Les Femmes savantes de Molière, mise en scène d’Emma Dante

Les Femmes savantes de Molière, mise en scène d’Emma Dante

Chrysale, un brave homme, faible devant les décisions que prend Philaminte, son épouse. Fascinée par Trissotin, un homme de lettres ridicule et prétentieux qui récite de mauvais poèmes, elle veut qu’Henriette la cadette de leurs filles l’épouse. Mais Chrysale et Ariste, son frère, sont tout à fait contre .
Comme bien sûr, le jeune Clitandre, autrefois amoureux d’Armande, la sœur d’Henriette qui l’avait écarté,  lui préférant « les beaux feux de la philosophie ». Il est en effet fou  amoureux d’Henriette et ils veulent se marier. Mais ces femmes savantes que sont Armande,  reste assez jalouse. Philaminte, Bélise,  la tante célibataire, pas toute jeune, elle se croit irrésistible, ici en mini-robe et collants tigrés, essaye de séduire Clitandre! Toutes les trois veulent absolument qu’Henriette épouse Trissotin.
Chrysale, sympathique mais un peu lâche, ne sait comment s’opposer à son épouse. Le mariage d’Henriette et Clitandre semble donc menacé. Et Trissotin, qui est toujours là, arrive à s’imposer.  Clitandre et Henriette semblent lutter en vain. Mais un mail annonce que Chrysale est ruiné! En fait une ruse d’Ariste pour confondre Trissotin qui avait aussitôt abandonné cette idée de mariage, puisqu’il n’y avait plus de dot. Et Henriette pourra enfin  épouser son chéri de Clitandre.

Cela se passe sur la scène du Rond-Point, où la Comédie-Française s’est installée en raison d’importants travaux durant six mois, salle Richelieu. Emma Dante a déjà fait deux mises en scène à la Comédie-Française mais  y monte un Molière pour la première fois et cela se voit: le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne fait pas dans la dentelle et on se demande pourquoi on lui a fait cette commande ! Sur le plateau nu:  un vieux carrelage à damier noir et gris; Armande (Jennifer Decker) et Henriette (Édith Proust), les deux sœurs  en  tenue de sport, munies de leur  ordinateur et d’un portable, vont se disputer.  On a en a vu d’autres, donc pourquoi pas? Oui, mais voilà; Mol!re au chausse-mpies, cel ane fonctionne pas!
Puis arrive Bélise (Aymeline Alix), un personnage remarquablement tenu autrefois par Catherine Samie. Excellente actrice et doyenne de la Comédie-Française, elle  y avait joué cent-trente trois rôles et vient de s’éteindre à quatre-vingt douze ans… En janvier, la maison de Molière est une fois de plus en deuil: après la mort du grand acteur Pierre Vial et celle de Valère Novarina, un des meilleurs dramaturges contemporains  entré au répertoire (voir Le Théâtre du Blog).

© Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

© Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

Le jeune et beau Clitandre, en pantalon bouffant et perruque  (Gaël Kamilindi) sort d’une grosse malle; plein de poussière, il a du mal à marcher droit et semble tituber… Laurent Stocker est un très bon Chrysale. Philaminte (Elsa Lepoivre), Bélise et Armande vont donner une leçon de grammaire à la servante Martine (Charlotte Van Bervesselès) sur trente piles de gros livres anciens, comme un hommage à la Culture. Mais ils sont creux, sans doute pour ne pas fatiguer les acteurs qui les apportent! Notre maie Chrsitine Friedel dirait avec raison qu’au théâtre, il n’y a pas de détail…)  lesquels livres, dits « pop-up », seront ensuite ouverts pour laisser surgir des paysages. Là on frise le n’importe quoi 

Stéphane Varupenne joue Trissotin, ridicule scientifique, comme on en voit encore aujourd’hui! Comment ne pas être partagé? D’un côté, une mise en scène précise et énergique -mais où le rythme va trop souvent cahotant, surtout à la fin-  un respect absolu du texte. Mais il y a chez Emma Dante, un excès de références au monde contemporain (pantalons de sport, ordinateur pour lire une lettre, téléphone portable, aspirateur pour enlever la poussière du canapé et des fauteuils, et un comique gestuel lassant à force d’être répété, comme ces petites danses de mariées en longue robe blanche.
Lire et orienter Les Femmes savantes vers une esthétique burlesque personnelle. Entre autres,  avec de grandes malles à roulettes apportées par des serviteurs (dont l’une se révèle être des toilettes avec déroulement de papier blanc hygiénique… (Ah! Ah! Ah! comme c’est fin et drôle!!!!)  et d’où sortiront le jeune Clitandre, Chrysale et Ariste. Avec aussi de grosses fleurs perçant tout à coup et par deux fois; les hauts murs habillés de papier peint, avec des costumes et perruques hypertrophiées (cela aussi se veut drôle mais ne l’est pas).
Emma Dante est allée vers un farcesque bas de gamme, avec gags à répétition (l’erreur bien connue, à surtout éviter!) comme ce canapé à fond amovible d’où les personnages s’extraient,  ou ces incursions dans le rangs du public, un procédé bien usé. Tout cela est trop facile mais surtout inefficace.

Et, pour faire moderne, la metteuse en scène introduit des musiques actuelles (Björk, Billie Eilish, les  Clash), un vieux truc assez racoleur. A la fin, il y une très belle image, comme elle sait en faire: un grand cadre doré descend, avec, au centre, tous les interprètes réunis, comme pour une photo de famille. Mais il aura fallu la mériter cette très belle image! Après plus de deux heures parfois drôles mais longuettes…
Même si la pièce n’est pas l’une des meilleures de notre grand auteur, il méritait mieux et fait de la résistance passive au traitement que veut lui imposer la metteuse en scène sicilienne! Il y a en effet comme un sérieux hiatus entre le monde de Molière et celui d’Emma Dante. Cela se passe selon elle « dans une temporalité drôle et grotesque. Mon théâtre toujours dans le grotesque excessif ».
On veut bien mais le dialogue qu’elle entend instaurer et  à tout prix, entre le monde contemporain,  et le temps de Molière, entre ce flot d’images souvent invasif et le texte, ne fonctionne pas du tout. Dommage! Si vous n’êtes pas trop exigeant, vous pouvez aller voir ces quatorze acteurs au jeu précis et qui ont plaisir à jouer la pièce, mais vous risquez d’être très déçu…

Philippe du Vignal

Jusqu’au Ier mars, Théâtre du Rond-Point,  2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème); T . :  


Archive de l'auteur

Adieu Valère Novarina

Adieu Valère Novarina

Isabelle, dix-huit ans, redoublait sa terminale A au lycée Voltaire à Paris. Et alors ? Elle ne parlait pas ou fort peu, sinon pour suggérer qu’elle raterait encore le bac. Jolie, comme on l’est à son âge, sans éclat, sans recherche et solitaire. Pourtant, il semblait qu’elle voulait s’en sortir et elle s’inscrivit à l’atelier-théâtre. Pas au point de monter sur la petite scène, mais pour écouter les autres et être là. Jusqu’au jour où…elle rencontra une fée qui s’appelait Valère Novarina.  Un extrait de L’Atelier Volant tomba sous les yeux d’Isabelle : «Oustral pou, s’il fa l’crou : nil vol rin entendre, nil vol s’axoliqui! Nou povions bantôt plousse comprindre. Mé ji mi la fote ?Voustre voulez pas blaire, satané marcanti ? Fi peu, tousse conje trova son blinche ! aje prafare ourdir mon trou, ploutôt que de me housser aussi sotte gaminerie!
Et voilà, il fallait le flux révolté de cette langue forte, de grand vent et de tripes, bourrée à craquer de vérité et de vie, pour qu’Isabelle revînt au monde de la parole. Elle l’a prise ce jour-là, se l’est appropriée et sa vie a changé. Merci, l’enchanteur.

Christine Friedel

© Fernand Michaud

© Fernand Michaud

Il y a un moment que nous n’avions pas rencontré au théâtre, ce grand poète et dramaturge. La dernière fois, il y a trois ans, il était dans la salle  à la Colline et paraissait très fatigué. Nous nous sommes dit bonsoir mais nous ne l’avons plus jamais revu.
La première fois, c’était à Marseille… en 78 où nous avions assisté à La Fuite de bouche, mise en scène par Bernard Ballet au Théâtre du Gymnase à Marseille. C’était 
une autre version  de L’Atelier volant qu’avait mis en scène Jean-Pierre Sarrazac ,quatre ans plus tôt. Valère Novarina écrivit ensuite Falstafe, une adaptation des deux Henry IV de William Shakespeare pour  Marcel Maréchal qui la crée en 75 dans ce même théâtre.
Plus tard, coup de tonnerre au festival d’Avignon 87
, Valère Novarina met en scène un très brillant monologue Le Discours aux animaux où il dirigeait le grand André Marcon. Suivirent des pièces remarquables  qu’il tint à mettre lui-même à mettre en scène, entre autres: Le Drame de la vieVous qui habitez le tempsJe suis la Chair de l’hommeLe Jardin de reconnaissanceL’Origine rouge et au théâtre de la Colline, Le Vrai Sang (2011), Le Vivier des noms (2015), L’Homme hors de lui (2017), L’Animal imaginaire (2019) Les Personnages de la pensée Et il a été souvent invité au festival d’Avignon, notamment par Bernard Faivre d’Arcier avec L’Acte inconnu (2007) puis par Hortense Archambault et Vincent Baudriller qui accueillent e2008, cette pièce étonnante qu’est Le Vivier des Noms où 1.100 personnages sont évoqués. Et L’Acte inconnu, dans la Cour d’honneur. 

Il aimait beaucoup les noms et listes de noms et avait une pensée sur le langage au théâtre qu’il a brillamment énoncées dans Pour Louis de Funès  ou La Lettre aux acteurs. Il savait, pour donner corps à une écriture des plus ciselées, choisir ses interprètes comme, entre autres, Dominique Pinon, Nicolas Struve, Agnès Sourdillon, Manuel Le Lièvre, Dominique Parent, Daniel Znyk, grand acteur hélas disparu qui s’emparaient de ses textes pas toujours faciles avec un métier et une virtuosité remarquables. Et Claude Buchvald monta en 98 L’Opérette imaginaire.
C’est le seul de nos dramaturges contemporains à avoir eu envie de faire vivre dans ses spectacles son écriture avec sa peinture -non figurative- qui apparaissait sur de grands tissus libres. Il réussit aussi à imposer cette écriture si particulière qui, au début, laissait le public assez désemparé. Grâce à la musique  qui accompagnait le texte par moments, comme celle de Christian Paccoud à l’accordéon, la première fois, c’était déjà, il y déjà trente ans.
Valère Novarina aura marqué la deuxième partie du XX ème siècle et le début du suivant, en renouvelant le langage théâtral avec une poésie d’une rare intensité.

Philippe du Vignal

 

Molière et ses masques, farce rêvésMolière et ses masques,farce rêvée sur la vie et la mort de Molière, écriture et mise en scène de Simon Falguières cène

 Molière et ses masques,farce rêvée sur la vie et la mort de Molière, écriture et mise en scène de Simon Falguières

Cette pièce a été créée en 2024 au festival de l’Hydre III à Saint-Pierre d’Entremont et Mireille Davidovici en avait rendu compte (voir Le Théâtre du Blog). L’auteur et metteur en scène la reprend pour la première fois en scène maintenant avec six interprètes, à la fois acteurs et parfois musiciens (accordéon, guitares). Six modules de tréteaux alignés en bord de la scène avec rideaux blancs coulissants, façon rideaux brechtiens. Et au-dessus, une guirlande  de petites ampoules blanches. Dans le fond, on aperçoit une table de maquillage et un portant avec une vingtaine de costumes récupérés d’anciens spectacles de la compagnie que les actrices et acteurs sans distinction de genre, enfileront le  moment venu,  .

©x

©x

En première partie de cette Farce rêvée sur la vie et la mort de Molière, des scènes de L’Etourdi  (Victoire Goupil, brillante en  Mascarille, le valet insolent). Une occasion pour Simon Falguières d’évoquer la première comédie et le premier succès du grand dramaturge  français. Mais aussi la vie de l’Illustre théâtre, la troupe que Molière balada pendant douze ans, surtout dans le Sud de la France, notamment à Pézenas (Hérault), la ville d’origine du merveilleux Bobby Lapointe…  Les Etats de Languedoc soutiendront Molière qui avait été invité à jouer par le prince de Conti (Louis de Villiers) mais qui  cessera ensuite de le protéger. 

Dans la seconde partie du spectacle,  sont retracés les  grands moments de la vie de Molière ( brillante et efficace Anne Duverneuil en jeans et chemise blanche) quand il revient à Paris et où il met en scène Nicomède, une tragédie  de Pierre Corneille qui sera jouée devant Louis XIV et sa Cour. Mais c’est un échec. Simon Falguières transforme la  pièce en farce avec des personnages ridicules.  Il y aura aussi l’insolite et surprenante arrivée des deux Dupont (Antonin Chalon et Charly Fournier). Ils racontent un peu de la vie de Molière, ses grandes pièces L’Avare, Don Juan,Les Femmes savantes, Les Fourberies de Scapin et  ses relations parfois difficiles avec Anne d’Autriche ( Manon Rey).

©x

©x


Défilent entre autres, Louis XIV, Philippe d’Orléans, monsieur frère du Roi, Marie de Médicis, le cardinal Richelieu… Simon Falguières rappelle que Louis XIV( Manon Rey) avait beaucoup aimé Tartuffe… avant de le faire interdire trois jours plus tard, Marie de Médicis ( Louis de Villiers) Richelieu (Victoire Goupil) et Monsieur, frère du roi, Philippe d’Orléans ( Antoine Chalon)  qui protègera Molière (Anne Duverneuil) en jean et chemisier.

L’auteur et metteur en scène montre le grand dramaturge, en vieil homme amoureux d’Agnès dans L’Ecole des femmes et en mari fidèle à Madeleine (Victoire Goupil). Puis, en Alceste dans Le Misanthrope  et en mari  fidèle à Madeleine Béjart (Victoire Goupil)histoire de dire pour Simon Falguières, que la vie amoureuse de notre grand auteur ne fut pas de tout repos,  même si on n’en sait finalement pas grand chose..
« Nous voulons, dit l’auteur et :metteur en scène, utiliser la tradition du tréteau pour faire un grand théâtre populaire de qualité. Une pure comédie sur notre temps, en passant par la figure tutélaire du théâtre français. »
Dans la première partie, le texte, inégal mais sans aucune prétention, a du mal à prendre son envol mais est ensuite plus convaincant dans le second volet : direction d’acteurs, jeu, musique impeccables. Le public très jeune ( ce n’est pas si fréquent et cela fait du bien!) a applaudi chaleureusement ce spectacle parfaitement rodé. Et il y a eu cinq rappels. Cerise sur le gâteau, il n’y a, pour une fois! aucun fumigène… Et  ce théâtre de tréteaux tient aussi la route dans une salle. 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 24 janvier, Les Plateaux Sauvages, 5 rue des Plâtrières, Paris (XX ème). T. : 01 83 75 55 70 de 10 h à 13 h et de 14 h à 18 h.

En itinérance dans le Calvados du 29 janvier au 7 février.

En itinérance dans Paris (XX ème) du 13 au 16 avril. Et avec le Centre Dramatique de Normandie-Rouen, du 24 au 26 avril.

La Mégisserie, Saint-Junien (Haute-Vienne) du 5 au 8 mai. ACB, Scène nationale de Bar-le-Duc, (Meuse) du 19 au 22 mai.

En itinérance dans l’Eure, en juin. 

 

 

 

 

Nous serons toujours là de Ryoko Sekiguchi, Trami Nguyen, Laurent Durupt et Sugioio Yamaguchi

Nous serons toujours là de Ryoko Sekiguchi, Trami Nguyen, Laurent Durupt et Sugio Yamaguchi

©x

©x 

En exergue, la phrase bien connue de l’artiste Christian Boltanski (1944 -2021 : «  Qu’est-ce que la vie, si ce n’est les deux dates, celle de la naissance et de la mort et le tiret qui les relie.» L’artiste avait des rapports privilégiés avec le Japon et la petite île de Teshima:  »Où sont rassemblés, dit-il, tous les cœurs de l’humanité.»  Ou plutôt leurs battements dont il avait fait réaliser des enregistrements conservés là-bas avec soin, qui peuvent être écoutés par les visiteurs. Ceux qui le souhaitent, se font aussi enregistrer les pulsations de leur cœur. On retrouve ici des thèmes chers à Christian Boltanski: lien entre mémoire individuelle et mémoire collective, notion d’inventaire, vie et mort.


C’est aussi de la vie et de la mort dont nous parle ce spectacle mais surtout de la mémoire du goût des aliments, une constante depuis très longtemps, dans l’histoire de l’humanité mais si difficile, voire impossible à conserver. Et encore plus de génération en génération… sinon grâce aux adjectifs mais ils semblent faibles, quand on veut restituer la sensation d’un goût: piquant, amer, acide, épais, fluide, doux, sucré, craquant, pimenté,  fruité, voire peu agréable, etc. après avoir quitté notre bouche? Et quand le son d’une parole ou d’une musique abandonne-t-il l’oreille qui l’a reçue? On se souvient de la belle phrase de Sacha Guitry: « Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède, est encore de lui. « 

 

© Alexandre Boissot

© Alexandre Boissot

Avant d’entrer dan la salle, les spectateurs reçoivent un long petit plateau où sont soigneusement alignées quelques fines tranches de légumes et un rouleau d’algues noires séchées: un accompagnement du chef Sugio Yamaguchi et que nous serons priés de goûter, quand on nous l’indiquera.  Il y a aussi sur la scène, la musique bien présente, avec piano à queue, clavier électronique et platines, jouée par Trami Nguyen et Laurent Durupt. Mais aussi un texte écrit et dit par Ryoko Sekiguchi. « Pour vivre, dit-elle, plusieurs continuums. Afin que nous soyons toujours là. « 
Nous n’avons pas été très convaincus par cette dégustation, peut-être trop exotique pour nous et le souvenir des saveurs nous a échappé. Mais cela donne envie de reprendre cette expérience chez soi, avec des légumes cuits ou crus: purée tiède de topinambours ou de navets marteau (pas les raves rose, vendus sous le nom de navets), émincés de céleri juste revenus, potage de feuilles de jeunes orties avec un chouya de crème fraîche, bouchée de riz pilaf parfumé de laurier, serpolet et pincée de curry, cuiller de carottes finement râpées et servies aussitôt avec huile d’olive et jus de citron. Tous produits bio et très frais bien entendu; là, vérifiez si la mémoire gustative fonctionne bien… Et pas besoin d’être grand expert pour voir la différence de saveur avec des légumes poussés à coup d’engrais, gardés plusieurs jours dans les frigos de supermarchés…
Le texte sur cette réflexion orale sur le goût en général, et gustatif en particulier, nous a paru vraiment intéressante, même si la balance sonore n’était souvent pas au top. Et ce mariage entre musique au piano et musique électronique, avec ces longs continuums, puis ce silences, nous emmenait vers une échappée belle hors du temps et de l’espace, dans cet espace  feutré, loin, très loin de Paris, et des sirènes de véhicules de police…La Maison de la Culture du Japon es pourtant à côté de la tour Eiffel. Malheureusement, cette pièce  ne s’y est jouée qu’une fois. Les spectacles avec dégustation, sont souvent nombreux mais cette réalisation, finement élaborée, donnera peut-être à d’autres metteurs en scène, envie de s’engager sur cette voie.

Philippe du Vignal 

Spectacle vu le 15 janvier à la Maison de la Culture du Japon, 101 bis quai Jacques Chirac, Paris (XV ème).

 

Marie Stuart de Friedrich von Schiller, traduction de Sylvain Fort, mise en scène de Chloé Dabert

Marie Stuart  de Friedrich von Schiller, traduction de Sylvain Fort, mise en scène de Chloé Dabert

La pièce que le grand dramaturge (1759-1805) a écrite à la fin de sa vie, est souvent jouée en Allemagne mais peu en France.Parce que Marie Stuart aurait fait assassiner son mari, lord Darnley, pour ensuite  se marier avec son amant, James Hepburn, elle est enfermée depuis dix-neuf ans, sur ordre de la reine protestante Elisabeth, au château de Fotheringhay. Elle aurait prononcé alors cette phrase célèbre: « En ma fin, gît mon commencement.» Cette ancienne reine d’Écosse et de France y vit seule avec sa vieille nourrice, Hanna Kennedy.
Mais 
Elisabeth veut éliminer cette rivale, héritière catholique du trône d’Angleterre qui va chercher du secours en envoyant de nombreuses lettres, pour essayer d’échapper à son triste sort. Amias Paulet, son gardien, veille sur elle et Élisabeth hésite à la faire exécuter, même si Burleigh, son conseiller, l’y pousse. Elle semble avoir peur que son image de reine protestante en Angleterre mais aussi dans une Europe plutôt catholique,  en prenne un coup. Il y a donc un conflit royal permanent sur fond de politique et religion.

©Jean-Louis Frenandez

©Jean-Louis Fernandez

Inspirée de faits réels, la pièce, bien construite, est une fiction imaginée par Schiller, puisque ces rivales en fait, ne se sont jamais rencontrées. Mortimer, le neveu de Paulet, soutient Marie Stuart qui lui confie une lettre pour un de ses anciens amants, le comte de Leicester, un des conseillers d’Élisabeth, en espérant qu’il pourra l’aider en intervenant auprès d’elle.
Marie Stuart essaye aussi d’avoir une entrevue avec Elisabeth  qui, prise entre deux feux, semble hésiter à lui accorder. Burleigh lui  conseille de refuser et Leicester, assez faux et cynique, la persuade d’accepter dans la mesure où elle a tout à y gagner, puisqu’elle est en position de force… Elles se rencontreront mais Marie refusera de se soumettre à la reine. Mortimer essayera  de la faire libérer par la force mais en vain et il se suicidera. Élisabeth  finalement signera son arrêt de mort. Mais remis, sans instructions claires, au sous-secrétaire de la reine, Davison qui hésite devant cette responsabilité. Burleigh, lui, confirmera cette condamnation et Marie sera donc exécutée, en partie, à cause de lui. Entre temps, Elisabeth, bouleversée, a voulu la faire délivrer mais trop tard, elle a déjà été exécutée. Elisabeth condamne alors Davison au motif  qu’il n’a pas suivi ses conseils et chasse Burleigh de sa Cour, pour n’avoir pas eu d’elle, une véritable autorisation. Habile, le grand dramaturge fait progresser l’intrigue, comme si l’assassinat programmé de Marie Stuart n’était pas sûr… avec quelques arrangements avec la vérité historique. Mais comment faire autrement, sinon la pièce s’arrêterait vite.  

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Et sur le plateau? Cela commence assez laborieusement… dans un sorte de belle boîte noire conçue par Pierre Nouvel avec certains parois qui peuvent se lever. On y voit la pauvre Reine dans une lumière crépusculaire, écrire des lettres à son bureau noir aux côtés de son gardien tout habillé de noir  (beaux costumes  de Marie La Rocca). Que de noir!  Tous les déplacements sont précis mais l’ensemble reste sec.  Et on se demande pourquoi Chloé Dabert fait jouer ses interprètes en fond de scène dans si peu de lumière, et pourquoi la seconde partie avec en fond de scène, une beau paysage  campagnard (belle toile peinte de Marine Dillard) commence dans une bain de fumigènes: rebonjour les stéréotypes avec,  cette année 2026 juste commencée, déjà sept spectacles fumigénés au compteur!
Tout se passe comme si la metteuse en scène avait surtout voulu réaliser de belles images en clair-obscur et c’est très réussi… Mais la direction d’acteurs  est médiocre et la distribution inégale (manque de présence et de diction chez les acteurs: seuls Sébastien Éveno (Burleigh) et Koen De Sutter (Leicester) arrivent à donner corps à leur personnage. Bénédicte Cerutti (Marie Stuart) s’en sort mais peine à incarner cette reine maudite. On l’a connu mieux inspirée. Océane Mozas, elle, est plus juste en Élisabeth. Mais cette mise en scène, finalement assez prétentieuse, n’a rien de convaincant et l’action en presque quatre heures avec quinze minutes d’entracte, nous a paru bien longue et loin de nous. Bref, Chloé Dabert est passée à côté du grand Schiller. Dommage! Et nous ne pouvons pas vous conseiller ce spectacle.

Philippe du Vignal

Jusqu’au  29 janvier, Théâtre Gérard Philipe, Centre Dramatique National de Saint-Denis (Seine-Saint Denis).

Théâtre du Nord-Centre Dramatique National de Lille-Tourcoing ( Nord) du 3 au 7 février. Comédie de Béthune, Centre Dramatique National-Nord-Pas-de-Calais, du 11 au 13 février. Théâtre National Populaire, Villeurbanne (Rhône) du 25  février au 4 mars.

Comédie de Valence, Centre  Dramatique National Drôme-Ardèche, les 11 et 12 mars. Théâtre National de Bretagne, Rennes (Ile-et-Vilaine)  du 24 au 27 mars.

Théâtre de Pau (Pyrénées-Atlantiques) les 8 et 9 avril. Théâtre de la Cité, Centre Dramatique National Toulouse-Occitanie  ( Haute-Garonne) du 14 au 17 avril.

Fils de Chien (manifeste autophage), texte de Bertrand de Roffignac et Nicolas Kastsiapis, concept, mise en scène et jeu de Bertrand de Roffignac


Fils de Chien 
(manifeste autophage), texte de Bertrand de Roffignac et Nicolas Katsiapis,  concept, mise en scène et jeu de Bertrand de Roffignac

Cet acteur, entre autres chez Olivier Py et créateur hors-normes, maintenant bien connu, est tout à fait intéressant (voir Le Théâtre du Blog); sorti du Conservatoire national, il a, depuis, créé six spectacles.  Le texte?  Inspiré de la vie et d’une nouvelle du Russe Vladimir Slépian, né en 1930 et mort de faim à Saint-Germain-des-Prés en 98, un peintre dont l’œuvre se rattache à l’action painting de Jackson Pollock et à l’abstraction lyrique. En 63, il abandonne la peinture et devient un écrivain de langue française. Sa nouvelle Fils de chien parut dans la revue Minuit en 74 et fit l’objet d’une analyse de Gilles Deleuze et  Félix Guattari, dans Mille Plateaux.
Vladimir Slépian y met en scène un personnage qui a tout le temps faim et qui veut devenir un chien. Ce monologue s’adresse à des interlocuteurs appelés: «Messieurs». Pas loin de Samuel Beckett et avec une bonne dose d’absurde, c’est, aussi et avant tout, une réflexion sur l’aliénation, la folie et notre société. Une Note du propriétaire nous informe qu’il s’agit bien d’un chien, mort écrasé par une voiture et que c’est lui, son propriétaire, qui a transcrit cette rage d’écrire du chien.

« Cette création, dit Bertrand de Roffignac, est l’occasion pour  notre Théâtre de la Suspension, de reconsidérer de façon originale notre manière de faire société. Qui dévore qui ? Comment ? Pourquoi certains mangent quand d’autres sont mangés ? (…) Le Chien serait heureux s’il avait la chance de vous voir. Je pense à lui. Nous pensons tous à lui. Vous aussi vous pensez à lui, pour la simple raison que nous pensons par lui. (…) Le temps d’une soirée, vous serez invités à retraverser les principaux événements de la vie du Chien, figure mythique mi-homme mi-bête, parvenu à renverser les derniers tabous d’une société sur le déclin. Ce récit viendra justifier son goût pour la chair humaine, ses amours contrariées avec une funambule obèse et la fascination progressive dont il fut l’objet pour ce qui s’est appelé notre Humanité. »

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Cela se passe dans la salle aux beaux murs tapissés de bois. Avec, au centre de la scène, un grand caisson noir  rempli d’eau où baignent une table et une chaise en stratifié bleu pâle des années cinquante qu’ont mis à l’honneur, il y a une trentaine d’années, Macha Makeieff et Jérôme Deschamps pour leur… Deschiens. Nos excuses pour ce jeu de mots.
Bertrand de Roffignac, en T-Shirt blanc, pantalon et bottines noires, parfois revêtu d’un grand manteau orange pâle, va, avec ou sans micro, se lancer, marchant et pataugeant dans l’eau ou juste à côté dans un singulier monologue théâtral. Diction irréprochable, énergie à tout épreuve et excellent rapport avec les spectateurs. Un vrai spectacle donc, avec une débauche de lumières de couleur et d’environnements sonores électroniques.
Fils de chien est aussi proche d’une performance d’arts plastiques où le corps, la gestuelle d’un artiste et/ ou sculpteur et/ ou musicien sont à l’honneur mais aussi le temps, l’espace et la relation que l’artiste établit avec le public, parfois debout. Souvent à base de critique sociale et présentée dans une galerie d’art ou un musée, plus rarement dans un théâtre, avec, pour but de susciter une réaction.  Créée une seule fois mais, éventuellement, à nouveau recommencée. Donc, pas loin d’un théâtre-théâtre.
Et ici, dans la lignée de Joseph Beuys, quant à l’animalité. Bertrand de Roffignac tirera un coup de revolver et un petit poulet tombera des cintres. Petit faux poulet couvert de mousse à raser qu’il enverra sur une spectatrice qui le lui réexpédiera illico… 
On est ici dans la lignée, bien sûr, d’Antonin Artaud, mais aussi des happenings d’Allan Kaprow, de George Maciunas, le créateur du mouvement Fluxus et pas loin d’Otto Muehl et Herman Nistch, les actionnistes viennois. Et en France, de Gina Pane. Bertrand de Roffignac agrafera des morceaux de viande ( fausse, on est au théâtre..), sur le le mur gris délavé du fond.  Avec, donc, une petite touche d’art conceptuel…
Brillante, l’adaptation de cette nouvelle est souvent d’une rare violence verbale! Oui, mais, après une quarantaine de minutes, le temps devient long, comme souvent les solos des créateurs actuels et on frise l’ennui, même s’il se passe toujours quelque chose sur le plateau.
Bertrand de Roffignac gère mieux l’espace et le jeu, que le temps et il aurait pu nous épargner ces jets de confettis lancés par deux complices en combinaison noire, à tête de chien. Comme ces fumigènes à jets répétés qui ne servent à rien (peut-être au second degré puisqu’on entend dans le vacarme le mot: fumigène mais les cinquièmes déjà pour nous en janvier !). A ces réserves près, et malgré le froid, miracle d’un samedi soir: le public: une cinquantaine de personnes, jeunes pour la plupart, était bien au rendez-vous et a chaleureusement applaudi ce créateur.
Nous avons besoin de ce théâtre expérimental. Vous pouvez tenter l’expérience et aller voir cet ovni  (pas la peine d’emmener votre tata!).  En plus, vous aurez droit après, à une bonne soupe très chaude de lentilles pour vous réchauffer.  Que demande le peuple? Et il y a ensuite dans la grande salle de l’Epée de bois, 
L’Alphabet des Providences (farce épique) dont l’infatigable  Bertrand de Roffignac  a aussi  écrit le texte et réalisé la mise en scène. Nous vous en parlerons aussi.

Philippe du Vignal

Jusqu’au  1 er février, du jeudi au samedi à 19h et le dimanche à 14 h 30, Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre. Métro: Château de Vincennes+ navette ( attention, pas facile à trouver et parfois fluctuante) ou bus 112. 

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (2)

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (2)

©x Jacques, Hervée et Claude Acquart, leur scnéographe

©x Jacques, Hervée et Claude Acquart, leur scnénographe

Comment nous nous étions connus, Hervée et Jacques, il y a au moins un demi-siècle? Pas au tout début de leur aventure, quand Jacques Livchine avait créé, en 68, un montage de poèmes avec Apollinaire à la guerre au Théâtre des Trois Baudets. Je n’étais pas encore critique de théâtre, même si j’y allais très souvent. Mais, sûrement en 72, quand le Théâtre de l’Unité avait présenté quelques sketchs provocants en guise de parade pour son Don Juan, à Aix, ville ouverte aux saltimbanques, une manifestation de théâtres de rue créée par le grand Jean Digne où il m’avait demandé d’être « écrivain public », puis « écouteur public »…

©x

©x Jean Digne en 72

Nous avons vu à Paris Le Revizor de Nicolas Gogol. Malgré quelques bonnes idées, un spectacle peu convaincant, dans une salle presque vide et je ne me souviens pas avoir écrit d’article.

©x

©x

Puis, il y eut la légendaire 2CV Théâtre pour un spectateur à l’intérieur et dans la rue, une bonne centaine tout autour. Et en 78, à Elancourt, où le Théâtre de l’Unité a réussi à s’implanter, La Femme-Chapiteau mais surtout Le Boulevard de la rue que Bernard Faivre d’Arcier, directeur du festival d’Avignon, avait invité: un spectacle avec tous les personnages habituels: mari, femme, amant et domestiques vivant dans les meubles d’un appartement bourgeois… mais le tout dans une rue de la Cité des papes. En 80, un bon souvenir à Saint-Quentin-en-Yvelines, du Bourgeois Gentilhomme de Molière, vu par Louis XIV et sa Cour, à un grand dîner à Versailles; le public étant assis derrière les convives et essayant d’attraper quelques bribes du festin… Et il y eut cette même année, la création du Mariage, un vrai-faux mariage joué dans le in d’Avignon. Avec la future mariée en longue robe blanche et son fiancé en habit, descendant d’un train (ou faisant semblant?). Puis, avait lieu la cérémonie à l’Hôtel de ville par le maire… de Florence, un ami du Théâtre de l’Unité. Et, à la nuit tombante, départ en voitures, toutes munies d’un petit drapeau pour se repérer et aller en cortège vers une belle maison avec piscine, à Pernes-les-Fontaines. Je revois encore Hervée et Jacques accueillant à Avignon chacun des spectateurs à la vente des billets : puis ils avaient mémorisé leurs noms, grâce à des Polaroïds qu’ils prenaient. Il y avait un grand repas de mariage pour le public avec, comme autrefois, chansons, et sketches dehors et dans la maison. Vers six heures du matin, Jacques proposa de boire un verre de champagne mais ajouta aussitôt: «Alors, il faudra le mériter, allez chercher les bouteilles.» Et il en balançait quelques cartons dans la piscine. Panique à bord! Des spectateurs à moitié nus plongeaient les récupérer…

©x

©x Une rue de la citadelle de Blaye

J’avais demandé à Hervée et Jacques de remettre le couvert avec les élèves de l’Ecole de Chaillot. Ainsi naîtra Noce et banquet, un spectacle commandé pour le festival de Blaye par Jacques-Albert Canque, très heureux d’inviter le Théâtre de l’Unité. Cela a été pour ces jeunes acteurs, l’occasion exceptionnelle de débuter, bien encadrés par des metteurs en scène de premier plan, dans les lieux parfois difficiles qu’étaient une rue de la citadelle de Vauban, puis une chapelle désacralisée, un cloître, et enfin une placette où, à la fin, tous les personnages se suicidaient l’un après l’autre, en se jetant des remparts. Hervée jouait à la fois la belle-mère et la maîtresse de cérémonie en tailleur noir, clochette à la main dans la chapelle pour rythmer la cérémonie. Marie Thomas, hélas, décédée l’an passé, en jupe et grand chapeau noir, était une ex du marié et entrait en retard dans la chapelle, en en claquant la lourde porte. Puis elle allumait sa cigarette au cierge pascal dans le chœur et allait s’asseoir au sol, jambes écartées face à l’assistance, pour qu’on voit bien ses jarretelles et bas noirs. Nourit Sibony, la chanteuse franco-israélienne, elle, debout sur un piano à queue. interprétait de merveilleux gospels.
Jacques, lui, était le curé qui allait procéder à la bénédiction, mais, comme il devait faire en urgence un aller et retour à Paris, il m’avait demandé de le remplacer pour deux soirs. Grande promotion : directeur d’école, après une matinée de répétitions, je devins curé, petit mais nécessaire personnage de cette Noce et banquet qui prononçait un sermon foutraque.
Notre amie Chantal Boiron, directrice de la revue Ubu, avait dit à Françoise Morandière attachée de presse du festival, que le curé attendant le cortège ressemblait à du Vignal. Mais, non pas du tout, ce n’est pas lui et d’ailleurs, il n’est même pas venu… avait-elle finement répondu.  En 82, j’avais interviewé Jacques lors de l’émission sur France-Culture d’Alain Veinstein qui lui avait passé commande d’une intervention sur une grue au-dessus du Verger. Jacques avait alors entièrement vidé sur la table du studio, le contenu du sac à main d’une artiste, en détaillant au micro et avec précision chaque objet : briquet, carte d’identité, petite  monnaie, tampon, rouge à lèvres, clés…

©x

©x

Regrets: je n’avais pu voir Le Théâtre pour chiens, ni L’Arche de Noë, avec le chanteur Nino Ferrer, trente acteurs et une centaine d’animaux.  Mais j’avais assisté à Ali-Baba, mise en scène d’Hervée de Lafond, sous un grand chapiteau, avec chariots à moteur électrique. Tout à fait impressionnant: les nombreux enfants étaient sidérés par tant de magie… Et il y eut Mozart au chocolat où, dans une pièce ovale fermée, quatre-vingt spectateurs dégustaient une tasse d’excellent chocolat, servie par Hervée de Lafond. Ceux qui n’avaient pu entrer, étaient admis à écouter à l’extérieur par un hublot, les airs de Mozart joués par un pianiste, et les extraits d’opéra chantés par un baryton et une soprano.
Ce Mozart au chocolat  était une petite merveille, à la fois élégante et efficace, dont nous nous souvenons comme si c’était hier. Autre petite merveille mais jouée peu de fois: L’Histoire du soldat de Ramuz et Stravinski, mise en scène de Marc Feldman sous un chapiteau.
Comment ne pas évoquer aussi les stages A.F.D.A.S. que dirigèrent Hervée et Jacques à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot, chaque fois avec un grand succès. Nous n’avons jamais regretté d’avoir fait venir ces grands pédagogues et, à chaque fois, il y avait une séance de travail avec les élèves…

© Giancarlo Gorassini/Bestimage

© Giancarlo Gorassini Ophélia Kolb qui jouait  à Conques

Je leur avais ensuite demandé de mettre en scène le spectacle que nous avait commandé la directrice du service culturel de Conques (Aveyron), un village où Prosper Mérimée avait sauvé l’abbatiale et son merveilleux tympan: « Je n’étais pas préparé à trouver tant de richesses dans un pareil désert ». Thème choisi par Hervée et Jacques: une revisitation du Moyen-Age et des Croisades. Hervée avait interpellé un moine de l’abbaye en bure blanche qui passait près du cloître pendant le spectacle: «Eh! Mon père, l’Eglise n’a pas toujours été bien nette à cette époque-là, vous êtes d’accord? »

©x

©x

A un repérage en janvier,  Jacques et Hervée  avions essayé de calculer l’orientation du soleil au crépuscule en juillet, pour choisir le côté du cloître où mettre les spectateurs pour qu’ils ne soient pas gênés. Folie du Théâtre de l’Unité mais aussi grande rigueur, comme toujours quand il s’agissait de choisir un lieu adapté. Beau succès avec quelque deux-cent cinquante spectateurs à chacune des cinq représentations. L’Ecole du Théâtre National de Chaillot n’aurait jamais été celle qu’elle a été, si, à notre demande, ils n’y étaient pas venus souvent travailler. Pourquoi nous souvenons-nous de détails aussi précis de leurs mises en scène?
Sans doute grâce à ces préceptes qui furent leur bible non écrite : dramaturgie précise, choix et direction d’acteurs au cordeau, respect du texte quand il s’agissait d’un classique, imagination de situations impossibles mais rendues crédibles, fausses pistes pour mieux piéger les spectateurs, second degré flirtant sans arrêt avec le premier, décalage permanent, allers et retours entre réel et fiction, rigueur et intelligence des scénographies de Claude Acquart. Ainsi au début de Dom Juan, trois jeunes couples absolument nus arrivaient sur le plateau et commençaient à jouer. Jacques dans la salle, hurlait: «Baissez le rideau, excusez-nous, ce n’était vraiment pas du tout une bonne idée.» Du lard ou du cochon? Le public était sidéré… Et, en à peine une minute après, miracle… les acteurs revenaient normalement habillés! 

©x

©x

Repas des riches, repas des pauvres en 94 à l’Hôtel Sponeck à Montbéliard, une performance de l’artiste Daniel Spoerri que nous avions beaucoup aimée. Là aussi, l’imagination était au pouvoir. Assis aux mêmes tables, un repas bon mais simple (saucisse-lentilles) pour les pauvres mais sans service, et un autre repas luxueux avec foie gras, champagne et maître d’hôtel pour les riches: les uns et les autres tirés au sort. Avec, parfois, échanges de boissons entre eux… Ou indifférence!

Terezin, encore un bon spectacle en 95 dont vous a parlé Jean Couturier (voir Le Théâtre du Blog): tout le théâtre était occupé avec une rare émotion  Il y a eu aussi l’ouverture en 96 du Palot-Palot, un ancien cinéma à l’abandon que le Théâtre de l’Unité, avec la mairie de Montbéliard, avait fait rénover, pour que les jeunes puissent aller y danser… Et il y a eu ce merveilleux 2.500 à l’heure, une histoire du théâtre en soixante minutes jouée par de jeunes acteurs issus de l’Ecole de Chaillot : Alexandre Zambeaux et Léna Bréban,  et Eric Bougnon, rencontré à un stage A.F.D.A.S. Et encore ces mises en scène épatantes de La Flûte enchantée de Wolfwang Amedeus Mozart et La Tétralogie (condensée) de Richard Wagner.  Par la fanfare des Grooms qui sera ensuite dirigée par Christophe Rappoport, le fils de Jacques et Edith qui fut longtemps conseillère à la D.R.A.C. Ile-de-France.Un Brecht pour Muguette, une évocation mordante et réussie de personnages de Montbéliard, comme le maire Pierre Souvet et son adjoint, Pierre Moscovici. Et encore, deux des nombreux Kapouchniks, ces cabarets mensuels sur l’actualité sociale et politique, fabriqués avec un humour cinglant, dans la journée du samedi, à base de revues de presse et joués le soir par une dizaine d’acteurs rompus à l’exercice. Avec juste des costumes sur un portant, et quelques accessoires. Un beau spectacle gratuit- il y avait seulement une corbeille à la sortie- suivi par un public fidèle et enthousiaste pendant vingt ans. Je revois Jacques alignant au tableau noir, les chiffres de différents budgets, aussi ahurissants que contradictoires. Une belle leçon de  pensée politique et un théâtre populaire envié par les institutions voisines qui… se gardaient bien d’inviter le Théâtre de l’Unité. Tout se paye dans la vie, surtout l’audace et le succès.

 

 

© Jean Couturier

© Jean Couturier La Nuit unique

La Nuit unique créée au festival d’Aurillac, avec ses dizaines de couchages alignés pour voir, de dix heures du soir à sept heures du matin, un cabaret hors-normes. Jacques nous avait proposé un vieux mais confortable fauteuil en cuir, pour y passer la nuit. Mais difficile de tout capter de cet excellent cabaret,  sans sommeiller de temps à autre…  Et toujours au festival d’Aurillac, dans une belle prairie jouxtant la Maison de la Châtaigne à Mourjou, un beau petit village cantalien, la Brigade d’Intervention Haïtienne en 2010, un exorcisme de la mort avec poèmes et chansons et un cercueil où de jeunes acteurs haïtiens plaçaient un spectateur volontaire. 

©x

©x

Et La Tour bleue (2007) à Amiens, devant des spectateurs par milliers regardant des sketches joués par des acteurs et cascadeurs dans une barre d’H.L.M. qui allait être détruite par explosion à la fin du spectacle. Mais, d’explosion, que nenni ! Impossible vu le danger! Donc une belle imposture: nous nous étions tous fait avoir par cette histoire invraisemblable de destruction par ultra-sons, annoncée dans toute la presse locale et rendue crédible par la présence de Gilles de Robien, maire d’Amiens de 89 à 2.002. Et surtout par une dramaturgie soigneusement préparée longtemps à l’avance par Hervée et Jacques… Vu aussi Le Parlement de rue, un spectacle sur des gradins en plein air au festival d’Aurillac en 2014. Assise sur une chaise d’arbitre de tennis, Hervée de Lafond présidait une Assemblée nationale, avec discussion et vote de lois proposées par le public… Ensuite envoyées à Manuel Vals, Premier Ministre, aux ministres concernés et à François Hollande, Président de la République.

©x

©x

Mais un des spectacles de l’Unité que nous avons préférés a été Oncle Vania à la campagne en 2006. Bigre, déjà vingt ans! Mais encore si vivante dans notre mémoire, cette pièce créée à Porentruy (Suisse). La scène ? Une grande prairie d’une exploitation agricole. Le public était assis sur des bottes de paille compressées, pour voir cet Oncle Vania à la campagne en une heure trente, jusqu’à la nuit. Dans un coin, cuisait lentement un chaudron de bonne soupe qu’avait préparée Jacques et servie après le spectacle au public. Merveille du hasard, ce soir-là, on a entendu au loin, les rires d’une fête de mariage et, sublime et qui aurait bien plu à Anton Tchekhov, la sirène d’un petit train passant dans la vallée. Et, à un moment, des chevaux avec leurs cavaliers traversant la prairie derrière les acteurs (mais cette fois, mis en scène). Impossible d’oublier une telle réalisation…

©x

©x

Sept ans plus tard, dans la forêt près d’Audincourt, Macbeth en forêt, déambulatoire  la nuit par un hiver mouillé, le public assis sur des tabourets pliants, avec un très bon Macbeth, une moins bonne Lady Macbeth. Mais avec des images fantastiques, dignes de Shakespeare et jamais réalisables sur un plateau. 

Et le dernier de Jacques en 22, Une Saison en enfer, sur le chemin à travers les champs qu’empruntait Arthur Rimbaud, depuis la ferme de sa mère à Roche près de Charleville-Mézières et dont il ne reste qu’un mur. A côté, une petite maison rénovée par Patty Smith qu’elle avait prêtée au Théâtre de l’Unité pour servir de Q.G. et de loges. Là encore, il pleuvait sans arrêt et, là encore, miracle, la pluie cessa juste avant ce spectacle déambulatoire, avec des images d’une grande beauté.

©x

©x Une Saison en enfer

Nous y retrouvons, parmi les cinq interprètes tous en habits noirs, Faustine Tournan, ex-élève de l’Ecole de Chaillot… qui, à Conques, avait sauté d’un mur et s’était gravement blessée. Il y a de la nostalgie dans l’air et Jacques me dit que ce sera son dernier spectacle, qu’il a commencé sa vie avec Arthur Rimbaud et qu’il la finira avec lui.
Il y a deux ans, Les Femmes puissantes d’après L’Assemblée des femmes d’Aristophane. En amont, un atelier-théâtre animé par Hervée avec des mères de famille arabes. Cela se passait près d’Audincourt, dans les vestiges d’un grand théâtre romain. Mais belle trouvaille, le public était assis là où était la scène autrefois Il pleuvait sans arrêt et il faisait froid. Heureusement, sous une tente, nous attendaient du café et de quoi manger un morceau.

©J.P. Estournet

©J.P. Estournet

Puis, miracle, la pluie cesse quelques minutes après le début du spectacle et la dizaine d’actrices vont avec Hervée faire revivre en cinquante minutes sur ce qui restait des gradins, la fable d’Aristophane sur une musique commandée à William Sheller. Micros H.F., belles lumières, impeccable régie, tout cela, malgré des conditions météo assez rudes. Pari réussi,  avec un auteur grec joué en France par des actrices arabes. Une fois de plus, avec un grand professionnalisme: rien d’impossible au Théâtre de l’Unité…

Voilà, ce sont quelque trente spectacles que nous aurons vu et ceux qui ont moins de quinze ans ont été chroniqués dans Le Théâtre du Blog. Et il y a eu avec Hervée et Jacques, un compagnonnage exceptionnel, quand ces pédagogues hors pair ont accepté de diriger des stages à Chaillot. Et ils ont aussi monté trois spectacles avec les élèves, ou avec ceux juste sortis de l’Ecole. C’est un rare privilège de les avoir accueillis, une idée que les services du Ministère  de la Culture trouvaient assez bizarre, mais que Jérôme Savary, alors directeur, bien sûr, avait approuvé….

©x

©x La fête d’adieu à Audincourt avec le Rappoport orchestra autour d’Hervée et Jacques 

Merci, encore merci, à Hervée et Jacques pour toute la riche vie, loin des chemins habituels, que vous aurez su apporter au théâtre contemporain. Avec un grand travail préalable de dramaturgie, puis  une impeccable direction d’acteurs, une rigueur et une invention d’images exemplaires de beauté, une écriture ciselée, un choix de lieux conformes au projet, et il y en au un paquet: rue ou place de ville (souvent), sentier de campagne, forêt, cloître (deux fois), chapelle, amphi en ville, jardin public, chapiteau, scène frontale de théâtre, ancien atelier, maison à l’extérieur et à l’intérieur, prairie (deux fois), ancien H.L.M. ,gymnase, etc… une musique recherchée et une scénographie efficace, réalisée par leur ami Claude Acquart. Et toujours, avec insolence, rigueur et générosité.
Tout cela n’a aucun prix et a fait la grande réputation du
 Théâtre de l’Unité qui, le 1er janvier 2026, est devenu la Maison de l’Unité. Nous souhaitons le meilleur aux artistes qui, en ces temps bousculés, vont succéder à Hervée et Jacques: ils bénéficient d’un héritage artistique exceptionnel.
Allez, une dernière pour la route:
« Fabuleux! Je ne pensais pas, a dit Jacques, vivre ça de mon vivant! Vivre un enterrement hyper-joyeux, hyper-tendre, hyper-émouvant, oui, un enterrement. Car ce genre d’hommage, c’est quand on est mort: et là pas du tout, on était vivant et on s’est régalé comme dans un rêve.Tous ces compagnons de route très anciens: Généric Vapeur, Trans Express, Cacahuete, Juliot. Et puis tous les autres! Tous en transe! Pour nous…  Je n’en reviens toujours pas! Je plane, je plane, je plane! » 

Philippe du Vignal

Si vous voulez en savoir plus, lire absolument: Les Mille et une plaisanteries du Théâtre de l’Unité de Jacques Livchine. 15 €. Maison de l’Unité, 9 allée de la Filature, Audincourt (Doubs). T. : 03 81 34 49 20.
Vous pouvez voir toutes les photos de la grande fête d’adieu en l’honneur d’Hervée et Jacques à laquelle nous n’avons pu assister, en allant sur le site: Blog de Jacques Livchine. 

Ma Foudre, texte et mise en scène de Laura Mariani

Ma Foudre, texte et mise en scène de Laura Mariani

Cela commence par la fête d’anniversaire d’Olive, une jeune femme d’une trentaine d’années et sur une musique électronique jouée en direct sur un synthé rythmée, tout le monde danse joyeux et une peu ivre.Puis, cela bascule: Olive, qui souffre atrocement du dos,  va faire appel à Simon, un ostéopathe qui, très vite, la soulagera. Alors nait une attirance réciproque. Ils s’embrassent. Oui, mais il est marié et son épouse n’est pas d’accord. pour qu’il suive Olive. Ils ont une petite fille.

© Clémence Demesme

© Clémence Demesme

Simon semble hésitant et jure qu’il n’a eu aucune relation sexuelle avec cette patiente qui selon lui, est, et restera une patiente. Mais on le sent attiré et elle le poursuivra de mails et appels téléphoniques par dizaines et ira même jusqu’à le suivre. L’épouse essayera en vain de déposer une main courante au commissariat où on lui fait remarquer que ce serait plutôt à son mari de le faire.  Olive fera alors  le siège du cabinet de Simon pour le voir, même une minute, puis tentera de négocier en lui demandant de l’embrasser une dernière fois, moyennant quoi, elle arrêtera de lui manifester son amour. Il sera ferme et lui demandera de partir immédiatement! Mais rien ne changera pour Olive, persuadée qu’elle est follement désirée… En termes psychiatriques, il s’agit d’une psychose obsessionnelle; l’érotomanie est définie comme la conviction d’être aimé par un homme ou une femme souvent célèbres, et au statut social reconnu: médecin, avocat, journaliste de télévision, prof de fac, à partir de quelques indices amplifiés: le silence comme la négation formelle de l’intéressé (e), quant à un prétendu amour. Tout chez Olive justifie une conduite délirante et elle imagine ce refus comme un stratagème pour cacher au reste du monde leur supposée liaison. De là, un délire qui vire chez elle au harcèlement et à la jalousie, jusqu’à un sentiment de persécution. Et elle mettra même le feu à la voiture de Simon. Mais elle se projette dans l’avenir et dit qu’elle pourra très bien s’occuper de la petite fille de Simon quand ils vivront ensemble… 

© Clémence Demesme

© Clémence  Demesme


Devant ce délire érotomaniaque, son entourage s’inquiète: une demi-sœur et son partenaire, mais aussi et surtout le frère d’Olive, un médecin qui appellera les urgences pour qu’elle soit hospitalisée. Elle voit même dans le psychiatre qui la soigne, le visage de Simon. Et pour cause, c’est le même acteur. Un peu gros mais efficace…
Et les trois médecins ont des masques semblables très réussis.
Reste à savoir ce qui a mené Olive, jeune femme « normale »,  à de tels troubles psychiques et à une érotomanie galopante: seule indice: elle a perdu son père mort brutalement quand elle avait cinq ans. Une image qui revient souvent. A la fin, on la verra, enroulée dans un grand tissu doré,  en haut d’une montagne… fascinée comme son frère par le phénomènes des éclairs et, si on a bien compris, prête à plonger dans le vide.  Laura Mariani avait déjà traité avec Le jour où j’ai appris que le ciel était bleu de l’autisme  et se elle nous offre à une réflexion sur le réel et l’imaginaire ou l’illusion, avec un texte aux accents pirandelliens.
La scénographie  à deux niveaux avec des châssis coulissants en tôle plastique n’est pas très réussie. Mais bon… Quant au texte, tout à fait intéressant mais inégal, il se termine plus qu’il ne finit et mériterait quelques coupes: cette heure cinquante finit par être longuette… Mais il y a une  très bonne direction d’acteurs. Mention spéciale à Pauline Cassan (Olive) et à celle qui est l’épouse de Simon, toutes les deux absolument crédibles. Le public très jeune – ce qui est rare- a fait une ovation au spectacle.Il faudra suivre cette jeune compagnie soutenue par la D.R.A.C. Grand-Est  et le Département de la Marne.

Philippe du Vignal

Le spectacle avait été joué au 11 au festival d’Avignon et a été repris les 7, 8 et 9 janvier aux 3 T-Théâtre du Troisième Type, Maison de l’émergence théâtrale et musicale, 14 rue Saint-Just, Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). T. : 01 74 40 02 95

Où es-tu? conception et mise en scène de Karen Ann et Irène Jacob, mise en scène de Joëlle Bouvier

Où es-tu?  conception et mise en scène de Karen Ann et Irène Jacob, mise en scène de Joëlle Bouvier

Andrée Chedid, Leonard Cohen, Charles Bukowski, Paul Éluard, Brigitte Fontaine, Emily Dickinson, Billie Holiday, Bourvil, Henri Salvador…  Ce n’est pas vraiment un cabaret ni un récital mais plutôt un échange de textes poétiques et chansons en un peu plus d’une heure, entre les artistes. Aucun décor qu’un beau piano à queue, un cube de bois, un micro suspendu et un fauteuil de bureau. « Une polyphonie musicale, comme elles disent, où s’unissent des voix fortes d’hier et d’aujourd’hui. »

cx

©x

Quand elle chante et joue du piano et de la guitare électrique, il y a une indéniable authenticité chez Karen Ann,  interprète et compositrice qui a signé la musique de nombreux films. En connivence  absolue avec  Irène Jacob, l’actrice bien connue de La double vie de Véronique de Krzysztof Kieślowski  pour lequel elle obtient à vingt-quatre ans, le prix d’interprétation féminine à Cannes. Puis elle sera Valentine dans Rouge, le dernier volet de Trois couleurs. Elle jouera aussi sous la direction de  Michelangelo Antonioni,  et de  Wim Wenders dans Par-delà les nuages,  de Paul Auster, Théo Angelopoulos, Claude Lelouch.Rigueur, diction ciselée quand elle dit ces textes. 
Le tout bien orchestré par Joëlle Bouvier. Il faudrait simplement revoir la balance texte/piano dont le volume sonore est parfois trop élevé. Ne vous précipitez pas: c’est complet, mais vous pourrez voir ce petit bijou en juin.    

Philippe du Vignal

Jusqu’au au 18 janvier, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème).  Reprise en juin prochain.

Ressac,de Gabriel Gozlan-Hagendorf, mise en scène de l’auteur et de Pierre-Thomas Jourdan

Ressac de Gabriel Gozlan-Hagendorf, mise en scène de l’auteur et de Pierre-Thomas Jourdan

En octobre 22, nous avions vu ce jeune élève-acteur dans la cadre des Croquis de voyage,  aux Théâtre des Amandiers-Nanterre. Comme ses camarades, il était parti quelque part et racontait son séjour… dans ce qu’on appelle communément, la jungle de Calais. Il avait voulu aller aider -ce qui ne manque ni de générosité ni de panache- les bénévoles de l’association humanitaire Utopia 56 qui se chargent d’apporter soutien moral et réconfort physique à tous les émigrés clandestins essayant de rejoindre la Grande-Bretagne, le plus souvent victimes des passeurs sans scrupule. En quête d’une vie meilleure que celle de leur pays en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie… Ressac, comme ces flux et reflux perpétuels de ceux qui tentent la traversée depuis Calais. Sans arrêt repoussés et sans arrêt recommençant, le plus souvent au risque de leur vie, dans des embarcations de fortune.Après déjà avoir subi une ou plusieurs traversées périlleuses en Méditerranée.

 

© ©Géraldine Aresteanu

© ©Géraldine Aresteanu

Sur la plage, Camille, jeune bénévole plein de bonne volonté joué par l’auteur, va faire l’expérience de son impuissance à changer les choses et à éradiquer la violence quotidienne que subissent ceux qui vivent dans ce camp, surtout les femmes. Il rencontre Anna, une jeune Africaine en exil qui veut à tout prix traverser la Manche. Camille lui explique qu’il ne veut pas la voir mourir: « Cinq-cent personnes par jour arrivent à Calais Cinq-cent personnes chaque jour tentent le passage J’en ai vu comme toi confiants se précipiter sans penser au danger et ne pas revenir


Mais Anna persiste à vouloir tenter sa chance:
« Dieu est là, je n’ai pas besoin de gilet. On viendra me chercher. On sera cinquante-deux on m’a dit. Vingt-six et vingt-six De chaque côté. Dieu sera là, avec moi, Parmi nous,Et nous filerons droit. » Arrive alors un policier intransigeant qui applique les règles de l’État. Il n’écoute pas et applique le règlement avec un racisme non dissimulé Tolérance zéro envers ceux qui profitent largement selon lui des aides financières accordées aux immigrés. « Moi, j’ai du mal à comprendre pourquoi on jetterait un briquet plein de gaz par terre aux pieds d’un agent si c’est pas pour le faire exploser. A moins que ce soit une blague ? A moins que tu prennes le sol pour une poubelle? On t’a pas appris que le sol n’est pas une poubelle ?

Anna, traquée et donc traumatisée-elle a déjà été rançonnée puis violée- est lucide et voit vite qu’elle ne pourra compter sur personne. Pas sur Camille qui n’a aucun pouvoir, ni sur ce flic qui les a tous ou presque.La mise en scène est encore brute de décoffrage et on oubliera le tapis de cent plaques de mousse blanche qui ne sert à rien et un éclairage maladroit. Pas grave… On oubliera aussi l’inutile fumigène qui envahit scène et salle et clôt la pièce. Le premier de 2026 mais il y en aura d’autres!
Flora Chéreau, Axel Godard et Gabriel Gozlan-Hagendorf ont une excellente diction, n’ont pas de micro H.F. ,ne crient pas et sont crédibles. Ce qui devient rare… Et le texte, précis et juste, est vraiment intéressant. Dans le Théâtre des Amandiers maintenant refait à neuf Christophe Rauck a bien fait d’accueillir dans la petite salle, ces trois jeunes acteurs.Il faudra les suivre.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 17 janvier, Théâtre des Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de-Seine). T. : 06 07 14 81 40 ou 06 07 14 47 83.

1...45678...666

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...