à Versailles  et avec sur le toit, un grand disque qui tourne lentement marqué : VERSACE. (un remerciement pour mécénat ?). Plus loin un autre dais bleu foncé avec, à l’intérieur, sur un beau parquet de chêne clair, une table et quelques fauteuils.

Et suspendu, un grand écran vidéo-l’instrument favori du metteur en scène-la retransmission de scènes filmés par un cadreur et un preneur de son, en gros, voire en très gros plans, mais on ne voit que rarement ces scènes que l’on peut deviner de très loin sur cet immense plateau dont le fond blanc est éclairé par une guirlande de petites ampoules.

La scénographie signée Aleksandar Denic est de qualité mais n’a rien de vraiment indispensable. De temps à autre, des accessoiristes déplacent la charrette et les dais un peu plus loin à cour, ou dans le fond sans que l’on sache bien pourquoi… Il y a aussi un écran à jardin mais à peine visible où on croit discerner une rue de ville en ruine (allusion aux bombardements allemands en Russie ?) Et aussi un piano à queue noir et un clavecin contemporain.

Les personnages, ou du moins des ectoplasmes de personnages, sont à la fois ceux du dix-septième siècle : Molière, le Roi, Madeleine et Armande Béjart, etc. et des silhouettes contemporaines comme des gens de cinéma. C’est sur-joué tout le temps avec criailleries et minauderies,  et au micro par Jeanne Balibar (Madeleine Béjart) en guépière rouge et bas blancs, Jean-Damien Barbin ( le Marquis d’Orsini)  tous deux excellents comédiens mais ici pas très à l’aise, Georg Friedrich, (remarquable Louis XIV emperruqué et…en train de vapoter), Hanna Hilsdorf, Alexander Scheer, Daniel Zillmann…

Mais rien ne se passe ou si peu de ce que Frank Castorf voudrait nous raconter. D’abord à cause d’une dramaturgie brouillonne:  on a bien du mal à saisir dans cette mosaïque de textes, l’ombre d’un scénario solide, de dialogues assez plats mais aussi d’une mise en scène approximative où, on l’a dit, la plupart des scènes doivent être vues sur un écran!

Cherchez l’erreur… Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir réalisé un film ? Le public du festival d’Avignon est réputé pour être indulgent mais assis dans des sièges en plastique moulé, il trouvait le temps bien long, surtout dans un salle surchauffée… même si de temps à autre surgissaient quelques belles images!

Et l’hémorragie de spectateurs a commencé  dès le début de cette interminable première partie (trois heures !) de ce spectacle qui commence à 17 heures et qui se termine à 22h 45. Quand on a annoncé une heure d’entracte, nombre de gens dont une journaliste bien connue de radio, et votre serviteur ont abandonné la partie. Il y a des limites à la surdose. Vous aurez bien compris que l’on ne vous poussera pas à y aller. Notre amie Véronique Hotte qui avait vu le spectacle à Berlin à sa création l’an passé, nous avait bien prévenu…

« Le théâtre dit Frank Castorf n’est pas un lieu protégé et clos où l’on produit de l’art pour des niches ( sic! ne serait-ce pas des riches?)-au contraire: nous nous considérons comme un instrument politiquement actif. Et la confrontation avec le passé, avec des processus historiques et des états d’urgence sociétale tels qu’ils ont été travaillés dans des œuvres littéraires exceptionnelles nous aident à saisir les contraintes de notre présent pour y activer un levier artistique  par l’intermédiaire du divertissement. « 

Mais qui le metteur en scène veut-il atteindre avec un spectacle de ce genre ? En tout cas, on comprend mal le choix d’Olivier Py, même si Frank Castorf nous a offert autrefois de belles créations comme Les Frères Karamazov.

Philippe du Vignal

Parc des expositions, jusqu’au 13 juillet.

Le Roman de Monsieur de Molière de Mikhaïl Boulgakov, traduction de Michel Pétris, est publié aux éditions Gallimard

La Cabale des dévots de Mikhaïl Boulgakov, traduction de Jean-Louis Chavarot, Françoise Flamant, Christiane Rouquet et Édith Scherrer, est publié dans Le Maître et Marguerite et autres romans suivi de Théâtre, Oeuvres II par les éditions Gallimard dans la collection Bibliothèque de la Pléiade (n°505)

 

La Reine de beauté de Leenane

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((C)David Kruger

Festival d’Avignon

La Reine de beauté de Leenane, de Martin MacDonagh, traduction de Gildas Bourdet, mise en scène de Sophie Parel

 La pièce avait été créée il y a une quinzaine d’années par Gildas Bourdet;  puis  jouée déjà dans cette mise en scène, l’an dernier au Lucernaire à Paris puis dans ce même théâtre. Et a connu un succès international. L’auteur anglais (47 ans) a écrit The Leenane Trilogy qui comprend cette pièce,  A skull in Connemara, et Lonesome West et une autre  trilogie (The Cripple of Inishman, The Lieutenant of Inishmore et The Banish of Inisheer et des pièces pour la radio. Il est aussi l’auteur du film « Bons Baisers de Bruges avec Colin Farrell et Ralph Fiennes.

Cela se passe dans un village perdu d’Irlande dont était originaire le père de l’auteur. Où vit seule Mag, une vieille dame, handicapée (enfin on ne sait pas trop puisqu’elle se lève sans efforts de sa chaise roulante !). Ce qui ne l’empêche pas d’être méchante et de mener la vie dure à ses enfants surtout à sa fille Maureen qui vient s’occuper d’elle régulièrement. Insultes des deux côtés, agressions physiques dans cette cuisine où la vieille Mag doit passer le plus clair de son temps à regarder la télévision, et à manger le porridge qu’on lui prépare. Dans cette guerre familiale sans merci, tous les coups sont permis…

Mais Maureen rêve de liberté et de grand amour. Arrivera ainsi dans sa vie le beau Pat Dooley qui veut aller travailler aux Etats-Unis et l’emmener avec lui. Mais Mag la tyrannique l’apprend, grâce à une lettre adressée à sa fille,  et voit vite qu’elle risque de se retrouver encore plus seule. On ne vous dévoilera pas la suite de la pièce, dont l’univers fait penser à celui des pièces du grand auteur irlandais John Middleton Synge dont le célèbre Baladin du monde occidental créé chez nous en 1907 par Lugné-Poé, mais aussi de Sam Shepard. Personnages hauts en couleur, répliques cinglantes et souvent crues, scènes courtes teintées  d’humour et de d’horreur, cette tragi-comédie est remarquablement ficelée, même si les fils ressemblent parfois à des câbles.

La mise en scène de Sophie Parel qui joue aussi Maureen est précise et efficace. Quelques éléments scéniques réalistes : vieille cuisinière à charbon d’autrefois aux parements de céramiques, meubles en stratifié bleu pâle et vert amande, bouilloire et plaque électrique aident à créer « l’atmosphère  » comme on dit. Trois autres acteurs très solides savent rendre tout de suite crédibles leurs personnages : d’abord Marie-Christine Barrault dans le rôle de cette vieille acariâtre insupportable tout le temps en scène, à qui succèdera à la fin du mois, Catherine Salviat. Et, étonnants de vérité, Alexandre Zambeaux qui vient d’avoir le Molière de la révélation masculine aux derniers Molière, et Arnaud Dupont qu’on a vu dans Le Cercle des Illusionnistes d’Alexis Michalik. Bref, ce quatuor de comédien fonctionne bien et avec une belle unité…
Le spectacle parfaitement rodé (quelques soixante-dix représentations au compteur) n’est quand même pas le petit bijou annoncé par certains confrères mais ces soixante quinze minutes se laissent voir avec plaisir.

Philippe du Vignal

Théâtre des Corps Saints 76 place des Corps Saints Avignon à 17h. T: 04 90 16 07 50

  

Où sont les Ogres ? texte et mise en scène de Pierre Yves Chapalain


Festival d’Avignon

Où sont les Ogres ? texte et mise en scène de Pierre-Yves Chapalain (à partir de neuf ans)

SashaC’est une sorte de conte fantastique où l’auteur veut nous entraîner. Cela se passe dans une grande ville, où une mère vit seule avec Hannah, sa fille qui refuse de sortir de sa chambre. L’adolescente a rencontré Angelica par Internet, ce qui échappe à sa pauvre mère, incapable de la comprendre et d’avoir la moindre influence sur elle,  pour  la faire sortir de son enfermement. Le patron d’un grand restaurant voisin a invité un cirque et le hasard fait bien les choses, Hannah va découvrir qu’Angelica est la fille du restaurateur !  Si si c’est vrai! Et à la campagne, les deux  amies ne vont plus se quitter : un thème qui en vaut un autre…

Oui, mais voilà, le scénario au début du moins, même si il a un peu de mal à démarrer, tient à peu près la route mais devient vite confus et le conte dérive ! Une des deux ados est, dit-elle, de la famille d’un ogre assoiffé de chair, et il faut qu’elle prenne sur elle-même pour ne pas manger de bébés. Vous avez dit compliqué? Il y une remarquable scénographie d’Eric Soyer qui travaille régulièrement avec Joël Pommerat, avec un cirque, puis un très grand frigo d’une blancheur immaculée où sont pendus des jambons saucissons, et grands quartiers de viande rouge.

Le spectacle est bien joué en particulier par Jean-Louis Coulloc’h et trois jeunes comédiennes Bouilaïna El Fekkak, Julies Lespages, et Catherine Vinatier. Mais tout va cahin-caha pendant une éternité, c’est à dire un peu plus d’une heure seulement! Malgré de belles images, un pièce décevante, assez soporifique, à cause d’un texte trop compliqué et sans unité. “Il n’y a pas l’ombre d’un doute qu’un bon scénario est absolument essentiel, peut être même l’essentiel pour un film», dit Sydney Pollack. Et cela vaut aussi bien sûrpour le théâtre voyez Sophocle, Euripide, Molière, Labiche, Feydeau, etc.. Pierre-Yves Chapalain aurait dû s’en souvenir. Donc, si ce n’est pas trop tard, pas la peine de vous déplacer et surtout n’y emmenez pas vos enfants…

Philippe du Vignal

Chapelle des Pénitents blancs, Avignon, jusqu’au 9 juillet à 11 et 15h, et le 11 juillet à 11h.
Du 18 au 20 octobre, Le Canal Théâtre du Pays de Redon.
Les 7 et 8 novembre, Scènes du Jura, Scène Nationale de Dole/Lons-le-Saunier ; les 22 et 23 novembre, Ferme du Buisson (`Marne-la-Vallée ; du 28 novembre au 1er décembre, Théâtre de Lorient.
Le 6 décembre, Théâtre du Pays de Morlaix ; les 8 et 9 décembre de Brest. Les 19 et 20 décembre, L’Archipel ,Les Glénans.

 

 

Juliette et les Années 70

 Festival d’Avignon.

 prise de vue sans titre-017-39Juliette et les Années 70, second volet de La Mate, texte, conception et jeu de Flore Lefebvre des Noëttes, collaboration artistique Anne Le Guernec

A la mort de la mère, les souvenirs se libèrent, dit Flore Lefebvre des Noëttes, dit l’auteur et interprète de La Mate L’enfance, entre autobiographie et fiction. La pièce succède ainsi  à La Mate des années 60, et raconte la suite de la vie de Juliette : collège, lycée, aumônerie, premières amours, passion du théâtre…Les crises de folie récurrentes du Pate, les boutiques exotiques et hippies de la Mate à Pornic et à Nantes, avec sa folle ascension, suivie de faillites. L’actrice se souvient et regarde ses photos d’époque, sans oublier ses retours au «paradis perdu de Saint-Michel-Chef-Chef ». En amoureuse du verbe, fait avec  sonner et résonner avec facétie ce nom loufoque, burlesque et grotesque, sur l’air de Christophe.

Au programme, les retrouvailles sentimentales avec Pierre-François Rousseau, la villa Saint-Louis et les rouleaux gris-vert de l’océan atlantique, une mémoire de 40 ans. A dix-sept ans, elle quitte sans regret la Loire-Atlantique pour Paris, et fraye avec le théâtre : cours Charles Dullin et Daniel Mesguich, puis Conservatoire national avec Pierre Debauche.

Avec un jeu, lyrique en même temps que comique, Flore Lefebvre des Noëttes joue  tous les personnages : père, mère, frère, profs…  Parole rythmée et sûre : son  énergie touche au sens, à  une vision de soi. Consciente d’elle-même, libre enfin, l’actrice se retrouve dans la distance accomplie à travers les mots et le corps. Ni ressentiment ni amertume,  elle joue une partition au cordeau, forte d’une joie de vivre indéfectible, par-delà les gifles maternelles et incompréhensions paternelles. Comptent sa vitalité et l’expérience des liens sororaux et fraternels. «Les mots font images et les images font écriture. Des petits tableaux  naissent avec précision… » Une occasion pour elle de rire en saisissant les moments tragiques et comiques de sa famille familiaux, tendance Honoré Daumier et Marcel Proust.

De l’écriture au théâtre, au jeu et au «mentir-vrai» scénique, de l’intime à l’universel. L’évocation de ses profs est pleine de saveur, et la petite malicieuse de l’époque qui a déjà un regard critique aigu, ne condamne personne, dans une période sans violence et sans agressivité, celle des Trente Glorieuses. Juliette explique à son prof d’histoire-géo étonné, le sens du mot latin curare que n’enregistre pas à sa pleine mesure,  cet enseignant trop rigide.

Le tube poétique et pathétique Summertimes par Janis Joplin  arrive à point nommé. Chansons et musiques cernent les temps vécus et partagés par toute une génération, Moustaki, les Beatles, Pink Floyd, Deep Purple, les Who, les Doors (L.A Woman), Nino Ferrer et Suzi Quatro, Led Zeppelin, Rolling Stones, Martin Circus ….

La bande : frère, sœurs, amis, copains… se baigne pendant des heures, entre sieste sur le sable brûlant, cinéma  américain et jeu de guerre «dans les dunes boisées de la vieille tante Donat… » L’état d’esprit de l’enfance relève de l’impermanence et du provisoire, entre fragilité, sensations et rêves. La comédienne retrouve, scène après scène, d’un costume à l’autre, le temps perdu, celui des soirées estivales aux  désirs changeants. Tous les amoureux ont la folie de l’inconstance,  comme dans Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Capable de voir la vie telle qu’elle est,  catastrophique et désenchantée, la future actrice à l’esprit vif et sans préjugés pour qui tout semble ouvert, éprouve nombre de frustrations. Lui est au moins consenti, « le vert paradis des amours enfantines …comme le disait Charles Baudelaire, l’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs.»

Un tableau de Jeunes Filles en fleurs revient sans cesse illuminer de ses fraîches couleurs, de son sel et de son rythme, la mémoire des temps passés. Une ligne de jeunes gens, main dans la main, descend en hurlant les dunes élevées pour affronter les rouleaux d’une étendue marine toujours en fureur. Cette bande de jeunes amis est face à l’immensité des vagues dressées, enflées et bouillonnantes d’écume. Ils se donnent le luxe d’affronter une mer en fête, vagues et rouleaux, avec crainte et espoir : balancements, danse, mouvements d’ascensions et descentes.

Flore Lefebvre des Noëttes, en maillot de bain ensoleillé, énergique et pleine de santé, nous offre le plaisir heureux de braver les tourments. Le public de Juliette et les Années 70 a l’impression que cet été-là ne finira jamais : il faut savoir en profiter avant qu’il ne s’enfuie. La comédienne se rue sur son passé pour qu’il rende gorge, roulé et piétiné sur le sable…

Véronique Hotte

Festival d’Avignon. Théâtre des Halles rue du Roi René, du 6 au 29 juillet à 14h, relâche le lundi.

 

 

 

La fille qui tombe, tombe, tombe

La fille qui tombe, tombe, tombe, spectacle inspiré de récits de Dino Buzzati, mise en scène de Lilo Baur

 
Ce spectacle présenté au Théâtre Rex, dans le cadre du Festival d’Athènes, est fondé sur de petites histoires de Dino Buzzati. La dramaturgie de Lilo Baur et de Kostas Filippoglou se focalise sur l’idée d’une chute. Mis à part le côté léger et presque amusant, annoncé par le titre, le thème plutôt sérieux, peut donner lieu à de multiples interprétations.

Et la chute du dernier étage d’un gratte-ciel pourrait être un conte comme Alice au pays des merveilles, et s’inscrit dans le présent continu, un clin d’œil de l’écrivain italien mais surtout de la metteuse en scène. Lilo Baur manipule avec une justesse incomparable, son matériel en créant ainsi une esthétique qui renouvelle la tradition du théâtre mimétique.

Le présent continu du titre se réfère à un véritable parcours  avec comme point de départ la chute vertigineuse de la fille. Le trajet semble toucher à l’infini et n’offre aucun moment de repos. Au contraire, l’être qui tombe, s’élance dans une véritable aventure de l’expérience du corps humain, de l’esprit qui l’habite, et de la morale comme grandeur philosophique.

Une révélation pour  le public grec qui a apprécié les éclairages dans un espace presque vide où des silhouettes minuscules, apparaissent pour dialoguer avec la fille durant sa chute. Mais comme dans un quotidien où on n’a pas de véritables informations. Cependant, la fille qui tombe  communique avec  ces silhouettes, en allant très loin dans un scepticisme salutaire,   dans une sorte de catharsis.
Aucun décor réaliste ou naturaliste. La metteuse en scène préfère les petites métaphores au  lieu de grandes métonymies. Ici, l’acteur porte dans son corps la transformation de son personnage, quand il le faut, et utilise sa corporalité, pour créer une esthétique du baroque  contemporain.

En d’autres mots, la gestualité des comédiens contribuent à l’élaboration d’une esthétique qui d’abord nous surprend par des instantanés mais nous avons apprécié un spectacle qui refuse la tentation de la vidéo-projection, pour retrouver une corporalité en harmonie avec la parole.
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Spectacle joué au Théâtre Rex, 48, rue Panepistimiou, Athènes,  du 4 au 6 juillet.
T. : 0030 210 33 05 074

L’Imparfait, texte et mise en scène d’Olivier Balazuc

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 Festival d’Avignon

L’Imparfait, texte et mise en scène d’Olivier Balazuc (dès huit ans)

 Victor est un enfant qui d’abord se pense roi. D’ailleurs, les régents Papa Ier et Maman Ière ne veulent-ils pas un enfant parfait ? Se laver les mains, colorier des figures sans jamais en dépasser les bords, et embrasser en petit garçon bien élevé, Marie-Rogère, la-meilleure-amie-de-Maman. Le cocon familial, avide de réussite sociale pour son rejeton, s’est tissé royalement. Le fils fait la leçon : « Parfait », c’est le mot préféré de Papamaman. Ils ne cessent de le répéter. Surtout maman. Lorsque tout est parfait, elle sourit, elle est contente. Du coup, Papa aussi. Et moi, je suis content qu’ils soient contents. C’est comme un jeu. Un jeu très facile puisque je connais d’avance toutes les bonnes réponses »

 Un tel enfant sans vie, sans défaut, sans reproche, duquel on n’a qu’à se louer : Victor, selon le rêve parental, se présente comme bien, bon, irréprochable, réunissant toutes les qualités concevables dans les choses jugées excellentes.

Victor veut plaire à ses parents, leur être une source de plaisir ou être à leur goût : « Quand on veut plaire dans le monde, disait Chamfort, dans ses Maximes, il faut se résoudre à se laisser apprendre beaucoup de choses qu’on sait, par des gens qui les ignorent.»

 L’art de charmer, satisfaire et contenter les proches, consiste à ne pas sembler parler de soi, à faire comme si l’on parlait toujours d’eux-mêmes, répondant à leur attente. Aimable et charmant, Victor a dessiné une maison avec une cheminée qui fume, un soleil au-dessus : Papamamanvictor et des cœurs autour ; il a colorié sans dépasser.

 Le jeu peut se décliner à l’infini mais l’inattendu enraye parfois une machine bien rôdée : le garçon dépasse les traits admis et dessine sur une image parfaite et lisse – papier glacé de magazine féminin – un gros chien noir, plein de poils. Horreur !

 En effet, en désignant ce qui est en voie d’accomplissement, l’imparfait fraie avec le non- achevé, l’ébauché, l’insuffisant, l’approximatif, ce que l’on nomme encore l »e vivant »  avec piquant, saveur et panache.

 Le souvenir de la fameuse pièce Victor ou les enfants au pouvoir de Roger Vitrac surgit  alors. Rien ne sert de flatter ni de séduire les autres, il faut aussi vivre et se sentir exister. Sans le savoir, instinctivement et par anticipation, Victor s’impose en résistant aux fausses valeurs, un visionnaire à la Rimbaud, « Quelle vie ! La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde », et revendique une autre vie, la « vraie »… (…)« En fait, je trouve que c’est parfait, de ne pas être parfait. »

Pourquoi ne pas dépasser les lignes, ni faire de taches, s’empresser de les effacer ? La vie exige, en échange, de se mouvoir, de s’étendre et de déborder les traits, de se ployer, de courir, de bondir, de voler, de nager, de hurler, de parler et de chanter.

 Qu’on fasse appel à un robot exemplaire, Victor II, de JeanMichel-corporate inc., rien n’y fait, ni le logiciel, ni le vide existentiel d’un robot écervelé. La jolie maison-témoin pour enfant non dissipé, assisté de son clone idéal,  a été conçue par Bruno de Lavenère. Particulièrement judicieuse, nette et précise, avec un écran central lumineux d’images.

 Couleurs pastel et fluo, mobilier design et neuf sans la moindre poussière égarée. Ne jure à côté de cette excellence de décor intérieur, que le placard de la chambre où se réfugie le mélancolique et vrai Victor en quête d’existence ressentie. Scènes de vie, dialogues et faux échanges, des combats s’improvisent entre les deux Victor; le souffle et l’énergie qui habitent ces jeunes gens sont fascinants.

Sous les lumières de Laurent Castaingt,  Cyril Anrep, Laurent Joly, Thomas jubert, Valérie Keruzoré, Martin Sève, presque parfait, s’amusent à incarner la belle question shakespearienne: «To be or no to be… »Ici, pleinement eux-mêmes, jouant à séduire un public déjà acquis.

 Véronique Hotte

 Festival d’Avignon, Chapelle des Pénitents blancs, du 22 au 26 juillet, à 11h et 15h (relâche lundi 24 juillet).

Le texte est publié chez Heyoka Jeunesse, Actes Sud Papiers.

 

 

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