Criminel, texte mise en scène de Yann Reuzeau

 

Criminel, texte et mise en scène de Yann Reuzeau

DSC_8128Le crime, un des thèmes majeurs de la littérature occidentale, continue à nous fasciner, depuis les tragédies grecques de l’Antiquité, avec notamment l’histoire sanglante des Atrides et d’Œdipe, jusqu’aux grands romans du XIX ème siècle et aux polars actuels. Les procès d’assises sont suivis par un large public, proportionnel à l’horreur du crime. «Lorsqu’un individu a réussi à satisfaire un désir refoulé, écrivait Sigmund Freud dans Totem et tabou, tous les autres membres de la collectivité doivent éprouver la tentation d’en faire autant : pour réprimer cette tentation, il faut punir l’audace de celui dont on envie la satisfaction, et il arrive souvent que le châtiment fournit à ceux qui l’exécutent l’occasion de commettre à leur tour, sous le couvert de l’expiation, le même acte impur. C’est là un des principes fondamentaux du système pénal humain, qui découle naturellement de l’identité des désirs refoulés chez le criminel et chez ceux qui sont chargés de venger la société outragée. »

 Le Mal  dans la vie collective et le cœur humain, et la souffrance physique et/ou morale qui s’ensuit, confrontent un être humain, à l’injuste, au déséquilibre et à la disproportion. La souffrance de l’homme juste, et la félicité du criminel provoquent l’expérience d’une rencontre avec le Mal : une expérience éprouvée comme le tragique paradoxe de vouloir que ce qui est, ne soit pas, de penser que ce qui est, ne devrait pas être, et de n’y pouvoir rien.

Criminel, un projet politico-social est mis en scène par l’auteur lui-même dont on a déjà apprécié, entre autres, Chute d’une nation. Ce spectacle inspiré par des fait-divers récents, met en lumière Boris un criminel qui apprend sa libération, après avoir été incarcéré quinze ans, pour avoir grièvement blessé sa sœur Camille, un accident ou peut-être pas, et avoir tué leur père violent. La nouvelle replonge les protagonistes dans les faits sordides du passé, mais Camille s’est reconstruite et a tout oublié de l’horreur vécue,  et a pardonné. Mais  son compagnon, jadis ami du criminel, lui jamais et  n’admet pas qu’il soit libéré.

La pièce, un jeu de boules magiques miroitante aux facettes multiples, déconstruit à l’infini les postures de chacun, les éclats de voix surpris ici et là. Le couple initial est accompagné  par le criminel, lui-même sorti de prison, ou vu à l’intérieur du parloir durant le temps de sa peine, et  par l’ex-compagne de ce dernier. Les confrontations à deux, un calcul de probabilités de possibles rencontres, préméditées ou dues au hasard, aboutissent à une crise intense chez les personnages: le ton et l’émotion montent, puis la parole se tait, impuissante puis les cris reviennent.Le plateau, un grand disque de bois,  fonctionne à la façon d’une ronde, et des paravents ouvrent l’espace à de nouveaux affrontements individuels, ceux du passé comme ceux du présent, recomposant à l’infini une histoire qui se cherche et qui varie selon le regard des êtres concernés. La scène du crime elle-même, est rejouée plusieurs fois, avec des variantes: au public de traduire, selon son intime conviction, ce qui a pu se passer réellement. Il se voit ainsi offrir un patchwork de scènes-clés qui échappent à l’entendement, très rapides tels des flashes comme dans un suspense d’une série-télé.

 Ce choix esthétique de scènes «cut» ne fait pas la part belle au second plan qui laisse surgir des émotions fugitives et des bouleversements. Il n’existe pas de réalité d’un monde commun où chacun se retrouverait et se reconnaîtrait : cœurs et intérêts ont peine à exister dans un équilibre paisible et juste. Frédéric Andrau, Morgan Perez, Blanche Veisberg, Sophie Vonlanten, admirables, font jaillir une émotion contenue ou brutalement libérée… 

 Véronique Hotte

Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, Paris XVIIème, jusqu’au 20 décembre. T : 01 42 33 42 03

Le texte de la pièce est publié chez Actes Sud-Papiers.

 


Archive de l'auteur

Cassandre,d’après un texte de Crista Wolf,mise en scène d’Hervé Loichemol


Cassandre,d’après un texte de Crista Wolf, traduction d’Alain Lance et Renate Lance-Otterbein, musique de Michael Jarrel, direction musicale de Jean Deroyer, avec le Lemanic Modern Ensemble, mise en scène d’Hervé Loichemol

 

© Marc Vanappelghem

© Marc Vanappelghem

Troie a fini par tomber après un long siège. Cassandre, fille de Priam et d’Hécube, qui a été enlevée par  le roi de Mycènes, Agamemnon, et attend la mort. Elle se souvient de cette longue guerre  de dix ans, et essaye de comprendre quel a été son destin de femme et quels sont les mécanismes du pouvoir et les moteurs qui poussent des pays à entrer en guerre. Un écho lointain au dialogue d’Hector et d’Achille dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux. Ce récit est à la base des cinq conférences de poétique données par Christa Wolf en 1982 à l’Université de Francort-sur-le-Main.

Le livre eut un grand succès dans les deux Allemagne quand il fut édité en 1983. Les prophètes, et maintenant comme on dit, les lanceurs d’alerte ont toujours été très mal vus par la société, la grande industrie et la classe politique qui, en général, pratiquent la politique de l’autruche et les laissent à une solitude totale avec de redoutables conséquences financières et morales pour leurs proches. Autrement dit: ce n’était vraiment pas le moment de parler, et vous allez le payer cher!

Crista Wolf (1929-2011), romancière et grande militante féministe, est très impressionnée par les héroïnes de la mythologie grecque dont Médée: « Ce qui m’a beaucoup intéressée et fascinée, c’est la théorie du bouc émissaire« . Mais aussi de la chasse aux sorcières qui frappe ces femmes et les gens qui osent dire une ou des  vérités qui dérange. Le compositeur Michael Jarrel  s’est inspiré de l’œuvre de Christa Wolf et en a tiré un « monodrame pour comédienne et orchestre » : “Cassandre sait l’avenir,dit-il mais n’empêchera rien. Ce qui fait écho à notre propre situation. À notre sentiment d’impuissance face à un monde dont nous devinons qu’il court à la catastrophe. À nos “plus jamais ça” que nous ressassons indéfiniment.” Sur un plateau nu avec au début un grand rideau rouge, et sur un praticable au-dessus et en fond de scène pour les dix-huit musiciens du Lemanic Modern Ensemble qui accompagner le texte que Fanny Ardant va dire un heure durant.

La comédienne en robe noire à l’impeccable diction et à la voix reconnaissable entre toutes,  a été elle aussi toujours fascinée par les personnages féminins de l’antiquité grecque; elle joua autrefois Deux Phèdre, mise en scène par Antoine Bourseiller, et Médée un opéra de Luigi Cherubini, et ici, cette jeune et malheureuse Cassandre qui sait  prédire l’avenir et le malheur même si jamais personne ne la croit. Cassandre  a aussi été enlevée et violée par Ajax, comme Perséphone par Hadès, Daphné par Apollon, ou Polyxène par Achille.“Il faut que chacun de nous soit éveillé, pour ne pas  laisser embarquer par des faux prophètes », dit Fanny Ardant, et dans les tragédies grecques, tout a été dit d’une manière magnifique. Il n’y a pas de perdants et de gagnants, pas de bons et de méchants.  Chez Crista Wolf, c’est la guerre de Troie vue du côté des perdants et en même temps,  elle dit aussi l’impuissance des vainqueurs ».

 Et cela donne quoi? Une sorte d’oratorio à une voix, mis en scène par Hervé Loichemol où la comédienne, debout en longue robe noire, dit une heure durant, le texte magnifique de Crista Wolf. Avec cette diction et cette voix rauque et chaude, immédiatement reconnaissable… Oui, mais voilà, la plupart du temps la musique de Michael Jarrel souligne trop les intentions du texte, sature l’espace et on a bien du mal à entendre le texte, même si la comédienne est équipée d’un micro HF, ce qui n’arrange pas non plus les choses, puisque cela uniformise sa voix. D’autant plus que Fanny Ardant a tendance à faire… du Fanny Ardant; on commence alors à s’ennuyer et on décroche assez vite! Dommage!

Le fan-club-très bobo et plus très jeune-de Fanny Ardant applaudit fort, le reste du public beaucoup moins!

Philippe du Vignal

 Le spectacle s’est joué au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, Paris VIIIème du 18 au 22 octobre.

 

 

 

 

Légendes de la forêt viennoise d’Ödön von Horváth, mise en scène de Yann Dacosta


Légendes de la forêt viennoise d’Ödön von Horváth, mise en scène de Yann Dacosta, musique de Pablo Elcoq, d’après Johann Strauss II, texte français d’Hélène Mauler  et René Zahnd

© Arnaud Bertereau Agence Mona

© Arnaud Bertereau Agence Mona

 Avec Geschichten aus dem Wienerwald, un titre emprunté à une valse de Johan Strauss II (1868), le célèbre écrivain de langue allemande, né en Croatie en 1901,  voulut écrire une pièce populaire en trois parties qu’il finit en 1931 et qui fut créée la même année au Deutsches Theater de Berlin. Dans une mise en scène d’Heinz Hilpert, avec des extraits de musiques viennoises célèbres, elle fut jouée par ces grands acteurs que furent Carola Neher et Peter Lorre à qui Hitler écrivit personnellement. Il le félicita entre autres pour son personnage dans le célèbre M. le Maudit (sorti aussi en 1931!) et lui dire qu’il pouvait revenir en Allemagne… malgré son origine juive. La réponse fut cinglante: « L’Allemagne a déjà un assassin de masse et il n’y a pas de place pour un deuxième. » Hitler ne lui pardonna jamais!

Publiée la même année-son auteur reçut le prestigieux le prix Henrich von Kleist-la pièce fut aussi l’objet de critiques virulente: à Vienne, on lui reprocha de donner une fausse image de l’Autriche, et à Berlin, de ridiculiser les patriotes allemands! Après l’annexion de l’Autriche par Hitler, l’écrivain se réfugie à Budapest, puis vécut en Tchécoslovaquie, en Suisse, en Italie… Ödön von Horváth viendra en 1938 à Paris rencontrer son traducteur mais le 1er juin, par une soirée de violent orage, il revenait du Théâtre des Champs-Elysées, où il avait vu… une opérette, quand il fut tué par la  chute d’une branche d’arbre devant le théâtre Marigny !

Avec cette pièce, il avait visé juste en mettant en garde son public contre un fascisme insidieux qui gangrénait déjà les sociétés allemande et autrichienne: «Rien ne donne, disait-il, autant le sentiment de l’infini que la bêtise. »Peter Handke l’admire beaucoup, le trouve “meilleur que Brecht » et le compare à Anton Tchekhov et à William Shakespeare…  ridiculise en effet ici avec des dialogues au comique acidulé dont les personnages vivent dans une Autriche-son pays natal-en pleine débâcle économique mais aux couleurs d’opérette. Par exemple, La Grand-mère: « Aller faire un enfant avec une souillon! Ce à quoi, Alfred répond cyniquement: « C’est des choses qui arrivent. »

Cela se passe vers les années 1920, à Vienne dans un quartier populaire avec ses petites boutiques. Marianne, la fille de Magicus, un marchand de jouets, va épouser son voisin, le boucher Oscar. Ils se fiancent au cours d’un pique-nique en forêt mais elle tombe vite très amoureuse d’Alfred, un garçon douteux qui joue aux courses et qui vit aux crochets de Valérie, son amante, la cinquantaine donc plus âgée que lui, qui tient une boutique de tabac-journaux.
Marianne s’enfuira avec Alfred. Mais à la maison, pas d’argent et un bébé à élever: Alfred ne gagne  pas sa vie et obligera sa compagne à envoyer l’enfant chez sa mère et sa grand-mère qui vivent à la campagne. Mais le bébé y mourra, dans des conditions douteuses, d’un refroidissement. Sans un sou pour vivre, Marianne refuse alors de faire le trottoir comme de nombreuses jeunes ouvrières, mais accepte de danser nue dans une  boîte de nuit. Son père vient y passer une soirée  avec un ami viennois émigré aux Etats-Unis, et de Valérie qui vit maintenant avec Éric, un étudiant juriste proche de l’extrême-droite. Déjà très imprégné et en colère, Magicus va découvrir l’activité de Marianne qui essaye de piquer à son ami un billet de cent schillings, et qui se retrouvera en prison. Valérie réussira malgré tout à réconcilier Marianne et son père. Retour à la case départ : Oscar le boucher propose alors à nouveau à Marianne de l’épouser. Une  fin bien amère pour une pièce déjà teintée d’amertume!

La pièce-peu souvent jouée- il y a quelque vingt personnages!- fut très bien montée par André Engel à Bobigny puis par Alexandre Zloto au Théâtre du Soleil. Avec, à chaque fois, un beau succès. Et il y a trois ans au Théâtre de la Colline, dans une mise en scène par Michael Thalheimer (voir Le Théâtre du Blog). Ödön von Horvárth  détourne habilement mais sans aucun compromis, la forme même du volksstück (pièce populaire), pour montrer la brutalité collective d’un peuple à travers les comportements d’hommes et de femmes, derrière la façade d’opérette de son pays natal, l’Autriche. «Dans toutes mes pièces, je n’ai rien embelli, rien enlaidi, dit-il, j’ai tenté d’affronter sans égards la bêtise et le mensonge ; cette brutalité représente peut-être l’aspect le plus noble de la tâche d’un homme de lettres qui se plaît à croire parfois qu’il écrit pour que les gens se reconnaissent eux-mêmes. » (…) «Je veux montrer les gens tels qu’ils sont, c’est-à-dire comme je les vois. Je ne les vois pas de manière satirique. Je ne suis pas non plus un auteur comique (…) écrit-il aussi dans son Mode d’emploi (au public).» Tout est dit!

Et, bien entendu, les couleurs acidulées de cette « contre-opérette » qui reste un théâtre populaire, vireront au noir absolu. C’est dire toute la difficulté de mettre en scène ce texte qu’il a situé-on l’oublie trop souvent-il y a déjà un siècle. Depuis le mot opérette a pris un sacré coup de vieux. Autre temps, autre mœurs: seule l’appellation comédie musicale a aujourd’hui droit de cité. Mais les thèmes de Légendes de la forêt viennoise sont plus que jamais d’actualité, avec la montée des nationalismes comme à Prague, et avec celle de l’extrême-droite en Autriche…

Reste donc à trouver  les éléments dramaturgiques pour construire une mise en scène efficace. “Je rêve le spectacle commençant comme une opérette viennoise, festive, colorée, tournoyante, insolente, bordélique, bruyante, irrespectueuse, sauvage, vivante, passionnée, charnelle, sexuelle, dit Yann Dacosta. Puis je la vois s’enfoncer dans l’abstraction, l’aseptisation, le minimalisme, l’assèchement, l’obscurité, la peur, l’anémie, la résignation, la brutalité froide, la violence glaciale. »

Oui, mais voilà de la note d’intention à la réalisation, il y a tout un parcours et pas des plus faciles! Malgré quelques beaux moments-ceux des chansons reprises en chœur par les douze acteurs-et les passages poétiques sur le plateau des musiciens Pauline Denize  au violon et de Pablo Elcoq multi-instrumentiste, on est ici loin du compte. La faute à quoi? D’abord à une scénographie mal maîtrisée où les changements de rideaux et de praticables trop fréquents donnent le tournis et cassent un rythme déjà bien lent qui n’avait pas besoin de cela. Yann Da Costa a effectué quelques coupes mais les scènes en particulier celles de cabaret sont mal jouées et bien trop longues. La  faute aussi à une direction des douze acteurs aux abonnés absents. Pas de véritable unité de jeu et cela criaille souvent! Aucun personnage n’est vraiment crédible, à part Jean-Pascal Abribat (Oscar) et Valérie (Sandy Ouvrier). Dès que cette excellente comédienne apparaît sur le plateau, la pièce devient plus forte. Mais pour le reste, la pièce fait du sur-place

Comment dire aujourd’hui avec ce même texte, l’irrésistible montée des égoïsmes et des puissances de l’argent, comment exprimer en ces temps macroniens, la difficulté qu’ont les riches à être plus intelligents et généreux sur le plan social. On a encore vue cela récemment avec l’installation d’un refuge pour émigrés qui suscita un  véritable tollé chez les riverains d’un beau quartier du XVIème!  La tâche n’est pas facile pour un metteur en scène quand il veut rendre lisible toute la violence qui sous-tend la pièce: la marge de manœuvre est en effet des plus délicates, quand on veut jongler avec des références discrètes à notre actualité et avec, en même temps,un théâtre populaire à l’humour des plus noirs qui a les apparences-mais seulement les apparences-d’une opérette viennoise. En tout cas, près de nous, des collégiens regardaient la chose comme un ovni qui ne leur parlait pas, et s’ennuyaient ferme. Ce qui est toujours mauvais signe…

Yann Da Costa, malgré sans doute un gros travail dont il faut le créditer, a, en fait, bien du mal à maîtriser l’espace, et surtout le temps. La pièce s’étire en effet sur trois heures et coupée par un malheureux entracte, n’en finit pas de finir. Avec de petites scènes se succédant à des petites scènes mais sans le rythme absolument indispensable. Et on ne sent pas, sauf à de rares moments, la dimension socio-politique de la pièce et la montée sournoise du fascisme telle qu’avait voulu la montrer cet écrivain visionnaire. Monter de nos jours Légendes de la forêt viennoise exigerait en fait de repenser absolument toute sa dramaturgie, pour la rendre actuelle, et bien vivante. Ce qui n’a pas été fait ici.  Faute de quoi, le second degré, axe central de la pièce, reste donc évidemment bien pâlichon. Restent des images mais cela ne suffit pas: il y faudrait une autre exigence, une autre audace, et faute de quoi les personnages restent ici comme autant de silhouettes d’un passé bien révolu qui ne nous parlent plus guère.

On ne sent jamais la grande pauvreté, le malaise et la lutte de toute une jeunesse qui a peur, et à juste titre, d’être sacrifiée sur l’autel d’une classe politique et sociale dominante égoïste, peu lucide et qui n’a pas su anticiper. Les jeunes gens d’alors ne pouvaient alors trouver d’autre échappatoire que dans l’exil ou dans un parti fasciste pour avoir une véritable identité: un avertissement que l’on ne sent pas ici et qu’a voulu donner le visionnaire Ödön Von Horváth. Il aura pressenti le second conflit mondial quelque dix ans avant mais ne l’aura heureusement pas vu.
Donc, vous l’aurez compris, aller voir cette mise en scène ne fait pas partie des priorités et une pièce comme Légendes de la forêt viennoise mérite beaucoup mieux. A vous de voir…

Philippe du Vignal

Création par la compagnie du Chat Foin, au Centre Dramatique national de Normandie-Rouen, vue le 18 octobre et jouée jusqu’au 20 octobre, au Théâtre de la Foudre, rue François Mitterrand, au Petit-Quevilly (Seine-Maritime).

Le Trident/Scène nationale de Cherbourg, les 8 et 9 novembre. Scène nationale d’Alençon (61) le 15 novembre.  Centre Dramatique National de Vire, le 28 novembre.
Le Tangram/Scène Nationale d’Evreux, le 7 décembre, et Centre Dramatique National de Caen, les 12 et 13 décembre.

 

 

 

Julia d’après Mademoiselle Julie d’August Strindberg, mise en scène et réalisation du film de Christiane Jatahy

 

Julia d’après Mademoiselle Julie d’August Strindberg, mise en scène et  film de Christiane Jatahy

 Crédits Marcelo Lipiani

Crédits Marcelo Lipiani

 L’union sexuelle durable entre personnes de classe sociale et de couleur de peau différentes, semble bien difficile, même si les esprits sont aujourd’hui plus ouverts. « Je me suis laissé séduire par un sujet, qu’on peut dire étranger aux luttes partisanes d’aujourd’hui, dit August Strindberg, puisque le problème de la grandeur ou de la décadence, le conflit du haut et du bas, du bon et du mauvais, de l’homme et de la femme restera d’un intérêt durable… Mais tout d’abord, il n’y a pas de mal absolu. La ruine d’une race fera le bonheur d’une autre qui s’élèvera, et les alternances d’ascension et de chute sont un des principaux agréments de la vie, puisque le bonheur ne tient qu’à une comparaison ». Cela en a dit long sur les mentalités des années 1880!

August Strindberg donnait plusieurs explications à la triste destinée de Julie: le suicide de sa mère, une éducation paternelle erronée, et «sa propre nature et la puissance de suggestion que le fiancé exerce sur un cerveau faible et dégénéré». C’est la nuit de fête de la Saint-Jean et le père de Julia est absent mais il y a aussi l’excitation de la danse, le pouvoir érotique des fleurs, une chambre retirée et l’audace d’un mâle surexcité. La Brésilienne Christiane Jatahy transpose les personnages d’August Strindberg, dans la luxuriance d’une grande propriété carioca : un abîme entre la nymphette Julia, une aristocrate blanche et Nelson, le domestique noir de son père.

Théâtre, et film avec des images du passé enregistrées, et celles du présent…Paulo Camacho, assis ou allongé, tourne, caméra à la main, les scènes les plus significatives, et les acteurs, placés comme pour un tournage, jouent aussi en direct les personnages. Sur l’écran central, l’intérieur d’une favela dans les quartiers chics de Rio-de-Janeiro. La petite Julia est filmée dans le jardin du domaine familial-théâtre dans le théâtre-alors que l’enfant noir du jardinier en est exclu, hors-champ!

Devenue une riche jeune femme-interprétée avec fougue et sincérité par Julia Bernat, Julia a conscience de sa supériorité sur le chauffeur noir de son père (Rodrigo Dos Santos) l’adolescent d’autrefois. Le châssis central s’ouvre et laisse apparaître d’autres espaces: la cuisine où sévit Cristina, l’épouse de Jelson (Tatiana Tiburcio)  dans les images de la vidéo, car la fidèle et loyale cuisinière n’apparaîtra jamais sur le plateau, mais on peut voir  aussi la chambre du chauffeur et celle de Julia, refuges où les partenaires se rejoindront. Dans une chaleur torride, propice à un désir sexuel des plus crus, que capte la caméra…

Julia, lassée et désespérée, demandera au cadreur de cesser de filmer avec autant d’impudeur. Impudique,  elle l’est en effet, avec une envie d’en découdre avec le chauffeur mais elle n’en évalue pas les conséquences: elle sera rejetée par les autres car elle a transgressé l’interdiction quand son père s’est absenté. Une fois l’acte sexuel consommé-que nous observons comme des voyeurs-la jeune femme est de nouveau dominante, ce qu’elle n’était pas quand elle faisait l’amour. Elle insulte et humilie maintenant son partenaire habité par un instinct d’infériorité et qui se tait. Mais la violence de cet accouplement sexuel s’arrête, quand les partenaires se parlent; ici, la brutalité et les coups ne sont jamais montrés ni incarnés…

Julia, une belle performance avec des artistes engagés.

Véronique Hotte

Le spectacle a été joué au CENTQUATRE, 5 rue Curial, Paris XIX ème,  du 18 au 22 octobre.

Teatro Nacional Donna Maria II à Lisbonne, du 4 au 6 mai.

Un Cœur Moulinex de Simon Grangeat, mise en scène de Claude Viala

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© Pierre Nasti

© Pierre Nasti

Un Cœur Moulinex de Simon Grangeat, mise en scène de Claude Viala

Coeur-Moulinex-700x1050Qui n’a jamais découvert, dans un grenier ou un placard, un vieux moulin-légumes à manivelle, avec sa poignée rouge en bois et ses grilles interchangeables ? «Je veux travailler pour les femmes », décide Jean Mantelet en 1932. Cet obscur bricoleur de Bagnolet, propriétaire d’une usine d’emboutissage, invente l’ustensile qui fera sa fortune… Ainsi commence la saga Moulinex, avec la naissance d’un empire industriel qui s’effondrera soixante-neuf ans plus tard.

Simon Grangeat conte cette aventure à la française, à travers ses protagonistes : le fondateur et sa femme, les ouvrières de l’usine, le dessinateur industriel, et les financiers. L’auteur décrit les mécanismes économiques en jeu et montre, à travers les personnages, les ressorts du capitalisme familial paternaliste, protégé par les barrières douanières, l’ouverture des marchés et une violente concurrence : «Toujours vendre à meilleur prix, déclarait Georges Pompidou en 1967, c’est la seule raison d’être du libéralisme. Nous serons donc en risque permanent.» On connait la suite : délocalisations, mondialisation, avènement d’un capitalisme financier prédateur…

Très documenté, le texte n’a pourtant rien de didactique et  Simon Grangeat s’amuse avec cette histoire, en multipliant les points de vue, les adresses au public et  les intermèdes ludiques. La metteuse en scène s’empare de ce récit choral avec énergie et invention. Sur le plateau nu, quelques meubles figurent les différents espaces:  la salle à manger de Jean Mantelet, son bureau de P.D.G., l’usine où travaillent les ouvrières et où se nouent les conflits sociaux, et bureaux des financiers requins et des politiques.  Les six interprètes passent habilement d’un rôle à l’autre, avec des accessoires et costumes dans le style des époques traversées:  un chapeau, un livre, un tablier, un costume-trois pièces…

 Ici, les intermèdes publicitaires prennent la forme de numéros de cabaret burlesques, avec des clins d’œil au cinéma.  Le tout, sur des compositions de Christian Roux -également comédien-  au piano et à la guitare.  «L’épopée Moulinex, dit-il, c’est aussi la traversée d’un siècle. Je voudrais faire sentir cette traversée par les styles de musique (…) Le ragtime des années 30, le rock en 1950, la pop psychédélique  vers 1960, le punk des années 70, le disco et la techno en  80, 90… » Comme le moulin-légumes, au fil du siècle, la musique s’électrifie, puis monte en violence avec les machines électroniques.

Le tempo, vif, va crescendo jusqu’à la chute finale: quand  Moulinex dépose le bilan, les usines sont rachetées ou démantelées et le personnel licencié.  Les dirigeants successifs, eux, quittent le navire avec des parachutes dorés. Pour conclure, une émouvante exposition Moulinex où chacun peut reconnaître une cafetière, un grille-pain, un aspirateur ou un robot ménager… Des ustensiles familiers qui ont accompagné le quotidien de plusieurs générations et continuent à «libérer la femme », dans l’imaginaire collectif…

Après Les Sept jours du Simon Labrosse, (voir Le Théâtre du Blog), Claude Viala et sa compagnie Aberratio Mentalis qui a aussi un atelier de formation d’acteurs, se saisissent avec humour d’un thème brûlant. Une histoire exemplaire, mais aussi instructive et drôle.

Mireille Davidovici

Spectacle présenté en avant-première, le 19 octobre et qui sera joué du 8 au 26 novembre, au Théâtre de l’Opprimé, 78 rue du Charolais, Paris XlI ème. T. : 01 43 45 81 20.

Le poète aveugle par la Needcompany

 

Le poète aveugle  par la Needcompany

 

0B_ipR67mNolSX1FXWUtGTHJFVlEJan Lauwers et sa Needcompany  jouent pour la première fois à la Colline avec Le Poète Aveugle, créé en 2015 et on retrouve une partie de l’équipe que l’on a tant aimée dans La Chambre d’Isabella.  C’est important puisque les acteurs constituent le matériau de cette pièce qui pose la question de l’identité. Comme le dit Erwin Jans : « Au centre des préoccupations de la Needcompany ; se trouve le groupe : ce réseau fragile de relations conscientes et inconscientes, visibles et secrètes entre membres d’une famille, amis et inconnus. Les paraboles théâtrales de Jan Lauwers partagent une trame identique : un groupe déséquilibré par un événement inattendu, se voit  obligé de se redéfinir. Le Poète Aveugle a pour thème central, les individus, mais leurs portraits ouvrent, eux aussi, une fenêtre sur la grande Histoire. »

C’est le principe de ce spectacle : chaque comédien quand il se présente  au public, décrit sa généalogie, « Cela ressemble, dit Erwin Jans,  à la méthode généalogique de Nietzsche : plus on remonte dans le passé, plus on trouve des couches dont est composée notre identité, et plus « impur » on devient. » Jan Lauwers a eu l’idée de ce spectacle, après avoir visité la grande mosquée de Cordoue; la hiérarchie catholique en a, dit-il, détruit une partie pour y ériger une cathédrale mais elle semble un peu petite et grotesque au milieu de cette belle architecture.
La visite lui a permis de retrouver la vérité: Cordoue, capitale mauresque, avait une civilisation où les femmes étaient puissantes et l’athéisme courant, et où les bibliothèques débordaient d’ouvrages. De l’autre côté, le monde chrétien de la même époque était beaucoup plus fermé, moins florissant et Charlemagne était analphabète.

 Jan Lauwers cherche ici à s’interroger sur le mensonge de l’Histoire, écrite par des vainqueurs qui dicteront quoi penser à la masse de la population. Après une arrivée par la salle, les comédiens-musiciens-danseurs, vêtus de beaux kimonos bariolés, s’installent, et Grace Ellen Barkey commence en chantant son nom et rien que son nom, pendant un long moment pour nous le faire bien entendre. Vêtue d’un costume traditionnel indonésien très coloré, chaussée avec des extensions de pieds qui lui font une démarche appuyée comme celle d’un clown. Il y a de l’humour dans sa façon de décliner ses origines : son côté musulman, car « on ne sait jamais », son côté chinois qui l’arrange aussi… car les chinois « ont tout acheté ». Elle va jusqu’à montrer des photos d’une tournée en Chine où elle aurait ressenti une forte appartenance à ce pays…jusqu’à ce que ces collègues y démentent sa présence ! 

On retrouve avec plaisir les interprètes de  la NeedCompany qu’on a aimés: Maarten Seghers-voix forte, démarche hasardeuse et pantalons bouffants, le charismatique Benoit Gog, dans un témoignage déchirant proche de celui de son personnage dans Isabella. On découvre un nouveau venu dans la famille: le danseur Mohamed Toukabri, aperçu chez Anne Teresa de Keersmaeker ou Sidi Larbi Cherkaoui, magnifique d’amplitude, de fluidité et aussi bon comédien !

Dans ce spectacle moins inspiré et bavard mais aux belles images théâtrales, il n’y a plus la folie et l’énergie que l’on a connues ; Jan Lauwers a cherché le spectaculaire, notamment avec ce cheval qui repose sur une bascule…. Dés le début, les acteurs semblent chercher une participation du public qu’ils n’obtiennent pas, ce qui met assez vite mal à l’aise. Le message nous est asséné un peu trop en force et un entracte inutile vient couper toute énergie, alors que le spectacle dure juste un peu plus de 2 heures ! Dommage ! On nourrissait une forte attente. La part de loufoque et d’exagération, marque de fabrique de la Neddcompany, ne résonne plus de la même façon et ce spectacle emporte moins le public qui, comme les acteurs, a vieilli !  

Reste à Jan Lauwers : réussir à se renouveler. On attend donc avec impatience son prochain Guerre et thérébenthine qui sera présenté à Sète.

 

Julien Barsan

 

La Colline-Théâtre National, rue Malte-Brun Paris XXème,  jusqu’au 22 octobre. T. : 01 44 62 52 52

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Ceux qui restent, paroles de Paul Felenbok et Wlodka Blit-Robertson recueillies par David Lescot

Crédit Christophe Raynaud de Lage

Crédit Christophe Raynaud de Lage

Ceux qui restent, paroles de Paul Felenbok et Wlodka Blit-Robertson recueillies par David Lescot

Cousins, ils ont joué ensemble dans la cour d’un immeuble du Ghetto à Varsovie qui sera plus tard incendié par les nazis. Ils ont pu être “exfiltrés“ par la Résistance juive, le BUND, elle avec sa sœur jumelle, en franchissant le mur,  et lui avec son frère, en passant par les égouts de la ville. Leurs familles ont été dispersées et anéanties. Paul Felenbok et  Wlodka Blit-Robertson font partie des rares et derniers survivants de ce ghetto.

Ces récits croisés nous rappellent une réalité : pour un enfant qui les a vécus, subis, la persécution, le harcèlement, la peur, la violence et la mort sont des choses “normales“. Comme le dit tranquillement Paul Felenbok aujourd’hui, au nom du petit Paul : «La vie, c’est la mort, la mort, c’est la vie», en un raccourci saisissant de la destinée humaine. Pour Wlodka, enfant et adolescente, perdre  un proche n’a qu’un sens et qu’une évidence : sa mort. Si l’on pense à l’angoisse d’un enfant quand sa mère s’éloigne, cela fait froid dans le dos… Ballottés de cache en cache, de famille d’accueil en famille d’accueil (rémunérée, le plus souvent, en ces temps de pénurie générale!), ces enfants ne croient plus aux retrouvailles. Peur de perdre à nouveau celui qu’on vient de retrouver, dialogue impossible… Wlodka Blit-Robertson raconte: quand elle revoit après six ans, son père réfugié à Londres, ils n’arrivent pas à se parler.

Ce qu’enfants, ils ont vécu, souligne un aspect essentiel, à ne jamais oublier, des récits de la Shoah. Six millions de morts: soit six millions de fois, une mort, une vie singulière anéantie. Et les aventures héroïques, effrayantes, du retour des survivants que Primo Levi raconte dans La Trève portent toutes la même charge de douleurs et d’incroyable résistance, et chacune est unique, singulière. Tout comme le retour à l’enfance, après la guerre : Paul Felenbok aurait pu rencontrer Robert Bober et les colonies de vacances de la Commission Centrale de l’Enfance, mais sa vie en “maison d’enfants“ l’a emmené ailleurs… Ils ont en commun une chose : enfants, ils jouaient, allaient à l’école, et ne parlaient pas de «ça».

Il faut donc entendre les récits de Ceux qui restent, repris pour la troisième fois depuis sa création en 2014. Ce témoignage unique, personnel, ne dit pas tout, de l’Histoire, mais constitue un document pour l’Histoire. Et, comme le dit Paul Felenbok, il «allège le sac à dos» pour la personne qui a fini par oser raconter. Il fallait la médiation d’un homme de théâtre : David Lescot a suscité, organisé le double récit. Il a choisi le dispositif le plus simple, le plus nu : les comédiens, assis face à nous, alternent les rôles de celui qui interroge et de celui qui raconte. Marie Desgranges et Antoine Mathieu exemplaires, ne “jouent“ pas le récit, ils l’incarnent au présent, à la naissance des mots. Nulle autre distance que celles d’un plateau et de l’âge de ceux qui parlent. Ils rendent l’étrange douceur émanant de personnes qui ont «fait avec» les souvenirs longtemps enfouis.

Paul et Wlodka-on a envie de les appeler par leur prénom, après avoir partagé avec eux, toute cette vie- sont vraiment des survivants, plus vivants que n’importe qui. Comme si la vie finissait par tuer la mort… Mais on sait que l’ogre est toujours là, et que ce n’est pas un conte. À voir et à revoir comme le trésor de vies sauvées.

Christine Friedel

Théâtre Dejazet, 41 boulevard du Temple, Paris IIIème. T. 01 48 87 52 55  à 19h, jusqu’au 28 octobre ; puis du 7 novembre au 9 décembre.

 

Ensemble Ensemble, conception et texte de Vincent Thomasset

 

Ensemble Ensemble, conception et texte de Vincent Thomasset

 

©Philippe Munda

©Philippe Munda

Cette pièce sonore, littéraire et chorégraphique, met en jeu la notion de parcours et de traversée. Comment appréhender ce qui nous entoure ? Comment embrasser le monde?  Ensemble, l’un avec l’autre, simultanément, les uns avec les autres, réunis. Seul ? Jamais, mais en lien avec l’autre, quand un couple se dessine, puis un autre: trois danseurs et une comédienne, Aina Allegre, Lorenzo De Angelis, Julien Gallée-Ferré et Anne Steffens traversent le plateau.

Figés, ou initiant le mouvement de la marche, agitant les bras nus  et les mains avec grâce et délicatesse, avec des gestes dansants que les éclairages soignés de Pascal Laajili saisissent à merveille. Il y a entre autres, un remarquable duo de personnages en pantalon noir,  en écho  à l’autre duo, lui, aux jambes nues…

 Parfois un ou deux interprètes disparaît au lointain pour laisser la lumière verser sur les autres. Successivement, tous énoncent, écoutent, font répéter ou bien dansent. Ainsi paroles et musique baroque au clavecin de Royer, Kapsberger, Lotti, Vivaldi, Marais, Couperin circulent entre les interprètes, créant encore du mouvement et une écoute attentive aux sons, aux mots et à la qualité du silence. Le doublage sonore et ludique se fait en direct : un interprète parle sans émettre de son, un autre lui prête sa voix, sans que les corps ne bougent, ou quand ils créent au contraire et en même temps des mouvements physiques et mentaux où ils semblent chercher quoi dire, hésiter, passer d’une idée ou d’un lieu à l’autre …

Les paroles? Des phrases de carnets intimes d’une femme née en 1910, des témoignages d’individus «entendeurs de voix», et de parcours des interprètes : ces matériaux existentiels retiennent l’attention du public. Réel et fiction ensemble à travers la multiplicité des corps, des actions, des pensées. Cet ensemble est compris comme la qualité d’un tout aux parties harmonieusement unies, comme une œuvre d’art, avec son unité, tenant à l’équilibre et à l’heureuse proportion des éléments : «Condense ta pensée, tu sais que les beaux fragments ne font rien ; l’unité, l’unité, tout est là…» et, plus tard encore : «Tout est là : faire rentrer le détail dans l’ensemble. » écrivait Gustave Flaubert, dans sa Correspondance.

Avec Ensemble Ensemble, nous percevons l’élégance d’une pensée et de volatiles intuitions dans une chorégraphie  aux magnifiques portraits en pied, animés et sensibles. Un témoignage vivant, pudique et réservé mais aussi très emblématique de l’autre, avec les détails de toute existence entre mouvements, paroles et silences.

 Véronique Hotte

Théâtre de la Bastille,  rue de la Roquette Paris XIème/Festival d’Automne à Paris, jusqu’au 24 octobre. T : 01 43 57 42 14 14

 

M.A.M.A.E. et autres textes de Nadège Prugnard

 

M.A.M.A.E. et autres textes de Nadège Prugnard

 

©Stéphanie Ruffier

©Stéphanie Ruffier

Arrrggghhh ! Cri de guerre. Honni soit qui hystérie, y lit. La voix singulière de Nadège Prugnard est un hymne à la féminité libérée de ses chaînes, celles de la bienséance-pudeur-docilité et de cette bêtasse douceur dont les clichés revêtent sans cesse un éternel féminin qui n’a jamais existé. Alors oui, ça déborde, ça crache, ça vitupère avec pléthore de putain ! , de lettres en gras ou en majuscules, d’allitérations violentes, et des sauts brutaux à la ligne.

M.A.M.A.E., le texte d’ouverture de ce recueil de six pièces, habilement publié par les éditions Al Dante en des temps qui cherchent à revivifier la lutte, est un manifeste à la fois politique et esthétique. Et rien moins qu’un Meurtre Artistique avec Munitions Action Explosion : un gueuloir d’amour fou servi par un chœur de femmes qui, à gros jets d’espérances et de désespoirs, balance ses cocktails Molotov verbaux. « Nous ne plaisantons pas, nous ne jouerons pas, je répète, il n’y a pas de spectacle. » nous prévient-on, c’est « une attaque suicide ». Et on y croit, vraiment.

Démultipliant les figures du féminin, cette prodigieuse hydre convoque violemment son auditoire : elle nous cerne et nous encercle de façon de plus en plus intime. L’écriture, quasi-automatique, cette « chiasse verbale » terriblement travaillée, nous met sa « langue dans la bouche ». Impossible de rester passif ou voyeur face à ces signaux de détresse adressés aux hommes, ces humains trop connards d’humains. Ils crient le désir dément et la solitude existentielle. Ils ne cessent d’appeler au secours, ohé du bateau, tout en sabotant le fond de cale.

Dans Monoï, une « Indescriptible Notre-Dame des outrages » ose dire la sexualité et la jouissance féminines : « Je me regarde moi ». Et nous aussi, nous la regardons, interloqués, touchés au cœur et au cul par cette langue bâtarde, sale, quasi du slam, derrière laquelle se devinent des riffs de guitare et des détonations de grosse caisse. Le prince charmant peut aller se rhabiller. Il faut absolument plonger dans cette typographie et cette voix remuantes comme dans un grand bain de boue existentielle : on en ressort décapé.

 Comment ne pas se laisser transporter par cette écriture qui tient de la mania et du délire des Bacchantes ? Quelle sauvagerie ! Cette langue, comme possédée, semble suivre Dionysos sur la montagne, dresser tous les phallus, chanter les illusions comme les jouissances de l’ivresse et du théâtre. Elle foule aux pieds les répliques et les postures ennuyeuses d’un théâtre assis, bien trop sage. Elle entraîne le lecteur dans sa transe. Car cette écriture-musique, traversée par le rock le plus dur comme par le lyrisme de l’oratio, est bien une écriture-danse.

 Cet ouvrage est aussi l’occasion de (re)découvrir des paroles rares, récoltées en Auvergne. Témoignages explosifs, là encore, de résistant-e-s, militant-e-s, gens de la campagne et mémés rouges, ces femme clermontoises qui évoquent mai 68… En filigrane, nous y retrouvons toujours le soulèvement, cette force qui nous aide à ne pas plier l’échine, à nous relever et à lever le poing, comme la fière mariée casquée sur la première de couverture. A l’occasion du lancement de son livre, elle sera en région parisienne, ne la ratez pas !

 Nadège Prugnard défend avec un engagement total No Border, magnifique texte-monde sur la perte et la perdition, nourri de ses séjours dans les camps de Calais. Jamais elle ne louvoie avec la périlleuse posture de l’artiste qui vient voir et dire la détresse, elle se met à nu, littéralement : «Je viens en foule avec mon corps», dit-elle. Et là encore, on la suit dans une autre boue, celle des chiffres triviaux, des prénoms glorieux porteurs de destins, des étoiles et des fleurs de rhétorique.

Après avoir écouté une deuxième lecture très aboutie à la Chartreuse en juillet dernier et vu de nombreux spectateurs submergés par l’émotion, nous avons envie de dire et redire que cet épique poème de combat doit absolument être expulsé sur un plateau : nous attendons avec impatience que fleurisse la mise en scène de Guy Alloucherie qui mettra des images et des corps sur ces paroles récoltées sur les immondices de notre civilisation.

Nadège Prugnard dépose à nos pieds des voix minées par l’angoisse, le voyage harassant et les rêves déçus d’une Europe accueillante. Des voix-mines aussi, armes poétiques de combat, obstacles devant nos yeux et sous nos pieds, pour nous rappeler notre responsabilité et notre devoir d’humanité. Ne manquez pas d’aller voir, dans la même énergie militante, des images de l’installation Pas pieds in Montluçon. Criantes de sincérité et d’urgence, voilà des œuvres essentielles où sont pesés nos maux.

  Stéphanie Ruffier

 M.A.M.A.E. et autres textes est sorti en librairie le 14 octobre.

 Lecture-rencontre à la librairie Les Volcans à 11h, lecture de No Border le 21 octobre  et à 18h30, à la Cave de la Damocha, à Clermont-Ferrand. Et à la librairie La Java des Paluches à 19h, le 23 Octobre à Aurillac, et à 19h, le 27 octobre au Carladès, à Saint-Etienne-de-Carlat (15).

 Alcool, un petit coin de paradis, de et par Nadège Prugnard à 20h30 pour les Automnales, salle des fêtes d’Arlanc, le 10 novembre à 20h 30 à Ambert (63).

 Alcool, un petit coin de paradis, de et par Nadège Prugnard, accompagnées de Cartes blanches aux écritures indociles, en complicité avec les éditions Al Dante au Théâtre de l’Echangeur  à Bagnolet (92). du 20 au 25 novembre  à 20h30,

 Soirée de lancement du livre avec les représentations de M.A.M.A.E  à 19h et d’Alcool, un petit coin de paradis le 20 novembre à 20h30, au Théâtre de l’Echangeur à Bagnolet (92), en présence de l’éditeur Laurent Cauwet.

L’Absolu, mise en scène de Boris Gibé

 

L’Absolu, mise en scène de Boris Gibé

© Jérôme Vila.

© Jérôme Vila.

 

En philosophie, l’absolu désigne ce qui existe indépendamment de toute condition de temps, d’espace et de connaissance. La tour cylindrique en tôle argentée qui s’élève dans la cour intérieure de la médiathèque Pierre Bayle à Besançon nous donne effectivement une idée ou plutôt une image de l’absolu, tant elle semble émerger tout à la fois d’ailleurs et de nulle part, champignon incongru ou saxifrage qui aurait brisé le pavé. A la façon du monolithe de 2001 L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, elle tient du totem de fer et de la tour de Babel extraterrestre. Cette étrange architecture nommée le Silo est l’écrin conçu pour abriter la centaine de spectateurs de la nouvelle création de Boris Gibé, artiste associé des 2 Scènes. La relation scène-salle s’en trouve bouleversée : les sièges se répartissent sur quatre étages en colimaçon, autour d’une piste circulaire, la forme reine des arts du cirque. Nous sommes au bord du vide.

Ce «huis-clos spectaculaire et absurde» se veut expérience. La découverte du lieu et la montée des marches dans la pénombre aiguisent déjà la perception et créent une forte attente. Nous sommes entre deux infinis, deux néants : le ciel bouché et le sol crevé. Au bord d’une clepsydre métaphysique. Avec cette proposition, Boris Gibé fait de l’œil à Andrei Tarkovski et adopte son point de vue tragique : «L’homme au départ n’est que néant, son existence est absurde, dénuée de sens.»
Cela commence au-dessus de nos têtes. Une voûte de plastique retient un monde: du liquide séminal ou amniotique, tel une Pangée, forme des continents en mouvement et fait apparaître un être qui va brutalement tomber. Ange pendu au bout de son cordon ombilical trans-humain, il évolue. Nous n’en dirons pas plus tant la fascination tient aux belles images abstraites, quasiment vingt-quatre par seconde, ce qui permet toutes les lectures. Il suffit de savoir que, comme chez le cinéaste russe, cet univers privilégie la lenteur, le rituel et la mystique: tout ici se joue en suspension, en immersion, en apparitions-disparitions, avec des trouvailles nombreuses et vraiment spectaculaires.

 L’œil est ravi. Le circassien Boris Gibé, artiste associé des 2 Scènes,  concepteur et en même temps interprète époustouflant de cette proposition existentialiste, nous l’avions déjà rencontré avec son compère Camille Boitel qui, comme lui, n’aime guère peser sur la terre. Dans Les Fuyantes et Le Phare, déjà il évoluait en hauteur, sur les murs ou le plafond. Sa compagnie, Les Choses de Rien, dit bien son amour de la légèreté comme manière délicate d’être au monde. Lorsque nous l’avons connu très jeune, en Corse, il affectionnait les bulles et les tissus aériens, deux moyens de transport poétique qui lui offraient, déjà, une navigation en apesanteur. L’espace de sa nouvelle proposition est particulièrement intéressant : sommes-nous sur Mars, sur Terre, au purgatoire ou dans un utérus ? Peu importe. Il s’agit comme chez Samuel Beckett ou comme dans Le Sacrifice d’Andreï Tarkoski d’affronter le vide et de savoir en finir.

 

© Jérôme Vila.

© Jérôme Vila.

Sous le sable sombre, il y a matière grise, grain à moudre et belle réflexion sur le vide (miroir et interrogation). Mais au-delà de la plongée matérielle et même puissamment physique dans l’inconscient et cette allégorie de l’acte de création, y a-t-il de l’émotion, ce Graal du spectateur ? Oui, parfois, quand l’acrobatie aérienne se fait surprise, quand le feu s’allume.

Mais on peut aussi rester froid face à ce qui apparaît comme une vaste expérience scientifique. Le dispositif a d’ailleurs demandé la collaboration de chercheurs. Beaucoup de spectateurs se sont posé des questions techniques : comment cela marche-t-il? Quelle est cette matière ? Signe que la fascination n’opère pas totalement, que la forme l’emporte sur le fond et que la proposition, parfois un peu trop plastique,  accuse le vernis de communication qui pourrit notre société.

Entre la plume et l’enclume, la multiplication des symboles et références peut également nous perdre un peu. Sans parler de ces ultra-basses qui nous contraignent à vibrer. Cela veut tout embras(s)er. Les moments les plus forts sont ceux qui font apparaître l’humain : la difficulté d’aller jusqu’au bout, d’allumer la mèche. Il y a aussi Summertime, petite musique lancinante, ou ces mots auxquels nous nous raccrochons : « Et si en réalité, tu ne désirais pas tout ce que tu désires. »

Alors oui, il faut absolument aller découvrir cette forme vraiment nouvelle, ce cirque qui turbine ; une tentative visuelle de saisir les recoins obscurs de l’inconscient, un combat entre la rêverie, l’intellect et le corps. Le travail des lumières est superbe. Nous aimerions que le personnage soit à peine moins énigmatique, et les images plus resserrées  mais nous savourons toutefois chaque ravissement du vortex. Boris Gibé peut faire siens ces vers de Henri Michaux : «Avec de la fumée, avec de la dilution de brouillard, je vous construirai des forteresses écrasantes et superbes. »

Stéphanie Ruffier

Cour de la médiathèque Pierre Bayle. Les 2 Scènes, Scène Nationale de Besançon. T : 03 81 27 85 85, jusqu’au 28 octobre.

Théâtre de Compiègne. T : 03 44 40 17 10 du 14 au 24 mars.

Théâtre de la Cité internationale, Paris 14e. T : 01 43 13 50 60, du 15 mai au 2 juin.

Festival Villeneuve-en-Scène (Gard) en juillet.

 

En écho, exposition de photographies de Jérôme Vila et des illustrations de Marc-Antoine Mathieu à la Médiathèque Pierre Bayle, rue de la République à Besançon.

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