Britannicus de Jean Racine par Philippe Lebas et Christine Joly

 

Britannicus de Jean Racine par Philippe Lebas et Christine Joly

© Marion Duhamel

© Marion Duhamel

 Néron, tel que le dessinent Tacite et Suétone à la génération suivante, c’est le mal en personne, l’empereur mégalomane et cruel chantant : « Tandis que Rome brûle … » Agrippine, l’intrigante, elle, est veuve de deux empereurs romains dont son oncle, le fragile Claude qui aimait trop les champignons et qu’elle a peut-être un peu (beaucoup) aidé à s’en aller, si l’on en croit toujours Tacite. Voilà les deux fauves que Racine oppose dans cette  pièce qu’il a voulue politique mais qui traite avant tout des passions politiques et du pouvoir, enjeu et ivresse de ce combat.

Dans la tragédie classique, la fameuse unité de temps est une règle mais aussi une contrainte dramaturgique nécessaire : il y a tragédie, le jour de la crise, « le jour où ». Et ce jour-là, «L’impatient Néron cesse de se contraindre ; /Las de se faire aimer, il veut se faire craindre. »  Et il va faire assassiner son frère Britannicus. Le héros de la pièce, c’est bien Néron, « monstre naissant « ,  censé n’avoir que dix-neuf ans et son frère quatorze.

On veut bien croire à leur jeunesse, impatiente pour l’un, maladroite pour l’autre. Mais surtout on s’aperçoit qu’au fil de la pièce, la vie du tyran devient un désert : assassin de son frère, fâché à mort -littéralement- avec sa mère, éloigné de sa femme qui n’apparaît même pas dans la pièce tant il s’agit d’un mariage fantôme, il est « pour jamais séparé de Junie » qu’il convoite et va perdre son mentor Burrhus et son sbire Narcisse…

Cette solitude est peut-être l’une des raisons qui ont donné à Philippe Lebas l’envie de jouer Britannicus seul. Ou presque : l’affrontement souhaité par la mère et évité par le fils jusqu’au quatrième acte réclame la présence et l’énergie des deux comédiens. Une centaine de vers pour  Christine Joly qui attaque, curieusement comme Auguste dans le Cinna de Corneille : « Approchez-vous, Néron et prenez votre place… », en se mettant en position dominante- et une quarantaine pour la réponse de l’empereur : la joute verbale vaut un bras de fer. Mais pour le reste de la pièce, l’acteur se donne le plaisir de jouer tous les rôles, de se donner la réplique en un instant, modifiant un drapé pour en faire un voile de jeune fille ou un baudrier de soldat, changeant sa voix, allant se chercher lui-même à l’autre bout du plateau. On ressent son plaisir presque enfantin du jeu et il nous donne à entendre un texte d’une vivacité incroyablement concrète. Racine n’écrit pas du joli mais du puissant, du trivial : « Madame, retournez dans votre appartement », du brutal : « Ta main a commencé par le sang de ton frère,/ Je prévois que tes coups viendront jusqu’à ta mère »… Toute la pièce est de cette énergie avec une rhétorique agissante : c’est vrai, le dramaturge et le spectateur n’ont que le temps de la représentation pour voir la crise se nouer et se dénouer. Inquiétude du matin, désespoir du soir, même si le très moral Burrhus a un dernier regret, dernière ombre d’espoir ou plutôt présage funeste pour l’avenir : «Plût aux Dieux que ce fût le dernier de ses crimes. »

Pourquoi éprouve-t-on toujours un grand plaisir à suivre les actions des méchants ? Il est vrai que Narcisse paie pour son maître et pour lui même, avant la fin de la pièce et pour nos deux fauves: voir les auteurs latins.  Philippe Lebas et Christine Joly ont tenu leur pari: le poème dramatique de Racine se déroule comme un récit haletant dont nous ne manquons pas un mot, pas une inflexion. On peut chipoter sur une nuance ici ou là, mais on est emporté…

Christine Friedel

Théâtre des Athévains, 45 rue Richard Lenoir, (Paris XI ème). T. 01 43 56 38 32


Archive de l'auteur

Jules César de William Shakespeare, traduction de Jérôme Hankins, mise en scène de Pauline Méreuze

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Jules César de William Shakespeare, traduction de Jérôme Hankins, mise en scène  de Pauline Méreuze

 «Crains les Ides de mars !» Le grand César, au sommet de sa gloire, triomphant, conquérant et qui a refusé trois fois la couronne, en bon Romain allaité à la haine des rois – trop malin pour tomber dans le piège – le grand César a peur. Il sent une fissure monter dans sa statue de bronze. « Ne va pas au Sénat, César ! ». Mais ses « amis » qui se veulent plus grands que lui, puisqu’ils le tueront au nom de la République, sont venus le chercher. Il se rend -ironie de terme français, première et dernière défaite- au Sénat, cette fois vaincu. Pourtant César n’est pas le personnage tragique de la pièce, mais Brutus.  Il est mon ami mais je dois le tuer et la raison d’Etat l’emporte sur l’émotion. Mais on verra que, pour la plèbe fluctuante, l’émotion l’emporte sur la raison d’État.

Le coup de génie de la pièce est de commencer par un puissant :« Rentrez chez vous », envoyé à la plèbe curieuse : il n’y a rien à voir ! Sous-entendu : qu’est-ce que le destin ? César aujourd’hui triomphe mais demain… Son génie fondamental? Exercer comme aucun autre l’art de la manipulation. Cassius emploie avec Brutus toutes les ressources de la rhétorique pour lui faire prendre la tête de la conjuration ; il doit tuer César pour tuer la tyrannie et, au passage, venger Cassius des  ses frustrations. Ironie tragique : le nom de César lui survit comme titre donné aux tyrans. Manipulation « honorable » : au nom du bien commun, Brutus réussit à calmer la foule indignée. Mais  comme il croit aux lois, il donne la parole à Antoine. Lequel s’empresse de retourner la foule en exhibant la tête et les mains de César, tout en dressant un portrait fielleux de Brutus. Pouvoir vite pris mais vite perdu : Octave, le futur Auguste, « allié » d’Antoine, est en embuscade…

La mise en scène de Pauline Méreuze est d’une remarquable clarté : pas de gras, pas d’ornements, pas de temps perdu. Les costumes à transformations de Lou Delville ont le double mérite de soutenir le rythme de la représentation et d’évoquer la fonction à l’instant T de chaque personnage (six comédiens seulement  sur le plateau), et elle n’a pas cherché à les rendre beaux. En deux secondes, un tissu rouge devient flaque de sang ou pourpre impériale. Tout est bien pensé, va droit au but et à l’essentiel… On fera quand même la grimace sur un point : l’articulation de certains comédiens. C’est surtout dommage pour le grand discours d’Antoine : on aimerait pouvoir se délecter de ce chef-d’œuvre de perfidie, ce modèle de conquête de l’opinion. Allez, une autre petite grimace : les personnages féminins, justes, bien vus mais tellement resserrés que l’on n’a pas le temps de les suivre. Peut-être le prix à payer pour la rapidité et l’efficacité politique de l’ensemble? La compagnie de Pauline Méreuze s’est baptisée: Mangeront-ils ? en hommage à Victor Hugo et à sa pièce de son Théâtre en liberté écrit en exil ; on pense aussi aux conditions de vie des artistes… À  suivre dans la région de Reims où elle s’est installée. En attendant, ce Jules César nous a mieux que bien nourris.

 Christine Friedel

 Spectacle vu le 1er juillet, Théâtre Artistic-Athévains,  45 rue Richard Lenoir, Paris (XIème).

Bon voyage Bob, chorégraphie d’ Alan Lucien Øyen avec le Tanztheater Wuppertal Pina Bausch

Bon voyage Bob, chorégraphie d’Alan Lucien Øyen, avec le Tanztheater Wuppertal Pina Bausch

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Nous nous sommes tant aimés. Nous avons été adolescents ensemble. Nous sommes devenus des adultes ensemble. Notre sensibilité et notre sens de la scène se sont construits au fil du temps grâce à l’hypersensibilité de la chorégraphe. Nous avons pleuré ensemble. Mais nous ne sommes pas tout seul et Pedro Almodovar, Wim Wenders, etc.. ont comme des dizaines de milliers de spectateurs, ont découvert les spectacles de la chorégraphe. Il y a déjà dix ans le 30 juin Pina Bausch mourait très vite. Dominique Mercy puis Lutz Forster sont alors devenus directeurs de la compagnie. A cette date ou presque, au festival d’Avignon, des spectateurs anonymes et des artistes lui ont rendu un hommage spontané : chacun de nous est reparti un œillet à la main.

Nous avons encore en mémoire un autre hommage : un pièce d’Alain Platel Out of Context of Pina avec les Ballets C de la B.  Cristiana Morganti qui a quitté la compagnie il y a cinq ans, lui dédie aujourd’hui un magnifique et émouvant solo Moving with Pina,  témoignage du travail de la chorégraphe. Que reste-t-il de nos amours ? Les danseurs du Tanztheater Wuppertal est arrivé à un tournant  et  ont proposé à un jeune chorégraphe norvégien de créer une pièce. Quelques artistes qui, la plupart vivent à Wuppertal et qui ont connu Pina Bausch sont sur scène. Nous avions déjà apprécié l’inventivité d’Alan Lucien Øyen avec Kodak (voir Le Théâtre du Blog) et nous découvrons ici son travail avec leTanztheater. Il dit être tombé amoureux de ses solistes : on peut le constater avec cette succession de solos, tous très bien dansés, dans cette pièce  qui dure plus de trois heures trente avec entracte.

Cette longueur que nous acceptions chez Pina Bausch grâce à la fulgurante beauté de certaines scènes, devient ici difficile à accepter. A partir de témoignages des danseurs, le metteur en scène a  écrit un texte, dit en français et surtitré en anglais ou inversement, qui tourne en permanence autour du deuil. La perte d’un père, le suicide d’un frère, l’évocation de drames personnels se succèdent sur des musiques des années cinquante. On connaissait déjà le talent de ces danseurs qui se révèlent  ici acteurs. ..Mais l’ensemble des tableaux est décousu et nous attendons en vain d’éventuels moments d’émotion. On retiendra quand même le moment où Helena Pikon se regarde avec tristesse dans un grand miroir, tandis qu’on découvre une séquence de film en train d’être tourné.

Le montage en effet très cinématographique, est fondé sur la mobilité de décors cuisine, salon, etc. que les acteurs déplacent et qui nous laissent découvrir les coulisses. Le tout dans une belle lumière rappelant un peu  les toiles d’Edward Hopper. Bien sûr, nous retrouvons avec bonheur ces visages connus qui nous ont tant fait vibrer et qui font partie de notre famille artistique. Comme Bob Wilson et Tadeusz Kantor, Pina Bausch  nous a initié à la beauté et à l’émotion. Avec des spectacles découverts au Théâtre National de Chaillot ou au Théâtre de la Ville  qui ont reçu ensemble cette création. Bon voyage Bob baigne dans cette nostalgie et nous resterons sans doute éternellement orphelin de la grande Pina : nous nous sommes tant et trop aimés…

Jean Couturier

Du 29 juin au 3 juillet Bon voyage, Bob, Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro, Paris (XVI ème), dans la cadre de la programmation du Théâtre de la Ville.

 Moving with Pina, a été présenté  du 25 au 29 juin, au Théâtre de la Ville/Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, Paris (XVIII ème).

      

Les Visionnaires de Jean Desmarets de Saint-Sorlin, travail dirigé par Nada Strancar

 

Atelier des élèves de troisième année du Conservatoire national

Les Visionnaires de Jean Desmarets de Saint-Sorlin, travail dirigé par Nada Strancar

Ecrite et représentée en 1637, cette comédie, en cinq actes et en alexandrins, a tout de suite été un succès puis est entrée au répertoire de la Comédie-Française quarante ans après et a été jouée par la troupe de Molière. Une pièce au beau titre, sur la folie du quotidien dans une famille et jusqu’à l’absurde.  » Tous les jours, dit Jean Desmarets de Saint-Sorlin, nous voyons parmi nous des esprits semblables (visionnaires, chimériques), qui pensent pour le moins d’aussi grandes extravagances, s’ils ne les disent. » Ici, Alcidon, un père de famille, veut marier ses trois filles mais chacune  est en proie à ses propres délires. Hespérie, fascinée par les jeunes et beaux garçons qu’elle voit tous à ses pieds, Mélisse qui a des rêves de grandeurs avec Alexandre le Grand et Sestian, amoureuse de la Comédie. Et  elles ont quatre prétendants qui sont aussi un peu dérangés et loufoques. « Toutes ces folies, bien que différentes, ne font ensemble qu’un sujet », dit l’auteur. Il a bâti une intrigue loin d’être simple mais quel langage chez ces Visionnaires, quelle virtuosité dans le dialogue qu’on savoure avec gourmandise.

La pièce très peu jouée, avait été mis en scène par Christian Schiaretti avec aussi de jeunes acteurs, issus de l’ENSATT de Lyon: “Jean Desmarets de Saint-Sorlin, dit-il, fait partie des grands oubliés de l’histoire littéraire, injustement occultés par les trois grands auteurs: Molière, Corneille et Racine. Leur aîné de quelques dizaines d’années, il a défendu la codification classique du Grand Siècle. Membre fondateur de l’Académie Française, il chercha notamment dans le domaine de la comédie, l’application de la règle des trois unités. »

C’est un bel exercice de virtuosité baroque à souhait, avec des vers tout à fait étonnants. Et on sent que leur auteur s’est fait plaisir: un régal constant pour l’oreille: «Où sont-ils à présent tous ces grands Conquérants ?/ Ces fléaux du genre humain ? Ces illustres Tyrans ? /Un Hercule, un Achille, un Alexandre, un Cyre,/Tous ceux qui des Romains, augmentèrent l’Empire,/Qui firent par le fer tant de monde périr?/ C’est ma seule valeur qui les a fait mourir./Où sont les larges murs de cette Babylone? /Ninive, Athène, Argos, Thèbe, Lacédémone,/Carthage la fameuse et le grand Ilion?/Et j’en pourrais nombrer encore un million./Ces superbes cités sont en poudre réduites. / Je les pris par assaut, puis je les ai détruites. »

Cela se passe dans la belle salle boisée Louis Jouvet. Des chaises alignées de chaque côté pour les élèves-comédiens et dans le fond, des portants avec des dizaines de costumes suspendus. Rien de très original, comme la nuée de fumigène au début. Passons. Oulaya  Amamra, Émilie Baba, Salif Cisse, Antoine  de Foucauld, Léa-Surya Diouf, Cécile Feuillet, Jade  Labeste, Déborah Lukumuena, Martin Mesnier, Soundos Mosbah, Éric Nantchouang, Jordan Rezgui, Alice Rahimi, Chloé Ploton, Nicolas Pietri, Sultan Ulutas et Mathilde Weil se relaient. Bien dirigés, ils ont le grand mérite de faire le boulot dans des conditions très éprouvantes pour eux, comme pour les techniciens et le public… Nous étions pourtant en bas des gradins! 40°, nous dit un régisseur! Nous avons résisté autant de minutes c’est à dire quarante puis avons abandonné la partie. Hors de question, malgré les bouteilles d’eau offertes à l’entrée, de rester plus de deux heures dans cette fournaise suffocante: le masochisme a des limites…

 Question: qui est responsable de cette incroyable bêtise? Il suffit d’écouter la météo à Radio-France chaque matin… On a du mal à comprendre! Claire Lasne, la directrice du Cons, est-elle au courant des mesures à prendre dès 34° (voir circulaires notamment sur l’aération, entre autres du Ministère de la Santé) ? Pourquoi nous imposer cela? Pourquoi ne pas avoir fait cette présentation au rez-de-chaussée dans le foyer des élèves, même sous forme de lecture ou la reporter à une date ultérieure comme le Brevet des collèges, voire en septembre? Mystère… Et le public l’aurait très bien compris.
On ne vous en dira donc pas plus sur cette soirée ratée. Mais notre ami René Gaudy l’a vu, semble-t-il, dans de meilleures conditions (voir ci dessous).

Philippe du Vignal

 

 Nada Strancar, c’était, c’est, ce sera toujours la Catherine dans Catherine d’après Les Cloches de Bâle d’Aragon mise en scène par Antoine Vitez.  Elle dirige le travail. Parquet de bois ciré,  costumes de  lin  grège et lumière blanche. La direction d’acteurs est également dans l’esprit  de Vitez: priorité à la transmission du texte, encouragement aux élans et  brusques chutes de tension chez ces jeunes acteurs. La pièce ne va pas au-delà du  badinage entre maîtres/maîtresses et valets/servantes. C’est suffisant pour tester le talent d’une  promotion. De qualité, dans l’ensemble.

 Se détachent  ici quelques élèves. Nicolas Pietri, talent comique  et  punch maximum. Eric Nantchouang, inattendu dans la rapidité de ses répliques, Jade Labeste, à l’aise aussi bien dans l’expression de la douleur que du plaisir. Salif Cissé ne manque pas d’humour et Oulaya Amamra comme Léa Surya Diouf dans les rôles de servante sont  efficaces et rapides. 

Félicitations au Conservatoire pour accueillir nombre d’élèves « issus de la diversité », lisez: de l’ex-empire colonial français). Mais, petit bémol, pourquoi avoir aussi surtout distribué les filles dans les emplois de servante ?

 René Gaudy

Soirée du 28 juin, Conservatoire national supérieur d’art dramatique, rue du Conservatoire, Paris (IX ème)

Dévotion – Dernière Offrande aux dieux morts, texte et mise en scène de Clément Bondu

Dévotion-Dernière offrande aux dieux morts, texte et mise en scène de Clément Bondu

Crédit photo : Baptiste Muzard

Crédit photo : Baptiste Muzard

Ce jeune auteur et metteur en scène s’interroge sur la possibilité d’un rituel théâtral contemporain avec quatorze jeunes comédiens issus de l’Ecole supérieure d’art dramatique de Paris. Ils  passent d’un masque à l’autre, traversant un libre répertoire de figures littéraires, théâtrales, poétiques et cinématographiques. Ce récit à histoires multiples tient d’un patchwork juvénile, emblème du Proche-Orient antique, Baal, le dieu de la fertilité et le roi des Dieux.

 Il y a aussi celle de l’Idiot dostoïevskien, un prince Mychkine qui s’ignore, dénué d’amour-propre, traversant la brutalité et les intrigues du monde sans y prendre garde, risquant aventures et rencontres, spectateur d’une vie odieuse, sans perdre sa pureté. Conçu à l’image du Christ, il ne joue pourtant pas le rôle bienfaisant et pacificateur attendu. Mais, passif, il observe la société corrompue qui l’entoure. Hamlet, et sa fascination pour le théâtre et pour la mort, prince dit de l’incertitude, est ici un philosophe attachant et plein de mystère. Face à Ophélie qu’il aime et qui égraine ses variétés de fleurs symboliques, folle jeune fille qui va se suicider, n’en finissant pas de faire l’éloge d’une vie dont elle n’a pu se saisir…

Images d’archives de cinéma, extraits de films de Pier Paolo Pasolini et entretiens  avec ce poète. Chansons de Léo Ferré en italien. Puis surgissent des images sur les dernières guerres en Europe et sur les bateaux échoués des migrants d’aujourd’hui. Sur le plateau, le Président du Parti du Progrès avec ses fidèles qui l’applaudissent. Un monde en déréliction qui n’en finit pas de s’éteindre, tout en renaissant ici et là. Sont convoquées les figures sacrées d’Arthur Rimbaud, Paul Verlaine et Charles Baudelaire. Mais les références  s’arrêtent au XIX ème siècle…

En guise de «servante», cette faible lumière permanente sur le plateau hors des spectacles, un squelette humain qui rappelle la mort hantant le théâtre et celui du monde, seule véritable réponse finale… A la fin, sont conviées les figures rituelles de la fête des Morts mexicaine, ombres colorées et festives aux robes légères et aux masques somptueux. Quel dieu auquel se confier ? En qui croire, si ce n’est en l’homme ? Où porter sa ferveur et sa piété, son admiration? A quel attachement exclusif, se consacrer ?

Cette pièce est dédiée aux héros ratés du XXIème siècle, aux révoltes enfouies et aux amours manquées. À l’heure du doute quant à l’existence de l’Europe, face à la résurgence des partis nationalistes et fascistes, c’est un portrait éclaté d’une génération aux prises avec son héritage et ses fantômes. «Pour nous aider à traverser la sévérité du temps, écrit Olivier Py, directeur du festival d’Avignon, le théâtre propose simplement de nous réunir devant la représentation éternelle de l’humanité aux prises avec cette impuissance. » Pour faire acte de conscience politique, le théâtre n’a qu’à ouvrir ses portes. Mais la mise en scène de Clément Bondu, désordonnée et confuse, souffre et profite à la fois de la vitalité rayonnante de ses interprètes très présents sur le plateau.

Représentatifs d’une vraie diversité, Salomé Benchimol, Claire Bosse-Plâtière, Mona Chaïbi, Thomas Christin, Baptiste Fèbvre, Antoine Forconi, Alexandre Hamadouche, Fanny Kervarec, Olivia Mabounga, Angie Mercier, Babissiry Ouattara, Joséphine Palmiéri, Tom Pezier et Margot Viala se saisissent tous à un moment ou un autre, d’une partition personnelle. Humour et distance d’un prologue un peu long qui décille le regard du spectateur et l’interroge sur sa posture existentielle : vraie vie, ou bien représentation ? Il y a en tout cas une belle présence et un véritable engagement des interprètes. Et Anne-Sophie Grac a imaginé une scénographie chatoyante : une chambre d’étudiant, un forum politique, une rivière shakespearienne ou un haut mur de cimetière où sont placées des urnes funéraires. Oui… mais tout cela ne suffit pas à masquer les insuffisances d’une écriture inspirée mais approximative!

Véronique Hotte

Spectacle vu au Théâtre de la Cité internationale, 17 boulevard Jourdan, Paris (XIVème),  le 28 juin.

Festival d’Avignon, Gymnase du lycée Saint-Joseph, les 5, 6, 7 et 8 juillet. T. : 04 90 14 14 14.

 

 

 

 

 

Montpellier Danse 2019 (suite) 31 rue Vandenbranden, mise en scène de Gabriela Carrizo et Franck Chartier

Montpellier Danse 2019 (suite)

31 rue Vandenbranden, une création de Peeping Tom, avec le Ballet de l’Opéra de Lyon conception, adaptation et mise en scène de  Gabriela Carrizo et Franck Chartier

Le duo artistique bruxellois, sollicité par Yorgos Loukos, le directeur du Ballet de l’Opéra de Lyon, a choisi de reprendre avec cette troupe, un spectacle qu’il avait créé en 2009:  32 rue Vandenbranden «dont l’actualité paraît plus que jamais brûlante : il  traite entre autres de migrations, de déracinement et de ce besoin qu’éprouvent certains de rester attachés à leur propre culture.»

©MichelCavalca

©MichelCaval

Ils  ont seulement changé le numéro de cette Rue du feu,  un titre paradoxal puisque la pièce nous plonge dans un univers glacial, de neige et de vent, au cœur des montagnes.
Dans un semblant de village, se font face des caravanes délabrées, séparées par une placette, où vivent des couples tiraillés entre l’envie de partir et de se quitter et celle de rester. Des gens passent, venus d’ailleurs et deux étrangers tentent de s’immiscer dans cette communauté fermée. Un magnifique cyclo représente un ciel chargé de nuages qui s’ouvre vers nulle part, derrière les pics enneigés.

Inspirés  du film japonais La Ballade de Narayama de Shōhei Imamura (1926-2006) sans en suivre la trame (l’histoire d’une vieille femme qui part mourir dans la montagne), le décor et la bande-son de la pièce très cinématographiques et d’une pathétique beauté, évoquent la désolation et la mélancolie de ce désert blanc. La narration suit un fil ténu et se construit sur les interactions entre les interprètes et leur rapport à l’environnement. Une quinzaine de personnages -des couples et leurs satellites qui semblent se démultiplier en fonction de la chorégraphie- vont et viennent entre leurs abris de fortune, tentent de se sauver mais ne peuvent s’arracher à leur solitude.

©MichelCavalca

©MichelCavalca

Les étrangers qui arrivent dans ce monde clos, apportent la confusion. Vont-ils s’intégrer ? Peu à peu, la réalité et l’imaginaire se brouillent et l’on assiste à des scènes d’excès: les portes claquent, les bourrasques jettent les danseurs à terre et les hommes battent les femmes. Quelques moments récréatifs apportent une convivialité passagère : on glisse sur la glace, on se lance des boules de neige… L’humour n’est jamais loin dans certains duos acrobatiques amoureux ou agressifs, étonnants de virtuosité. Il y a même des gags comme des disparitions et réapparitions mystérieuses.

Le Ballet de l’Opéra de Lyon compte trente danseurs de formation classique, rompus à tous les styles contemporains. Une bonne moitié d’entre eux, venue de des quatre coins du globe, a induit un important brassage culturel. Cette richesse a permis aux metteurs en scène d’aller plus loin dans leurs propositions physiques et de peaufiner la gestuelle pour approfondir les relations entre les personnages : «C’est un peu comme si nous nous trouvions à l’intérieur d’un garage rempli de Ferrari et qu’on nous disait: «Allez-y, faites ce que vous voulez! » Leurs bases classiques leur donnent des capacités exceptionnelles et il semble que l’on peut donc toujours leur demander plus. «À nous de réussir à intégrer cette virtuosité et de la faire entrer dans une histoire, afin qu’elle prenne un sens.»

Dès la première scène, les danseurs entrent de plain pied dans le paysage, un personnage à part entière : juchée sur de vertigineux talons, une femme quitte son domicile et se plie au vent comme une longue liane. On sent son désarroi dans le froid quand son compagnon l’invective : «Où vas-tu toute seule dans la montagne? » Dans la caravane d’en face, un couple s’agite devant la fenêtre éclairée… On dirait un tableau de David Hockney. Plus tard, l’homme sortira avec un fusil et l’on entendra des coups de feu. Ambiance western. On s’enfonce dans des séquences oniriques : telle une figure de proue, une femme courbée en arc, s’accroche à son partenaire qui la manipule dans tous les sens. Les hommes affrontent une tempête jusqu’à s’écraser au sol. Danseurs et danseuses se donnent à fond, jusqu’aux limites de leur corps, comme au cirque.

En contrepoint de ce théâtre de mouvements et d’images, souvent sans paroles, la  mezzo-soprano Eurudike De Beul accompagne l’action. A la fois présente et en marge, elle lance, vigie attentive, son chant puissant. La compagnie Peeping Tom, fondée en Belgique en 2000 par l’Argentine Gabriela Carrizo et le Français Franck Chartier nous étonne et nous touche une fois de plus. Elle a su tirer le meilleur partie de ces excellents interprètes. Il faut espérer que cette pièce mémorable, créée en septembre 2018 à la Biennale de la danse à Lyon restera longtemps au répertoire de ce Ballet éblouissant.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 24 juin au Corum-Palais des Congrès-Opéra Berlioz de Montpellier (Hérault).
Montpellier Danse se poursuit jusqu’au 6 juillet à l’Agora, Cité internationale de la Danse, cour de l’Agora, 18 rue Sainte-Ursule, Montpellier. T. : 0 800 600 740 (appel gratuit).

 31 rue Vandenbranden, les 19 et 20 septembre, Festival Dance Inversion Moscou (Russie).

 

 

Feria: Le Théâtre Déplié d’Adrien Béal

Feria à l’Atelier du Plateau

Le Théâtre Déplié d’Adrien Béal

 42D857CD-BB60-42BD-9BB4-3C22E9C93627Ce puzzle théâtral en deux parties a lieu d’abord lieu devant un supermarché proche, puis à l’Atelier du Plateau. Pierre Devérines, Boutaïna El Fekkak, Adèle Jayle, Julie Lestages, Etienne Parc et Cyril Texier sont accompagnés dans leur exploration par huit musiciens amateurs. Une drôle de chasse au trésor qui prend une résonance étrange dans ce quartier. Suivie par les gens mobilisés par l’Atelier du Plateau.

Deuxième partie: nous sommes assis en U dans le bar de l’Atelier du Plateau. Les cinq comédiens échangent un ballon. «Je vais rentrer chez moi, cet endroit est la réplique de mon appartement, quand je suis dehors, c’est un enfer ! » (…) « Baudelaire donnait ce dernier avertissement au lecteur, remplaçons lecteur par spectateur.» Le comédien enlève sa chemise et se retrouve en caleçon. «Dans deux jours, je serai dans cette tenue, demain, ça sera beaucoup moins bien… »

Une actrice ramasse une mitraillette en bois, vise un homme avec une boîte sur la tête qui tombe. « Etre victime procure un statut. Mon fils de quinze ans a une relation avec une femme de trente ans ».  On cite une phrase d’Agrippa d’Aubigné à Henri III : « Sire, je ne peux vous faire part que des tourments auxquels j’ai assisté. Je vois bien que vous me cherchez. Laissez moi, je reviendrai quand vous serez calmé ! « (…) « On se réunit parce que le vendredi soir, les enfants ne sont pas rentrés à la maison. » (…) « Il a de très mauvaises notes à l’école, avant, il était joyeux… »

La vie du quartier : »Il y a de plus en plus de jeunes dehors, ils traînent par deux ou trois, parfois seuls et ils filment les adultes à leur insu. » Une vieille engueule les jeunes: «J’habite le quartier, maintenant ça me fait flipper, à quoi pensent les adolescents, il faut se mettre à leur place… »

Cette Feria conçue pour lancer une conversation entre les gens du quartier et une troupe de théâtre, se poursuit ce mois-ci….

Edith Rappoport

Spectacle vu le 26 juin à l’Atelier du Plateau, 5 rue du Plateau 75019 Paris (XIX ème). T. : 01 42 41 28 22.
Les 27, 28 et 29 juin dans les rues à 18 h 30 et à l’Atelier à 20 h.
Puis sous d’autres formes, du 3 au 6 juillet aux mêmes heures.

 

Le Mois Molière Entretien avec François de Mazières, maire de Versailles

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Le Mois Molière Entretien avec François de Mazières, maire de Versailles

Depuis vingt-trois ans, ce festival de théâtre et de musique (une centaine de concerts) se tient du 1er au 30 juin, dans les rues, parcs, théâtres et sites historiques de Versailles (Yvelines). Unique en son genre, il accueille gratuitement chaque année, plus de 100. 000 spectateurs sur des dizaines de sites dans la ville royale. François de Mazières, maire depuis 2008 et ancien Président de la Cité de l’architecture et du Patrimoine en est le fondateur. Il a été désigné en 2017, commissaire général de la première édition de la Biennale d’architecture et du paysage d’Île-de-France qui a lieu à Versailles cette année jusqu’au 13 juillet, un événement réalisé en collaboration avec le Musée du Louvre et le château de Versailles. François de Mazières assure personnellement la programmation de ce Mois Molière.

-Comment est né ce festival ?

- Adolescent passionné par le théâtre, j’ai suivi les cours de Marcelle Tassencourt, alors metteuse en scène et directrice du Théâtre Montansier.  Puis en 1996, alors  adjoint à la Culture, j’ai souhaité faire connaître avec Le Mois Molière, un répertoire de théâtre populaire, en privilégiant les jeunes compagnies et dont l’entrée aux spectacles serait gratuite. A l’époque, Francis Perrin dirigeait le Théâtre Montansier; il a tout de suite donné son accord et a emmené ses acteurs jouer dans Versailles, sur une charrette, de petites pièces du célèbre dramaturge comme La Jalousie du Barbouillé puis Le Médecin volant. Ce qui permettait de rassembler les gens d’un quartier.

J’ai  développé Le Mois Molière et fait ouvrir de nouveaux lieux de représentation -il y a maintenant plus de soixante sites partout dans la ville-  et comme emblématique de cet événement, la Cour de la Grande Ecurie avec six cent cinquante places assises en face du château, mais aussi le parvis de la cathédrale Saint-Louis, la place du marché Notre-Dame, l’Espace Richaud, dernier équipement culturel de la ville ou encore le Potager du Roi et plus généralement les parcs et jardins de la ville, qui deviennent ainsi des espaces scéniques éphémères.

-Vous accueillez des spectacles déjà représentés mais aussi des créations ?

- Oui, il me semble que les deux sont nécessaires et il y a onze ans déjà, j’ai mis au point un système de résidences -une douzaine cette année – dans des appartements et Maisons de quartier pour de jeunes compagnies comme celle d’Anthony Magnier (Le Dindon de Georges Feydeau) ou de Salomé Villiers qui créa ici l’an dernier Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux (voir Le Théâtre du Blog). Avec bien entendu, des salles de répétitions… Je fais en sorte que les spectacles soient gratuits pour tous, Versaillais ou non, et accessibles à tous les âges ou presque. Rançon du succès, il faut faire la queue et on n’est pas toujours sûr d’avoir une place si on arrive tard. Et il y a aussi un certain nombre de spectacles joués par des troupes d’amateurs …

- Et au point de vue financier ?

 - Les spectacles dans leur quasi-totalité sont gratuits. Bien entendu, ce festival a un coût. Sans compter les dépenses liées à l’organisation, nous avons un budget de 260.000 € d’achat de spectacles. L’essentiel du financement est assuré par  la Ville, la Région Ile-de-France (40.000 €), et cette année le Département des Yvelines (20.000 €).Chaque spectacle est acheté aux compagnies; les troupes de plusieurs comédiens reçoivent généralement entre 4.000 et 5.000 € par représentation. Nous avons aussi toute une équipe de plus cent cinquante bénévoles sans lesquels le festival ne pourrait avoir lieu. Et les services techniques de la mairie prennent en charge l’infrastructure  technique (montage des gradins, équipements, communication…) et assurent toute  la logistique des représentations.

-Comment choisissez-vous les spectacles ?

- J’ai à cœur d’offrir une programmation où il y a toujours plusieurs œuvres connues du célèbre auteur dramatique français comme cette année, Les Fourberies de Scapin ou peu connues comme Les Fâcheux. Mais aussi d’auteurs classiques avec Shakespeare, Beaucoup de bruit pour rien ou Macbeth une adaptation de L’Idiot de Dostoiesvki ou encore Le Dindon. J’ai peu de temps disponible mais j’essaye d’aller souvent au théâtre et suis toujours à la recherche de jeunes créateurs. Et comme  nombre d’autres programmateurs, je vais « faire mon marché » chaque année dans le off à Avignon où je vois chaque année plus d’une trentaine de spectacles. Je vais bien sûr parfois aussi dans le in mais cela m’intéresse moins… Cela dit, ces dernières années, j’avais notamment bien aimé le Richard III de Thomas Ostermeier.

- Vous semblez préférer le théâtre de texte… Comment voyez-vous l’évolution du Mois Molière ?

-Oui, je suis plus intéressé par les grandes œuvres du répertoire classique français et étranger que disons, le théâtre de rue ou d’autres formes de spectacle plus actuelles. Le théâtre, dit de texte, me paraît bien ancré chez nous et c’est ce qu’attend le public versaillais. Une chose est sûre, nous n’irons pas vers des spectacles du genre son et lumière…

-Que pensez-vous  du théâtre français actuel ?

- Par rapport  à nos voisins étrangers, il me semble  ne pas se porter si mal. Même s’il y a actuellement, dans les grands théâtres publics, une sorte d’institutionnalisation culturelle avec un souci de rentabilité évident que l’on peut regretter. Ce qui va, bien entendu, à l’encontre du théâtre vivant… Je souhaite avant tout faire émerger de jeunes troupes et c’est notre ligne : le Mois Molière est depuis pas mal d’années une sorte d’incubateur et fournit donc une subvention à la création… Notre festival n’est pas aidé par le Ministère de la Culture, même s’il l’a été pour son lancement par la D.R.A.C. alors dirigée par René Gaschet et une aide peut être apportée par cet  à ces compagnies en résidence chez nous.

 Philippe du Vignal

Versailles, le 25 juin.

Prochain spectacle à la Grande Ecurie : La Vie Parisienne de Jacques Offenbach, les 28 et 29 juin à 20h 30 et le 30 juin à 17h.  www.moismoliere.com

 

Le Prix Ceslest’1

Le Prix Ceslest’1

 

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« En réalit(é) » de la compagnie Courir à la Catastrophe

C’est  l’objectif de ce premier Prix Celest’1, « un nouvel événement pour mettre en lumière les talents de la scène régionale ». Les spectacles-lauréats seront invités pour la prochaine saison. Quatorze maquettes ont été présentées et huit spectacles.  Le dieu du théâtre sait combien de talents éclatants ont fait de Lyon et de sa région une capitale de l’art dramatique: Roger Planchon, Marcel Maréchal, Patrice Chéreau, Georges Lavaudant, Alain Françon, Bruno Boëglin, Denis Guénoun, Michel Raskine, Christian Schiaretti…Et les réseaux qu’ils ont tissés sont encore bien vivants, même si la mémoire du théâtre est fragile. L’E.N.S.A.T.T. (Ecole Nationale Supérieure des Arts et techniques du Théâtre) est venue apporter une formation de très haute qualité aux aspirants au théâtre : l’histoire continue…

Les compagnies invitées à ce festival s’y inscrivent avec les inquiétudes d’aujourd’hui. Voir les noms de compagnies qu’elles se donnent : Les Rêves arrangés, Les désaxés, Les Combats absurdes,  Prends-toi un mur si t’es vivant… Et à la bien nommée compagnie Cassandre, quarante–huit abonnés du théâtre qui ont suivi l’intégralité des représentations, ont attribué le prix du public, pour Quatorze, « comédie documentée sur les trente huit jours qui précédèrent la première guerre mondiale ».

 Cela commence comme une fausse conférence avec power-point vacillant, batailles de micros et cafouillages (bien ordonnés-. Ça continue par un jeu de pantins de foire, empereurs et généraux. Nous ne dirons pas “guignols“ dans la ville de Mourguet, mais enfin il y a des coups de bâton qui ne se perdent pas. Et puis la gravité tord le cou à la pantalonnade : l’inertie, la légèreté l’aveuglement des dirigeants et des militaires… « Personne n’a voulu cette guerre et elle menace partout. Nous avons tous joué, et nous avons tous perdu. »

 La troupe mène ce match international, très exact historiquement  et très au point (jeu sur les anachronismes, fonction dramaturgique des costumes, en particulier) depuis plusieurs années : passées les commémorations de la Grande Guerre, cela “marche“ encore. Tant mieux pour les comédiens, tant pis et hélas pour le monde.

Pour le jury professionnel, le monde ne va pas mieux ; il a donné son prix à En réalités de la compagnie Courir à la catastrophe! inspiré de La Misère du monde, de Pierre Bourdieu. « Une confrontation de la difficulté de vivre la misère contemporaine à la difficulté d’en parler ».

Avec Berlin Sequenz, Antonio Pereira  affronte la question de la jeunesse et de  la révolte . Révolte écologique ? Révolution ? Action directe ? Il est moins bien servi par le langage des ses personnages, étudiants petits-bourgeois et par un usage contestable de la sonorisation quand il s’agit de prononcer un discours- que Solenn Denis, autrice de Narmol et celui de ses adolescentes de banlieue avec leurs trouvailles langagières savoureuses. Entre joie et désespoir, ce Narmol (normal, en un certain type de verlan), soutenu par le Centre Dramatique National de Montluçon, et incarné par deux excellentes jeunes comédiennes, est un bon tremplin à débats : féminisme, radicalisation, hypocrisie de ceux qui ne retiennent de la religion que la haine des femmes, libération par la lecture (Cioran à la bibliothèque de la prison : «Ils veulent vraiment qu’on se suicide ? », justice et vengeance… D’autant plus que la scénographie s’y prête : une partie des spectateurs est invitée à figurer le public du procès.

On aura aussi vu une jolie tentative de cirque-théâtre avec L’Autre. Jeu à deux, jeu à trois, agrès et mobilier servent les variations acrobatiques sur le thème du trio amoureux comme sur le double fantasmé: le tout manque un peu de structure dramaturgique mais trouve sa poésie, avec peu de mots, dans la musique… Enfin, Anne de Boissy et Jean-Philippe Salério, des comédiens qui ont pris de la bouteille dans la famille du théâtre lyonnais, ont  écrit une variation sur l’échec : Ça marchera jamais. Drôle de marabout-d’ficelle, drôle de menu-échantillon, parfois émouvant avec compilation de chansons en karaoké, film satirico-surréaliste, petite bouffée de poésie, coups de griffes au metteur en scène sadique comme à l’acteur masochiste, le tout quelque peu désabusé. Mouais…

Mais ce festival marche et même si l’on n’a pas pu tout voir, on ressent un plaisir particulier à suivre, avec le même appétit, la même curiosité, cinq spectacles en deux jours, huit en trois jours. Et à repérer les sensibilités, à suivre les nouvelles générations. Sans oublier l’excitation du concours : en matière d’art, c’est toujours contestable mais stimulant. On espère un Celest’2, une biennale ? Le paysage théâtral de la grande région mérite ce coup de projecteur…

Christine Friedel

Spectacles vus les 14 et 15 juin, Théâtre des Célestins, 4 Rue Charles Dullin, Lyon (IIème)(Rhône). T. : 04 72 77 40 00.

 

Montpellier Danse 2019

 

Montpellier Danse 2019

 « Ce trente-neuvième Festival a été facile à faire, dit Jean-Paul Montanari, créateur et directeur de ce festival international Il est venu aisément, tout d’un coup, un peu comme une phrase qui s’écrit toute seule, qui est juste du premier coup et qu’il ne faut quasiment pas corriger.» Le centenaire de la naissance de Merce Cunningham l’a sans doute bien aidé à trouver un fil conducteur. Dans cette Agora de la Danse,  un ancien couvent où Montpellier Danse a établi ses bureaux et où une partie des cendres du chorégraphe américain ont été répandues, un hommage à l’inventeur d’une danse nouvelle semble aujourd’hui naturel.

Révolutionnaire, il a en effet imposé une rupture radicale qui a marqué les futures générations. Avec lui, finies la narrativité, les épousailles de la danse et de la musique, l’expressivité de l’interprète et les codifications : «Les individus et leurs environnements sont à la fois indépendants et reliés les uns aux autres.» Et chaque interprète est un centre autour duquel gravite les autres, chacun a sa danse et chaque spectateur construit son propre spectacle. Avec Merce Cunningham, la danse prend pour objet, le mouvement en lui-même… Que reste-t-il de vivant de lui ? A cette question, répond Ashley Chen qui a dansé pendant quatre ans dans la Merce Cunningham Company et qui poursuit autrement le travail du maître avec un trio, Chance, Space and Time  fondé sur l’aléatoire, accompagné de musiques volontairement disparates et désaccordées. Trevor Carlson,  très proche du chorégraphe et qui a été son assistant  les dernières années de sa vie, a construit, avec Ferran Carjaval, un solo théâtral Not a moment too soon qu’il interprète, entouré d’images et souvenirs de son ami.

D’autres Américains seront présents sur les planches de la capitale de l’Hérault, comme William Forsythe qui vient d’obtenir le prix du Syndicat de la critique. Mais bien d’autres artistes de toute origine sont à découvrir dans ce festival de renommée mondiale qui, pendant trois semaines, mélange styles et générations, grands ballets et petites formes, à raison de deux ou trois propositions par jour. Des expériences singulières se greffent sur ce copieux programme comme la pièce présentée par Angelin Preljocaj avec des  prisonnières du centre pénitentiaire des Baumettes à Marseille.

Falling Stardust, chorégraphie d’Amala Dianor

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©Jeff Rabillon

En costumes noirs stricts, uniformes mais  pas tout à fait semblables et laissant apparaître le corps, ils s’observent, dans un espace vide, sur un sol quadrillé de lignes lumineuses. Puis ils se groupent en un assemblage qui s’ouvre et se referme comme une fleur, une forme qu’ils reproduiront à plusieurs reprises, d’une séquence à l’autre. Ils se lancent alors dans des figures géométriques, en ligne de trois, parallèles ou perpendiculaires, sans jamais se percuter. A l’intérieur de cette construction complexe à géométrie variable, ils semblent libres de développer leur propre style: pliés, jetés, entrechats et arabesques s’amorcent et se transforment, tandis qu’à côté naissent des équilibres sur la tête ou des mouvements de hip hop.

Cette alternance maîtrisée et menée sans temps mort crée un métissage où chacun rencontre les autres en gardant sa propre personnalité. Amala Dianor joue avec minutie de ce vaste panel de vocabulaires et d’esthétiques, combinant les figures, traçant des lignes de forces, mêlant formes anguleuses et mouvements fluides, conjuguant le vertical et l’horizontal, la droite et le cercle. Les musiques tout aussi hétérogènes marquent ces disruptions et soutiennent ces énergies chorégraphiques hybrides. Un bel hommage à notre société en mouvement.

 Soul Kitchen chorégraphie d’Angelin Preljocaj

©Jean-claude Carbonne

©Jean-claude Carbonne : photo de répétition

Composé de vingt-quatre danseurs, le Ballet Preljocaj est installé depuis 2006 au Pavillon Noir, Centre Chorégraphique National d’Aix-en-Provence. Outre ses créations, le chorégraphe mène des actions pour des publics différents avec des ateliers de pratique amateur, répétitions ouvertes, représentations dans l’espace urbain. Il s’attache aussi, depuis de nombreuses années, à introduire la danse en milieu carcéral et ces interventions ont convaincu Angelin Prejlocaj de leur pertinence. Il a alors lancé un projet expérimental avec des femmes détenues à la prison des Baumettes II, à Marseille. Durant quatre mois, chaque semaine, deux ateliers ont été menés avec des volontaires. Appréhender le corps, le rapport à l’espace et à soi-même, apprivoiser le regard de l’autre: autant de questions et d’enjeux autour d’un objectif commun , se produire en public. «Une manière de mettre en lumière, dit le chorégraphe, celles qu’un parcours a conduites entre les murs et par là même de questionner le regard que l’on porte sur la population carcérale. » Pari réussi.

Soul Kitchen (Cuisine de l’âme) est la restitution de ces ateliers. Angelin Prejlocaj s’est  aperçu que la privation de liberté engendre de multiples pertes sensorielles dont le goût et l’odorat et, constatant que nombre de ces femmes cuisinaient dans leur cellule,  il a bâti sa pièce à partir de la confection de gâteaux. Mais pas question d’enfermer les cinq danseuses dans leur cuisine ! Après une courte ouverture sur une air de valse, dédiée à la pâtisserie qui cuira le temps de la pièce, les femmes s’échappent vite de leurs ustensiles et fourneaux pour investir tout l’espace du plateau.

Elles s’échauffent en sautillant et se dégourdissent bras et jambes, puis se livrent à différentes figures d’ensemble. A pas comptés, souvent sur des rythmes de huit, Sofia, Lily, Esther, Ital et Sylvia recouvrent progressivement une liberté de mouvement, le plaisir de bouger, de se toucher, de rencontrer l’autre, en gardant  une grande précision dans le mouvement. Une énergie communicative se dégage de ces corps ondulant au rythme des musiques et se propage vers la salle où s’insinue peu à peu l’odeur appétissante des cookies que ces cinq femmes viendront nous offrir après s’être présentées en lisant des extraits des Nourritures terrestres d’André Gide. Une belle manière de conclure dans la générosité… Les spectateurs émus  leur ont offert en retour une ovation debout…

«La danse m’a aidée à comprendre beaucoup de choses sur moi, dans mes relations avec les autres. Et surtout, ce qui m’a fait tenir, c’est de travailler avec un professionnel, le respect, il était là. Dans son regard », assure l’une des détenues. Angelin Preljocaj est le premier chorégraphe, en France, à tenter une création en prison, à l’instar d’autres artistes comme Olivier Py qui a présenté l’an passé au festival d’Avignon, Antigone de Sophocle avec les prisonniers du centre pénitentiaire d’Avignon-Le Pontet et qui réitère l’expérience cette année (voir Le Théâtre du Blog). Bettina Rheims a su aussi photographier des femmes dans plusieurs prisons et a publié un album de ces beaux portraits*

Mireille Davidovici

Du 22 juin au 6 juillet, Montpellier Danse, Agora Cité internationale de la Danse, Cour de l’Agora, 18 rue Sainte-Ursule. T. : 0 800 600 740 (appel gratuit). 

Autres chorégraphies d’Angelin Preljocaj à Montpellier Danse : le 2 juillet, Danser l’invisible ;  du 1er au 3 juillet, Winterreise,


*Détenues éditions Gallimard 2018

Falling Stardust : le 12 septembre, Les Quinconces, Le Mans; le 21 septembre, Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France; 
le 14 novembre, Le Parvis,Tarbes ( Hautes-Pyrénées); le 19 novembre, L’Empreinte, Brive-Tulle ( Corrèze) ; le 22 novembre, L’Avant-Seine, Colombes (Hauts-de-Seine) ;  les 28 et 29 novembre, Espace 1789, Saint-Ouen.
Le15 décembre, Festival de danse de Cannes (Alpes-Maritimes).
Le 24 janvier, Théâtre Durance, Château-Arnoux-Saint-Auban (Alpes-de Haute-Provence).
Les 7 et 8 avril, Bonlieu, Annecy. (Haute-Savoie)
Et du 4 au 6 mai, La Villette, en collaboration avec le Théâtre de la Ville, Paris.

 

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