Le Roi se meurt d’Eugène Ionesco, traduction de Kostas Dalianis et Evita Papaspyrou, mise en scène de Kostas Dalianis

Le Roi se meurt d’Eugène Ionesco, traduction de Kostas Dalianis et Evita Papaspyrou, mise en scène de Kostas Dalianis

 
 2DCF2371-0F6C-4A16-BAD1-A2EEE2B120A7Le maître du théâtre de l’absurde montre ici le drame de l’homme face à sa propre mort, en la personne de Bérenger 1er, un roi de fantaisie mais  en qui chaque spectateur peut se reconnaître. Malade, Bérenger agonise et meurt sur scène. Un texte puissant de 1962, influencé par Shakespeare et qui rencontrera un large succès. Le royaume est touché par un drôle de cataclysme: saisons déréglées, pays qui se désertifie, habitants mourant prématurément, palais qui se désagrège… Le  Roi perd tout pouvoir sur les êtres et les choses et chaque personnage arrivant de l’extérieur annonce une nouvelle catastrophe.

La pièce commence le matin où le processus de destruction a touché les murs de la salle du trône  qui se sont fissurés. L’espace scénique est ici traité comme un corps malade dont le pourrissement est en relation avec la maladie du roi qui s’aggrave. Aussi le médecin, qui est aussi l’astrologue et le bourreau du Royaume, vient-il porter un double diagnostic. Bérenger est sur le point de mourir, les portes, fenêtres et murs disparaissent lentement, et s’effacent peu à peu dans la perception du roi qui devient sourd et aveugle. Et les battements affolés de son cœur ébranlent la salle du trône et achèvent de la détruire. Eugène Ionesco utilise le fantastique à des fins allégoriques et la mort du roi est la fin du monde. Et elle survient quelques secondes après l’évanouissement du décor, une image forte qui place le spectateur dans la position du mourant pour qui c’est le monde et non lui, qui disparaît.

Eugène Ionesco met en scène la condition de l’homme partagé entre désir de jouissance et nécessité de se préparer à la mort, un conflit illustré par les deux reines. Gaie et aimante, Marie, voudrait rattacher le roi à la vie, le plus longtemps possible mais  elle perd son pouvoir dès que la mort s’approche. Elle devra céder la place à Marguerite qui assiste le roi dans cette épreuve et règle les différents moments du rite de passage. Austère psychopompe, elle préside à la cérémonie et amène le roi à renoncer peu à peu à tous ses désirs, détachant ainsi les liens qui le retiennent encore à la vie et elle le conduit ainsi dans cette marche vers la mort. Soit deux conceptions de l’existence: occidentale et orientale. Pour Marie, la mort est un déchirement inacceptable et pour Marguerite, elle permet d’approcher du « Grand Rien », de la plénitude du vide.

La version de la  pièce qu’en proposent Modernoi Kairoi  (Les Temps Modernes) renforce le message politique de la pièce sans amoindrir l’élément farcesque, l’humour noir et la parodie de la condition humaine. Dans un décor sombre et simple où dominent blanc, noir, rouge et doré, cette cérémonie funèbre oscille entre burlesque et grotesque. Et Kostas Dalianis met l’accent sur l’ironie caustique de l’écrivain, face à l’effondrement d’un pouvoir usé, arrogant, insatiable et corrompu ; une allusion  aux régimes où le citoyen reste inerte et faible, sans réagir aux manipulations des démagogues.

Sans  que le metteur en scène l’ait orienté vers un lourd scepticisme, le spectacle souligne l’éphémère de l’existence, la fuite du temps, la peur vers l’inconnu de l’au-delà, les inquiétudes métaphysiques des mortels et la recherche éternelle d’un sens ou d’un but dans la vie. Kostas Dalianis crée un microcosme où le rire alterne avec un soupir amer et le caractère tragique de la bouffonnerie; il  montre le passage de la félicité totale, à la déchéance externe. Il s’agit d’une poétique de la vie qui se dessine, malgré le pessimisme apparent.

Vassilis Georgossopoulos  est le Roi Bérenger. Au début, dans toute sa force juvénile, il est audacieux et sûr de lui et à la fin, une créature dégradée, aliénée et tragique. Evita Papaspyrou (Marguerite) maîtrise avec  une interprétation  remarquable et très nuancée, l’évolution du personnage . Antonia Pintzou (Marie) et Aggeliki Lymperopoulou (Juliette) renforcent le paradoxe comique. Yannis Petridis excelle avec une impeccable gestuelle en Docteur-Bourreau. Le Gardien d’Andréas Velentzas est une «vraie» statue mouvante d’une forte signification : le pouvoir exécutif agit toujours  avec une froideur sans  raison…
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Théâtre Alkmini, 8-12, rue Alkminis, Athènes. T. : 0030 210 34 28 650.


Archive de l'auteur

Tigrane, texte et mise en scène de Jalie Barcilon

Tigrane, texte et mise en scène de Jalie Barcilon

© Pauline Le Goff

© Pauline Le Goff

Tigrane Faradi a disparu à dix-sept ans, probablement tombé d’une falaise normande. On a retrouvé son skate et ses bombes de peinture, un livre sur Caravage et un livre sur Basquiat, un dico de français, en même temps qu’un carnet de croquis. L’itinéraire était trop difficile pour ce jeune «issu de la diversité» destiné à passer un C.A.P. d’ouvrier et que les lycées s’échangeaient avec renvois successifs… jusqu’au jour où il rencontre une professeure à l’écoute et  qui l’aide.

De sa famille, aucun appui : la mère de Tigrane d’origine italienne a quitté le domicile, et s’en est peut-être retournée dans son pays abandonnant son fils à la protection aléatoire d’un père amer, sans activité. Il refuse tout projet imaginé par son fils par dépit et jalousie, ne souhaitant pas alimenter son émancipation…Tigrane a découvert l’Art, sous les auspices de l’enseignante éclairée qui détecte chez l’élève des dons réels de dessinateur et qui l’engage à suivre ce parcours : il réussit à rendre compte d’une réalité ancrée dans le monde  avec ce medium. Mais c’était oublier les obstacles que dressent sur ce chemin d’apprentissage, sa famille qui rejette toute possibilité d’expression de soi et la société qui n’associe pas d’emblée la pratique de l’art à une personne sans ressources ; chacun à sa place, la misère ne peut en aucun cas enfreindre le cadre…

 Mise en scène par son autrice vive et efficace, rythmée de mouvements de révolte de Tigrane qu’incarne avec fougue Soulaymane Rkiba. Face au public, il révèle ses désirs et frustrations, agacements, petites contrariétés et  rêves impossibles. Eric Leconte (le père) joue à merveille les adultes désengagés et égoïstes. Et Sandrine Nicolas, la professeur  ne manque ni d’élan, ni de foi en l’art et en la culture, généreuse dans son soutien à l’apprenti-artiste.

La bande-son de Sophie Berger fait résonner pop, rap et classique, le cri des mouettes et le souffle d’un vent marin rageur. La scénographe Laura Reboul a imaginé un morceau de digue qui peut faire verser dans la mer le garçon qui s’essaie aux figures libératrices, esthétiques et sportives du skate. Derrière Tigrane, au lointain, une voile  que la lumière de Jean-Claude Caillard anime en lui donnant les possibilités vivantes du théâtre d’ombres.

 L’artiste en herbe résiste et fournit des efforts à sa mesure, ce qui ne lui suffira  pas à l’accomplir son projet personnel, quand bien même le songe libérateur advient, au-delà de la mort : on le voit parler à sa professeure et rejoindre sa mère. Malgré quelques clichés sociaux sur l’enseignement, une pièce à la belle vision émancipatrice.

Véronique Hotte

Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, Paris (VI ème), jusqu’au 8 décembre. T. : 01 42 22 66 87.

Le texte de la pièce est édité aux éditions de l’Harmattan.

Rouge de John Logan, mise en scène de Jérémie Lippmann

Rouge de John Logan, version française de Jean-Marie Besset, mise en scène de Jérémie Lippmann

©J. Stey.

©J. Stey.

Les toiles non figuratives de Mark Rothko (1903-1970) se simplifient toujours avec le temps, et leur format atteint, dans les années cinquante, les dimensions de l’Expressionnisme abstrait américain. Jackson Pollock s’exprime aussi avec des formats comparables mais Mark Rothko limite ses vastes champs picturaux à deux ou trois rectangles aux coloris lumineux et à la matière veloutée.

Détruire l’illusion et révéler la vérité, loin de la figuration académique et de l’abstraction classique: pour Mark Rothko, la peinture  est fondée sur la couleur, la texture et l’échelle. Avec un regard désenchanté porté sur le monde d’inspiration nietzschéenne, où n’existe pas de sujet hors du tragique et de l’intemporel. Son travail pictural  évolue, à mesure qu’il avance dans le temps: «vers plus de clarté, vers l’élimination de tous les obstacles entre le peintre et l’idée, et entre l’idée et le spectateur. » En 1969, Mark Rothko commence une série de tableaux en gris et noir. Ses dernières peintures, les Chapel Paintings, inaugurées en 1971, étaient destinées à décorer la chapelle de l’Institute for Religion and Human Development à Houston (Texas) et son œuvre a fait l’objet d’une importante rétrospective au M.O.M.A de New-York en 1961.  Il s’est suicidé dans son atelier à New-York  pour échapper au monde. Mark Rothko refusait d’exposer avec d’autres artistes et  son premier « projet d’ensemble permanent » est une commande : la décoration d’un restaurant dans l’immeuble Seagram à New York. Il y travailla de 1958 à 1959 avant d’abandonner. Il en trouvait la destination trop mondaine et mercantile. 

Le dramaturge américain John Logan saisit ce moment où le peintre est aux prises avec  cette commande et avec son assistant. Sa pièce, après avoir été jouée à Londres puis à Broadway et a reçu six Tony Awards,  Jérémy Lippmann la met en scène avec deux acteurs d’envergure, Niels Arestrup imposant et Alexis Moncorgé, plus réservé mais réactif dans le rôle de l’assistant.  Jacques Gabel a conçu une  scénographie où il invite le public dans l’atelier new-yorkais de l’artiste, un grand laboratoire sans aucune autre lumière qu’artificielle. Avec des tableaux que le maître fait descendre près du sol ou remonter dans les cintres, le temps d’expliquer sa peinture à son élève. Les espaces colorés ne se touchent jamais complètement et l’impression monumentale retient le spectateur, ainsi poussé à la contemplation. D’autres compositions, des fenêtres intérieures  aux tons proches: rouge et brun, ou rouge et noir, qui nous invitent à une projection mentale… Mark Rothko donne des instructions à Ken qu’il vient d’engager à son service. Et ce tyran domestique au discours arrogant et le méprise à cause de son manque de culture.

Le peintre, assez amer, explique, satisfait de ses commentaires mais le jeune assistant n’en mélange pas moins les châssis et prépare les toiles, donnant vie à l’atelier. Mais  seule compte ici la voix du maître… Jackson Pollock serait sous l’influence de des excès de Dionysos mais Mark Rothko, lui, répondrait plutôt aux attentes d’Apollon, enclin à la mesure et à la raison. Il faudrait plutôt unir ces philosophies pour toucher en fait à la vérité. Employeur et employé font allusion à la mort de Pollock, une mort voulue, déguisée en accident de voiture, selon Rothko, son ami.

 Mais le maître n’a pas toujours raison sur les intentions de couleur, sur la période finale de Pablo Picasso, sur le pop art et Andy Warhol et sa culture de consommation : canettes, emballages de burgers-frites-ketchup et portraits glamour de Marylin, sur les expressions paresseuses de la parole quotidienne des jeunes générations : «c’est cool, c’est bien…. Le restaurant, le film, les vacances… On doit en dire davantage! Confrontation d’époques et de regards sur le monde, l’un tourné vers le noir de la mort, et l’autre, porteur d’espoir,  malgré  une enfance blessée. Alexis Moncorgé résiste et ne se laisse pas entamer si facilement par l’Artiste. Humble et réservé d’abord, il va s’affirmer et acquérir de plus en plus de confiance en lui.

Niels Arestrup est ici père, parrain, chef et tyran:  un repère affectif et symbolique pour le jeune peintre en herbe. Mais c’est aussi quelqu’un de peu généreux, rivé à ses certitudes et à ses expériences dont il écrase l’adversaire. Un personnage dont l’aura impressionne le public, une  bête en cage allant et venant sur la scène, allumant une cigarette, buvant une bière, en dialogue intérieur permanent, provoquant l’autre et méditant sur le désastre du monde…Un morceau d’esthétique contemporaine et une belle vision existentielle.

 Véronique Hotte

 Théâtre Montparnasse, 31 rue de la Gaîté, Paris ( XIV ème). T. : 01 43 22 77 74.

 

Yvona, réalisation originale d’Elisabeth Czerczuk, librement inspirée d’Yvonne, Princesse de Bourgogne de Witold Gombrowicz

 

Yvona, réalisation originale d’Elizabeth Czerczuk, librement inspirée d’Yvonne, Princesse de Bourgogne de Witold Gombrowicz

61C150CD-EE5F-4314-97BA-B9AEE2915AAA «Là où, dit Elizabeth Czerczuk, les précédents spectacles, Les Inassouvis, Matka ou encore Dementia praecox 2.0, interrogeaient la folie, la mort, l’aliénation, Yvona se concentre sur l’Homme et la société. Le spectacle a pour but de permettre au spectateur (sic) d’entendre ce cri désespéré d’une société en perdition. » (…) «La pensée d’Elizabeth Czerczuk se trouve en phase avec celle de Gombrowicz, (sic) détecteur hypersensible de ce qui se passe sous la métamorphose violente et continue des choses. Un Witold polonais souvent visionnaire et nourri de culture française analytique : n’est-ce pas précisément ce confluent des cultures où Elizabeth paraît puiser son oxygène et le merveilleux courage si singulier dont elle fait preuve. » (sic) «Spectacle après spectacle, la compagnie Elizabeth Czerczuk poursuit sa ligne artistique qui consiste à faire vivre aux spectateurs une expérience sensorielle, à lui donner accès à l’art total, par le mouvement, la chorégraphie, la musique et la lumière. » (sic). Vous avez dit, un poil suffisant et prétentieux ?  

Ce «théâtre chorégraphié avec vingt-deux interprètes : danseurs, comédiens et chanteurs » est accompagné d’une soupe sonore fatigante à base de musiques de Krzysztof Penderecki, Wojciech Kilar, Henryk Górecki… et un petit coup (bien facile et qui marche à tous coups quelle soit la médiocrité du spectacle!) du Requiem de Mozart est l’œuvre de madame Czercuk qui prétend avoir fait ses armes en Pologne avec Jerzy Grotowski, Tadeusz Kantor et Henrik Tomaszeski!!! Et pour bien le souligner, il y a dans le bar du théâtre une grande et belle photo de Kantor et une affiche polonaise de sa célébrissime Classe morte. La décoration du théâtre de madame Czerczuk, depuis que nous vous avions rendu compte de Matka, n’a guère changé. Il y a toujours un berceau en bois avec plein de poupées, des chandeliers aux bougies allumées un peu partout, des mannequins en porte-jarretelles noir et bas rouges. Dès le début du spectacle, rien n’est dans l’axe et on est autorisé à entrer dans la salle empestée de fumigènes et toute éclairée en rouge… après une demi-heure d’attente et sans aucune excuse. Madame Czerczuk,  dans le rôle-titre bien sûr, enfermée dans une boîte en tissu plastique translucide, toise superbement les spectateurs qui montent les quelques marches conduisant à un grand praticable où il y aura aussi des moments de spectacle et où le public doit passer pour s’asseoir… Mais madame Czerczuk ne doit pas avoir entendu parler du décret 65-48 sur les garde-fous obligatoires que connaissent bien les régisseurs de théâtre toujours prudents et cette scène-salle est un danger évident en cas de panique. Bravo! Puis une sorte de ballet commence, ballet que madame Czerczuk nous resservira plusieurs fois… Une dizaine  de jeunes femmes déboule du fond du plateau très pentu sous des éclairages rasants rouge, avec fréquentes giclées de fumigène. Comme les mannequins du hall, elles sont toutes en guêpière noire et bas rouges. Sans doute une obsession de madame Czerczuk… Pourquoi pas mais c’est laid et concevoir un costume érotique n’est pas chose des plus faciles. Quant au peu de texte de Gombrowicz, il est sans cesse couvert par la musique, et  les danseuses comme les acteurs criaillent sans arrêt.

Il s’agit non d’une « réalisation originale » mais d’une vague réécriture de cette pièce délirante souvent monté en France (voir Le Théâtre du Blog) où, dit Witold Gombrowicz: « Le Prince Philippe, héritier du trône, rencontre une fille sans charme…Yvona est empotée, apathique, anémique, timide, peureuse et ennuyeuse. Dès le premier instant, le Prince ne peut la souffrir, elle l’énerve trop ; mais en même temps, il ne peut pas supporter de se voir contraint à détester la malheureuse Yvona. Et une révolte éclate en lui contre les lois de la nature qui commandent aux jeunes gens de n’aimer que les jeunes filles séduisantes. « Je ne m’y soumettrai pas, je l’aimerai ! » Il lance un défi à la loi de la nature et prend Yvona pour fiancée. Introduite à la cour royale comme fiancée du Prince, Yvona y devient un facteur de décomposition. » (…) « La Cour n’est pas longue à se transformer en une couveuse de monstres. Et chacun de ces monstres rêve d’assassiner l’insupportable Yvona. La Cour mobilise enfin ses pompes et ses œuvres, sa supériorité et ses splendeurs, et, de toute sa hauteur, la tue… »

Ici, dans ce spectacle donc « librement inspiré de Gombrowicz », les jeunes femmes reviennent sans arrêt comme un présence insidieuse et diabolique. Mais il y aussi de nombreux autres personnages de passage. On voit arriver entre autres, un curé, en grande soutane noire -une citation évidente du formidable Wielopole, Wielopole de Tadeusz Kantor -les bras de cette soutane sont en plastique transparent comme les fauteuils du bar du théâtre: encore une obsession de la metteuse en scène… Soyons honnêtes: il y a dans ces ballets successifs -et souvent plus qu’inspirés, voire copiés-collés de la grande Pina Bausch- un petit progrès par rapport à Matka. Et même quelques belles images, et émouvant, le son cristallin de la grosse clochette que brandissait un enfant de chœur précédant, encore dans les années cinquante, le prêtre quand avec son étole violette, il allait à pied donner l’extrême-onction à un mourant. Mais bon, tout ce catalogue d’images très conventionnelles à prétention surréaliste et érotico-métaphysique ne fonctionne pas et même augmenté de quelques beaux chants, il ne peut suffire à faire un spectacle… Vous aurez sans doute compris qu’il est inutile de vous déranger. Et le grand Gombrowicz méritait mieux que cette inodore et vulgaire mise en scène voisine du degré zéro..

Reste à savoir qui peut avoir le courage et surtout les moyens de financer une chose aussi ennuyeuse signée Elisabeth Czerczuk, et avec autant de monde sur le plateau…Mystère! En ce soir de première, le public, surtout polonais, a applaudi poliment. Le tarif plein est à 38 € et à ce prix-là, on ne voudrait pas être radin, cela fait quand même cher de la minute mais cet « événement exceptionnel »  joué une quinzaine de fois, vaut largement le coup. En effet, écoutez bien, bonnes gens: « La démarche artistique d’Elizabeth Czerczuk est d’élaborer une nouvelle forme de théâtre qui correspond à l’élargissement de la pensée devenue la priorité vitale de notre temps. Elizabeth Czerczuk va vers le chemin d’un théâtre de danger, passionnel, convulsif et cathartique. Chaque représentation est un acte qui ne laisse pas le public sortir indemne. »  (sic) Puisque madame Czerczuk vous le dit… Bref, nous vivons une époque moderne, comme le disait autrefois Philippe Meyer à France-Inter…

Philippe du Vignal

Théâtre Elizabeth Czerczuk, 20 rue Marsoulan, Paris (XII ème). Jusqu’au 21 décembre
, les jeudis et samedis. Et les dimanches 1er et 15 décembre. 

 

 

 

Le 20 novembre de Lars Norén, mise en scène de Laurent Fresnais

Le 20 novembre de Lars Norén, mise en scène de Laurent Fresnais

LE 20 NOVEMBRE Seul en scèneEn 2006, Sébastian Bosse un Allemand de dix-huit ans tirait sur les élèves et les professeurs de son ancien collège d’Emsdetten faisant dix-sept blessés par balle, puis se tuait; dans son testament, il annonçait son suicide car sa vie, selon lui, n’avait aucun sens. On a retrouvé près de son corps, deux armes à feu au canon scié, des explosifs attachés à sa ceinture et un couteau. Le dramaturge suédois écrira ce monologue quelque temps après la fusillade, en s’inspirant d’un journal intime laissé par Sebastian Bosse qui avait tout planifié…

Profond désespoir, violente révolte mais aussi haine des autres, de la vie quotidienne…Mais pourquoi et comment en arrive-t-on là ? Aucune réponse rationnelle, aucun mobile valable : le meurtre en série n’a rien de très neuf (déjà Ajax de Sophocle sur un troupeau avec aussi le suicide du héros) mais avec les armes à feu modernes, un homme déterminé et violent peut tuer quelques dizaines de personnes en quelques minutes… Et n’est pas exclusivement masculin: en Allemagne, Marianne Nolle réussit à tuer sept personnes!) Mais est-il vraiment fou ou seulement un perdant parmi d’autres? La société urbaine de consommation  fabrique-t-elle ce type de meurtrier ? Le discours qu’il tient, a, en tout cas, quelque chose de logique : il n’accepte pas le monde où il vit et où l’individu est soumis à un parcours obligatoire et formaté dès qu’il entre dans le cycle scolaire fondé sur une totale hypocrisie et finalement sur une violence feutrée mais permanente: E.F.T.R.M. École, Formation, Travail, Retraite, Mort. Donc sans intérêt et, dit-il, «Personne n’est innocent». Lars Norén met le doigt où cela fait mal, en posant la question en filigrane : et si Sebastian était notre frère, notre fils ou petit-fils… Et l’écrivain nous renvoie habilement à nos responsabilités et à nos haines de toute sorte, même si elles sont diluées. Pas de nom, ni de prénom, pas d’indication de lieu mais cela se passe en Allemagne… Pour l’auteur suédois, jamais bien optimiste ! vivre dans la société occidentale actuelle n’a rien d’une promenade de santé… et Le 20 novembre, une fiction fondée sur un fait réel, est une salutaire piqûre de rappel. Et le monologue est d’une crudité exceptionnelle : « Si j’arrive pas à trouver un sens à la vie/je vais de toute façon trouver un sens/à la mort/. Mais je partirai pas seul. » (…)  « Les nazis /Les hip-hopers /Les Turcs/les putes/Les fonctionnaires/Les gros porcs de flics/Les protestants/et les catholiques/Vous me faites gerber/Faudrait vous mener à l’abattoir. »: « Y a quelqu’un/qui veut dire quelque chose/avant que je parte ? »

 Sur le plateau, juste une petite table avec un projecteur-relais pour diffuser quelques mots tapés depuis le portable de Cédric Welsch seul en scène mais aussi des images un peu floues  en noir et blanc de caméras de surveillance montrant des élèves d’un collège se cachant sous des tables lors de l’attaque d’un tueur en série. Glaçantes… « Nous avons élaboré, dit Laurent Fresnays, une mise en scène permettant de voyager de l’une à l’autre, créant ainsi une ambiguïté propre à capter l’attention, et provoquer l’introspection du spectateur.  Sébastian est seul contre tous. Le comédien est seul face au public. Livré à lui-même, sans autre artifice que l’espace vide et la lumière, il doit lui aussi, à chaque représentation, faire ce périple intérieur et se confronter à ses démons. Seul maître à bord, il entraîne son auditoire au gré de sa volonté, mais partage avec lui la réalité de l’instant, la réalité de ce personnage de cauchemar, de façon concrète, ici et maintenant, pour une expérience théâtrale à part. »

 Oui, mais si cela fonctionne à peu près au début, Cédric Welsch a du mal à nous entraîner ensuite dans ce voyage intérieur, notamment quand il pose des questions au public. Et pourquoi le metteur en scène le fait-il parler de longues minutes sur trois marches d’escalier côté jardin dans la pénombre, et même si le texte comme tous ceux de son auteur est d’une rare qualité d’analyse, on reste un peu sur sa faim. Et malgré l’aération que procurent des images comme celles de cette photo de classe ou d’un jeune couple en vacances avec leur bébé, le spectacle a du mal à rester convaincant et fait du sur-place. En cause : surtout une direction d’acteurs et un éclairage approximatifs. On a vu ce texte séduisant mais difficile à monter, être mieux traité…  

Philippe du Vignal

 Théâtre La Flèche, 77 rue de Charonne, Paris (XI ème) jusqu’au 29 novembre.

Un Jardin de silence, chansons originales de Barbara,conçu par L., mise en scène de Thomas Jolly

Un Jardin de silence, chansons originales de Barbara, spectacle  conçu par L. (Raphaëlle Lannadère), musique de Babx, mise en scène de Thomas Jolly

 

Nicolas Joubart

Nicolas Joubart

Pour la trentième édition de la fête de la Musique, (2011) le ministre de la culture et de la communication, Frédéric Mitterrand, au ton plutôt espiègle, avait remis le deuxième prix Barbara qu’il avait créé un an avant  à l’autrice-compositeure-interprète L. (Raphaëlle Lannadère). Une consécration pour cette jeune chanteuse… Ici, dans l’ombre, Thomas Jolly, en smoking noir et chemise blanche, s’amuse à déclamer le discours ministériel avec humour, avant de mettre une veste glamour plus adaptée au music-hall. Il y a sur le plateau des bouquets de lys chinois blancs ou rose pâle, offerts à la diva.

Ombres feutrées, lumières tamisées, piano forte,  on en est aux confidences et Thomas Jolly joue les intervieweurs de Barbara (1930-1997), essayant de la déstabiliser mais en vain, elle avait la répartie facile. Les questions fusent, arrogantes et vindicatives  et il essaye de cibler la faille possible. Ma seule histoire d’amour jamais vécue, dit-elle, est celle nouée avec le public. Et qu’on ne la dise pas « chanteuse de la rive gauche », elle se veut d’abord populaire…

On se souvient qu’au Cheval Blanc à Ixelles (Belgique),  elle avait créé un premier répertoire entre music-hall et cabaret rive gauche. Avec des chansons de caf’conc’, comme Le Fiacre de Xanrof (1867 -1953) que chantait Yvette Guilbert dont la gestuelle et l’art de dire fascinaient Barbara. Elle reprend aussi des chansons  de Fragson (1869-1913) comme  Les Amis de Monsieur... ou de Mayol : Elle vendait des p’tits gâteaux. Mais aussi des comptines malicieuses qu’interprète ici L. (Raphaëlle Lannadère). Et des chansons moins emblématiques de cette chanteuse mythique qu’elle porte avec talent et le plaisir de raconter. Sourire en coin et d’une voix facétieuse…

Mais L. reste elle-même. et elle ne mime en rien  Barbara où, dit Michel P. Schmitt, il y a l’expression, de «la plaie ouverte de l’adolescence éternelle, quand le moi ne sait pas encore couvrir de mensonges, son malheur d’exister. Elle est l’interprète du mal de vivre et de la mémoire blessée. » Enrichissant son répertoire de chansons de Georges Brassens, Léo  Ferré, Pierre Mac Orlan ou Jacques Brel, la grande auteure-compositrice a signé mélodies et textes pudiques et sensuels. Dis, quand reviendras-tu ?  Nantes, Le Mal de vivre, Pierre, Marienbad… Elle a créé un mythe et a conquis un public de fidèles admirateurs.

Belle expression d’un paysage intérieur féminin, voix chuchotée et mélodies « du bout des doigts », où elle évoque le désir d’être aimée, des blessures enfantines jamais refermées, l’éclat d’une mélancolie douce-amère… Elle avait la sombre intuition  qu’elle en finirait vite mais aussi le vif élan de vivre debout, contre la fuite irréversible du Temps. Barbara s’engagea dans la lutte contre le sida, intervenant, loin des médias, dans les hôpitaux, les prisons et auprès des enfants. Sid’amour à mort (1993).

Dans Un Jardin de silence, L . sait, avec énergie, grâce et fragilité, faire sonner somptueusement l’œuvre de la diva selon les aléas de sa vie sentimentale…

 

Véronique Hotte

 

La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, Paris (X ème), jusqu’au 3 novembre. T. : 01 40 03 44 30.

 

 

Selve de Christophe Rulhes et Sylvana Opoya

Selve de Christophe Rulhes et Sylvana Opoya

LA SELVAAprès Lenga, ce spectacle donne la parole à Sylvana Opoya, une Amérindienne qui vit en bord de fleuve dans la forêt amazonienne. En français et en langue wayana, elle raconte sa vie, son village, l’orpaillage illégal, son appartenance à la terre. Une comédienne joue Selve et dialogue avec elle et un circassien, une danseuse et un musicien qui nous font voir et entendre l’Amazonie.

Un grand médaillon au dessus du plateau, et de grandes bannières  suspendues.  Les quatre acteurs brandissent des pancartes, des photos de part et d’autre. «Qui suis-je? Quand j’étais enfant, je ne savais pas ce qu’était l’orpaillage. Comment me voyez vous ? Comment je me vois?  » (…) « Je suis comme les Blancs, mais je suis une wayana. Mes sœurs amérindiennes sont mortes de froid… »

Une danseuse chante en s’accompagnant à la guitare électrique: « La brute a submergé l’ancien monde. Les Wayanas étaient des chasseurs-pêcheurs, après on a dû aller à l’école. Mes parents m’ont aidée toute ma vie, comment les en remercier? » On voit d’un vieil homme des images filmées par Nicolas Pradal : «Alikanapo, c’est lui qui m’a dit que j’étais shamane, je suis une Dayana. Pourquoi les orpailleurs nous détruisent? Il y a des malades, des enfants qui ne peuvent plus parler». Puis une danse de combat solitaire. «Moi, je dis non, je n’ai pas besoin de route. J’aime l’électricité… » Ils dansent sur les bruits de la forêt. Tucan, le dernier shaman, la famille de Silvana Opoya, la tribu, on se cherche entre  mille feux. La guerre précolombienne, dans un même geste, la mort et la régénérescence, des suicides. «Je n’aime pas les évangélistes! »

Un spectacle riche avec une «fiction vraie» où on évoque les questions de la transmission et du partage du territoire, en Guyane comme ailleurs, mais c’est encore un travail en cours.

Edith Rappoport

Spectacle vu au Théâtre Romain Rolland de Villejuif (Val-de-Marne) le 18 octobre. : T. : 01 49 58 17 00.

Le texte de La Guerre des Natures, Lenga et Selve est édité aux Solitaires Intempestifs.

La Puce à l’oreille de Georges Feydeau, mise en scène de Petros Filippidis

La Puce à l’oreille de Georges Feydeau, traduction en grec de Minos Volanakis, mise en scène de Petros Filippidis

788FCD29-4275-4B65-B66D-316EAE5A1DE9On joue Feydeau en ce moment à la Comédie-Française à Paris (voir Le Théâtre du Blog) mais aussi à Athènes! La pièce (1907) marque le retour de Feydeau au vaudeville, genre où il excelle. Avec une intrigue  fondée sur une histoire de sosies: un directeur de compagnie d’assurances, Monsieur Chandebise et un garçon d’hôtel alcoolique au nom comique de Poche. Inspirée par  Leopoldo Fregoli, un acteur italien capable d’interpréter une soixantaine de rôles en même temps… Mondialement connu, il faisait l’admiration de Feydeau qui allait souvent le voir au théâtre… 

Ainsi naquit La Puce à l’oreille où foisonnent quiproquos et rencontres imprévues. L’acte II se déroule à l’hôtel du Minet Galant, à Montretout, un nom adéquat pour cette maison abritant les amours adultères. L’une des chambres est munie d’une tournette qui permet de faire virer le lit d’une pièce à l’autre pour éviter les flagrants délits. Chassés-croisés et courses-poursuites se succèdent donc à toute vitesse  mais les soupçons des époux se révéleront, après vérification, injustifiés.

Petros Filippidis crée un spectacle fidèle à l’esprit de l’écrivain français grâce à la superbe traduction en grec de Minos Volanakis et au jeu très physique des comédiens. Le décor imposant et les costumes de Yannis Metzikof soulignent l’époque, le milieu social et le style des personnages, sous les éclairages de Leftéris Pavlopoulos. Le metteur en scène a su donner à la pièce un rythme précis et accéléré, grâce au tuilage des répliques et cette frénésie provoque le rire aux éclats du public.

Les comédiens ont une gestualité exceptionnelle et Petros Filippidis a su rendre bien visibles les personnages avec quelques attitudes et une gestuelle simple… Il s’agit d’une version classique de cette pièce bien connue mais ici sans expérimentations inutiles et trouvailles qui pourraient orienter l’esthétique farcesque vers un lourd scepticisme. Pur divertissement, rire garanti, écriture scénique claire et  juste: tous éléments indispensables à ce genre de pièce. Bref, un spectacle à ne pas manquer ! Feydeau aurait été fier et content !

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre Moussouri, 7 Place Karytsi, Athènes. T. : 0030 210 3310936

Oh Boy ! adaptation de Catherine Verlaguet du roman jeunesse de Marie-Aude Murail, mise en scène d’Olivier Letellier

Oh Boy ! adaptation de Catherine Verlaguet du roman jeunesse de Marie-Aude Murail, mise en scène d’Olivier Letellier

4474494C-0AA1-4FC2-85AB-98FE1C7BD659Assister à la huit-centième représentation d’une pièce n’arrive pas souvent. Gage de succès auprès du public et du milieu théâtral (Molière 2009 du meilleur spectacle jeune public), cette longévité crée une attente. Le roman avait déjà fait l’objet d’une adaptation pour la télévision : On choisit pas ses parents l’année d’avant. La vivacité de l’écriture comme de la mise en scène et du jeu confèrent à cette pièce le plaisir d’un moment joyeux d’intelligence partagée avec des spectateurs de tout âge.

 En animateur d’espace inventif, le metteur en scène, formé à l’école Jacques Lecoq, n’hésite pas à faire tomber les conventions du théâtre de récit et confie à un seul  acteur (Guillaume Fafiotte ce soir-là), le soin de nous emmener dans ce délicat parcours d’apprentissage. Ici l’adulte se trouve confronté à ses manques et les enfants seront ses professeurs de vie.  Parmi tous les personnages de ce mélodrame de famille, Catherine Verlaguet a choisi en effet le prisme de Barthélémy pour raconter l’histoire d’une fratrie qui s’ignore au début : trois enfants abandonnés (mère décédée, père irresponsable) dont la Juge des tutelles cherche à favoriser la prise en charge par Bart, leur grand frère… Il vivait jusqu’ici tranquillement son homosexualité avec l’un ou l’autre de ses amoureux et ignorait l’existence de cette famille semée à tous vents par son père.

Son insouciance et ses copains faisaient rempart à sa solitude d’enfant lui aussi autrefois abandonné. Bart va garder sa légèreté au cœur même de cette aventure incroyable: se retrouver d’un jour à l’autre responsable de trois jeunes enfants. Son humour le fait s’exclamer à maintes reprises : Oh Boy! et nous rions avec lui de l’accumulation des charges qui lui tombent sur le dos.

Seul en scène. Avec une armoire, plutôt moche, sans charme. Peu importe, c’est celle des secrets d’enfance, celle qu’on n’ouvre pas et qui fait son poids. Mais Bart s’en sert comme d’un énorme Lego qu’il déplace, bascule, retourne. Ce qui pèse, peut devenir ce qui nous supporte, si on est un peu joueur. L’acteur se fait ici narrateur mais aussi personnage et par moments, manipulateur. Car pour nous raconter son histoire, Bart va se servir d’objets. Très peu nombreux,  complètement décalés, ils jouent leur partition pour dire le trouble où est jeté ce pauvre garçon qui téléphone à une poupée Barbie, parle à un culbuto ou à un canard de bain. Menus objets du quotidien enfantin qui cristallisent notre attention et composent la frise délicate d’une éducation de l’adulte par l’enfant.

L’histoire s’assombrit quand l’aîné des enfants développe une leucémie. C’est alors une course contre la montre entre les médecins, les soins et la mort qui s’annonce. A aucun moment, l’émotion n’est reléguée ou niée mais elle passe, grâce à la mise en scène, par la confusion accentuée des espaces, du mouvement, des objets. Mieux qu’un grand discours, Oh Boy ! ouvre la porte à l’incroyable inventivité du réel de nos vies, lorsqu’on veut bien laisser l’imprévu nous toucher et nous révéler ce dont nous sommes capables. Le public entre dans le quotidien; tout simplement normal, d’un jeune homosexuel un peu fêtard qui se découvre un beau jour et sous la contrainte des évènements, une fibre de grand frère responsable, comme un ersatz de paternité involontaire.

 Selon Marie-Aude Murail, « Quoi qu’on veuille dire aux enfants, on doit d’abord faire une histoire intéressante qui ne dégorge pas de l’éducatif dès qu’on y pose le doigt.» Catherine Verlaguet pour ce projet scénique, a joué en ce sens, en apportant à la pièce un ton joyeux, joueur et tendre qui touche chaque spectateur, quelque soit son âge. Tout en n’escamotant pas la dureté du réel. Un Inspecteur d’académie inculte (il y en a) et qui n’avait pas vu la pièce, avait jugé opportun il y a quelques années, de faire annuler toutes les séances scolaires au prétexte qu’on ne pouvait pas mettre les élèves devant des affaires aussi troublantes que l’homosexualité, une famille abandonnante ou la mort d’un enfant. Heureusement, plusieurs théâtres dont Chaillot, avaient tendu la main à Olivier Letellier. Grâce à eux et à tous les publics qui se sont réjouis à ce grand petit spectacle, il continue aujourd’hui à semer ses graines d’intelligence et de poésie.

 Marie-Agnès Sevestre

Dans le cadre du Parcours Enfance et Jeunesse du Théâtre de la Ville, jusqu’au 19 octobre, au Monfort, 106 rue Brancion, Paris (XVème). 


 

P. U. L. S. , au Théâtre de la Bastille. Matisklo, texte de Paul Celan

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P. U. L. S. au Théâtre de la Bastille

Matisklo, texte de Paul Celan, traduction de Ton Naaijkens, conception et mise en scène de Bosse Provoost

Le Théâtre de la Bastille et la Scène flamande entretiennent des relations fécondes. Project for Upcoming Artists for  the Large Stage, un dispositif initié par Guy Cassiers et le Toneelhuis-Théâtre d’Anvers propose un accompagnement à de jeunes artistes pour les faire découvrir au public. Bosse Provoost, dit Guy Cassiers, a choisi la grande scène du Toneelhuis pour ses possibilités techniques et spatiales qui favorisaient chez lui la recherche d’un langage visuel. Il avait par ailleurs collaboré avec Jan Lauwers pour Guerre et Térébenthine, et avec Ivo Van Hove pour Een Klein Leven.  P. U. L. S. offre aux artistes, u cadre de travail en termes de production et financement, mais aussi une aide concrète et morale pour conduire une création dans un dialogue permanent.

 « Il y a encore des chants à chanter au-delà des hommes », écrit Paul Celan que la Shoah n’a cessé de hanter et dont l’écriture sonde patiemment l’obscurité du monde. Ici, Bosse Provoost nous invite  à découvrir un monde qui se situerait hors des mots, à l’intérieur du silence de la poésie de Paul Celan et  avec des matières évoquant des paysages étrangement animés, avec aussi des costumes  en bois  rappelant le lointain souvenir des hommes. Paul Celan a été pour Bosse Provoost une rencontre forte avec une poétique sur des thèmes qui paraissent hors de portée du langage. Dans Renverse du souffle, un être a survécu -ou pas- à la Shoah. Et dans Partie de neige, une voix se fait entendre depuis l’intérieur de la mort : quelqu’un imagine sa  disparition ou s’imagine encore étant mort.

 Matisklo est construit autour de ces poèmes. Le poète cherche le salut dans le langage, un lien indéfectible entre les hommes mais difficile à suivre. A qui s’adresse-t-il? Aux lecteurs et au public, ou bien aux défunts ? En même temps,ici ne subsistent pas que ces seuls liens. La scénographie est inspirée du travail du Suisse Adolphe Appia (1862-1928) et de l’Anglais Gordon Craig (1872- 1966), des artistes militants qui ont émancipé le théâtre de la littérature, en utilisant l’espace, la lumière et le mouvement. D’où la distance entretenue ici entre les comédiens et les  spectateurs. Sur scène, des étudiants des années 1960 aux cheveux longs pantalon ordinaire et pull simple, le regard intériorisé… L’un d’eux déclame la poésie de Paul Celan en flamand. Auprès de lui, un arbre survient: un homme recouvert entièrement de lattes de bois, corps et tête, comme en un jeu de Lego mais en bois. Nul dialogue entre eux mais deux énormes cylindres énormes horizontaux sont poussés à vue, depuis les coulisses jusqu’au plateau,  puis rétablis à la verticale, des cheminées, peut-être…  Et plus tard, un arbre surgit de l’un d’eux.Une meule de foin, à moins que ce ne soit une brosse énorme pour lavage de voitures, paraît respirer et attendre le poème.

 Plus loin, un volume en papier d’aluminium, peut-être une couverture de survie, significative du poème, avance comme en rampant sur le plateau, sans qu’on ne voie qui en est le locataire.  S’élève pourtant parfois une forme de tête que l’on voit seulement de dos. Rêve infernal : les hommes semblent avoir disparu ou muté. Quel est ce monde ? La proposition scénographique est éloquente, à la fois élémentaire et énigmatique. Avec ici, une attention au sens d’un poème fort, particulièrement mystérieux.

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris (XI ème), jusqu’au 18 octobre. T.: 01 43 57 42 14.

 

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