Pulcinella et L’Heure espagnole, direction musicale de Louis Langrée, mise en scène de Guillaume Gallienne, chorégraphie de Clairemarie Osta

Pulcinella et L’Heure espagnole, direction musicale de Louis Langrée, mise en scène de Guillaume Gallienne, chorégraphie de Clairemarie Osta

 Louis Langrée a voulu mettre en valeur la création artistique au début du XX ème siècle en réunissant dans une même soirée, deux œuvres peu jouées. En octobre 1918, Serge Diaghilev écrit à Pablo Picasso : «Je voudrais beaucoup te prier de faire un grand portrait de Massine en Pulcinella, une peinture en pied. J’ai mis de côté dix mille francs pour ça.» En 1920, Pulcinella voit le jour dans une troisième série de spectacles dansés par Les Ballets russes à l’Opéra. Massine en assure la chorégraphie, Picasso, les costumes et Igor Stravinski, la musique: «Que puis-je écrire après Le Sacre du Printemps, a dit  le compositeur qui restructure alors une partition de Jean-Baptiste Pergolèse.

© S. Brion

© S. Brion

 Dans ce ballet voisin de la pantomime, Pulcinella est un séducteur des rues mais fiancé que les filles convoitent… et que les garçons jalousent. Cela le met dans une impasse. Il simule un suicide pour rétablir l’authenticité de ses relations avec autrui! Massine interprétait le rôle-titre avec un masque de commedia dell’arte : les photos de répétition font penser à des travaux d’élèves de l’école Jacques Lecoq.
Pour cette re-création à l’Opéra-Comique, Clairemarie Osta a imaginé une danse néo-classique. Pulcinella (excellent Oscar
Salomonsson) ressemble au Monsieur Hulot du film éponyme  de Jacques Tati. Lunaire et peu motivé quant à la présence de sa fiancée, (la gracieuse Alice Renavand, ancienne danseuse-étoile de l’Opéra de Paris. L’ensemble a un petit côté désuet…

Mais agréable surprise avec L’Heure espagnole, un spectacle créé à l’Opéra-Comique en 1911. Conception, mariée à Torquemada, attend chaque jeudi qu’il parte régler les pendules de Tolède, pour recevoir son amant le poète Gonzalve… qui n’est pas à la hauteur de ses attentes érotique. Quand apparait un banquier, amoureux de la belle Conception et Ramiro, et un muletier prêt à lui rendre tous les services,  y compris… remplacer son amant.
Pour mettre en scène cette pièce légère/comédie musicale «en un acte et vingt et une scènes et pour cinq voix solistes», Guillaume Gallienne a adopte le parti-pris d’un vaudeville. «Maurice Ravel, dit Louis Langrée, recommandait aux chanteurs de dire, plutôt que de chanter.» Malgré ce conseil, les cinq artistes étonnent avec leurs belles vocalises. Louis Langrée dirige l’orchestre des Champs-Élysées avec ferveur. Les décors de Sylvie Olivé, tout en hauteur, sont efficaces: la demeure de Torquemada ressemble à une chapelle dont les escaliers permettent au courageux muletier de monter, ou redescendre régulièrement deux grandes horloges où se cachent l’amant et le banquier.
Un critique de l’époque écrivait: «L’œuvre est si personnelle, si nouvelle, si curieuse, qu’elle sera certainement le début d’un genre. Maurice Ravel se sert de l’orchestre à la perfection. Les instruments ont de l’esprit, font des mots ou des à-peu-près, rient, plaisantent, et ne le cèdent en rien aux personnages pour mettre dans l’action, une drôlerie de bon aloi. Ce qu’on ressent à l’écoute de cette pièce.
« À l’opéra et pour un ballet, dit Guillaume Gallienne, je suis un metteur en sc
ène plus directif et je sais que cela facilite la tâche des chanteurs et danseurs qui ont développé une grande réactivité. Ils ont de nombreuses contraintes techniques dont je dois tenir compte, surtout avec une partition aussi exigeante que L’Heure espagnole… Et ici le metteur en scène a dû chercher le juste tempo à l’intérieur de la partition. » Pari gagné.

 Jean Couturier

 Jusqu’au 17 mars, Opéra-Comique, place Boieldieu, Paris (IIème). T. : 01 70 23 01 31.

     


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L’Imposteur de Kris Krainock, mise en scène d’Aurore Kahan ( spectacle en français, et en anglais surtitré)

L’Imposteur de Kris Krainock, mise en scène d’Aurore Kahan (spectacle en français, et en anglais surtitré)

Kris Krainock, cinéaste indépendant, producteur, dramaturge et poète américain  ets l’auteur de cette pièce qui a été créée au cours de plusieurs résidences entre Paris, Alençon et Avignon. La véritable première a lieu au Fringe Theatre Festival à Kiev en septembre dernier. Cela se passe sur la petite scène d’une salle en sous-sol aux chaises pliantes non attachées (bonjour, la sécurité!).
Janice, une comédienne française la trentaine (Julie Zeno) qui vit à Paris, prépare une audition pour obtenir un rôle dans une série américaine. Comme pour toutes les actrices ou presque, le travail est souvent rare et cela lui permettrait enfin- du moins elle le croit- de faire décoller sa carrière…

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Mais elle subit les attaques de plus en plus virulentes d’une voix qui semble provenir aussi bien de l’intérieur d’elle-même, que de l’extérieur… Ce  solo  de cinquante minutes) est né de la rencontre entre Kris Krainock et Julie Zeno pendant le covid. Il participe d’un questionnement sur notre rapport à nous-même. On n’est pas loin du célèbre Γνῶθι σεαυτόν (Connais-toi toi même) utilisé  par Socrate dans les œuvres de Platon. Elle  lui donne la possibilité d’exprimer le fait qu’une recherche sur les exigences morales commence par une introspection. Mais on est près aussi du chrétien: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même” pour avoir confiance et estime en soi-même et avoir une vraie relation avec autrui.
Cette exploration au plus profond de soi-même a été le fait de nombre d’entre nous, bloqués quelque part pendant le covid… Quelles sont les motivations, les vraies valeurs qui nous constituent réellement? Y-a-t-il des obstacles qui nous bloquent pour enfin vivre notre vie? Comment gagner le combat avec cet imposteur,  un adversaire redoutable caché en nous-même ?

Sur le plateau, une chaise et un petit comptoir blanc… Et une caméra que Janice va installer une caméra pour que l’on voit son visage retransmis sur écran. Julie Zeno parle en français et anglais et le surtitrage s’affichera au-dessus de la scène. On entend d’abord la voix de sa mère: « C’est quand même étrange qu’ils envisagent de choisir une Française, alors que ça serait beaucoup plus simple de trouver directement une Américaine, mais bon, j’y connais rien à ces choses là. Peut-être qu’ils t’ont prise pour une Américaine quand tu as commis ce crime en écorchant ton prénom. Enfin bon. Je croiserai les doigts pour que ça marche. Et n’oublie pas que tu pourras faire tous les efforts du monde, mais au final, ça ne dépend pas de toi. Bisous ma chérie. »

Suit une phrase guère optimiste et menaçante:«Tu n’es qu’un femme parmi des milliers et elles sont toutes bien meilleures que toi pour le rôle. » Puis une autre : Tu n’as jamais vécu ce que cette fille a vécu. Tu viens d’un milieu privilégié. Aisé. Qu’est-ce que tu en sais de ses souffrances ? Comment peux-tu prétendre les rendre vraies ? »
Ces interrogations de la jeune actrice.. qui n’est plus toute jeune quand même, sonnent juste. Et la voix insiste lourdement : « Sors les violons. Je vais te jouer un petit air pour accompagner ton histoire de pleurnicheuse. Tu t’en es bien sortie. Tu n’as jamais été «toi» car le vrai «toi» n’existe pas. Seulement un personnage dans l’attente d’un nouveau scénario. De toute façon, ce n’est pas pareil. Rien que le fait d’avoir essayer de mettre ces expériences sur le même plan, tu devrais avoir honte. C’est vraiment dégueulasse. »

Julie Zeno a une excellente diction, une belle présence et réussit à imposer son personnage avec maîtrise.Mais pourquoi la metteuse en scène lui a fait jouer en anglais ce solo teinté d’absurde et assez inégal. Et pourquoi avoir eu recours à des images de ce personnage filmé en gros plan? Une vieille ficelle usée dont on s’étonne qu’elle soit encore employée. Enfin, ces cinquante minutes passent très vite. A voir ? Oui, pour cette jeune actrice…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 23 mars, Théâtre de l’Echo, 31-33 Rue des Orteaux, Paris (XX ème).

 


 

L’Art de la joie, d’après le roman de Goliarda Sapienza, adaptation et mise en scène d’Ambre Kahan

L’Art de la joie, d’après le  roman de Goliarda Sapienza, traduction de Nathalie Castagné. adaptation et mise en scène d’Ambre Kahan

Il fallait une certaine flamme pour réaliser à partir d’une œuvre aussi touffue, que passionnante, ce spectacle au long cours. Ambre Kahane nous fait  partager son enthousiasme pour ce roman-culte dont elle met en scène les deux premières parties. Une solide équipe d’acteurs nous embarque pour la Sicile. Nous suivons avec délices les aventures de Modesta (Noémie Gantier). Cinq heures en scène, l’actrice est cette héroïne, de l’enfance, à l’âge mûr. Une fresque avec douze comédiens et deux musiciens qui embrasse le début du XXème siècle où le sort des personnages croise l’histoire mouvementée de l’Italie.

 Farouche et insoumise, l’héroïne de L’Art de la joie, née le 1er janvier 1900 dans une famille miséreuse s’affranchit au fil du temps des préjugés sociaux et religieux dans une Sicile encore féodale. Ce texte de six cents pages ne fut édité qu’après la disparition de Goliarda Sapienza (1924-1996), grâce à l’acharnement  d’Angelo Maria Pellegrino, son dernier compagnon.

Ambre Kahan, est comédienne, notamment d’Anatoli Vassiliev, Thomas Jolly, Éric Lacascade ou encore Simon Delétang  mais n’a  réalisé à ce jour qu’une création, Ivres d’Ivan Viripaev, spectacle mort-né à cause du covid, s’attaque à ce chef-d’œuvre avec appétit,  sans jamais nous rassasier. « Modesta effectue des allers-retours entre ce qu’elle vit et ce qu’elle nomme. Il s’agit d’un livre de souvenirs et non d’un journal, dit la metteuse en scène. Pour rester dans l’excès si caractéristique de l’écriture, pour garder le tumulte, le désordre et le débordement je n’ai dans cette adaptation, opéré aucun resserrement, aucune simplification et elle se situera comme  le roman, du côté du bruit et de la fureur.»

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©Matthieu Sandjivy.

 Noémie Gantier entre en scène et entame modestement la lecture du roman, livre en main, nous présentant son personnage, avant de nous entrainer dans son enfance sulfureuse : « Me voici à quatre, cinq ans traînant un bout de bois immense dans un terrain boueux… ». Et l’actrice-narratrice  devient cette fillette par le miracle du théâtre. Elle sera Modesta, à tous les âges de sa vie. Animée par l’appétit de liberté, dans la première partie elle est cette gamine sauvage et curieuse du sexe, entre une mère miséreuse, une sœur handicapée. Malgré un viol, des années au couvent, guidée par son instinct de survie, elle apprend vite tandis que ses sens s’éveillent. Le hasard la propulse dans les hautes sphères de la noblesse sicilienne décadente. Une ascension sociale inattendue qu’elle saisit au bond. A la fin de cette première partie haletante et très rythmée la petite plébéienne aura découvert vécu une grossesse et les affres de l’accouchement, les plaisirs du sexe, tendres avec les femmes, rudes avec les hommes et acquis sa place au soleil…Le spectacle comprend deux actes, séparés par l’entracte et les différents épisodes, enchevêtrent habilement récit et scènes dialoguées. Des intermèdes facétieux adressés au public allègent l’écriture dense et prolixe, portée par la comédienne

Le temps passant, dans le deuxième acte, Modesta, devenue une maîtresse-femme, rencontre la politique, le communisme et sera confrontée à la montée inéluctable du fascisme. Dans un monde dominé par les hommes, cette jeune sauvageonne raffinée, trouve une voie de liberté, sans jamais renoncer à ses désirs.  Noémie Gantier qu’on a vue chez Julien Gosselin, Tiphaine Raffier, et récemment dansTogether de Dennis Kelly, évolue avec une gracile aisance bien en habit, que nue. Mais elle n’est jamais vulgaire, même dans les scènes érotiques les plus torrides.

Dates et lieux s’inscrivent sur des arcades que les interprètes déplacent facilement. Accessoires et lumières animent cette scénographie mouvante, signée Anne-Sophie Grac, où des escaliers en fond de scène mènent à des espaces intimes. Une troupe bigarrée gravite autour de Noémie Gantier et se partage une vingtaine de rôles : un vieil amant viril qui initie Modesta à l’amour charnel (Serge Nicolaï), un jeune médecin idéaliste (émouvant Laurent Favier), une nonne aux appétits coupables et une princesse sicilienne tyrannique (Aymeline Alix), des servantes, et Béatrice, une jeune châtelaine (pulpeuse Élise Martin)…
Complètent la distribution Aloïs Belbachir (Tuzzu, Mattia, José, Günter), Vanessa Koutseff (Mademoiselle Inès, Carmela), Léonard Prego (Tina, Ippolito), Louise Rieger (Vif Argent, l’historienne Maria G.) , Richard Sammut (Le père de Modesta, Sœur Constanza, Pasquale, un prêtre, Soeur Clara, professeur Bernardo, Rosario), Romain Tamisier (Le Capitaine, une soeur, Licata, Vicenzo) et Sélim Zahrani (La mère de Modesta, Pietro).

Leur jeu, souvent décalé, apporte un contrepoint à l’histoire de Modesta et désamorce ce qu’il pourrait y avoir de pathos dans L’Art de la joie. Les musiciens Amandine Robillard et Romain Thorel, infusent, discrètement présents, un climat particulier à chaque scène… Ambre Kahane dirige avec bonheur cette équipe qui s’en donne à cœur-joie et qui nous offre quelques attractions pendant l’entracte… Ce spectacle créé à la Comédie de Valence, est une réussite. Nous attendons avec impatience la suite des aventures de la belle et rebelle Modesta : « La joie, écrit Gilles Deleuze, ça n’est pas être content de soi, la joie, c’est la conquête, la conquête de soi-même ou, pour un peintre, la conquête de la couleur (…) La joie est puissance de vie.»

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 10 mars à la MC93 (en partenariat avec le Théâtre de Nanterre-Amandiers), 9 boulevard Lénine, Bobigny (Seine-Saint-Denis). T. : 01 42 60 72 72.

 Les 16 et 17 mars, L’Azimut Antony-Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine) ; les 29 et 30 mars, Théâtre André Malraux, Chambéry (Savoie).

Les 11 et 12 octobre, Châteauvallon-Théâtre Liberté, Ollioules (Var).

 L’Art de la joie est publié aux éditions Le Tripode

 

Boxing Shadows de Timothy Daly, traduction de Michel Lederer, mise en scène d’Isabelle Starkier

Boxing Shadows de Timothy Daly, traduction de Michel Lederer, mise en scène d’Isabelle Starkier

Producteur de cinéma australien mais aussi auteur dramatique, l’auteur a écrit entre autres The Don’s Last Innings, The Quiz King, Calliper et The Critic Assassinated. Kafka Dances a été créée au Sydney Theatre en 93 avec Cate Blanchett. Et Isabelle Starkier avait monté cette pièce après Richard III ou presque et L’Homme dans le plafond

© Merki

© Merki

Ici, deux personnages dans un huis clos. Raymond, un bibliothécaire, la quarantaine a été autrefois champion de box. Il rencontre Ariane, une jeune migrante, devant son immeuble où elle habite aussi. Il l’avait déjà croisée. Elle vient de lui piquer son portefeuille dans le métro… Il la menace de la dénoncer mais il a affaire à une professionnelle qui a la réplique facile comme ces jeunes mineurs sans papiers qui trichent dans le métro.
Elle n’a pas froid aux yeux et en a vu d’autres: elle lui dit que le vol est son seul moyen de survie… Lui, compréhensif, va lui apprendre sérieusement la boxe: «
Allez…allez… Boxe contre ton ombre…gauche…droite… uppercut, swing… danse contre la mort…boxe…gauche…droite…bats toi pour ta vie…tes jambes…  Sur ce ring il n’y a aucun lieu où te cacher…tu ne peux pas mentir, pas voler…uppercut…tes jambes…le ring, c’est la limite de ta volonté…Encore…direct droit…raconte ton histoire avec les poings…allez…allez droite gauche…mets tout dans tes combats…ta colère…ta rage…ta peur… »

Raymond voudrait qu’elle en finisse avec sa colère contre les règles que lui impose la société, qu’elle se dépasse, bref, qu’elle donne un sens à sa vie : «D’après toi, quel est le but de la boxe ? Ariane : Foutre une branlée à son adversaire. Raymond : Non pas du tout ,le but de la boxe, c’est trouver la liberté intérieure. Ariane: Trouver quoi? Raymond : La vérité enfouie au-dedans de nous. Ariane : Je comprends que dalle. Il est cinglé, ce type! »

Il lui trouvera même ensuite un petit boulot dans la bibliothèque. Jusqu’au jour où, face à un terroriste,e lle aura le courage de le terrasser, avant de mourir. « Cette petite histoire, dit Isabelle Starkier, s’inscrit dans la grande Histoire contemporaine en passant des fracas, des attentats au racisme : un climat dans lequel la jeunesse doit continuellement se battre.» Cette rencontre entre ces êtres socialement opposés et d’âge différent qui, dans ce huis-clos, peuvent apprendre beaucoup de l’autre, est accompagnée par un chant lyrique. (…) Je souhaite affirmer avec ce spectacle, la puissante présence de deux acteurs et une chanteuse sur un plateau (presque) nu. Composer avec leurs corps, le dessin de cette relation fraternelle qui transforme la peur, en respect de l’autre, et la violence en ballet sublimé à la recherche de soi-même. La voix lyrique vient nous extraire du réalisme social de cette histoire improbable aux relents absurdes. »

Sur le petit plateau, quelques chaises en tas, une grosse corde rouge de ring accrochée à des plots en fer par un crochet, côté cour, un fauteuil de bureau devant un écran où on pourra voir des images en boucle de la guerre Iran-Irak quand ce pays bombarda des bases aériennes  et pénétra sur le territoire iranien deux jours plus tard, avec la clé, un million de morts dont plus de 200.000 Irakiens! Et les costumes sont vraiment laids: mention spéciale à l’effroyable robe rouge avec capuche de Lila Maski… 
Le spectacle a été joué un peu partout, dehors et dans des salles, notamment dans le off d’Avignon et est donc bien rodé. Ce
match de boxe, plus mental que physique, est ponctué par les beaux chants de Lila Maski. Nicolas Zaaboub-Charrier fait le boulot et on sent la grande solitude de Raymond, capable d’une certaine tendresse pour cette inconnue: «Qui a prétendu que la vie était juste ?… Et pourquoi me soucierais-je d’une migrante, d’une voleuse, d’une sans-papier… Tout ce que je sais, c’est que j’ai envie de l’aider. Mais qui, est-ce que j’aide ? Elle ou moi ? »
Clara Starkier, elle, très concentrée, est crédible dès qu’elle entre sur le plateau. Présence, diction, voix et gestuelle impeccables. Vous pouvez aller la découvrir… si vous tenez  à voir ce spectacle: tout le temps en scène, elle tient seule le texte pendant une heure dix, malgré une salle très peu remplie: et c’est un euphémisme…
Pour le reste, autant en emporte le vent pluvieux qui soufflait sur la rue Véron ce dimanche soir. La dramaturgie comme la mise en scène, assez laborieuses avec ces images vidéo en boucle  et, à la fin, ce jeu dans la salle, manquent singulièrement de rythme et de rigueur. Dommage : le texte, même un peu facile, mérite quand même mieux. Nous serions heureux de voir Clara Starkier dans une vraie mise en scène…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 10 avril, Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, Paris (XVIII ème).


Hollie England, qui êtes vous ?

Hollie England, qui êtes vous ?

 Elle a grandi en Angleterre en voyant Paul Daniels, Tommy Cooper et The Masked Magician à la télévision. Ses parents ont gardé son jeu de cartes fourni avec le Wizbit Instant Magic Book quand elle était enfant et voulait secrètement être Debbie Mc Gee, la femme de Paul Daniels, parce que comme elle, elle était danseuse.
« La magie est la chose qui revient sans cesse dans ma vie. C’est comme si l’univers me poussait doucement à devenir magicienne depuis que je suis enfant, alors que tout ce que je voulais, était être danseuse dans le West-End. Peut-être pour cela, ais-je atteint cet objectif très tôt. Puis j’ai été obligée de trouver un nouvel objectif! J’ai toujours aimé être assistante puis danseuse, depuis la tournée avec Hans Klok en 2008. Et j’étais associée à la direction des tournées des Illusionists et Illusionarium.

On lui avait demandé d’être magicienne quand elle était productrice mais, à l’époque, elle avait l’impression de n’avoir rien à faire aux côtés de ces géants qu’elle admirait beaucoup. Mais cela a suscité en elle l’envie de relever le défi et quand ils lui ont suggéré de devenir comme eux, elle a commencé à les prendre au sérieux, même si elle a travaillé seulement des années plus tard
« J’avais des blessures récurrentes quand je dansais mais j’avais toujours très envie de me produire sur scène. Tout dans la magie me semblait parfait: j’avais déjà un groupe d’amis et collègues magiciens, producteurs et réalisateurs. Et je me sentais donc la mieux préparée et la plus riche en ressources. Quand j’ai diffusé des clips de moi faisant des tours, les réactions positives ont été unanimes.

Elle était entourée de créatifs: Simon Painter, Neil Dorward, Siobhan Ginty, Jenn Rapp, Jamie Allan, Dan Sperry, etc. et cela a définitivement placé la barre très haut et lui a appris le plus sur ce qui fait un numéro et un spectacle à succès. «Après tout, c’est du show-business et être un bon artiste ne représente qu’un petit pourcentage du travail ! J’ai rencontré beaucoup de ces gens grâce à The Illusionists.
Quand j’ai acheté ma première paire de pointes, j’ai eu des ampoules, et mes ongles de pied sont devenus noirs et meurtris à force de tomber. Mais le thème de la souffrance pour l’art est resté. Ce qui ne m’a pas tué m’a rendu plus forte. J’ai reçu sur le visage la flèche d’un arc . Un peu plus bas et j’aurais perdu mon œil ! Et j »ai failli me noyer dans un réservoir d’eau après m’être esquinté la peau sur un avant-bras et un hanche.
J’ai aussi été suspendue à neuf mètres au-dessus de la scène sur une moto mais une  sangle de sécurité a lâché et j’ai failli tomber ! À chaque fois, j’ai recommencé le numéro. J’ai une théorie: si je ne me force pas à remonter à cheval, j’aurai toujours peur. Surmonter la peur, c’est comme cela qu’on grandit Mais je n’ai refait ce numéro qu’une fois les mesures de sécurité améliorées et quand il était pratiquement impossible que le même incident se reproduise.

 

© Radiant inc

© Radiant inc

Cela m’a aidé quand je suis devenue magicienne, si les choses tournaient mal ou ne se passaient pas tout à fait comme prévu, je devais trouver les moyens pour que cela ne se reproduise plus jamais. Même si mélanger des morceaux de papier n’a pas tout à fait la même conséquence que le résultat désastreux d’une flèche qui a raté sa cible. Apprendre à anticiper est une compétence précieuse et il est utile d’avoir une équipe solide qui vous soutient toujours, qui peut voir que quelque chose ne va pas et peut vous aider.
Je me souviens avoir sauvé un magicien comique dans le West End : ill avait oublié de fixer son accessoire. J’ai couru jusqu’à sa loge, ai rassemblé tout le matériel et prié un danseur d’apporter les pièces manquantes !

Elle a rejoint les Champions of Magic mais sans beaucoup d’expérience avec quatre interprètes qui avaient perfectionné leur numéro, au fil des années. En devenant magicienne, elle a eu l’impression de rattraper son retard et était donc très motivée pour essayer des choses, voir ce qui fonctionnait ou pas, et rendre ses numéros meilleurs, aussi vite que possible. Elle voulait juste être bonne, plus que tout au monde.
«A chaque répétition, dit-elle, mes numéros se rapprochent de plus en plus de moi, cela rend le jeu amusant et le public peut se connecter s’identifier davantage.Mon approche: rechercher l’art. On m’a dit que cela me différencie de nombre d’autres. L’esthétique et l’idée m’attirent , plutôt qu’un nouveau truc qui les passionne, eux… Je n’ai toujours pas assisté à une Convention…J’essaie de rester inspirée en voyant des spectacles et des films, en regardant d’autres artistes, et en écoutant les stations Pandora qui me font découvrir de nouvelles musiques. J’essaie toujours des répliques ici et là, quand j’ai une idée de quelque chose de drôle.  Je regarde aussi plus de stand-up! »

Holly England a toujours eu le désir de créer et parfois cela finit par être une routine complètement nouvelle, grâce à la gestion des défis liés aux lieux. Quand certains théâtres n’autorisaient pas le feu, elle a trouvé un moyen de créer un effet similaire, mais en utilisant de l’eau. Ces versions sont fabriquées sur mesure et absolument uniques, à son image.
« Si vous savez déjà qui vous êtes comme artiste, quelle est votre esthétique et votre personnage, vous pouvez vous approprier n’importe quel effet. Mes routines Hook et Copy Cat sont nées quand je regardais Kent Axell les interpréter à Las Vegas et ce sont mes préférées. J’ai adoré la façon dont il fait du public, une star. Il m’a dit que je devrais faire ses routines car il savait que je me les approprierais.
Je les ai donc stylisées avec mon personnage et mes thèmes préférés de l’époque et l’idée d’une sorcière « basique ». Cela correspond toujours à mon personnage sombre, étrange et insolite.
De nombreux moments, rythmes et blagues ont été inspirés par des conversations avec Kent, Bizzaro et Greg Dow autour d’un repas ou dans les coulisses de Late Night Magic, que nous jouons actuellement à l’hôtel-casino The Orleans à Las Vegas). Je crois fermement à la collaboration et au mentorat, mais on ne se doit pas se sentir obligé de suivre tous les conseils des autres. Il faut prendre que ce qui résonne en vous, et le faire vôtre. En ce moment, je pense à un effet visuel qui serait vraiment bien, mais je n’ai pas encore de méthode. Alors, je demande à Bizzaro comment je peux y arriver : c’est un homme de méthode. Kent a toujours de petites pépites pour m’aider avec ma technique, élever mes idées ou les inspirer et Greg sait poser les bonnes questions, me faire garder mon caractère et être fidèle à moi-même. L’avantage à Vegas, quand on participe à des spectacles collectifs de magie, on est toujours entouré des meilleurs cerveaux, ressources et réseaux ! »

Dai Vernon lui a dit un jour de choisir un tour et d’apprendre à le faire mieux que quiconque. Selon elle, les plus inspirants, sont à la fois créatifs et originaux. « Le Français Enzo Weyne est un véritable ingénieur des illusions scéniques et j’aime que ses spectacles finissent toujours de façon inattendue. Jeff Hobson et Dan Sperry sont exceptionnels quand ils peaufinent leurs personnages de comédie et leur image de marque.
Le Britannique Jamie Allan,, lui, sait très bien faire fusionner magie et technologie, en utilisant iPad, faisceaux laser et médias sociaux. Le Coréen Yu Hojin est l’incarnation de la classe et de l’élégance et un maître en manipulation.: j’ai été fasciné par ses numéros que j’ai vus une centaine de fois en direct et

J’ai eu la chance d’avoir côtoyé certains des plus grands et depuis que j’ai voulu devenir magicienne, j’ai reçu le respect, le mentorat, l’amitié, l’aide, le matériel et les idées des talentueux Kevin James, Luis De Matos, Jason Michaels, Brett Daniels, Dan Sperry et le champion du monde F.I.S.M. Et Yu Hojin.
J’aimerais penser que je suis une espèce rare de folle, accro au spectacle et avide d’apprendre et créer. Quel rêve rare devenu réalité de pouvoir échanger, travailler et passer du temps avec autant de magiciens qui m’inspirent et m’aident dans mes créations. »

 

Son mantra personnel est cette phrase d’Elsie De Wolfe : « e vais rendre tout, beau autour de moi. Ce sera ma vie. » « Nous essayons, dit-elle, de convaincre le public que les miracles existent. Quoi de plus beau ? Pour moi, l’esthétique et la magie visuelle sont les plus engageantes. Je veux faire en sorte que des choses impossibles se produisent sous les yeux des spectateurs ! Associez-y une émotion, de l’humour, de l’empathie, un choc et vous avez maintenant quelque chose dont ils se souviendront. J’aime faire des tours, entourée par le public.. Espérons que cette expérience émotionnelle persiste longtemps après leur retour chez eux .»

Beaucoup de thèmes ou d’images qu’Holly England utilise dans ses numéros sont très populaires, ou du moins connus. Comme Alice au Pays des Merveilles d’American McGee, Wednesday Addams, Hot Topic… « Le public se connecte à des choses auxquelles on peut s’identifier, qu’il s’agisse d’esthétique, d’humour et de charme. En tout cas, ils partagent une vision de la vie ou une expérience. Et Rico De La Vega m’a dit le premier sans doute qu’un artiste devait toujours toucher, bouger, divertir et inspirer. Les plus performants sont de grands conteurs et/ou des personnalités motivantes.

A un magicien débutant, elle dit simplement : «Peu importe le nombre de spectacles et affiches ou combien d’argent on gagne, il faut juste être créatif, à la fois bizarre et soi-même. Et essayer de faire des choses qu’aucun autre ne fait. Comme Marilyn Manson l’a dit un jour : « La clé est de changer ce qui est populaire. Et, plutôt que vous soumettre au courant dominant, vous devez le devenir, puis le surmonter. » Lisez des livres, apprenez des tours, pratiquez ceux que vous aimez et soyez bons. Mais déterminez aussi le magicien/personnage que vous voulez devenir. Définissez son costume, comment il bouge, parle, etc. Et utilisez cela pour vous approprier chaque routine. Le public se connectera avec vous mais ne soyez donc surtout pas comme les autres. »

Hollie England n’est pas une fan de la magie retransmise sur écran, une mode actuelle. Pour elle, son art doit être vécu en direct et il y a eu une résurgence avec les films Now You See Me, Harry Potter et des artistes célèbres comme Dynamo…Elle aime aussi que le monde puisse voir Shin Lim et Yu Hojin, etc. via l’émission America’s Got Talent. Et elle tient à créer des effets uniques, donc pas comme dans la magie actuelle.
« On me demande sans cesse quand j’aurai mon spectacle personnel, mais je ne sais pas si je veux en faire un… Sans doute parce que je suis toujours entourée d’hommes mais je suis en train de créer celui que je veux produire et souhaiter voir exister… Simon Painter me dit, à chaque fois que je dois être productrice, que j’ai certainement eu la chance d’être entourée des meilleures personnes susceptibles de m’aider à créer. »

Elle a étudié le théâtre musical (danse, chant et théâtre) à l’université et a aussi joué dans des comédies musicales au Royaume-Uni, aux États-Unis et à Dubaï. Hollie England suit toujours des cours de danse théâtrale chaque semaine si possible. Elle avait obtenu un baccalauréat en art et a toujours aimé peindre pour s’amuser et maintenant, elle conçoit des créations (voir hehexclubstore.com. ). Tout ce qu’elle a appris comme danseuse, chanteuse, actrice, réalisatrice, productrice, artiste, et même assistante de bureau, dit-elle, a fait d’elle une meilleure interprète.

Sébastien Bazou

Interview réalisée le 10 mars à Dijon (Côte-d’Or)

https://www.hollieengland.com/

 

Araf de Yannis Tsiros, mise en scène de Yorgos Paloumpis

Araf de Yannis Tsiros, mise en scène de Yorgos Paloumpis

Une nuit, alors qu’ils préparent fébrilement sur une île la saison estivale, Elias Leoussis, propriétaire d’un hôtel insolite, le Aegean, et Fotis, son jardinier et associé, récupèrent dans leur bateau, sur une mer agitée, un chien sauvage de couleur sombre, effrayé. Avec Matina, la vétérinaire, ils doivent prendre les décisions urgentes concernant cet animal non invité sur l’île dont la présence pourrait entraîner toute une série d’ennuis…
La stérilisation et sa vie dans un refuge semblent être une solution facile et rapide mais les associations de défense des animaux s’y opposent. Après négociations et revirements mettant en évidence l’insécurité, les contradictions psychologiques des trois personnages, un compromis sauvera les apparences… sans effusion de sang.

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Avec allusions et références lisibles, Yannis Tsiros complique habilement l’affaire en photographiant la question de l’immigration et en jetant le doute sur l’issue de cette affaire. Sa nouvelle pièce au titre mystérieux, se prête à de nombreuses lectures. Dans une langue allégorique, Yannis Tsiros peint notre attitude et notre coexistence problématique avec l’autre, l’étranger, le différent, le faible, le sans-défense, le vulnérable… Celui que nous craignons parce que nous ne pouvons pas et/ou ne voulons pas comprendre et accepter. Celui qui nous craint et qui « aboie » pour se défendre contre la suspicion, les préjugés, l’exploitation et l’injustice. Dans un langage allégorique, l’écrivain dit l’hypocrisie, l’indifférence, le cynisme et la spéculation mais surtout l’absence totale d’empathie. Depuis Le Menton mal rasé (2004), Olga invisible (2012) et un an plus tard Graine sauvage et Le Jour du Seigneur en 2022, (voir Le Théâtre du Blog) et maintenant avec Araf, le grand écrivain grec dénonce l’oppression de l’homme sous le poids de la société et la dépendance, résultat d’ un conformisme permanent.

Yorgos Paloumpis fait ressortir dans sa mise en scène, les impératifs du texte à un rythme qui accroît le suspense. Réalisme des décors et costumes de Natasha Papastergiou, éclairages de Vassilis Klotsototiras et composition musicale de Kostas Nikolopoulos soulignent la tension du texte.
Joseph Polyzoidis (Leoussis), Fotis Lazarou (Fotis) et Rania Schiza (Matina) interprètent avec une belle unité de jeu, ces personnages attachants. Ne manquez pas cette pièce qu’il faudrait absolument traduire en français et autres langues.

 Nektarios-Georgios Konstantinidis

 Théâtre Apothiki, 40 rue Sarri, Athènes, T. : 0030 210 3253153

 https://www.youtube.com/watch?v=19t2E17xL6U

 

 

Instantly Forever chorégraphie de Petter Jacobsson et Thomas Caley et a Folia, chorégraphie de Marco da Silva Ferreira, par le Ballet de Lorraine

Instantly Forever chorégraphie de Petter Jacobsson et Thomas Caley et a Folia, chorégraphie de Marco da Silva Ferreira,  par le Ballet de Lorraine

Instantly Forever chorégraphie de Petter Jacobsson et Thomas Caley et a Folia, chorégraphie de Marco da Silva Ferreira,  par le Ballet de Lorraine dans actualites instantlyforever-5laurentphilippe

InstantlyForever ©LaurentPhilippe

En 2011, Petter Jacobsson prenait la direction du Ballet de Lorraine-Centre Chorégraphique National, et Thomas Caley y assurait la coordination de recherche. Ils prenaient la suite de Jean-Albert Cartier, Patrick Dupond, Pierre Lacotte, Françoise Adret et Didier Deschamps. Pendant leur mandat, ces chorégraphes ont créé ensemble Untitled Partner #3, Performing Performing, Relâche, Armide, Discofoot, L’Envers, Record of ancient Things, Happening Birthday, For four Walls, Air-Condition et Mesdames & Messieurs.  Ils ont parié sur une progammation diversifiée et contemporaine en invitant des artistes de tous horizons. «Pas besoin d’aller voir ailleurs, dit une interprète; depuis quinze ans dans la troupe. Ce sont les plus innovants qui viennent à nous.»

Pour leur dernière saison à la tête de cette compagnie dynamique -Maud Le Pladec leur succèdera en 2025-  Petter Jacobsson et Thomas Caley programment deux pièces: l’une pétillante et dépouillée, l’autre tellurique et baroque, chargée de sensualité. Avec des regards croisés entre artistes du Nord et du Sud, sur le thème : instantly forever (instantanément pour toujours).

 Instantly Forever chorégraphie de Petter Jacobsson et Thomas Caley

Entre nostalgie et modernité, cette pièce en deux parties s’ouvre sur le surgissement des vingt-trois interprètes, habillés de noir et blanc. Dans un tourbillon collectif permanent, se succèdent portés en groupes, brèves échappées individuelles ciselées… Dans un style parfois saccadé, dicté par la Symphonie en trois mouvements (1er mouvement) d’Igor Stravinsky.  Une partition teintée de gravité écrite en 1946 où on entend encore les accents joyeux du Sacre du printemps.  On retrouve ici certaines phrases chorégraphiques des Ballets Russes. La première partie se déroule dans un rapport non frontal, comme si le public se trouvait à jardin: les artistes se déploient de dos ou latéralement… Le sol qui reflète les corps, et les tubes de fer suspendus oscillant légèrement au passage des danseurs, brouillent encore davantage notre perception de l’espace, sous les lumières crues d’Eric Wurtz qui a aussi créé la scénographie. Un vertige en noir et blanc

Après un temps d’arrêt silencieux, la troupe se remet en mouvement, de face, sur Music for 18 musicians (Pulses et Pulses II) de Steve Reich. Avec une gestuelle plus fluide et des postures plus ludiques. On distingue mieux, imprimés sur les costumes déstructurés de Birgit Neppl, le visage des interprètes. Grimaçant ou souriant, ces « selfies » fixent l’instant présent. « La danse est éphémère, mais la danse c’est pour toujours, dit Petter Jacobsson. Instantly forever est un mélange chaotique entre passé et présent.»
En trente minutes, l’accumulation des gestes et les réminiscences de mouvements du passé, conduisent un présent saturé d’images et de références, ce qui fait dire aux chorégraphes : « Dans notre idée d’évolution constante, il y a une urgence, une pression qui nous font à la fois espérer et craindre l’avenir ».

 a Folia chorégraphie de Marco da Silva Ferreira

aFolia-2©LaurentPhilippe

aFolia ©LaurentPhilippe

Vingt-quatre jeunes danseurs entrent lentement, comme à un bal de village, en tenues chamarrées aux couleurs éclatantes signées Aleksandar Protic et distinguant chacun d’eux. Le groupe se forme autour de brefs solos, puis se referme et part en cadence… Un ensemble festif où certains portent leur partenaire sur le dos ou s’accouplent en duos éphémères. La danse intègre les gestuelles des voguing, hip hop, salsa, krump, mais sans l’esprit compétitif et personnel du battle. Parfois, les mouvements, répétés ad libitum confinent à la transe.

Soutenue par le flot continu d’une musique de cour d’Arcangelo Corelli (1653-1713), La Folia, sonate en D mineur pour violon  arrangée au gout du jour par le compositeur portugais Luis Pestana, tenant du courant minimaliste électronique, la chorégraphie marie les danses de rue contemporaines avec le caractère débridé de la Folia portugaise, un rassemblement populaire, où, à la Renaissance, des bergères et des des bergers dansaient frénétiquement,  portant sur leurs épaules des hommes habillés en femmes.

Très ancré dans les racines lusitaniennes de Marco da Silva Ferreira, ce ballet, avec une énergie collective, rappelle ses origines populaires, rurales et urbaines, pour célébrer les corps en folie, En portugais, « folia » associe fole, un sac rempli d’air pour attiser le feu, « fôlego » : le moment où on gagne de l’air,  et « folga » : le jour de repos ou de loisirs. La « folião/foliona » désigne une personne au repos, qui, en dehors du travail, s’autorise à se remplir d’air la tête et les poumons dans une apparente folie. Dans ce rituel joyeux et sensuel,  chaque interprète joue sa partie, sans jamais se désolidariser du groupe.

Le jeune chorégraphe portugais développe  son travail autour des pratiques urbaines actuelles et sa carrière a pris un tournant avec HU® MANO (2013) joué dans les festivals internationaux, comme le Mercat des las Flores de Barcelone, à l’Atelier June Events à Paris, à L’Hexagone de Meylan et (Re) connaissance de Grenoble ( Isère) et aux Subsistances à Lyon. Bientôt, on pourra voir Fantasie Minor au Carreau du Temple et C A R C A Ç A au Cent-Quatre, àa Paris dans la cadre de Séquence Danse. Un artiste à suivre.

Mireille Davidovici

Créations vues le 7 mars à l’Opéra national-Ballet de Lorraine, 3 rue Henri Bazin, Nancy (Meurthe-et-Moselle) T. : 03 83 85 69 00

Prochaine création : les 23, 24, 25 et 26 mai, Màlon d’Ayelen Parolin), Opéra national de Lorraine, Nancy.

 Les 16 et 17 mars Twelve Ton Rose de Trisha Brown et Static Shot de Maud Le Pladec, Le Manège-Scène Nationale de Reims.

Discofoot de Petter Jacobsson et Thomas Caleyle 26 mars La Rotonde, Thaon-les-Vosges ; le 1er juin, C.C.N. d’Aix-en-Provence ; 22 et 23 juin, La Villette, Festival Freestyle, Paris  et le 30 juin, à Montpellier Danse.

Les 28, 29 et 30 juillet, Le Voyage à Nantes, Le Feydball.

 

Lumières du corps de Valère Novarina, adaptation de Marcel Bozonnet et Laure Neepar

Lumières du corps de Valère Novarina, adaptation de Marcel Bozonnet et Laure Neepar

 « L’émotion première du théâtre, écrit le dramaturge, vient de l’acteur n’éprouvant rien. »  «Ce texte (2006) est étude, traité, méditation sur l’art de l’acteur, dit Marcel Bozonnet, comédien remarquable et inclassable, qui sait soumettre son corps à un entraînement d’autant plus efficace qu’il est sans pitié, et son esprit à toutes les curiosités et angoisses du monde-qui n’en manque certainement point. Nouveau défi : il a choisi et construit avec Laure Née, un montage des étonnantes thèses lyriques de Valère Novarina: Lumières du corps, (2006) et y a ajouté des extraits d’autres œuvres comme L’Origine Rouge, La Scène et La Chair de l’homme.

© P. Gély

© Laurence Lot

Il entre en scène-moment inoubliable-mystérieusement par la porte du fond-porte en coin. Un fugitif? Un revenant? Nous sommes en face d’une créature qui tient de Valère Novarina lui-même et de Zavatta. Un être hybride aux cheveux dressés-ébouriffés… Un maquillage simple lui allonge les yeux: grâce d’une épaisse ligne blanche oblique qui lui donne à la fois le fin regard plein d’humour de l’auteur et le trait grossi du visage clownesque. Marcel Bozonnet, ou plutôt sa créature théâtrale, nous frappe intensément dès son entrée et nous entraîne dans l’obscure clarté des stances novariniennes sur le théâtre et l’acteur.
Il dit, puis vocifère ou scande, travaille au scalpel les mots, respecte les points et les virgules, délire parfois, s’abîme dans la pensée qu’il continue cependant à transmettre avec la précision d’une articulation exemplaire.

«L’acteur procède au lancer du langage : comme des dés dans l’air, les mots sont des « rébus » à six faces qui tombent sur l’une seulement. Les phrases sont des énigmes que l’acteur ne résout en rien; il tient dans ses mains les mots irrésolus » en faisceaux d’équations ouvertes. Il demeure sans intention aucune, sans opinion aucune : minéral, animal, matériel. Il descend de plus en plus au plus profond de la matière où il trouve l’intelligence de tout et entend. » Valère Novarina écrit cela. Marcel Bozonnet est cela même. Vêtu comme un ouvrier sur la scène du constructivisme russe, ou comme un acteur asiatique à l’entraînement. En tunique noire, pantalon bleu marine et chaussettes-guêtres blanches, il est prêt à tout. A jongler avec le langage, pour pénétrer et nous avec lui, dans le labyrinthe du monde. Magnifique diseur, il porte haut le texte.
Sa présence sur scène oscille entre celles d’un Chaplin des temps actuels et d’un danseur du
bharatanatyam indien. Batteleur, il grimpe sur un cube, se glisse sous une table. Puis il parcourt l’espace comme un acteur shite du nô japonais. Il est prêt à tout et est tout le théâtre. Il n’a pas d’âge.

Comme l’indique Valère Novarina, « Le verbe est acteur. Le verbe agit….. Aucun bavardage dans le monde jamais : le langage est partout « redoutablement » actif. La matière respire, les enfants ! Il n’y a pas de choses ni de causes, mais seulement la respiration du réel : le réel respire, apprenez-moi ça par cœur ! »  Les textes de Valère Novarina ne sont pas faciles à mémoriser et quel exercice pour l’acteur, comédien-acrobate-clown !

Marcel Bozonnet nous inquiète mais nous fait aussi sourire et rire. Et « Le rire , commente l’auteur, est comme une pensée du corps dans un grand état d’alerte et de sauve-qui-peut mental ; c’est une suractivité neuronale, rapidissime, fulgurante, une course par tous les raccourcis et un souvenir de tout. Un éveil et branle-bas de combat des facultés de l’être tout entier. Il vivifie. »
Nous voyons cette caractérisation à l’œuvre sous nos yeux, «ça» agit. Face à nous, la créature théâtrale rêve aussi, puis revient au réel de ce qu’elle déroule sous nos yeux comme un rituel. Un rythme frappé avec exactitude : le gong d’un couteau martèle la céramique d’une assiette bleue, tirée d’une pile placée dans l’espace scénique.

Assis, debout, couché, caché, masqué, en mouvement, toujours étonnamment vertical, Marcel Bozonnet s’approprie l’espace, disparait, réapparait. Combinant l’avant-garde et la tradition, il nous fascine, blasphème, éructe, gronde, se calme, s’adoucit, se réjouit, proclame, récite, affirme, embrouille, triomphe. Il est double, triple. Mais aucune psychologie ; le Théâtre ici est bien au-delà de la représentation comme du revivre.
L’acteur, une sorte de sur-marionnette à la Gordon Craig, exerce la pensée, la sienne et la nôtre. Il nous déroute, emprunte les voies de garage comme on dit, puis nous remet sur un bon chemin.

«Comme au cirque ou en acrobatie, tout repose sur le porteur. L’acteur porte le texte devant lui. Il faut avoir le sentiment du sol. L’acteur est un teneur de texte : offrant, neutre et attentif. Un ténor. Attentif au déroulement respiratoire de la partition et à l’instant prononcé », écrit encore Valère Novarina. Et Marcel Bozonnet fait exactement cela, il est exactement cela, et plus encore, avec noblesse, grâce et virtuosité.
Tous les apprentis-acteurs devraient le voir à l’action, aux prises avec la matière de ces textes, joyeux et vainqueur. Lumières du corps est une expérience essentielle pour avancer, pour le spectateur, comme pour l’acteur.   

 Béatrice Picon-Vallin

 Ce spectacle a été joué du 10 au 26 janvier au Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes.

 

Painkiller, texte et mise en scène de Pauline Haudepin

Painkiller, texte et mise en scène de Pauline Haudepin

Une voix de robot accueille les spectateurs placés dans le noir et selon un dispositif bi-frontal. Comme générée par une intelligence artificielle, elle dérape quelquefois et nous précipite dans un univers insolite…
Que fait ce jeune homme dans la baignoire vide d’un businessman sur le retour ? Painkiller, un humoriste talentueux qui porte le nom de son dernier spectacle, a été, sans savoir comment, kindappé par Sadking, un magnat de l’industrie pharmaceutique et président d’un gros club de foot. Le vieil homme veut en faire son bouffon et se cache, assiégé par la presse en raison de ses magouilles. Quel salut attend-il de son otage qui a renoncé à être acteur.  Celui-ci le guérira-t-il, de la mélancolie ?

©Jean-Louis Fernandez

©Jean-Louis Fernandez

Pauline Haudepin revendique ce huis-clos comme un«drame de salle de bains»: « Il n’est pas anodin de placer la crise d’identité de mes personnages dans ce lieu d’hygiène ritualisé où on est réduit à être un corps vulnérable.» En voix off, ils prennent alternativement la parole. «  Sadking: -C’est l’histoire d’une transaction./ Painkiller : -C’est l’histoire d’un homme qui achète un jeune homme pour le divertir et qui se rend compte que la marchandise est pourrie, que la marchandise est aussi dépressive que lui, mais c’est trop tard. »

 C’est l’histoire d’une rencontre entre deux solitudes… Painkiller et Sadking,littéralement « tue-douleur » et «roi triste» rejouent, à l’aune des angoisses contemporaines, le duo mythique du roi et de son fou, que sous-tend ici un conflit générationnel.  Pauline Haudepin tisse une fable où l’absurde côtoie l’onirisme. Son écriture acérée s’égare parfois dans un humour potache, désamorçant la tension entre cet homme mûr, à la fois répugnant et touchant (John Arnold avec le métier qu’on lui sait) et un amuseur public, désinvolte mais fragile (campé avec grâce par Mathias Bentahar).

Entre baignoire et cuvette des wc, ils se livrent à de petits numéros comiques, inversant les rôles et scellant ainsi leur connivence. Les deux compères, partis ensemble à la pêche trouveront au bout de leur ligne, une sirène rageuse et sexy (Pauline Haudepin) venue des égouts par les tuyaux de la salle de bains. Elle couvre d’invectives ce Sadking représentant la génération qui empoisonne la planète: selon elle, le monde de l’industriel pue davantage, que les bas-fonds où elle habite.

La mise en scène de Sabine Haudepin est très maîtrisée et le texte flirte avec l’absurde et le surréalisme, tout en étant ancré dans la post-modernité. Et truffé de références contemporaines:  le mot: painkiller désigne aussi les antalgiques et renvoie à une série de Netflix sur le scandale de l’usage non médical des opioïdes aux Etats-Unis. Puis, dans une chansonnette en forme de comptine, un chat pète: «Chatgpt » pour les initiés… Un jeu de rôles, bien servi par les acteurs mais l’autrice n’évite pas les facilités d’écriture ni les clichés qui collent aux personnages, opposant riche et saltimbanque, pourri et pur,  roi et bouffon, père et fille….

Pauline Haudepin nous entraîne dans un univers théâtral singulier, entre comique et mélancolie. Dans la scénographie de Constant Chiassai-Polin les lumières froides de Laurence Magnée sont de plus bel effet sur les faïences de la salle de bain et la bande son aux voix artificielles de Sarah Munro diffuse une ambiance futuriste.  Un exercice réussi mais ce Painkiller puise à trop de sources, au risque de s’égarer…
Cette jeune créatrice a du talent. Repérée dès son premier spectacle: Les Terrains Vagues (2017), un conte noir d’après Raiponce des frères Grimm, elle a été saluée par la critique pour Chère chambre en 2021 au Théâtre National de Strasbourg où elle était autrice associée. Depuis l’an dernier, elle est en résidence au Théâtre de la Cité Internationale à Paris. Une artiste à suivre.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 30 mars, Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris (XX ème). T. : 01 44 62 52 52.

 

 

Phèdre de Jean Racine, mis en scène de Matthieu Cruciani

Phèdre de Jean Racine, mis en scène de Matthieu Cruciani

La pièce a été montée par les plus grands: Anne Delbée (1995), Luc Bondy (1998), Patrice Chéreau(2003) Philippe Adrien (2006), Brigitte Jacques (2020) et encore, François Gremaud (voir Le Théâtre du Blog). Et récemment, d’une sobriété exemplaire, mise en scène par Robin Renucci. Tous avec un regard personnel mais aussi un grand respect de la prosodie de l’alexandrin…

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Cela se passe au palais de Thésée, roi d’Athènes. Mais ici seul, le haut des murs est blanc. En bas, d’un triste brun sale, peut-être un symbole de la décadence de cette famille royale? Côté jardin, des couvertures marron type militaire, cachent un squelette de tête de taureau et un grand miroir… comme on le découvrira plus tard. Et il y a quelques chaises coque rouge vif, une banquette en bois, histoire de situer les choses au XX ème siècle…

© Simon-Gosselin

© Simon Gosselin Théramène et Hippolyte

Côté cour, pour figurer le lit du jeune Hippolyte, un matelas posé sur des palettes. Une lampe de bureau articulée, à côté des pochettes de disques 33 tours et au-dessus une cible où, au début, il tirera trois flèches. Au milieu du plateau, séparé en deux par un grand rideau bleu pâle, une estrade blanche d’une vingtaine de cms avec, aussi couverts de cette même couverture marron, une table basse et une chaise. Côté cour, un passe-plats…

En fond de scène, un rideau en plastique transparent laisse deviner une plage de sable et la mer, avec au loin, des montagnes. A la presque fin, cet inutile rideau tombera et apparaîtra alors un sublime paysage maritime qui aurait largement suffi…. Tout ce bric-à-brac réaliste pollue visuellement et ne sert qu’à faire soi-disant actuel… Côté création lumières, Kellig Le Bars  joue constamment sur la pénombre devant le rideau et la lumière éclatante méditerranéenne en fond de scène. C’est sur le plan pictural assez beau mais ne sert en rien la mise en scène et surtout au début, on peine à voir le visage des acteurs !
Le scénario de cette pièce mythique que Jean Racine écrit et fait jouer en 1777, 
dix ans après Andromaque  et trois ans après Bérénice (1670), est simple: Phèdre attend le retour de Thésée, roi d’Athènes et son fils Hippolyte va lui, vite la fasciner, son épouse, Phèdre… Mais il est sous le charme de la jeune Aricie, prisonnière de Thésée. Phèdre pense que  sa passion est criminelle,ce qu’elle avouera à Oenone, sa confidente. Elle finit par dire à Hippolyte qu’elle l’aime passionnément mais il la repousse. Les choses se compliquent quand Thésée revient. Phèdre, manipulée par sa confidente Oenone, accuse Hippolyte d’avoir voulu la violer.  Thésée maudira son fils mais: « L’intrépide Hippolyte Voit voler en éclats tout son char fracassé Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé. Excusez ma douleur. Cette image cruelle Sera pour moi de pleurs une source éternelle. J’ai vu, Seigneur, j’ai vu votre malheureux fils Traîné par les chevaux que sa main a nourris. »  Oenone se suicidera, comme Phèdre après avoir avoué sa faute à son mari.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin Hippolyte et Phèdre

Pourquoi ne pas jouer à fond la carte du réalisme mais le metteur en scène rapetisse et la pièce, et les personnages. Les habiller en costumes contemporains? Racine en a vu d’autres… Ici, ils sont de la vie quotidienne, et assez laids : jeans, T.Shirt pour Hippolyte, robe longue et escarpins pour Phèdre. Laquelle portera trois robes et un pantalon… Comme souvent dans le théâtre de boulevard! Mais, disait finement le grand Jérôme Savary, «si c’est pour voir sur un plateau ce qu’on voit dans la rue, cela ne m’intéresse pas. » Bien pensé.
Ici, la scénographie, les costumes, les lumières ne tiennent pas vraiment la route et il faudrait au moins que les personnages de cette tragédie aient plus de hauteur et soient crédibles quand ils parlent. Désolé, mais une chose n’est jamais négociable quand on monte une tragédie écrite en alexandrins : le respect de cette écriture qui fait aussi toute la force de ces admirables vers.
On ne dira jamais assez combien ces dialogues doivent beaucoup à un travail sur le langage, proche d’une musique envoûtante: ourquoi s’en priver ,à condition de savoir le faire!)  au lieu de rajouter un fond musical? Là c’est vraiment une erreur de tir et n’apporte absolument rien. Ici, aucun des acteurs n’arrive jamais à maîtriser ces alexandrins, sauf peut-être Hélène Viviès (Phèdre) à certains moments. C’est le gros point noir de ce spectacle et on comprend difficilement le texte, souvent couvert par ce fond musical invasif, vieux poncif actuel, avec légers ronronnements de basses. Ce qui n’arrange rien et que Matthieu Cruciani aurait pu nous épargner.
Manque ici une véritable direction d’acteurs. Hélène Viviès (Phèdre) a de bons moments mais son personnage manque d’ampleur. Quant à
Hippolyte (Maurin Ollès) Ambre Febvre ( Aricie) qui bouge sans arrêt, ils ne sont en rien crédibles. Thomas Gonzalez, lui, parle très mal et n’arrive pas à imposer le personnage de Thésée. Lina Alsaied (Oenone) et Jade Emmanuel (Ismène et Panope) sont elles, plus justes. Seul, Philippe Smith réussit à donner une certaine envergure à un Théramène incarnant la voix de la raison.
Bref, on est loin du compte… Cette formidable pièce qui exige beaucoup d’un metteur en scène, mérite mieux que cette direction d’acteurs trop approximative. Enfin, cela peut donner envie de relire la pièce où Racine dit si bien, comment un grand amour peut ravager les humains soumis à la fatalité et pris au piège d’un combat inégal entre raison et passion…
Décidément, entre la 
Bérénice  sans âme de Romeo Castelluci dont nous vous parlerons et cette Phèdre, notre grand Racine, ce mois-ci, n’a pas eu de chance! Que sauver de ce spectacle? La remarquable toile peinte en fond de scène… Et sans doute la scène où Phèdre avoue son amour à Hippolyte et celle, où lui et Aricie s’embrassent fougueusement. Sur une heure cinquante, bien décevant et c’est dommage. A écouter  une bande de lycéens à la sortie, ils ne semblaient pas convaincus ! Un signe qui ne trompe jamais…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 17 mars, Les Gémeaux-Scène nationale, 49 avenue Georges Clemenceau, Sceaux ( Hauts-de Seine). T. : 01 46 61 36 67.

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