Les Zébrures d’automne 2020, trente-septième édition des Francophonies du Limousin, des écritures à la scène

 


Les Zébrures d’automne 2020
, trente-septième édition des Francophonies du Limousin, des écritures à la scène

4-Vernissage©Christophe_Pean

exposition « 37 Rayures zèbre » © Christophe Péan

 Malgré les restrictions sanitaires, le festival bat son plein. En marge des salles de spectacle, ont eu lieu plusieurs projections de film, des remises de prix, des concerts… Et une grande exposition qui nous fait revivre les riches heures de ce festival à la belle Bibliothèque francophone du centre-ville. Inaugurée en 1998, elle est labellisée Bibliothèque Municipale à Vocation Régionale  et  Pôle Associé à la Bibliothèque Nationale de France dans le domaine du théâtre et de la poésie francophone. Avec un fonds de 40.000 volumes, une  discothèque, une vidéothèque, une artothèque et un espace multimédias. Et avec aussi un équipement à la hauteur de cette architecture aérée. Toute en granit et en verre avec un atrium construit autour d’une grande mosaïque gallo-romaine.

Le conservateur de la bibliothèque et le directeur des Francophonies ont imaginé un parcours à partir de  différentes thématiques. On se promène d’un espace à l’autre et dans de petites cabanes, des vitrines, ou le long des murs, on retrouve des auteurs et metteurs en scène familiers, des photos de spectacles qui ont fait date, des livres, affiches et articles de presse montrant le festival dans tous ses états. Et il en a vu passer des artistes, depuis sa création par Pierre Debauche en 1984!  Il a accompagné les premiers pas en Europe du travail d’un bon nombre d’entre eux,  évoqué dans l’espace Premiers cris comme  Robert Lepage en 1986, Werewere Liking en 1988, Wajdi Mouawad deux ans plus tard ou Salia Sanou en 2002…

 En regard du module Conscience du réel, des documents attestent combien le théâtre, ici, est ancré dans l’actualité avec des pièces comme Rwanda 94 de Jacques Decuvellerie, créée il y a vingt ans ; les conflits syriens sont vus par Catherine Boskowitz et Fadwa Suleiman (2012) ;  la violence faite au femmes racontée aux enfants par  Michel-Marc Bouchard dans L’Histoire de l’oie. Mais comme le rappelle la rubrique État de fête,  le spectacle est aussi dans les rues, avec des propositions participatives comme In C de Terry Riley en 2000 ou Rituels vagabonds de la chorégraphe Josiane Antourel, l’an passé. Sans oublier les nombreux concerts, rencontres, célébrations dans le quartier général où public et artistes se rassemblent après les représentations: autrefois le Grand Chapiteau et le Zèbre, aujourd’hui la Caserne Marceau.

 Silences et Bruits réalisation de Clément Delpérié et Véronique Framery

Ces courts-métrages sont l’aboutissement d’une aventure au long cours avec quatre-vingt élèves de deux collèges des quartiers populaires de Limoges. Ils ont, de la sixième à la quatrième, suivi un atelier d’écriture avec l’auteur Jean-Luc Raharimanana sur le thème : Se voir grandir, se voir changer. Sous l’égide du festival, cet atelier a été conçu après les attentats de Charlie-Hebdo en 2015, à des fins d’action culturelle dans les écoles.  Et de ces textes, est sorti un spectacle collectif… Puis une exposition de photos. Ce film entend garder la trace de ces moments privilégiés qui ont marqué les adolescents. Les images, accompagnées d’extraits de leurs textes, ont été captées dans leur environnement : couloirs, classes et cour du collège ou dans les champs et la forêt…

Rien d’anecdotique dans ces plans-séquences souvent muets évoquant la solitude des adolescents qui s’interrogent sur le sens de l’existence. En opposition à des moments où ils s’ébattent en liberté… L’esthétique singulière de cette réalisation, l’étrangeté des mots souvent en voix off, sont en décalage avec le vérisme de l’objectif. « J’en ai fait un objet artistique qui m’appartient » dit le réalisateur :  en effet, il ne s’agit pas d’un reportage mais d’un portrait collectif et subjectif de cette jeunesse qui cherche sa place dans le monde.  «Nous serons des guerriers et quand la tristesse nous prendra, nous serons à nouveau des enfants »: cette phrase empruntée à Jean-Luc Lagarce, revient comme un leitmotiv. « Dans le monde, il y a la guerre, dans la guerre, il y a du monde», disent-ils encore… Sorti de son contexte, Silences et Bruits rend compte de la mélancolie qui étreint la génération Je suis Charlie.

Les prix 

9-Prix_RFI_SACD©Christophe_Pean

Andrise Pierre © Christophe Péan

Le Prix S.A.C.D. à été remis à Andrise Pierre pour Elle voulait ou croyait vouloir et puis tout à coup elle ne veut plus. L’auteure vient de Port-au-Prince et enseigne aujourd’hui la littérature haïtienne à l’Université Paris XVlll. Yol, à la veille de son mariage avec un Blanc, rend visite à sa tante pour lui emprunter sa robe de mariée. Mais elle découvre que ce dont elle rêvait, est «un assemblage de lambeaux rapiécés», à l’image d’une vie désastreuse. Si « les tantes sont nos pères absents », elles témoignent ici de la condition des femmes dans son pays natal… 

44-Prix_RFI_SACD©Christophe_Pean

Souleymane Bah © Christophe Péan

Quant au Prix R.F.I., il revient à La Cargaison de Souleymane Bah. Cette cargaison de morts que personne ne veut accueillir, prend la parole : fes femmes, jeunes, vieux, enfants, jusqu’à  la balle qui a frappé ces victimes, le corbillard, cimetière vont parler, croisant leurs mots en un chœur polyphonique. L’auteur guinéen a écrit cette pièce en hommage aux manifestants de son pays, victimes de la répression. « Je veux dédier ce prix aux jeunes guerriers qui, chez moi, se battent pour la liberté et la démocratie. Et à travers eux, à tous ceux qui luttent et disent : NON. »

Soleymane Bah a quitté Conakry en 2016 et vit maintenant en France. Il nous faut entendre cette rumeur grondante, véhiculée par ses mots: « Nous sommes les destins fractionnés, les immolés de la République, écrasés sous les bottes des appétits antagoniques. » « Nous dansons la danse des corbillards crépusculaires, jusqu’à ce que la mort soit morte. »

Mireille Davidovici

37 Rayures Zèbre, jusqu’au 9 janvier, Bibliothèque francophone multimédias de Limoges, 2 place Aimé Césaire, Limoges (Haute-Vienne). T. : 05 55 45 96 00.

Les Zébrures d’automne/ Les Francophonies, des écritures à la scène, ont eu lieu du 23 septembre au 3 octobre. 11 avenue du Général de Gaulle, Limoges. T. 05 55 33 33 67

 

 


Archive de l'auteur

The History of korean western theatre, texte et mise en scène de Jaha Kool

 

The History of korean western theatre, texte et mise en scène de Jaha Kool


Après Lolling and Rolling (2014) et Cuckoo (2017), est créé le troisième volet de la trilogie Harmatia. À quinze ans, le jeune homme, rejoint le club-théâtre de son école. Depuis la scène est devenue sa vie, son champ de réflexion personnelle et artistique, envers et contre tout ! Il y a douze ans
il a assisté à un symposium  sur le centième anniversaire du théâtre coréen. A l’ issue de cet évènement qu’elle ne  fut pas sa surprise et interrogation : «Pourquoi les auteurs les plus joués en Corée du Sud sont-ils Shakespeare, Molière et Ibsen ? Existe-t-il un théâtre contemporain en dehors du répertoire occidental ?» Son esprit ouvert sur le monde et sur l’identité artistique et intellectuelle de son pays, sa sensibilité moderne et créative vont orienter son écriture et son travail théâtral vers l’autobiographie et la performance.

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 À partir de thèmes comme son enfance, sa famille mais aussi de l’existence du théâtre en Corée, naîtra ce spectacle. Avec une volonté esthétique et politique profonde et affirmée chez son créateur : Dans son geste théâtral, il s’agit pour Jaha Kool, d’utiliser la scène pour «fabriquer un monde», son monde. L’objectif ? de «montrer au public comment se construit et peut se transmettre un point de vue ».  Une action d’homme et d’artiste libre. The History of korean western théâtre en est une superbe manifestation ! La nécessité de la transmission, de vaincre le mensonge, d’éclairer les secrets  et la rencontre du passé pour une mémoire de l’Histoire au présent, toutes ces questions parcourent le paysage dramatique de ce spectacle.  La scène nue, laquée blanc, et un  simple module faisant office de table ou de banc, dessus un magnétophone à cassettes et un cuiseur à riz « le Rice-cooker ». Dans le calme de ce plateau, le public s’installe et Jaha Kool assis au sol, fabrique un origami. Soudain noir total et lancement d’une image vidéo où excelle cet artiste-poète. Fascinante, en effet l’écriture de ce troisième volet d’Hamartia où l’espace de l’intime est mis en lumière et où éclatent plusieurs expressions artistiques…La mise en scène ouvre ses portes à diverses disciplines. Une grande place est aussi donnée à la création musicale. Ce spectacle a plus d’une corde à son arc. La pièce n’est pas seulement une œuvre sur le théâtre ou une fresque historique sur la Corée du Sud.  

Cet artiste complet a voulu pour le dernier tableau de cette trilogie, dépasser la forme classique de la conférence-performance. Pour la première fois,  il s’affirme sur scène non pas uniquement  comme acteur ou performeur mais aussi comme «créateur et artiste qui fabrique un monde ». Et quel monde !  Un monde à la fois merveilleux par la beauté des vidéos, par les choix si justes des morceaux musicaux et celui de comédiens uniques comme un cuiseur à riz : «le plus célèbre acteur au monde » et un crapaud sous forme d’origami ! Un trio peu ordinaire qui ne manque pas d’esprit. Nous entrons ainsi dans un monde à la fois singulier, par moments onirique ou aussi rock an roll et inscrit dans une réalité historique et sociale. Comme en témoignent le regard critique et politique sur la culture de son pays d’origine mais encore sur le pouvoir dominant qu’exercent les États-Unis hors de leurs frontières et sur les restes dévastateurs du colonialisme ! Le 22 août 1910, la Corée était en effet envahie par le Japon. Selon Jaha Kool, «la conscience d’une société prend forme sous l’influence de la culture et de l’éducation ». 

Le texte riche d’une parole théâtrale et autobiographique est d’une grande poésie. Audacieuse, simple et perspicace: «Je dois mieux comprendre pour mieux survivre » et souvent pleine d’humour: « Tout est devenu universel ». Ou encore d’une ironie romantique : « Les cicatrices ont le pouvoir de nous rappeler que nous sommes vivants ». La conception du spectacle,  sa scénographie,  permettent au récit d’ évoluer avec subtilité et suscitent une écoute sans faille du public. Les multiples croisements et résonances entre peinture, photos ou films d’archives, musique, vidéo et autobiographie dans la mise en scène, construisent un univers personnel original, transfiguré par une puissance théâtrale et un souffle esthétique, hors du commun. Jaha Kool a su créer un spectacle éblouissant, fort sensible et engagé.  Une oeuvre, profondément contemporaine au sens où le passé n’est plus figé et se confronte au présent et vice-versa.

Cette pièce-poème ouvre un champ d’interrogations sur la théâtralité, la création et son rapport au pouvoir politique. Mais aussi sur la Culture, quand elle est soumise à l’embrigadement sournois d’une autorité.  Son auteur réussit ce coup de maître : Laisser voir et entendre la beauté, parfois violente, du silence et ses secrets.  

 Elisabeth Naud

Spectacle vu le 25 septembre, dans le cadre du festival d’automne au Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris (XI ème). T. : 01 43 57 42 14.

Du 6 au 11 octobre, festival de Lugano (Suisse).
Du 6 et 7 novembre, Tanzquartier, Vienne (Autriche).
Du 9 au 11 novembre, festival SPRING in Autumn, Utrecht (Pays-Bas) et du 18 au 20 novembre, Le Campo, Gand (Belgique).

La Loi de la gravité d’Olivier Sylvestre, mise en scène de Cécile Backès (à partir de onze ans)

La Loi de la gravité d’Olivier Sylvestre, mise en scène de Cécile Backès (à partir de onze ans)

 Pour l’auteur québécois, la question du genre se pose parfois à l’adolescence de façon très cruelle et c’est l’occasion pour lui de remettre en question tous les préjugés. «Fred : D’abord, qu’est-ce que t’es ? Dom :-ça dépend des jours. Un cactus, un oiseau. Je veux pouvoir changer quand ça me tente, être l’un puis l’autre en même temps, ni l’un ni l’autre quand ça me tente plus, puis m’habiller comme je veux. »

 Cécile Backès, sensible aux écritures de Marguerite Duras, Annie Ernaux qu’elle a mises en scène,  l’a été aussi à la langue québécoise et musicale d’Olivier Sylvestre quand il fait parler ses jeunes personnages. Actuellement, on évoque d’emblée le profil de chacun sur les réseaux sociaux mais à distinguer d’une vraie vie : soit une dualité métaphorique de l’intériorité de ces adolescents en souffrance. Ici l’auteur montre l’ ambiguïté de la fille/garçon ou du garçon/fille en douze courtes séquences où apparaissent Dom et Fred, de jeunes élèves traînant dans une zone indéterminée : Presque-La-Ville.

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© Simon Gosselin

L’une préfère sécher les cours et l’autre serait plus assidu. Mais chacun hésite sur son genre, explore les jeux pour être fille ou garçon et laisse apparaître malaise et incertitude. Et s’il ne fallait pas obligatoirement choisir pour chercher finalement le non-binaire ? Etre l’un et l’autre à la fois, ou bien, l’un puis l’autre: ce serait selon l’humeur du moment. Et Olivier Sevestre, dit Cécile Backès, évoque ici l’un des derniers tabous, à travers une histoire d’amitié où les confidences aident ces jeunes à tenir debout et oser affronter, ensemble et non plus seul, un monde où les gens  refusent tout simplement que l’on soit entre les deux. Il nous  invite ici à un théâtre où ce qui est énoncé devient possible, du moment qu’on le profère grâce au récit, au  dialogue ou la voix intérieure. Tenter de passer le pont qui relie la Presque-Ville à La Grande Ville… un vrai projet de vie.

 Marion Verstraeten  (Dom) et Ulysse Bosshard (Fred) correspondent exactement  aux personnages qui assument cette confusion des genre. Autant, l’une est porteuse d’une colère rebelle éloquente, autant l’autre a une conscience plus intériorisée de soi et des autres. Mais ils éprouvent en fait la même difficulté à communiquer avec leurs semblables qui ne se sentent pas, eux, différents. Dans un espace à la lisière de Presque-La-Ville et de la Grande Ville, où les oiseaux tournent et le vent se lève : la nature est ici très présente. A chaque fois que Dom fait un pas, il lui semble que La Ville s’éloigne. Pourtant, elle a rencontré une autre élève mais sans lendemain. Quant à Fred dont la mère est  morte, il souffre et consent parfois à ce que Dom le maquille. Il a mal à l’âme et il faut qu’il «décrisse» : savoureuse langue québécoise…

 On reconnaît ici la voix universelle de qui se pose la question du genre et des stéréotypes, comme Camille Laurens dans Fille son dernier roman. Et Fred fait un commentaire douloureux et clairvoyant sur ses sensations : «Tous les jours… y a un comédien qui prend possession de mon corps, il est là, il est tout le temps là, c’est un gars qui joue au gars, qui essaie d’être plus grand, plus fort, plus viril, qui aime tout ce que les gars aiment, qui se prend une voix grave… »

La mise en scène de Cécile Backès est joyeuse et lumineuse au possible et grâce à  sa  direction d’acteurs, ces jeunes joliment peints ont à la fois niaque et  réserve, quant-à-soi et ouverture. Marion Verstraeten est remarquable : vive et imprévisible, du côté de la haine ou de la hargne  comme de l’émotion cachée. Ulysse Bosshard représente lui la face solaire de ce couple, alors que Dom en est la face ténébreuse. Justesse, précaution et attention, ils multiplient entre eux les égards.

 Côté scénographie, une salle de bal imaginée par Marc Lainé et Anouk Maugein et à l’étage, une coursive dominant les eaux avec des  rambardes  simulant le parapet du fameux pont à franchir. Des escaliers des deux côtés que les interprètes n’en finissent pas de monter et descendre, des parois ou volets qui ouvrent et ferment l’espace. Et murs peints ou tagués, ceux de nos espaces urbains… Les musiciens (en alternance, Arnaud Biscay ou Héloïse Devilly) créent des cris d’oiseaux, le souffle du vent, le bruit des feuillages ou ceux d’une nuit insaisissable. Et la liberté qu’ils portent en eux rappelle les droits enfin reconnus des Premières Nations et  des Inuit. Soit pour le Québec, environ cinquante communautés autochtones…

Un joyau scénique, scintillant à la fois d’éclats noirs mélancoliques et de lumières joyeuses.

 Véronique Hotte

 Le Palace, Comédie de Béthune-Centre Dramatique National des Hauts-de-France, jusqu’au 9 octobre et du 24 au 27 novembre. T. : 03 21 63 29 19.

 Théâtre de Sartrouville-Centre Dramatique National des Yvelines, du 17 au 20 novembre.

 Comédie de Saint-Etienne-Centre Dramatique National, du 1er au 3 décembre et Scènes du Golfe, Théâtres Arradon-Vannes, les 17 et 18 décembre.

Le Laboureur de Bohème de Johannes Von Tepl, mise en scène de Marcel Bozonnet et Pauline Devinat

Le Laboureur de Bohème de Johannes Von Tepl, traduction de Florence Bayard, adaptation de Judith Ertel, mise en scène de Marcel Bozonnet et Pauline Devinat

Ici, se joue un drame éternel, celui qui oppose l’Amour et la Mort. Au début du XVème siècle, est paru ce dialogue philosophique, l’un des tout premiers textes à profiter de l’invention de l’imprimerie. Malgré un succès fulgurant, il sera redécouvert bien plus tard par les Romantiques, passionnés par le Moyen-Age. Johannes Von Tepl a été formé à l’Université de Prague, ouverte en 1348, l’année de sa naissance. Et la légende veut que ce long poème lui ait été inspiré par la mort de sa femme.  Thème universel et pourtant porté ici par un être singulier, la  disparition de l’aimée fracture la psyché de ce Laboureur; dans sa douleur, il se révolte et interpelle la Mort. On sait aujourd’hui que le deuil s’inscrit en général en plusieurs étapes : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation… Sans avoir ces connaissances psychologiques, l’auteur ici les transpose instinctivement…Travaillé par cette disparition brutale,  son être intime se révèle et il interpelle violemment ce qui devrait n’être qu’une figure de carnaval : la Mort, qui lassée de ses plaintes, surgit soudain et toute pleine de son pouvoir, lui rappellera non sans esprit que la condition d’homme s’appelle faiblesse et incertitude. Le Laboureur ne s’incline pas pour autant et en appelle à la puissance de Dieu, supérieure à celle de la Mort. Mais en ce siècle d’humanisme naissant, la condition humaine est considérée dans sa finitude, et la philosophie est du côté de la Mort. « Heur et malheur doivent se conseiller » lui dit-elle. Montaigne n’est pas loin. Même si le Laboureur exige de comprendre le sens de cette punition, il n’obtiendra qu’une réponse : un arbitraire absolu régit le fil des destinées. Et puis il y a l’amour. Au sortir des siècles médiévaux, les cours européennes en ont fait la balance de justice des actes humains. Mais la Mort remet les pendules à l’heure : « L’homme sage ne doit pas trop aimer l’amour ». « Plus tu aimes, plus tu souffres »… Bref, la souffrance de la perte ne connaît aucun dédommagement.

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Ici les Stoïciens parlent par la bouche de la Mort qui se fait préceptrice de vie, guide de l’homme au milieu des gouffres de douleurs. Cherche-t-elle à éveiller la conscience de ce malheureux, à le sortir de son deuil ? Dialecticienne comme un vieux philosophe, serait-elle une éducatrice de bonne foi ? La dispute ne peut se conclure sans une synthèse et Dieu fait alors résonner son jugement : « Au plaignant, l’honneur, et à la mort,  la victoire ». Etonnante  intervention divine qui, en ces temps chrétiens, ne permet aucun espoir de vie après la mort !

Ainsi le Laboureur, sans appui de l’Eglise et sans perspective de rédemption, n’a pu qu’engager un dialogue direct avec la Mort. Position risquée pour l’écrivain qui plante ici les graines de l’individualisme à venir. Mais proche encore de l’amour courtois, il met dans la bouche du Laboureur, les mots pour dire la force des femmes à élever l’âme des hommes, en réduisant finalement la mort à «un stupide outrage à la vertu féminine». Entre affranchissement de la tyrannie de la mort et appel aux plaisirs de la vie, Le Laboureur de Bohème est un bijou d’interrogations toutes encore bien vivantes aujourd’hui.

La mise en scène fait apparaître une belle gravure d’arbre qui glisse au milieu des deux protagonistes : le texte fait en effet silence sur la puissance de la nature, laissant le Laboureur en tête à tête avec la seule Mort. Ce clin d’œil ouvre aux siècles qui feront de  l’Homme un être non pour Dieu, mais pour la Nature… Dans l’écrin de ce petit plateau, s’affrontent la Mort  incarnée (si l’on peut dire) par Marcel Bozonnet et le Laboureur (Logann Antuofermo). Jouant merveilleusement sur les subtilités et ruptures de ton du texte excellemment traduit, la Mort nous régale de sa toute-puissance cruelle, joueuse, ironique. Et elle ne fera qu’une bouchée du Laboureur. Le jeune acteur, quant à lui, peine à trouver les formes de sa douleur. Marcel Bozonnet, pourtant, apporte tous les appuis nécessaires aux mouvements de l’âme du jeune éploré qui semble figé dans l’attente d’une révélation… qui ne viendra pas. Un costume assez incompréhensible l’alourdit, entre combinaison de plongée et survêtement high tech. La Mort, «transgenre » virevolte, elle, dans une longue tunique couleur du temps, libre d’apparaître et de disparaître : on pense alors à la merveilleuse Princesse de Clèves qu’avait créée Marcel Bozonnet il y a déjà plus de vingt ans et qu’il reprit régulièrement. Délicieuse intervention divine : la voix d’Anne Alvaro remettra les pendules à l’heure et sifflera la fin de partie.

Marcel Bozonnet aurait sans doute dû faire travailler davantage le personnage du Laboureur, pour le conduire vers plus de complexité et d’intériorité. Mais on sort un peu étourdi de cette heure de grande intelligence architecturée par une langue très tenue. La résonance avec les temps actuels (Qui vit ? Qui meurt ?) ajoute, s’il en était besoin, à cette forme médiévale,  une perspective philosophique contemporaine…

Marie-Agnès Sevestre

Théâtre Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse Paris (VI ème). T.: : 01 45 44 50 21, jusqu’au 3 mars.

Un autre point de vue:

 

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Un texte majeur de la littérature allemande du début du XVème siècle mais peu connu. Il s’agit d’une « disputatio » médiévale, d’un débat de type carnavalesque au sens des analyses de Michael Bakhtine, qui met aux prises un jeune  paysan dont la femme vient de mourir en couches  et la Mort que, dans son chagrin, sa colère et sa révolte,  il a convoqué devant lui, par ses malédictions. La forme, argument contre argument, semble faite pour la scène mais le théâtre français s’y est intéressé seulement à la fin du XX ème siècle…

Renato Bianchi, grand maître du costume de théâtre, a composé un dispositif sobre et des costumes évoquant à la fois le nô japonais et le constructivisme russe, et donnant aux paroles un espace poétique où se développer. Un châssis mobile où est peint un arbre -un cerisier peut-être-  un fond de scène sur lequel le soleil s’est levé et surmonte des formes géométriques. Noir et or. Et la faux de la Mort est devenue un outil de travail rouge, entre binette, pioche et crochet, que le Laboureur mettra sur son dos à la fin.

Le jeune paysan (Logann Antuofermo) en «uniforme de travail», comme disaient les constructivistes  qui habillaient les acteurs «ouvriers de la scène »), couleur de terre. Il est la terre. En réponse à ses cris et  invectives, la Mort fait son apparition (Marcel Bozonnet, surprenant, puissant). Mais sa voix pénètre d’abord l’espace venant du fond de la petite salle. Son entrée éclatante n’effraie pas le Laboureur : rien de psychologique dans cette joute verbale. Il lui balance ses réclamations et lui montre l’injustice qui lui est faite. Un débat âpre et tendu. La Mort semble épatée par l’intelligence du Laboureur, parle d’un homme excellent, d’une attaque inouïe. Mais elle manie métaphores, paradoxe, moquerie et morale avec élégance et fermeté et abat les cartes d’une justice impitoyable : « Nous agissons tel le soleil qui brille tant au-dessus des bons, que des mauvais ». 

En robe-manteau gris et noir, ou enveloppé d’une longue cape noire qui induit une gestuelle dansante, Marcel Bozonnet fait de la Mort une bien étrange figure.  Sous un éclairage vertical, calé contre un mur, il fascine par son regard sans pupille, aux paupières fortement surlignées de noir et aux cheveux hérissées qui agrandissent encore sa haute silhouette. Enigmatique, il n’incarne pas : par son jeu, «s’expose -événement rare dans l’Occident moderne- se célèbre la Mort », dit l’acteur. La musicalité de son discours qui irrigue et fait vivre son corps, rappelle les intonations qu’il avait su trouver pour sa célèbre Princesse de Clèves (1995) qu’il a si longtemps jouée avec succès. 

C‘est un de nos grands comédiens que l’on voit ici engagé dans un jeu verbal et vital, revigorant, sur notre condition de mortels, ce qui nous concerne tout particulièrement en ce moment. L’entendre moduler dans cette confrontation ultime où se déclinent tous nos sentiments sur la Mort et son sens possible, est une expérience nécessaire. La joute se développe en deux parties et cinq tableaux et se termine par le Jugement de Dieu. A une femme, revient d’interpréter ce rôle. Anne Alvaro en voix off conclut :«Au plaignant revient l’honneur, et à la Mort, la victoire. » Si la Mort est toute puissante, le combat est digne. En post-scriptum, une prière d’acceptation difficile prononcée par le Laboureur… Des extraits de musique électro-acoustique de Luc Ferrari ponctuent les répliques animées, s’insèrent dans leur trame, renforcent leur écho exigeant, stimulant et parfois drôle, dans nos esprits surpris… 

Béatrice Picon-Vallin

Théâtre Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse Paris (VI ème). T.: : 01 45 44 50 21, jusqu’au 3 mars.

 

 

Berck Plage, conception, texte et interprétation de Mélanie Martinez Llense

Berck Plage, texte et interprétation de Mélanie Martinez Llense

Le Nouveau Gare au Théâtre à Vitry-sur-Seine dans la banlieue de Paris est maintenant dirigé par Diane Landrot et Yan Allegret qui ont voulu donner un nouveau visage au hall d’accueil: éclairé par de longues guirlandes à la lumière chaleureuse. Au-dessus, une salle a été aménagée pour recevoir des auteurs. » Toute personne, disent-ils, qui a un projet d’écriture pourra venir dans cet espace gratuit, protégé et bienveillant, à quelques mètres du plateau. Pour que des textes de théâtre s’écrivent et qu’aient lieu des rencontres avec ceux qui fabriquent le théâtre. Et des rayonnages accueilleront livres et manuscrits de théâtre voire de poésie, qu’ils soient publiés ou non: seule petite condition pour venir travailler ici.» Un des premiers spectacles a lieu dans la salle maintenant nommée Yoshi Oïda comme le rappelle une plaque de cuivre au-dessus de la porte. Cet acteur et metteur en scène de théâtre et d’opéra né en 1933 est l’un des principaux collaborateurs de Peter Brook. Il a aussi écrit trois bons livres: L’Acteur flottant L’Acteur invisible et L’Acteur rusé. L’autre salle porte le nom de Claudine Galea, journaliste, écrivaine et dramaturge qui écrit aussi des romans et des textes pour la radio. Elle a reçu en 2011 le Grand prix de littérature dramatique pour Au bord et l’an passé, a  été lauréate du Grand Prix de littérature dramatique  jeunesse pour Noircisse.

Le programme de cette saison comprend à la fois des créations théâtrales, performances, concerts, ateliers, etc. On ne dira jamais assez que le théâtre contemporain a, et plus que jamais en ce moment, besoin de ce genre de laboratoires. Improductifs et coûteux, diront certains… Mais comme la musique, les arts plastiques ou la recherche en chimie, le théâtre a aussi besoin d’expérimentations ! Indispensable pour l’avenir… Comme le passé du théâtre l’a souvent prouvé.  avec entre autres, fondé par Louise Lara et son mari, l’architecte Edouard Autant;  qui  fondèrent il y a déjà un siècle le fameux Laboratoire de théâtre Art et Action sur un très petit plateau, rue Lepic à Montmartre. Ils l’animèrent jusqu’en 1939 : d’une guerre à l’autre! Avec une tendance à limiter la place de l’acteur et à privilégier l’adaptation d’œuvres non conçues à priori pour la scène et d’autres moyens d’expression comme la marionnette, les mannequins, les ombres… Et ils y créèrent aussi des lectures-spectacles: toutes choses révolutionnaires à l’époque! Participèrent à ce laboratoire notamment de jeunes inconnus comme… Eugène Ionesco et Nicolas Bataille, le créateur de La Leçon et de La Cantatrice chauve et grand  praticien du théâtre d’ombres.

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Un des premiers spectacles de le rentrée est donc cette performance théâtralisée ou ce théâtre aux airs de performance, Dieu reconnaîtra les siens… Ce soir-là  la majorité du public était jeune, ce qui est fort bon signe alors que dans les grandes structures nationales, la couleur des cheveux du public n’est pas la même. Mélanie Martinez Llense avait lu dans Libération un article sur le procès en assises de Fabienne Kabou. Cette jeune Sénégalaise qui préparait soi-disant une thèse de philo sur Wittgenstein (mais cela s’est avéré faux), habitait à Saint-Mandé avec son mari Michel Lafon, un sculpteur plus âgé qu’elle de trente ans. Le 19 novembre 2013, elle est allée en train jusqu’à Berck (Nord). Elle a pris un hôtel puis donné le sein à Adélaïde, son bébé et l’a déposé sur le sable de la plage à la marée montante. Un pêcheur de crevettes a trouvé son corps le lendemain. Entre temps, la jeune femme est rentrée dormir: “J’ai passé une excellente nuit, a-t-elle-dit à l’hôtelier.» Avant de revenir chez elle à Saint-Mandé en cachant à son mari, la disparition de leur fille. Sur son Journal intime, elle avait écrit à cette date : «Rien».  

“Dans l’espace ouvert entre le geste de l’infanticide et ce  rien», dit Mélanie Martinez Llense, j’ai eu envie de mettre en scène, de raconter l’histoire qui s’est imposée à moi. J’ai dévoré la chronique judiciaire autour de Fabienne Kabou; chaque épisode dessinait un portrait complexe, les versions aussi multiples que les voix qu’elle dit entendre, telle une cohorte d’Erinyes qui lui ordonnent selon elle, de tuer son enfant. (…) Fabienne Kabou dira d’ailleurs qu’elle n’a pu arrêter son geste d’abandonner son enfant, parce que la mise en scène était trop parfaite. (…) Le nom de Berk choisi, parce qu’il était le nom le plus sinistre et laid qu’elle ait pu trouvé… »
Un fait divers tragique sur fond de sorcellerie mais plus sans doute, de schizophrénie. La jeune femme donnera plusieurs versions de cette tragédie personnelle, dira avoir été «maraboutée » et être poursuivie par des femmes de sa famille en colère et jalouses: «Quelqu’un a tué mon enfant avec mes mains et je veux savoir qui c’est. » Mélanie Martinez Llense a eu envie d’en faire un spectacle et a rencontré notamment les experts psychiatres convoqués au procès, l’avocate Fabienne Roy Nansion…

L’histoire a de quoi fasciner, puisqu’on a le plus grand mal à entrevoir les raisons profondes de cet infanticide. Et, après un premier procès en 2016 à Saint-Omer où l’avocat général avait, pour cet acte commis avec «une précision d’orfèvre», demandé dix-huit ans de réclusion criminelle… Moins que les jurés! Alors que cette jeune mère croyait, dit-elle, avoir sauvé son enfant d’un sort pire que la mort. Selon la justice, elle est responsable de cet acte volontaire mais selon les psychiatres, références culturelles sénégalaises et fonctionnement magique sont secondaires et cette jeune femme était atteinte de psychose délirante. Peut-être une conjugaison des deux? Condamnée à dix-huit ans de réclusion criminelle, elle fera appel… Aux assises de Douai, un psychologue conclura à sa responsabilité mais pour la psychiatre Maroussia Wilquin, Fabienne Kabou est une malade mentale dont la peine doit être allégée. Elle-même dira : « Je n’ai jamais nié être malade. Ce que je dis, c’est qu’il y a autre chose. Et ce n’est pas refuser la maladie que de dire ça.»  Elle sera cette fois condamnée à quinze ans. Il y aura sûrement des remises de peine mais était-ce vraiment le bon choix? Que lui apportera un si long enfermement? Et si on essaye de transposer cette lamentable histoire dans un pays africain comme, entre autres, le Bénin où nous avons vécu, il est presque certain que l’accusée aurait dû être seulement soumise à une obligation de soins… Et question: cette tragédie aurait-elle pu avoir lieu dans ce type de société? La riche Europe peut, elle, s’offrir le luxe de garder quelqu’un en prison pendant quinze ans mais les pays africains n’en ont les moyens.

Capture d’écran 2020-09-20 à 17.10.25Mélanie Martinez Llense n’a pas voulu traiter du crime en lui-même mais essayer de montrer qu’un jugement dépend avant tout d’un code de lois appartenant à une culture. « Il s’agira alors ici d’investiguer (sic) par le jeu, par la scène, par la mise en commun avec le public, la perception de ce que nous appelons «rationalité » et dialoguer avec l’inexplicable, à partir de ce gouffre ouvert entre ce geste de l’infanticide et ce «rien ».  Sur un grand plateau noir, une chaise, c’est tout et au lointain, un grand rideau blanc. Côté cour des voitures miniatures électriques télécommandées qui projetteront des phrases de complément au récit que Mélanie Martinez Llense va d’abord faire: c’est un poil long mais assez réussi sur le plan visuel. Pour la reconstitution des faits et le procès, elle fait participer les spectateurs,  en leur demandant de figurer l’avocat général, le juge, l’avocat de la prévenue, son  mari, etc. Mais ces interventions trop brèves d’à peine une minute et ces allers et venues parasitent l’évocation de cette tragédie située à mi-chemin entre la performance et une mise en scène classique de théâtre. Côté démonstration, on est loin du compte et côté théâtre, l’ensemble  a quelque chose d’un peu sec et clinique

Plus convaincants, les moments où des intervenants choisis dans la salle doivent lire leur texte projeté en fond de scène façon karaoké et cela mais avec un résultat inégal: le théâtre dit participatif a des limites! Et elle fera aussi appel à une spectatrice âgée pour le rôle de sa  mère… En fait, sa véritable mère. Là, enfin, il se passe quelque chose d’émouvant. A la fin, elle déploiera au sol un grand rideau blanc qu’elles et sa maman tireront alternativement pour faire des vagues. Un vieux procédé qui marche à tous les coups… mais assez réussi.

Le programme indique seulement que l’assistanat à la mise en scène est assuré par Claire Lapeyre Mazerat, au demeurant très bonne actrice et chanteuse qu’on avait pu voir longtemps dans la célèbre comédie musicale Cabaret  de Bob Fosse. Malgré de bonnes intentions, tout ici est approximatif et il n’y a guère d’exigence artistique. Aucune mention de l’auteur de cette mise en scène: en effet il n’y en a pas! Longueurs, manque de rythme, participation du public mal réglée et absence de direction d’acteurs…  Et il faudrait aussi absolument que Mélanie Martinez Llense prenne des cours de diction : on la comprend très mal!  Parler correctement est le minimum syndical qu’on peut demander à un(e) artiste quand il dit un texte sur un plateau pendant plus d’une heure ! Là est le très grave défaut de ce spectacle. On veut bien que la D.R.A.C. ait soutenu ce projet mais qu’en pensent ses experts? D’autant plus que Mélanie Martinez Llense n’est plus une débutante… Bref, un projet en cours qui mériterait d’être mis en scène et dirigé; et là, on est encore loin du compte ! Allez au boulot…

Philippe du Vignal 

Spectacle vu le mardi 29 septembre à Gare au théâtre 13 rue Pierre Sémard, Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne). T. :01 43 28 00 50.

Les 6, 7 et 8 octobre Théâtre de Vanves ( Hauts-de-Seine).

Les 14 et 21 novembre, La Ferme du Buisson, Noisiel ( Seine-et-Marne).

 

Moi, Jean-Noël Moulin Président sans fin de Mohamed Rouabhi, mise en scène de Sylvie Orcier

Moi, Jean-Noël Moulin Président sans fin de Mohamed Rouabhi, mise en scène de Sylvie Orcier

 Un monologue insolite et poétique pour son complice Patrick Pineau. Avec  Moi, Jean-Noël Moulin Président sans fin l’auteur raconte l’histoire d’un homme qui, depuis une trentaine d’années, vit reclus dans les bois, seul avec son chien. Une nuit, il apprend à la radio que l’avion transportant le Président a percuté la montagne. Une aventure pour l’errant, un rêve et une occasion inouïe de dire son fait au monde. Ce personnage d’ermite (Patrick Pineau seul en scène) est perdu au milieu de nulle part, après cette catastrophe d’un futur proche. «Il est, dit-il, inspiré d’une personne réelle, un homme qui vit dans le Lot et qui creuse la terre pour sauver l’humanité de l’apocalypse.»

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Ecrit avant la pandémie, le texte résonne fort avec ce qui se passe ici et là et qui met en question la planète en souffrance. Mohamed Rouabhi fait le récit poétique de l’histoire de cet homme isolé, en bout de course, et qui, au hasard d’un accident d’avion, endosse le costume d’un Président et se met à faire un discours au monde entier. Il va essayer, avant le dénouement final, d’être simplement lui-même et de faire entendre un discours raisonnable sur la société responsable de la vie sur terre. Quelqu’un prend la parole, quelqu’un devant lequel on passe en l’ignorant et qui nous appelle à un combat ultime : rendre la dignité à l’homme et au vivant. « Soit la révélation d’une partie cachée en chacun de nous, dit Sylvie Orcier, évoquant un personnage à la dérive qui s’est volontairement isolé, parce qu’il ne pouvait plus à suivre le mouvement ». Et qui arrive, sans qu’il s’y attende, à une forme de révélation, à la fin de son existence : « Il pousse finalement un grand coup de gueule, veut se réveiller et cela peut tous nous concerner: oser parler face à un monde qui nous dépasse et que nous avons pourtant créé. Ce qu’il dit, peut raviver des valeurs que nous n’avons pas totalement oubliées et que la crise actuelle fait ressurgir. »

 La force de pouvoir exprimer son désaccord grâce au théâtre… Patrick Pineau, dans le rôle d’un laissé pour compte, d’un S.D.F. qui s’est presque choisi sa condition, est ce fameux et inconnu Jean-Noël Moulin. Il semble ne plus rien attendre de la communauté des hommes et se raccroche au dernier moment à la branche que le destin lui a tendue. Marchant avec son chien dans des paysages boisés qui semblent lui appartenir, il ne parle qu’au seul ami fidèle qui lui reste: son chien, un compagnon qu’il traite avec une grande amitié et qui serait apte à ne pas mal agir, beaucoup moins en tout cas que tous les maîtres…

 Jean-Noël sort de sa torpeur quand il apprend la catastrophe aérienne: une  illumination pour lui qui ne parlait qu’à son chien, buvait sa bonne dose d’alcool tous les jours, vautré sur un matelas modeste et attiré par le spectacle de la nuit étoilée. Il décide alors d’agir et se rend sur le site de l’avion abîmé: ce qu’il ne dit pas et que le public ne voit pas mais devine, quand il le voit revenir de sa balade,avec une belle valise récupérée…  sur l’écran vidéo puis sur la scène. Téléphone mobile à la main, il répond, à qui l’interroge, qu’il est le Président et il s’apprête d’ailleurs à faire un discours, une fois le prestigieux costume endossé.

Une belle mise en demeure et une incitation à nous remettre en question et à prendre les mesures indispensables pour l’environnement et l’écologie: la société et l’économie doivent assumer un même projet collectif de réconciliation pour notre survie. Un coup de semonce politique que le public attentif et souriant reçoit cinq sur cinq…

 Véronique Hotte

 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine, Bobigny, jusqu’au 3 octobre. T. : 01 40 33 79 13.

L’Orang-Outang bleue, texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux

 

 

L’Orang-Outang bleue, texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux.

 L’orang-outang, grand singe anthropoïde d’Asie, à longs poils roux et doté de grands membres antérieurs, est appelé aussi pongo. Nos rapports avec les singes nous fascinent à cause de la ressemblance de leurs comportements, identifications et rejet d’une version dégradée de soi. Jean- Michel Rabeux, dramaturge à la fois facétieux et philosophe mais aussi metteur en scène, s’est logiquement intéressé à cette orang-outang bleue en adaptant Le Vilain petit canard, un conte d’Andersen. Dans son œuvre théâtrale, il se consacre, dit-il, à « trouver l’autre, le spectateur, le concitoyen, son frère, son ennemi, afin d’aller chercher en lui des secrets qui le stupéfient et qui le mettent en doute sur lui-même et le monde, le rendent plus tolérant, plus amoureux des autres, plus intransigeant contre les Pouvoirs. » 

 La compagnie de Jean-Michel Rabeux dispose en partage avec une école d’acteurs d’une nouvelle fabrique de travail: Le LOKal à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Dans cet espace urbain sensible, faire du théâtre participe à la réconciliation sociale. Le déplacement de lycéens était autorisé par les autorités ce jour-là et ils n’ont pas été déçus par un rendez-vous peu banal avec cette orang-outang bleue jouée par une comédienne. Image du démon et symbole de la vanité, proche de l’ «homme sauvage » à la sexualité démonstrative, incarnation de la lubricité, le singe est notre cousin très éloigné… Mais dans l’imaginaire occidental, il reste l’image des vices humains et un bateleur bouffon, grâce à ses dons d’imitateur.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Pauline Jambet est une fameuse orang-outang, différente de ses pairs puisqu’elle est bleue et non rousse. Sophie Hampe a conçu pour elle une fourrure d’un bleu électrique glamour. Cette orang-outang a été rejetée par sa mère, mais une sympathique éléphante l’a prise sous sa patte. Et elle rejoindra sa horde qui l’agresse si fort, qu’elle se met à parler comme une humaine… Une arme magique qu’elle a inventée sans le vouloir pour effrayer ses congénères: ce qui les fait fuir mais qui attire les hommes qui l’emprisonnent pour en faire un animal de foire. Après bien des mésaventures, une enfant la sauve et à présent, elle vit bien.

Un spectacle empli d’esprit caustique et loufoque, une clownerie pour le corps agile d’une femme ou d’un singe, ou des deux ensemble.. Mais aussi une métaphore de la destinée des grands singes dressés à l’exhibition depuis l’antiquité, quand Grecs et Romains les importaient d’Asie et d’Afrique. Cette excellente actrice ne joue pas une image animale déformée, une forme dégradée inférieure ou inversée de l’être humain mais… elle-même. Elle arrive, sa fourrure bleue à la main qu’elle revêtira après une introduction sur la géographie du vaste monde.  » Sumatra, Java, Bornéo, Orang-Outang, vous ne voyez vraiment pas ? » Elle se moque malicieusement du public et fait résonner le texte florissant de Jean-Michel Rabeux écrit dans une langue déclamatoire, sonore et rythmée. Pauline Jambet en révèle avec un plaisir évident, les mots tapageurs et sonnants : « Volcan, jungle, touffue, tropiques, îles, Inde, plages, palmiers, bananiers, panthères, araignées… »

 Jean-Claude Fonkenel a imaginé une auréole de gloire lumineuse à l’artiste de cabaret qui s’adresse de manière désinvolte et rieuse aux spectateurs mais qui joue aussi librement l’orang-outang bleue: elle se gratte les fesses, se déhanche significativement, étire ses longs bras encombrants. On la voit grimper dans les arbres, passant d’une branche à l’autre, entourant de ses bras le cou d’une mère et enserrant de ses pattes arrière, le bas du corps d’un autre. Agile, elle se déplace avec légèreté malgré les obstacles et regrette que les éléphants ne puissent accéder aux cimes des arbres pour essayer de toucher le ciel. Pauline Jambet, à la belle santé et au jeu distancié, pourrait être une déesse de la danse, comme le singe en Afrique, en Asie et dans le Mexique précolombien, en prodiguant avec intelligence et sagesse des soins maternels. Un beau festival de mimiques, gestuelles et chansons dont elle contrôle la raillerie…

 Véronique Hotte

Le LOKal, 10-12 boulevard Marcel Sembat, Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 11 octobre. Réservation obligatoire: T.: 06 67 50 64 01 ou par relationspubliques@rabeux.fr Hors-les-murs en Seine-Saint-Denis, du 13 au 16 octobre. Scène nationale 61, Forum de Flers (Orne), les 4, 5 et 6 novembre. Théâtre d’Angoulême-Scène Nationale, festival La Tête dans les nuages, en mars.

 

Le Nez de Nicolas Gogol adaptation et mise en scène de Ronan Rivière ( tout public à partir de huit ans)

Le Nez de Nicolas Gogol, adaptation et mise en scène de Ronan Rivière (tout public à partir de huit ans)

Cette nouvelle du grand écrivain russe (1836) fut d’abord refusée comme «sale et triviale» par L’Observateur moscovite mais sera publiée par la revue Le Contemporain avec une présentation d’Alexandre Pouchkine. C’est l’histoire d’un barbier de Saint-Pétersbourg Ivan Iakovlievitcht dont on a perdu le nom de famille. La soirée de la veille a été trop arrosée et il découvre un nez dans le pain du petit-déjeuner qu’il prend avec son épouse. Elle va viteordonner de s’en débarrasser… Et un autre habitant, le major Kovalev constate en effet que son nez a disparu. Malgré ses démarches, il n’arrive pas à le récupérer. Et ni la police ni la médecine ne pourront faire grand-chose. Il le croisera dans la rue, dans un bel uniforme brodé d’or… Finalement le fameux nez déambulant sera arrêté par la police mais impossible de le remettre en place. Kovalev pourtant se réveillera avec ce nez en plein milieu du visage. Dans cette farce comme dans d’autres Nouvelles de Pétersbourg, Nicolas Gogol critique avec un humour acide mais aussi avec fantaisie, la vie de cette capitale avec ses taudis et à côté, ses beaux quartiers aux somptueux palais, et en même temps, une bureaucratie russe omniprésente.

 

© Pascal Gély

© Pascal Gély

Cela dit comment rendre cette verve et cet humour sur un plateau de théâtre? « La politique, c’est comme le théâtre, cela travaille un matériau périssable, toujours fuyant ; le Temps est son étoffe. » écrivait déjà Antoine Vitez  en 1986.
Le metteur en scène avoue qu’il a réécrit « des pans entiers en m’inspirant de la lecture des autres œuvres de Gogol mais aussi de textes de Pouchkine et Tourgueniev, pour construire une adaptation personnelle, en tentant néanmoins (lapsus révélateur !!! qui aurait bien plu à feu Jacques Lacan) de rester au plus proche de l’histoire, de sa langue et de son humour. » Déjà le mot: réécriture fait froid dans le dos surtout quand il s’agit d’un superbe écrivain comme Nicolas Gogol . Et
c’est toujours la même et pauvre histoire du passage d’un roman ou d’une nouvelle, à un plateau : cela fonctionne rarement. Et ici, il y a déjà une erreur de base : un petit pont mais encombrant sur cette petite scène avec un escalier, des arcades et de hauts réverbères. Non, cette très médiocre scénographie n’évoque  pas, comme le croit un peu vite le metteur en scène,  « la Venise russe comme on nomme Pétersbourg ». Selon lui « la patine et l’érosion reflèteraient le vernis craquelant de la haute société et l’usure des moujiks. Et une toile peinte de brume d’été donne une profondeur à l’image». Tous aux abris ! Et comme Ronan Rivière demande à ses six acteurs de trimbaler sans arrêt ce pauvre pont monté sur roulettes, cela tient du déménagement permanent, dessert sa mise en scène et parasite une direction de jeu faiblarde et sans aucun rythme.

Dans ces conditions, à l’impossible nul n’est tenu!  Les acteurs aient du plaisir à jouer ensemble selon Ronan Rivière: peut-être et tant mieux mais en quoi cela nous concernerait quand le résultat n’est pas là? Même si, comme il le dit avec une certaine prétention et en s’envoyant des fleurs : «Le jeu collectif enthousiaste oscille entre la virtuosité du cirque et la maladresse de la farce. » Bien entendu, on ne perçoit rien de tout cela. Tous les comédiens surjouent et il y a de la criaillerie et dans l’air, puisqu’ils portent tous un port du masque anti-covid, ce qui n’arrange rien. Quant à la musique permanente de Léon Bailly, lui-même au synthé «s’amusant aussi à construire des harmonies pour les déconstruire ensuite», elle a quelque chose d’intrusif et ne sert en rien la dramaturgie. Bref, réécriture maladroite, scénographie, jeu et mise en scène, lumières «ambiance printanière et douce,  filtrée et solaire » (sic) et musique : rien ici n’est vraiment dans l’axe et ces soixante-quinze minutes sans unité d’un théâtre style années cinquante, pour reprendre l’expression de notre amie Christine Friedel, distillent vite l’ennui. Le fantastique, la spontanéité et la folie du jeu, le comique et la virtuosité gestuelle participent, pour que le spectacle soit réussi, d’une grande exigence artistique. Ce qui est loin d’être le cas ici !  

Vous aurez compris que vous pouvez vous abstenir et relire calmement Nicolas Gogol et Pouchkine chez vous. Mais on se demande comment et pourquoi ce travail est arrivé jusque là. La nouvelle direction du Théâtre 13, en ces temps pour le moins troublés où le public, pas très rassuré, ne se précipite pas dans les salles, aura tout intérêt à proposer des spectacles, comique ou pas, nettement plus rigoureux.

Philippe du Vignal

Théâtre 13 Jardin, 103 A boulevard Auguste Blanqui, Paris ( XIII ème) jusqu’au 11 octobre.

Congo Jazz Band de Mohamed Kacimi, mise en scène d’Hassane Kassi Kouyaté

  Limoges Les Zébrures d’automne / Les Francophonies, des écritures à la scène

 

© D.R.

© Christophe Péan

Congo Jazz Band de Mohamed Kacimi, mise en scène d’Hassane Kassi Kouyaté

 «L’histoire de ce pays est le terrible condensé de toutes les horreurs subies par l’Afrique, dit l’auteur. L’exploitation coloniale du Congo belge a fait cinq à huit millions de morts ! Un holocauste oublié, œuvre du roi des Belges, Léopold II. » Mohamed Kacimi, par le biais du Congo, a en mémoire le passé de son Algérie natale, jusqu’aux affres que traverse aujourd’hui son pays: «Je voulais faire ni dans le réquisitoire, ni dans la lamentation, ni dans la culpabilisation et rire de cette tragédie qui fait pleurer. »En situant sa pièce au présent et en confiant la narration aux interprètes, il établit une distance critique.

Trois comédiens et trois musiciennes se chargent de mettre en scène l’action. Ponctuées de musiques et de commentaires, des saynètes édifiantes reconstituent les principaux épisodes de la colonisation du Congo, depuis l’achat de cet immense territoire : un quart de l’Afrique centrale! par le roi des Belges, jusqu’à l’indépendance et à ses suites tragiques. Ces vignettes, images d’Épinal décalées, caricaturent les colonisateurs. Marcel Mankita joue avec finesse un Monsieur Loyal qui énonce dates et lieux des faits et  met ses partenaires en situation: une veste d’uniforme suffit à Criss Niangouna pour devenir un Léopold ll rêvant «d’être le Pharaon du Nil». En short kaki et chaussettes longues, Abdon Fortuné Koumbah campe un Henry Morton Stanley corrompu, chargé de l’acquisition du Congo.  On assiste à une scène de ménage entre le roi des Belges et son épouse, la reine Marie-Henriette (Alvie Bitemo) qu’il abhorre. Puis on évoque l’exploitation éhontée des Congolais soumis aux travaux forcés dans les forêts d’hévéa par des mercenaires. Les mains coupées des «nègres» qui ne récoltent pas dix kilos de caoutchouc par mois : une peccadille pour Léopold ll qui estime poursuivre une œuvre civilisatrice avec les missionnaires chrétiens… Sur les lieux, la télévision filme les événements commentés par une journaliste «objective » (Dominique Larose). Une parodie un peu appuyée de nos médias: «J’ai senti, dit l’auteur, la nécessité d’introduire B.F.M. pour arracher l’histoire au passé. » 

Hassane Kassi Kouyaté dirige ses interprètes congolais dans le style du kotéva, un théâtre traditionnel de son pays où tous les registres sont sollicités. Très à l’aise, les acteurs chantent et dansent, les musiciennes jouent aussi la comédie. Entre deux chansons, ils se partagent les rôles et présentent une farce de tréteaux. Mais, dans la deuxième partie, après les réjouissances de l’Indépendance, changement de ton : le destin tragique de Patrice Lumumba (1925-1961), Premier ministre de la République démocratique du Congo, devient le symbole de la révolution avortée.  Et son assassinat dont le récit est glaçant, symbolise la violence postcoloniale. Incarné par Marcel Mankita, le personnage apparaît ici beaucoup plus complexe que ne le voudrait le mythe. Et sa lettre à sa femme Pauline clôt la représentation avec une note d’optimisme un peu amère.

 Fruit d’une commande passée l’an dernier par Hassane Kassi Kouyaté, le nouveau directeur des Francophonies, la pièce a quelque chose d’un divertissement populaire. Après avoir adapté Congo, une histoire, un roman-fleuve de David Van Reybrouk, Mohamed Kacimi, faute d’avoir obtenu les droits de représentation, est reparti de zéro et, s’inspirant d’une vaste documentation, a écrit cette pièce en fonction de la distribution, « au plus du corps et de la voix des comédiens ». Un texte sur mesure, mais jamais construit à partir d’improvisations au plateau :  «tout est fixé, jusqu’aux silences».

De son côté, le metteur en scène s’appuye sur la mémoire musicale du Congo. «Nous connaissions toutes les chansons, dit Marcel Mankita.» De Mario (1985), célèbre rumba de Franco Luambo Ndzembella, au fameux Indépendance Cha Cha (1960) de Grand Kallé  sont chantées dans les trois langues principales du Congo : lingala, tshiluba et kikongo, en passant par L’Esclave de Papa Wamba et Plus rien ne m’étonne, un reggae cette fois en français de Tiken Jah Fakoly. Ces airs jazzy apportent la légèreté du cabaret sans confisquer le sérieux d’une démarche historique.

«En France, on est dans la cécité, persuadé que la colonisation a été positive et civilisatrice, dit Mohamed Kacimi. On n’en était pas encore au débat sur déboulonnage des statues quand j’ai commencé à écrire. Tous les violeurs du monde pensent avoir fait plaisir à leur victime. Vous fait-on fait jouir avec cent trente ans de colonisation ? » Ce spectacle d’un humour décapant, d’une grande précision et beaucoup de finesse aborde des questions toujours actuelles. La comédie est une arme redoutable que d’aucuns jugent dangereuse,  jusqu’à assassiner les fauteurs de rire. Congo Jazz Band contribue, dans la bonne humeur, à un travail de mémoire devenu urgent.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu à l’Opéra de Limoges, le 26 septembre. Les Zébrures d’automne/ Les Francophonies, des écritures à la scène, jusqu’au 3 octobre, 11 avenue du Général de Gaulle, Limoges (Haute-Vienne) T. : 05 55 33 33 67.

Du 5 au 20 octobre, Tropiques Atrium, Fort-de-France (Martinique) et L’Artchipel Basse-Terre (Guadeloupe).
Du 20 octobre au 3 novembre, Les Récréâtrales, Ouagadougou (Burkina Faso).
Le  1er décembre, Scènes de territoire-Agglomération du Bocage Bressuirais, Bressuire (Deux-Sèvres) ; 4 décembre, Scène Nationale du Sud-Aquitain, Bayonne (Pyrénées-Atlantiques)  ; 12 décembre, Passage(s), Metz (Moselle); 7 janvier ; Le Manège, Maubeuge (Nord)

 Congo Jazz band est publié à l’Avant-Scène Théâtre.

Femmes années 50. Au fil de l’abstraction, peinture et sculpture

Femmes années 50. Au fil de l’abstraction, peinture et sculpture

 images-9Encore pour un mois pour aller voir au musée Soulages à Rodez cette importante exposition consacrée aux femmes artistes de cette époque. Moins connues sans doute du grand public que les hommes qui ont été parfois aussi leurs hommes mais tout aussi talentueuses… Déjà aux Etats-Unis se tenait en 1951, la Ninth Street Show où figuraient Joan Mitchell, Grace Hartigan, Elaine de Kooning et Helen Frankenthaler. Dans L’Autre moitié de l’avant-garde 1910/1940, un livre publié aux Editions des femmes, suivie d’une exposition en 1980 en Italie, la critique d’art Lea Vergine voulait que l’on découvre la «moitié suicidée du génie créateur de ce siècle». Et il y a onze ans, au Centre Georges Pompidou, Elles, une importante exposition d’artistes femmes, avait accueilli plus de trois millions de visiteurs. Ici, on trouve, très bien présenté, un ensemble exceptionnel de plus de quelque soixante-dix œuvres provenant de prêts: artistes, collectionneurs, galeries, musées nationaux et régionaux français et étrangers …

Cette rétrospective de quarante-trois  représentantes de l’abstraction des années cinquante rassemble surtout des œuvres de peintres et aussi de quelques sculptrices. Soit des classiques de l’art moderne qui ont toutes compté dans ce mouvement de l’abstraction lyrique et géométrique. Quelques-unes d’entre elles comme Pierrette Bloch, Colette Brunschwig ou  Lalan ont côtoyé Pierre Soulages et eu la même passion pour le noir.

©centre Georges Pompidou

©centre Georges Pompidou

L’exposition s’ouvre sur deux des Rythmes colorés (1958  et 1959-60) de la célèbre Sonia Delaunay,  première femme à avoir eu, de son vivant, une rétrospective  au Louvre en 1964 ! Toujours dans l’abstraction et la couleur, le magnifique Navire Argo (1957) d’Aurélie Nemours que l’on retrouve sur l’affiche et la couverture du catalogue. Une œuvre que l’on pourrait rapprocher des huiles sur toiles Nil (1959) et Slalom (1960) de Geneviève Claisse. L’abstraction géométrique, plus architecturale est ici représentée par de magnifiques œuvres de Marcelle Cahn: Abstrait linéaire (1954) et XIXème peinture relief (1961) Côté abstraction lyrique,  La Digue, une huile (1953) de la Portugaise Vieira da Silva, les remarquables Encres et lavis de Pierrette Bloch mais aussi les huiles sur toile de Lalan, proches par une certaine calligraphie, de celles d’Ida Karskaya.

Le Teck © Centre Georges Pompidou

Le Teck
© Centre Georges Pompidou

Et on peut voir aussi des œuvres de l’Américaine Joann Mitchell, plus tournée vers l’expressionnisme abstrait et qui a longtemps vécu en France où elle est morte. La sculpture semble être moins l’affaire des femmes artistes mais celles ici présentées sont remarquables comme Sans titre, une  œuvre imposante en fils de cuivre (1957) de Claire Falkenstein ou à côté Le Teck (1956), une sculpture de Marta Pan. Particulièrement intéressante pour les amateurs de danse, une vidéo de la pièce homonyme de Maurice Béjart créée au festival d’avant-garde à Marseille (1960) où, sur le toit de la Cité radieuse de Le Corbusier, Michèle Seigneuret dansait autour et avec cette grande sculpture. Il y a aussi d’Alicia Penalba Chrysalide (2) et des Totems de Juana Muller, l’un en bronze 48-50 et l’autre en chêne (1949- 1951), et Le Faune (ciment et pierre) (1956) de Simone Boisecq. Le dépliant Le Petit journal femmes années 50 résume bien les notions d’art abstrait, d’abstraction géométrique et lyrique : ce qui rend l’exposition facile d’accès aux non-initiés ; on y trouve aussi de courtes biographies mais dommage, pas de toutes les artistes! 

Totem en bois

Totem en bois

 Le milieu parisien des années cinquante -une époque passionnante- réunissait nombre d’écrivains et artistes sur lesquels on a ici un point de vue nouveau. Mais une exposition sur les femmes artistes qui ont fait partie d’un mouvement ou d’une époque, peut à la fois servir et desservir la cause féministe. Et en les rassemblant uniquement pour leur genre, on tomberait facilement dans un discours réducteur et sexiste. Ce que à quoi échappe heureusement Femmes années 50 où les difficultés qu’elles ont pu rencontrer dans la vie et dans leur carrière sont ici présentées, sans être surévaluées.  A lire le remarquable catalogue, les rassemble ici, plus un statut socio-économique, qu’un genre:  « Etre une vraie artiste, c’est gagner sa vie avec la peinture, participer aux manifestations artistiques, enseigner même, en un mot: relier l’économique au culturel » écrivait Marie-Jo Bonnet, spécialiste de l’histoire des femmes également citée dans le catalogue, dans Les Femmes artistes dans les avant-gardes (Paris, Odile Jacob, 2006).

Judith Reigl

Judith Reigl

M. Loubchansky

M. Loubchansky

Un coup de cœur pour les peintures de Marcelle Loubchansky aux grandes plages de couleur lumineuses (1954 et 1960)  et pour Lettre sans réponse (1956) d’Ida Karskaya. Un peu comme Judith Reigl, avec ses Écritures en masse et Jeanne Coppel avec Composition (1960), elle semble créer sa propre calligraphie pour exprimer une certaine violence. Cette magnifique exposition est aussi un hommage à Pierre Soulages qui a eu la volonté de faire découvrir le travail de ces femmes artistes.

 

Joséphine Yvon

Jardin Foirail, avenue Victor Hugo, Rodez (Aveyron)

Tous les jours de 10h à 18h. 11 euros ; visiteurs handicapés et accompagnateur : 7 euros
.Moins de 18 ans, étudiants, demandeurs d’emploi, allocataires du RSA, titulaires du minimum vieillesse : gratuit. Le billet d’entrée est aussi valable un mois dans les trois musées de Rodez.

 

 

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